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Full text of "Oeuvres complètes illustrées"

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( 


ALEXANDRE    DUMAS 


ILLUSTRÉ 


-►*- 


Ascanio 


ILLUSTRATIONS 


GERLIER  •&    J.    DÉSANDRÉ 


PARIS 

A.   LE  VASSEUR   ET  C'',   ÉDITEURS 
33,  rue  de-  Fleiirus,  33 


non 


ASCANIO 


LA    RUE    ET   L  ATELIER 


C'était  le  10  juillet  de  l'an  de  grâce  1540,  à  quatre  heures  de 
relevée,  à  Paris,  dans .  l'enceinte  de  l'Université,  à  1  entrée 
de  l'Eglise  des  Grands-Augustlns,  près  du  bénitier,  auprès 
de  la  porte. 

Un  grand  et  beau  jeune  liomme  au  teint  brun,  aux  longs 
cbeveux  et  aux  grands  yeux  noirs,  vêtu  avec  une  simplicité 
pleine  d'élégance,  et  portant  pour  toute  arme  un  petit 
poignard  au  manche  merveilleusement  ciselé,  était  là  de- 
bout, et,  par  pieuse  humilité  sans  doute,  n'avait  pas  bougé 
de  cette  place  pendant  tout  le  temps  qu'avaient  duré  les 
vêpres  ;  le  front  courbé  et  dans  l'attitude  d'une  dévote 
lontemplatlon,  il  murmurait  tout  bas  je  ne  sais  quelles 
paroles,  ses  prières  assurément,  car  il  parlait  si  bas  qu'il 
n'y  avait  que  lui  et  Dieu  qui  pouvaient  savoir  ce  qu'il  di- 
sait ;  mais  cependant,  comme  l'olflce  tirait  à  sa  fin,  il  releva 
la  tête,  et  ses  plus  proches  voisins  purent  entendre  ces 
mots  prongncés  à  demi-voix  : 

—  Que  ces  moines  français  psalmodient  abominablement  ! 
ne  pourraient-ils  mieux  chanter  devant  Elle,  qui  doit  être 
habituée  à  entendre  chanter  les  anges?  Ah!  ce  n'est  point 
malheureux  !  voici  les  vêpres  achevées.  Mon  Dieu  !  mon 
Dieu  !  faites  qu'aujourd'hui  je  sois  plus  heureux  que  diman- 
che déifier,  et  qu'elle  lève  au  moins  les  yeux  sur  moi  ! 

Cette  dernière  prière  n'est,  véritablement  point  maladroite, 
car  si  celle  à  qui  elle  est  adressée  lève  les  yeux  sur  celui 
i!Ui  la  lui  adresse,  elle  apercevra  la  plus  adorable  tête  d'ado- 
lescent qu'elle  ait  jamais  rêvée  en  lisant  ces  belles  fables 
mythologiques  si  tort  à  la  mode  à  cette  époque,  grâce  aux 
belles  poésies  de  maître  Clément  Marot,  et  dans  lesquelles 
sont  racontées  les  amours  de  Psyché  et  la  mort  de  Narcisse. 
En  effet,  et  comme  nous  l'avons  dit,  sous  son  costume  sim- 


ple et  de  couleur  sombre,  le  jeune  homme  que  nous  venons 
de  metti'e  en  scène  est  d'une  beauté  remarquable  et  d'une 
élégance  suprême  :  il  a  en  outre  dans  le  sourire  une  dou- 
ceur et  une  grâce  infinies,  et  son  regard,  qui  n'ose  pas 
encore  être  hardi,  est  du  moins  le  plus  passionné  que  puis- 
sent lancer  deux  grands  yeux  de  dix-huit  ans. 

Cependant  au  bruit  des  chaises  qui  annonce  la  fir  de 
l'office,  notre  amoureux  (car  aux  quelques  paroles  qu'il 
a  prononcées,  le  lecteur  a  pu  reconnaître  qu'il  avait  droit 
à  ce  titre),  notre  amoureux,  dis-je,  se  retira  un  peu  à 
l'écart  et  regarda  passer  la  foule  qui  s'écoulait  en  silence 
et  qui  se  composait  de  graves  marguilliers,  de  respectables 
matrones  devenues  discrètes  et  de  fillettes  avenantes.  Mais 
ce  n'était  pas  pour  tout  cela  que  le  beau  jeune  homme  était 
venu,  car  son  regard  ne  s'anima,  car  il  ne  s'avança  avec 
empressement  que  lorsqu'il  vit  s'approctfer  une  jeune  fille 
vêtue  de  blanc  qu'accompagnait  une  duègne,  mais  une 
duègne  de  bonne  maison  et  qui  paraissait  savoir  son  monde, 
une  duègne  assez  jeune,  assez  réjouie,  et  d'aspect  peu  bar- 
bare, ma  foi  !  Quand  ces  deux  dames  s'approchèrent  du  bé- 
nitier, notre  jeune  homme  prit  de  l'eau  bénite  et  leur  en 
présenta  galamment. 

La  duègne  fit  le  plus  gracieux  des  sourires,  la  pins  recon- 
naissante des  révérences,  toucha  les  doigts  du  jeune  homme 
et,  à  son  grand  désappointement,  offrit  elle-même  à  sa 
compagne  cette  eau  bénite  de  seconde  main,  laquelle  com- 
pagne, malgré  la  fervente  prière  dont  elle  avait  été  l'objet 
quelques  minutes  auparavant,  tint  constamment  ses  yeux 
baissés,  preuve  qu'elle  savait  que  le  beau  jeune  homme  était 
là,  si  bien  que  lorsqu'elle  se  fut  éloignée,  le  beau  jeune 
homme  frappa  du   pied  en  murmurant  :   ■•   Allons,   elle   ne 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


m'a  pas  encore  tu  cette  fois-ci  »  Preuve  que  le  beau  jeune 
homme,  ainsi  que  nous  croyons  l'avoir  dit,  n'avait  guère 
plus  de  dix-huit  ans. 

Mais  le  premier  moment  de  dépit  passé,  notre  inconnu 
se  hâta  de  descendre  les  marches  de  l'église,  et  voyant 
qu'après  avoir  abaissé  son  voile  et  donné  le  bras  à  sa 
suivante,  la  jolie  distraite  avait  pris  à  droite,  il  se  hâta  de 
prendre  à  droite,  en  remarquant  d'ailleurs  que  c'était  pré- 
cisément son  chemin.  La  jeune  fille  suivit  le  quai  jusqu'au 
pont  Saint-Michel  et  prit  le  pont  Saint-Michel  ;  c'était  en- 
core le  chemin  de  notre  inconnu.  Elle  traversa  ensuite  la 
rue  de  la  Barillerie  et  le  pont  au  Change.  Or.  comme 
c'était  toujours  le  chemin  de  notre  inconnu,  notre  inconnu 
la  suivit  comme  son  ombre. 
L'ombre  de  toute  jolie  fllle  c  est  un  amoureux. 
Mais,  hélas  !  à  la  hauteur  du  Grand-Châtelet,  ce  bel  astre 
dont  notre  inconnu  s'était  fait  le  satellite  s'éclipsa  subite- 
ment; le  guichet  de  la  prison  royale  s'ouvrit  comme  de 
lui-même  aussitôt  que  la  duègne  y  eut  frappé,  et  se  re- 
ferma aussitôt. 

Le  jeune  homme  demeura  Interdit  un  instant,  mais  comme 
c'était  un  garçon  fort  décidé  quand  il  n'y  avait  plus  la 
une  jolie  fille  pour  lui  ôter  sa  résolution,  il  eut  bientôt 
pris  son  parti. 

Un  sergent  d'armes,  la  pique  sur  l'épaule,  se  promenait 
gravement  devant  la  porte  du  Châtelet.  Notre  jeune  in- 
connu lit  comme  cette  digne  sentinelle,  et  après  s'être 
éloigné  à  quelque  distance  pour  ne  pas  être  remarqué,  mais 
non  pas  assez  loin  pour  perdre  la  porte  de  vue.  il  com- 
mença héroïquement  sa  faction   amoureuse. 

Si  le  lecteur  a  monté  une  faction  quelconque  dans  sa  vie, 
11  a  dû  remarquer  qu'un  des  moyens  les  plus  sûrs  d'abré- 
ger cet  exercice  est  de  se  parler  a  soi-même.  Or.  sans 
doute  notre  jeune  homme  était  habitué  aux  factions,  car 
à  peine  avait-il  commencé  la  sienne  qu'il  s'adressa  le 
monologue  suivant  : 

—  Ce  n'est  point  là  assurément  qu'elle  demeure.  Ce  ma- 
tin après  la  messe,  et  ces  deux  derniers  dimanches  où  je 
n'ai  osé  la  suivre  que  des  yeux.  —  niais  que  j'étais:  — 
elle  ne  prenait  pas  le  quai  à  droite,  mais  à  gauche,  et  du 
côté  de  la  porte  de  Nesle  et  du  Préau-Clercs.  Que  diable 
vient-elle  faire  au  Chatclct  !  —  Voyons.  —  Visiter  un  pri- 
sonnier peut-être,  son  frère  probablement.  —  Pauvre  jeune 
flUe  I  elle  doit  bien  souffrir  alors,  car  sans  doute  elle  est 
aussi  bonne  qu'elle  est  belle.  Pardieu  !  j'ai  grande  envie  de 
l'aborder,  moi,  et  de  lui  demander  franchement  ce  qu'il 
en  est,  et  de  lui  offrir  mes  services.  —  Si  c'est  .son  frère. 
Je  confie  la  chose  au  patron  et  je  lui  demande  conseil. 
Quand  on  s'est  évadé  du  château  de  Saint-Ange,  comme  lui. 
on  sait  de  quelle  manière  on  sort  de  prison.  C'est  donc  dit. 
je  sauve  le  frère.  Après  un  pareil  service  à  lui  rendu,  le 
frère  devient  mon  ami  à  la  vie  à  la  mort.  —  Il  me  de- 
mande à  son  tour  ce  qu'il  peut  faire  pour  moi  qui  ai  tant 
fait  pour  lui.  —  Je  lui  avoue  que  j'aime  sa  sœur.  Il  me 
présente  à  elle,  je  tombe  à  ses  genoux,  et  nous  verrons  bien 
alors  si  elle  ne  lève  pas  les  yeux. 

Une  fois  lancé  sur  une  pareille  voie,  on  comprend  com- 
bien l'esprit  d'un  amoureux  fait  de  chemin  sans  s'arrêter. 
Aussi  notre  jeune  homme  fut-il  tout  étonné  d'entendre 
sonner  quatre  heures  et  de  voir  relever  la  sentinelle 

Le  nouveau  sergent  commença  sa  faction,  et  le  jeune 
homme  reprit  la  sienne.  Le  moyen  lui  avait  trop  bien  réussi 
pour  ne  pas  continuer  d'en  faire  usage  ;  aussi  reprit-il  sur 
un  texte  non  moins  fécond    que  le  premier  : 

—  Qu'elle  est  belle  !  quelle  grâce  dans  ses  gestes  !  quelle 
pudeur  dans  ses  mouvemens  i  quelle  pureté  dans  ses  lignes  ; 
Il  n'y  a  dans  le  monde  entier  que  le  grand  Léonard  de 
■Vinci  ou  le  divin  Raphaël  qui  eussent  été  dignes  de  repro- 
duire l'Image  de  cette  blanche  et  chaste  créature  ;  encore 
eût-Il  fallu  que  ce  filt  au  plus  beau  de  leur  talent.  Oh  :  que 
ne  suis-je  peintre,  mon  Dieu  !  au  lieu  d'être  ciseleur,  sta- 
tuaire, émallleur,  orfèvre!  SI  j'étais  peintre,  d'abord  je 
n'aurais  pas  besoin  de  l'avoir  (}evant  les  yeux  pour  faire  son 
portrait.  Je  verrais  sans  cesse  ses  grands  yeux  bleus,  ses 
beaux  cheveux  blonds,  son  teint  si  blanc,  sa  taille  si  fine. 
SI  J'étais  peintre.  Je  la  mettrais  dans  tous  mes  tableaux, 
comme  faisait  Santlo  pour  la  Fornarine.  et  André  del  Sario 
pour  la  Lucrèce.  Et  quelle  dlUérence  entre  elle  et  la  For- 
narine  ;  c'est-à-dire  que  ni  l'une  ni  l'autre  ne  sont  dignes 
de  dénouer  les  cordons  de  ses  souliers.  D'abord  la  Forna- 
rine .. 

Le   jeune   homme   n'était  pas  au   bout   de  ses  comparai- 
sons   tout  à   l'avantage,   comme   on   le  comprend    iio'i     ■!> 
SI  maîtresse,  lorsque  l'heure  sonna 
On   releva  la  seconde  sentinelle. 

—  Six  heures.  C'est  étrange  comme  le  temps  passe  vite  : 
murmura  le  jeune  homme,  et  s'il  passe  ainsi  à  l'attendri-, 
comment  dolt-ll  donc  passer  près  d'elle  !  Oh  '.  près  d'elle 
11  n'y  a  plus  de  temps,  c'est  le  paradis.  SI  j'étais  près  d'elle. 
Je  la  regarderais,  et  les  heures,  les  jours,  les  mois,  la  vie. 
passeraient  ainsi.  Quelle  heureuse  vie  serait  celle-là.  mon 
Dieu  ;  Et  le  jeune  homme  resta  en  extase,  car  devant  ses 


yeux  d'artiste  sa  maîtresse  quoique  absente  passa   en  réa- 
lité. 

On  releva  la  troisième  sentinelle. 

Huit  heures  sonnaient  à  toutes  les  paroisses,  et  l'ombre 
commençait  à  descendre,  car  tout  nous  autorise  à  penser 
qu'il  y  a  trois  cents  ans  la  brune  se  faisait  en  juillet  vers 
les  huit  heures,  absolument  comme  de  nos  jours  ;  mais  ce 
qui  étonnera  davantage  peut-être,  c'est  la  fabuleuse  persé- 
vérance des  amans  du  seizième  siècle.  Tout  était  puissant 
alors,  et  les  âmes  jeunes  et  vigoureuses  ne  s'arrêtaient  pas 
plus  à  moitié  chemin  en  amour  qu'en  art  et  en  guerre. 

Du  reste,  la  patience  du  jeune  artiste,  car  maintenant 
nous  connaissons  sa  profession,  fut  enfin  récompensée  quand 
il  vit  la  porte  du  Châtelet  se  rouvrir  pour  la  vingtième  fois, 
mais  cette  fois  pour  donner  passage  à  celle  qu'il  attendait. 
La  même  matrone  était  toujours  à  ses  côtés,  et,  de  plus.  . 
deux  hoquetons  aux  armes  de  la  prévôté  l'escortaient  à  dix 
pas. 

On  reprit  le  chemin  qu'on  avait  fait  trois  heures  aupara- 
vant, a  savoir  le  pont  au  Change,  la  rue  de  la  Barilleri- 
le  pont  Saint-Michel  et  les  quais  ;  seulement  on  dépassa  les 
Augustins.  et  à  trois  cents  pas  de  la,  dans  une  encoignure, 
on  s'arrêta  devant  une  énorme  porte  à  côté  de  laquelle  se 
trouvait  une  autre  petite  porte  de  service.  La  duègne  y 
frappa  ;  le  portier  vint  ouvrir.  Les  deu.x  hoquetons,  après 
un  profond  salut,  reprirent  la  route  du  Châtelet,  et  notre 
artiste  se  retrouva  une  seconde  fois  immobile  devant  une 
porte   close 

Il  y  serait  probablement  resté  jusqu'au  lendemain,  car  il 
avait  commencé  la  quatrième  série  de  ses  rêves  ;  mais  le 
hasard  voulut  qu'un  iiassant  quelque  peu  aviné  vînt  donner 
de  la  tête  contre  lui. 

—  Hé  !  l'ami,  dit  le  passant,  saris  indiscrétion,  ëtes-vous 
un  homme  ou  une  borne?  Si  vous  êtes  une  borne,  vous  êtes 
dans  votçe  droit  et  je  vous  respecte  ;  si  vous  êtes  un 
homme,  gare  !  que  je  passe. 

—  Excusez,  reprit  le  jeune  homme  distrait,  mais  Je  suis 
étranger  â  la  bonne  ville  de  Paris,  et... 

—  Oh  !  c'est  autre  chose,  alors  ;  le  Français  est  hospitalier, 
c'est  moi  qui  vous  demande  pardon  ;  vous  êtes  étranger, 
c'est  bien.  Puisque  vous  m'avez  dit  qui  vous  étiez,  il  est 
juste  que  je  vous  dise  qui  je  suis.  Je  suis  écolier  et  je 
m'appelle... 

—  Pardon,  interrompit  le  jeune  artiste,  mais  avant  de 
savoir  qui  vous  êtes,  je  voudrais  bien  savoir  où  je  suis. 

—  Porte  de  Kesle,  mon  cher  ami,  et  voici  l'hôtel  de  Nesle. 
dit  l'écolier  en  montrant  des  yeux  la  grande  porte  que 
l'éti-anger   n'avait   pas  quittée   du   regard. 

—  Fort  bien  ;  et  pour  aller  rue  Saint-Martin,  oOi  je  de- 
meure, dit  notre  amoureux,  pour  dire  quelque  chose  et  espé- 
rant qu'il  se  débarrasserait  de  son  compagnon,  par  où  faut- 
il  que  je  passe? 

—  Rue  Saint-Martin,  dites-vous  !  'Venez  avec  mol,  Je  vous 
accompagnerai,  c'est  Justement  ma  route,  et  au  pont  Saint- 
Michel  je  vous  indiquerai  votre  chemin.  Je  vous  dirai  donc 
que  je  suis  écolier,  que  Je  reviens  du  Pré-au.x-Clercs.  et  que 
je  m'appelle  . 

--  Savez-vous  â  qui  il  appartient,  l'hôtel  de  Nesle?  de- 
manda le  jeune  inconnu. 

—  Tiens  !  est-ce  qu'on  ne  sait  pas  son  Université  !  L'hôtel 
de  Nesle,  jeune  homme,  appartient  au  roi  notre  sire,  et  est 
présentement  aux  mains  du  prévôt  de  Parts,  Robert  d'Es- 
tourvlUe. 

—  Comment  !  c'est  là  que  demeure  le  prévôt  de  Paris  l 
s'écria    l'étranger. 

—  Je  ne  vous  ai  dit  en  rien  que  le  prévôt  de  Paris  demeu- 
rât là,  mon  fils,  reprit  l'écolier  ;  le  prévôt  de  Paris  demeu- 
re au  Grand-Châtelet. 

—  .\'i  !  au  Grand-Châtelet  !  Alors,  c'est  cela.  Mais  com- 
ment se -fait-il  que  le  prévôt  demeure  au  Grand-Châtelet  et 
que  le  roi  lui  laisse  l'hôtel  de  Nesle? 

—  Voici  l'histoire.  Le  roi,  voyez-vous,  avait  jadis  donné 
l'hôtel  de  Nesle  â  notre  bailli,  homme  extrêmement  vénéra- 
ble, qui  gardait  les  privilèges  et  jugeait  les  procès  de 
l'Université  de  la  façon  la  plus  paternelle  :  superbe  fonc- 
tion :  Par  malheur,  cet  excellent  bailli  était  si  Juste,  si 
juste...  pour  nous,  qu'on  a  aboli  sa  charge  depuis  deux  ans. 
sous  prétexte  qu'il  dormait  aux  audiences,  comme  si  balUI 
ne  dérivait  pas  de  bâiller.  Sa  charge  donc  étant  supprimée, 
on  a  rendu  au  prévôt  de  Paris  le  soin  de  protéger  l'Univer 
slté.  Beau  protecteur,  ma  fol  '.  si  nous  ne  savons  pas  nous 
protéger  nous-mêmes  !  Or,  mondlt  prévôt,  —  tu  me  suis 
mon  enfant?  —  mondlt  prévôt,  qui  est  fort  rapace.  a  Jugé 
que,  puisqu'il  succédait  à  l'office  du  bailli,  il  devait  hériter 
en  même  temps  de  ses  propriétés,  et  il  a  tout  doucement 
pris  possession  du  Grand  et  du  Petlt-Nesle.  avec  la  uro- 
tectlon  lie  mail.'.me  d'Etampes. 

—  Et  cependant,  d'après  ce  que  vous  me  dites.  Il  ne 
l'occupe  pas. 

—  Pas  le  moins  du  monde,  le  ladre,  et  pourtant  je 
crois  qu'il  y  loge  une  fille  ou  nièce  à  lui.  le  vieux  Cassandre, 
une  belle  enfant  qu'on  appelle  Colombe  ou   Colombine,   Je 


ASCA.MO 


ne  sais  plus   bien,   et   iiu'il   tient   enfermée   dans   un   coin 
du  Petit-.Xesle. 

—  Alt  :  vraiment,  fit  l'aitis.te,  qui  respirnit  à  peine,  car 
pour  la  première  fois  il  entendait  prononct-r  le  nom  de  sa 
maîtresse  ;  cette  usurpation  me  parait  un  abus  criant.  Com- 
ment :  cet  immense  liOiel  pour  loger  une  jeune  flUe  seulo 
avec  une  iluèîrne  i 

—  Et  lion  viens-tu  donc,  ù  étranger!  pour  ne  pas  savoi/ 
i|ue  c'est  un  abus  tout  naturel  que  nous  autres  pauvres 
clercs  hal)iiions  ù  six  un  méchant  taudis,  pendant  iiuun 
grand  seigneur  abandonne  aux  orties  cette  immense  pro- 
priété ave:  ses  jardins,  ses  préaux,  son  jeu  de  paume  : 

—  Ali  I   il   y  a   un  jeu   de   paume? 

—  Magnifique  !  mon  fils,  magiiifiiiue  ! 

—  Mais,  en  définitive,  c'est  la  propriété  du  roi  Fran- 
çois l'"'.  cet  liotcl  de  Nesle? 

—  Sans  doute  :  mais  qu'est-ce  iiue  tu  veux  qu'il  en  tassa. 
de  sa   propriété,   le  roi   François  !<'i'? 

—  Qu'il  la  donne  aux  autres,  puisque  le  prévôt  ne  l'iia- 
bite  pas. 

—  Eh  bien  I  fais-la-lui  demander  pour  toi.  alors. 

—  Pourquoi  pas?  Aimez-vous  le  jeu  de  paume,  vous? 

—  J'en   lafïole. 

—  Je  vous  invite  alors  ù  venir  faire  une  partie  avec  moi 
dimniu'iie   procliain 

—  Où  cela? 

—  Dans  l'Iiôtel  de  Nesle. 

—  l'ope  C  monseigneur  le  grand-niaiice  des  châteaux 
royaux.  Ah  çà  :  il  est  bon  que  tu  saches  mon  nom  au  moins  ; 
j9  m'appelle... 

Mais  comme  l'étranger  savait  ce  qu'il  voulait  savoir,  ei 
que  le  teste  rinipiiéi;ut  prol)ahlement  tort  peu,  il  n'enten- 
dit pas  un  mot  de  l'hi.stoire  de  son  ami,  qui  lui  raconta 
pourtant  en  détail  comme  quoi  il  s'appelait  Jacques  Aubry. 
était  écrivain  en  l'Université,  et  pour  le  moment  il  reve- 
nait du  l'ré-aux-Clercs,  où  il  avait  eu  un  rendez-vous  avec 
Il  femme  de  son  tailleur;  comme  quoi  celle-ci,  retenu: 
sans  doute  par  son  indigne  époux,  n'était  pas  venue;  comme 
quoi  il  s'était  consolé  de  l'absence  de  Simonne  en  buvant 
du  vin  de  Suresne,  et  comme  quoi  enfin  il  allait  retirer  sa 
pratique  à  l'indélicat  marcliand  dliabits,  qui  lui  taisaii 
faire  le  pied  de  grue  et  le  contraignait  de  s'enivrer,  ce  qui 
était   i  intre   toutes   ses   liabitudes. 

Quand  les  deux  jeunes  gens  furent  arrivés  a  la  rue  de  la 
Harpe,  Jacques  Aubry  indiqua  ù  notre  inconnu  son  chemin. 
que  celui-ci  savait  mieux  que  lui  ;  puis  ils  se  donnéren' 
rendez-vous  pour  le  dimanciie  suivant,  à  midi,  à  la  port. 
de   Nesle,    et   se   séparèrent,    l'un   chantant,    l'autre    rêvani. 

Et  celui  qui  rêvait  avait  matière  à  rêver,  car  il  en  avait 
plus  appris  dans  cette  journée  que  pendant  les  tiois  sf- 
maines  précédentes. 

•   Il  avait  appris  que  celle  qu'il  aimait  habitait   le  .Peti- 
Nesle.  qu'elle  était  fille  du  prévôt  de  Paris,  messire  Roberi 
d'Estourville.    et   qu'elle   sapptlait    Colombe.    Cpmme   on   1 
voit,   il  n'avait  pas  perdu  sa  journée. 

Et  tout  en  rêvant,  il  s'enfonça  dans  la  rue  Saint-Martin. 
et  s'arrêta  devant  une  maison  de  belle  apparence,  au-des- 
sus de  la  porte  de  laquelle  étaient  sculptées  les  armes  di; 
cardinal  de  Ferrare.  11  frappa  trois  coups. 

—  Qui  est  là?  demanda  de  l'intérieur  et  après  quelques 
secondes  d'attente  une  voix  fraîche,  jeune  et  sonore. 

—  Moi,  dame  Catherine,  répondit  l'inconnu. 

—  Qui,    vous? 

—  Ascanio. 

—  Ah  !  eniln  ! 

La  porte  s'ouvrit  et  Ascanio  entra. 

Une  jolie  fille  de  dix-huit  à  vingt  ans.  un  peu  brune,  un 
peu  petite,  un  peu  vive,  mais  admirablement  bien  faite 
reçut  le  vagaljond  avec  mille  transports  de  joie.  «  Le  voilà 
le  déserteur  :  le  voila  :  •  s'écria-t-ellc.  et  elle  courut  ou 
plutôt  elle  bondit  devant  lui  pour  l'annoncer,  éteignant 
la  lampe  qu'elle  portait  et  laissant  ouverte  la  porte  de  la 
rue.  qn  .Vsranio,  beaucoup  moins  écervelé  qu'elle,  prit  soin 
de  refermer. 

Le  jeune  homme,  malgré  l'otjscuritfi  où  le  laissait  la  pré- 
cipitation de  dame  Catherine,  traversa  d'un  pas  sûr  une 
assez  vaste  cour  où  une  bordure  d'herbe  encadrait  chaque 
pavé,  et  que  dominaient  de  leur  masse  sombre  de  grands 
bàtimens  d'aspect  sévère.  C'était  bien,  au  reste,  la  demeure 
austère  et  humide  d'un  cardinal,  quoique  depuis  longtemp- 
son  maitre  ne  l'habitât  plus.  .Ascanio  franchit  lestement  un 
perron  aux  marches  vertes  de  mousse,  et  entra  dans  une 
immense  salle,  la  seule  de  la  maison  qui  fût  éclairée. 
une  espèce  de  réfectoire  monacal,  triste,  noir  et  nu  d'ordi- 
naire, mais  depuis  deux  mois  brillant,  vivant,  chantant. 

Depuis  deux  mois,  en  effet,  dans  cette  froide  et  colossale 
cellule  se  remuait,  travaillait,  riait,  tout  un  monde  d'acti- 
vité et  de  bonne  huroei^r  ;  depuis  deux  mois  dix  établis, 
deux  enclumes,  et  au  fond  une  forge  improvisée,  avaient 
rapetissé  l'énorme  chambre  ;  des  dessins,  des  modèles,  des 
planches  cliargées  de  pinces,  de  marteaux  et  de  limes  ;  des 
faisceaux  d'épées  aux  poignées  ciselées  merveilleusement  et 


aux  lames  découpées  à  jour  ;  des  trophées  de  casques,  de 
cuirasses  et  de  boucliers  damasquinés  en  or,  sur  lesquels 
ressortaient  en  bosse  les  amours  des  dieux  et  des  déesses, 
comme  si  l'on  eût  voulu  faire  oublier  par  les  sujets  qu'ils 
représentaient  l'usage  auquel  ils  étaient  destinés,  avaient 
habillé  les  murailles  grisâtres  ;  le  soleil  avait  pu  largement 
entrer  par  les  fenêtres  toutes  grandes  ouvertes,  et  l'air 
s'était  égayé  aux  chansons  des  travailleurs  alertes  et  bons 
vivans. 

Le  réfectoire  d'un  cardinal  était  devenu  l'atelier  d'un 
orfèvre. 

Pourtant,  pendant  cette  soirée  du  10  juillet  I5i0,  la  sain- 
teté du  dimanche  avait  momentanément  rendu  à  la  salle 
désennuyée  la  tranquillité  où  elle  avait  langui  durant  un 
siècle.  Mais  une  table  en  désordre,  sur  laquelle  se  voyaient 
les  restes  d'un  excellent  souper  éclairés  par  une  lampe  que 
l'on  eut  crue  dérobée  aux  fouilles  de  Ponipéia.  tant  sa  forme 
était  à  la  fois  élégante  et  pure,  attestait  cjue  si  les  habitans 
temporaires  de  la  maison  du  cardinal  aimaient  parfois  le 
repos,  ils  n'étaient  nullement  partisans  du  jeune. 

(^uand  Ascanio  entra,  quatre  personnes  se  trouvaient  dans 
l'atelier. 

Ces  quatre  personnes  étaient  une  vieille  servante  qui  des- 
servait. Catherine  qui  rallumait  la  lampe,  un  jeune  homme 
qui  dessinait  dans  un  coin  et  qui  attendait  cette  lampe 
que  Catherine  avait  enlevée  de  devant  lui,  pour  continuer  à 
dessiner,  et  le  maître,  debout,  les  bras  croisés,  et  appuyé 
contre  la  forge. 

C'est  ce  dernier  qu'eût  aperçu  tout  d'abord  quiconque  fût 
entré  dans  l'atelier. 

En  effet,  je  ne  sais  quelle  .'ie  et  quelle  puissance  éma- 
naient de  ce  personnage  étrange  et  attiraient  l'attention 
même  de  ceux  qui  eussent  voulu  la  lui  refuser.  C'était  un 
liomrae  maigre,  grand,  vigoureux,  de  quarante  ans  à  peu 
près  ;  mais  il  faudrait  le  ciseau  de  Miehel-.\nge  ou  le  pinceau 
de  Ribeira  pour  retracer  ce  profil  fin  et  énergique  ou  pour 
peindre  ce  teint  brun  et  animé,  pour  rendre  enfin  tout 
cet  air  hardi  et  comme  royal.  Son  front  élevé  s'ombrageait 
de  sourcils  prompts  ;i  se  froncer  ;  son  regard,  net,  franc 
et  incisif,  jetait  parfois  des  éclairs  sublimes;  son  sourire, 
plein  de  bonté  et  de  clémence,  mais  avec  des  plis  quelque 
peu  railleurs,  vous  charmait  et  vous  intimidait  en  même 
temps;  de  sa  main,  par  un  geste  qui  lui  était  familier,  il 
caressait  sa  barbe  et  ses  moustaches  noires  ;  cette  main 
n'était  pas  précisément  petite,  mais  nerveuse,  souple,  al 
longée,  industrieuse,  serrant  bien,  et  avec  tout  cela  fine, 
aristocrate,  élégante,  et  enfin  dans  sa  façon  de  regarder, 
de  parler'  de  tourner  la  tête,  dans  ses  gestes  vifs,  expressifs 
sans  être  heurtés,  jusque  dans  l'attitude  nonchalante  qu'il 
avait'  prise  quand  .-\scanio  entra,  la  force  se  faisait  sentir  : 
le  lion  au  repos  n'en  était  pas  moins  le  lion. 

Quant  à  Catherine  et  à  l'apprenti  qui  dessinait,  ils  for- 
maient entre  eux  le  contraste  le  plus  singulier.  Celui-ci. 
s:  inhre.  taciturne,  au  front  étroit  et  déjà  ridé,  aux  yeux  à 
demi  clos,  aux  lèvres  serrées:  celle-là  gaie  comme  un  oi- 
seau, éiianouie  comme  une  fieur.  et  dont  les  paupières  lais- 
saient toujours  voir  l'œil  le  plus  malin,  dont  la  bouche 
même  montrait  sans  cesse  les  dents  les  plus  blanches.  L'ap- 
prenti, enfoncé  dans  son  coin,  lent  et  langoureux,  semblait 
économiser  ses  mouvemens  ;  Catherine  allait,  tournait,  vi- 
rait, ne  restant  jamais  une  seconde  en  place,  tant  la  vie 
débordait  en  elle,  tant  cette  organisation  jeune  et  vivace 
avait  besoin  de  mouvement  à  défaut  d'émotions. 

Aussi  était-ce  le  lutin  de  la  maison,  une  vraie  alouette 
par  la  vivacité  et  par  son  petit  cri  vif  et  clair,  menant 
enfin  avec  assez  de  prestesse,  d'abandon  et  d'imprévoyance, 
cette  vie  dans  laquelle  elle  eritrait  à  peine  pour  justifier 
parfaitement  le  surnom  de  Scozrone  que  le  maitre  lui  avait 
donné,  et  qui  en  italien  signifiait  alors  et  signifie  encore 
aujourd'hui  quelque  chose  comme  casse-cou.  Du  reste,  pleine 
do  gentillesse  et  de  grâce,  dans  toute  cette  pétulance  d'en- 
fant Scozzone  était  l'âme  de  l'atelier;  quand  elle  chantait 
on  faisait  silence,  quand  elle  riait  en  riait  avec  elle,  quand 
elle  ordonnait  on  obéissait,  et  cela  sans  mot  dire,  son  ca- 
price ou  sa  fantaisie  n'étant  pas  d'ailleurs  ordinairement 
fort  exigeant  ;  et  puis  elle  était  si  franchement  et  si  naïve- 
ment heureuse,  qu'elle  répandait  sa  bonne  humeur  autour 
d'elle,  et  qu'on  se  sentait  joyeux  de  la  voir  joyeuse. 

Pour  son  histoire,  c'est  une  vieille  histoire  sur  laquelle 
nous  reviendrons  peut-être  :  orplieline  et  sortie  du  peuple, 
on  avait  abandonné  son  enfance  à  l'aventure;  mais  Dieu  la 
protégea.  Destinée  à  être  un  plaisir  pour  tous,  elle  ren- 
contra un  homme  pour  qui  elle  devint  un  bonheur. 

Ces  nouveaux  personnages  posés,  reprenons  notre  récit 
oii  nous  l'avons  laissé. 

—  Ah!  çà,  d'oii  arrlves-tu.  coureur?  dit  le  maitre  a 
Ascanio. 

—  D'où  j'arrive?  j'arrive  de  courir  pour  vous,  maître. 

—  Depuis  le  matin? 

—  Depuis  le  matin. 

—  Dis  plutôt  que  tu  te  seras  mis  en  quête  de  quelque 
aventure. 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Quelle  aventure  voulez-vous  que  je  poursuive,  maître? 
murmura  A«canio. 

—  Que  sais-je,  moi? 

—  Eh  bien  !  quand  cela  serait,  voyez  le  grand  mal  !  dit 
Scozzone.  D'ailleurs  il  est  assez  Joli  garçon  s'il  ne  court  pas 
après  les  aventures  pour  que  les  aventures  courent  après  lui. 

—  Scozzone!  interrompit  le  maître  en  fronçant  le  sourcil. 

—  Allons,  allons,  n 'allez-vous  pas  être  jalou.x  de  celui-ci 
encore,  jiauvre  cher  enfant  !  Et  elle  releva  le  menton  d'As- 
canio  avec  la  main.  Eh  bien  !  il  ne  manquerait  plus  que 
cela.  Mais,  Jésus!  comme  vous  êtes  paie!  Est-ce  que  vous 
n'auriez  pas  soupe,  monsieur  le  vagabond? 

—  Tiens,  non,  s'écria  Ascanio,  je  l'ai  oublié. 

—  Oh  !  alors  je  me  range  à  l'avis  du  maître  :  il  a  oublia 
qu'il  n'avait  pas  soupe,  décidément  il  est  amoureux.  Ru- 
bcrla  !  Ruberla  !  vite,  vite  à  souper  à  messire  Ascanio. 

La  servante  apporta  d'excellens  reliefs,  sur  lesquels  se 
précipita  notre  jeune  homme,  lequel,  après  ses  stations  en 
plein   air,   avait  bien   le  droit   d'avoir   faim. 

Scozzone  et  le  maître  le  regardaient  en  souriant,  lune 
avec  une  affection  fraternelle,  l'autre  avec  une  tendresse 
de  père.  Quant  au  travailleur  du  coin,  il  avait  levé  la  tête 
au  moment  où  Ascanio  était  entré  ;  mais  aussitôt  que  Scoz- 
zone avait  replacé  devant  lui  la  lampe  qu'elle  avait  prise 
pour  aller  ouvrir  la  porte,  il  avait  de  nouveau  abaissé  la 
tête  sur  son  ouvrage. 

—  .le  vous  disais  donc,  maître,  que  c'était  pour  vous  (jne 
j'avais  couru  toute  la  journée,  reprit  Ascanio,  s'aiiercevanl 
de  l'attention  maligne  que  lui  accordaient  le  maître  et 
Scozzone,  et  désirant  mener  la  conversation  sur  tin  autre 
.liapitre  que  celui  de  ses  amours. 

—  Et  comment  as-tu  couru  pour  moi  toute  la  journée  ? 
Voyons. 

—  Oui  :  n'avez-vous  pas  dit  hier  que  le  jour  était  mau- 
vais ici   et  qu'il  vous  fallait  un  autre  atelier? 

—  Sans  doute. 

—  Eh  bien,  je  vous  en  al  trouvé  un,  moi  ! 

—  Entends-tu,  Pagolo?  dit  le  maître  en  se  retournant 
vers  le  travailleur. 

—  Plaît-il,  maître?  fit  celui-ci  en  relevant  une  seconde  fois 
la  tête. 

—  Allons,  quitte  donc  un  peu  ton  dessin,  et  viens  écouter 
cela.   Il  a   trouvé  un  atelier,  entends-tu  5 

—  Pardon,  maître,  mais  j'entendrai  très  bien  d'ici  ce  que 
dira  mon  ami  .ascanio.  Je  voudrais  terminer  cette  étude: 
Il  me  seml)le  que  ce  n'est  pas  un  mal,  quand  on  n 
religieusement  accompli  le  dimanche  ses  devoirs  .de  chré- 
tien, d'occuper  ses  loisirs  à  quelque  ijrofltable  exercice  :  tra- 
vailler c'est  prier. 

—  Pagolo.  mon  ami,  dit  le  maître  eu  secouant  la  tête 
et  d'un  ton  plus  triste  que  filché,  vous  feriez  mieux,  croyez- 
moi,  de  travailler  plus  assidûment  et  plus  courageusement 
dans  la  semaine,  et  de  vous  divertir  comme  un  bon  compa- 
gnon le  dimanche,  au  lieu  de  fainéanter  les  jours  ordi- 
naires et  de  vous  distinguer  hypocritement  des  autres  en 
feignant  tant  d'ardeur  les  jours  de  fêtes  ;  mais  vous  êtes 
le  maître,  agissez  comme  bon  vous  semble  ;  et  toi,  Ascanio, 
mon  enfant,  continu.i-t-il  avec  une  voix  dans  laquelle  il  y 
avait  un  mélange  infini  de  douceur  et  de  tendresse,  tu  dis 
donc? 

—  Je  dis  que  je  vous  ai  trouvé  un  atelier  magnifique. 

—  Lecpiel? 

—  Connaissez-vous  l'hûtel  de  Neslc? 

—  A  merveille,  pour  avoir  passé  devant  c'est-à-dire,  car 
le  n'y  suis  jamais  entré. 

—  Mais,   sur   l'apparence,  yo\is  plaît-11? 

—  Je  le  crois  pardieu  !  bien;  mais... 

—  Mais  quoi  ? 

—  Mais  n'esl-il  donc  occupé  par  personne? 

—  SI  fait,  par  M.  le  prévAt  de  Paris,  messire  Robert 
d'Estourville,  lequel  s'en  est  emparé  sans  y  avoir  aucun 
droit.  D'ailleurs,  pour  mettre  votre  conscience  en  repos,  il 
me  sembli'  que  nous  pourrions  parfaitcmeiil  lui  laisser  le 
Petlt-Nesle.  où  habite  quelqu'un  de  la  famille,  Je  crois,  et 
nous  contenter,  nous,  du  Grand-Ncsle,  avec  ses  cours,  ses 
préaux,  ses  jeux  de  boule  et  son  jeu  de  paume. 

—  Il  y  a  un  jeu  de  paume? 

—  Plus  beau  que  celui  de  Santn-Croce  à  Florence. 

—  Pcr  Bacco  !  c'est  mon  jeu  favori:   tu  le  sais.  Ascanio. 

—  Oui  ;  et  puis,  maître,  outre  cela,  im  emplacement 
superbe:  de  l'air  partout;  et  quel  air!  l'air  de  la  cam- 
pagne: ce  n'est  pas  comme  dans  cet  affreux  coin  où  nous 
moisissons  et  où  le  soleil  nous  oublie  ;  là  le  Pré-aux-Clercs 
d'un  cûté,  la  Seine  de  l'autre,  et  le  roi,  votre  grand  roi,  â 
deux  pas,  dans  son  Louvre. 

—  Mais  à  qui  est  ce  diable  d'hiMel? 

—  A  qui?  Pardieu  !  au  roi. 

—  Au  roi  !..  Répète  cette  parole,  mon  enlaiit  :  —  riiotel 
de  Nesle  est  au  roi  ! 

—  En  personne  :  maintenant,  reste  à  savoir  s'il  consen- 
tira à  vous  donner  un  logement  si  magnifique. 

—  Qui,  le  roi?  Comment  s'appelle-t-il,  .\scanlo? 


—  Mais,  François  I",  que  je  pense. 

—  Ce  qui  veut  dire  que  dans  huit  jours  l'hôtel  de  Nesle 
sera  ma  propriété. 

—  Jlais  le  prévôt  de  Paris  se  fâchera  peut-être. 

—  (Jue   m'importe  ! 

—  Et   s'il   ne   veut   pas   lâcher   ce   qu'il   tient  ? 

—  S'il  ne  veut  pas!  —  Comment  m'appelle-t-on,  Ascanio? 

—  On  vous  appelle  Benvenuto  Cellini,  maître. 

-—  Ce  qui  veut  dire  que  s'il  ne  veut  pas  faire  les  choses 
de  bonne  volonté,  ce  digne  prévôt,  eh  bien  !  on  les  lui  fait 
faire  de  force.  Sur  ce,  allons  nous  coucher.  Demain  nous 
reparlerons  de  tout  cela,  et  comme  il  fera  jour,  nous  y 
verrons  clair. 

Et  sur  l'invitation  du  maître,  chacun  se  retira,  à  Tex- 
cepiion  de  l'agolo.  qui  resta  encore  quelque  temps  à  tra- 
vailler dans  son  coin  ;  mais  aussitôt  qu'il  jugea  que  cha- 
cun était  au  lit,  l'apprenti  se  leva,  regarda  autour  de  lui, 
s'approcha  de  la  table,  se  versa  un  grand  verre  de  vin, 
qu'il  avala  tout  duu  trait,  et  s'en  alla  se  coucher  à  son 
tour. 


UN    ORFÈVRE    AU    SEIZIÈME    SIÈCLE 


Puisiiue  nous  avons  fait  le  portrait  et  que  nous  avons 
prononcé  le  nom  de  Benvenuto  Cellini,  que  le  lecteur  nous 
permette,  afin  qu'il  puisse  entrer  plus  avant  dans  le  sujet 
tout  artistique  que  nous  traitons,  une  petite  digression 
sur  cet  iiomme  étrange  qui  depuis  deux  mois  habitait  la 
France,  et  qui  est  destiné,  comme  on  s'en  doute  bien,  à  de- 
venir un  des  per.sonnages  principaux  de  cette  histoire. 

Jlais  auparavant  disons  ce  que  c'était  qu'un  orfèvre  au 
seizième  siècle. 

11  y  a  à  Florence  un  pont  qu'on  appelle  le  Pont-Vieux, 
et  qui  est  encore  aujourd'hui  tout  chargé  de  maisons  :  ces 
maisons  étaient  des  boutiques  d'orfèvrerie. 

Mais  pas- d'orfèvrerie  comme  nous  l'entendons  de. «os 
jours  :  l'orfèvrerie  aujourd'hui  est  un  métier  ;  autrefois 
l'orfèvrerie  était  un  art. 

.\ussi  rien  n'était  merveilleux  comme -ces  boutiques  ou 
plutôt  comme  les  objets  qtii  les  garnissaient:  c'étaient  des 
coupes  d'onyx  arrondies,  autour  desquelles  rampaient  des 
queues  de  dragons,  tandis  que  les  têtes  et  les  corps  de  ces 
animaux  fantastiques,  se  dressant  en  face  l'un  de  l'autre, 
étendaient  leurs  ailes  azurées  tout  étollées  d'or,  et.  la  gueule 
ouverte  comme  des  chimères,  se  menaçaient  avec  leurs  yeux 
de  rubis  C'étaient  des  aiguières  d'agate  au  pied  desquelles 
s'enroulait  un  feston  de  lierre  qui,  remontant  en  forme 
d'anse,  s'arrondissait  bien  au-dessus  de  son  orifice,  cachant 
au  milieu  de  ses  feuilles  d'émeraude  quelque  merveilleux 
oiseau  des  tropiques  tout  habillé  d'émail,  et  qui  semblait 
vivre  et  prêt  à  chanter.  C'étaient  des  urnes  de  lapls-lazuli 
dans  lesquelles  se  penchaient,  comme  pour  boire,  deux 
lézards  si  habilement  ciselés  qu'on  eût  cru  voir  les  reflets 
changeans  de  leur  cuirasse  d'or,  et  qu'on  eût  pu  penser 
qu'au  moindre  bruit  ils  allaient  fuir  et  se  réfugier  dans 
quelque  gerçure  de  la  muraille.  C'étaient  encore  des  calices, 
des  ostensoirs,  des  médailles  de  bronze,  d'argent,  d'or  : 
tout  cela  émaillé  de  pierres  précieuses,  comme  si,  à  cette 
époque,  les  rubis,  les  topazes,  les  escarboucles  et  les  dla- 
mans.  se  trouvaient  en  fouillant  le  sable  dès  rivières,  ou 
en  soulevant  la  poussière  des  chemins  ;  c'étaient  enfin  des 
nymphes,  des  naïades,  des  dieux,  des  déesses,  tout  un 
Olympe  resplendissant,  mêlé  à  des  crucifix,  à  des  croix,  .'i 
des  calvaires:  des  Mater  dolorosa  et  des  Vénus,  des  Christs 
et  des  ApoUons,  des  Jupiters  lançant  la  foudre,  et  des  Jého- 
vahs  créant  le  monde:  et  tout  cela,  non  seulement  habile- 
ment exécuté,  mais  poétiquement  conçu,  non  seulement 
admirable  comme  bijoux  à  orner  le  boudoir  d'une  femme, 
mais  splendide  comme  chefs-d'œuvre  .'i  Immortall.ser  le 
règne  d'un   roi  ou  le  génie  d'une  nation. 

Il  est  vrai  que  les  orfèvres  de  cette  époque  se  nommaient 
Don.Ttcllo  i.liiberti.  Guirlandajo.   et  lienvenuta  Cellini. 

Or,  Benvenuto  Cellini  a  raconté  lui  même,  dans  ses  mé- 
moires plus  curieux  que  les  plus  curieux  romans,  cette  vie 
aventurière  des  artistes  du  quinzième  et  du  seizième  siècle, 
quand  Titien  peignait  la  cuirasse  sur  le  dos,  et  que  Michel- 
-Vnge  sculptait  l'épée  au  côté,  quand  Masnrcio  et  le  Domlnl- 
quin  mouraient  du  poison,  et  quand  Co>me  I"  s'enfermait 
pour  retrouver  la  trempe  d'un  acier  qui  pût  tailler  le 
poiphjTe. 

Nous  ne  prendrons  donc  pour  faire  connaître  cet  homme 
qu'un  épisode  de  .sa  vie  :  celui  qui   le  conduisit  en   France. 

Benvenuto  était  à  Rome,  où  le  paije  Clément  VII  l'avait 
j  fait  appeler,  et  11  travaillait  avec  passion  au  beau  calice 
1  que  Sa  Sainteté  lui  avait  commandé:  mais  comme  il  vou- 
lait mettre  tous  ses  soins  à  ce  précieux  ouvrage,  il  n'avan- 
I    çalt  que  bien  lentement    Or,  Benvenuto,  comme  on  le  pense 


ASCAMO 


bien,  avait  fiuve  envieux,  tant  à  cause  des  belles  commandes 
iiu  11  recevait  des  ducs,  des  rois  et  des  papes,  iiu'à  cause 
du  grand  talent  avec  lequel  il  exécutait  ces  commandes. 
Il  en  résultait  qu'un  de  ses  confrères  nommé  Ponipeo,  qui 
n'avait  rien  à  taire  qu'a  calomnier,  lui.  profitait  de  ces 
retards  pour  le  desservir  lant  qu'il  pouvait  près  du  pape, 
et  cela  tous  les  jours,  sans  trêve,  sans  relâche,  tantôt  tout 
bas,  tantôt  tout  haut,  assurant  qu'il  n'en  finirait  jamais,  et 
que  comme  il  était  accablé  de  besogne,  il  exécutait  d'antres 
travaux,  au  lît-trimeni  de  ceux  commandés  par  Sa  Sainteté. 
11  dit  et  fit  tant,  ce  digne  Poinpeo,  qu'un  jour  en  le 
voyant  entrer  dans  sa  boutique  Henvenuto  Cellini  jugea 
tout  de  suite  à  son  air  riant  qu'il  était  porteur  d'une  mau- 
vaise nouvelle. 

—  Eh  bien  !  mon  cher  confrère,  dit-11,  je  viens  vous  sou- 
lager d'une  lonrde  nbliiration  :  Sa  Sainteté  a  bien  vu  que 
si  vous  tardiez  tant  à  lui  livrer  son  calice,  ce  n'était  pas 
faute  de  zèle,  mais  faute  de  temps.  Elle  a  pensé  en  consé- 
quence qu'il  fallait  débarrasser  vos  journées  de  quelque  soin 
important,  et  de  son  propre  mouvement  elle  vous  retire 
la  charge  de  graveur  de  la  Monnaie.  C'est  neuf  pauvres 
ducats  d  or  que  vous  aurez  par  mois  de  moin.s,  mais  une 
heure  par  jour  que  vous  aurez  de  plus. 

Benvenuto  Cellini  se  sentit  une  soiu-de  et  furieuse  envie 
de  jeter  le  railleur  par  la  fenêtre,  mais  il  se  contint,  et 
Pompeo.  ne  voyant  bouger  aucun  muscle  de  sou  visage,  crut 
que  le  coup  n'avait   pas  porté. 

—  Kn  outre,  coutiiiua-t-il,  et  je  ne  sais  pourquoi,  malgré 
tout  ce  qtie  j'ai  pu  dire  en  votre  faveur.  Sa  Sainteté  vous 
redemande  son  calice  tout  de  suite,  et  dans  l'état  où  il  est. 
.l'ai  vraiment  peur,  mon  cher  Benvenuto,  et  je  vous  préviens 
de  cela  en  ami,  qu'elle  n'ait  l'intention  de  le  faire  achever 
par  quelque  auire. 

—  Oh  !  pour  cela,  non  !  s'écria  l'orfèvre,  se  redressant  cette 
înis  comme  un  homme  pi(iué  par  un  serpent,  ?.ton  calice  est 

I  moi  comme  l'office  de  la  Monnaie  est  au  pape.  Sa  Sainteté 
;i  a  d'autre  droit  que  d'exiger  les  cinq  cents  écus  qu'elle 
ma  fait  payer  d'avance,  et  je  ferai  de  mon  travail  ce  que 
lion  me  semblera. 

—  Prenez  garde,  mon  maître,  dit  Pompeo,  car  peut-être 
la  prison  est-elle  au  bout  de  ce  refus. 

—  Monsieur  Pompeo,  vous  êtes  un  âne,  répondit  Benvenuto 
Cellini. 

Pompeo  sortit  furieux. 

Le  lendemain,  deux  camerieri  du  saint-père  vinrent  trou- 
ver Benvenuto  Cellini. 

—  Le  pape  nous  mande  vers  toi.  dit  l'un  d'eux,  afin  que 
ta  nous  remettes  le  calice  ou  que  nous  te  conduisions  en 
prison. 

—  Messeigneurs,  répondit  Benvenuto.  un  homme  comme 
moi  ne  méritait  pas  moins  que  des  archers  comme  vous.  Me- 
nez-moi en  prison,  me  voilà.  Mais  je  vous  en  préviens. 
•  ela  n'avancera  point  d'un  coup  de  burin  le  calice  du  pape. 

Et  Benvenuto  s'en  alla  avec  eux  chez  le  gouverneur,  qui. 
yant  sans  doute  reçu  ses  instructions  d'avance,  l'invita  à 
-e  mettre  à  table  avec  lui.  Pendant  tout  le  dîner  le  gou- 
verneur engagea  Benvenuto  par  toutes  les  raisons  possibles 
.1  fontenter  le  pape  en  lui  portant  son  travail,  lui  affirmant 
au  reste  que  s'il  faisait  cette  soumission,  Clément  A'II,  tout 
vfrlent  et  entêté  qu'il  était,  s'apaiserait  de  cette  seule  sou- 
mission ;  mais  Benvenuto  répondit  quiil  avait  déjà  montré 
six  fois  au  saint-père  son  calice  commencé,  et  que  c'était 
fout  ce  que  l'exigence  po.ntificale  pouvait  demander  de  lui  ; 
lue  d'ailleurs  il  connaissait  Sa  Sainteté,  qu'il  n'y  avait  pas 
à  s'y  fier,  et  qti'elle  pourrait  bien  profiter  de  ce  qu'elle  le 
i^nait  à  sa  disposition  pour  lui  reprendre  son  calice  et  le 
'lonner  à  finir  à  quelque  imbécile  qui  le  gâterait.  En  revan- 
che il  déclara  de  nouveau  qu'il  était  prêt  à  rendre  au  pape 
les  cinq  cents  écus  qu'il  lui  avait  avancés. 

Cela  dit,  Benvenuto  ne  répondit  plus  à  toutes  les  instan- 
ces du  gouverneur  qu'en  vantant  son  cuisinier  et  en  exal- 
tant ses  vins. 

Après  le  diner,  tous  ses  compatriotes,  tous  ,ses  amis  les 
plus  chers,  tous  ses  apprentis  conduits  par  .\scanio.  vin- 
rent le  supplier  de  ne  pas  courir  à  sa  ruine  en  tenant 
tête  à  Clément  VIT  ;  mais  Benvenuto  Cellini  répondit  qtie 
'depuis  longtemps  il  désirait  constater  cette  grande  vérité, 
qu'un  orfèvre  pouvait  être  plus  entêté  qu'un  pape;  qu'en 
conséquence,  comme  l'occasion  s'en  présentait  aussi  belle 
qu'il  la  pouvait  désirer,  11  ne  la  laisserait  point  échapper 
de  peur  qu'elle  ne  se  présentât  plus. 

Ses  compatriotes  se  retirèrent  en  haussant  les  épaules, 
^s  amis  en  déclarant  qu'il  était  fou,  et  Ascanlo  en  pleurant. 

HenreiLsement  Pompeo  n'oubliait  pas  Cellini,  et  pendant 
ce  temps  11  disait  au  pape  : 

—  Très  .saint-père,  laissez  faire  votre  serviteur,  je  vais 
envoyer  dire  à  cet  entêté  que,  puisqu'il  le  veut  absolument, 

II  ait  à  faire  remettre  chez  mol  les  cinq  cents  écus,  et 
comme  c'est  un  gaspilleur  et  un  déiJensier  qui  n'aura  pas 
cette  somme  à  sa  disposition,  Il  sera  bien  forcé  de  me 
remettre   le   calice. 

Clément  VIT  trouva  le  moyen  excellent,  et  répondit  à  Pom- 


peo d'agir  comme  il  l'entendrait.  En  conséquence,  le  même 
soir,  et  tomme  on  allait  conduire  lîenvenuto  Cellini  à  la 
chambre  qui  lui  était  destinée,  un  cameriere  se  présenta 
disant  a  l'orfèvre  que  Sa  Sainteté  acceptait  son  ultimatum 
et  désirait  avoir  à  l'instant  même  les  cinq  cents  écus  ou 
le  calice. 

fienvenuto  répondit  qu'on  n'avait  qu'à  le  ramener  à  sa 
boutique  et  qu'il  donnerait  les  cinq  cents  écus. 

Quatre  Suisses  recoMcluisirent  chez  lui  Benvenuto.  suivi 
du  cameriere.  Arrivé  dans  sa  chambre  à  coucher,  Benvenuto 
tira  une  clef  de  sa  poche,  ouvrit  une  petite  armoire  en  fer 
pratiquée  dans  le  mur.  plongea  sa  main  dans  un  grand 
sac,  en  tira  les  cinq  cents  écus,  et  les  ayant  donnés  au 
cameriere,  il  le  mit  u  la  porte  lui  et  les  quatre  Suisses. 

Ceux-ci  reçui-ent  même,  il  faut  le  dire  à  la  louange  de 
Benvenuto  Cellini,  quatre  écus  pour  la  peine  qu'ils  avaient 
prise,  et  Ils  se  relirèreut  en  lui  baisant  les  mains,  il  faut 
le  dire  a  la  louange  des  Suisses. 

Le  cameriere  retourna  aussitôt  prés  du  saint-père  et  lui 
remit  les  cinq  cents  écus.  sur  quoi  Sa  Sainteté  dé.sespérée 
entra  dans  une  grande  colère  et  se  mit  à  injurier  Pompeo. 

—  \A  trouver  toi-même  mon  grand  ciseleur  à  sa  boutique, 
animal,  lui  dit-il;  fais-lui  toutes  les  caresses  dont  ton  igno- 
rante bêtise  est  capable,  et  dis-lui  que  s'il  consent  à  me 
faire  mon  calice,  je  lut  donnerai  toutes  les  facilités  qu'îl.me 
demandera. 

—  Mais.  Votre  Sainteté,  dit  Pompeo,  ne  serait-il  pas  temps 
demain  matin  ? 

—  11  est  déjà  trop  tard  ce  soir,  imbécile,  et  je  ne  veux 
pas  que  Benvenuto  s'endorme  sur  sa  ranctine  ;  fais  donc 
à  l'instiint  ce  que  j'ordonne,  et  que  demain  â  mon  lever 
j'aie  une  bonne  réponse. 

Le  Pompeo  sortit  donc  du  'Vatican  l'oreille  basse,  et  s'en 
vint  à  la  boutique  de  Benvenuto:  elle  était  fermée. 

Il  regarda  à  travers  le  trou  de  la  serrure,  à  travers  les 
fentes  de  la  porte,  passa  en  revue  toutes  les  fenêtres  pour 
voir  s'il  n'y  en  avait  pas  quelqu'une  d'illuminée;  mais 
voyant  que  tout  était  sombre,  il  se  ha.sarda  à  frapper  une 
seconde  fois  plus  fort  que  la  première,  puis  enfin  une  troi- 
sième plus  fort  encore   que   la   seconde. 

Alors  une  croisée  du  premier  étage  s'ouvrit  et  Benvenuto 
parut  en  chemise  et  son  arquebuse  à  la  main. 

—  Qui  va  là  ?  demanda  Benvenuto. 

—  Moi.  répondit  le  messager. 

—  Qui.  toi?  reprit  l'orfèvre,  qui  avait  parfaitement  re- 
connu son  homme. 

—  Moi,  Pompeo 

—  Tu  mens,  dit  Benvenuto,  je  connais  parfaitement  Pom 
peo,  et  c'est  un  trop  grand  lâche  pour  se  hasarder  à  cette 
heure  dans  les  rues  de  Rome. 

—  Mais,  mon  cher  Cellini,  je  vous  jure... 

—  Tais-toi  :  tu  es  un  brigand  qui  a  pris  le  nom  de  ce 
pauvre  diable  pour  te  faire  ouvrir  ma  porte  et  pour  me 
voler. 

—  Maître  Benvenuto,  je  veux  mourir... 

—  Dis  encore  un  mot,  s'écria  Benvenuto  en  abaissant  l'ar- 
quebuse dans  la  direction  de  son  interlocuteur,  et  ce  souhait 
sera  exaucé. 

Pompeo  s'enfuit  à  toutes  jambes  en  criant  au  meurtre, 
et  disparut  à  l'angle  de  la  plus  prochaine  rue. 

Quand  il  eut  disparu,  Benvenuto  referma  sa  fenêtre, 
raccrocha  son  arquebuse  à  son  clou,  et  se  recoucha  en 
riant  dans  sa  barbe  de  la  peur  qu'il  avait  faite  au  pauvre 
Pompeo. 

Le  lendemain,  au  moment  oi"i  il  descendait  dans  sa  bon- 
tique,  ouverte  déjà  depuis  une  heure  par  ses  apprentis, 
Benvenuto  Cellini  aperçut  de  l'autre  côté  de  la  rue  Pompeo. 
qui.  depuis  le  point  du  jour  en  faction,  attendait  qu'il 
descendit. 

En  apercevant  Cellini.  Pompeo  lui  fit  de  la  main  le  geste 
le  plus  tendrement  amical  qu'il  ait  jamais  fait  à  personne 

—  Ah  !  fit  Cellini.  c'est  vous,  mon  cher  Pompeo.  Ma  foi  ! 
j'ai  manqué  cette  nuit  faire  payer  cher  à  un  drôle  l'inso- 
lence qu'il   avait  eue  de  prendre  votre  nom. 

—  Vraiment,  dit  Pompeo  en  s'efforcant  de  sourire  et  en 
s'approchant  peu  à  peu  de  sa  boutique,  et  comment  cela'? 

Benvenuto  raconta  alors  au  messager  de  Sa  Sainteté  ce 
qui  s'était  passé  :  mais  comme  dans  le  dialogue  nocturne 
son  ami  Benvenuto  l'avait  traité  de  lache.  Il  n'osa  avouer 
que  c'était  à  lui  en  per.sonne  que  Benvenuto  avait  eu  affaire. 
Puis,  ce  récit  achevé.  Cellini  demanda  à  Pompeo  quelle  heu- 
reuse circonstance  lui  valait  si  matin  l'honneur  de  son 
aimable  visite. 

Alors  Pompeo  s'acquitta,  mais  dans  d'autres  termes,  bien 
entendu,  de  la  commission  dont  Clément  VII  l'avait  tihargé 
près  de  son  orfèvre. 

A  mesure  qu'il  parlait,  la  figure  de  Benvenuto  Cellini 
s'épanotiissait.  Clément  VII  cédait  donc.  L'orfè\Te  avait  été 
plus  entêté  que  le  pape  :  puis,  qii.md  II  eut  fini  son  discours-. 

—  Répondez  à  Sa  Sainteté,  dit  Benvenuto.  que  je  serai  heu- 
reux de  lui  obéir  et  de  faire  tout  au  monde  pour  regagner 
ses  bonnes  grâces  que  j'ai  perdues,  non  par  rna  faute,  mais 


1(1 


ALEXANDHE  DUMAS  lU.USiTir 


par  la  méchanceté  des  envieux.  Quant  à  vous,  monsieur 
Pompeo,  comme  le  pape  ne  manqué  pas  de  domestiques,  je 
vous  engage,  dans  votre  intérêt,  à  me  faire  envoyer  â 
l'avenir  un  autre  valet  que  vous  :  pour  votre  santé,  monsieur 
Pompeo,  ne  vous  mêlez  plus  de  ce  qui  me  regarde  ;  par 
pitié  pour  vous,  ne  vous  rencontrez  jamais  sur  mou  cl>e- 
min,  et.  pour  le  salut  de  mon  ime.  priez  Dieu,  l'orapco,  que 
je  ne  sois  pas  votre  César. 

Pompeo  ne  demanda  point  son  reste  et  s'en  alla  reporter 
a  Clément  VII  la  réponse  de  Benvenuto  Cellini,  eu  suppri- 
mant toutefois  la  péroraison. 

A  quelque  temps  de  là.  pour  se  raccommoder  tout  à  fait 
avec  Uenvenuio,  Clément  Vil  lui  commanda  sa  médaille. 
Benvenuto  la  lui  frappa  en  bronze,  en  argent  et  en  or. 
puis  il  la  lui  porta.  Le  pape  en  tut  si  émerveillé  qu'il 
s'écria  dans  son  admiration  que  jamais  les  anciens  n'avaient 
fait  une  si  belle  médaille. 

—  Eh  bien  i  Votre  Sainteté,  dit  Benvenuto,  si  cependant  je 
n'avais  pas  montré  un  peu  de  fermeté,  nous  serions  brouil- 
lés tout  â  fait  à  cette  heure  :  car  jamais  je  ne  vous  eusse 
pardonné,  et  vous  eussiez  perdu  un  serviteur  dévoué.  Voyez- 
vous  très  Saint-Père,  continua  Benvenuto  en  manière  d  avis. 
Votre  Sainteté  ne  ferait  pas  mal  de  se  rappeler  quelquefois 
l'opinion  de  certaines  gens  d'un  gros  bon  sens,  qui  disent 
qu'il  faut  saigner  sept  fois  avant  de  couper  une,  et  vous 
feriez  bien  aussi  de  vous  laisser  un  peu  moins  aisément 
duper  par  les  méchantes  langues,  les  envieux  et  les  calom- 
niateurs; cela  soit  dit  pour  votre  gouverne,  et  n'en  parlons 
plus,  très  Saint-Père. 

Ce  lut  ainsi  que  Benvenuto  pardonna  à  Clément  VII.  ce 
qu'il  n'eût  certainement  pas  fait  s'il  l'eût  moins  aimé  ; 
mais  en  qualité  de  compatriote  il  était  fort  attaché  à  lui. 

Aussi  .sa  désolation  fut  grande  lorsque,  quelques  mois 
après  l'aventure  que  nous  venons  de  raconter,  le  pape  mou- 
rut presque  subitement.  Cet  homme  de  fer  fondit  en  larmes 
à  cette  nouvelle,  et  pendant  huit  jours  il  pleura  comme  un 
enfant. 

Au  reste,  cette  mort  fut  doublement  funeste  au  pauvre 
Benvenuto  Cellini,  car  le  jour  même  où  l'on  ensevelit  le 
pape,  il  rencontra  Pompeo  qu  il  n'avait  pas  vu  depuis  le 
moment  où  11  l'avait  invité  à  lui  épargner  sa  trop  fréquente 
présence. 

Il  faut  dire  que  depuis  les  menaces  de  Benvenuto  Cellini. 
le  malheureux  Pompeo  n'osait  plus  sortir  qu'accompagné  de 
douze  hommes  bien  armés  à  qui  11  donnait  la  même  solde 
que  le  pane  donnait  a  sa  garde  suisse,  si  bien  que  chaque 
promenade  en  ville  lui  coûtait  deux  ou  trois  écus  ;  et  encore 
au  milieu  de  ses  douze  sbires  tremblalt-il  de  rencontrer 
Benvenufo  Cellini.  sacliant  que  si  quelque  rixe  suivait  cette 
rencontre  et  qu'il  arrivât  malheur  à  Benvenuto,  le  pape, 
qui  au  fond  aimait  fort  son  orfèvre,  lui  ferait  un  mauvais 
parti;  mais  Clément  Vil,  comme  nous  l'avons  dit,  venait 
d?  mourir,  et  cette  mort  rendait  quehiue  hardiesse  à  Pom- 
peo. 

Benvenuto  était  allé  A  Saint-Pierre  baiser  les  pieds  du 
pape  décédé,  et  comme  il  revenait  par  la  rue  del  Banchi. 
accompagné  d'Ascanlo  et  de  Pagolo.  Il  se  trouva  face  ù 
face  avec  Pompeo  et  ses  douze  hommes.  .\  l'apparition  de 
son  ennemi.  Pompeo  devint  très  pAle  ;  mais  regardant  au- 
tour de  lui  et  se  voyant  bien  environné,  tandis  que  Ben- 
venuto n'avait  avec  lui  que  deux  enfans.  il  reprli  courage, 
et  s'arrètant,  Il  fit  ;i  Benvenuto  un  salut  ironique  de  la  tète, 
tandis  que  de  sa  main  droite  il  jouait  avec  le  manche  de 
son  poignard. 

A  la  vue  de  cette  troupe  qui  menaçait  son  maître.  -Ascanio 
porta  la  main  .à  son  épée.  tandis  que  Pagolo  faisait  .semblant 
de  regarder  autre  chose  :  mais  Benvenuto  ne  voulait  pas 
exposer  son  élève  chéri  ii  une  lutte  si  inégale.  Il  lui  mlî 
la  main  sur  la  sienne,  et  reiioussant  au  fourreau  l'épée  d'.As- 
canio  à  demi  tirée.  Il  continua  son  chemin  comme  s'il  n'avait 
rien  vu.  ou  comme  si  ce  qu'il  avait  vu  ne  l'avait  aucune- 
ment blessé,  .\scanio  ne  reconnaissait  pas  lA  son  maître, 
mais  comme  son  maître  se  retirait,  il  se  retira  avec  lui. 

Pompeo.  triomphant,  flt  une  profonde  salutation  il  Ben- 
venuto. et  continua  son  chemin  toujours  environné  de  ses 
sbires,  qui  imitèrent  ses  bravades. 

Benvenuto  se  mordait,  en  dedans,  les  lèvres  jusqu'au  sang, 
mais  au  dehors  11  avait  l'air  de  sourire.  C'était  A  n'y  plus 
rien  comprendre  pour  quiconque  connaissait  le  caractère 
irascible  de  r.illustre  or.'èvrc. 

Mais  A  peine  eut-il  fait  cent  pas  que.  se  trouvant  en  face 
de  la  boutique  d'un  de  ses  confrères.  Il  entra  chez  lui  sous 
prétextée  de  voir  un  vase  antique  qu'on  venait  de  retrouver 
dans  les  tombeaux  étrusques  de  Cornelo.  ordonnant  à  ses 
deux  élèves  de  suivre  leur  chemin,  et  leur  promettant  . 
les    rejoindre   dans   quelques    minutes   A    la   boutique. 

Comme  on  le  comprend  bien,  ce  n'était  qu'un  prétexte 
pour  éloigner  Asc:inio.  car  à  peine  eut-il  pensé  cjue  le  jeune 
homme  et  son  compagnon,  dont  11  s'Inquiétait  moins  at- 
tendu qu'il  était  sûr  que  son  courage  né  l'emporterait  p:" 
trop  loin,  avalent  tourné  l'angle  de  la  rue.  que,  reposant 


le  vase  sur  la  planche  où  il  l'avait  trouvé,  il  s'élança  hors 
de  la  maison. 

En  trois  bonds  Benvenuto  fut  dans  la  rue  où  il  avait 
rencontré  Pompeo;  mais  Pompeo  n'y  était  plus:  heureuse- 
ment ou  plutôt  malheureusement  c'était  chose  remarquable 
que  cet  homme  entouré  de  ses  douze  sbires  ;  aussi,  lorsque 
Benvenuto  demanda  où  11  était  passé,  la  première  personne 
a  laquelle  il  s'adressa  lui  montra-t-elle  le  chemin  qu'il 
avait  pris,  et.  comme  un  limier  remis  eu  voie.  Benvenuto 
se  lança  sur  sa  trace. 

Pompeo  s'était  arrêté  â  la  porte  d'un  pharmacien,  au  coin 
de  la  Chlavica.  et  il  racontait  au  digne  apothicaire  les 
prouesses  au.xquelles  il  venait  de  se  livrer  à  l'endroit  de 
Benvenuto  Cellini.  lorsque  tout  à  coup  il  vit  apparaître 
celui-ci  il  l'angle  de  la  rue,  l'œil  ardent  et  la  sueur  au 
front. 

Benvenuto  jeta  un  cri  de  joie  en  l'apercevant,  et  Pompeo 
coupa  court  au  milieu  de  sa  phrase. 

11  était  évident  qu'il  allait  se  passer  quelque  chose  de 
terrible. 

Les  bravis  se  rangèrent  autour  de  Pompeo  et  tirèrent  leurs 
épées. 

C'était  quehiue  chose  d'Insensé  â  un  homme  que  d'atta- 
quer treize  hommes,  mais  Benvenuto  était,  comme  nous 
l'avons  dit.  une  de  ces  natures  léonines  qui  ne  comptent  pa> 
leurs  ennemis.  11  tira,  contre  ces  treize  épées  qui  le  mena- 
çaient, un  petit  poignard  aigu  qu'il  portait  toujours  A  sa 
ceinture,  s'élança  au  milieu  de  cette  troupe,  ramassant  avec 
un  de  ses  bras  deux  ou  trois  épées.  renversant  de  l'autre 
un  ou  deux  hommes,  si  bien  qu'il  arriva  du  coup  jusqu'à 
Pompeo.  qu'il  saisit  au  collet  :  mais  aussitôt  le  groupe 
se  referma  sur  lui. 

.\lors  on  vit  plus  rien  qu'une  mêlée  confuse  de  laquelle 
sortaient  des  cris,  et  au-dessus  de  laquelle  s'agitaient  des 
épées.  Pendant  un  instant  ce  groupe  vivant  roula  par 
terre,  informe  et  désordonné,  puis  un  homme  se  releva  en 
jetant  un  cri  de  victoire,  et  d'un  violent  effort,  comme  11 
était  entré  dans  le  groupe  il  en  sortit,  tout  sanglant  lui- 
môme,  mais  secouant  triomphalement  son  poignard  ensan- 
glanté    c'était  Benvenuto  Cellini. 

Un  autre  resta  couché  sur  le  pavé  se  roulant  dans  les  con 
vulslons  de  l'agonie.  Il  avait  reçu  deux  coups  de  poignard, 
l'un  au-dessous  de  l'oreille,  l'antre  derrière  la  clavicule, 
au  bas  du  cou.  dans  l'intervalle  du  sternum  A  l'épaule.  Au 
bout  de  quelques  .secondes  il  était  mort  ;  c'était  Pompeo. 

Un  autre  que  Benvenuto  après  avoir  fait  un  pareil  coup  Se 
serait  sauvé  à  toutes  j.a'mbes.  mais  Benvenuto  fit  passer  son 
poignard  dans  sa  main  gauche,  tira  son  épée  de  sa  main 
droite,  et  attendit  résolument  les  douze  sbires 

Mais  les  sbires  n'avalent  plus  rien  à  faire  à  Benvenuto 
Celui  qui  les  p.ayait  était  mort  et  par  conséquent  ne  pouvait 
plus  les  payer.  Ils  se  sauvèrent  comme  un  troupeau  de 
lièvres  effarouchés,  laissant  le  cadavre  de  Pompeo. 

En  ce  moment  .\scnnlo  parut  et  s'élança  dans  les  bras  de 
son  maître;  il  n'avait  pas  été  dupe  du  vase  étrusque,  il 
était  revenu  sur  ses  pas;  mais  si  vite  qu'il  fût  accouru,  il 
était  encore  arrivé  quelques  secondes  trop  tard. 


III 

DÉD.4LE 


Benvenuto  se  retira  avec  lui  assez  inquiet,  non  pas  des 
trois  blessures  qu'il  avait  reçues,  elles  étaient  toutes  trois 
trop  légères  poiu'  qu'il  s'en  occupât,  mais  de  ce  qui  allaii 
se  passer.  11  avait  déjà  tué.  six  mois  auparavant.  Ouascontl. 
le  meurtrier  de  son  frère,  mais  il  s'était  tiré  de  cette  mau- 
vaise alTaire  grâce  à  la  protection  du  pape  Clément  VII  ; 
d  ailleurs  cette  mort  n'était  qu'une  espèce  de  représailles  : 
mais  cette  fois  le  protecteur  de  Benvenuto  était  trépassé  et 
le  cas  devenait  autrement   épineux. 

Le  remords,  bien  entendu,  il  n'en  fut  pas  un  seul  instant 
question. 

Que  nos  lecteurs  ne  prennent  pas  pour  cela  le  moins  du 
monde  une  mauvaise  Idée  de  notre  digne  orfèvre,  qui. 
après  avoir  tué  un  homme,  qui,  après  avoir  tué  deux 
hrjmmes.  et  qui  même  en  cherchant  bien  dans  sa  vie  aprè- 
avoir  tué  trois  hommes,  redoute  fort  le  guet,  mais  ne  craint 
pas  une  minute  nieu. 

Car  cet  homme-là.  eu  l'an  de  grâce  1540,  c'est  un  homme 
ordinaire,  un  homme  de  tous  les  jours,  comme  disent  les 
Allemands  Que  voulez-vous?  on  se  souciait  si  peu  de  mou 
rir  en  ce  temps-là.  qu'en  revanche  on  ne  s'inquiétait  guère 
de  tuer  ;  nous  sommes  encore  braves  aujourd  hui,  nons  : 
eux  étalent  téméraires  alors  ;  nous  sommes  des  hommes 
faits.  Ils  étalent  des  jeunes  gens.  La  vie  était  si  abondante 
A  cette  époque  qu'on  la  perdait,   qu'on  la  donnait,  qu'on 


ASCAXIO 


la  vemlait,  qu'on  la  prenait  avec  une  profonde  insouciance 
et    une    parfaite    légèreté. 

11  fut  uu  écrivain  longtemps  calomnié,  avec  le  nom  du- 
nuel  on  a  fait  un  synonyme  de  traîtrise,  de  cruauté,  de 
tous  les  mots  enfin  qui  veulent  dire  infamie,  et  il  a  fallu 
le  dix-neuvième  siècle,  le  plus  impartial  des  siècles  qua 
vécus  l'hiimanité,  ixiur.  réhabiliter  cet  écrivain,  graud 
patriote  et  homme  de  lœur  :  Et  pourtant,  le  seul  tort  de 
Nicolas  Machiavel  est  d  avoir  appartenu  â  une  époque  où  la 
force  et  le  succès  étaient  tout  ;  où  l'on  estimait  les  faits 
et  non  les  mots,  et  où  marchaient  droit  à  leur  but.  sans  souci 
aucun  des  moyens  et  des  raisonnemeus,  le  souverain,  César 
Borgia  ;  le  penseur.  Machiavel  ;  louvrier.  Benvenuto  Cel- 
Uni. 

Uu  jour  on  trouva  sur  la  place  de  Cesena  un  cadavre 
coupé  en  quatre  quartiers  ;  ce  cadavTe  était  Celui  de  Ramiro 
aOrco.  Or,  comme  Ramiro  dOrco  était  un  personnage  te- 
nant son  rang  en  Halie,  la  république  florentine  voulut 
savoir  les  causes  de  cette  mort.  Les  huit  de  la  seigneurie 
tirent  donc  écrire  à  Machiavel,  leur  ambassadeur,  afin 
qu  il   satisfit   leur  curiosité. 

Mais  Machiavel  se  contenta  de  répondre  : 

"  Magnifiques  Seigneurs, 
'■  Je  n'ai  rien  a  vous  dire  sur  la  mort  de  Ramiro  d'Orco. 
si  ce  n'est  que  César  Borgia  est  le  prince  qui  sait  le  mieux 
faire  et  défaire  les  hommes  selon  leurs  mérites. 

«    JIACHIAVEL.    » 

Benvenuto  était  la  pratique  de  la  théorie  émise  par  l'il- 
lustre secrétaire  de  la  république  llorentine.  Benvenuto 
génie,  César  Borgia  prince,  se  croyaient  tous  les  deux  au- 
dessus  des  lois  par  leur  droit  de  puissance.  La  distinction 
du  juste  et  de  l'injuste  pour  eux,  c  était  ce  qu  ils  pouvaient 
et  ce  qu'ils  ne  pouvaient  pas  :  du  devoir  et  du  droit  pas 
la  moindre  notion. 

Un  homme  gênait,  on  supprimait  cet  homme. 

Aujourd'hui,  la  civilisation  lui  fait  l'honneur  de  l'ache- 
ter. 

Mais  alors  tant  de  sang  bouillonnait  dans  les  veines  des 
jeunes  nations  qu'on  le  répandait  pour  raison  de  santé. 
On  se  battait  d'instinct,  tort  peu  pour  la  patrie,  fort  peu 
pour  les  dames,  beaucoup  pour  sî-  battre,  nation  contre 
nation,  homme  contre  homme.  Benvenuto  faisait  la  guerre 
à  l'ompeo  comme  François  1»''  à  Charles-Quint.  La  France 
et  l'Espagne  se  battaient  en  duel,  tantôt  à  Marlgnan,  tan- 
tôt à  Pavie  ;  le  tout  très  simplement,  sans  préambules,  sans 
phrases,  sans  lamentations. 

De  même  on  exerçait  le  génie  comme  une  faculté  native, 
comme  une  puissance  absolue,  comme  une  royauté  de 
droit  divin  ;  l'art  était  au  seizième  siècle  ce  qu'il  y  avait 
de  plus  nattirel  au  monde. 

Il  ne  faut  donc  pas  s'étonner  de  (;es  hommes  qui  ne 
s'étonnaient  de  rien  ;  nous  avons  pour  expliquer  leui's  ho- 
micides, leurs  boutades  et  leurs  écarts,  un  mot  qui  expli- 
que et  justifie  toute  chose  dans  notre  pays  et  surtout 
dans  notre  temps  ; 

Cela  se  laisail. 

Benvenuto  avait  donc  fait  tout  simplement  ce  qui  se  fai- 
sait :  Pompeo  gênait  Benvenuto  Cellini,  Benvenuto  Cellini 
avait  supprimé  Pompeo. 

Mais  la  police  senquérait  parfois  de  ces  suppressions  ; 
elle  se  serait  bien  gardée  de  protéger  un  homme  pendant 
sa  vie,  mais  une  fois  sur  dix  il  lui  prenait  des  velléités 
de  le  venger  lorsqu'il  était  mort. 

Cette  susceptibilité  la  prit  à  l'endroit  de  Benvenuto  Cel- 
lini. Comme,  rentré  chez  lui,  il  mettait  quelques  papiers  au 
feu  et  quelques  écns  dans  sa  poche,  les  sbires  pontificaux 
l'arrêtèrent  et  le  conduisirent  au  château  Saint-.\nge.  évé- 
nement dont  Benvenuto  se  consola  presque  en  songeant  que 
c'était  au  château  Saint-Ange  que  1  on  mettait  les  gentils- 
hommes. 

Mais  une  autre  consolation  qui  agissait  non  moins  effica- 
cement sur  Benvenuto  Cellini  en  entrant  au  château  Saint- 
Ange,  c'était  l'idée  qu'un  homme  doué  d  une  imagination 
aussi  Inventive  que  la  sienne  ne  pouvait,  d'une  façon  ou 
d'une  autre,  tarder  d'en  sortir. 

Aussi  en  entrant  dit-il  au  gouverneur,  qui  était  assis  de- 
vant une  table  couverte  d'un  tapis  vert,  et  qui  rangeait  bon 
nombre  de  papiers  sur  cette  table  : 

—  Monsieur  le  gouverneur,  triplez  les  verroux,  les  gril- 
les et  les  sentinelles  ;  enfermez-moi  dans  votre  chambre  la 
plus  haute  ou  dans  votre  'cachot  le  plus  profond,  que  votre 
surveillance  veille  tout  le. jour  et  ne  s'endorme  pas  de  toute 
la  nuit,  et  je  vous  préviens  que  malgré  tout  cela  je  m'enfui- 
rai. 

Le  gouverneur  leva  les  yeux  sur  le  prisonnier  qui  lui  par- 
lait avec  un  si  miraculeux  aplomb,  et  reconnut  Benve- 
nuto Cellini,  que  trois  mois  auparavant  il  avait  déjà  eu 
l'honneur  de  taire  asseoir  à  sa  table. 

Malgré  cette  connaissance,  et  peut-être  à  cause  de  cette 


connaissance,  l'allocution  de  Benvenuto  plongea  le  digne 
gouverneur  dans  la  plus  profonde  stupéfaction  :  c'était  un 
florentin  nommé  messire  Georgio.  chevalier  des  Ugolini. 
excellent  homme,  mais  de  tète  un  peu  faible.  Cependant  il 
revint  bientôt  de  son  premier  étonnement,  et  fit  conduire 
Benvenuto  dans  la  chambre  la  plus  élevée  du  château.  Le 
toit  de  cette  chambre  était  la  plate-forme  même  ;  une  sen- 
tinelle se  promenait  sur  cette  plate-forme,  une  autre  sen- 
tinelle veillait  au  bas  de  cette  muraille. 

Le  gouverneur  fit  remarquer  au  prisonnier  tous  ces  dé- 
tails, puis  lorsqu'il  eut  cru  que  le  prisonnier  les  avait  ap- 
préciés : 

—  Mon  cher  Benvenuto,  dit-il.  on  peut  ouvrir  les  serru- 
res, on  peut  forcer  les  portos,  on  peut  creuser  le  sol  d'un 
cachot  souterrain,  on  peut  percer  un  mur,  on  peut  gagner 
les  sentinelles,  on  peut  endormir  les  geôliers,  mais,  à 
moins  d'avoir  des  ailes,  on  ne  peut  descendre  de  cette 
hauteur  dans  la  plaine. 

—  J'y  descendrai  pourtant,  dit  Benvenuto  Cellini. 

Le  gouverneur  le  regarda  en  face,  et  commençait  à  croire 
que  son  prisonnier  était  fou. 

—  Mais  vous  vous  envolerez  donc  alors? 

—  Pourquoi  pas?  j'ai  toujours  eu  l'idée  que  l'homme 
pouvait  voler,  moi  ;  seulement  le  temps  m'a  manqué  pour 
en  faire  l'expérience.  Ici,  j'en  aurai  le  temps,  et  pardieu '. 
je  veux  en  avoir  le  cœur  net.  L'aventure  de  Dédale  est  une 
histoii'e  et   non  pas  une  fable. 

—  Prenez  garde  au  soleil,  mon  cher  Benvenuto,  répon- 
dit en  ricanant  le  gouverneur  ;  prenez  garde  au  soleil. 

—  Je   m'envolerai   la   nuit,    dit   Benvenuto. 

Le  gouverneur  ne  s'attendait  pas  à  cette  réponse,  de  sorte 
qu'il  ne  trouva  pas  le  plus  petit  mot  à  riposter,  et  qu'il 
se   retira   hors   de    lui. 

En  effet,  il  lallait  fuir  à  tout  prix.  En  d'autres  temps. 
Dieu  merci  !  Benvenuto  ne  se  serait  pas  Inquiété  d'un  homme 
tué,  et  il  en  eût  été  quitte  pour  suivre  la  procession  de 
Notre-Dame  d'août  vêtu  d'un  pourpoint  et  d'un  manteau 
d'armoise  bleu.  Mais  le  nouveau  pape  Paul  III  était  vindi- 
catif eu  diable,  et  Benvenuto  avait  eu,  quand  il  nétalr 
encore  que  monseigneur  Farnèse,  maille  à  partir  avec  lui 
a  propos  d'un  vase  d'argent  qu'il  refusait  de  lui  livrer 
faute  de  paiement,  et  que  Son  Eminence  avait  voulu  fair-- 
enlever  de  vive  force,  ce  qui  avait  mis  Benvenuto  dans  la 
dure  nécessité  de  maltraiter  quelque  peu  les  gens  de  Son 
Eminence;  en  outre,  le  .saint-pcre  était  jaloux  de  ce  que 
le  roi  François  I^r  lui  avait  déjà  tait  demander  Benvenuto 
par  monseigneur  de  Montluc.  son  ambassadeur  près  du 
Saint-Siège.  En  apprenant  la  captivité  de  Benvenuto.  monsei- 
gneur de  Montluc  croyant  rendre  service  au  pauvre  pri- 
sonnier avait  insisté  d  autant  plus  ;  mais  il  s'était  fort 
trompé  au  caractèi-e  du  nouveau  pape,  qui  était  encore 
plus  entêté  que  son  prédécesseur  Clément  VII.  Or,  Paul  III 
avait  juré  que  Benvenuto  lui  payerait  son  escapade,  et  s'il 
ne  risquait  pas  précisément  la  mort,  un  pape  y  eût  re- 
gardé à  deux  fois  a  cette  époque  pour  faire  pendre  un  pareil 
artiste,  il  risquait  fort  au  moins  d'être  oublié  dans  sa  pri- 
son. Il  était  donc  important  en  pareille  occurrence  ciue  Benve- 
nuto ne  s'oubliât  point  lui-même,  et  voilà  pourquoi  il  étal; 
résolu  à  fuir  sans  attendre  les  interrogatoires  et  jugemens 
qui  auraient  bien  pu  n'arriver  jamais,  car  le  page,  irrité  de 
linterveutiou  du  roi  François  !=■■,  ne  voulait  plus  même 
entendre  prononcer  le  nom  de  Benvenuto  Cellini.  Le  pri- 
sonnier savait  tout  cela  par  ,\scaiiio,  qui  tenait  sa  bouti- 
que, et  qui,  à  force  d'instances,  avait  obtenu  la  permission 
de  visiter  son  maître  :  bien  entendu  que  ces  visites  se  fai- 
saient à  travers  deux  grilles  et  en  présence  de  témoins  qui 
veillaient  à  ce  que  l'élève  ne  passât  au  maitre  ni  lime,  ni 
corde,  ni  couteau. 

Aussi  du  moment  où  le  gouvernejir  avait  fait  refermer  la 
porte  de  sa  chambre  derrière  Benvenuto,  lui.  Benvenuto 
s'était  rais  à  faire  l'inspection  de  sa  chambre. 

Or,  voici  ce  que  contenaient  les  quatre  murs  de  son 
nouveau  logement  ;  un  Ut.  une  cheminée  où  l'on  pouvait 
faire  du  feu,  une  table  et  deux  chaises  ;  deux  jours  après 
Benvenuto  obtint  de  la  terre  et  un  outil  à  modeler.  Le  gou- 
verneur avait  refu.?é  d'abord  ces  objets  de  distraction  à 
son  prisonnier,  mais  il  s'était  ravisé  en  réfléchissant  qu'en 
occupant  1  esprit  de  l'artiste  il  le  détournerait  peut-être  de 
cette  tenace  idée  d'évasion  dont  il  avait  paru  possédé;  le 
même  jour  Benvenuto  ébaucha  une  Vénus  colossale. 

Tout  cela  n'était  pas  grand'chose  ;  mais  en  y  ajoutant 
l'Imagination,  la  patience  et  1  énergie,  c'était  beaucoup. 

Un  jour  de  décembre  qu'il  faisait  très  froid  et  qu'on  avait 
allumé  du  feu  dans  la  cheminée  de  Benvenuto  Cellini,  on 
vint  changer  les  draps  de  son  Ut  et  l'on  oublia  les  draps  sur 
la  seconde  chaise  ;  aussitôt  que  la  porte  fut  refermée,  Ben- 
venuto ne  fit  qu'un  bond  de  sa  chaise  à  son  grabat,  tira 
de  sa  paillasse  deux  énormes  poignées  de  ces  feuilles  de 
mais  qui  composent  les  paillasses  italiennes,  fourra  à  leur 
place  la  paire  de  draps,  revint  à  sa  statue,  reprit  son  outil 
et  se  remit  au  travail,  .\u  même  Instant  le  domestique  ren- 


ALEXANDRE  DVMAS  ILLUSTRE 


lia  pour  reprendre  les  draps  oubliés,  chercha  pariout,  de- 
mandant à  lienTenuto  s'il  ne  les  avait  pas  vus;  mais  Ben- 
venuto  réiKindit  négligemment  et  comme  absorbé  par  son 
travail  d<-  modeleur  (lue  ciuelquesuns  de  ses  camarades 
étaient  >aiis  doute  venus  les  premire.  ou  que  lui-même  les 
avait  emportés  sans  y  prendre  garde.  Le  domestique  ne 
conçut  aucun  soupçon,  tant  il  s'était  écoulé  peu  de  temps 
entre  sa  sortie  et  sa  rentrée,  tant  Benvenuto  joua  natu- 
rellement son  rôle  ;  et  comme  les  draps  ne  se  retrourêrent 
point,  il  se  garda  bien  d'en  parler  de  peur  d'èire  lorcé  de 
les  payer  ou  d'être  mis  a  la  porte. 

On  ne  sait  pas  ce  que  les  événemens  suprêmes  contiennent 
de  péripéties  terribles  et  d'angoisses  poignantes.  Alors  les 
accldens  les  plus  communs  de  la  vie  deviennent  des  circons- 
tances qiii  éveillent  en  nous  la  joie  ou  le  désespoir.  Dès  «lue 
le  domestique  (ut  sorti.  Benvenuto  se  jeta  à  genoux  et  re- 
mercia Dieu  du  secours  au  il  lui  envovaii. 

Puis,  comme  une  fois  son  lit  fait  on  ne  retouchait  jamais 
.i  son  lit  que  le  lendemain  matin,  il  laissa  tranquillement 
les  draps  détournés  dans  sa  paillasse. 

La  nuit  venue,  il  commença  à  couper  ces  draps,  qui  se 
trouvèrent  par  bonheur  neufs  et  assez  grossiers,  en  ban- 
des de  trois  ou  quatre  pouces  de  large,  puis  il  se  mit  à  les 
tresser  le  plus  solidement  qu'il  lui  fut  possible  ;  puis  en- 
fin il  ouvrit  le  ventre  de  sa  statue,  qui  était  en  terre  glaise, 
lévida  entièrement,  y  fourra  son  trésor,  repassa  dessus  la 
blessure  une  jiincée  de  terre,  qu'il  lissa  avec  le  pouce  et 
avec  son  outil,  si  bien  que  le  plus  habile  praticien  n  eût 
ras  pu  s'apercevoir  qu'on  venait  de  faire  â  la  pauvre  Vénus 
1  op.  ration  césarienne. 

Le  lendemain  matin,  le  gouverneur  entra  à  l'improviste, 
comme  il  avait  Ihabitude  de  le  faire,  dans  la  chambre  du 
prisonnier,  mais  comme  d'habitude  il  le  trouva  calme  et 
travaillant.  Chaque  matin  le  pauvre  homme,  qui  avait  été 
iiieii;icé  spêrialement  pour  la  nuit,  tremblait  de  trouver  Ta 
chambre  vide.  Et,  il  faut  le  dire  à  la  louange  de  sa  franchise, 
il  ne  cachait  pas  sa  joie  chaque  matin  en  la  voyant  occupée. 

—  Je  vous  avoue  que  vous  m'inquiétez  terriblement,  Ben- 
venuto. dit  le  pauvre  gouverneur  au  prisonnier  :  cepen- 
dant je  commence  à  croire  que  vos  menaces  d'évasion  étaient 
vaines. 

—  Je  ne  vous  menace  pas,  maître  Georgio,  répondit  Ben- 
venuto, je  TOUS  avertis. 

—  Espérez-vous  donc  toujours  tous  envoler? 

—  Ce  n'est  heureusement  pas  une  simple  espérance,  mais 
pardien  :  bien  une  certitude. 

—  Mais,  démon io  !  comment  ferez-vous  donc?  s'écria  le 
pauvre  gouverneur,  que  cette  confiance  apparente  ou  réelle 
de  Benvenuto  dans  ses  moyens  d'évasion  bouleversait. 

—  C'est  mon  secret,  maître.  Mais  je  vous  en  préviens, 
mes  ailes  poussent. 

Le  frnuverneur  porta  machinalement  les  yeux  aux  épaule» 
de  son  prisonnier. 

—  C'est  comme  cela,  monsieur  le  gouverneur,  reprit  celui- 
ci  tout  en  modelant  sa  statue,  dont  il  arrondissait  les  han- 
ches de  telle  façon  qu'on  eût  cru  qu'il  voulait  en  faire  la 
rivale  de  la  venus  Callipygc.  Il  y  a  lutte  et  défl  entre  nous. 
Vous  avez  pour  vous  des  tours  énormes,  des  portes  épaisses. 
des  verrons  à  l'épreuve,  mille  gardiens  toujours  prêts 
j'ai  pour  moi  la  tête  et  les  mains  que  voici,  et  je  vous 
préviens  très  .simplement  que  vous  serez  vaincu.  Seule- 
ment, comme  vous  êtes  un  homme  habile,  comme  vous  aurez 
'- ■-  'lûtes  vos  précautions,  il  vous  restera,  moi  parti,  la  con- 

n  de  savoir  qu'il  n'y  avait  pas  de  votre  faute,  mes- 
•orglo,  que  vous  n'avez  pas  le  plus  petit  reproche  a 
vous  faire,  messire  Georgio,  et  que  vous  n'avez  rien  négligé 
pour  me  retenir,  messire  Georgio.  Là,  maintenant  que 
dites-vous  de  cette  hanche,  car  vous  êtes  amateur  d'art, 
je  le  sais. 

Tant  il'assurance  exaspérait  le  pauvTe  commandant.  Son 
prisonnier  était  dévenu  pour  lui  une  idée  fixe  où  se  brouil- 
laient tous  les  yeux  de  son  entendement  ;  il  en  deTenalt 
triste,  n'en  mangeait  plus,  et  tressalUait  à  tout  moment 
comme  un  homme  qu'on  réveille  en  sursaut.  Une  nuit  Ben- 
venuto entendit  un  grand  tumulte  sur  la  plate-forme,  puis 
ce  tumulte  s'avança  dans  son  corridor,  puis  enfin  il  s'arrêta 
à  sa  porte;  alors  sa  porte  s'ouvrit,  et  il  aperçut  messire 
G'orgio,  en  robe  de  chambre  et  en  bonnet  de  nuit,  suivi  de 
qu.iM-e  geôliers  et  de  huit  garde.s.  lequel  s'élança  vers  son 
lit  l.i  ligure  toute  dé<?omposée.  —  Benvenuto  s'assit  sur  son 
matelas  et  lui  rit  au  nez.  —  Le  gouverneur,  .«ans  siiiquio- 
ter  (le  le  sourire,  respira  comme  un  plongeur  qui  revient 
sur  l'eau. 

—  Ah  !  s'écria-t-il,  Dieu  soit  loué  !  11  y  est  encore,  le  mal- 
heureux !     ■  (in  a  raison  de  dire  :  .Songe  —  mensonge. 

—  Eh  bien  i  i|u  y  a-t-il  donc,  demanda  Benvenuto  Cellinl. 
et  quelle  est  I  heureuse  circonstance  qui  me  procure  le 
plaisir  de  vous  voir  ;\  pareille  heure,  maître  Georgio? 

—  Jésus-DIeU  !  ce  n'est  rien,  et  j'en  suis  quitte  cette  fois 
encore  pour  la  peur.  X  al-je  pas  été  rêver  que  ces  maudites 
ailes  vous  étaient  poussées  ;  —  mais  des  ailes  Immenses,  avec 


lesquelles  vous  planiez  tranquillement  au-dessus  du  château 
Saint-Ange,  en  me  disant  :  —  Adieu,  mon  cher  gouverneur, 
adieu  :  je  n'ai  pas  voulu  partir  sans  prendre  congé  de  vous. 
)e  m'en  rais  ;  au  plaisir  de  ne  jamais  vous  revoir. 

—  Comment  I  je  vous  disais  cela,  maître  Georgio  ? 

—  Celaient  vos  propres  paroles...  Ah:  Benvenuto,  vous 
êtes  le  mal  venu  pour  moi. 

—  Oh  :  vous  ne  me  tenez  pas  pour  si  mal  appris,  je  l'es- 
père. Heui'eusement  que  ce  n  est  qu'un  rêve,  car  sans 
cela  je  ne  vous  le  pardonnerais  pas. 

—  Mais  par  bonheur  il  n  en  est  rien.  Je  vous  tiens,  mou 
cher  ami,  et  quoique  votre  société  ne  me  soit  pas  des  plus 
agréables,  je  dois  le  dire,  j'espère  vous  tenir  longtemps 
encore. 

—  Je  ne  crois  pas,  répondit  Benvenuto  avec  ce  sourire 
confiant  qui  faisait  damner  son  hôte. 

Le  gouverneur  sortit  en  envoyant  Benvenuto  à  tous  les 
diables,  et  le  lendemain,  il  donna  ordre  que  nuit  et  jour, 
et  de  deux  heures  en  deux  heures,  on  vint  inspecter  sa 
prison.  Cette  inspection  dura  pendant  un  mois  ;  mais  au 
bout  d'un  mois,  comme  il  n'y  avait  aucun  motif  visible  de 
croire  que  Benvenuto  s'occupât  même  de  son  évasion,  la  sur- 
veillance se  ralentit. 

Ce  mois,  Benvenuto  l'avait  cependant  einployé  à  un 
terrible  travail. 

Benvenuto  avait,  comme  nons  l'avons  dit.  minutieusement 
examiné  sa  chambre  du  moment  où  il  y  était  entré,  et  de 
ce  moment  il  avait  été  fixé  sur  ses  moyens  d'évasion.  Sa 
fenêtre  était  grillée,  et  les  barreaux  étalent  trop  forts 
pour  être  enlevés  avec  la  main  ou  déchaussés  avec  son 
outil  à  modeler,  le  seul  Instrument  de  fer  qu'il  possédât. 
Quant  à  sa  cheminée,  elle  se  rétrécissait  au  point  qu'il  eût 
fallu  (rue  le  prisonnier  eût  le  privilège  de  se  changer  en 
serpent  comme  la  fée  Méluslne  pour  y  passer.  Restait  la 
porte. 

.\h  !  la  porte  :  Voyons  un  peu  comment  était  faite  la 
porte. 

La  porte  était  une  porte  de  chêne  épaisse  de  deux  doigts, 
fermée  par  deux  serrures,  close  par  quatre  verrous,  et  re- 
couverte en  dedans  de  plaques  de  fer  maintenues  en  haut 
et  en  bas  par  des  clous. 
C'était  par  cette  porte  (lu'il  fallait  passer. 
Car  Benvenuto  avait  remarqué  qu'à  quelques  pas  de  cette 
porte  et  dans  le  corridor  qui  y  conduisait  était  l'escalier 
par  lequel  on  sUait  relever  la  sentinelle  de  la  plateforme 
De  deux  heures  en  deux  heures,  Benvenuto  entendait  donc 
le  bruit  des  pas  (fui  montaient  ;  puis  les  pas  redescendaient, 
et  il  en  avait  pour  deux  autres  heures  sans  être  réveillé  par 
aucun  bruit. 

Il  s'agissait  donc  tout  simplement  de  se  trouver  de  l'au- 
tre côté  de  cette  porte  de  chêne,  épaisse  de  deux  doigts, 
fermée  par  deux  serrures,  close  par  quatre  verrous,  et, 
de  plus  recouverte  en  dedans,  comme  nous  l'avons  dit.  de 
plaques  de  fer  maintenues  en  haut  et  en  bas  par  des  clous. 
Or.  voici  le  travail  auquel  Benvenuto  s'était  livré  pen- 
dant ce  mois  qui  venait  de  s'écouler. 

.\vec  son  outil  à  modeler,  qui  était  en  fer,  11  avait  lune 
après  l'autre  enlevé  toutes  les  fëies  de  clous,  ;'i  l'excep- 
tion de  quatre  en  haut  et  de  quatre  en  bas  (ju'U  réservai; 
pour  le  dernier  jour,  puis,  pour  qu'on  ne  s'aperçût  pas  de 
leur  absence.  Il  les  avait  remplacées  par  des  têtes  de  clous 
exactement  pareilles  qu'il  avait  modelées  avec  de  la  glaise,  et 
qu'il  avait  recouvertes  avec  de  la  raclure  de  fer.  de  sorte  qu'il 
était  impossible  à  l'œil  le  plus  exercé  de  reconnaître  lestiMes 
declous  véritables  d'avec  les  têtes  de  clous  fausses.  Or,  comme 
il  y  avait,  tant  en  haut  qu'en  bas  de  la  porte,  une  soixan 
taine  de  clous,  que  cha(iue  clou  prenait  quelquefois  une 
heure,  même  deux  heures  à  décapiter,  on  comprend  le  tra- 
vail (lu'avait  dû  donner  au  prisonnier  une  pareille  exêcu 
tlon. 

Puis  chaque  soir,  lorsque  tout  le  monde  était  couché  et 
qtt'il  n'entendait  pins  que  le  bruit  des  pas  de  la  senti- 
nelle qui  se  promenait  au-dessus  de  sa  tète,  il  faisait  grand 
feu  dans  sa  cheminée,  et  transportait  de  sa  cheminée,  le 
long  des  plaques  de  fer  de  sa  porie,  un  amas  de  braises 
ardentes  ;  alors  le  fer  rougissait  et  réduisait  tout  douce- 
ment en  charbon  le  bois  sur  lequel  il  était  appliqué,  sans 
que  cependant  du  côté  opposé  de  la  porte  on  put  s'aperce- 
voir de  cette  carbonisation. 

Pendant  un  mois,  comme  nous  l'avons  dit.  Benvenuto  se 
livra  ■'i  ce  travail,  mais  aussi  au  bout  d'un  mois  1!  était 
complètement  achevé,  et  le  prisonnier  n'attendait  plus 
qu  une  nuit  favorable  k  son  évasion.  Or,  11  lui  fallait  atten- 
dre (luelques  jours  encore,  car  *à  l'époque  même  où  ce 
travail  fut  fini  il  faisait  pleine  lune. 

Benvenuto  n'avait  plus  rien  à  faire  à  ses  clous,  il  conti 
nua  de  chauffer  la  porte  et  de  faire  enrager  le  gouver- 
neur. Ce  jonr-l.à  même  le  gouverneur  entra  chez  lui  plus 
préoccupé  que  jamais. 

—  Mon  cher  prisonnier,  lui  dit  le  brave  homme,  qui  en 
revenait  sans  cesse  â  son  idée  fixe,  est-ce  (fue  vous  comptez 
toujours  TOUS  envoler?  Voyons,  répondez-moi  franchement. 


ASCAMO 


13 


II 


—  Plus  que  jamais,   mon  cher  hôte,   lui  répondit  Benve- 

auto. 

—  Ecoutez,  dit  le  gouverneur,  vous  me  conterez  tout  ce 
que  vous  voudrez,  mais,  Iranchement,  je  crois  la  chose  Im- 
possible. 

—  Impossible,  maître  c.oorgio,  impossible  !  reprit  l'ai-tiste. 
mais  vous  savez  bien  que  ce  mot-là  n'existe  pas  pour  moi 
qui  me  suis  toujours  exercé  à  laire  les  choses  les  plus  im- 
possibles aux  hommes,  et  cela  avec  succès.  Impossible, 
mon  clier  hôte:  et  ne  me  suis-je  pas  amusé  quelquefois  à 
rendre  la  nature  jalouse,  en  créant  avec  de  lor,  des  éme- 
raudes  et  des  diamaus,  quelque  fleur  plus  belle  qu  aucune 
des  Heui'S  qu'emperle  la  rosée?  Croyez-vous  que  celui  qui 
fait  des  fleurs  ne  puisse  pas  laire  des  ailes? 

—  Que  Dieu  m  assiste  i  dit  le  gouverneur,  mats  avec 
votre  confiance  insolente,  vous  me  ferez  perdre  la  tote  ! 
Jlais  enfin,  pour  que  ces  ailes  pussent  vous  soutenir  dans 
les  airs,  ce  qui,  je  vous  l'avoue,  me  parait  impossible,  à  moi, 
quelle  forme  leur  donneriez-vous? 

—  Mais  j'y  al  beaucoup  réfléchi,  comme  vou:S  pouvez  bien 
le  penser,  puisque  la  sûreté  de  ma  personne  dépend  de  la 
forme  de  ces  ailes. 

—  Eh   bien? 

—  Eh  bien  :  en  examinant  tous  les  animaux  qui  volent, 
si  je  voulais  refaire  par  l'art  ce  qu'il  ont  reçu  de  Dieu,  je 
ne  vois  guère  que  la  chauve-souris  que  l'on  puisse  imiter 
avec  succès. 

—  liais  enfin,  Benvenuto,  reprit  le  gouverneur,  quand  vous 
auriez  le  moyen  de  vous  fabriquer  une  paire  d  ailes,  est-ce 
qu'au  moment  de  vous  en  servir  la  courage  ne  vous  man- 
(iuerait  pas? 

—  Donnez-moi  ce  qu'il  me  faut  pour  les  confectionner, 
mon  cher  gouverneur,  ei  je  vous  répondrai  en  m'envolant. 

—  Mais  que  vous  faut-il  donc? 

—  Oli  !  mon  Dieu,  presque  rien  :  une  petite  forge,  une 
enclume,  des  limes,  des  tenailles  et  des  pinces  pour  labri- 
(luer  les  ressorts,  et  une  vingtaine  de  bras  de  toile  cirée  pout 
remplacer   les   membranes. 

—  Bon,  bon,  dit  maître  Georgio,  me  voilà  un  peu  rassuré. 
car  jamais,  quelle  que  soit  votre  inielligence,  vous  ne 
parviendrez  à  vous  procurer  tout  cela  ici. 

—  C'est   fait,   répondit    Benvenuto. 

Le  gouverneur  bondit  sur  sa  chaise,  mais  au  même  ins- 
tant il  réfléchit  que  la  chose  était  matériellement  impos- 
sible. Cependant,  toute  impossible  que  cette  chose  ét^lt, 
elle  ne  laissait  pas  un  instant  de  relâche  à  sa  pauvre  tète.  A 
chaque  oiseau  qui  passait  devant  sa  fenêtre,  il  se  figu- 
rait que  c'était  Benvenuto  Cellini,  tant  est  grande  l'in- 
llueuce  dune  puissante  pensée  sur  une  pensée  médiocre. 

Le  même  jour,  maître  Georgio  envoya  cherclier  le  plus 
habile  mécanicien  de  Rome,  et  lui  ordonna  de  prendre 
mesure  d'une  paire  d'ailes  de  cliauve-souris. 

Le  mécanicien,  stupéfait,  regarda  le  gouverneur  sans 
lui  répondre,  pensant  avec  quelque  raison  que  maître 
Georgio  était  devenu  fou. 

Mais  comme  maître  Georgio  insista,  que  maître  Georgio 
était  riche,  et  que  s'il  faisait  des  folies,  maître  Georgio 
avait  le  moyen  de  les  payer,  le  mécanicien  ne  s  en  mit 
pas  moins  à  la  besogne  commandée,  et  huit  jours  après  il 
lui  ai>porta  une  paire  d'ailes  magnifiques,  qui  s'adaptaient 
au  corps  par  un  corset  de  1er,  et  qui  se  mouvaient  à  l'aide 
de  ressorts  extrêmement  ingénieux  avec  une  régularité 
tout  à  lait  rassurante. 

Maître  Cieorgio  paya  la  mécanique  le  prix  convenu,  me- 
sura la  place  que  pouvait  tenir  cet  appareil,  monta  chez 
Benvenuto  Cellini,  et,  sans  rien  dire,  bouleversa  toute  la 
chambre,  regardant  sous  le  lit,  guignant  dans  la  clieminée. 
fouillant  dans  la  paillasse,  et  ne  laissant  pas  le  plus  petit 
coin  sans  l'avoir  visité. 

Puis  il  sortit,  toujours  sans  rien  dire,  convaincu  qu'à 
moins  que  Benvenuto  ne  lut  sorcier,  il  ne  pouvait  cachei' 
dans  sa  chambre  une  paire  d'ailes  pareilles  aux  siennes. 

Il  était  évident  que  la  tête  du  malheureux  gouverneur  se 
dérangeait  de  plus  en  plus. 

En  redescend.ant  cliez  lui,  maître  Georgio  retrouva  le  mé- 
canicien ;  il  était  revenu  pour  lui  laire  observer  qu'il  y 
avait  au  bout  de  chaque  aile  un  cercle  de  1er  destiné  a 
maintenir  les  jambes  de  l'homme  volant  dans  une  posi- 
tion liorizontale. 

.\  peine  le  mécanicien  fut-il  sorti  que  maître  Georgio  s'en- 
tcrma,  mit  son  corset,  déploya  ses  ailes,  accrocha  ses  jam- 
bes,   el    se    couchant    à    plat    ventre,    essaya   de   s'envoler. 

Mais,  malgré  tous  ses  efforts,  il  ne  put  parvenir  à  quitter 
la  terre. 

Après  deux  ou  trois  essais  du  même  genre,  11  envoya  qué- 
rir de  nouveau  le  mécanicien. 

—  Monsieur,  lui  dit-il,  j'ai  essayé  vos  ailes,  elles  ne  vont 
pas. 

—  Comment  les  avez-vous  essayées? 

Maître  Georgio,  lui  raconta  dans  tous  ses  détails  sa  tri- 


ple expérience.  Le  mécanicien  l'écouta  gravement,  puis,  le 
dlscoui's  ftui  ; 

—  Cela  ne  m'étonne  pas,  dit-il.  Couché  à  terre,  vous  ne 
pouvez  prendre  une  somme  suffisante  d'air  :  11  vous  fau- 
drait monter  sur  le  cliàteau  Saint-Ange  et  de  là  vous  lais- 
ser aller  hardiment  dans  l'espace. 

—  Et  vous  croyez  qu'alors  je  volerais? 

—  J'en  suis  sur,  dit  le  mécanicien. 

—  Mais  si  vous  en  êtes  si  sûr,  continua  le  gouverneur, 
est-ce  qu'il  ne  vous  serait  pas  égal  d'en  faire  l'expérience? 

—  Les  ailes  sont  taillées  au  poids  de  votre  corps  et  non 
au  poids  du  mien,  répondit  le  mécanicien.  Il  faudrait  à 
des  ailes  qui  me  seraient  destinées  un  pied,  et  demi  d'enver- 
gure de  plus. 

Et  le  mécanicien  salua  et  sortit. 

—  Diable  !  fit  maître  Georgio. 

Toute  la  journée  ou  put  remai-quer  dans  l'esprit  de  maî- 
tre Georgio  dilTérentes  aberrations  qui  indiquaient  que  sa 
raison,  comme  celle  de  Roland,  voyageait  de  plus  eu  plus 
dans  les  e.spaces  imaginaires. 

Le  soir,  au  moment  de  se  coucher,  il  appela  tous  les  do- 
mestiques, tous  les  geôliers,  tous  les  soldats. 

—  Messieurs,  dit-il,  si  vous  apprenez  que  Benvenuto  Cel- 
lini veut  s'envoler,  laissez-le  partir  et  prévenez-moi  seule- 
ment, car  je  saurai  bien,  même  pendant  la  nuit,  le  rattra- 
per sans  peine,  attendu  que  je  suis  une  vraie  cliauvc-sou- 
rls.  moi,  taaidis  que  lui,  quoi  qu'il  en  dise,  11  n'est  qu'une 
fausse  chauve-souris. 

Le  pau^Te  gouverneur  était<tout  à  fait  lou  ;  mais  comme 
on  espéra  que  la  nuit  le  calmerait,  on  décida  qu'on, atten- 
drait  au  lendemain   pour   prévenir  le  pape. 

D'alUeuns  il  faisait  une  nuit  abominable,  pluvieuse  et 
sombre,  et  personne  ne  se  souciait  de  sortir  par  une  pa- 
reille nuit. 

Excepté  Benvenuto  Cellini,  qui.  par  esprit  de  contradiction 
sans  doute,  avait  choisi  cette  nuit-là  même  pour  son  éva- 
sion. 

Aussi,  dès  qu'il  eut  entendu  sonner  dix  heures  et  relever 
la  sentinelle,  tomba-t-11  à  genoux,  et  après  avoir  dévotement 
prié  Dieu,  se  mit-il  à  l'œuvre. 

D'abord,  il  arracha  les  quatre  tètes  de  clous  qui  restaient 
et  qui  maintenaient  seules  les  plaques  de  lér.  La  dernière 
venait  de  céder  lorsque  minuit  sonna. 

Benvenuto  entendit  les  pas  de  la  ronde  qui  montait  sur 
la  terrasse  ;  il  demeura  sans  souffle  collé  à  sa  porte,  puis 
la  ronde  descendit,  les  pas  s'éloignèrent,  et  tout  rentra  dans 
le  silence. 

La  pluie  redoublait  et  Benvenuto.  le  cœur  bondissant 
de  joie,  -rentendait   fouetter   contre   ses  carreaux. 

Il  essaya  alors  d'arracher  les  plaques  de  fer  ;  les  plaques 
de  fer,  que  rien  ne  maintenait  plus,  cédèrent,  et  Benvenuto 
les  posa  les  unes  après  les  autres  contre  le  mur. 

Puis  il  se  coucha  à  plat  ventre,  attaquant  le 'bas  de  'a 
porte  avec  son  outil  à  modeler,  qu'il  avait  aiguisé  en  forme 
de  poignard  et  emmanclié  dans  un  morceau  de  bois.  Le  bas 
de  la  porte  céda  :  le  chêne  était  complètement  réduit  en 
charbon. 

.\u  bout  d'un  instant  Benvenuto  avait  pratiqué  au  bas 
de  la  porte  une  échancrure  assez  grande  pour-  qu'il  pût 
sortir   en   rampant. 

Alors  il  rouvrit  le  ventre  de  sa  statue,  reprit  ses  bandes 
de  toile  tressées,  les  roula  autour  de  lui  en  forme  de  cein- 
ture, s'arma  de  son  outil,  dont,  comme  nous  l'avons  dit. 
il  avait  laii  un  poignard,  se  remit  à  genoux  et  pria  une  se- 
conde lois. 

Puis  il  passa  la  tète  sous  la  porte,  puis  les  épaules,  puis  le 
reste  du  corps  et  se  trouva  dans  le  corridor. 

Il  se  releva  :  mais  les  jambes  lui  tremblaient  tellement 
qu'il  fut  forcé  de  s'appuyer  au  mur  pour  ne  pas  tomber 
Son  cœur  battait  à  lui  briser  la  poitrine,  sa  tète  était  de 
flamme.  Une  goutte  de  sueur  tremblait  à  chacun  de  ses 
cheveux,  et  il  .serrait  le  manche  de  son  poignard  dans  sa 
main  comme  si  on  eût  voulu  le  lui  arracher. 

Cependant ,  comme  tout  était  tranquille,  comme  on  n'en- 
tendait aucun  bruit,  comme  rien  ne  bougeait,  Benvenuto  fut 
bientôt  remis,  et  tàtant  avec  la  main,  il  suivit  le  mur 
du  corridor  jusqu  à  ce  qu'il  sentit  que  le  mur  lui  manquait. 
Il  avança  aussitôt  le  pied  et  toucha  la  première  marche 
de  l'e.sealier  ou  plutôt  de  l'échelle  qui  conduisait  à  la 
plate-forme. 

Il  monta  les  échelons  un  à  un,  frissonnant  au  cri  du  bois 
qui  gémissait  .sous  ses  pieds,  puis  il  sentit  l'impression 
de  l'air,  puis  la  pluie  vint  lui  battre  le  visage,  puis  sa 
tète  déiia,ssa  le  niveau  de  la  plate-forme,  et  comme  il 
était  depuis  un  quart  d'heure  dans  la  plus  profonde  obs- 
curité, il  put  juger  aussitôt  tout  ce  qu'il  avait  à  craindre 
ou  à  espérer. 

La  balance  penchait  du  côté  de  l'espoir. 

La  sentinelle,  pour  se  garantir  de  la  pluie,  s'était  réfu- 
giée dans  sa  guérite.  Or,  comme  les  sentinelles  qui  montaient 
la  garde  ^ni-'le  diàieau  s,inu-Ange  étaient  placées  là,  non 


ALEX.\NDRE  DUNJAS  ILLUSTnF 


pas  pour  inspecter  la  plale-lorme,  mais  pour  plonger  dans 
le  fossé  et  explorer  la  campagne,  le  côté  fermé  de  la  gué- 
rite était  justement  placé  en  lace  de  l'escalier  par  lequel 
sortait    Benvenuto   Cellini. 

Bcnvenuto  Cellini  savança  en  silence,  en  se  traînant  sur 
^e'^  pieds  et  sur  ses  mains,  vers  le  point  de  la  plate-torme, 
îe^plus  éloigné  de  la  guérite.  Là,  il  attacha  un  bout  de 
^a  bande  à  une  brique  antique  scellée  dans  le  mur  et  qui 
saillait-  de  six  pouces  à  peu  près,  puis  se  jetant  a  genoux 
une  troisième  lois: 

—  Seigneur  !    Seigneur  !     murmura-t-il,    aidez-moi,     pui-- 

que  Je  m'aide.  ^„,i„„. 

Et  cette  prière  faite,  il  se  laissa  glisser  en  se  su^endai^t 
par  les  mains,  et,  sans  faire  attention  aux  écorchur.-s  a.- 
se«  genoux  et  de  son  front,  qui  de  temps  en  temps  érafla!e..t 
la  muraille,  il  se  laissa  glisser  jusqu'à  terre. 

Lorsqu'il  sautit  le  sol  sous  ses  pieds,  un  sentiinent  de 
joie  et  d'orgueil  infini  inonda  sa  poitrine.  11  regarda  1  im- 
mense hauteur  qu'il  avait  franchie,  et  en  la  regardant,  il 
ne  put  s  empêcher  de  dire  à  demi-voix:  ■.  Me  voila  donc 
libre:  "  Ce  moment  d'espoir  fut  court. 

Il  se  retourna  et  ses  genoux  fléchirent  :  devant  lui  s  éle- 
vait un  mur  récemment  bâti,  un  mur  qu'il  ne  connaissait 
pas  ;  il  ét.Tit  perdu.  , 

Tout  sembla  s'anéantir  en  lui,  et,  désespère,  il  se  laissa 
tomber  à  terre  ;  mais  en  tombant  il  se  heurta  a  quelque 
chose  de  dur:  c'était  une  longue  poutre.;  il  poussa  une 
légère  exclamation  de  surprise  et  de  joie:  il  était  sauve: 

Oh'  l'on  ne  sait  pas  tout  ce  qu'une  minute  de  la  vie 
humaine  peut  contenir  d'alternatives  de  joie  et  d'espé- 
rance .  . 

Benvenuio  saisit  la  poutrt  commf  un  caiifrage  saisit  le 
mM  qui  doit  le  soutenir  sur  l'eau  D.ins  une  circonstance 
ordinaire,  deux  hommes  eussent  eu  de  la  peine  a  la  sou- 
lever ;  il  la  traîna  vers  le  mur.  la  dressa  contre  lui. 

Puis  à  la  force  des  mains  et  des  genoux  il  se  hissa  sur  le 
faite  du  mur.  mais  arrivé  là,  la  force  lui  manqua  pour  tirer 
la  poutre  â  l'di  et  ta  faire  p-isser  de  l'autre  côté. 

Un  Instant  il  eut  le  vertige,  la  tête  lui  tourna,  il  ferma 
les  yeiLx.  et  il  lui  sembla  qu'il  se  débattait  dans  un  lac 
de   flammes. 

Tout  à  coup  il  songea  à  ses  bandes  de  toile  tressées,  a 
laide  desquelles  il  était  descendu  de  la  plate-forme. 

Il  se  laissa  glisser  le  long  de  la  poutre  et  courut  à  l'en- 
droit où  il  les  avait  laissées  pendantes,  mais  il  les  avait 
«i  bien  attachées  pai-  l'extrémité  opposée  qu'il  ne  put  les 
arracher  de  la  brique  qui  les  retenait. 

Benvenuto  se  suspendit  en  désespéré  à  l'extrémité  de  ces 
bandes,  tirant  de  toutes  ses  forces  et  espérant  les  rompre. 
Par  bonheur,  un  des  quatre  nœuds  qui  les  attachaient  les 
unes  aux  autres  glissa,  et  Benvenuto  tomha  à  la  renverse 
entraînant  avec  lui  un  fragment  de  cordage  d'une  douzaine 
de  pieds.' 

C  était  tout  ce  (fu'il  lui  fallait  ;  il  se  releva  bondissant  et 
plein  de  forces  nouvelles,  remonta  de  nouveau  à  sa  poutre, 
enjamba  une  seconiie  fois  le  mur,  et  à  l'extrémité  de  la 
Milive  il  attacha  la  bande  de  toile. 

Arrivé  au  bout.  11  chercha  vainement  la  terre  sous  ses 
pieds;  mais  en  regardant  au-dessous  de  lui  il  vit  le  sol  ". 
six  pieds  à  peine  :  il  lAcha  la  corde  et  se  trouva  à  terre. 

Alors  11  se  coucha  un  Instant.  —  Il  était  épuisé,  ses  jambes 
et  ses  mains  étaient  dépouillées  de  leur  épiderme.  —  Pen- 
dant quelques  minutes,  il  regarda  stupidement  ses  chairs 
saignâmes;  mais  en  ce  moment  cinq  heures  sonnèrent,  il  vit 
que  les  étoiles  commentaient  à  pâlir. 

Il  se  leva  ;  mais  comme  il  se  levait,  une  sentinelle  qu  il 
n'avait  pas  aperçue  et  qui  l'avait  sans  doute  vu  accomplir 
son  manège  fit  qucliiues  pas  pour  venir  à  lui.  Benvenuto 
vit  qu'il  éiait  perdu,  et  qu'il  fallait  tuer  ou  être  tué.  11 
Iirit  son  outil,  qu'il  avait  passé  dans  sa  ceinture,  et  marcha 
droit  au  soldat  d'un  air  si  déterminé  que  celui-ci  vit  sans 
doute  qu'outre  un  homme  vigoureux  il  allait  avoir  un  dé- 
sespoir terrible  à  combattre.  En  effet.  Benvenuto  était  résolu 
à  ne  pas  reculer,  mais  tout  à  coup  le  soldat  lui  tourna  le 
dos  comme  s'il  ne  l'avait  pas  vu.  Le  prisonnier  comprit  ce 
que  cela  voulait  dire. 

Il  court  au  dernier  rempart.  Ce  rempart  donnait  près  du 
fossé  et  était  élevé  de  douze  ou  quinze  pieds  à  peu  près.  Un 
pareil  saut  ne  devait  pas  arrêter  un  homme  comme  Ben- 
venuto Cellini,  arrivé  surtout  où  II  en  était,  et  comme 
il  avait  laissé  la  première  partie  de  ses  blindes  à  la  brique, 
la  seconde  A  la  poutre,  qu'il  ne  lui  restait  plus  rien  après 
quoi  se  suspendre  et  qu'il  n'y  avait  pas  de  temps  ;i  perdre, 
il  se  susjiendit  par  les  mains  à  un  anneau,  et  tout  en  priant 
Dieu  mentalement.  11  se  laissa  tomber. 

Cette  fols  il  resta  évanoui  sur  le  coup. 

Une  heure  à  peu  près  s'écoula   sans  qu'il  revint  à  lui 
mais  la  fraîcheur  (pil  court  dans  1  air  à  lappicHlie  du  jour 
le  rappela  à  lui-même.  Il  demeura  un  Instant  encore  comme 
étourdi,  puis  il  passa  la  main  sur  son  front  et  tout  lui  re- 
vint à  la  mémoire. 


Il  ressentait  à  la  tête  une  vive  douleur,  en  même  temps 
il  voyait  des  gouttes  de  sang  qui,  après  avoir  ruisselé  comme 
de  la  sueur  sur  son  visage,  tombaient  sur  les  pierres  où 
il  était  couché.  Il  comprit  qu'il  était  blessé  au  front.  Il  y 
porta  la  main  une  seconde  fois,  mais  cette  fois  non  plus 
pour  rappeler  ses  idées,  mais  pour  sonder  ses  blessures  :  ces 
blessures  étaient  légères,  elles  entamaient  la  peau,  mais 
n'offensaient  pas  le  crâne.  Benvenuto  sourit  et  voulut  se 
lever,  mais  il  retomba  aussitôt  :  il  avait  la  jambe  droite 
cassée  à  trois  pouces  au-dessus  de  la  cheville. 

Cette  Jambe  était  tellement  engourdie  qu'il  n'avait 
d'abord  pas  senti  la  douleur. 

Alors,  il  ôta  sa  chemise,  la  déchira  par  bandes,  puis,  rap- 
procliant  le  mieux  qu  il  put  les  os  de  sa  jambe,  il  la  serra 
de  toutes  ses  forces,  passant  de  temps  en  temps  la  bande 
sous  la  plante  du  pied,  pour  maintenir  les  deux  os  l'un 
contre  lautre. 

Puis  il  se  traîna  à  quatre  pattes  vers  une  des  portes  de 
Rome  qui  était  à  cinq  cents  pas  de  là. 

Lorsque  après  une  demi-heure  d'atroces  tortures  il  arriva 
à  cette  porte,  il  trouva  qu'elle  était  fermée.  Mais  il  re- 
marqua une  grosse  pierre  qui  était  sous  la  porte  ;  il  tira 
cette  pierre,  qui  céda  facilement,  et  il  passa  par  l'ouver- 
ture qu'elle  avait  laissée. 

Mais  à  peine  eut-il  fait  trente  pas  qu'une  troupe  de 
chiens  errans  et  affamés,  comprenant  qu'il  était  blessé  à 
l'odeur  du  sang,  se  jetèrent  sur  lui.  Il  tira  son  outil  à 
modeler,  et  d'un  coup  dans  le  flanc  il  tua  le  plus  gros  et  'c 
plus  acharné.  Les  autres  se  jetèrent  aussitôt  sur  celui-là  et 
le  rtévorèren;. 

Benvenuto  se  traîna  alors  Jusqu'à  l'église  de  la  Transpon- 
tina  ;  là  il  rencontra  un  porteur  d'eau  qui  venait  de 
Charger  son  àne  et  avait  rempli  ses  pots.  Il  l'appela. 

—  Ecoute,  lui  dit-il.  je  me  trouvais  chez  ma  maîtresse,  une 
circonstance  a  fait  qu'après  y  être  entré  par  la  porte.  J'ai 
été  obligé  d'en  sortir  par  la  fenêtre:  j  ai  sauté  d'un  ore- 
mier  étage  et  je  me  suis  cassé  la  Jambe  en  sautant  ;  porte- 
moi  sur  les  marches  de  Saint-Pierre,  et  je  te  donnerai  un 
écu  d'or. 

Le  porteur  d'eau  chargea  sans  mot  dire  le  blessé  sur  ses 
épaules  et  le  porta  à  l'endroit  indiqué.  Puis  ayant  reçu 
la  somme  promise,  il  continua  son  chemin  sans  même  re- 
garder  derrière    lui. 

Alors  Benvenuto,  toujours  rampant,  gagna  la  maison  de 
monseigneur  de  .Montluc.  ambas.sadeur  de  France,  qui  de- 
iHpurait  à  quelques  pas  de  là. 

Et  monseigneur  de  .Montluc  fit  si  bien  et  s'employa  avec 
tant  de  zèle,  qu'au  bout  d'un  mois  Benvenuto  était  guéri, 
qu'au  bout  de  deux  mois  il  avait  sa  grâce,  et  qu'au  bout 
de  quatre  mois  il  partait  pour  la  France  avec  Ascanio  et 
Pagolo. 

Quant  au  pauvre  gouverneur,  qui  était  devenu  fou.  il 
vécut  fou  et  mourut  fou,  croyant  toujours  être  une  chauve- 
souris,  et  faisant  sans  cesse  les  plus  grands  efforts  pour 
s'envoler. 


IV 


Lorsque  Benvenuto  Cellini  arriva  en  France,  François  1' 
était  au  château  de  Fontainebleau  avec  toute  sa  cour  :  l'ar 
tiste  rencontra  donc  celui  qu'il  venait  chercher,  et  s'arrêta 
dans  la  ville,  faisant  prévenir  le  cardinal  de  Ferrare  qu'il 
était  arrivé.  Le  cardinal,  qui  savait  que  le  roi  attendait 
Benvenuto  avec  impatience,  transmit  aussitôt  cette  nou 
velle  à  Sa  Majesté.  Le  même  jour,  Benvenuto  fut  reçu  p.ir  1' 
roi,  qui.  s'adressant  à  lui  dans  cette  douce  et  vigoureuse 
langue  que  l'artiste  écrivait  si  bien,  lui  dit:  —  Benvenuto, 
passez  gaiment  quelques  Jours  pour  vous  remettre  de  vos 
chagrins  et  de  vos  fatigues,  reposez-vous,  divertissez-vous, 
et  pendant  ce  temps  nous  songerons  à  vous  commander 
quelque  bel  ouvrage.  —  Puis,  ayant  logé  l'artiste  au  châ- 
teau,  François  l"  ordonna  qu'il  ne  lui   manquât   rien. 

Benvenuto  se  trouva  donc  du  premier  coup  au  centre  de 
la  civilisation  française,  en  arrière  à  cette  époque  de  celle 
d'Italie,  avec  laquelle  elle  luttait  déjà  et  qu'elle  devait  sur 
passer  bientôt.  En  regardant  autour  de  lui,  11  pouvait 
facilement  croire  qu'il  n  avait  pas  quitté  la  capitalo  de  la 
Toscane,  car  il  se  retrouvait  au  milieu  des  arts  et  des  ar- 
tistes qu'il  avait  connus  à  Florence,  et  à  Léonard  de  ViU'  • 
et  a  maître  Rosso  venait  de  succéder  le  Primatke. 

Il  s'agissait  donc  pour  Benvenuto  de  faire  suite  à  ces  il 
lustres  prédécesscui-s.  et  de  porter  aux  yeux  de  la  cour  la 
plus  galante  de  l'Europe  lart  de  la  statuaire  aussi  haut  que 
ces  jlrois  grands  maîtres  avaient  porté  l'art  de  la  peinture. 
Aussi  Benvenuto  voulut-il  aller  de   lui-même  au-devànt   des 


ASCAMO 


désirs  du  roi  en  n'attendant  point  qu'il  lui  commandât  ce 
liel  ouvrage  promis,  mais  en  l'exécutant  tout  d'abord,  de 
son  propre  mouvement,  et  avec  ses  seules  ressources.  Il 
avait  remarqué  facilement  combien  la  résidence  où  il  avait 
rencontré  le  roi  lui  était  chère  ;  il  résolut  de  flatter  sa 
préférence  en  exécutant  une  statue  qu'il  comptait  appeler 
la  Nymphe  de  Fontainebleau. 

C'était  une  belle  chose  â  faire  que  celte  statue,  couron- 
née à  la  fois  de  chêne,  d'épis'  et  de  vignes  ;  car  Fontaine- 
bleau touche  à  la  plaine,  s'ombrage  d'une  forêt  et  s'élève  au 


fallait  A  l'artiste  ;  mais,  nous  l'avons  dit,  on  n'en  était 
plus  â  l'époque  des  Apelles  et  des  Phidias. 

Benvenuto  devait  chercher  autre  part. 

Ce  fut  donc  avec  grand  plaisir  qu'il  apprit  que  la  cour 
allait  partir  pour  Paris;  malheureusement,  comme  le  dit 
lîenvenuto  lui-même,  la  cour  A  cette  époque  voyageait 
comme  un  enterrement.  Précédée  de  douze  à  quinze  mille 
chevaux,  s'arrétant  dans  un  endroit  où  il  y  avait  à  peine 
deux  ou  trois  maisons,  perdant  quatre  heures  chaque  soir  à 
dresser  ses  tentes  et  quatre  heures  chaque  matin  ù.  les  en- 


II  tua  le  [.lus  gros  et  le  pl.is  acharne. 


milieu  des  treilles.  La  nymphe  que  rêvait  Benvenuto  devait 
donc  tenir  â  la  fois  de  Cérès,  de  Diane  et  d  Erigone,  trois 
types  merveilleux  fondus  ensemble,  et  qui,  tout  en  restant 
distincts,  ne  devaient  plus  eu  produire  qu'un  seul  ;  puis 
il  y  aurait  sur  le  piédestal  les  triples  attributs  de  ces 
trois  déesses,  et  ceux  qui  ont  vu  les  ravissantes  figurines  de 
la  statue  de  Persée  savent  comment  le  maitre  florentin  cise- 
lait ces  merveilleux  détails. 

Mais  un  des  grands  malheurs  de  l'artiste  c'est  que.  tout  en 
ayant  en  lui-même  le  sentiment  idéal  de  la  beauté,  il  lui 
faillit  encore  pour  la  partie  matérielle  de  sou  œuvre  u'i 
modèle  humain.  —  Or,  où  trouver  ce  modèle  qui  devait 
réunir  en  lui  seul  la  triple  beauté  de  trois  déesses? 

Certes  si,  comme  aux  jours  antiques,  si.  comme  au  temps 
des  Phidias  et  des  Apelles.  les  beautés  du  jour,  ces  reines 
de  la  forme,  étaient  venues  d'elles-mêmes  poser  devant 
l'artiste,  Benvenuto  eût  trouvé  dans  la  cour  même  ce  qu'il 
cherchait  ;  il  y  avait  là  tout  un  Olympe  dans  la  fleur  de 
l'âge  :  c'était  Catherine  de  Médiris.  qui  n'avait  alors  c|ue 
vingt  et  un  ans;  c'était  Marguerite  de  Valois,  reine  de 
Navarre,  qu'on  appelait  la  Quatrième  Grâce  et  la  Dixième 
Muse;  c'était  enfin  madame  la  duchesse  d'Etampes,  que 
nous  verrons  reparaître  largement  dans  le  courant  de  cette 
histoire,  et  que  Ion  nommait  la  plus  belle  des  savantes  et 
la  plus  savante  des  belles.   11   y   avait   là   plus  qu'il   n'en 


lever,  de  sorte  que,  quoique  seize  lieues  à  peine  séparassent 
la  résidence  de  la  capitale,  on  mit  cinq  jours  à  aller  de 
Fontainebleau  â   Paris. 

Vingt  fois  pendant  la  route  Benvenuto  Cellini  avait  été 
tenté  de  prendre  les  devans,  mais  chaciue  fois  le  cardinal 
de  Ferrare  l'avait  retenu,  lui  disant  que  si  le  roi  était  une 
journée  sans  le  voir,  il  demanderait  certainement  ce  qu'il 
était  devenu,  et  qu'en  apprenant  qu'il  était  parti,  il  regar- 
derait ce  départ  sans  congé  comme  un  manque  de  procé- 
dés â  son  égard.  Benvenuto  rongeait  donc  son  frein  et  pen- 
dant ces  longues  haltes  essayait  de  tuer  le  temps  en  crayon- 
nant des  esquisses  de  sa  nymphe  de  Fontainebleau. 

Enfin  il  arriva  à  Paris.  .Sa  première  visite  fut  pour  le 
Primatice,  chargé  de  continuer  à  Fontainebleau  l'œuvre 
de  Léonard  de  Vinci  et  de  maitre  Rosso.  Le  Primatice.  qui 
habitait  Paris  depuis  longtemps,  devait  du  premier  coup  le 
mettre  sur  la  vole  de  ce  qu'il  cherchai!,  et  lui  dire  où  il 
trouverait  des  modèles. 

Un  mot.  en  passant,  sur  le  Primatice. 

Il  signor  Francesco  Prlmatlccio  que  du  lieu  de  sa  nais- 
sance on  nommait  alors  le  Bologna.  et  que  nous  nommons, 
nous,  le  Primatice,  élève  de  .Iules  Romain,  sous  lequel  il 
avait  étudié  six  ans,  habitait  depuis  huit  ans  la  l'rance, 
où  sur  l'avis  du  marquis  de  M.-.ntoue,  son  grand  emhau- 
chéur    d'artistes,    François    P-^    l'avait    appelé.    C'était    un 


16 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


homme,  comme  on  peut  le  voir  à  roiitaiuebleau,  duue  pro- 
digieuse fécondité,  dune  manière  large  et  grandiose,  d  une 
irreiiiocliable  pureté  de  lignes.  Ou  a  longtemps  méconnu 
le  Pnmalice,  tèt€  encyclopédique,  vaste  intelligence,  talent 
Illimité  qui  embrassa  tous  les  genres  de  la  liante  peinture, 
et  nue  notre  époque  a  vengé  de  trois  siècles  d'injustice. 
i;n  etlet,  sou;  linspiration  religieuse,  il  peignit  les  tableaux 
de  la  chapelle  de  Beauregard  ;  dans  les  sujets  de  morale, 
il  personnina  à  1  hôtel  Jlommoreucy  les  principales  venus 
chrétiennes  ;  eufln  1  immensité  de  Fontainebleau  fut  remplie 
de  «es  œuvres:  a  la  Poitc  dorée  e;  dans  la  Salle  de  bal 
il  traita  les  sujets  les  plus  gracieux  de  la  mythologie  et 
de  lallégorie  ;  dans  la  Galerie  d  Ulysse  et  dans  la  Chambre 
de  Saint-iouis  il  fut  poète  épique  avec  Homère,  et  tradui- 
sit en  peinture  1  Odyssée  et  toute  une  partie  de  1  Illiade. 
Puis  des  àg>'?  fabuleux  il  passa  aux  temps  héroïques,  et 
rhisioiie  ionilja  dans  son  ilomauie.  Les  traits  principaux  de 
la  vie  dAle.xandrt  et  de  Komulus  et  la  reddition  du  Havre 
furent  reproduits  dans  ceux  de  ses  tableaux  qui  décoraient  ^ 
la  (irande  galerie  et  la  chambre  attenante  à  la  SaUe  du 
bal  •  il  s'en  prit  a  la  nature  dans  les  grands  paysages  du 
Cabinet  des  cui-iosités.  Enfin,  si  nous  voulons  mcsui-er  ce 
haut  talent,  compter  ses  variétés,  additionner  son  œuvre, 
nous  trouverons  que  dans  (|uatre-vingt-dix-huit  grands 
tableaux  et  dans  cent  trente  plus  petits,  il  a  tour  à  tour 
traité  le  paysage,  la  marine,  l'histoire,  les  sujets  de  sainteté, 
le  portrait,  l'allégorie  et  l'épopée. 

C'était,  comme  on  le  volt,  un  homme  digne  de  comprendre 
Benveuuto.   Aussi,   à  peine  arrivé  a   Pans.   Benvenuto   cou- 
rut-il   au    Primatice    les   bras    ouverts  ;    celui-ci    le    revut    i 
comme  il  venait. 

Après  cette  première  et  profonde  causerie  de  deux  amis 
qui  .se  retrouvent  sur  une  terre  étrangère,  Benveuuto  ou- 
vrit sei  carions  au  Primatice.  lui  expliqua  toutes  ses 
idées,  lui  montra  toutes  ses  esquisses  et  lui  demanda  si 
parmi  los  modèles  dont  il  se  servait  il  y  en  avait  quelqu'un 
qui  put  remplir  les  conditions  dont  il  avait  besoin. 
Le  Primatice  secoua  la  tète  en  souriant  d  un  air  triste. 
En  effet,  on  n'était  plus  là  en  Italie,  cette  flUe  de  !a 
Grèce,  rivale  de  sa  mère.  La  France  était,  à  cette  époque 
comme  aujourd'hui,  la  terre  de  la  grâce,  de  ia  gentillesse 
et  de  la  coquetterie  ;  mais  l'on  cherchait  en  vain  sur  le  sol 
des  Valois  cette  puissante  beauté  dont  s'inspiraient  aux 
bords  du  Tibre  et  de  1  Arno  Michel-Ange  et  Baphaël,  Jean 
de  Bologne  et  André  del  Sarto.  Sans  doute,  si,  comme  nous 
l'avons  déjà  dit,  le  peintre  ou  le  sculpteur  eût  pu  aller  choi- 
sir sou  modèle  parmi  1  aristocratie,  il  eut  trouvé  bientût  les 
types  qu  il  cherchait  ;  mais,  comme  les  ombres  retenues 
en  déçu  du  .Styx.  11  devait  se  contenter  de  voir  passer  dans 
les  champs  Elyséeus,  dont  l'entrée  lui  était  interdite,  ces 
belles  et  nobles  formes  objets  coustans  de  son  artistique 
éducation. 

Aussi  ce  que  le  Primatice  avait  prévu  arriva  :  Benvenuto 
passa  en  revue  l'armée  de  ses  modèles  sans  qu'un  seul  lui  pa- 
rut  réunir  les  qualités  nécessaires  à  l'œuvre  qu'il  rêvait. 

Alors  11  fit  venir  a  lliôtel  du  cardinal  de  Ferrare.  où  il 
s'était  installé,  toutes  les  Vénus  à  un  écu  la  séance  qu'on 
lui  euseigna,  mais  aucune  d'elles  ne  remplit  son  attente. 

Benveuuto  était  donc  désespéré,  lorsqu'un  soir,  comme 
il  revenait  de  souper  avec  trois  de  ses  compatriotes  qu'il 
avait  rencontrés  à  Paris,  et  qui  étaient  le  seigneiir  Pierre 
Strozzi,  le  comte  de  lAuguillara  son  beau-lrère,  Galeotto 
Pico,  neveu  du  fameux  Jean  Pic  de  la  Mirandole,  et  comme 
il  suivait  seul  la  rue  des  Petits-Champs,  il  avisa  devant 
lui  une  belle  et  gracieuse  jeune  fille.  Benvenuto  tressaillit 
de  joie  :  cette  feqime  était  jusqu'alors  ce  qu'il  avait  ren- 
contré de  mieux  pour  donner  im  corps  à  son  rêve.  11  suivit 
donc  celle  femme.  Cette  femme  prit  par  la  butte  des  Orties, 
longea  l'église  Saint-Honoré,  et  entra  dans  la  rue  du  Péli- 
can. Arrivée  là.  elle  se  retourna  pour  voir  si  elle  était 
toujours  suivie,  et  voyant  Benvenuto  à  quelques  pas.  elle 
poussa  vivemeiii  une  porte  et  disparut.  B'nveiiuto  arriva  a 
la  porte,  la  poussa  à  .son  tour  :  la  porte  céda,  et  cela 
assez  à  temips  pour  qu'il  vit  encore,  a  l'angle  d'un  eecaller 
éclairé  par  une  lampe  fumeuse,  le  bout  de  la  robe  de  celle 
qu'il  suivait. 

11  arriva  à  un  premier  étage  :  une  seconde  porte  donnant 
dans  une  chambre  était  entr  ouverte,  et  dans  cette  chambre 
il  apeivut    celle  qu'il  avait   suivie. 

Sans  lui  expliquer  le  motif  de  sa  visite  artistique,  sans 
même  lui  dire  un  seul  mot.  Benvenuto.  voulant  s'assurer 
6l  les  formes  du  corps  répondaient  aux  lignes  du  visage, 
fit  deux  ou  trois  fois  le  tour  de  la  pauvre  fille  étonnée,  et 
qui  obéissait  machinalement,  comme  s'il  eût  fait  le  tour 
d'une  statue  antique,  lui  faisant  lever  les  bras  au-dessus 
de  sa  tète,  altitude  qu'il  comptait  donner  à  sa  nymphe  de 
Fontainebleau. 

Il  y  avait  dans  le  modèle  que  Benvrnuto  avait  sous  les 
yeux  peu  de  la  C^rès.  encore  moin.'s  de  la  Diane,  mais  beau- 
coup de  l'Erigone.  Le  maître  prit  alors  son  parti,  et  voyant 


1  impossibilité  de  réunir  ces  trois  types,  il  résolut  de  s'en 
tenir  u   la  bacchante. 

-Mais  pour  la  bacchante,  il  avait  véritablement  trouvé  ce 
qu'il  cherchait  :  —  yeux  ardens,  lèvres  de  corail,  dents  de 
perles,  cou  bien  emmanché,  épaules  arrondies,  taille  fine 
et  hanches  puissantes  ;  enfin  les  pieds  et  les  mains  avaient 
dans  les  fines  attaches  des  chevilles  et  des  poignets,  et  dans 
la  forme  allongée  des  doigts,  une  teinte  d'aristocratie  qui 
décida  tout  a  fait  l'artiste. 

—  Comment  vous  nommez-vous,  mademoiselle?  demanda 
enfin  Benvenuto.  avec  son  accent  étranger,  à  la  pauvre  en- 
fant, de  plus  en  plus  étonnée. 

—  Catherine,  poxir  vous  servir,  monsieur,  répondit-elle. 

—  Eh  bien  :  mademoiselle  Catherine,  continua  Benvenuto. 
voici  un  écu  d  or  pour  la  peine  que  vous  avez  prise  ;  venez 
chez  moi  demain,  rue  Saint-Martin,  hôtel  du  cardinal  de 
Ferrare  ;  et  pour  la  même  peine,  je  vous  en  donnerai  au- 
tant. 

La  jeune  fille  hésita  un  instant,  car  elle  crut  que  l'étraii 
ger  voulait  rire.  Mais  l'écu  d'or  était  là  pour  attester  qu  i: 
parlait  sérieusement-;  aussi,  après  un  court  instant  de 
réflexion  : 

—  .\  quelle   heure?  demanda   Catherine 

—  .\  dix  heures  du  matin  ;  est-ce  votre  lieure? 

—  Parfaitement. 

—  Je  puis  donc  compter  sur  vous? 

—  J'irai. 

Benvenuto  salua  comme  il  eût  salué  une  duchesse,  et  ren- 
tra (liez  lui  le  cœur  plein  de  joie.  A  peine  rentré,  il 
brûla  toutes  ses  esquisses  idé^es  et  se  mit  à  en  tracer  une 
pleine  de  réalité.  Puis,  cette  esquisse  tracée,  il  apporta  un 
morceau  de  cire  qu'il  iiosa  sur  un  piédestal  et  qui  en  un 
instant  prit  sous  sa  main  puissante  la  forme  de  la  nymphe 
qu'il  avait  rêvée  :  si  bien  que  lorsque  le  lendemain  Catherine 
se  présenta  a  la  porte  de  l'atelier,  une  partie  de  la  beso- 
gne était  déjà  faite.  ' 

Comme  nous  l'avons  dit.  Catherine  n'avait  aucunement 
compris  les  Intentions  de  Benvenuto.  Elle  fut  donc  étonnée 
li)is(|ue.  après  c|u'il  eut  refermé  la  porte  derrièi-e  elle,  Ben- 
venuto. eh  lui  montrant  sa  statue  commencée,  lui  expliqua 
pourquoi  il  l'avait  fait  venir. 

Catherine  était  une  joyeuse  fille  :  elle  se  mit  à  rire  à  gorge 
déployée  de  sa  méprise,  puis,  toute  flère  de  poser  pour  une 
déesse  destinée  à  un  roi.  elle  dépouilla  ses  véleinenls  et  Si' 
mit  d'elle-même  dans  la  pose  indiquée  par  la  statue,  et 
cela  avec  tant  de  grâce  et  de  Justesse  que  le  maître,  en  se 
retournant  et  en  la  voyant  posée  si  bien  et  si  naturellemeui. 
poussa  un  cri  de  plaisir. 

Benvenuto  se  mit  à  la  besogne  :  c'était,  comme  nous 
l'avons  dit.  une  de  ces  m  Mes  et  puissantes  natures  d'ar- 
tiste qui  s  in.spirent  à  ra-.ivie  et  s'illuminent  en  travaillant. 
Il  avait  jeté  bas  son  pourpoint,  et,  le  col  découvert,  les 
bras  nus.  allant  du  modèle  à  la  copie,  de  la  nature  à  l'art, 
il  semblait,  comme  Jupiter,  prêt  à  tout  embraser  en  le 
touchant.  Catherine,  habituée  aux  organisations  communes 
ou  flétries  des  gens  du  peuple  ou  des  jeunes  seigneurs  pour 
qui  elle  avait  été  un  jouet,  regardait  cet  homme  à  l'œil 
inspiré,  à  la  respiration  ardente  à  la  poitrine  gonflée,  avec 
un  étonneinent  inconnu.  Elle-même  semblait  s'élever  à  la 
hauieiir  du  nsailrc  :  son  ie?ard  rayonnait:  riuspiratiou 
passait  de  l'artiste  au  modèle. 

La  séance  dura  deux  heures  :  au  bout  de  ce  temps  Ben- 
venuto donna  à  Catherine  son  écu  d'or,  et  prenant  congé 
d'elle  avec  les  mêmes  formes  que  la  veille,  il  lui  indiqua  un 
rendez-vous  pour  le  lendemain  à  pareille  heure. 

Catherine  rentra  chez  elle  et  ne  sortit  pas  de  la  journée. 
Le  lendemain  elle  était  à  1  atelier  dix  minutes  avant  l'heure 
indiquée. 

La  même  scène  se  renouvela  :  ce  jour-là.  comme  la  veille, 
Benvenuto  fut  sublime  d'ins'piration  ;  sous  sa'main,  comme 
sous  celle  de  Proméihée,  la  terre  respirait.  La  tête  de  la 
bacchante  ét;vit  déjà  modelée  et  semblait  une  tète  vivante 
sortant  d'une  mas.se  informe.  Catherine  souriait  à  cette  sœur 
céleste,  éclose  à  son  image  :  elle  n'avait  jamais  été  si  heu- 
reuse, et.  chose  étrange,  elle  ne  pouvait  se  rendre  compte  du 
sentiment  qui  lui   Inspirait  ce  bonheur. 

Le  lendemain  le  maître  et  le  modèle  se  retrouvèrent  A  la 
même  heure:  mais  par  i.ne  sensation  qu'elle  n  avait  point 
éprouvée  les  jours  précédens.  au  moment  où  elle  se  dé\è- 
tit.  elle  sentit  que  la  rougeur  lui  montait  au  visage.  La 
pauvre  enfant  commenç:iit  à  aimer,  cl  l'amour  amenait 
avec  lui  la  pudeur. 

Le  lendemain  ce  fut  pi=  encore,  et  Benvenuto  fut  obligé 
de  lui  faire  observer  plusieurs  foif  que  ce  n'était  pas  la 
N'énus  de  Médicis  qu'il  modelait,  mais  une  Erigone  Ivre 
de  volupté  et  de  vin.  D'ailleurs  il  n'y  avait  plus  que  pa- 
tience à  prendre:  deux  Jnurs  encore,  et  le  modèle  était  fini. 
Le  soir  de  ce  deuxième  jour  Benvenuto.  après  avoir 
donné  la  dernière  touche  à  sa  statue,  remercia  Catherine 
de  sa  compl.iisance  et  lui  donna  quatre  écus  d'or  :  mais 
Catherine  laissa  plisser  l'or  de  sa  main  à  terre.  Tout  était 
fini  pour  la  pauvre  enfant-  elle  retombait,  à  partir  de  ce 


ASCAMO 


17 


oiument.  dans  sa  conduiou  pi'emiêre  ;  et,  depuis  le  jour  où 
elle  était  enliée  dans  1  atelier  du  maître,  cette  condiiioc 
lui  était  devenue  odieuse.  Benvenuto.  qui  ne  se  doutait  pas 
de  ce  qui  se  passait  dans  le  cœur  de  la  jeune  tille,  ramassa 
les  quatre  écus.  les  lui  piésenta  di  nouveau,  lui  serra  la 
main  en  les  lui  rendant,  et  lui  dit  que  si  jamais  il  pouvait 
lui  èti'e  bou  à  quelque  chose,  il  entendait  qu'elle  ne  s'adres- 
sât qu'à  lui  ;  puis  j1  passa  dans  l'atelier  des  ouvriers 
pour  clierclier  Ascanio.  auquel  il  voulait  faire  voir  sa  statue 
achevée. 

Catherine,  restée  seule,  alla  baiser  les  uns  après  les  autres 
les  outils  dont  le  maitre  s'était  servi,  puis  elle  sortit  en 
Iileurant. 

Le  lendemain,  Catherine  entra  dans  l'atelier  tandis  oue 
Benvenuto  était  seul,  et  comme  tout  étonné  de  la  revoir 
il  allait  lui  demander  quelle  cause  l'amenait,  elle  alla  a 
lui,  tomba  à  genou.x,  et  lui  demanda  s'il  n'avait  pai  besoin 
dune   servante. 

Benvenuto  avait  un  coeiir  artiste,  c'est-à-dire  apte  fi  tout 
sentir  ;  il  devina  ce  qui  s'était  passé  dans  celui  de  la 
pauvre  enfant,  il  la  releva  et  lui  donna  un  baisar  au  front. 

De  ce  moment,  Catherine  lit  partie  de  l'atelier,  qu  elle 
égayait,  comme  nous  l'avons  dit.  de  sa  joie  enfantine,  et 
qu'elle  animait  de  son  éternel  mouvement.  Aussi  était-elle 
devenue  presque  indispensable  à  tout  le  monde,  et  à  Ben- 
venuto bien  plus  encore  qu'à  tout  antre.  G  était  elle  qui 
faisait  tout,  qui  ordonnait  tout,  grondant  et  caressant  Ku- 
perte,  qui  avait  commencé  à  la  voir  entrer  avec  effroi,  et 
qui  avait   fini   par  l'aimer  comme  tout   le  monde. 

L'Erigone  n  avait  point  perdu  à  cela.  Benvenuto  ayant 
désormais  son  modèle  sous  la  main,  l'avait  retouchée  et 
finie  avec  un  soin  qu'il  n'avait  peut-être  mis  encore  à  aucune 
de  ses  statues  ;  puis  il  lavait  portée  au  roi  François  I".  qui 
eu  avait  été  émerveillé,  t-t  qui  avait  commandé  à  Benvenuto 
de  la  lui  e.xécuter  en  ai X'ent  ;  puis  il  avait  longuement 
oausé  avec  l'orfèvTe.  lui  avait  demandé  comment  il  se 
trouvait  dans  son  atelier,  où  cet  atelier  était  situé,  et  si  cet 
atelier  renfermait  de  belles  choses;  après  cpiol  il  avait  con- 
gédié Benvenuto  Cellini  en  se  promettant  d'aller  le  sur- 
prendre chez  lui  un  matin,  mais  sans  lui  rien  dire  de  cette 
intention. 

C'est  ainsi  qu'on  était  ainvé  an  moment  où  s'ouvre  cette 
histoire,  Benvenuto  travaillant,  Catherine  chantant,  Ascanio 
rêvant,  et  l'agolo  pilant. 

Le  lendemain  du  jour  où  .Vscanio  était  rentré  si  tard, 
grâce  à  son  excursion  .t  l'entour  de  l'hotel  de  Xesle.  on 
entendit  frapper  bruyamment  â  la  porte  de  la  rue  ;  dame 
Ruperte  se  leva  aussitôt  pour  aller  ouvrir,  inais  Scozzone 
(C'est,  on  se  le  rappelle,  le  nom  que  Benvenuto  avait  donné 
à  Catherine)  fut  en  deux  bends  hors  de  la  chambre. 

Un  instant  après  on  eniendit  sa  voix  qui  criait,  moitié 
joyeuse,  moitié  effrayée  : 

—  Oh!  mon  Dieu:  maître,  mon  Dieu!  c'est  le  roi!  Le 
roi  en  personne,  qui  vient  pour  visiter  votre  atelier!...     ' 

Et  la  pauvre  Scozzone.  laissant  toutes  les  portes  ouvertes 
derrière  elle,  reparut  touie  pâle  et  toute  tremblante  sur  le 
.seuil  de  celle  de  la  boutique  où  Benvenuto  travaillait  au 
milieu  de  ses  élèves  et  de  ses  apprentis. 


GÉXIE   ET   ROY.*rTÉ 


En  effet,  derrière  Scozzi>ne  le  roi  François  I"  entrait  dans 
la  cour  avec  toute  sa  suite.  Il  donnait  la  main  à  la  duchesse 
d'Etampes.  Le  roi  de  Navarre  suivait  avec  la  dauphine 
Catherine  de  Médlcis.  Le  dauphin  qui  fut  Henri  II  venait 
ensuite  avec  sa  .an'e  Marguerite  de  Valois  reine  de  Na- 
varre. Presque  toute  la  m  Messe  les  accompagnalt- 

Benvenuto  alla  au-devant  d'eux  et  reçut,  sans  embarras 
et  sans  trouble  les  rois,  les  princes,  les  grands  seigneurs  et 
les  belles  dames,  comme  un  ami  reçoit  des  amis.  11  y  avait 
là  pourtant  le«  noms  les  plus  illislres  de  France  et  les 
beaulés  les  plus  éclatantes  du  monde.  Marguerite  charmait, 
madame  d'Etampes  ravissait,  Catherine  de  Médicis  éton- 
nait. Diane  de  Poitiers  éblouissait.  Mais  quoi  !  Benvenuto 
était  familier  avec  les  types  les  plus  purs  de  l'antiquité  et 
du  seizième  siècle  Italien,  comme  aussi  l'élève  aimé  de 
îlichel-.Ange  était  tout  habitué  aux  rois. 

—  II  va  falloir  que  vous  nous  permettiez,  madame,  d'ad- 
mirer â  côté  de  vous,  dit  François  I"  à  fei  duchesse  d'Etam- 
pes, qui  sourit. 

.\nne  de  Pisseleu.  duchesse  d'Etampes.  qui.  depuis  le 
retour  du  roi  de  sa  captisité  d'Espagne,  avait  succédé  dans 
«a  faveur  à  la  comtesse  de  Chateaubriand,  était  alors  dans 
tout  l'éclat  d'une  beauté  véritablement  royale.  Droite  et 
bien  prise  dans  sa  taille,  elle  portait  sa  charmante  tête 
avec  une  dignité  et  une  {.race  féline  qui  tenait  â  la  fois  de 
la  chatte  et  de  la  panthère,  mais  elle  en  avait  aussi  et  lea 


bonds  inattendus  et  les  ai  petits  meurtriers;  avec  cela  la 
lounisane  royale  savait  prendre  des  airs  de  candeur  où  sa 
serait  trompé  le  plus  soupçonneux.  Rien  n  était  plus  mobile 
et  plus  perfide  (|ue  U  physionomie  de  cette  femme  aux  lè- 
vres pâles,  tantôt  Hermione  et  tantôt.'  Galatee,  au  sourire 
parfois  agaçant  et  parfois  terrible,  au  regard  par  momens 
caressant  et  prometteur,  l'instant  d'après  flamboyant  et 
courroucé.  Elle  avait  une  si  lente  façon  de  relever  ses  pau- 
pières, qu'on  ne  savait  jamais  si  elles  se  relevaient  sur  la 
langueur  ou  sur  la  menace  Hautaine  et  impérieu.-'c.  elle 
subjuguait  François  1"  en  l'enivrant;  flère  et  jalouse,  elle 
avait  exigé  de  lui  qu  il  reueuiandât  à  la  comtesse  de  Cha- 
teaubriand les  bijoux  qu  il  lui  avait  donnés,  et  la  belle  et 
mélancolique  comtes--^e  avait  du  moins,  en  les  renvoyant  en 
lingots,  protesté  contre  cette  profanation.  Enfin,  souple  et 
di.sslmuiée,  elle  avait  plus  dune  fois  fermé  les  yeux  lors- 
que, dans  son  caprice,  le  roi  avait  paru  distinguer  quelque 
jeune  et  charmante  fille  de  la  cour,  qu'en  effet  il  abandon- 
nait bientôt  pour  revenir  à  sa  belle  et  puissante  enchante- 
resse. 

—  J'avais  hâte  de  vous  voir,  Benvenuto,  car  voila  deux 
mois  tout  à  l'heure,  je  pense,  que  vous  êtes  arrivé  dans 
notre  royaume,  et  les  tristes  soucis  des  affaires  m'ont  pré- 
cisément depuis  ce  temps  empêché  de  songer  aux  nobles 
soins  de  1  art.  Prenez-vous  en  à  mon  frère  et  cot:sin  l'em- 
pereur, qui  ne  me  elonne  pas  un  moment  de  repos. 

—  Je  lui  écrirai  si  vous  voulez,  sire,  et  je  le  prierai  de 
vous  laisser  être  grand  ami  des  arts,  puisque  vous  lui  avez 
prouvé  déjà  que  vous  êtes  grand  capitaine. 

—  Connaissez-vous  donc  CÎiades-Quint  ?  demanda  le  roi  de 
Nava<rre. 

—  J'ai  eu  l'honneur,  sire,  de  présenter  il  y  a  quatre  ans, 
à  Rome,  un  missel  de  ma  façon  à  Sa  Majesté  sacrée,  et  de 
lui  faire  un  discours  dont  elle  a  paru  fort  touchée. 

—  Et  que  vous  a  dit  Sa  Majesté  sacrée  ? 

—  Qu'elle  me  connaissait  déjà,  ayant  vu  de  moi,  trois 
ans  auparavant,  sur  la  chappe  du  pape,  un  bouton  d'orfè- 
vrerie  qui   me  faisait   lionneur. 

—  Oh  !  mais,  je  vois  -iue  vous  êtes  gâté  à  l'endroit  des 
complimens  royaux,  dit  François  1". 

—  Il  est  vrai,  sire,  que  j  ai  eu  ie  bonheur  de  satisfaire 
un  assez  grand  nombre  de  cardinaux,  de  grands-ducs,  de 
princes  et   de  rois. 

—  Montrez-moi  d.onc  vos  beaux  ouvrages,  que  je  voie  si 
je  ne  serai   pas  un   juge  plus   difficile  que  les  autres. 

—  Sire,  j'ai  eu.bieir  peu  de  temps  ;  voici  pourtant  un  vase 
et  un  bassin  d'arjent  que  j'ai  commencés,  et  qui  ne  sent 
peut-être  pas  trop  indignes  de  l'attention  de  Votre  Majesté. 

Le  roi,  pendant  près  de  cinq  minutes,  examina  sans  dire 
un  mot.  11  semblait  que  1  œuvre  lui  fit  oublier  l'ouvrier; 
puis  enfin,  comme  les  daines  s'approchaient  curieusement: 
«  Voyez,  mesdames,  s'écria  François  P"'",  quelle  merveille  l 
Une  forme  de  vase  si  nouvelle  et  si  hardie  !  que  de  finesse 
et  de  modelé,  mon  Dieu  !  dans  ces  bas-reliefs  et  ces  rondes- 
bosses  !  J'admire  surtout  la  beauté  de  ces  lignes;  et  voyez 
comme  les  attitudes  des  figures  sont  variées  et  vraies. 
Tenez,  celle-ci  qui  élève  le  bras  au-dessus  de  sa  tête  :  ce 
geste  fugitif  est  si  naïvement  saisi  qu'on  s'étonne  qu'elle  ne 
continue  pas  le  mouvement.  En  vérité,  je  crois  que  jamais 
les  anciens  n'ont  rien  fait  d'aussi  beau  Je  me  souvieus  des 
meilleurs  ouvrages  de  l'antiquité  et  de  ceux  des  plus  ha- 
biles artistes  de  l'Italie  ;  mais  rien  ne  m'a  tait  plus  d'im- 
pression que  ceci.  Oli  !  regardez  donc,  madame  de  N.avarre. 
ce  joli  enfant  perdu  dans  les  fleurs  et  son  petit  pied  qui 
s'agite  en  l'air  ;  comme  tout  cela  est  vivant,  gracieux  et 
joli  !  » 

—  Mon  grand  roi,  s'écria  Benvenuto,  les  autres  me  com- 
plimentaient, mais  vous  me  comprenez,  vous  ! 

—  Autre  chose.'  dit  le  roi  avec  un.^  sorte  d'avidité. 

—  Voici  une  médaille  représentant  Léda  et  son  cygne, 
faite  pour  le  cardinal  Gal'iel  Cesaiini;  voici  un  cachet  où 
j'ai  gravé  en  creux,  représentant  saint  Jean  et  saint  A.m- 
hroise  :  un   reliquaire  émaillé  par  mol.. 

—  Quoiv  vous  frappez  les  médailles?  dit  madame  d'Etam- 
pes. 

—  Comme   Cavadone  oe  Milan,   madame 

—  Vous  émaillez  l'or  ?   dit   Marguerite. 

—  Comme    Amerigo  de   Florence. 

—  Vous  gravez  les  cachets'?  dit  Catherine. 

—  Comme  Lantizeo  de  Pérouse,  Croyez;Vou3  donc,  ma- 
dame, que  mon  lalent  se  borne  aux  fins  joyau.x  d'or  et 
aux  grandes  pièces  d'argent?  Je  sais  faire  un  peu  de  tout, 
grâce  à  Dieu!  Je  suis  ingénieur  militaire  passable,  et 
j'ai  empêché  deux  fois  qu'on  ne  prit  Rome.  Je  tourne  assez 
bien  un  sonnet,  et  Votre  Majesté  n'a  qu'à  me  commander 
un  poème,  pourvu  qu'il  soit  à  sa  louange,  et  je  m'engage  à 
l'exécuter  ni  plus  ni  moins  que  si  Je  m'appelais  Clément 
Marot.  Quant  à  la  musique,  que  mon  père  m'enseignait  à 
coups>.de  bâton,  la  méfho.le  m'a  profité,  et  je  joue  de  la 
flûte  et  du  cornet  avec  asseï  de  talent  pour  nue  Clément  VII 
m'ait  engagé  à  vingt-quatre  ans  au  nombre  de  ocs  musi- 
ciens. J'ai  trouvé  de  plus  un  secret  pour  faire  tVexcellenta 


18 


ALEXANDRE  DVMMS  ILLUSTRE 


poudre,  et  je  puis  labritiuer  aussi  des  cscopettes  admirables 
et  des  iDstrumens  de  cliivurgie.  Si  Votre  Majesté  a  la 
guerre  et  «luelle  veuille  lu'employer  comme  homme  d'ar- 
mes, elle  verra  que  je  ne  suis  pas  maladroit,  et  que  je  sais 
aussi  liien  manier  une  arquebuse  que  pointer  une  coule- 
vrlne  Comme  chasseur,  j  aj  tué  jusqu'à  vingt-cinq  paons 
dans  un  jour,  et  cimme  artilleur.  J'ai  débarrassé  l'empereur 
du  prince  d'Orange,  et  Votre  Majesté  du  connéuible  de 
Bourbon,  les  traîtres  n'ayant  pas,  à  ce  qu  il  parait,  de 
bonheur  avec  moi 

—  Ati  ci  :  de  quoi  êtes-vous  le  plu?  fier,  interrompit  le 
jeune  dauphin,  est-ce  d'avoir  tué  le  connétable  ou  d'avoir 
abattu  les  vingt-cinq  paons? 

—  Je  ne  suis  fler  ni  de  l'un  ni  de  l'autre,  monseigneur. 
L'adresse  comme  tous  les  antres  dons  Tient  de  Dieu,  et  j'ai 
usé  de  mon  adresse 

—  Mois  j'ignorais  vraiment  que  vous  m'eu,s«iez  déjà  rendu 
Tin  service  pareil,  dit  le  roi,  service  que  d  ailleurs  ma  sœur 
Marguerite  aura  de  la  peine  A  vous  iiardonner.  Ah  !  c'est 
vous  qui  avez  tué  le  connétable  de  -Bourbon?  Et  comment 
cela   s  est-il   passé? 

—  Mon  Dieu  !  de  la  façon  la  plus  simple.  L'armée  du 
connétable  était  arrivée  à  l'improviste  devant  Kome  et 
donnai;  l'assaut  aux  remparts.  J'allai,  avec  quelques  amis, 
pour  voir.  En  sortant  de  chez  moi.  j'avais  machinalement 
pris  mon  arquebuse  sur  mon  épaule.  En  arrivant  sur  le  mur, 
je  vis  qu'il  n'y  avait  rien  ù  faire.  Il  ne  faut  pourtant  pas. 
dis-je.  que  je  sois  venu  pour  si  peu.  Alors,  dirigeant  mon 
arquebiise  vers  l'endroit  où  je  voyais  un  groupe  de  com- 
l.atiaiis  plus  nombreux  "t  plus  serrés,  je  visai  précisément 
celui  que  je  voyais  dépasser  les  autres  de  la  tête.  Il  tomba, 
et  tout  ù.  coup  un  grand  tumulte  se  fit,  causé  par  ce  coup 
que  j'avais  tiré.  J'avais  tué,  en  effet,  Bourbon.  C'était, 
comme  on  a  su  depuis,  celui  qui  était  plus  élevé  que  les 
autres 

Pendant  rjue  Benvenuto  faisait  ce  récit  avec  une  parfaite 
insouciance,  le  ccTcle  des  dames  et  des  seigneurs  s'était 
un  peu  élargi  autour  de  lui,  et  tous  considéraient  avec  res- 
pect et  presque  avec  effroi  le  héros  sans  le  savoir.  Fran- 
çois I"  seul  était  rfsté  aux  côtés  de  Cellini. 

—  Ainsi,  mon  très  cher.  lui  dit-Il.  je  vois  qu'avant  de  me 
consacrer  voti-e  génie  vous  m'avez  prêté  votre  bravoure. 

—  Sire,  reprit  gaiment  Benvenuto,  je  crois,  tenez,  que  je 
suis  né  votre  serviteur.  Une  aventure  de  ma  première  en- 
fance me  l'a  toujours  fait  penser.  Vous  avez  poiu'  armes 
une   salamandre,   n'est-ce  pas? 

—  Oui.  avec  cette  devise  :  Nutrtsco  et  extlngtto. 

—  Eh  bien  :  j'avais  cinq  ans  environ,  j'étais  avec  mon 
père  d:ins  une  petite  salle  où  l'on  avait  coulé  la  lessive  et 
où  flambait  encore  un  bon  feu  de  jeune  chêne.  Il  faisait 
grand  froid.  En  regardant  par  hasard  dans  le  feu.  j'aper- 
çus au  milieu  des  flammes  un  petit  animal  semblable  à  un 
lézard,  qui  se  récréait  dans  l'endroit  le  plus  ardent  Je  le 
montrai  a  mon  pérc,  et  mon  père  (pardonnez-moi  ce  détail 
familier  d'un  usage  un  peu  brutal  de  mon  p.iys),  m'appli- 
quant  un  violent  soufflet,  me  dit  avec  douceur  :  «  Je  ne 
te  frappe  pas  parce  que  tu  as  mal  fait,  cher  enfant,  mais 
afin  que  tu  te  rappelles  ijue  ce  petit  lézard  que  tu  as  vu 
dans  le  feu  est  une  salamandre.  Aucune  personne  connue  n'a 
vu  cet  animal  avant  toi.  ■■  N'est-ce  pas  là,  sire,  un  aver- 
tissement du  ■sort?  n  y  a,  je  crois,  des  prédestinations,  et 
j'allais  à  vingt'  ans  partir  pour  l'Angleterre  quand  le  cise- 
leur Pierre  Toreggiano.  qui  voulait  m'y  emmener  avec  lui, 
me  raconta  comment,  enfant,  dans  une  querelle  d'atelier,  il 
avait  un  jour  fi'appé  au  vi.sage  notre  Michel-.Vnge.  Oh  :  tout 
:t  été  rlit;  pour  un  titre  de  prince  je  ne  serais  pas  parti 
avec  un  homme  qui  avait  porté  la  main  sur  mon  grand  sculp- 
teur .Je  restai  on  Italie,  et  de  ntalie,  au  lieu  d'aller  en 
Angleterre,   je   vins   en    France. 

—  La  France,  flire  d'avoir  été  choisie  par  vous.  Benve- 
nuto. fera  en  soit«  que  vous  ne  regrettiez  pas  votre  pa- 
trie. 

—  Oh  :  ma  patrie  fi  moi.  c'est  l'art  ;  mon  prince,  c'est 
celui  qui  me  fait  ci-eler  la  plus  riche  coupe. 

—  Et  avez-vous  actuellement  en  tête  quelque  belle  ccm- 
posltlon.   Cellini? 

—  Oh  !  oui,  sirs,  un  Christ.  Non  pas  un  Christ  sur  la 
croix,  mais  un  Christ  dans  sa  glrilre  et  dans  sa  lumifire.  et 
j'imiterai  autant  que  possible  cette  beavité  inllnie  sous  la- 
quelle Il  s'est  fait  voir  a  moi 

—  Quoi  :  dit  Marguerite  la  sceptique  en  riant,  outre  tous 
les  Tois  de  la  terre,  avez  vous  vu  aussi  le  roi  de.s  cteuxî 

—  Oui.  madame,  répondit  Benvenuto  avec  une  simplicité 
d'enfant 

—  Oh  ;  ra( ontez-nous  donc  encore  cela,  dit  la  reine  de 
Nannrre. 

—  Volontiers,  madame,  répondit  Benvenuto  Cellini  avec 
une  conflîtnce  qui  indiquait  qu'il  ne  péiisnit  même  pas  que 
l'on  put  mettre  tu  doute  autune  partie  ac  son  r.?rii - 

—  J  avais  vu  i|iip|i|ue  'emps  auparavant.  continuaTîenve- 
iluto,  j'avais  vu  Satan  et  toutes  les  légions  du  Diable,  .piun 
prêtre  nécromant   de   mes   amis   avait   évoqués   devant   mol 


au  Colysée,  et  dont  nous  eûmes  %Taiinent  beaucoup  de  peine 
à  nous  défaire  ;  mais  le  terrible  souvenir  de  ces  infernales^ 
visions  fut  bien  û  tout  jamais  effacé  de  mon  esprit  quand 
à  mon  ardente  prière  m  apparut,  pour  me  réconforter  dans 
les  misères  de  ma  prison,  le  divin  Sauveur  des  hommes,  au 
milieu  du  soleil,  et  tout  couronné  de  ses  rayons. 

—  Et  vous  êtes  véritablement  sûr,  demanda  la  reine  de 
Navarre,  sûr  sans  aucun  mélange  de  doute,  que  le  Christ 
vous  soit  apparu  ? 

—  Je  n'en  doute  pas,  madame. 

—  Allons.  Benvenuto,  faites-nous  donc  un  Christ  pour 
notre  chapelle,  reprit  Irançois  I"  avec  sa  bonne  humeur 
habituelle. 

—  Sire,  si  Votre  Slajesté  a  cette  bonté,  elle  me  comman- 
dera quelque  autre  chose,  et  j'ajournerai  encore  cet  ou- 
\Tage. 

—  Et  pourquoi  cela  ? 

—  Parce  que  j'ai  promis  h  Dieu  de  ne  le  faire  pour  au- 
cun autre  souverain  que  pour  lui. 

—  A  la  bonne  heure  !  Eh  bien  !  Benvenuto,  j'ai  besoin 
de   douze   candélabres   pour   ma   table 

—  Oh  :  cela  c'est  autre  ciiose,  et  sur  ce  point  vous  serez 
obéi.  sire. 

—  Je  veux  que  ces  candélabres  soient  douze  statues  d'ar- 
gent. 

—  Sire,  ce  sera  magnitl'pie. 

—  Ces  statues  représenteront  six  dieux  et  six  déesses,  et 
seront  exactement  à  ma  taille. 

—  .\  votre  taille,  ei:  effet,  sire 

—  Jlais  c'est  tout  un  poëme  que  vous  commandez  là,  dit 
la  duchesse  d'Etampes,  urc  merveille  tout  à  fait  étonnante  ; 
n'est-ce  pas,   monsieur  Benvenuto? 

—  Je  ne  m'étoime  jamais,  madame. 

—  Je  m'étonnerais,  moi.  reprit  la  duchesse  piquée,  que 
d'autres  sculpteurs  que  les  sculpteurs  de  l'antiquité  vinssent 
à  bout  dune  pareille  œuvre 

—  J  esrièie  pourtant  l'anhever  aussi  bien  que  les  anciens 
l'eussent   pu   faire,   répondit   Benvenuto  avec  sang-froid 

—  Oh  !  ne  vous  vantez-vous  pas  un  peu,  maître  Benve- 
nuto ? 

—  Je  ne  me  vante  jamais,  madame. 

Disant  cela  avec  calm-î.  Cellini  regard.ilt  madame 
il'Etampes.  et  la  flére  duchesse  baissa  malgré  «lie  les  yeux 
sous  ce  regard  ferme,  conpant.  et  nui  n'était  pas  même 
courroucé.  Anne  conçut  un  sourd  res.sentiment  contre  Cel- 
lini de  cette  supériorité  nu'elle  subissait  en  y  rési.stanf  et 
sans  s.ivoir  de  quoi  elle  se  composait.  Elle  -ivalt  cru  jus- 
qu'alors que  'la  beauté  était  la  première  puissance  de  ce 
monde  :  elle  avait  oublié  le  génie. 

—  Quels  trésors,  dit-elle  avec  amertume,  suffiraient  d(.nc 
:\  payer  un   talent  comme  le  vôtre? 

—  Ce  ne  seront  certes  pas  les  miens,  reprit  Trançois  I«r, 
e'  à  ce  propos,  Benvenuto,  je  me  rappelle  que  vous  n'avez 
louché  encore  que  cinq  cents  écus  d'or  de  bienvenue.  Se- 
re'/.-vous  *ntisfait  des  appointements  que  je  donnais  à  mon 
peintre  Léonard  de  'Mnci,  c'est-à-dire  de  sept  cents  écus  d'cr 
par  an?  Je  vous  paierai  en  outre  tous  les  ouvrages  que  vous 
forez  potir  moi. 

—  Sire,  ces  offres  sont  dignes  d'un  .^rol  tel  que  Fran- 
çois I",  et.  j'ose  le  dire,  d'un  artiste  tel  que  Cellini  J'aurai 
pourtant  la  hardiesse  d'adresser  encore  une  demande  à 
Votre  Majesté. 

—  Elle  vous   est   d'avance  octrojéc.    Benvenuto. 

—  Sire,  je  suis  mal  et  à  l'étroit  dans  cet  hôtel  pour  tra- 
vailler, l'n  de  mes  élèves  a  trouvé  un  emtilaicment  mieux 
disposé  que  celui-ci  pour  les  grands  ounages  que  mon  roi 
pourra  me  commander.  Cette  propriété  appartient  à  Votre 
Jlajesté  C'est  le  Orand-Neslc.  Elle  est  à  la  disposition  du 
prévôt  de  Paris,  mais  11  ne  l'bahlte  pas;  il  occupe  seulement 
le  Petit-Nesle.  que  Je  lui  laisserais  volontiers. 

—  Eh  bien  !  soit.  Benveniito.  dit  François  I",  Installez- 
vous  au  Grand-Nesie,  et  je  n'aurai  que  la  Seine  à  traverser 
pour  alUr  causer  avec  vous  et  admirer  vos  chefs-d'œuvre.     / 

—  Comment,  sire.  Interrompit  madame  d'Etampes,  mais 
vous  privez  là  sans  motif  d'un  bien  qui  lui  appartient  un 
homme  à  moi,  un  gentilhomme  : 

Benvenuto  la  regarda,  et  pour  la  seconde  fols  Anne 
baissa  les  yeux  sous  ce  singulier  coup  d'œil  .fixe  et  péné- 
trant, l'ellinl  reprit  avec  la  même  iKiive  bonne  fol  qa  en 
parlant  de  ses  apparitions: 

—  Mais  je  suis  noble  aussi,  mol,  madame:  ma  famille 
descend  d'un  galant  homme,  premier  capitaine  de  Jules 
César,  nommé  Florino,  qui. était  do  Cclllno,  près  Montefias- 
oone.  et  qui  a  donné  son  nom  à  Florence,  tandis  que  votre 
prévôt  et  ses  aicux  n'ont,  si  j'ai  bonne  mémoire,  eniore 
donné  leur  nom  à  rien  Cependant,  continua  Benvenuto  en 
se  retouruBnt  vers  François  I"  et  en  changeant  i.  la  fols  de 
regard  et  d'accent.  îieutéti-e  me  si.is-je  montré  bien  hardi, 
peut-être  exciteral-je  contre  moi  des  haines  puissantes, 
et  qui.  malgré  la  protection  de  Votre  Jlajesté.  pourraient 
ra'aecabler  à  la  fln.  Le  prévôt  de  Paris  a  dit-on,  une  es- 
pèce d'armée  à  ses  ordi'és. 


ASCAMO 


19 


—  On  m'a  raconté,  Interrompit  le  roi.  qu'un  joui-,  ..  Rome, 
tin  certain  Cellini.  orfèvre,  avait  gardé  lame  de  paiement. 
uu  vase  d'argent  que  lui  avait  commandé  monseigneur  Far- 
nèse,  alors  cardinal  et  aujourd'hui  pape. 

—  C'est  vrai,  sire 

—  On  ajoutait  que  toute  la  maison  du  cardinal  s'en  vint 
l'épée  au  poing  assiéger  la  boutique  de  l'orfèvre  pour 
emporter  le  vase  de  vive  lorce. 

—  C'est  encore  viai. 

■*-  Mais   ce   Cellini,   en   embuscade  derrière   sa    P'Tte.   et 
l'escopette  au  poing,  s'était  défendu  vaillamment,  avait  mis 
les  sens  de  monseigneur  en  fuite,  et  avait  été  payé  le  len- 
demain par  le  cardinal. 
1  —Tout  cela,  sire,  c'est  1  exacte  vérité. 

—  EU  bien:   n'êtes-vous   i  as   ce   Cellini? 

J,  —  Oui.    sire,    que    \otre   Majesté   me    conserve    seulement 

f  ses  bonnes  grâces,  et  rien  n'est  capable  de  ra'épcuvanter. 

—  Allez  donc  ilroit  devant  vous,  lit  ie  roi  en  souriant 
dans  sa  barbe,  allez  donc,  puisque  vous  êtes  gentilhomme. 

Mailame  d  Ktampes"  se  tut,  mais  elle  jura  de  ce  moment 
à  Cellini  une  haine  mortoUe,  une  liaine  de  femme  offensée. 

—  Sire,  une  dernière  faveur,  dit  encore  Cellini.  .Je  ne 
puis  vous  présenter  tous  mes  ouvriers  :  ils  sont  dix.  tant 
Francate  qu'Allemands,  tous  brave.s  et  habiles  compa- 
gnons; mais  voici  mes  deux  élèves  que  j'ai  amenés  d'Italie 
avec  moi.  Pagolo  et  Ascanio  Av.tnce^  donc.  Pagolo.  et  rele- 
vez uii^peu  la  tête  et  le  refard,  non  pas  impudemment,  mais 
en  honnête  homme,  qui  n'a  ù  mugir  d'aucune  action  mau- 
Taiae.  Celui-ci  manque  iieut-ètre  d  invention,  sire,  et  un  peu 
aussi  d  ardeur,  mais  c  est  un  exact  et  consciencieux  artiste. 
qui  travaille  lentement.  jna,is  bien,  qui  conçoit  parfaitement 
mes  idées  et  les  exécu;e  fidèlement  Voici  maintenant  .\s- 
canio.  mon  noble  et  gracieux  élève,  et  mon  eiifant  bien- 
aimé.  Celui-là  n'a  pas  sans  doute  la  vigueur  de  création 
qui  fera  se  heurter  et  ;e  déchirer  dans  un  bas  relief  les 
bataillons  de  deux  armées  ou  s'attacher  puissamment  aux 
bords  d'un  vase  les  griffes  d'un  lion  ou  les  dents  d'un  tigre. 
Il  n  a  pas  non  plus  la  f::ntaisie  originale  qui  invente  les 
monstrueuses  chimères  et  les  dragons  impossibles  :  non, 
mais  son  âme.  qui  ressemble  à  son  corps,  a  l'instinct  d  un 
Idéal,  pour  ainsi  parler,  divin.  Demandez-lui  de  vous  poser 
un  ange  ou  de  vous  grouper  des  nymphes  et  nul  n'atteindra 
à  sa  poésie  exquise  et  à  sa  grftce  choisie.  Avec  Pagolo  j'ai 
quatre  bras  avec  A.scauio  j'ai  deux  âmes  ;  et  puis  il  m'aime, 
et  je  suis  bien  heureux  d'avoir  auprès  de  moi  un  cœ-ar  pur 
et  dévoué  comme  le  sien. 

Pendant  que  son  maître  parlait  ainsi.  Ascanio  se  tenait 
debout  près  de  lui.  modestement  mais  sans  embarras,  dans 
une  attitude  pleirio  d  élégance,  et  madame  d'Etàmpes  .ne 
pouvait  détacher  ses  regards  du  jeune  et  charmant  Italien 
aux  yeux  et  aux  cheveux  noirs,  et  qui  semblait  une  copie 
vlvanie  de  l'AppnlIino. 

—  SI  Ascanio.  dit-elle,  s'entend  si  bien  aux  choses  gra- 
cieuses et  qu  il  veuille  passer  .-i  mon  hôtel  d'Etàmpes  un 
matin,  ie  lui  fimrnirai  des  pierreries  et  de  1  or  dont  il 
pourra  me  faire  épanouir  quelque  fleur  merveilleuse. 

Ascanio  s'inclina  avec  un  dr.ux  reg.-ird  de  remerciment. 

—  Et  mol.  dit  le  roi,  je  lui  assigne,  ainsi  qu'a  Pagolo, 
cent  écus  d'or  par  an. 

—  .Tp  me  charge  de  leur  fcire  bien  gagner  cet  argent,  sire, 
dit   Benvenuto 

—  Mais  quelle  est  donc  cette  hello  enfant  aux  longs  cils 
qui  se  cache  dans  ce  coin  ?  dit  François  î"  en  apercevant 
Shozzone  pour  la  première  fois 

—  Oh  :  ne  faites  pas  attention,  sire,  répondit  Denvenuto 
en  fronçant  le  sourcil  :  c'est  la  seule  des  belles  choses  de 
cet    atelier  que  je   n'aime   pas   qu'on    remarque. 

—  Ah:  vons  êtes  jaloux,  mons  Benvenuto'' 

—  Mon  Dieu  ;  sire,  je  n  aime  pas  que  l'on  touche  A  mon 
Wen  ;  soit  dit  sans  comparaison,  c'est  comme  si  quelqu'un 
s'avisait  de  pen.ser  à  madame  d'Etàmpes:  vous  seriez  fu- 
rieux, sire    Srozzone..  c'est  ma  duchesse,  à  moi. 

Xa  duchesse,  qui  comtemplait  Ascanio.  interrompue  ainsi 
brusquement  se  mordit  les  lèvres.  Beaucoup  de  courtisans 
ne  purent  s'empfcher  de  sourire,  et  toutes  les  dames  chu- 
chotèrent. Quant  au  roi,  H  rit  franchement. 

—  Allons,  allons,  foi  de  gentilhomme  :  votre  jalousie  est 
dans  son  droit,  Renvenufo.  et  d'artiste  .'i  roi  on  se  com- 
prend —  .Adieu,  mon  ami  ;  je  vous  recommande  mes  sta- 
tues Vous  commencerez  par  Jupiter,  naturellement,  et 
quand  vous  aurez  achevé  le  modèle,  vojis  me  le  montre- 
rez. Adieu  :  bonne  chance  !  à  l'hritel  de  Nesle  ! 

—  Que  J'aille  le  montrr-r.  c'est  bientôt  dit,  sire  ;  mais 
comment  entrerai-je  au  Louvre? 

—  Votre  .nom  sera  donné  ara' portes  avec  l'ordre  de  vous 
Introduire  jusqu'à  mol. 

Cellini  s'Inclina,  et  sunM  de  Pagolo  et  d'Ascanio.  acco/n- 
pagna  le  roi  et  la  cour  jtisqu'à  la  porte  de  la  rue.  Arrivé 
la,  il  s'agenouilla  et  baisa  Ta  main  de  François  I". 
/  —  Sire,  dit-il  d  un  ton  jiénéfré.  vous  m'avez  déjà,  nar  l'en- 
tremise de  monseigneur  .le  Montluc,  sauvé  de  la  captivité  et 
peut-être  de  la  mort  ;  vous  m'avez  comblé  de  richesses,  vous 


avez  honoré  mon  pauvre  atelier  de  votre  présence  •  mais 
ce  qui  passe  tout  cela,  sire,  ce  qui  fait  que  je  ne  sais  com- 
ment vous  remercier,  c'est  que  vous  allez  si  magnifiquement 
au-devant  de  tous  mes  rèvei.  Nous  ne  travaillons  d'ordinaire 
que  pour  une  race  d'élite  dis.sémiuée  \  travers  les  siècles 
mais  moi  j'aurai  eu  le  bonheur  de  trouver  vivant  uir  jugé 
toujours  présent,  toujours  éclairé.  Je  n'ai  été  jusqu  a  présent 
que  1  ouvrier  de  l'avenir,  laissez-moi  me  dire  désormais  l'or- 
fèvre de  Votre  Majesté. 

—  .Mon  ouvrier,  mon  orfèvre,  mon  artiste  et  mon  ami, 
Benvenuto,  si  ce  titre  ne  vous  parait  pas  pliji  à  dédaigner 
que  les  autres.   Adieu,   ou   plutôt   au  revoir 

II  va  sans  dire  que  tous  les  princes  et  seigneurs,  à  l'ex- 
ception de  madame  d'Etàmpes,  imitèrent  le  roi  et  comblè- 
rent Cellini  d'amitiés  et  d'éloges. 

Quand  tous  furent  partis,  et  que  Benvenuto  resta  seul 
dans  la  cour  avec  ses  deux  élèves,  ceux-ci  le  remercièrent, 
Ascanio  avec  effusion,  Pagolo  presque  avec   contrainte. 

—  Ne  me  remerciez  pas,  œes  enfans.  cela  n  en  vaut  pas 
la  peine.  Mais  tenez,  si  vous  croyez  véritablement  m  avoir 
quelque  obligation,  je  veux,  puisque  ce  sujet  de  cfnversa- 
tiou  s'est  présente  aujourd'hui,  vous  demander  un  service; 
c'est  pour  quelque  chose  qui  tient  au  cœur  de  mon  cceur. 
Vous  avez  entendu  ce  que  j'ai  dit  au  roi  â  propos  de  Ca- 
therine: ce  que  j'ai  dit  répond  au  plu5  intime  de  mon  être. 
cette  enfant  est  nécessaire  ù  ma  vie,  mes  amis,  à  ma  vie 
d  artiste,  puisqu'elle  se  prête  si  g.iiment.  vous  le  savez  à- 
me  servir  de  modèle:  à  ma  Vie  d  homme  parce  que  Je 
crois  qu'elle  m'aime.  Eh  bien  :  je  vous  en  prie,  bien  qu'elle 
soit  belle  et  que  vous  soyez  jeunes  comme  elle  est  jeune 
ne  portez  tas  vos  pensées  sur  Catherine  :  il  v  a  bien  assez 
d'autres  jolies  filles  au  c cnde  Ne  déchirez  pas  mon  cœur, 
n'injurie-,  pas  mon  amitié  en  ietani  sur  ma  Scozzone  uii 
regard  trop  hardi,  et  même  surveillez-la  en  mon  absence 
et  eonseillez-Ia  comme  des  frères.  Je  vous  eu  conjure,  car 
je  me  connais,  je  me  sens,  et  je  jure  Dieu  que  si  je  m  aper- 
cevais de  quelque  mal.  je  la  tuerais,  elle  et  son  complice. 

—  Mairre.  dit  .\scanii.  je  vous  respecte  comme  mon 
maître  et  je  vous  aime  comme   mon   père,  soyez  tranquille.  ' 

—  Bon  Jésus  :  s  écria  P.-igolo  en  joignant  les  mains  quft 
Dieu  me  garde  de  penser  à  une  pareille  infamie  I  Ne  sais-je 
pas  bien  que  je  vous  dois  tout,  et  ne  serait-ce  pas  un  crime 
abominable  que  d'abiLser  de  la  sainte  connance  que  vous 
me  témoignez  en  reconnaissant  vos  bienfaits  par  une  si 
lâche  perfidie  ; 

—  Merci  mes  amis,  dit  Benvenuto  en  leur  serrant  les 
mains:  merci  mille  fois.  Iï  suis  content  et  j'ai  foi  en  vous 
Maintenant.  Pagolo.  remets-toi  ;Y  ton  ouvrage,  attendu  que 
j'ai  prnmis  pour  demain  à  M,  de  Villeroi  le  cachet  auquel  tu 
travailles  :  tandis  qu'Ascanio  et  moi  nous  allons  visiter  la 
propriété  dont  nctre  gncieux  roi  vient  de  nous  gratifier, 
et  dont  dimanche  prochain,  pour  nous  rel),^ser.  nous  en- 
trerons de  gré  ou  de  force  en  possession. 

Puis  se  retournant  vers  Ascanio  : 

—  Allons.  Ascanio.  lui  dit-il,  allons  voir  si  ce  fameux 
séjour  de  Nesle.  qui  t'a  paru  si  convenable  -i  l'extérieur, 
est   digne  j   llnférieur  de  sa    réputation 

Et  avant  qu'Ascanio  ofii  eu  le  temps  de  faire  la  moindre 
observation.  Benvenuto  jeta  un  dernier  coup  d'oeil  sur  l'ate- 
lier pour  voir  si  chaque  travailleur  était  à  sa  place,  donna 
un  petit  soufflet  sur  In  joue  ronde  et  rose  de  Scozzone.  et 
passant  son  bras  sous  celui  de  son  élève,  il  l'entraîna  vers 
la  porte  et  sortit  avec  lui. 


VI 


A  QUOI   .SERVKXT  LES  Dl'ÈGXES 


A  peine  avaient-ils  fait  dix  pas  dans  la  rue.  ipills  ren- 
contrèrent un  homme  rie  clnqu:ir.te  ans  à  peu  près,  assez 
exigu  de  taille,  mats  dut:»  physionomie  mobile  et  fine. 

—  J'allais  chez  vous.  Benvenulo.  dit  le  nouvel  arrivant, 
qu'Ascanio  salua  avec  un  resi.e't  mêlé  de  vénération,  et 
auquel  Benvenuto  serra  ccrdialement  la  main. 

—  Etait-ce  pour  affaire  d'importance,  mon  cher  Fran- 
cesco?  dit  l'orfèvre:  alors  je  retourne  avec  vous;  ou  bien 
était-ce  purement  et  simplement  pour  me  voir?  alors  venez 
avec   mol 

—  C'était  pour  vous  donner  un  avis.  Benvenuto. 

—  J'écoute.  Un  avis  est  toujours  bon  à  recevoir  lorsqu'il 
vient  de  la  part  d'un  ami. 

—  Mais  C€^Il  que  j'ai  à  vous  donner  -ne  peut  être  donné 
qu'à  vous  seul. 

—  Ce  jeune  homme  est  un  autre  moi-même.  Prancesco  ; 
parlez  . 

—  Je  1  eusse  déi.a  fait  si  j'avais  cru  devoir  le  faire,  ré- 
pondit   l'ami   de   Benvenuto. 


20 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Pardon,  maître,  dit  Ajcanio  en  s'tl'jlgnant  ivec  dis- 
crétion. 

—  Eli  bien!  va  donc  i-eul  où  je  comptais  aller  avec  toi, 
mon  cher  enfant,  dit  Benvenuto  ;  aussi  bien  tu  sais  que 
ce  que  tu  as  vu.  Je  1  ai  vu.  Examine  tout  dans  les  plus 
grands  détails;  vois  si  latilier  aura  un  bon  jour,  .^i  la  cour 
sera  commode  pour  une  lonte.  s'il  y  aura  moyen  de  séparer 
notre  laboratoire  de  celui  des  autres  apprentis.  '-\ou- 
lilie  pas  le  jeu  de  paume. 

Et  Benvenuto  passa  son  bras  sous  celui  de  létranger,  fit 
un  signe  de  la  main  à  Ascmlo,  et  reprit  le  chemin  de  l'ate- 
lier, laissant  le  jeune  homme  debout  ei  immobile  ati  milieu 
de  la  rue  Salnt-^!artin. 

En  effet,  il  y  avait  dans  la  commission  dont  son  maître 
venait  de  le  charger  plus  qu  il  n  en  fallait  pour  jeter  un 
grand  trouble  dan.s  lesprit  d  Ascaiiio  Ce  trouble  n  avait 
pas  été  médiocre,  même  quand  Benvenuto  lui  avait  pro- 
posé de  faire  la  visite  à  eux  deux.  Quon  juge  donc  de  ce 
qu'il  devint  lorsqu  il  se  vit  appelé  à  faire  cette  visite  tout 
seul. 

Ainsi,  lui  qui  avait  pendant  deux  dimanches,  vu  Colombe 
sans  oser  la  suivre,  et  qu.,  le  troisième,  lavait  suivie  sans 
oser  lui  parler,  il  allait  se  présenter  chez  elle,  et  iiourquol  ? 
pour  visiter  IhOtel  de  Xesle,  que  Benvenuto  comptait,  le 
dimanche  suivant,  par  forme  de  récréation,  enlever  de  gré 
ou  de  force  au  père  de  Colombe. 

La  position  était  fausse  pour  tout  le  monde  :  elle  était 
terrible   pour   un  amoureux. 

Heureusement  qu  il  y  av.dt  loin  de  la  rue  Saint-Martin  ù 
l'hôtel  de  Nesle.  S'il  n'y  avait  eu  que  deux  pas.  Ascanio  ne 
les  eût  pas  faits  ;  il  y  avait  une  demi-lieue,  il  se  mit  en 
route. 

Rien  ne  familiarise  avec  le  danger  comme  le  temps  ou 
la  distance  qui  nous  en  sépare.  Pour  toutes  les  âmes  for- 
tes ou  pour  toutes  les  organisations  heureuses,  la  réflexion 
est  un  puissant  auxiliaire.  C'était  à  cette  dernière  classe 
qu'appartenait  Ascanio.  Il  n'était  pas  encore  d'habitude  à 
cette  époque  de  faire  le  dégoûté  de  la  vie  avant  que  d'y 
.être  entré.  Toutes  les  sensations  étaient  franches  et  se  tra- 
duisaient franchement,  la  joie  ptir  le  rire,  la  doufcur  par 
les  larmes.  La  manière  était  chose  .à  peu  près  inconnue 
dans  la  vie  comme  dans  l'art,  et  un  jeune  et  joli  garçon 
de  vingt  ans  n  était  pas  le  moins  du  monde  humilié  à  cette 
époque  d'avouer  qu  il  était  heureux 

Or,  dans  ce  vroithle  d'Ascanio,  il  y  avait  un  certain 
bonheur.  Il  n  avait  compté  revoir  Colombe  que  le  diman- 
che suivant,  et  il  allait  la  revoir  le  jour  même.  C'étaient 
six  jours  de  gagnés,  et  six  jours  d'attente,  on  le  sait,  sont 
six  siècles  au  compte  des  amoureux. 

Aussi,  à  mesure  qu'il  approchait,  la  chose  paraissait 
plus  simple  à  ses  yeux  :  c'était  lui,  il  est  vrai,  qui  avait 
donné  le  conseil  â  Benvenuto  de  demander  au  roi  le  séjour 
de  Ne.'le  pour  en  faire  son  atelier,  mais  Colombe  pouvait- 
elle  lui  en  vouloir  d'avoir  cherché  à  se  rapprocher  delle' 
C*ite  impatronisation  de  l'orfèvre  florentin  dans  le  vieux 
palais  d'.\inaury  ne  pouvait  se  faire,  il  est  vrai,  qu  au  dé- 
triment du  père  de  Colombe,  qui  le  regardait  comme  à  lui. 
mais  ce  dommage  était-II  réel,  puisque  messire  Robert 
d'ï:stourville  ne  Ihabitait  pas?  D'ailleurs,  Benvenuto  avait 
mille  moyens  de  payer  ;oii  loyer  :  —  une  coupe  donnée  au 
prévôt,  un  collier  donné  à  sa  fille  (et  Ascanio  se  chargeait 
de  faire  le  collier)  pouvaient  et  devaient,  dans  cette  époque 
d'art,  aplanir  bien  des  choses.  .Ascanio  avait  vu  des  grands- 
ducs,  des  rois  et  des  papes,  près  de  vendre  leur  couronne, 
leur  sceptre  ou  leur  tiare,  pour  acheter  un  de  ces  mer- 
veilleux bijoux  qui  sortaient  des  mains  de  son  maître 
C'était  donc,  au  bout  du  rrinpte,  messire  Robert  qui,  en  sup- 
posant que  les  choses  s  arrnngeaseent  ainsi,  serait  encore 
redevable  A  maître  Benvenuto,  —car  maître  Benvenuto  était 
si  généreux  que  si  messire  d'Estourville  faisait  les  choses 
galamment,  Ascanio  en  était  certain,  maître  Benvenuto  fe- 
rait les  choses  ro\alemei\t. 

Arrivé  au  bout  de  la  rue  Salnt-iîartln,  .Ascanio  se  regar- 
dait donc  comme  un  messager  de  paix  élu  par  le  Seigneur 
pour  maintenir  1  harmonie  entre  deux  puissances. 

Cependant,  malgré  cette  conviction  Ascanio.  qui  n'était 
lias  fâché,  —  les  amoureux  sont  des  êtres  bien  étranges,  — 
d'allonger  sa  route  d'une  dizaine  de  minutes,  au  lieu  de 
traverser  la  Seine  en  bateau,  remonta  le  long  du  quai,  et 
I  ns'a  la  rivière  au  pont  aux  Moulins  Peut-être  aussi  avait- 
il  pris  ce  chemin  parce  que  c'était  celui  qu'il  avait  fait  la 
veille  en  suivant  Colombe. 

Quelle  que  soit,  au  reste,  la  cause  qui  lui  avait  fait  pren- 
dre ce  détour,  il  n'en  était  pas  moins,  au  bout  «le  vingt 
minutes  A  i  eu  prés,  en  face  de  lliôtel  de  Xesle. 

Mais  arrivé  là,  et  lorsqu'il  vît  la  petite  porte  ogive  qu'il 
lui  fallait  traverser,  lorsqu'il  aperçut  le  charmant  petit  pa- 
lais gothique  qui  élançait  ses  hardis  clochetons  an-dessus 
du  mur,  lorsqu'il  pensa  que  derrière  ces  jalousies  à  moitié 
fermées  .^  cause  de  la  chaleur  était  sa  belle  Colombe,  tout 
cet   échafaudage   île   riches    rêveries   bftti   dans   ce   chemin 


s'évanouit  comme  ces  édiiices  que  l'on  voit  dans  les  nuages 
et  que  le  veut  renverse  d  un  coup  d'aile  :  il  se  retrouva  face 
à  face  avec  la  réalité,  et  la  léalité  ne  lui  parut  pas  des  plus 
rassurantes. 

Cependant,  après  une  pause  de  quelques  minutes,  pause 
d  autant  plus  étrange  que  par  le  grand  soleil  qu'il  faisait  il 
était  absolument  seul  sur  1?  quai,  A.scanio  comprit  qu'il  fal- 
lait prendre  un  parti  quelconque.  Or,  il  n'y  avait  d'autre 
parti  à  prendre  tjue  dentier  à  l'hôtel.  11  s  avança  donc 
jusque  sur  le  seuil  ei  souleva  le  marleau.  Mais  Dieu  sait 
quand  il  l'eut  laissé  retomber,  .-i  a  ce  moment  même  et  par 
hasard  la  porte  ne  se  fût  ouverte,  et  s'il  ne  se  fût  trouvé 
lace  â  face  avec  une  espèce  ie  maître  Jacques  d  une  trentaine 
d'années,  moitié  valet,  moitié  paysan.  C'était  le  jardinier  de 
messiie  d'Estourville. 

Ascanio  et   le  jardinier  reculèrent   chacun   de   son  côté. 

—  Que  voulez-vous'?  dit  le  jardinier,  que  demandez-vous? 
Ascanio  forcé  daller  en  avant,   rappela  tout   son  courage 

et  répondit  bravement  : 

—  Je  l'emande  a  visiter  l'hôtel. 

—  Comment,  visiter  l'hôtel'  s'écria  le  jardinier  stupéfait, 
et  au  nom  de  qui? 

—  Au  nom  du  roi  !   répoi\dit  Ascanio. 

—  Au  nom  du  roi  !  s'écria  le  jardinier.  Jésus  Dieu  1  est-ce 
que  le  roi  voudrai'  nous  le  reprendre? 

—  Au  nom  du  roi  !  répondit  .\scanlo. 

—  Mais  qu  est-ce  que  cela  signifie? 

—  Vous  comprenez,  mon  ami,  dit  Ascanio,  avec  in  aplomb 
dont  il  se  sut  gré  à  lui-même,  que  je  n'ai  pas  de  compte  à 
vous  rendre? 

—  C'est  juste.  A  qui  voulez-vous  parler? 

—  Mais,  monsieur  le  prévôt  y  est-il?  demanda  Ascanio, 
qui  savait  parfaitement   que  le  prévôt  n'y  était  point. 

—  Non,  monsieur  :  il  est  au  CliSlelet. 

—  Eh  bien  :  en  son  absence,  qui  est-ce  qui  le  remplace? 

—  Il  y  a  sa  fille,  ma.1euioiselIe  Colombe 
Ascanio  se  sentit  rougir  jusqu'aux  oreilles 

—  Et  puis,  continua  le  jardinier,  il  y  a  encore  dame  Per- 
rine.  Monsieur  ^ eut-il  parler  à  dame  Perrine  ou  à  made- 
moiselle Colombe  ? 

Cette  demande  était  bien  simple,  et  cependant  elle  pro- 
duisit un  teiTible  combat  dans  l'âme  d'Ascanio.  11  ou\Tit  la 
bouche  pour  dire  que  cctait  mademoiselle  Colombe  qu  il 
voulait  voir,  et  cependauT,  comme  si  des  paroles  aussi  hasar- 
deuses se  refusaient  ;i  sortir  de  ses  lèvres,  ce  lut  dame 
Perrine  qu'il  demanda. 

Le  jardinier,  qui  ne  se  doutait  pas  que  sa  question,  qu'il 
regardait  comme  fort  simple,  eût  causé  un  si  gi-and  re- 
mue-ménage, inclina  la  tête  en  signe  d'obéissance  et 
s'avança  â  travers  la  cour  du  côté  de  la  porte  intérieure  du 
Petit-Xesle.   Ascanio   le  suivit. 

11  lui  fallut  traverser  une  seconde  cour,  puis  une  deuxième 
porte,  puis  un  petit  parlerrc,  puis  les  marches  d'un  peiTon, 
puis  une  longue  galerie.  Après  quoi  le  jardinier  ouvrit  une 
porte  et  dit  : 

—  D.ime  Perrine,  c'est  un  jeune  homme  qui  demande  i 
visiter  1  hôtel  au  i  om  du  roi. 

Et  se  dérangeant  alors,  il  fit  place  à  Ascanio,  qui  lui 
succéda  sur  le  seuil  de  la  porte. 

.Ascanio  s'appuya  au  mur,  un  nuage  venait  de  lui  passer 
sur  les  yeux  :  une  chose  bien  simple  et  que  cependant  il 
n'avait  pas  prévue  était  irrivée  :  dame  Perrine  était  avec 
Colombe,  et  il  se  trouvait  en  face  de  toutes  deux. 

Dame  Perrine  était  au  rouet  et  filait.  Colombe  était  à  son 
métier  et  faisait  de  la  tapisserie. 

Toutes  deux  levèrent  la  tête  en  même  temps  et  regardè- 
rent du  côté  de  la  porte. 

Colombe  reconnut  à  l'instant  même  Ascanio.  Elle  l'atten- 
dnit,  quoique  sa  raison  lui  eût  dit  qu'il  ne  de\ait  iias 
revenir.  Quant  à  lui,  lorsqu'il  vit  les  yeux  de  la  jeune  flilc 
se  lever  sur  lui.  quoique  le  regard  qui  sortait  de  ces  yeux 
fût  d'uue  douceur  infinie,  il  crut  qu'il  allait  mourir. 

C'est  qu'il  avait  prévu  mille  difficultés,  c'est  eu  il  avait 
rêvé  mille  obstaob'S  avant  d'arri.er  à  sa  bien-almée  :  ces 
obstacles  devaient  1  exalter,  ces  difficultés  devaient  l'afler- 
mir,  et  voilà  qu'au  contraire  tentes  choses  avaient  été  bon- 
nement et  simplement,  comme  si  du  premier  coup  Dieu, 
touché  de  la  pureté  de  leur  amour,  l'avait  encouragé  et 
béni  :  voilà  qu'il  se  trouviit  en  face  d'elle  au  monieni  où  il 
s'y  attendait  le  mollis,  si  fien  que  de  tout  ce  beau  discours 
qu'il  avait  préparé,  et  ilout  l'ardente  éloquence  devait 
l'étonner  et  l'attendrir,  il  ne  trouvait  pas  une  phrtise,  pas 
un  mot,  pas  une  syllabe. 

Colombe,  de  son  côté,  demeurait  immobile  et  muette 
Ces  deux  jeunes  et  pures  existences  qui,  comme  niariées 
d'avance  dans  le  ciel,  sentaient  déjà  qu'elles  s'apparte- 
naient, et  qui,  une  fois  rapprochées  l'une  de  l'autre,  de- 
vaient se  confondre,  et.  comn>e  celles  de  Salmacls  çt  d'Her- 
maphrodite, n'en  plus  former  qu'une,  tout  effrayée.'  à  cette 
première  rcnrontr:',  fl'emb'Mient,  hésitaient  et  restaient  sans 
paroles  l'une  vis-à-vis  de  1  autre. 


ASCAMO 


31 


Ce  (ut  «lame  l'eiriue  <;iii  i-e  si)iilev,ii\t  ;i  demi  sur  sa  chaise, 
tirant  sa  quenouille  ite  s.'Ui  cor*;.;'  e;  s'aiipuv.-iiH  sur  la 
bobine  de  son  rouet,  rompit  la  première  le  slleme 

—  yue  nous  dit-Il  dinc.  te  butor  de  Uaimbault  ?  s'écria  la 
digne  duègne  Avezvnus  eiMendu.  Colombe»  Puis,  comme 
Colombe  ne  répondait  pa*  ijue  demandez-vous  léans.  mon 
Jeune  maître?  coilinna-telle  en  faisant  quelques  pas  vers 
Asranio  Mais.  Dieu  mt  pardonne'  s'écria  telle  toui-.\-coup 
eu  reconnaissant  celui  a  iiui  elle  avait  affaire,  c'est  ce 
gentil   cavalier  qui.   ces   trois  derniers   dimanciies,   ma  si 


pas  vers  Colombe,  mais  en  ce  moment  dame  Perrine  se  re- 
tourna et  appela  le  jeune  homme,  qui  [ut  forcé  de  la  suivre. 
A  peine  eut-il  passé  le  seuil  de  \a  porti'  que  Colombe  aban- 
donna son  aiguille,  laissa  tomber  ses  bras  aux  deux  côtés 
de  sa  chaise  en  leuversa-it  sa  tête  en  arrière,  poossa  un 
long  souf'ir.  dans  lequ.l  se  coral)inail  par  un  de  ces  Inex- 
plicables mystères  du  cceur  le  regret  de  voir  AS'^anlo  s'éloi- 
gner avec  un  certain  bien-Ctre  de  ne  plus  le  sentir  la 

Quant   au  jeune   homn'>».   il   était   franchement    Oc   mau- 
vaise humeur  :  de  mauvaise  humeur  contre  Benvenuio.  qui 


.V\ec    \scanio  j'ai  deux  jm? 


galamment  offert  de  l'eau  bénite  ^  la  porte  de  ré.glise  !  Que 
Vous  plaitil.    mon    bel   ami  ? 

—  Je  voudrais  vi  u.s  parler,  balbutia  Ascanio. 

—  A  moi  seule';  demanda  en  minaudant  dame  Perrine. 

—  .\  vous...  seule... 

Et  Ascanio,  en  répondant  ainsi,  se  disait  à  lui-même  qu'il 
était  affreusement  niais. 

—  Alors,  venez  par  Ici.  jeune  homme  ;  venez,  dit  dame 
Perrine  eu  ouvrant  une  porte  latérale  et  en  faisant  signe  â 
Ascanio  de  la  suivre. 

Ascanio  la  suivit,  mais  en  la  suivant,  il  Jeta  sur  Colombe 
un  de  ces  longs  regards  dans  lesquels  les  amoureux  savent 
mettre  tant  de  choses,  et  qui.  si  prolixes  et  si  inintelligi- 
bles qu'Us  soient  -pour  les  indifféreus,  finissent  toujours 
par  être  compris  par  la  personne  à  qui  ils  sont  adressés. 
Sans  doute  Colombe  ne  perdit  pas  un  mot  de  sa  signillcation. 
car  ses  yeux,  sans  qu'elle  sût  comment,  ayant  rencoutré  ceux 
du  Jeune  homme,  elle  routait  prodigieusement,  et  comme  elle 
se  sentit  rougir,  elle  baissa  les  yeux  sur  sa  tapisserie  et  se 
mit  à  estropier  une  pauvre  fleur  qui  n'en  pouvait  mais. 
Ascanio  vit  cette  rougeur,  et  s'arrélant  tout  à  coup,  U  fit  un 


lui  avait  donné  une  si  singulière  commission  ;  de  mauvaise 
humeur  contre  lui-même,  de  n  avoir  pas  mieux  su  en  pro- 
fiter, et  de  mauvaise  humeur  surtout  contre  dame  Terrine, 
qui  avait  eu  le  tort  de  le  faire  sortir  juste  au  moment  où 
il  lui  semblait  que  les  yeux  de  Colombe  lui  disaient  de 
rester. 

.\ussi  loi'sque  la  duègne  se  trouvant  tête-à-tête  avec  lui 
s'informa  du  but  de  sa  visite,  Ascanio  lui  répondit-il  dune 
façon  fort  délibérée,  déclflé  qu'il  étaii  i  se  venger  sur  elle 
de  sa  propre  maladresse. 

—  Le  but  de  ma  visite,  ma  chère 
prier  de  me  montrer  l'hôtel  de  Isesle. 
l'autre. 

—  Vous  mon'rer  l'hôtel  A".  Nesle  ! 
et  pourquoi  donc  faire  voulez-vous  le  visiier? 

—  Pour  voir  s'il  est  X  notre  convenance,  si  nous  y  se- 
rons bien,  et  si  cela  v.aut  la  peine  que  nous  nous  déran- 
gions pour  venir  l'habiter. 

—  Comment,  pour  venir  1  habiter  !  Vous  l'avez  donc  loué 
à  M.  le  prévôt  •; 

—  Non,  mais  Sa  Majesté  rous  le  donne 


dame,    est    de   vous 
et  cel.i  d'un  bout  à 

i'écria  dame  Perrine  ; 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Sa  Majesté  vous  le  doiitie  !  s'txclama  dame  l'errine 
de  plus  en   iilus  étonnée. 

—  En  tnule  propriété,  répondit  Ascanio 

—  A  vnus? 

—  Non,  pas  toat  à  (ait,  ma  bonne  dame,  mais  à  mon 
maître  * 

—  Et  quel  est  votre  maître,  sana  indtscrétion.  jeune 
rinmme?  quelque  grand  seigneur  étranger  sans  doute? 

—  Mieux  que  cela,  dame  Perrine.  —  un  grand  artiste 
venu  tout  exprés  de  Florence  pour  servir  Sa  Majesté  Très 
Clirétlenne. 

—  Ali  !  ah  !  dit  la  bonne  dame,  qui  ne  comprenait  pas 
très  bien  :  et  que  fait-il  votre  maître "î 

—  Ce  qu'il  fait  ?  il  fait  tout  :  des  bagues  pour  mettre  au 
doigt  des  jeunes  fiiles  :  des  aiguières  pour  placer  sur  la  table 
des  rois  :  des  statues  pour  mt-ttre  dans  les  temples  des  dieux  ; 
puis,  dans  ses  momens  perdus,  il  assiège  ou  défend  les 
villes,  selon  que  c'est  son  caprice  de  faire  tremljler  un  em- 
pereur ou  de  rassurer  un  pape. 

—  Jésus-nieu  !  s'écria  dame  Perrine  ;  et  comment  s'ap- 
pelle votre  maître? 

—  II  s'appelle  Benvenujo  Cellini. 

—  C'est  drûlc.  je  ne  connais  pas  ce  nom-là.  murmura  la 
bonne  dame  :  et  qu'est-il  de  son  état  ? 

—  II  est  orfèvre. 

Dame  Perrine  regarda  Ascanio  avec  de  grands  yeux  éton- 
nés. 

—  Orfèvre:  murmura-t-elle.  orfèvre!  et  vous  croyez  que 
messlre  le  prévôt  cédera  comme  cela  son  palais  â..  un...  or- 
fèvre ! 

—  S'il  ne  le  cède  pas,  nous  le  lui  prendrons. 

—  ne   force? 

—  Très  bien. 

—  Mais  votre  maître  n'c?era  pt^s  tenir  tête  ù  M.  le  prévôt, 
j'espère  : 

—  n  a  tenu  tète  à  trois  diics  et  à  deux  papes. 

—  Jésus-Dieu:  à  deux  papes!  Ce  n'est  pas  un  hérëticiue, 
au  moins? 

—  11  est  catholique  comme  vous  et  moi.  dame  Perrine  ; 
rassurez-vous,  et  Satan  n'est  pas  le  moins  du  monde  notre 
aillé  :  mais  à  défaut  du  diable,  nous  avons  pour  nous  le 
roi. 

—  AU  :  oui,  mais  M.  le  prévôt  a  mieux  que  cel.i  encore, 
lui 

—  Et   qu'a-t-il  donc? 

—  11  a  madame  d'Etnmoes. 

—  Alors,  partie  èyale.  dit  .\sranio 

—  Et  si  messlre  d'Estourville  refuse? 

—  Maître  Benvennto  prendra. 

—  Et  si  messire  Pobert  s'enferme  comme  dans  une  cita- 
delle ? 

—  Maître  Ceilini  en  fera  le  siège. 

—  Mestire  le  prévôt  a  Mngt-quaîre  sergens  d'armes,  son- 

seï-y. 

—  Maître  Heiivenuto  Cellini  a  dix  .apprentis  :  partie  égale 
toujours,  comme  vous  voyez,  dame  Perrine. 

—  Mais.  rer.sonnellement.  messire  d'Estourville  est  un 
rude  joOteur  ;  au  tournoi  qui  a  eu  lieu  lors  du  mariage  de 
François  I",  II  a  été  un  des  tenans,  et  tous  ceux  qui 
ont  osé  se  mesurer  contre  lui  ont  été  portés  à  terre. 

—  Eh  bien  !  dame  Perrîjte,  c'est  justement  l'homme  que 
cherchait  Benvenuto.  leqii?l  n'a  j.aniais  trouvé  son  n'aitre  en 
fait  d'armes,  et  qui,  comme  messire  d'Estotirville.  a  porté 
tous  .ses  adversaires  k  terre,  avec  cette' différence  cepen- 
dant que  quinze  jours  après  ceux  qu'avait  combattus  votre 
prévôt  étaient  remis  sur  leurs  jf-.mhes.  gais  et  lien  por- 
tnns.  tandis  que  ceux  viul  ont  eu  affaire  à  mon  maître  ne 
s'en  sont  jamais  relevés,  et  trois  jotirs  ajirès  étaient  coucliés, 
morts  et  enterrés 

—  Tout  cela  flnir.i  mal  :  tout  cela  finira  mal  :  murmura 
dame  Perrine.  On  dit  ou  11  se  passe  de  terribles  choses, 
jeune  homme,  dans  les  villes  prises  d'assaut. 

—  Rassurez-vous,  dame  Perrine.  répondit  Ascanio  en  riant, 
vous  aurez  aff.alre  .'i  des  v:iinqueurs  démens. 

—  Ce  que  j'en  dis.  mo.i  cher  enfant,  répondit  dame  Per- 
rine, qui  n'était  pas  f.lchée  peut-être  de  se  ménager  un 
appui  parmi  les  assiégeans.  c'est  que  j'ai  pour  qu'il  n'y  ait 
du  sang  répandu  :  car.  quant  à  votre  voisinage,  vous  com- 
[irenez  bien  qu'il  ne  peut  nous  être  que  très  agrr-able.  at- 
tendu que  la  .société  manque  un  i^eu  dans  ce  maudit  désert 
où  messire  d'Estourville  nous  a  consignées  sa  fille  et  moi. 
comme  deux  paiivres  rellRieuses,  quoique  ni  elle  ni  mol 
n'ayons  prononcé  de  voeux.  Dieu  merci  !  Or,  11  n'est  pas 
hou  que  I  homme  soit  seul,  dit  l'Ecriture,  et  q.uaiid  l'Ecri- 
ture dit  riinmme.  elle  sous-entend  la  femme;  n'est-ce  pas 
votre   avis,    jenne   homme? 

—  Cela   va   sans  dire. 

—  Et  nous  sommes  bien  seules  et  par  con.séqucnt  bien 
tristes  dans  cet  irrimense  séjour 

—  Mais  n'y  recevez-vous  donc  aucune  visite?  demanda 
Ascanio 


—  Jésus-Dieu  !  pires  que  des  rel'gieuses,  comme  je  vous 
le  disais.  Les  religieuses,  au  moins,  ont  des  parens,  elles 
ont  des  amis  qui  viennent  les  voir  à  la  grille.  Elles  ont  le 
réfectoire,  où  elles  se  réunissent,  où  elles  parlent,  où  elles 
causent.  Ce  n'est  ijas  bien  récréatif,  je  le  sais  ;  mais  encore, 
c'est  quelque  chose.  Xous.  nous  n'avons  que  messire  le 
prévôt,  qui  vient  de  temps  en  temps  pour  morigéner  sa 
Mie  de  ce  qu'elle  devient  trop  belle,  je  crois  ;  car  c'est 
son  seul  crime,  pauvi'e  enfant  !  et  pour  me  gronder,  moi, 
de  ce  que  je  ne  la  surveille  pas  encc-re  as.sez  sévèrement. 
Dieu  merci  !  quand  elle  iic  voit  âme  qui  vive  au  mon.le, 
et  quand,  à  part  les  paroles  qu'elle  m'adresse,  elle  n'ouvre 
la  bouche  que  pour  faire  ses  prières  au  bon  Dieu,  .\ussi, 
je  vous  en  prie,  jeune  homme,  ne  dites  à  per.sonne  que 
vous  avez  été  reçu  ici,  que  vous  avez  visité  le  Grand-Xesle 
avec  moi,  et  qu'après  avoir  visité  le  Grand-Nesle,  vous  êtes 
venu  causer  un  instant  avec  nous  au  Petit. 

—  Comment,  s'écria  Ascanio,  après  avoir  visité  le  Grand- 
Nesle,  je  vais  donc  revenir  avec  vous  au  Petit?  Je  vais 
donc...  Ascanio  s  arrêta,  voyant  que  sa  joie  allait  trop 
loin. 

—  Je  ne  crois  pas  qu'il  .serait  poli,  jeune  homme,  après 
vous  être  présenté  ainsi  devant  mademoiselle  Colombe, 
qui,  à  tout  prendre,  en  l'absence  de  si.m  père,  est  la  mat- 
tresse  de  la  maison,  et  avoir  demandé  à  me  parler  à  mol 
seule,  je  ne  crois  pas  qu'il  serait  poli,  di.s-je.  de  quitter  le 
sé,jour  de  Nesle  sans  lui  dire  un  petit  mot  d'adieu.  .\près 
cela,  si  la  chose  ne  votis  agrée  pas.  vous  êtes  libre,  comme 
vous  le  comprenez  bien,  de  sortir  directement  par  le  Grand- 
Nesle.  qui  a  sa  sortie. 

—  Non  pas,  non  pas!  s  écria  .ascanio.  Peste:  dame  Per- 
rine, je  me  vante  d  être  au«si  bien  élevé  que  qui  que  ce 
soit  au  monde,  et  de  savoir  me  conduire  courtoisement  A 
l'égard  des  dames.  Seulement,  dame  Perrine.  visitons  le 
sé.iour  en  question  sans  perdre  un  seul  instant,  car  je  suis 
on  ne  peut  plus  pressé. 

Et  en  effet,  maintenant  qu'Ascanio  savait  qu'il  devait  re- 
venir par  le  Petit-Nesle,  il  avait  toute  hâte  d'en  finir  avec 
le  Grand.  Or.  comme  de  son  côté  dame  Perrine  avait  tou- 
jours une  sourde  crainte  d'être  surprise  par  le  prévôt  au 
moment  où  elle  y  pensait  le  moins,  elle  ne  voulut  point 
mettre  Ascanio  en  retard,  et  détachant  un  trousseau  de 
clefs  pendu  derrière  une  porte,  elle  marcha  devant  lui. 

Jetons  donc  avec  .\scanio  un  regard  sur  l'hôtel  de  Nesie, 
où  vont  se  passer  désormais  les  principales  scènes  de  1  his- 
toire que  nous  racontons. 

L'hôtel,  ou  plutôt  le  séjour  de  Nesle,  comme  on  l'appe- 
lait plus  communément  alors,  occupait  sur  la  rive  gauche 
de  la  Seine,  ainsi  que  .nos  lecteurs  le  savent  déjà,  l'empla- 
cement oil  Releva  ensuite  l'hôtel  de  Nevers.  et  où  l'on  a 
bâti  depuis  la  Monnaie  et  l'Institut.  Il  terminait  Paris  au 
sud-ouest,  car  au  delà  de  ses  murailles  on  ne  voyait  plus 
que  le  fos,sê  de  la  ville  et  les  verdoyantes  pelou.ses  du  Pré- 
aux-Clercs. C'était  .-Vmaury,  .seigneur  de  Nesle  en  Picardie, 
qui  l'avait  fait  construire  vers  la  fin  du  huitième  siècle. 
Philippe-le-Bt'I  le  lui  acliet.i  en  13ns.  et  en  fit  dès  lors  son 
château  royal.  En  15'20,  la  tour  de  Nesle.  de  sanglante  et 
luxurieuse  mémoire,  en  avait  été  séparée  pour  former  le 
quai,  le  pont  sur  le  fossé  et  la  porte  de  Nesle.  de  sorte  que 
la  sombre  tour  était  restée  sur  la  rive  du  lleuve  Isolée  et 
morne  comme  une  pécheresse  qui  fait  pénitence. 

Mais  le  séjour  de  Nesle  était  heureusement  a.ssez  vaste 
pour  que  cette  suppression  n'y  parût  pas.  L'hôtel  était 
grand  comme  un  village:  tine  haute  muraille,  percée  d'tin 
large  porche  ogive  et  d'une  petite  porte  de  .service,  le  dé- 
fendait du  côté  du  quai.  On  entrait  d'abord  dans  une  vaste 
cour  tout  entourée  de  murs:  cette  seconde  muraille  qua- 
drangulalre  avait  une  porte  à  gauche  et  une  porte  au  tond. 
Si  l'on  entrait,  comme  A.scanio  venait  de  le  faire,  par  la 
porte  à  gauche,  on  trouvait  un  charmant  petit  édifice  dans 
le  style  gothique  du  quatorzième  siècle  :  c'était  le  Petit- 
Nesle.  qui  avait  au  midi  son  jardin  séparé.  Si  l'on  passait 
au  contraire  par  la  porte  du  fond,  on  voyait  ;\  main  droite 
le  Grand-Nesle  tout  de  pierres  et  flanqué  de  deux  tourelles, 
avec  ses  toits  aigus  bordés  de  balustrades,  sa  façade  an- 
guleuse, ses  hautes  fenêtres,  ses  vitres  coloriées  et  ses  vingt 
girouettes  criant  au  vent  :  il  y  avait  là  de  quoi  loger  trois 
banquiers  d'anjonrd'lnii. 

Puis,  si  v<jus  alliez  toujours  en  avant,  votis  vous  perdiez 
dans  toutes  .sortes  de  jardins,  et  vous  trouviez  dans  les 
jardins  un  jeu  de  paume,  un  jeu  de  bague,  une  fonderie.  . 
un  arsenal  ;  après  quoi  venaient  les  basses-cours,  les  ber- 
geries, les  étables  et  les  écuries  :  II  y  avait  là  d^quol  loger 
trois  fermiers  de  nos  jours. 

Le  tout,  il  faut  le  dire,  était  fort  négligé,  et  partant  en 
très  mauvais  état.  Raimbanlt  et  ses  deux  aides  .sufflsai:t  il 
peine  pour  entretenir  le  jardin  du  Petit-Nesle.  oit  Colombe 
cultivait  des  fleurs,  et  où  dame  Perrine  plantait  des  clmux. 
Mais  le  tout  était  vaste,  bien  écl.iiré.  solidement  bâti,  et 
;ivec  quelque  peu  de  soin  et  de  dépense,  on  en  pouvait 
faire  le  plus  magnifique  atelier  qui  fût  au  monde. 


ASCANIO 


23 


Puis  la  chose  eùt-elle  êié  infiuiment  moins  lonvenable. 
<]u'A!-canio  n'eu  eût  pas  moins  été  ravi,  le  iminipal  pour 
lui  étant  surtout  de  se  rapprocher  de  Colombe 

Au  reste,  la  visite  fut  cotu'ie  :  en  un  tour  de  main,  l'agile 
jeune  homme  eut  tout  vu.  tout  parcouru,  tout  apprial6. 
Ce  (jue  voyant  dame  Perrine.  qui  avait  l'ssaye  vainement 
de  le  suivre,  elle  lui  avait  donné  tout  bonuenieut  le  trotis- 
seau  de  clefs,  cjuâ  la  tin  de  son  investigation  il  lui  rendic 
fidèlement. 

—  E!  maintenant,  dame  Perrine,  dit  Ascanio,  -me  voici  à 
vos  ordres.  •» 

—  Eh  bien  l  rentrons  donc  un  instant  au  Petlt-Xesle, 
jeune  homme,  puisque  vous  pensez  comme  moi  que  la  chose 
est  convenable. 

—  Comment  donc  !  ce  serait  de  la  plus  grande  impolitesse 
que  d'agir  autrement. 

—  Mais,  motus  avec  Colombe  sur  le  sujet  de  votre  visite. 

—  Oh  !  mon  Dieu  :  de  quoi  vals-je  lui  parler  alors  !  s'écria 
Ascanio. 

—  Vous  voilà  bien  embarrassé,  beau  jouvenceau  !  ne 
tn'avez-vovis   pas  dit  que  votis  étiez  orfèvre? 

—  Sans  doute. 

—  Eh  bien  :  parlez-lui  bijoux  ;  c'est  une  conversation  qui 
réjouit  toujours  le  cœur  de  la  plus  sage.  On  est  fille  d'Eve 
ou  on  ne  1  est  pas,  et  si  l'on  est  fille  d'Eve,  on  aime  ce  qui 
brille.  D'ailleurs,  elle  a  si  peu  de  difliactinii  dans  sa  re- 
traite, pauvre  enfant  !  que  c'est  «une  bénédiction  de  la 
récréer  quelque  peu.  Il  est  vrai  que  la  récréation  qui  con- 
viendrait à  son  Age  serait  un  bon  mariage.  Aussi,  maître 
Robert  ne  vient  pas  une  seule  fois  au  logis  que  Je  ne  lui 
glisse  dans  le  tuyau  de  l'oreille  :  —  Mariez-la  donc,  cette 
pauvre  petite,  mariez-la  donc. 

Et  sans  s'apercevoir  de  ce  que  l'aveu  de  cette  familiarité 
l'cuvait  laisser  planer  de  conjectures  sur  sa  position  chez 
mcssire  le  prévôt,  dame  Perrine  reprit  le  chemin  du  Petit- 
N'esle  et  rentra  suivie  d'Ascanio  dans  la  salle  oii  elle  avait 
laissé  Colombe. 

Colombe  était  encore  pensive  et  rêveuse,  et  dans  la  même 
attitude  où  nous  l'avons  laissée.  Seulement,  vingt  fois  peut- 
être  sa  tète  s'était  relevée  et  son  regard  s'était  fixé  sur 
la  porte  par  laquelle  était  sorti  le  beau  jeune  homme,  de 
soirte  que  quelqu'un  qui  eût  suivi  ces  regards  répétés  aurait 
pu  croire  qu'elle  l'attendait.  Cependant,  à  peine  vit-elle  la 
porte  tourner  sur  ses  gonds,  que  Colombe  se  remit  au  tra- 
vail avec  tant  d'empressement,  que  ni  dame  Perrine  ni  .-Vs- 
canio  ne  purent  se  douter  que  son  travail  eût  été  interrompu. 

Comment  avait-elle  deviné  que  le  jeune  homme  suivait 
la  duègne,  c'est  ce  que  le  magnétisme  aurait  pu  seul  ex- 
pliquer si  le  magnétisme  eût  été  inventé  ;i  celte  époque. 

—  Je  vous  ramène  notre  donneur  d  eau  bénite,  ma  chère 
Colombe,  car  c'est  lui  en  personne,  et  je  l'avais  bien  re- 
connu. J'allais  le  reconduire  par  la  porte  du  Grand-Xesle. 
lorsqu'il  m'a  fait  observer  qu  il  n'avait  pas  pris  congé 
•de  vous.  La  chose  était  vraie,  car  vous  ne  vous  êtes  pas  dit 
un  seul  pauvre  petit  mot  tout  à  l'heure.  Vous  n'êtes  pour- 
tant muets  ni  l'un  ni  l'autre.   Dieu  merci  ! 

—  Dame   Perrine...   interrompit  Colombe  toute  troublée. 

—  Eh  bien!  quoi?  11  ne  faut  pas  rougir  comme  cela. 
Monsieur  Ascanio  est  un  honnête  jeune  homme  comme 
vous  Êtes  une  sage  demoiselle.  D'ailleurs  c'est,  â  ce  qu'il 
paraît,  un  bon  artiste  en  bijoux,  plen-es  précieuses  et  affl- 
quets  qui  sont  ordinairement  du  goût  des  jolies  filles.  11 
viendra  vous  en  montrer,  mon  enfant,  si  cela  vous  plaît. 

—  Je  n'ai  besoin  de  rien,  murmura  Colombe. 

—  A  cette  heure  c'est  possible  :  mais  il  faut  espérer  que 
vous  ne  mourrez  pas  en  recluse  dans  cette  maudite  re- 
traite. Nous  avons  seize  ans  Colombe,  et  le  jour  viendra 
où  vous  serez  une  belle  fiancée  a  laquelle  on  donnera  toutes 
sortes  de  bijoux:  puis  une  grande  dame  a  laquelle  il  faudi'a 
toutes  sortes  de  parures.  Eh  bien  !  autant  donner  la  préfé- 
rence â  celles  de  ce  jeune  homme  qu'à  celles  de  quelque 
autre  artiste  qui  ne  le  vaudra  sûrement  pas. 

Colombe  était  au  supplice,  .ascanio.  que  les  prévisions 
de  dame  Perrine  ne  réjouissaient  que  médiocrement,  s'en 
aperçut  et  vint  au  secours  de  la  pauvre  enfant,  pour  la- 
quelle une  conversation  directe  était  mille  fois  moins  em- 
barrassante que  ce  monologue  par  interprète. 

—  Oh  !  mademoiselle,  dit-il,  ne  me  refusez  point  celte 
grâce  de  vous  apporter  quelques-uns  de  mes  ouvrages  ;  il 
me  semble  maintenant  que  c'est  pour  vous  que  je  h's  ai 
faits,  et  qu'en  les  faisant  je  songeais  à  vous.  —  Oh  :  oui. 
croyez-le  bien,  car  nous  autres  artistes  en  bijoux,  nous 
mêlons  parfois  à  l'or,  à  l'argent,  aux  plçrres  précieuses, 
nos  propres  pensées.  Dans  ces  diadèmes  qui  couronnent 
vos  têtes,  dans  ces  bracelets  qui  étreignrnt  vos  bras,  dans 
ces  colliers  qui  caressent  vos  épaules,  dans  ces  fleurs,  da;is 
ces  oiseaux,  dans  ces  anges,  dans  ces  chimères,  que  nous 
faisons  balbutier  à  vos  oreilles,  nous  mettons  parfois  de  res- 
pectueuses adorations. 

Et  il  faut  bien  le  dire,  en  notre  qualité  dhlstorlen,  a  ces 
douces  oaroles  le  cœur  de  Colombe  se  dilatait,  car  Ascanio, 
si  longtemps  muet,  parlait  enfin  et  parlait  comme  elle  rê- 


vait qu'il  devait  parler,  car,  sans  lever  les  yeux,  la  jeune 
lille  sentait  le  rayon  ardent  de  ses  yeux  fixé  sur  elle,  et  il 
n'y  avait  pas  jusqu'à  l'accent  étranger  de  cette  voix  qui  ne 
prêtât  un  charme  singulier  à  ces  paroles  nouvelles  et  In- 
connues pour  Colombe,  un  accent  profond  et  Irrésistible 
à  cette'  langue  facile  et  harmouleuso  de  l'amour  que  les 
jeunes  filles  comprenneni  avant  de  la  parler. 

—  Je  sais  bien,  continuait  .\scanio.  les  regards  toujours 
fixés  sur  Colombe,  Je  sais  bien  que  nous  n'ajoutuns  rien  i 
votre  beauté.  <Jn  ne  rend  pas  Dieu  plus  riche  parce  qu'on 
pare  son  autel.  Mais  au  moins  nous  entourons  votn-  grâce 
de  tout  ce  qui  est  suave  et  beau  comme  elle,  et  lorsque, 
pauvres  et  humbles  ouvriers  d'enchantemeiis  et  d'éclat, 
nous  vous  voyons  du  tond  de  notre  ombre  passer  dans 
votre  lumière,  nous  nous  consolons  d'être  si  fort  au-des- 
sous de  vous  en  pensant  que  notre  .art  vou/ élève  encore. 

—  Oh  !  monsieur,  répondit  Colombe  toute  troublée,  vos 
belles  choses  me  seront  probablement  toujours  étrangères, 
ou  du  moins  inutiles  ;  je  vis  dans  l'isolement-  et  l'obscurité, 
et  loin  que  cet  isolement  et  cette  obscurité  me  pèsent, 
j'avoue  que  je  les  aime,  j'avoue  que  je  voudrais  y  demeu- 
rer toujours,  et  cependant  j'avoue  encore  que  je  voudrais 
bien  voir  vos  parures,  non  pas  pour  moi.  mais  pour  elles  ; 
non  pas  pour  les  mettre,  mais  pour  les  admirer. 

Et  tremblante  d'en  avoir  déjà  trop  dit  et  peut-être  d'en 
dire  plus  encore.  Colombe,  en  achevant  ces  mots,  salua  et 
sortit  avec  une  telle  rapidité,  qu'aiLx  yeux  d'un  homme  plus 
savant  en  pareille  matière,  cette  sortie  eût  pu  tout  bonne- 
ment passer  pour  une  fuite. 

—  Eh  bien  !  à  la  bonne  heure  !  dit  dame  Perrine,  la  voilà 
qui  se  réconcilie  un  peu  avec  la  coquetterie.  Il  est  vrai  de 
dire  que  vous  parlez  comme  un  livre,  jeune  homme.  Oui, 
vraiment,  il  faut  croire  que  dans  votre  pays  on  a  des  se- 
crets pour  charmer  les  gens  ;  la  preuve,  c'est  que  vous 
m'avez  mi.se  dans  vos  intérêts  tout  de  suite,  moi  qui  vous 
parle,  et  d'honneur  i  je  souhaite  que  messire  le  prévôt  ne 
vous  fasse  pas  un  trop  mauvais  parti,  .allons,  au  revoir, 
jeune  homme,  et  dites  â  votre  maître  de  prendre  garde  à 
lui.  Prévenez-le  que  messire  d'Estourville  est  dur  en  diable 
et  fort  puissant  en  cour,  .^insi  donc,  si  votre  maître  vou- 
lait m'en  croire,  il  renoncerait  à  se  loger  au  Grand-Xesle, 
et  surtout  â  le  prendre  de  force.  Quant  à  vous,  nous  vous 
reverrons  n'est-ce  pas?  Mais  stu'tout  ne  croyez  pas.  Co- 
lombe: elle  est  du  seul  bien  de  défunte  sa  mère  plus  riche 
qu  il  ne  faut  pour  se  passer  des  fantaisies  vingt  fois  plu,s 
conteuses  que  celles  que  vous  lui  offrez.  Puis,  écoutez-moi, 
apportez  aussi  quelques  objets  plus  simples  :  elle  pensera 
peut-être  à  me  faire  un  petit  présent.  On  n'est  pas  encore. 
Dieu  merci  !  d'âge  à  se  refuser  toute  coquetterie.  Vous  en- 
tendez, n'est-ce  pas? 

Et  jugeant  qu'il  était  nécessaire,  pour  être  mieux  com- 
,  prise,  d'ajouter  le  geste  aux  paroles,  dame  Perrine  appuya 
sa  main  sur  le  bras  du  jeune  homme,  .\scanio  tressaillit 
comme  un  homme  qu'on  réveille  en  sursaut.  En  effet,  il 
lui  semblait  que  tout  cela  était  un  rêve.  Il  ne  compren.att 
pas  qu'il  fut  chez  Colombe,  et  il  doutait  que  cette  blanche 
apparition,  dont  la  voix  mélodieuse  murmurait  encore  .i 
son  oreille,  dont  la  forme  légère  venait  de  glisser  devant 
ses  yeux,  fût  bien  réellement  celle-là  pour  un  regard  de  la- 
quelle, la  veille  et  le  matin  encore,  il  eût  donné  sa  vie. 

Aussi,  plein  de  son  bonheur  présent  et  de  son  espoir  à 
venir,  promit-il  â  dame  Perrine  tout  ce  qu'elle  voulut, 
sans  même  écouter  ce  qu'elle  lui  demandait,  Que  lui  im- 
portait :  N'était-il  pas  prêt  a  donner  tout  ce  qu'il  possédait 
pour  revoir  Colombe  ? 

Puis,  songeant  lui-même  qu'une  plus  longue  visite  se- 
rait Inconvenable,  il  prit  congé  de  dame  Perrine  en  lui 
promettant  de  revenir  le  lendemain. 

En  sortant  du  Petit-Nesie,  .ascanio  se  trouva  presque 
nez  â  nez  avec  deux  hommes  qui  allaient  y  entrer  A  la 
manière  dont  l'un  de  ces  deux  hommes  le  regarda,  encore 
plus  qu'à  son  costume,  il  reconnut  que  ce  devait  être  la 
prévôt. 

Bientôt  ses  soupçons  furent  changés  en  certitude  lors- 
qu'il vit  ces  deux  hommes  fraprier  à  la  même  porte  par 
laquelle  il  venait  de  sortir,  il  eut  alors  le  regret  de  n'être 
point  parti  plus  tôt,  car  qui  pouvait  dire  si  sou  imprudence 
n'allait  pas  retomber  sur  Colombe. 

Pour  ôter  tout  carj^ctère  d'importance  à  sa  visite,  en  sup- 
posant que  le  prévôt  y  eût  tait  attention.  Ascanio  s'éloi- 
gna sans  même  retourner  la  tête  vers  ce  petit  coin  du 
monde  qui  était  le  seul  dont  en  ce  moment  il  eut  voulu  être 
le  roi. 

En  rentrant  à  l'atelier,  11  trouva  Benvenulo  fort  préoccupe. 
—  Cet  homme  qui  les  avait  arrêtés  dans  la  rue  était  le 
Primatice,  et  il  accourait  en  bon  confrère  prévenir  Cel- 
llnl  que.  pendant  cette  visite,  qu'ét.'iit  venue  lui  faire  le  m.i- 
tln  François  1  '.  l'imprudent  artiste  avait  trouvé  moyen  de 
se  faire  de  madame  la  duchesse  d'Elampes  une  ennemia 
mortelle. 


ALEX.\NDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


VII 

UN  FIANCÉ  ET   UN  AMI 


Un  des  deux  hommes  qui  entraient  à  l'hôtel  de  Nesle 
comme  Ascanio  en  sortait  était  bien  effectivement  messire 
Robert  d'Estourville.  prévôt  de  Paris.  Quant  â  l'autre,  nous 
allons  dans  un  instant  savoir  qui  il  était. 

Aussi,  cinq  minutes  ai)rès  le  départ  d'Asranio,  et  comme 
Colombe,  restée  debout  et  l'oreille  attentive  dans  sa  cham- 
bre où  elle  s'était  réfugiée,  était  encore  toute  songeuse, 
dame  Perrine  Aitra  précipitamment  annonçant  à  la  jeune 
flUe  que  son  père  était  l'altendani  dans  la  cliambre  â  côté. 

—  Mon  père  :  s'écria  Colombe  effrayée.  Puis  elle  a.jouta 
tout  bas:  —  Mon  Dieu!  mon  Dieu:  laurait-il  rencontré? 

—  Oui,  votre  père,  ma  chère  enfant,  reprit  dame  Per- 
rine, répondant  à  la  seule  partie  de  la  phrase  qu'elle  eût 
entendue,  et  avec  lui  un  autre  vieux  seigneur  que  je  ue 
connais  pas. 

—  Un  autre  vieux  seigneur  :  dit  Colombe  frissonnant 
d'instinct.  Mon  Dieu  '  dame  Perrine.  qu'est-ce  que  cela  si- 
gnifio'?  C'est  la  première  fois  depuis  deux  ou  trois  ans  peut- 
être  que  mon  père  ne  vient  pas  seul. 

Cependant,  comme  malgré  la  ci'ainte  de  la  jeune  fille  il 
lui  fallait  obéir,  attendu  qu'elle  connaissait  le  caractère  im- 
patient de  son  père,  elle  rappela  tout  sou  courage  et  rentra 
dans  la  chambre  qu'elle  venait  de  quitter,  le  sourire  sur  les 
lèvres  :  car.  malgré  cette  crainte  qu'elle  éprouvait  pour  la 
première  fois  et  dont  elle  ne  se  rendait  pas  compte,  elle 
aimait  messire  d'Estourville  d'un  amour  véritablement  fi- 
lial, et,  malgré  le  peu  d'expansivité  du  prévôt  vis-â-vis 
d'elle,  les  jours  où  il  visitait  l'Iiôtel  de  Nesle  étaient,  parmi 
ces  jours  tristes  et  uniformes,  marqués  comme  des  jours  de 
fête. 

Colombe  s'avançait,  tendant  les  bras,  entrouvrant  la 
bouche,  mais  le  prévôt  ne  lui  donna  le  temps  ni  de  l'em- 
brasser, ni  de  parler.  Seulement,  la  prenant  par  la  main 
et  ramenant  devant  l'étranger,  qui  se  tenait  appuyé  contre 
la  grande  cheminée  remplie  de  (leurs  : 

—  Cher  ami,  lui  dit-il.  je  te  présente  ma  fille.  Puis,  adres- 
sant la  parole  â  sa  fille  :  —  Colombe,  ajouta-t-il,  voilà  le 
cbmte  d'Orbec,  trésorier  du  roi,  et  votre  futur  époux. 

Colombe  jeta  un  faible  cri,  qu'étouffa  aussitôt  le  senti- 
ment des  convenances  ;  mais,  sentant  ses  genoux  faiblir, 
elle  s'appuya  au  dossier  d'uue  chaise. 

Eu  effet,  pour  comprendre,  surtout  dans  la  disposition 
d'esprit  où  se  trouvait  Colombe,  tout  ce  qu'avait  de  terrible 
cette  présentation  inattendue,  il  faudrait  savoir  ce  qu'était 
le  comte  d'Orbec. 

Certes,  messire  Robert  d'Estourville.  le  père  de  Colombe, 
n'était  pas  beau;  il  y  avait  dans  ses  épais  sourcils,  qu'il 
fronçait  au  moindre  obstacle  physi(|ue  ou  moral  qu'il  ren- 
contrait, un  air  de  dureté,  et  dans  toute  sa  personne  tra- 
pue quelque  chose  de  lourd  et  de  gauche  qui  prévenait 
médiocrement  en  sa  faveur  ;  mais  auprès  du  comte  d'Or- 
bec. il  semblait  saint  Michel  .Archange  près  du  dragon.  Du 
moins  la  tète  carrée,  les  traits  fortement  accentués  du  pré- 
vôt, annonçaient  la  résolution  et  la  force,  tandis  que  ses  pe- 
tits yeux  de  lynx,  gris  et  vifs,  indiquaient  l'intelligence  ; 
mais  le  comte  d'Orbec,  grêle,  sec  et  maigre,  avec  ses  longs 
bras  d'araignée,  sa  petite  voix  de  moustique  et  '^a  lenteur 
de  limaçon,  était  non  seulement  laid,  mais  hideux  :  une 
laideur  ft'la  lois  bête  et  méchante.  Sa  tète,  qu'il  tenait 
courbée  et  penchée  sur  l'épaule,  avait  un  sourire  vil  et  un 
regard  traître. 

Aussi  h  l'aspect  de  cette  affreuse  créature  qu'on  lui  pré- 
sentait pour  époux,  quand  son  cœur,  sa  pensée  et  ses  yeux 
étaient  pleins  encore  du  beau  jeune  homme  qui  sortait  de 
cette  même  chambre.  Colombe,  comme  nous  l'avons  dit. 
n'avait  pu  que  réprimer  son  premier  cri,  mais  sa  force 
s'était  arrêtée  là.  et  elle  était  demeurée  pâle  et  glacée,  re- 
gardant seulement  son  père  avec  épouvante. 

—  Je  te  demande  pardon,  clier  ami.  continua  le  prévôt. 
de  l'embarras  de  Colombe;  d'al>ord  c'est  une  petite  sauvage 
qui  n'est  pas  sortie  d'ici  depuis  deux  ans,  l'air  du  temps 
n'étant  pas  très  bon,  comme  tu  le  sais,  pour  les  jolies  fil- 
les ;  puis,  à  vrai  dire,  j'ai  eu  le  tort  de  ne  point  la  préve- 
nir de  nos  projets,  ce  qui  d'ailleurs  était  inutile,  vu  que 
les  cho'^es  que  j'ai  arrêtées  n'ont  besoin,  pour  être  mises  .1 
exécutiou.  de  l'approbation  de  personne;  enfin,  elle  ne  sait 
pas  qui  tu  es,  et  qu'avec  Ion  nom.  tes  grandes  richesses 
et  la  faveur  de  madame  d'Etampes,  tu  es  en  position  d'ar- 
river à  tout,  mais  en  y  réfléchissant,  elle  appréciera  l'iion- 
neur  que  tu  nous  fais  en  consentant  à  allier  ta  vieille  illus- 
tration à  notre  jeune  noblesse;  ele  apprendra  qu'amis 
depuis  quarante  ans... 

—  Assez,    mon    cher,    assez,    de    grâce  !    interrompit    le 


comte  :  puis  s'adressant  à  Colombe  avec  cette  assurance 
familière  et  insolente  qui  contrcistait  si  bien  avec  la  timi- 
dité du  pauvre  .\scanio  :  —  Allons,  allons,  remettez-vous, 
mon  enfant,  lui  dit-il,  et  rappelez  sur  vos  joues  ces  jolies 
couleurs  qui  vous  vont  si  bien.  Eh  mon  Dieu:  je  sais  ce  que 
c'est  qu'une  jeune  fille,  allez,  et  même  qu'une  jeune  femme, 
car  j'ai  déjà  été  marié  deux  fois,  ma  petite.  Voyons,  il  ue 
faut  pas  vous  troubler  comme  cela  ;  je  ne  vous  fais  pas  peur. 
j'espère,  hein?  ajouta  fatuitement  le  comte  en  se  redressant 
et  en  passant  ses  mains  sur  ses  maigres  moustaches  et  sur  sa 
mesquine  royale  ;  aussi  votre  père  a  eu  tort  de  me  donner 
si  brusquement  ce  titre  de  mari  qui  émeut  toujours  un  peu 
un  jeune  cœur  lorsqu'il  l'entend  pour  la  première  fois  ;  mais 
vous  vous  y  ferez,  ma  petite,  et  vous  finirez  par  le  prononcer 
vous-mîme  avec  cette  jolie  bouche  que  voilà.  Eh  bien  1  eh 
bien  !  vous  pâlissez  encore...  Dieu  me  pardonne  :  je  crois 
qu'elle  va  s'évanouir. 

Et  d'Orbec  étendit  les  bras  pour  soutenir  Colombe,  mais 
celle-ci  se  redressa  en  faisant  un  pas  en  arrière,  comme  si 
elle  eût  craint  son  toucher  à  l'égal  de  celui  d'un  serpent, 
ei  retrouvant  la  force  de  prononcer  quelques  mots  ; 

—  Pardon,  monsieur,  pardon,  mon  père,  dit-elle  en  bal- 
butiant ;  pardon,  ce  n'est  rien;  mais  je  croyais,  j'espérais  . 

—  Et  qu'avez-vous  cru,  qu'avez-vous  espéré?  Voyons,  di- 
tes vite,  répondit  le  prévôt  en  fixant  sur  sa  fille  ses  petits 
yeux  vifs  et  irrités. 

—  Que  vous  me  permettriez  de  rester  toujours  auprès  de 
vous,  mon  père,  reprit  Colombe.  Depuis  la  mort  de  ma 
pauvre  mère,  vous  n'avez  plus  que  mon  affection,  que  mes 
soins,  et  j'avais  pensé... 

—  Taisez-vrtus.  Colombe,  répondit  impérativement  le  pré- 
vôt. .)e  ue  suis  pas  encore  assez  vieux  pour  avoir  besoiu 
d'une  garde  ;  et  vous,  vous  êtes  d'âge  à  vous  établir. 

—  Eh  bon  Dieu  ;  dit  d'Orbec  se  mêlant  de  nouveau  à  la 
conversation,  acceptez-moi  sans  tant  de  façons,  ma  mie. 
.\vec  moi.  vous  serez  aussi  heureuse  qu'on  peut  l'être,  et  plus 
d'un,  ma  fois,  vous  enviera,  je  vous  jure.  Je  suis  riche,  moi-t- 
Dieu  :  et  je  prétends  que  vous  me  fassiez  honneur  .  vous 
irez  à  la  cour,  et  vous  irez  avec  des  bijoux  à  rendre  envieuse. 
je  ue  dirai  pas  la  reine,  mais  madame  d'Etampes  elle-même. 

Je  ne  sais  quelles  pensées  se  réveillèrent  à  ces  derniers 
mot»  dans  le  cœur  de  Colombe,  mais  la  rougeur  reparut 
sur  ses  joues,  et  elle  trouva  moyen  de  répondre  au  comte, 
malgré  le  regard  sévère  dont  le  prévôt  la  menaçait. 

—  Je  demanderai  du  moins  à  mon  père,  monseigneur,  le 
temps  de  réfiéeliir  à  votre  proposition. 

—  Qu'est-ce  que  cela?  s'écria  messire  d'Estourville  avec 
violence.  Pas  une  lieure,  pas  une  minute.  Vous  êtes  de  ce 
moment  la  fiancée  du  comte,  entendez-vous  bien,  et  vous 
seriez  sa  femme  dès  ce  soir  si  dans  une  heure  il  n'était 
forcé  de  partir  pour  sa  comté  de  Normandie,  et  vous  savez 
que  mes  volontés  .sont  des  ordres.  Réfléchir  :  sarpejeu  '. 
D'Orbec,  laissons  cette  mijaurée.  A  compter  de  ce  moment 
elle  est  à  toi,  mon  ami.  et  tu  la  réclameras  quand  tu  vou- 
dras. Sur  ce.  allons  visiter  votre  future  demeure. 

D'Orbec  voulait  demeurer  pour  ajouter  encore  un  mot 
aux  paroles  qu'il  avait  déjà  dites  ;  mais  le  prévôt  passa  son 
bras  sous  le  sien  et  l'entraîna  en  marronnant  ;  il  se  contenta 
donc  de  saluer  Colombe  avec  son  méchant  sourire  et  sor- 
tit avec  messire  Robert. 

Derrière  eux  et  par  la  porte  du  fond,  dame  Perrine  entra, 
elle  avait  entendu  le  prévôt  élevant  la  voix,  et  elle  accou- 
rait, devinant  (lu'il  avait  fait  à  sa  fille  quelques-unes  de 
ses  gronderies  liabituelles.  Elle  arriva  à  temps  pour  rece- 
voir Colombe  dans  ses  bras. 

—  Oh  !  mon  Dieu  :  mon  Dieu  :  s'écria  la  pauvre  enfant  en 
portant  sa  main  sur  ses  yeux  comme  pour  ne  plus  voir  cet 
otiieux  d'Orbec.  tout  absent  qu'il  était.  Oh  !  mon  Dieu  '. 
cela  devait-il  donc  finir  ainsi  ?  Oh  !  mes  rêves  dorés  :  Oh  ! 
mes  espérances  mélancoliques  I  tout  est  donc  perdu,  évanoui, 
et  il  ne  me  reste  plus  qu'à  mourir  : 

Il  ne  faut  pas  demander  si  une  pareille  exclamation,  jointe 
;i  la  faiblesse  et  à  la  pâleur  de  Colombe,  effrayèrent  dame 
Perrine.  et  tout  en  l'effrayant  éveillèrent  sa  curiosité.  Or. 
comme  de  son  côté  Colombe  avait  besoin  de  soulager  son 
eicur.  elle  raconta  à  sa  digue  gouvernante,  en  pleurant  les 
larmes  les  plus  amèi'es  qu'elle  eût  encore  versées,  ce  qui 
venait  de  se  passer  entre  son  pti'e.  le  comte  d'Orbec  et 
elle.  Dame  Perrine  convint  que  le  fiancé  n'était  ni  jeune, 
ni  beau,  mais  comme,  à  soii  avis,  le  pire  malheur  qui  pou- 
v;iil  arriver  à  une  femme  était  de  rester  fille,  elle  soutint  à 
Colombe  que  mieux  valait  à  tout  prendre  avoir  un  mari 
vieux  et  laid,  mais  riche  et  puissant,  que  de  n'en  pas  avoir 
du  tout.  Or,  comme  cette  théorie  révoltait  le  cœur  de  Co- 
lombe, la  jeune  fille  se  retira  dans  sa  chambre,  laissant 
dame  Perrine.  dont  l'imagination  était  très  vive,  bâtir  mllie 
plans  d'avenir  à  elle,  pour  le  jour  où  elle  s'élèverait  de  la 
place  de  gouvernante  de  mademoiselle  Colombe  au  grade 
ne  dame  de  compagnie  de  la  comtesse  d'Orbec. 

Pendant  ce  temps,  le  prévôt  et  le  comte  commençaient  a. 


.■\sa\Mo 


leur  tour  la  visite  du  Grand-Nesle.  que  venaient  de  faire 
uue  heure  auparavant   dame   Perrine  et   Ascanio. 

Ce  serait  une  étrange  chose  si  les  murs,  qui  à  ce  que  l'on 
prétend  ont  des  oreilles,  avaient  aussi  des  yeux  et  une 
laug-ue.  et  racontaient  à  ceux  qui  entrent  ce  qu'ils  ont  vu 
et  entendu  de  ceux  qui  sortent. 

Mais  comme  les  murs  se  taisaient  et  regardaient  le  pré- 
vôt et  le  trésorier  en  riant  peut-être  à  la  manière  des  murs, 
c'était  le  susdit  trésorier  qui  parlait. 

—  Vraiment,  disait-il.  tout  en  traversant  la  cour  qui  me- 
nait du  Petit  au  Grand  N'esle,  vraiment  elle  est  fort  bien, 
la  petite;  c'est  une  femme  comme  11  m'en  faut  une,  mon 
cher  d'EstourviUe.  sage,  ignorante  et  bien  élevée.  Le  pre- 
mier oi'age  passé,  le  temps  se  remettra  au  beau  fixe,  croyez- 
moi.  Je  m'y  connais  ;  toutes  les  petites  filles  rêvent  un  maii 
jeune,  beau,  spirituel  et  riche.  Eh  !  mon  Dieu  1  j'ai  au  moins 
la  moitié  des  qualités  qu'on  exige  de  moi.  Peu  d  hommes 
peuvent  en  dire  autant,  c'est  donc  déjà  beaucoup.  Puis, 
passant  de  sa  femme  future  à  sa  propriété  à  venir,  et  pai-- 
lant  avec  le  même  accent  grêle  et  convoiteur  de  l'une  et 
de  l'autre  :  C'est  comme  ce  Vleux-Xesle,  continua-t-il,  c'est 
sur  mon  honneur  :  un  magnifique  séjour,  et  je  t'en  fais  mon 
compliment.  Xous  serons  la  i  merveille  ma  femme,  moi  et 
toute  ma  trésorerie.  ■\'oilà  pour  notre  habitation  person- 
nelle, voilà  pour  mes  bureaux,  voilà  pour  la  valetaille.  Seu- 
lement, tout  cela  est  nu  peu  bien  dégradé.  Mais  avec  quel- 
ques dépenses  que  nous  trouverons  moyen  de  faire  payer 
à  Sa  ifajesté,  nous  en  tirerons  un  excellent  parti.  A  pro- 
pos. d'EstouivlUe.  es-tu  bien  sur  de  conserver  cette  pro- 
priété-là? Tu  devrais  taire  régulariser  ton  titre  :  autant  que 
je  me  rappelle,  le  roi  ue  te  l'a  pas  donnée,  après  tout. 

—  Il  ne  me  l'a  pas  donnée,  c'est  vrai,  reprit  en  riant 
le  prévôt,  mais  il  me  l'a  laissé  prendre,  et  c'est  à  peu  près 
tout  comme. 

—  Oui,  mais  si  quelqii'autre  te  jouait  le  tour  de  lui  faire 
cette  demande  en  règle? 

—  Oh  !  celui-là  serait  mal  reçu,  je  t'en  réponds,  à  venir 
faire  valoir  son  titre,  et  silr  comme  je  le  suis  de  l'appui  de 
madame  d'Etampes  et  du  tien,  je  le  ferais  grandement  re- 
pentir de  ses  prétentions.  Xon.  va,  je  suis  tranquille,  et 
l'hôiel  de  Xesle  mappai'tient.  aussi  vrai,  cher  ami.  que  ma 
fille  Colombe  est  a  toi  :  pars  donc  tranquille  et  reviens  vite. 

Comme  le  prévôt  disait  ces  paroles,  de  la  véracité  des- 
quelles ni  lui  ni  son  interlocuteur  n'avaient  aucun  motif  de 
douter,  un  troisième  personnage,  conduit  par  le  jardinier 
Raimbault,  parut  sur  le  seuil  de  la  porte  qui  donnait  de  la 
cour  quadrangulaire  dans  les  jardins  du  Graud-N'esle. 
C'était  le  vicomte  de  Marmagne. 

Celui-là  était  aussi  un  prétendant  de  Colombe,  mais  un 
prétendant  malheureux.  C'était  un  grand  bélître  d'un  blond 
ardent  avec  des  couleurs  roses.  suf{i.sant,  insolent,  bavard, 
plein  de  prétentions  auprès  des  femmes,  auxquelles  il  ser- 
vait souvent  de  manteau  pour  cacher  leui's  véritables 
amours,  plein  d'orgueil  de  sa  position  de  secrétaire  du  roi. 
laquelle  position  lui  permettait  d'approcher  de  Sa  Majesté  à 
la  manière  dont  l'approchaient  ses  lévriers,  ses  perroquets, 
et  ses  singes.  Aussi  le  prévôt  ne  s'était-il  pas  trompé  à  cette 
faveur  apparente  et  à  cette  familiarité  superficielle  dont  il 
jouissait  près  de  Sa  Majesté,  faveur  et  familiarité  qu'il  ne 
devait,  assurait-on.  qu'à  l'extension  peu  morale  qu'il  don- 
nait à  sa  charge.  D'ailleurs,  le  vicomte  de  Jlarmagne  avait 
depuis  longtemps  mangé  tout  son  patrimoine,  et  n'avai 
pas  d'autre  fortune  que  les  libéralités  de  François  fer.  Or 
ces  libéralités  pouvaient  tarir  d'un  jour  à  l'autre,  et  mes- 
sire  Robert  d'EstourviUe  n'était  pas  si  fou  que  de  se  fier 
dans  les  choses  de  cette  importance  aux  caprices  d'un  roi 
fort  sujet  aux  caprices.  Il  avait  donc  tout  doucement  re- 
poussé la  demande  du  vicomte  de  Marmagne,  en  lui  avouant 
confidentiellement  et  sous  le  sceau  du  secret  que  la  main 
de  sa  fille  était  déjà  depuis  longtemps  engagée  à  un  autre. 
Grâce  à  cette  confidence,  qui  motivait  le  refus  du  prévôt.  le 
vicomte  de  Marmagne  et  sire  Robert  d'EstourviUe  étaient 
restés  en  apparence  les  meilleurs  amis  du  monde,  quoique 
depuis  ce  temps  le  vicomte  détestât  le  prévôt  et  que  de  son 
côté  le  prévôt  se  défiât  du  vicomte,  lequel  sous  son  air  af- 
fable et  souriant  n'avait  pu  cacher  sa  rancune  à  un  homme 
aussi  habitué  que  l'était  messire  Robert  à  lire  dans  l'ombre 
des  cours  et  dans  l'obscurité  des  cœurs.  Chaque  fois  qu'il 
voyait  paraître  le  vicomte,  le  prévôt  s'attendait  donc,  sous 
son  air  affable  et  prévenant,  à  recevoir  un  porteur  de  mau- 
vaises nouvelles,  lesquelles  il  avait  l'habitude  de  débiter  les 
larmes  aux  yeux  et  avec  cette  douleur  feinte  et  calculée 
qui  exprime  goutte  à  goutte  le  poison  sur  une  plaie. 

Quant  au  comte  d'Orbec.  le  vicomte  de  Marmagne  avait  a 
peu  près  rompu  avec  lui  :  c'était  même  une  de  ces  rares 
inimitiés  de  cour  visibles  à  l'oeil  nu  D'Orbec  méprisait 
Marmagne.  parce  que  Marmagne  n'avait  pas  de  fortune  et 
ne  pouvait  tenir  un  rang.  Marmagne  mépri.sait  d'Orbec. 
parce  que  d'Orbec  était  vieux  et  avait  par  conséquent  perdu 
le  privilège  de  plaire  aux  femmes  ;  enfin  tous  deux  se 
haïssaient,  parce  que  toutes  les  fois  qu'ils  s'étaient  trouvés 


sur  le  même  chemin.  l'un  avait  enlevé  quelque  chose  à 
l'autre. 

Aussi,  dès  qu'ils  s'aperçurent,  les  deux  courtisans  se  sa- 
luèrent avec  ce  sourire  sardouique  et  froid  qu'on  ne  ren- 
contre que  dans  les  antichambres  de  palais,  et  qui  veut  dire  : 
—  Ah  !  si  nous  n'étions  pas  deux  lâches,  comme  il  y  a  déjà 
longtemps  que  l'un  de  nous  deux  ne  vivrait  plus  l 

Néanmoins,  comme  il  est  du  devoir  d'un  historien  de 
dire  le  bien  comme  le  mal,  il  est  juste  d'avouer  qu'ils  s'en 
tinrent  à  ce  salut  et  à  ce  sourire,  et  que.  sans  avoir  échan- 
gé uue  seule  parole  avec  le  vicomte  de  Marmagne,  le  comte 
d'Orbec,  reconduit  par  le  prévôt,  sortit  immédiatement  par 
la  même  porte  qui  venait  de  donner  entrée  à  son  ennemi 

Hàtons-nous  d'ajouter  néanmoins  que  malgré  la  haine 
qui  les  séparait,  ces  deux  hommes,  le  cas  échéant,  étaient 
prêts  à  se  réunir  momentanément  pour  nuire  à  ua  troi- 
sième. 

Le  comte  d'Orbec  sorti,  le  prévôt  se  trouva  seul  avec  son 
ami  le  vicomte  de  Marmagne. 

Il  s'avança  vers  lui  avec  un  visage  gai,  celui-ci  l'attendit 
avec  un  visage  triste. 

—  Eli  bien  !  mon  cher  prévôt,  lui  dit  Marmagne.  rom- 
pant le  premier  le  silence,  vous  avez  l'air  bien  joyeux. 

—  Et  vous,  mon  cher  Marmagne,  répondit  le  prévôt, 
vous  avez  l'air  bien  triste, 

—  C'est  que  vous  le  savez,  mon  pauvre  d'EstourviUe,  les 
malheurs  de  mes  amis  m'affligent  .tout  autant  que  les 
miens. 

—  Oui,  oui,  je  connais  votre  cœur,  dit  le  prévôt. 

—  Et  quand  je  vous  ai  vu  sl^joyeux.  avec  votre  futur 
gendre,  le  comte  d'Orbec,  car  le  mariage  de  votre  fille  avec 
lui  n'est  plus  un  secret,  et  je  vous  en  félicite,  mon  cher 
d'EstourviUe... 

—  Vous  savez  que  je  vous  avals  dit  depuis  longtemps 
que  la  main  de  Colombe  était  promise,  mon  cher  Mar- 
magne. 

—  Oui.  je  ne  sais  vraiment  comment  vous  consentez  à 
vous  séparer  dune  si  charmante  enfant. 

—  Oh  :  je  ne  m'en  sépare  pas,  reprit  maître  Robert.  Mon 
gendre,  le  comte  d'Orbec,  fera  passer  la  Seine  à  toute  sa 
trésorerie,  et  viendra  habiter  le  Grand-Nesle,  tandis  que 
moi,  dans  mes  momens  perdus,  j'habiterai  le_Petit. 

—  Pauvre  ami  !  dit  Marmagne  en  secouant  la  tête  d'un 
air  profondément  peiné,  en  appuyant  une  de  ses  mains 
sur  le  bras  du  prévôt,  et  eu  portant  l'autre  à  ses  yeux  pour 
essuyer  une  larme  qui  n'existait  pas. 

—  Cumment.  pauvre  ami.  dit  messire  Robert.  Ah  çà.l 
quavez-vous  donc  encore  à  m'annoncer? 

—  Suis-je  donc  le  premier  à  vous  annoncer  cette  fâcheuse 
nouvelle  î 

—  Laquelle  ?  voyons,  parlez  ! 

—  Vous  le  savez,  mon  cher  prévôt,  il  faut  être  philo.so- 
phe  en  ce  monde,  et  il  y  a  un  vieux  proverbe  que  notre 
pauvre  race  humaine  devrait  avoir  sans  cesse  à  la  bouche, 
car  il  renferme  à  lui  seul  toute  la  sagesse  des  nations. 

—  Et  quel  est  ce  proverbe?  Achevez 

—  L'homme  propose,  mon  cher  ami,  l'homme  propose  et 
Dieu  dispose. 

—  Et  quelle  chose  ai-je  propo.sée  dont  Dieu  disposera? 
viiyons.  achevez  et  finissons-en. 

—  Vous  avez  destiné  l'hôtel  duTieux-NesIe  à  votre  gendre 
et  à  votre  fille? 

—  Sans  doute  ;  et  ils  y  seront  installés  j'espère  avant  trois 
mois. 

—  Détrompez-vous,  mon  cher  prévôt,  détrompez-vous; 
l'hôtel  de  Nesle,  à  cette  heure,  n'est  plus  votre  propriété. 
Excusez-moi  de  vous  causer  ce  chagrin  ;  mais  j'ai  pensé 
cuie  mieux  valait,  avec  le  caractère  un  peu  vif  que  je  vous 
connais,  que  vous  apprissiez  cette  nouvelle  de  la  bouche 
d'un  ami.  qui  mettra  à  vous  l'apprendre  tous  les  ménage- 
mens  convenables,  que  de  la  tenir  de  la  bouche  de  quelque 
malotru  qui.  enchanté  de  votre  malheur,  vous  l'aurait  je- 
tée brutalement  à  la  face.  Hélas  !  lion,  mon  ami,  le  Grand- 
Nesle  n'est  plus  à  vous. 

—  Et  qui  me  l'a  donc  repris?  . 

—  Sa   Majesté. 

—  Sa  Majesté  : 

—  Elle-même,  vous  voyez  donc  bien  que  le  malheur  est 
iri-éparable. 

—  Et  quand  cela? 

—  Ce  matin.  Si  je  n'avais  pas  été  retenu  par  mon  ser- 
vice au  Louvre,  vous  en  eussiez  été  prévenu  plus  tôt. 

—  On  vous  aura  trompé,  iNIarraagne,  c'est  quelque  faux 
bruit  que  mes  ennemis  se  plaisent  à  répandre,  et  dont  vous 
vous  êtes   fait   prématurément   l'écho. 

—  .Te  voudrais  pour  bien  des  choses  que  cela  fût  ainsi, 
mais  malheureusement  on  ne  m'a  pas  dit,  j'a'  entendu 

—  Vous  avez  entendu,  quoi? 

— -  ,I'ai  entendu  le  roi  de  sa  propre  bouche  donnant  le 
Vieux-Nesle  à  un  autre. 

—  Et  quel  est  cet  autre  î 


26 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Un  aventiiiier  italien,  un  certain  orfèvre  que  vous  con- 
naissez peul-ëtre  de  nom.  un  intrigant  qui  s'appelle  Benve- 
nulo  Cellini,  qui  arrive  de  Floiience  depuis  deux  mois, 
dont  le  roi  s'est  coiffé  je  ne  sais  pourquoi,  et  qu'il  a  été  aii- 
jourd  liui  visiter  avec  toute  sa  cour  dans  l'iiolel  du  cardinal 
lie  Ferrare,  où  ce  prétendu  arti-^te  a  établi  sa  boutique. 

—  El  vous  étiez  là.  dites-vous,  vicomte,  quand  le  roi  a 
fait  donation  du  Grand-Xesle  à  ce  misérable  " 

—  J'y  étais,  répimdit  de  Marmagne  en  prononçant  ces 
deux  mots  lettre  a  lettre  et  en  les  accentuant  avec  lenteur 
tt  volupté. 

—  AJi  :  ah  :  fit  le  prévôt,  eh  bien  :  je  l'attends,  votre  aven- 
turier, qu'il  vienne  prendre  le  présent  royal  : 

—  Comment:  ^-ous  auriez  l'intention  de  faire  résistance? 

—  Sans  doute. 

—  .V  un  ordre  du  roi 

—  A  tm  ordre  de  Dieu,  à  un  ordre  du  diable  !  à  totis  les 
ordres  enfin  qui  auroat  la  lU'éteuiioii  de  me  faire  sortir 
d'ici. 

—  Prenez  garde,  prenez  garde,  prévôt,  reprit  le  vicomte 
de  Marmagne.  outre  la  colère  du  roi  à  laquelle  vous  vous 
«xposez.  ce  Benvenuio  Cellini  est  par  lui-même  plus  a 
craindre  que  vous  ne  pensez. 

—  Savez-vous  qui  je  suis,  vicomte? 

—  D'abord,  il  a  toute  la  faveur  de  Sa  Majesté,  —  pour  le 
moment  c  est  vrai.  —  mais  1!  Ta. 

—  Savez-vous  que  moi.  prévôt  de  Paris,  je  représente  Sa 
Majesté  au  Chàlelet,  que  j'y  siège  sous  un  dais,  en  habit 
court,  en  manteau  à  collet,  l'éiiée  au  côté,  le  chapeau  orné 
ilo  plumes  sur  la  tête,  et  tenant  a  la  main  uu  bâton  de 
commandement  en  velours  bleu. 

—  Ensuite  je  vous  dirai  que  ce  maudit  Italien  accepte 
volontiers  la  lutte  de  puissance  a  puissance,  avec  toutes 
sortes  de  princes,  de  cardinaux  et   de  papes. 

—  Savez-vous  que  j'ai  un  sceau  particulier  qui  fait  l'au- 
thenticité des  actes  ?  • 

—  On  ajoute  que  ce  damné  spadassin  blesse  et  tue  sans 
scrupule  tous  ceux  <iui  lui  font  obstacle. 

—  Igiiorez-vous  qu'une  garde  de  vingt-quatre  sergens  d'ar- 
mes est  jour  et  nuit  à  mes  ordres? 

—  On  dit  qu'il  a  été  ti'apper  un  orfèvre  auquel  il  en  vou- 
lait au  milieu  d'un  l)ataillon  de  soixante  hommes. 

—  Vous  oubliez  que  l'hôtel  de  Xesie  est  fortifié,  qu'il  a 
créneaux  aux  murs  et  macliecoulis  au-dessus  des  portes, 
sans  compter  le  foit  de  la  ville  qui  d'un  côté  le  rend  impre- 
nable. 

—  On  assure  qn'il  s'entend  aux  sièges  comme  Bayard.  ou 
Antonio  de  Leyra.  ' 

—  C'est  ce  que  notis  verrons.      ' 

—  J'en  ai  peur 

—  Kt  moi  J'attends. 

—  Tenez,  voulez-vous  que  je  vous  donne  un  conseil,  mon 
cher  ami? 

—  Donnez,  pourvu  qu'il  soit  court. 

—  N'essayez  pas  de  lutter  avec  plus  fort  que  vous. 

—  Avec  plus  fort  que  moi.  un  mécliant  ouvrier  d'Italie  : 
Vicomte,  vous  m'exaspérez 

—  C'est  que  d'honneur  :  vous  pourriez  vous  en  repentir 
Je  vous  parle  à  bon  escient. 

—  Vicomte,  vous  me  mettez  hors  des  gonds. 

—  Songez  que  cet  homme  a  le  roi  pour  lui. 

—  Eh  bien:  moi.  j'ai  madame  d'Elampes. 

—  Sa  Majesté  pourra  trouver  mauvais  qu'on  résiste  à  sa 
volonté. 

—  Je  l'ai  fait  déjà,  monsieur,  et  avec  succès  encore. 

—  Oui.  je  le  sais,  dans  l'affaire  du  péage  du  pont  de  Man- 
tes. Mais... 

—  Mais  quoi? 

—  Mais  on  ne  risque  rien,  ou  du  moins  pas  grand'chose, 
de  résister  à  un  roi  qui  est  faible  et  bon.  taudis  (luon  ris- 
<iue  tout  en  entrant  en  lutte  conlie  uu  homme  fort  et  ter- 
rible comme  l'e.^l  Benvemito  Cellini. 

—  Ventre  Mahom  :  vicomte,  vous  voulez  donc  me  rendre 
lou  I 

—  Au  contraire,  je  veux  vous  rendre  sage. 

—  Assez,  vicomte,  assez  ;  ah  :  le  manant,  je  vous  le  jure, 
me  paiera  cher  le  moment  que  votre  amitié  vient  de  me 
fair  jiasser. 

—  Dieu  le  veuille  :  prévôt.  Dieu  le  veuille  : 

—  C'est  bien,  c'est  bien.  Vous  n'avez  pas  autre  chose  à  me 
dire  ? 

—  N'on,  non,  je  ne  crois  pas.  fit  le  vicomte  comme  s'il 
cherdiait  quelque  nouvelle  qui  pût  faire  pendant  à  la  pre- 
mière. 

—  Eh  bien  ;  adieu,  alors  ;  s'écria  le  prévôt. 

—  Adieu  :  mon  pauvre  ami  ! 

—  Adieu  : 

—  Je  vous  aurai  averti,  du  moins. 

—  .Adieu  : 

—  Je  n'aurai  rien  à  me  reprocher,  et  cela  me  console. 

—  Adieu  :  adieu  :  I 


—  Bonne  chance  :  Mais  je  dois  vous  dire  qu'en  vous  fai- 
sant ce  souhait,  je  doute  de  le  voir  s'accompljr. 

—  Adieu  :  adieu  !   adieu  : 

—  .Adieu  ; 

El  le  vicomte  de  Marmagne,  le  cœur  gonflé  de  soupirs, 
le  visage  bouleversé  de  douleur,  après  avoir  serré  la  main 
du  prévôt  comme  s'il  prenait  pour  toujours  congé  de  lui, 
s'éloigna  en  levant  les  bras  au  cici. 

Le  prévôt  le  suivit,  et  ferma  lui-même  derrière  lui  la  porte 
de  la  rue 

On  comprend  que  cette  conversation  amicale  avait  sin- 
gulièrement irrité  le  sang  et  remué  la  bile  de  messire  d'Es- 
tourville  .Aussi  cherchait-il  sur  qui  il  pourrait  faire  passer 
sa  mauvaise  humeur,  lorsque  tout  à  coup  \l  se  souvint  de 
ce  jeune  homme  qu'il  avait  vu  sortir  du  Grand-Nesle  au 
moment  où  il  allait  y  entrer  avec  le  comte  dOrbec.  — 
Ciimme  Raimbault  était  l;i.  il  n'eut  pas  loin  a  chercher  ce- 
lui qui  devait  lui  donner  des  renseignemens  sur  cet  in- 
connu, et  faisant  venir,  d'un  de  ces  gestes  impératifs  qui 
n'admettent  pas  de  réplique,  le  jardinier  vers  lui,  il  lui  de- 
manda ce  qu'il  savait  de  ce  jeuue  liomme. 

Le  jardinier  répondit  que  celui  dont  voulait  parler  son 
maitre  s'élant  présenté  au  nom  du  roi  pour  visiter  le  Cirand- 
Nesle.  il  n'avait  rien  cru  devoir  prendre  sur  lui.  et  1  avait 
conduit  â  dame  Perriiie,  qui  l'avait  comiilaisammeut  mené 
partout. 

Le  pré-vôt  s'élança  dans  le  Petit-Ncsle  afin  de  demander 
une  explication  à  ja  digne  duègne  ;  mais  malheureusement 
elle  venait  de  sortir  pour  faire  la  provision  de  la  semaine. 

lîestai!  Colombe,  mais  comme  le  prévôt  ne  pouvait  même 
supposer  qii'elle  eut  vu  le  jeune  étranger  après  les  défenses 
exorbitantes  qu'il  avait  faites  â  dame  Perrine  a  l'endroit 
des  beaux  garçons,  il  ne  lui  parla  même  pas. 

Puis,  comme  ses  fonctions  le  rappelaient  au  Grand-Châ- 
telei.  il  partit,  ordonnant  à  Raimbault,  sous  peine  de  le 
casser  à  l'instant  même,  de  ne  laisser  entrer  qui  que  ce 
filt  et  â  quelque  nom  qu'on  vint,  dans  le  Grand  ni  le  Petlt- 
Nesle.  et  surtout  le  misérable  aventurier  qui  s'y  était  in- 
troduit. 

.Aussi.  lorsqu'.Ascanio  se  présenta  le  lendemain  avec  ses 
bijoux  comme  l'y  avait  invité  dame  Perrine.  Raimbault  se 
coutenta-l-il  d'ouvrir  un  petit  vasistas,  et  da  lui  dire  à  tra- 
vers les  barreaux  que  I  iiôtel  de  Nesle  était  fermé  pour  tout 
le  monde  ei  pariiculicreraeiit  pour  lui. 

Asc.auio,  comme  ou  le  ijense  bien,  se  retira  désespéré  ; 
mais  il  faut  le  dire,  il  n'accusa  pas  un  instant  Colombe  de 
cet  étrtiuge  accueil  ;  la  jeune  Ûlle  n'avait  levé  qu'un  regard, 
n'avait  laissé  tomber  qu'une  phrase,  mais  il  y  avait  dans  ce 
regard  tant  de  modeste  amour,  et  dans  celte  phrase  tant 
d  amoureu.se  mélodie,  que  depuis  la  veille  Ascauiu  avait 
coiiime  une  voix  d'ange  qui  lui  chantait  dans  le  cœur. 

Il  pensa  donc  avec  ■•aisou  que  comme  il. avait  été  vu  de 
inalire  Robert  d'Estourville.  c'était  le  prévôt  qui  avait  donné 
cette  terrible  consigne  dont  il  était  la  victime. 


VIII 
PRÉPABATIFS   D'ATTAQUE   ET   DE  DÉFENSE 

A  peine  Ascanici  était-il  rentré  â  l'hôtel  et  avait-il  rendu 
compte  a  Beiivcmilo  de  la  partie  de  son  excursion  qui  avait 
rapport  â  la  topographie  de  l'hôtel  de  Nesle.  que  celui-ci, 
voyant  que  le  séjour  lui  convenait  de  toui  point,  s'était  em- 
pressé de  se  rendre  chez  le  premier  secrétaire  des  finances 
du  roi.  le  seigneur  de  Neufville,  pour  lui  demander  acte  de 
la  donation  royale.  Le  seigneur  de  Neufville  avait  demandé 
jusqu'au  lendemain  pour  s  assurer  de  la  réalité  des  pré- 
tentions de  maitre  Benvenuto.  et  quoique  celui-ci  eût  trouvé 
assez  impertinent  qu  ou  ne  le  crût  pas  sur  parole,  il  avait 
compris  la  légalité  de  cette  demande,  et  il  s'y  était  rendu, 
mais  décidé  pour  le  lendemain  a  ne  pas  faire  grâce  au  sei- 
gneur de  Neufville  d'une  demi-heure. 

.\ussi  le  lendemain  se  présenta-l-il  à  la  minute.  11  tut  In- 
troduit aussitôt,  ce  qui  lui  parut  de  bon  augure. 

—  Eli  bien  :  monseigneiu-,  dit  Benvenuto.  l'Italien  est-il 
un  menteur  ou  vous  a-t-il  dit  la  vérité? 

—  La  vérité  tout  entière,  mon  cher  ami. 

—  C'e.st   bien   lieureiix. 

—  Et  le  roi  m'a  ordonné  de  vous  remettre  l'acte  de  do- 
nation en  bonne  forme. 

—  Il  sera  le  bien  reçu. 

—  Cependant...  continua  eu  hésitant  le  secrétaire  des 
finances. 

—  Eh  bien  !  qu'y  a-t-U  encore?  Voyons. 

—  Cependant,  si  vous  me  permettiez  de  vous  doimci'  un 
bon  conseil... 

—  Un  bon  conseil:  diable:  c'est  chose  rare,  monsieur  le 
secrétaiie  ;  donnez,  donnez. 

—  Eh  bien  ;  ce  serait  de  chercher  pour  votre  atelier  un 
autre  emplacement  que  celui  du  Urand-Nesle. 


ASCANIO 


27 


—  Vraimeut  :  répondit  Fienvenuio  d'un  air  goguenard, 
vous  croyez  que  celui-là  n'esl  point  convenable? 

—  SI  fait  :  et  la  vérité  m'oblige  mt-me  â  dire  que  vous 
auriez  grand'peine  â  en  trouver  un  meîLetir. 

—  E!i  bien:   alors  qu  y  a-t-il? 

—  C'est  que  celui-là  appartient  à  un  trop  haut  person- 
nage pour  que  vous  vous  Irottiei  impiini^ment  a  l\ii. 

—  J'appartiens  moi-même  au  noble  roi  de  France,  ré- 
pondit Celllni,  et  Je  ne  reculerai  jamais  tant  que  j  agii-al 
•en  son  nom. 

—  Oui,  mais  dans  notre  pays,  maître  Benvenuto.  tout 
seigneur  est  roi  chez  lui,  et  en  essayant  de  chasser  le  pré- 
vôt de  la  maison  qu'il  occupe,  vous  courez  risque  de  la  vie. 

—  Tôt  ou  tard  il  faut  mourir,  répondit  seutencieusemeut 
Céllinl. 

—  Ainsi,  vous  êtes  décidé... 

—  A  tuer  le  diable  avant  que  le  diable  me  tue.  Rappor- 
tez-vous-eii  à  mol  pour  cela,  seigneur  secrétaire.  Donc,  que 
M.  le  prévôt  se  tienne  bien,  ainsi  que  tous  ceux  qui  tente- 
ront de  s'opposer  aux  volontés  du  roi,  quand  ce  sera  sur- 
tout maitre  Benvenuto  Cellini  qui  sera  chargé  de  faire  exé- 
cuter ses  volontés. 

Siir  ce.  messire  Nicolas  de  XeutvlUe  avait  fait  trêve  à  ses 
observations  philanthropiques,  puis  il  avait  prétexté  toute 
sorte  de  formalités  â  remplir  avant  de  délivrer  l'acte  :  mais 
Benvenuto  s'était  assis  tranquillement,  déclarant  qu'il  ne 
quitterait  pas  la  place  que  l'acte  ne  lui  fût  délivré,  et  que, 
s'il  fallait  coucher  l.i,  il  était  décidé  et  y  coucherait,  ayant 
prévu  le  cas  et  ayant  eu  le  soin  de  prévenir  chez  lui  qu'il 
ne  rentrerait  peut-être  pas 

Ce  que  voyant  messire  Nicolas  de  NeufviUe,  il  en  avait 
pris  son  parti,  au  risque  de  ce  qui  pouvait  en  arriver,  et 
avait  délivré  à  Benvenuto  Cellini  l'acte  de  donation,  en 
prévenant  toutefois  messire  Robert  d'Estourvllle  de  ce  qu'il 
venait  d'être  forcé  de  faire,  moitié  par  la  volonté  du  roi, 
moitié  par  la  persistance  de  l'orfèvre. 

Quant  à  Benvenuto  Cellini,  il  était  rentré  chez  lui  sans 
rien  dire  à  personne  de  ce  qu'il  venait  de  faire,  avait  en- 
fermé sa  donation  dans  l'armoire  oti  il  enfermait  ses  pierres 
précieuses,  et  sétait  remis  tranquillement  â  l'ouvrage. 

Cette  nouvelle,  transmise  au  prévôt  par  le  secrétaire  des 
finances,  prouvait  â  messire  Robert  que  Benvenuto,  comme 
le  lui  avait  dit  le  vicomte  de  Marmagne,  tenait  â  son  pro- 
jet de  s  emparer  de  gré  ou  de  force  de  l'hôtel  de  Nesle  Le 
prévôt  se  mit  donc  sur  ses  gardes,  Qt  venir  ses  vingt-quatre 
seigens  d'armes,  plaça  des  sentinelles  sur  les  mitrailles,  et 
n'alla  plus  au  Clultelet  que  lorsqu'il  y  était  absolument 
forcé  par  les  devoirs  de  sa  charge 

Les  jours  se  passèrent  cependant,  et  Cellini,  tranquille- 
ment occupé  de  ses  tiavau-x  commencés,  ne  risquait  pas  la 
moindre  attatiue  Mais  le  prévôt  était  convaincti  que  cette 
tranquillité  apparente  n'était  qu'une  ruse  et  que  son  enne- 
mi voulait  lasser  sa  surveillance  pour  le  prendre  à  l'impro- 
■vlste.  Aussi  messire  Robert,  l'oeil  toujours  au  guet,  Toreille 
toujours  aux  écoutes,  l'esprit  toujours  tendu,  ne  sonant 
pas  de  ses  idées  belliqueuses,  gagnait  à  cet  état,  qui  n'était 
ni  la  paix  ni  la  guerre,  je  ne  sais  quelle  fièvre  d'attente, 
quel  vertige  d'anxiété  qui  menaçait,  si  la  situation  se  prolon- 
geait, de  le  rendre  fou  comme  le  gouverneur  du  château 
Saint-Ange  :  il  ne  mangeait  plus,  ne  dormait  guère  et  mai- 
grissait à  vue  d'œil. 

De  temps  en  temps  il  tirait  tout  à  coiip  son  épée  et  se  met- 
tait à  espadonner  contre  un  mur  en  criant  : 

—  Mais  qu'il  vienne  donc  :  qn'il  vienne  donc,  le  scélé- 
rat !  qu'il  vienne,  je  l'attends  I 

Benvenuto  ne  venait  pas. 

Aussi  messire  Robert  d'F.siourville  avait  des  momens  de 
calme,  pendant  lesquels  il  se  persuadait  â  lui-même  que 
l'orfèvre  avait  eu  la  langue  plus  longue  que  l'épée.  et  qu'il 
n'oserait  jamais  exécuter  ses  damnables  projets.  Ce  fut  dans 
un  de  ces  momens  que  Colombe,  étant  sortie  par  hasard  de 
sa  chambre,  vit  tous  ces  préparatifs  de  guerre  et  demanda 
à  son  père  de  quoi  il  s'agissait. 

—  Un  drôle  .i  chiitier,  voilà  tout,  avait  répondu  le  prévôt. 
Or,   comme   c'était   l'état    du   prévôt   de   châtier.    Colombe 

n'avait  pas  même  demandé  quel  était  le  drôle  dont  on  pré- 
parait le  châtiment,  trop  préoccupée  quelle  était  elle- 
même  pour  ne  pas  se  contenter  de  cette  simple  explication. 

En  effet,  d'un  mot  messire  Robert  avait  fait  un  terrible 
changement  dans  la  vie  de  sa  fille  ;  cette  vie  si  douce,  si 
simple,  si  obscure  et  si  retirée  jusqu'alors,  cette  vie  aux 
jours  si  calmes  et  aiLX  nuits  si  tranquilles,  ressembl.ait  à  un 
pauvre  lac  t'iut  bouleversé  par  un  ouragan.  Parfois  jus- 
<Iu'alors  efle  avait  vaguement  senti  que  son  âme  était  en- 
dormie et  que  son  cœur  était  vide,  mais  elle  pensait  que 
cette  tristesse  lui  venait  de  son  isolement,  mais  elle  attri- 
buait cette  viduité  à  ce  qiie,  tout  enfant,  elle  avait  perdu 
sa  mère  ;  et  voila  que  tout  à  coup,  dans  son  existence,  dans 
sa  pensée,  voila  que  dans  son  cœur  et  dans  son  ;ime  tout 
se  trouvait  rempli,  mais  par  la  douleur. 

Oh  :   combien   elle   regrettait  alors   ce  temps  d'ignorance 


et  de  tranquillité  pendant  lequel  la  vulg.aire  mais  vigilante 
amitié  de  dame  Perriue  suffisait  presque  il  son  bonheur, 
ce  temps  d'espérance  et  de  foi  où  elle  comptait  sur  l'avenir 
comme  on  compte  sur  un  ami.  ce  temps  de  confiance  filiale 
enfin  où  elle  croyait  à  l'affection  de  son  père. 'Hélas  :  cçt 
avenir  maintenant,  c'était  l'odieux  amour  du  comte 
d'Orbec  :  la  tenUiesse  de  son  père,  c'était  do  l'ambition 
déguisée  en  tendresse  paternelle.  Pourquoi,  au  lieu  de  se  trou- 
ver l'unique  héritière  d'un  noble  nom  et  d  une  grande  for- 
tune, n'était-elle  pas  née  la  fille  de  quelque  obscur  bour^ 
geois  de  la  cité,  qui  l'aïualt  bien  soignée  et  bien  chérie f 
Elle  eût  pu  alors  rencontrer  ce  jeune  artiste  qui  parlait 
avec  tant  d'émotion  et  tant  de  charme,  ce  bel  Asranlo,  qui 
semlilait  avoir  tant  de  bonheur,  tant  d'amour  à  donner. 

Mais  quand  les  battemens  de  son  cœur,  quand  la  rou- 
geur de  ses  joues  avertissaient  Colombe  que  l'image  de 
l'étranger  occupait  depuis  trop  longtemps  sa  pensée,  elle 
se  condamnait  u  chasser  ce  doux  rêve,  et  elle  y  réussissait 
en  se  mettant  devant  les  yeux  la  désolante  réalité  :  elle  avait 
an  resté,  depuis  que  son  père  s'était  ouvert  de  ses  projets 
de  mariage  avec  elle,  expressément  détendu  à  dame  Per- 
rine  de  recevoir  .\scanio  sous  quelque  prétexte  que  ce  lût, 
la  menaçant  de  tout  dire  â  son  père  si  elle  désobéissait,  et 
comme  la  gouvernante  avait  jugé  à  propos,  de  peur  d'être 
accusée  de  complicité  avec  lui,  de  taire  les  projets  hostiles 
du  maître  d'Ascanio,  la  pauvre  Colombe'  se  croyait  bien  dé- 
fendue de  ce  côté-là. 

Et  que  l'on  n'aille  pas  croire  cependant  que  la  douce 
enfant  que  nous  avons  vue  fût  résignée  à  ol^éir  en  vic- 
time aux  ordres  de  son  père.  Non.  tout  son  être  se  révoltait 
à  l'idée  de  son  alliance  avec  ce.  homme  pour  lequel  elle  au- 
rait eu  de  la  haine  si  elle  eiit  su  ce  que  c  était  que  ce  sen- 
timent. Aussi  roulait-elle  sous  son  beau  Iront  pâle  mille 
pensées  étrangères  jusqu'alors  à  son  esprit,  pensées  de  ré- 
volte et  de  rébellion  qu'elle  regardait  presque  aussitôt 
comme  des  crimes  et  dont  elle  demanilait  a  genoux  pardon  â 
Dieu,  .\lors  elle  pensait  à  aller  se  jeter  aux  genoux  de  Fran- 
çois !"■.  Mais  elle  avait  entendu  raconter  tout  bas  que  dans 
une  circonstance  bien  autrement  terrible  la  même  idée  était 
venue  à  Diane  de  Poitiers,  et  qu'elle  y  avait  laissé  1  hon- 
neur. Madame  d  Etampes  pouvait  aussi  la  protéger,  la 
sauver  si  elle  voulait.  Mais  le  voudrait-elle?  n'accueillerait- 
elle  pas  par  un  sourire  les  plaintes  dune  enfant?  Ce  sou- 
rire de  dédain  et  de  raillerie,  elle  l'avait  déjà  vu  sur  les 
lèvres  de  son  père  quand  elle  l'avait  supplié  de  la  garder 
près  de  lui.  et  ce  sourire  lui  avait  fait  un  mal  affreux. 

Colombe  n'avait  donc  plus  que  Dieu  pour  refuge  ;  aussi 
se  mettait-elle  à  son  prie-Dieu  cent  fois  par  jour,  conjurant 
le  maitre  de  toutes  choses  d'envoyer  du  secours  à  sa  fai- 
blesse avant  la  fin  des  trois  mois  qui  la  séparaient  encore 
de  son  redoutable  fiancé,  ou,  si  tout  secours  humain  était 
impossible,  de  lui  permettre  au  moins  d'aller  rejoindre  sa 
mère. 

Quant  à  Ascanio,  son  existence  n'était  pas  moins  trou- 
blée que  l'existence  de  celle  qu'il  aimait.  Vingt  fois  depuis 
le  moment  où  Raimbault  lui  avait  signifié  l'ordre  qui  lui  in- 
tertUsait  l'entrée  de  l'hôtel  de  Nesle,  le  matin  avant  que  per- 
sonne fût  levé,  le  soir  quand  tout  le  monde  dormait,  il 
allait  rêver  autour  de  ces  hautes  murailles  qui  le  séparaient 
de  sa  vie  Mais  pas  une  seule  fois,  soit  ostensiblement,  soit 
furtivement,  il  n'avait  essayé  de  pénétrer  dans  ce  jardin 
défendu.  Il  y  avait  encore  en  lui  ce  respect  virginal  des 
premières  années  qui  défend  la  femme  qu'on  aime  contre 
l'amour  même  qu'elle  aurait  plus  tard  à  redouter. 

Mais  cela  n'empêchait  pas  Ascanio.  tout  en  ciselant  son 
or,  tout  en  encadrant  ses  perles  tout  en  enchâssant  ses  dia- 
màns,  de  faire  bien  des  rêves  insensés,  sans  compter  ceux 
qu'il  faisait  dans  ses  promenades  du  matin  et  du  soir  ou 
dans  le  sommeil  agité  de  ses  nuits.  Or.  ces  rêves  se  por- 
taient surtout  le  jour,  tant  redouté  d'abord  et  tant  désiré 
maintenaul  pour  lui,  où  Benvenuto  devait  se  rendi-e  maître 
de  l'hôtel  de  Nesle,  car  Ascanio  connaissait  son  maître,  et 
toute  cette  apparente  tranquillité  était  celle  de  volcan  qui 
couve  une  éruption.  Cette  éruption.  Cellini  avait  annoncé 
qu  elle  aurait  lieu  1"  dimanche  suivant  :  Ascanio  ne  faisait 
donc  aucun  doute  que  le  dimanche  suivant  Cellini  n'eût 
accompli  son  projet. 

Mais  ce  projet,  autant  qu'U  en  avait  pu  juger  dans  ses 
courses  autour  du  Séjour  de  Nesle,  ne  s'accomplirait  pas 
sans  obstacle,  grâce  à  la  garde  conîlnuelle  qui  se  faisait 
sur  ses  murailles  ;  Ascanio  avait  femarqué  dans  1  hôtel  de 
Nesle  tous  les  signes  d'une  place  de  guérie  S  il  y  avait  at- 
taque il  y  aurait  donc  défense:  et  comme  la  forteresse  ne 
paraissait  pas  disposée  à  capituler,  il  était  évident  qu  on 
la  prendrait  d'assaut, 

'  Or  c'était  dans  cet  instant  suprême  qiie  la  chevalerie 
d'\scanlo  devait  trouver  quelque  occasion  de  se  dévelop- 
per Il  y  aurait  combat,  11  y  aurait  l.rè.  he,  il  y  aurait  peut- 
être  incendie.  Oh  :  c'était  quelque  .hnse  de  pareil  qu  i  ul 
fallait:  un  incendie  surtout:  un  incendie  qui  mettait  les 
jours  de  Colombe  en  danger:   Alors  il  se   lançait  a  travers 


ALEX-WDRE  DUMA^  ILLUSTRE 


les  escaliers  trembla ns.  à  travers  les  poutres  brûlantes,  â 
travers  les  murs  eiitlammés.  Il  emendait  sa  voix  appelant 
du  secours  ;  il  arrivait  jusqu'à  elle,  l'enlevait  mourante  et 
presque  évanouie  dans  ses  bras,  1  emportait  à  travers  de» 
abimcs  de  flammes,  la  pressant  contre  lui,  sentant  battre 
son  caur  contre  son  cœur,  respirant  son  haleine.  Puis,  â 
travers  mille  dangers,  mille  périls,  il  la  déposait  aux  pieds 
tle  son  père  éperdu,  qui  alors  en  faisait  la  récompense  de 
son  courage  et  la  donnait  à  celui  qui  l'avait  sauvée.  Ou  bien, 
en  fuyant  sur  quelque  pont  tremblant  jeté  au-dessus  du  feu, 
le  pied  lui  glissait,  et  tous  deux  tombaient  ensemble  et  mou- 
raient embrassés,  confondant  leurs  cœurs  dans  leur  suprême 
soupir,  dans  un  premier  et  dernier  baiser.  Et  ce  pis-aller 
n'était  point  encore  â  dédaigner  pour  un  homme  qui  n'avait 
pas  plus  d'espoir  que  Ascanio  ;  car,  après  la  félicité  de  vivre 
lun  pour  l'autre,  le  plus  grand  bonheur  est  de  mourir 
ensemble. 

Tous  nos  héros  passaient  donc,  comme  on  le  voit,  des 
jours  et  des  nuits  fort  agités,  à  l'exception  de  Benvenuto 
Cellini,  qui  paraissait  avoir  complètement  oublié  ses  pro- 
jets hostiles  sur  l'hOlel  de  Xesle,  et  de  Scozzone,  qui  les 
Ignorait. 

Cependant  toute  la  semaine  s'étant  écoulée  dans  les  diffé- 
rentes émotions  que  nous  avons  dites,  et  Benvenuto  Cellini 
aj'ant  consciencieusement  travaillé  pendant  les  sept  jours 
qui  la  composent,  et  presque  achevé  le  modèle  en  terre  de 
son  Jupiter,  passa  le  samedi  vers  les  cinq  heures  du  soir, 
sa  cotte  de  mailles,  boutonna  son  pourpoint  par  dessus,  et 
ayant  dit  à  Ascanio  de  l'accompagner,  s'achemina  vers  1  hô- 
tel de  Nesle.  Arrivé  au  pied  des  murailles.  Cellini  fit  le  tour 
de  la  place,  examinant  les  côtés  faibles  et  ruminant  un 
plan  de  siège. 

L'attaque  devait  offrir  plus  d'une  difflculté,  ainsi  que 
l'avait  dit  le  prévôt  à  son  ami  de  Marmagne,  ainsi  que 
l'avait  attesté  Ascanio  à  son  maître,  ainsi  enfin  que  Benve- 
nuto pouvait  le  voir  par  lui-même.  Le  château  de  Nesle  avait 
créneaux  et  mâchicoulis,  double  mur  du  côté  de  la  grève. 
et  de  plus  les  fossés  et  les  remparts  de  la  ville  du  côté  du 
Préaux-Clercs  ;  c'était  bien  une  de  ces  solides  et  imposantes 
maisons  féodales  qui  pouvaient  parfaitement  se  défendre  par 
leur  seule  masse,  pourvu  que  les  portes  en  fussent  solide- 
ment fermées,  et  repousser  sans  secours  du  dehors  les  tirelai- 
nes  et  les  larroneurs,  comme  Qn  les  appelait  à  cette  époque, 
et  de  plus,  au  besoin,  les  gens  du  roi.  Au  reste,  il  en  était 
ainsi  dans  cette  amusante  époque,  où  l'on  était  le  plus  sou- 
vent forcé  de  se  servir  â  soi-même  de  police  et  de  guet 

Sa  reconnaissance  achevée,  selon  toutes  règles  de  la  stra- 
tégie antique  et  moderne,  pensant  qu'il  fallait  sommer  la 
place  de  se  rendre  avant  de  mettre  le  siège  devant  elle, 
il  alla  frapper  à  la  petite  porte  de  l'hôtel  par  laquelle  déjà 
une  fois  Ascanio  était  entré.  Pour  lui  comme  pour  Ascanio 
le  vasistas  s'ouvrit  ;  mais  cette  fois,  au  lieu  du  pacifique 
jai'dlnier,  ce  fut  un  belliaueux  hoqueton  qui  se  présenta. 

—  Que  voulez-vous  °  demanda  le  hoqueton  à  l'étranger 
qui  venait  de  frapper  ii  la  porte  de  l'hôtel  de  Nesle. 

—  Prendre  possession  de  l'hôtel,  dont  la  propriété  est 
concédée  à  moi,  Benvenuto  Cellini.   répondit  l'orfèvre. 

—  C'est  bon.  attendez,  répondit  l'honnête  sergent,  et  il 
s'empressa,  selon  l'ordre  qu'il  en  avait  reçu,  d'aller  avertir 
niessire  d'Kstourville. 

Au  bout  d'un  moment,  il  revint  accompagné  du  prévôt, 
qui.  sans  se  montrer,  retenant  son  haleine,  se  tint  aux 
écoutes  dans  un  coin,  environné  d'une  partie  de  sa  garnison. 
afin  de  mieux  Juger  de  la  gravité  du  cas. 

—  Nous  ne  savons  pas  ce  que  vous  voulez  dire,  répondit 
le  hoqueton. 

—  Alors,  dit  Benvenuto  CelUnl.  remettez  ce  parchemin 
:'i  messlre  le  prévôt;  c'est  la  copie  certifiée  de  l'acte  de  dona- 
tion. 

Et  il  passa  le  parchemin  par  le  vasistas. 

Le  sergent  disparut  une  seconde  fois  :  mais  comme  cette 
fois  il  n'avait  que  la  main  à  étendre  pour  remettre  la  copie 
au  prévôt,  le  vasistas  se  rouvrit  presque  aussitôt. 

—  Voici  la  réponse,  dit  le  sergent  en  faisant  passer  à  tra- 
vers la  grille  le  parchemin  en  morceaux. 

—  C'est  bon.  reprit  Cellini  avec  le  plus  grand  calme  .\u 
revoir. 

Et  enchanté  de  l'attention  avec  laquelle  Ascanio  avait 
suivi  '.son  examen  de  la  place,  et  des  observations  judi- 
cieuses qu'avait  émises  le  jeune  homme  sur  le  futur  coup 
de  main  qu'on  allait  tenter,  il  rentra  à  l'atelier,  affirmant 
a  son  élève  qu'il  eilt  fait,  un  grand  capitaine  s'il  n'eitt  été 
ilestlnè  A  devenir  encore  un  plus  grand  artiste,  ce  qui.  aux 
yeux  de  Cellini.  valait  infiniment  mieux. 

Le  lendemain,  le  soleil  se  leva  magnifique  sur  l'horizon  : 
Benvenuto  avait  dès  la  veille  prié  les  ouvriers  de  se  rendre 
A  l'atelier,  bien  que  ce  lût  un  dimanche,  et  aucun  d'eux 
ne  manqua  à  l'appel 

—  Mes  enfans.  leur  dit  le  maître,  je  vous  al  engagés 
pour  travailler  on  orfè\Terle  et  non  pour  combattre,  cela  est 
certain.  Mais  depuis  deux  mois  que  nous  .sommes  ensemble, 
nous  nous  connaissons  déjà  assez  les  uns  les  autres  pour  que,   i 


dans  une  grave  nécessité,  j'aie  pu  compter  sur  vous,  comme 
vous  pouvez  tous  et  toujours  compter  sur  moi.  Vous  savez 
ce  dont  il  s'agit  :  nous  sommes  mal  à  l'aise  ici,  sans  air  et 
sans  espace,  et  nous  n'avons  pas  nos  coudées  franches  pour 
entreprendre  de  grands  ouvrages,  ou  même  pour  forger  un 
peu  vaillamment.  Le  roi,  vous  en  avez  été  tous  témoins,  a 
bien  voulu  me  donner  un  logement  plus  vaste  et  plus  com- 
mode ;  mais,  vu  que  le  temps  lui  manque  pour  s'occuper  de 
ces  menus  détails,  il  m'a  laissé  le  soin  de  m'y  établir  moi- 
même.  Or,  on  ne  veut  pas  me  labandonnner,  ce  logement 
si  généreusement  accordé  par  le  roi  ;  il  faut  donc  le  prendre. 
Le  prévôt  de  Paris,  qui  le  retient  contre  l'ordre  de  Sa  Ma- 
jesté ill  parait  que  cela  se  fait  dans  ce  pays-ci!,  ne  sait  pas 
à  quel  homme  il  a  affaire  ;  au  moment  où  l'on  me  refuse, 
j'exige;  du  moment  où  l'on  me  résiste,  j'arrache.  Eies-vous 
dans  l'intention  de  m'aider?  Je  ne  vous  cache  point  qu'il 
y  aui'a  péril  à  le  faire:  c'est  une  bataille  à  livrer,  c'est  une 
escalade  à  entreprendre  et  autres  plaisirs  peu»  innocens 
11  n'y  a  rien  à  craindre  de  la  police  ni  du  guet,  nous  avons 
l'autorisation  de  Sa  Majesté  ;  mais  il  peut  y  a'.oir  mort 
d  homme,  mes  enfants.  Ainsi,  que  ceux  qui  veulent  tourner 
ailleurs  ne  fassent  pas  de  façons,  que  ceux  qui  veulent  res- 
ter à  la  maison  ne  se  gênent  pas  :  je  ne  réclame  que  des 
ca-urs  résolus.  Si  vous  me  laissez  seul  avec  Pagolo  et  Asca- 
nio. ne  vous  inquiétez  pas  de  la  chose.  Je  ne  sais  pas  com- 
ment je  ferai  ;  mais  ce  que  je  sais,  c'est  que  je  n'aurai  pas 
ie  démenti  pour  cela.  Mais,  sang  du  Christ  !  si  vous  me  prê- 
tez vos  cœurs  et  vos  bras,  comme  je  l'espère,  gare  au  prévôt 
et  à  la  prévôté  :  Et  maintenant  que  vous  êtes  édifiés  à  fond 
sur  la  chose,  voyons,  parlez,  voulez-vous  me  suivre  ? 
Il  n'y  eut  qu  un  cri. 

—  Partout,  maître,  partout,  où  vous  nous  mènerez  >. 

—  Bravo,  mes  enfans  ;  Alors  vous  êtes  tous  de  la  plaisan- 
terie ? 

—  Tous  : 

—  En  ce  cas,  rage  et  tempête  !  nous  allons  nous  diver- 
tir! cria  Benvenuto.  qui  se  retrouvait  enfin  dans  son  élé- 
ment ;  il  y  a  assez  longtemps  que  je  me  rouille.  Deliors. 
dehors,  les  courages  et  les  épêes  :  .\h  :  Dieu  merci  !  nous 
allons  donc  donner  et  recevoir  quelques  bonnes  estocades  : 
Voyons,  mes  cliers  enfans  ;  voyons,  mes  braves  amis,  il 
faut  s'armer,  il  faut  convenir  d'un  plan,  il  faut  préparer 
nos  coups  ;  qu'on  s'apprête  à  bien  s'escrimer,  et  vive  la 
joie  !  Je  vais  vous  donner  tout  ce  que  je  possède  d'armes 
offensives  et  défensives,  outre  celles  qui  sont  pendues  â  la 
muraille,  et  où  chacun  peut  choisir  à  volonté.  Ahl  c'est 
une  bonne  coulevrlne  qu'il  nous  faudrait,  mais  bah  !  voila 
sa  monnaie  en  arquebuses,  en  hacquebuttes.  en  piques,  en 
èiiées  et  en  poignards  ;  et  puis  des  cottes  de  mailles,  des 
casques  et  des  cuirasses.  .Mlons  !  en  hâte,  en  hâte,  habillons- 
nous  pour  le  bal  ;  c'est  le  prévôt  qui  paiera  les  tlûtes. 

—  Hourrali  :  crièrent  tous  les  compagnons. 

.Alors  ce  fut  dans  l'atelier  un  mou\ement,  un  tumulte, 
un  remue-ménage  admirables  A  voir  :  la  verve  et  l'eutrain 
du  maître  animaient  tous  les  cœurs  et  tous  les  visages.  On 
essayait  des  cuirasses,  on  brandissait  des  épées.  on  tirait 
des  poignards,  on  riait,  on  chantait,  à  croire  qu'il  s'agis- 
sait dune  mascarade  ou  d'une  fête.  Benvenuto  allait,  ve- 
nait, courait,  enseignant  une  botte  à  l'un,  bouclant  le  cein- 
turon de  l'autre,  et  sentant  sou  sang  courir  libre  et  chaud 
dans  ses  veines  comme  s'il  avait  retrouvé  sa  véritable  vie. 

•Ouant  aux  ouvriers,  c'étaient  entre  eux  des  plaisanteries 
à  n'en  plus  finir  qu'ils  se  jetaient  sur  leurs  mines  guerrières 
et  leurs  maladresses  bourgeoises 

—  Eh  :  maître,  regardez  donc,  criait  l'un  ;  regardez  donc 
Simon-le-Gaucher  qui  met  son  épée  du  même  côté  que  nous  : 
.\  droite,  donc  :  à  droite  ! 

—  Et  Jehan,  répondait  Simon,  qui  tient  sa  hallebarde 
comme  il  tiendra  sa  crosse  quand  11  sera  évêque  ! 

—  Et  Pagolo  :  disait  Jehan,  qui  met  double  cotte  de  mail 
les: 

—  Pourquoi  pas?  répondait  Pagolo:  Hermann  l'.Xlle- 
niand  s'habille  bien  comme  un  chevalier  du  temps  de  l'empe- 
reur Barberousse. 

Et  en  elïet,  celui  qu'on  venait  de  désigner  sous  l'appel- 
lation d'Hermann  l'Allemand,  épithète  qui  formait  «luelque 
peu  pléonasme,  puisque  le  nom  seul,  par  sa  con.sonnauce 
gei'maiiique,  indiquait  que  celui  qui  le  portait  appartenait 
A  quelqu'uns  des  cercles  du  Saint-Empire,  irermann. 
disons-nous,  s'était  couvert  de  fer  des  pieds  A  la  tête,  et 
semblait  une  de  ces  gigantesques  statues  comme  les  sta 
tuaires  de  cette  belle  époque  d'an  en  couchaient  sur  les 
tombeaux  .\ussi  Benvenuto,  malgré  la  force  devenue  pro- 
verbiale dans  l'atelier  de  ce  brave  compagnon  d'outre- 
Rhin,  lui  fit  observer  que  peut-être  éprouverait-il,  enfermé 
comme  il  l'était  dans  une  pareille  carapace,  quelque  nlffl- 
culté  à  se  mouvoir,  et  que  sa  force,  au  lieu  d'y  gagner,  y 
perdrait  certainement.  Mais,  pour  toute  réponse.  Hermann 
sauta  sur  uij  établi  aussi  légèrement  que  s'il  eût  été  ha- 
billé de  veloiirs.  et  décrochant  un  énorme  marteau,  il  le  fit 
tournoyer   au-dessus   de  sa   tête,    et   frappa   sur   l'enclume 


ASCAMO 


29 


trois  si  terribles  coups,  qu'à  chacun  de  ces  coups  l'enclume 
s  enfonça  d'un  pouce  dans  la  terre.  U  n'y  avait  rien  à  ré- 
pondre à  une  pareille  ri'iionse  :  aussi  Benvenuto  flt-il  de  la 
léte  et  de  la  main  un  salut  respectueux  en  signe  qu  il  était 
satislait. 

Seul  Ascanio  avait  fait  sa  toilette  de  guerre  en  silence 
et  à  l'écart;  il  ne  laissait  pas  d'avoir  quelque  inquiétude 
sur  les  suites  de  l'équipée  qu'il  entreprenait  ;  car  enfin  Co- 
lombe pourrait  bien  ne  pas  lui  pardonner  d'avoir  attaqué  son 
père,  surtout  si  la  lutte  amenait  quelque  grave  catastrophe, 
et,  plus  près  de  ses  yeux,  peut-être  allait-il  se  trouver  plus 
loin  de  son  cœur. 

Quant  à  Scozzone.  moitié  joyeuse,  moilié  inquiète,  elle 
pleurait  d'un  côté  et  riait  de  l'autre  ;  le  changement  et  la 
bataille  cela  lui  allait,  mais  les  coups  et  les  blessures  ne  lui 
allaient  pas  ;  les  apprêts  du  combat  faisaient  sauter  de  joie 
le  lutin,  les  suites  du  combat  faisaient  trembler  la  femme. 

Benvenuto  la  vit  enfin  ainsi,  souriante  et  pleurante  à  la 
fois  ;  il  alla  à  elle  : 

—  Toi.  Scozzone,  lui  dit-Il.  tu  vas  rester  à  la  maison 
avec  Ruperta,  et  préparer  de  la  charpie  pour  les  blessés  et  un 
bon  dîner  pour  ceux  qui  se  porteront  bien. 

—  Xon  pas  vraiment!  s'écria  Scozzone;  oh!  je  vous  suis, 
moi  :  ,\vec  vous  je  suis  brave  à  défier  le  prévôt  et  toute  la 
prévfltaille,  mais  ici  seule  avec  Ruperta,  je  mourrais  d'in- 
quiétude et  de  peur. 

—  Oh  1  pour  cela,  je  Ji'y  consentirai  jamais,  répondit  Ben- 
venuto, cela  me  troublerait  trop  de  penser  qu'il  peut  t'ar- 
river  quelque  malheur.  Tu  prieras  Dieu  pour  nous,  chère  pe- 
tite, en  nous  attendant. 

—  Ecoutez,  Benvenuto,  reprit  la  jeune  fille  comme  illu- 
minée d'une  idée  .«ubite,  vous  comprenez  bien  que  je  ne 
puis  supporter  l'idée  de  rester  tranquille  ici.  tandis  que 
vous  serez  là-bas  blessé,  mourant  peut-être.  Mais  il  y  a  un 
moyen  de  tout  concilier  :  au  lieu  de  prier  Dieu  dans  l'ate- 
lier, j'irai  le  prier  dans  l'église  la  plus  proche  du  lieu  du 
combat.  De  cette  façon,  le  danger  ne  pourra  m'atteindre, 
et  je  serai  tout  de  suite  avertie  de  la  victoire  comme  du  re- 
vers. 

—  .Allons,  soit,  répondit  Benvenuto  :  au  reste,  il  est  en- 
tendu que  nous  n'irons  pas  tuer  les  autres  ou  nous  faire 
tuer  nous-mêmes  sans,  au  préalable,  aller  entendre  dévote- 
ment uue  mes.'îe.  Eh  bien  !  c'est  dit,  nous  entrerons  dans 
l'église  des  Grands-Augustins,  qui  est  la  pltis  proche  de 
l'hôtel  de  Nesle,  et  nous  t'y  laisserons,  petite. 

Ces  arrangemens  pris  et  les  préparatifs  terminés,  on  but 
un  coup  de  vin  de  Bourgogne.  On  ajouta  aux  armes  offen- 
sives et  défensives  des  marteaux,  des  pinces,  des  échelles  et 
des  cordes,  et  l'on  se  mit  en  marche,  non  pas  en  corps  d'ar- 
mée, mais  deux  â  deux,  et  à  d'assez  longues  distances  pour 
ne  pas  attirer  l'attention. 

Ce  n'est  pas  qu  un  coup  de  main  fût  chose  plus  rare  dans 
ces  temps-là  que  ne  1  est  de  nos  jours  une  émeute  ou  un 
changement  de  ministère  :  mais,  à  vrai  dire,  on  ne  choi- 
sissait pas  ordinairement  le  saint  jour  du  dimanche  ni 
l'heure  de  midi  pour  se  livrer  à  ces  sortes  de  récréations, 
et  11  fallait  toute  l'audace  de  Benvenuto  Cellini,  soutenue 
d'ailleurs  par  le  sentiment  de  son  bon  droit,  pour  risquer 
une  tentative  pareille. 

Donc,  les  uns  après  les  autres  nos  héros  arrivèrent  à 
l'église  des  Grands-Augustins,  et  après  avoir  déposé  leurs 
armes  et  leurs  outils  chez  le  sacristain,  qui  était  un  ami  de 
Simoii-le-Gaucher,  ils  allèrent  pieusement  assister  au  saint 
sacrifice  de  la  messe,  et  demander  à  Dieu  la  grâce  d'exter- 
miner le  plus  de  hoquetons  possible. 

Cependant  nous  devons  dire  que  malgré  la  gravité  de  la 
situation,  malgré  sa  dévotion  insigne  et  malgré  limpor- 
tance  des  prières  qu'il  avait  à  adresser  au  Seigneur.  Ben- 
venuto, à  peine  entré  dans  l'église,  donna  des  marques 
d'une  singulière  distraction  ;  c'est  qu'un  peu  derrière  lui, 
mais  du  côté  de  la  nef  opposée,  une  jeune  fllle  d'un  si 
adorable  visage  lisait  dans  un  missel  enluminé,  qu  elle 
eût  vraiment  dérangé  l'attention  d'un  saint  et  à  plus  forte 
raison  celle  d'un  sculpteur.  L'artiste,  dans  cette  circons- 
tance, gênait  étrangement  le  chrétien.  Aussi,  le  bon  Cel- 
lini ne  put  se  tenir  de  faire  partager  son  admiration,  et 
comme  Catherine,  qui  était  à  sa  gauche,  eût  sans  doute 
montré  trop  de  sévérité  pour  les  distractions  de  maître  Ben- 
venuto. il  se  retourna  vers  Ascanio.  qui  était  à  sa  droite, 
avec  l'intention  de  lui  faire  tourner  les  yeux  vers  cette  ad 
mirable  tête  de  vierge. 

Mais  les  yeux  d'Ascanio  n'avaient  plus  rien  à  faire  sur 
ce  point  :  du  moment  où  le  jeune  homme  était  entré  à  l'é- 
pi is«.  ses  regards  s'étaient  fixés  sur  la  jeune  fille  et  ne  s'en 
étaient  plus  détournés. 

Benvenuto.  qui  le  voyait  absorbé  dans  la  même  contem- 
plation que  lui.  se  contenta  donc  de  le  poussejr  du  coude. 

—  Oui,  dit  .\scanio.  oui,  c'est  Colombe  ;  n'est-ce  pas, 
iTViitre,  comme  elle  est  belle  ! 

C'était  Colombe,  en  effet,  à  qui  son  père,  ne  redoutant 
I  oint  une  attaque  fn  plein  midi,  avait  permis,  non  sans 
quelque  difficulté  '  rivr^    •l'nll.'r  frier  liicii   nnv    Vulmis- 


tins.  Il  est  vrai  que  Colombe  avait  fort  insisté,  car  c'était  la 
seule  consolation  qui  lui  restât.  Ijame  Perrine  était  à  ses 
côtés. 

—  Ah  çà  !  qu'est-ce  que  Colombe?  demanda  tout  naturelle- 
ment Benvenuto. 

—  Oh  !  c'est  vrai,  vous  ne  la  connaissez  p.t«.  vous  ;  Co- 
lombe, c'est  la  fille  du  prévôt,  de  messire  Robert  d'Estour- 
vllle  lui-même.  N  est-ce  pas  qu'elle  est  belle?  dit-il  une  se- 
conde fois. 

—  Non,  reprit  Benvenuto,  non,  ce  n'est  pas  Colombe.  Vols- 
tu,  Ascanio,  c'est  Hébé,  la  déesse  de  la  jeunesse,  1  Hébé  que 
mon  grand  roi  François  1er  ma  commandée,  l'Hébé  que  je 
rêve,  que  je  demandais  à  Dieu,  et  qui  est  descendue  ici-bas 
à  ma  prière. 

Et  sans  s'apercevoir  du  mélange  bizarre  qu'offrait  l'idée 
d'Hébé  lisant  sa  messe  et  élevant  son  cœur  à  Jésus.  Ben- 
venuto continua  son  hymne  à  la  beauté  en  même  temps  que 
sa  prière  à  Dieu  et  ses  plans  militaires .  l'orfèvre,  le  catho- 
lique et  le  stratégiste  reprenaient  tour  à  tour  le  dessus  dans 
son  esprit. 

—  Notre  père  qui  êtes  aux  deux...  —  Mais  regarde  donc, 
Ascanio,  quelle  coupe  de  figure  fine  et  suave  )  —  Que  votre 
nom  soit  sanctifié,  que  votre  régne  arrive  en  la  terre  comme 
au  ciel...  —  Comme  cette  ligne  onduleuse  du  corps  e.st  d'un 
ravissant  contour!  —  Donnez-nous  notre  pain  quotidien.., 
—  Et  tu  dis  qu'une  si  charmante  enfant  est  la  nile  de 
ce  gredin  de  prévôt  que  je  me  réserve  pour  l'exterminer  de 
ma  main?  —  Et  pardonnez-nous  nos  offenses  comme  nous 
les  pardonnons  à  ceux  qui  nous  ont  offensés...  —  Dussé-Je 
brûler  1  hôtel  pour  en  arriver  là.  —  .Ainsi  soit-il  ! 

Et  Benvenuto  fit  le  signe  de  la  croix,  ne  doutant  pas  qu'il 
ne  vint  d'achever  une  excellente  oraison  dominicale 

La  messe  se  'termina  au  milieu  de  ces  diverses  préoccu- 
pations qui  pouvaient  paraître  un  peu  bien  profanes  chez 
un  homme  d'un  autre  caractère  et  d'un  autre  temps,  mais 
qui  étaient  toutes  naturelles  dans  une  organisation  aussi 
primesautière  que  l'était  celle  de  Cellini.  et  à  une  époque 
où  Clément  Marot  mettait  en  vers  galans  les  sept  psaumes 
de  la  Pénitence. 

L'/(e  missa  est  prononcé,  Benvenuto  et  Catherine  se  ser- 
rèrent la  main.  Puis,  tandis  que  la  jeune  fille,  en  essuyant 
une  larme,  restait  à  la  place  où  elle  devait  attendre  l'issue 
du  combat,  Cellini  et  .Ascanio.  les  regards  fixés  sur  Co- 
lombe, qui  n'avait  pas  levé  les  yeux  de  dessus  son  livre, 
allèrent,  suivis  de  leurs  compagnons,  prendre  une  goutte 
d'eau  bénite  ;  après  quoi  on  se  .sépara  pour  se  rejoindre 
dans  un  cul-de-sac  désert  situé  à  moitié  chemin  à  peu  près 
de  l'église  à  l'hôtel   de  Xesle. 

Quant  à  Catherine,  selon  les  conventions  arrêtées,  elle 
resta  à  la  grand'messe.  comme  aussi  firent  Colombe  et  dame 
Perrine,  qui  étaient  simplement  arrivées  avant  l'heure,  et 
n'avaient  écouté  ce  premier  office  que  comme  une  prépar.a- 
tion  à  la  messe  solennelle  :  ces  deux  dernières  ne  se  dou- 
taient guère,  d'ailleurs,  que  Benvenuto  et  ses  apprentis 
fussent  sur  le  point  de  leur  fermer  toute  communication 
avec  la  maison  qu  elles  avaient  si  imprudemment  quittée. 


K 


ESTOCADES 


Le  moment  décisif  était  arrivé.  Benvenuto  partagea  ses 
dix  hommes  en  deux  troupes  :  l'une  devait  essayer  de  for- 
cer, par  tous  les  mo.vens  possibles,  la  porte  de  l'hôtel  -, 
l'autre  était  destinée  à  protéger  les  opérations  des  travail- 
leurs et  à  écarter  des  murs  à  coups  d  arqiiebu.se.  ou  à  com- 
battre ft  coups  d'épée  ceux  des  assiégés  qui  paraîtraient 
sur  les  créneaux  ou  qui  tenteraient  une  sortie.  Benvenuto 
prit  en  personne  le  commandement  de  cette  dernière  troupe, 
et  choisit  pour  lieutenant  notre  ami  Ascanio;  puis  11  mit 
à  la  tète  -de  l'autre  notre  vieille  connaissance  llermann, 
ce  bon  et  brave  Allemand  qui  aplatissait,  une  barre  de  fer 
d'un  coup  de  marteau  et  un  homme  d'un  coup  do  poing, 
lequel  prit  ;i  son  tour  pour  son  second  le  petit  Jehan, 
autre  drôle  d  une  quinzaine  d'années,  leste  comme  un  écu- 
reuil, malin  comme  un  singe  et  hardi  comme  un  page, 
et  que  le  Ooli.ath  avait  pris  en  souveraine  affection,  par  la 
raison  sans  doute  que  l'espiègle  enfant  m.'  ressalt  de  tour- 
menter le  bon  Germain.  Le  petit  Jeli;in  se  plaça  donc  fiè- 
rement à  côté  de  son  capitaine,  au  ciand  dépit  de  Pagolo. 
qui.  dans  sa  double  cuirasse,  ne  ressemblait  pas  mal  pour 
la  raideur  de  ses  mouvemens  à  l.i  statue  du  Commandeur. 

Les  choses  ainsi  disposées,  et  une  dernière  revue  faite  des 
armes  et  des  combattans.  Benvenuto  adressa  quelques  mot.s 
h  ces  braves  cens,  qui  allaient  do  si  bon  cœur  pour  lui  au- 
devant    (les    dangers    et    de    la    mort    peut  être  ;    ensuite    de 


30 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


quoi  il  leur  serra  la  main  à  tous,  lit  pieusement  le  signe 
de  la  croCx,  et  cria  -.  «  En  avant  !  »  —  Aussitôt  les  deux 
troupes  s'ébranlèrent,  et  longeant  le  quai  des  Augustin?, 
désert  à  cette  heure  et  à  cet  endroit,  elles  arrivèrent,  en 
maintenant  entre  elles  une  rertaine  distance,  au  bout  d'un 
instant,   devant   l'iiôtel  de   Nesle. 

Alors  Benvenulo,  ne  voulant  pas  attaquer  son  ennemi 
sans  avoir  accompli  toutes  les  formalités  de  courtoisie  usi- 
tées en  pareil  cas.  s'avança  seul,  son  moucli.jir  blanc  an 
bout  de  son  épée.  vers  la  petite  porte  de  l'hôtel  où  il  était 
déjà  venu  la  veille,  ei  frappa.  Comme  la  veille  on  lui 
demanda  à  travers  louverinre  grillée  ce  qu'il  demandait. 
Benvenuto  répéta  le  même  protocole,  disant  qu  il  venait 
prendre  possession  du  château  qui  lui  avait  été  donné  par 
le  roi.  Mais,  plus  malheureux  que  la  veille,  il  n'obtint  pas 
même  cette  lois  l'honneur  d'une  réponse 

Alors  d  une  voix  haute  et  lerme,  et  se  tenant  tourné  vers 
la  porte  : 

—  A  toi,  dit-il,  à  toi.  Robert  dlstourville.  seigneur  de 
Villebon,  prévôt  de  Paris,  moi,  Benvenuto  Celllni,  orfèvre, 
statuaire,  peintre,  mécanicien  et  ingénieur,  fais  savoir  que 
Sa  Majesté  le  roi  François  !''■■  m'a  librement  et  comme 
c'était  son  droit  donné  en  tonte  propriété  le  Grand-Nesle. 
Or.  comme  tu  le  détiens  insolemment  et  que.  contre  le 
désir  royal,  tu  refuses  de  me  le  livrer,  je  te  déclare  donc. 
Robert  d'Estourville.  seigneur  de  Villebon.  prévôt  de  Paris, 
que  Je  viens  le  prendre  par  force.  Ainsi  défends-toi.  et  si 
mal  arrive  de  ton  refus,  apprends  que  c'est  toi  qni  en 
répondras  sur  la  terre  et  dans  le  ciel,  devant  les  hommes 
et   devant  Dieu. 

Sur  quoi  Benvenuto  s'arrêta,  "attendant  :  mais  tout  resta 
muet  derrière  les  murailles.  Alors  Benvenuto  chargea  son 
arquebuse,  ordonna  à  sa  troupe  de  préparer  ses  armes  ; 
puis,  réunissant  les  chefs  en  conseil,  c'est-à-dire  lui,  Her- 
mann.  Ascanio  et  Jehan  : 

—  Mes  enfans.  dit-il.  vous  le  voyez,  il  n'y  a  plus  moyen 
d'éviter  la  lutte.  Maintenant,  de  quelle  manière  faut-il  l'en- 
gager 'ft 

—  J'enfoncerai  la  porte,  dit  Hermann,  et  vous  me  sui- 
vrez,  voilà   tout 

—  Et  avec  quoi,  mon  Samson  ?  demanda  Benvenuto  Celllni. 
Hermann  regarda  autour  de  lui  et  aperçut  sur  le  quai  une 

solive  que  quatre  hommes  ordinaires  auraient  eu  peine  à 
soulever. 

—  Avec  cette  poutre,  dit-il 

El  il  alla  tranquillement  ramasser  la  poutre,  la  mit  sous 
son  bras,  l'y  assujettit  comme  un  bélier  dans  sa  machine, 
et  revint  vers  son  général. 

Cependant  la  foule  commençait  à  s'amasser,  et  Benvenuto. 
excité  par  elle,  allait  donner  l'ordre  de  commencer  l'atta- 
que, lorsque  le  capitaine  des  archers  du  roi.  prévenu  sans 
doute  par  quelque  bourgeois  conservateur,  parut  à  l'angle 
de  la  rue.  accompagné  de  cinq  ou  six  de  ses  gens  à  cheval. 
Ce  capitaine  était  un  ami  du  prévôt,  et  quoiqu'il  sût  par- 
faitement de  quoi  11  s'agissait.  Il  s'approcha  de  Benvenuto 
Celllni.  espérant  l'Intimider  sans  doute,  et  tandis  que  ses 
gens  barraient   la  route  à  Hermann  : 

—  Que  demandez-vous,  dit-il.  et  pourquoi  troublez-vous 
ainsi  la  tranquillité  de   la  ville? 

—  Celui  qui  trouble  véritablement  la  tranquillité,  répon- 
dit Celllni.  est  celui  qui  refuse  d'obéir  aux  ordres  du  roi 
et  non  pas  celui  qui  les  exécute. 

—  Que  voulez-%ous  dire?  demanda  le  capitaine. 

—  Je  veux  dire  que  voilà  une  ordonnance  de  Sa  Majesté 
en  bonne  et  due  forme  délivrée  par  M.  de  Xeufville.  secré- 
taire de  ses  finances,  laquelle  me  fait  don  de  l'hôtel  du 
Grand-Nesle.  Mais  les  gens  qui  y  sont  enfermés  refusent 
de  reconnaître  cette  ordonnance,  et  par  conséquent  me 
dénient  mon  bien.  Or.  d'une  f.ïçon  ou  de  l'autre,  j'ai  mis 
dans  ma  IcHe  que  puisque  l'écriture  dit  qu'il  faut  rendre  à 
César  ce  qui  appartient  à  César.  Benvenuto  Cellini  a  le  droit 
de  reprendre  ce  qui  appartient  à  Benvenuto  Celllni. 

—  Eh  :  au  contraire  de  nous  empêcher  de  conquérir  notre 
hôtel,  vous  devriez  nous  prêter  main-forte,  cria   Pagolo. 

—  Tais-loi.  drôle,  dit  Benvenuto  frappant  du  pied,  je  n'ai 
besoin  de  l'aide  de  personne,  entends-tu  t 

—  Vous  avez  raison  en  droit,  répondit  le  capitaine,  mais 
vous  avez  tort  en  fait. 

—  Comment  cela  ?  demanda  Benvenuto.  qui  sentait  que 
le  sang  commençait  à  lui  monter  au  visage. 

—  Vous  avez  raison  de  vouloir  rentrer  dans  votre  bien, 
mais  vous  avez  tort  d'y  vouloir  rentrer  de  cette  façon  ;  car 
vous  ne  g.Tgnerez  pas  grand  chose  de  bon.  je  vous  le  pré- 
dis, à  espadonner  contre  les  murailles  Si  j'ai  un  conseil  à 
vous  donner  conseil  d'ami,  cro.vez-moi,  c'est  de  vous  adres- 
ser à  la  justice  et  de  porter  plainte  au  prévôt  de  Paris, 
par  exemple.   Lâ-dessus.   adieu  et  bonne  chance. 

Et  le  capitaine  des  archers  du  roi  s'en  alla  en  ricanant, 
ce  qui  Ht  que  la  foule  qui  voyait  rire  l'autorité  se  mit  à 
rire 


—  Rira  bien  qui  rira  le  dernier,  dit  Benvenuto  Cellini. 
En  avant  !  Hermann.  en  avant  ! 

Hermann  reprit  sa  poutre,  et  tandis  que  Cellini.  Ascanio, 
et  deux  ou  trois  des  plus  habiles  tireurs  de  la  troupe,  l'ar- 
quebuse à  la  main,  se  tenaient  prêts  à  faire  feu  sur  là  mu- 
raille, il  s'aTança  comme  une  catapulte  vivante  contre  la 
petite  porte  que  l'on  avait  jugé  plus  facile  à  enfoncer  que 
la  grande 

Mais  lorsqu'il  s'approcha  de  la  muraille,  une  grêle  de 
pierres  commença  d'en  tomber,  et  cela  sans  qu'on  vit  per- 
sonne, car  le  prévôt  avait  fait  entasser  ces  pierres  sur  le 
haut  des  remparts  comme  une  seconde  muraille  superpo- 
sée à  la  première,  et  il  n'y  avait  qu'à  pousser  les  pierres 
du  bout  du  doigt  pour  que  dans  leur  chute  elles  écrasassent 
les  assiége.'ins. 

Aussi  ceux-ci  en  voyant  la  grêle  qui  les  accueillait  firent- 
ils  un  pas  en  arrière.  Il  n'y  eut  donc,  si  inattendue  que 
fiit  cette  terrible  défense,  personne  de  blessé  que  Pagolo,. 
qui.  alourdi  par  sa  double  cuir.tsse.  ne  put  se  retirer  aussi 
vivement  que  les  autres  et  fut  atteint  au  talon. 

Quant  à  Hermann.  il  ne  s'inquiéta  pas  plus  de  cette  nuée- 
de  moellons  qu'un  chêne  ne  le  lait  de  la  grêle,  et  continua 
son  chemin  vers  la  porte,  où  s  étant  mis  en  batterie,  il 
commença  à  heurter  de  tels  coups  qu'il  était  évident  que, 
si  forte  cru 'elle  fût,  elle  ne  tiendrait  pas  longtemps  à  de 
pareilles  secousses. 

De  son  côté.  Benvenuto  et  les  siens  se  tenaient  l'arque- 
buse au  poing  et  prêts  à  faire  feu  sur  quiconque  paraîtrait 
sur  la  muraille  ;  mais  personne  ne  paraissait.  Le  Grand- 
Xesle  semblait  être  défendu  par  une  garnison  invisible.  Ben- 
venuto enrageait  de  ne  pouvoir  venir  en  aide  à  .son  brave 
Allemand  Tout  à  coup,  il  avisa  la  vieille  tour  de  Xesle, 
qui.  comme  nous  l'avons  dit.  était  de  l'autre  coté  du  quaj, 
et  baignait  solitairement  ses  pieds  dans  la  Seine. 

—  .\tteuds.  Hermann.  s'écria  Celllni.  attends,  mon  brave 
garçon,  l'hôtel  de  Xesle  est  à  nous,  aussi  vrai  que  je  m  ap- 
pelle Benvenuto  Cellini  de  mon  nom  et  que  je  suis  orfèvre 
de  mon  état. 

Puis,  faisant  signe  à  Ascanio  et  à  deux  de  ses  compa- 
gnons de  le  suivre,  il  courut  vers  la  tour,  tandis  qu  Her- 
mann, obéissant  aux  ordres  de  son  maître,  faisait  quatre 
pas  en  arrière,  et  dressant  sa  poutre  comme  un  suisse  sa 
hallebarde,  attendait  hors  de  la  portée  des  pierres  l'effet  de 
la  promesse  du  général. 

En  effet,  comme  Benvenuto  l'avait  prévu,  le  prévôt  avait 
négligé  de  faire  garder  la  vieille  tour  :  il  s'en  empara 
donc  sans  résistance,  et  montant  les  escaliers  quatre  à  quatre 
il  iiarvint  en  un  instant  sur  la  terrasse  ;  cette  terrasse  domi- 
nait les  murailles  du  Grand-Xesle.  comme  un  clocher  do- 
mine une  ville,  de  sorte  que  les  assiégés,  tout  à  l'heure  à 
l'abri  derrière  leurs  remparts,  se  trouvèrent  tout  à  coup  à 
découvert . 

Un  coup  d'arquebuse  trul  retentit,  une  balle  qui  siffla,  un 
hoqueton  qui  tomba  en  heurtant,  annoncèrent  au  prévôt 
que  la  lace  des  choses  allait,  selon  toute  probabilité,  chan- 
ger pour  lui. 

En  même  temps.  Hermann.  comprenant  qu  II  allait  avoir 
le  champ  libre,  reprit  sa  poutre  et  recommença  à  ébranler 
de  nouveau  la  porte,  que  les  a.ssiégés .  venaient  au  reste  de 
raffermir  pendant  cette  espèce  de  trêve. 

Quant  à  la  foule,  comme  elle  avait  compris,  avec  cet  ad- 
mirable instinct  de  conservation  qu'elle  pos.sèdc.  que  la 
fusillade  allait  se  mettre  de  la  partie  et  (rue  les  spectateurs 
de  la  tragédie  qui  allait  se  passer  pourraient  bien  attraper 
quelque  sanglante  éclaboussure.  elle  s'était,  au  coup  d'ar- 
quebuse de  Benvenuto.  et  au  cri  poussé  par  le  soldat  blessé, 
dispersée  comme    une  volée    de  pigeons. 

Un  seul  individu  était  resté. 

Cet  Individu  était  notre  ami  Jacques  .•Vubry  le  basochlen, 
lequel,  dans  l'espoir  de  faire  sa  partie  de  paume,  venait 
au  rendez-vous  que  lui  avait  le  dimanche  précédent  donné^ 
Ascanio. 

Il  n'eut  besoin  que  de  ipter  un  coup  d'oeil  sur  le  champ 
de  bataille,  et  vit  à  linstant  même  de  quoi  il  était  question. 

La  détermination  que  devait  prendre  Jacques  Aubry.  avec 
le  caractère  que  nous  lui  connaissons,  n'était  pas  douteuse. 
Jouer  à  la  paume  ou  à  l'arquebuse,  c'était  toujours  un 
jeu  ;  devinant  que  ses  amis  étaient  au  nombre  des  assail- 
lans.  ce  fut  donc  parmi  ceux-ci  qu'il  se  rangea. 

—  Eh  bien  !  mes  enfans.  dit-il  en  savanç.ant  vers  le  groupe 
qui  attendait  que  la  porte  fût  enfoncée  pour  se  précipiter 
tlans  la  place  ;  nous  faisons  donc  un  petit  siège  ?  Peste  ! 
vous  ne  vous  attaquez  pas  à  une  bicoque,  et  c'est  une 
rude  tentative  que  vous  entreprenez  là.  étant  si  peu  de 
monde  devant  une  si  forte  place. 

—  Nous  ne  sommes  pas  \seuls.  dit  Pagolo.  qui  pansait 
son  talon,  en  montrant  de  la  main  Benvenuto  et  ses  trois 
ou  quatre  compagnons  qui  continuaient  sur  la  muraille  un 
feu  si  bien  nourri  que  les  pierres  commençaient  à  pleuvoir 
infiniment  moins  drues  qu'en  commençant. 

—  Je  compi-ends.   je  comprends,  monseigneur  Achille,  dit 


ASCAMO 


3» 


Jacques  Aubry,  car  vous  avez,  outre  une  foule  d'autres 
ressemblances  dont  je  ne  doute  pas.  celle  détio  bles,sé  au 
même  endroit.  Je  comprends;  oui.  voilà  mon  mmarade  As- 
canio.  et  puis  le  maître  sans  doute:  là,  au  haut  de  la  tour., 

—  Justejnent,  dit  Pagolo. 

—  Et   cet  autre  qui   co?ne  si   rudement  à  la  porte,  c'est 
aussi  des  vôtres,  n'est-ce  pas? 

—  C  est  Hermaïui.  dit  tièrement  le  petit  Jelian 

—  Peste  !  comme  il  y  va  !  dit  l'écolier.  Il  faut   que  je  lui 
tasse  mon  compliment. 


Jacques  Aubry  prit  le  chemin  de  la  tour,  et  un  instant 
après,  il  était  entre  Ascaiiio  et  Beiivtnuto  Cellini.  qui.  leurs 
arquebuses  a  la  main,  faisaient  un  feu  si  bien  nourri  qu'ils 
avaient  déjà  mis  hors  de  combat  deux  ou  trois  hommes. 
Les  sergens  de  messire  le  prévôt  commençaient  à  y  regar- 
der à  deux  fois  avant  de  monter  sur  la  muraille 

Cependant,  comme,  ainsi  qu'Hermann  lavait  fait  dire  à 
Eeiivenuto.  la  porte  menaçait  de  céder.  le  prévôt  résolut  Se- 
tenter  un  dernier  effort,  et  encouragea  si  bien  ses  gens 
quune  grêle  de  pierres  recommença  de  tomber;  mais  deux 


I 


\'oici  mes  orrcs,  t'i'  Bcineru'o, 


Et  il  s  aiJiirijcha.  les  mains  dans  les  poclies.  sans  s'inquié- 
ter autrement  des  balles  (jui  sifflaient  au-dessus  de  sa  téie. 
du  brave  Allemand,  qui  continuait  sa  besogne  avec  la  même 
régularité  qu'une  machine  mise  en  mouvement  par  dexcel- 
lens  rouages. 

—  .-Wez-vous  besoin  de  quelque  chose,  mon  cher  Goliath? 
dit  Jacques  .\ubry.  je  viens  me  mettre  à  votre  service. 

—  J'ai  soif,  dit  Hermann   sans  interrompre  ses  attaques. 

—  Peste  !  je  le  crois  bien  ;  vous  faites  là  un  métier  à 
devenir  enragé,  et  Je  voudrais  avoir  là  un  tonneau  de  bière 
ou  de  cervoise  à  vous  offrir. 

—  De  l'eau  !   dit   Hermann,   de   l'eau  ! 

"  — Vous  vous  contenterez  de  cette  boisson?  soit.  Nous 
avons  là  la  rivière  :  dans  une  minute  vous  allez  être  servi. 
Et  Jacques  .■\ubry  se  mit  à  courir  vers  la  .Seine,  emplit 
sa  casquette  d'eau  et  la  rapporta  a  l'Allemand.  Celui-ci  dressa 
sa  poutre,  avala  diin  trait  tout  le  liquide  quelle  contenait, 
et  rendant  à  l'écolier  sa  casquette  vide  •. 

—  Merci,  dit-il,  et  reprenant  sa  poutre,  11  *e  remit  à  la 
besogne. 

Puis,  au  bout  d'un  instant  : 

—  .■Mlez  annoncer  au  maître  que  cela  avance,  dit-il.  et 
qti  il  se  tienne  prêt. 


coups  d'arqueijuse  partis  presque  aussitôt  calmèrent  de 
nouveau  l'ardeur  des  assiégés,  qui.  quelques  remontrances 
ou  promesses  que  leur  fit  messire  Robert,  se  tinrent  cols  et 
couverts  ;  ce  que  voyant,  messire  Robert  s'avança  lui-môme, 
et  prenant  entre  ses  mains  une  énorme  pierre,  11  s'apprêta 
à  la  faire  rouler  sur  llei'manu. 

Mais  Benvenuto  n'était  pas  homme  à  se  laisser  prendre 
i  à  limproviste.  A  peine  eut-il  vu  l'imprudent  qui  se  hasar- 
dait là  où  personne  n'osait  plus  venir,  qu'il  porta  son  ar- 
quebuse à  son  épaule:  c'en  était  fait  de  messire  Robert." 
lorsqu'à  l'instant  même  oi'i  Cellini  allait  lâcher  la  détente. 
.4scanlo  poussa  un  cri,  releva  le  canon  avec  sa  main  ;  le 
coup  partit  en  l'air.'  Ascanio  avait  reconnu  le  père  de 
Colombe. 

Au  moment  ofi  Benvenuto  furieux  allait  demander  à  As- 
canio l'explication  de  ce  qu'il  venait  de  faire,  la  pierre, 
lancée  vigoureusement  par  le  prévôt  alla  tomber  d'aplomb 
sur  le  ca.stpie  d'Hermann.  Or.  quelle  que  filt  la  force  du 
moderne  Titan,  il  n'y  avait  pas  moyen  de  résister  à  cet 
autre  Pélion  :  il  lâcha  la  poutre  qu  il  tenait,  ouvtU  les 
bras  comme  pour  chercher  un  appui,  puis  ne  trouvant  rien 
où  se  retenir,  il  tomba  évanoui  avec  un  bruit  terrible. 

Mslégés   et    assiégeans    poftssèrent    en    même    temps   un 


32 


ALEX.\NDP,E  DUMAS  ILLUSTRÉ 


ïrind  cri  •  ie  petit  Jehan  et  les  trois  ou  quatre  compagnons 
nurétaient  à  portée  dHermann  se  précipitèrent  sur  m 
pour  1  emporter  loin  de  la  muraille  et  lu.  donner  des 
LTour  ;  mais  en  même  temps  la  grande  et  la  petae  pone 
de  niôtel  de  Nesle  s'ouvrirent,  et  le  prevut  a  la  tête  d  une 
qu.n  aine    d  hommes  sélança  sur  le  "«^sé    payant  brave- 

btiTair.nr"h:;n%^^rhar:'tr.rSs'c°^r^^^^^^ 

In^alg^é'L'^L'rou^ragemeJs  de  Benven„^   ,u.  .eut-  cna.  ^de 

?rTiHi?rL^==^sr^r 
S?ï£râ^i^ra^^-:^^x^e:^^ 

'Tnva'aTpas'â  [edissimuler  que  c'était  un  échec  et  un 
éc  ec  a^/e  cemnl,  Ascanio  et  leurs  compagnons  ava.en 
bien  paV  leurs  arquebusades,  mis  hors  de  combat  tro  s  ou 
Quatre  asMégés,  mais  la  perte  de  ces  trois  ou  quatre  hom- 
mes étaît  14  d  équivaloir  pour  le  prévôt  a  ce  qu  était  la 
nerte   d  Hermann   pour   Cellini 

Il  V  eut  un  moment  de  stupeur  parmi  les  assiégeans. 

Tniit  à  COUD  Cellini  et  Ascanio  se  regardèrent. 

Ijat  un  projet,  dit  Cellini  en  regardant  à  gauche,  cest- 

'-f!lt'm:f1ussi!'du"Ascanio  en  regardant  à  droite,    du 

cMé  des  champs. 
_  j  ai  trouvé  un  moyen  de  taire  sortir  la  garnison 
_  Et  moi.  si  vous  faites  sortir   la  garnison,  j  ai   trouvé 

un  moven  de  vous  ouvrir  la  porte. 

—  De"  combien  dhommes  as-tu  besoin? 

—  Un  seul  me  suffira. 

I  jac^ques  Aubry,  dit  Ascanio.  ^^l^z-^^"!^*""/^*^""'' 
_  \u  bout  du  monde,  cher  ami.  au  bout  du  monde. 
Seulement  je  ne  serais  pas  fàch*  d'avoir  une  arme  quel- 
conque, quelque  chose  comme  un  bout  d'épée  ou  un  soup- 
çon de  poignard,  quatre  ou  cinq  pouces  de  fer  a  fourrer 
quelque  part  si  loccasion  s'en  présente. 

-Eh  bien!  dit  Ascanio,  prenez  l'épée  de  Pagolo,  qui  ne 
peut  plus  s'en  servir,  attendu  qu'il  se  tient  le  talon  de  la 
main    droite  et  qu'il  fait  le  signe  de  la  croix  de   la   main 

ErîiucliP 

—  Et  voici  pour  compléter  votre  armement,  mon  propre 
poignard,  dit  Cellini.-  Frappez  avec,  jeune  homme,  mais  ne 
l'oubliez  pas  dans  la  blessure,  vous  feriez  un  trop  beau 
ladeau  au  blessé,  attendu  qu'il  est  ciselé  par  moi  et  que 
la  poignée  vaut  cent  écus  d'or  comme  un  liard. 

—  Et  la  lame  ?  dit  Jacques  Aubry.  La  poignée  a  son  prix 
sans  doute,  mais  en  pareille  circonstance  c  est  la  lame  que 

'  -'iLalame   n'a   pas   de  prix,  répondit  Benvenuto  :   c'est 
celle  avec  laquelle  jai  tué  l'assassin  de  mon  frère. 

—  Vivat  !  cria  l'écolier.  Allons,  Ascanio,  en  route. 

—  Me  voilà  dit  Ascanio  en  roulant  cinq  ou  six  brasses 
de  corde  autour  de  son  corps  et  en  mettant  une  des  échelles 
sur  son  épaule,  me  voilà.  ...  ,  < 

Et  les  deux  aventureux  Jeunes  gens  descendirent  le  quai 
pendant  cent  pas  à  peu  près,  tournèrent  à  gauche  et  dis- 
parurent à  l'angle  de  la  muraille  du  Grand-Nesle,  derrière 
les  fossés  de  la  ville. 

Laissons  Ascanio  tenter  son  projet,  et  suivons  Cellini  dans 
l'accomplissement  du  sien. 

Ce  qu  il  regardait  a  gauche,  c'est-à-dire  du  côté  de  la 
ville,  tandis  qu'Ascanio,  tomme  nous  1  .ivons  dit.  regardait 
à  droite,  c'est-à-dire  du  côté  des  champs,  c'étaient,  au  mi- 
lieu d  un  groupe  de  populaire  qui  se  tenait  à  distance,  deux 
femmes  qu'il  croyait  reconnaître  pour  la  lille  du  prCvùt  >! 
pour  sa  gouvernante. 

En  effet,  c'étaient  Colombe  et  dame  Perrine  qui.  la  messe 
achevée,  revenaient  pour  rentrer  au  Petit-Nesle.  et  qui. 
efïr.ayées  de  ce  qu  on  leur  disait  sur  le  siège  de  l'hOtel,  et 
de  ce  qu'elles  voyaient  de  leurs  propres  yeux,  s'étalent  arré- 
tées  tremblantes  au  milieu  de  la  foui*. 

Mais  à  peine  Colombe  se  fut-elle  aperçue  qu'il  existait 
entre  le?  combattans  une  espèce  de  trêve  momentanée  qui 
lui  lai.'s.Tit  le  passage  libre,  que,  malgré  les  prières  de  dame 
Perrine  qui  la  suppliait  de  ne  pas  s'aventurer  dans  cette 
bagarre.  Colombe,  mue  par  l'inquiétude  que  lui  inspirait 
le  danger  de  son  père,  s'avança  résolument  vars  l'hOtel. 
laissant  à  dame  Perrine  liberté  entière  de  la  suivre  ou  de 
demeurer  où  elle  était  ;  mais  comme  au  fond  du  cœur 
dame  Perrine  aimait  tendrement  Colombe,  la  duègne,  quelle 
que  fût  sa  crainte,  se  résolut  4  l'accompagner. 


Toutes  les  deux  quittaient  le  groupe  comme  Ascanio  et 
Jacques  Aubry  tournaient  langle  de  la  muraille. 

Maintenant  on  comprend  le  projet   de   Benvenuto  Cellini. 

A  peine  eut-il  vu  les  deux  femmes  s'avancer  vers  l'hôtel 
du  prévôt,  que  lui-même  s'avança  au-devant  d'elles,  et  of- 
frant galammsni  le  bras  à  Colombe  : 

—  Madame,  ne  craignez  rien,  dit-il,  et  si  vous  voulez  accep- 
ter mon  bras,  je  vais  vous  ramener  près  de  votre  père. 

Colombe  hésitait,  mais  dame  Perrine,  saisissant  le  bras 
qui  se  trouvait  de  son  côté  et  que  Benvenuto  avait  oublié 
de  lui  offrir. 

—  Prenez,  chère  petite,  prenez,  dit-elle,  et  acceptons  la 
protection  de  ce  noble  cavalier.  Tenez,  tenez,  voici  M.  le 
prévôt  qui  se  penche  sur  la  muraille,  inquiet  sans  doute 
qu'il  est  de  nous. 

Colombe  prit  le  bras  de  Benvenuto,  et  tous  trois  s'avan- 
cèrent jusqu  à  deux  pas  de  la  porte. 

Là  Cellini  s  arrêta,  et  assurant  suus  chacun  de  ses  bras 
le  bras  de  Colombe  et  celui  de  dame  Perrine  : 

—  Monsieur  le  prévôt,  dit-il  à  haute  voix,  voici  votre 
fille  qui  demande  à  rentrer;  j'espère  que  vous  lui  ouvrirez 
la  porte,  à  elle,  à  moins  que  vous  ne  consentiez  à  laisser 
au.x  mains  de  vos  ennemis  un  si  charmant  otage. 

■\'ingt  fois  depuis  deux  heures  le  prévôt,  à  l'abri  derrière 
ses  retranchemens,  avait  songé  à  sa  fille,  qu'il  avait  si 
imprudemment  laissée  sortir  et  qu'il  ne  savait  trop  com- 
ment faire  rentrer.  Il  espérait  qu  avertie  à  temps  elle  pen- 
serait à  l'aller  attendre  au  Grand-Châtelet,  quand  voyant 
Cellini  quitter  le  groupe  de  ses  compagnons  et  s  avancer 
vers  deux  femmes,  il  avait  reconnu  dans  ces  deux  femmes 
Colombe  et  dame  Perrine. 

—  La  petite  sotte  :  grommela  tout  bas  le  prévôt,  je  ne 
puis  cependant  pas  la  laisser  au  milieu  de  ces  mécréans. 

Puis  élevant  la  voix  : 

—  Eh  bien  !  voyons,  dit-il  en  ouvrant  le  guichet  et  en 
appliquant  son  visage  à  la  grille,  que  demandez-vous? 

—  Voici  mes  offres,  dit  Benvenuto.  Je  laisserai  rentrer 
madame  Colombe  et  sa  gouvernante,  mais  vous  sortirez 
avec  tous  vos  hommes,  nous  combattrons  dehors  et  à  dé- 
couvert. Ceux  à  qui  le  champ  de  bataille  restera  auront 
l'hôtel,  et  alors  tant  pis  pour  les  vaincus  !  tœ  victts  !  comme 
disait  votre  compatriote  Brennus. 

—  J'accepte,  dit  le  prévôt,  mais  à  une  condition. 

—  Laquelle? 

—  C'est  que  vous  vous  écarterez,  vous  et  votre  troupe, 
pour  laisser  à  ma  fille  le  temps  de  rentrer  et  à  mes  sergens 
le  temps  de  sortir. 

—  Soit  I  dit  Cellini  ;  mais  sortez  d  abord,  madame  Co- 
lombe rentrera  après  ;  puis  madame  Colombe  rentrée,  et 
pour  ôter  toute  retraite,  vous  jetterez  la  clef  par  dessus  les 
murailles. 

—  Convenu,  dit  le  prévôt. 

—  Votre  parole? 

—  Foi  de  gentilhomme  ! 

—  La  vôtre? 

—  Fol  de  Benvenuto  Cellini  I 

-  Cette  promesse  échangée,  la  porte  s  ouvrit  ;  les  gens  du 
prévôt  sortirent  et  se  rangèrent  sur  deux  rangs  devant  la 
porte,  mess.'re  d'Estourville  à  leur  tête.  Ils  étaient  encore 
dix-neuf  en  tout.  De  son  côté,  Benvenuto  Cellini,  privé  d'.\s- 
canio,  d  Hermann  et  de  Jacques  .\ubry,  n'avait  plus  que 
huit  combattans.  encore  Simon-le-Gaucher  était-il  blessé, 
heureusement  que  c'était  à  la  main  droite;  mais  Benvenuto 
n'était  pas  homme  à  calculer  le  nombre  de  ses  ennemis, 
lui  qui  avait  été  frapper  Pompeo  au  mflieu  de  douze  sbi- 
res. Il  tint  donc  sa  promesse  avec  joie,  car  il  ne  désirait 
rien  tant  qu'une  action  générale  et  décisive. 

—  Vous  pouvez  mainte»ant  rentrer,  madame,  dit-il  à  sa 
jolie  prisonnière. 

Colombe  traversa  l'espacequi  la  séparait  des  deux  camps, 
rapide  comme  l'slseau  dont  elle  portait  le  nom,  et  courut 
tout  éperdue  se  jeter  dans  les  bras  du  prévôt. 

—  Mon  père  !  mon  père  !  au  nom  du  ciel  !  ne  vous  expo- 
sez pas  !  s'écria-t-elle  en  pleurant. 

—  \IIoiii  lenirez.  ilit  briiscuiement  le  prévôt  en  la  pre- 
nant par  le  bras  et  en  l.-i  conduisant  vers  la  porte,  ce  sont 
los  sottises  qui  nous  réduisent  à  cette  extrémité. 

Colombe  rentra  suivie  de  dame  Perrine,  à  qui  la  peur 
avait  donné,  sinon  des  ailes,  comme  à  sa  jolie  compagne, 
du  moins  des  jambes,  quelle  croyait  avoir  perdues  depuis 
dix  ans. 

La  prévôt  tira  la  porte  derrière  elle. 

—  La  clef  !  la  clef  ;  cria  Cellini. 

Le  prévôt,  à  son  tour,  fidèle  exécuteur  de  sa  parole,  tira 
la  clef  de  la  serrure  et  la  jeta  par  dessus  la  murallie,  de 
manière  à  ce  qu'elle  retombât  dans  la  cour. 

—  Et  maintenant,  cria  Benvenuto  Cellini  en  se  ruant  sur 
le  prévôt  et  sur  sa  troupe,  chacun  pour  sol  !  Dieu  pour 
tous! 

Il  y  eut  alors  une  mêlée  terrible,  car  avant  que  les  ho- 
quetons eussent  eu   le  temps  d'abaisser  leurs    fusils   et  de 


/\SCANIO 


ï 


/aire  leu,  Benvenuto.  avec  ses  sept  ouvriers,  était  tomté  au 
milieu  d'eux,  liacliaut  à  Uroite  et  à  gauche  avec  cette  ter- 
rible épée  qu'il  maniait  si  liabilcmeni  et  qui,  trempfe  par 
Juimême,  trouvait  si  peu  de  cottes  de  mailles  it  m«me  de 
.  uirasses  qui  pussent  lui  résisler.  Les  sei-gens  jutèrent  donc 
leurs  arquebuses,  devenues  inutiles,  tirèrent  leurs  (?pées  et 
se  mirent  à  espadonncr  à  leur  tour.  Mais,  malgré  leur 
nombre,  malgré  leur  force,  en  moins  d'un  instant  ils  se 
trouvèrent  éparpillés  sur  la  place,  et  deux  ou  trois  des  plus 
braves,  blessés  au  point  de  ne  plus  pouvoir  continuer  le 
combat,  lurent  forcés  de  se  retirer  en  arrière. 

Le  prévôt  vit  le  danger,  et  comme  c'était  un  homme  brave 
et  qui  dans  son  temps,  ainsi  qiie  nous  l'avons  dit,  avait 
eu  des  succès  d'armes,  il  se  jeta  au-devant  de  ce  terrible 
Benvenuto  Cellini  devant  lequel  tout  cédait. 

—  A  moi,  cria-t-il.  à  moi.  infâme  larroneur,  et  que  tout 
se  décide  entre  nous  deux  :  Voyons  ! 

Oh  ;  sur  mou  àme.  je  ne  demande  pas  mieux,  messire 
Robert,  répondit  Benvenuto.  Et  si  vous  voulez  dire  à  vos 
gens  de  né  pas  nous  déranger,  je  suis  votre  homme. 

—  Tenez-vous  tranquilles  \  dit  le  prévôt. 

—  Que  pas  un  ne  bouge  !  cria  Cellini. 
Et   les   combattans   restèrent  à   leur   place,   silencieux    et 

immobiles  comme  ces  guerriers  il'Homère  qui  Interrom- 
paient leur  propre  combat  pour  ne  rien  perdre  du  combat 
de  deux  chefs  renommés. 

Alors,  comme  le  prévôt  et  Cellini  tenaient  chacun  son 
épée  nue  à  la  main,  ils  se  précipitèrent  l'un  sur  l'autre. 

Le  prévôt  était  habile  aux  armeS,  mais  Cellini  était  de 
première  force.  Depuis  dix  ou  douze  ans  le  prévôt  n'avait 
pas  eu  une  seule  fois  l'occasion  de  tirer  l'épée.  Depuis  dix 
ou  douze  ans,  au  contraire,  un  seul  jour  ne  s'était  peut- 
être  pas  écoulé  sans  que  Benvenuto  mit  flamberge  au  vent. 
Aux  premières  passes,  le  prévôt,  qui  avait  un  peu  top 
compté  sur  lui-même,  s  aperçut  donc  de  la  supériorité  de 
son  ennemi. 

C'est  qu'aussi  Betivenulo  Cellini.  trouvant  une  résistance 
a  laquelle  il  ne  s'attendait  pas  dans  un  homme  de  robe, 
déployait  toute  l'énergie,  toute  la  rapidité  et  toute  la  ruse 
de  son  jeu.  C'était  une  chose  merveilleuse  que  voir  com- 
ment son  épée,  qui  semblait  le  ti'iple  dard  d'un  serpent, 
menaçait  à  la  fois  la  tète  et  le  coeur,  voltigeant  d'un  en- 
droit a  l'autre,  et  ne  donnant  â  son  adversaire  que  le  temps 
de  parer  sans  lui  laisser  celui  de  lui  porter  un  seul  coup. 
Aussi  le  prévôt,  comprenant  qu'il  avait  affaire  à  plus  fort 
que  lui,  se  mit-il  ù  rompre,  tout  en  se  défendant,  il  est  vrai, 
mais  enfin  en  cédant  du  terrain.  Malheureusement  pour 
messire  Robert,  il  avait  tout  naturellement  le  dos  tourné 
au  mur,  de  sorte  qu'au  bout  de  quelcfues  pas  il  se  trouva 
acculé  à  la  porte,  que  par  instinct  il  avait  clierchée,  quoi- 
qu'il sût  bien  qu'il  en  avait  jeté  la  clef  par  dessus  la 
muraille. 

Arrivé  là,  le  prévôt  se  sentit  perdu  ;  aussi,  comme  un 
sanglier  qui  tient  aux  chiens,  réunit-il  toute  sa  force,  el 
trois  ou  quatre  bottes  se  succédèrent  si  rapidement,  que  ce 
fut  à  Benvenuto  à  parer  a  son  tour  ;  encore  une  fois  arriva- 
t-il  trop  tard  â  la  parade,  de  cette  façon  que  l'épée  de  son 
adversaire,  malgré  l'excellente  cotte  de  mailles  qu'il  por- 
tait, lui  elHeura  la  poitrine  :  mais,  comme  le  lion  blessé 
qui  veut  une  prompte  vengeance,  à  peine  Benvenuto  eut- 
il  senti  la  pointe  du  fer  qu'il  se  ramassa  sur  lui-même,  et 
qui  eût.  d'un  coup  de  pointe  terrible,  percé  de  part  en  part 
le  prévôt,  sf  juste  au  même  moment  la  porte  n'eût  tout  à 
coup  cédé  derrière  lui.  de  sorte  que  messire  d'Estourville 
tomba  à  la  renverse,  et  que  le  fer  alla  frapper  celui  qui 
venait  de  le  sauver  en  ouvrant  si  opinément  la  porte. 

Mais  au  contraire  de  ce  qu'on  devait  attendre,  ce  fut  le 
blessé  qui  garda  le  silence,  et  ce  fut  Benvenuto  qui  jeta  un 
cri  terrible. 

Il  avait,  dans  celui  qu'il  venait  de  frapper,  reconnu  As- 
canlo. 

Dès  lors  il  ne  vit  plus  ni  Hermanii  ni  Jacques  Aubry,  qui 

Ise  tenaient  derrière  le  blessé.  Il  se  jeta  comme  un  fou  au 
cou  du  jeune  homme,  cherchant  sa  plaie  des  yeux,  de  la 
main,  de  la  bouche,  et  criant  :  Tué.  tué.  tué  par  moi  !  As- 
canio.  mon  enfant,  c'est  moi  qui  t'ai  tué  :  et  rugissant  et 
pleurant  comme  les  lions  doivent  rugir  et  pleurer. 
Pendant  ce  temps  Hermann  tirait  le  prévôt  sain  et  sau' 
«l'entre  les  jambes  d'Ascanio  et  de  CelHnl,  et  le  mettant  sous 
son  bras  comme  il  aurait  pu  faire  d  un  enfant,  il  le  déposait 
dans  une  petite  remise  où  maître  Raimbault  serrait  ses  ins- 
■trumens  de  jardinage,  et  refermant  la  porte  sur  lui.  il  tirait 
■son  épée  hors  du  fourreau  et  se  mettait  en  posture  de  dé- 
'lendre  son  prisonnier  contre,  quiconque  tenterait  de  le  lui 
reprendre. 
Quant  à  Jacques  Aubry,  Il  ne  faisait  qu'un  bond  du  pavé 
de  la  cour  au  haut  de  la  muraille,  brandissant  sa  dague  en 
signe  de  triomphe  et  criant  :  Fanfare,  fanfare,  le  Ornnd- 
Xeslc  est  à  nous  ! 
Comment  toutes  ces  choses  surprenantes  étaient-elles  arri- 
■vées,  c'est  ce  que  le  lecteur  va  voir  dans  le  chapitre  suivant. 
ASCAMO 


X 


Di;    L'AV.\.NTAG1£    1)ES    VILLES    FORTIFIÉES 


L  hôtel  de  Nesle,  dans  la  partie  qui  longeait  le  l'ré-aux- 
Clercs,  était  doublement  défendu  par  les  murs  et  par  les 
fossés  de  la  ville,  si  bien  que  de  ce  côté  il  passait  pour  im- 
prenable. Or,  .Ascanio  avait  judicieusement  pensé  qu'on 
s  avise  rarement  de  garder  ce  qui  ne  peut  être  pris,  et  U 
avait  résolu  de  tenter  une  attaque  sur  le  point  où  l'on  ne 
songeait  point  à  la  résistance. 

C'est  dans  cette  vue  qu'il  s  éloigna  avec  son  ami  Jacques 
Aubry,  sans  .se  douter  qu'au  moment  où  11  dlsparais'^ait 
d  un  coté,  sa  Colombe  bien-aimée  allait  apparaître  de  l'au- 
tre et  fournir  a  Benvenuto  un  moyen  de  ronlraindru  le 
prévôt  a  une  sortie  qui  inspirait  à  celui-ci  une  si  profonde 
répugnance. 

Le  projet  d'Ascanio  était  scabreux  par  l'exécution  péril- 
leux par  les  suites.  11  s'agissait  de  franchir  un  fossé  pro- 
fond, d  escalader  un  mur  de  vingt-cinq  pieds  de  haut  et 
au  bout  de  tomber  peut-être  au  milieu  de  la  troupe  enne- 
mie. Aussi  quand  il  arriva  au  bord  du  fossé,  et  par  consé- 
quent de  son  entreprise,  Ascanio  comprit  seulement  toute 
a  difficulté  qu'il  allait  avoir  à  fTanchir  l'un  et  i  accomplir 
I  autre.  Aussi  sa  résolution,  si  bien  arrêtée  qu'elle  eût  été 
d'abord,  fléchit-elle  un  instant. 

Quant  à  Jacques  Aubry,  il  s'était  tranquillement  arrêté 
dix  pas  en  arrière  de  son  ami,  regardant  tour  à  tour  le 
mur  et  le  fossé.  .Puis  après  les  avoir  mesurés  de  l'œil  tous 
deux  : 

—  Ah  ç;i!  mon  cher  ami,  lui  dit-il.  fais-moi  je  te  prie 
l'amitié  de  me  dire  pourquoi  diable  tu  m'amènes  ici  à 
moins  que  ce  ne  soit  pour  pêcher  des  grenouilles  Ah  '  otîi 
tu  regardes  ton  échelle...  Très  bien.  Je  comprends.  Mais  ton 
échelle  a  douze  pieds,  le  mur  en  a  vingt-cinq  de  haut  el  le 
fossé  dix  de  large  :  c'est  vingt-trois  pieds  de  différence  si 
je  sais  compter. 

.-Vscanio  resta  un  instant  abasourdi  de  la  vérité  de  -ette 
arithmétique  ;  puis  tout  à  coup  se  frappant  le  front  : 

—  Oh  !    quelle   idée  !    s'écria-t-il  ;    regardez  ' 

—  Où  ■? 

—  La  !  dit  Ascanio,  là  ! 

—  Ce  n'est  pas  une  idée  que  tu  me  montres,  dit  l'écolier 
c'est  un  chêne. 

En  effet,  un  chêne  énorme  sortait  puissamment  de  terre, 
presque  sur  le  bord  extérieur  du  fossé,  et  allait  regarder 
curieusement  par  dessus  les  murs  du  Séjour  de  Nesle. 

—  Comment  !  vous  ne  comprenez  pas  !  s'écria  Ascanio. 

—  Si  fait  !  si  fait  !  je  commence  à  entrevoir.  Oui,  c'est 
cela  même.  J'y  suis.  Le  chêne  commente  avec  le  mur  une 
arche  de  pont  dont  cette  échelle  peut  faire  le  complément, 
mais  l'abime  est  dessous,  camarade,  et  un  abîme  plein  de 
boue.  Diable  !  il  faut  y  faire  attention.  On  a  ses  plu^  belles 
bardes,  et  le  mari  de  Simone  commence  à  ne  plus  vouloir 
me  faire  crédit. 

—  Aidez-moi  à  monter  l'échelle,  dit  Ascanio,  voilà  tout  ce 
que  je  vous  demande. 

—  C'est  cela,  dit  l'écolier,  et  moi  je  resterai  en  bas.  Merci  ! 
Et   tous   deux   s'accrochant    en   même   temps    à   une   des 

branches  du  tronc,  se  trouvèrent  en  quelques  .secondes  dans 
le  chêne.  Alors,  réunissant  leurs  efforts,  ils  tirèrent  l'échelle 
et  parvinrent  avec  elle  à  la  cime  de  l'arbre.  Arrivés  là, 
ils  l'abaissèrent  comme  un  pont  levis.  et  virent  avec  joie 
que  tandis  qu'une  de  ses  extrémités  s'appuyait  solidement 
sur  une  grosse  branche,  l'autre  reposait  d'aplomb  sur  le 
mur,  qu'il  dépassait  de  deux  ou  trois  pieds. 

—  Mais,  dit  Aubry,  quand  nous  serons  sur  le  mur? 

—  Eh  bien  !  quand  nous  serons  sur  le  mur,  nous  tire- 
rons l'échelle  ù   nous,   et   nous  descendrons  avec   l'échelle. 

—  Sans  doute.  Il  n'y  a  qu'une  difficulté  à  cela,  c'est  que 
le  mur  a  vingt-cinq  pieds  de  haut  et  que  l'échelle  n'eu  a 
que  douze. 

—  Prévu,  dit  Ascanio  en  dévidant  la  corde  qu'il  avait  en- 
roulée autour  de  son  corps  :  il  l'attacha  ensuite  par  un  bout 
au  tronc  de  l'arbre,  et  il  jeta  l'autre  bout  par  dessus  le  mur. 

—  Oh  !  grand  homme  je  te  comprends,  s'écria  Jacques 
.'Vuhry,  et  je  suis  heureux  et  fier  de  me  casser  le  cou  avec 
toi. 

—  Eh  bien  !  que  faites-vous  ? 

—  Je  passe,  dit  .\ubry  s'apprôtanl  à  franchir  l'Intervalle 
qui  le  séparait  du  mur. 

—  Non  pas.  reprit  .\scanlo,  c'est  à  moi  de  passer  le  premier. 

—  .\u  doigt  mouillé  I  dit  Aubry  présentant  sa  main  à  son 
compagnon  avec  deux  doigts  ouverts  et  trois  doigts  fermés. 

—  Soit,  dit  .\scanio.  et  il  toucha  un  des  deux  doigts  de 
l'écolier. 


Vi 


ALEXANDRE   DL\L\S    ILLUSTRE 


—  Tj  as  gagné,  dit  Aubry.  Pa^se.  mais  du  sang-fi'oid,  du 
calme,  entends-tu? 

—  Soyez  tranquille,  reprit  Ascanio. 

Et  il  commença  à  s'avancer  sur  le  poiii  vulcut.  que  Jac- 
Que'i  \ubry  maintenait  en  équilibre  en  pesant  sur  lune  de 
ses  extrémités:  l'échelle  était  frêle,  mais  le  hardi  jeune 
homme  était  léger.  L'écolier,  respirant  à  peine,  crut  voir 
\scanio  fléchir  un  instant,  llai.s  celui-ci  fit  en  courant  les 
quatre  pas  qui  le  séparaient  du  mur  et  y  arriva  sain  et  saul. 
La  encore  U  courait  un  danger  énorme  si  quelqu  un  O^ 
assiégés  1  apercevait  :.  mais  il  ne  s  était  pas  trompe  dans  sœ 
prévisions,  et  jetant  un  regard  rapide  dans  les  jardins  de 
l'hôtel  ; 

—  Personne,   cria-t-il  à   son  compagnon,  personne . 

—  Alors,  dit  Jacques  Aubry,  en  avant  la  danse  de  corde  1 
Et  il  s'avança  à  son  tour  sur  le  chemin  étroit  et  trem- 
blant tandis  qu'Ascanio  asâujeltissani  léchelle.  lui  rendait 
le  service  qu  il  eu  avait  reçu.  Or.  comme  il  n'était  m  moins 
adroit  ni  moins  leste  que  son  compagnon,  en  un  instant  il 
lut   près   de  lui.  ,  ... 

Tons  deux  sautèrent  alors  à  califcurchon  sur  la  muraille 
et  tirèrent  léclielle  à  eux.  puis  l'anacUant  avec  1  extrémité 
de  la  corde  don:  1  autre  bout  était  solidement  fixe  au 
chêne  ils  la  descendirent  le  long  du  mur,  lui  donnant  le  pied 
nécessaire  pour  quelle  leur  prêtât  un  sûr  appui;  enfin, 
\scanio  qui  avait  saumé  le  privUège  de  faire  les  expérien- 
ces prit  la  corde  à  deux  mains  et  se  laissa  glisser  Jusque 
sur'  la  première  traverse  de  l'échelle  :  une  seconde  après 
il  était  a  terre.  ,  _    , 

Jacques  Aubry  le  suivit  avec  le  même  bonheur,  et  les 
deux  amis  se  trouvèrent  dans  le  jardin. 

Une  fois  arrivés  là.  le  mieux  était  d'agir  vivement.  Toutes 
ces  manœuvres  avaient  demandé  un  certain  temps,  et  As- 
canio tremblait  que  son  absence  et  celle  de  lécoUer  n  eus- 
sent é;é  préjudiciables  aux  affaires  du  maître  ;  tous  deux 
tirant  leurs  épées  coururent  donc  vers  la  porte  qui  don- 
nait dans  la  première  cour,  où  devait  se  tenir  la  garnison, 
en  supposant  qu'elle  n  eût  point  changé  de  place.  En  arri- 
vant â  la  porte,  Ascanio  colla  son  oeil  à  la  serrure  et 
s'aperçut  que   la  cour  était  vide 

—  Benvenuto  a  réussi,  s'écria-t-il.  I-a  garnison  est  sortie. 
A  nous  Ihùtel  :  El  il  essaya  d'ouvrir,  mais  la  porte  était 
fermée  à  la  clef. 

Tous  deux  se  mirent  à  l'ébranler  de  toutes  leurs  forces. 

—  Par  ici  :  par  ici  !  dit  une  voix  qui  vibra  jusqu'au  fond 
du  cœur  du  jeune  homme  ;  par  ici,  monsieur. 

.\scanio  se  retourna  et  aperçut  Colombe  à  une  fenêtre  du 
rez-de  chaussée.  En  deux  bonds  il  lut  près  d'elle. 

—  Ah  !  ah  :  dit  Jacques  Aubry  en  le  suivant,  il  paraît  que 
nous  avons  des  intelligences  dans  la  place.  Ah:  vous  ne 
m'aviez  pas  dit  cela,  monsieur  le  cachotler. 

—  Oh  :  sauvez  mon  père,  monsieur  Ascanio  !  cria  Co- 
lombe, sans  s  étonner  de  voir  là  ce  jeune  homme,  et  comme 
si  sa  présence  eût  été  chose  toute  naturelle  ;  ils  se  battent, 
entendez-vous,  là.  dehors,  et  c  est  pour  moi,  à  cause  de 
moi  !  Oh  '.  mon  Dieu  !  mon  Dieu  ;  empêchez  qu'ils  ne  le 
tuent  : 

—  Soyez  tranquille,  dit  Ascanio  en  s'élançant  dans  l  ap- 
partement, qui  avait  une  sortie  dans  la  petite  cour  ;  soyez 
tranquille,   je   réponds  de   tout. 

—  Soyez  tranquille,  dit  Jacques  Aubry  en  prenant  le  même 
cliemin.  soyez  tranquille,  nous  répondons  de  tout. 

En  arrivant  sur  le  seuil  de  la  porte,  .\scanio  s'entendit 
appeler  une  seconde  fois,  mais  cette  fois  par  une  voix  moins 
douce  que  la  première. 

—  Qui    m'appelle?   dit  Ascanio. 

—  Moi,  mon  cheune  ami,  moi,  répéta  la  même  voix  avec 
nu  accent  tudesque  des  plus  prononcés. 

—  Eh  paidieu  :  s  écria  Jacques  .\ubry,  c'est  notre  G<iliath'. 
Que  diable  faites-vous  dans  ce  poulailler,  mon  brave  géant? 

En  effet,  il  avait  reconnu  Uermanii  à  travers  la  lucarne 
de  la  petit  remise. 

—  Clié  retroufé  mol  isl  ;  moi  pas  zavoir  comment  y  être 
fenu.  mol.  Tirez  la  ferrou,  que  ch'aille  mi  patlre.  Fite, 
nte.  tîte  ;  la  main  mi  dimanche. 

—  Vullà  :  dit  l'écolier  en  se  mettant  en  devoir  de  rendre  à 
Hermann  le  service  qu'il  lui  demandait. 

Pendant  ce  temps  Ascanio  s'avauçait  vers  la  porte  du  quai, 
où  se  faisait  entendre  un  terrible  froissement  déliées.  Lors- 
qu  il  ne  fut  plus  séparé  des  combattans  que  par  1  épaisseur 
du  bols,  U  craignit  en  se  montrant  inopinément  de  tomber 
aux  mains  de  ses  ennemis,  et  regarda  par  le  vasistas  grillé. 
Alors  il  vit  en  face  de  lui  Cellini.  ardent,  furieux,  acharné  ; 
il  comprit  que  messire  Robert  était  perdu.  Il  ramassa  la 
clef  qui  était  i  terre,  ouvrit  vivement  la  porte,  et  ne  son- 
geant 'lu  à  la  promesse  qu'il  avait  faite  a  Colombe,  il  reçut. 
comme  nous  l  avons  dit.  dans  l'épaule,  le  coup  qui  sans  lui 
eût  Inévitablement  transpercé  le  prévôt. 

Nous  avons  vu  quelle  avait  été  la  suite  de  cet  événe- 
ment. Benveuutô,  désespéré,  s'était  jeté  dans  les  bras  d'As- 
canio;    llermann   avait   enfermé   le   prévôt    dans    la   prison 


août  il  sortait  à  l'instant  même,  et  Jacques  Aubry,  juché 
sur  le  rempart,  battait  des  ailes  et  chantait  victoire, 

La  victoire,  en  effet,  était  complète  ;  les  gens  du  prévôt, 
voyant  leur  maître  prisonnier,  u'es.sayèrent  même  pas  de 
la  disputer  et  mirent  bas  les  armes. 

En  conséquence  les  ouvi-iers  entrèrent  tous  dans  la  cour 
du  Grand-Nesle.  désormais  leur  propriété,  ei  fermèrent  la 
porte  derrière  eux,  laissant  dehors  les  hoquetons  et  les 
sergens. 

Quant  à  Benvenuto.  il  n'avait  piis  part  à  rien  de  ce  qui 
s'était  passé,  il  tenait  toujours  Ascanio  dans  ses  bras,  il  lui 
avait  ôté  sa  cotte  de  mailles,  il  lui  avait  déchiré  son  pour- 
point, et  il  était  enfin  arrivé  à  la  blessure,  dont  il  étan- 
chalt  le  sang  avec  son  mouchoir. 

—  Mon  .\scanio.  mon  enfant,  répétait-il  sans  cesse,  blessé, 
blessé  par  moi:  que  doit  dire  ta  mère  là-haut?  Pardon, 
Stefana,  pardon.  Tu  souffres?  réponds:  Est-ce  que  ma  main 
te  fait  mal?  Ce  sang  ne  veut -il  donc  pas  s'arrêter?  Un 
chirurgien,  vite!..  Quelqu'un  n  ira-l-il  donc  pas  me  cher- 
cher un  chirurgien? 

Jacques  Aubry  sortit  en  courant. 

—  Ce  n'est  rien,  mon  cher  maître,  ce  n'est  rien,  répondit 
-Vscanio,  le  bras  seul  a  été  touché.  —  Ne  vous  désolez  pas 
ainsi,  je  vous  répète  que  ce  n'est  rien. 

En  effet,  le  chirui'gien,  amené  cinq  minutes  après  par 
Jacques  Aubry,  déclara  que  la  blessure,  quoique  profonde, 
n  était  pas  dangereuse  et  commença  de  poser  le  premier 
aiii)areil. 

—  Oh  !  de  quel  poids  vous  me  déchargez  le  cœur,  mon- 
sieur le  chirurgien  !  dit  Benvenuto  Cellini.  —  Mon  cher  en- 
fant, je  ne  serai  donc  pas  ton  meurtrier  :  M.-vis  (lu  as-tu 
donc,  mon  .\scanio?  ton  pouls  bat,  le  sang  te  monte  au 
visage...  Oh  !  monsieur  le.  chirurgien,  il  faut  le  transporter 
hors  d'ici,  c'est  la  fièvre  qui  le  prend. 

—  Non,  non,  maître,  dit  Ascanio.  au  contraire,  le  me 
sens  bien  mieux.  Oh  !  laissez-moi,  laissez-moi  ici,  Je  vous  en 
supplie. 

—  Et  mon  père  î  dit  tout  à  coup  derrière  Benvenuto  une 
voix  qui  le  fit  tressaillir  :  qu  avez-vous  fait   de  mon  père  ? 

Benvenuto  se  retourna  et  vit  Colombe  pâle  et  immobile, 
cherchant  le  prévôt  du  regard  en  même  temps  qu'elle  le 
demandait  de  la  voix. 

—  Oh  !  sain  et  sauf  !  mademoiselle  ;  sain  et  sauf,  grâce 
au  ciel  '.  s'écria  A.scanio. 

—  Grâce  à  ce  pauvre  enfant  qui  a  reçu  le  coup  qui  lui 
était  destiné,  dit  Benvenuto,  car  vous  pouvez  bien  dire  qu'il 
vous  a  sauvé  la  vie.  ce  brave,  allez,  monsletjr  le  prévôt.  — 
Eh  bien  !  où  êtes-vous  donc,  messire  Robert  ?  dit  à  son  tour 
Cellini  en  cherchant  des  yeux  messire  Robert,  dont  il  ne 
pouvait  comprendre  la  disi^aritiou. 

—  Il  être  isl.  maître,  dit   llermann. 

—  Où  cela,  ici  î 

—  Isi.  dans  la  betlie  brizon. 

—  Oh  !  monsieur  Benvenuto  !  s'écria  Colombe  en  s'élan- 
cent vers  la  remise  et  en  faisant  â  la  fois  uu  geste  do  sur 
plication  et  de  reproche. 

—  Ouvrez.   Hermann.  dit  Cellini. 

Hermann  ouvrit,  et  le  prévôt  parut  sur  le  seuil,  un  peu 
humilié  de  sa  mé.saventure.  Colombe  se  jeta  dans  ses  bras. 

—  Oh!  mon  père!  mon  père!  s'écria-t-elle.  n  êtes-vous 
pas  blessé?  n  avez-vous  rien?  et  tont  en  disant  cela  elle  re- 
gardait   Ascanio. 

—  Non.  dit  le  prévôt  de  sa  voix  rude,  non,  grâce  au  ciel  l 
il  ne  m'est  rien  arrivé. 

—  Et...  et  ..  demanda  en  hésitant  Colombe,  est-il  vrai, 
mon  père,  que  ce  soit  ce  jeune  homme... 

—  Je  ne  puis  nier  qu'il  ne  soit  arrivé  à  temps. 

—  Oui.  oui.  dit  Cellini.  pour  recevoir  le  coup  d'épée  que 
je  vous  destinais,  monsieur  le  prévôt  Oui.  mademoiselle 
Colombe,  oui,  reprit  Benvenuto,  c'est  à  ce  brave  garçon 
que  vous  devez  la  vie  de  votre  père,  et  si  monsieur  le  pr-J- 
vôt  ne  le  proclame  pas  hautement,  non  seulement  c'est  un 
menteur,  mais  encore  c  est  un  ingrat. 

—  11  ne  11  paiera  iias  trop  cher,  j'espère  du  moins,  Ti- 
pondit  Colombe,  rougissant  de  ce  qu'elle  osait  dire. 

—  Oh  :  mademoiselle  !  s'écria  Ascanio,  je  l'eusse  payée  de 
tout  mon  sang  ! 

—  Mais  voyez  donc,  messire  le  prévôt,  dit  Cellini.  quelle 
tendresse  vous  Inspirez  aux  gens  Or.  çà.  mon  Ascanio  pour- 
rait s'alïaibllr.  Voici  l'appareil  posé,  et  il  serait  bon,  ce 
me  semble,   qn'il  prit    maintenant   un    peu   de    repos. 

Ce  que  Benvenuto  avait  dit  au  prévôt  du  service  que  lui 
avait  rendu  le  blessé  était  la  vérité  pure  :  or,  comme  foute 
vérité  porte  sa  force  en  elle-même,  le  prévôt  ne  pouvait  se 
dissimuler  au  fond  du  cœur  qu  11  devait  la  vie  à  Ascanio  : 
Il  s'exécuta  donc  d'assez  bonne  grâce,  et  s'approchint  du 
blessé  : 

—  Jeune  homme^  dit-U.  je  mets  à  votre  disposition  un 
appartement  dans  mon  hôtel 

—  Dans  votre  liùlel.  messire  Robert  !  dit  en  riant  Benve- 
nuto Cellini,  dont  la  bonne  humeur  revenait  à  mesure  qu'il 


Asa\\io 


ce.^saii  de  craiiuire  pour  Ascanio  ;  dans  votre   hùtcl'  M,u 
.ous  voulez  donc  absolument  que  la  bagarre  n...omme„ce'-%, 
c..7.r  ma^-tir^t  Lfr^-'    ""^^   ''"^-"^''«   doue  ■^n^ous" 

<...a,a  à   nous.   ..essn-e.    iÎ^I^z'U^'a  ëamo",-;^?;ï^ 
..m.   de  suite  au  Orand-Xesle.  où  nous  vlendr,"  s  le    -e  o m^ 

—  OU!  mon  pi'.re:  sécria  Colombe.  iueiie... 

—  Non  1  la  paix  :  dit  le  prévôt 
„-7  '!■"?'  '"'  ''^*  ''®  P'"-''^  s*""»  conditions,  monsieur  le  m-A. 
c,.;„  >  V  *',^'"-^""'°    ^■■•■'"««■'"Ol  Hionneur  d"  mtsui 'e'^ât; 
Gr.Md..Nesie  ou   1  amitié  de   me  rei-evr.ir   au    Peut    et  n""^ 
rédigerons  notre  traité.  '  "  "' " 

—  J'irai  avec  vous,  monsieur,  dit  le  prévôt 

—  Accepté  :  repondit  Cellini. 
-.Mademoiselle,  dit  messire  dEstourville   en  sadressint 

at.^.d'î'e'v.r;:,^";.'^  ^'^^"-  '"'  '^'"-  ^"-  --  -  ^'> 

seml""",'.' ,  '"^"'''^  ''^  """  """^  l'injonction  était  faite  pré- 
nnln'^.  ""'-^  "^"""  ^  '''"  I^*™'  «  «"ua"l  d'un  re-ard 
q.!  elle  adress;»  a  tout  le  monde,  afin  qu'Ascanlo  eC^t  le  droit 
d  en  prendre  sa  part,  elle  se  retira  " 

.\scanio  la  .suivit  des  yeu.v  jusqu'à  ce  qu'elle  eiH  disnaru 
Puis,  comme  r.en  ne  le  retenait  plus  dans  la  cour  n  de^ 
manda  de  lu.-meme  à  rentrer.  Herman..  le  prit  alors  s  ,V 
^^rtf  lin  ^^^  "  '''  ^^*^  <«■-  -^-'   et  à  'L^^l 

.•r^i.:''^:.^^U^i^,  ^^^^-^ ,  s.,  tour 

ma  foi!  NOUS  auz  eu  grandement  raison  d.éloisner  mon 
ex-pr,sonn,er.  et  sur  mon  honneur,  je  vous  remercie  d" 
la  précaution,  la  présence  de  mademoiselle  Colombe  aurait 
pu  je  vous  le  dis.  nuire  .à  mes  intérêts,  eu  me  rendanîtro 
faible,  et  me  faire  oublier  que  je  suis  un  vainqueur  p^ur 
me  rappeler  seulement  que  je  suis  un  artiste  "^st'àd°re 
un  amant  de  toute  forme  parfaite  et  de  toute  beauté  dtvine 
Jmt^T  ''.^*"^"''^*"''  ^^Pouau  au  compliment  par  "ne 
enmace  médiocrement  gracieuse;  pourtant  il  suivit  l'or- 
fevre  sans   témoigner  ouvertement    .sa     mauvaise    bumeuî 

Cen  „!"  ^;;r"'""';'""  '""'  "^^  ''"«'""^  '^o'-^e  menacé  "ussi 
Celiini,   pour   achever  de  le   faire   damner,   le   pria-f-il   de 

^■.%f.T,""  '^  '"'"'  <*^  ^••'  """^-^"-^  clemeure  L-nvlta 
tlon  était  faite  avec  tant  de  politesse,  qu'il  n'v  aval  pas 
mojen  de  refuser.  Le  prévôt,  bon  gré  mal  gré  su^v  t  doi^c 
son  voisin,  qui  ne  lui  fil  grAce  ni  d'un  coin  du  "ârdin  i 
dune  chambre  du  château.  jaiuin.  ni 

ii^J:!"  K'""  ".  '°'"  '^"^'^  *^'  superbe,  dit  Benrenuto  quand 
Ils   eurent    achevé   la   promenade    que   chacun    d'eux    arait 

situ  le  prévoj,  je  conçois  et  j'excuse  voti-e  répugnance  i 
qii.tter  cet  hôtel;  mais  je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dfrë  que 
vous  serez  toujours  le  -très  bien  venu  quand  vous  voudrez 
SeTrcr'""""'""'  "'  '""■'=  '■'^"""^"^  "^  ^'^""-  ^a  pauvre 
n,Z  ^""^  O'ihliez.  monsieur,  que  je  n'y  viens  aujourd'hui 
J  attends'.  '*'"'"'"  ^'^  ^""""'""^  «'  ^ons  offrir  les  miennes 

—  Cominent  donc,  messire  Robert  !  mais  c'est  moi  qui  suis 
à     os   ordres.   S.    vous   voulez  me  permettre  de  vo,^  corn 

"reH^t^etoTontr  ''''"'  ^""'^  ^^''^^  ""^  -'-*-  ""- 

—  Parlez. 

—  Avant  tout,   la  clause  essentielle 

—  Quelle  est-elle? 

—  La  voici  : 
•■  .411.  l".   Messire   Robert  d-EstourvilIe.  prévôt  de  Paris 

.  lecoiinait  les  droits  de  P.envenuto  Cellini  à  la  propriété 
.  du  Grand-Xesle,  la  lui  abandonne  librement  et  y  "e 
•  nonce  à  tout  jamais  pour  lui  et  les  siens   . 

—  Accepté,  répondit  le  prévôt.  Seulement  s'il  plait  au  roi 

qi  àrtre'cr"""'-,*  ''  '^'"  '"'^  ''""'■  "'  ''^  Uonlie  à  que°- 
n  .,^  i^?«  '""  '■"'"  '^  ''°""*'  "  est  bien  entendu  que  je 
n  en  suis  pas  re.sponsabIe.  ' 

«..".ili?"?''  '  „'"'  Cellini.  ceci  doit  cacher  quelque  mauvaise 
a  riere- pesée,  monsieur  le  prévôt.  Mais,  n'importe;  Je  sau- 
rai farder  ce  que  j'ai  conqtiis.  Passons 

—  A  mon  tour,  dit  le  prévôt. 
--  C'est   juste,   reprit  Cellini 

«  iem;.tKp  l.  .""',"*■*""!''  Ce""<*  «engage  à  ne  faire  aucune 
"  TilTZ  TJ.\  •?.•''-■<«•'*•«■  aul  est  et  demeure  la  pro- 
«  Pi-iété  de   Robert  d'EstourvilIe  :   il   v  a  plus    11  ne&sa  era 

«•eTnf."";."','    ««-"venuto.   quoique   la   clause   soit    peu   obli- 

tendu  qie  je  ne  serai  pas  assez  impoli  pour  refuser  dentier. 

—  Je  donnerai  des  ordres  en  conséquence,  répondit  le  pré- 


—  Passons. 

—  Je  continue. 

men'inusir  aé'^^ir^'Hu;:;'™";;:;^  .f!  ;-/  "-^  """- 

-.'tir.  je  ne  la  .'e.ieudrai'";:s"prS,uU  r""  ''^"''"''^  '""' 

~  Oh  !    soyez   tranquille,    ma   fille   eiitrei-,    ^, 
une  porte  que  je  me  charge  de  faire     eJcér-i  "'"''""^  ^'" 
ment   m'assurer  un   deBa4ment  ■,,?,■?.        '  "'     "^"■''  *«"'«- 
les  voitui-es  de  charge  ^  ^"  carrosses  et   pour 

—  Est-ce  tout  ?  demanda  Henveiuiio 

—  OUI.  répondit   me.ssire  Robert    —  a   ..,•„.., 

'  -  c"s;'",:.orr  r  i'^'^^^^'"  '^'>--^-  n  rmeub^ié:'"'"- 

agréable,  '"   "^    m  engage   pas   à   vous   être 

m;;u*^què'je  mé''de'?:ûdr:rbi:n^''''r'  ^°"=  ^«^"  "^■■'■•'"e- 

^^  Le  pt-evot  signa  et  chacun  des  contractais  garda  un  double 
N^ti'^'l""';'   "^'"™    d'EstourvilIe    rentra   dans   le    Petit 

^^ri^p-^:^. -'-:---  -^  ^^^^ 
;^:i^;t^.;^'ie-r-u^;i-sii^-™^^^ 

^^ir^  ^^^é^r   "^    "'"■    ^-^^'-   e.forl^^Si:%,i: 

Peudaut   que  ces   choses  se  passaient   d'un   côté   du   mur 

de   I  autre   côté    Catherine,   qu'on   était    allée   che^vh^v    r  •• 

elle  avait  eu  de  terribles  angoisses,  le  b ruU  des  araul 
busades  était  venu  jusqu'à  elle  et  avait  bien  des  fois  X: 
rompu  les  prières.  MaLs  en.-in,  tout  allait  bien  tout  Te 
monde,  sauf  quatre  tués  et  trois  blessés,  s'étal    tiré  a  peu 

U  déSut  ni  T  '''  ''^  '"•'^""^'  ''  '^  -'^"^  de  ScÔ^one'^n: 
nt  delaut  m  aux  vainqueurs  ni  à  la  victoire 

,.in»"''f!.'!  '"  ^'""^^^^  qu'avait  excité  l'arrivée  de  Cathe- 
rine  fut   un   peu   calmé,    Ascanio   se   souvint   du   motif   oui 

coup  de  main,  et  se  tournant  vers  Ileavenuto  • 
„.^  'Y'^'"'*;'  .  ''""''■  ^"'^'  ""O"  camarade  Jacques  Aubry 
avec  lequel  je  devais  faire  aujourd  hui  une  partJe  de  paume' 
De  bonne  foi.  je  ne  suis  guère  en  état  d'être  son  partir 
comme  dit  notre  ami  Hermann.  Mais  il  nous  a  si  vaiïlàm: 
ment  aides,  que  j'ose  vous  prier  de  me  remplacer 

-  De  tout  mon  cœur,  dit  Bcnvenuto.  et  vous  n  avez  qu'à 
vous   bien   tenir,   maitre  Jacques   Aubry. 

-  On  tàclieia.  on   tachera.   me,ssire. 

-  Seulement,  comme  nous  soupertms  ensuite,  vous  sau- 
rez que  le  vainqueur  sera  tenu  de  boire  en  soupanl  deux 
bouteilles  de  plus  que  le   vaincu. 

-  Ce  qui  veut  dire  qu'on  m'emportera  de  chez  vous  ivre 
inort  maître  Benvenuto.  Vive  la  joie!  cela  me  va  Ah' 
diable!  et  Simone  qui  m'attend!  Bah!  je  lai  bien  attendue 
dimanche  dernier;  ce  sera  son  tour  aujourd'hui,  tant  pis 
pour  elle. 

Et  prenant  balles  et  raquettes,  tous  deux  s'élancèrent  vers 
le  jardin. 


XI 


HIBOUX,    l'IES   ET    tî.  issri.\,  ,i,s 


Comme  ce  jour  était   le  saint  jour  du  dimanche.  Benve- 
nuto ne  nt  rien  que  jouer  à   la  paume,  se  rafraîchir  après 
avoir  joué,  el  visiter  sa  nouvelle  proi)rlété  ;  mais  dés  le  len 
demain   le   deniéiiageraent   commenta,   et  gnVce   à  l'.'.lde   de 
ses  neuf  compjiLrnmis,  deux  Jours  après   il  était  opéré;   le 


M 


ALEXANDRE    DL'MAS    ILIXSITÎE 


troisième    jour,    Benveiiuto    s'était    remis    au    travail    aussi 
tramiuillement  que  si  rien  ne  s'était  i)assé. 

Quand  le  prévôt  se  vit  définiuvement  battu,  quand  il 
apprit  (jue  l'atelier  de  Ilenvenuto,  ouvriers  et  outils,  était 
décidément  installé  au  Grand-Xesle,  sa  rage  le  reprit,  et  il 
se  mit  à  mâcher  et  a  remàclier  une  vengeance.  Il  était  au 
plus  Jort  de  ses  dispositions  rancunières  quand  le  vicomte 
de  Marmagiie  le  surprit  le  matin  même  du  troisième  jour, 
c  est-a-dire  lé  mercredi.  Marmagne  n  avait  garde  de  se  re- 
fuser le  triomphe  de  vanité  qu'on  aime  a  remporter  sur  les 
douleurs  et  les  défaites  de  ses  amis  quand  on  est  un  lâche 
et  un  sot. 

—  Eh  bien  !  dit-il  en  abordant  d'Estourville.  Je  vous  l'avais 
bien  dit,  mon  cher  prévôt. 

—  Ah  !  c'est  vous,  vicomte.  Bonjour,  répondit  d'Estour- 
ville. 

—  Eh  bien  I  avais-je  raison,  maintenant  ? 

—  Uélas  !  oui.  Vous  allez  bien  ? 

—  .Je  n  ai  rien  a  me  reprocher  du  "inoins  dans  cette  mau- 
dite alïaire  :   je  vous   ai    assez  averti. 

—  Est-ce  que  le  roi  est  de  retour  au  Louvre? 

—  Chanson!  disiez-vous;  un  ouvrier,  un  homme  de  rien. 
il  ferait  beau  voir  !  Vous  avez  vu,  mon  pauvre  ami. 

—  .Je  vous  demande  si  Sa  Majesté  est  revenue  de  Fontai- 
nebleau. 

—  Oui,  et  elle  a  regretté  vivement  de  n'avoir  paô  été  ar- 
rivée à  Paris  dimanche,  pour  a.ssister  d  une  de  ses  tours  du 
Louvre  à  la  victoire  de  son  argentier  sur  son  prévôt. 

—  Qu'est-ce  qu'on  dit  â  la  cour? 

—  Mais  on  dit  que  vous  avez  été  complètement  repoussé  ! 

—  Hum  !  hum  !  fit  le  prévôt,  (iue  ce  dialogue  â  bâtons 
rompus  commençait  â  impatienter  tort. 

—  Comme  cela,  il  vous  a  donc  bien  ignominieusement 
battu  ?  continua  Jlarmagne. 

—  Mais... 

—  Il  vous  a  tué  deu.x  hommes,  n'est-ce  pas  ?  | 

—  Je  le  crois.  1 

—  Si  vous  voulez  les  remplacer,  j'ai  â  votre  service  deux   | 
braves,   deux   Italiens,   deux   spadassins   consommés  ;    ils   se 
feront  payer  un  peu  cher,  mais  ce  son',  des  hommes  silrs. 
Si  vous  les  aviez  eus,  les  choses  se  seraient  peut-être  pas- 
sées autrement. 

—  Nous  verrons;  je  ne  dis  pas  non.  Si  ce  n'est  pour  moi, 
ce  sera  du  moins  pour  mon   gendre  le  comte  d'Orbec 

—  Cependaiit.  quoi  (|u  on  en  dit,  je  n'ai  jamais  pu  croire 
que  ce  Benvenuto   vous  eût   personnellement   bàtonné. 

—  Qui  a  dit  cela  ? 

—  Tout  le  monde.  Les  uns  s'indignent  comme  je  fais,  les 
autres  rient  comme  a  fait  lé  roi. 

—  Assez  !  on  n'est  pas  à  la  fin. 

—  .\ussi,  vous  aviez  tort  de  vous  commettre  avec  ce 
manant  ;  et  pourquoi  !  pour  un  vil  intérêt. 

—  C'est  pour  l'honneur  que  je  comliattrai  maintenant. 

—  S'il  s'était  agi  dune  maîtresse,  passe;  vous  auriez  pu 
à  la  ligueur  tirer  l'épée  contre  de  pareilles  gens,  mais  pour 
un  logement... 

—  L'hôtel  de  Nesie  est  un  logement  de  prince. 

—  D'accord,  mais  pour  un  logement  de  prince  s'exposer 
à  un  châtiment  de  goujat  I 

—  Oh  !  une  lilée.  Marmagne,  dit  le  prévôt  poussé  â  bout. 
Parbleu  !  vous  m'êtes  si  dévoué  que  je  veux  ii  mon  tour 
vous  rendre  un  service  d'ami,  et  je  suis  ravi  d'en  avoir  jus- 
tement l'occasion.  Comme  noble  et  comme  secrétaire  du 
roi,  vous  êtes  vraiment  bien  mal  situé  rue  de  la  lluchctte, 
cher  vicomte.  Or,  j'avais  dernièrement  demandé  pour  un 
ami  à  la  duchesse  d'Elampes,  qui  n'a  rien  a  me  refuser, 
vous  le  savez,  un  logement  dans  un  des  hôtels  du  roi,  au 
choix  de  cet  ami.  J'avais,  et  non  sans  peine,  obtenu  la 
chose,  mais  il  se  trouve  que  mon  protégé  est,  pour  affai- 
res, impérieusement  appelé  en  Espagne.  J'ai  donc  à  ma 
disposition  des  lettres  du  roi  qui  donnent  ce  droit  de  logis. 
Je  ne  puis  en  user  pour  moi,  en  voulez-vous  1  Je  serai  heu- 
reux de  reconnaître  ainsi  vos  bons  services  et  votre  franche 
amitié. 

—  Clier  d'Estourville,  quel  service  vous  me  rendez-là  !  Il 
est  vrai  que  je  suis  bien  mal  logé,  et  que  vingt  fois  je  m'en 
suis  plaint  au  roi. 

—  J'y  mets  une  condition. 

—  Laquelle  ? 

-C'est  que  puisque  le  choix  vous  appartient  entre  les 
hôtels   royaux,   vous  choisirez... 

—  .\chevez.  j'attends. 

—  L'hôtel  de  Nesle. 

—  Ah  !  ah  !  c'était  un  piège. 

—  Pas  du  tout,  et  en  preuve,  voici  le  brevet  dûment  si- 
gné de  sa  .Majesté,  avec  les  blancs  nécessaires  pour  les  noms 
du  postulant  et  la  désignation  de  l'hôtel.  Or.  j'écris  l'hôtel 
du  Gr.and-Nesle  et  je  vous  laisse  libre  d'écrire  les  noms  .que 
vous   voudrez. 

—  Mais  ce  damné  Benvenuto  ? 

—  N'est  pas  le  moins  du  monde  sur  ses  gardes,  rassuré 


qu'il  est  par  un  traité  signé  entre  nous.  Celui  qui  voudra 
entrer  trouvera  les  portes  ouverte»,  et  s'il  entre  un  diman- 
che, il  trouvera  les  salles  vides.  D'ailleurs,  il  ne  s':igit  pas 
de  chasser  Benvenuto,  mais  de  partager  avec  lui  le  Grand- 
Nesle.  qui  est  assez  grand  pour  contenir  trois  ou  quatre 
familles.  Benvenuto  entendra  raison.  —  Eli  bien  !  que  fai- 
tes-vous ? 

—  J'écris  mes  noms  et  titres  au  bout  du  brevet.  Vous 
voyez  ? 

—  Prenez  garde  pourtant,  car  le  Benvenuto  est  peut-être 
plus  redoutable   que  vous  ne   croyez. 

—  Bon  !  je  vais  retenir  mes  deux  spadassins  et  nous  le 
surprendrons  un  dimanche. 

—  Quoi  !  vous  commettre  avec  un  manant  pour  un  vil 
intérêt  ! 

—  l'ii  vainqueur  a  toujours  raison,  et  puis  je  venge  un 
ami. 

—  Alors,   bonne   chance  ;  je  vous   ai   averti,   Marmagne. 

—  Merci  deux  fois  alors  :  une  fois  du  cadeau  et  une  fois 
de    l'avis. 

Et  Marmagne,  enchanté,  mit  son  brevet  dans  sa  poche 
et  partit  en  toute  hâte  pour  retenir  les  deux  spadassins. 

—  C'est  bien,  dit  en  .se  frottant  les  mains  et  en  le  suivant 
des  yeux  messire  d  Estourville.  Va.  vicomte,  et  de  deux 
choses  l'une,  ou  tu  me  vengeras  de  la  victoire  de  Benve- 
nuto, ou  Benvenuto  me  vengera  de  tes  sarcasmes  ;  dans  tous 
les  cas  la  c'iance  est  pour  moi.  Je  fais  ennemis  mes  enne- 
mis, qu'ils  se  battent,  qu'ils  se  tuent,  j  applaudirai  à  tous 
les  coups,  car  tous  les  coups  me  feront  plaisir. 

Tandis  que  la  haine  du  prévôt  menace  les  habitans  du 
Giaiid-.Neslc,  traversons  la  Seine  et  voyons  un  peu  dans 
quelles  dispositions  ceux-ci  en  attendent  les  effets.  Benve- 
nuto, dans  la  confiance  et  la  tranquillité  de  la  force,  s'était 
remis  paisiblement,  comme  nous  l'avons  dit,  à  l'œuvre 
.sans  se  douter  ni  se  soucier  de  la  rancune  de  messire  d'Es- 
tourville. Voici  quel  était  l'emploi  de  ses  journées  ;  il  se 
levait  avec  le  jour,  se  rendait  â  une  petite  chambre  soli- 
taire qu'il  avait  découverte  dans  le  jardin,  au-dessus  de  la 
fonderie,  et  dont  une  fenèti-e  donnait  obliquement  sur  le 
parterre  du  Petit-Nesle.  Là,  il  modelait  une  petite  statue 
d'Hébé.  Après  le  diner,  c'est-à-dire  à  une  heure  après  midi, 
il  faisait  un  tour  a  l'atelier,  où  il  exécutait  son  Jupiter;  le 
soir,  pour  se  délasser,  il  taisait  une  partie  de  paume  ou  un 
tour  de  promenade.  Voici  maintenant  quel  était  l'emploi 
de  la  journée  de  Catherine  :  elle  tournait,  cousait,  vivait, 
cliantait,  se  trouvait  bien  plus  à  l'aise  au  Grand-Nesle  qu'a 
riiôtel  du  cardinal  de  Ferrare.  Pour  Ascanio.  à  qui  sa  bles- 
sure ne  permettait  pas  de  se  remettre  à  l'ouvrage,  malgré 
l'activité  de  son  esprit,  il  ne  s'ennuyait  pas,  il  rêvait. 

Si  maintenant,  profitant  du  privilège  usurpé  par  les  vo- 
leurs de  passer  par-dessus  les  murs,  nous  entrons  dans  le 
Petit-Nesle,  voici  ce  que  nous  y  voyons.  D'abord,  dans  sa 
chambre,  Colombe  rêveuse  comme  Ascanio;  ciu'on  nous 
permette  pour  le  moment  de  nous  en  tenir  là.  Tout  ce  que 
nous  lîouvons  dire,  c  est  que  les  rêves  d'.-\scanio  sont  cou- 
leur de  rose  et  ceux  de  la  pauvre  Colombe  sombres  comme 
la  nuit.  Et  puis  voici  dame  Perrine  qui  sort  pour  aller  à  la 
provision,  et  il  nous  faut,  si  vous  voulez  bien,  la  suivre  un 
instant. 

Depuis  bien  longtemps,  ce  nous  semble,  nous  avons  perdu 
de  vue  la  bonne  dame  ;  il  faut  dire  aussi  que  la  bravoure 
n  étant  pas  précisément  sa  vertu  dominante,  elle  s'était,  au 
milieu  des  périlleuses  rencontres  que  nous  avons  narrées, 
volontairement  effacée  et  tenue  dans  l'ombre  :  mais  la 
paix  recommençant  a  fleurir,  les  roses  de  ses  joues  avaient 
retleuri  en  même  temps,  et  comme  Benvenuto  avait  repris 
son  œuvre  d'art i5te.  elle  Rvait  paisiblement  repris,  elle,  sa 
joyeuse  humeur,  son  bivardaire,  sa  curiosité  de  commère,  en 
uii  mot  l'é.xercice  de  toutes  les  qualités  domestiques. 

name  Perrine  allant  donc  à  la  provision  était  obligée  de 
tiavei's.-r  la  cour  commune  aux  deux  i.ropriétês.  car  la 
porte  nouvelle  du  Petit-Nesle  n  était  pas  percée  encore.  Or, 
et  par  le  plus  grand  hasard  du  monde,  il  se  trouva  que  Ku- 
perfi  la  vieille  servante  de  Benvenuto,  sortait  précisément 
à  la  même  minute  j.our  aller  chercher  le  diner  de  soii  maî- 
tre Ces  deux  estimables  personnes  étaient  bien  trop  dignes 
l'une  de  l'autre  pour  entrer  dans  les  inimitiés  de  leurs  pa- 
trons Elles  firent  donc  route  ensemble  avec  le  plus  tou- 
chant accord,  et  comme  le  chemin  est  moins  long  de  moi- 
tié quand  on  cause,  elles  causèrent. 

Ruperta  commença  par  s  informer  auprès  de  dame  Per- 
rine du  prix  des  denrées  et  du  nom  des  marchands  du  qua- 
tier    puis  elles  passèrent  à  des  sujets  de  conversation  plus 

"^^^  l^anr'esf^  un   bien   terrible  homme?   de- 

'"l"fui''Tuand"v'o"s  ne  l'offensez  pas,  il  est  «eux  comme 
un  Jésus;  pourtant,  dame  i  quand  on  >'«  f«'t  f»:"  [^  «"^'^ 
désire,    je    dots    convenir    qu  il    "  est   Pf. 'acte      .     a  me 


beaucoup,   mais  beaucoup  à  ce   qu  on 


fasse  ce   qu'il  veut 


ASCAN'IO 


37 


C'est  sa  manie,  et  du  mumeiit  qu'il  s'est  mis  quelque  chose 
dans  la  téie,  les  cinq  cent  mille  diables  de  Tenter  ne  le  lui 
ùteraient  pas  ;  d'ailleurs  on  le  mène  comme  un  entant  si 
on 'fait  semblant  de  lui  ubêir.  et  il  est  mfme  très  agréable 
de  paroles.  11  faut  l'onlctidre  me  dire:  Dame  Ruperta  (il 
m'appelle  Ruperta.  dans  sa  prononciation  étrangère,  quot 
que  de  mon  vrai  nom  je  m  appelle  Ruperte.  pour  vous  ser- 
vrir).  dame  Riipena.  voila  un  excellent  gigot  rotl  â  point  ; 
dame  Ruperia.  vos  fèves  sont  assaisonnées  d'une  triom- 
phanie    fa.'.in  :    dame    Ruperta,    je    vous    reçrarde    comme    la 


pas  de  ses  nouvelles,  et  Colombe  sera  si  contente  de  savoir 
que  le  sauveur  de  son  père  est   hors  de  danger. 

—  Oh  r  vous  pouvez  lui  dire  qu  il  va  très  bien.  11  s'est 
même  levé  tout  a  1  heure.  Seulement,  le  chirurgien  lui  a 
défendu  de  sortir  de  .sa  chambre,  et  cependant  cela  lui  fe- 
rait grand  bien  de  prendre  mi  peu  l'air.  .Mais  par  ce  .soleil 
ardent  c'est  impossible.  Votre  jardin  du  Grand-Nesle  est 
un  véritable  désert.  Pas  un  coin  d'ombre  ;  (Xf.i  ordes  et  des 
ronces  pour  tout  légume,  et  quatre  ou  cinq  arbres  sans 
feuilles  pour  toute  verUtirc.   C'est   vaste,   mais  de  bien   peu 


Colombo  ne  M*t  pas  d'abord  Ascanio. 


reine   des  gouvernantes,  »  et   tout  cela   avec   tant  d'aménité 
que  j  en  suis  pénétrée. 

—  A  la  bonne  heure  !  Mais  il  tue  les  gens,  à  ce  qu'on 
dit. 

—  Oh  !  oui,  quand  on  le  contrarie,  il  tue  très  bien.  C'est 
un  usage  de  son  pays;  mais  ce  n'est  jamais  que  lorsqu'on 
l'attaque  et  uniquement  pour  se  défendre.  Du  reste,  il  est 
très  gai  et  très  avenant. 

—  Je  ne  l'ai  jamais  vu,  moi.  11  a  des  cheveu.v  rouges, 
n'est-il  pas  vrai   ? 

—  Non  pas,  vraiment.  Il  les  a  noirs  comme  vous  et  moi, 
c'est-à-dire  comme  je  les  avais.  Ah  !  vous  ne  l'avez  jamais 
vu  1  eh  bien  !  venez  m'emprunter  quelque  cho.se  .sans  faire 
semblant  de  rien,  et  je  vous  le  montrerai.  C'est  un  bel 
homme,  et  qui  ferait  un  superbe  archer. 

—  A  propos  de  bel  homme,  et  ce  gentil  cavalier  com- 
ment va-t-11  aujourd'hui  7  Vous  savez  notre  blessé,  ce 
jeune  apprenti  de  bonne  mine  qui  a  reçu  un  si  terrible  coup 
pour  sauver  la  vie  à  M.  le  prévôt  ? 

—  Ascanio.'  Vous  le  connaissez  donc,  lui? 

—  SI  je  le  connais  !  Il  a  promis  h  ma  maltresse  Colombe 
et  à  moi  de  nous  faire  voir  de  ses  bijoux.  Rappelez-le-lui, 
s'il  vous  plait,  ma  chère  dame.  Mais  tout  cela  ne  me  donne 


d'agrément  pour  la  promenade.  Notre  maître  s'en  console 
avec  le  jeu  de  paume  ;  mais  mon  pauvre  Ascanio  n'est 
guère  en  état  de  renvoyer  une  balle,  et  doit  s'ennuyer  à 
I)érlr.  Il  est  si  vif.  ce  cher  garçon,  j'en  parle  comme  ça  parce 
que  c'est  mon  favori,  vu  qu'il  est  toujours  poil  avec  les 
gens  d'âge.  Ce  n'est  pas  comme  cet  ours  de  Pagolo  ou  celte 
étourdie  de  Catherine. 

—  Et  vous  dites  donc  que  ce  pauvre  jeune  homme... 

—  Doit  se  manger  l'ilme  d'être  cloué  des  journées  en- 
tières   dans    sa    chambre    sur    un    fauteuil. 

—  Mais,  mon  Dieu  !  reprit  la  charitable  dame  Perrine. 
dites-lui  donc  â  ce  pauvre  jeune  homme,  de  venir  au  Petlt- 
Nesle,  0(1  11  y  a  de  si  beaux  ombi-ages.  -Te  lui  ouvrirai 
bien  volontiers  la  porte,  moi,  quoique  messire  le  prévôt 
l'ait  expressément  défendu.  Mais  bah  !  pour  faire  du  bien 
à  .son  sauveur  c'est  vertu  que  de  lui  désobéir;  et  puis  vous 
parlez  d'ennui  !  c'est  nous  qui  en  desséchons.  I.e  gentil  ap- 
prenti nous  distrair.-i.  il  nous  dira  di's  histoires  de  son  pays 
d'Italie,  il  nous  montrera  des  colliers  et  des  bracelets,  il 
Jasera  avec  Colombe.  Les  Jeunes  gens  ça  aime  à  se  voir,  à 
bavarder  ensemble,  et  ça  périt  dans  la  solitude.  Ainsi,  c'est 
convenu,  dites-lui,  à  votre  Benjamin,  qu'il  est  libre  de  ve- 
nir se  promener  tant  qu  il  voudra,  pourvu  qu'il  vienne  seul. 


ALEXANDRE   DUMAS   ILLUSTRE' 


ou,  bien  entendu,  avec  vous,  dame  Ruperte,  qui  lui  don- 
nerez le  br-as.  Frappez  cpiatie  coups,  les  trois  premiers 
doucemi-nt  et  le  ileniier  plus  furt  ;  je  saurai  ce  que  cela 
signifie,  et  .ie  viendrai  vous  ouvrir. 

—  Merci  pour  Ascanio  et  pour  moi  :  je  ne  manquerai  pas 
de  lui  faire  part  de  votre  offre  complaisante,  et  il  ne  man- 
quera  pas  d'en  profiter. 

—  Allons,  je  m  en  réjouis,  dame  Ruperte. 

—  Au  revoir,  dame  Perritie  !  Ravie  d'avoir  fait  connais- 
sance avec  une  aus.si  aimable  personne. 

—  Je   vous   en    offre    autant,    dame    Rujierte. 

Les  deux  commères  se  fln-ut  une  profonde  révérence  et  se 
séparèrent   enchantées   l'une    de    l'autre. 

Les  jardins  du  Séjour  de  Ncsle  étaient  en  eflet,  comme 
elle  l'avait  dit.  arides  et  bn>lés  comme  une  bruyère  d  un 
côté,  frais  et  ombreux  comme  une  forêt  de  l'autre.  L'ava- 
rice du  prévôt  avait  lai.ssé  inculte  le  jardin  du  Grand- 
Nesle,  qui  eût  trop  coûté  à  entretenir,  et  il  n'était  pas 
assez  .sûr  de  ses  titres  de  propriétaire  pour  renouveler  au 
profit  de  son  successeur  peut-être  les  arbres  qu'il  s'était 
hâté  de  couper  à  son  entrée  en  jouissance.  La  présence 
de  sa  fille  au  Petit-Nesle  l'avait  ensra.sré  à  y  laisser  les  om- 
brages et  les  bosquets,  seule  récréation  qui  dût  rester  à  la 
pauvre  enfant.  Kaimbault  et  ses  deux  aides  suffisaient  à  en- 
tretenir et  même  a  embellir  le  jardin  de  Colombe. 

Il  était  fort  bien  planté  et  divisé.  Au  fond  le  potager, 
royaunu'  de  dame  Perrine  ;  puis,  le  long  des  murs  du 
Grand-.Nesle,  le  paiterre  où  Colombe  cultivait  des  fleurs,  et 
que  dame  Perrine  nommait  l'allée  du  Matin,  parce  que  les 
rayons  du  soleil  levant  y  donnaient,  et  que  c'était  au  soleil 
levant  d'ordinaire  que  Colombe  arrosait  ses  marguerites  et 
ses  roses.  Notons  en  passant,  que  de  la  chambre  située  au- 
dessus  de  la  loiidei  ie.  dans  k'  Grand-Xosle.  on  pouvait  sans 
être  vu  ne  pas  perdre  un  seul  mouvement  de  la  jolie  jar- 
dinière. Il  y  avait  encore,  toujours  suivant  les  divisions 
géograpliiques  de  dame  l'errine.  l'allée  du  Midi,  terminée 
par  un  bosquet  où  "Colombe  aimait  à  aller  lire  ou  broder 
pendant  la  chaleur  du  jour.  A  l'autre  extrémité  du  jardin, 
l'allée  du  Soir,  plantée  d'une  triple  rangée  de  tilleuls  qui 
y  entretenaient  une  Iraiclieur  charmante,  et  choisie  par 
Colombe    pour   ses    promenades    d'après    souper. 

C'était  cette  allée  que  la  bonne  dame  Perrine  avait  jugée 
très  propre  â  favoriser  le  l'établissement  et  hàier  la  con- 
valescence d'.\scanio  bies.sé.  Néanmoins  elle  s'était  bien  gar- 
dée d'instruire  Colombe  de  ses  intentions  charitables.  Celle- 
ci,  trop  docile  aux  ordres  de  son  père,  eût  peut-être  refusé 
de  prêter  les  mains  à  la  désobéissance  de  sa  gouvernante. 
Et  que  penserait  alors  dame  Ruperte  de  l'autorité  et  du 
crédit  de  sa  voisine  ?  Non,  puisqu'elle  s'était  avancée,  peut- 
être  un  peu  à  la  légère,  il  fallait  aller  jusqu'au  bout. 
El  la  bonne  dame  était  vraiment  bien  excusable  quand  on 
pense  qu'elle  navait,  depuis  le  matin  jusqu'au  soir  que 
Colombe  à  qui  elle  pût  adresser  la  parole  ;  encore  le  plus 
souvent  Colombe,  absorbéce  dans  ses  réflexions,  ne  lui  ré- 
pondait^ pas. 

On  comprend  quels  furent  les  transports  d'.\scanio  quand 
il  apprit  que  son  paradis  lui  était  ouvert  et  de  quelles  bé- 
nédictions il  combla  Ruperte.  U  voulut  sur-le-champ  pro- 
fiter de  son  bonheur,  et  Ruperte  eut  toutes  les  peines  du 
monde  à  lui  persuader  qu  il  devait  au  moins  attendre  jus- 
qu'au soir.  Tout  lui  disait,  d'ailleurs,  de  croire  que  Colombe 
avait  autorisé  lotlre  de  dame  Perrine.  et  celte  pensée 
le  rendait  fou  de  joie,  .\ussi.  avec  quelle  impatience,  mêlée 
je  ne  sais  de  quel  effroi,  il  compta  les  heures  trop  lentes. 
Knnn.  enfin,  cinq  lit-iires  .sonnent.  Les  ouvriers  partirent  ; 
Benvenuio  était  depuis  midi  hors  de  l'atelier;  on  croyait 
qu'il  était  allé  au   Louvre. 

Alors  Ruperte  dit  .solennellement  à  l'apprenti,  qui  la  re- 
gardait comme  elle  ne  s'était  pas  vu  regarder  depuis  long- 
temps : 

—  Et  maintenant  que  l'heure  est  sonnée,  suivez-moi.  jeune 
homme.  Et  traversant  la  cour  avec  .ascanio.  elle  alla  frap- 
per   quatre    coups    à    la    porte    du    Petit-Nesle. 

—  Ne  rapportez  rien  de  ceci  au  maître,  ma  bonne  Ru- 
perte, dit  Ascanio,  qui  savait  Cellini  assez  railleur  cl  fort 
peu  croyant  à  l'endroit  de  l'amour,  et  qui  ne  voulait  pas 
voir  profaner  par  des  quolibets  sa   chaste   passion. 

Ruperte  allait  s'informer  du  motif  d'une  discrétion  qui  lui 
coûtait  toujours  quand  la  porte  s'ouvrit  et  dame  Perrine 
parut. 

—  Entrez,  beau  jouvenceau,  dit-elle  .  Comment  vous  trou- 
vez-vous ?  La  pâleur  lui  sied,  voyez  donc,  c'est  nii  plaisir. 
Venez  aussi,  dame  Ruperte  i  prenez  l'allée  A  gauche,  jeune 
homme.  Colombe  va  descendre  au  jardin,  c'est  l'heure  de 
sa  promenade,  et  trtchez  que  je  ne  sois  jias  trop  grondée 
pour  vous  avoir  Introduit  ici. 

—  Comment  !  s'écria  Ascanio,  mademoiselle  Colombe  ne 
sait  donc  pas... 

—  Ah  bien  oui  !  Est  ce  qu'elle  aurait  consenti  ù  déso- 
béir il  son  père  ?  Je  l'ai  élevée  dans  des  principes!  J'ai  dé- 
sobéi pour  deux.  mol.  Ma  fol  '.  tant  pis  ;  on  ne  peut  pas  tou- 


jours vivre  comme  des  recluses  non  iilus.  Ralmbault  ne 
verra  rien,  ou  s  il  voit,  j'ai  les  moyens  de  le  faire  taire,  et 
au  pis.  j'ai  tenu  tète  plus  dune  fois  à  messire  le  in-évôi.  dai 

Sur  le  compte  de  son  maître,  dame  Perrine  était  fort 
verbeuse,  mais  Ruperte  la  suivit  seule  dans  ses  confiden- 
ces. Ascanio  était  debout  et  n  écoulait  que  les  battemens 
de  son  cœur. 

Pourtant  il  entendit  ces  mots  que  dame  Perrine  lui  je- 
tait en  s'éloignant  :  —  Voici  lallée  où  Colombe  se  promène 
tous  les  soirs,  et  elle  va  venir  sans  doute.  Vous  voyez  que 
le  soleil  ne  vous  y  atteindra  pas,  mon  gentil  malade! 

.■\scanio  fit  un  signe  de  remerciment.  s  avança  de  quel- 
ques pas,  pour  retomber  dans  ses  rêveries  et  dans  les  mol- 
les pensées  d'une  attente   pleine  d  anxiété  et  d  impatience. 

Cependant  il  entendit  encore  ces  paroles  que  dame  Per- 
rine disait  eu  passant  à  dame   Ruperte. 

—  Voici  le  banc  favori  de  Colombe. 

Et  laissant  les  deux  commères  continuer  leur  promenade 
et  leur  causerie,  il  s'assit  doucement  sans  rien  dire  sur  ce 
banc    sacré. 

yue  voulait-il  ?  où  tendait-il  ?  U  l'ignorait  lui-même.  11 
cherchait  Colombe  parce  qu'elle  était  jeune  et  belle,  et 
qu  il  était  jeune  et  beau.  De  pensée  ambitieuse,  il  n  en  con- 
cevait pas.  Se  rapprocher  d'elle,  c'était  la  seule  idée  qu'il 
eût  dans  la  tête  ;  le  reste,  à  la  gr.^cc  de  Dieu  !  ou  plutôt  il 
ne  prévoyait  pas  de  si  loin.  11  n'y  a  pas  de  demain  en 
amour. 

Colombe,  de  son  côté,  avait  plus  d'une  fois  songé  mal- 
gré elle  au  jeune  étranger  qui  lui  était  apparu  dans  sa  so- 
litude comme  Gabriel  à  Marie.  Le  revoir  avait  été  dès  le 
premier  jour  le  secret  désir  de  cette  enfant  jusque-là  sans 
désir.  Mais,  livrée  par  un  père  imprévoyant  à  la  tutelle  de 
sa  propre  sagesse,  elle  était  trop  généreuse  pour  ne  pas 
exercer  sur  elle-même  cette  sévérité  dont  les  .'imes  nobles 
ne  se  croient  dispensées  que  lorsqu  on  enchaîne  leur  libre 
arbitre.  Elle  écartait  donc  courageusement  s«i  pensée  d'As- 
eanio,  mais  cette  pensée  obstinée  franchissait  le  triple  rem- 
part élevé  par  Colombe  autour  de  son  cœur  plus  aisément 
qu'.\scanio  lui-même  n'avait  franchi  les  murailles  du  Grand- 
Nesle  .\ussl  les  trois  ou  quatre  jours  qui  venaient  de 
s'écouler.  Colombe  les  avait-elle  passés  dans  des  alternatives 
étranges  :  c'était  la  crAnte  de  ne  pas  revoir  .•Vscanio.  c'était 
1  effroi  de  se  retrouver  en  face  de  lui.  Sa  seule  consolation, 
c  était  de  rêver  pendant  son  travail  ou  ses  promenades.  La 
journée  elle  s'enfermait,  au  grand  désespoir  de  dame  Per- 
rine. réduite  dès  lors  à  un  monologue  éternel  dans  l'abîme 
de  .sa  pensée.  Et  puis  dès  que  la  grande  chaleur  du  jour 
était  passée,  elle  venait  dans  cette  fraîche  et  sombre  allée 
baptisée  par  dame  Perrine  du  nom  poétique  d'allée  du  soir  ; 
et  la.  assise  sur  le  banc  où  s'était  assis  Ascanio,  elle  laissait 
tomber  la  nuit,  se  lever  les  étoiles,  écoutant  et  répondant  ù 
ses  propres  pensées,  jusqu  à  ce  que  dame  Perrine  vint  la 
prévenir  qu'il  était  temps  de  se  retirer. 

.\ussi,  à  l'heure  habituelle,  le  jeune  homme  vit  tout  à 
coup  apparaître,  au  détour  de  l'allée  dans  laquelle  il  était 
assis.  Colombe,  un  livre  ù  la  main.  Elle  lisait  la  Vie  des 
Saints,  dangereux  roman  de  foi  et  d'amour,  qui  prépare 
peut-être  au.\  cruelles  souffrances  de  la  vie,  mais  non,  !i 
coup  sûr.  aux  froides  réalités  du  monde.  Colombe  ne  vit 
pas  d'abord  Ascanio.  mais  en  apercevant  une  femme  étran- 
gère auprès  de  dame  Perrine.  elle  fit  un  mouvement  de 
surprise.  En  ce  moment  décisif,  dame  Perrine,  comme  un 
général  déterminé,  se  jeta  hardiment  au  cœur  de  la  ques- 
tion. 

—  Chère  Colombe,  dit-elle,  je  vous  sais  si  bonne  que  je 
n'ai  pas  cru  avoir  besoin  de  votre  autorisation  pour  per- 
mettre de  venir  prendre  l'air  sous  ces  ombrages  à  un  pau- 
vre blessé  qui  a  été  frappé  pour  votre  père.  Vous  savez 
qu'il  n'y  a  pas  d'ombre  au  Grand-Nesle.  et  le  chiiarglen 
ne  répondait  de  la  vie  de  ce  jeune  homme  que  s'il  pouvait 
se  promener  une  heure  tous  les  jours. 

Pendant  qu'elle  débitait  ce  pieux  mais  gros  mensonge, 
Colombe  avait  de  loin  jeté  les  yeux  sur  Ascanio.  et  une 
vive  rougeur  avait  subitement  coloré  ses  joues  Pour  l'ap- 
prenti, en  présence  de  Colombe  qui  s'avançait,  il  n'avait 
trouvé  la  force  que  de  se  lever. 

—  Ce  n'est  pas  mon  autorisation,  dame  Perrine.  qui  était 
nécessaire,  dit  enfin  la  jeune  fille,  c'était  colle  de  mon  père. 

En  disant  cela  avec  tristesse  mais  avec  fermeté.  Colombe 
était  arrivée  jusqu'au  banc  de  pierre  où  était  assis  As- 
canio. Celui-ci  l'entendit  et  joignant  les  mains  : 

—  Pardon,  madame,  dit-il,  je  croyais  .  j'espérais.,  que 
votre  bonne  prAce  avait  ratifié  l'offre  obligeante  de  dame 
Perrine  ;  mais  du  moment  qu'il  n'en  est  pas  ainsi,  continua- 
t-ll  avec  une  douceur  mêlée  de  flerlé,  je  vous  supplie  d'ex- 
cuser ma  hardiesse  involontaire  et   je  me  retire 

—  Mais  ce  n'est  pas  moi,  reprit  vivement  Colombe  émue. 
Je  ne  suis  pas  maîtresse.  Restez  i>our  aujourd'hui  du  moins, 
quand  même  la  défense  de  mon  père  s'étendrait  à  celui 
qui  l'a  sauvé;  restez,  monsieur,  ne  fùt-<re  que  pour  ac- 
cepter mes  remerclmens. 


.-VSC\MO 


39 


—  Oii  ;  madame,  murmura  Ascanio,  c  est  moi  qai  vous 
remercie  du  tond  de  mon  cœur.  Mais  en  resiaiil  ne  vais-je 
lia>  troubler  voue  promenade  ?  D'ailleurs  la  place  que  j'ai 
l'rii^e  l'si  mal  choisie. 

—  .Nullement,  reprit  Colomlie  en  s'asseyant  machinale- 
ment et  sans  y  lali'e  atiiciiic.n.  tant  elle  êtaii  troublée,  à 
l'autre  e.xlrémité  du  Ijam    de  pierre. 

En  ce  moment  dame  l'errine.  qui  était  là  deLtoul  et  n'avait 
pas  boapé  depuis  la  mc.it iiiantc  semonce  de  Colombv,  em- 
barrassée a  la  fin  de  sou  attitude  immobile  et  du  silence 
de  sa  jeune  maîtresse,  prit  le  bras  de  dame  Uupei-te.  et 
s'élmsma  doucement. 

Les  deux  jeunes  gens  restèitnt  seuls. 

Colombe,  qui  avait  les  yeux  tixés  sur  sou  livre,  ne  s'aper- 
çut pas  d  abord  du  départ  de  sa  gouvernante,  et  pourtant 
elle  ne  Usait  pas.  car  elle  avait  un  nuage  devant  les  yeux. 
Elle  était  encore  exaltée,  étourdie.  Tout  ce  qu'elle  pouvait 
(aire  comme  d  instinct,  c'était  de  dissimuler  son  agitation 
et  de  comprimer  les  bartemens  précipités  de  sou  coeur,  .\sca- 
nlo.  lui  aus>i.  était  éperttu.  et  avait  éprouvé  une  douleur 
si  vive  en  voyant  que  Colombe  voulait  le  renvoyer,  puis 
une  joie  si  loUe  quand  il  avait  cru  s  apercevoir  du  trouble 
de  sa  bien-aimée,  que  toutes  ces  subites  émotions,  dans 
l'état  de  faiblesse  où  il  se  trouvait,  l'avaient  à  la  fois 
transporté  et  anéanti.  Il  était  comme  évanoui,  et  pourtant 
ses  pensées  couraient  et  se  succédaiem  avec  une  puissance 
et  une  rapidité  singulières.  —  KUe  me  méprise  '.  Elle  m'aime  ! 
se  disait-il  tour  â  tour.  11  regardait  Colombe  muette  et 
immobile,  et  des  larmes  coulaient  sans  qu'il  les  sentit  sur 
ses  joues.  Cependant,  au-dessus  de  leurs  têtes,  un  oiseau 
chautait  dans  les  branches.  Le  veut  agitait  a  peine  les 
feuilles.  A  l'église  des  Augusiins,  I  atnjclus  du  soir  tintait 
doucement  dans  l'air  paisible.  Jamais  soirée  de  juillet  ne 
tut  plus  calme  et  plus  silencieuse.  C  était  un  de  ces  momens 
solennels  où  l'âme  entre  dans  une  nouvelle  sphère,  qui  ren- 
ferment vingt  ans  dans  une  minute,  et  dont  ou  se  souvient 
toute  la  vie.  Ce^  deux  beaux  enfaiis.  si  bien  faits  1  un  pour 
l'autre  et  qui  sappaiaeuaieut  si  bien  d'avance,  n'avalent 
i|u  à  étendre  leurs  mains  pour  les  unir,  et  il  s<.'mblait 
qu  il  y  eut  entre  eu.\  un  abime. 
Au  bout  de  quelques   instants  Colombe  releva    la  tète. 

—  Vous  pleurez  !  s'écria-t-elle  avec  un  élan  plus  fort  que 
sa    volonté. 

—  Je  ne  pleure  pas.  répondit  Ascanio  en  se  laissant  tom- 
ber sur  le  banc  ;  mais  portant  les  mains  à  sa  figure,  il  les 
retira  mouillées  de  larmes. 

—  C  est  vrai,  dit-U,  je  pleure 

—  Pourquoi?  qu'avez-vous?  Je  vais  appeler  quelqu'un. 
Souffrez-vous  î 

—  Je  souffre  d'une  pensée. 

—  Et   laquelle  î 

—  Je  me  dis  qu'il  eût  peut-être  mieux  valu  pour  moi 
de  mourir  l'autre  jottr. 

—  Mourir  !  Quel  âge  avez-vous  donc  pour  parler  ainsi  de 
mourir  ? 

—  Dix-neuf  ans;  mais  l'âge  du  malheur  devrait  être  l'âge 
de  la  mort  ! 

—  Et  vos  parens  qui  pleureraient  à  leur  tour  !  continua 
Colombe  avide  û  son  insu  de  pénétrer  dans  le  passé  de 
cette  vie  dont  elle  sentait  confusément  que  tout  l'avenir 
serait  â  elle. 

—  Je  suis  sans  mère  et  sans  père,  et  nul  ne  me  pleure- 
rait, si  ce  n  est  mon  maitt'e  Beuveuuto. 

—  Pau\Te  orphelin  ! 

—  (lui,  bien  orphelin,  allez  l  Mon  père  ne  m'a  jamais  aimé, 
et  j'ai  rnrrdu  ma  mère  à  dix  ans,  quand  j'allais  comprendre 
sou  amour  et  le  lui  rendre.  Mon  père...:...  Mais  de  ciuoi  vais- 
je  vous  parler,  et  qu'est-ce  que  cela  vous  fait  mon  père  et 
ma  mère,  â  vous? 

—  <ih  :    si.    Continuez.   Ascanio. 

—  Saints  du  ciel  !  vous  vous  rappelez  mon  nom. 

—  Continuez,  continuez,  murmura  Colombe  en  cachant  à 
son  tour  la  rougeur  de  sou  front  dans  ses  deux  mains. 

—  Mon  père  donc  était  orfèvre,  et  ma  bonne  mère  était 
elle  même  la  fille  d'un  orfèvre  de  Florence  appelé  Haphaël 
del  Moro,  d  Une  noble  famille  italienne  :  car  en  Italie, 
dans  nos  républiques,  le  travail  ne  déshonore  pas,  et  vous 
verriez  plus  d  un  ancien  et  illustre  nom  sur  l'enseigne 
d  une  Ixiutique.  Ainsi,  mon  maître  Cellini  pai'  ^emple,  est 
noble  comme  le  roi  de  France,  si  ce  n'est  encore  davantage. 
Itaphaêl  del  Moro,  qui  était  pauvre,  maria  s;i  fille  Stephana 
malgi'é  elle  a  un  confrère  presque  du  même  âge  que  lui, 
mais  qui  était  riche.  Hélas  '.  ma  mère  et  Eenvenuto  Celliui 
sétaient  aimés,  mais  tous  deux  étaient  sans  fortune.  Ben- 
veuuto  courait  le  monde  pour  se  faire  un  nom  et  gagner 
de  lor.  Il  était  loin  :  U  ne  put  s  oppo.scr  a  cette  union. 
Gismondo  Gaddi.  celait  le  nom  de  mon  père,  quoiqu  il 
n'eût  jamais  su  qu  elle  en  aimait  un  autre,  se  mit.  hélas,  à 
hair  sa  femme  parce  que  sa  femme  ne  l'aimait  pas.  C'était 
un  homme  violent  et  jaloux,  mon  père.  Qu'il  me  pardonne 
si  je  l'accùse,  mais  la  justice  des  entans  a  une  mémoire 


implacable.  Bien  souvent  ma  mère  chercha  contre  ses  bru- 
talités près  de  mon  berceau  un  asile  (piil  ne  resiiectaii  pas 
toujours.  Parfois  il  la  frappait,  pardoniiez-lui.  mon  Dieu  I 
tandis  quelle  me  tenait  dans  ses  bras,  tt  :i  chaque  coup, 
pour  le  moins  sentir,  ma  meie  me  donnait  un  baiser.  Oh  ; 
je  me  souviens  â  la  lois,  par  un  double  reieniissement  de 
mon  cœur,  ries  coups  que  recevait  ma  mère  et  des  baisers 
qu'elle  me  donnait. 

Le  Seigneur,  qui  est  Juste,  atteignit  mon  père  dans  ce 
qu  il  avait  de  plus  cher  au  monde,  dans  s;i  rii.hes,se.  Plu- 
sieurs banqueroates  laccablèrent  coup  sur  coup.  Il  mou- 
rut de  douleur  parce  qu'il  n  avait  plus  d'argent,  et  ma  mère, 
(luelques  jours  après,  mourut  parce  qu'elle  croyait  n'être 
plus  aimée. 

Je  restai  seul  au  monde.  Les  créanciers  de  mon  père  vin- 
rent saisir  tout  ce  qu'il  laissait,  et  en  furetant  partout  pour 
voir  s'ils  n'oubliaient  rien,  ils  ne  virent  pas  un  petit  en- 
fant qui  pleurait.  Une  ancienne  servante  qui  m  aimait  me 
nourrit  deux  .jours  par  charité,  mais  la  vieille  femme  vi- 
vait de  charités  elle-même,  et  n'avait  pas  trop  de  pain  pour 
elle. 

Elle  ne  savait  que  faire  de  moi,  quand  un  homme  cou- 
vert de  poussière  entra  dans  la  chambre,  me  prit  dans  ses 
bras,  m'embrassa  en  pleurant,  et  après  avoir  donné  quel  itic 
argent  à  la  bonne  vieille,  m'emmena  avec  lui.  C'était  Ben- 
venuto  Cellini,  qui  était  venu  de  Rome  a  Florence  exprès 
pour  me  chercher.  Il  m  aima,  m'instruisit  dans  son  ai't, 
me  garda  toujours  auprès  de  lui,  et  je  vous  le  dis,  lui  seul 
pleurerait  ma  mort. 

Colombe  avait  écouté,  la  tète  baissée  et  le  cœur  serré, 
l'histoire  do  cet  orphelin  qui,  potu-  l'isolement,  était  son 
histoire,  et  la  vie  de  cette  pauvre  mère  qui  serait  peut-être 
un  jour  sa  vie  ;  car  elle  aussi  elle  devait  épouser  par  con- 
trainte un  homme  qui  la  haïrait  parce  qu'elle  ne  l'aimerajt 
pas, 

—  Vous  êtes  injuste  enVers  Dieu,  dit-elle  à  .Ascanio  ;  quel- 
qu'un du  moins,  votre  bon  maître,  vous  aime,  et  vous 
avez  connu  votre  mère,  vous  ;  je  ne  puis  me  souvenir  des 
caresses  de  la  mienne  ;  elle  est  morte  en  me  donnant  le 
jour.  J'ai  été  élevée  par  une  sœur  de  miui  père,  acariâtre 
et  revêche,  que  j'ai  pourtant  bien  pleurée  quand  je  l'ai 
Iierdue,  il  y  a  deux  ans,  car,  faute  d  autre  afleclion,  ma 
tendresse  s'était  attachée  à  cette  femme  comme  un  lierre 
au  rocher.  Depuis  deux  ans  j'habite  cet  hôtel  avec  dame 
Perrine.  et  malgré  ma  solitude,  quoique  mon  père  vienue 
m'y  voir  rarement,  ces  deux  aimées  ont  été  et  seront  le 
plus  heureux  temps  de  ma  vie. 

—  Vous  avez  bien  souffert,  c'est  vrai,  dit  Ascanio.  mais 
si  le  passé  a  été  douloureux,  pourquoi  doutez-vous  de  l'ave- 
nir ?  Le  vôtre,  hélas  :  est  magnifique.  Vous  êtes  noble, 
vous  êtes  riche,  vous  êtes  belle,  et  l'ombre  de  vos  jeunes 
années  ne  fera  que  mieux  ressortir  l'éclat  du  reste  de  votre 
vie. 

Colombe  secoua  tristement  la  tète. 

—  Oh  !  ma  mère,  ma  mère  ;  murmurait-elle. 

Lorsque,  s'élevani  par'  la  pensée  au-dessus  du  temps, 
on  perd  de  vue  ces  mesquines  nécessités  du  moment  dans 
ces  éclairs  qui  illuminent  et  résument  toute  une  vie,  ave- 
nir et  passé,  l'âme  a  parfois  de  diuigereux  vertiges  et  de 
redoutables  délires,  et  quand  c'est  de  mille  douleurs  qu  on 
se  souvient,  quand  ce  sont  mUle  angoisses  que  l'on  pres- 
sent, le  cœur  attendri  a  souvent  des  émotions  terribles  et  de 
mortelles  défaillances.  11  faut  être  bien  fort  pour  ne  pa» 
tomber  quand  le  poids  des  destinées  vous  pèse  tout  entier 
sur  le  cœur.  Ces  deux  enfans,  qui  avaient  déjà  tant  souffert, 
qui  étaient  restés  toujours  seuls,  n'avalent  qu  a  prononcer 
une  parole  peut-être  pour  faire  un  même  avenir  de  ce 
double  passé  ;  mais  pour  prononcer  cette  parole,  l'une  était 
trop  sainte  «t  1  autre  trop  respectueux. 

Cependant.  .Vscanio  regardait  Colombe  avec  une  tendresse 
infinie,  et  Colombe  se  laissait  regarder  avec  une  confiance 
divine  :  ce  fut  les  mains  jointes  et  de  l'accent  dont  il 
devait  prier  Dieu  que  l'apprenti  dit  a  la  jeune  fille  t 

—  Ecoutez,  Colombe,  si  vous  souhaitez  quelque  chose, 
s'il  y  a  sur  vous  quelque  malheur,  qu'on  puisse  accomplir 
ce  désir  en  donnant  tout  son  sang,  et  que  pour  détourner 
ce  malheur  il  ne  faille  qu'une  vie.  dites  un  mot.  Colombe, 
comme  vous  le  diriez  à  un  frère,  et  je  serai  bien  heureux. 

—  .Merci,  merci,  dit  Colombe;  siu'  une  pai"le  de  mol 
vous  vous  êtes  déjà  expo.sé  généreusement,  je  le  sais  ;  mais 
Dieu  seul  peut  me  sauver  cette  fois. 

Elle  n'eut  pas  le  temps  d'en  dire  davanfâge,  dame  Rn- 
perte  et  dame  Perrine  s'arrêtaient  a  ce  moment  devant  eux. 

Les  deux  commères  avaient  mis  le  temps  a  profit  aussi 
bien  que  les  deux  amoureux,  et  sétaient  déjà  liées  d  une 
amitié  intime  fondée  sur  une  sympathie  réciproque.  Dame 
Perrine  avait  enseigné  à  dame  Ruperte  un  remède  contre 
les  engelures,  et  dame  Ruperte  de  sou  côté,  pour  ne  pas 
demeurei;  en  reste,  avait  indiqué  à  dame  Perrine  un  secret 
pour  conserver  les  prunes.  On  conçoit  aisément  que  c'était 


•iu 


ALEXANDRE   DUMA.S   ILLUSTRÉ 


désormais  entre  elles  à  la  vie  à  la  mort,  et  elles  s'étaient 
bien  promis  de  se  revoir,  coilte  que  coûte. 

—  Eh  bien  !  Colombe,  dit  dame  Perrine  en  sapprochant 
du  banc,  m'en  voulez-vous  toujours  ?  n'aurait-ce  pas  été 
une  honte,  voyons,  de  refuser  l'entrée  de  la  maison  à  ce- 
lui sans  l'aide  duquel  la  maison  n'aurait  plus  de  maître'; 
Ne  s  agit-il  pas  de  guérir  ce  jeune  homme  d'une  blessure 
qu'il  a  reçue  pour  nous,  enfin  1  Et  voyez-vous,  dame  Eu- 
perte,  s'il  n'a  pas  déjà  meilleure  mine  et  s'il  n'est  pas 
moins  pâle  qu'en  venant  ici  ? 

—  C'est  %Tai.  affirma  dame  Ruperte,  il  n'a  jamais  eu  en 
bonne  santé  de  plus  vives  couleurs. 

—  Réfléchissez,  Colombe,  continua  Perrine,  que  ce  se- 
rait un  meurtre  d'empêcher  une  convalescence  si  bien  com- 
mencée. Allons,  la  tin  sauve  les  moyens  Vous  me  laissez, 
n'est-ce  pas,  lui  permettre  de  venir  demain  à  la  brune  ? 
Pour  vous-même  ce  sera  une  distraction,  mon  enfant  ;  dis- 
traction bien  innocente.  Dieu  merci:  puis  nous  sommes  la, 
dame  Ruperte  et  moi.  En  vérité,  je  vous  déclare  que  vous 
avez  besoin  de  distraction,  Colombe.  Et  qui  est-ce  qui  ira 
dire  à  messire  le  prévôt  qu'on  a  un  peu  adouci  la  rigueur 
de  ses  ordres  ?  D  ailleurs,  avant  sa  défense,  vous  aviez 
autorisé  Ascanio  a  venir  v<ius  montrer  des  bijoux,  et 
il  les  a  oubliés  aujourd  hui,  il  faut  bien  qu'il  les  apporte 
demain. 

Colombe  regarda  Ascanio  ;  il  était  devenu  pâle  et  atten- 
dait sa  réponse  avec  angoisse. 

Pour  une  pauvre  jeune  fille  tyrannisée  et  captive,  cette 
humilité  contenait  une  immense  flatterie.  Il  y  avait  donc 
au  monde  quelqu'un  qui  dépendait  d'elle  et  dont  elle  faisait 
le  bonheur  et  la  tristesse  avec  un  mot  .'  Cliacun  aime  .<on 
pouvoir.  Les  airs  impudens  du  comte  d'Orbec  avaient  ré- 
cemment liumilié  Colombe.  La  pauvre  prisonnière,  pardon- 
nez-lui :  ne  résista  pas  à  l'envie  de  voir  un  éclair  de  joie 
briller  dans  les  yeux  d'Ascanio,  et  elle  dit  eu  rougissant  et 
en   souriant  : 

—  Dame  Perrine.  que  me  faites-vous  faire  là? 

Ascanio  voulut  parler,  mais  il  ne  put  que  joindre  les 
main.f  avec  effusion  :  ses  genoux  flécliissaient  sous  lui. 

—  Merci,  ma  belle  datne,  dit  Ruperte  avec  une  profonde 
révérence.  Allons,  .ascanio,  vous  êtes  faible  encore,  11  est 
temps  de  rentrer.   Donnez-moi  le  bras  et  partons. 

L'apprenti  trouva  à  peine  la  force  de  dire  adieu  et  merci, 
mais  il  suppléa  aux  paroles  par  un  regard  où  il  mit 
toute  son  âme,  et  suivit  docilement  la  servante,  le  cœur 
Inondé  de  joie. 

Colombe  retomba  toute  pensive  sur  lé  banc,  et  pénétrée 
d'une  ivresse  qu'elle  se  reprochait  et  à  laquelle  elle  n'était 
pas  habituée. 

—  .\  demain  !  dit  d'un  air  de  triomphe,  en  quittant  ses 
hôtes,  dame  Perrine  qui  les  avait  reconduits  ;  et  vous 
pourrez  bien,  si  vous  voulez,  jeune  homme,  revenir  comme 
cela  tous  les  jours  pendant  trois  mois. 

—  Et  pourquoi  pendant  trois  mois  seulement  ?  demanda 
Ascanio  qui  avait  rêvé  d'y  revenir  toujours. 

—  Dame  !  répondit  Perrine,  parce  que  dans  trois  mois 
Colombe  se  marie  avec  le  comte  d'Orbec. 

Ascanio  eut  besoin  de  toute  l'énergie  de  sa  volonté  pour 
ne  pas  tomber. 

—  Colombe  se  marie  avec  le  comte  d'Orbec  !  murmura 
Ascanio.  Oh  !  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  je  m'étais  donc  trom- 
pé !  Colombe  ne  m'aime  pas  ! 

Mais  comme  en  ce  moment  dame  Perrine  refermait  la 
porte  derrière  lui,  et  que  dame  Ruperte  marchait  devant, 
ni  lune  ni  l'autre  ne  l'entendirent. 


XII 


LA   REINE   DU    ROI 


Nous  avons  dit  que  Benvenuto  était  sorti  vers  les  onze 
heures  du  matin  de  son  atelier  sans  dire  où  il  était  allé. 
Benvenuto  était  allé  au  Louvre  rendre  à  François  I"  la 
visite  que  Sa  Majesté  lui  avait  faite  à  l  hôtel  du  cardinal  de 
Ferrare. 

Le  roi  avait  tenu  parole.  Le  nom  de  Benvenuto  Cellini 
était  donné  partout,  et  toutes  les  portes  s'ouvrirent  devant 
lui  ;  mais  cependant  une  dernière  resta  close  :  c'était  celle 
du  conseil.  François  I"  discutait  sur  les  affaires  d  Etat  avec 
les  premiers  du  royaume,  et  si  positifs  qu'eussent  été  les 
ordres  du  roi,  on  n'osa  i)»int  introduire  Cellini  au  milieu 
de  la  grave  séance  qui  .se  tenait  sans  aller  de  nouveau 
prendre  l'autorisation  de  Sa  Majesté. 

C'est  qu'en  elTet  la  situation  dans  laquelle  se  trouvait 
la  France  était  grave.  Nous  avons  jusqu'à  présent  peu  parlé 
des  affaires  d'Etat,  convaincu  que  nos  lecteurs  et  surtout 
pos  lectrices  préféraient  les  choses  du  cœur  aux  choses  de 


la  politique;  mais  enfin  nous  sommes  arrivés  au  moment 
où  nous  ne  pouvons  plus  reculer  et  où  nous  voilà  forcés 
de  jeter  un  coup  d'oeil  que  nous  ferons  le  plus  rapide  pos- 
sible sur  la  France  et  sur  1  Espagne,  ou  plutôt  sur  Fran- 
çois ler  et  sur  Charles-Quint,  car  au  seizième  siècle  les  roi& 
c'étaient  les  nations. 

A  l'époque  oii  nous  sommes  arrivés,  par  un  jeu  de  cette 
bascule  politique  dont  tous  deux  éprouvèrent  si  souvent  les 
effets,  la  situation  de  François  I"  était  devenue  meilleure 
et  celle  de  Charles-Quint  avait  empiré.  En  effet,  les  choses- 
avaient  fort  changé  depuis  le  fameux  traité  de  Cambrai, 
dont  deux  femmes,  Marguerite  d  Autriche,  tante  de  Charles- 
Quint,  et  la  duchesse  d'.Vngoulême,  mère  de  François  I", 
avaient  été  les  négociatrices.  Ce  traité,  qui  était  le  complé- 
ment de  celui  de  Madrid,  portait  que  le  roi  d'Espagne  aban- 
donnerait la  Bourgogne  au  roi  de  France,  et  que  le  roi  de 
France  renoncerait  de  son  côté  à  l'hommage  de  la  Flandre 
et  de  1  Artois.  De  plus,  les  deux  jeunes  princes  qui  ser- 
vaient d'otage  a  leur  père  devaient  lui  être  remis  contre  une 
somme  de  deux  millions  déçus  d  or.  Enfin,  la  bonne  reine 
Eléonore,  sœur  de  Charles-Quint,  promise  d'abord  au  con- 
nêîable  en  récompense  de  sa  trahison,  puis  mariée  à  Fran- 
çois I"  en  gage  de  paix,  devait  revenir  à  la  cour  de  France 
avec  les  deux  enfans  auxquels  elle  avait  si  tendre- 
ment servi  de  mère  ;  tout  cela  s'était  accompli  avec  une 
loyauté  égale  de  part  et  d'autre. 

Mais,  comme  on  le  comprend  bien,  la  renonciation  de 
François  I"  au  duché  de  Milan,  exigée  de  lui  pendant  sa 
captivité,  n'était  qu'une  renonciation  momentanée.  A  peine 
libre,  à  peine  réintégré  dans  sa  puissance,  à  peine  rentré 
dans  sa  foï-ce,  11  tourna  de  nouveau  les  yeux  vers  l'Italie. 
C'était  dans  le  but  de  faire  un  appui  à  ses  prétentions  dans 
la  cour  de  Rome  qu'il  avait  marié  son  fils  Henri,  devenu 
dauphin  par  la  mort  de  son  frère  aîné  François,  à  Cathe- 
rine de  Médlcis.  nièce  du  pape  Clément  VII. 

Malheureusement,  au  moment  où  tous  les  préparatifs 
de  l'invasion  méditée  par  le  roi  venaient  d'être  achevés, 
le  pape  Clément  VII  était  mort  et  avait  eu  pour  successeur 
Alexandre  Farnèse.  lequel  était  monté  sur  le  trône  de  saint 
Pierre  sous  le  nom  de  Paul  III. 

Or,  Paul  111  avait  résolu  dans  sa  politique  de  ne  se  lais- 
ser entraîner  ni  au  parti  de  l'empereur  ni  au  parti  du  roi 
de  France,  et  de  tenir  la  balance  égale  entre  Charles-Quint 
et  François  l". 

Tranquillisé  de  ce  côté,  l'empereur  cessa  de  s'inquiéter 
des  préparatifs  de  la  France,  et  prépara  à  son  tour  une 
expédition  contre  Tunis,  dont  s'était  emparé  le  fameux 
corsaire  Cher-Eddin,  si  célèbre  sous  le  nom  de  Barbe- 
rousse,  lequel,  après  en  avoir  chassé  Muley-llassan,  s'était 
emparé  de  ce  pays  et  de  là  ravageait  la  Sicile. 

L'expédition  avait  complètement  réussi,  et  Charles-Quint, 
après  avoir  détruit  trois  ou  quatre  vaisseaux  a  l'amiral 
de  Soliman,  était  entré  triomphant  dans  le  port  de  Naples. 

Là  il  avait  appris  une  nouvelle  qui  lavait  encore  ras- 
suré: c  est  que  Charles  111,  duc  de  Savoie,  bien  qu'oncle 
maternel  de  François  I",  s'était,  par  les  conseils  de  sa  nou- 
velle femme,  lîéatrix,  fille  d'Emmanuel,  roi  de  Portugal, 
détaché  du  parti  du  roi  de  France  ;  si  bien  que  lorsque 
François  I»"',  en  vertu  de  ses  anciens  traités  avec  Charles  III, 
avait  sommé  celui-ci  de  recevoir  ses  troupes,  le  duc  de 
Savoie  n'avait  répondu  que  par  un  refus,  de  sorte  que- 
François  If  se  trouvait  dans  la  nécessité  de  forcer  le  ter- 
rible passage  des  Alpes,  dont  jusque-là,  grâce  à  son  allié  et 
son  parent,  il  avait  cru  trouver  les  portes  ouvertes. 

Mais  Charles-Quint  fut  tiré  de  sa  sécurité  par  un  véritable 
coup  de  foudre.  Le  roi  avait  fait  marcher  avec  tant  de 
promptitude  une  armée  sur  la  Savoie,  que  son  duc  vit  sa  pro- 
vince occupée  avant  de  se  douter  qu'elle  était  envahie.  Brion, 
chargé  du  commandement  de  l'armée,  s'empara  de  Cham- 
béry,  apparut  sur  les  hauteurs  des  .-Upes.  et  menaça  le 
Piémont  au  même  moment  où  François  Sforce,  frappé  sans 
doute  de  terreur  à  la  nouvelle  de  pareils  succès,  mourait 
subitement,  laissant  le  duché  de  Milan  sans  héritier,  et  par 
conséquent  donnant  non  seulement  une  facilité,  mais  en- 
core un  droit  de  plus  à  François  !<"■. 

Brion  descendit  en  Italie  et  s'empara  de  Turin.  Arrivé  là, 
il  s'arrêta,  établit  son  camp  sur  les  bords  de  la  Sésia,  et 
attendit. 

Charles-Q(jint,  de  son  côté,  avait  quitté  Naples  pour 
Rome.  La  victoire  qu'il  venait  de  remporter  sur  les  vieux 
ennemis  du  Christ  lui  valut  une  entrée  triomphale  dans  lar 
capitale  du  monde  chrétien.  Cette  entrée  enivra  tellement 
l'empereur  que.  contre  son  habitude,  il  rompit  toute  me- 
sure, accusa  en  plein  consistoire  François  I"'  d'hérésie, 
appuyant  cette  accusation  sur  la  protection  qu'il  accordait 
aux  protestans  et  sur  l'alliance  qu'il  avait  laite  avec  les 
Turcs.  Puis,  ayant  récapitulé  toutes  leurs  vieilles  querelles, 
dans  lesquelles,  selon  lui.  François  I"  avait  toujours  eu  les 
liremlers  torts,  il  jura  une  guerre  d'extermination  à  son 
beau-frère 

Ses    malheurs    passés    avaient    rendu    François    I"   aussi 


ASCAMO 


4t 


prudent  qu'il  avait  d'abord  été  aventureux.  Aussi,  dès  qu'il 
se  vit  menacé  à  la  fois  par  les  forces  de  l'Espagne  et  de 
1  Empire,  il  laissa  Aunebaut  pour  garder  Turin,  et  rappela 
Brioii  avec  ordre  de  conserver  purement  et  simplement  les 
frontières. 

Tous  ceux  qui  connaissaient  le  caracière  chevaleresque 
eî  entreprenant  de  Francoîs  ler  ne  comprirent  rien  à  cette 
retraite,  et  pensèrent  que  du  moment  où  il  faisait  un  pas 
en  arrière  il  se  considérait  d'avance  comme  battu  Cette 
croyance  exalta  davantage  encore  l'orgueil  de  Cliarles- 
(^uiiit  ;  11  se  mit  de  sa  personne  a  la  ti'ie  de  son  .irmée  et 
résolut  d'envahir  la  l'raiice  en  pénétrant  par  le  Midi. 

On  connaît  les  résultats  de  cette  tentative  :  Marseille, 
qui  avait  résisté  au  connétable  de  Uourbon  et  à  Pes- 
caire.  les  deux  plus  grands  hommes  de  guerre  du  lemps. 
n'eut  point  de  peine  a  résister  a  Charles-Quiut,  grand  poli- 
tique, mais  médiocre  général.  Charles(,(uint  ne  s'en  inquiéta 
I)oint.  laisi^a  .Marseille  derrière  lui.  et  voulut  marcher  sur 
Avignon  ;  mais  Montmorency  avait  établi  eulre  la  Duraiice 
et  le  Rhône  un  camp  inexpugnable  contre  lequel  rharles- 
Quint  s'acharna  vainement.  De  sorte  que  Charles-ijuint, 
après  six  semaines  de  tentatives  inutiles,  repous.^é  en  lète, 
harcelé  sur  les  flancs,  menacé  d'être  coupé  sur  st-s  der- 
rières, ordonna  à  son  tour  une  retraite  qui  res.seinblait  fort 
ù  une  déroute,  et  après  avoir  manqué  de  tomber  entre  les 
mains  de  son  ennemi,  parvint  à  grand'peine  a  gagner  Bar- 
celone, oii  il  arriva  sans  hommes  et  sans  argent. 

.Mors,  tous  ceux  qui  avaient  attendu  l'issue  de  laffalre 
pour  se  ûéclarer  se  déclarèrent  contre  Charlfs-(Juint. 
Henri  VHI  répudia  sa  femme,  Catherine  d'.Aragoii.  pour 
épouser  sa  maltresse,  .\nne  de  Boleyn.  Soliman  a'taqua  le 
l'oyaume  de  Xaples  et  ia  Hongrie.  Les  princes  protestans 
d'Allemagne  firent  une  ligue  secrète  contre  l'empereur. 
Enfin  les  habitans  de  Gand.  Uissés  des  impôts  qu'on  ne 
cessait  de  mettre  sur  eux  pour  subvenir  aux  frais  de  la 
guerre  contre  la  France,  se  révoltèrent  tout  a  coup  et  en- 
voyèrent à  François  1er  des  ambassadeurs  pour  lui  offrir  de 
se  mettre  à  leur  tête. 

Mais,  au  milieu  de  ce  bouleversement  universel  qui  me- 
naçait la  fortune  de  Charles-Quint,  de  nouvelles  négocia- 
tions s'étaient  renouées  entre  lui  et  François  !'"■".  Les  deux 
souverains  s'étaient  abouchés  à  Aigues-Mortes.  et  Fran- 
çois l'T.  décidé  à  une  paix  dont  il  sentait  que  la  France 
avait  le  plus  grand  besoin,  était  résolu  à  tout  attsnUre  dé- 
sormais, non  pas  d'une  lutte  à  main  armée,  mais  de  négo- 
riations  amicales. 

H  fit  donc  prévenir  Charles-i^uint  de  ce  que  lui  propo- 
saient les  Gantois,  en  lui  offrant  en  même  temps  un  pas- 
sage à    travers  la  France  pour  se  rendre  en  Flandre. 

C'était  à  ce  sujet  que  le  conseil  était  assemblé  au  mo- 
ment où  Benvenuto  était  venu  frapper  â  la  porte,  et  fidèle 
à  sa  promesse,  François  l'r,  prévenu  de  la  présence  de  son 
grand  orfèvre,  avait  ordonné  qu'il  fût  introduit.  Benvenulo 
put  donc  entendre  la  fin  de  la  discussion. 

—  Oui.  messieurs,  disait  François  l^r,  oui,  je  suis  de  l'avis 
de  M.  de  Montmorency,  et  mon  rêve,  à  moi,  c'est  de  con- 
clure une  alliance  durable  avec  lempereur  élu,  d'éle- 
ver nos  deux  trônes  au-dessus  de  toute  la  chrétienté,  et  de 
faire  disparaître  devant  nous  toutes  ces  corporations,  tou- 
tes ces  communes,  toutes  ces  assemblées  populaires  qui  pré- 
tendent imposer  des  limites  à  notre  puissance  royale  en 
nous  refusant  tantôt  les  bras,  tantôt  l'argent  de  nos  sujets. 
Jlon  rêve  est  de  faire  rentrer  dans  le  sein  de  la  religion  et 
dans  l'unité  pontificale  toutes  les  hérésies  qui  désolent 
notre  sainte  mère  Eglise.  Mon  rêve  est  enfin  de  réunir  tou- 
tes mes  forces  contre  les  ennemis  du  Christ,  de  cliasser  le 
sultan  des  Turcs  de  Constantlnople,  ne  fût-ce  que  pour  prou- 
ver qu'il  n'est  pas,  comme  on  le  dit,  mon  allié,  et  d'éta- 
blir a  Constantlnople  un  second  empire,  rival  du  premier 
en  force,  en  splendeur  et  en  étendue.  Voila  mon  rêve. 
messieurs,  et  je  lui  ai  donné  ce  nom  afin  de  ne  pas  tro;)  nie 
laisser  élever  par  l'espérance  du  succès,  afin  de  ne  pas 
être  trop  abattu  quand  l'avenir  m'en  viendra  peut-être  dé- 
montrer l'impo.ssiliilité.  Mais  s'il  réussissait,  s'il  réussis- 
sait, connétable,  si  j'avais  la  France  et  la  Turquie,  Paris 
et  Constantlnople,  l'Occident  et  l'Orient,  convenez,  mes- 
sieurs, que  ce  serait  beau,  que  ce  serait  grand,  que  ce  se- 
rait   sublime  ! 

—  Ainsi,  sire,  dit  le  duc  de  Guise,  il  est  définitivement 
arrêté  que  vous  refusez  la  suzeraineté  que  vous  offrent  les 
Gantois,  et  que  vous  renoncez  aux  anciens  domaines  de  la 
maison  de  Bourgogne? 

—  C'est  arrêté  ;  l'empereur  verra  que  je  suis  allié  aussi 
loyal  que  loyal  ennemi.  Mais  avant,  et  .sur  toutes  choses, 
comprenez-le  bien,  je  veux  et  j'exige  rpie  le  duché  di-  -Milan 
me  .soit  rendu  ;  il  m'apparlieiif  par  mon  droit  héréilitaira 
et  par  l'investiture  des  empereurs,  et  je  l'aurai,  fol  de 
gentilhomme  !  mais.  Je  l'espère,  sans  rompre  amitié  avec 
mon  frère  Charles. 

—  Et    vous    offrirez     à    Charles-Quint    de    passer    par    la 


Franco    pour    aller    châtier    les   Gantois    révoltés?    ajouta 
Poyet. 

—  Oui,  monsieur  le  chancelier,  répondit  lo  roi  ;  faites  par- 
tir dès  aujourd'hui  M.  de  Fréjus  pour  l'y  inviter  en  mon 
nom.  Montrons-lui  que  nous  sommes  disposés  à  tout  pour 
conserver  la   paix.   Mais  s'il  veut   la  guerre... 

Un  geste  terrible  et  majestuetix  accompagna  cette  phraso 
suspendue  un  instant,  car  François  l'i^  avait  aperçu  son 
artiste  qui  se  tenait   modestement  près  de  la  porte. 

—  Mais  s'il  veut  la  guerre,  reprit-il,  par  mon  Jupiter  I 
dont  Benvenuto  vient  m'apporta'  des  nouvelles,  je  jure  qu'il 
l'aura  sanglante,  terrible,  aci-.arncc.  iCii  bien  !  Benvenuto, 
mon  Jupiter  où  en  est-il  ? 

—  Sire,  répondît  Cellini,  je  vous  en  apporte  le  modèle, 
de  votre  Jupiter  ;  mais  savez-vous  à  quoi  Je  révais  en  vous 
regardant  et  en  vous  écoutant  ?  Je  rêvais  a  une  fontaine 
pour  votre  Fontainebleau  ;  a  une  fontaine  que  surmonterait 
une  statue  colossale  de  soixante  pieds,  qui  tiendrait  une 
lance  brisée  dans  sa  main  droite,  et  qui  appuierait  la 
gauche  sur  la  garde  de  son  épée.  Cette  statue,  sire,  repré- 
senterait'Mars,  c'est-à-dire  Votre  Majesté:  car  en  vous  tout 
est  courage,  et  vous  employez  le  courage  avec  justice  et 
pour  la  sainte  défense  de  votre  gloire.  Attendez,  sire,  ce 
n'est  pas  tout  :  aux  quatre  angles  de  la  base'de  cette  statue, 
il  y  aura  quatre  figures  assises,  la  poésie,  la  peinture,  la 
sculpture  et  la  libéralité.  Voilà  à  quoi  Je  rêvais  en  vous 
regardant  et  en  vous  écoutant,  sire. 

—  Et  vous  ferez  vivre  ce  rêve-là  en  marbre  ou  en  bronze, 
Benvenuto  ;  je  le  vetix,  dit  le  roi  avec  le  ton  du  comman- 
dement,  mais  en  souriant  avec  une  aménité  toute  cordiale. 

Tout  le  conseil  applaudit,  tant  chacun  trouvait  le  roi 
digne  de  la  statue,  et  la  statue   digne  du  roi. 

—  En  attendant,  reprit  le  roi,  voyons  notre  Jupiter. 
Benvenuto   tira  le  modèle  de  dessous  son  manteau    et  le 

posa  sur  la  table  autour  de  laquelle  venait  de  se  débattre  la 
destinée  du  monde. 

François  If  le  regarda  un  moment  avec  un  sentiment 
d  admiration  sur  l'expression  duquel  il  n'y  avait  point  à  se 
tromper. 

—  Enfin!  s'écria-t-il,  j'ai  donc  trouvé  tin  homme  selon 
mon  coeur:  puis,  frappant  sur  l'épaule  de  Benvenuto: 
.Mon  ami,  continua-t-11,  je  ne  sais  lequel  éprouve  le  plus 
de  bonheur  du  prince  qui  trouve  un  artiste  qui  va  au-de- 
vant de  toutes  ses  idées,  un  artiste  tel  que  vous  enfin,  ou 
(13  l'artiste  qui  rencontre  un  prince  capable  de  le  com- 
prendre. Je  crois  que  mon  plaisir  est  plus  grand,  à  vrai 
dire. 

~  Oh  !  non.  permettez,  sire,  s'écria  Cellini;  c'est  à  coup 
sûr   le  mien. 

—  C'est  le   mien,  allez,  Benvenuio. 

—  Je  n'ose  résister  à  Votre  Majesté  ;  cependant... 

—  Allons,  disons  donc  que  nos  joies  se   valent,   mon  ami. 

—  Sire,  vous  m'avez  appelé  votre  ami,  dit  Benvenuto, 
voilà  un  mot  qui  me  paie  au  centuple  de  sa  valeur  tout  ce 
que  j'ai  déjà  fait  pour  Votre  Majesté  et  tout  ce  que  Je  puis 
encore    faire    pour    elle. 

—  Eh  bien  !  je  veux  te  prouver  que  ce  n'est  point  une 
vaine  parole  qui  m'est  échatipée,  Benvenuto,  et  que  si  je 
t'ai  appelé  mon  ami,  c'est  que  tu  l'es  réellement.  Apporte- 
moi  mon  Jupiter,  achève-le  le  plus  tôt  possible,  et  ce  que 
tu  me  demanderas  en  me  l'apportant,  foi  de  gentilhnmme  1 
si  la  main  d'un  roi  peut  y  atteindre,  tu  1  aiir:is.  Entendez- 
vous,  messieurs?  et  si  j'oubliais  ma  pi'omesse,  faites-m'en 
souvenir. 

—  Sire,  s'écria  Benvenuto,  vous  êtes  un  grand  et  noble 
roi,  et  je  suis  honteux  de  pouvoir  si  peu  iiour  vous,  qui 
faites  tant  pour  moi. 

Puis  ayant  baisé  la  main  que  le  roi  lui  tendait.  Cellini 
replaça  la  statue  de  son  Jupiter  sous  son  manteau,  et  sortit 
do  la  salle  du  conseil  le  cœur  plein   d'orgueil  et  de-  joie. 

En  sortant  du  Louvre  il  rencontra  le  Primatice  qui  allait 
y  entrer. 

—  Où  courez-vous  donc  si  joyeux,  mon  cher  Benvenuto? 
dit  le  Primatice  à  Cellini,  qui  passait  sans  le  voir. 

—  Ah!  c'est  vous,  Francesco  !  s'écria  Cellini.  Oui.  vous 
avez  raison,  je  suis  joyeux,  car  je  viens  de  voir  notre  grand, 
notre  sublime,  notre  divin  François  I'^"'... 

—  Et  avez-vous  vu  madame  d'Etampes?  demanda  le  Pri- 
matice. 

—  Qui  m'a  dit  des  choses,  voyez-vous,  Francesio,  que  Je 
n'ose  répéter,  quoiqu'on  prétende  que  la  modestie  n'est 
pas  mon  fort. 

—  Mais  que  vous  a  dit  madame  d'Klanipes? 

—  Il  m'a  appelé  son  ami,  i  oniiireinz-vous,  Francesco  T 
Il  m'a  tutoyé  comme  il  tutoie  ses  maréchaux.  Enfin  11  m'a 
dit  que  quand  mon  Jupiter  serait  fini.  Je  pourrais  lui  de- 
mander telle  f.aveur  qui  me  conviendrait,  et  que  cette  fa- 
veur m'était  d'avance  accordée. 

—  Mais  que  vous  a  promis  madame  d'Etampes? 

—  Quel  homme  étrange  vous  faites,  Francesco  ! 

—  Pourquoi  cela? 


42 


ALEXANDRE   Dl'MAS   ILT-USTRii 


—  Vous  ne  me  pariez  aue  de  madame  d'Etampes  quand 
je  ne  vous  parle  que  du  roi. 

—  C  esi  que  je  connais  mieux  la  cour  que  vous,  Benv.3- 
nuto  ;  que  TOUS  êtes  mon  compatriote  et  mon  ami  ;  c'est 
que  vous  m'avez  apporté  un  peu  de  l'air  de  notxe  belle 
Italit-,  et  que  flans  ma  reionnaissaiice  je  veux  vous  sauver 
d  un  grand  danger.  Eco"tez.  Benvenuto,  la  duchesse  d'Etam- 
pts  esi  votre  ennemie  votre  ennemie  moi  telle;  Je  vous 
lai  déjà  dit,  car  a  cett"'  époque  je  le  craignais,  je  vous  le 
répète;  mais  aujourd'hui  j'en  suis  sûr.  Vous  avez  offensé 
cette  femme,  et  si  vous  ne  l'apaisez,  elle  vous  perdra. 
Madame  d'Etampes,  IJeiivtnuio.  écoatez  bien  et  que  je  vais 
vous   dire  :  madame  d  Eiampes.   c'est  la  reine  Uu   roi. 

—  Que  me  dites-vous  la.  bon  Dieu  !  s  écria  Cellinl  en 
riant  Moi.  moi,  j'ai  olïensé  madame  d'Etampes:  et  com- 
ment cela  ?  * 

—  Oh  ;  je  vous  connais,  Benvenuto,  et  je  me  doutais  t-'en 
que  vous  n'en  saviez  pas  plus  que  moi.  pr.s  plus  qu'eU; 
sur  le  motif  de  son  aversion  pour  vous.  Mais  qu'y  faire'? 
Les  femmes  sont  ainsi  b.lties  elles  liai.^sent  comme  elles 
aiment,  sans  savo'r  pourquoi.  Eh  Men  ;  la" duchesse' dXtam- 
pes  vous  hait. 

—  Que  voulez- vous  que  j'y  fasse? 

—  Ce  que  je  veu.x?  Je  veux  que  le  courtisan  sauve  le 
sculpteur. 

—  Jloi,   le   courtisan  d'uive   courtisane  ! 

—  Vous  avez  tort^  Benvenuto,  dit  en  souriant  le  Prima- 
tice,  vous  avez  tort  ;  madame  d'Etampes  est  très  belle,  et 
tout  artiste   en  doit  convenir. 

—  Aussi,  j'en  conviens,  dit  Benvenuto. 

'—  Eh   bien!   dites-le-lui.  a  elle,   il    tUe-mêm       m    u  ri    ,    - 
à  moi.  Je  ne  vous  en  demande  pas  davantage  jionr  que  ' 
deveniez  les  meilleurs  amis  du  monde.   Vous  lavez  Ll  -   -^ 
par  un  caprice  d'artiste  ;  c-'«st  a  vous  de  faire  las  premier:, 
pas  vers  elle. 

—  si  je  l'ai  blessée,  dit  Cellini,  c'est  sans  intention  ou 
plutôt  sans  mé'  lianceté.  Fille  m  a  dit  quelques  ;)aroles  mor- 
dantes que  je  ne  méritais  pas;  je  lai  remise  à  sa  place,  ci 
elle   le    méritait. 

—  N'importe,  n'importe  !  oubliez  ce  qu'elle  a  dit,  Ben- 
venuto. et  faites-lui  oublier  ce  que  vov»  lui  avez  répondu. 
Je  vous  le  repète,  elle  est  impérieuse,  elle  est  vindicative,  et 
elle  tient  dans  sa  main  le  rœiir  du  roi,  du  roi,  qui  aime  les 
arts,  mais  qui  lime  encore  mieux  l'amour.  Elle  vous  fera 
repentir  de  votre  audace.  Benvenuto:  elle  vous  suscitera 
des  ennemis;  c'est  elle  déjà  qui  a  donné  au  prévôt  le 
courage  de  vous  résister.  Et,  tenez,  je  pars  pour  l'Italie, 
moi  :  je  vais  à  Rome  par  .son  ordre.  Eh  bien  !  ce  voyage. 
Benvenuto.  est  dirigé  contre  vous,  et  moi-même,  moi,  votre 
ami,   je   suis   forcé  de  servir  d'instrument   à  sa  rancune. 

—  Et  qu'allez-vous  faire  à  Rome? 

—  Ce  que  j'y  vais  faire?  Vous  avez -promis  au  roi  de  ri- 
valiser avec  les  anciens  et  je  vous  sais  homme  à  tenir  votre 
promesse  ;  mais  la  duchesse  croit  qiie  vous  vous  êtes  vanté 
à  tort,  et  pour  vous  écraser  par  la  comparaison  sans  doute, 
elle  m'envoie,  moi,  peintre,  mouler  à  Kome  les  plus  belles 
statues  antiques,  le  iaocoon,  la  Vénus,  le  RémouleurT  que 
sais-je,  moi  ! 

—  Voilà  en  eUet  un  terrible  raffinement  de  haine,  dit 
Benvenuto.  qui.  malgré  !a  bonne  opinion  qu'il  avait  de 
lui-même,  n'était  pas  tout  à  fait  sans  inquiétude  sur  une 
comparaison  de  son  œuvie  avec  celle  des  plus  grands  maî- 
tres ;  mais  céder  à  une  femme,  ajouta-t-il  en  serrant  les 
poings,  jamais!  jamais! 

—  Qui  vous  parle  de  céder  !  Tenez,  je  vous  ouvre  un 
moyen,  .\scanio  lui  a  plu  :  elle  veut  le  faire  travailler  et 
m'a  chargé  de  lui  dire  de  passer  chez  elle.  Eh  bien,  rien 
de  plus  simple  a  vous  que  d'accompagner  votre  élève  à 
l'hôtel  d'Etampes  iiour  le  présenter  vous-même  à  la  belle 
duchesse.  Profitez  de  cela,  emportez  avec  vous  quelqu'un  de 
ces  merveilleux  bijoux  comme  vous  seul  e»  savez  faire.  Ben- 
venuto ;  vous  lui  niontrerez  d  abord,  puis  qu.iiid  vous  ver- 
rez ses  yeux  briller  en  le  r(g:ird:int,  vous  le  lui  offrirez 
<'omme  un  tribut  à  peine  digne  d'elle.  Alors  elle  acceptera, 
vous  remerciera  gracieusement,  vous  fera  en  échange  quel- 
que présent  digne  de  vous,  et  vous  rendra  toute  sa  faveur, 
SI  vous  avez  au  contraire  cette  femme  pour  ennemie,  renon- 
cez dés  à  présent  aux  grandes  choses  que  vous  rêvez. 
Hélas!  j'ai  été  forcé,  moi  aussi,  de  plier  un  in.Mant  pour 
me  relever  après  de  toute  ma  taille.  Jusque-là  je  me  voyais 
préférer  ce  barbouilleur  de  Rosso  ;  on  le  mettait  partout 
et  toujours  au-dessus  de  moi.  on  le  nommait  intendant  de 
la  couronne. 

—  Vous  êtes  Injuste  envers  lui,  Francesco,  dit  Cellini, 
incapable  de  cacher  sa  pensée  :  c'est  un  grand  peintre. 

—  Vous  trouvez  ? 

—  J'en  suis  silr. 

—  Eh  )  j  en  suis  sûr  aussi,  mol,  dit  le  Prlmatlce,  et  je  le 
hais  justement  à  cause  de  cela.  Eh  bien  i  on  se  servait  de 
lui  pour  m  écraser  ;  j'ai  flatté  leurs  misériibles  vanités,  et 
m.aintenant  je  suis  1p  grand   l'rimatlce,  et  maintenant  on  se 


sert  de  moi  pour  vous  écraser  à  votre  touc  Faites  donc 
comme  j'ai  fait.  Benvenuto,  vous  ne  vous  repentirez  pas 
d'avfjir  suivi  mon  cotiseil.  Je  vous  en  supplie  pour  vous  et 
pour  moi,  je  vou»  en  supplie  au  nom  de  votre  gloire  et  de 
votre  avenir,  que  vous  compromettez  tous  deux  si  vous 
persistez  dans  votre  entêtement. 

—  C  est  dur!  dit  Cellini,  qui  commençait  cel)endant  visi- 
blement à  céder. 

—  Si  ce  n'est  pour  vous.  Benvenuto,  que  ce  soit  pour  no- 
tre grand  roi.  Voulez-vous  lui  déchirer  le  coeur,  c-n  le 
mettant  dans  la  nécessité  d'opter  entre  une  maitrssse  qu'il 
aime  et   un    artiste  qu'il  admire? 

—  Eh  bien  :  soit  !  pour  le  roi  je  le  ferai  !  s'écria  Cellini, 
enchanté  d'avoir  trouvé  en  face  de  son  amour-propre  une 
excuse  suffisante. 

—  A  la  bonne  heure  !  dit  le  Primatice.  Et  maintenant 
vous  comprenez  que  si  un  seul  mot  de  cette  conversation 
était  rapporté  à  la  duchesse,  je  serais   perdu. 

—  Oh  :  dit  Benvenuto,  j'espère  que  vous  êtes  tranquille. 

—  Benvenuto  donne  sa  parole  et  tout  est  dit,  rejjrit  le 
Primatice. 

—  Vous  l'avez. 

—  f)li  bien  donc  !  adieu,  frère. 

—  Bon    voyage   là-bas  !  « 

—  Bonne  chatice  ici  ! 

Et  les  deux  ajuis,  après  s'être  serré  une  dernière  fois  la 
main,  se  quittèrent  en  faisant  chacun  un  geste  qui  résu- 
mait tonte  leur   conversation. 


xm 

SOUVENT    FEMME     V.\RIE 


L'hôtel  d'Etampes  n'était  pas  fort  éloigné  de  1  hôtel  de 
Kesle.  Nos  lecteurs  ne  trouveront  donc  pas  étonnant  que 
nous  passions  de  l'un  à  l'autre. 

U  était  situé  pr<-s  du  quai  des  Augustins,  et  s'étendait  le 
long  de  la"  rue  Gilles-le-C.ueux,  que  l'on  a  sentimentale- 
ment baptisée  depuis  rue  Gicle-Cœur.  Sa  principale  entrée 
s  ouvrait  rue  de  l'Hirondelle.  François  1"  en  avait  fait 
don  à  sa  maîtresse  pour  qu'elle  consentit  à  devenir  la 
femme  de  Jacques  Desbrosses,  comte  de  Peniliièvre,  comme 
il  avait  donné  le  duché  d'Etampes  et  le  gouvernement  de 
Bretagne  à  Jacques  Desbrosses,  comte  de  Pemhlèvre,  pour 
.'ju  il  consentit  à  épouser  sa  maîtresse. 

Le  roi  avait  tâché  d'ailleurs  de  rendre  son  présent  digne 
de  la  belle  Anne  d'Heilly.  Il  avait  fait  arranger  l'ancien 
hôtel  au  plus  nouveau  goût.  Sur  la  façade  sombre  et  sé- 
vère s'étalent  épanouies  par  enchantement,  comme  autant 
de  pensées  d'amour,  les  délicates  fleui'S  de  la  Renaissance. 
Enfin,  aux  soins  que  le  roi  avait  pris  pour  onier  cette 
demeure,  il  était  aûsé  de  s'apercevoir  qu'il  devait  loger  là 
lui-même  presqu'autant  que  la  duchesse  d'Etaniiies.  T)e 
plus  on  avait  meublé  les  chambres  avec  un  luxe  royal,  et 
la  maison  était  montée  comme  celle  d'une  vraie  reine,  et 
même  beaucoup  mieux  sans  doute  que  celle  de  l'excellente 
et  chaste  Eléonore,  la  soeur  de  CharJps-Quint  et  la  femme 
légitime  de  François  l",  dont  il  était  si  peu  question  dans 
le  monde  et  même  à  la  cour. 

Si  maintenant  nous  pénétrons  indiscrètement  de  grand 
matin  dans  la  chambre  de  la  duchesse,  nous  la  trouverons 
;i  demi  couchée  sur  un  lit  de  repos,  appuyant  sa  charmante 
tête  sur  une  de  ses  belles  mains,  et  passant  négligemment 
l'autre  dans  les  boucles  de  ses  cheveux  châtains  aux  re- 
flets dorés.  Les  pieds  nus  d'.\nne  paraissent  plus  petits  et 
plus  blancs  dans  ses  larges  mules  de  velours  noir,  et  sa 
robe  flottante  et  négligée  prête  à  la  coquette  un  charme 
irrésistible. 

Le  roi  est  là  en  effet,  debout  contre  une  fenêtre,  mais 
il  ne  regarde  pas  sa  duchesse.  Il  frappe  des  doigts  contre 
la  vitre  en  mesure,  et  parait  méditer  profondément.  Sans 
doute  il  songe  à  cette  grave  question  de  Charles-Quint  tra- 
versant la  France. 

—  Et  que  faites-vous  donc  là,  sire,  le  dos  tourné?  lui  dit 
enfin  la  duchesse  impatientée. 

—  Des  vers  pour  vous,  ma  mie,  et  les  voilà  terminés.  J'es- 
père, répondit  François  1". 

—  Cil!  dites-les  moi  vilement,  de  grâce,  mon  beau  poète 
couronné, 

—  Je  le  veux  bien,  reprit  le  roi  avec  l'a.ssurance  d  un 
rimeur  porte-sceptre.  Ecoutez  : 

Etant  .seul  et  auprès  d  une  fenêtre. 
Par  un  matin  comme  le  jour  poignait. 
Je  regardais  .\urore  à  main  senestre, 
l^ul  à  Phœbus  le  chemin  enseignait. 
Et  d'autre   part   ma  mie  qui  peignait 


ASÙVMO 


-i;* 


Son  chef  doré,  et  vis  ses  luisans  yeux. 
Dont   un  jeta  nn  irait  si   gracieux, 
(Juà  liauie  voix  je  fus  contraint  île  illre  : 
Dieux  immortels  :  rentrez  dedans  vos  cieux. 
Car  la  beauté  de  ceste  vous  empire. 

—  Oh  !  les  charmans  vers,  fit  la  duchesse  en  applaudis- 
sant. Kep.ardez  r.\urore  tant  qu'il  vous  plaira  :  ilésormals 
je  ne  suis  plus  jalouso  d  elle,  puisqu'elle  me  vaut  de  si 
b^^nnx  V.  iw    Kr.iiip<  i.^';  ïii-m  rionc.  je  vous  en  prie. 


—  Oli  !  insensé  sublime,  c'est  vrai,  dit  François  I''',  je  lai 
vu  hier  et  il  ma  promis  des  mtrvoriles.  C  es-t  un  homme 
qui  n';i  pas.  je  crois,  de  second  dans  son  art,  et  qui  me 
glorifiera  dans  l'avenir  autant  (lu'Andié  dol  Sarto.  Titien 
et  Léonard  de  Vinci.  Vous  savez  combien  jainie  mes  artis- 
tes, ma  ilucliesse  chérie,  soyez  donc  favorable  et  indulgente 
à  celui-là,  je  vous  en  conjure.  Eh  !  mon  Dieu  !  aiboulée 
d'avril,  caprice  de  femme  et  boutade  d'artiste  ont.  selon 
moi,  plus  de  charme  que  d  ennui.  Voyons,  pardonnez-vous 
a  ce  qui  me  plaît,  vous  que  j'aime. 


Des  \ei's  pour  vous,  ma  inic. 


François  I"  répéta  complaisamment  pour  elle  et  pour 
lui  son  galant  à-propos,  mais  alors  ce  fut  Anne  qui,  â  son 
tour,   garda  le  silence. 

—  Qti'avez-vous  donc,  belle  dame?  dit  François  1",  qui 
s  attendait  à  un  second  compliment. 

—  J'ai,  sire,  que  je  vous  répéterai  avec  plus  d'autorité 
ce  matin  ce  que  je  vous  disais  hier  au  soir  :  L'n  poëte  a 
encore  moins  d'excuses  qu'un  roi  chevalier  pour  laisser 
insolemment  outrager  sa  dame,  car  elle  est  en  même  temps 
sa  maîtresse  et  sa  muse. 

—  Encore,  méchante  !  reprit  le  roi  avec  un  petit  mouve- 
ment d'impatience;  voir  la  un  outrage,  bon  Dieu!  Votre 
rancune  est  bien  implacable,  ma  nymphe  souveraine,  que 
▼os  griefs  vous  font  oablier  mes  vers. 

—  Monseigneur.   Je  hais  comme    j  aime. 

—  Et  pourtant,  voyons,  si  je  vous  priais  bien  de  ne  plus 
«n  vouloir  à  Benvenuto,  un  grand  fou  qui  ne  sait  ce  qu'il 
dit,  qui  parle  comme  il  se  bat,  à  l'étourdie,  et  qui  n'a  pas 
eu,  je  vous  en  réponds.  l'Intention  de  vous  blesser.  Vous  le 
savez  d'ailleurs.  La  clémence  est  l'apanage  des  divinités, 
chère  déesse,  pardonnez  i  cet  insensé  pour  l'amour  de 
moi  ! 

—  Insensé  !  reprit   .Anne  en  murmurant. 


—  Je  suis  votre  servante  et  je  vous  obéirai,  sire. 

—  Merci.  En  échange  de  cette  grAcc  que  m'accorde  la 
bonté  de  la  femme, ^ous  pouvez  requérir  lel  don  qu'il  vous 
plaira  de  la  puissance  du  prince.  Mais,  helas  !  voici  que  le 
Jour  grandit,  et  il  faut  vous  quitter.  11  y  'a  encore  conseil 
aujourd'hui.  Quel  ennui!  Ah!  mon  frère  Charles-Qulnt  me 
rend  bien  rude  le  métier  de  roi.  Il  met  la  ruse  ù  la  place 
de  la  chevalerie,  la  plumo  à  la  place  de  l'épée  :  c'est  une 
honte.  Je  crois,  fol  de  gentilhomme  !  qu'il  faudra  inventer 
de  nouveaux  mots  pour  nommer  toute  cette  science  et  toute 
cette  habileté  de  gouvernement.  Adieu,  ma  pauvre  bien- 
aimée,  je  vais  tacher  d'être  fin  et  adroit.  Vous  êtes  bien 
heureuse,  vous,  de  n'avoir  <ni'i  resier  belle,  et  que  le  ciel 
ait  totit  fait  pour  cela,  .Adieu,  ne  vous  levez  pas.  mon 
page  m'attend  dans-  l'antichambre.  Au  levoir.  et  pensez  à 
moi. 

—  ToTijours.  sire. 

Et  lui  jetant  de  la  main  un  dernier  adieu,  rrançois  I" 
souleva  la  tapisserie  et  .sortit  laissant  .seule  la  belle  du- 
cliesse,  qui,  fidèle  à  sa  promesse,  se  mit  8ur-le-champ,  il 
faut  le  dire,  à  penser  à  tout  autre  chose  qu'à  lui. 

C'est  que  madame  d'Etampes  était  une  nature  active, 
ardente,  ambitieuse    Après  avoir  vivement  cherché  et  vall- 


44 


ALEXANDRE   DUMAS    ILLUSTRE 


lamment  conquis  l'amour  du  roi,  cet  amour  ne  suffit  plus 
bientôt  û  l'inquiétude  de  son  esprit,  et  elle  commença  à 
s'ennuyer.  L'amiral  Brion  et  le  comte  de  Longueval  quelle 
aima  queUiue  temps,  Diane  de  Poitiers  qu'elle  dfitesta  tou- 
jours, ne  l'occupaient  pas  assez  puis.samment  ;  mais  depuis 
huit  jours,  le  vide  qu'elle  sentait  dans  son  esprit  s'était  un 
peu  rempli,  et  elle  avait  recommencé  à  vivre,  grâce  à  une 
nouvelle  haine  et  à  un  nouvel  amour.  Elle  haïssait  Cellmi 
et  elle  aimait  Ascanio.  et  c'est  â  l'un  et  à  l'autre  qu'elle 
songeait,  tandis  que  ses  femmes  aciievaient  de  l'habiller. 

Comme  il  ne  restait  plus  qu'à  la  cr.iffcr,  on  anno/iça  le 
prévôt  de  Paris  et  le  vicomte  de  Marmagne. 

ILS  étaient  au  nombre  des  plus  dévoués  partisans  de  la 
duchesse,  dans  les  deux  camps  qui  s  étaient  formés  à  ifi 
cour  entre  la  maîtresse  du  Daupliin.  Diane  de  Poitiers,  et 
elle.  Or.  on  accueille  bien  les  amis  qu.tnd  on  pense  à  son 
ennemi,  te  lut  donc  avec  une  grâce  infinie  que  madame 
d'Etarapes  donna  sa  main  a  baiser  au  prévôt  refrogné  et 
au  souriant  vicomte. 

—  ilessire  le  prévôt,  dit-elle  avec  une  colère  qui  n'avait 
rien  de  joué,  et  une  compassion  qui  n'avait  rien  d'inju- 
rieu.x.  nous  avons  apiii'is  l'odieuse  façon  dont  ce  rustre  ita- 
lien vous  a  traité,  vous,  notre  meilleur  ami,  et  nous  en 
sommes  encore   indignée. 

—  Madame,  répondit  d'Estourville,  faisant  une  flatterie 
même  de  son  revers,  j'aurais  été  honteu.x  que  mon  âge  et 
mon  caractère  fussent  épargnés  par  l'infâme  que  n'avaient 
p.as  arrêté  votre  beauté  et  votre  bonne  grâce. 

—  (,)h  !  dit  Anne,  je  ne  pense  qu  a  vous,  et  quant  à  mon 
injure  personnelle,  le  roi.  qui.  est  vraiment  trop  indulgent 
pour  ces  insolens  étrangers,  m'a  priée  de  l'oublier,  et  je 
l'oublie. 

—  S'il  en  est  ainsi,  madame,  la  prière  que  nous  avions 
à  vous  faire  serait  sans  doute  mal  accueillie,  et  nous  vous 
demandons  la  permission  de  nous  retirer  sans  vous  la 
dire. 

—  Comment,  messire  d'Estourville.  ne  suis-je  pas  vôti-'.' 
en  tout  temps  et  quoi  qu'il  arrive?  Parlez!  parlez!  ou  je 
me  fâche  contre  un  si  méfiant   ami. 

—  Eh  bien  !  madame,  voila  ce  dont  il  s'agit.  J'avais  cru 
pouvoir  disposer  en  faveur  du  comte  de  Marmagne  de  ce 
droit  de  logis  dans  un  des  hôtels  royaux  que  je  tenais  de 
votre  munificence,  et  naturellement  nous  avons  jeté  les  yeux 
sur  l'hôtel  de  Nesle,  tombé  eu  de  si  mauvaises  mains. 

—  Ah  !  ah  !  fit  la  duchesse.  Je  vous  écoute  avec  attention. 

—  Le  vicomte,  madame,  avait  accepté  d'abord  avec  le 
plus  vif  empres.sement  ;  mais  maintenant,  .avec  la  réflexion, 
il  hésite,  il  songe  avec  effroi  à  ce  terrible  Benvenuto. 

—  Pardon,  mon  digne  ami,  interrompit  le  vicomte  de 
Marmagne.  pardon,  vous  expliquez  fort  mal  la  chose.  Je 
ne  crains  pas  Benvenuto,  je  crains  la  colère  du  roi.  Je  n'ai 
pas  peur  d'être  tué  par  ce  rustre  it.olien,  pour  parler 
comme  parle  madame,  fi  donc  !  Ce  dont  j'ai  peur,  c'est  pour 
ain.si  dire  de  le  tuer,  et  (lue  mal  ne  madvienne  d'avoir 
privé  notre  sire  d'un  serviteur  auquel  il  paraît  tenir  beau- 
coup. 

—  Et  j'avais  osé.  madame,  lui  faire  espérer  qu'au  besoin 
votre  protection  ne  lui  manquerait  pas. 

—  Elle  n'a  jamais  mauciué  à  mes  amis,  dit  la  duchessî. 
et  d'ailleurs,  n'avez-vous  pas  pour  vous  une  meilleure  amie 
que  moi,  la  justice?  N'agissez-vous  pas  ei\  vertu  des  dé- 
sirs du  roi  î 

—  Sa  Majesté,  répondit  Marmagne,  n'a  pas  désigné  elle- 
même  l'hôtel  de  Nesle  pour  être  occupé  par  un  autre  que 
ce  Benvenuto.  et  notre  dioix.  il  ne  faut  pas  se  le  dissimu- 
ler, aura  tout  l'air  d  une  vengeance.  Et  puis  si.  comme 
Je  le  puis  affirmer,  car  J'amènerai  avec  moi  deux  hommes 
silrs.    si  je  tue  ce  Cellini  ? 

—  Oh  !  mou  Dieu  !  dit  la  duchesse  en  montrant  ses  dents 
blanches  en  même  temps  que  son  sourire,  le  roi  protège 
bien  les  vivans  ;  mais  il  se  .soucierait  médiocrement,  j'ima- 
gine, de  venger  les  morts,  et  son  admiration  pour  l'art 
n'ayant  plus  sur  ce  point  à  s'exercer,  il  ne  se  souviendrait 
plus.  J'espère,  que  de  son  affection  pour  moi.  Cet  homme 
m'a  si  publiiiuement  et  affreusement  insultée  !  Marmagne. 
loubliez-vous? 

Mais  madame,  dit  le  prudent  vicomte,  sachez  bien  net- 
tement ce  que  vous  aurez  a  défendre. 

—  Oh  !   vous  êtes  parfaitement  clair,   vicomte. 

~  Non,  si  vous  le  permettez,  madame,  je  ne  veux  rien 
Vous  laisser  ignorer.  11  se  peut  qu'avec  ce  diable  d'Iiommc 
la  force  échoue.  Alors  je  vous  avouerai  que  nous  aurons 
recours  à  la  ruse  ;  s'il  échappait  aux  braves  en  plein  jour 
dans  son  hôtel,  ils  le  retrouveraient  par  hasard  quehiue 
soir  dans  une  ruelle  écartée  et  ils  n'ont  pas  seulement 
des  épées,  madame,  ils  ont  des  poignards. 

—  J'avais  nunpris.  dit  la  duchesse,  sans  qu'une  des  nuan- 
ces de  son  joli  teint  pûlit  à  ce  petit  projet  d'assassinat. 

—  Eh  bien  !  madame. 

—  Eh  bien  !  vicomte.  Je  vols  que  vous  êtes  homme  de  pré- 


caution,    et    qu'il    ne    fait    pas    bon    être    de    vos    ennemi?, 
diable  ! 

—  Mais  sur  la  chose  en  elle-même,  madame  ? 

—  La  chose  est  grave,  en  effet,  et  vaudrait  peut-être  la 
peine  qu'on  y  réflécliit  ;  mais,  que  vous  disais-je  ;  chacun 
sait,  et  le  roi  lui-même  n'ignore  pas  que  cet  homme  m'a 
grièvement  blessée  dans  mon  orgueil.  Je  le  hais  ,,  autant 
que  mon  mari  ou  madame  Diane,  et.  ma  foi  !  Je  crois  pou- 
voir vous  promettre,.  Mais  qu  y  a-t-il  donc,  Isabeau,  et 
pourquoi  nous  interrompre? 

Ces  derniers  mots  de  la  duchesse  s'adressaient  à  une  des 
femmes  qui  entrait  tout   effarée. 

—  Jlon  Dieu  !  madame,  dit  Isabeau,  Je  vous  demande  par- 
don, mais  c'est  cet  artiste  florentin,  ce  Benvenuto  Cellini, 
qui  est  là  avec  le  plus  beau  petit  vase  doré  qu'on  puisse 
imaginer.  Il  a  dit  très  poliment  qu'il  venait  l'offrir  à  Votrj 
Seigneurie,  et  qu'il  demandait  instamment  la  faveur  de 
vous  entretenir  une  minute. 

—  Ah  !  oui  da  !  reprit  la  duchesse  avec  la  satisfaction 
d'une  fierté  adoucie,  et  que  lui  as-tu  répondu,  Isabeau? 

■—  Que  madame  n'était  pas  habillée  et  que  J'allais  la 
prévenir. 

--  Très  bien.  Il  parait,  ajouta  la  duchesse  en  se  retour- 
nant vers  le  prévôt  consterné,  que  notre  ennemi  s'amende 
et  qu'il  commence  â  reconnaître  ce  que  nous  valons  et  ce 
que  nous  pouvons..  C'est  égal,  il  n'en  sera  pas  quitte  ù  si 
bon  marché  qu'il  croit,  et  je  ne  vais  pas  recevoir  comme 
cela  tout  de  suite  ses  excuses.  Il  faut  qu'il  sente  un  peu 
mieux  son  offense  et  notre  courroux.  Isabeau.  dis-lui  que 
tu  m'as  avertie  et  que  J'ordonne  qu'il  attende. 

Isabeau   sortit. 

—  Je  vous  disais  donc,  vicomte  de  Marmagne,  reprit  la 
duchesse  apportant  déjà  une  certaine  modification  dans  sa 
colère,  que  la  chose  dont  vous  m'entretenez  était  grave,  et 
que  je  ne  pouvais  guère  vous  promettre  de  prêter  les  mains 
â  ce   qui    est.    après  tout,   un   meurtre   et   un   guet-apens. 

—  L'injure  a   été  si  éclatante  !   hasarda   le   prévôt 

—  La  réparation,  j'espère,  ne  le  sera  pas  moins.  mi'SSire, 
Ce  redoutable  orgueil,  qui  résistait  à  des  souverains,  attend 
là,  dans  mon  anticliambrc.  mou  bon  plaisir  de  femme,  et 
deux  heures  de  ce  purgatoire  expieront  bien,  à  vrai  dire. 
un  mot  d'impertinence.  Il  ne  faut  pas  non  plus  être  sans 
pitié,  prévôt.  Pardonnez-lui  comme  je  lui  pardonnerai  dans 
deux  heures  :  aurais-je  sur  vous  moins  de  pouvoir  que  le 
roi   n'en    a  sur  moi  ? 

—  ■\'euillez  donc  nous  permettre,  maintenant,  madame,  de 
prendre  congé  de  vous,  dit  le  prévôt  en  s'inclinant.  car  Je 
ne  voudrais  pas  faire  à  ma  souveraine  véritable  une  pro- 
messe que  je   ne   tiendrais  pas. 

—  Vous  retirer  !  oh  !  non  pas,  dit  la  duchesse,  qui  voulait 
à  toute  force  des  témoins  de  son  triomphe:  J'entends,  mes- 
sire le  prévôt,  que  vous  assistiez  à  l'humiliation  de  votre 
ennemi,  et  que  nous  soyons  ainsi  vengés  du  même  coup. 
Je  vous  donne  à  vous  et  au  vicomte  ces  deux  heures:  ne 
me  remerciez  pas,  —  On  dit  que  vous  mariez  votre  fille  au 
comte  d'Orhec.  je  crois?  —  Beau  parti,  vraiment.  Je  dis 
beau,  c'est  bon  que  je  devrais  dire;  mais  me.<sire,  asseyez- 
vous  donc.  Savez-vous  que  pour  que  ce  mariage  se  fasse, 
il  faut  mon  consentement,  et  vous  ne  lavez  pas  demandé 
encore,  mais  je  vous  le  donnerai.  D  Orbec  m'est  aussi  dé- 
voué que  vous.  J'espère  que  nous  allons  enfin  la  voir  et  la 
po.sséder  votre  belle  enfant,  et  que  son  mari  ne  .sera  pas 
assez  malavisé  pour  ne  pas  la  conduire  à  la  cour.  Comment 
l'appelez-vous,  messire? 

—  Colombe,  madame. 

—  C'est  un  joli  et  doux  nom.  On  dit  que  les  noms  ont 
une  Influence  sur  la  destinée;  s'il  en  est  ainsi,  la  pau/re 
enfant  doit  avoir  le  cœur  tendre  et  souffrira.  Eh  bien  ! 
Isabeau.   qu  est-ce  que   c'est? 

—  Rien,   madame;   il   a  dit   qu'il   attendrait. 

—  Ah!  oui.  fort  bien,  je  n'y  pensais  déjà  plus.  Oui.  oui, 
je  vous  le  répète,  prenez  garde  à  Colombe.  mes.sire  d'Estour- 
ville, le  comte  esl  un  mari  de  la  pâte  du  mien,  ambitieux 
autant  que  le  duc  d  Etampes  esl  cupide,  et  fort  capable 
aussi  d'échanger  sa  femme  contre  quelque  duclié.  Alors, 
gare  à  moi  aussi  !  surtout  si  elle  est  aussi  jolie  qu'on  le 
prétend!  Vous  me  la  présenterez,  n'est-ce  pas.  messire  î  II 
est  juste  que  je  puisse  me  mettre  en  état  de  défense. 

La  duchesse,  radieuse  dans  l'attente  de  sa  vlctolne.  parla 
longtemiis  ainsi  avec  :ibandon  tandis  que  sa  Joie  impa- 
tiente perçait   dans  ses  moindres  mouvemens. 

—  Allons!  dit-elle  enfin,  une  demi-lieure  encore,  et  les 
deux  heures  seront  écouléet  ;  on  délivrera  le  pauvre  Ben- 
venuto de  son  supplice.  Nous  nous  mettons  a  sa  place,  il 
doit  horrdilemenl  souffrir  ;  il  n'est  pas  habitu?  à  de  pa- 
reilles factions,  pour  lui  le  Lou\Te  est  toujours  ouvert  et 
le  roi  toujours  visible.  Eu  vérité,  bien  qu'il  l'ait  mérité. 
Je  le  plains.  11  doit  se  ronger  les  poings,  n'est-ce  pas?  Et 
ne  pouvoir  manifester  sa  rage  i  Ah!  ah!  ah!  J'en  rirai 
longtemps.  Mais,  bon  Dieu!  qu'est-ce  que  J'entends-là?  Ces 
éclats  de  voix,,,  ce  fracas. 


.ASa\MO 


—  Serait-ce  le  damné  qui  s'ennuie  du  Purgatoire?  dit  le 
Iirévôt  reprenant  espoir. 

—  Je  voudrais  bien  voir  cola,  dit  la  duchesse  toute  pâle  ; 
T«nez  donc   avec  moi.  meî  maîtres,  venez  donc. 

Benvcnuto.  résigné  pour  les  raisons  que  nous  avons  vues 
à  faire  sa  paix  avec  la  toute-puissante  lavùrite,  avait  dès 
le  lendemain  de  sa  conversation  avec  le  Primalice  pris  Is 
petit  vase  d'argent  doré  ranton  de  sa  tranquillité,  et  sou- 
tenant sous  le  bras  Ascanio.  bien  faible  et  bu''n  paie  de 
sa  nuit  d'angoisses,  s'était  acheminé  vers  l'hôtel  d  Etampcs. 
11  trouva  d'abord  les  valets  qui  refusèrent  de  lannoncer  de 
si  bonne  heure  à  leur  maîtresse,  et  il  perdit  une  boi-,. 
demi-heure  à  parlementer.  Cela  commença  déjà  à  l'Ivrilcr 
fort.  Isabeau  enfin  passa  et  consentit  a  prévenir  mailam.^ 
d  Etampes.  Elle  revint  dire  à  BenvtMiiito  que  la  duchesse 
s  habillait  et  nu  il  ertt  à  attendre  un  peu.  Jt  prit  donc  pa- 
tience et  s  assii  sur  un  escabeau,  près  d'Ascanio,  qui,  brisé 
par  la  marche,  par  la  fièvre  et  par  ses  pensées,  ressentait 
quelque  faiblesse. 

Une  heure  se  passa  ainsi.  Benvenuto  se  mit  à  compter 
les  minutes.  Mais,  après  tout,  pensait-il,  la  toilette  dune 
duchesse  est  l'affaire  importante  de  sa  journée,  et  pour  un 
quart  d'heure  de  plus  ou  de  moins  je  ne  vais  pas  perdre 
le  bénéfice  de  ma  démarche.  Cependant,  malgré  cette  ré- 
ne.xion  philosophique,  il  commença  de  compter  les  secondes. 

En  attendant,  Ascanio  pâlissait  :  il  avait  voulu  taire  ses 
souffrances  à  son  maître  et  1  avait  héroïquement  suivi  sans 
rien  dire;  mais  11  n'avait  rien  pris  le  matin,  et.  bien  qu'il 
refusât  d'en  convenir,  il  sentait  ses  forces  1  abandonner. 
Benvenuto  ne  put  rester  assis  et  se  mit  à  marcher  à  grands 
pas  en  long  et  en  large. 

L'n  quart  d'heure  s'écoula. 

—  Tu  souffres,    mon  enfant?  dit   Cellini  à  Ascanio. 

—  Non,  vraiment,  maître;  c  est  vous  qui  souffrez,  plutôt. 
Prenez  donc  patience,  je  vous  eu  supplie,  on  ne  peut  tar- 
der  maintenant. 

En  ce  moment,  Isabeau  passa  de  nouveau. 

—  Votre  maltresse  tarde  bien,  dit  Benvenuto. 

La  malicieuse  fille  alla  à  la  fenêtre  et  regarda  l'horloge 
de  la  cour. 

—  Mais  il  n'y  a  encore  qu'une  heure  et  demie  que  vous 
attendez,    fit-elle:    de   quoi    donc    vous    plaignez-vous? 

tt  comme  Cellini  fronçait  le  sourcil,  elle  s  enfuit  en  par- 
tant d  im  éclat  de  rire. 

Benvenuto.  par  un  effort  violent,  se  contraignit  encore. 
Seulement,  il  fut  obligé  de  se  rasseoir,  et  les  bras  croisés 
resta  là  muet  et  grave.  Il  paraissait  calme  ;  inais  sa  coUre 
fermentait  en  silence.  Deux  domestiques  immobiles  devant 
la  porte  le  regardaient  avec  un  sérieux  qui  lui  semblait 
railleur. 

Le  quart  sonna  ;  Benvenuto  jeta  les  yeux  sur  Ascanio  et 
le  vit   plus  pâle  que  jamais  et  tout  prêt  â  s'évanouir. 

—  Ah  cà  !  s'ecria-t-il  en  n  y  tenant  plus,  elle  le  tait  donc 
exprès,  à  la  fin  :  J'ai  bien  voulu  croire  â  ce  qu'on  me  di- 
sait et  attendre  par  complaisance;  mais  si  c'est  une  insulte 
qu'on  veut  me  faire,  et  j'y  suis  si  peu  accoutumé  que  l'idée 
ne  m'en  était  pas  même  venue  ;  si  c'est  une  insulte,  je  ne 
suis  pas  homme  à  me  laisser  insulter,  même  par  une 
femme-,  et  je  pars.  Viens,  Ascanio. 

Ce  disant.  Benvenuto,  soulevant  de  sa  main  puissante 
l'escabeau  inhospitalier  où  la  rancune  de  la  duchesse 
l'avait,  sans  qu  il  le  sût.  humilié  rendant  près  de  deux 
heures,  le  laissa  retomber  et  le  brisa.  Les  valets  firent  un 
mouvement,  mais  Cellini  lira  à  moitié  son  poignard,  et  ils 
s'arrêtèrent,  .\scanio,  effrayé  pour  son  maître,  voulut  se 
lever,  mais  son  émotion  avait  épuisé  le  reste  de  ses  forces, 
.  il  tomba  sans  connaissance.  Benvenuto  ne  s'en  aperçut 
pas  d'abord. 

En  ce  moment.  la  duchesse  parut  pâle  et  courroucée  sur 
le  seuil  de  la  porte. 

—  i>ui,  je  pars,  reprit  de  sa  voix  de  tonnerre  Benvenuto, 
qui  la  vit  fort  bien,  et  dites  à  cette  femme  que  je  remporte 
mon  présent  pour  le  donner  à  je  ne  sais  qui,  au  premier 
manant  venu,  mais  qui  en  sera  plus  digne  qu'elle.  Dites- 
lui  que  si  elle  ma  pris  pour  un  de  ses  valets,  comme  vous, 
elle  s'est  trompée,  et  que  nous  autres  artistes,  nous  ne  ven- 
dons pas  notre  obéissance  et  nos  respects  comme  elle  vend 
son  amour  !  Et  maintenant,  faites-moi  place  !  Suls-mol, 
Ascanio  ! 

En  ce  moment  H  se  retourna  vers  son  élève  blen-aimé  et 
le  vit  les  yeux  fermés,  la  tête  renversée  et  pâle  contre  la 
muraille. 

—  .\scanio  :  s'écria  Benvenuto,  .\scanio,  mon  entant,  éva- 
noui, mourant  peut-être!  Oh!  mon  Ascanio  chéri,  et  c'est 
encore  cette  femme...  Benvenuto  .se  retourna  avec  un  geste 
menaçant  contre  la  duchesse  d'Etampes,  faisant  en  même 
temps  un  mouvement  pour  emporter  Ascanio  dans  ses  bras. 

Quant  à  elle,  pleine  de  courroux  et  d'épouvante,  elle 
n'avait  pu  Jusque-là  faire  un  pas  ni  prononcer  un  mot  Mais, 
en  voyant  .Ascanio  blanc  comme  un  marbre,  la  tète  penchée, 
ses  longs  cheveux  épars,   et  si  beau  de  sa  pâleur,  si  grar 


cieu,\  dans  son  évanouissement,  par  un  mouvement  irré- 
sisllble  elle  se  précipita  vers  lui  et  se  trouva  presque  age- 
nouillée vis-à-vIs  de  Benvenuto,  tenant  comme  lui  une  main 
d'Ascanio  dans  les  siennes. 

—  Mais  cet  enfant  se  meurt  !  SI  vous  l'emportez,  mon- 
sieur, vous  le  tuerez.  11  lui  (aut  peut-être  des  secours  très 
prompts.  Jérôme,  cours  chercher  maître  André.  Je  ne  veux 
pas  qu  il  sorte  d  ici  en  cet  état,  entendez-vous?  Partez  ou 
restez,  vous,  mais  laissez-le. 

Benvenuto  regarda  la  duchesse  avec  pénétration  et  Asca- 
nio avec  anxiété.  11  comprit  qu'il  n'y  avait  aucun  dtinger 
;\  laisser  son  élève  chéri  aux  soins  de  madame  d'Etampes, 
et  qu  11  y  en  aurait  peut-être  a  le  transporter  sans  précau- 
tion. Son  parti  fut  pris  vite,  comme  toujours,  car  la  déci- 
sion rapide  et  inébranlable  était  une  des  (lualités  ou  un 
des  défauts  de  Cellini. 

—  Vous   en    répondez,   madame  !    dit-il. 

—  Oh  !  sur  ma  vie  !  s'écria  la  duchesse. 

11  baisa  doucement  l'apprenti  au  front,  et  s'enveloppant 
de  sou  manteau,  la  main  sur  son  poignard,  il  sortit  fière- 
ment, non  sans  avoir  échangé  avec  la  duchesse  un  coup 
d'œil  de  haine  et  de  dédain.  Quant  aux  deiLX  hommes,  il  ne 
daigna  pas  même  les  regarder. 

.\une,  de  son  côté,  suivit  son  ennemi  tant  qu'elle  put  le 
voir  avec  des  yeux  ardens  de  fureur  ;  puis  changeant  d'ex- 
pression, ses  yeux  s'abaissèrent  avec  une  trisles.se  inquiète 
sur  le  gentil  malade  :  l'amour  succédait  à  la  colère,  la  ti- 
gresse  redevenait  gazelle 

—  Maître  André,  dit-elle  à  son  médecin  qui  accourait, 
voyez-le,  sauvez-le,  il  est  blessé  et  mourant 

—  Ce  n'est  rien,  dit  maitre  André,  un  .affaiblissement 
passager.  Il  versa  sur  les  lèvres  il'Ascanio  (pielques  gouttes 
d  un    cordial   qu'il  portait   toujours   avec  lui. 

—  Il  se  ranime,  s  écria  la  duchesse,  il  fait  un  mouve- 
ment. Maintenant,  maître,  il  lui  faut  du  calme,  n'est-ce 
pas?  Transportez-le  dans  cette  chambre,  sur  un  lit  de  re- 
pos, dit-elle  aux  deux  valets.  Puis,  baissant  la  voix  de  ma- 
nière a  n'être  entendue  que  d'eux  :  Mais  d'abord  un  mot, 
ajouta-t-elle  ;  si  une  parole  vous  échappe  sur  ce  que  vous 
venez  de  voir  et  d'entendre,  votre  cou  paiera  pour  votre 
langue.   Allez. 

Les  laquais  tremblans  s'inclinèrent,  et  soulevant  douce- 
ment Ascanio   l'emportèrent. 

Restée  seule  avec  le  prévôt  et  le  vicomte  de  Marmagne, 
spectateurs  si  prudens  de  son  outrage,  madame  d'Etampes 
les  toisa  tous  les  deux,  le  dernier  surtout,  d'un  coup  d'œil 
de  mépris,  mais  elle  réprima  aussitôt  ce  mouvement. 

—  Je  disais  donc,  vicomte,  reiirit-eUe  avec  amertume  mais 
avec  calme,  je  disais  donc  que  la  chose  dont  vous  parliez 
était  grave;  n'importe,  je  ny  rétléchlssais  pas.  J'ai  assez 
de  pouvoir,  je  crois,  pour  me  permettre  de  frapper  un 
traître,  comme  j'en  aurais  assez  au  besoin  pour  atteindre  des 
indiscrets.  Le  roi  cette  fois  daignerait  punir,  je  l'espère; 
mais  moi,  je  veux  me  venger.  La  punition  dirait  l'insulte, 
la  vengeance  l'ensevelira.  Vous  avez  eu.  messieurs,  le  sang- 
froid  d'ajourner  cette  vengeance  pour  ne  pas  la  compro- 
mettre, et  je  vous  en  loue  ;  ayez  aussi  le  bon  esprit,  je  vous 
le  conseille,  de  ne  pas  la  laisser  échapper,  et  faites  en 
sorte  que  je  n'aie  pas  besoin  d'avoir  recours  à  d  autres  que 
vous.  Vicomte  de  Marmagne.  il  vous  faut  des  paroles  net- 
tes. Je  vous  garantis  la  même  impunité  qu'au  bourreau  ; 
seulement,  si  vous  voulez  que  je  vous  donne,  un  avis,  je 
vous  engage,  vous  et  vos  sbires,  à  renoncer  à  l'épée  et  à 
vous  en  tenir  au  poignard.  C'est  bon,  ne  parlez  pas,  agis- 
sez et  promptement  :  c'est  la  meilleure  réponse.  Adieu, 
messieurs. 

Ces  mots  dits  d'une  voix  brève  et  saccadée,  la  duchesse 
étendit  le  bras  comme  pour  montrer  la  porte  aux  deux 
soigneurs.  Us  s'inclinèrent  gauchement,  sans  trouver  dans 
leur  confusion,  une  excuse   et  sortirent  tout  interdits. 

—  Oh!  n'être  qu'une  femme  et  avoir  besoin  de  pareils 
lâches  !  dit  Anne  en  les  regardant  s'éloigner,  tandis  que  ses 
lèvres  se  contractaient  avec  dégoût.  Oh  !  combien  je  méprise 
tous  ces  hommes,  amant  royal,  mari  vénal,  valet  en  pour- 
point, valet  en  livrée,  tous,  hormis  un  .seul  que  malgré 
moi  J'admire,   et   un  autre  qu'avec  bonheur  j'aime. 

Elis  entra  dans  la  ch.ambre  où  se  trouvait  le  beau  ma- 
lade. Au  moment  où  la  duchesse  s'approchait  de  lui,  Asca- 
nio rouvrit  les  yeux. 

—  Ce  n'était  rien,  dit  maître  André  à  madame  d  Etampes. 
Ce  Jeune  homme  a  reçu  une  blessure  à  l'épaule,  et  la  fati- 
gue, quelque  secousse  de  l'âme,  peutéire  même  la  faim, 
a  causé  un  évanouissement  momentané  que  des  cordiaux 
ont  vous  le  voyez,  dissipé  complètement,  il  est  maintenant 
tout  à  fait  remis,  et  supportera  bien  d'être  transporté  chez 
lui  en  litière.  , 

—  n  suffit,  maître,  dit  la  duchesse  en  donnant  une  bourse 
â  maitre  Aiidré,  qui  la   salua  profondément  et  sortit. 

—  Où  suls-je?  dit  Ascanio,  qui,  revenu  i  lui,  cherchait 
i  renouer  ses  Idées. 


4>; 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Vous  êtes  près  de  moi,  chez  moi,  Ascanio.  Uii  la  du- 
cbesse. 

—  Chez  vous,  madame?  ah  l  oui,  je  vous  reconnaii-.  vous 
êtes  madame  d  Etampes  ;  et  je  me  K>uviens  aussi  !...  Où  est 
Beuvenuto?  où  est  mon  maître? 

—  Ne  bougez  pas,  Ascanio  :  votre  maître  est  en  sûreti. 
soyez  tranquille:  il  dine  paisiblement  cliez  lui  à  llieui.' 
qu'il  es'.. 

—  Mais  comment  se  failli   qu'il  m'ait  laissé  ici? 

—  Vous  avez  perdu  connaissance,  il  vous  a  confié  â  mes 
soins. 

—  Et  vous  m'assurez  bien,  mailame.  qu'il  ne  court  aucun 
danger,  qu'il  est  sorti  d'ici  sans  dommage? 

—  Je  vous  répète  je  vous  affirme.  Astinlo.  qu'il  na  ja- 
mais été  moins  exposé  qu'en  ce  moment,  entendez-vous. 
Ingrat,  que  je  veille,  que  je  soigne,  moi.  duchesse  d'Etam- 
pes,  avec  la  sollicitude  d'une  sœur,  et  qui  ne  m«  parle  que 
de  son   maîlre  ! 

—  Oh  !   madame,  pardon  et  merci  !  fit  Ascanio. 

—  11  est  bien  temps,  vraiment  !  dit  la  duchesse  en  se- 
couant sa  jolie  tète  avec  un  fin  sourire. 

Et  alors  madams  d  Et.imiies  se  mit  à  parler,  accompa- 
gnant chaque  i>arùle  d  une  intonation  tendre,  prêtant  au.\ 
mots  les  plus  simijljs  les  intentions  les  plus  délicaiis.  fai- 
sant chaque  question  avec  une  sorte  d'avidité  et  en  même 
temps  de  respect,  écoutant  chaque  réponse  comme  .■>!  sa 
destinée  en  ei'it  déi>endu.  Elle  fut  humble,  moelleuse  et  ca- 
ressante comme  une  chatte,  prèle  et  attentive  a  tout,  ainsi 
qu  une  bonne  actrice  en  scène,  ramenant  doucement  .-Vs- 
canio  au  ton  s'il  s'en  écartait,  et  lui  attribuant  tout  le 
mérite  des  idées  qu'elle  avait  préparées  et  nécessairement 
amenées;  paraissant  douter  délie  et  l'écoutant,  lui,  comme 
un  oracle  ;  déployant  tout  cet  esprit  cultivé  et  ch.irmant 
qui,  comme  nous  lavons  dit,  lavait  fait  surnommer  la  plu; 
belle  des  savantes  et  la  plus  savante  des  belles.  Enfin  elle 
fit  de  cette  conversation  la  plus  douce  des  flatteries  et  la 
plus  habile  des  séductions;  puis,  comme  la  jeune  homme 
Ijour  la  troisième  ou  quatrième  fois  faisait  mine  de  se  re- 
tirer : 

—  Vous  me  parlez.  Ascanio,  dit-elle  en  le  retenant  encore, 
avec  tant  d'éloquence  et  de  feu  de  votre  bel  art  de  l'orfè- 
vrerie, que  c'est  pour  moi  comme  une  révélation,  et  que  je 
verrai  dorénavant  une  pensée  là  où  je  ne  voyais  qu'une  pa- 
rure. Ainsi,  selon  vous,  votre  Benvenuto  serait  le  maître 
de  cet  art. 

—  Madame,  il  y  a  dépassé  le  divin  Michel-Ange  lui-même. 

—  Je  vous  en  veux.  Vous  allez  diminuer  la  rancune  flue 
je  lui  porte  pour  ses  mauvais  iirocédés  à  mon  égard. 

—  Oh  :  il  ne  faut  pas  faire  attention  à  sa  rudesse,  ma- 
dame. Cette  brusquerie  cache  1  Ame  la  plus  ardente  et  la 
plus  dévouée  ;  mais  Benvenuto  est  en  même  temps  1  esprit  le 
plus  impatient  et  le  plus  fougueux.  Il  a  cru  que  vous  le 
faisiez  attendre  à  plaisir,  et  cette  Insulte... 

—  Dites  cette  malice,  reprit  la  duchesse  avec  la  confusion  . 
jouée  d  un  enfant  gâté.  La  vérité  est  ciue  je  n'étais  pas 
encore  habillée  quand  votre  maître  est  arrivé,  et  j'ai  seu 
lemeni  un  peu  prolongé  ma  toilette.  C'est  mal.  bien  mal  ! 
vous  voyez  que  je  vous  fais  ma  confession  Je  ne  vous  sa- 
vais pas  avec  lui,  ajoutat-t-elle  avec  vivacité. 

—  Oui,  mais,  madame,  Celllni,  qui  n'est  pas  très  péné- 
trant sans  doute,  et  qu'on  a  d'.'xilleurs  abusé,  vous  croit, 
je  puis  bien  vous  le  dire  à  vous  si  gracieuse  et  si  bonne, 
vous  croit  bien  méchante  et  bien  terrible,  et  dans  un  enfan- 
tillage il  a   cru  voir  une  offense. 

—  Cro.vez-vous  cela?  reprit  la  duchesse  sans  pouvoir  ca- 
cher tout  ;i  ïait  son  sourire  railleur. 

—  Oh:  pardonnez-lui,  madame!  s'il  vous  connaissait, 
croyez-moi.  11  est  noble  et  généreux,  il  vous  demanderait 
pardon  à  genoux  de  son  erreur. 

—  Mais  falsez-vons  donc  !  Prétendez-vous  faire  que  Je 
l'aime  maintenant  ?  Je  veux  lui  en  vouloir,  vous  dls-je.  et 
pour  commencer,   je  vais  lui  susciter  un  rival 

—  Ce  sera  difficile,  madame. 

—  Non.  Ascanio.  car  ce  rival  c'est  vous  c'est  s  m  eiëve. 
Laisseznioi  au  moins  ne  lui  rtiidrc  qu'un  homma^'?  indi- 
rect, .'i  ce  grand  génie  qui  ni'nbhorrc.  Voyons,  vous,  dont 
Celllni  lui-même  vante  la  grâce  d  Invention,  est-ce  que  vous 
refuserez  de  mettre  celle  poésie  ;>  mon  service?  et  puisque 
vous  ne  partagez  p.as  les  préventions  de  votre  maître  con- 
tre ma  per.sonne.  ne  me  le  prouverez-vous  pas,  dites,  en 
consiiitant  à  l'embellir? 

—  Madame,  tout  ce  que  je  puis  et  tout  ce  que  je  suis  est 
k  vos  ordres  Vous  êtes  si  bienveillante  pour  mol.  vous 
vous  informiez  tout  à  .l'heure  avec  tant  d'intérêt  d?  mon 
passé,  de  mes  espérances,  que  je  vous  suis  dévoué  mainte- 
nant   de  ranr   et    d'ftme. 

—  Enfant  !  je  n'ai  rien  fait  encore  et  je  ne  vous  demande 
à  l'heure  qu  il  est  qii'vm  peu  de  votre  talent.  Voyons,  avez- 
vous  vu  en  rêve  quelque  prodigieux  hljouî  J'ai  lit  des  perles 
magnifiques;  en  quelle  pluie  merveilleuse  souli'iiiez-vcnis 
me  les   transformel',   mon   gentil   magicien?   Tenez,   voulez- 


vous  que  je  vous  dise  une  idée  que  j'ai?  Tout  à  1  heure,  en 
vous  voyant  étendu  dans  cette  chambre,  pâle  e;  la  tête 
abandonnée,  je  m'imaginais  voir  un  beau  lis  dont  le  vent 
Incline  la  tige.  Eh  bien  !  faites-moi  un  lis  de  perles  et  d'ar- 
gent que  je  porterai  à  mon  corsage,  fit  l'enchanteresse  en 
posant  la  main  sur  son  cœur. 

—  Ah  !  madame,   tant  de  bonté... 

—  Ascanio.  voulez-vous  reconnaître  cette  bonté,  comme- 
vous  le  dites?  Promettez-moi  de  me  prendre  pour  confi- 
dente, pour  amis,  de  ne  rien  me  cacher  de  vos  actions,  de 
vos  projets,  d?  vos  chagrins,  car  je  vois  bien  quj  vous  êtes 
triste.  Promtftiez  de  venir  â  moi  quand  vous  aurez  besoin 
d'aide  et  de  conseils. 

—  Mats  c  est  une  grâce  nouvelle  que  vous  me  faites  et 
non  un  témoignage  de  reconnaissance  que  vous  me  deman- 
dez. 

—  Enfin,  me  l2  promettez-vous? 

—  Hélas  !  je  vous  l'aurais  promis  hier  encore,  madame  : 
encore  hier  j'aurais  pu  m  engager  envers  votre  générosité 
a  avoir  besoin  d  ïlle  :  aujourd'hui  il  n'est  plus  au  pouvoir 
de  personne  de  ma  servir. 

—  Qui  sait  ? 

—  Je  le  sais,  moi,  madame. 

—  .'Vh  !  vous  souffrez,  vous  souffrez,  je  vois  bien,  Asca- 
nio. 

Ascanio  secoua   tristement   la    tête. 

—  Vous  êtes  dissimulé  avec  une  amie.  .4scanio;  ce  n'est 
pas  bien,  ce  n'est  pas  bien,  continua  !a  duchesse  en  pre- 
nant la  main  du  jeune  homme  et  la  serrant  doucement. 

—  Jlon  maître  doit  être  inquiet,  madame,  et  j'ai  peur  de 
vous  être  importun  Je  me  sens  remis  tout  ;\  fait.  Permet- 
t.z-moi   de   me    retirer. 

—  (^ue  vous  avez  hâte  de  me  quitter  !  Attendez  du  moins 
qu  on  vous  ait  préparé  une  litière.  Ne  résistez  pas,  c'est 
l'ordonnance  du  médecin,  c'est  la  mienne. 

Anne  appela  un  domestiqua  et  lui  donna  les  ordres  né- 
cessaires, puis  elle  dit  à  Isabeau  de  lui  apporter  ses  perles 
et  quelques-unes  de  ses  lùeneries.  qu'elle   remit    ;i  .Ascanio. 

—  Maintenant  je  vous  rends  la  liberté,  dit-elle  ;  mais 
quand  vous  serez  i-étahli.  mon  lis  sera  la  preniK^re  chose 
dont  vous  vous  occuperez,  n'est-il  pas  vrai?  En  atiendani, 
ptnsez-y,  je  vous  prie,  et  dès  que  vous  aurez  achevé  votre 
dessin,  venez   me  le  montrer. 

—  Oui.   m:idam,^  la  duches.se. 

—  Et  ne  voulèz-vous  pas  que  moi  je  pense  à  vous  servir, 
et  puisque  vous  faites  ce  que  je  veux,  que  je  fasse  de  mon 
côté  ce  que  vous  pouvez  désirer?  Voyons,  Ascanio.  voyons, 
que  désirez-vous,  mon  enfant?  Car  à  votre  âge,  on  a  beau 
comprimer  son  cœur,  détourner  ses  yeux,  fermer  ses  lèvres, 
on  désire  toujours  (pielque  chose.  Vous  me  croyez  donc 
bien  peu  de  pouvoir  et  de  crédit,  que  vous  dédaignez  de 
faire  de  moi  votre  confidente? 

—  Je  sais,  madame,  répondit  Ascanio,  que  vous  avez 
toute  la  puissance  que  vous  méritez.  Mais  nulle  puissance 
humaine  ne  saurait     m'aider  en  loccasion  où  je- me  irouve. 

—  Enfin,  diies  toujours,  dit  la  duchesse  d  Etampes  Je  le 
veux  !  puis  adoucissant  avec  une  délicieuse  coquetterie  sa 
voix  et  son  visage  :  J.e  vous  en  supplie  l 

—  Hélas  !  hélas  i  madame,  s'écria  Ascanio,  dont  la  dou- 
leur débordait  Hélas!  puisque  vous  me  parlez  avec  tant 
lie  bonté,  puisque  mon  départ  va  vus  cacher  ma  hmite  et 
mes  pleurs,  je  vais,  non  pas  comme  je  reus,se  fait  hier, 
adresser  une  prière  à  la  duchesse,  mais- faire  una  confidence 
à  la  femme.  Hier,  je  vous  eusse  dit  :  J'aime  Colombe  et  Je 
suis  heureux  :...  Aujourd'hui,  je  vous  dirai  :  Colombe  ne 
m'aime  pas  et  je  n  ai  plus  qu'à  mourir!  Adieu,  madame, 
idaignez-moi  ! 

.■\scani'i  balsa  précipitamment  !a  main  de  madame 
d'Etami>«"s.  muette  et    immobile,  et  s'enfuit. 

—  l'ne  rivale  !  une  rivale  !  dit  .Anne  en  se  réveillant 
comme  d'un  songe;  mais  elle  ne  l'aime  pas.  et  11  m'ai- 
mera, je  le  veux  !..  Oh  !  oui.  je  le  jui-e  qu'il  m'aimera  et 
que  Je  tuerai  Benvenuto! 


XIV 


QI.'E   LE   FOXli    IlE   L'EXISTENCE  HUMAINE  EST  LA    DOrLEUB 

On  voudra  bien  nous  pardonner  l'amertume  et  la  misan- 
thropie de  ce  titre.  C'est  qu'en  vérité  le  présent  chapitre 
n  aura  guère,  il  faut  1  avouer,  d  antre  unité  que  celle  de 
la  douleur,  tout  comme  la  vie.  La  réflexion  n'est  pas  neuve, 
dirait  un  personnage  célèbre  de  vaudeville,  mais  elle  est 
cons<iIante.  en  ce  qu'elle  nous  servira  peut-être  d  excuse 
auprès  du  lecteur,  que  nous  allons  conduire  comme  Vir- 
gile conduit    Dams,   de  désespoir   en   désespoir. 

Soit    dit   sans  offenser  le   lecteur   ni   Virgile. 

Nos  amis  en   effet,  au  moment  où  nous  en  sommes  arrl- 


AaCA.MO 


\ 


vés.  sont,  à  commencer  par  Benveiiuio  et  û  finir  par  Jac- 
ques Aui)i'y,  plongés  daii>  la  tristesse.  v\  nous  allons  voir 
la  douleur,  sombre  marée  moutante,  les  gagner  tous  peu 
à  peu. 

^■ou^  avons  déjà  laissé  Cellini  fort  inquiet  sur  le  sort 
U'Ascanio.  Ue  retour  au  Urand-Nesle,  il  ne  sonseaii  guère 
à  la  colère  (Je  madame  aiilampes.  Je  vous  U'  jure.  Tout  ce 
qui  le  préoccupait,  c'était  son  cher  malaile.  Aussi  sa  Joie 
fut  grande  quand  la  porte  s'ouvrit  pour  donner  passage  a 
une  litière,  et  qu  .\.scuuio,  sautant  lestenitnt  a  terre,  vint 
lui  serrer  la  main  et  l'assui'er  qu  il  u'éiait  pas  plus  mal 
que  le  matin.  Mais  le  front  de  Benveuuto  se  rembrunit 
vite  aux  premiers  mots  de  l'apprenti,  et  il  l'écoula  ave* 
une  singulière  expression  de  chagrin  tandis  que  1>-  jeune 
bomme  lui  disait  : 

—  Maître,  je  vais  voijs  donner  un  tort  i  réparer,  et  je 
sais  iiue  vous  me  remercierez  au  lieu  de  m'en  vouloir. 
Vous  vous  êtes  trompé  au  sujet  de  madame  d'Etampes  ; 
elle  n'a  pour  vous  ni  mépris  ni  liaine  :  elle  vous  honore  et 
vous  admire,  au  contraire,  et  il  faut  convenir  que  vous 
l'avez  bien  rudement  traitée,  elle,  femme,  elle,  duchesse. 
Maitrr.  madame  d'Etampes  n'est  pas  seulement  belle  comme 
une  dée.sse.  elle  est  bonne  comme  un  ange,  modestj  et 
enthousiaste,  simple  et  généreuse,  et  dans  le  cœur  elle  n 
un  esprit  charmant.  Là  où  vous  avez  vu  ce  matin  insolence 
outrageante,  il  n'y  avait  que  malice  d'enfant.  Je  vous  en 
prie  pour  vous,  qui  n'aimez  pas  à  être  injuste,  autant  que 
pour  moi,  qu'elle  a  accueilli  et  soigné  avec  une  grâce  si 
touchante,  ne  persistez  pas  dans  cette  méprise  injurieuse. 
Je  vous  suis  garant  que  vous  n  aurez  pas  de  peine  à  la 
faire  oublier.  .  Mais  vous  ne  répondez  pas,  cher  maître? 
Vous  secouez  la  tète.  Est-ce  que  je  vous  aurais  olïensé? 

—  Ecoute.' mon  entant,  répondit  gravement  Benvenuto  : 
je  t'ai  souvent  répété  que.  selon  moi,  il  n'y  avait  qu  une 
chose  au  monde  éternellement  belle,  éternellement  jeune. 
éternellement  féconde:  à  savoir,  l'art  divin  Pourtant,  je 
crois,  je  sais,  j'espère  que  dans  certaines  âmes  tendres. 
l'amour  est  aussi  un  sentiment  grand,  profond,  et  qui  peut 
rendre  toute  une  vie  heureuse,  mais  c'est  rare,  yu'est-cc 
que  l'amour,  d'ordinaire?  Le  caprice  d'un  jour,  une  joyeuse 
a.ssociation  où  l'on  se  trompe  réciprocpiement  et  souvent 
de  bonne  fol.  Je  le  raille  volontiers,  cet  amour,  tu  le  sais, 
Ascanio  :  Je  me  moque  de  ses  prétentions  et  de  son  langage. 
Je  ne  médis  pas.  C'est  celui-là  qui  me  plait.  à  vrai  dire 
11  a  en  petit  toutes  les  joies,  toutes  les  douceurs,  toutes  les 
Jalousies  d'une  passion  sérieuse,  mais  ses  blessures  ne  sont 
pas  mortelles.  Comédie  ou  ti'agédie.  après  un  certain  temps. 
on  ne  se  le  rappelle  plus  guère  que  comme  une  représen- 
tation théâtrale.  Et  puis,  voi"stu,  Ascanio.  les  femmes  soni 
charmantes,  mais,  a  mon  seiis,  elles  ne  méritent  et  ne  com- 
prennent presque  toutes  que  ces  fantaisies.  Leur  donner 
plus,  c'est  maiché  de  dupe  ou  imprudence  de  fou.  Vois 
par  exemple  Scozzone  :  si  elle  entrait  dans  mon  flme.  elle 
serait  effrayée.  Je  la  laisse  sur  le  seuil  et  elle  est  gaie,  ell? 
chante,  elle  rit.  elle  est  heureuse.  Ajoute  à  cela,  .\scanio. 
que  ces  alliances  changeantes  ont  un  même' fonds  durahli' 
et  qui  suffit  bien  à  un  artiste:  le  culte  de  la  forme  et 
1  adoration  de  la  beauté  pure.  C  est  leur  côte  sévère  et  qui 
fait  que  Je  ne  le  calomnie  pas.  bien  que  j'en  rie.  Mais 
écoute,  Ascanio,  II  est  encore  d'autres  amours  qui  ne  me  font 
pas  rire,  (fui  me  font  trembler  ;  des  amours  terribles,  insen- 
sés,  impossibles  comme  des   rêves. 

—  Oh  !  mon  Dieu,  pensa  .\scanio,  aurait-il  appris  quelque 
chose  de  ma  folle  passion  pour  Colombe  : 

—  Ceux-là.  continua  Cellini.  ne  donnent  ni  le  plaisir  ni 
le  bonheur,  et  cependant  ils  vous  prennent  tout  entier  ;  ce 
sont  dés  vampires  qui  boivent  lentement  toute  votre  exis- 
tence, qui  dévorent  peu  à  peu  votre  âme  ;  ils  vous  tiennent 
fatalement  dans  leurs  serres,  et  on  ne  peut  plus  s'en  arra- 
cher. Ascanio,  Ascanio,  crains-le.  On  voit  bien  que  ce  sont 
des  chimères  et  qu'on  ne  peut  rien  gagner  avec  eux,  et 
pourtant  on  s'y  livre  corps  et  âme,  et  on  leur  abandonne 
ses   jours  presque   avec  joie. 

—  C'est  cela  !  il  sait  tout  :  se  dit  Ascanio. 

—  Cher  flls,  poursuivit  Benvenuto,  s'il  en  est  temps  en- 
core, brise  ces  liens  qui  t'enchaîneraient  à  jamais;  tu  en 
porteras  la  marque,  mais  tache  au  moins  de  leur  dérober 
ti  vie. 

—  Et  qui  vous  a  donc  dit  que  je  l'aimais?  demanda  l'ap- 
prenli 

—  Si  tu  ne  l'aimes  pas.  Dieu  soit  loué  !  dit  Benvenuto, 
qui  crut  qu'Ascanio  niait  quand  il  ne  faisait  qu'interroger. 
Mais  alors  prends  bien  garde,  car  j'ai  vu  ce  matin  qu'elle 
t'aimait,   elle. 

—  Ce  matin:  De  qui  donc  parlez  vous?  que  voulez-vous 
dire? 

—  De  qui  ie  parle?  de  madame  d'Etampes. 

—  Madame  ilEtampes!  reprit  l'apprenti  .stupéf:iit  Mais 
vous  vous  trompez,  maître,  c'est  impossible.  Vous  dites 
que  vous  avez  vu   que  madame  d'Etampes  m'aimait  ? 

—  Ascanio,  J'ai  quarante  ans,  J'ai  vécu   et  Je   sais.  Aux 


regards  que  cette  femme  jetait  tantôt  sur  toi,  à  la  façon 
dont  elle  a  su  t'apparaiire.  je  te  jure  qu'elle  t'aime;  et  à 
l'entliousiasme  avec  lequel  tu  la  difeudais  tout  à  l'heure. 
j  ai  bien  peur  que  tu  ne  l'aimes  aussi.  Alors,  vois-tu,  char 
Ascanio.  tu  serais  perdu  :  assez  ardeui  pour  tout  consumer 
en  toi.  cet  amour,  quand  il  te  quitterait,  te  hiisserait  .sans 
une  illusion,  sans  une  croyance,  sans  un  espoir,  et  lu  n  au- 
rais plus  d  autre  ressource  que  d'aimer  à  Ion  tour  comme 
on  t  aurait  aimé,  d'un  amour  empoisonné  et  fatal,  et  de 
porter  dans  d'autres  cœurs  ce  ravage  qu'un  aurait  fait 
dans  le  lien. 

—  ^laltre,  dit  Ascanio,  je  ne  sais  si  madame  d'Etampes 
m'aime,  mais  â  coup  sûr  je  n'aime  pas  madame  d  Eiam- 
pes.  moi. 

Benvenuto  ne  fut  rassuré  qu'a  demi  par  l'air  de  sincéi  il* 
d'.Vscanio  car  il  pensait  qu'il  pouvait  s  abuser  lul-mèu>  ' 
sur  ce  sujet.  Il  n'en  reparla  donc  plus,  et  dans  les  jours 
qui  suivirent,  il  regardait  souvent  l'apprenti  avec  trlstess.'. 

D'ailleurs,  il  faut  dire  qu'il  ne  paraissait  pas  imiuiet  pour 
le  compte  d'Ascanio.  Lui-même  semblait  tourmenté  de 
quelque  souci  personnel.  Il  avait  perdu  .sa  franche  galté. 
ses  boutades  originales  d'autrefois.  Il  restait  toujoui's  en- 
fermé le  matin  dans  sa  chambre  au-dessus  île  la  fonderie, 
et  avait  expressémsnt  défendu  qu'on  vint  l'y  troubler.  Le 
reste  du  jour,  il  travaillait  à  la  statue  gigantesque  de  Mars 
avec  son  ardeur  accoutumée,  mais  sans  en  parler  avec  s*)n 
effusion  ordinaire.  C'est  surtout  en  présence  d'.\scaiiio  qu'il 
paraissait  sombre,  embarrassé  et  comme  tionteux.  Il  sem- 
blait fuir  son  cher  élève  comme  un  créancier  <ni  comme  un 
juge.  Enfin,  il  était  aisé  de  voir  ipic  quelque  gran.le  douleur, 
quelque  terrible  passion  était  entrée  dans  cette  àme  vigou- 
reuse et  la   ravageait. 

.■\scanio  n'était  guère  plus  heureux  ;  il  était  persuadé, 
ainsi  qu'il  l'avait  dit  à  madame  d'Etampes,  que  Colombe 
ne  l'aimait  pas.  Le  comte  d  Orbec.  qu  il  ne  connaissait  que 
de  nom.  était  pour  sa  jalousie  un  jeune  et  élégant  seigneur. 
et  la  fille  de  messire  d'Estourville,  l'heureuse  fiancée  d'un 
beau  gentilhomme,  n'avait  pas  songé  une  minute  à  un 
obscur  artiste.  Eùl-il  d'ailleurs  gardé  le  vague  et  fugitif 
espoir  qui  jamais  n'abandonne  un  cœur  rempli  d'amour, 
il  s  était  fermé  toute  chance  a  lui-même  en  déinmçant  à  m.i- 
darae  d'Etampes.  s'il  était  vrai  que  madame  d'Etampes  l'ai- 
màt.  le  nom  de  sa  rivale.  Ce  mari:ige.  qu'elle  aurait  eu 
peut-être  le  pouvoir  d'empéclier.  elle  le  hâterait  maintenant 
(le  toutes  ses  forces;  elle  poursuivrait  de  toute  sa  hain(>_  la 
pauvre  Colombe.  Oui,  Benventuo  avait  raison  :  l'amour'de 
cette  femme  était  en  effet  formidable  et  mortel,  mais 
l'amour  de  Colombe  devait  être  ce  sublime  et  céleste  senti- 
ment dont  le  maître  avait  parlé  d'abord,  et  c'était  a  un 
autre,    héhas  !   qu'était   réservé    tout    ce   bonheur. 

Ascanio  était  au  désespoir  ;  11  avait  cru  à  l'amitié  de  ma- 
dame d'Etampes,  et  cette  trompeuse  amitié,  c'était  un  dan- 
gereu.x  amour  ;  il  avait  espéré  lamour  de  Colombe,  et  cet 
amour  menteur  n'était  qu'une  indifférente  amitié.  Il  se 
sentait  près  de  haïr  ces  deux  femmes,  qui  avaient  si  mal 
répondu  à  tous  ses  rêves,  en  l'aimant  chacune  comme  11 
aurait   voulu    être  aimé   de    l'autre. 

Tout  absorbé  par  un  morue  découragement,  il  ne  songeait 
pas  même  au  Us  commandé  par  madame  d'Etampes,  et 
dans  son  jaloux  dépit,  il  n'avait  plus  voulu  retourner  au 
Petit-Nesle.  malgré  les  supplications  et  les  reproclies  de 
Ruperte  dont  il  laissait  les  mille  (lueslions  sans  réponse. 
Parfois,  cependant,  il  se  repentait  des  résolutions  du  pre- 
mier jour,  cruelles  pour  lui  seul,  assurément.  Il  voulait 
voir  Colombe,  lui  demander  compte,  mais  de  quoi  ?  de  ses 
extravag.intes  visions  à  lui-même!  Enfin,  il  la  verrait,  pen- 
sait-il dans  ses  momens  d'attendrissement;  il  lui  avouerait, 
cette  fois  son  amour  comme  un  crime,  et  elle  était  si  bonni! 
qu'elle  l'en  consolerait  peut-être  comme  d'un  malheur. 
Mais  comment  revenir  sur  son  absence,  comment  s'exciuer 
aux  yeux  de  la  jeune  Slle  ? 

Ascanio.  au  milieu  de  ses  naïves  et  douloureuses  ré- 
flexions, laissait  se  consumer  le  temps  et  n'osait  prendre 
un   parti. 

Colombe  attendit  .A.scanio  avec  épouvante  et  Joie  le  len- 
demain du  jour  où  dame  Perrine  avait  accablé  l'apprenti 
de  sa  terrible  révélation  ;  mais  elle  compta  en  v;iin  les 
heures  et  les  minutes;  en  vain  dame  Perrine  se  tint  aux 
écoutes:  Ascanio  qui.  revenu  à  temps  de  .sou  èvanouiss(!- 
ment,  aurait  pu  profiter  de  la  gracieu.se  permission  de 
(  olombe.  ne  vint  pas.  accompagné  de  Ruperte.  frapper  les 
quatre  coups  convenus  a  la  porte  du  Petit-Nesle.  Qu'est-ce 
que  cela  voulait  dire  ? 

Cela  voulait  dire  qu'Ascanio  était  malade.  mour.ant  peut- 
être,  trop  mal  enfin  pour  venir.  C  est  du  moins  ce  que 
pensait  Cob^mbe  ;  elle  passa  toute  la  soirée  agenouillée  a 
son  prie-dieu,  pleurant  et  priant,  et  (luand  elle  eut  '.esse 
de  prier,  elle  s'aperçut  qu'elle  pleurait  encore.  Cela  lui  fit 
peur.  Cette  anxiété  qui  lui  serrait  le  conir  fut  pour  elle  une 
révélation.  En  ««el.  il  y  avait  de  quoi  s'effrayer,  car.  en 
moins  d'un  mois.  Ascanio  s'était  rendu  maître  de  sa  pensée 


48 


ALEXANDRE   DUMAS    ILLUSTRE 


au  point  de  lui  faire  oublier  Dieu,  son   père,   son  propre 
malheur. 

Mais  c'est  bien  de  cela  qu'il  s'agissait  !  Ascanio  soutfralt 
là,  à  dexix  pas  :  il  se  mourait  sans  qu'elle  put  le  voir  :  Ce 
n'était  pas  le  moment  de  raisonner,  mais  de  pleurer,  pleu- 
rer toujours.    Quand   11   serait   sauvé,    elle   réfléchirait. 

Le  lendemain  ce  lut  bien  pis.  Perrine  guetta  Rupertc,  et 
dès  qu'elle  la  vit  sortir,  se  précipita  dehors  pour  aller  à  la 
provision  des  nouvelles  beaucoup  plus  qu'à  la  provision  des 
vivres.  Or,  Ascanio  n'était  pas  plus  gravement  malade  ; 
Ascanio  avait  simplement  refusé  d'aller  au  Petit-Ncsle  sans 
vouloir  répondre  aux  interrogations  empressées  de  dame 
Ruperte  autrement  que  par  un  silence  obstiné.  Les  deux 
commères  en  étalent  réduites  aux  conjectures.  En  effet, 
c'était   une  chose    incompréhensible  pour  elles. 

Quant  a  Colombe,  elle  ne  chercha  pas  longtemps,  elle  se 
dit  sur-le-champ  :  ■■  Il  sait  tout  ;  il  a  appris  que  dans  trois 
mois  je  serai  la  femme  du  comte  d  Orbec,  et  il  ne  veut  plus 
me  voir.  ■> 

Son  premier  mouvement  fut  de  savoir  gré  à  son  amant 
de  sa  colère  et  de  sourire.  Explique  qui  voudra  cette  secrète 
joie,  nous  ne  sommes  qu'historien.  Mais  bientôt  en  y  réflé- 
chissant, elle  en  voulut  à  Ascanio  d'avoir  pu  croire  qu'elle 
n'était  pas  désespérée  d'une  pareille  union.  —  Il  me  mé- 
prise donc,  se  dit-elle.  Toutes  ces  dispositions  dindlgnaiion 
ou  de  tendresse  étaient  bien  dangereuses  :  elles  dévoilaient 
ce  cœur  ignorant  à  lui-même.  Colombe  tout  haut  se  disait 
qu'elle  souhaitait  ne  plus  voir  Ascanio,  mais  tout  bas  elle 
l'attendait  pour  se  justifier. 

Et  elle  souffrait  dans  sa  conscience  timorée  ;  elle  souffrait 
dans  son  amour  méconnu. 

Ce  n'était  pas  le  seul  amour  qu'Ascanio  méconnaissait. 
Il  y  en  avait  un  autre  plus  puissant,  plus  impatient  encore 
de  se  révéler,  et  qui  rêvait  sourdement  le  bonheur  comme 
la  haine  rêve  la  vengeance. 

Madame  d'Etampes  ne  croyait  pas,  ne  voulait  pas  croire 
à  cette  passion  profonde  d'Ascanio  pour  Colombe.  ..  Vn 
enfant  qui  ne  sait  ce  qu'il  désire,  dlsail-elle,  qui  s'est  amou- 
raché de  la  première  jolie  flUe  qu'il  a  vue  passer,  qui 
s'est  heurté  aux  dédains  d  une  petite  sotte  vaniteuse,  et 
dont  l'orgueil  s'est  irrité  d'un  ob.stacle.  Oh  i  quand  11  sen- 
tira ce  que  c'est  qu'un  amour  vrai,  un  amour  ardent  et 
tenace  ;  quand  il  saura  que  mol,  la  duchesse  d  Etampes. 
moi  dont  le  caprice  gouverne  un  royaume,  je  l'aime  !..  II 
faut  qu'il  le   sache.   » 

Le  vicomte  de  Marmagne  et  le  prévôt  de  Paris  souffraient 
eux,  dans  leur  haine,  comme  Anne  et  Colombe  dans  letir 
amour.  Ils  en  voulaient  niortellonu'nt  à  Benvenuto.  Mar- 
magne surtout.  Benvenuto  l'avait  fait  mépriser  et  humi- 
lier par  une  femme,  Benvenuto  le  contraignait  à  être  brave, 
car  avant  la  scène  de  l'hôtel  d'Etampes  le  vicomte  aurait 
pu  le  faire  poignarder  par  ses  gens  dans  la  rue  ;  mais  main- 
tenant il  était  obligé  de  l'aller  attaquer  lui-même  dans  sa 
maison,  et  Marmagne  à  cette  pensée  frémissait  d  épouvante, 
et  l'on  ne  pardonne  guère  à  quelqu'un  qui  vous  fait  sentir 
que  vous  êtes  un  lâche. 

Ainsi  tous  souffraient.  Scozzone  elle-même.  Scozzone 
l'étourdie,  Scozzone  la  folle  ne  riait  plus,  ne  chantait  plus, 
et  très  souvent  ses  yeux  étaient  rouges  de  larmes.  Benve- 
nuto ne  l'aimait  plus.  Benvenuto  était  froid  toujours  et 
parfois  brusque  pour  elle. 

La  pauvre  Scozzone  avait  eu  de  tout  temps  une  Idée  fixe, 
qui,  chez  elle,  était  devenue  une  monomanie.  Elle  voulait 
devenir  la  femme  de  Benvenuto.  Lorsqu'elle  était  venue  chez 
lui,  croyant  lui  servir  de  jouet,  et  que  celui-ci  l'avait  trai- 
tée avec  égard  comme  une  femme  et  non  comme  une  belle, 
la  pauvre  enfant  se  trouva  tout  à  coup  relevée  par  ce  res- 
pect Inattendu  et  par  cet  honneur  Inespéré,  et  elle  sentit 
en  même  temps  une  reconnaissance  profonde  pour  son  bien- 
faiteur, un  naïf  orgueil  de  se  voir  si  noblement  appréciée. 
Depuis,  et  non  pas  sur  l'ordre  mais  sur  la  prièi-e  de  Cel- 
linl,  elle  consentit  joyeusement  à  lui  srrvir  de  modèle, 
et  en  se  voyant  tant  de  fois  reproduite  et  tant  de  fois  ad- 
mirée en  bronze,  en  argent  et  en  or.  elle  s'était  tout  sim- 
plement attribué  la  moitié  des  succès  de  l'orlèvro.  puisque, 
après  tout,  ces  belles  formes,  si  .souvent  louO.s,  lui  appar- 
tenaient beaucoup  plus  qu'au  maître.  Elle  ron/issalt  volon- 
tiers quand  on  faisait  compliment  à  Benvenuto  de  la  pureté 
des  lignes  de  telle  ou  telle  figure  ;  elle  se  persuadait  avec 
complaisance  qu'elle  était  tout  à  fait  indispensable  à  la 
renommée  de  son  amant,  et  était  devenue  une  partie  de 
sa  gloire  comme  elle  était  devenue  une  portion  de  son  cœur. 
Pauvre  enfant  i  elle  ne  savait  guère  qu'au  contraire  elle 
n'avait  jamais  été  pour  l'artiste  cette  'ime  secrète,  cette 
divinité  cachée  que  tout  créateur  Invoque  et  qui  le  fait 
créateur  ;  mais  parce  que  Benvenuto  semblait  copier  ses  atti- 
tudes et  sa  grâce,  elle  croyait  de  bonne  fol  qu'il  lui  devait 
tout,  et  elle  s'était  peu  à  peu  enhardie  à  espérer  qu'après 
avoir  élevé  la  courtisane  au  rang  de  sa  maltresse,  Il  élève- 
rait  la  maîtresse   au   rang   de  sa  femme. 


Comme  elle  ne  savait  guère  dissimuler,  elle  avait  très 
nettement  avoué  ses  prétentions.  Celllni  l'avait  gravement 
écoutée  et  avait  répondu  : 

—  Il  faudra  voir 

Le  fait  est  qu'il  aurait  préféré  retourner  au  fort  Saint- 
Ange,  au  risque  de  se  casser  une  seconde  fois  la  jambe 
en  sévadant.  Non  qu'il  méprisât  sa  chère  Scozzone:  il 
l'aimait  tendrement  et  même  un  peu  jalousement,  nous 
l'avons  va.  mais  il  adorait  avant  tout  l'art,  et  sa  vraie 
et  légitime  dame  était  d'abord  la  sculpture.  Puis,  une  fois 
marié,  l'époux  nattristerait-il  pas  le  gai  bohémien?  Le 
père  de  famille  "ne  gênerait-il  pas  le  ciseleur?  Et.  d'ailleurs, 
s'il  avait  du  épouser  tous  ses  modèles,  il  serait  pour  le 
moins  cent  fois  bigame 

—  Quand  je  cesserai  d'aimer  et  de  modeler  Scozzone. 
se  disait  Benvenuto.  je  lui  trouverai  quelque  brave  garçon 
û  la  vue  trop  courte  pour  voir  dans«!e  passé  et  envisager 
l'avenir,  et  qui  ne  verra  qu'une  jolie  femme  et  une  jolie 
dot  que  je  lui  donnerai.  Et  ainsi  je  satisferai  cette  rage 
qu'a  Scozzone  de  porter  bourgeoisement  le  nom  d'un  époux. 
Car  Benvenuto  était  convaincu  que  t  était  surtout  un  mari 
que  voulait    Scozzone.   Peu    lui   importait   qui    fut   ce  mari. 

En  attendant,  il  laissait  la  petite  ambitieuse  se  bercer  tant 
qu'elle  voulait  de  ses  chimères.  Mais  depuis  l'installation  au 
Grand-Xesle,  11  n'y  avait  plus  à  .se  faire  illusion,  et  Scoz- 
zone, voyant  bien  qu'elle  n'était  pas  aussi  nécessaire  à  la 
vie  et  aux  travaux  de  Celllni  quelle  l'avait  pensé,  ne 
réussissait  plus  à  dissiper  par  sa  gaité  le  nuage  de  tristesse 
dont  son  front  était  couvert,  et  11  avait  commencé  a  mode- 
ler en  cire  une  Ilébé  pour  laquelle  elle  ne  posait  pas.  Enfin, 
chose  affreuse  à  penser  !  la  pauvre  petite  avait  essayé  de 
faire  la  coquette  avec  Ascanio  devant  Celllni  sans  que  le 
moindre  froncement  de  sourcil  témoignât  de  la  jalouse 
colère  du  maitre.  Fallall-il  donc  dire  adieu  à  tant  oe 
beaux  rêves  et  n  êtie  plus  qu'une  pauvre  fille  numiliée 
comme  devant  ? 

Quant  à  Pagolo.  si  l'on  a  quelque  curiosité  de  sonder  les 
ténèbres  de  cette  âme.  nous  dirons  que  jamais  Pagolo  n'avait 
été  plut;  sombre  et  plus  taciturne  que  depuis  quelque  temps. 

On  pensera  du  moins  que  le  joyeux  écolier  Jacques  Aubry, 
notre  vieille  connaissance,  avait  échappé  à  cette  contagion 
de  chagrin?  Pas  du  tout:  il  avait  aussi  sa  part  de  dou- 
letir.  Simonne,  après  1  avoir  attendu  longtemps  le  dimanche 
du  siège  de  Nesle.  était  rentrée  furieuse  au  domicile  conju- 
gal et  n'avait  plus  voulu,  sous  aucun  prétexte,  recevoir 
l'imperlinent  basoohlen.  Celui-ci.  pour  .se  venger,  avait 
retiré,  il  est  vrai,  sa  pratique  au  mari  de  la  capricieuse  : 
mais  cet  affreux  tailleur  n'avait  manifesté  à  cette  nouvelle 
d'autre  sentiment  qu'une  vive  satisfaction  ;  car  si  Jacques 
,4ubry  usait  vite  et  avec  prodigalité  ses  habits  (moins  les 
poches),  il  faut  ajouter  qu'il  avait  pour  principe  écono- 
mi(iue  de  ne  les  payer  jamais.  Or,  quand  llnlluence  de 
Simonne  ne  lut  plus  là  pour  contrebalancer  l'absence  d'ar- 
gent, l'êgoiste  tailleur  trouva  que  l'honneur  d'habiller 
Jacipies  .\ubry  ne  correspondait  pas  à  la  perte  qu'il  faisait 
en  rhabillant  pour  rien. 

.■Mnsi  notre  pauvre  ami  se  trouva  en  même  temps  accablé 
de  son  veuvage  et  attaqué  dans  ses  vêtomens.  Par  bonheur, 
nous  avons  pu  voir  qu'il  n'était  pas  garçon  à  se  laisser 
moisir  dans  sa  mélancolie.  11  eut  bientôt  rencontré  une 
charmante  pelite  consolation  appelée  Gerval.se.  MalB  Ger- 
vaise  était  hérissée  de  toutes  sortes  de  principes  qu'il  troii- 
valt  très  saugrenus:  elle  lui  échappait  sans  cesse,  et  11 
se  damnait  à  chercher  les  moyens  de  fixer  la  coquette.  Il 
en  avait  perdu  presque  le  boire  et  le  manger,  d'autant 
plus  que  son  infâme  tavernier.  qui  était  cousin  de  son 
Intime  tailleur,  ne  voulait  plus  lui  faire  crédit. 

Tous  ceux  dont  le  itom  a  été  prononcé  dans  ces  pages 
étaient  donc  malheureux,  depuis  le  roi,  fort  Inquiet  de 
savoir  si  Charles-Quint  voudrait  ou  ne  voudrait  pas  passer 
en  France,  Jusqu'aux  dames  Perrine  et  Ruperte,  fort  déso- 
bligées de  ne  pouvoir  reprendre  leurs  caquetages  :  et  si, 
comme  le  Jupiter  antique,  nos  lecteurs  avaient  le  droit  et 
l'ennui  d'écouter  toutes  les  doléances  et  tous  les  vœux  des 
mortels,  voici  le  chœur  plaintif  qu'ils  pourraient  entendre  : 

Jacques  Aubry.  —  SI  Gervaise  voulait  ne  plus  me  rire 
au  nez  ! 

Scozzone.  —  SI  Benvenuto  retrouvait  un  seul  moment, 
de  jalousie  ! 

Pagolo.  —   SI  Scozzone  pouvait  délester  le  maître  ! 

Marmagne.  —  SI  j'avais  le  bonheur  de  surprendre  ce. 
Celllni  seul  ! 

Madame  d'Etampes.  —  SI  seulement  Ascanio  savait  que 
je  l'aime  : 

Colombe.  —  SI  je  le  voyais  une  minute,  le  temps  de  me 
justifier  ! 

Ascanio.  —  Si  elle  se  justifiait  : 

Benvenuto.  —  Si  j'osais  du  moins  avouer  ma  torture  à 
Ascanio  ! 

Tous.  —   nélas  !  hélas  !  hélas  ! 


ASCAMO 


/l'J 


XV 

QCE   LA    JOIE    N'EST    GUÈRE    QU'l'NE    DOULEUR 
QUI   CHANGE   DE   PLACE 


Tous  ces  souhaits  si  vivement  exprimés  devaient  être 
exaucés  avant  la  tin  de  ia  semaine.  Seulement  leur  réussite 
devait  laisser  ceux  qui  les  avalent  formés  plus  malheureux 


ment  ciselée  qu'à  défaut  de  pomme  elle  eût  Icnté  Eve  et 
jeté  la  discorde  dans  les  noces  de  Tliotis  et  de  Pelée. 

Le  lendemain  du  jour  oa  la  bagne  pas.sa  des  mainp  de 
Jacques  Aubry  dans  les  mains  de  Gervaise,  Gervalse  reprit 
son  sérieux,  et  lérolier  espéra  qu'elle  était  à  lui.  Le  pauvre 
fou  '.  c'est   lui   qui  était  à   elle. 

Scozzone,  selon  son  désir,  parvint  à  ranimer  dans  le  cœur 
de    Beiivenuto    une    étincelle    de    jalousie.    Voici    comment. 

Un  soir  que  ses  coquetteries  et  ses  gentllles.'îes  avnient  en- 
core échoué  devant  l'impa.^sible  prravilé  du  niaitre,  l'Ile  prit 
à  son  tour  un  air  solennel 


Benvenuto  (it  un  nouveau  signe  de  doute. 


et  plus  tristes  qu'auparavant.  —  C'est  la  loi  :  toute  joie 
contient  quelque   malheur  en  germe. 

Gervaise  d'abord  ne  riait  pluB  au  nez  de  Jacques  Aubry. 
Changement,  si  on  se  le  rappelle,  ardemment  désiré  par 
l'écolier.  En  effet,  Jacques  Aubry  avait  trouvé  le  lien  doré 
qui  devait  enchaîner  la  légère  jeune  fille.  Ce  lien  fut  une 
jolie  bague  ciselée  par  Benvenuto  lui-même  et  figurant 
deux   mains    unies 

11  faut  savoir  que  depuis  le  jour  du  combat.  J.acques 
Aubry  s'était  pris  de  vive  amitié  pour  la  franche  et  sou- 
veraine énergie  de  l'artiste  florentin.  Il  ne  l'Interrompait 
pas  quand  il  parlait,  chose  inouïe  !  11  le  regardait  et  l'écou- 
talt  avec  respect,  ce  que  ses  professeurs  n'avalent  jamais 
pu  obtenir  de  lui.  Il  admirait  ses  ouvrages  avec  un  en- 
thousiasme sinon  très  éclairé,  du  moins  très  sincère  et 
très  chaleureux.  D'autre  part  sa  loyauté,  son  courage  et  sa 
bonne  humeur,  avalent  plu  à  Celltni.  —  Il  était  à  la  paume 
juste  de  force  à  se  défendre,  mais  à  perdre.  —  Il  pouvait,  à 
une  bouteille  près,  hitter  à  table  —  Bref,  l'orfèvre  et  lui 
étalent  devenus  les  meilleurs  amis  du  monde,  et  CellinI, 
généreux  parce  qu'il  savait  sa  richesse  inépuisable,  l'avait 
forcé  un  jour  d'emporter  cette  petite  bague,  si  admirable- 


—  Benvenuto,  dit-elle,  savez-vous  que  vous  ne  paraissez 
guère  songer  à  vos  engagemens  envers  moi. 

—  Quels  engagemens.  clu-re  petite?  répondit  Benvenuto 
en  ayant  l'air  de  chercher  au  plafond  l'explication  de  te 
reproche. 

-  Xe   m'avez-vous   pas    promis   cent   folB   de    m'épouser? 
--  Je  ne  me  le  rappelle  i)as,  dit  Benvenuto. 

—  Vous  ne  vous  le   rappelez  pas'/ 

—  Non,  il  me  semble  que  j'ai  répondu  seulement  :  il  fau- 
dra voir. 

—  Eh  bien  !  avez-vous  vu  ? 

—  Oui. 

—  (^u'avez-vous  vu? 

—  Que  j'étais  trop  jeune  encore  pour  être  ;1  cette  heure 
autre  chose  que  ion  amant,  Scozzone.  Nous  reviendrons  la- 
dessus  plus  tard. 

—  Et  mol  je  ne  suis  plus  assez  nlai.=e.  mom;leur,  pour  me 
contenter  d'une  promes.se  si  vague  et  vous  attendre  toujours. 

—  Fais  comme  tu  voudras,  petite,  et  si  tu  es  pressée, 
marche  devant. 

—  Mais  quavez-vous  donc,  après  tout,  contre  le  mariage? 
Qu'est-ce  que  cela  changera  à  votre  existence?  Vous  aurez 

4 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


lait  le  bonheur  d'une  pauvre  mie  <jui  vous  aime,  et  voila 

SfoTizone,  je   déteste  Vohscurité,  =.ozzone  éclatant 

_je  comprends,  s'écria  «^^„^jf,^''  fj^rpour  le  don- 
.„  larmes,  vous  portez  ""  ""^-^  '''^^'n"  "  a  àme.  .a  vie. 
ner  à  une  nUe  de  r.en  «m  ^""^^^,\'f  ^.^uvait  donner,  qui 
r;r«en",ir:ndur;ournollraui   ne   respire  aue 

'^r:ais"ei:""-^.^'^e  tassure  aue  .e  fe„  suis 

on  ne  peut  v'"\l'2Zon7œnT  et  égavé  autant  qu'elle  a 
-  Qui  a  accepté  de  bon  cœuj  "  efe  regarde 

pu   votre   -1"-'-  .«^\:;;r,ades''ï^^.c^r"èt    de   sergens 
plus  jama.s  les  f^^"^^„,f™Î^T   oreille   aux   doux  propos 
^u^^rn'r'ce'peSnaf  manqué   cVen,endx-e.    même   .c 
Même    ici'    interrompit    Benvenuto. 
Zotriei.  ici  même,   entendez-vous 7 
-Scozzone.    s'écria    Benvenuto     ^«    "/urait"^  osé^utiager 
de  mes  compagnons,    ie    1  espère,   qui  ■>■ 
son  maitre  à  ce  PO'"''  '        ,      j  ,    voulais,  poursuivit  Scoz- 
,o;."q^1;^^n  r';:;;^^^iaeseence  d'amour  le  mou- 

^•^^^to^^Tourrarfez  "queï'est  rinsoleat,...    Ce   n'est   pas 
Ascanlo.  je  l'espère.  ,  js .  Catherine. 

_  Il  y  en  a  "".;i>".'^,=^„f\.^is  épousera  jamais,  vous  s. 
le  maitre  ^^VoTi  ;,  trop  fier  pour  cela.  Oh',  s'il  vous 
ràrco^r'^-  vôtTsMmT.  ou  s!  vous  vouliez  m'atmer. 
-!:'i::';;Z;nrrùaUre>^^na^Benvenu^ 

_  Mais  je  ne  l'écouta.s  seulement  i^a.^  iep^  ^^  ^.^.^^^ 
enchantée;  au  contraire,  toutes  ses  douces  P^^  continuait 
perdues,  et  je  le  menaça,    de  tom  nous  c  ^_^  ^^^.^ 

Je  n'aimais  lue  vous.  J  étais  aveugie  ^^^^^  ^^^^^ 

Tint^aS^^^^^r  r^"^^^  "^  "°'"  ^^  "" 

r  S^^r^^y^n-l^Jf  dS^  -  celui  qu'il  avait 
'^':i:'comrent.°"ous  ne  me  croyez  pas,  s'écria  Scozzone 
interdite. 

'1  voîîs  pensez  donc  que  je  mens! 

I^„rrvX".'"r^  peut   Plus  m'aimer. 

_  Je  ne  dis  pas  cela. 

_  Vous  le  pensez?  ^        .^  le  moyen 

Benvenuto  sourit,  car  il   vit  qu  u   avaii 
de  faire  parler  Catherine.  ^^  scozzone. 

monsieur?  ,      .  „ 

îi^'jr"s:iM'tr1e'x.'dU-il.   de    savoir   quel    eft  ce  beau 

'•i'Tr  ne  S'appelle   pas  Médor.   rè^-^l^^r'"'- 

-Ah!   ah!   cest  «"ons   lagoio.    "  blessée  du  ton 

_Oul,  C'est  m»"^  ''i'^c^îli^T-^l'aif  "ononcé  le  nom  de 
méprisant  =j;;^c,!^^,"*^,r"  "de  bonne  famille,  rangé,  peu 
î::.uyanrreugi'ux    et-qui  ferai,  un  excellent  mari. 

_  cest  ton  opinion.   Scozzone! 

_  oui    c'est  mon  op.n.œi.  ^^^^^^    espérance? 

I  j^^e  n'e^l'éœùuls^em:  pas.  Oh  :  j'étais  bien  sotte  1  Ma.s. 

^-r  l^raison  J.<^..  U  ^  '^^TZ^S  ZT''^' 
iLTd"      ri'écôut;:'q:and  .1  te  pariera  d'amour,  et 
de  ne  pas  le  rebuter.  Le  reste  est  mon  affaiie. 

I  Mais,   sols   tranquille.   3 •»,'""". ^ff^^e  bien   que  vous 
_  Ala  bonne  ''e»re    CepencUint^.  J  e^P  'e^.^^   ^^^^.^    ,„„ 

rîî^r  rcJnfe^rsel'^ffiTu'nd  il'dit:  .e  vous  aime. 


jouez-lui  un  bon   tour  si  vous  voulez,  mais  pas   avec   voire 
pr.ée  surtout.  Je  demande  grâce  pour  Vm. 

-TU   seras  contente   de  la   vengeance.   Scozzone.   car  la 
vengeance  tournera   à    ton  profit. 

I 'ouTTlL'  ac'cVmplira  un  de  tes  plus  ardens  désirs, 
—  Que    voulez-vous   dire,    Benvenuto? 

un  peu.   cette  pamn-e   Scozzone?  ,     ^^     exactement   à 

"ï  ï„','„t™  p.. ,««-.  •»•■■  f  ""js  frnntï 
r.';r'  ,.r'J,r  rrrr-,;,  ;■  ,r.»-~'.' 

Ixou'  rirons,  répondit  Benvenui.. 

_  Et  vous   m'aimerez   «û^J'-^'*.  '  „.„,^,,  affirmatif. 

c'^^S^a'-ru;^  ^^rl;oS::a;^nL  queue  répond 
^rUv^r^z^^i^l^donUiit^l^cpie^  baiser  de 

^^"ii^îe^y^a^rUl^i^^e;^,  t^ouva  Ben- 
venuto  seul.  Voici  comment  If  -bc^e  "iwa^  ^^  ^^^^,^. 

Aiguillonné  par  la  eoU  re   du  pi  éN  ot^  exe       ^  ^^„^    , 

nir    des  mépris   le   madame   dEtampese^       déterminé   à 

par  1  éperon  de  ^^^'V""  de  ses  deux  sblr.s  le  lion  dans 
aller  attaquer  avec  laide  ^^ //s^  "'".,, ;,io„  u-  jour  de  la 
son  autre,  avait  choisi  Povir  cette  «M^e  .mon      ^^^  _^^  ^^.^ 

Saint-Eloi,  fête  de  ^^JZ'i^^llZmt^^nAo^xc^^^-  le  quai, 
la'^tf  hre:\e"rœu"palp"anr"'^  Ceux  bravi  marchant 

'^l^.  r-r  vSx  .  ses  caté.  un^eau  i--^-^^ 
•  ,'or.  v-1  pn  oonauête  amoureuse,  .nt-i    -" 

^Zr  Z  ~  ^t  -  ri^^:  .ir  qJ:icîSC  de  ses  amis 
Marmagneseretourna.c  oyait  que  quq^_^   ^_^^^^^^^  ^^^. 

continua  'i»'""""  î;f,rf  "'  vô  ve  Tns^avoir  ce  qu'il  y  a 
parie  ma  bourse  contre  la  ^^'^e'/-  ^^^^^^  j^,.j„„e 

dedans,  cela  m'est  égal,  «'îe^^'  ,^..iet  en  amour,  c'est  un 
Oh:  ne  me  dites  "«"•„!"■"  me't  Jacques  .Mibry  :  mon 
.jovoir,  (juant  a  .««-""«^.^i'^^e  ce  pas  à  un  rendez-vous 
^,at,  écolier,  et  je  ™  «"  \^'\.°fapo,,'  une  jolie  tiUe.  tnaLs 
avec  mon  amante,  «fV'i^^   \'^„S,ie.   mais   qui  cependant 

Jusque-là,  le  vicomte  '!«  f,  '^'.f^lcourour.  et  s'était  bien 
•^"'^r  H::u;vrdrBr.;^o  CeUi^^niable!   cest  un 

^-^:-orcrr;;;r'^:;ï -;  =...  --us  h. 

que   chose,  ,y,r  vicomte,    que   je  ne 

_  vous  comprenez  bifn-J"""  ^^^^  j^  „e  mets  pas  mon 
l-al  pas  acheter  ^»"i,^""''i"«,  'benvenuto  qui  m'en  a  gra- 
argent  A  ces  bagatelles^  ce  .  „e  e  lui  ai  .lonné  un  coup 
rmTi.;mmarrd^:n[eV'pV   enlever    le   Crand.^es.e 

^'LCs^vous  êtes  l'ami  de  Cf^^T^^^^^^e 
„-/Te5Trr  arr.^v.^™-%o,^  .  connals. 
sefsansdoute  aussi,    vous? 

I^^lis  êtes  bien  heureux.  Vn  ^J^^I^J^r^'èli^^'^-'^ 
mon  cher!  Pardon,  je  vous  '^.^^  Vf/,;,,  gentilhomme 
parler,  et  puis  ^l'">"-;"^^^i; '"  e  ^Zi    a  mon  père  chaque 

bnria'hât;:r;rsrd:.:^ -- ^---^  ~- 


.\SCAMO 


l'admirateur,  le  confldi>nt,  le  trère.  du  grand  Benvcnuto 
Ccllini.  et  par  conséquent  ami  de  ses  amis,  ennemi  de  ses 
ennemis,  car  il  ne  nianque  pas  d'ennemis  mon  sublime 
orfèvre.  D'abord  madame  d'Etampcs.  puis  !o  prévôt  de 
Paris,  un  vieux  cuistre  ;  puis  un  certain  Marmagne.  un 
grand  flandrin  que  vous  connaissez  peut-être,  et  qui  veut, 
à  ce  que  Ion  dit,  s'emparer  du  Grand-Xesle.  Ah:  pardleu  ! 
il  sera  bien  reçu  ! 

—  Benvcnuto  se  doute  donc  de  ses  prétentions'?  demanda 
^iarmaKiie.  qui  commemait  à  prendre  un  grand  intérêt  à 
la  conversation  de  l'écolier. 

—  On  l'a  prévenu  ;  mais.,,  chut  !  il  ne  faut  pas  le  dire, 
afin  que  le  susdit  Marmagne  reçoive  la  correction  qu'il 
mérite. 

—  D'après  ce  que  je  vois,  alors,  Benvcnuto  se  tient  sur 
ses  gardes?  reprit  le  vicomte. 

—  Sur  ses  gardes?  d'abord  Benvenuto  y  est  toujours.  Il 
a  manqué  je  ne  sais  combien  de  fois  d'être  assassiné  dans 
son  pays.  et.  Dieu  merci  !  il  s'en  est  toujours  bien  tiré. 

—  Et  qu'entendez-vous  par  sur  ses  gardes? 

—  Oh  :  je  n'entends  pas  qu'il  a  garnison,  comme  ce 
vieux  poltron  de  prévôt  :  non.  non,  au  contraire  :  il  est 
même  tout  seul,  à  l'heure  qu'il  est,  attendu  que  les  compa- 
gnons sont  allés  se  réjouir  à  'V'anvres.  Je  devais  même  aller 
faire  aujourd'hui  une  partie  de  paume  avec  lui.  ce  cher 
lienvenuto.  Malheureusement  Gervaise  s'est  trouvée  en  con- 
currence avec  mon  grand  orfèvre,  et  naturellement,  comme 
viiMs  comprenez  bien,   j'ai  donné  la  préférence  à  Gervaise. 

Kn  ce  cas,  je  vais  vous  remplacer,   dit   Marmagne. 

—  Eh  bien  '  allez-y.  vous  ferez  une  action  méritoire  ; 
allez-y.  mon  cher  vicomte,  et  dites  rie  ma  part  à  mon  ami' 
Benvenuto  qu'il  atira  ma  visite  ce  soir.  Vous  savez  :  trois 
coups  un  peu  forts,  c'est  le  signal.  Il  a  adopté  cette  pré- 
caution à  cause  de  ce  grand  escogriffe  de  Marmagne.  qu'il 
suppose  disposé  à  lui  Jouer  quelque  mauvais  tour.  Est-ce 
que  vous  le  connaissez,  ce  vicomte  de  Marmagne? 

—  Non. 

—  Ah  !  tant  pis  !    vous   m'auriez  donné  son  signalement. 

—  Pourquoi  faire? 

—  Afin,  si  je  le  rencontre,  de  lui  proposer  une  partie  de 
bftton  :  je  ne  sais  pas  pourquoi,  mais  sans  jamais  lavoir 
vu,  vous  saurez,  mon  cher,  que  je  l'abomine  tout  particu- 
lièrement, votre  Marmagne.  et  que  si  jamais  il  me  tombe 
sous  la  main,  je  compte  le  vergeter  de  la  bonne  façon. 
Mais  pardon,  nous  voilà  aux  .\ugustlns,  et  je  suis  forcé 
de  vous  quitter.  —  Ah  !  à  propos,  comment  vous  nommez- 
vous,  mon  cher? 

Le  vicomte  s'éloigna  comme  s'il  n'avait  point  entendu 
la   question. 

—  .\h  !  ah  !  dit  .Tacques  Aubry,  le  regardant  s'éloigner  ; 
il  parait,  mon  cher  vicomte,  que  nous  désirons  garder  l'in- 
cogniro  ;  voilà  de  la  plus  pure  chevalerie  ou  je  ne  m'y 
connais  pas.  Comme  vous  voudrez,  mon  cher  vicomte,  comme 
vous  voudrez. 

Et  Jacques  Aubry.  les  mains  dans  .ses  poches  et  en  se 
dandinant  comme  d  habitude,  prit  en  sifflotant  nn  air  de 
basoche  la  rue  du  Battoir,  au  bout  de  laquelle  demeurait 
Gervaise. 

Quant  au  vicomte  de  Jlarmagne,  11  continua  son  chemin 
vers  le   Grand-Nesle. 

En  effet,  comme  l'avait  dit  Ascanio,  Benvenuto  se  trou- 
vait seul  :  ».s,  anio  était  allé  rêver  je  ne.  sais  oii,  Catherine 
visitait  uiif  de  ses  amies  avec  dame  Ruperte.  et  les  compa- 
gnons   fai.sriiint    la    Saint-Eloi    à    Vanvres. 

Le  maître  était  dans  le  jardin,  travaillant  un  modèle  en 
teri-e  de  sa  statue  gigantesque  de  Mars,  dont  la  tète  colos- 
sale regardait  par-dessus  les  toits  du  Orand-Ncsie  et  pou- 
vait voir  le  Louvre,  quand  le  petit  Jehan,  qui  ce  jour-là 
était  de  garde  à  la  porte,  trompé  par  la  manière  de  frap- 
per de  Marmagne.  et  le  prenant  pour  un  ami,  l'introduisit 
avec  SCS  deux  sbires. 

Si  Benvenuto  ne  travaillait  pas  comme  Titien,  la  cuirasse 
sur  le  dos.  il  travaillait  au  moins  comme  Salvator  Rosa. 
lépée  au  côté  et  l'escopette  à  la  main.  Maimagne  vit  donc 
fru'il  n'avait  pas  gagné  grand'chose  à  surprendre  CelUni. 
puisqu'il  avait  surpris  un  homme  armé,  voilà  tout. 

Le  vitomte  n'en  essaya  pas  moins  de  masquer  sa  poltron- 
nerie d'impudence,  et  comme  Cellini.  de  ce  ton  impératif 
qui  ne  mrmettait  pas  de  refard  dans  la  réponse,  lui  de- 
mandait dans  quelle  intention  il  se  présentait  chez  lui  : 

—  Je  n'ai  pas  affaire  à  vous,  dit-il  :  je  m'appelle  le  vi- 
comte de  Marmagne;  je  suis  secrétaire  du  roi.  et  V(ii(  i  nn 
ordre  de  S.a  Majesté,  ajouta-t-11  en  élevant  un  papier  au- 
dessus  de  sa  tête,  qui  m'accorde  la  concession  d'une  partie 
du  Grand-Nesle:  je  viens  donc  prendre  mes  disposiîiuns 
I>our  faire  arranger  à  mon  gré  la  portion  de  l'hôtel  qui 
m'est   allouée   et  que  J'habiterai   désormais. 

Et  disant  cela.  Marmagne,  suivi  toujours  de  ses  deux 
sbires,   s'avança  vers  la   porte  du  château. 

Benvenuto  mit  la  main  sur  son  escopelle,  qui,  ainsi  que 
nous  l'avons  dit,  était  toujours  à  sa  portée,   et  d'un   seul 


bond  se  trouva  au  haut  du  perron  et  en  avant  de  la  porte. 

—  Halte-là!  sécria-t-il  d'une  voix  terrible.  Et  étendant 
le.  bras  droit  vers  Jlarraagne  :  Un  pas  de  plus,  et  vous 
êtes  mort  ! 

Le  vicomte  s'arrêta  tout  court  en  effet,  quoique  d'après 
les  préliminaires  on  s'attende  peut-être  à  un  combat  acharné. 

Mais  il  est  des  hommes  qui  ont  le  don  d'être  formida- 
bles. On  ne  sait  quelle  terreur  émane  de  leur  regard,  de 
leur  geste,  de  leur  pose,  comme  du  regard,  du  geste  et 
de  la  pose  du  lion.  Leur  air  souffle  l'épouvante;  on  «eut 
leur  force  tout  d'abord  et  de  loin.  Ils  frappent  du  pied, 
ils  serrent  les  poings,  Us  froncent  les  sourcils,  leurs  narines 
se  gonflent,  et  les  plus  déterminés  hésiient.  Une  bête  sau- 
vage dont  on  attaque  les  petits  n'a  qu'à  hérisser  ses  poils 
et  respirer  Ijruyamment  pour  (pie  l'on  tremble.  Les  hommes 
dont  nous  parlons  sont  des  dangers  vlvans.  Les  vaillans 
reconnaissent  en  eux  leurs  pareils,  et  malgré  leur  seerè'.e 
émotion,  vont  droit  à  eux.  Mais  les  faibles,  mais  les  timides, 
mais  les  lâches  tremblent  et  reculent  à  leur  aspect.- 

Or.  Marmagne,  comme  on  a  pu  le  deviner,  n'était  p;\s 
un   vaillant,   et   Benvenuto   avait    tout    l'air    d'un   danger 

.\us5i.  quand  le  vicomte  entendit  la  voix  du  redoutable 
orfèvre,  et  le  vif  étendre  vers  lui  son  geste  d'empereur, 
il  comprit  que  l'escopette,  lépée  et  le  poignard  dont  il  était 
armé,  étaient  sa  mort  et  celle  de  ses  deux  sbires. 

De  plus,  en  comprenant  que  son  maître  était  menacé, 
le  petit  Jehan  s'était  saisi  d'une  pique. 

Marmagne  sentit  que  c'était  partie  manquée.  et  qu'il  serait 
trop  h.ureux  s'il  se  tirait  maintenant  sain  et  sauf  du  guê- 
pier  o\i    il   s'était   fourré. 

—  C'est  bien  !  c'est  bien  !  dit-il.  messire  orfèvre.  Tout 
ce  que  nous  voulions,  c'était  de  savoir  si  vous  étiez  disposé 
ou  non  à  obéir  aux  ordres  de  Sa  Majesté.  Vous  méprisez 
ces  ordres,  vous  refusez  de  leur  faire  droit  :  .\  la  bonne 
heure  !  Nous  nous  adresserons  à  qui  saura  bien  vous  les 
faire  exécuter.  Mais  n'espérez  pas  que  nous  vous  ferons 
l'honneur  de  nous  commettre  avec  vous.  Bonsoir  ! 

—  Bonsoir  ;  dit  Benvenuto  en  riant  de  son  large  rire. 
Jehan,  reconduis  ces  messieurs. 

Le  vicomte  et  les  deux  sbires  sortirent  lionteusement  du, 
Grand-Nesle,  intimidés  par  un  homme  et  reconduit  par  un 
enfant. 

Ce  fut  à  cette  triste  fin  qu'aboutit  ce  souhait  du  vicomte: 
Si  je  pouvais  trouver  Benvenuto  seul  ! 

Comme  il  avait  été  trompé  plus  rudement  par  le  sort 
dans  ses  viïux  que  Jacques  .Vubry  et  Scozzone.  qui  eux  du 
moins  n'avaient  pas  vu  d'abord  et  ne  voyaient  même  pas 
encore  l'ironie  du  destin,  notre  valeureux  vicomte  était 
furieux.  . 

—  ifadame  d'Etampcs  avait  donc  raison,  disait-il  à  part 
lui.  et  je  me  vois  forcé  de  suivre  l'avis  quelle  me  donnait  : 
il  me  faut  briser  mon  épée  et  affiler  mon  poignard  :  ce  diable 
d'homme  est  bien  tel  qu'on  le  dit,  fort  peu  endurant  et 
pas  du  tout  commode.  J'ai  vu  clair  et  net  dans  ses  yeux 
que  si  je  faisais  un  pas  de  plus,  j'étais  mort  ;  mais  en  toute 
partie  perdue  il  y  a  une  revanche.  Tenez-vous  bien,  maître 
Benvenuto  i   tenez-vous  bien  ! 

Et  il  s'en  prit  à  ses  bravi.  gens  éprouvés  pourtant,  qui 
n'avaient  nas  mieux  demandé  que  de  gagner  honnêtement 
leur  argent  en  tuant  oti  en  se  faisant  tuer,  et  qui.  en  se 
retirant,  avaient  seulement  obéi  aux  ordres  de  leur  maître. 
Les  hravi  lui  promirent  d'être  plus  heureux  dans  une  embus- 
cade •  mais  comme  Marmagne.  pour  mettre  son  honneur  a 
couvert,  prétendait  que  l'échec  qu'il  avait  éprouvé  venait 
de  leur  fait,  il  leur  annonça  que  dans  cette  embuscade  11 
ne  les  accompagnerait  pas.  et  qu'ils  s'en  '"'«'•f »■",»  .;\f"^ 
seuls  comme  ils  pourraient.  C'était  bien  ce  qu  ils  désiraient 

""puir  anrès  leur  avoir  recommandé  le  silence  sur  cette 
équipée,  il  se  rendit  chez  le  prévôt  de  Paris,  et  lui  dit  que 
définitivement  il  avait  jugé  plus  silr.  pour  écarter  fout 
soupçon,  de  retarder  la  punition  de  Benvenuto  jusqu  au 
loin  où  chargé  de  quelque  somme  d'argent  ou  de  quelque 
ou  Ta"e  précieux,  il  se  hasarderait,  ce  qui  lui  arrivait  sou- 
vent Tians  une  rue  dé.serte  et  écartée.  Ainsi,  l'on  crona.t 
mie  Benvenuto  avait  été  assassiné  par  des  voleurs. 

Ma  ntènan  il  nous  reste  à  voir  comment  les  souhaits  de 
madame  dF.tampes.  d'Ascanio  et  de  Celllnl  furent  aus.i 
exaucés  par  des  douleurs. 


XVI 
l'NE   COfK 

cependant  Ascanio  avait  fini  le  «le^^'"  ''•;  ^''''  ''^, j;  -j'^; 
par  curiosité  d'esprit,  .soit  par  '■'".  »''^'^"  ?'.' X  s^tait 
malheureux    vers  ceux   qui   les   pl.ii'-'nent     As<anlo   s  était 


ALEXA^■DRE  DUMAS  ILLUSTRE 


aussitôt  acheminé  vers  l'hôtel  d'Etamiies.  Il  était  deux 
heures  Je  l'après-midi  à  peu  près,  et  justement  à  cette 
heui'C  la  duchesse  trônait  environnée  d'une  véritable  cour  ; 
mais  comme  au  Louvre  pour  Cellini.  des  ordres  avaient  été 
donnés  à  l'hôtel  d'Etampes  pour  Ascanlo.  Ascanio  fut  donc 
introduit  à  l'Instant  même  dans  une  salle  d'attente,  puis 
on  alla  prévenir  la  duchesse.  La  duchesse  tressaillit  de  joie 
en  songeant  que  le  jeune  liomme  allait  la  voir  dans  toute 
sa  splendeur  et  donna  tout  bas  quelques  ordres  à  Isabeau, 
qui  s'était  chargée  auprès  d'elle  du  message.  En  conséquence, 
Isabeau  vint  retrouver  Ascanio,  et  le  prenant  par  la  main 
sans  rien  dire,  elle  le  fit  entrer  dans  un  corridor,  souleva 
une  tapisserie  et  le  poussa  doucement  en  avant.  Ascanio 
se  trouva  dans  le  salon  de  réception  de  la  duchesse,  der- 
rière le  fauteuil  de  la  souveraine  du  lieu,  qui  le  devinant 
près  d'elle  plus  encore  au  frémissement  de  toute  sa  per- 
sonne qu'au  froissement  de  la  tapisserie,  lui  donna  par- 
dessus son  épaulé,  que  dans  la  position  où  il  était  Ascanio 
effleurait  presque  des  UnTes,  sa   belle  main  à  baiser. 

La  belle  duchesse  était,  comme  nous  l'avons  dit,  entourée 
d'une  véritable  cour.  A  sa  droite  était  assis  le  duc  de 
Médina-Sidonia,  ambassadeur  de  Charles-Quint  ;  monsieur 
de  Jlontbrion,  gouverneur  de  Charles  d'Orléans,  le  second 
flls  du  roi,  était  à  sa  gauche  ;  le  reste  de  la  compagnie  se 
tenait  en  cercle  à  ses  pieds. 

Avec  les  principaux  personnages  du  royaume,  hommes 
de  guerre,  hommes  d'Etat,  magisti-ats,  artistes,  il  y  avait 
encore  là  les  chefs  du  parti  protestant,  que  madame  d'Etam- 
pes favorisait  en  secret  ;  tous  grands  seigneurs  courtisés 
et  qui  s'étaient  faits  courtisans  de  la  favorite.  C'était  un 
mouvement  splendide  et  dont  le  premier  aspect  éblouissait. 
La  conversation  s'animait  de  toutes  sortes  de  railleries  sur 
Diane  de  Poitiers,  la  maîtresse  du  Dauphin  et  l'ennemie  de 
madame  d'Etampes.  Mais  Anne  ne  prenait  part  à  cette  pe- 
tite guerre  de  quolibets  que  par  (pielques  mots  rapidement 
jetés  au  hasard,  comme  :  «  Allons,  allons,  messieurs,  pas 
de  médisance  sur  Diane,  Eiulymion  se  fâcherait  ;  »  ou  bien  : 
ce  Cette  pauvre  madame  Diane,  elle  se  mariait  le  jour  de 
ma  naissance.  » 

A  part  ces  éclairs  dont  elle  illumine  la  causerie,  madame 
d'Etampes  ne  parle  guère  qu'à  ses  deux  voisins  ;  elle  le  fait 
à  demi-voix,  mais  dune  façon  très  animée,  et  non  point 
tellement  bas  d'ailleurs  qu'elle  ne  puisse  être  entendue 
d 'Ascanio.  humble  et  perdu  parmi  tant  d'illustres  gentils- 
liommes. 

—  Oui,  monsieur  de  Montbrion,  disait  confidentiellement 
la  Ijelle  duchesse  à  son  voisin  de  gauclie,  il  faut  que  nous 
fassions  do  votre  élève  un  admirable  prince  ;  le  véritable 
roi  de  l'avenir,  c'e.st  lui,  voyez-vous.  Je  suis  ambitieuse 
pour  ce  cher  enfant,  et  je  lui  taille  en  ce  moment  une 
souveraineté  indépendante,  dans  le  cas  où  Dieu  nous  re- 
prendr.'iit  son  père.  Henri  II,  pauvre  sire,  entre  nous,  sera 
15  roi  de  France,  soit.  Notre  roi  à  nous  sei'a  un  roi  fran- 
çais, nous  laisserons  à  son  aîné  madame  Diane  et  Paris. 
Mais  nous  emporterons  avec  nous,  avec  notre  Charles. 
l'esprit  de  Paris.  La  cour  sera  où  je  serai,  monsieur  de  Mont- 
brion :  je  déplacerai  le  soleil,  nous  aurons  les  gi'ands  pein- 
tres comme  le  Primatice.  les  charmans  poètes  comme  C'ié- 
ment  Marot,  qui  s'agite  là-bas  dans  son  coin  sans  rien  dire, 
preuve  certaine  qu'il  voudi'ait  nous  dire  des  vei'S.  Tous 
ces  gens-là  sont  au  fond  plus  vaniteux  qu'intéressés  et 
plus  avides  de  gloire  que  d'argent.  Ce  ne  sera  pas  celui 
qui  aura  les  plus  grandes  richesses,  mais  qui  donnera  les 
plus  intarissables  louanges  qui  les  aura.  Et  celui  qui  les 
aura  sera  toujours  grand,  attendu  qu'ils  feraient  l'celat 
d'une,  bourgade  oii  ils  rayonneraient.  Le  dauphin  n'aime 
que  les  tournois  :  eh  bleu  !  11  gardera  les  lances  et  les  épées 
et  nous  prendrons,  nous,  les  plumes  et  les  pinceaux.  Oh  ! 
soyez  tranquille,  monsieur  de  Montbrion.  je  ne  me  laisserai 
jamais  primer  par  la  Diane,  reine  en  expectative.  Qu'elle 
attende  patiemment  sa  royauté  du  temps  et  du  hasard  ;  moi, 
je  me  serai  fait  deux  fois  la  mienne.  Qu'est-ce  que  vous  dites 
du  dudié  de  Milan?  'Vous  ne  .seriei  point  la  très  éloigné 
de  vos  amis  de  Genève  :  car  je  sais  que  les  nouvelles  doc- 
trines d'Allemagne  ne  vous  laissent  pas  indifférent.  Chut  1 
nous  l'eparlerons  de  cela,  et  je  vous  dii'ai  des  clioses  qui 
vous  surprendront.  Tant  pis  :  pourquoi  madame  Diane 
s'est-elle  faite  la  protectrice  des  catholiques?  Elle  protège, 
je  proteste  ;  c'est  tout  simple. 

Puis  avec  un  geste  impératif  et  un  regard  profond,  ma- 
dame d'Etampes  ferma  ses  confidences  sur  ce  mot,  qui 
étourdit  le  gouverneur  de  Charles  d'Orléans  II  voulut  ce- 
pendant répondre,  mais  la  ducliesse  s'était  dé,ia  retournée 
vers  le  duc  de  Mcdina-Sidonia. 

Nous  avons  dit  qu'Ascanio  entendait   tout. 

—  Eh  bien  !  monsieur  l'ambass.-uleur,  dit  madame  d'Etam- 
pes, l'empereur  se  déclile-t-11  enfin  à  traverser  la  France? 
Il  ne  peut  guère  s'en  tirer  autrement,  à  vrai  dire,  et  un 
filet  vaut  toiiJ.)urs  mieux  qu'un  abime  par  mer.  Son  cousin 
Henri  VIII  le  feinit  enlever  sans  scrupule,  et  s'il  écliappe 
il  l'Anglais,  il  tombe  dans  les  mains  du   Turc  ;  par  terre,  les 


princes  protestans  s'opposeraient  à  son  passage.  Que  faire? 
Il  faut  passer  par  la  France,  ou  bien,  cruel  sacrifice  !  re- 
noncer à  châtier  la  rébellion  des  Gantois,  ses  cliers  compa- 
triotes. Car  il  est  bourgeois  de  Gand,  notre  grand  empe- 
reur Charles.  On  a  pu  s'en  apercevoir,  au  reste,  au  peu  de 
respect  qu'il  a  gardé  dans  l'occasion  pour  la  Majesté  Royale. 
Ce  sont  ces  souvenirs-là  qui  le  rendent  aujourd'hui  timide 
et  circonspect,  monsieur  de  Médina.  Oh  !  nous  le  compre- 
nons bien  ;  il  craint  que  le  roi  de  France  ne  venge  le  pri- 
sonnier de  l'Espagne,  et  que  le  prisonnier  de  Paris  ne  paie 
le  reste  de  la  rançon  due  par  le  captif  de  l'Escurial.  Oh  ! 
mon  Dieu  !  qu'il  se  ra.ssure  ;  s'il  ne  comprend  pas  notre 
loyauté  chevaleresque,  il  en  a  du  moins  entendu  parler, 
je  l'espère. 

—  Sans  doute,  madame  la  duchesse,  dit  l'ambassadeur, 
nous  connaissons  la  loyauté  de  François  fer  abandonné  à 
lui-même  ;  mais  nous  craignons... 

Le  duc  s'arrêta. 

—  Vous  craignez  les  donneurs  d'avis,  n'est-ce  pas,  reprit 
la  duchesse.  Hein  !  oui,  oui  ;  oh  !  je  sais  bien  qu'un  avis 
qui  .sortirait  d'une  jolie  bouche,  qu'un  avis  qui  prendrait 
une  forme  spirituelle  et  railleuse,  ne  manquerait  pas  de 
pouvoir  sur  l'esprit  du  roi.  C'est  à  vous  d'aviser  à  cela, 
monsieur  l'ambassadeur,  et  de  prendre  vos  précautions 
Après  tout,  vous  devez  avoli'  pleins  pouvoirs,  ou  à  défaut 
de  pleins  pouvoirs  quelque  petit  blanc-seing  où  l'on  peut 
mettre  beaucoup  de  choses  en  peu  de  mots.  Nous  savons 
comment  cela  se  passe.  Nous  avons  étudié  la  diplomatie, 
et  j'avais  même  demandé  au  roi  de  faire  de  moi  un  ambas- 
sadeur aussi,  attendu  que  je  me  crois  un  goût  tout  à  fait 
déterminé  pour  les  négociations.  Oui,  je  sens  bien  qu'il 
serait  pénible  à  Charles-Quint  de  li\Tor  un  morceau  de 
son  empire  pour  dégager  sa  iiersonne  ou  pour  s'assurer 
.son  inviolabilité.  D'un  autre  côté,  la  Flandre  est  un  des 
beaux  fleurons  de  sa  couronne  :  c'est  l'héritage  tout  entier 
de  son  aïeule  maternelle,  Marie  de  Bourgogne,  et  il  est 
dur  de  renoncer  d'un  trait  de  plume  au  patrimoine  de 
ses  ancêtres,  quand  le  patrimoine,  après  avoir  fait  un  grand 
duché,  pourrait  faire  une  petite  monarchie.  Mais  de  quoi 
vais-je  parler  là,  bon  Dieu  !  moi  qui  ai  horreur  de  la  poli- 
tique, car  on  assure  que  cela  enlaidit,  les  femmes,  bien 
entendu.  Je  laisse  de  temps  eu  temps,  c'est  vrai,  tomber 
sans  y  faire  attention  quelques  mots  sur  les  affaires  d'Etat, 
mais  si  Sa  Majesté  insiste  et  veut  savoir  plus  à  fond  ma 
pensée,  je  la  supplie  de  m'épargner  ces  ennuis,  et  je  prends 
même  parfois  le  parti  de  m'enfulr  et  de  la  laisser  rêver. 
Vous  me  direz,  vous  qui  êtes  un  habile  diplomate  et  qui 
connaissez  les  hommes,  que  ce  sont  précisément  ces  mots 
jetés  en  l'air  qui  germent  dans  les  esprits  de  la  trempe 
de  celui  du  roi,  et  que  ces  mots,  que  l'on  croirait  emportés, 
par  le  vent,  ont  presque  toujours  plus  d'Influence  qu'un 
long  discours  qu'on  n'écoute  pas.  C'est  possible,  monsieur 
le  duc  de  Médina,  c'est  possible  ;  mol  je  ne  suis  qu'une 
pauvre  femme  tout  occupée  de  colifichets  et  de  bagatelles, 
et  vous  vous  entendez  mille  fois  mieux  que  moi  à  toutes 
ces  clioses  graves  :  mais  le  lion  peut  avoir  besoin  de  la 
fourmi,  la  barque  peut  sauver  l'équipage.  Nous  sommes 
sur  la  terre  pour  nous  entendre,  monsieur  le  duc,  et  il 
ne  s'agit  que  de  s'entendre. 

—  Si  vous  vouliez,  madame,  dit  l'ambassadeur,  ce  serait 
chose  vite  faite. 

—  Qui  donne  avijourd'hui  reçoit  demain,  continua  la  du- 
chesse .sans  répondre  directement;  moi,  mon  instinct  de 
femme  me  portera  toujours  à  conseiller  à  François  I"'' 
des  actions  grandes  et  généreuses,  mais  .souvent  l'instinct 
tourne  le  dos  à  la  raison.  Il  faut  songer  aussi  à  l'Intérêt, 
à  l'intérêt  de  la  France.  l)i(ii  entendu.  Mais  J'ai  confiance 
en  vous,  monsieur  de  Médina  ;  je  vous  demanderai  avis, 
et.  somme  toute,  je  crois  (iue  l'empereur  fera  bien  de  se 
risquer  sur  la  iiarole  du  roi. 

—  Ah!  si  vous  étiez  pour  nous,  madame,  il  n'hésiterait 
pas. 

—  Maître  Clément  Marot.  dit  la  duchesse,  sans  paraître- 
avoir  entendu  l'exclamation  de  l'ambassadeur,  en  rompant 
brusquement  l'entretien  ;  maître  Clément  Marot.  n'avez- 
vous  point  par  hasai^d  quelque  gentil  madrigal,  quelque 
sonnet    bien    sonnant    à    nous    dire? 

—  Madame,  dit  le  poète,  .sonnets  et  madrigaux  sont  sous 
vos  pas  fleurs  naturelles  et  ciui  poussent  au  soleil  de  vos 
beaux  yeux  :  aussi  viens-je  de  trouver  un  dizain  rien  qu'en 
les  regardant. 

—  Vraiment,  maître?  eh  bien!  nous  vous  écoutons.' Ah  ! 
messire  le  prévôt,  soyez  le  bienvenu  et  pardonnez-moi  de 
ne  vous  avoir  pas  vu  tout  d'abord  ;  avez-vous  des  nouvelles 
de  votre  gendi'e  futur  notre  ami  le  comte  dOrbec? 

.—  Oui.  madame,  répondit  messire  d'Estourville.  il  me 
mande  (pi'il  doit  avancer  son  retour,  et  nous  le  verrons 
sous  peu.  j'espère. 

Un  soupir  à  demi  élouffé  fit  tressaillir  madame  d'Etampes;. 
mais  sans   se   retourner  vers    celui  qui   l'avait  poussé  : 


ASCANIO 


Ki  ■ 


—  Il  sei'a  le  bienvenu  pour  tous.  Eh  bien  !  vicomte  de 
Alarmagiie,  continua-t-elle,  avez-vous  retrouvé  le  fourreau 
-Je  votre  poignard? 

—  Non.  madame;  mais  je  suis  sur  la  traoe,  et  je  sais 
où  et  rommont   le    retrouver  maintenant. 

—  Bonne  chance  alors,  monsieur  le  vicomte,  bonne  chance. 
Htes-vous  prêt,  maître  Clément  ?  nous  sommes  tout  oreilles. 

—  C'est   sur    le   duché   d'Etampes.   dit    Clément   .Marot. 
Un    murmure   d'approbation   se   fit    entendre,   et    le   poëte 

-commença  dune  voi.K  précieuse  le  dizain  suivant  : 

■  Ce  plaisant  val  que  l'on   nomme  Tempe, 
Dont  mainte  hisitoire  est  encore  embellie, 
.\rrosé  d'eau,    si   dou.\.  si  attrempé. 
Sachez  que    plus  il    n'est   en   Thessnlie  : 
Jvipiter,  roi  qui  les  cœurs  gagne  et  lie, 
L'a  de  Thessale  en  France  remué. 
Et  quelque   peu  son  propre  nom  mué. 
Car   pour   Tempe   veut   quEtampes    s'appelle. 
.Ainsi   lui   plaît,    ainsi  l'a  situé 
Pour  y  loger  de  France  la  plus  belle. 

Madame  d'Etampes  applaudit  des  mains  et  du  sourire. 
cl  toutes  les  mains  et  toutes  les  lèvres  applaudirent  après 
elle. 

—  Allons  ;  dit-elle,  je  vois  qu'en  même  temps  que  Tempe 
Jupiter  a  transporté  Pindarus  en  France. 

Ce  disailt,  la  duchesse  se  leva,  et  tout  le  monde  se  leva 
avec  elle.  Cette  femme  avait  raison  de  se  croire  la  véritable 
reine,  .\ussi,  ce  fut  avec  un  geste  de  reine  qu'elle  prit 
congé  de  tous  les  assistans.  et  ce  fut  comme  une  reine  que 
tous  la  saluèrent  en  se  retirant. 

—  Restez  là,  dit-elle  à  voix  basse  à  Ascanio. 
Ascanio  obéit. 

Mais  quand  tout  le  monde  fut  dehors,  ce  ne  fut  plus 
la  reine  dédaigneuse  et  hautaine,  ce  fut  la  femme  humble 
et   passionnée   qui  se  retourna  vers    le  jonie   homme. 

Ascanio,  né  dans  l'obscurité,  élevé  loin  du  monde,  dans 
le  demi-jour  presque  claustral  de  l'atelier,  Ascanio.  hôte 
Inaccoutumé  des  palais,  où  rarement  il  avait  suivi  son 
maitre,  était  déjà  étourdi,  troublé,  ébloui  par  cette  lu- 
mière, ce  mouvement,  cette  conversation.  Son  esprit  avait 
éprouvé  quelque  chose  comme  un  vertige,  quand  il  avait 
«ntendu  madame  d'Etampes  parler  si  simplement  ou  plutôt 
si  coquettement  de  projets  si  graves,  et  assembler  dans  une 
phrase  familière  les  destins  des  rois  et  la  fortune  des 
royaumes.  Cette  femme  venait,  comme  la  Providence,  de 
faire  à  chacun,  en  quelque  sorte,  sa  part  de  douleurs  et  de 
joie,  elle  avait  de  la  même  main  secoué  des  chaînes  et 
laissé  tomber  des  couronnes.  Et  cette  souveraine  des  plus 
hautes  choses  de  la  terre,  si  fière  avec  ses  nobles  flatteurs. 
revenait  à  lui  non  seuelment  avec  le  doux  regard  d'une 
femme  qui  aime,  mais  encore  avec  lair  suppliant  de  l'es- 
clave qui  craint.  Tout  à  coup,  de  simple  spectateur  Ascanio 
devenait   le  principal   personnage  de  la  pièce. 

.4u  reste,  la  coquette  duchesse  avait  habilement  calculé  et 
ménagé  cet  effet.  Ascanio  sentit  l'empire  que  cette  femme 
prenait  malgré  lui,  non  pas  sur  son  cœur,  mais  sur  sa 
pensée,  et  comme  un  enfant  qu'il  était,  il  s'arma  de  froi- 
deur et  de  sévérité,  pour  cacher  son  trouble.  Puis  entre 
lui  et  la  duchesse,  peut-être  avait-il  vu  passer  comme  une 
ombre  sa  chaste  Colombe,  avec  sa  robe  blanche  et  son 
front  lumineux. 


XVH 


AMOL'n     PASSION 


'  —  Madame,  dit  .\scanlo  à  la  duchesse  d'Etampes.  vous 
m'avez  demandé  un  lis,  vous  le  rappelez-vous?  vous  m'avez 
ordonné  de  vous  en  apporter  le  dessin  aussitôt  que  ce  des- 
sin serait  fini.  Je  l'ai  achevé   ce  matin  et  le  voila. 

—  Nous  avons  le  temps,  Ascanio,  dit  la  duchesse  avec  un 
sourire  et  une  voix  de  sirène.  Asseyez-vous  donc.  Eh  bien  ! 
mon    gentil   malade,   votre   blessure? 

—  Je  suis  maintenant  tout  à  fait  cuéri,  madame,  répon- 
dit Ascanio. 

—  Guéri  i\  l'épaule  ;  mais  là,  dit  la  duche.sse  en  posant 
sa  main  sur  le  cœur  du  jeune  homme  avec  un  geste  plein 
de  grâce  et  de  sentiment. 

—  Je  vous  supplie,  madame,  d'oublier  toutes  ces  folies, 
dont  je  m'en  veux  d'avoir  importuné   Votre   Seigneurie. 

—  Oh!  mon  nieu  !  qu'est-ce  donc  que  cet  air  contraint! 
qu'est-ce  que  ce  front  rembruni?  qu'est-ce  que  cette  voix 
sévère?  Tous  ces  hommes  vous  ennuyaient,  n'est-ce  pas, 
Ascanio?  et  moi,  donc!  Je  les  hais,  je  les  abhorre:  mais 
Je  les  crains.  Oh  :  que  J'avais  hâte  d'être  seule  avec  vous , 


aussi  avez-vous  vu   comme   je  les  ai   lestement  congédiés? 

—  Vous  avez  raison,  madame;  je  me  sentais  déplacé  dans 
une  si  noble  compagnie,  moi,  pauvre  artiste,  venu  tout 
simplement  poiir  vous  montrer  ce  lis. 

—  Eh  !  mon  Dieu  !  tout  à  l'heure,  Ascanio,  continua  la 
duchesse  en  secouant  la  tête.  Vous  êtes  bien  froid  et  bien 
sombre  avec  une  amie.  L'autre  jour  vous  ave/,  été  si  expan- 
sif  et  si  charmant!  D'où  vient  ce  changement.  Ascanioî 
Sans  doute  de  quelque  discours  de  votre  maitre.  cpii  ne 
peut  me  souffrir.  Comment  l'écoutezvous  sur  mon  compte, 
Ascanio?  Voyons,  soyez  franc:  vous  avez  parlé  de  moi  avec 
lui,  n'est-ce  pas?  et  11  vous  a  dit  qu'il  était  dangereux  de 
se  fier  a  moi:  que  l'amitié  que  je  vous  avais  montrée  ca- 
chait quelque  piège  ;  il  vous  a  dit,  répondez  !  (lue  je  vous 
déteslais.  peut-être? 

—  11  m'a  dit  que  vous  m'aimiez,  madame,  répondit  .As- 
canio en  regtirdant   fixement  la  duchesse 

Miidame  d'Etampes  resta  un  instant  muette  sous  le  coup 
des  mille  pensées  qui  se  heurtèrent  dans  son  ame.  Elle 
avait  souhaité  sans  doute  qu'Ascanio  connût  son  amour, 
mais  elle  aurait  voulu  du  temps  pour  l'y  préparer  et  pour 
détruire  peu  à  peu.  sans  y  paraître  intéressée,  sa  passion 
pour  Colombe.  Maintenant  que  l'emhu.scade  dressée  par  elle 
était  découverte,  elle  ne  pouvait  plus  vaincre  qu'ouverte- 
ment et  d.ans  une  bataille  en  plein  soleil.  Elle  s'y  décida 
en  une  seconde. 

—  Eh  bien!  oui!  dit-elle,  je  t'aime.  Est-ce  un  crime-f 
est-ce  même  une  faute,  et  peut-on  commaiuler  à  son  amouir 
ou  à  sa  haine?  Tu  n'aurais  jamais  su  que  je  t'aimais. 
Car  à  quoi  bon  te  le  dire,  puisnue  lu  en  :iimes  une  autre? 
Mais  cet  homme  t'a  tout  révélé,  il  t'a  montré  mon  cœur, 
il  a  bien  fait,  Ascanio.  Regardes-y  donc,  et  tu  y  verras 
une  adoration  si  profonde  que  tu  en  seras  touché.  Et  main- 
tenant, à  ton  tour,  entends-tu  bien,  .Ascanio,  il  faut  que 
tu  m'aimes. 

.Anne  d'Etampes.  nature  supérieure  et  forte,  dédaigneuse 
par  pénétration,  ambitieuse  par  ennui,  avait  eu  jusque-li 
rdusieurs  amans,  mais  pas  un  amour.  Elle  avait  séduit  le 
l'oi.  l'amiral  Brion  lavait  surprise,  le  comte  de  Longueval 
lui  avait  plu,  mais  dans  toutes  cts  intrigues  la  tête  avait 
toujours  joué  le  rôle  du  cœur.  Enfin  elle  trouvait  un 
if  ur  cet  amour  jeune  et  vrai,  tendre  et  profond,  tant  d? 
fois  appelé,  toujours  inconnu,  et  celte  fois  une  autre  femme 
le  lui  disputait.  Ah!  tant  pis  pour  cette  femme!  Elle  ne 
savait  pas  à  quelle  passion  implacable  elle  avait  à  faire, 
'i'inite  la  ré.solution,  toute  la  violence  de  son  âme.  .Anne 
devait  les  apporter  dans  sa  tendresse.  Cette  femme  ne 
savait  pas  encore  quelle  fatalité  ce  iiouvait  être  que  d'avoir 
la  duchesse  d'Etampes  pour  rivale,  la  duchesse  d'Etampes 
qui  voulait  son  Ascanio  à  elle  seule,  et  qui,  d'un  regard, 
d'un  mot.  d'un  geste,  pouvait,  telle  était  sa  puissance, 
briser  tout  ce  qui  se  trouverait  entre  elle  et  lui.  Or.  désor- 
mais le  sort  en  était  jeté,  l'ambition,  la  beauté  de  la 
maîtresse  du  roi  n'allaient  plus  servir  qu'à  son  amour 
pour   .Ascanio   et   à   sa    jalousie    contre    Colombe. 

Pauvre  Colombe,  en  ce  moment  courbée  sur  sa  tapisse- 
rie, assise  à  son  rouet  ou  agenouillée  devant  son  prie-Dieu  ! 

l'our  Ascanio,  en  présence  d'un  amour  si  franc  et  si  redou- 
table, il  se  sentait  en  même  temps  I:isciné.  entraîné,  effrayé. 
Benvenuto  l'avait  dit.  et  Ascanio  le  comprenait  maintenant, 
il  ne  s'agissait  plus  là  d'un  caprice  ;  mais  il  lui  manciuait 
non  pas  la  force  qui  lutte,  mais  l'expérience  qui  trompe 
et  soumet.  Il  avait  vingt  ans  à  peine,  il  était  trop  candide 
pour  feindre  :  il  s'imagina,  pauvre  enfant,  que  le  souvenir 
de  Colombe  évoqué,  que  le  nom  de  la  naïve  jeune  fille 
prononcé  lui  serait  une  arme  offensive  et  défensive,  un 
glaive  et  une  égide,  tandis  qu'au  contraire  il  allait  enfor.'-er 
le  trait  plus  avant  dans  le  cœur  de  madame  d'Etampes, 
qu'un  amour  sans  rivalité  et  sans  lutte  eût  peut-être  bien- 
tôt  la.ssée. 

—  .Allons,  Ascanio,  reprit  avec  plus  de  calme  la  duchesse, 
voyant  que  le  jeune  homme  se  taisait,  effrayé  peut-être  des 
l.aroles  qu'elle  avait  dites,  oublions  pour  aujourd'hui  mon 
amnur,  qu'un  mot  imprudent  de  vous  a  mal  à  propos 
réveillé.  Ne  pensons  actuellement  qu'à  vous.  Oh  !  je  vous 
aime  plus  pour  vous  que  pour  moi,  je  vous  le  jure.  Je 
veux  illuminer  votre  vie  comme  vous  avez  fait  de  la  mienne. 
Vous  êtes  orphelin,  ayez-moi  pour  mère.  Vous  avez  entendu 
ce  que  je  disais  à  Montbrion  et  :i  Médina,  et  vous  aurez 
cru  que  j'étais  tout  à  l'ambition.  C'est  vrai,  je  suis  ambi- 
tieuse, mais  pour  vous  seul.  Depuis  combien  de  temps  est-ce 
que  j'ai  rêvé  ce  projet  de  créer  à  un  fils  de  France  un 
duché  indénendant  au  cœur  de  rit:ilie?  Depuis  que  je 
vous  aime.  Si  je  suis  reine  là-bas.  ipii  sera  le  véritable 
roi  ?  Vous.  Pour  vous,  je  changerai  île  place  empire  et 
royaume  !  Ah  !  vous  ne  me  connaissez  pas,  Ascanio.  vous 
ne  savez  pas  quelle  femme  je  suis.  Vous  le  voyez  bien. 
Je  vous  dis  la  vérité  toute  pure,  je  vous  déroule  mes  projets 
tout  entiers.  A  votre  tour,  voyons,  faites^mol  vos  confl- 
dcnces,  Ascanio.  Quels  sont  vos  souhaits,  que  Je  les  accom- 


ALEX'ANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


plisse  !  auelles  sont  vos  passions,   que  je  les  serve  ! 

—  Madame,  je  veux  être  aussi   franc   et  aussi  loyal  que 

\lux   vous  dire  la   vérité   comme  vous  me  l'avez 
Me   désire    rien,   je  ne   souhaite  rien,   je   ne   veux 
II.  1   cjiie   lamoui-    de    Colombe. 

—  Mais   i)Uisqirelle  ne   t  aime  pas.  m'as-tu   dit  toi-même! 

—  Je  désespérais  l'autre  jour,  c'est-  vrai.  Mais  aujour- 
il  nui.  qui  .sait!...  Ascanio  baissa  les  yeux  et  la  voix:  Vous 
m  .-limez  bien.  vous,  dit-il. 

La  duchesse  demeura  atterrée  devant  cette  grande  vérité 
devinée  par  1  instinct  de  la  passion.  Il  y  eut  un  moment 
de  silence  :  mais  ce  moment  lui  suffit  pour  se  remettre. 

—  Ascanio.  dit-elle,  ne  parlons  pas  aujourd'liui  des  choses 
du  cœur.  Je  vous  en  ai  prié  déjà,  je  vous  en  prie  encore. 
Voyons,  l'amour,  pour  vous  autres  hommes,  n'est  pas  toute 
lo  vie.  Navez-vous  jamais.'  par  exemple,  souhaité  les  hon- 
neurs, la  richesse,  la  gloire? 

—  Oh  :  .si  :  si  !  depuis  un  mois  je  les  souliaite  ardemment, 
répondit  Ascanio,  toujours  entraîné  malgré  lui  vers  une 
pensée  constante. 

n  y  eut  une  nouvelle  pause. 

—  Aimez-vous   l'Italie?   continua   Anne   avec   effort. 

—  Oui,  m.adame.  i-épondit  Ascanio.  Là-bas.  il  y  a  des 
orangers  f.euris  sous  lesquels  la  causerie  est  si  douce  !  Lâ- 
bas.  l'air  bleu  entoure,  caresse  et  pare  si  bien  les  sereines 
beautés. 

—  Oh  !  t'emporter  là,  à  mol.  à  moi  seule  !  Etre  tout  pour 
toi.  comme  tu  serais  tout  pour  moi  !  Mon  Dieu,  mon  Dieu  ! 
s  écria  la  duchesse,  ramenée,  elle  aussi,  invinciblement  à 
sfiu  amour.  Mais  aussitôt,  craignant  d'effrayer  encore  As- 
canio, elle  se  reprit  et  continua  ;  Je  croyais,  dit-elle, 
qu'avant  tout  vous  aimiez  l'art. 

—  Avant  tout,  j'aime,  .\imer  !  dit  Ascanio.  Oh!  ce  n'est 
pas  moi,  c'est  mon  maître  Cellini  qui  dimne  à  ses  créa- 
tions tout  .son  être.  Le  grand,  le  sublime  arliste.  c'est  lui. 
Moi.  je  suis  un  pauvre  apprenti,  et  voilà  tout.  Je  l'ai  suivi 
en  France,  non  pas  pour  gagner  des  richesses,  non  pas 
pour  acquérir  de  la  gloire,  mais  parce  que  je  l'aimais, 
voilà  tout,  et  qu'il  est  lmpossil)le  de  me  séparer  de  lui,  car 
à  cette  époque,  il  était  tout  pour  moi  Moi,  je  n'ai  pas 
de  volonté  personnelle,  je  nai  point  de  force  indépendante. 
J«  me  suis  fait  orfèvre  pour  lui  plaire  et  parce  qu'il  le 
souhaitait,  comme  je  me  suis  fait  ciseleur  parce  qu  il  était 
enthousiasie   des   ciselures   fines   et   délicates. 

—  Eli  bien  !  dit  la  duchesse,  éi  oute  :  vivre  en  Italie,  tout- 
pulssant,  presque  roi  ;  protéger  les  artistes,  Cellini  tout 
le  premier;  lui  donner  du  bronze,  de  l'argent,  de  l'or  à 
ciseler,  à  fondre,  à  mouler  ;  aimer  et  être  aimé  par-dessus 
tout  cela;    dites.  Ascanio.  n'est-ce  pas   un   beau  rêve? 

—  C'est  le  paradis,  madame,  si  c'est  Colombe  que  j'àlme 
et  dont  je  suis   aimé. 

—  Encore  Colombe,  toujours  Colombe  !  s'écria  la  du- 
chesse. Soit  donc,  puisque  ce  sujet  revient  toujours  obsti- 
nément dans  nos  paroles  et  dans  nos  âmes  :  puisque  ta 
Colombe  est  là  en  tiers  avec  nous,  sans  cesse  devant  tes 
yeux,  sans  cesse  dans  ton  cœur,  parlons  d'elle  et  de  mol 
franchement  et  sans  hypocrisie  ;  elle  ne  t'aime  pas,  tu 
le  sais  bien. 

—  Oh  !   non,  je   ne  le  sais  plus,    madame. 

—  Mais  puisqu'elle  en  épouse  un  autre  !  s'écria  la  du- 
chesse. 

—  Son   père   la   force   peut-être,    répondit    A.scanio. 

—  Son  père  la  force  :  Et  crois-tu.  si  tu  m'aimais  comme 
tu  l'aimes;  crois-tu,  si  j'étais  à  sa  place,  qu'il  existerait 
au  monde  inie  force,  une  volonté,  une  puissance,  qui  nous 
séparerait  l'un  de  l'autre?  Oh!  je  quitterais  tout,  je  fui- 
rais tout,  j'accourrais  à  toi,  je  te  donnerais  à  garder  mon 
amour,  mon  honneur,  ma  vie  !  Non,  non,  je  te  dis  qu'elle 
ne  t'aime  pas,  et  maintenant,  veux-tu  que  je  te  dise  quel- 
que chose  de  plus  encore,  c'est  que  tu  ne  l'aimes  pas  non 
plus,  toi  ! 

—  Moi  !  mol  !  ne  pas  aimer  Colombe  !  Je  crois  que  vous 
avez   dit  que  Je    ne    l'aimais   pas,   madame  l 

—  Non.  tu  ne  l'aimes  pas.  Tu  te  trompes  toi-même.  A 
ton  Age.  on  prend  pour  de  l'amour  le  besoin  d'aimer.  Si 
tu  m'av:>is  vue  la  première,  c'était  moi  que  tu  aimais  au 
lieu  d'elle.  Oh  !  quand  je  pense  à  cela,  que  tu  pouvais 
m'aimer  l  Mais  non.  non  :  il  vaut  mieux  que  tu  me  choi- 
sisses. Je  ne  connais  pas  cette  Colombe,  elle  est  belle,  elle 
esi  pure,  elle  est  tout  ce  que  tu  voudras  ;  mais  ces  jeunes 
niles.  elles  ne  savent  pas  aimer.  Ce  n'est  pas  ta  Colombe 
qui  te  dirait  ce  que  je  viens  de  te  dire,  mol  que  tu  dédai- 
gnes ;  elle  aurait  trop  de  vanité,  trop  de  réscivc.  trop 
de  honte  peut-être.  Mais  moi,  mon  amour  esi  simple  et 
parle  simplement.  Tu  me  méprises,  tu  trouves  que  j'oublie 
mon  rôle  de  femme,  tout  cela  parce  que  je  ne  suis  lias  dis- 
simulée In  jour,  quand  tu  connaîtras  mieux  le  mr)nde. 
lorsque  lu  auras  puisé  si  profondément  dans  la  vie  que  tu 
en  seras  arrivé  aux  douleurs,  alors,  tu  reviendras  de  ton 
Injustice;  alors,  tu  m'admireras.  Mais  je  ne  veux  pas  être 
admirée,  Ascanio,  je  veux  être  aimée.  Je  te  le  répète,  As- 


canio. si  je  t'aimais  moins,  je  pourrais  être  fausse,  habile, 
coquette;  mais  je  t'aime  trop  pour  te  séduire.  Je  veux  rece- 
voir ton  cœur,  je  ne  veux  pas  le  dérober,  A  quoi  aboutira 
ton  amour  pour  cette  enfant?  Réponds.  Tu  souffriras,  cher 
bien-aimé,  et  voilà  tout.  Moi,  je  puis  te  servir  en  beaucoup 
de  choses.  J'ai  souffert  pour  deux  d'abord,  et  Dieu  permet- 
tra peut-être  que  mon  surplus  de  souffrance  te  soit  compté  ; 
et  puis  ma  richesse,  nu  m  pouvoir,  mou  expérience,  je  mets 
tout  à  tes  genoux  J'ajouterai  ma  vie  à  la  tienne,  je  t'épar- 
gnerai toutes  sortes  d'erreurs  et  de  corruptions.  Pour-  arri- 
ver à  la  fortune  et  même  à  la  gloire,  il  faut  souvent 
qu'un  artiste  devienne  bas.  rampant,  vil.  Tu  n  auras  rien 
à  craindre  de  tout  cela  avec  mol.  Je  t'élèverai  sans  cesse, 
je  serai  ton  marchepied.  Avec  moi.  tu  resteras  le  fier,  le 
noble,  le  pur  Ascanio. 

—  Et  Colombe  !  Colombe,  madame  !  n'est-elle  pas  aussi 
une  perle   immaculée? 

—  Jlon  enfant,  crois-moi,  répondit  la  duchesse  passant  de 
l'exaltation  à  la  mélancolie.  Ta  candide,  ton  innocente  Co- 
lombe, te  fera  une  existence  aride  et  monotone.  Vous  êtes 
trop  divins  tous  deu.x  :  Dieu  n'a  pas  fait  les  anges  pour 
les  unir  les  uns  aux  autres,  mais  pour  rendre  meilleurs 
les  méchans. 

Et  la  duchesse  dit  tout  cela  avec  une  action  si  éloquente, 
avec  une  voix  si  pleine  de  sincérité,  qu '.ascanio  se  sentit 
enveloppé   malgré   lui   d'un   sentiment    de   tendre   pitié. 

—  Hélas:   madame,   lui   dit-il.   je    vois  que    je  suis   bien, 
aimé    par   vous,    et    j'en   suis   bien    tendrement   ému;   mais 
c'est   encore  meilleur  d'aimer  !  ^ 

—  Oh  !  comme  c'est  vrai  !  comme  c'est  vrai,  ce  que  tu 
dis  là  !  J'aime  mieux  tes  dédains  que  les  plus  douces  paroles 
du  roi.  Oh!  j'aime  pour  la  première  lois;  pour  la  pre- 
mière fols,  je  te    le  jure  ! 

—  Et  le  roi!  vous  ne  laimez  donc  pas,  madame? 

—  Non  :  je  suis  sa  maîtresse  sans  qu'il  soit  mon   maître. 

—  Mais  il  vous  aime  encore,  lui  ! 

—  Mon  Dieu  !  s'écria  Anne  en  regardant  fixement  Asca- 
nio et  en  enfermant  les  deux  mains  du  jeune  homme  dans 
les  siennes  ;  mon  Dieu  !  serais-jc  assez  hetlreuse  pour  que 
tu  fusses  jaloux  •  Est-ce  que  le  roi  te  porterait  ombrage? 
Ecoute  :  j'ai  été  jusqu'à  présent  pour  toi  la  duchesse,  riche, 
noble  et  puissante.  l'offrant  de  remuer  des  couronnes  et  de 
bouleverser  des  trônes.  Aimes-tu  mieux  la  pauvre  femme 
simple,  solitaire,  hors  du  monde,  avec  une  simple  robe 
blanche  et  une  fleur  des  champs  dans  ses  cheveux?  Aimes- 
tu  mieux  cela,  .ascanio?  Quittons  Paris,  le  monde,  la  cour. 
Partons,  réfugions-nous  dans  un  coin  de  ton  Italie,  sous 
tes  hauts  pins  de  Rome,  près  de  ton  beau  golfe  napolitain. 
Me  voilà  ;  je  suis  prête.  Oh  !  Ascanio,  Ascanio,  cela  flatte-t- 
il  véritablement  ton  orgueil  que  je  te  sacrifie  un  amant 
couronné? 

—  Madame,  dit  Ascanio,  qui  sentait  malgré  lui  fondre  son 
cœur  à  la  flamme  d'un  si  grand  amour;  madame,  j'ai 
le  cœur  trop  fier  et  trop  exigeant  :  vous  ne  pouvez  pas  me 
donner   le  passé. 

—  Le  passé  !  Oh  !  vous  voilà  vous  autres  hommes,  tou- 
^jours  cruels!  Le  passé!  Mais  tnie  malheureuse  femme  de- 
vrait-elle répondre  île  son  r>assé,  quand  ce  sont  presque 
toujours  des  événemens  et  des  choses  plus  forts  qu'elle  qui 
ont  lait  ce  passé?  Suppose  qu'une  tempête  t'enlève,  qu'un 
tourbillon  t'emporte  vers  l'Italie;  quand  tu  reviendras  dans 
un  an.  dans  deux  ans.  dans  trois  ans.  en  voudras-tu  a  ta 
Colombe,  que  tu  aimes  tant  aujourd  luii.  de  ce  qu'elle  aura 
obéi  à  ses  parens.  de  ce  qu'elle  aura  épousé  le  comte  d'Or- 
bec  ?  Lui  en  voudras-tu  de  sa  vertu  ?  la  puniras-tu  d'avoir 
obéi  à  un  des  commandemeiis  de  Dieu?  Et  si  elle  n'a  pas 
ton  souvenir,  suppose  (lu'elle  ne  t'ait  pas  connu  ;  si  lassée 
d'ennuis,  écrasée  de  douleurs,  oubliée  un  instant  de  Dieu, 
elle  a  voulu  avoir  quelciue  idée  de  ce  paradis  dont  on  lui 
a  fermé  la  porte  et  qu'on  appelle  l'amour:  si  elle  a  aimé 
un  autre  que  son  mari  qu'elle  ne  pouvait  aimer  ;  si 
dans  un  moment  de  délire  elle  a  donné  son  âme  à  une 
•Ime,  —  voilà  une  femme  perdue  à  tes  yeux,  déshonorée 
dans  ton  cœur  ;  voilà  une  femme  qui  ne  pourra  plus  jamais 
espérer  ce  bonheur,  parce  qu'elle  n'aura  plus  son  passé 
à  te  donner  en  échange  de  ton  cœur  !  Oh  !  je  le  répète, 
voilà   qui    est    injuste,    voilà    qui   est    cruel  ! 

—  Madame  , 

—  Qui  te  dit  que  ce  n'est  pas  là  mon  histoire?  Ecoute 
donc  ce  que  je  te  dis.  crois  donc  ce  que  je  t'affirme.  Je 
te  répète  que  j'ai  souffert  pour  deux.  Eh  bien  !  à  cette 
femme  qui  a  souffert.  Dieu  pardonne,  et  toi  tu  ne  pardonnes 
pas.  Tu  ne  comprends  pas  ((u'il  est  plus  grand,  qu'il  est 
plus  beau,  de  se  relever  de  l'abime  après  y  être  tombé, 
que  de  passer  près  de  l'abime  sans  le  voir,  le  bandeau 
du  bonheur  sur  les  yeux.  Oh  !  .\scanio  !  Ascanio  !  je  t'avais 
cru  meilleur  que  les  autres,  parce  que  lu  étais  plus  jeune, 
parce  que  lu  étais  plus  beau,  , 

—  Oh  !    madame  ! 

—  Tends-moi  la  main,  .\scanio.  et  d'un  bond  je  m'élan- 
cerai du  fond  de  l'abime  jusque  sur  ton  cœur.  Le  veux-tu î 


ASCAMO 


Demain  j'aurai  rompu  avec  Ic^  roi.  avec  la  cour,  avec  le 
monde.  Oh  !  je  suis  vaillante  en  amour,  va  !  Et  d'ailleurs 
je  ne  veux  pas  me  faire  plus  grande  <jue  je  ne  suis.  Je  te 
sacrifierai  bien  peu  de  chose,  crois-moi.  Tous  ces  hommes 
ne  valent  pas  un  de  tes  regards.  Mais  si  tu  m'en  croyais, 
cher  eiilant.  tu  me  laisserais  garder  mon  autorité  et  conti- 
nuer mes  projets  sur  toi  et  pour  toi.  Je  te  ferais  grand, 
et  vous  autres  hommes  vous  passez  par  l'amour  pour  arri- 
ver à  la  gloire  ;  vous  êtes  ambitieux,  tût  ou  tard,  tuais 
vous  l'êtes  enfin.  Quant  à  l'amour  du  roi,  ne  t'en   inquiète 


si   tu   me   fais   trop   souù'rir   aussi,    peut-être   arriverai-je    à 
te  hair   autant   que   je  t'aime  : 

—  .Mon  Dieu  :  madame,  répondit  le  jetine  homme  secouant 
la  tête  comme  pour  écarter  le  prestige;  mon  nieu  ;  c'est 
vous  (lui  confondez  ma  raison  et  qui  bouleversez  mon  âme  ! 
.\i-je  le  délire  ■;  ai-je  la  flè\Te  ?  Suis-je  en  proie  à  un  rêve? 
Si  je  vous  dis  des  paroles  dures,  pardonnez-moi.  c'est  pour 
me  réveiller  moi-même.  Je  vous  vols  là.  à  mes  pieds,  vous 
belle,  vous  adorée,  vous  reine  !  11  n'est  pas  possil)le  qu'il  y 
ait  de  pareilles  tentations,  si  ce  n'est  pour  perdre  les  âmes. 


k 


Tiens,  dil-elle,  el  doute  encore. 


pas  :  je  le  détournerai  sur  quelque  autre  a  qui  il  donnera 
son  cœur,  tandis  que  moi  je  garderai  son  esprit.  Choisis 
donc.  Ascanio.  Puissant  par  moi  et  avec  moi,  ou  moi  humble 
par  toi  et  avec  toi.  Tiens,  tout  à  l'heure,  tu  le  sais,  j'étais 
là  sur  ce  fauteuil,  et  les  pins  puissans  de  la  cour  étaient 
à  mes  pieds.  Assieds-toi  à  ma  place,  je  le  veux  ;  assieds-loi, 
et  c'est  mol  qui  me  mets  aux  tiens.  Oh  !  que  je  suis  bien 
la,  Ascanio  !  Oh  :  que  j'ai  de  bonheur  à  te  voir  et  à  te  regar- 
der !  Tu  pâlis,  .ascanio  !  Oh  !  si  tu  voulais  seulement  me 
dire  que  tu  m'aimeras  un  jour,  plus  tard,   bien  plus  tard  ! 

—  Madame  :  madame  :  s'écria   Ascanio  en  cadiant  sa  tète 
dans   ses  mains  et   en   fermant   à   la  fois  ses  yeux  et   ses 
oreilles,  tant  il  sentait  que  la  vue  et  l'accent  de  la  sirène   | 
le  fascinaient. 

—  Ne  m'appelle  pas  madame,  ne  m'appelle  pas  non  plus 
Anne,  dit  la  duchesse  en  écartant  les  mains  du  jeune  homme  ; 
appelle-moi  Louise.  C'est  mou  nom  au.'^si.  mais  un  nom 
que  personne  ne  m'a  donné,  un  nom  qui  sera  à  toi  seul. 
Louise!  Louise:..  .Ascanio.  ne  trouves-tu  donc  pas  (îue 
c'est  un  doux  nom  ? 

—  J'en   sais  un   plus  doux  encore,  dit  Ascanio. 

—  Oh  !   prends  garde,  Ascanio  :  s'écria  la  lionne  blessée  ; 


Oh  !  oui,  vous  lavez  dit.  vous  êtes  dans  un  abîme  ;  mais 
au  lieu  d'en  sortir  vous-même,  vous  m'y  attirez  ;  au  lieu 
de  remonter  avec  moi,  vous  voulez  me  précipiter  avec  vous. 
Ah  :   ne  mettez    pas   ma   faiblesse    à   une   pareille    épreuve  ! 

—  Il   n'y  a  là  ni  épreuve,   ni  teutaiion.   ni   rêve  ;   il  y   a 
pour    nous    deux    une    resplendissante    réalité  ;    je 
Ascanio,  je  t'aime  ! 

—  Vous  m'aimez,  mais  vous  vous  repentirez  dans 
de  cet  amour,  mais  vous  me  reprocherez   un  jour 


t'aime. 


avenir 
ce  que 


vous  aurez  fait  dans  ma  vie  ou  ce  que  j'aurai  défait  dans 
la   vôtre. 

—  Ah  !  tu  ne  me  connais  pas.  s'écria  la  duchesse,  si  tu 
me  crois  assez  faible  pour  me  repentir  !  Tiens,  veux-tu  une 
garantie? 

Et  Anne  alla  vivement  s'asseoir  devant  une  table  sur 
laquelle  11  y  avait  de  l'encre  et  du  papier,  et  saisissant 
une  plume,  elle   écrivit  à  la   hâte  quelques  mots. 

—  Tiens,  dit-elle,  et  doute  encore,  si  tu  l'oses. 
Ascanio  prit  le  papier  et  lut  : 

.  Ascanio.  je  t'aime,  suis-moi  où  Je  vais,  ou  1  lisse-mol 
«  te  sul%Te  où  tu  iras. 

"  Anne  d'heillï.  - 


ALE-WXDRE    DUMAS   ILLUSTRE 


—  Oh  !  cela  ne  se  peut  pas.  madame  !  il  me  semble  que 
mon  amr>ur  serait  une  honte   pour  vous. 

—  rnt-  honte  !  s'écria  la  duchesse.  Est-ce  que  je  connais 
la  home,  moi  !  j'ai  trop  d'orgueil  pour  cela.  Mon  orgueil, 
c'est   ma   vertu  à  moi  ! 

—  A\:  '.  j'en  fais  une  plus  douce  et  plus  sainte,  dit  Asca- 
nîo.  se  rattachant  au  souvenir  de  Colombe  par  un  effort 
désespéré. 

Le  coup  porta  en  plein  coeur.  La  duchesse  se  leva  debout 
toute  frémissante    d'indignation. 

—  Vous  êtes  un  enfant  entêté  et  cruel,  Ascanio,  dit-elle 
dune  voi.x  entrecoupée;  j'aurais  voulu  vous  épargner  bien 
des  souffrances  ;  mais  je  vois  que  la  douleur  seule  peut 
vous  apprendre  la  vie.  Vous  me  reviendrez,  .\scanio.  vous 
me  reviendrei  blessé,  saignant,  déchiré,  et  vous  saurez 
alors  ce  que  vaut  votre  Colombe  et  ce  que  je  valais.  Je 
vous  paidonnerai  d'ailleurs,  parce  que  je  vous  aime  :  mais 
d'ici   là    il   se   passera  de  terribles  choses  !   Au   revoir. 

Et  madame  d'Etampes  sortit  tout  effarouchée  de  haine 
et  d'amour,  i  uhliant  qu'elle  laissait  aux  mains  d'Ascaiiio 
ces  deux  lignes  qu  elle  avait  écrites  dans  un  moment  de 
délire. 


AMOUR    RÊVE 


Dès  qu  .^.scanio  fui  hors  de  la  présence  de  madame 
d'Etampes,  la  prestigieuse  influence  que  répandait  cette 
femme  se  dissipa,  et  il  vit  clair  en  lui  et  autour  de  lui.  Or. 
il  se  souvenait  de  deux  choses  qu'il  avait  dites.  Colombe 
pouvait  l'aimer  puisque  la  duchesse  d'Etampes  l'aimait.  Des 
lors  sa  vie  ne  lui  appartenait  plus,  son  instinct  l'avait  bien 
servi  en  lui  soufflant  ces  deux  idées,  mais  en  lui  inspi- 
rant de  les  dire  il  l'avait  trompé.  Si  l'âme  honnête  et 
droite  du  jeune  homme  avait  pu  se  résoudre  à  la  dissimu- 
lation, tout  était  sauvé,  mais  il  avait  mis  sur  ses  gardes 
ramére  et  formidable  duchesse.  Maintenant  c'était  une 
guerre  d'autant  plus  terrible  qu'elle  ne  menaçait  que 
Colombe. 

Toutefois  cette  scène  ardente  et  périlleuse  avec  Anne  servit 
Ascanio  en  «luelque  chose.  Il  en  rapportait  je  ne  sais  quelle 
exaltation  et  (luelle  confiance.  Sa  pensée,  enivrée  du  spec- 
tacle auiiuel  elle  avait  assisté  ainsi  (iiie  d.'  ses  propres 
efforts,  était  en  train  d'activité  et  d'audace  :  si  bien  qii'il 
résolut  bravement  de  savoir  à  quoi  s'en  tenir  sur  ses  espé- 
rances, et  dé  pénétrer  dans  l'ftme  de  Colombe,  dût-il  n'y 
trouver  ([ue  I  indiftérence.  Si  véritablement  Colombe  ai- 
mait le  comte  d'Orbec,  â  quoi  bon  lutter  contre  madame 
d'Etampes?  Elle  pourrait  bien  faire  ce  qu'elle  voudrait 
d'une  existence  lebflle.  rebutée,  désolée,  perdue.  Il  serait 
ambitieux,  il  deviendiait  sombre  et  mécliant.  qu'importe? 
Mais  avant  tout  il  fallait  ne  pas  s'en  tenir  au  doute  et  en- 
trer d'un  pas  déterminé  au  fond  de  sa  destinée.  En  ce  cas. 
l'engagement  de  madame  d'Etampes  lui  répondait  de  l'ave- 
nir. 

Ascanio  prenait  cette  décision  en  revenant  le  long  du  quai 
et  en  regardant  le  soleil  qui  se  couchait  flamboyant  derrière 
la  tour  de  N'esie  toute  noire.  Arrivé  à  l'hôtel,  sans  plus  tar- 
der ni  hésiter.-  il  alla  d'abord  chercher  quelques  bijoux, 
puis  vint  résolument  frapper  quatre  coups  à  la  porte  du 
Peiit-Xesle. 

Dame  l'errine  par  bonheur  se  trouvait  aux  environs.  Sai- 
sie d'étonnement  et  de  curiosité,  elle  se  hâta  d'aller  ouvrir. 
Toutefois,  en  voyant  l'appienti,  elle  se  crut  obligée  de 
lui  faire  froide  mine. 

—  Ah  :  c'est  vous,  monsieur  Ascanio,  dit-elle;  que  deman- 
dez-vous? 

—  Je  demande,  ma  bonne  dame  Perrine,  à  montrer  tout 
de  suite  ces  joyaux  à  mademoiselle  Colombe?  Est-elle  au 
jardin  ? 

—  Oui,  dans  son  allée.  Mais  attendez-moi  donc,  jeune 
homme. 

Ascanio,  qui  n'avait  pas  oublié  le  chemin,, marchait  rapi- 
dement sans  plus  penser  à  la  gouvei'naiite. 

—  Voyons,  au  fait,  se  dit  celle-ci  en  -s'arrétaut  pour  se 
livrer  à  de  profondes  réflexions,  je  crois  que  le  mieux  est 
de  ne  pas  les  i-pjoindre  et  de  laisser  Colomlie  libre  de  choi- 
sir ses  <>mplettes  et  ses  cadeaux.  Il  ne  sied  pas  que  je  sols 
li^  si.  comme  c'est  probable,  elle  met  à  part  pour  mol 
quelque  petit  présent.  J'arriverai  quand  elle  aura  seule  ter- 
miné ses  ai  bats,  et  alors,  j'aurais  certes  bien  mauvaise  grAce 
à  refuser.  C  cm  cela,  restons  et  ne  gênons  pas  son  bon  cœur, 
à   cette   ehere   enfant 

On  VDii  que  la  brave  dame  s'entendait  en.  (iéllcatcsse. 
Colombe,  depuis  dix  jours,  n'en  était  plus  ;i  se  demander 
si   Ascanio  était   devenu  sa  plus  chère   pensée.   L'ignorante 


et  pure  enfant  ne  savait  pus  ce  que  c'était  que  l'amour 
mais  l'amour  remplissait  son  cœur.  Elle  se  disait  qu'il  y 
avait  du  mal  à  se  complaire  dans  ces  rêves  :  mais  eUe  se 
donnait  pour  excuse  qu  elle  ne  reverrait  certainement  plus 
Ascanio.  et  qu'elle  n'aurait  pas  la  consolation  de  se  justi- 
fier a  ses  yeux. 

Sous  ce  prétexte,  elle  passait  toutes  ses  soirées  sur  le 
banc  ou  elle  lavait  vu  assis  près  d'elle,  et  là  elle  lui  parlait 
elle  l'écoutait,  elle  concentrait  toute  son  âme  dans  ce 
souvenir;  puis,  quand  lombre  s'épaississait  et  que  la  voix 
de  dame  Perrine  exigeait  qu'on  se  retirât,  la  jolie  rêveuse 
revenait  à  pas  lents,  et  rappelée  à  elle-même  se  souvenait 
alors,  mais  alors  seulement,  des  ordres  de  son  père,  du 
comte  d'Orbec,  et  du  temps  qui  marchait.  Ses  insomnies 
étaient  cruelles,  mais  pas  assez  pour  effacer  le  charme  de 
ses  visions  du  soir. 

Ce  soir-là,  comme  à  l'ordinaire.  Colombe  était  en  train 
de  faire  revi\Te  l'heure  délicieuse  passée  auprès  d'Ascanio, 
quand  relevant  les  yeux  elle  jeta  un  cri. 

Il  était  debout  devant  elle,  la  contemplant  en   silence. 

Il  la  trouvait  changée,  mais  plus  belle.  La  pâleur  et  la 
mélancolie  allaient  bien  à  sa  figure  idéale.  Elle  paraissait 
appartenir  encore  moins  à  la  terre.  Aussi  .'Vscanio,  en  l'ad- 
mirant plus  charmante  que  jamais,  retomba  dans  les  mo- 
destes appréhensions  que  l'amour  de  madame  d'Etampes 
avait  un  moment  dissipées.  Comment  cette  céleste  créature 
pourrait-elle  jamais  l'aimer? 

Ils  étaient  en  face  l'un  de  l'autre,  ces  deux  admirables 
enfans  qui  s'aimaient  depuis  si  longtemps  sans  se  le  dire,  et 
qui  s'étaient  déjà  tant  fait  souffrir.  Ils  devaient  sans  doute, 
en  se  retrouvant  en  présence,  franchir  en  une  minute  l'es- 
pace qu'ils  avaient  séparément  parcouru  pas  à  pas  dans 
leurs  rêveries.  Ils  pouvaient  maintenant  s'expliquer  tout 
d'abord,  se  trouver  cœur  à  cœur  tout  de  suite,  et  laisser 
éclater  dans  un  premier  élan  de  joie  tous  leurs  sentimens 
jusque-là  si  péniblement  comprimés. 

Mais  ils  étaient  tous  deux  trop  timides  pour  cela,  et  bien 
que  leur  émotion  en  se  revoyant  les  trahit  .l'un  et  l'autre, 
ce  ne  fut  qu'après  un  détour  que  leurs  âmes  d'anges  se 
rejoignirent. 

Colombe,  muette  et  rougissante,  s'était  levée  par  un  mou- 
vement .soudain,  .\scanio.  pâle  d'émotion,  contenait  d'une 
main  tremblante  les  battemens  de  son  cœur. 

Ils  prirent  tous  deux  à  la  fois  la  parole,  lui  pour  dire  : 
—  Pardon,  mademoiselle,  vous  m'aviez  permis  de  vous  mon- 
trer quelques  bijoux  ;  elle,  en  disant  :  —  Je  vois  avec  .ioie 
que  vous  êtes  entièrement  remis,  monsieur  .\scanio. 

Ils  s'interrompirent  en  même  temps,  mais  quoique  leurs 
douces  voix  se  fussent  mêlées,  ils  avaient  parfaitement  en- 
tendu l'un  et  I  autre,  car  .Ascanio,  enhardi  par  le  siiurlre 
Involontaire  que  naturellement  l'incident  amena  sur  les 
lèvres  de  la  jeune  fille,  répondit  avec  un  peu  plus  d'assu- 
rance : 

—  Vous  avez  donc  la  bonté  de  vous  rappeler  encore  que 
j'ai  été  blessé? 

—  Et  nous  avons  été  inquiètes  et  étonnées  de  ne  lias  vous 
revoir,  dame  Perrine  et  moi.  reprit  Colombe. 

—  Je  voulais  ne  plus  revenir. 

—  Et  pourquoi  donc  ? 

.Ascanio  à  ce  moment  décisif  fut  contraint  de  s'appuyer 
contre  un  arbre,  puis  11  rassembla  toutes  ses  forces  et  tout 
son  courage,  et  d'une  voix  haletante  il  dit  ; 

—  Je  puis  maintenant  vous  l'avouer  :  je  vous  aimais. 

—  Et   maintenant? 

Ce  cri  échappa  à  Colombe;  Il  eiit  dissipé  tous  les  doutes 
d'un  plus  habile  qu'AscanIo  ;  il  ranima  seulement  un  peu 
ses  espérances. 

—  .Maintenant,  liélas  !  continua-f-ll,  j'ai  mesuré  la  dis- 
tance qui  nous  sépare,  je  sais  que  vous  êtes  l'heureuse  fian- 
cée d'un  noble  comte. 

—  Heureuse  I  interrompit  Colombe  en  souriant  amèrement. 

—  Comment  :  vous  n'aimeriez  pas  le  comte,  grand  Dieu  ! 
Oh  !  parlez,  est-ce  qu'il  n'est  pas  digne  de  vous? 

—  Il  est  riche.  Il  est  puissant.  Il  est  bien  au-dessus  de 
mol;    mais  lavez-vous  vu   déjà? 

—  Non.  et  j'ai  craint  d'interroger  D'ailleurs  je  ne  sais 
pourquoi,  mais  j'avais  la  certitude  qu'il  était  jeune  et  char- 
mant et  qu'il  vous  plaisait. 

—  Il  est  plus  .Igé  que  mon  père,  et  il  me  fait  peur,  dit 
Colombe  en  cachant  son  vùsage  dans  ses  mains  avec  un 
geste  de  répulsion  dont  elle  ne  fut  pas  maltresse. 

-Ascanio.  éperdu  de  joie,  tomba  à  genoux,  les  mains  jointes, 
pâle  et  les  yeux  à  demi  fermés,  mais  un  regard  sublime 
rayonnait  sous  sa  paupière,  et  un  sourire  beau  à  réjouir 
Dieu  s'épanouissait   sur  ses  lèvres  décolorées. 

—  Qu'avez-vous.  .Ascanio?  dit  Colombe  effrayée 

—  Ce  que  j'ai  !  s'écria  le  jeune  homme,  trouvant  dans  l'ex- 
cès de  sa  joie  l'audace  que  lui  avait  d'.Tbord  donnée  la  dou- 
leur ;  ce  que  j'ai!  mais  je  t'aime.  Colombe! 

—  Ascanio  ;  Ascanio  !  murmura  Colombe  avec  un  accent 
de  reproche  et  de  plaisir,  tendre,  il  est  vrai,  comme  un  aveu. 

Mais  ils  s'étaient  entendus  ;  leurs  cœurs  s'étaient  mêlés, 


-ASCANIO 


57 


«t   avant  qu'ils  s'en  fussent  aperçus,   leurs  lèvres  s'étaient 
confondues. 

—  Mou  ami,  dit  Colomlie  en  repoussant  doucement  Ascanlo. 
Ils  se  regardèrent  ainsi  comme  en  extase  ;  les  deux  anges 

se  reconnaissaient.  La  vie  n'a  pas  deux  de  ces  momeus-lii. 

—  .\insi,  reprit  .^scanio,  vous  n'aimez  pas  le  comte  d'Or- 
bec.  vous  pouvez  m'aimer. 

—  Mon  ami,  dit  Colombe  de  sa  voix  grave  et  douce,  mon 
père  seul  jusqu'ici  m'avait  baisée  au  front,  et  bien  rare- 
ment, hélas  !  Je  suis  «ne  enfant  ignorante  et  qui  ne  sait 
rien  de  la  vie;  mais  j'ai  senti  au  frémissement  que  votre 
baiser  a  causé  en  moi  (lue  c'était  mon  devoir  de  n  apparte- 
nir désormais  qu  a  vous  ou  au  ciel.  oui.  s'il  en  était  autre- 
ment, je  suis  sûre  qu'il  y  aurait  crime  !  Vos  lèvres  m'ont 
sacrée  votre  fiancée  et  votre  femme,  et  mon  père  lui-même 
me  dirait  Non,  que  je  croirais  seulement  la  voix  de  Dieu, 
qui  dit  en  mol  Oui.  Voici  donc  ma  main,  qui  est  à  vous. 

—  Anges  du  paradis,  écoutcz-la  et  enviez-moi  !  s'écria 
Ascanio. 

L'extase  ne  se  peint  ni  ne  se  raconte.  Que  ceux  qui  peu- 
vent se  souvenir  se  souviennent.  Il  est  impossible  de  rap- 
porter les  paroles,  les  regards,  les  serremens  de  mains  de 
ces  deux  purs  et  beaux  enfans.  Leurs  âmes  blanches  se  mê- 
laient comme  deux  sources  bien  limpides  se  confondent, 
sans  changer  de  nature  et  de  couleur.  Ascanio  n'effleura 
pas  de  l'ombre  d'une  pensée  mauvaise  le  front  chaste  de  sa 
bieii-aimée  ;  Colombe  s'appuyait  conhante  sur  l'épaule  de 
son  fiancé.  La  vierge  Marie  les  eût  regardés  d'en  haut  qu'elle 
n'eut  pas  détourné  la  tête. 

truand  on  commence  a  aimer,  on  se  hâte  de  faire  tenir 
dans  son  amour  tout  ce  qu'on  peut  de  sa  vie,  présent,  passé. 
avenir.  Des  qu'ils  purent  parler,  .\scanio  et  Colombe  se 
racontèrent  toutes  leurs  douleurs,  toutes  leurs  espérances  des 
derniers  jours.  C'était  charmant.  L'un  pouvait  dire  l'his- 
toire de  l'autre.  Ils  avaient  bien  souffert,  et  en  se  rappelant 
leurs  souffrances  tous  deux  souriaient. 

Mais  ils  en  viennent  à  parler  de  l'avenir  et  alors  ils  de- 
■viennent  sérieux  et  tristes.  Qu'est-ce  que  Dieu  leur  gardait 
pour  le  lendemain?  Selon  les  lois  divines  ils  étaient  faits 
l'un  pour  l'autre  ;  mais  les  convenances  humaines  décla- 
raient leur  union  mal  assortie,  monstrueuse.  Que  faire? 
Comment  persuader  au  comte  d'Orbec  de  renoncer  à  s,i 
lemme?  au  prévôt  de  Paris  de  donner  sa  fllle  à  un  artisan  ? 

—  Hélas:  mon  ami.  dit  Colombe,  je  vous  promettais  de 
n'appartenir  qu'à  vous  ou  au  ciel,  je  vois  bien  que  c'est  au 
ciel  que  j'appartiendrai. 

—  Non.  dit  .Ascanio.  c'est  à  moi.  Deux  enfans  comme  nous 
ne  pourraient  seuls  remuer  tout  un  monde,  mais  je  parlerai 
à  mon  cher  maître,  à  Benvenuto  Cellini.  C  est  celui-là  qui 
est  puissant.  Colombe,  et  qui  voit  de  haut  toutes  choses  ! 
Oh  !  II  agit  sur  la  terre  comme  Dieu  doit  ordonner  dans 
le  ciel,  et  tout  ce  que  sa  volonté  a  marqué  il  l'accomplit. 
11  te  donnera  à  moi.  Je  ne  sais  pas  comment  il  fera,  mais 
j'en  suis  sûr.  Les  obstacles,  il  les  aime.  Il  parlera  à  Fran- 
çois If,  il  convaincra  ton  père.  Benvenuto  comblerait  des 
abîmes.  La  seule  chose  qu'il  n'aurait  pu  faire,  tu  l'as  faite 
sans  qu'il  s'en  mèl.it,  toi,  tu  m'as  aimé.  Le  reste  doit  être 
simple.  Vois-tu,  ma  bien-airaée,  à  présent,  je  crois  aux  mi- 
racles. 

—  Cher  Ascanio,  vous  espérez,  j'espère.  Voulez-vous  que, 
de  mon  côté,  je  tente  quelque  chose?  parlez.  Il  est  quelqu'un 
qui  peut  tout  sur  l'esprit  de  mon  père.  Voulez-vous  que 
j'écrive  à  madame  d'Etampes? 

—  Madame  d'Etampes  ]  s'écria  Ascanio.  Mon  Dieu  !  je 
l'avais  oubliée  ! 

Alors  .\scanio,  très  simplement  et  sans  aucune  fatuité. 
raconta  comment  il  avait  vu  la  duchesse,  comment  elle 
l'avait  aimé,  comment  le  jour  nicme,  une  heure  auparavant, 
elle  s'était  déclarée  l'ennemie  mortelle  de  celle  qu'il  aimait  ; 
mais  quoi  l  la  tâche  de  lîcrivenulo  en  serait  un  peu  plus 
difficile,  voilà  tout.  Ce  n'était  pas  un  adversaire  de  plus  qui 
l'effraierait. 

—  Mon  ami,  dit  Colombe,  vous  avez  foi  en  votre  maître- 
moi.  j'ai  foi  en  vous.  Parlez  à  Cellini  le  plus  tôt  que  vous 
pourrez,  et  qu'il  disjiose  de  notre  sort. 

—  Dès  demain  Je  lui  confierai  tout.  Il  m'aime  tant  !  il  me 
comprendra  tout  de  suite.  Mais,  qu'as-tu.  ma  Colombe?  Te 
voilà  toute  triste  '. 

Chaque  phrase  du  récit  d',\scanio  avait  fait  sentir  à  Co- 
lombe son  amour  en  appuyant  sur  son  cœur  la  pointe  de 
la  j.alousie,  et  plus  d'une  fois  elle  avait  serré  convulsive- 
ment la  main  d'Ascanio  (pielle  tenait  dans  les  siennes. 

—  Ascanio.  elle  est  belle,  madame  d'Etampes  ;  elle  est 
aimée  d'un  grand  roi.  N'a-t-elle  laissé  dans  votre  esprit 
aucune   impression,   mon   Dieu  ! 

—  Je  t'aime:  dit  A.scanio. 

—  Attendez-moi  là,  fit  Colombe. 

Elle  revint  un  instant  après  avec  un  beau  lis  frais  et 
blanc. 

—  Ecoute,  dit-elle.  (luand  tu  travailleras  au  lis  d'or  et  de 
pierreries  de  cette  femme,  regarde  quelquefois  les  simples 
lis  du  Jardin  de  ta  Colombe. 


Et  aussi   coquettement  que   madame  d'Etampes  l'eût   pu 
faire,  elle  mit  sur  la  fieur  un  baiser  et  la  donna  à  l'apprenti. 
En  ce  moiueni  daiiîe  Perrine  apparut  au  liout  de  l'allée. 

—  Adieu  et  au  revoir  !  dit  précipitamment  Colombe  en 
posant  sa  main  sur  les  lèvres  de  son  amant,  d'im  geste 
furtif  et  plein  de  gr.tce. 

La   i-'ouvernante   s'approcha   d'elle. 

—  Eh  bien  :  mon  enfant,  dit-elle  à  Colombe,  avez-vous 
bien  grondé  le  fugitif  et  clioisi  de  beaux  bijoux? 

—  Tenez,  dame  Perrine,  dit  Ascanio  en  mettant  dans  la 
main  de  la  bonne  dame  la  boite  de  joyaux  qu'il  avait  ap- 
portée, mais  qu'il  n'avait  pas  même  ouverte,  nous  avons 
décidé,  mademoiselle  Colomlie  et  moi.  c|ue  vous  clioisiriez 
vous-même  la-dedans  ce  qui  vous  conviendrait  le  mieux,  et 
que  je  reviendrais  demain  reprendre  les  autres. 

Là-dessus  il  s'enfuit  avec  sa  joie,  jetant  à  Colombe  un 
dernier  regard  qui  lui  disait  tout  ce  qu'il  avait  à  lui  dire. 

Colombe,  de  son  côté,  les  mains  en  croix  sur  sa  poitrine 
comme  pour  y  enfermer  le  bonheur  qu'elle  contenait,  resta 
immobile,  pendant  que  dame  Perrine  faisait  un  choix  parmi 
les  merveilles  qu'avait  apportées  Ascanio. 

Hélas  !  la  pauvi-e  enfant  fut  terriblement  réveillée  de  ses 
doux  songes. 

Une  femme  se  présenta,  accompagnée  d'un  des  hommes  du 
prévôt. 

—  Monseigneur  le  comte  d'Orbec,  qui  revient  après-demain, 
dit  cette  femme,  me  met  dès  aujourd'hui  au  service  de 
madame.  Je  suis  au  courant  des  plus  nouvelles  et  des  plus 
belles  façons  d'habits,  et  j'ai  reçu  l'ordre  de  monseigneur 
le  comte  et  de  messire  le  prévôt  de  confectionner  à  madame 
une  magnifique  robe  de  brocart,  madame  la  duchesse 
d'Etampes  devant  présenter  madame  à  la  reine  le  jour  du 
départ  de  Sa  Majesté  pour  Saint-Germain,  c'est-à-dire  dans 
quatre  jours. 

Après  la  scène  que  nous  venons  de  metti'e  sous  les  yeux  du 
lecteur,  on  devine  quelle  désespérante  impression  cette  dou- 
ble nouvelle  ijroduisit  sur  Colombe. 


XIX 


.\M(U'li    IDEE 


Le  lendemain,  au  jour  naissant,  Ascanio.  déterminé  à 
remettre  entre  les  mains  du  maître  sa  destinée,  se  dirigea 
vers  la  fonderie,  où  Cellini  travaillait  tous  les  matins.  Mais 
a  a  moment  où  il  allait  frapper  à  la  porte  de  la  chambre 
que  lienvenuto  appelait  sa  cellule,  il  entendit  la  voix  de 
Scozzone.  Il  pensa  que  sans  doute  elle  posait,  et  se  retira 
discrètement  pour  revenir  un  peu  après.  En  attendant,  il 
se  mit  à  .se  promener  dans  le  jardin  du  Grand-Nesle,  et  à 
réfléchir  à  ce  qu'il  dirait  à  Cellini,  à  ce  que  probablement 
Cellini  lui  dirait. 

Cependant  Scozzone  ne  posait  pas  le  moins  du  monde. 
Elle  n'avait  mêmç  jamais  mis  le  pied  dans  la  cellule,  où 
personne,  au  grand  désespoir  de  .sa  curiosité,  n'avait  encore 
pénétré,  et  où  Benvenuto  ne  souffrait  pas  qu'on  le  déran- 
geât. .Aussi,  la  colère  du  maître  tut  terrible,  lorsqu'en  se 
retournant,  il  vit  derrière  lui  Catherine,  ouvrant  plus  grands 
que  jamais  ses  grands  yeux  éveillés.  Le  désir  de  voir  de 
l'indiscrète  trouvait  d'ailleurs  peu  à  se  satisfaire.  Quelques 
dessins  sur  les  mtirs.  un  rideau  vert  devant  la  fenêtre,  une 
statue  d'IIébé  commencée,  el  une  collection  d'outils  de  sculp- 
teur,  formaient   tout   l'ameublement   de   la   chambre. 

—  Qu'est-ce  que  tu  veux,  petit  serpent?  qu'est-ce  que  tu 
viens  faire  ici  ?  Pour  Dieu  !  tu  me  poursuivras  donc  jus- 
qu'en enfer!  s'était  écrié  Benvenuto  à  la  vue  de  Catherine. 

—  Hélas  !  maître,  dit  Scozzone  en  faisant  sa  plus  douce 
voix,  je  vous  a-ssure  que  je  ne  suis  pas  un  serpent.  J'avoue 
que  pour  ne  pas  vous  (piitter,  je  vous  suivrais  volontiers, 
s'il  le  fallait,  jusqu'en  enfer,  et  je  viens  ici  parce  que  c'est 
le  seul  endroit  où  l'on  puisse  vous  parler  en  secret. 

—  Eh   bien!    dépêche!    qu'as-tu   à  me   dire? 

—  Oh  !  mon  Dieu  !  Benvenuto.  dit  Scozzone  apercevant  la 
statue  ébauchée,  quelle  admirable  flgnre  !  C'est  votre  Hébé. 
Je  ne  la  croyais  pas  aus.ssi  avancée  ;  cinelle  est  belle  I 

—  N'est-ce  pas?  fit  Benvenuto. 

—  Oh  !  oui,  bien  belle,  et  je  conçois  que  vous  n'ayez  pas 
voulu  me  faire  poser  pour  celte  nalure-là.  Mais  qui  donc 
vous  a  servi  de  modèle?  continua  Scozzone  inquiète.  Je 
n'ai  vu  entier  ni  sortir  aucune  femme. 

—  Tais-toi.  Voyons,  chère  petite,  ce  n'est  pas  assurément 
pour  parler  sculpture  que  tu  es  venue. 

—  Non,  maître,  c'est  à  propos  de  notre  Pagolo.  Eh  bien  I 
Je  vous  ai  obéi,  Benvenuto.  Il  a  profité  de  votre  absence, 
hier  au  .soir,  pour  m'entretenir  de  son  éternel  amour,  et 
selon  vos  ordres.  Je  l'ai  ér(.uté  Jusqu'au  bout. 

—  Ah!  oul-da  !  le  traître:  Et  qu'est-ce  qu'il  te  disait? 


5S 


ALEXANDRE  DL'MAS  ILLUSTRE 


—  Ah  !  il  est  à  mourir  de  rire,  ci  je  voudrais  pour  je  ne 
sais  quoi  que  vous  eussiez  été  la  Notez  que  pour  ne  lais- 
ser prise  à  aucun  soupçon,  il  achevait,  tout  en  me  parlant, 
l'hjijocrite.  le  fermoir  d'or  que  vous  lui  avez  donné  a  faire, 
et  la  lime  qu'il  tenait  à  la  main  n'ajoutait  pas  peu  au 
pallifiique  de  ses  discours.  ••  C'iière  Catherine,  disait-Il, 
je  meurs  d'amour  pour  vous;  quand  donc  aurez-vous  pitié 
de  mon  martyre  !  Un  mot,  je  ne  vous  demande  qu'un  mot. 
Voyez  enfin  a  quoi  je  m'expose  i>our  vous  :  si  je  n'avais 
pas  tini  ce  fermoir,  le  maître  se  douterait  de  quelque  chose, 
et  s'il  se  doutait  de  quelque  chose,  il  me  tuerait  sans  misé- 
ricorde ;  mais  je  brave  tout  pour  vos  beaux  yeux.  Jésus  ! 
ce  maudit  ouvrage  n'avance  pas.  Enfin,  Catlieriue,  à  quoi 
cela  vous  sert-il  d'aimer  Benvenuio'?  il  ne  vous  en  sait  pas 
plus  de  gré,  il  est  toujours  indifférent  pour  vous.  Et  moi  je 
vous  aimerais  d'un  amour  si  ardent  et  si  prudent  à  la  fois! 
Personne  ne  s'en  apercevrait,  vous  ne  seriez  jamais  com- 
promise, allez  !  et  vous  pourriez  compter  sur  ma  discré- 
tion à  toute  épreuve.  Tenez,  ajouia-t-il  enhardi  par  mon 
silence,  j'ai  déjà  trouvé  un  asile  sûr  et  caché  profondé- 
ment où  je  pourrais  vous  entretenir  sans  crainte.  »  — 
Ah  :  ah  !  vous  ne  devineriez  jamais.  Benvenuto,  la  cachette 
que  le  sournois  avait  choisie.  .Te  vous  le  donne  en  cent,  en 
raille:  il  ny  a  que  ces  fronts  baissés  et  ces  yeux  en  de.';- 
sous  pour  découvrir  de  pareils  coins  :  il  voulait  loger  nos 
amours,  savez-vous  où?  dans  la  tête  de  votre  grande  statue 
de  -Mars.  On  y  peut  monter,  dit-il,  avec  une  échelle.  11  as- 
sure qu'il  y  a  là  une  fort  jolie  chambre  où  l'on  n'est  aperçu 
de  i.ersonne,'  tout  en  ayant  sur  la  campagne  une  vue 
magnifique. 

—  L'Idée  est  triomphante,  en  effet,  dit  Benvenuto  en 
riant  :  et  qu'as-tu  répondu  â  cela,  Scozzone? 

—  J'ai  répondu  par  un  grand  éclat  de  rire  que  je  n'ai 
jamais  pu  retenir,  et  qui  a  fort  désappointé  mons  Pagolo.  Il 
est  parti  de  là  pour  être  très  touchant,  pour  me  reprocher 
da  n'avoir  pas  de  cœur  et  de  vouloir  sa  mort.  etc..  etc.  Tout 
en  s  cscrimaNt  »lu  marteau  et  de  la  lime,  il  m'en  a  dit  comme 
ça  pendant  une  demi-heure,  car  il  est  joliment  bavard  quand 
il  s'y  met. 

—  Et  finalement  que  lui  as-tu  répondu.  Scozzone? 

—  Ce  que  je  lui  ai  répondu?  Au  moment  où  vous  frappiez 
à  la  porte,  et,  où  il  posait  sur  la  table  son  fermoir,  enfin 
terminé,  je  lui  ai  pris  gravement  la  main  et  je  lui  ai  dit  : 
"  Pagolo.  vous  avez  parlé  comme  un  bijou  !  •>  C  est  ce  qui 
fait  qu'en  rentrant  vous  lui  avez  trouvé  l'air  si  bête. 

—  Eh  bien  !  tu  as  eu  tort.  Scozzone  :  U  ne  fallait  pas  le 
décourager  ainsi. 

—  Vous  m'avez  dit  de  l'écouter,  je  l'ai  écouté.  Si  vous 
troyez  que  ce  soit  déjà  si  facile  que  d'écoutpr  les  beaux 
garçons!   Et   s'il   arrive   un   beau  jour  quelque   malheur? 

—  Tu  ne  dois  pas  seulement  l'entendre,  mon  enfant,  il 
faut  que  tu  lui  répondes,  c'est  indispensable  à  mon  plan. 
Parle-lui  d'abord  sans  colère,  puis  avec  indulgence,  et  puis 
avec  complai.sance.  Quand  tu  en  seras  là.  je  te  dirai  ce 
qu'il   faudra  faire. 

—  -Mais  cela  peut  mener  loin,  savez-votis?  Vous  devriez 
être  là.  du  moins. 

—  Sois  tranquille.  Scozzone,  je  paraîtrai  au  moment  né- 
cessaire. Tii  n  .is  qu'à  te  reposer  sur  moi  et  suivra?  exac- 
tement mes  in.st  met  ions.  Va  maintenant,  chère  petite,  et 
laisse-moi  travailler. 

Catherine  .sortit  en  sautant  et  en  riant  d'avance  du  bon 
tour  que  Cellini  allait  jouer  à  Pagolo.  et  dont  elle  ne  pou- 
vait néanmoins  deviner  le  premier  mot. 

Cepeiidani  Benvenuto,  quand  elle  fut  partie,  ne  s'était 
pas  remis  a  Iravailler  comme  il  lui  avait  dit  :  il  avait 
couru  précipitamment  à  la  fenêtre  qui  donnait  obliquement 
sur  le  jardin  du  Petit-Xesle.  et  était  resté  là  comme  en 
contemplaiiou.  t"n  coup  frappé  à  la  porte  l'arracha  brus- 
quement  à   sa   rêverie. 

—  Grêle  et  tempête:  s'écria-t-il  furieux,  qui  est  là  encore? 
«t  ne  peut-on  me  laisser  en   paix,  mille  démons! 

—  Pardon,  mon  maître,  dit  la  voix  d'Ascanio  ;  mais  si 
je  vous  déranse,  je  vais  me  retirer. 

—  Quoi!  c'est  loi.  mon  enfant?  Non,  non,  certes,  tu  ne 
me  déranges  jamais.   (}u'y  a-t-il   donc   et   i|ue   me  veux-tu? 

Benvenuto  s'empressa  d'aller  ouvrir  lui-même  à  son  élève 
chéri. 

—  Je  trouble  votre  solitude  et  votre  travail,  dit  Ascanio. 

—  Non,  Ascanio  :  tu  es  toujours  le  bienvenu,  toi. 

—  Maître;  c'est  que  j'ai  un  secret  à  vous  confier,  un  ser- 
vice à  vous  demander. 

—  Parle.  Veux-tu  ma  bourse,  veux-tu  mon  hras.  veux-tu 
ma  pensée? 

—  Janiai  peut-être  besoin  de  tout  cela,  cher  maide. 

—  Tant  mieux!  je  suis  à  toi  rorps  "i  àme.  .Ascanio.  Mol 
aussi,  d  .lilleurs.  j'ai  une  confession  à  te  faire,  oui.  une 
confession,  car  sans  être,  je  crois,  coupable,  j'aurai  des 
remords  jusqu'à  ce  que  tu  m'aies  absous.  Mais  parle  le 
premier. 

—  Eh  bien  !  mallre ...  Mais,  grand  ïiieu  :  qu'est-ce  donc  que 
«elle  éliaurhe  '  ■;  .'•.  ria  Ascanio  en  s'interrompant. 


Il  venait  d'apercevoir  la  statue  commencée  d'Hébé,  et 
dans  la  statue  commencée,  il  venait  de  reconnaître  Colombe. 

—  C'est  Hébé,  reprit  Benvenuto.  dont  les  yeux  brillèrent 
c'est  la  déesse  de  la  jeunesse.  La  trouves-tu  belle,  Ascanio? 

—  Oh!  miraculeuse!  Mais  ces  traits,  enfin,  je  les  coia- 
nais,  ce  n'est  pas  une  illusion  ! 

—  Indiscret  !  Puisque  tu  lèves  à  demi  le  voile,  il  faut 
donc  que  je  l'arrache  tout  â  fait,  et  il  parait  que  ta  confi- 
dence ne  viendra  décidément  qu'après  la  mienne.  Eh  bien  ! 
assieds-toi  là,  Ascanio.  tu  vas  lire  à  livre  ouvert  dans  mon 
cœur.  Tu  as  besoin  de  moi.  dis-tu;  j'ai  aussi  besoin  que 
tu  m'entendes.  Il  suffira  que  tu  saches  tout  pour  que  je  Sois 
soulagé  d'un   grand   poids. 

Ascanio  s'assit,  plus  pâle  que  le  condamné  à  qui  on  va 
lire  son  arrêt  de  mort. 

—  Tu  es  Florentin.  Ascanio.  et  je  n'ai  pas  besoin  de  te 
demander  si  tu  sais  l'Jiistoive  de  Dante  .-Vlighieri.  Un  jour  il 
vit  passer  d;ins  la  rue  une  enfant  appelée  Béatrix.  et  il 
l'aima.  Cette  enfant  mourut  et  il  laima  toujours,  car  c'est 
son  àme  qu'il  aimait,  et  les  ftmes  ne  meurent  pas  ;  seule- 
ment, il  lui  ceignit  la  tète  dune  couronne  détoiles,  et  il 
la  plaça  dans  le  paradis.  Cela  fait,  il  se  mit  à  approfondir 
les  passions,  à  sonder  toute  poésie  et  toute  philosophie,  et 
quand,  purifié  par  la  souffrance  et  la  pensée,  il  arriva  aux 
portes  du  ciel,  où  Virgile,  c'est-à-dire  la  sagesse,  devait  le 
quitter,  il  ne  s'arrêta  pas  faute  de  guide,  car  il  retrouva  là 
sur  le  seuil   Béatrix.  c'est-à-dire  l'amour,   qui   l'httendait. 

.\scanio.  j'ai  eu  aussi  ma  Béatrix.  morte  comme  l'autre, 
comme  lautre  adorée.  Ça  été  jusqu'ici  un  secret  entre 
Dieu,  elle  et  moi.  Je  suis  faible  aux  tentations;  mais  dans 
toutes  les  passions  impures  que  j'ai  traversées,  mon  adora- 
tion est  restée  iniacie.  J'avais  placé  ma  lumière  trop  haut 
pour  que  la  boue  pût  l'atteindi-e.  L'homme  se  jetait  in- 
soucieitsement  à  travers  les  plaisirs,  l'artiste  restait 
fidèle  à  ses  mystérieuses  fiançailles,  et  si  j'ai  fait  quelque 
chose  de  bien,  .\seanio,  si  l'inerte  matière,  argent  ou  argile, 
sait  prendre  sous  mes  doigts  forme  et  vie.  si  j'ai  parfois 
réussi  à  mettre  de  la  b?auté  dans  le  marbre  et  de  la  vie  dans 
le  bronze,  c'est  que  ma  rayonnante  visioîl  m'a  toujours 
depuis  vingt  ans  conseillé,  soutenu,  éclairé. 

Jlais  je  ne  sais,  .-^seanio.  il  y  a  peut-être  des  différences 
entre  le  poète  et  l'orfèvre,  entre  le  ciseleur  des  idées  et 
le  ciseleur  de  l'or.  Dante  rêve;  j'ai  besoin  de  voir.  Le  nom 
de  Marie  lui  suffit  ;  il  me  faut  à  moi  le  visage  de  la  madone. 
On  devine  ses  créations  ;  on  touche  les  mienne.*.  Voilà  peut- 
être  pourquoi  ma  Béatrix  n'était  pas  assez  ou  plutôt  était 
trop  pour  moi,  sculpteur.  L'esprit  me  remplissait,  mais 
j'étais  forcé  de  trouver  la  forme.  La  femme  angélique  qui 
brillait  sur  ma  vie  avait  été  belle  sans  doute,  belle  surtout 
par  le  cœur,  m.iis  elle  ne  réalisait  pas  ce  type  de  la  beauté 
éternelle  qu^  je  me  figurais.  Je  me  voyais  contraint  de  cher- 
cher ailleurs,  d'inventer. 

Maintenant,  dis-moi.  Ascanio.  crois-tu  que  si  cet  idéal 
de  sculpteur  s'était  pré.<enlé  à  mol  vivant,  .sur  la  terre,  et 
si  je  lui  avais  donné  place  dans  mes  adorations,  j'eusse  été 
ingrat  et  infidèle  à  mon  idéal  de  poète?  crois-lu  qu'alors 
mon  apparition  céleste  ne  me  visiterait  plus,  et  que  l'ange 
sçrait  jaloux  de  la  femme?  I^e  crois-tu?  C'est  à  toi  que  je 
le  demande.  .-Vscanio.  et  tu  sauras  un  jour  pouiquoi  je 
t'adresse  cette  question  plutôt  qu'à  tout  autre,  pourquoi 
je  tremble  en  attendant  ta  réponse,  comme  si  c'était  ma 
Béatrix  qui  me  répondît. 

—  .Maître,  dit  giavement  et  tristement  .Ascanio.  Je  suis 
bien  jeune  pour  avoir  un  avis  sur  ces  hautes  idées  ;  pour- 
tant je  pense  au  fond  du  cœur  que  vous  êtes  un  de  ces 
hommes  choisis  que  Dieu  mène,  et  que  ce  que  vous  trouvez 
sur  votre  chemin,  ce  n'est  pas  le  hasard,  c'est  Dieu  qui  l'y 
a  mis. 

—  C'est  là  ta  croyance,  n'est-ce  pas  vrai,  .Ascanio?  Tu  es 
d'avis  que  l'ange  terrestre,  mon  beau  souhait  réalisé,  serait 
envoyé  par  le  Seigneur,  et  que  l'autre  ange  divin  n'aurait 
pas  à  se  courroucer  de  mon  abandon.  Eh  bien  :  je  puis  te 
dire  alors  ".ne  j'ai  trouvé  mon  rêve,  qu'il  vit.  que  je  le 
vois,  que  je  le  toticbe  presque.  Ascanio.  le  modèle  de  toute 
beauté,  de  toute  pureté,  ce  type  de  la  perfection  infinie  à 
laquelle  nous  autres  artistes  nous  aspirons,  il  est  près  de 
moi.  il  respire,  je  puis  chaque  jour  l'admirer.  Ah  !  tout 
ce  que  j'ai  f;iil  juscpiici  ne  sera  rien  auprès  de  ce  que  je 
ferai.  Cette  Hébé  cpie  tu  trouves  belle  et  qui  est.  de  vrai, 
mon  rhef-d'o>uvie.  ne  me  satisfait  p.as  encore;  mon  songe 
animé  est  debout  à  côté  «le  son  image,  et  me  semble  cent 
fols  plus  magniflc|ue;  mais  je  l'atteindrai!  je  l'atteindrai  r 
Ascanio,  mille  blanches  statues,  qui  toutes  lui  ressemblent, 
se  dressent  et  marchent  déjà  dans  ma  pensée.  Je  les  vois, 
je  les  pre.ssens.  et  elles  écloront  quelque  jour. 

A  présent.  .\.scanio.  veux-tu  que  je  te  fasse  voir  mon  leau 
génie  inspirateur?  il  doit  être  encore  là  près  de  nous.  Cha- 
que matin,  à  l'heure  où  le  soleil  se  lève  là-haut,  il  me  luit 
en  bas.  Regarde.  Benvenuto  écarta  le  rideau  de  la  fenêtre 
et   désigna   du   doigt    à   l'apprenti   le  jardin   du   Petit-Xesle. 

Dans  sa  verte  allée.  Colom!ie.  la  tête  inclinée  sur  sa 
main  étendue,  marchait  à  pas  lents. 


.\SCAMO 


—  Qu'elle  est  belle,  n'est-ce  pas?  dit  neiiveiiulo  eu  extase  ; 
Phidias  et  le  vieux  Michel-Auge  n'ont  rien  créé  de  plus 
pur.  et  les  anticiucs  éiralent  tout  au  plus  cette  jeune  et 
gracieuse  télé.  Quelle  est  belle  ! 

—  Oli  !  oui.  bien  belle  !  murmura  Ascanio,  qui  était  re- 
tombé assis  sans  lorce  et  sans  pensée. 

11  y  eut  une  minute  de  silence  pendant  laquelle  .\scanio 
mesui-ait  sa  douleur. 

—  Mais  euBn.  maître,  hasarda  avec  eftroi  l'apprenti,  où 
vous  mènera  cette  passion  d'artiste'/  Que  prétendez-vous 
faire  ? 

—  Ascanio.  reprit  Celliui,  celle  qui  est  morte  n'a  pas  été 
et  ne  pouvait  être  â  moi.  Dieu  me  l'a  montrée  .seulement, 
et  ne  m'a  pas  mis  au  cœur  d'amour  humain  pour  elle. 
Chose  étrange!  il  ne  ma  même  fait  sentir  ce  qu'elle  était 
pour  moi  que  lorsqu'il  l'a  eu  retirée  de  ce  monde.  Klle  n'est 
dans  ma  vie  qu'un  ressouvenir,  une  vague  image  entrevue. 
Mais  si  tu  m'as  bien  compris.  Colombe  tient  de  plus  prës 
a  mon  existence,  a  mon  cœur;  j'ose  l'aimer,  elle;  j'ose 
me  dire  :  elle  sera  a  moi  ! 

—  Elle  est  la  fille  du  prévôt  de  Paris,  dit  Ascanio  trem- 
blant. 

—  F.t  <iuand  elle  serait  la  fille  d'un  roi,  .\scaniD,  tu  sais 
c9  que  peut  ma  volonté.  J'ai  atteint  ii  tout  ce  que  j'ai 
voulu,  l'i  je  n'ai  j;iniais  rien  voulu  plus  ardemmonî.  J'ignore 
comment  je  parviendrai  à  mou  but,  mais  il  fuit  qu'elle 
soit  ma  femme,  vois-tu  : 

—  Votre  femme  i   Colombe,  votre  femme  ! 

—  Je  m'adresserai  à  mon  grand  souverain,  continua  Ben- 
venuto  :  je  lui  peuplerai,  s'il  le  veut,  le  Louvre  et  Chambord 
de  statues.  Je  couvrirai  ses  tables  d'aiguières  et  de  candé- 
labi'es,  et  quand  i)onr  tout  prix  je  lui  demanderai  Colombe, 
11  ne  sei'ait  pas  François  I""'  s'il  me  refusait.  Oh  !  j'espère. 
Ascanio.  j'espère!  J'irai  le  trouver  au  milieu  de  toute  sa 
cour  réunie.  Tiens,  dans  trois  jours,  quand  il  partii-a  pour 
Saint-Germain,  tu  viendras  avec  moi.  Nous  lui  porterons  la 
salière  en  ai'gent  qui  est  achevée,  et  les  dessins  pour  une 
porte  de  Fontainebleau.  Tous  admireront,  car  c'est  beau,  et 
il  admirera,  11  s'étonnera  plus  que  les  autres.  Eh  bien  ! 
ces  surprises,  je  les  lui  renouvellerai  toutes  les  semaines.  Je 
n'ai  jamais  senti  en  moi  une  force  plus  féconda  et  plus 
créatrice.  Jour  et  nuit  mon  cerveau  bout  ;  cet  amour,  As- 
canio. m'a  multiplié  à  la  fois  et  rajeuni.  Quand  François  l" 
verra  ses  souhaits  réalisés  atissitôt  que  conçus,  ah  !  je  ne 
demanderai  plus,  j'exigerai  ;  il  me  fera  grand  et  je  me  ferai 
riche,  et  le  prévôt  de  Paris,  tout  prévôt  qu'il  est.  sera  honoré 
de  mon  alliance.  Eh  !  mais,  vraiment  je  deviens  fou,  .asca- 
nio !  A  ces  idées  je  ne  suis  plus  maître  de  moi.  Elle  ;i  moi  ! 
Rêves  du  ciel  !  Comprends-tu.  Ascanio  !  Elle  à  moi  !  Embrasse- 
mol,  mon  enfant,  car  depuis  que  je  t'ai  tout  avoué,  j'ose 
écouter  mes  espérances.  Je  me  sens  maintenant  le  cœur  plus 
tranquille  ;  tu  as  comme  légitimé  ma  joie.  Ce  que  je  te 
dis  la,  tu  le  comprendras  un  jour.  En  attendant,  il  me 
semble  i|ue  je  t'aime  plus  depuis  que  tu  as  reçu  ma  confi- 
dence ;  tu  es  bon  de  m'îivoir  entendu.  Embrasse-moi,  cher 
Ascanio  ! 

—  Jlais  vous  ne  pensez  pas,  maître,  qu'elle  ne  vous  aime 
peut-être  pas.  elle. 

—  Oh  !  tais-toi.  .\scanio  !  j'y  ai  pensé,  et  je  me  suis  pris  à 
envier  ta  beauté  et  ta  jeunesse.  Alais  ce  que  tu  disais  des 
desseins  pi'évoyans  de  Dieu  me  rassure.  Elle  m'attend. 
Qui  aimerait-elle?  quelque  fat  de  la  cour,  indigne  d'elle! 
D'ailleurs,  quel  que  soit  celui  qu'on  lui  destine,  je  suis 
aussi  bon  gentill.omme  que  lui.  et  j'ai  le  génie  de  plus. 

—  Le  comte  d'Orbec.  dit-on.  est  son  fiancé. 

—  Le  comte  d'Orbec?  Tant  mieux!  je  le  connais.  Il  est 
trésorier  du  roi.  et  c'est  chez  lui  que  je  vais  prendre  .soit 
l'or  et  l'argent  nécessaires  à  mes  travaux,  soit  les  sommes 
que  la  bonté  de  Sa  Majesté  m'assigne.  Le  comte  d'Orbec. 
un  vieux  ladre,  i-echigné  et  usé,  cela  ne  comi)te  pas,  et  il 
n'y  aura  p;.s  de  gloire  à  supplanter  un  animal  pareil.  Va, 
c'est  mol  quelle  aime,  Ascanio,  non  ii  cause  de  moi,  mais 
à  cause  d'elle-même,  parce  que  je  serai  comme  la  preuve 
de  sa  beauté,  parce  qu'elle  se  verra  comprise,  adorée,  im- 
mortalisée. D'ailleurs,  j'ai  dit:  Je  le  veu.x  !  et  chaque  fols 
que  J'ai  dit  ce  mot,  je  te  le  répète,  j'ai  réussi.  H  n'est  pas 
de  puissance  humaine  qui  tienne  conti'e  l'énergie  de  ma 
passion.  J'Irai,  comme  toujoui's,  droit  à  mon  but  avec 
l'Inflexibilité  du  destin.  Elle  sera  à  mol,  dussé-je  boulever- 
ser le  i-oyaume,  et  si  par  hasard  quelque  rival  me  voulait 
barrer  le  chemin,  démonio  !  tu  me  connais.  Ascanio,  gare 
à  lui  !  Je  le  tuerais  de  cette  main  qui  serre  la  tienne.  Mais, 
mon  Dieu  !  .■Vscanio,  pardonne-moi.  Egoïste  que  je  suis, 
j'oublie  que  toi  aussi  tu  as  un  secret  à  me  confier,  un 
service  à  réclamer  de  mol.' Je  ne  m'acquitterai  jamais  en- 
vers toi,  cher  enfant,  mais  parle  enlln,  parle.  Pour  toi  aussi, 
ce  que  je  Veux  je  le  puis. 

—  Vous  vous  ti-ompez,  maître,  11  est  des  choses  qui  ne 
sont  au  |)ouvoir  que  de  Dieu,  et  je  sais  maintenant  que  je 
ne  dois  i)lus  compter  que  sur  lui.  Je  laisserai  donc  mon 
secret  entre  ma  faiblesse  et  sa  puissance   —  Ascanio  sortît. 


Quant  ;i  Cellinl,  à  peine  .\scanio  eut-il  refermé  la  porte, 
qu'il  tira  le  rideau  vert,  et  approchant  son  chevalet  de  la 
fenêtre.  11  se  remit  à  modeler  son  lleliè,  le  cœur  rempli  de 
joie  présente  et  de  sécurité  à  venir. 


XX 


I.K     M.\RCH,\X1)     PE     SO.N     llONXEl'R 


C'est  le  jiiur  où  Colombe  doit  être  présentée  à  la  l'eii^c. 
Nous  sommes  dans  une  des  salles  du  Louvre  ;  toute  !a 
cour  est  nissemblée.  .\près  la  mes.se.  ou  doit  partir  pour 
Saint-oermaln.  et  l'on  n'attend  plus  q\ie  le  roi  et  la  reins 
pour  passer  dans  la  chapelle.  Hormis  (pielques  dames  as- 
sises, tout  le  monde  se  tient  debout  et  maichc  en  causant: 
les  robes  de  soie  et  de  brocart  se  froissent,  les  èpèes  se- 
heurtent,  les  regards  tendres  ou  haineux  se  croisent,  'in 
échange  toutes  sortes  de  rendez-vous  de  combat  ou  d'amour  ; 
c'est  une  cohue  étourdissante,  un  tourbillon  spleiidid?  ; 
le,s  habits  sont  supei-bes  et  taillés  à  .la  dernière  mode  ; 
les  visages  sont  adorables  ;  sur  la  riche  et  amusante  variété 
des  co.stumes  sa  détachent  les  pages,  vêtus  à  l'italionne  ou 
a  re.spagiH)le.  debout.  Immobiles,  le  poing  sur  la  lianclie 
et  l'épée  au  côté.  C'est  un  tablqau  plein  d'éclat,  de  vivacité, 
de  magnificence,  dont  tout  .ce  que  nous  pourrions  dire  as 
serait  qu'une  bien  faible  et  bien  pâle  copie.  Faites  revivre 
tous  ces  cavaliers  élégans  et  railleurs,  rendez  l'existence 
il  toutes  ces  dames  vives  et  galantes  de  Brantôme  et  de 
rileptamérou,  mettez  dans  leur  bouche  cet  idiome  prompt, 
savant,  naïf,  et  si  éminemment  français  du  seizième  siècla, 
et  vous  aurez  une  idée  de  cette  charmante  cour,  surtout  si 
vous  vous  rappelez  le  mot  de  François  1<"^  :  Une  cour  sans 
dames  c  est  une  année  sans  printemps  ou  un  printemps 
sans  fleurs.  Or.  la  cour  de  François  !«■'  était  uu  printemps 
éternel  où  brillaient  les  plus  belles  et  les  plus  nobles 
tieurs  de  la  terre. 

Après  le  premier  éblouissement  causé  par  la  confusion 
et  le  bruit,  et  lorsqu'on  pouvait  séparer  les  groupes,  Il  était 
aisé  de  s'apercevoir  qu'il  y  avait  deux  camps  dans  la  foule  : 
l'un,  distingué  par  les  couleurs  lil;is,  était  celui  de  ma- 
dame d'Etampes  ;  l'autre,  qui  portait  les  couleurs  bleues, 
était  celui  de  Diane  de  Poitiers  ;  les  partisans  secrets  de 
la  Réforme  appartenaient  au  premier  parti,  les  catholiques 
purs  au  second.  Dans  ce  dernier,  on  remarquait  la  figure 
IJlate  et  insignifiante  du  dauphin  ;  on  voyait  la  figure 
blonde,  spirituelle  et  enjouée  de  Charles  d'Orléans,  second 
fils  du  roi.  courir  d;tns  les  rangs  de  d'autre.  Compliquez 
ces  oppositions  politiques  et  religieuses  de  jalousies  de 
femmes  et  de  rivalités  d'artistes,  et  vous  aurez  un  ensemble 
assez  .satisfaisant  de  haines  qui  vous  e.\pliquera,  si  vous  vous 
en  étonnez,  une  foule  de  coups  d'œil  dédaigneux  et  de  gestes 
menaçans  ciue  ne  peuvent  même  dérober  ;iux  regards  de 
l'observateur  les  dissimulations  courtisanesques. 

Les  deu.x  ennemies,  Diane  et  Anne,  étaient  assises  aux 
deux  bouts  opposés  de  la  salle,  et  pourtant,  malgré  la  dis- 
tance, chaque  raillerie  ue  mettait  pas  cinq  secondes  a  pas- 
ser de  la  bouche  de  lune  aux  oreilles  de  l'autre,  et  la  ri- 
poste, ramenée  par  les  mêmes  courriers,  revenait  aussi  vite 
par  le  même  chemin. 

Au  milieu  de  tous  ces  mots  spirituels  et  parmi  tous  ces- 
seigneurs  habillés  de  velours  et  de  suie,  se  promenait  en- 
core, Indinereiit  et  grave  dans  sa  longue  robe  de  docteur, 
Henri  I-:stieune.  attacliè  de  cœur  au  parti  de  la  Réfiu-me. 
taudis  qu'à  deux  pas  de  lui  et  non  moins  oublieux  de  tout 
ce  qui  l'entouiait.  se  tenait  debout  Pierre  Strozzi.  pùle  et 
mélancolique,  réfugié  de  Florence,  qui,  appuyé  contre  une 
coloune,  regardait  sans  doute  dans  son  cœur  la  patr.e  ao- 
seiite.  où  11  ne  devait  rentrer  que  prisounier,  et  où  il  ne 
devait  plus  avoir  de  repos  (lue  dans  la  tombe.  11  va  sans 
dire  que  lu  nulile  réfugié  ilalien,  parent  par  les  femmes 
de  Catherine  de  Médicis,  tient  profondément  au  parti  catlio- 
lique. 

Puis  passent,  en  parlant  de  graves  affaires  d'Etat  et  en- 
s'ai-rêtanl  souvent  en  f;ice  l'un  de  l'auli-c,  comme  pour 
donner  plus  de  poids  a  leur  conversation,  le  vieux  Mont- 
morency, à  qui  le  roi  vient  de  donner  11  n'y  a  pas  deux 
ans  encore  la  charge  de  connétable,  vacante  depuis  la 
disgrâce  de  Bourbon,  et  le  chancelier  Poyet.  tout  fier  de- 
l'impôt  de  la  loterie,  (lu'il  vient  d'éialdir,  et  de  l'ordon- 
nance de  Villers-Cotterels.  qu'il  vient  de  contresigner  (1) 


(1)  Ce  fui  .■(Ti-i-liveliienl  à  Villel-s-(;c>llci-ol.<,  pelili'  villn  du  ilr|iarl -iil 

(le  r.Vi.siie,  DÛ  Fi'ançois  l"  nvail  un  clii'iteau,  quM  tut  .siyiiéf  l.-i  fiiiinnix' 
(»l-(loiui;ilirf  ipii  ilét-i<l;i  tpio  "Ifis  îm-Ic.-.  ries  cotil-s  souveraine.-,  (-.(îsscraioiit 
il'êtro  écrilseii  latin  et  seraient  dèsoiiiiai-'  i-édipés  dans  la  laiitruo  iialiniKile. 
Cu  cliàlcaii  existe  iMicurL',  ({iiiiii[iin   foi-l    dérlm  de  sa  .splendeur  .-uiliipie, 


60 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSIBÉ 


Sans  se  fondre  dans  aucun  groupe,  sans  se  mêler  à  àa-  \ 
cune  conversation,  le  bénédictin  et  cordelier  François  Ra- 
belaL-i  au  sourire  armé  de  dents  blauclies,  luretait,  obter 
vait,  écoutait,  raillait,  tandis  que  Triboulet,  le  boufI:ia 
favoTi  de  Sa  Majesté,  roulait  entre  les  jambes  des  passans 
sa  bosse  et  ses  calomnies,  profitant  de  sa  taille  de  basset 
poir  mordre  çà  et  là  sans  danger,  sinon  sans  douleur. 

Quant  à  Clément  Marot,  splendide  dans  un  habit  tout 
neuf  de  valet  de  chambre  du  roi.  il  semblait  tout  aussi 
gêné  que  le  jour  de  sa  réception  à  l'hôtel  d  Etampes.  Evi- 
demment il  avait  en  poche  et  chercliait  à  placer  sous  forme 
d'impromptu  quelque  dizain  nouveau-né,  quelque  sonnet 
orphelin.  En  effet,  hélas!  on  le  sait,  1  inspiration  vient  d'en 
haut  et  on  n'en  est  pas  le  maître.  Une  ravissante  idée  lui 
était  poussée  naturellement  dans  l'esprit  sur  le  nom  de 
madame  Diane.  11  avait  lutté,  mais  la  muse  n'est  point  une 
amante,  c'est  une  maîtresse  :  les  vers  s'étaient  faits  tout 
seuls,  les  rimes  s'étaient  emmanchées  l'une  à  l'autre,  11  ne 
savait  par  quelle  magie.  Bref,  ce  malheureux  dizain  le 
tourmentait  plus  que  nous  ne  saurions  dire.  Il  était  dé- 
voué à  madame  d'Etampes,  sans  doute,  et  à  Marguerite  de 
Navarre,  c'était  incontestable  ;  le  parti  protestant  était  ce- 
lui vers  lequel  il  penchait,  cela  ne  faisait  aucun  doute. 
Peut-être  même  cherchait-il  quelque  épigramme  contre  ma- 
dame Diane,  lor.sque  ce  mallieureux  madrigal  en  son  hon- 
neur était  venu  ;  mais  enfin  il  était  venu.  Comment  main- 
tenant s'empêcher,  une  fois  des  vers  superbes  produits  dans 
son  cerveau  en  l'honneur  d  une  catliolique,  comment,  malgré 
son  ardeur  pour  la  cau.se  protestante,  se  retenir  de  les 
confier  tout  bas  à  quelque  ami  lettré? 

C'est  ce  que  fit  l'infortuné  Marot.  Mais  l'indiscret  cardi- 
nal de  Tournon,  dans  le  sein  duquel  il  déposa  sas  vers,  les 
trouva  si  beaux,  si  splendides,  si  magnifiques,  que  malgré 
iHi  il  les  repassa  â  M.  le  duc  de  Lorraine,  lequel  en  parla 
Incontinent  à  madame  Diane.  Il  se  fit  à  l'instant  même 
dans  le  parti  bleu  un  grand  chucliotement,  au  milieu  du- 
quel Marot  fut  appelé,  requis,  sommé  de  venir  les  dire. 
Les  lilas,  en  voyant  Marot  fendre  la  foule  et  s'approcher  de 
madame  Diane,  s'avancèrent  de  leur  côté  et  se  pressèrent 
autour  du  poëte,  tout  à  la  lois  ravi  et  épouvanté.  Enfin  la 
duchesse  d'Etampes  elle-même  se  leva  curieusement  pour 
voir,  dit-elle,  comment  ce  maraud  de  Marot.  qui  avait  tant 
d  esprit,   s'y   prendrait   pour   louer   madame   Diane. 

Le  pauvre  Clément  Marot  au  moment  oii  il  allait  commen- 
cer, après  s'être  incliné  devant  Diane  de  Poitiers,  qui  lui 
souriait,  se  détourna  légèrement  pour  jeter  un  coup  d'oeil 
autour  de  lui,  et  vit  madame  d'Etampes  qui  souriait  aussi  : 
mais  le  sourire  de  l'une  était  gracieux,  et  le  sourire  de  l'au- 
tre était  terrible.  Aussi  Marot,  grillé  d'un  côté  et  gelé  de 
l'autre,  ne  dit-il  que  d'une  voix  tremblante  et  mal  assurée 
les  vers  suivans  : 

Etre  Phoebus  bien  souvent  je  désire, 
Non   pour  connaitre  herbes  divinement. 
Car  la  douleur  que  mon  cœur  veut  occire 
Ne  se  guérit  par  lierbe  aucunement. 
Non  pour  avoir  ma  place  au  firmament. 
Car  pour   son   arc   encontre  Amour  laisir. 
Car  a  mon  roi  ne  veux  être  rebelle. 
Etre  Phoebus  seulement  je  désir. 
Pour  être  aimé  de  Diane  la  belle. 

A  peine  Marot  eut-il  prononcé  la  dernière  syllabe  de 
ce  gracieux  madrigal,  que  les  bleus  éclatèrent  en  appUiu- 
dissemens,  tandis  que  les  lilas  gardèrent  un  silence  mortel. 
Clément  Marot,  enhardi  par  l'approbhtion  et  froissé  par 
la  critique,  alla  bravement  présenter  son  chef-d'œuvre  à 
i-.iaiie  do  l'ouiers. 

—  A  Diane  la  belle,  dit-il  à  voix  basse  en  s'inclinant  de- 
vant elle  ;  vous  comprenez,  maoame  :  la  belle,  la  belle  par 
excellence   et   sans  comparaison. 

Diane  le  remercia  par  le  plus  doux  regard,  et  Marot 
s'éloigna. 

—  On  peut  faire  des  vers  à  une  belle  après  en  avoir  fait 
à  la  plus  belle,  dit  en  façon  d'excuse  le  pauvre  poète  en 
passant  près  de  madame  d'Etampes  ;  vous  vous  souvenez  : 
—  de  iraïue  la  plus  oeiie. 

Anne  répondit  par  un  regard  foudroyant. 

Deux  groupes  de  notre  connaissance  s'étaient  tenus  à 
l'écart  de  cet  incident  :  c'était,  d'une  part,  .\scanio  avec 
Cellinl.  Benvenuto  avait  la  faiblesse  de  préférer  la  Dlvinu 
Comcdia    aux   concetti.    L'autre    groupe    se    composait    du 


cl  surtout  rlranî^iMiiciil  (léliHirné  ilc  sa  ili'sliiuiliun  première.  Connnenrr' 
ynv  Fninçnis  p^  ([ni  y  sculfila  sps  salani.intlrc..  il  fulaclievé  par  Hctiri  II 
«|iii  y  (îrav;i  sou  eliilTro  et  relui  tic  r.nllicriuo  île  Méilirls.  Ou  pcul  eueore 
voir  ces  <leu\  lellies.  cliefs-d'ieuvre  Ho  la  ïtenai»aurr.  réunies,  écou- 
lez liien  eela!  rai'  l'esnril  du  leiujis  usi  loul  entier  tlau-^ee  fait  lapidaii-e; 
réunies  par  un  lae  li'ninour  rpii  enveloppe  eu  luèuio  temps  le  eroîssanl 
*le  Diane  de  Poitiei-s.  C.liarmatitc,  mais,  ou  en  conviendra,  siu^'ulière  Iri- 
lojîio,  ([ui  se  compose  du  eliiffrc  et  des  ormes  du  mari,  do  la  feiuuio  cl 
de  la  maitresse. 


comte  d'Orbec,  du  vicomte  de  Marmagne,  de  messire  d'Es- 
tourville  et  de  Colombe,  qui  avait  supplié  son  père  de 
ne  pas  se  mêler  à  cette  foule,  qu'elle  voyait  pour  la  pre- 
mière fois  et  qui  ne  lui  causait  que  de  l'épouvante.  Le 
comte  d'Orbec,  par  galanterie,  n'avait  pas  voulu  quitter 
sa  fiancée,  que  le  prévôt  allait  présenter  après  la  messe 
â   la  reine. 

.\scanio  et  Colombe,  quoique  bien  troublés,  s'étaient  vus 
tout  de  suite  et  se  regardaient  de  temps  en  temps  à  la  dé- 
robée. Ces  deux  purs  et  timides  enfans,  élevés  dans  la  soli- 
tude, qui  fait  les  grands  cœurs,  se  seraient  trouvés  bien 
isolés  et  bien  perdus  dans  cette  foule  élégante  et  corrom- 
pue s'ils  n'avaient  pu  s'apercevoir  et  se  raffermir  l'un 
l'autre  par  le  regard. 

Ils  ne  s'étaient  pas  revus,  du  reste,  depuis  le  jour  de 
l'aveu.  Ascanio  avait  en  vain  tenté  dix  fois  d'entrer  au 
Petit-Nesle.  La  servante  nouvelle  donnée  à  Colombe  par 
le  comte  d'Orbec  s'était  toujours  présentée  à  la  place  de 
dame  Perrine  quand  il  avait  frappé,  et  l'avait  congédié 
sévèrement.  Ascanio  n'était  ni  assez  riche  ni  assez  hardi 
pour  essayer  de  gagner  cette  femme.  D'ailleurs,  il  n'avait 
â  apprendi«  â  sa  bien-aimée  que  de  tristes  nouvelles 
qu'elle  saurait  toujours  trop  tôt.  Ces  tristes  nouvelles 
étaient  l'aveu  que  lui  avait  fait  le  maître  de  son  amour 
pour  Colombe,  et  la  nécessité  oii  ils  étaient,  non  seulement 
de  se  passer  désormais  de  son  appui,  mais  d'avoir  même 
peut-être  à  lutter  contre  lui. 

Quant  au  parti  à  prendre,  Ascanio,  ainsi  qu'il  l'avait  dit 
à  Cellini,  sentait  que  Dieu  seul  pouvait  maintenant  le 
sauver.  .\us.si.  réduit  a  ses  seules  ressources,  le  jeune  homme 
avait-il  naïvement  résolu  de  chercher  â  adoucir  et  à  tou- 
cher madame  d'Etampes.  Quand  un  espoir  sur  lequel  ou 
a  compté  vous  manque,  on  est  porté  à  se  rejeter  sur  les 
secours  les  plus  désespérés.  La  toute-puissante  énergie  de 
Benvenuto  non  seulement  faisait  défaut  à  Ascanio,  mais 
se  tournerait  sans  doute  contre  lui.  .\scanlo  allait  donc, 
confiant  parce  qu'il  était  jeune,  invoquer  ce  qu'il  croyait 
avoir  vu  de  grandeur,  de  générosité  et  de  tendresse  dévouée 
dans  la  duchesse,  pour  tâcher  d'intéresser  à  sa  souffrance 
la  pitié  de  celle  dont  il  était  aimé.  Après  quoi,  si  cette  der- 
nière et  fragile  branche  échappait  à  sa  main,  que  pouvait- 
il,  lui  pauvre  enfant  faible  et  seul,  sinon  laisser  taire 
et  attendre'?  'J'oilà  donc  pourquoi  il  avait  suivi  Benvenuto 
à  la  cour. 

La  duchesse  d'Etampes  était  retournée  à  sa  place.  Il 
se  mêla  à  ses  courtisans,  arriva  derrière  elle  et  parvint 
jusqu'à  son  fauteuil.  En  se  retournant  elle  le  vit. 

—  Ab  !  c'est  vous,  .\scanio,  dit-elle  as.sez  froidement. 

—  Oui,  madame  la  duchesse.  J'accompagne  ici  mon  maî- 
tre Benveuuiio.  et  si  j'ose  m'approcher  de  vous,  c'est 
qu'ayant  lais.sé  l'autre  jour  à  l'IiOtel  d'Etampes  le  dessin 
du  lis  que  vous  avez  eu  la  bonté  de  me  commander,  je  vou- 
drais bien  savoir  si  vous  n'en  êtes  pas  trop  mécontente. 

—  Non,  en  vérité,  je  l'ai  trouvé  fort  beau,  dit  madame 
d'Etampes  un  iieu  adoucie,  et  des  connaisseurs  à  qui  Je 
lai  montré,  et  notamment  monsieur  de  Guise,  que  voici, 
ont  été  tout  a  tait  de  mon  avis  ;  .seulement  l'exécution  sera- 
t-elle  aussi  parfaite  que  le  dessin?  et  dans  le  cas  où  vous 
croiriez  pouvoir  en  répondre,  mes  pierreries  suffiront -elles? 

—  Oui,  madame,  je  l'espère  ;  néanmoins,  j'aurais  voulu 
mettre  au  pistil  du  collier  un  gros  diamant  qui  y  trem- 
blerait comme  une  goutte  de  rosée,  mais  ce  serait  une 
dépense  trop  considérable  peut-être  dans  tm  travail  confié  h 
un  humble  artiste  comme  je  suis. 

—  Oli  !  nous  pouvons  faire  cette  dépense,  Ascanio. 

—  C'est  qu'un  diamant  de  cette  grosseur  vaudrait  peut- 
être  deux  cent  mille  ècus,  madame. 

—  Eh  bien  !  nous  y  aviserons.  Mais,  ajouta  la  duchesse 
en  baissant  la  voix,  rendez-moi  un  service,  Ascanio. 

—  Je  suis  à  vos  ordres,  madame. 

—  Tout  il  l'heure,  en  allant  écouter  les  fadeurs  de  ce 
Marot.  j'ai  aperçu  à  l'autre  extrémité  le  comte  d'Orbec. 
Informez-vous  de  lui,  s'il  vous  plaît,  et  dites-lui  que  je  dé- 
sire lui  parler. 

—  Quoi  !  madame...  fit  Ascanio,  pâlissant  au  nom  du 
comte. 

—  Ne  disiez-vous  pas  que  vous  étiez  à  mes  ordres!  re- 
prit avec  liauteur  madame  d  Etampes  D'ailleurs,  si  je  vous 
prie  de  cette  commission,  c'est  que  vous  êtes  intéres.sé  A 
l'entretien  que  je  veux  avoir  avec  d'Orbec  et  qui  pourra  vous 
donner  à  réfléchir,  si  cependant  les  amoureux  réfiéchisscnt 
jamais. 

—  Je  vais  vous  obéir,  madame,  dit  Ascanio,  tremblant  de 
mécontenter  celle  dont  il  attendait  son  salut. 

—  Bien.  Veuillez  en  parlant  au  comte  parler  italien.  J'ai 
mes  raisons  pour  cela,  et  revenez  avec  lui  vers  moi. 

Ascanio.  pour  ne  pas  aigrir  davantage  et  ne  pas  heurter 
de  nouveau  sa  redoutable  ennemie,  s'éloigna  et  demanda  â 
un  jeune  seigneur  aux  rubans  lilas  s'il  avait  vu  le  comte 
d'Orbec  et  où  il  était. 

—  Tenez,  lui  tuiil  répondu,  c'est  ce  vieux  singe  qui  cause 


ÀSCAMO 


61 


la-bas   avec   le   pi-évùt   de    Paris,   et   tiui   se   tient   près  de 
cette  adorable  fille. 

L'adorable  flUe  était  Colombe,  que  tous  les  muguets  ad- 
miraient avec  curiosité,  l'our  le  vieux  singe.  11  parut  on 
eftet  à  Ascanio  aussi  repoussant  qu'un  rival  eût  pu  le  dé- 
sirer. Mais  après  un  instant  donné  à  cet  examen,  il  s'appro- 
cha de  lui,  l'aborda  au  grand  étonnement  Uo  Colombe,  et 
l'invita  en  Italien  à  le  suivre  auprès  de  madame  d  Etampes. 
Le  comte  s  excusa  auprès  de  sa  fiancée  et  de  ses  amis,  et  'e 
hâta  de  se  rendre  aux  ordres  de  la  duchesse,  suivi  d'As- 
canio,  qui  ne  s'éloigna  pas  cependant  sans  rassurer  par  un 
coup  d'œil  d'intelligence  la  pauvre  Colombe,  toute  troublée 
ci  l'audition  de  cet  étrange  message,  et  surtout  à  la  vue 
du   messager. 

—  Ah  !  bonjovir,  comte,  dit  madame  d  Etampes  en  aper- 
cevant d'Orbec,  je  suis  charmée  de  vous  voir,  car  j'ai  des 
choses  d'Importance  â  vous  dire.  Jlessieui's.  ajouta-t-elle,  en 
s'adresisant  â  ceux  qui  l'entouraient,  nous  avons  encore  sans 
doute  un  bon  quart  d'heure  à  attendre  Leurs  Majestés  -,  si 
vous  le  permettez,  je  profiterai  de  ce  temps  pour  entrete- 
nir mon  vieil  ami  le  comte  d'Orbec. 

Tous  les  seigneurs  empressés  autour  de  la  duchesse  se 
hâtèrent  de  s'éloigner  discrètement  sur  ce  congé  sans  façon, 
et  la  laissèrent  seule  avec  le  trésorier  du  roi  dans  une 
de  ces  embrasures  de  croisées  vastes  comme  nos  salons 
d'aujoui'd'hul.  Ascanio  allait  faire  comme  les  autres,  mais, 
sur  un  signe  de  la  duchesse,  il  resta. 

—  Qu'est-ce  que  ce  jeune  homme?  demanda  le  comte. 

—  Un  page  italien  qui  n'entend  pas  un  mot  de  fran- 
çais ;  aussi  vous  pouvez  parler  devant  lui,  c'est  exactement 
comme  si  nous  étions  seuls. 

—  Eh  bien  !  madame,  reprit  d'Orbec,  j'ai  obéi,  j'espère 
aveuglément  à  vos  ordres  sans  même  en  rechercher  les  mo- 
tifs. Vous  m'avez  exprimé  le  désir  de  voir  ma  future  femme 
présentée  aujourd'hui  à  la  reine  ;  Colombe  est  ici  avec  sou 
père;  mais,  maintenant  que  j'ai  agi  selon  votre  désir, 
j'avoue  que  je  voudrais  le  comprendre  ;  est-ce  trop  de- 
mander, madame,  que  de  vous  demander  une  petite  ex- 
plication ? 

—  Vous  êtes  le  plus  dévoué  parmi  mes  fidèles,  d'Orbec  ; 
heureusement  qu'il  me  reste  beaucoup  à  faire  pour  vous, 
et  encore  je  ne  sais  pas  si  je  pourrai  Jamais  m'acquitter  : 
pourtant  J'y  tâcherai.  Cette  charge  de  trésorier  du  roi  que 
je  vous  ai  donnée  n'est  que  la  pierre  d'attente  siu"  la- 
quelle je  veux  bâtir  votre  fortune,  comte. 

—  Madame  )  fit  d'Orbec  eu  s'inclinai*  jusqu'à  terre. 

—  Je  vais  donc  vous  parler  à  cœur  ouvert  ;  mais  avant 
tout,  que  je  vous  fasse  compliment.  J'ai  vu  votre  Colombe 
tout  à  l'heure  ;  elle  est  vraiment  ravissante  ;  uu  peu  gau- 
che, c  est  un  charme  de  piu.s.  Cependant,  entre  nous,  j  ai 
beau  chercher,  je  vous  connais,  et,  là,  je  ne  vois  pas 
dans  quel  but,  vous,  liomme  grave,  prudent  et  médiocrement 
entiché,  j'imagine,  de  fraîcheur  et  de  beauté,  vous  faites 
ce  mariage-là  ;  je  dis  dans  quel  but,  car  nécessairement 
il  y  a  quelque  chose  là-dessous,  et  vous  n'êtes  pas  homme 
a  marcher  au  hasard. 

■—  Dame  :  il  faut  faire  une  fin.  madame  ;  et  puis,  le  père 
est  un  vieux  drôle  qui  laissera  des  écus  à  sa  fille. 

—  Mais  quel   âge   a-t-il  donc  ? 

—  Eh  !  quelque  cinquante-cinq  ou  six  ans. 

—  Et  vous,  comte? 

—  Oh:  à  peu  prés  le  même  âge.  mais  il  est  si  usé,  lui. 

—  Je  commence  â  comprendre  et  à  Vous  reconnaître.  Je 
savais  bien  que  vous  étiez  au-dessus  d'un  sentiment  vul- 
gaire, et  que  les  agrémens  de  cette  petite  n'étalent  pas  ce 
qui  vous  avait  séduit. 

—  Fi  donc  :  madame,  je  n'y  al  seulement  pas  songé  ; 
elle  eut  été  laide  que  c'eût  été  la  même  chose  i  elle  est 
jolie,  tant  mieux. 

—  Oh  :  à  la  bonne  heure,  comte,  sinon  je  désespérais  de 
vous. 

—  Et  maintenant  que  vous  m'avez  retrouvé,  madame, , 
daignerez-vous  m'apprtndre 

—  Oh  !  c'est  que  pour  vous  je  fais  de  beaux  rêves,  inter- 
rompit la  duchesse.  Ce  que  je  voudrais  vous  voir,  d'Or- 
bec. le  savez-vous,  c'est  la  place  de  Poyet.  que  je  déteste, 
fit  la  duchesse  en  jetant  un  coup  d'œil  de  haine  sui-  le  chan- 
celier, qui  se  promenait  toujours  avec  le  connétable. 

—  Quoi  !  madame,  une  des  plus  Immenses  dignités  du 
royaiune  ! 

—  Eh  ;  n'êtes-vous  donc  pas  vous-même  un  homme  éml- 
nent.  comte:  Mais,  hélas:  mon  pouvoir  est  si  précaire, 
je  règne  sur  le  bord  d'un  abîme.  Tenez,  en  ce  moment.  Je 
suis  dune  Inquiétude  mortelle.  Le  roi  a  pour  maltresse  la 
femme  d'un  Ijomme  de  rien,  d'un  justicier,  d'un  nommé 
Féron.  Si  cette  femme  était  ambitieuse,  nous  serions  perdus. 
J'aurais  dû  aussi  prendre  l'initiative  sur  ce  caprice  de 
François  I".  Ah  !  je  ne  retrouverai  jamais-  non  plus  cette 
petite  duchcs":*  de  Brissac  que  j'.ivais  donnée  à  Sa  Ma- 
jesté :  une  femme  douce  et  faible,  une  enfant.  Je  la  pleu- 
rerai toujours  :  elle  n'était  pas  dangereuse  celle-là,  elle  ne 


parlait  au  roi  que  de  mes  perfections.  Pauvre  Marie  !  elle 
avait  pris  toutes  les  chai-ges  de  ma  position  et  m'en  lais- 
sait tous  les  bénéUces.  Mais  cette  Féronnière,  comme  ils 
l'appellent,  il  faudrait  à  toute  force  eu  distraire  Fran- 
çois 1".  Mol,  hélas!  j'ai  épuisé  tout  mon  arsenal  de  séduc- 
tions, et  j'en  suis  réduite  aux  derniers  retranchemens,  l'ha- 
bitude. 

—  Comment,  madame? 

—  Oh  !  mon  Dieu  I  oui,  je  n'occupe  plus  guère  que  l'es- 
prit, le  cœur  est  ailleurs;  j'aurais  bien  besoin,  vous  com- 
prenez, d'une  auxiliaire.  Où  la  trouver?  une  amie  toute 
dévouée,  toute  sincère,  dont  je  sols  sûre.  Ah  !  je  la  paie- 
rais de  tant  d'or  et  de  tant  d'honneurs  !  Cliercliez-moi-la 
donc,  d'Orbec.  Vous  ne  savez  pas  combien,  cliez  notre  souve- 
rain, le  roi  et  l'homme  se  touclicnt  de  près,  et  où  l'homme 
peut  entraîner  le  roi.  Si  nous  étions  deux,  non  deux  rivales 
mais  deux  alliées,  non  pas  deux  maîtresses  mais  deux 
amies;  si  nous  tenions  l'une  François.  1  autre  Fran- 
çois l",  la  France  serait  à  nous,  comte,  et  dans  quel  mo- 
ment !  quand  Charles-Quint  vient  se  jeter  de  lui-même  dans 
nos  filets,  quand  on  pourra  le  rançonner  à  l'aise  et  pioflter 
de  son  imprudence  pour  se  ménager  en  cas  d'événement 
un  avenir  magnifique.  Je  vous  expliquerai  mes  desseins, 
d'Orbec.  Cette  Diane  qui  vous  plaît  tant  n'aurait  plus 
prise  un  jour  sur  notre  fortune,  et  le  chevalier  de  France 
pourrait  devenir...  Mais  voici  le  roi. 

Telle  était  la  façon  de  madame  d'Etampes  :  elle  expliquait 
rarement,  elle  laissait  deviner  ;  elle  semait  dans  les  esprits 
des  l'ésolutions  et  des  idées,  elle  laissait  travailler  l'avarice, 
l'ambition,  la  perversité  naturelles,  puis  elle  savait  s'in- 
terrompre à  propos. 

Grand  art  qu'on  ne  saurait  trop  recommander  à  beau- 
coup de  poètes  et  à  nombre  d'amans 

Aussi  le  comte  d  Orbec,  âpre  au  gain  et  aux  honneurs, 
rompu  et  corrompu,  avait  par{;i.itement  compris  la  duchesse, 
car  plus  dune  fois  durant  l'entretien  les  regards  d'Anne 
s'étaient  dirigés  du  coté  de  Colombe.  Pour  Ascanio.  sa 
droite  et  généreuse  nature  n'avait  pu  souder  jusqu'au  fond 
ce  mystère  d'iniquité  et  d'infamie,  mais  il  ressentait  va- 
guement que  cette  convei-sation  étrange  et  sombre  ceichait 
un  danger  terrible  pour  sa  bien-aimée,  et  il  considérait  ma- 
dame d'Etampes  avec  épouvante. 

Un  huissier  annonça  le  roi  et  la  reine.  En  un  instant  tout 
le  monde  fut  debout  et  le  chapeau  à  la  main. 

—  Dieu  vous  garde  !  messieurs,  dit  en  entrant  Fran- 
çois I<"".  11  faut  que  je  vous  annonce  tout  de  suite  une 
grande  nouvelle.  Notre  cher  frère  l'empereur  Charles-Quint 
est  à  l'heure  où  je  vous  parle  en  route  pour  la  France,  s'il 
n'y  est  déjà  entré.  Préparons-nous,  messieurs,  à  l'accueil- 
lir dignement.  Je  n'ai  pas  besoin  de  rappeler  à  ma  féale 
noblesse  à  quoi  cette  grande  hospitalité  l'oblige.  Nous  avons 
montré  au  camp  du  Drap  d'Or  que  nous  savions  recevoir 
également  les  rois.  Dans  moins  d'un  mois  Charles-Quint 
sera  au  Louvre. 

—  Et  moi,  messieurs,  dit  la  reine  Eléonore  de  sa  voix 
douce,  je  vous  remercie  d  avance  pour  mon  royal  frère  de 
l'accueil  que  vous  lui  ferez. 

On  répondit  par  les  cris  de  Vive  le  roi  !  Vive  la  reine  ! 
Vive  l'empereur  ! 

En  ce  moment,  quelque  chose  de  frétillant  passa  entre 
les  jambes  des  courtisans  et  s'avança  jusqu'au  roi,  c'était 
Triboulet. 

—  Sire,  dit  le  bouffon,  voulez-vous  me  permettre  de  dé- 
dier à  Votre  Majesté  un  ouvrage  que  je  vais  faire  impri- 
mer? 

—  Avec  grand  plaisir,  bouffon,  répondit  le  roi;  mais  en- 
core faut-il  que  je  connaisse  quel  est  le  titre  de  cet  ouvrage 
et  que  je  sache  le  point  où  il  en  est. 

—  Sire,  cet  ouvrage  aura  pour  titre  l'Almanach  des  fous, 
et  contiendra  la  liste  des  plus  grands  Insensés  que  ja 
terre  aura  jamais  portés.  Quant  à  savoir  où  il  en  est.  J'ai 
déjà  inscrit  sur  la  première  page  le  nom  du  roi  des  fous 
passés  et  à  venir. 

—  Et  quel  est  cet  illustre  confrère  que  tu  me  donnes  pour 
cousin  et  que  tu  choisis  pour  monarque?  demanda  Fran- 
çois 1"". 

—  Charles-Quint,    sire,    répondit    Triboulet. 

—  Comment  Charles-Quint  !  s'écria  le  roi. 

—  Lui-même  ! 

—  Et  pourquoi  Charles-Quint? 

—  Parce  qu'il  n'y  a  que  ChaiJes-Qulnt  au  monde  qui, 
vous  ayant  tenu  prisonnier  à  Madrid,  comme  il  l'a  fait, 
soit  assez  fou  pour  traverser  le  royaume  de  Votre  Majesté. 

—  Mais  s'il  y  passe  sans  accident  cependant  au  milieu  de 
mon  royaume  ?  répliqua  François  fo"". 

—  Alors,  répondit  Triboulet,  je  lui  promets  d'effacer  son 
nom  pour  mettre  un  autre  nom  à  sa  place. 

—  Et  quel  sera  ce  nom  ?  demanda  le  roi. 

—  Le  vôtre,  sire  ;  car  en  le  laissant  passer,  vous  aurez 
encore  été  plus  fou  que  lui. 


■f.2 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Le  roi  éclata  <le  rire.  Les  courtisans  firent  chorus.  La 
pauvre  Eléonore  seule  pâlit. 

—  Eh  bien!  dit  François,  mets  donc  mon  nom  à  l'instant 
même  a  la  place  de  celui  <Ie  leropereur,  car  j'ai  donné  ma 
parole  de  gentilhomme  et  je  la  tiendrai,  (juand  â  la  dédi- 
cace, je  l'accepte,  et  voilà  le  prix  du  premier  exemplaire 
nui    paraîtra. 

A  ces  mots,  François  I"  tira  une  bourse  pleine  de  sa 
poche  et  la  jeta  à  Triboulet,  qui  la'  reçut  entre  ses  detits  et 
s  éloigna  à  quatre  pattes  et  en  grommelant  comme  fait  un 
chien  qui  emporte  un  os. 

—  Madame,  dit  à  la  reine  le  prévôt  de  Pans  en  s  avan- 
çant avec  Colombe.  Votre  Majesté  veut-elle  me  permettre 
de  profiter  de  ce  moment  de  joie  pour  lui  présenter  sous 
d'heureux  auspices  ma  fille  Colombe,  quelle  a  daigné  agréer 
au  nombre  de  se.s  dames  d'honneur? 

La  bonne  reine  adressa  quelques  mots  de  félicitations  et 
d'encouragement  à  la  pauvre  Colombe  confuse,  que  le  roi, 
pendant  ce  temps,  regardait  avec  admiration. 

—  Foi  de  gentilhomme  :  messiie  le  prévôt,  dit  François  1er 
en  souriant,  savez-vous  que  c'est  un  crime  de  haute  trahi- 
son d'avoir  aussi  longtemps  enfoui  et  tenu  hors  de  nos 
regards  une  semblable  perle,  laquelle  doit  faire  si  bien  dans 
la  couronne  de  beautés  qui  entoure  la  majesté  de  noire 
reine.  Si  vous  n'êtes  pas  puni  de  cette  félonie,  sire  Robert, 
rendez-en  grâce  à  la  muette  intercession  de  ces  beaux  yeux 
baissés. 

Puis,  le  roi  fit  un  salut  gracieux  à  la  charmante  flUe  et 
passa  suivi  de  toute  la  cour  pour  se  rendre  à  la  cha- 
pelle. 

—  Madame,  dit  le  duc  de  Médina-Sidonia  en  offrant  la 
main  à  la  duchesse  d'Etan)p3s.  nous  laisserons  s'il  vous 
plait  passer  la  fouît-,  et  nous  resterons  un  peu  eu  aniëre  : 
nous  serions  ici  mieux  que  partout  ailleurs  pour  deux  mots 
importans  que  j'aurais  à  vous  dire  en  secret. 

—  -le  suis  tout  à  vous,  monsieur  l'ambassadeur,  répondit 
la  duchesse.  Ne  vous  éloignez  pa.s.  comte  d'Orbec  ;  vous  pou- 
vez tout  dire,  monsieur  de  Médina,  devant  ce  vieil  ami, 
qui  est  un  second  moi-même,  et  devant  ce  jeune  homme, 
qui    ne   parle   qu'italien. 

—  Leur  discrétion  doit  vous  importer  autant  qu'à  moi, 
madame,  et  du  moment  où  vous  en  êtes  sùve...  Mais  nous 
voici  seuls  et  je  vais  aller' droit  au  but  sans  détour  et  sans 
réticences.  Vous  voyez  que  Sa  Majesté  Sacrée  s'est  décidée 
à  traverser  la  France  et  qu'elle  y  a  même  probablement 
déjà  mis  le  pied  ;  elle  sait  pourtant  qu'elle  y  marchera  en- 
tre deux  haies  d  ennemis  ;  mais  elle  compte  sur  la  chevale- 
rie du  roi  ;  vous-même  vouis  lui  avez  conseillé  cette  con- 
fiance, madame,  et  je  conviendrai  fr.anchemsut  avec  vous 
que.  plus  puissante  que  tel  ou  tel  ministre  en  titre,  vous 
avez  a.ssez  d  empire  sur  François  I«r  pour  faire  à  votre  gré 
votre  avis  bon  ou  mauvais,  leurre  ou  garantie.  Mais  pour- 
quoi vous  tourneriez-vous  contre  nous?  ce  n'est  ni  l'intérêt 
de  l'Etat  ni  le  \'ôtre. 

—  Achevez,  monseigneur;  vous  n'avez  pas  tout  dit,  je 
pense  ? 

—  Non,  madame.  Charles-Quint  est  le  digne  successeur  de 
Charlemagne,  et  ce  qu'un  allié  déloyal  pourrait  exiger  de 
lui  comme  rançon,  il  veut  le  donner  comme  présent,  et  ne 
laisser  sans  récompense  ni  l'hospitalité  ni  le  conseil. 

—  A  merveille  :  et  ce  sera  agir  avec  grandeur  et  prudence. 

—  Le  roi  François  I<""  a  toujours  ardemment  désiré  le 
duché  de  Milan,  madame  ;  eh  bien  !  cette  province,  éternel 
sujet  de  guerre  entre  la  France  et  l'Espagne.  Charles-Quint 
consentira  à  la  céder  à  son  beau-frère  moyennant  une  re- 
devance annuelle. 

—  Je  comprends,  interrompit  la  duchesse  :  les  finances 
«le  l'empereui-  sont  assez  bas.  on  le  sait  ;  d'autre  part,  le 
Milanais  est  ruiné  par  vingt  guerres,  et  Sa  Majesté  Sacrée 
ne  serait  pas  fâchée  de  transporter  sa  créance  d'un  débi- 
teur pauvre  à  un  débiteur  opulent.  Je  refuse,  monsieur  de 
Médina,  car  vous  comprenez  vous-même  qu'une  pareille 
proposition  n'est  pas  acceptable. 

—  Mais,  madame,  des  ouvertures  ont  déjà  été  faites  au 
roi  au  sujet  de  cette  Investiture,  et  Sa  Majesté  en  a  paru 
charmée. 

—  Je  le  sais:  mais,  mol,  je  refuse.  SI  vous  pouvez  vous 
pa.sser  de  moi,  tant  mieux  pour  vous. 

—  Madame,  lempereur  tient  singulièrement  à  voils  savoir 
de  son  parti,  et  tout  ce  que  vous  pourriez  souhaiter... 

—  Mon  influence  n'est  pas  marchandise  qu'on  vende  et 
qu'on  achète,   monsieur  l'ambassadeur. 

—  Oh  !  madame,  qui  dit  cela  ? 

—  Ecoutez,  vous  m'assurez  que  votre  maître  désire  mon 
appui,  et  entre  nous  il  a  raison.  Eh  bien  i  iiour  le  lui  assu- 
rer je  lui  demande  moins  qu'il  ii'orfrc  :  suivez-moi  bien. 
Voilà  ce  qu'il  devra  faire.  Il  promettra  à  François  1"  l'inves- 
tltiire  du  duché  de  Milan,  puis  une  fols  hors  de  France, 
il  se  souviendra  du  traité  de  Madrid  violé  et  oubliera  sa 
promesse. 

—  Quoi  !  madame,  mais  ce  sera  la  guerre  ! 


—  Attendez  donc,  monsieur  de  Médina.  Sa  Majesté  criera 
et  menacera,  en  effet.  Alors  Charles  consentira  a  ériger  en 
état  indépendant  le  Milanais,  et  le  donnera,  mais  libre  de 
redevances,  à  Charles  d'Orléans,  second  fils  du  roi  :  do  cette 
façon  l'empereur  n'agrandira  pas  un  rival.  Cela  vaut  bien 
quelques  écus,  et  je  pense  que  vous  n'avez  rien  à  dire 
contre,  monseigneur.  Quant  à  ce  que  je  puLs  souhaiter  per- 
sonnellement, comme  vous  disiez  tout  à  l'heure,  si  Sa  Ma- 
jesté Sacrée  entre  dans  mes  desseins,  elle  laissera  tomber 
devant  moi.  à  notre  première  entrevue,  un  caillou  plus  ou 
moins  brillant  que  je  ramasserai,  s'il  en  vaut  la  peine,  et 
que  je  garderai  en  souvenir  de  la  glorieuse  allijnce  con- 
clue entre  le  successeur  des  Césars,  roi  d'Espagne  et  des 
Indes,  et  moi. 

La  duchesse  d'Etampes  se  pencha  à  l'oreille  d'Ascanio, 
effraye  de  ses  sombies  et  mystérieux  projets  comme  le  duc 
de  Médina  en  était  inquiet,  comme  le  comte  d'Orbec  en 
paraissait  charmé. 

—  Tout  cela  pour  toi,  Ascanio.  dit-elle  tout  bas  à  l'ap- 
prenti. Pour  gagner  ton  cœur,  je  perdrais  la  France.  Eh 
bien,  monsieur  l'ambassadeur,  reprit-elle  à  voix  haute, 
quelle  est  votre  répon.se?. 

—  Liempereur  seul  peut  prendre  une  décision  sur  un  su- 
jet de  cette  gravité,  m.adame  ;  néanmoins,  tout  me  porte  ;t 
croire  qu'il  acceptera  un  arrangement  qui  m'effraie  pres- 
que, tant  il  me  semble  avantageux  pour  nous. 

—  Si  cela  peut  vous  rassiu'er,  je  voui  dirai  qu'au  fond  il 
l'est  aussi  pour  moi,  et  voilà  poui-quoi  je  m  engage  à  le 
faire  accepter  par  le  roi.  Nous  autres  femmes,  nous  avons 
aussi  notre  politique,  plus  profonde  parfois  que  la  vôtre. 
Mais  je  pui.s  vous  jurer  que  mes  projets  ne  sont  en  rien 
dangereux  pour  vous  ;  et  réfléchissez,  en  quoi  pourraient-ils 
l'être?  En  attendant  d  ailleurs  la  résolution  de  Charles- 
Quint,  monsieur  de  Medlna,  vous  pouvez  être  sur  que  .;c 
ne  laisserai  pas  échapper  une  occasion  d'agir  contre  lui. 
et  que  j'engagerai  de  toutes  mes  forces  Sa  Majesté  à  le 
retenir   prisonnier. 

—  Eh  quoi  !  madame,  est-ce  là  un  commencement  d'al- 
liance? 

—  Allons  donc,  monsieur  l'ambassadeur.  Comment  ?  un 
homme  d  Etal  tel  que  vous  ne  voit-il  pas  que  l'essentiel  est 
d'écarter  de  moi  tout  soupçon  de  séduction,  et  que  pren- 
dre ouvertement  votre  cause  ce  serait  le  moyen  de  la  per- 
dre? D'ailleurs,  je  n'entends  pas  qu'on  me  puisse  jamais 
trahir  ou  dénoncer.  Laissez-moi  être  votre  ennemie,  mon- 
sieur le  duc,  laissez-jpoi  parler  contre  vous.  Que  vous  Im- 
porte ?  Ne  savez-vous  pas  ce  qu'on  fait  avec  les  mots,  mon 
Dieu  !  Si  Cliarles-Qulnt  refuse  mon  traité,   je  dirai  au  roi 

•I  sire,  liez-vous-en  à  mes  instincts  généreux  de  femme.  Vous 
ne  devez  pas  reculer  devant  de  justes  et  nécessaires  repré- 
sailles. )v  Et  si  l'empereur  accepte,  'je  dirai  :  «  Sire,  croyez 
en  mon  habileté  (émiiiine.  c'est-à-dire  féline  ;  il  faut  vous 
résigner  à  une  infamie  utile.   » 

—  Ah  I  m.adame,  dit  le  duc  de  Médina  en  s'inclinant  de- 
vant la  duchesse,  quel  dommage  que  vous  soyez  une  reine  ' 
vous  auriez  fait  un  si  parfait  ambassadeur  ! 

Sur  quoi  le  duc  prit  congé  de  madame  d'Etampes  et 
s'éloigna,  ravi  de  la  tournure  Inattendue  qu'avalent  prise  les 
négociations. 

—  A  mon  tour  de  parler  nettement  et  sans  amb.xges.  dit 
la  duchesse  au  comte  d'Orbec  quaml  elle  fut  seule  avec 
Ascanio  et  lui.  Maintenant,  comte,  vous  savez  trois  choses: 
la  première,  c'est  qu'il  est  important  pour  mes  amis  et 
pour  mol  que  mon  pouvoir  soit  en  ce  moment  consolidé 
et  à  l'abri  de  toute  atteinte  ;  la  seconde,  c'est  qu'une  fois 
cet  évéuemeni  traversé,  nous  n'aui-ons  plus  à  redouter  l'ave- 
nir, que  Charles  d  Orléans  continuera  François  I^',  et 
que  le  duc  de  Milan,  que  j'auiai  fait  ce  qu'il  sera,  me  de- 
vra plus  de  reconnaissance  que  le  roi  de  France,  qui  ma 
faite  ce  que  je  suis  :  la  troisième,  c  est  que  la  beauté  dç 
votre  Colombe  a  vivement  frappé  Sa  Majesté.  Eh  bien  ! 
comte,  je  m'adresse  à  l'homme  supérieur  que  n'atteignent 
pas  les  préjugés  vulgaires.  Vous  tenez  en  cet  Inslant  votre 
sort  dans  vos  mains  :  voulez-vous  que  le  trésorier  d'Orbec 
succède  au  chancelier  Poyet,  ou,  tenez,  en  termes  plus 
positifs,  voulez-vous  que  Colombe  d'Orbec  succède  à  Marie 
de  Brlssac  ? 

.\scanio  lit  un  mouvement  d'horreur  qu::  u'aperçut  pas 
d'Orbec,  qui  échangeait  un  regard  odieusement  malicieux 
avec  le  regard  profond  de  madame  d'Etampes. 

—  Je  veuLX  être  chancelier,   répondit-il  simplement. 

—  Bon  I  nous  sommes  donc  sauvés  :  mais  le  prévôt  ! 

—  Eh  !  eh  :  reprit  le  comte,  vous  lui  trouverez  bien  quel- 
que bel  office  ;  qu'il  soit  seulement  plutôt  lucratif  qu'hono- 
rifique, je  vous  prie  :  je  retrouverai  le  tout  quand  le  vieux 
podagre  s'en  Ira. 

Ascanio  ne  put  se  contenir  plus  longtemps. 

—  Madame  !   flt-il   d'une  voix   éclatante   en   s'avançant. 
Il  n'ctit  pas  le  temps  de  continuer,  le  comte  n'eut  pas  le 

temps  de  s'étonner,  la  porte  s'ouvrit  à  deux  battans  :  toute 
!:.   riuiv  centr;vit 


ASi^ANIO 


Madame  d'Etampes  saisit  violemment  la  main  d'Asca- 
nio.  se  rejeta  biusiiuement  en  arriére  avec  lui,  et  de  sa  voix 
contenus  mais  vibrante,  lui  dit  à  Toreille  ; 

—  Eli  bien  '  jeune  liomme.  vois-tu  maintenant  comment 
on  devient  la  concubine  d'un  roi,  ei  où  parfois,  malgré 
nous,  la  vie  nous  inèut'  ?        ^ 

Elle  se  tut.  Au  milieu  de  ces  paroles  graves,  la  bonne 
bumeur  et  les  saillies  du  roi  et  des  courtisans  firent  pour 
ainsi  dire  irruption. 

François  I"  était  radieux,  Charles-Quint  allait  venir.  Il 
y  aurait  des  réceptions,  des  féies.  des  surprises,  un  beau 
rôle  à  jouer.  Le  monde  entier  aurait  les  yeux  fixés  sur  Pa- 
rig  et  son  roi.  Attentif  au  drame  intéressant  dont  lui  Fran- 
çois l»i"  tiendrait  tous  les  fils,  il  y  pensait  avec  «ne  joie 
d'enfant.  C'était  sa  nature  de  prendre  ainsi  toutes  choses 
par  te  coté  brillant  plutôt  Que  par  le  i  ôié  sérieux,  de  viser 
avant  tout  à  l'effet,  et  de  voir  dans  les  batailles  des  tour- 
nois, et  dans  la  royauté  un  art.  Spleiidide  esprit  aux  idées 
aventureuses,  étranges,  poétiques,  l'raucois  fer  fit  de  son 
régne  une  représentation  théâtrale  et  du  monde  une  salle 
de  spectacle. 

Ce  jour-là,  à  la  veille  d'éblouir  un  rival  et  l'Europe,  ?1 
était  dune  clémence  et  d  luie  aménité  plus  charmantes  que 
jamais. 

.-iussi.  comme  rassuré  par  ce  gracieux  visage.  Triboulet 
vint-il  rouler  à  ses  pieds  au  mome^  où  il  franchissait  la 
porte.  jB 

—  Oli  !  sire,  oh  !  sire,  s'écria  laaffiitablement  le  bouffon, 
je  viens  vovis  faire  mes  adieux,  11  faut  que  Votre  .Majesté 
se  résigne  à  me  perdre  ;  aiu;si  j'en  pleure  plus  pour  elle  que 
pour  moi.  Que  va  devenir  Votre  Majesté  sans  son  pauvre 
Triboulet.  qu'elle  aime  tant: 

—  Quoi  ;  vas-)u  me  quitter,  fou,  au  moment  où  il  n'y  aura 
qu't;n  bouffon  pour  duux  rois'.' 

—  Oui.  sire,  au  moment  où  il  y  aura  deux  rois  pour  un 
bouffon. 

—  Mais  je  n'entends  pas  cela.  Triboulet.  Tu  resteras,  je  te 
l'ordonne. 

—  Hélas  !  oui.  Faites  donc  part  du  décret  royal  a  mon- 
sieur de  Vleilleville.  à  qui  j'ai  dit  ce  qu'on  dit  de  sa  femme, 
et  qui  pour  une  ciiose  si  simple  a  juré  qu'il  m'arracherait 
les  oreilles  d'abord  et  l'àme  ensuit-  .  si  j'en  ai  une  toute- 
fois, a  ajouté  l'impie,  à  qui  Votre  M.ajesté  devrait  bien  faire 
couper  la  langue  pour  un  semblable  blasphème. 

—  Va.  va  !  reprit  le  roi,  sois  tranquille,  mon  pauvre  fou, 
celui  qui  t'ôterait  la  vie  serait  bien  sur  d'être  pendu  un 
quart  d  lieui'e  après. 

—  Oh;  sire,  si  cela  vous  était  égal? 

—  Eh  bien  !  quoi  ■? 

—  Faites-le  pendre  un  quart  d'heure  avant.  J'aime  mieux 
cela. 

Tous  de  rire,  et  le  roi  plus  que  tous.  Puis,  continuant 
de  s'avancer,  il  trouva  sur  son  passage  Pierre  Strozzi,  le 
noble  exilé. 

—  Seigneur  Pierre  Strozzi.  lui  dit-il,  il  y  a  bien  long- 
temps, ce  me  semble,  trop  longtemps  que  vous  nous  avez 
demandé  des  lettres  de  naturalisation  ;  c'est  une  honte 
pour  nous  qu'après  avoir  si  vaillamment  combattu  dans 
le  Piémont  pour  les  Frariçais  et  en  Français,  vous  n'appar- 
teniez pas  encore  à  notre  patrie  par  le  courage,  puisque 
votre  patrie  par  la  naissance  vous  renie.  Ce  soir,  seigneur 
Pierre,  messire  Le  Maçon,  mon  secrétaire,  vous  expédiera 
vos  lettres  de  naturalisation.  Ne  me  remerciez  pas  ;  il  faut 
que  Charles-Quint  vous  trouve  Français,  pour  mon  honneur, 
et  pour  le  vôtre...  —  Ah  !  c'est  vous.  Cellini,  et  vous  ne 
venez  jamais  les  mains  vides  :  que  portez-vous  là  sous  le 
bras,  mon  ami?  Mais  attendez  un  moment;  il  ne  sera 
pas  dit,  foi  de  gentilhomme  :  que  je  ne  vous  aie  jamais 
devancé  en  magnificence  .  Messire  .\ntolne  Le  Maçon,  vous 
Joindrez  aux  lettres  de  naturalisation  du  grand  Pierre 
Strozzi  celles  de  mon  ami  Benvenuto,  et  vous  les  lui  porterez 
sans  frais  chez  lui  :  un  orfèvre  ne  trouve  pas  cinq  cents 
ducats  aussi  aisément  qu'un  Strozzi. 

—  Sire,  dit  Benvenuto,  je  rends,  grâce  à  Votre  Majesté, 
mais  qu'elle  me  pardonne  mon  ignorance  :  qu'est-ce  que 
ces  lettres  de  natnralisation? 

—  Quoi:  dit  gravement  .\ntoine  Le  Slaçon.  tandis  que  le 
roi  riait  comme  un  fou  de  la  question,  ne  savez-vons  pas, 
maître  Benvenuto,  que  des  lettres  de  naturalisation  sont  'e 
plus  grand  honneui-  que  Sa  M.aje.sté  puisse  accorder  a  un 
étranger:  que  par  là  vous  deveii«z  Français? 

—  .le  commence  à  comprendre,  sire,  et  je  vous  remercie, 
dit  Cellini  ;  mais  excusez-moi  :  J'étais  déjà  de  coeur  sujet 
de  Votre  Majesté,  à  quoi  servent  ces  lettres? 

—  A  quoi  ces  lettres  servent  ?  dit  François  I*',  dent  la 
joyeuse  humeur  continuait  ;  elles  servent,  Benvenuto,  a  ce 
que  maintenant  que  vous  voici  Français,  Je  puis  vous  faire 
seigneur  du  Grand-Nesle,  ce  qui  ne  m'était  pas  permis 
auparavant.  Jfessire  Le  Maçon,  vous  joindrez  la  donation 
définitive  du   château   aux- lettres  de  naturalisation.   Com- 


prenez-vous   maintenant,    Benvenuto,    à    quoi    servent    les 
lettres  de  naturalisation? 

—  Oui.  sire,  et  merci,  merci  mille  fois  :  On  dirait  que 
nos  deux  cœurs  s'entendent  sans  se  parler,  cai-  cette  grâce 
que  vous  me  faites  aujourd'hui  est  comme  un  acheminement 
à  une  immeii.se  faveur  que  j'oserai  peut  ci  ce  vuus  demander 
un  jour  et  qui  en  fait  pour  ainsi  dire  partie. 

—  Tu  sais  ce  que  je  t'ai  promis,  Benvenuto.  Apporte-moi 
mon  Jupiter  et  demande. 

—  Oui.  Votre  Majesté  a  bon  souvenir,  et  j'espère  qu'elle 
aura  bonne  parole.  Oui,  Votre  Majesté  peut  exaucer  un 
vœu  qui  tient  en  quelque  sorte  à  ma  vie,  et  déjà,  par  un 
royal  et  sublime  instinct,  vous  venez  de  rendre  l'accomplis- 
sement de  ce  vœu  plus  facile. 

—  11  sera  fait,  mon  grand  orfèvre,  selcAi  votre  désir  ;  mais 
en  attendant,  vous  allez  nous  faire  voir  d'ajiorû  ce  que  vous 
tenez  là  dans  vos  mains. 

—  Sire,  c'est  une  salière  d'argent  pour  accompagner  'e 
vase  et  le  bassin. 

—  Montrez-moi  vite  cela,  Benvenuto. 

Le  roi  examina  attentivement  et  silencieusement  comme 
toujours  le  merveilleux  ouvrage  que   lui  pré.sentait  Cellini. 

—  Quelle   bévue  !   dit-il  enfin,   quel   contre-sens  ! 

—  Quoi  !  sire,  s'écria  Benvenuto  au  comble  du  désap- 
pointement, Votre  Majesté  serait  si  peu  satisfaite? 

—  Eh  ;  sans  doute,  monsieur.  Comment,  vous  me  gâtez 
une  si  belle  idée  en  argent  :  c'est  en  or  qu'il  fallait  m'exécu- 
ter  cela,  Cellini,  et  j'en  suis  taché  pour  vous,  mais  vous 
la  recommencerez.  .  ^ 

—  Hélas  !  sire,  dit  mélancoliquement  Benvenuto,  ne  soyez 
pas  si  ambitieux  pour  mes  pauvres  ouvrages.  C'est  la  ri- 
chesse de  la  matière  qui  perdra,  j'en  ai  bien  peur,  ces 
cliers  trésors  de  ma  pensée.  Mieux  vaut  pour  une  gloire 
durable  travailler  l'argile  que  l'or,  sire,  et  nos  noms  ne 
vivent  guère,  à  nous  autres  orfèvres.  Sire,  les  nécessités 
sont  parfois  cruelles,  les  hommes  toujours  cupides  et  stupl- 
des  ;  et  qui  sait  si  telle  coupe  d'argent  de  moi  dont  Votre 
Majesté  donnerait  dix  mille  ducats,  on  ne  la  tondra  pas 
pour  dix  écus? 

—  -allons  donc,  croyez-vous  que  le  roi  de  France  aille 
jamais  mettre  en  gage  chez  les  Lombards  les  salières  de 
sa  table  ! 

—  Sire,  l'empereur  de  Constantinople  a  bien  mis  en 
gage  chez  les  Vénitiens  la  couronne  d'épines  de  Notre-Sei- 
gneur. 

—  Mais  un  roi  de  France  la  dégagea,  monsieur  : 

—  Oui,  je  le  sais  ;  cependant  songez  aux  dangers,  aux 
révolutions,  aux  exils  :  Je  suis  d'un  pays  ou  les  Médicis  ont 
été  chassés  et  rappelés  trois  fois,  et  11  n  y  a  que  les  rois 
qui,  comme  Votre  Majesté,  se  font  une  glob'e,  à  qui  on  ne 
puisse  enlever  leur  bien. 

—  \  importe.  Benvenuto,  n'importe,  je  veux  ma  salière  en 
or,  et  mon  trésorier  -va  vous  compter  aujourd'hui  mille 
écus  d'or  de  vieux  poids  pour  cela.  Vous  entendez,  comte 
d'Orbec.  aujourd'hui  même,  car  je  ne  veux  pas  que  Cellini 
perde  une  minute.  .4dieu.  Benvenuto.  continuez;  le  roi  pense 
au  Jupiter;  adieu,  messieurs,  pensez  à  Charles-Quint. 

Pendant  que  François  1"  descendait  l'esoilier  pour  aller 
rejoindre  la  reine,  qui  était  déjà  en  voiture  et  qu'il  accom- 
pagnait à  cheval,  divers  mouvemens  eurent  lieu  que  nous 
ne  devons  pas  omettre. 

Benvenuto  s'approcha  d'abord  du  comte  d'Orbec  et  lui 
dit  :  —  Veuillez  tenir  cet  or  à  ma  disposition,  messire  ie 
trésorier.  Je  vais  obéir  aux  ordres  de  Sa  Jlajesté,  aller 
chercher  sur-le-champ  un  sac  chez  moi,  et  je  serai  chez  vous 
dans  une  demi-heuie.  Le  comte  s'inclina  en  signe  d'ac- 
quiescement, et  Cellini  sortit  seul,  après  avoir  vainement 
cherché  Ascanio  des  yeux. 

Dans  le  même  temps  .Marmagne  parlait  bas  au  prévôt, 
qui   tenait   toujours  la   main   de   Colombe. 

—  Voici  une  occasion  magnifique,  lui  disait-il,  et  je  cours 
prévenir  mes  hommes.  Vous,  dites  à  d'Orbec  de  retenir 
le   plus   longtemps   possible    le    Benvenuto. 

Là-dessus  il  disparut  et  messire  d'Estourville  s'appro- 
cha du  comte  d'Orbec,  auquel  il  parla  à  l'oreille,  puis  il 
ajouta  tout  haut  : 

—  Pendant  ce  temps,  moi,  comte.  Je  reconduirai  Colombe 
à  l'hôtel  de  Xesle. 

—  Bien,  fit  d'Orbec,  et  venez  m 'annoncer  le  résultat  ce 
soir. 

Ils  se  séparèrent,  et  le  prévôt  reprit  en  effet  lentement 
avec  sa  fille  le  chemin  du  Petit-Xesle,  suivis  a  leur  Insu  par 
Ascanio.  qui  ne  les  avait  pas  perdus  de  vue  une  minute,  et 
qui  regardait  de  loin  avec  amour  marcher  sa  Colombe. 

Cependant  le  roi  mettait  le  pied  à  l'étrler  ;  Il  mentait  un 
admirable  alezan,  son   favori,   un   présent  de  Henri   VIll. 

—  Nous  allons,  itii  il  i.-iir.'  mn-  longue  route  ensemble 
aujourd'hui. 

Gentil,    joli    petit    cheval. 

Bon  a  monter,  doux  à  descendre... 


64 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Ma  foi  !  voilà  toujours  les  deux  premiers  d'un  quatrain,    | 
ajouta  François  I"  ;  trouvez-moi  les  autres,  voyons,  Maroi, 
ou  bien,  vous,  maître  Melin  de  faint-Gelais 

ilarot  se  gratta  la  tête,  mais  Saint-Gciais  le  r-rfvint  et 
avec  un  bonheur  et  une  promptitude  inouïs  continua  ; 

Sans  que  tu  sois  un  Bucéplial, 
Tu  portes  plus  grand  quAle.\andre. 

Les  applaudissemens  éclatèrent  de  toutes  parts,  et  le  roi, 
déjà  à  cheval,  envoya  de  sa  main  un  salut  de  remerciment 
tout   gracieux   au  poète   si   bien  et   si  vite   inspiré. 

Pour  Marot,  il  rentra  au  logis  de  Navarre  plus  bourru 
qiie  jamais. 

—  Je  ne  sais  ce  qu'ils  avaient  à  la  cour,  grommelait-U, 
mais  ils  étaient  tous  stupides  aujourd'hui. 


,\XI 


QfATRE  VARIÉTÉS  DE  BRIGANDS 


Benvenuto  repassa  la  Seine  en  toute  hâte,  et  prit  chez  lui 
non  pas  un  sac,  comme  il  avait  dit  au  comte  d'Orbec,  mais 
un  petit  cabas  que  lui  avait  donné  à  Florence  une  de  ses 
cousines  qui  était  religieuse  ;  puis,  comme  il  tenait  à  ter- 
miner cette  aetaire  le  jour  même,  et  qu'il  était  déjà  deux 
heures  de  l'après-midi,  sans  attendre  Ascanio  qu  il  avait 
perdu  de  vue,  ni  ses  ouvriers  qui  étaient  allés  diuer,  il  re- 
prit le  chemin  de  la  rue  Froid-Manteau,  où  demeurait  le 
comte  d'Orbec,  et  avec  quelque  attention  qu'il  regardât  au- 
tour de  lui,  il  ne  vit  rien  en  allant  qui  pût  lui  causer  la 
moindi'e  inquiétude. 

Quand  il  arriva  chez  le  comte  d  Orbec,  celui-ci  lui  dit 
qu  il  ne  pouvait  toucher  son  or  tout  de  suite,  attendu  qu'il 
y  avait  des  formalités  indispensables  à  remplir,  un  notaire 
à  appeler,  un  contrat  à  rédiger  ;  le  comte  s'excusa  d'ail- 
leurs avec  mille  politesses,  car  il  savait  Cellini  peu  patient 
de  sa  nature,  mais  il  enveloppa  son  refus  de  formes  si  pré- 
venantes, qu'il  n'y  eut  pas  moyen  de  se  fâcher,  et  que  Ben- 
venuto, qui  croyait  à  la  vérité  de  ces  empêchemens,  se  rési- 
gna à  attendre. 

Seulement  Cellini  voulut  profiter  de  ce  retard  pour  faire 
venir  quelques-uns  de  ses  ouvriers  qui  l'accompagneraient 
au  retour  et  l'aideraient  à  porter  son  or.  D'Orbec  s'empressa 
d'envoyer  à  Ihôtel  de  N'esle  un  de  ses  domestiques  pour 
les  prévenir  ;  puis  il  entama  la  conversation  sur  les  travaux 
de  Cellini,  sur  la  faveur  que  le  roi  lui  témoignait,  sur  tou- 
tes choses  enfin  capables  de  faire  prendre  patience  à  Ben- 
venuto, d'autant  moins  soupçonneux  qu'il  n'avait  aucune 
raison  d  en  vouloir  au  comte,  et  qu  il  ne  su|iposait  pas  que 
le  comte  eût  des  motifs  d'être  son  ennemi.  Il  y  avait  bien 
son  dé.sir  de  le  supplanter  près  de  Colombe,  mais  personne 
ne  connaissait  ce  désir  qu'Ascanio  et  lui.  11  répondit  donc 
assez  gracieusement  aux  avances  du  trésorier. 

Il  fallut  ensuite  du  temps"  pour  choisir  l'or  au  titre  où  le 
roi  avait  désiré  qu'il  fût  donné.  Le  notaire  fut  très  lent  à 
venir.  On  ne  dresse  pas  un  contrat  en  une  minute.  Bref, 
lorsque,  les  dernières  politesses  échangées.  Benvenuto  se 
disposait  à  revenir  à  l'hôtel,  la  nuit  commençait  à  tomber  ; 
il  s'i«forma  du  domestique  qu  on  avait  envoyé  pour  ch-r- 
cher  ses  compagnons.  Celui-ci  répondit  qu'ils  n'avaient  pu 
venir,  mais  qu'il  porterait  volontiers  l'or  du  seigneur  or- 
fèvre. La  défiance  de  Benvenuto  se  réveilla,  et  il  refusa  l'of- 
Ire.  si  obligeante  qu'elle  fût. 

Il  mit  l'or  dans  son  petit  cabas,  puis  il  passa  le  bras  dans 
les  deux  anses,  et  comme  son  bras  n'y  entrait  qu'avec  diffi- 
culté, lor  était  bien  enfermé,  et  11  le  portait  beaucoup  plus 
aisément  que  s'il  eût  été  dans  un  sac.  Il  avait  sous  ses 
habits  une  bonne  cotte  de  mailles  à  manches,  une  courte  épée 
au  côté,  et  un  poignard  dans  sa  ceinture  ;  il  se  mit  donc  en 
route  d'un  pas  pressé,  mais  ferme.  Cependant,  avant  de 
partir,  il  avait  cru  s'apercevoir  que  plusieurs  valets  par- 
laient bas  entre  eux  et  sortaient  précipitamment,  mais  ils 
avaient  affecté  de  ne  pas  prendre  le  même  chemin  que  lui. 

Aujourd'hui  que  l'on  va  du  Louvre  à  l'Institut  par  le  pont 
des  .^rts,  le  chemin  qu'avait  à  faire  Benvenuto  ne  serait 
plus  qu'une  enjambée,  mais  à  cette  époque  c'était  un  voyage. 
En  effet,  il  lui  fallait,  en  parlant  de  la  rue  Froid-Man- 
teau remonter  le  quai  Jusqu'au  Cliàtelet,  prendre  le  pont 
atix  Meuniers,  traverser  la  Cité  par  la  rue  Saint-Barthélemy, 
aborder  sur  la  rive  gauche  par  le  iioni  Saint-Michel,  et  de 
là  redescendre  par  le  quai  désert  jusqu'à  l'hôtel  du  Grand- 
Xesle.  Qu'on  ne  s'étonne  pas  qu'à  cette  époque  de  larron- 
neurs  et  de  tire-laine.  Benvenuto,  mal^-ré  tout  .«on  courage, 
conçût  quelques  inquiétudes  pour  une  somme  aussi  consi- 
dérable que  celle  qu'il  portait  sous  le  bras.  Au  reste,  si  le 
lecteur   veut   précéder   avec   nous   Benvenuto   de   quelques 


centaines  de  pas,  il  verra  que  ces  inquiétudes  n'étalent  pas 
sans  fondement. 

Depuis  une  heure  environ  que  l'ombre  avait  commencé 
à  épaissir,  quatre  hommes  d'assez  mauvaise  mine,  enve- 
loppés de  grands  manteaux,  s'étaient  postés  sur  le  quai  des 
.\ugustins  à  la  hauteur  de  légllse.  La  grève  était  bordée 
seulement  de  murs  à  cet  endroit,  et  absolument  déserte  en 
ce  moment.  Ces  hommes,  pendant  leur  station,  ne  virent 
passer  que  le  prévôt,  qui  revenait  de  conduire  Colombe  au 
Petit-Nesle,  et  qu'ils  saluèrent  avec  le  respect  qui  est  dû 
aux   autorités. 

Ils  causaient  à  voix  basse  et  le  chapeau  sur  les  yeux  dans 
un  renfoncement  formé  par  léglise.  Deux  d'entre  eux  nous 
sont  déjà  connus  :  c'étaient  les  bravi  employés  par  le  vi- 
comte de  Marmagne  dans  l'expédition  malheureuse  contre 
le  Grand-Xesle  ;  ils  se  nommaient  Ferrante  et  Fracasso. 
Leurs  deux  compagnons,  qui  gagnaient  leur  vie  au  même 
honorable  métier,  s'appelaient  Piocope  et  Maledent.  .\fin  que 
la  postérité,  comme  elle  fait  depuis  trois  mille  ans  pour 
le  vieil  Homère,  ne  se  dispute  pas  sur  la  patrie  de  ces 
quatre  vaillans  capitaines,  nous  aiotiterons  que  Maledent 
était  Picard,  Procope  Bohémien,  et  que  Ferrante  et  Fra- 
casso avaient  vu  le  jour  sous  le  beau  ciel  de  l'Italie.  Quant 
à  leurs  qualités  distinctes  en  temps  de  paix.  Procope  était 
nn  juriste,  l'.Trante  un  pédant,  Fracasso  un  rêveur,  et 
Maledent  un  imbécile.  On  voit  que  notre  qualité  de  Fran- 
çais ne  nous  aveugle  pas  sur  le  compte  du  seul  de  ces 
quatre  industriels  qui  soit  notre  compatriote. 

.\u  combat  tous  quatre  étaient  des  démons. 

Suivons  maintenant  la  conversation  édifiante  et  amicale 
qu'ils  tenaient  entre  eux.  écoutons-la.  Nous  pourrons  y  ap- 
prendre quels  hommes  ils  étaient  et  quels  dangers  mena- 
çaient au  juste   notre  ami  Benvenuto. 

—  .\u  moins.  Fracasso,  disait  Ferrante,  nous  ne  serons 
pas  empêtrés  aujourd'hui  de  ce  grand  rougeàtre  de  vicomte, 
et  nos  pauvres  épées  pourront  sortir  du  fourreau  sans 
qu'il  nous  crie  :  En  retraite  !  le  lâche,  et  sans  qu'il  nous 
force  à  nous  enfuir. 

—  Oui,  mais,  répondit  Fracasso,  puisqu'il  nous  laisse  tout 
le  péril  du  combat,  ce  dont  :e  le  romt-rcio,  ii  d!?\Talt  nous 
laisser  tout  le  profit.  De  quel  droit  ce  diable  roiissi  se 
réscrve-t-il  pour  sa  part  5CiO  écus  d'or?  Je  sais  bien  que 
les  500  qui  restent  font  une  assez  jolie  prime.  Cent  vingt- 
cinq  pour  chacun  de  nous,  c'est  honorable,  et  dans  les 
temps  difficiles  je  me  suis  vu  parfois  dans  la  nécessité  de 
tuer  un  homme  pour  deux  écus. 

— -  Pour  deux  écus  !  Sainte-Vierge  ;  s'écr:a  Maledent  ;  oh  ! 
fi  donc  !  c'est  gâter  le  métier.  Xe  dites  pas  de  pareilles 
ihoscs  quand  je  suis  avec  vous,  car  quelqu'un  qui  nous 
entendrait  poumit  nous  confondre  l'un  avec  l'autre,  mon 
cher. 

—  Que  veux-tu,  M.aledent  !  dit  Fracasso  avec  mélancolie, 
la  vie  a  des  passes  fâcheuses,  et  il  y  a  des  heures  où  l'on 
tuerait  un  homme  pour  un  m  >rceau  de  pain.  Mais  reve- 
nons à  notre  objet  II  me  semble,  mes  bons  amis,  que  deux 
cent  cinquante  écus  valent  de  moitié  mieux  que  cent  vingt- 
cinq.  Si,  après  avoir  tué  notre  homme,  nous  refusions  de 
rendre  nos  comptes  à  ce  grand  voleur  de  Marmagne  v 

—  Mon  frère,  reprit  gravement  Procope.  vous  oubliez  que 
ce  serait  manquer  à  notre  traité  :  ce  serait  frustrer  un 
client  et  il  faut  de  la  loyauté  en  tout.  Nous  remettrons  an 
vicomte  les  cinq  cents  écus  d'or  convenus,  jusqu'au  der- 
nier, c'est  mon  avis  Mais,  dUtinnuamiis  :  quand  il  les  aura 
empochés  et  qu'il  nous  aura  reconnus  pour  honnêtes  gens, 
je  ne  vois  pas  qui  peut  nous  empêcher  de  tomber  sur 
lui  et  de  les  lui  reprendre. 

—  Bien  trouvé  !  dit  doctoralement  Ferrante,  Procope  a 
toujours  eu  beaucoup  de  probité  jointe  à  beaucoup  d'ima- 
gination. 

—  Mon  Dieu  !  cela  tient  à  ce  que  j'ai  un  peu  étudié  le 
droit,   fit  modestement  Procope. 

—  Mais,  continua  Ferrante  avec  le  ton  pédant  qui  lui 
était  habituel,  ne  nous  embrouillons  pas  dans,  nos  desseins. 
nectc  ad  Icrminum  camus.  Que  le  vicomte  dorme  tranquille 
sur  les  deux  oreilles  :  il  aura  son  tour  :  il  s'agit  pour  le 
moment  de  cet  orfëvre  (lorentin  :  on  veut  pour  plus  grande 
sécurité  que  nous  soyons  quatre  à  l'estafiler.  .-X  la  rigueur 
un  seul  ertt  pu  faire  la  besogne  et  empocher  la  somme, 
mais  la  capitalisation  est  une  plaie  sociale,  et  mieux  vaut 
que  le  bénéfice  soit  partagé  entre  plusieurs  amis.  Seule- 
ment, dépêchons-le  promptement  et  proprement,  ce  n'est 
pas  un  homme  ordinaire,  comme  nous  avons  pu  le  voir. 
Fracasso  et  moi.  llésignons-nous  donc,  pour  plus  de  sûreté, 
à  l'attaquer  tous  quatre  à  la  fols,  il  ne  peut  maintenant 
tarder  à  venir  Attention!  du  sang-froid,  bon  pied,  bon 
oeil,  et  prenez  garde  aux  bottes  à  litalienne  qu'il  ne  man- 
quera pas   de  vous  pousser. 

-  On  sait  ce  que  c  est.  Ferrante,  dit  Maledent  d'un  air 
dédaigneux,  que  de  recevoir  tin  coup  d'épée,  qu'il  soit  d'es- 
toc ou  de  taille.  Une  fols  j'avais  pénétré  de  nuit,  pour  af- 
faires personnelles,  dans  un  château  du  Bourbonnais.  Sur- 


I 


ASCAXIO 


(>.j 


pris  par  le  matin  avant  de  les  avoir  complètement  termi- 
nées, je  pris  la  résolution  lorcée  de  me  cacher  jusqu'à  la 
nuit  suivante  ;  rien  ne  me  parut  plus  propre  à  cet  effet  que 
larsenal  du  château  :  il  y  avait  li  force  panoplies  et  tro- 
phées, casques,  cuirasses,  brassards  et  cuissards,  targes  et 
écus.  J'enlevai  le  pieu  qui  soutenait  une  de  ces  armures,  je 
me  glissai  à  sa  place  et  je  demeurai  là  debout,  visière  bais- 
sée, immobile  sur  mon  piédestal. 

—  C'est  fort  intéressant,   interrompit  Ferrante;   continue, 
JlaJedent.  à  quoi  peut-on  mieux  employer  lattenle  d'un  e.\- 


—  Bah  !  figurez-vous  que.  comme  je  viens  de  vous  le  ra- 
conter, me  voyant  paie  et  défait,  ils  eurent  la  bétise  de  me 
prendre  pour  le  fantôme  de  leur  lii^aienl  ;  si  bien  que  voilà 
le  père  et  les  nis  qui  s'enfuient  à  touies  jambes  et  couirae 
si  le  diable  les  emportait.  Jla  foi  !  que  voulez-vous  que  je 
vous  dise?  je  leur  ai  tourné  le  dos  et  j'en  ai  fait  autant  do 
mon  côté  ;  mais  c'est  égal,  vous  voyez  que  pour  ma  part 
je  suis  .solide. 

—  Oui.  mais  l'essentiel  dans  notre  état,  l'ami  Maledent, 
dit   Procope,   ce  n'est   pas   seulement   de    bien    recevoir  les 


Ils  le  salueront  avec  respecl. 


ploit,  qu'au  récit  de  quelques  autres  faits  de  guerre?  Con- 
tinue. 

—  Je  ne  savais  pas,  poursuivit  Maledent,  que  cette  mau- 
dite armure  .servait  aux  fils  du  château  pour  s'exercer  à 
faire  des  armes.  Mais  bientôt  deux  grands  gaillards  do 
vingt  ans  entrèrent,  détachèrent  chacun  une  lance  et  une 
*pée,  et  commencèrent  à  s'escrimer  de  tout  leur  coeur  sur 
ma  carapace.  Eh  bien  !  mes  amis,  vous  me  croirez  si  vous 
voulez,  .sous  tous  leurs  coups  d'épée  et  de  lance,  je  n'ai  pas 
bougé,  je  suis  resté  droit  et  ferme  comme  si  j'étais  vérit.a- 
blement  de  bois  et  vissé  à  ma  base.  Par  bonheur,  les  jeu- 
nes drôles  n'étaient  pas  de  première  force.  Le  père  survint, 
les  exhortant  bien  ,i  viser  au  défaut  de  ma  cuirasse;  mais 
saint  .Malf.îent.  mon  patron,  que  iinvoquais  tout  bas.  dé- 
tournait les  coups.  Enfin,  ce  diable  de  père,  pour  montrer 
à  ses  petits  comment  on  enlevait  une  visière,  prit  une  lance, 
et  du  premier  coup  mit  à  découvert  mon  visage  pâle  et 
défait.  Je  me   crus  perdu. 

—  Pauvre  ami  !  dit  mélancoliquement  Fracasso,  on  le  se- 
rait à  moins 


coups,  c'est  de  les  bien  donner.  Le  beau,  c'est  que  la  vic- 
time tombe  sans  mèrae  pous.ser  un  cri.  Tiens,  dans  une  de 
mes  tournées  en  Flandre,  j'avais  h  débarrasser  une  de  mes 
pratiques  de  quatre  de  .ses  amis  intimes  qui  voyageaient  en 
compagnie.  Il  voulut  d'abord  m'adjoindre  trois  cam,irados  ; 
mais  je  dis  que  je  me  chargerais  de  la  chose  tout  seul  ou 
que  je  ne  m'en  chargerais  pas  du  tout.  Il  fut  donc  convenu 
que  j'agirais  comme  je  l'entendais,  et  que  pourvu  que  je 
livrasse  quatre  cada\Tes.  J'aurais  quatre  parts.  Je  savais  la 
route  qu'ils  suivaient:  je  les  attendis  donc  dans  une  hôtel- 
lerie  où  Ils  devaient  nécessairement   passer. 

L'hôtelier  avait  été  de  la  partie  autrefois  :  il  l'avait  quittée 
pour  se  faire  aubergiste,  ce  qui  était  un  moyen  de  conti- 
nuer à  détrousser  les  voyageurs  sans  rien  craindre  ;  mais 
il  avait  encore  quelques  bons  sentimens.  de  sorte  que  je 
n'eus  pas  grand'peine  à  le  mettre  dans  mes  intérêts  moyen- 
nant un  di.xième  de  la  prime.  Ceci  convenu,  nous  atten- 
dîmes nos  quatre  cavaliers,  qal  bientôt  iiarurent  au  détour 
du  chemin  et  mirent  pied  à  terre  devant  l'auberge,  s'ap- 
prêtant  à   y"  remplir   leurs  estomacs   et  à  y   panse.'   leurs 


06 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLLSi i\É 


chevaux  L'hôtelier  leur  Oit  alors  que  son  écurie  était  si  pe- 
tite qu'a  moins  dy  entrer  l'un  après  l'autre  ils  ne  pourraient 
S'y  remuer  et  s'y  gêneraient  mutuellement.  Le  premier  qui 
entra  lut  si  lent  à  sortir  que  le  second,  impatienté,  alla 
voir  un  peu  ce  qu  il  faisait.  Celui-ci  ne  tarda  P^s  moms 
lui-même  à  reparaître.  Sur  ce.  le  troisième,  fatigue  J  atten- 
dre, s'introduisit  à  son  tour,  et  au  bout  de  quclaue  temps, 
comme  le  quatrième  s  étonnait  de  leur  lenteui-  a  tous  : 

—  Ah  '  je  vois  ce  que  c'est,  dit  mon  hôte,  comme  1  écu- 
rie est  extrêmement  petite,  ils  seront  sortis  par  la  Po^  e  de 
derrière.  Ces  mots  encouragèrent  ^o'^. ''''ZL''J,eTéZs 
ses  compagnons  et  moi,  car  vous  devinez  bien  que  j  étais 
dansHcurie-,  mais  comme  la  chose  ne  pouvait  plus  avoir 
d'inconvénient,  je  laissai  à  celui-là  la  satisfaction  de  pous- 
ser un  petit  cri,  pour  dire  adieu  a  ce  monde.  En  di oit  ro- 
main Ferrante,  cela  ne  pourrait-il  pas  s'appeler  trucidaUo 
vtràivtlloncmnecis?  Mais,  ah  çà  !  ajouta  Procope  en  sin- 
ferrompant,  notre  homme  n'arrive  toujours  pas  •  Foui  vu 
qu'il  ne  lui  soit  rien  advenu  !  Il  va  faire  nuit  noire  tout 
A   l'hÊurG 

-  '^uadcntque  cadenlia  sidéra  somnos.  ajouta  Fracasse. 
Et  à  ce  propos,  mes  amis,  prenez  garde  que  dans  1  obscu- 
rité ce  Benvenuio  ne  s'avise  d'un  tour  que  j'ai  une  fois  pra- 
tiqué moi-même:  c'était  dans  mes  promenades  sur  les 
bo'd^  du  Riiiu.  J'ai  toujours  aimé  les  bords  du  IJun,  le 
naysa^e  r  est  à  la  fois  pittoresque  et  mélancolique.  Le 
Rhin  "c'est  le  fleuve  des  rêveurs.  Je  rêvais  donc  sur  les 
bords  du  Rhin,  et  voici  quel  éUit  le  sujet  de  mes  rêveries  : 

Il  s'a<'issait  d'envoyer  de  vie  à  trépas  un  seigneur  nom- 
mé Sohreckenstein,  si  j'ai  bonne  mémoire.  Or,  la  chose 
n'étaii  pas  aisée,  car  il  ne  sortait  jamais  que  bien  accompa- 
gné. Voilà  le  plan  auquel  je  jn'arrêtai  : 

Je  m  habillai  de  la  même  façon  que  lui,  et  par  une  soi- 
rée sombre  je  l'attendis  de  pied  terme,  lui  et  sa  troupe. 
Quand  je  vis  leur  masse  noire  se  détacher  dans  la  nuit  soli- 
taire et  obscure,  oi;scuri  sub  nocU.  je  me  jetai  en  désespéré 
sur  Schreckenstein,  qui  marchait  un  peu  en  avant:  mais 
l'eus  1  habileté  d'abord  d'enlever  de  sa  tête  son  chapeau  a 
niumes  et  puis  de  changer  de  position  avec  lui  et  de  me 
tourner  du  côté  où  il  aurait  dil  se  trouver  lui-merae.  Li- 
dessus  je  l'étourdis  d'un  grand  coup  du  pommeau  de  mon 
énée  et  je  me  mis  à  crier  au  milieu  du  tumulte,  du  bruit 
des  iames  et  des  cris  des  autres  :  -  A  moi  !  a  moi  i  Sus  aux 
brigands'  -  Si  bien  que  les  hommes  de  SchrecUenstein 
tonfbèrent  furieux  sur  leur  maitre  et  le  laissèrent  mort  sur 
la  place  tandis  que  je  me  glissais  dans  le  taillis.  L  honnête 
seigneur  put  se  dire  du  moins  qu'il  avait  été  tue  par  des 

^^\e  coup  était  hardi,  reprit  Ferrante,  mais  si  je  jetais 
un  regard  en  arrière  sur  ma  jeunesse  évanouie  je  .POU"'ais 
V  trouver  un  exploit  encore  plus  audacieux.  J  avais  affaire 
comme  toi.  Fracasse,  à  un  chef  de  partisans  toujours  bien 
monté  et  escorté.  C'était  dans  une  forêt  des  Abruzzes: 
j'allai  me  poster  sur  le  passage  de  l'individu,  et  gr'mpant 
sur  un  chêne  énorme,  je  me  couchai  sur  une  grosse  bran- 
che  qui  traversait  le  chemin,  et  j'attendis  en  rêvant.  Le  so- 
leil se  levait  et  ses  premiers  rayons  tombaient  en  longs 
filets  de  pâle  lumière  à  travers  les  rameaux  moussus  ;  1  air 
du  matin  circulait  frais  et  vif  et  sillonné  de  chansons  d  oi- 
seaux  ;  tout  à  coup... 

-Chut!  interrompit  Procope,  j'entends  des  pas:  atten- 
tion! c'est  noue  homme. 

—  Bon  '  murmura  Maledent,  en  jetant  autour  de  lui  un 
regard  furtif  ;  tout  est  désert  et  silencieux  aux  alentours  ; 
la    chance    est    pour    nous. 

Ils  redevinrent  immobiles  et  muets:  on  ne  distinguait 
pas  leurs  brunes  et  terribles  figures  dans  l'ombre  crépus- 
culaire, mais  on  voyait  leurs  yeux  brillans.  leurs  mains 
trénil.'^santes  sur  les  rapières,  leur  pose  d'attente  effarée  : 
ils  formaient  dans  ces  demi-ténèbres  un  groupe  saisissant 
et  fièrement  campé,  que  le  pinceau  de  Salvator  Rosa  seul 
pourrait   reproduiie   heureusement. 

C'était  en  effet  nenvenuto  qui  s'avançait  d'un  pas  rapide, 
Benvenuto,  qui,  ainsi  que  nous  l'avons  dit.  avait  conçu 
quelque  soupçon,  et  qui  de  son  regard  perçant  sondait  pru- 
demment l'obscurité  devant  lui.  D'ailleurs,  habitué  à  1  obs- 
curité 11  put  voir  ;i  vingt  pas  les  quatre  bandits  sortir  de 
leur  embuscade,  et  avant  qu'ils  fussent  sur  lui  il  eut  le 
temps  de  couvrir  son  cabas  de  sa  cape,  et  de  mettre  1  épée  à 
la  main  En  outre,  avec  le  sang-froid  qui  ne  labandonnalt 
jamais,  il  prit  le  soin  de  s'.adoss.r  contre  le  mur  de  l'église, 
et  vit  ainsi  de  face  tous  ses  assalllans. 

Ils  rattoquèrent  vivement  ;  pas  moj-en  de  s'enfuir,  inutile 
de  crier,  le  château  était  à  plus  de  cinq  cents  pas  ;  mais 
lienvenuto  n  en  était  pas  .à  son  apprentissage  en  lait  d  ar- 
mes    il  recul  les  bandits  avec  vigueur. 

Tout  en'esfocadant.  comme  sa  pensée  restait  parfaite- 
ment libre,  une  idée  lui  traversa  l'esprit  comme  un  éclair  : 
é^^klemment  re  guet-apens  n  était  dirigé  ']"«  /o"t''% '"'■ 
Benvenuto.  S'il  i>ouvalt  parvenir  à  donner  le  change  à  KS 


assassins,   il  était    sauvé.   Il   se   mit    donc,   sous   le  1er   de 
leurs  épées,  à  les  railler  de  leur  prétendue  méprise. 

—  Ail  !  que  vous  prend-il  donc  mes  braves  ?  Etes-vous  fous  ? 
que  prétendez-vous  gagner  avec  un  pauvre  militaire  comme 
moi  ?  Est-ce  à  ma  cape  que  vous  en  voulez  ?  Est-ce  mon 
épée  qui  vous  tenic .'  Attends,  attends,  toi  !  gare  à  tes 
oreilles,  sangdieu  !  Si  vous  en  voulez  à  ma  brave  lame,  il 
faut  la  gagner  ;  mais,  pour  des  voleurs  qui  n'en  paraissent 
pas  il  leur  coup  d  essai,  vous  n'avez  pas  bon  nez,  mes 
enfans. 

Et  ce  disant,  11  les  pressait  lui-même  au  lieu  de  reculer 
devant  eux,  mais  ne  quittant  son  mur  que  d'un  ou  deux 
pas  pour  revenir  s'y  adosser  aussitôt,  frappant  continuel- 
lement d'estoc  et  de  taille,  et  ayant  soin  de  se  découvrir 
plusieurs  fois,  afin  que  s'ils  avaient  été  prévenus  par  les 
domestiques  du  comte  d'Orbec.  qu'il  avait  vu  s  éloigner,  et 
qui  l'avaient  vu  compter  l'or,  ils  s'imaginassent  qu  il  n'avait 
point  cet  or  sur  lui.  En  effet,  l'assurance  de  ses  paroles 
et  son  aisance  à  manier  lépée  avec  mille  écus  d'or  sous 
le  br;is,  jetèrent  des  doutes  dans  l'esprit  des  bravi. 

—  Ah  çà  !  est-ce  que  réellement  nous  nous  tromperions. 
Ferrante?  dit  Fracasso. 

—  J  en  ai  peur.  L'iiomme  me  semblait  moins  grand,  ou 
si  c'est  lui.  Il  n'a  pas  l'or  et  ce  damné  vicomte  nous  a 
dupés. 

—  Moi,  de  l'or  ?  s'écriait  Benvenuto,  tout  en  s  escrimant 
de  la  meilleure  grâce  Je  n'ai  d'or  qu'une  poignée  en  cuivre 
dédoré  mais  si  vous  l'ambitionner,  mes  enfans.  vous  la 
paierez  plus  cher  que  si  elle  était  d'or  et  qu'elle  appartînt 
a  un  autre,  je  vous  en  préviens. 

—  Au  diable  !  dit  Procope,  c  est  véritablement  un  mili- 
taire. Est-ce  qu'un  orfèvre  ferait  des  armes  de  cette  force? 
Essouttlez-vous  si  cela  vous  convient,  vous  autres;  moi  je 
ne  me  bats  pas  pour  la  gloire. 

Et  Procope  commença  de  se  retirer  en  grondant,  tandis 
que  l  attaque  des  auUes  se  ralentissait  à  la  fois  de  leur 
doute  et  de  son  absence.  Benvenuto,  plus  mollement  har- 
celé en  profita  pour  se  dégager  et  pour  se  diriger  vers  1  hô- 
tel en  rompant  devant  ses  ennemis,  mais  sans  cesser  de  se 
battre  et  de  leur  tenir  tête.  Le  rude  sanglier  traînait  avec 
lui  les  chiens  vers  son  bouge. 

—  Allons,  allons,  venez  avec  moi,  mes  braves,  disait 
Benvenuto  ;  accompagnez-moi  jusqu'à  l'entrée  du  Pré-aux- 
Clercs.  à  la  Maison-Rouge,  chez  mon  Intante  qui  m'attend 
ce  soir  et  dont  le  père  vend  du  vin.  La  route  n'est  pas 
sûre,  à'  ce  que  l'on  dit.,  et  je  ne  serai  point  taché  d  avoir 
une  escorte.  ,  .    , 

Sur  cette  plaisanterie.  Fracasso  renonça  aussi  a  la  pour- 
suite et  alla  rejoindre  Procope, 

—  NOUS  sommes  des  fous.  Ferrante  !  dit  ilaledent  :  ce 
n'est  point  là  ton  Benvenuto  !  va  ! 

—  Si  '  si  '  au  contraire,  c  est  lui-même,  s'écria  Ferrante, 
qui  venait  enfin  d  apercevoir  le  cabas  enflé  d'argent  sous 
le  bras  de  Benvenuto.  dont  un  mouvement  trop  brusque 
avait  dérangé  le  manteau. 

Mais  il  était  trop  tard  L'hôtel  n'était  plus  qu  à  une  cin- 
quantaine de  pas.  et  Benvenuto,  de  sa  voix  puissante. 
S'était  mis  a  crier  dans  le  silence  et  dans  la  nuit  :  «  A  moi. 
de  l'hôtel  de  Nesle  !  au  secours!  à  moi  l  »  Fracasso  eut  à 
peine  le  temps  de  revenir  sur  ses  pas,  Procope  d'accourir  de 
loin  Ferrante  de  redoubler  d  efforts  avec  Malcdent  ;  les 
ouvriers  qui  attendaient  leur  maitre  étaient  sur  le  qui- 
vive  La  porte  du  château  s'ouvrit  donc  au  premier  cri. 
et  l'énorme  Hermann,  le  petit  Jehan.  Simon-le-Gaucher  et 
Jacques  Aubry    s'élancèrent  armés  de  piques. 

A  cette  vue  les  bravi  s'enfuirent. 

—  Attendez  donc,  mes  chers  petRs  !  criait  Benvenuto  aux 
fuyards;  ne  voulez-vous  donc  pas  m'escorter  encore  un 
peu?  Oh  !  les  maladroits  !  qui  n'ont  pu  prendre  à  un  homme 
seul  mille  écus  d'or  qui  lui  fatiguaient  le  bras  ! 

En  effet  les  brigands  n'avaient  réussi  qu'à  faire  à  leur 
ennemi  une  légère  égratignure  à  la  main,  et  lU  se  sau- 
vahfnT  tout  penauds,  tandis  que  de  son  côté  Fracasso  se 
aiva\t  hurlant.  Le  pau^'re  Fracasso.  dans  les  derniers 
coups  avait  eu  l'œil  droit  emporté,  accident  dont  11  res  a 
borgne  le  reste  de  ses  jours,  ce  qui  rembrunit  encore  la 
teinte  de  mélancolie  qui  ornait  le  caractère  saillant  de  sa 
physionomie  pensive.  „,„„„^ 

_  or  cà  mes  enfans.  dit  Benvenuto  à  ses  compagnons, 
auand  le  bruit  des  pas  des  bravi  se  fut  perdu  dans  le  loin- 
tain il  s'agl"  d'aller  souper  après  ce  bel  exploit.  Venez  tous 
Loire  à  ma  délivrance,  mes  chers  sauveurs  !  Mais  vrai 
Dieu!  je  ne  vols  pas  Ascanlo  parmi  vous.  Où  donc  est  As- 

'"""Ën^ètlel.  on  se  rappelle  qu'Ascanio  avait  quitté  le  maitre 
en  sortant  du  Louvre. 

—  Mol   je  sais  où  il  est,  dit  le  petit  Jehan. 

_  Et  où  eit-ll   mon  enfant  ?  demand*  Benvenuto. 
-Au  fond  du   inrdin  du  Grand-Nesle.   où  11  se  promène 
depufs   unëdeml-heure;   nous  avoiis  été.   l'écoUer   et  mol. 


ASCAMO 


C7 


pour   causer  avec  lui,    mais   il  nous   a   priés  de  le   laisser 
seul. 

—  C'est  étrange!  se  dît  licuvenuto.  Commoiii  n'a-t-11  pas 
entendu  mon  cri?  Comment  n'est-U  pas  accouru  avec  les 
autres?  Ne  m'attendez  pas  et  soupez  sans  moi.  enfans.  dit 
Benvenulo  à  ses  compagnons    .\h  !  te  voilà.  S(  nzzone. 

—  01)  !  mon  Dieu  !  ciue  me  dit-on?  qtue  l'on  a  voulu  vous 
assassiner,  maître. 

—  Oui.  oui.  il  y  a  eu  quelque  chose  comme  cela. 

—  Jésus  !  s  écria  Scozzone. 

—  Ce  n'est  rien,  ma  bonne  fille,  ce  n'est  rien,  répéta 
Benvenuto  pour  ras.*uit>r  la  pauvre  Catherine  qui  était  de- 
venue paie  comme  la  mort.  Maintenant  il  s'agit  de  monter 
du  vin  et  du  meilleur  pour  ces  braves  garçons.  Prends  les 
clefs  de  la  cave  à  dame  Ruperte,  Scozzone,  et  choisis-le  de 
ta  main. 

—  Mais  vous  n'allez  pas  sortir  de  nouveau?  dit  Scozzone. 

—  Non,  sois  tr.uiquille.  je  vais  retrouver  .\scanio  qui  est 
dans  le  jardin  du  Grand-Nesle;  j'ai  à  causer  avec  lui  d'af- 
faires graves. 

Les  compagnons  de  Scozzone  rentrèrent  dans  l'atelier, 
et  Benvenuto  s'achemina  vers  la  porte  du  jardin. 

La  lune  se  levait  en  ce  moment,  et  le  maître  vit  bien 
distinctement  Ascanio  :  mais,  au  lieu  de  se  promener,  le 
jeune  homme  grimpait  à  une  échelle  adossée  contre  le 
mur  du  Petit-Nesle.  .\rrivé  au  faîte,  il  enjamba  la  muraille, 
tira  l'échelle  à  lui,  la  fit  passer  de  lautre  côté,  et  disparut. 

Benvenuto  passa  la  main  devant  ses  yeux  comme  fait  un 
homme  qui  ne  peut  croire  à  ce  qu'il  voit  :  puis,  prenant 
une  résolution  subite,  il  alla  droit  à  sa  fonderie,  monta 
dans  sa  cellule,  enjamba  la  croisée,  et  d'un  saut  calculé  se 
trouva  sur  le  mur  du  Petit-Nesle  :  alors,  s'aidant  d'une  vi- 
gne qui  étendait  1:\  ses  branches  noueuses,  il  se  laissa  tom- 
ber sans  bruit  dans  le  jardin  de  Colombe  ;  il  avait  plu  le 
matin,  et  l'humidité  de  la  terre  amortissait  le  bruit  des  pas 
de  Benvenuto. 

II  colla  alors  son  oreille  contre  le  sol  et  interrogea  le  si- 
lence sans  résultat  pendant  plusieurs  minutes.  Enfin  quel- 
ques chuchotemens  qu'il  entendit  dans  le  lointain  le  gui- 
dèrent ;  il  se  releva  aussitôt  et  se  mit  à  s'avancer  avec  pré- 
caution en  tâtonnant  et  en  s'arrêtant  h  chaque  pas.  Bien- 
tôt le  bruit  des  voix  devint  plus  di.stinct.  Benvenuto  se 
dirigea  du  côté- d'où  venait  le  bruit:  enfin,  arrivé  à  la 
seconde  allée  qui  traver-sait  le  jardin,  il  reconnut  ou  plutôt 
devina  dans  les  ténèbres  Colombe  vôlne  d'une  robe  blanche 
et  assise  près  d'.Ascanio  sur  le  banc  que  nous  connaissons 
déjà.  Les  deux  enfans  parlaient  d'une  voix  ba.sse.  mais 
animée  et  distincte. 

Caché  par  un  massif  d'arbres,  Benvenuto  s'approcha  d'eux 
et  écouta. 


XXII 
I.E    SOXGE    D'UN"E    XUIT    D'ArTOM>'E 


C'était  par  une  belle  soirée  d'automne,  calme  et  transpa- 
rente. La  lune  avait  chassé  presque  tous  les  nuages,  et 
ceux  qui  restaient  encore  au  ciel  glissaient  éloignés  les 
uns  des  autres  sur  un  fond  bleu  semé  d'étoiles  Autour  du 
groupe  qui  causait  et  écoutait  dans  le  jardin  du  Petît- 
Nesle.  tout  était  calme  et  silencieux,  mais  en  eux  tout  éiait 
troublé  et  frémissant. 

—  Ma  bien-almée  Colombe,  disait  .ascanio.  tandis  que 
Benvenuto.  debout  derrière  lui,  froid  et  p.^Ie.  ne  croyait 
pas  entendre  ces  paroles  avec  son  oreille  m.iis  avec  son 
coeur,  ma  fiancée  chérie,  que  suis-je  venu  t»ire.  hélas  ! 
dans  votre  destinée?  Quand  vous  saurez  tout  ce  que  je  vous 
apporte  de  malheur  et  dépouvante,  vous  allez  me  maudire 
de  m'étre  fait  le  messager  de  pareilles  nouvelles. 

—  Vous  vous  trompez,  mon  aîni.  répondit  Colombe,  quoi 
que  vous  puissiez  me  dire,  je  vous  bénirai,  car  Je  vous 
regarde  comme  venant  de  la  part  de  nieu  Je  n'ai  Jamais 
entendu  la  voix  de  ma  mère,  mais  je  sens  que  je  l'eusse 
écoutée  comme  je  vous  écoute.  Parlez  donc.  Ascanio.  et 
si  vous  avez  des  chases  terribles  à  m'apprendre.  eh  bien  ! 
votre  voix  me  consolera  déjà  un  peu  de  ce  que  vous  me 
direz. 

—  .Appelez  donc  à  votre  aide  tout  votre  courage  et  toutes 
vos  forces,   dit  Ascanio. 

Et  il  lui  raconta  ce  qui  s'était  passé,  lui  présent,  entre 
madame  d  Efampes  et  le  comte  d'Orbec  :  il  exposa  tout  ce 
complot,  mélange  de  trahison  contre  l'Intérêt  d'un  royaume 
et  de  prniets  contre  Ihonnenr  d'un  enfant  :  Il  endura  le 
supplirii  (l'expliquer  \  cette  Ame  ingénue  et  tout  étonnée 
du  mal  le  traité  InfAme  du  trésorier  :  Il  dut  faire  compren- 
dre à  cette  Jeune  fille,  pure  an  point  de  ne  pas  rai^me  rou-  i 
gir  à  ses  paroles,  les  cniels  raffinemens  de  haine  et  digno-   1 


mime  que  1  amour  blessé  avait  inspirés  à  la  tavorlte  Tout 
ce  que  Colombe  put  nettement  concevoir,  c'est  que  soa 
amant  était  pénétré  de  dégoût  et  de  terreur,  et  pauvre 
lierre  qui  n  avait  d'autre  appui  que  l  arbrisseau  auquel 
elle  setait  attachée,  elle  trembla  et  frissonna  comme  lui 

—  -\mi,  lui  dit-elle,  il  faut  révéler  à  mon  pure  tout  cet 
affreux  dessein  contre  mon  honneur.  Mon  père  ne  se  doute 
pas  de  notre  amour,  mon  père  vous  doit  la  vie  mon  père 
vous  écoutera.  Oh!  soyez  tranquille,  il  arrachera  ma  des- 
tinée aux  mains  du  comte  d'Orbec. 

—  Ilélas  !  lit   pour  toute  réponse  Ascanio. 

—  Oh  !  mon  ami  j  s'écria  Colombe,  qui  comprit  tout  ce 
que  contenait  de  doute  l'exclamation  de  son  amant-  oh  < 
soupçonneriez-vous  mon  père  dune  si  odieuse  complicité? 
Ce  serait  mal.  .\scanio.  Non.  mon  père  ne  sait  rien  ne  se 
doute  de  rien,  j'en  suis  sûre,  et  bien  qu'il  ne  m'ait  "jamais 
témoigné  une  grande  tendresse,  il  ne  voudrait  pas  me 
tremper  de  sa  propre  main  dans  la  honte  et  dans  la 
mallieur. 

—  Pardon.  Colombo,  reprit  Ascanio.  mais  c'est  que  votre 
père  n'est  point  habitué  à  voir  le  malheur  dans  la  fortune 

c  est  qu'un  titre  lui  cacherait  une  honte,  c'est  que  son  or-  % 
gueil   de   courtisan   vous  croirait   plus   heureuse    maîtresse 
d  un  roi  que  femme  d'un  artiste    Je  ne  dois  rien  vous  ca- 
clier.   Colombe:  le  comte  d'Orbec  disait  à  madame  la  du- 
chesse d'Etampes   qu'il   répondait   de  votre   père. 

—  Est-il  possible.  Dieu  juste  !  s'écria  la  jeune  fille.  Est-<e 
que  cela  s'est  jamais  vu.  Ascanio.  des  pères  qui  ont  vendu 
leur  enfant? 

—  Cela  s'est  vu  dans  tous  les  pays  et  dans  tous  les  temps, 
mon  pauvre  ange,  et  surtout  dans  ce  temps  et  dans  ce 
pays.  Ne  vous  faites  pas  le  monde  à  l'image  de  votre  àme 
et  la  société  à  ceUe  de  votre  vertu.  Oui.  oui.  Colombe  les 
plus  nobles  noms  de  la  France  ont  affermé  sans  pudeur  au 
libertinage  royal  la  jeunesse  et  la  beauté  de  leurs  femmes 
et  de  leurs  filles;  c'est  chose  toute  simple  à  la  cour  et 
votre  père,  s'il  veut  se  donner  la  peine  de  se  Justifier'  ne 
manquera  pas  d  illustres  exemples.  Je  te  demande  pardon 
mon  aimée,  de  froisser  si  brusquement  ton  âme  chaste  et 
sainte  au  contact  de  la  hideuse  réalité:  maïs  c'est  néces- 
saire, enfiu.  et  il  faut  bien  te  montrer  l'abime  où  l'on  te 
pousse. 

—  -ascanio,  Ascanio  !  s'écria  Colombe  en  cachant  sa  tête 
sur  l'épaule  du  jeune  homme,  quoi,  mon  père  se  tourne 
aussi  contre  moi!  Oh!  rien  que  de  le  répéter  j'ai  honte' 
Ou  donc  me  réfugier,  alors?  Oh!  dans  vos  bras,  Ascanio! 
Oui,  c'est  à  vous  de  me  sauver  !  Avez-vous  parlé  ;i  votre 
maître,  à  ce  Benvenuto  si  fort,  si  bon  et  si  grand,  à  ce  que 
vous  m'avez  dit,  et  que  jaime  parce  que  vous  laimoz? 

—  Ne  laime  pas,  ne  l'aime  pas.  Colombe  !  s'écria  Ascanio 

—  Et    pourquoi   cela?   murmura   la  jeune   fllle. 

—  Parce  qu'il  vous  aime,  vous,  parce  qu'au  lieu  d'un 
ami  sur  lequel  nous  avions  cru  pouvoir  compter,  c'est  un 
ennemi  que  nous  allons  avoir  à  combattre  ;  un  ennemi 
entendez-vous,  et  le  plus  terrible  de  nos  ennemis.  Ecoutez' 

Alors  Ascanio  raconta  à  Colombe  comment,  au  moment 
où  il  allait  tout  confier  à  Benvenuto.  celui-ci  lui  avait  ré- 
vélé son  amour  idéal,  et  comment  le  ciseleur  chéri  de 
François  1er,  grâce  à  cette  foi  de  gentilhomme  à  laquelle 
le  roi  n  avait  jamais  manqué.  pou%aît  obtenir  tout  ce  qu'il 
demanderait  après  la  fonte  de  Jupiter.  Or,  comme  on  le 
sait,  ce  que  comptait  demander  Benvenuto  Cellini,  c'était 
la  main  de  Colombe. 

—  Mon  Dieu  !  il  ne  nous  reste  donc  plus  que  vous,  dit 
Colombe  en  levant  ses  beaux  yeux  et  ses  blanches  jnains 
vers  le  ciel.  Tout  allié  nous  devient  ennemi,  tout  port  se 
change  pour  nous  en  écueil.  Etes-vous  bien  certain  <.ue 
nous  soyons  abandonnés  à  ce  point? 

—  Oh  !  que  trop  certain,  dit  le  jeune  homme.  Mon  maî- 
tre est  aussi  dangereux  pour  nous  que  votre  père.  Colombe. 
Oui.  lui.  lui,  s'écria  Ascanio  en  joignant  les  mains  ;  lui 
Benvenuto.  mon  ami,  mon  maitre.  mon  protecteur,  mon 
père,  mon  Dieu  !  me  voilà  presque  forcé  de  le  haïr.  Et  ce- 
pendant pourquoi  lui  en  voudrais-Je.  je  vous  le  demande. 
Colombe?  Parce  qu'il  a  subi  l'ascendant  auquel  doit  céder 
tout  esprit  élevé  qui  vous  rencontrera  ;  parce  qu'il  vous 
aime  comme  je  vous  aime.  Son  crime  est  le  mien,  après 
tout.  Seulement,  vous.  Colombe,  vous  m'aimez,  et  Je  suis 
absous.  Que  faire  ?  mon  Dieu  !  Ah  !  depuis  deux  Jours  Je 
m'interroge,  et  je  ne  sais  si  Je  commence  à  le  détester  on 
si  je  le  chéris  toujours.  Il  vous  aime,  c'est  vrai  :  mais  II  in'a 
tant  aimé,  moi  aussi  !  ma  pauvre  âme  vacille  et  tremble  au 
milieu  de  ce  trouble  comme  im  roseau  dans  la  tempête. 
Que  fera-t-il.  lui?  Oh!  Je  vais  d'abord  l'informer  des  des- 
seins du  comte  d'Orbec.  et  j'espère  qu'il  nous  en  délivrera. 
Jlals  après  cela,  quand  nous  nous  trouverons  face  à  face 
en  ennemis,  quand  je  lui  dirai  que  son  élève  est  son  rival. 
Colombe,  sa  volonté  toute-puissante  comme  le  destin  est 
peut-être  aveugle  comme  lui  il  oubliera  Ascanio  pour  ne 
plus  penser  qu'à  Colombe,  il  détournera  les  yeux  de  l'homme 
qu'il  aima  pour  ne  plus  voir  que  la  femme  qu'il  aime,  car 


f8 


ALEXANDRE  DINIAS  ILLUSTRE 


je  sens  aussi  qu'entre  lui  et  vous,  moi  je  n'tiésiterais  pas.  Je 
sens  que  je  sacrifierais  sans  remords  le  passé  de  mon  cœur  à. 
son  avenir,  la  terre  au  ciel:  Pourquoi  agirait-il  autrement? 
il  est  liomme,  et  sacrifier  son  amour  serait  un  acte  au-iiessus 
de  riiumanilé.  Nous  lutterons  donc  l'un  contre  l'autre, 
mais  comment  lui  résisterai-je,  moi,  faiWe  et  isolé  que  je 
suis?  Oh!  n'importe.  Colombe,  quand  j'en  arriverai  un 
jouir  à  liair  celui  que  j'ai  tant  et  si  longtemps  aimé,  non. 
je  vous  le  dis.  non.  je  ne  voudrais  pas  pour  tout  au  monde 
lui  laire  endurer  le  supplice  dont  il  ma  torturé  l'autre 
matin  en  me  déclarant  son  amour  pour  vous. 

Cependant  Benvenuto,  Immobile  comme  une  statue  der- 
rière l'arbre,  sentait  des  gouttes  de  sueur  glacée  perler  sur 
son  front,  et  sa  main  se  crisper  convulsivement  sur  son 
cœur 

—  Pauvre  Ascanio  !  cher  ami  )  reprit  Colombe,  vous  avez 
beaucoup  souffert  déjà  et  beaucoup  â  souffrir  encore.  Pour- 
tant, mon  ami,  attendons  l'avenir  avec  calme.  Xe  nous 
e.\agérons  pas  nos  douleurs,  tout  n'est  pas  désespéré.  Pour 
résister  au  malheur,  pour  conjurer  notre  destinée,  nous 
sommes  trois,  en  comptant  Dieu.  Vous  aimeriez  mieux  me 
voir  à  Benvenuto  qu'à  Orbec,  n'est-ce  pas?  Mais  vous  aime- 
riez encore  mieux  me  voir  au  Seigneur  qu'à  Benvenuto? 
Eh  bien  !  si  je  ne  suis  pas  à  vous,  je  ne  serai  qu'au 
Seigneur,  dites-vou.s-le  bien,  Ascanio.  Votre  femme  en  ce 
monde  ou  voire  fiancée  pour  l'autre.  Voilà  la  promesse 
que  je  vous  ai  faite  et  que  je  tiendrai,  .Ascanio:  soyez  tran- 
quille. 

—  Merci,  ange  du  ciel,  merci  1  dit  .\scanio.  Oublions 
donc  ce  vaste  monde  qui  s'étend  à  l'entour  de  nous,  et 
concentrons  notre  vie  dans  ce  petit  bosquet  où  nous  som- 
mes, Colomlie.  vous  ne  m'avez  pas  dit  encore  que  vous 
m'aimez.  Hélas  !  il  semblerait  que  vous  êtes  à  moi  parce 
que  vous  ne  pouvez  faire  autrement. 

—  Tais-toi.  .Ascanio,  tais-toi  donc,  dit  Colombe,  tu  vois 
bien  que  je  cherche  à  sanctifier  mon  bonheur  en  en  fai- 
sant un  devoir.  Je  t'aime,  .Ascanio,  je  t'aime  ! 

Benvenuto  n'eut  plus  la  force  de  rester  debout  ;  il  tomba 
sur  ses  genoux,  appuya  sa  fête  contre  l'arbre  ;  ses  yeux 
hagards  se  fixaient  vaguement  dans  l'espace,  tandis  que 
l'oreille  tournée  vers  les  deux  jeunes  gens,  il  écoutait  avec 
toute  son  àme. 

—  Ma  Colombe,  répétait  Ascanio.  je  t'aime,  et  quelque 
chose  me  dit  que  nous  serons  heureux,  et  que  le  Seigneur 
n'abandonnera  pas  son  plus  bel  ange.  Oh  :  mon  Dieu,  je 
ne  me  rappelle  plus,  au  milieu  de  cette  atmosphère  de 
joie  qui  t'entoure,  ce  cercle  de  douleur  oii  je  vais  rentrer 
en  te  quittant. 

—  11  faut  cependant  songer  à  demain,  dit  Colombe;  ai- 
dons-nous, Ascanio,  aidons-nous  pour  que  Dieu  nous  aide. 
Il  ne  serait  pas  loyal,  je  crois,  de  laisser  ignorer  à  votre 
maître  Benvenuto  notre  amour,  il  s'exposerait  peut-être  à 
de  graves  dangers  en  luttant  contre  madame  la  duchesse 
d'Etampes  et  le  comte  d  Orbec.  Cela  ne  serait  pas  juste;  il 
faut   l'avertir  de  tout,   Ascanio. 

—  Je  vous  obéirai,  chère  Colombe,  car  une  parole  de 
vous,  vous  le  sentez  bien,  c'est  un  ordre.  Puis,  mon  cœur 
aussi  me  dit  que  vous  avez  raison,  raison  toujours.  Mais 
le  coup  que  je  lui  porterai  sera  terrible.  Hélas!  j'en  juge 
d'après  mon  cœur.  11  est  possible  que  son  amour  pour  moi 
se  tourne  en  haine,  il  est  possible  (|u'il  me  chasse.  Com- 
ment résislerai-je  alors,  moi  étranger,  sans  appui,  sans 
asile,  à  d'aussi  puissans  ennemis  que  la  duchesse  d  Etam- 
pes  et  le  trésorier  du  roi  ?  Qui  m'aidera  à  déjouer  les  pro- 
jets de  ce  couple  terrilile?  qui  voudra  s'engager  avec  moi 
dans  cette  guerre  inégale?  qui  me  tendra  la  main? 

—  Mol  :  dit  derrière  les  deux  jeunes  gens  une  voix  pro- 
fonde et  grave. 

—  Benvenuto  !  s'écria  l'apprenti,  sans  même  avoir  besoin 
de  se   retourner 

Colombe  jeta  un  cri  et  se  leva  précipitamment,  Ascanio 
regardait  le  maitre  indécis  entre  sa  colère  et  son  amitié. 

—  Oui,  c'est  moi,  moi,  Benvenuto  Cellini,  reprit  l'orfè- 
vre ;  mol  que  vous  n  aimez  point,  mademoiselle,  moi  que 
tu  n'aimes  plus,  Ascanio,  et  qui  viens  vous  sauver  pour- 
tant tous  deux. 

—  Que  dites-vous  là  ?  s'écria  Ascanio. 

—  Je  dis  qu  il  faut  reveuir  vous  asseoir  auprès  de  moi. 
car  11  faut  nous  entendre.  Vous  n'avez  à  m'informer  de 
rien.  Je  n  al  pas  perdu  un  mot  de  votre  conversation.  Par- 
donnez-moi de  l'avoir  surprise  par  hasard,  mais  vous  com- 
prenez :  mieux  vaut  que  je  sache  tout.  Vous  avez  dit  des 
choses  tristes  et  terribles  pour, mol,  mais  des  choses  bonnes 
aii'sl.  .\scanlo  a  eu  quelquefois  raison  et  quelquefois  tort. 
Il  est  bien  vrai,  mademoiselle,  que  je  vous  aurais  disputée 
."i  lui  liais,  puisque  vous  l'aimez,  tout  est  dit,  soyez  heu- 
reux ;  Il  vous  a  défendu  de  m'almer,  mais  je  vous  y  for- 
cerai l<ien  en  vous  donnant  à  lui. 

—  Cher  maiire  !  s  écria   Ascanio. 

—  Vous  souffrez  beaucoup,  monsieur,  dit  Colombe  en 
Joignant  les  mains. 


—  Oh  !  merci  !  dit  Benvenuto,  dont  les  yeux  se  mouillè- 
rent et  qui  se  contint  cependant.  Vous  voyez  cela.  vous, 
que  je  souffre.  Ce  n'est  pas  lui  qui  s'en  serait  aperçu,  l'in- 
grat !  Mais  rien  n'écliappe  aux  femmes.  Oui,  je  ne  veux 
pas  vous  mentir,  je  souffre  ;  C  est  tout  simple,  je  vous 
perds  ;  mais  en  même  temps  je  suis  heureux  de  pouvoir 
vous  servir  :  vous  me  devrez  tout  ;  cela  me  console  un  peu. 
Tu  te  trompais,  Ascanio  :  ma  Béatrix  est  jalouse  et  ne  vou- 
lait pas  de  rivale;  c'est  toi,  Ascanio,  qui  achèveras  la  sta- 
tue d'Hébé.  Adieu  mon  plus   beau  rêve  :  le  dernier  : 

Benvenuto  parlait  ainsi  avec  effort,  dune  voix  brève  et 
saccadée.  Colombe  se  p^cha  vers  lui  avec  grâce,  et  met- 
tant sa  main  dans   les  siennes,  lui  dit  doucement  : 

—  Pleurez,  mon  ami,  pleurez. 

—  Oui.  vous  avez  raison,  dit  Cellini,  éclatant  en  san- 
glots. 

Il  resta  quelque  temps  ainsi,  debout,  pleurant  sans  rien 
dire,  et  tout  secoué  de  tremblemens  intérieurs;  sa  forte 
nature  se  soulageait  par  ses  larmes  longtemps  comprimées. 
.\scanio  et  Colombe  regardaient  avec  respect  cette  profonde 
l'Ouleur. 

—  E.xcepté  le  jour  où  je  t'ai  blessé,  Ascanio,  excepté  le 
moment  où  j'ai  vu  couler  ton  sang,  voilà  vingt  ans  que  je 
u  ai  pleuré,  dit-il  en  se  remettant  ;  mais  aussi  le  coup  a  été 
atfreux  :  Tenez,  je  soustrais  tant  tout  à  l'iieure  derrière  ces 
arbres,  que  j'ai  eu  un  moment  la  tentation  de  me  poignar- 
der tout  de  suite.  Ce  qui  ma  retenu,  c  est  que  vous  aviez  be- 
.soin  de  moi.  Ainsi  vous  m'avez  sauvé  la  vie.  Tout  est  dans 
l'ordre,  après  tout.  .Ascanio  a  vingt  ans  de  bonheur  à  vous 
donner  plus  que  moi.  Colombe.  Et  puis  il  est  mon  enfant  ; 
vous  serez  bien  heureux  ensemble,  et  cela  me  réjouira 
comme  un  père.  Benverkuto  saura  triompher  de  Benvenuto 
comme  de  vos  ennemis.  C  est  notre  lot  de  souffrir,  à  nous 
autres  créateurs,  et  de  chacune  de  mes  larmes  éclora  peut- 
être  quelque  belle  statue,  comme  de  chacune  des  larmes 
de  Dante  a  éclaté  un  sublime  chant.  Vous  le  voyez.  Co- 
lombe, j'en  reviens  déjà  à  mon  ancien  amour,  ma  sculpture 
chérie  :  elle  ne  m'abandonnera  jamais,  celle-là.  Vous  avez 
bien  fait  de  me  faire  pleurer;  toute  l'amertume  de  mon 
cœur  s'en  est  allée  avec  mes  larmes.  Je  reste  triste,  mais 
je  suis  redevenu  bon,  et  je  me  distrairai  de  ma  peine  en 
vous  sauvant. 

Ascanio  prit  une  main  du  maître  et  la  serra  dans  les 
siennes.  Colombe  prit  l'autre  et  la  porta  à  ses  lèvres.  Ben- 
venuto respira  plus  largement  qu'il  n'avait  encore  fait,  et 

I    relevant  et   secouant  la  tète  : 

I  —  Voyons,  dit-il,  en  souriant,  ne  m'affaiblissez  pas. 
ménagez-moi,  mes  enfans.  Le  mieux  est  de  ne  jamais  re- 
parler de  tout  ceci.  Désormais.  Colombe,  je  serai  votre 
ami,  rien  de  .plus  :  je  serai  votre  père.  Le  reste  est  un  songe. 
Maintenant  causons  de  ce  que  nous  devons  faire  et  des 
dangers  qui  vous  menacent.  Je  vous  entendais  tout  à 
l'heure  faire  vos  projets  et  dresser  vos  plans.  Vous  êtes 
bien  jeunes,  mon  Dieu  !  et  vous  ne  savez  guère  l'un  et 
1  autre  ce  que  c'est  que  la  vie.  Vous  vous  offrez  candide- 
ment désarmés  aux  coups  du  sort,  et  vous  espérez  vaincre 
la  méchanceté,  la  cupidité,  toutes  les  passions  hurlantes 
a'vec  votre  bonté  et  vos  sourires  !  chers  fous  !  allons,  je  se- 
rai fort,  rusé,  implacable  à  votre  place.  J'y  suis  habitué 
moi.  mais  vous.  Dieu  vous  a  créés  pour  le  bonheur  et  le 
calme,  mes  beaux  anges,  je  veillerai  à  ce  que  vous  rem-  ' 
plissiez  votre  destination. 

-Ascanio,  la  colère  ne  ridera  pas  ton  front  blanc  ;  la  dou- 
leur. Colombe,  ne  dérangera  pas  les  lignes  pures  de  ton  vi- 
sage. Je  vous  prendrai  dans  mes  bras,  charmant  couple 
aux  doux  yeux  ;  je  vous  ferai  traverser  ainsi  toutes  les 
fanges  et  toutes  les  misères  de  la  vie.  et  je  ne  vous  dépo- 
.serai  sains  et  saufs  que  dans  la  joie  ;  et  puis  je  vous  re- 
garderai et  je  serai  joyeux  en  vous.  Seulement,  11  faut  que 
vous  ayez  en  moi  une  confiance  aveugle  :  j'ai  mes  façons 
d'agir,  brusques,  étranges,  et  qui  vous  effaroucheront  peut- 
être.  Colombe.  Je  me  comporte  un  peu  à  la  manière  de 
l'artillerie,  et  vais  droit  au  but  sans  me  .soucier  de  ce  que 
je  rencontre  en  chemin.  Oui.  je  regarde  plus  à  la  pureté  de 
mes  intentions,  je  le  sais,  qu'à  la  moralité  de  mes  moyens. 
Quand  je  veux  modeler  une  belle  nature,  je  ne  m'inquiète 
guère  si  l'argile  me  salit  les  doigts.  La  statue  achevée,  je 
me  lave  les  malus,  voilà  tout  Que  votre  àme  délicate  et  ' 
timorée  nie  laisse  donc,  mademoiselle,  la  responsabilité  de 
mes  actes  devant  Dieu  ;  nous  nous  comprenons,  lut  et  moi. 
J'aurai  affaire  ici  à  forte  partie.  Le  comte  est  ambitieux, 
le  prévôt  avare,  la  duchesse  adroite.  Ils  sont  tous  trois 
toul-puissans  Vous  êtes  en  leur  pouvoir  et  sous  leurs  mains, 
et  deiLx  d'entre  eux  ont  sur  vous  des  droits  ;  H  fau- 
dra, peut-être  employer  l'astuce  et  la  violence.  Mais  je  fe- 
rai en  sorte  que  vous  testiez  aussi  bien  qu'.Ascanio  en 
dehors  d'une  lutte  indigne  de  vous.  Voyons,  Colombe,  êtes- 
vous  prête  à  fermer  les  yeux  et  à  vous  laisser  mener? 
Quand  je  vous  dirai  :  «  Faites  cela,  »  le  ferez-vous?  «  Res- 
te* là.  "  y  resterez-vous?  «  Allez,  »  irez  vous? 
—  Que  dit  Ascanio?  demanda  Colombe. 


ASCAMO 


—  Colombe,  répondit  l'apprenti,  Benvenulo  est  bon  et 
giand  ;  il  nous  aime  et  nous  pardonne  le  mal  que  nous  lui 
avons  fait.  Obéissons-lui,  je  vous  en  conjure, 

—  Ordonnez,  maître,  dit  Colombe,  et  je  vous  obéirai  comme 
si  vous  étiez  l'envoyé  de  Dieu, 

—  Bien,  mon  enfant.  Je  n  ai  plus  à  vous  demander  tiu'une 
clioie  qui  vous  coûtera  peut-être,  mais  à  laquelle  il  faut 
vous  décider,  après  quoi  votre  rôle  se  bornera  à  attendre 
et  à  laisser  fiiire  les  évéuemens  et  moi.  Kt  pour  que  vous 
ayez  en  moi  encore  plus  de  foi  tous  deux,  pour  que  vous 
n'hésiliez  pas  n  vous  confier  à  un  homme  dont  la  vie  peut- 
être  fut  souillée,  mais  dont  le  coeur  est  demeuré  pur,  je 
vais  vous  dire  I  histoire  de  ma  jeunesse  Hélas  !  toutes  les 
histoires  se  ressemblent,  et  au  fond  de  chacune  siège  la 
douleur.  Ascanio.  je  vais  le  dire  comment  ma  Béatri.x, 
l'ange  dont  je  t'ai  parlé,  s'est  mêlée  â  mon  existence:  tu 
sauras  qui  elle  fut,  et  tu  t'étonneras  moins  sans  doute  de 
ma  résignation  à  tabandonner  Colombe  quand  tu  verras 
que  par  ce  sacrifice  je  commence  seulement  à  payer  à  l'en- 
fant la  dette  de  larmes  contractée  envers  la  mère.  Ta  mère  ! 
une  sainte  du  paradis,  Ascanio  l  Béatri.x  veut  dire  bienheu- 
reuse ;   Stéi)hana  veut  dire  couronnée. 

—  Vous  m'avez  toujours  dit.  maître,  qu'un  jour  vous 
m'apprendriez  toute  cette  histoire. 

—  Oui,  reprit  Cellini,  eî  le  moment  est  venu  de  vous  la 
faire  connaître  Cela  vous  donnera  plus  de  confiance  encore 
en  moi.  Colombe,  quand  vous  saurez  toutes  les  raisons  que 
j'ai    d  aimer    notre    Ascanio. 

.\lors  Benvenuto  prenant  dans  ses  mains  les  mains  de  ses 
deux  enfans,  se  mit  â  raconter  ce  qui  suit  de  sa  voix  grave 
et  harmonieuse,  sous  les  étoiles  qui  scintillaient  au  ciel,  et 
dans  le  calme  et  le  silence  de  cette   nuit  embaumée. 


xxm 


11  y  a  vingt  ans.  j'avais  vingt  ans  comme  toi,  Ascanio,  et 
je  travaillais  chez  un  orfèvre  de  Florence  appelé  Raphaël 
del  .Moro.  C'était  un  bon  ouvrier  et  qui  ne  manquait  pas  de 
goût,  mais  il  aimait  mieux  le  repos  que  1  ouvrage,  se  lais- 
sant entraîner  aux  parties  de  plaisir  avec  une  facilité  dé- 
sespérante, et  pour  peu  qu'il  eût  d'argent,  débauchant  lui- 
m£me  ceux  de  l'atelier  Bien  souvent  'je  restais  seul  à  la 
maison  i  terminer  en  chantant  quelque  travail  commencé. 
Je  chantais  dans  ce  temps-là  comme  Scozzone.  Tous  les  fai- 
néans  de  la  ville  venaient  naturellement  demander  chez 
maître  Raphaël  de  loccupalion  ou  plutôt  des  plaisirs,  car 
il  avait  la  réputation  d'être  trop  faible  pour  jamais  que- 
reller. Avec  ces  façons  d'agir  on  ne  s'enrichit  guère  ;  aussi 
était-il  toujours  à  court,  et  devint-il  bientôt  l'orfèvre  le 
plus    discrédité   de   Florence. 

Je  me  trompe.  Il  avait  un  confrère  encore  moins  achalandé 
que  lui,  et  qui  cependant  était  d'une  noble  maison  d  artiste. 
Mais  ce  n'était  pas  pour  l'inexactitude  des  paiemens  que 
Gismondo  Gaddi  était  décrié,  c'était  pour  son  insigne  inha- 
bileté et  surtout  pour  son  avarice  sordide.  Comme  tout  ce 
qu'on  lui  confiait  sortait  manqué  ou  gâté  de  ses  mains, 
et  que  pas  un  chaland,  â  moins  qu'il  ne  fût  étranger,  ne 
se  hasardait  dans  sa  boutique,  ce  Gismondo  se  mit  po'jr 
vivre  à  faire  l'usure  et  à  prêter  à  des  intérêts  énormes 
aux  fils  de  famille  qui  escomptaient  leur  avenir.  Ce  com- 
merce-la réussit  mieux  que  l'autre,  vu  que  le  Gaddi  exi- 
geait toujours  de  bons  gages  et  ne  s'engageait  dans  aucune 
affaire  sans  de  sûres  garanties.  A  cela  près,  il  était,  comme 
il  le  di.sait  lui-même,  très  sage  et  très  tolérant  :  il  prêtait 
à  tout  le  monde,  aux  compatriotes  et  aux  étrangers,  aux 
juifs  et  aux  chrétiens.  Il  eût  prêté  à  saint  Pierre  sur  les 
clefs  du  Paradis  ;  il  eût  prêté  à  Satan  sur  ses  propriétés  en 
enfer.' 

.\i-je  besoin  de  dire  qu'il  prêtait  à  mon  pauvre  Raphaël 
del  .Moro,  qui  mangeait  chaque  jour  son  lendemain,  et 
dont  l'Intègre  probité  ne  s'était  jamais  démentie.  Les  rela- 
tions continuelles  d  affaires,  l'espèce  d'interdiction  dont  on 
les  frappait,  leur  voisinage  enfin,  rapprochèi'cnt  les  deux 
orfèvres.  Del  Moro  était  pénétré  de  reconnaissance  pour 
,Vobligeance  inèpuî.sable  de  .son  compère  à  lui  avancer  de 
l'argent.  Gaddi  estimait  profondément  un  débiteur  honnête 
commode.  Ils  étaient,  en  un  mot,  les  meilleurs  amis  du 
tnionde,  et  Gismondo  n'eût  pas  manqué  pour  un  empire 
Jiune  des   parties  dont   Raphaël   Moro   le   régalait, 

Del  Moro  était  veuf,  mais  il  avait  une  fille  de  seize  ans 
appelé   Stépliana. 

Stèphaua,  à  létudier  en  sculpteur,  n'était  pas  belle,  et 
cependant  son  premier  aspect  vous  saisissait.  Sous  son  front 
trop   haut    et   trop   peu    uni   pour   celui   dune   femme,    on 


voyait  pour  ainsi  dire  sourdre  la  pensée.  Ses  grands  yeux 
humides  et  d'un  noir  velouté  vous  pénétraient  de  respect  et 
d'attendrissement  en  se  fixant  sur  vous,  l'ne  pâleur  d'ambre 
voilait  toute  sa  figure  d'un  nuage  <|u'i''riairail,  comme  le 
faible  rayon  d  une  matinée  d'automne,  un  regard  triste  et 
charmant.  J  oublie  une  couronne  d'abondaus  cheveux  noirs 
et  des  mains  de  reine. 

Stépbana  se  tenait  d'ordinaire  penchée  comme  un  lis 
ployé  par  un  vent  d'orage  On  eût  dit  dune  statue  de  la 
Mélancolie.  Lorsqu'elle  se  relevait,  lorsque  ses  beaux  yeux 
s'animaient,  que  ses  narines  se  dilataient,  que  son  bras 
étendu  donnait  un  ordre,  on  l'eût  adorée  comme  l'arcliange 
Gabriel.  Elle  te  ressemblait,  Ascanio,  mais  tu  as  de  moins 
qu'elle  .sa  faiblesse  et  sa  souffrance.  Jamais  l'àme  immor- 
telle ne  s'est  plus  clairement  révélée  à  mes  yeux  que  dans 
ce  corps  frêle,  élégant  et  souple.  Del  Moro.  qui  redoutait 
sa  fille  presqu'autant  qu'il  l'aimait,  avait  coutume  de  dire 
qu'il  n'avait  mis  au  tombeau  que  le  corps  de  sa  femme, 
et  que   .Stéjjliana  était   l'esprit   de  la  morte. 

J  étais  dans  ce  temps-là  un  jeune  homme  aventureux, 
étourdi,  ardent.  J'aimais  avant  tout  la  liberté;  la  sève  dé- 
bordait en  moi,  et  je  d.îpensais  cette  fougue  en  querelles 
folles  et  en  folles  amours.  Je  travaillais  néanmoins  comme 
je  m'amusais,  avec  passion,  et  malgré  mes  boutades,  j  étals 
encore  le  meilleur  ouvrier  de  Raphaël  et  le  seul  qui  gagnât 
quelque  argent  à  la  maison.  Mais  ce  que  je  faisais  de 
bien.  Je  le  faisais  d'instinct  et  comme  par  hasard.  J'avais 
assidûment  étudié  les  antiques.  Pendant  des  jours  entiers, 
j'étais  resté  penché  sur  les  bas-reliefs  et  les  statues  d'Athè- 
nes et  de  Rome,  les  commentant  avec  le  crayon  et  le  ciseau, 
et  la  continuelle  fréquentation  de  ces  sublimes  sculpteurs 
anciens  m'avait  donné  la  pureté  et  la  sûreté  de  la  forme  : 
mais  j'imitais  avec  bonheur,  je  ne  créais  pas.  Toutefois, 
je  vous  le  répète,  j'étais  sans  conteste  et  sans  peine  le 
plus  habile  et  le  plus  laborieux  parmi  les  compagnons  de 
del  Moro.  Aussi  le  secret  désir  du  cher  maître  était-il, 
je  l'ai  su  depuis,  de  me  faire  épouser  sa  fille. 

Mais  je  me  souciais  bien  du  ménage,  ma  foi  !  j'avais  soif 
d'indépendance,  d'oubli  et  de  grand  air  ;  je  restais  des  jours 
entiers  absent  de  la  maison  ;  je  rentrais  écrasé  de  fatigue, 
et  pourtant  en  quelques  heures  j'avais  rattrapé  et  dépassé 
les  autres  ouvriers  de  P>arhaël  ;  je  me  battais  pour  un  mot, 
je  m'amourachais  iiour  un  coup  d'œil.  Le  beau  mari  que 
j'aurais  fait  ! 

D'ailleurs,  l'émonon  que  je  ressentais  auprès  de  Stéphana 
ne  ressemblait  en  rien  à  celle  que  me  faisaient  éprouver 
les  jolies  femmes  de  Porta  del  Prato  ou  de  Borgo  Pinti. 
lille  m'intimidait  presque  ;  on  m  eût  dit  que  je  1  aimais 
autrement  qu'une  sœur  aînée,  j'aurais  ri.  Quand  je  reve- 
nais de  quelqu'une  de  mes  escapades,  je  n'osais  pas  lever 
les  yeux  sur  Stéphana.  Elle  était  plus  que  sévère,  elle  était 
triste.  Lorsqu'au  contraire  la  fatigue  ou  un  beau  mouve- 
ment" de  zèle  m'avait  retenu  à  la  maison,  je  recherchais 
Stéphana,  son  doux  regard  et  sa  douce  voix  ■  l'affection  que 
je  lui  portais  avait  quelque  chose  de  sérieux  et  de  sacré 
dont  je  ne  me  rendais  pas  bien  compte,  mais  qui  me  char- 
mait. Bien  souvent,  au  milieu  de  mes  joies  bruyantes,  la 
pensée  de  Stéphana  traversait  mon  «sprit,  et  l'on  me  de- 
mandait pourquoi  j'étais  devenu  soucieux;  parfois  quand 
je  tirais  l'épée  ou  le  poignard,  je  prononçais  son  nom  comme 
celui  de  ma  sainte,  et  je  remarquais  que  chaque  fois  que 
cela  m'était  arrivé,  je  m'étais  retiré  du  combat  sans  bles- 
sure. Mais  ce  doux  sentiment  pour  cette  chère  enfant,  belle, 
innocente  et  tendre,  restait  au  fond  de  mon  cœur  comme 
en  un  sanctuaire. 

Quant  à  elle,  il  est  certain  que  froide  et  digne  avec  mes 
IJfiresseux  compagnons,  elle  était  pour  moi  pleine  d'indul- 
gence et  de  bonté.  Elle  venait  parlois  s  as.seoir  dans  1  atelier, 
auprès  de  son  père.  et.  courbé  sur  mon  ouM'age.  je  sentais 
pourtant  son  regard  arrêté  sur  moi.  J'étais  fier  et  heureux 
de  cette  préférence,  même  sans  me  l'expliquer.  Si  quelque 
ouvrier  pour  me  flatter  grossièrement  me  disait  que  la 
fille  du  maître  était  amoureuse  de  moi.  je  le  recevais  avec 
tant  de  colère  et  d'indignation  qu'il  n'y  revenait  plus. 

Un  accident  qui  arriva  à  Stéphana  me  prouva  jusqu'à 
quel  point  elle  avait  pris  racine  au  plus  profond  de  mon 
cœur. 

Un  jour  qu'elle  se  trouvait  dans  l'atelier,  elle  ne  retira 
pas  assez  vite  sa  petite  main  blanche,  et  un  maLidroit  ou- 
vrier qui  était  ivre,  je  croîs,  lui  entama  avec  un  ci.>:eau  le 
petit  doigt  de  la  main  droite  et  le  doigt  d'à  colé.  La  pauvre 
entant  jeta  un  cri,  et  puis,  comme  tâchée  d'avoir  crié,  pour 
nous  rassurer,  se  mit  à  sourire,  mais  elle  soulevait  sa  main 
toute  sanglante.  Je  crois  que  j'aurais  tué  l'ouvrier  si  je 
n'avais  été  tout  entier  à  elle. 

Le  Gismondo  Gaddi.  qui  était  présent,  dit  qu'il  connais- 
sait un  chirur,n;ien  dans  le  voisinage  et  courut  le  chercher. 
Ce  méchant  médicastre  pansa  en  effet  Stéphana  et  vint  tous 
les  jours  la  voir;  mais  il  était  si  Ignorant  et  si  négll.ïent 
que  la  gangrène  se  mit  dans  la  plaie.  Là-dessus  cet  ànc 
déclara    doctoralemcnt    que,    malgré   ses   efforts,    Stép.'\ana. 


IV 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


selon    toutes  les    probabilités,   resterait  estropiée    du   bras 
droit. 

Rapliaël  del  Moro  était  déjà  dans  une  trop  grande  mi- 
sère pour  pouvoir  consulter  un  autre  médecin  ;  mais,  sur 
l'arrêt  de  l'Imbécile  docteur.  Je  n'y  tins  pas  :  je  grimpai 
à  ma  chambre,  je  vidai  l'escarcelle  qui  contenait  toutes 
mes  épargnes  et  je  courus  chez  Giacomo  Rastelli  de  Pe- 
louse, le  chirurgien  du  pape,  et  le  plus  habile  praticien  de 
toute  l'Italie.  Sur  mes  vives  instances,  et  comme  la  somme 
que  je  lui  offrais  était  fort  honnête,  il  vint  tout  de  suite, 
disant  :  «  Oh  i  les  amoureux  !...  n  Après  avoir  examiné  la 
Wessure,  il  assura  qu'il  en  répondait,  et  tru'avant  quinze 
Jours,  Stéphana  se  servirait  du  bras  droit  comme  de  l'autre. 
J'avais  Envie  de  l'embrasser,  le  digne  homme.  Il  se  mit  à 
panser  ces  pauvres  doigts  malades,  et  Stéphana  fut  aussitôt 
soulagée.  Mais  quelques  jours  après,  il  fallut  enlever  la 
earie  des  os. 

Elle  me  demanda  d'assister  à  l'opération  pour  lui  donner 
du  courage,  et  j'en  manquais  mol-même,  et  je  sentais  mon 
coeur  bien  petit  dans  ma  poitrine.  Maitre  Giacomo  se  ser- 
rait de  gros  instrumens  qui  faisaient  un  mal  affreux  â 
Stéphana.  Elle  ne  pouvait  retenir  des  gémissemens  qui 
retentissaient  en  mol.  Une  sueur  froide  inondait  mes  tempes. 

Enfin,  le  supplice  fut  au-dessus  de  mes  forces  :  ces  gros 
eatils  qui  torturaient  ces  petits  doigts  délicats,  me  tortu. 
raient  moi-même.  Je  me  levai  en  suppliant  maitre  Giacomo 
de  suspendre  l'opération  et  de  m'attendre  un  demi-quart 
d  heure  seulement. 

3e  descendis  à  l'atelier,  et  là.  comme  inspiré  par  un  bon 
génie,  je  fis  un  instrument  d'acier  menu  et  fin  qui  coupait 
comme  un  rasoir.  Je  retournai  vers  le  chirurgien,  qui 
commença  à  opérer  si  facilement  que  la  chère  malade 
n'éprouvait  presque  plus  de  douleur.  En  cinq  minutes  ce 
fut  terminé,  et  quinze  jours  après  elle  me  donnait  à  baiser 
cette  main  que  je  lui  avais  conservée,  disait-elle. 

Mais  11  me  serait  impossible  de  peindre  les  poignantes 
Émotions  à  travers  lesquelles  je  passai  en  voyant  souffrir 
ma  pauvre  Résignée,   comme  je  l'appelais   quelquefois. 

La  résignation  était  en  effet  comme  l'altitude  naturelle 
de  son  âme.  Stéphana  n'était  pas  heureuse  ;  le  désordre  et 
l'imprévoyance  de  son  père  la  navraient  ;  sa  seule  conso- 
lation était  la  religion  :  comme  tous  les  malheureux,  elle 
était  pieuse.  Bien  souvent,  quand  j'entrais  dans  une  église, 
car  j'ai  toujours  aimé  Dieu,  je  voyais  dans  un  coin  retiré 
Stéphana   pleurant  et  priant. 

Dans  tous  les  embarras  où  l'incurie  de  maître  del  Moro  la 
laissait  trop  fréquemment,  elle  avait  quelquefois  recours  à 
moi  avec  une  confiance  et  une  grandeur  qui  me  ravis- 
saient. Elle  me  disait,  la  chère  fille,  avec  la  simplicité  des 
Dobles  cœurs  :  •<  Benvenuto,  je  vous  prie  de  passer  la  nuit 
■n  travail  pour  achever  ce  reliquaire  ou  cette  aiguière,  car 
nous  n'avons  plus  du  tout  d'argent.  » 

Bientôt  je  pris  l'habitude  de  lui  soumettre  chaque  ou- 
rragc  que  je  terminais,  et  elle  me  redressait  et  me  conseil- 
lait avec  une  supériorité  singulière.  La  solitude  et  la  dou- 
leur avalent  élevé  et  agrandi  sa  pensée  plus  qu'on  ne  saurait 
croire.  Ses  paroles,  à  la  fois  naïves  et  profondes,  me  firent 
deviner  plus  d'un  secret  de  l'art,  et  ouvrirent  souvent  â 
■ion   esprit  de  nouvelles  perspectives. 

Je  me  rappelle  qu'un  jour  je  lui  montrai  le  modèle  d'une 
médaille  que  j'avais  à  graver  pour  un  cardinal,  et  qui  re- 
présentait d'un  côté  la  tête  de  ce  cardinal,  et  de  l'autre 
Jésus-Christ  marchant  sur  la  mer  et  tendant  la  main  à 
saint  Pierre,  avec  cette  légende;  Quarc  dubllastl?  Pourquoi 
«s-tu  douté? 

Stéphana  fut  contente  du  portrait,  qui  était  très  ressem 
Mant  et  fort  bien  venu.  Puis  elle  contempla  longtemps  le 
mjet  en   silence. 

—  La  figure  de  N'otre-Seigneur  est  parfaitement  belle, 
dil-elle  enfin,  et  si  c'était  aussi  bien  Appollon  ou  Jupiter,  je 
■"y  trouverais  rien  à  redire.  Mais  Jésus  est  plus  que  beau, 
Jésus  est  divin  :  ce  visage  est  d'une  pureté  de  lignes  su- 
perbes, mais  où  est  l'Ame?  J'admire  l'Iioramc.  mais  je 
cherche  le  Dieu.  Songez.  Benvenuto.  que  vous  n'êtes  pas 
seulement  un  artiste,  que  vous  êtes  un  chrétien.  Voyez- 
Tons,  mon  coeur  a  souvent  saigné,  c'esi-à-dire,  hélas  !  mon 
cœnr  a  souvent  douté;  et  mol  aussi,  relevée  de  mon  abat- 
tement, j'ai  vu  Jésus  me  tendre  la  main,  je  l'ai  entendu 
me  dire  la  sublime  p.irole  :  •■  Pourquoi  as-tu  douté?  »  .\h  ! 
Benvenuto,  votre  image  est  moins  lielle  que  lui.  Dans  sa 
céleste  figure  il  y  avait  en  même  temps  la  tristesse  du  père 
qu'on  afflige  et  la  clémence  du  roi  qui  pardonne.  Son  front 
rayonnait,  mais  sa  bouche  souriait  ;  il  était  plus  que  grand, 
U  était   bon. 

—  Attendez.   Stéphana,  lui  dls-je. 

J'effaçai  ce  que  j'avais  fait,  et  en  un  quart  d'heure,  sous 
ses  yeux,  je  recommençai  la   figure  de  Jésus-Christ. 

—  Est-ce  cela?  lui  demandal-je  en  la  lui  présentant. 

—  Oh  I  oui,  répondit-elle  les  larmes  aux  yeux,  c'est  bien 
ainsi  que  m'est  apparu  le  doux  Sauveur  aux  heures  des 
larmes.  Oui, .je  le  reconnais  maintenant  à  son  air  de  misé- 


ricorde et  de  majesté.  Eh  bien  !  je  vous  conseille  de  tou- 
jours faire  ainsi,  Benvenuto  :  avant  de  prendre  la  cire, 
ayez  la  pensée  ;  vous  possédez  l'instrument,  conquérez  l'ex- 
pression :  vous  avez  la  matière,  cherchez  l'âme  ;  que  vos 
doigts  ne  soient  jamais  que  les  serviteurs  de  votre  esprit, 
enlendez-vous. 

Voilà  quels  avis  cette  enfant  de  seize  ans  me  donnait 
dans  son  bon  sens  sublime.  Quand  je  restais  seul,  je  médi- 
tais ce  qu'elle  m'avait  dit,  et  je  trouvais  qu'elle  avait  rai- 
son. Ainsi  elle  a  réglé,  éclairé  mon  instinct.  Ayant  la 
lorme,  je  tâchai  d'avoir  l'idée,  et  de  marier  si  bien  idée 
et  forme  qu'elles  sortissent  unies  et  confondues  de  mes 
mains  comme  Minerve  jaillit  toute  armée  du  cerveau  de 
J  upiter. 

Mon  Dieu  I  que  la  jeunesse  est  donc  charmante  et  que  ses 
souvenirs  sont  puissans  ;  Colombe,  Ascanio,  cette  belle  soi- 
rée que  nous  passons  ensemble  me  rappelle  toutes  celles 
que  j  ai  passées  assis  à  côté  de  Stéphana  sur  le  banc  de 
la  maison  de  son  père  ;  elle  regardait  le  ciel  et  moi  je 
la  regardais.  Il  y  a  vingt  ans  de  cela,  il  me  semble  que 
c'est  hier;  j  étends  la  main  et  je  crois  sentir  sa  main: 
c'est  la  votre,  mes  enfaus.   Ce   que  Dieu  fait  est  bien   fait. 

Oh  !  c'est  que  rien  qu  a  la  voir  blanche  dans  sa  robe 
blanche,  je  sentais  le  calme  descendre  dans  mon  âme.  Sou- 
vent quand  nous  nous  quitlious  nous  n  avions  pas  prononcé 
une  parole,  et  cependant  je  remportais  de  ce  muet  entretien 
toutes  sortes  de  pensées  belles  et  bonnes  qui  me  faisaient 
meilleur  et  plus  grand. 

ïout  cela  eut  une  fin  comme  tous  les  bonheurs  de  ce 
monde. 

Raphaël  del  Moro  n'avait  plus  guère  de  progrès  à  lalre 
dans  la  misère.  Il  devait  a  son  bon  voisin  Gismondo  Gaddi 
a.uuu  ducats  qu'il  ne  savait  comment  lui  payer.  Celte  Idée 
mettait  cet  honnête  liomme  au  désespoir.  Il  voulut  du  moins 
sauver  sa  fille  et  confia  son  dessein  de  me  la  donner  à  un 
ouvrier  de  l'atelier,  sans  doute  pour  qu'il  m'en  parlât. 
Mais  celui-ci  était  un  de  ces  imbéciles  que  j'avais  malmenés 
quand  ils  m'avaient  brutalement  jeté  à  la  tête  comme  une 
calomnie  1  atfectiou  fraternelle  de  Stéphana.  Le  butor  ae 
laissa   pas   même  achever  Raphaël. 

—  Renoncez  â  ce  projet-lâ,  maitre  del  Moro,  lui  dit-U  ; 
la  proposition  n'aurait  pas  de  succès,  je  vous  en  réponds. 

L'orfèvre  était  fier,  il  crut  que  je  le  méprisais  à  cause  de 
sa  pauvreté  et  ne  dit  plus  un  mot  sur  ce  sujet. 

A  quelque  temps  de  là,  Gismondo  Gaddi  vint  lui  réclamer 
sa  dette,  et  comme  Raphaël  demandait  encore  du  temps  : 

—  Ecoutez,  dit  Gismondo,  accordez-moi  la  main  de  votre 
fille,  qui  est  sage  et  économe,  et  je  vous  donnerai  quittance 
de  tout. 

Del  Moro  fut  transporté  de  joie.  Gaddi  passait  bien  pour 
être  un  peu  avare,  un  peu  brusque  et  un  peu  jaloux,  mais 
il  était  riche,  et  ce  que  les  pauvres  estiment  et  envient  le 
plus,  hélas  !  c'est  la  richesse.  Quand  Raphaël  parla  de  cette 
proposition  inespérée  à  sa  fille,  elle  ne  lui  répondit  rien  : 
seulement,  le  soir,  quand  nous  quittâmes  pour  rentrer  à  la 
maison  le  banc  où  nous  avions  passé  la  soirée,  elle  me  dit  ; 

—  Benvenuto,  Gismondo  Gaddi  m'a  demandée  en  mariage, 
et  mon  père  a  donné  son  consentement. 

Sur  ces  simples  mots,  elle  me  laissa,  et  mol  je  me  levai 
debout,  comme  poussé  par  un  ressort.  Puis,  saisi  de  Je  ne 
sais  quelle  fureur,  je  sortis  de  Florence  et  me  mis  à  errer 
à  traders  champs. 

Durant  toute  cette  nuit,  tantôt  courant  comme  un  In- 
sensé, tantôt  couché  sur  l'herbe  et  pleurant,  mille  pensées 
folles,  désespérées,  furieuses,  travers^ent  mon  esprit  bou- 
leversé. 

—  Elle,  Stéphana,  la  femme  de  ce  Gismondo  !  me  disals-je 
quand,  revenant  un  peu  à  moi,  je  cherchais  à  rassembler 
in^  esprits.  Cette  idée  qui  me  fait  frémir  l'accable  et  l'épou- 
vante aussi,  et  comme  sans  doute  elle  me  préférerait,  oui, 
c'est  cela,  elle  fait  un  muet  appel  à  mon  amitié,  â  ma  Ja- 
lousie. Oh  !  certes,  je  suis  jaloux  et  avec  rage  ;  pourtant 
ai-je  le  droit  de  l'être?  Gaddi  est  sombre  et  violent,  mais 
soyons  juste  envers  nous-mêmes,  quelle  femme  aussi  se- 
rait heureuse  avec  moi?  ne  suis-je  pas  de  même  brutal, 
fantasque,  inquiet,  à  tout  moment  engagé  dans  des  disputes 
dangereuses  et  des  amourettes  impies  ;  pourrai-je  me  domp- 

i  ter?  non,  jamais:  tant  que  le  sang  courra  ainsi  bouillant 
dans  mes  veines,  j'aurai  toujours  la  main  sur  mon  poignard 
et  le  pied  hors  du  logis. 

Pauvre  Stéphana  !  je  la  ferais  pleurer  et  souffrir,  je  la 
verrais  pâle  et  flétrie,  je  me  prendrais  en  haine,  je  la  pren- 
drais en  haine  elle-même  comme  un  reproche  vivant.  Elle 
en  mourrait,  et  c'est  moi  qui  l'aurais  tuée.  Non,  Je  ne  suis 
pas  fait,  je  le  sens,  hélas  !  pour  les  joies  calmes  et  pures  de 
la  famille  ;  il  me  faut  la  liberté,  l'espace,  l'orage,  tout 
plutôt  que  la  paix  et  la  monotonie  du  bonheur.  Je  briserais, 
mon  Dieu  !  dans  mes  mains  maladroites  cette  fleur  délicate 
et  fragile.  Je  torturerais  cette  chère  vie,  cette  âme  adorable, 
par  mes  Injures  ;  et  ma  propre  existence,  mon  propre  coeur, 
par   des    remords.    Mais   sera-t-elle    plus   heureuse   avec    ce 


ASCANIO 


Gismondo  GaJJi?  Pouiqaoi  l'épouse-t-elle.  aussi?  Nous 
étions  si  bien  !  Après  tout,  le  sort  et  l'esprit  d'un  artiste, 
Stépliana  ne  l'ignore  pas,  ne  s'accommodent  guère  de  ces 
liens  étroits  et  durs,  de  ces  bourgeoises  nécessités  d'un 
ménage.  11  faudrait  dire  adieu  à  tous  mes  rêves  de  gloire, 
abdiquer  l'avenir  de  mon  nom,  renoncer  à  l'art  inii  vit  de 
liberté  et  de  puissance.  Qu'est-ce  qu'un  créateur  empri- 
sonné au  coin  du  foyer  domestique?  Dites,  ô  Dante  Ali- 
gliieri  !  Michel-Ange,  mon  maître  !  comme  vous  ririez  de 
voir  votre  élève  bercer  ses  cnfans  ou  demander  pardon  à 


Je  ne  devais  plus  la  revoir  en  ce  monde. 

Cette  fols  encore  je  sortis  de  la  ville  tète  nue  et  en  cou- 
rant, mais  Je  n'y  revins  pas  le  lendemain  ni  le  surlende- 
main, je  continuai  de  marcher  jusqu'à  ce  que  je  fusse  ar- 
rivé  à   Rome. 

Je  restai  à  Rome  cinq  ans,  je  commençai  ma  réputation, 
je  gagnai  l'amitié  du  pape,  j'eus  des  duels,  des  amours, 
des  succès  d'art,  mais  je  n'étais  pas  content,  quelque  chose 
me  manquait.  Au  milieu  de  toutes  ces  tempêtes,  je  ne  pas- 
sai pas  un  jour  sans  tourner  mes  yeux  du  côté  de  Florence. 


Aurez-vous  confiasce  en  moi  '.' 


sa  femme  !  Non,  soyons  courageux  pour  moi.  généreux 
pour  Stéphana  :  restons  seul  et  triste  dans  mon  rêve  et  dans 
ma  destinée  '. 

Vous  le  voyez,  mes  enfans,  je  ne  me  fais  pas  meilleur  que 
je  ne  1  étais.  Il  y  avait  un  peu  d  égoïsme  dans  ma  déter- 

■        mlnation,  mais  il  y  avait  aussi  beaucoup  de  vive  et  sincère 

B.      tendresse  pour  Stéphana,  et  mon  délire  semblait  avoir  rai- 

K      son. 

^t        Le  lendemain,  je  rentrai  assez  calme  à.  l'atelier.  Stéphana 

^^^  aussi  paraissait  calme,  seulement  elle  était  plus  pâle  qu'à 

^^Hrordinaire.  Un  mois  s'écoula  ainsi.   Un'  soir,  Stéphana  me 

^^Bdit    en    me   quittant: 

^^B   —  Dans  huit  jours,  Benvenuto,  je  serai  la  femme  de  Gis- 

^^■mondo  Gaddr. 

^^  ■  Comme  elle  ne  partit  pas  tout  de  suite,  cette  fois-lù  j'eus 
le  temps  de  la  regarder.  Elle  était  debout,  morne,  la  main 
sur  le  cœur  et  courbée  sous  la  peine.  Son  beau  sourire  était 
triste  à  faire  pleurer.  Elle  me  contemplait  avec  douleur, 
mais  sans  expression  de  reproche.  JIoii  ange,  prêt  à  aban- 
donner la  terre,  semblait  me  dire  adieu.  Elle  resta  ainsi 
muette  et  immobile  une  minute,  et  puis  rentra  dans  la 
maison. 


Je  ne  dormais  pas  une  nuit  sans  revoir  en  rêve  la  pâle  et 
triste  Stéphana  debout  sur  le  seuil  de  la  maison  de  son 
père  et  me  regardant. 

Après  cinq  ans,  je  reçus  de  Florence  une  lettre  cachetée 
de  noir.  Je  l'ai  lue  et  relue  tant  de  fois  que  je  la  sais 
maintenant  par  cour. 

La  voici. 

«  Benvenuto,  je  vais  mourir.  Benvenuto,  je  vdte  aimais. 

«  Voici  quels  ont  été  mes  rêves.  Je  vous  connaissais  aussi 
bien  que  vous-même;  j'ai  pressenti  la  puissance  qui  est 
en  vous  et  qui  vous  fera  grand  un  jotir.  Votre  génie,  que 
j'avais  lu  sur  votre  large  front,  dans  vos  regards  ardens, 
dans  vos  gestes  passionnés.  Imposait  ù  celle  qui  portait  votre 
nom  de  graves  devoirs.  Je  les  acceptais.  Le  bonheur  avait 
pour  moi  ia  solennité  dune  mission.  Je  n  aurais  p«  été 
votre  femme.  Benvenuto,  j'aurais  encore  été  votre  amie, 
votre  sœur,  votre  mère.  Votre  noble  existence  appartient  à 
tous,  je  le  savais,  je  n'en  aurais  pris  que  le  droit  de  vous 
consoler  dans  votre  ennui,  de  vous  relever  dans  vo.s  dou- 
tes. Vous  eussiez  été  libre,  ami,  toujours  et  partout.  Hélas' 
je  m'étais  habituée  dès  longtemps  à  vos  douloureuses  ab- 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


sences,  à  toutes  les  exigences  de  votre  fougue,  à  tous  les  ca- 
prices de  votre  Ame  amante  des  orages.  Toute  puissante 
nature  a  de  puissans  besoins.  Plus  l'aigle  a  plané  longtemps, 
plus  longtemps  il  est  obligé  de  se  reposer  sur  la  terre. 
Mais  tiuand  vous  vous  seriez  arraclié  aux  songes  fiévreux 
du  sommeil  de  votre  géuie.  j'aurais  retjouvé  au  réveil  mon 
sublime  Benvenuto.  celui  que  j'aime,  celui  qui  m'eût  appar- 
tenu à  moi  seule  !  Je  n'aurais  pas  fait  un  reproche  aux  heu- 
res de  loubli.  car  elles  n  auraient  rien  eu  d'injurieux  pour 
moi.  Quant  à  moi,  vous  sachant  jaloux  comme  tout  noble 
cœur,  jaloux  comme  le  dieu  de  l'Ecriture,  je  serais  restée, 
quand  vous  n  auriez  pas  été  là,  loin  des  regards,  dans  la 
solitude  'fue  j'aime,  vous  attendant  et  priant  pour  vous. 

■•  Voici  quelle  eût  été  ma  vie. 

"  Quand  j'ai  vu  que  vous  m'abandonniez,  soumise  à  la 
volonté  de  Dieu  et  à  la  vôtre,  j'ai  fermé  les  yeux  et  remis 
ma  destinée  aux  mains  du  devoir  :  mon  père  m  ordonnai: 
ua  mariage  qui  lui  épargnait  le  déshonneur,  j'ai  obéi. 
Mon  mari  a  été  dur.  sévère,  impitoyable  ;  il  ne  s'est  pas 
contenté  de  ma  docilité,  il  exigeait  un  amour  au-dessus 
de  mes  forces,  et  me  punissait  en  brutalités  dé  mes  cha- 
grins involontaires  Je  me  suis  résignée.  J'ai  été,  je  l'es- 
père, une  épouse  digne  et  pure,  mais  toujours  bien  triste. 
Benvenuto.  Dieu,  néanmoins,  m'a  récompensée,  dès  ce 
monde,  en  me  donnant  un  Hls.  Les  baisers  de  mon  entant 
mont  empèclié  pendant  quatre  ans  de  sentir  les  outra- 
ges, les  coups  et  enfin  la  misère  !  car  pour  trop  vouloir  ga- 
gner, mon  mari  fut  niiiié.  et  il  est  mort  le  mois  passé  ds 
cette  ruine.  Que  Dieu  lui  pardonne  comme  je  lui  pardonne 
moi-même  ! 

"Je  vais  mourir  à  mon  tour,  aujourd'hui,  dans  une  heure. 
de  mes  souffrances  accumulées,  et  je  vous  lègus  mon  fl!s. 
Benvenuto. 

■•  Tout  eit  pour  la  mieux,  peut-être.  Qui  sait  si  ma  fai- 
blesse de  femme  aurait  sufli  au  rôle  que  je  m'étais  impose 
près  d^  vous.  Lui.  mon  Ascr.nio  (il  me  ressemble),  sera  un 
compagnon  plus  fort  et  plus  résigné  de  votre  vie  ;  il  vous 
aimera  mieux,  sinon  plus.  Je  ne  suis  pas  jalouse  de  lui. 

«  D  un  autre  côté,  faites  pour  mon  enfant  ce  que  j'au- 
rais fait  pour  vous. 

<i  Adieu,  mon  ami.  je  vous  aimais  et  je  vous  aime,  je 
vous  le  répète  sans  honte  et  sans  remords,  aux  portes 
même  de  léteruité,  car  cet  amour  était  saint.  Adieu  ;  soyez 
grand,  je  vais  être  heureuse,  et  levez  quelquefois  les  yeux 
au  ciel  pour  que  je  vous  voie. 

«  Votre  Stéphana.  » 

Maintenant  Colombe.  Ascanlo,  aurez-vous  confiance  en 
moi,  et  êtes-vous  prêts  à  faire  ce  que  je  vais  vous  conseil- 
ler? ' 

Les  deux  jeunes  gens  répondirent  par  un  seul  cri. 


VISITES    DO.MICILIAIRES 


Le  lendemain  du  jour  où.  dans  les  jardins  du  Petit-Nesle. 
cette  histoire  fut  racontée  à  la  lueur  des  étoiles,  I  atelier  do 
Benvenuto  avait  dès  le  matin  son  aspect  accoutumé  ;  le 
maître  travaillait  a  la  salière  d'or  dont  il  avait  si  vaillam- 
ment défendu  la  matière  première  contre  les  quatre  bravi 
qui  voulaient  la  lui  prendre,  et  sa  vie  par-dessus.  Ascanio 
ciselait  le  lis  de  madame  d'Etampes  :  Jacques  Aubry,  molle- 
ment étendu  sur  une  chaise,  adressait  mille  questions  à  Cel- 
linl,  qui  ne  lui  répondait  pas.  et  qui  mettait  l'écolier  am.i- 
teur  dans  la  nécessité  de  se  faire  les  réponses  lui-même. 
Pagolo  regardait  en  dessous  Catherine,  qui  travaillait  ;■! 
quelque  ouvrage  de  femme.  Herni  lun  et  les  autres  ouvriers 
limaient,  frappaient,  stjudaient. -ciselaient,  et  la  chanson 
de  Scozzone  égayait  ce  calme  de  l'activité. 

Le  Petit-Nesle  était  loin  diîlre  aussi  tranquille.  Colomba 
avait  disparu. 

Tout  y  était  donc  en  rumeur:  on  cherchait,  on  appelait: 
dame  Perrine  jetait  les  hauts  cris,  et  le  prévôt,  qu'on  était 
allé  quérir  a  la  hâte,  tàcliait  de  saisir  au  milieu  des  lamen- 
tations de  la  bonne  dame  quelque  indice  qui  pilt  le  mettre 
sur  les  traces  de  l'absente,  et  probablement  de  la  fugi- 
tive. 

—  Voyons,  dame  Perrine.  vous  dites  donc  que  c'est  hier 
au  soir,  quelques  lustans  après  mou  départ,  que  vous 
l'avez  vue   iwur   la  dernière   fois,   demandait   le   prévôt. 

—  Hélas:  oui.  mes.sire.  Jésus  Dieu  l  quelle  aventure!  la 
pauvre  chtie  enfant  paraissait  un  peu  triste,  elle  est  allée 
se  débarra.'siT  de  tous  ses  beaux  afiiqucts  de  coiu'  :  elle  a 
•nis  une  sini;.k-  robe  blanche,  saints  /lu  paradis,  ayez 
pitié  de  nous  i  et  puis  elle  m'a  dit  :  ■•  Dame  Perrine.  la  soi- 
rée est  belle,  je  vais  aller  faire  un  tour  dans  mon  allée.  » 


Il  pouvait  être  sept  heures  du  soir.  Madame  que  voici,  dit 
Perrine  en  montrant  Pulchérie  la  suivante  qu'on  lui  avait 
donnée  pour  aide  ou  plutôt  potu'  supérieure  ;  madame  que 
voici,  .«elon  son  habitude,  était  déjà  rentrée  dans  sa  cham- 
bre, sans  doute  pour  préparer  ces  belles  toilettes  qu'elle 
fait  si  bien,  et  moi  je  m'étais  mise  à  coudre  dans  la  sali  ■ 
en  bas.  Je  ne  sais  combien  de  temps  je  restai  là  à  travailler 
il  est  possible  qu'à  la  longue  mes  pauvres  yeux  fatigués  se^ 
soient  fermés  malgré  moi,  et  que  j'aie  un  peu  perdu 
connaissance 

—  Selon  votre  habitude,  interrompit  aigrement  Pulchérie 

—  Toujours  est-il,  reprit  dame  Perrine  sans  daigner  ré- 
pondre à  cette  mesquine  calomnie,  que  vers  dix  heui'es  je 
quittai  mon  fauteuil,  et  j'allai  voir  au  jardin  si  Colombe  ne 
s'y  était  pas  oubliée.  J  appelai  et  ne  trouvai  personne:  je 
crus  alors  qu'elle  était  rentrée  chez  elle,  et  s'était  couchée- 
sans  mî  déranger,  comme  cela  lui  était  arrivé  mille  fois, 
à  la  chère  fille.  Miséricorde  clu  ciel  :  qui  aurait  pensé...  Ah  : 
messire  le  prévôt,  je  puis  bien  dire  qu  elle  n'a  pas  suivi 
un  amant,  mais  un  ravisseur.  'Je  l'avais  élevée  dans  des^ 
principes... 

—  Et  ce  matin,  dit  impatiemment  le  prévôt,  ce  matin? 

—  Ce  matin,   qiuand  j'ai  vu   qu'elle   ne   descendait  pas 
Sainte-Vierge,  secourez-nous  : 

—  Ah  :  au  diable  vos  litanies  !  s'écria  messire  d'Estourville. 
Racontez  donc  simplement  et  sans  toutes  ces  jérémiades. 
Ce  matin? 

—  Ah  :  monsieur  le  prévôt,  vous  ne  pouvez  pas  m'empêcher- 
de  pleurer  jusqu'à  ce  qu'on  la  retrouve.  Ce  matin,  messire. 
inquiète  de  ne  pas  la  voir  (elle  était  si  matinale:),  je  suis 
\enue  frapper  à  sa  porte  pour  la  réveiller,  et  comme  elle  ne- 
répondait  pas.  j'ai  ouvert.  Personne.  Le  lit  n  était  même- 
pas  défait,  messire.  Alors  j'ai  crié,  j'ai  appelé,  j'ai  perdu  la 
tôt?,  et  voiLS  ne  voulez  pas  que  je  pie-are  : 

—  Dame  Perrine.  dit  sévèrement  le  prévôt,  atrriez-vous  in- 
troduit ici  quelqu'un  pendant  mon  absence? 

—  Ici  quelqu'un,  par  exemple  !  reprit  avec  toutes  sortes- 
de  marques  de  stupéfaction  la  gouvernante,  qui  sentait  sa 
conscience  cliatouilleuse  à  cet  endroit.  Est-ce  que  vous  ne 
me  l'aviez  pas  défendu,  messire?  depuis  quand  me  suisje- 
permis  de  jamais  transgresser  vos  ordres?  Quelqu'un  ici? 
ah  :  bien  oui  ! 

—  Ce  Benvenuto,  par  exemple,  qui  osait  trouver  ma  fille- 
si  belle,  n'a  pas  tenté  de  vous  gas:ner? 

—  Fi  donc  :  il  eût  tenté  plutôt  d'escalader  la  lune  ;  je 
l'aurais  joliment  reçu,  je  m  en  vante: 

—  Ainsi  vous  n'avez  jamais  admis  dans  le  Petit-Nesle  un 
homme,  un  jeune  liomme  ? 

—  Un  jeune  homme  :  bonté  du  ciel,  un  jeune  homme  ' 
Poiu'quoi  pas  le  diable? 

—  Qu'est-ce  donc  alors,  dit  Pulchérie,  que  ce  gentil  gar- 
çon qui  est  venu  frapper  dix  fois  à  la  port-2  depuis  que  je- 
suls  ici,  et  à  qui  dix  fois  j'ai  fermé  la  porte  au  nez? 

—  Un  gentil  garçon  ?  vous  avez  la  berlue,  ma  chère  ;  il 
moins  que  ce  ne  soit  le  comte  d  Orbec.  Ah  :  bon  Dieu  :  j'y 
suis  :  c'est  peut-être  Ascanio  que  vous  voulez  dire.  Ascanio. 
vous  savez,  messire?  cet  enfant  qui  vous  a  sauvé  la  vie.  Oui. 
en  effet,  je  lui  avais  donné  à  raccommoder  les  boucles  d  ar- 
gent de  mes  souliers.  Mais  lui,  un  jeune  homme,  cet  ap- 
prenti !  mettez  des  lunettes,  ma  mie.  Au  surplus,  que  ces 
murs  et  ces  pavés  disent  s'ils  l'ont  jamais  vu  ici. 

—  Il  suffit,  interrompit  sévèrement  le  prévôt.  Si  vous  avei 
trompé  ma  confiance,  dame  Perrine,  je  jiu-e  que  vous  me 
le  paierez  :  Je  vais  aller  chez  ce  Benvenuto  ;  Dieu  sait  com 
ment  ce  manant  va  me  recevoir  ;  mais  il  le  faut. 

Benvenuto,  contre  toute  attente,  accueillit  le  prévôt  à 
merveille.  En  voyant  sou  sang-froid,  son  aisance  et  sa  bonne 
grâce,  messire  d  Ksîourville  n'osa  pas  même  parler  de  ses 
soupçons.  Mais  il  dit  que  sa  fille  Colombe  ayant  été  fort  sot- 
tement effrayée  la  veille,  dans  sa  terreur  panique,  elle 
s'était  enfuie  comme  égarée  ;  que  peut-être,  sans  que  Benve- 
nuto le  sût  lui-même,  elle  avait  cherché  un  refuge  au  Grand- 
Xesle,  —  ou  bien  encore  qu'en  le  traversant  pour  aller  ail- 
leurs, elle  avait  pu  s'y  évanouir.  Bref,  Il  mentit  le  plus 
maladroitement  du  monde. 

Mais  Celliui  accepta  tous  ses  contes  et  tous  ses  prétextes 
avec  politesse,  enfin,  il  eut  la  complaisance  d'avoir  l'air  de 
ne  s'apeicevolr  de  rien.  II  y  eut  plus,  il  plaignit  le  prévôt 
de  toute  son  àme,  lui  afiirmant  qu  il  serait  heureux  de 
rendre  sa  fille  à  un  père  qui  avait  toujours  entouré  son 
enfant  d'une  tendresse  et  d'une  affection  si  touchantes  et  si 
dignes.  La  fugitive,  à  l'entendre,  avait  donc  eu  le  plus 
gi-and  tort,  et  ne  pouvait  rentrer  trop  tôt  sous  une  proter 
tion  si  rassurante  et  si  douce.  -\u  reste,  comme  preuve  do 
la  sincérité  de  l'intérêt  qu'il  portait  à  messire  d  EstourvlU.'. 
il  se  mettait  à  sa  disposition  pour  le  seconder  dans  tou.es 
les  recherches  ;  non  seulement  dans  le  Grand-Xesle,  mais  en- 
core partout  ailleurs. 

Le  prévôt,  à  demi  convaincu,  et  d'autant  plus  touché  de 
ces  éloges  qu'il  sentait  au  fond  du  cœur  qu'il  les  méritait 
moins,  commença,  suivi  de  Benvenuto  Cellinl.  une  invcsti- 
jrition  Sirui  u!cu;e  dans  son  ai.clt-nne  propriété  du  Grand- 


f 


ASCAMO 


Nesle.  dont  il  connaissait  tous  les  coins  et  recoins.  Aussi 
ne  laissa-t-il  i)as  une  poi'tc  saiis  la  pousser,  une  armoire  sans 
lentrouvrir,  un  bahut  sans  y  jeter  un  coup  U'œil  comme 
par  m^garde.  Puis,  l'hôtel  visité  dans  tous  les  coins  et 
recoins,  il  passa  dans  le  jardin,  parcourut  l'arsenal,  la 
fonderie.  le  cellier,  l'écurie,  examina  tout  nt'oureusement. 
Pendant  cette  reclierclie.  lienvenuto,  Bdfle  à  son  obligeancû 
première,  l'aidait  de  son  mieu.x,  lui  olti-ant  toutes  les  clefs 
au  fur  et  à  mesure,  indiquant  tel  corridor  ou  tel  cabinet 
<iue  messire  d'Lstourville  oubliait.  Enfin  il  lui  donna  le 
conseil,  de  peur  que  la  fugitive  ne  passât  furtivement  d'une 
salle  dans  une  autre,  de  laisser  un  de  ses  gens  en  senti- 
nelle dans  cliaque  endroit  qu'il  quittait. 

Après  avoir  luretê  partout,  au  bout  de  deux  heures  de 
perquisitions  inutiles,  me^sire  d'Estouj-ville,  cett'tain  de 
n'avoir  rien  omis,  et  confondu  de  l'obligeance  de  son  liùte, 
quitta  le  Graiid-.Nesle  eu  laissant  à  Benvenuto  mille  remer- 
cimoiis  et  mille  excuses. 

—  Quand  il  vous  plaira  de  revenir,  dit  l'orfèvre,  et  si 
vous  ave'i  besoin  de  recommencer  ici  vos  recherches,  ma 
maison  vous  est  ouverte  à  toute  heure  comme  lorsqu'elle 
vous  appartenait  ;  d'ailleurs,  c'est  votre  droit,  messire  : 
n'avons-nous  pas  signé  un  traité  par  lequel  nous  nous  en- 
gageons à  vivre  en   bons  voisins. 

Le  prévôt  remercia  Benvenuto,  et  comme  il  ne  savait  de 
quelle  façon  lui  rendre  ses  politesses,  il  loua  fort,  en  sor- 
tant, cette  gigantesque  statue  de  Jlars  que  l'artiste,  comme 
nous  l'avons  dit,  était  en  train  d  exécuter.  Benvenuto  lui 
en  fit  faire  le  tour  et  lui  en  fit  remarquer  avec  complai- 
sance les  étonnantes  proportions  ;  en  effet,  elle  avait  plus 
de  soixante  pieds  de  haut,  et  à  sa  base  près  de  vingt  pas  de 
circonférence. 

Messire  d'Estourville  se  retirait  fort  désolé  :  il  était  con- 
vaincu, dès  lors  qu'il  n  avait  point  retrouvé  sa  flllo  au 
Grand-Nesle,  qu  elle  avait  trouvé  un  asile  par  la  ville.  Mais 
à  cette  époque,  la  ville  était  déjà  assez  grande  pour  embar- 
rasser le  chef  même  de  la  police.  D'ailleure,  lavait-on  en- 
levée ou  s'étail-elle  enfuie?  Etait-elle  victime  d'une  violence 
étrangère,  ou  avait-elle  cédé  à  son  propre  mouvement  ■? 
C'était  une  incertitude  sur  laquelle  aucune  circonstance  n" 
pouvait  le  fixer.  11  espéra  alors  que  dans  le  premier  cas  elle 
parviendrait  à  s  échapper,  et  que  dans  le  second  elle  re- 
viendrait deile-mème.  Il  attendit  donc  avec  assez  de  pa- 
tience, interrogeant  malgré  cela  vingt  fois  par  jour  dame 
Perrine.  qui  passait  son  temps  à  adjurer  tous  les  saints 
du  paradis,  et  qui  continuait  à  jurer  ses  grands  dieux  qu'elle 
n'avait  reçu  personne,  et  de  fait,  non  plus  que  messire 
d'Estourville,  elle  n  avait  conçu  aucun  soupçon  sur  Ascanio. 

Le  jour  et  le  lendemain  s'écouJèrent  sans  nouvelles.  Le 
prévôt  mit  alors  tous  ses  agens  en  campagne,  ce  qu'il  avait 
négligé  de  faire  jusqu'alors,  pour  ne  pas  ébruiter  cet  évé- 
nement, auquel  sa  réputation  étail  si  fort  intéressée.  Il 
est  VTai  qti  il  ne  leur  donna  que  le  signalement  sans  leur 
donner  le  nom.  et  que  leurs  perquisitions  furent  faites 
sous  un  tout  autre  prétexte  que  celui  qui  les  amenait  véri- 
tablement ;  mais  quoiqu'il  ne  négligeât  aucune  source  se- 
crète d  informations,  toutes  ses  recherches  furent  sans  ré- 
sultat. 

Certes,  il  n'avait  jamais  été  pour  sa  fllle  un  père  affectueux 
et  tendre,  mais  s'il  ne  désespérait  pas,  il  se  dépitait, 
et  son  oi'gueil  souffrait  â  défaut  de  son  cœur  ;  il  songeait 
avec  indignation  au  beau,  parti  que  la  petite  sotte  allait 
peut-être  manquer,  et  avec  rage  aux  quolibets  et  aux  sar- 
casmes avec  lesquels  la  cour  allait  accueillir  sa  mésaven- 
ture. 

Il  fallut  bien  enfin  s'ouvrir  de  ce  malheur  au  fiancé  de 
Colombe.  Le  comte  d'Orbec  en  fut  affligé  à  la  manière  d'un 
commerçant  à  qui  l'on  annonce  que  ses  marchandises  ont 
subi  une  avarie,  mais  pas  autrement.  Il  était  philosophe, 
le  clier  comte,  et  il  promit  à  son  digne  ami  que  si  la 
chose  ne  s'ébruitait  pas  trop,  le  mariage  n'en  tiench'ait  pas 
moins:  puis,  comme  c'était  un  homme  qui  savait  saisir 
l'occasion,  11  profita  de  la  circonstance  pour  glisser  au  pré- 
vôt quelques  mots  des  projets  de  madame  d'Etampes  sur 
Colombe. 

Le  prévôt  fut  ébloui  de  l'iionneur  auquel  il  aurait  pu  être 
appelé  :  son  cliagrin  en  redoubla,  et  il  maudit  l'Ingrate  qui 
se  dérobait  à  une  si  noble  et  si  belle  destinée. 

Nous  faisons  grâce  à  nos  lecteurs  de  la  conversation  que 
cette  confidence  du  comte  d'Orbec  amena  entre  les  deux 
vieux  courtisans:  contentons-nous  de  dire  que  la  douleur  et 
l'espoir  y  prirent  un  caractère  bizarrement  toucliant.  Or, 
comme  le  malheur  rapproche  les  hommes,  le  beau-père  et 
le  gCHdre  se  séparèrent  plus  unis  que  jamais,  et  sans  pou- 
voir se  décider  encore  à  renoncer  au  brillant  avenir  qu'ils 
avalent  entrevu. 

On  était  convenu  de  se  taire  sur  cet  événement  vis-;'i-vis  de 
tout  le  monde;  mais  la  duchesse  d  Etampes  était  une 
amie  trop  intime  et  une  complice  trop  intéressée  pouf 
qu'on  ne  la  mit  pas  dans  le  secret. 

Ce  fut  bien  vu,  car  elle  prit  la  chose  beaucoup  plus  i 


coeur  que  le  père  et  le  mari  ne  l'avaient  fait,  et,  comme 
on  le  sait,  elle  était  plus  i  même  que  tout  autre  de  ren- 
seigner le  prévôt  et  de  diriger  ses  perquisitions. 

Elle  savait  eu  effet  l'amour  d'Ascaiiio  pour  Colombe,  elle 
l'avait  fait  elle-même  pour  ainsi  dire  assister  à  toute  sa 
conspiration  ;  le  jeune  homme  voyant  l'honneur  de  celle 
qu'il  aimait  menacé,  s'était  décidé  peut-ctro  à  un  acte  de 
désespoir;  mais  Ascanio  le  lui  avait  dit  luiinémc.  Co- 
lombe ne  l'aimait  point,  et  ne  l'aimant  point,  n'avait  pas 
dû  se  prêter  ;\  de  pareils  projets.  Or,  la  duchesse  d  Etampes 
connaissait  assez  celui  qu'elle  avait  soupçonné  d'abord  pour 
savoir  qu'ij  n'aurait  jamais  la  liardiess«  de  braver  les 
mépris  et  la  résistance  de  sa  maîtresse  ;  et  cependant,  mai- 
gré  tous  ces  raisonnemens,  quniqu'à  ses  yeux  toutes  les 
probabilités  fussent  qu'Ascanio  n'était  pas  coupable,  son 
instinct  de  femme  jalouse  lui  disait  que  c'était  à  l'hôtel  de 
Nesle  qu'il  fallait  chercher  Colombe,  et  qu'on  devait  avant 
tout  s'assurer  d'Ascanio. 

Mais  madame  d  Etampes,  de  son  côté,  ne  pouvait  dire  ix 
ses  amis  d'où  lui  venait  cette  conviction,  car  il  fallait  alors 
qu'elle  leur  avouât  qu'elle  aimait  Ascanio,  et  que,  dans 
l'imprudence  de  sa  passion,  elle  avait  confié  à  ce  jeune 
homme  tous  ses  desseins  sur  Colombe.  Elle  leur  assiu'a  seu- 
lement qu'elle  serait  bien  trompée  si  Benvenuto  n'était 
pas  le  coupable,  Ascanio  le  complice,  et  le  Grand-Nesle 
l'asile.  Le  prévôt  eut  beau  se  débattre,  jurer  qu'il  avait  tout 
vu,  tout  visité,  tout  parcouru,  elle  n'en  démordit  pas,  elle 
avait  pour  cela  ses  raisons,  et  elle  s'obstina  tellement  dans 
son  opinion,  qu'elle  finit  par  jetet'  des  doutes  dans  l'esprit 
de  messire  d'Estourville,  ciui  était  ceijendant  certain  d  avoir 
bien   cherclié. 

—  D'ailleurs,  ajouta  la  duchesse,  j'appellerai  moi-même 
Ascanio,  je  le  verrai,  je  l'interrogerai,  soyez  tranquille. 

—  Oh  !  madame,  vous  êtes  trop  bonne,   dit  le  prévôt. 

—  Et  vous  trop  niais,  murmura  la  duchesse  entre  ses 
dents. 

Elle  les  congédia. 

Elle  se  mit  aloi-s  à  rêver  aux  moyens  de  faire  venir  le 
jeune  homme,  mais  comme  elle  ne  s'était  encore  arrêtée 
â  aucun,  on  annonça  Ascanio  ;  il  allait  donc  au-devant 
des  désirs  de  madame  d'Etampes  ;  11  était  froid  et  calme. 

Madame  d  Etampes  l'enveloppa  d'un  regard  si  perçant, 
qu'on  eut  dit  qu'elle  vouiait  lire  jusqu'au  fond  de  son  cœur  ; 
mais   Ascanio   ne   pai-ut  pas   même   s'en    apercevoir. 

—  Jladame,  dit-il  en  s'iiiclinant,  je  viens  vous  montrer 
votre  lis  à  peu  près  terminé  ;  il  n'y  manque  plus  guère 
que  la  goutte  de  rosée  de  deux  cent  mille  écus  que  vous  avez 
promis  de  me  fournir. 

—  Eh  bien!  et  ta  Colombe'?  dit  madame  d'Etampes  pour 
toute   réponse. 

—  Si  c'est  de  mademoiselle  d'Estourville  que  vous  voulez 
parler,  madame,  reprit  gravement  Ascanio,  je  vous  supplie- 
rai à  deux  genoux  de  ne  plus  prononcer  son  nom  devant 
moi.  Oui,  madame,  je  vous  en  conjure  humblement  et  ins- 
tamment, que  ce  sujet  ne  revienne  jamais  entre  nous,  de 
grâce  ! 

—  Ah  !  ah  <  du  dépit  !  fit  la  duchesse,  dont  le  regard  pro- 
fond n'avait  pas  un  instant  quitté  Ascanio. 

—  Quel  que  soit  le  sentiment  qui  m  anime,  et  dussé-je 
encourir  votre  disgrâce,  madame,  j'oserai  vous  refuser  doré- 
navant de  continuer  avec  vous  tout  entretien  sur  ce  sujet.  Je 
me  suis  juré  à  moi-même  que  tout  ce  qui  aurait  trait  à 
ce  souvenir  resterait  maintenant  mort  et  enseveli  dans  mon 
cœur. 

—  Me  suis-je  donc  trompée?  pensa  la  duchesse,  et  Asca- 
nio n'est-il  pour  rien  dans  l'événement?  Cette  petite  fille 
aurait-elle  suivi  de  gré  ou  de  force  quelque  autre  ravis- 
seur, et  perdue  poui'  les  projets  de  mon  ambition,  servi- 
rait-elle par  sa  fuite  les  intérêts  de  mon  amour  ? 

Puis,  après  ces  réflexions  faites  à  voix  basse,  elle  reprit  ;i 
voix  haute  : 

—  Ascanio,  vous  me  priez  de  ne  plus  vous  parler  d'elle  : 
me  laisserez-vous  au  moins  vous  parler  de  moi?  Vous  voyez 
que  sur  votre  prière  je  n'insiste  pas,  mais  qui  sait  si  ce 
second  sujet  de  conversation  ne  vous  .sera  pas  plus  il  ■■ 
sagréable  encore  que  le  premier?  Qui  sait... 

—  Pardon  si  je  vous  interromps,  madame,  dit  le  jeune 
homme,  mais  la  bonté  avec  laquelle  vous  voulez  bien 
m'accorder  cette  grâce  que  je  vous  demande  m'enhardit  h 
en  implorer  une  autre.  Quoique  de  faniUl.'  noble,  je  ne 
suis  qu'un  pauvre  enfant  obscur,  élevé  dans  1  ombre  d'un 
atelier  d'orfèvre,  et  de  ce  cloître  artistique,  je  me  suis  vu 
tout  à  coup  transporté  dans  une  splière  brillante,  mêlé  au 
destin  des  empires,  ayant,  faible,  de  puissans  seigneurs  pour 
ennemis,  un  roi  pour  rival  ;  et  quel  roi,  madame  i  Fran- 
çois I»"',  c'est-à-dire  un  des  plus  puissans  princes  de  la 
chrétienté.  Tout  à  coup,  j'ai  coudoyé  les  noms  les  plus 
éclatans  et  les  plus  illustres  destinées;  J'ai  aimé  sans  es- 
poir et  l'on  m'a  aimé  san.s  retour  !  et  qui  m'aimait,  grand 
Dieu  !  Vous,  une  des  plus  belles,  une  des  plus  nobles  dames 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


de  la  tprre  ;  Tout  cela  a  mis  le  trouble  en  moi  et  hors 
de  moi  :  tout  cela  m'a  étourdi,  écrasé,  anéanti,  madame  ! 

Je  suis  effrayé  comme  un  nain  qui  se  réveillerait  parmi 
des  gêan?  ;  je  n  ai  plus  une  idée  en  place,  plus  un  senti- 
ment dont  je  me  rende  compte  !  je  me  trouve  comme  perdu 
dans  toutes  ces  haines  terribles,  dans  tous  ces  amours  im- 
placables, dans  toutes  ces  ambitions  glorieuses.  Madame, 
laissez-moi  respirer,  je  vous  en  conjure  ;  permettez  au  nau- 
fragé de  revenir  à  lui,  au  convalescent  de  reprendre  ses 
forces;  le  temps,  je  lespère,  remettra  tout  eu  ordre  dans 
mon  âme  et  dans  ma  vie.  Du  temps,  madame,  donnez-moi 
du  temps,  et  par  pitié  ne  voyez  aujourd  hui  en  moi  que  l'ar- 
tiste qui  vient  vous  demander  si  son  Us  est  de  vôtre  goût. 

La  duchesse  fixa  sur  Ascanio  un  regard  plein  de  doute 
et  détonnement  ;  elle  n'avait  pas  supposé  que  ce  jeune 
homme,  que  cet  enfant  pût  parler  de  ce  ton  à  la  fois  poé- 
tique, grave  et  sévère  :  aussi  se  sentit-elle  moralement  con- 
trainte de  lui  obéir,  et  ne  parlant  plus  que  de  son  lis. 
donna-t-elie  à  Ascanio  des  éloges  et  des  conseils,  lui  pro- 
mettant qu'elle  ferait  tout  son  possible  pour  lui  envoyer 
avant  peu  le  gros  diamant  qui  compléterait  son  œuvre. 
Ascanio  la  remercia,  et  prit  congé  d  elle  avec  toutes  sortes 
de  témoignages  de  reconnaissance  et  de  respect. 

—  Est-ce  bien  là  Ascanio?  se  dit  madame  d'Etampes  lors- 
qu'il fut  parti  :  il  me  semble  vieilli  de  dix  ans.  Qui  lui 
donne  cette  gravité  presque  imposante?  Est-ce  la  souf- 
france? est-ce  le  bonheur?  Est-il  sincère,  enfin,  ou  con- 
seillé par  ce  damné  Benvenuto?  Joue-t-11  en  artiste  con- 
sommé un  rôle  supérievir,  ou  se  laisse-t-il  aller  à  sa  propre 
nature  ? 

Anne  n'y  tint  pas.  Le  singulier  vertige  qui  gagnait  peu 
à  peu  ceux  qui  luttaient  avec  Benvenuto  Cellini  commen- 
çait à  s  emparer  d'elle,  malgré  la  vigueur  de  son  esprit. 
Elle  aposta  des  gens  qui  épièrent  .\scanio  et  qui  le  suivi- 
rent à  chacune  de  ses  rares  sorties  :  mais  cela  n'amena  au- 
cune découverte.  Enfin  madame  d  Etampes  fit  venir  le  pré- 
vôt et  d'Orbec,  et  leur  conseilla,  comme  un  autre  eût  or- 
donné, de  tenter  à  limproviste  une  autre  perquisition  dans 
l'hôtel  de  ^■esle. 

Ils  obéirent  :  mais,  quoique  surpris  au  milieu  de  son  tra- 
vail, Benvenuto  les  reçut  mieux  encore  cette  fois  tous  deux 
que  la  première  il  n'avait  reçu  le  prévôt  seul.  On  eût  dit, 
à  le  voir  si  libre  et  si  poli,  que  leur  présence  n'avait  abso- 
lument rien  d  injurieux  pour  lui.  11  raconta  amicalement 
au  comte  d'Orbec  le  guet-apens  qu'on  lui  avait  dressé  au 
moment  où,  quelques  jours  auparavant,  il  sortait  de  chez  lui 
chargé  d  or  ;  le  jour  même,  fit-if  observer,  où  mademoiselle 
d'Estourville  avait  disparu.  Cette  fois  comme  l'autre,  H 
s'oBrit  pour  accompagner  les  visiteurs  dans  son  château,  et 
pour  aider  le  prévôt  à  rentrer  dans  ses  droits  de  père,  dont 
il  comprenait  si  bien  les  devoirs  sacrés.  Il  était  heureux 
de  s'être  encore  trouvé  chez  lui  pour  faire  honneur  à  ses  hô- 
tes, car  le  jour  même,  dans  deux  heures,  il  allait  partir 
pour  Romorantin,  désigné  par  la  bienveillance  de  Fran- 
çois fer  pour  faire  partie  des  artistes  qui  devaient  aller  au- 
devant  de  l'empereur. 

En  effet,  les  événemens  politiques  avaient  marché  aussi 
vite  que  ceux  de  notre  humble  histoire.  Charles-Quint,  en- 
couragé par  la  promesse  publique  de  son  rival  et  par  l'en- 
gagement secret  de  madame  d'Et-impes.  n'était  plus  qu'à 
quelques  journées  de  Paris.  Une  députation  avait  été  nom- 
mée pour  aller  le  recevoir,  et  d'Orbec  et  le  prévôt  avaient 
effectivement  trouvé  Cellini  en  habits  de  voyage. 

—  S'il  quitte  Paris  avec  toute  l'escorte,  dit  à  voix  basse 
d'Orbec  au  prévôt,  ce  n'est  selon  toute  probabilité  pas  lui 
qui  a  enlevé  Colombe,  et  nous  n'avons  plus  rien  à  faire  ici. 

—  Je  vous  l'avais  dit  avant  d  y  venir,  répondit  le  prévôt 
Pourtant  ils  voulurent  aller  jusquau  bout,  et  commen- 
cèrent leur  enquête  avec  un  soin  minutletix.  Benvenuto 
les  suivit  et  les  dirigea  d'abord,  mais  comme  il  vit  que  leur 
visite  domiciliaire  devenait  aussi  par  trop  détaillée,  11 
leur  demanda  la  permission  de  les  laisser  continuer  seuls 
et,  devant  partir  dans  une  demi-heure,  d'aller  donner  quel- 
ques ordres  à  ses  ouvriers,  attendu  qu'il  voulait  à  son  retour 
trouver  tous  les  préparatifs  de  la  fonte  de  son  Jupiter  ache- 
vés. 

Benvenuto  revint  effectivement  à  l'atelier,  distribua  l'ou- 
vrage aux  compagnons,  les  pria  d  obéir  à  Ascanio  comme 
à  lui-même,  dit  en  italien  quelques  mots  à  voix  basse  à 
l'oreille  de  celui-ci,  fit  à  tous  ses  adieux,  et  se  disposa  à 
quitter  1  hôtel.  Un  cheval  tout  sellé  que  tenait  le  petit 
Jehan  1  attendait  dans  la  première  cour. 

En  ce  moment  Scozïone  vint  à  Benvenuto  et  le  prit  A 
part: 

—  Savez-vous,  maître,  lui  dit-elle  gr.ivement.  que  votre 
départ  me  laisse  dans  une  position  bien  dlfllcile  ! 

—  Comment  cela,  mon  enfant? 

—  Pagolo  m'aime  de  plus  eu  plus 

—  .\h  !  vraiment  ? 

—  Et  11  ne  cesse  de  me  parler  de  son  amour. 

—  Et   toi   que   réponds-tu  ! 


—  Dame  !  selon  vos  ordres,  maitre,  je  lui  réponds  qu'il 
faudra  voir,  et  que  la  chose  peut  s'arranger. 

—  Très    bien  ! 

—  Comment,  très  bien  ;  Mais  vous  ne  savez  donc  pas,  Ben- 
venuto, qu'il  prend  au  sérieux  tout  ce  que  je  lui  dis,  et 
que  ce  sont  de  véritables  engagemens  que  je  contracte  en- 
vers ce  jeune  homme  !  Il  y  a  quinze  jours  que  vous  m'avez 
prescrit  la  règle  de  conduite  que  j'avais  à  tenir,  n  est-ce 
pas? 

—  Oui,  je  crois  ;  je  ne  me  rappelle  plus  bien. 

—  Mais  moi.  j'ai  meilleure  mémoire.  Or.  pendant  les 
cinq  premiers  jours,  je  lui  ai  répondu  par  des  représenta- 
tions douces  :  il  devait  tâcher  de  se  vaincre  et  de  ne  plus 
m'aimer.  Les  cinq  jours  suivans,  je  l'ai  écouté  en  silence, 
et  c  était  une  réponse  bien  compromettante  que  celle-là; 
mais  c  était  votre  ordre,  et  je  lai  suivi.  Enfin  les  cinq  der- 
niers jours,  j  en  ai  été  réduite  à  lui  parler  de  mes  devoirs 
envers  vous,  et  hier,  maitre,  j'en  étais  à  le  prier  d'être 
généreux,  et  il  en  était,  lui,  à  me  demander  lin  aveu. 

—  Alors,  s'il  en  est  ainsi,  c'est  différent,  dit  Benvenuto 

—  Ah  :   enfin  !   dit   Scozzone. 

—  Oui,  maintenant  écoute,  chère  petite.  Pendant  les  trois 
premiers  jours  de  mon  absence,  tu  lui  laisseras  croire  que 
tu  1  aimes  ;  puis,  pendant  les  trois  jours  qui  suivront,  tu 
lui  feras  1  aveu  de  cet  amour. 

—  Quoi  :  c'est  bien  vous  qui  me  dites  cela,  Benvenuto  ! 
s'écria  Scozzone,  toute  blessée  de  la  trop  grande  confiance 
que  le  maître  montrait  en  elle. 

—  Sois  donc  tranquille.  Qu'as-tu  à  te  reprocher,  puisque 
c'est  moi  qui  t'y  autorise? 

—  Mon  Dieu,  dit  Scozzone,  rien,  je  le  sais  ;  mais  cepen- 
dant toujours  placée  ainsi,  entre  votre  indifférence  à  vous 
et  son  amour  à  lui.  Dieu  sait  que  je  puis  finir  par  l'aimer 
véritablement. 

—  Bah  I  en  six  jours  :  Tu  ne  te  sens  pas  de  force  à  res- 
ter indifférente  sLx  jovirs  ? 

—  Si  fait  !  je  vous  les  accorde  ;  mais  n'allez  pas  en  res- 
ter sept,  au  moins. 

—  N'aie  pas  peur,  mon  enfant,  je  reviendrai  à  temps. 
Adieu,  Scozzone. 

—  Adieu,  maitre,  fit  Catherine,  boudant,  souriant  et  pleu- 
rant tout  à  la  fois. 

Pendant  que  Benvenuto  Cellini  adressait  à  Catherine  ses 
dernières  instructions,  le  prévôt  et  d  Orbec  rentrèrent. 

Restés  seuls  et  libres  de  leurs  mouvemens,  ils  s  étalent 
livrés  à  leurs  recherches  avec  une  espèce  de  frénésie  ;  ils 
avaient  exploré  les  greniers,  fouillé  les  caves,  sondé  tous 
les  murs,  remué  tous  les  meubles  ;  ils  avaient  échelonné 
les  domestiques  sur  leur  passage,  ardens  comme  des  créan- 
ciers, patieus  comme  des  chasseurs  :  ils  étaient  revenus 
cent  fois  sur  leurs  pas,  avaient  examiné  vingt  fois  la  même 
chose  avec  une  rage  d'huissier  qui  a  une  prise  de  corps  à 
exercer,  et  leur  expédition  achevée,  ils  rentraient  rouges  et 
animés  sans  avoir  rien  découvert. 

—  Eh  bien  !  messieurs,  leur  dit  Benvenuto,  qui  montait  à 
cheval,  vous  n'avez  rien  trouvé,  n'est-ce  pas?  tant  pis! 
tant  pis  !  Je  comprends  combien  la  chose  est  douloureuse 
pour  deux  cœurs  aussi  sensibles  que  les  vôtres,  mais  mal- 
gré tout  l'intérêt  que  je  prends  à  vos  douleurs  et  tout  le 
désir  que  j'aurais  à  vous  aider  dans  vos  recherches,  il 
faut  que  je  parte  Recevez  donc  mes  adieux.  Si  vous  avez 
besoin  d'entrer  au  Grand-Nesle  en  mon  absence,  ne  vous  gê- 
nez pas,  faites  comme  chez  vous.  J'ai  donné  des  ordres 
pour  que  la  maison  soit  la  vôtre.  La  seule  chose  qui  me  con- 
sole de  vous  laisser  dans  cette  inquiétude,  c  est  que  j  espère 
apprendre  à  mon  retour  que  vous  avez,  vous,  monsieur 
le  prévôt,  retrouvé  votre  chère  enfant,  et  vous,  monsieur 
d'Orbec,  votre  belle  fiancée.  Adieu,  messieurs.  Puis,  se  re- 
tournant vers  ses  compagnons,  qui  étaient  groupés  sur  le 
perron,  moins  Ascanio,  qui  sans  doute  ne  se  souciait  pas 
de  se  trouver  face  à  face  avec  son  rival  : 

—  .\dieu,  mes  enfans,  dit-il.  Si.  en  mon  absence,  M.  le 
prévôt  a  le  désir  de  visiter  une  troisième  fois  Ihôtel.  n'ou- 
bliez pas  de  le  recevoir  comme  l'ancien  maître  de  céans. 

Sur  ces  mots,  le  petit  Jehan  ouvrit  la  porte,  et  Benvenuto 
piquant  des  deux  partit  au  galop. 

—  Vous  voyez  bien  que  nous  sommes  des  niais,  mon  cher, 
dit  le  comte  d'Orbec  au  prévôt  :  quand  on  a  enlevé  une 
fille,  on  ne  part  pa.s  pour  Romorantin  avec  toute  la 
cour  ! 


XXV 

CHARLES-QriXT  A  roMAIM m  Kir 


Ce  n'était  pas  sans  de  graves  hésiiations  et  d'affreuses 
angoisses  que  Charles-Quint  avait  mis  le  pied  sur  cette 
terre  de  France  où  l'air  et  le  sol  lui  étalent  pour  ainsi  dire 


ASCANIO 


75 


ennemis,  dont  11  avait  indignement  maltraité  le  roi  prison- 
nier, et  dont  il  avait  peut-être,  on  l'en  accusait  du  moins, 
empoisonné  le  dauphin.  L  Europe  s'attend.iit  de  la  part  de 
François  lor  à  de  terribles  représailles,  du  moment  où 
son  rival  venait  de  lui-même  se  mettre  entre  ses  mains. 
Mais  l'audace  de  Cbarles,  ce  grand  joueur  d'empires,  ne  lui 
avait  pas  permis  de  reculer,  et  une  fois  son  terrain  habile- 
ment sondé  et  préparé,  il  avait  bravement  franchi  les  Pyré- 
nées. 
II  comptait,  en  effet,  à   la  cour  de  France  des   arais  dé- 


tre  l'empereur,  montré  une  résolution  Inouïe  et  arrêté  l'en- 
nemi ;  il  est  vrai  que  c'était  au  prix  de  la  ruine  d'une 
province  ;  il  est  vrai  que  c'était  en  lui  opposant  un  désert  ■ 
il  est  vrai  que  c'était  en  dévastant  un  dixième  de  la 
France.  Mais  ce  qui  surtout  imposait  au  roi,  c'était  l'orgueil- 
leuse rudesse  de  son  ministre  et  son  inflexible  obstination, 
qui  pouvait  paraître  habile  et  intègre  fermeté  à  un  esprit 
superficiel.  Il  en  ré.sulte  donc  que  François  ler  écoutait  le 
grand  suborneur  de  personnes,  comme  l'appelle  BrautOme 
avec    une    déférence   égale    à    la    crainte    qu'inspirait    aux 


Il^laissa  passer  la  chasse. 


voués  et  croyait  pouvoir  se  fier  à  trois  garanties,  l'ambi- 
tion de  madame  d'Etampes,  l'outrecuidance  du  connétable 
Anne  de  Montmorency  et  la  chevalerie  du  roi. 

Nous  avons  vu  comment  et  par  quel  motif  la  duchesse 
voulait  le  servir.  Quant  au  connétable,  c'était  autre  chose. 
Lécueil  des  hommes  d'Etat  de  tous  les  pays  et  de  tous  les 
temps,  c'est  la  question  des  alliances.  La  politique,  réduite 
sur  ce  point  et  sur  beaucoup  d'autres,  du  reste,  à  n  être 
que  conjecturale,  comme  la  médecine,  se  trompe  fort  sou- 
vent, hélas  1  eu  étudiant  les  symptômes  des  affinités  entre 
les  peuples,  et  en  risquant  des  remèdes  aux  haines  des  na-, 
tloas.  Or,  pour  le  connétable,  l'alliance  espagnole  était 
devenue  une  monomanie.  11  s  était  mis  dans  la  tête  que  là 
était  le  salul  de  la  Elance,  et  pourvu  qu'il  satisfit  Charles- 
Quint,  qui  en  vingt-cinq  ans  avait  fait  vingt  ans  la  guerre 
à  son  maître,  le  connétable  de  Jlontmorency  se  souciait 
fort  peu  de  mécontenter  ses  autres  alliés,  les  Turcs  et  les 
protestans,  et  de  manquer  les  plus  magnifiques  occasions, 
comme  celle  qui  donnait  la  Flandre  à  François  I«''. 

Le  roi  avait  dans  Montmorency  une  confiance  aveugle.  Le 
connétable  avait  de  fait,  dans  les  dernières  hostilités  cou- 


inférieurs  le  terrible  diseur  de  patenôtres  qui  entremêlait 
ses  oremus  de  pendaisons. 

Charles-Quint  pouvait  donc  en  toute  silreté  compter  sur 
la  systématique  amitié  du  connétable. 

Il  faisait  encore  plus  de  fonds  sur  la  générosité  de  son 
rival.  François  1="',  en  effet,  poussait  la  grandeur  jusqu'à  la 
duperie.  «  Mou  royaume,  avait-il  dit,  n'a  pas  de  péage 
comme  un  pont,  et  je  ne  vends  pas  mon  iiospitalité.  »  Et 
l'astucieux  CUarles-Quint  savait  qu'il  pouvait  s'abandonner 
à  la  parole  du  roi-gentilhomme. 

Néanmoins  quand  l'empereur  fut  entré  sur  le  territoire 
français,  il  ne  put  se  rendre  maître  de  ses  appréhensions  et 
de  ses  doutes  ;  11  trouva  à  la  frontière  les  deux  fils  du 
roi,  qui  étaient  venus  à  sa  rencontre,  et  par  tout  son  pas- 
sage on  l'accablait  de  prévenances  et  d'honneurs.  Mais  le 
cauteleux  monarque  frémissait  en  pensant  que  toutes  ces 
belles  apparences  de  cordialité  cachaient  peut-être  un  piège. 
«  On  dort  mal  décidément,  disait-il,  en  pays  étranger.  »  II 
n'apportait  aux  fêtes  qu'on  lui  donnait  qu'un  visage  inquiet 
et  préoccupé,  et  à  mesure  qu'il  pénétrait  au  cœur  du 
pays,  il  devenait  plus  triste  et  plus  sombre. 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Chaque  fois  qu'il  faisait  son  entrée  dans  une  ville  il  se 
demandait,  au  milieu  des  harangues  et  sous  les  arcs  de 
li-ioniphe,  si  c  était  cette  ville  qui  allait  lui  sîrvir  de  prison, 
puis  il  murmurait  au  fond  de  sa  pensée  :  Ce  n'est  ni  celle- 
là  ni  une  autre,  c'est  la  France  entière  qui  est  mon  ca- 
chot ;  ce  sont  tous  ces  courtisans  empressés  qui  sont  mes 
geôliers.  Et  d'heurs  en  heure  croissait  l'anxiété  farouche 
de  ce  tigre  qui  se  croyait  en  cage  et  qui  partout  voyait  des 
barreaux. 

Un  jour,  dans  une  promenade  à  cheval,  Charles  d'Or- 
léans, espiègle  charmant  qui  se  hâtait  d'être  aimable  et 
brave  comme  un  fils  de  France,  avant  de  moiu-ir  de  la  peste 
comme  un  manant,  sauta  lestement  en  croupe  derrière 
l'empereur  en  le  prenant  à  bras-le-corps  :  «  A  ce  coup, 
s'écria-t-il  avec  un  joyeux  enfantillage,  vous  êtes  mon  pri- 
sonnier. «  Charles-iouint  devint  paie  comme  la  mort  et  fail- 
lit se  trouver  mal. 

A  Chàtellerault,  le  pauvre  captif  imaginaire  rencontra 
François  I",  qui  lui  fit  un  accueil  fraternel,  et  qui  le  len- 
demain, à  Koniorantin,  lui  présenta  toute  sa  cour,  la  valeu- 
reuse et  galante  noblesse,  gloire  du  pays,  les  artistes  et  les 
lettrés,  gloire  du  roi.  Les  fêtes  et  les  sui'prises  recommencè- 
rent de  plus  belle.  L'empereur  faisait  a  tous  bon  visage, 
mais  dans  son  cœur  il  tremblait  et  se  reprochait  toujours 
une  imprudence.  De  temps  en  temps,  comme  poiu-  faire  l'es- 
sai de  sa  liberté,  il  .'H)i'tait  au  point  du  jour  du  cliateau  où 
Ion  avait  couché,  et  il  voyait  avec  plaisir  qu  outre  les 
honneurs  qu'on  lui  rendait  on  ne  gênait  pas  ses  mouve- 
mens,  mais  savait-il  s'il  n'était  pas  surveillé  de  loin  ?  Par- 
fois, comme  par  caprice,  11  dérangeait  1  ordre  établi  pour 
sa  route  et  changeait  l'itinéraire  prescrit,  au  grand  déses- 
poir de  François  l".  dont  ces  boutades  faisaient  manquer 
les  cérémonieux  apprêts. 

Quand  il  fut  à  deux  journées  de  Paris,  il  se  rappela  avec 
terreur  ce  que  Madrid  avait  été  pour  le  roi  de  France.  Pour 
un  empereur,  la  capitale  devait  avoir  paru  la  prison  la  plus 
honorable  et  en  même  temps  la  prison  la  plus  silre.  11  s'ar- 
rêta donc  et  pria  le  roi  de  le  conduire  sur-le-champ  à  ce 
Fontainebleau  dont  il  avait  tant  entendu  parler.  Cela  bou- 
leversait tous  les  plans  de  François  1",  mais  il  était  trop 
hospitalier  pour  laisser  paraître  son  désappointement,  et  11 
se  hâta  de  mander  à  Fontainebleau  la  reine  et  toutes  les 
dames. 

La  présence  de  sa  sœur  Eléonore,  et  la  confiance  qu'elle 
avait  dans  la  loyauté  de  son  époux,  calmèrent  quelque  peu 
les  Inquiétudes  de  l'empereur.  Néanmoins  Charles-Quint, 
tput  rassuré  qu'il  était  momentanément,  ne  devait  jamais  'e 
trouver  à  l'aise  chez  François  I"  :  François  !«■■  était  le  mi- 
roir du  passé,  Charles-Quint  était  le  type  de  l'avenir.  Le 
souverain  des  temps  modernes  ne  comprenait  pas  assez  le 
héros  du  moyen  âge  :  il  était  impossible  (pie  la  sympathie 
s'établit  entre  le  dernier  des  chevaliers  et  le  premier  des 
diplomates. 

11  est  vrai  qu'à  la  rigueur,  Louis  XI  pourrait  revendiquer 
ce  titre,  mais,  à  notre  avis,  Louis  XI  fut  moins  le  diplo 
mate  qui  ruse,  que  l'avare  qui  amasse. 

Le  jour  de  l'arrivée  de  1  empereur,  il  y  eut  une  chasse 
dans  la  forêt  de  Fontainebleau.  La  chasse  était  un  des 
grands  plaisirs  de  François  I".  Ce  n'était  guère  qu'une  fa- 
tigue pour  Charles-Quint.  Néanmoins,  Chai'les-Quint  saisit 
avec  empressement  cette  nouvelle  occasion  de  voir  s'il 
n'était  pas  prisonnier  :  il  laissa  passer  la  chasse,  se  jeta 
de  côté  et  alla  jusqu  à  s'égarer;  mais  en  se  voyant  seul 
au  milieu  de  la  forêt,  libre  comme  l'air  qui  passait  dans 
les  branches,  libre  comme  les  oiseaux  qui  passaient  dans 
l'air,  il  se  lassura  piesfiue  entièrement,  et  commença  de 
reprendi'c  un  peu  de  bonne  humeur.  Cependant,  un  reste 
d'inquiétude  lui  monta  encore  au  visage  lorsqu  en  se  re- 
trouvant au  rendez-vous  il  vit  François  1"  venir  à  lui,  tout 
animé  par  l'ardeur  de  la  chasse,  et  tenant  encore  à  la 
main  1  épieu  sanglant.  Le  guerrier  de  .Marignan  et  de  Pavle 
perçait  jusque  dans  le.s  plaisirs  du  roi. 

—  Allons  donc  !  mon  bon  frère,  de  la  gaîté  !  dit  Fran- 
çois I"  à  Charles-Quint  en  le  prenant  amicalement  sous  le 
bias,  lor.squ?  les  deux  souverain'^  nnrent  également  pied  .1 
terre  à  la  porte  du  palais,  et  en  1  entraînant  dans  la  gale- 
rie de  Diane,  toute  resplendissante  des  peintures  du  Rosso 
et  du  Prlmatice.  Vrai  Dieu  !  vous  êtes  soucieux  comme  je 
l'étais  à  Madrid.  Mais  moi.  convenez-en.  mon  cher  frère, 
j'avais  bien  quelques  raisons  de  l'être,  car  j'étais  votre 
prisonnier,  tandis  que  vous,  vous  êtes  mon  liole,  vous  êtes 
libre,  vous  êtes  à  la  veille  d'un  triomphe.  Kéjouisscz-vous 
donc  avec  nous,  si  ce  n'est  de  fêtes,  trop  futiles  sans  doute 
pour  un  grand  politique  comme  vous,  du  moins  en  son- 
geant que  vous  allez  mater  tous  ces  gros  buveurs  de  bière 
flamands  qui  se  mêlent  de  vouloir  renouveler  les  com- 
niui!es...  Ou  plulot.  oubliez  les  rebelles  et  ne  songez  <in'à 
vous  divertir  avec  des  àmls.  —  Est-ce  que  ma  cour  ne  vous 
plaît  pas? 

—  Elle  est  admirable,  mon  frère,  dit  Charles-Quint,  et  je 


vous  l'envie.  Moi  aussi  j'ai  une  cour,  vous  l'avez  vue, 
mais  une  cour  grave  et  sévère,  une  morne  assemblée  d  hom- 
mes d'Etat  et  de  généraux,  comme  Lannoy,  Pescaire,  Anto 
nio  de  Leyra.  Mais  vous,  vous  avez,  outre  vos  guerriers  et 
vos  négociateurs,  outre  vos  Montmorency  et  vos  Dubellay, 
outre  vos  savans,  outre  Budée,  Duchâtel,  Lascarls,  vous 
avec  vos  poètes  et  vos  artistes  :  Murât,  Jean  Goujon,  Prl- 
matice, Benvenuto,  et  surtout  des  femmes  adorables  ;  Mar- 
guerite de  Navarre,  Diane  de  Poitiers,  Catherine  de  Mé- 
dicis.  et  tant  d'autres,  et  je  commence  vraiment  à  croire, 
mon  cher  frère,  que  je  troquerais  volontiers  mes  mines  d'or 
pour   vos    champs   de   fleurs. 

—  Oh  !  parmi  toutes  ces  fleurs,  vous  n'avez  pas  encore 
vu  la  plus  belle,  dit  naïvement  François  1"  au  frère  d'Eléo- 
nore. 

—  Non,  et  je  meurs  d'envie  d'admirer  cette  merveille, 
dit  l'empereur,  qui.  dans  l'allusion  du  roi,  avait  reconnu 
madame  d  Etampes  ;  mais  dès  a  présent  je  crois  qu'on  a 
bien  raison  de  dire  que  le  plus  beau  royaume  du  monde  est 
à  vous,  mon  frère. 

—  Mais  à  vous  aussi  la  plus  belle  comté,  la  Flandre  : 
le  plus  beau  duché.  Milan. 

—  Vous  avez  refusé  l'une  le  mois  passé,  dit  l'empereur  en 
souriant,  et  je  vous  en  remercie  ;  mais  vous  convoitez  l'au- 
tre, n'est-ce  i.^as?  ajouta  l'empereur  en  soupirant. 

—  Ah  I  mon  cousin,  de  grâce  !  dit  François  l""",  ne  par- 
lons pas  aujourd'hui  de  choses  sérieuses:  après  les  plaisirs 
de  la  guerre,  il  n'y  a  rien,  je  vous  1  avoue,  que  j'aime 
moins  à  troubler  que  les  plaisirs  dune  fête. 

—  La  vérité  est,  reprit  Charles-Quint  avec  la  grimace 
d'un  avare  qui  comprend  la  nécessité  où  il  est  de  payer 
une  dette,  la  vérité  est  que  le  Milanais  me  tient  au  cœur, 
et  que  cela  m'arrachera  l'âme  de  vous  le  donner. 

—  Dites  de  me  le  rendre,  mon  frère,  le  mot  sera  plus 
juste  et  adoucira  peut-être  votre  chagrin.  Mais  ce  n'est  point 
de  cela  qu'il  s  agit  à  cette  heure,  mais  da  nous  amuter; 
nous  parlerons  du  Milanais  plus  tard. 

—  Présent  ou  restitution,  donné  ou  rendu,  dit  l'empereur, 
vous  n'en  aiu'ez  pas  moins  là  nue  des  plus  belles  seigneu- 
ries du  monde,  car  vous  l'aurez,  mon  frère,  c'est  chose 
décidée,  et  je  tiendrai  mes  engagemens  envers  vous  avec  !a 
même  fidélité  que  vous  tenez  les  vôtres  envers  moi. 

—  Eh  I  mon  Dieu  '.  s'écria  François  ler  commençant  à  s'im- 
patienter de  cet  éternel  retour  aux  choses  sérieuses,  que  re- 
grettez-vous donc,  mon  frère?  n'êtes-vous  pas  roi  des  Es- 
pagnes,  empereur  d'Allemagne,  comte  de  Flandre,  et  sei- 
gneur, par  l'influence  ou  par  1  épée,  de  toute  l'Italie,  de- 
puis le  pied  des  Alpes  jusqu'à  l'extrémité  des  Calabres? 

~  Mais  vous  avez  la  France,  dit  Charles-Qulnt  en  sou- 
pirant. 

—  Vous  avez  les  Indes  et  leurs  trésors  ;  vous  avez  le  Pérou 
et  ses  mines.  ^ 

—  Mais  vous  avez  la  France,  vous  : 

—  Vous  avez  un  empire  si  vaste  que  le  soleil  ne  s'y  cou- 
che jamais. 

—  Mais  vous  avez  la  France!...  Que  dirait  Votre  Majesté 
si  je  guignais  ce  diamant  des  royaumes  aussi  amoureuse- 
ment qu'elle  convoite  Milan,  la  perle  des  duchés? 

—  Tenez,  mon  frère,  dit  gravement  François  I",  j'ai  plu- 
tôt sur  ces  questions  capitales  des  instincts  que  des  idées  : 
mais  de  même  qu'on  dit  dans  votre  pays  :  ■■  Ne  touchez  pas 
a  la  reine,  »  je  vous  dis,  moi  :  «  Ne  touchez  pas  à  la 
France.   " 

—  Eh  !  mon  Dieu  :  dit  Charles-Quint,  ne  sommes-nous  pjis 
cousins  et  alliés? 

—  Sans  doute,  répondit  François  I",  et  j'espère  que  rien 
ne   troublera   désormais   cette   parenté   et   cette   alliance. 

—  Je  l'espère  aussi,  dit  l'empereur.  Mais,  continua-t-ll 
avec  son  sourire  ambitieux  et  son  regard  hypocrite,  puis- 
je  répondre  de  l'avenir  et  ernpêcher.  par  exemple,  mon  fils 
Philippe  de  se  brouiller  avec  votre  fils  Henri? 

—  La  querelle  ne  sera  pas  dangereuse  pour  nous,  reprit 
François  l",  si  c'est  Tibère  qui  succède  à  Auguste. 

—  Qu'importe  le  maitre:  dit  Charles-Quint  s'échauflant. 
L'Empin»  sera  toujours  l'empire,  et  la  Rome  des  Césars 
était  toujours  Rome,  même  quand  les  Césars  n'étaient  plus 
Césars  que  u'e  nom. 

—  Oui,  mais  1  empire  de  Charles-Qulnt  n'est  pas  l'em- 
pire çlOctSive,  mon  frère,  dit  François  l"  commençant  à  se 
piquer.  Pavie  est  une  belle  bataille,  mais  ce  n'est  pas 
une  .Vctium  ;  puis  Octave  était  riche,  et.  malgré  vos  tré- 
sors de  l'Inde  et  vos  mines  du  Pérou,  vous  êtes  fort  épuisé 
de  finances,  on  le  sait.  On  ne  veut  plus  vous  prêter  dans 
aucune  banque,  ni  à  treize  ni  à  quatorze;  vos  troupes  sans 
.solde  ont  été  obligées  de  piller  Rome  pour  vivre,  et  main- 
tenant que  Rome  est  pillée,  elles  se  révoltent. 

—  Et  vous  donc,  mon  frère,  dit  Charles-Quint,  vous  avez 
aliéné  les  domaines  royaux,  que  je  crois,  et  vous  êtes  forcé 
de  ménager  Luther  pour  que  les  princes  d'Allt magne  vous 
prêtent  de  l'argent. 

—  Sans  compter,   reprit  François  l",  que  vos  cortès  sont 


ASCANIO 


loin  (l'être  aussi  commixles  que  le  sénnt.  tandis  que  mol 
je  puis  me  vanter  d'avoir  mis  pour  toujours  les  rots  hors 
de  page. 

—  Prenez  garde  que  vos  parlemens  ne  vous  renvoient 
quelque  beau  jour  en  tutelle. 

La  discussion  sanimait,  les  deux  souverains  s'échauf- 
faient de  plus  en  plus,  la  vieille  haine  qui  les  avait  si  Ions- 
temps  séparés  commençait  à  s'aigrir  de  nouveau.  Fran- 
çois I"'  allait  oublier  1  hospitalité  et  Charles-Quint  la  pru- 
dence, lorsque  le  roi  de  France  se  souvint  le  premier  qu'il 
était  chez  lui. 

—  .Ah  çA  !  foi  de  gentilhomme  !  mon  bon  frère  !  reprit-il 
tout  à  coup  en  riant,  je  crois.  ventre-Mahom  !  que  nous  al- 
lons nous  fâcher.  Je  vous  disais  bien  qu'il  ne  fallait  pas 
parler  entre  nous  de  choses  sérieuses,  et  qu  il  fallait  laisser 
la  discussion  â  nos  ministres  et  ne  garder  poui*  nous  que 
la  bonne  amitié.  .Allons,  allons,  convenons  une  fois  pour 
toutes  que  vous  aurez  le  monde,  moins  la  France,  et  ne  re- 
venons point  lâ-dessus. 

—  Et  moins  le  Milanais,  mon  frère,  reprit  Cliarles  en 
s'aperoevant  de  1  imprudence  qu  il  avait  commise,  et  en  '.e 
remettant  aussitôt,  car  le  Milanais  est  â  vous.  Je  vous  lai 
promis,  et  je  vous  renouvelle  ma  promesse. 

Sur  ce^  assurances  réciproques  d'amitié,  la  porte  de  la 
galerie  s'ouvrit  et  madame  d  Etampes  parut.  Le  roi  alla 
au-devant  d'elle,  et  la  ramenant  par  la  main  en  face  de 
l'empereur,  qui.  la  voyant  pour  la  première  fois  et 
sachant  ce  qui  sétait  passé  entre  elle  et  M.  de  Médina,  la 
regardait  venir  â  lui  de  son  regard  le  plus  perçant. 

—  Mon  frère,  dit-il  en  souriant,  voyez-vous  cette  belle 
dame  ? 

—  Non  seulement  je  la  vois,  dit  Charles-Quint,  mais  en- 
core je  l'admire  ! 

—  Eli  bien  :  vous  ne  savez  pas  ce  qu'elle  veut  ? 

—  Est-ce  une  de  mes  Espagnes?  je  la  lui  donnerai. 

—  Xon,  non,  mon  frère,  ce  n'est  point  cela. 

—  Qu'est-ce  donc? 

—  Elle  veut  que  je  vous  retienne  à  Paris,  jusqu'à  ce  que 
vous  ayez  déchiré  le  traité  de  Madrid  et  ratifié  par  des  faits 
la  parole  que  vous  venez  de  me  donner. 

—  Si  l'avis  est  bon,  il  faut  le  suivre,  répondit  l'empereur 
tout  en  s  inclinant  devant  la  duchesse,  autant  pour  cacher 
la  pâleur  soudaine  que  ces  paroles  avaient  fait  naître  sur 
son  visage  que  pour  accomplir  un  acte  de  courtoisie. 

Il  n'eut  pas  le  temps  d'eu  dire  davantage,  et  François  I" 
ne  put  voir  l'effet  produit  par  les  paroles  qu'il  avait  laisse 
tomber  en  'riant,  et  que  Charles-Quint  était  toujours 
prêt  â  prendre  au  sérieux,  car  la  porte  s'ouvrit  de  nou- 
veau et.  toute  la  cour  se  répandit  dans  la  galerie. 

Pendant  la  demi-heure  qui  précéda  le  dîner,  et  pendant 
laquelle  tout  ce  monde  élégant,  spirituel  et  corrompu  se 
mêla,  la  scène  que  nous  avons  déjà  rapportée  à  propos  de 
la  réception  du  Louvre,  se  répéta  à  peu  de  choses  prèî. 
C'étaient  les  mêmes  liommes  et  les  mêmes  femmes,  les 
mêmes  courtisans  et  les  mêmes  valets.  Les  regards  d  amour 
et  les  coups  d  œil  de  haine  s'échangèrent  donc  comme  d'ha- 
bitude, et  les  sarcasmes  et  les  galanteries  allèrent  leur  train 
selon  la  coutume. 

Charles-Qulnt,  en  voyant  entrer  Anne  de  Montmorency, 
qu'il  regardait  à  juste  titre  comme  son  allié  le  plus  sûr,  était 
allé  à  sa  rencontre  et  s  entretenait  dans  un  coin  avec  lui  et 
le  duc  de  Médina,  sou  ambassadeur. 

—  Je  signerai  tout  ce  que  vous  voiulrez,  connétable, 
disait  l'empereur,  qui  connaissait  la  loyauté  du  vieux  sol- 
dat ;  préparez-moi  un  acte  de  cession  du  duché  de  .Milan, 
et  par  saint  Jacques  !  quoique  ce  soit  un  des  plus  beau.x 
fleurons  de  ma  couronne,  je  vous  en  signerai  l'abandon 
plein  et  entier. 

—  Un  écrit  :  s'écriait  le  connétable  en  repoussant  cha- 
leureusement une  précaution  qui  sentait  la  défiance  ;  un 
écrit,  sire:  que  dit  donc  I:i  Votre  Majesté?  Pas  d'écrit,  sire, 
pas  d'écrit  :  votre  parole,  voilà  tout.  Votre  Majesté  est-elle 
donc  venue  en  France  sur  un  écrit,  et  croit-elle  que  nous 
aurons  moins  de  confiance  en  elle  qu'elle  n  en  a  eu  en 
nous? 

—  Et  vous  aurez  raison,  monsieur  de  Montmorency,  ré- 
pondit l'empereur  en  lui  tendant  la  main,  et  vous  aurez 
raison. 

Le  connétable  s'éloigna. 

—  Pauvre  dupe!  reprit  l'empereur;  il  fait  de  la  politique, 
Médina,  comme  les  taupes  font  des  trous,  en  a\tugle. 

—  Mais  le  roi,  sire?  demanda  Médina. 

—  Le  roi  est  trop  fier  de  sa  grandeur  pour  n'êtie  pas 
sûr  de  la  nfiire.  Il  noH»  laissera  follement  partir,  .Médina, 
et  nous  le  ferons  prudemment  attendre.  Faire  attendre, 
monsieur,  continua  Charles-Quint,  ce  n'est  pas  manquer  à 
sa  promesse,  c'est  l'ajourner,  voilà  tout. 

—  Mais   madame   d'Etampes?    reprit   Médina. 

—  Pour  celle-là  nous  verrons,  dit  l'empereur  en  poussant 
et  en  repoussant  une  bague  magnifique  qu'il  portait  au 
pouce  de  la  main  gauche,  et  qui  était  ornée  d  un  superbe 


diamant.  .Ah!  il  me  faudrait  une  bonne  entrevue  avec  elle. 
Pendant  ces  rapides  paroles  écliangèes  à  voix  basse  entre 
1  empereur  et  son  ministre,  la  duche.'se  raillait  impitoyable- 
ment le  grand  Marmagne,  en  présence  de  mcssire  d'Estour- 
ville,  et  cela  à  propos  de  ses  exploits  nociurnes. 

—  Serait-ce  donc  de  vos  gens,  monsieur  de  Marmagne. 
disait-elle,  que  le  Benvenuto  rapporte  à  tout  venant  cette 
prodigieuse  histoire.  Attaqué  par  quatre  bandits  et  n'ayant 
qu'un  bras  pour  se  défendre.  11  s'est  fait  tout  simplement 
escorter  jusque  chez  lui  par  ces  messieurs.  Etiezvous  de  ces 
braves  si  polis,  vicomte? 

—  Madame,  répondit  le  pauvre  Marmagne  tout  confus,  cela 
ne  s'est  pas  précisément  passé  ainsi,  et  le  Benvenuto  ra- 
conte la  chose  trop  à  son  avantage. 

—  Oui.  oui,  je  ne  doute  pas  (lu'il  ne  brode  et  qu'il  n'or- 
nemente quelque  peu  dans  les  détails,  mais  le  fond  est  vrai, 
vicomte,  le  fond  est  vrai  ;  et  en  p;ueille  matière,  le  fond 
est   tout. 

—  Madame,  répondit  Marmagne.  je  promets  que  je  pren- 
drai ma  revanche,  et  que  cette  fols  je  serai  plus  heureux. 

—  Pardon,  vicomte,  pardon,  ce  n'est  pas  une  revanche  à 
prendre,  c'est  une  autre  partie  à  recommencer.  Cellini.  ce 
me  semble,   a  gagné  les  deux   premières  manches. 

—  Oui,  grâce  à  mon  absence,  murmura  Jlarmagne  de 
plus  en  plus  embarrassé  ;  parce  que  mes  hommes  ont  pro- 
fité, pour-  fuir,  de  ce  que  je  n'étais  pas  là,  les  miséra- 
bles: 

—  Oh  :  dit  le  prévôt,  je  vous  conseille,  Jlarmagne,  de  vous 
tenir  pour  battu  sur  ce  point-là  :  vous  n'avez  pas  de 
bonheiu'  avec  Cellinl. 

—  Il  me  semble,  en  ce  cas.  que  nous  pouvons  nous  con- 
soler ensemble,  mon  cher  prévôt,  lui  répondit  Marmagne 
car  si  l'on  ajoute  les  faits  avérés  aux  bruits  mystérieux  qui 
courent,  la  prise  du  Grand-Nesle  à  la  disparition  d'une  de 
ses  habitantes,  le  Cellini,  messire  d  Estourvllle,  ne  vous 
aurait  pas  non  plus  porté  bonheur.  Il  est  vrai  qu'à  défaut 
du  vôtre,  mon  cher  prévôt,  il  s'occupe  activement,  dit-on,  de 
celui  de  votre  famille. 

—  Monsieur  de  Marmagne  :  s'écria  avec  violence  le  pré- 
vôt, furieiLX  de  voir  que  sa  mésaventure  paternelle  com- 
mençait à  s'ébruiter  ;  monsieur  de  Marmagne,  vous  m'ex- 
pliquerez plus  tard  ce  que  vous  entendez  par  ces  paroles. 

—  Ah!  messieurs,  messieurs,  s'écria  la  duchesse,  n'oubliez 
point,  je  vous  prie,  que  je  suis  là.  Vous  avez  tort  tous 
deux.  Monsieur  le  prévôt,  ce  n  est  pas  à  ceux  qui  savent 
chercher  si  mal  à  faire  des  reproches  à  ceux  qui  savent  si 
mal  trouver.  Monsieur  de  Marmagne,  il  faut  daus  les  dé- 
faites se  réunir  contre  l'ennemi  commun,  et  non  lui  donner 
la  joie  de  voir  encore  les  vaincus  s'entrégorger  entre  eux. 
On  passe  dans  la  salle  à  manger,  votre  main,  monsieur 
de  Marmagne.  Eli  bien  :  puisque  les  hommes  et  leur  force 
échouent  devant  Cellini,  nous  verrons  si  les  ruses  d'une 
femme  le  trouveront  aussi  Invincible.  J'ai  toujours  pensé 
que  les  alliés  n'étalent  qu'un  embarras,  et  j'ai  toujours 
aimé  à  faire  la  guerre  seule.  Les  périls  sont  plus  grands,  je 
le  sais,  mais  du  moins  on  ne  partage  les  honneiu's  de  la 
victoire  avec  personne. 

—  L'impertinent  !  dit  Marmagne,  voyez  avec  quelle  fami- 
liarité il  parle  â  notre  grand  roi  :  Ne  dirait-on  pas  un 
homme  de  noblesse,  tandis  que  ce  n'est  qu'un  misérable  ci- 
seleur ! 

—  Que  dites-vous  là,  vicomte  :  mais  c'est  un  gentilhomme, 
tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  gentilhomme!  dit  la  duchesse  en 
riant.  En  connaissez-vous  beaucoup  parmi  nos  plus  vieilles 
familles  qui  descendent  d'un  lieutenant  de  Jules  César,  et  qui 
aient  les  trois  fieurs  de  lis  et  le  lambel  de  la  maison  d'An- 
jou dans  leurs  armes?  Ce  n'est  pas  le  roi  qui  grandit  !e 
ciseleur  en  lui  parlant,  messietu's.  vous  le  voyez  Lien  ■ 
c'est  le  ciseleur  au  contraire  qui  fait  honneur  au  roi  en 
lui  adressant  la  parole. 

En  effet.  François  l"  et  Cellini  causaient  en  ce  moment 
avec  cette  familiarité  à  laquelle  les  grands  de  la  terre 
avaient  habitué  l'artiste  élu  du  ciel. 

—  Eh  bien  !  beuvenuto,  disait  le  roi.  où  en  sommes-nous 
de  notre  Jupiter? 

—  Je  pi'épare  sa  fonte,  sire,  répondit  Benvenuto. 

—  Et  quand  cette  grand  œuvre  s'e.xécutera-t-elle? 

—  Aussitôt   mon  retour  à  Paris,  sire. 

—  Prenez  nos  meilleurs  fondeurs,  Cellini,  ne  négligez  rien 
pour  que  l'opération  réussisse.  Si  vous  avez  besoin  d'ar- 
gent, vous  savez  que  je  suis  là. 

—  Je  sais  que  vous  êtes  le  plus  grand,  le  plus  noble  et  le 
plus  généreux  roi  de  la  terre,  répondit  Benvenuto  ;  mais 
grâce  aux  appointemens  que  me  fait  payer  Votre  Majesté, 
je  suis  riche.  Quant  à  l'opération  dont  vous  voulez  bien 
vous  inquiéter,  sire,  si  vous  voulez  me  le' permettre,  je  ne 
m'en  rappoi'teral  qu'à  moi  de  la  préparer  et  de  l'exécuter. 
Je  me  défie  de  tous  vos  fondeurs  de  Franco,  non  pas  que  ce 
ne  soient  d'habiles  gens,  mais  J'aurais  peur  que,  par  esprit 
national,  ils  ne  voulus.'^eut  pas  mettre  celte  habileté  au 
service  d'un  artiste  uUramontaln.  Et  Je  vous  l'avoue,  sire. 


ALEXANDRE  Dl'MAS  ILLUSTRE 


j'attache  une  trop  grande  importance  à  la  réussite  de  mon 
Jupiter,  pour  permettre  qu'un  autre  que  moi  y  mette  la 
main. 

—  Bravo  1  Cellini,  bravo  i  dit  le  roi,  voilà  qui  est  parler 
en  véritable  artiste. 

—  Puis,  ajouta  Benvenuto.  je  veux  avoir  le  droit  de  récla- 
mer la  promesse  que  Sa  Majesté  m'a  faite. 

—  C'est  juste,  mon  féal.  Si  nous  sommes  contents,  nous 
devons  vous  octroyer  un  don.  Kous  ne  l'avons  pas  oublié. 
D'ailleurs,  si  nous  l'oublions,  nous  nous  sommes  engagés 
en  présence  de  témoins.  X  e.st-ce  pas.  .Montmorency?  N'est-ce 
pas,  Poyet  ?  Et  notre  connétable  et  notre  chapcelier  nous 
rappelleraient  notre  parole. 

—  Oh  !  c'est  que  Votre  Majesté  ne  peut  deviner  de  quel 
prL\  cette  parole  est  devenue  pour  moi  depuis  le  jour  où 
elle  m'a  été  donnée  par  elle. 

—  Eh  bien  !  elle  sera  tenue,  monsieur,  elle  sera  tenue. 
Mais  la  salle  s'ouvre.  A  table,  messieurs,  à  table  !  • 

Et  François  Iw,  se  rapprochant  de  Charles-Quint,  prit  avec 
l'empereur  la  tête  du  cortège  que  formaient  les  illustres 
convives.  Les  deu-x  battans  de  la  porte  étant  ouverts,  les  [ 
deu.x  souverains  entrèrent  en  même  temps,  et  se  placèrent  j 
l'un  en  face  de  1  autre,  Charles-Quint  entre  Eléonore  et 
madame  d'Etampes.  François  l^  entre  Catherine  de  Médicis 
et  Jlarguerite  de  Navarre. 

Le  repas  tut  gai  et  la  chère  exquise.  François  1er,  dans 
sa  sphère  de  plaisirs,  de  fêtes  et  de  représentations,  s  amu- 
sait comme  un  roi,  et  riait  comme  un  vilain  de  tous  le» 
•ontes  que  lui  faisait  Marguerite  de  Navarre;  Charles-Quint 
de  son  cùté  accablait  madame  d'Etampes  de  complimens  •"! 
de  prévenances  ;  tous  les  autres  parlaient  arts,  politique  ; 
le  repas  s'écoula  ainsi. 

Au  dessert,  comme  d'habitude,  les  pages  apportèrent  à 
laver  ;  alors  madame  d'Etampes  prit  l'aiguière  et  le  bassin 
d'or  destinés  à  Charles-Quint  des  mains  du  serviteur  qui 
l'apjiortait,  comme  fit  Marguerite  de  Navarre  pour  Fran- 
çois l",  versa  leau  que  contenait  l'aiguière  dans  le  bas- 
sin, et  mettant  un  genou  en  terre,  selon  l'étiquette  espa- 
gnole, présenta  le  bassin  à  l'empereur.  Celui-ci  y  trempa  le 
bout  des  doigts,  et  tout  en  regardant  sa  belle  et  noble  ser- 
vante, il  laissa,  en  souiiant,  tomber  au  fond  du  vase  la 
bague  précieuse  dont  nous  avons  déjà  parlé. 

—  Votre  Majesté  perd  sa  bague,  dit  Anne,  plongeant  à 
son  tour  ses  jolis  doigts  dans  l'eau,  et  prenant  délicatement 
le  bijou,  qu  elle  présenta  il  Charles-Quint. 

—  Gardez  cette  bague,  madame,  répondit  à  voix  basse 
l'empereur  :  elle  est  en  de  trop  belles  et  trop  nobles  mains 
pour  que  je  la  reprenne  :  puis  il  ajouta  plus  bas  encore  ; 
C'est  un  acompte  sur  le  duché  de  Milan. 

La  duchesse  sourit  et  se  tut.  Le  caillou  était  tombé  ;'i 
ses  pieds,  seulement  le  caillou  valait  un  million. 

Au  moment  ait  l'on  passait  de  la  salle  à  manger  au  salon, 
et  du  salon  à  la  salle  de  bal.  madame  d'Etampes  arrêta  Ben- 
venuto Cellini  que  la  foule  avait  amené  près  d'elle. 

—  Messire  Cellini,  dit  la  duchesse  en  lui  remettant  la 
bague  gage  d'alliance  entre  elle  et  l'empereur,  voici  un 
diamant  que  vous  ferez  s'il  vous  plait  tenir  à  votre  élève 
iscanio,  pour  qu'il  en  couroune  mon  lis:  c'est  la  goutte 
de  rosée  que  je  lui  ai  promise. 

—  Et  elle  est  tombée  véritablement  des  doigts  de  l'-Xu- 
rore,  madame,  répondit  l'artiste  avec  un  sourire  railleur 
et  une  galanterie  affectée. 

Puis  regardant  la  bague,  il  tressaillit  d'aise,  car  il  re- 
connut le  diamant  qu'il  avait  monté  auUefois  pour  le  pape 
Clément  Vil,  et  qu'il  avait  porté  lui-même  de  la  part  du 
souverain   pontife  au  sublime  empereur. 

Pour  que  Charles-i,)uint  se  défit  d'un  pareil  bijou,  et  sur- 
tout en  faveur  d'une  femme,  il  fallait  nécessairement  (ju'il 
y  élit  quelque  connivence  occulte,  (inelque  traité  secret, 
quelque  alliance  obscure  entre  madame  d'Etampes  et  l'em- 
pereur. 

Tandis  que  Charles-Quint  continue  de  passer  à  Fontaine- 
bleau ses  jours  et  surtout  ses  nuits  dans  les  alternatives 
d'angoisses  et  de  confiance  que  nous  avons  essayé  de  dé- 
crire, tandis  qu'il  ruse,  intrigue,  creuse,  mine,  promet,  se 
dédit,  promet  encore,  jetons  un  coup  d'œil  sur  le  Grand- 
Nesle  et  voyons  s'il  ne  se  passe  rien  de  nouveau  parmi 
ceux  de  ses  habltans  qui  y  sont  restés. 


XXVI 


LE    MOI^■E    BOURRU 


Toute  la  colonie  était  en  révolution:  le  moine  bourru,  ce 
vieil  hôte  fantastique  du  couvent  sur  les  ruines  diîqu-?! 
s'était  élevé  le  palais  d'Amaury,  reven-Tit  depuis  trois  on 
quatre   jours.   Dame   Perrine   l'avait   tu   se   promenant   la 


nuit  dans  les  jardins  du  Grand-Nesle,  vêtu  de  sa  longue 
robe  blanche  et  marchant  d'un  pas  qui  ne  laissait  aucune 
trace  sur  le  sol  et  n'éveillait   aucun  bruit  dans  l'air. 

Comment  dame  Perrine,  qui  habitait  le  Petit-Nesle,  avait- 
elle  vu  le  moine  bomru  se  promener  à  trois  heures  du 
matin  dans  les  jardins  du  Grand-Nesle?  C'est  ce  que  nous 
ne  pouvons  dire  qu'en  commettant  une  affreuse  indiscré- 
tion, mais  nous  sommes  historien  avant  tout,  et  nos  lec- 
teurs ont  le  droit  de  connaître  les  détails  les  plus  secrets 
de  la  vie  des  personnages  que  nous  avons  mis  en  scène, 
surtout  quand  ces  détails  doivent  jeter  un  jour  si  lumi- 
neux sur  la  suite  de  notre  histoire. 

Dame  Perrine,  par  la  disparition  de  Colombe,  par  la  re- 
traite de  Pulchérie  devenue  désormais  inutile,  et  par  le  dé- 
part du  prévôt,  était  restée  maîtresse  absolue  du  Peiit-Nesle  ; 
car,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  le  jardinier  Eaimbault,  par 
mesure  d'économie  n'avait  été,  ainsi  que  ses  aides,  engagé 
«u  service  de  messire  d'Esiourville  ç[u'à  la  journée  seule- 
ment. Dame  Perrine  se  trouvait  donc  reine  absolue  du 
Petit-Nesle,  mais  en  même  temps  reine  solitaire,  de  sorte 
qu'elle  s'ennuyait  toute  la  journée  et  mourait  de  peur  toute 
la  nuit. 

ùr  elle  avisa  qu'il  y  avait  pour  la  joiirnée  du  moins 
remède  à  ce  malheur:  ses  relations  amicales  avec  dame 
Ruperte  lui  ouvraient  les  portes  du  Urand-Nesle.  Elle  de- 
manda la  permission  de  fréquenter  ses  voisines,  et  la  per- 
mission lui  fut  accordée  avec  empressement. 

.Mais  en  fréquentant  les  voisines,   dame  Perrine  se  trou- 
vait naturellement  en  contact  avec  les  voisins.  Dame  Per- 
rine était  une  grosse  mère  de   trente-sLx  ans  qui  s'en  don- 
nait vingt-neuf.  Grosse,  grasse,  dodue,  fraîche  encore,  ave- 
nante toujours,  son  entrée  devait  faire  événement  dans  l'ate- 
lier,  où   forgeaient,   taillaient,   limaient,   martelaient,    cise- 
laient  dix   ou   douze   compagnons,    bons   vivans,    aimant   le 
jeu  le  dimanche,  le  vin  les  dimanches  et  fêtes,  et  le  beau 
sexe  toujours.  Aussi  trois  de  nos  vieilles  connaissances,  au 
bout   de   trois   ou   quatre   jours,    étaient-elles    atteintes    du 
même  trait. 
C'étaient  le  petit  Jehan, 
Simon-le-Gaucher, 
L'Allemand  Hermann. 

Quant  a  .V.scanio,  à  Jacques  .\ubry.  à  Pagolo.  ils  avaient 
échappé  au  charme,  engagés  qu'ils  étaient  ailleurs. 

Le  reste  des  compagnons  pouvait  bien  avoir  ressenti 
quelques  étincelles  de  ce  feu  grégeois,  mais  sans  doute  ils 
se  rendirent  compte  à  eux-mêmes  de  leur  position  infé- 
rieure, et  versèrent,  avant  qu'elles  ne  devinssent  un  incen- 
die, l'eau  de  leur  humilité  sur  ces  premières  étincelles. 

Le  petit  Jehan  aimait  i  la  manière  de  Chérubin,  c'est-ù- 
dire  qu'il  était  avant  tout  amoureux  de  l'amour.  Dame  Per- 
rine, comme  on  le  comprend  bien,  était  une  femme  d'un 
trop  grand  sens  pour  répondre  à  vm  pareil  feu  follet. 

Simon-letiaucher  offrait  un  avenir  plus  certain  et  pro- 
mettait une  flamme  plus  durable,  mais  dame  Perrine  était 
une  personne  fort  superstitieuse. 

Dame  Perrine  avait  vu  faire  à  Simon  le  signe  de  la  croix  . 
de  la  main  gauche:  elle  songeait  qu'il  serait  forcé  de  signer 
a  son  contrat  de  mariage  de  la  main  gauche.  Et  dame  Per- 
rine était  convaincue  qu'un  signe  de  la  croix  exécuté  de  la 
main  gauche  était  plutôt  fait  pour  perdre  que  pour  sauver 
une  àme,  de  même  qu'on  ne  lui  eilt  pas  persuadé  qu'un 
contrat  de  mariage  signé  de  la  main  gauche  pouvait  faire 
autre  chose  que  deux  malheureux.  Dame  Perrine,  sans  rien 
dire  des  causes  de  sa  répugnance,  avait  donc  reçu  les 
premières  ouvertures  de  Simon-le-Gaucher  de  manière  à  lui 
ôter  toute  espérance  pour  l'avenir. 
Restait  Hermann.  Oh  l  Ilermann,  c'était  autre  chose. 
Hermann  n'était  point  un  muguet  comme  le  petit  Jehan, 
ni  un  disgracié  de  la  nature  comme  Simon-le-Gaucher; 
Hermann  avait  dans  toute  sa  personne  quelque  chose  d'hon- 
nête, de  candide,  qui  plaisait  au  cœur  de  dame  Perrine.  De 
plus.  Hermann.  au  lieu  d'avoir  la  main  gauche  à  droite  et 
la  main  droite  à  gauche,  se  servait  si  énergiquement  de 
l'une  et  de  l'autre,  qu'il  semblait  avoir  deux  mains  droites. 
C'était  de  plus  un  homme  magnillque,  selon  toutes  les 
idées  vulgaires.  Dame  Perrine  avait  donc  Oxé  son  choix 
sur  Hermann. 

Mais,  comme  on  le  sait,  Hermann  était  d'une  naïveté 
céladonique.  Il  en  résulta  que  les  premières  batteries  de 
dame  Perrine,  c'est-à-dire  les  minauderies.  les  froncemens  de 
boi:che,  les  tournemens  de  regard  échouèrent  complètement 
contre  la  timidité  native  de  l'honnête  .allemand.  Il  se  con- 
tentait de  regarder  dame  Perrine  de  ses  gros  yeux  :  mais 
comme  les  aveugles  de  l'Evangile,  oculos  habebat  et  non 
vldebat,  ou  s'il  voyait,  c'était  tout  l'ensemble  de  la  digne 
gouvernante,  sans  remarquer  en  rien  les  détails.  Dame 
Pcirine  proposa  alors  des  promenades,  soit  sur  le  quai  des 
Augustins,  soit  dans  les  jardins  du  Grand  et  du  Petit-Nesle, 
et  dan.e  chaque  promenade  elle  choisit  Hermann  pour  son 
cnvalier.  Cela  rendait  Hermann  fort  heureux  intérieure- 
ment. Son  grrs  cœur  tudesque  battait  cinq  ou  six  pulsations 
de  plus  à  la  minute  quand  dame  Perrine  s'appuyait  sur 


ASCAMO 


son  bras  ;  mais  soit  qu'il  éprouvât  quelque  dltflculté  à 
prouoacer  la  langue  Inintuisc.  soit  qu'il  eût  un  plus  grand 
plaisir  ù  entendre  parler  l'objet  de  ses  secrètes  pensées, 
dame  Perriue  en  tirait  rarement  autre  chose  que  ces  deux 
plirases  sacramentelles  :  •  l'oucliour,  matemoizelle,  et  :  Atieu, 
maiemoizelle  ;  »  qu'llirmann  prononçait  généralement  à 
deux  heures  de  distance  lune  de  l'autre  ;  la  première  en  pre- 
nant le  bras  de  dame  Perriue,  la  seconde  en  le  quittant. 
Or,  quoique  ce  titre  de  mademoiselle  lût  ime  immense  flat- 
terie pour  dame  Perrine,  et  quoiqu'il  y  eut  quelque  chose 
de  bien  agréable  a  parler  deux  heures  entières  sans  crainte 
d'être  interrompue,  dame  Perrine  eut  désiré  que  son  mono- 
logue fat  au  moins  Interrompu  par  quelques  interjections 
qui  pussent  lui  donner  une  idée  statistique  des  progrès 
qu'elle  laisait  dans  le'  cœur  de  son  muet  promeneur. 

Mais  ces  progrès,  pour  ne  pas  s'exprimer  par  la  parole 
ou  poui-  ne  pas  se  traduire  par  la  pliysiouomie,  n'en  étaient 
pas  moins  réels  ;  le  foyer  brûlait  au  cœur  de  l'honnête 
Allemand,  et  attisé  tous  les  jours  par  la  présence  de  dame 
Perrine,  devenait  un  véritable  volcan,  llermann  commen- 
tait a  s'apercevoir  enfin  de  la  préférence  que  lui  accordait 
dame  Perriue.  et  il  n'attendait  qu'un  peu  plus  de  certitude 
pour  se  déclarer.  Dame  Perrine  comprit  cette  liésitation.  Un 
soir,  en  le  quittant,  à  la  porte  du  Petit-Aesle,  elle  le  vil 
si  agité,  qu'elle  crut  véritaijlement  faire  une  bonne  œuvre 
en  lui  serrant  la  main.  Hcrmaun,  transporté  de  joie,  répon- 
dit â  la  démonstration  par  une  démonstration  pareille  ;  mais, 
à.  son  grand  étonnement,  dame  Perriue  jeta  un  cri  formi- 
dable. Hermann,  dans  son  délire,  n'avait  pas  mesuré  sa 
pression.  Il  avait  cru  que  plus  11  serrerait  fort,  plus  il 
donnerait  une  idée  exacte  de  la  violence  de  son  amour,  et 
il  avait  lailli  écraser  la  main  de  la  pauvre  gouvernante. 

Au  cri  qu'elle  poussa,  Hermann  demeura  stupélalt  ;  mais 
dame  Perrine,  craignant  de  le  décourager  au  moment  où 
il  veuait  de  risquer  sa  première  tentative,  prit  sur  elle  de 
sourire,  et  décollant  ses  doigts,  momentanément  palmés  :  — 
Ce  n'est  rien,  dit-elle,  ce  n'est  rien,  mou  cher  monsieur  Her- 
mann ;  ce  n'est  rien,  absolument  rien. 

—  Mille  bartons,  matemoizelle  Berrine,  dit  l'Allemand, 
mais  c'être  que  ch'aime  vous  peaucoup  fort,  et  che  tous 
ai  serrée  comme  clie  fous  aime  !  Mille  bartons  ! 

—  Il  n'y  a  pas  de  quoi,  monsieur  Hermann,  il  n'y  a  pas 
de  quoi.  Votre  amour,  je  l'espère,  est  un  amour  honnête 
et  dont  une  femme  n'a  point  à  rougir. 

—  O  Tieu  1  ô  Tieu  !  dit  llermann,  che  crois  pien,  mate- 
moizelle Berrine,  qu'il  est  honnête,  mon  amour  ;  seulement, 
che  n'ai  bas  encore  osé  fous  en  barler  :  mais  bulsque  le  mot 
est  lâché,  che  fous  aime,  che  fous  aime,  che  fous  aime 
peaucoup  fort,  matemoizelle  Berrine. 

—  Et  moi,  monsieur  Hermann,  dit  dame  Perrine  en  mi- 
naudant, je  crois  pouvoir  vous  dire,  car  je  vous  crois  un 
brave  jeune  homme,  incapable  de  compromettre  une  pauvre 
femme,  que...  Mon  Dieu!  comment  dlrai-je  cela? 

—  Oh!   tites  !    tites  !   s'écria   Hermann. 

—  Eh  bien  !  que  ..  Oh  !  j'ai  tort  de  vous  l'avouer. 

—  Nein  !   nein  !  vous   bas   avre   dort  !   Tites  !   tites  ! 

—  Eh  bien  !  je  vous  avoue  que  je  ne  suis  pas  restée  indif- 
férente à  votre  passion. 

—  Sacrement  !  s'écria  l'Allemand  au  comble  de  la  joie. 
Or,  un  soir  qu'à  la  suite  d'une  promenade  la  Juliette  du 

Petlt-Nesle  avait  reconduit  son  Roméo  jusqu'au  perron  du 
Grand,  elle  aperçut,  en  revenant  seule,  et  en  passant  devant 
la  porte  du  jardin,  la  blanche  apparition  que  nous  avons 
racontée,  et  qui.  selon  l'avis  de  la  digne  gouvernante,  ne 
pouvait  être  autre  que  celle  du  moine  bourru.  Il  est  inutile 
de  dire  que  dame  Perrine  était  rentrée  mourante  de  peur, 
et  s'était  barricadée  dans  s.t  chambre. 

Le  lendemain,  dès  le  matin,  tout  l'atelier  fut  instruit  de 
la  vision  nocturne.  Seulement  dame  Perrine  raconta  le  fait 
simple,  juf-'eant  Inutile  de  s'appesantir  sur  les  détails. 

Le  moine  bourru  lui  était  apparu.  "V'ollà  tout.  On  eut  beau 
la  questionner,  on  n'en  put  pas  tirer  autre  chose. 

Toute  la  journée  il  ne  fut  question  au  Grand-Nesie  que  du 
moine  bourru.  Les  uns  croyaient  à  l'apparition  du  fantôme, 
les  autres  s'en  moquaient.  On  remarqua  qu'Ascanio  avait 
pris  parti  contre  la  vision  et  s'était  tait  chef  des  incrédules. 

Le  parti  des  incrédules  se  composait  du  petit  Jelian,  de 
Slmon-le-Gaucher.  de  .Jacques  .Aubry  et  d'.Ascanio. 

Le  parti  des  croyans  se  composait  de  dame  Ruperte.  de 
Scozzone,  de  Pagolo  et  de  llermann. 

Le  soir  on  se  réunit  dans  la  seconde  cour  du  Petit-Nesle. 
Dame  Perrine,  interrogée  le  matin  sur  l'origine  du  moine 
bourru,  avait  demandé  toute  la  journée  pour  rassembler 
ses  souvenirs,  et,  la  nuit  venue,  elle  avait  déclaré  qu'elle 
était  prête  à  raoomter  cette  terrible  légende.  Dame  Perrine 
connaissait  sa  mise  en  scène  comme  un  dramaturge  mo- 
derne, et  elle  savait  qu'une  histoire  de  revenant  perd  tout 
son  effet  racont.'^e  à  la  lumière  du  soleil,  tandis  qu'au  con- 
traire l'effet  de  la  narration  se  double  dans  l'obscurité. 

Son  auditoire  se  composait  d'IIermann,  qui  était  assis  à 
sa  droite,  de  dame  ituperte.  qui  était  assise  à  .sa  gauche,  de 
Pagolo  et  de  Scozzone.  gui  étalent  assis  à  côté  l'un  de  l'au- 


tre, et  de  Jacques  Aubry,  qui  était  couché  sur  l'herbe  entre 
ses  deux  amis,  le  petit  Jehan  et  Simon-le-Oaucher.  Quant  i 
Ascanio,  il  avait  déclaré  qu'il  méprisait  tellement  tous  ces 
sots  contes  de  bonne  femme  qu'il  ne  voulait  pas  même  les 
entendre. 

-  —  Ainzi,  dit  Hermann  après  un  moment  de  silence  pen- 
dant lequel  cltacun  prenait  ses  petits  arrangemens  pour 
écouter  plus  à  l'aise,  ainzi,  matemoizelle  Berrine,  fous  allez 
nous  ragonder  l'histoire  du  moine  pourru? 

—  Oui.  dit  dame  Perrine,  oui  ;  mais  je  dois  vous  prévenir 
que  c'est  une  teTrible  histoire  qu'il  ne  fait  pas  bon  peut- 
être  de  raconter  à  cette  heure;  mais  comme  nous  sommes 
toutes  des  personnes  pieuses  quoiqu'il  y  ait  parmi  nous  des 
incrédules,  et  que  d'ailieurs  monsieur  Hermann- est  de  force 
à.  mettre  en  fuite  Satan  lui-même  si  Satan  se  présentait,  je 
vais  vous  raconter  cette  histoire. 

—  Barton.  barton.  matemoizelle  Berrine,  mais  si  Satan 
lient,  elle  lois  fous  tire  qu'il  ne  faut  bas  gombter  sur  moi  ; 
elle  me  pattrai  avec  tes  hommes  tant  que  fous  voudrez,  mais 
bas  avec  le  diable. 

—  Eli  bien  !  c'est  moi  qui  me  battrai  avec  lui  s'il  vient, 
dame  Perrine,  dit  .lacques  Aubry.  Allez  toujours,  et  n'ayez 
pas  peur. 

—  Y  a-t-il  un  jarponnler  dans  votre  histoire,  matemoi- 
zelle Berrine,  dit  llermann. 

—  Un  charbonnier?  demanda  la  gouvernante.  Non,  mon- 
sieur Hermann. 

—  Oh  pien  !  c'est  égal 

—  Pourquoi  un  cliarbonnier.  dites? 

—  C'est  que  tans  les  histoires  l'Allemagne  il  y  avre  tou- 
chours  un  jarponnler.  Mais  n'imborde.  ça  doit  être  une 
belle  histoire  doutte  même.  Allez,  matemoizelle  Berrine, 
allez. 

—  Sachez. donc,  dit  dame  Perrine,  qu'il  y  avait  autrefois 
sur  remplacement  même  oii  nous  sommes,  et  avant  que 
l'hôtel  de  Nesle  ne  tût  bâti,  une  communauté  de  moines 
composée  des  plus  beaux  hommes  que  l'on  pût  voir  et  dont 
le  plus  petit  était  de  la  t.iille  de  monsieur  Hermann. 

—  Peste  !  quelle  communauté,  s'écria  Jacques  Aubry. 

—  Taisez-vous  donc,  bavard  !  dit  Scozzone. 

—  Oui,  daisez-vous  donc,  pafard.  répéta  Hermann. 

—  Je  me  tais,  je  me  tais,  dit  l'écolier  ;  allez,  dame  Per- 
rine. 

—  Le  prieur,  nommé  Enguerrand,  continua  la  narratrice, 
était  surtout  un  homme  magnifique.  Ils  avaient  tous  des 
barbes  noires  et  luisantes,  avec  des  yeux  noirs  et  étincelans  ; 
mais  le  prieur  avait  encore  la  barbe  plus  noire  et  les  yeux 
plus  éclatans  que  les  autres;  avec  cela,  les  dignes  frères 
étaient  d'une  piété  et  d'une  au.stérité  sans  pareille,  et  pos- 
sédaient une  voix  si  harmonieuse  et  si  douce  que  l'on  venait 
de  plusieurs  lieues  à  la  ronde  rien  que  pour'  les  entendre 
chanter  vêpres.  C'est  du  moins  comme  cela  qu'on  me  l'a 
conté. 

—  Ces  pau'vres  moines  !  dit  Ruperte. 

—  C'est  très  intéressant,  dit  Jacques  Aubry. 

—  C'est  miraculeux,  dit  Hermann. 

—  Un  jour,  reprit  dame  Perrine  flattée  des  témoignages 
d'approbation  que  soulevait  son  récit,  on  amena  au  prieur 
un  beau  jeune  homme  qui  demandait  à  entrer  comme  novice 
dans  le  couvent  ;  il  n'avait  pas  de  barbe  encore,  mais  il  avait 
de  grands  yeux  noirs  comme  l'ébène,  et  de  longs  cheveux 
sombres  et  briUans  comme  du  jais,  de  sorte  qu'on  l'admit 
sans  difficulté.  Le  beau  jeune  homme  dit  se  nommer  Anto- 
nio, et  demanda  au  prieur  à  être  attaché  h  son  service,  ce 
a  quoi  don  Enguerrand. consentit  sans  difficulté.  Je  vous 
parlais  de  voix,  c'est  Antonio  qui  avait  une  voix  fraîche 
et  mélodieuse  !  Quand  on  l'entendit  chanter  le  dimanche 
suivant,  tous  les  assistans  furent  ravis,  et  cependant  cette 
voix  avait  quelque  chose  qui  vous  troublait  tout  en  vous 
charmant,  un  timbre  qui  éveillait  dans  le  cœur  des  idées 
plus  mondaines  que  célestes  :  mais  tous  les  moines  étaient 
si  purs  que  ce  furent  Ir-;  seuls  étrangers  qui  éprouvèrent 
cette  'singulière  émotion  et  don  Enguerrand,  qui  n'avait 
rien  éprouvé  de  pareil  h  ce  que  nous  avons  dit,  fut  telle- 
ment enchanté  de  la  voix  d'Antonio  qu'il  le  chargea  de 
chanter  seul  dorénavant  les  répons  des  antiennes,  alterna- 
tivement avec  l'orgue. 

La  conduite  du  jeune  novice  était  d'ailleurs  exemplaire, 
et  11  servait  le  prieur-  avec  un  zèle  et  une  ardeur  incroya- 
bles. Tout  ce  qu'on  pouvait  lui  reprocher,  c'étaient  ses  éter- 
nelles distractions  ;  partout  et  toujours.  H  suivait  le  prieur 
de  ses  yeux  ardens.  Don  Enguerrand  lui  disait  ; 

—  Que  regardez-vous  là.  Antonio? 

—  Je  vous  regarde,  mon  père,  répondait  le  Jeune  homme. 

—  Regardez  votre  livre  d'oraisons,  Antonio.  Que  regardez- 
vous  encore  là? 

—  Vous,  mon  père.  , 

—  Antonio,  regardez  l'image  de  la  Vierge.  Que  regardez 
vous  encore  là?  ,'-» 

—  Vous,  mon  père.  ■* 

—  Regardez.  Antonio,  le  crucifix  que  nous  adorons. 

En   outre,  don   Enguerrand   commençait   à  remarquer  en 


80 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


faisant  son  examen  de  conscience,  que  depuis  la  réception 
d'Antonio  dans  la  communauté,  il  était  plus  troublé  qu'au- 
paravant par  les  mauvaises  pensées.  Jamais  auparavant  il 
ne  pécliait  plus  de  sept  fois  par  jour,  ce  qui  est,  comme  ou 
sait,  le  compte  des  saints,  parfois  même  il  avait  beau  éplu- 
cher sa  conduite  de  la  journée,  il  n'y  pouvait  trouver,  cbose 
inouïe,  que  cinq  ou  six  péchés  ;  mais  maintenant  le  total 
de  ses  fautes  quotidiennes  montait  à  dix,  à  douze,  voire 
même  quelquefois  à  quinze.  Il  essayait  de  se  rattraper  le 
lendemain  :  il  priait,  il  jeûnait,  il  s'abîmait.  le  digne  homme. 
Ah  tien  oui:  peine  perdue:  plus  il  allait,  plus  l'addition 
devenait  grosse.  Il  en  était  arrivé  à  la  vingtaine.  Le  pauvre 
don  Enguerrand  ne  savait  plus  où  donner  de  la  tète  ;  il 
sentait  qu'il  se  damnait  malgré  lui.  et  remarquait  (remar- 
que qui  en  eût  consolé  un  autre,  mais  qui  l'épouvantait 
davantage),  que  ses  plus  vertueux  moines  étaient  soumis  à 
la  même  influence,  induence  étrange,  inouïe,  incompréhen- 
sible, inconnue  ;  si  bien  que  leur  confession,  qui  tenait  au- 
trefois vingt  minutes,  une  demi-heure,  une  heure  tout  au 
plus,  prenait  maintenant  des  heures  entières.  On  fut  obligé 
de  retarder  llieure  du  souper. 

Sur  ces  entrefaites,  un  grand  bruit  qui  se  faisait  depuis 
un  mois  dans  le  pays  arriva  enfin  jusqu'au  couvent  :  le 
seigneur  d'un  château  voisin  avait  perdu  sa  flUe  Antonia  : 
Antcnia  était  disparue  un  beau  soir  absolument  comme  a 
disparu  ma  pauvre  Colombe  ;  seulement,  je  suis  sûre  que 
ma  Colombe  est  un  ange,  tandis  qu'il  parait  que  cette  An- 
tonia était  possédée  du  démon  Le  pauvre  seigneur  avait 
cherché  par  monts  et  par  vaux  la  fugitive,  tout  comme 
M.  le  prévôt  a  cherché  Colombe.  Il  ne  restait  plus  que  le 
couvent  à  visiter,  et  sachant  que  le  méchant  esprit,  pour 
mieux  se  dérober  aux  redierches,  a  parfois  la  malice  de  se 
cacher  dans  les  monastères,  il  fit  demander  par  un  aumô- 
nier à  don  Enguerrand  la  permission  de  visiter  le  sien. 
Le  prieur  s'y  prêta  de  la  meilleure  grâce  du  monde.  Peut- 
être  allait-il.  grâce  à  cette  visite,  découvrir  lui-même  quel- 
que chose  de  ce  pouvoir  magique  oui  pesait  depuis  un  mois 
sur  lui  et  ses  compagnons.  Bah  :  toutes  les  recherches  furent 
inutiles,  et  le  châtelain  allait  se  retirer,  plus  désespéré  que 
jamais,  quand  tous  les  moines,  se  rendant  à  la  chapelle  pour 
y  dire  l'office  du  soir,  vinrent  à  passer  devant  lui  et  don 
Enguerrand.  Il  les  regardait  machinalement,  lorsqu'au  der- 
nier qui  passa,  il  jeta  un  grand  cri  en  disant  :  Dieu  du  ciel  ! 
c  est  Antonia  :  C'est  ma  fllle  : 

Antonia,  car  c'était  elle  effectivement,  devint  pâle  comme 
un  lis. 

—  Que  fais-tu  ici  sous  ces  habits  sacrés?  continua  le 
châtelain. 

—  Ce  que  j'y  fais,  mon  père?  dit  Antonia,  j'aime  d'amour 
don    Enguerrand. 

—  Sors  de  ce  couvent  à  l'instant  même,  malheureuse  ! 
s'écria  le  seigneur. 

—  Je  n'en  sortirai  que  morte,  mon  pftre,  répondit  Antonia. 
Et   là-dessus,   malgré  les  cris  du  châtelain,   elle  s'élança 

dans  la  chapelle  a  la  suite  des  moines,  et  prit  place  à  sa 
stalle  accoutumée.  Le  prieur  était  resté  debout  comme  pétri 
fié.  Le  châtelain  furieux  voulait  poursuivre  sa  fille,  mais 
don  Engiiérrand  le  supplia  de  ne  pas  souiller  le  lieu  saint 
d'un  tel  scandale  et  d'attendre  la  tin  de  1  office.  Le  père  y 
consentit  et  suivit  don  Enguerrand  dans  la  chipelle. 

On  en  était  aux  antiennes,  et,  semblable  à  la  voix  de 
Dieu,  l'orgue  préludait  majestueusement.  Un  chant  admi- 
rable, mais  ironique,  mais  amer,  mais  terrible,  répondit 
aux  sons  du  sublime  instrument  :  c'était  le  chant  d'.\ntonia 
et  tous  les  coeurs  frissonnèrent.  L'orgue  reprit,  calme,  grave, 
imposant,  et  sembla  vouloir  écraser  par  sa  magnlfltence 
céleste  l'aigre  clameur  qui  l'insultait  d'en  bas.  Aussi, 
comme  acceptant  le  défl.  les  accens  d'.^ntonia  s'élevèrent- 
ils  à  leur  tour  plus  furieux,  plus  désolés,  plus  impies  que 
jamais.  Tous  les  esprits  attendaient  éperdus  ce  qui  allait 
résulter  de  ce  formidable  dialogue,  de  cet  échange  de  blas- 
phèmes et  de  prières,  de  cette  lutte  étrange  entre  Dieu  et 
Satan,  et  ce  fut  au  milieu  d'un  silence  plein  de  frémissement 
que  la  musique  cèlêste  éclata  comme  un  tonnerre,  cette  fols, 
à  la  fin  du  verset  blasphémateur,  et  versa  sur  toutes  les  têtes 
Inclinées,  hormis  une  seule,  les  torrens  de  son  courroux. 
Ce  fut  quelque  chose  de  pareil  à  la  voix  foudroyante  qu'en- 
tendront les  coupables  au  jour  du  jugement  dernier.  Anto- 
nia n'en  essaya  pas  moins  de  lutter  encore,  mais  son  chant 
ne  fut  cette  foi  qu'un  cri  aigu,  affreux,  déchirant,  semblable 
à  un  rire  de  damné,  et  elle  tomba  pâle  et  raide  sur  le 
pavé  de  la  chapelle.  Quand  on  la  releva,  elle  était  morte. 

—  Jésus  Maria  :  s'écria  dame  Rnperte. 

—  Pauvre  .^ndonia  :  dit  naïvement   Hermann. 

—  Farceuse  !  murmura  Jacques  Aubry. 

Quant  aux  autres.  Ils  gardèrent  le  silence,  tant  même  sur 
les  incrédules  avait  eu  de  puissance  le  terrible  récit  de 
dame  Terrine,  «eulement  .Scozzone  essuya  une  larme,  et 
Pagolo  fit  le  signe  de  la  croix. 

—  Quand  le  prieur,  reprit  dame  Perrlne,  Tlt  l'envoyé  du 
diable  ainsi  pulvérisé  par  la  colèr«  de  Dieu,  il  se  crut.'  le 
pauvre  cher  homme,  délivré  à  Jamais  des  pièges  du  tenta- 


teur ;  mais  il  comptait  sans  son  hôte,  comme  c  est  plus  que 
jamais  le  cas  de  le  dire,  puisqu'il  avait  eu  l'imprudence  de 
donner  l'hospitalité  à  une  possédée  du  démon.  Aussi  la  nuit 
suivante,  comme  il  venait  à  peine  de  s  endormir,  il  fut  ré- 
veillé par  un  bruit  de  chaînes  :  il  ouvrit  les  yeux,  les  tourna 
instinctivement  vers  la  porte,  vit  la  porte  tourner  toute  seule 
sur  ses  gonds,  et  en  même  temps  un  fantôme,  vêtu  de  la 
robe  blanche  des  novices,  s'approcha  de  son  lit,  le  prit  par 
le  bras  et  lui  cria  :  Je  suis  Antonia  :  Antonia  qui  t'aime  ;  et 
Dieu  m'a  donné  tout  pouvoir  sur  toi,  parce  que  tu  as  péché, 
sinon  par  action,  du  moins  par  pensée.  Et  chaque  nuit,  à 
minuit,  comme  de  raison,  la  terrible  apparition  revint  im- 
placable et  fidèle,  tant  qu'à  la  fin  don  Enguerrand  prit  le 
parti  de  faire  un  pèlerinage  en  Terre  sainte  et  mourut  par 
grâce  spéciale  de  Dieu  au  moment  où  il  venait  de  s  age- 
nouiller devant  le  saint  sépulcre. 

Mais  Antonia  n  était  point  satisfaite.  Bile  se  rejeta  alors 
sur  tous  les  moines  en  général,  et  comme  il  y  en  avait  bien 
peu  qui  n'eussent  point  péché  comme  le  pauvre  prieur,  elle 
vint  à  leur  tour  les  visiter  pendant  la  nuit,  les  réveillant 
brutalement  et  leur  criant  d  une  voix  formidable  ;  Je  suis 
.\ntonla  :  je  suis  Antonia  qui   t'aime: 

De  là  le  nom  du  moine  bourru. 

Quand  vous  marcherez  le  soir  dans  la  rue  et  qu'un  capu- 
chon gris  ou  blanc  s'attachera  à  vos  pas,  hâtez-vous  de 
rentrer  chez  vous:  c'est  le  moine  bourru  qui  cherche  une 
proie. 

Le  couvent  détruit  pour  faire  place  au  château,  on  crut 
être  débarrassé  du  moine  bourru,  mais  il  parait  qu'il  affec- 
tionne la  pl.ace.  A  différentes  époques  il  a  reparu.  Et  voilà, 
que  le  Seigneur  nous  pardonne  !  que  le  malheureux  damné 
reparait  encore. 

—  Que  Dieu  nous  préserve  de  sa  méchanceté  ! 

—  .\men  :  dit  dame  Ruperte  en  se  signant. 

—  .^men  ;  dit  Hermann  en  frissonnant. 

—  .Amen  :  dit  Jacques  Aubry  en  riant. 

Et  chacun  des  assistans  répéta  Amen  :  sur  un  ton  corres- 
pondant à  l'impression  qu'il  avait  éprouvée. 


XXVll 


CE   QV  ON    voir    LA   NXIT    DE    LA    CIME    D'VN    PEUPLIER 


Le  lendemain,  qui  était  le  jour  même  où  toute  la  cour  de- 
vait revenir  de  Fontainebleau,  ce  fut  dame  Ruperte  qui 
déclara  au  même  auditoire  qu'elle  avait  une  grande  révé- 
lation à  faire  à  son  tour. 

.\ussi,  comme  on  s'en  doute  bien,  d'après  un  avis  si  inté- 
ressant, tout  le  monde  fut  réuni  à  la  même  heure  et  au 
même  endroit. 

On  était  d'autant  plus  libre  que  Benvenuto  avait  écrit  à 
Ascanio  qu'il  restait  deux  ou  trois  jours  de  plus  pour  faire 
préparer  la  salle  où  il  comptait  exposer  son  Jupiter,  lequel 
Jupiter  il  devait  fondre  aussitôt  son  retour. 

De  son  côté,  le  prévôt  n'avait  fait  que  paraître  au  Grand- 
Nesle  pour  demander  si  l'on  n'avait  pas  appris  quehiue 
nouvelle  de  Colombe.  Mais  dame  Perrine  lui  ayant  répondu 
que  tout  était  toujours  dans  le  même  état,  il  était  retourné 
aussitôt  au  Châtelet. 

Les  habitans  du  Petit  et  du  Grand-Nesie  jouissaient  donc 
d'une  entière  liberté,  puisque  l«s  deux  maîtres  étaient  ab- 
sens. 

Quant  à  Jacques  .\iibry,  quohju'U  dût  avoir  ce  soir-là 
une  entrevue  avec  Gervaise,  la  curiosité  l'avait  emporté  sur 
l'amour,  ou  plutôt  il  avait  espéré  que  le  récit  de  Ruperte, 
moins  long  que  celui  de  dame  Perrine.  finirait  à  temps  pour 
qu'il  pût  à  la  fols  entendre  la  narration  et  arriver  à  l'heure 
dite  à  son  rendez-vous. 
Or.  voici  ce  que  Ruperte  avait  à  raconter  : 
Le  récit  de  dame  Perrine  lui  avait  trotté  toute  la  nuit  dans 
la  tête,  et  une  fois  rentrée  dans  sa  chambre,  elle  trembla  de 
tout  son  corps  que.  malgré  les  saints  reliquaires  dont  le 
chevet  de  son  lit  était  garni,  le  fantôme  d'Antonla  ne  vint 
la  visiter. 

Ruperte  barricada  sa  porte,  mais  c'était  une  médiocre 
précaution  :  la  vieille  gouvernante  était  trop  au  courant 
des  habitudes  des  fantômes,  pour  ignorer  que  les  esprits  ne 
connaissent  pas  de  rofes  fermées.  Elle  aurait  néanmoins 
voulu  barricader  aussi  la  fenêtre  qui  donnait  sur  le  jardin 
du  Grand-Xesie,  mais  le  propriétaire  primitif  avait  oublia 
d'y  faire  mettre  des  contrevens,  et  le  propriétaire  actuel 
avait  jugé  inulile  de  se  grever  de  cette  dépense. 

Il  y  avait  bien  ordinairement  les  rideaux;  mais  celte  fols, 
par  chance  contrnlre.  les  ridea\ix  étaient  au  blanchl.ssage. 

La  fenêtre  n'était  donc  défendue  que  par  une  simple  vitre 
transparente  comme  l'air  quelle  empêchait  d'entrer. 
Ruperte,  en  rentrant  dans  sa  chambi;e,  regarda  sous  son 


.ASCAMO 


SI 


Ut.  fouilla  dans  toutes  les  armoires,  et  ne  laissa  pas  le 
moindre  petit  coin  sans  le  visiter.  Elle  savait  que  le  diable 
ne  tient  pas  grande  place  quand  il  veut  rentrer  sa  queue, 
ses  griffes  et  ses  cornes,  et  qu'Asmodée  resta  je  ne  sais  com- 
bien d'années  recroquevillé  dans  une  bouteille. 

La  chambre  était  parfaitement  solitaire,  et  U  n'y  avait 
pas  la  moindre  trace  du  moine  bourru. 

Ruperte  se  coucha  donc  un  peu  plus  tranquille,  mais  elle 
laissa  néanmoins  brûler  sa  lampe  A  peine  au  lit,  elle  jeta 
les  yeux  sur  la  fenêtre,  et   devant  la  fenêtre,  elle  vit  une 


les  grains  d'un  rosaire.  Son  cœur  seul,  agité  par  la  crainte 
continua  de  veiller,  puis  il  s'endormit  à  son  tour,  et  tout 
fut  dit  :  la  lampe  veilla  seule. 

Mais  comme  toute  chose  humaine,  la  lampe  eut  sa  fin 
deux  heures  après  que  Ruperte  eut  clos  ses  yeux  du  sommeil 
du  Juste.  La  lampe,  sous  prétexte  qu'elle  n'avait  plus  d'huile 
commença  de  faiblir,  puis  elle  pétilla,  puis  elle  jeta  une 
grande  lueur,  puis  enfin  elle  mourut. 

Juste  en  ce  moment  Ruperte  faisait  un  rêve  terrible  :  elle 
rêvait  qu'en  revenant  le  soir  de  chez  dame  Perrine  elle  avait 


Elie  avait  poussé  un  cri  '.erriiile. 


rabre  gigantesque  qui  se  dessinait  dans  la  nuit  et  qui  lui 
uiierceptait  la  ]umi'>re  des  étoiles:  quant  a  la  lune,  il  n'en 
était  pas  question  :   elle  entrait   dans  son   dernier  quartier. 

La  bonne  Ruperte  tressaillit  de  crainte,  et  elle  était  sur 
le  point  de  crier  ou  de  frapper,  lorsqu'elle  se  souvint  de 
la  statue  colassale  de  Mars  qui  s'élevait  juste  devant  sa  fe- 
nêtre. Elle  reporta  aussitôt  les  yeux,  qu'elle  avait  détournés 
déjà,  du  côté  de  la  fausse  apparition,  et  elle  reconnut  par- 
faitement tous  les  contours  du  dieu  de  la  guerre.  Cela 
rassura  momentanément  Ruperte,  qui  prit  la  résolution  po- 
sitive de  s'endormir. 

Jlais  le  sommeil,  ce  trésor  du  pauvre  que  si  .souvent  le 
riche  lui  envie,  n'est  aiLx  ordres  de  personne.  Dieu  le  soir 
lui  on^Te  les  portes  du  ciel,  ef  capricieux  qu'il  est,  il  visite 
qui  bon  lui  semble,  dédaignant  qui  l'.fppelle.  et  frappant' 
aux  portes  de  ceux  qui  ne  l'attendent  pas.  Ruperte  l'Invo- 
qua longtemps  sans  qu'il  l'entendît. 

Enfin,  vers  minuit,  la  fatigue  l'emporta.  Peu  à  jeu  les  sens 
de  la  bonne  gouvernante  s'engourdirent,  ses  pensées,  en 
général  assez  ma!  oncliainées  les  unes  aux  autres,  rompirent 
le  fil  Imperceptible  qui  les  retenait  et  s'ép.TrpîI!ci'pn(  comme 


été  poursuivie  par  le  moine  bourru  ;  mais  heureusement 
Ruperte  avait  retrouvé,  contre  l'habitude  des  gens  qui  ré- 
vent, ses  Jambes  de  quinze  ans,  et  elle  s'était  enfuie  si  vite, 
que  le  moine  bourru,  quoiqu'il  parût  glisser  et  non  mar- 
cher sur  la  terre,  n'était  arrivé  derrière  elle  que  pour  se 
voir  fermer  au  nez  la  porte  du  perron.  Ruperte  l'avait  alors, 
toujours  dans  son  rêve,  entendu  se  plaindre  et  frapper  a  la 
porte.  Mais,  comme  on  le  pen.se  bien,  elle  ne  s'était  pas 
pre.ssée  d'.Uler  lui  ouvrir  ;  elle  avait  allumé  sa  lampe,  elle 
avait  monté  les  escaliers  quatre  à  quatre,  elle  était  entrée 
dans  sa  chambre,  elle  s'était  mise  au  Ut,  et  avait  éteint 
sa  lampe. 

Mais  au  moment  même  ofi  elle  éteignait  sa  lampe,  elle 
avait  aperçu  la  tête  du  moine  bourru  dorrièfe  ses  vitres  ; 
il  était  monté  comme  un  lézard  le  long  du  mur,  et  il  es- 
sayait d'entrer  par  la  fenêtre.  —  Ruperte  entendait  dans  son 
rêve  les  ongles  du  fantôme  qui  grinçaient  contre  les  car- 
reaux. 

On  comprend  qu'il  n'y  a  pas  de  sommeil  qui  tienne  contre 
un  pareil  rêve.  Ruperte  s'était  donc  réveillée,  les  cheveu.x 
hérissés  et   tout  humides  d'une  sueur  glacée    —  Ses   yeux 


6 


82 


ALEN'ANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


s'étaient  ouverts,  hagards  et  effarés,  et  s'étaient  portés  mal- 
gré elle  sur  la  fenêtre.  —  Alors  elle  avait  poussé  un  cri 
terrible,  car  voici  ce  tju'elle  avait  vu. 

Elle  avait  vu  la  tête  du  Mars  colossal  jetant  du  feu  par 
le«  veux,  par  le  nez,  par  la  bouclie  et  par  les  oreilles. 

EÛe  avait  cru  d'abord  qu  elle  était  encore  endormie  et 
nue  c'était  Z'.n  rêve  qui  se  continuait;  mais  elle  s  était 
pincée  au  sang  pour  s'assurer  qu'elle  était  bien  éveillée, 
elle  avait  fait  le  signe  de  la  croix,  elle  avait  dit  mentalement 
trois  Pater  et  deux  Ave,  et  la  monstrueuse  apparition  n  avait 

"Rupertrtrmiva  la  force  d'étendre  le  bras,  de  prendre  le 
manche  de  son  balai  et  de  frapper  de  toute  sa  force  au  pla- 
fond Hermann  couchait  au-dessus  d'elle,  et  elle  espérait  que 
le  vigoureux  Allemand,  réveillé  par  cet  appel,  accourrait  a 
son  "^ecours. 

Ma"is  Ruperte  eut  beau  frapper.  Hermann  ne  donna  au- 
cun signe  d'existence.  ,.        ,     , 

/Vlcr»  elle  changea  de  direction,  et  au  lieu  de  frapper  au 
plafond  pour  réveiller  Hermann.  elle  frappa  au  plancher 
Tiour  rL'.eiîIer  Pajrolo. 

pa^.lo  couchait  au-dessous  de  Ruperte.  comme  Hermann 
couchait  au-dessus  ;  mais  Pagolo  fut  aussi  sourd  qu  Her- 
mann   et  dame  Ruperte  eut  beau  frapper,  rien  ne  bougea. 

Huperte  abandonna  alors  la  ligne  verticale  pour  la  ligne 
horizontale:  Ascanlo  était  son  voisin,  et  elle  frappa  du 
m-nche  de  son  balai  contre  le  mur  de  séparation. 

Mais  tout  resta  muet  die?  .JVscanio  comme  tout  était  reste 
muet  chez  Pagolo  et  chez  Hermann.  11  était  évident  qu  au- 
cun de*  trois  compagnons  n'était  cliez  lui.  Un  instant  Ru- 
perte eut  l'idée  que  le  moine  bourru  les  avait  emportes  tous 

"^Or  comme  cette  idée  n-avait  rien  de  rassurant,  Ruperte. 
de  plu=  en  plus  épouvantée,  et  certaine  que  personne  ne 
pouvait  venir  à  son  secours,  prit  le  parti  de  cacher  sa  tête 
sous  ses  draps  et  d'attendre.  ,      „,- 

Elle  attendit  une  heure,  une  heure  et  demie,  deux  Ueui^es 
peut-être  mais  comme  elle  n'entendait  aucun  bruit  elle 
reprit  quelque  peu  de  hardiesse,  écarta  doucement  son  drap, 
ha-^arda  un  œil.  puis  les  deux.  La  vision  avait  disparu.  La 
têie  de  Mars  s'était  éteinte,  tout  était  rentré  dans  les  te- 

OueUiue  rassurans  que  fussent  ce  silence  et  cette  obscu- 
rité on  comprend  que  Ruperte  était  brouillée  avec  le  som- 
meil pour  tout  le  reste  de  la  nuit.  La  pauvre  bonne  femme 
était  donc  restée  l'oreille  au  guet  et  les  yeux  tout  grands 
ouverts  jusqu'au  moment  où  les  premiers  rayons  du  jour, 
glissant  à  traver.s  les  vitres,  lui  annoncèrent  que  1  heure 
des  fantômes  était  passée.  . 

Or  voilà  ce  que  raconta  Ruperte.  et  il  faut  le  dire  a  1  hon- 
neur de  la  narratrice,  son  récit  fit  plus  d'effet  encore  peut- 
.  être  que  n'en  avait  fait  celui  de  la  veille  :  l'impression  fiit 
profende  surtout  sur  Hermann  et  dame  Perrine,  sur  Pagolo 
et  Scozzone.  L>'s  deux  hommes  ^•«^^"^^^'"'Kîl'n,"»'''^ 'fl-une 
entendu  Ruperte;  mais  fl'""^ ''^"'^  «'  '■•«™''\""'t,*^AZ 
fa-on  si  embarrassée  que  Jacques  .\ubry  en  éclata  de  rfre. 
Quant  à  dame  Perrine  et  il  Scozzone.  elles  ne  soufflèrent  pas 
même  le  mot  Seulement  elles  devinrent  tour  a  tour  si 
rouges  et  si  blêmes  que  s'il  avait  fait  jour  et  qu  on  eut  pu 
si.i\°re  «ur  leur  visaff^  le  reflet  de  ce  qui  se  passait  dans  leur 
âme  on  eût  pu  croire  en  moins  de  dix  secondes  qu'elle, 
allaient  mourir  d'un  coup  de  sang,  puis  pre.sque  aussito. 
trépasser  d'inanition. 

—  \inM  dame  Perrine.  dit  Scozzone.  qui  se  remit  la  pie- 
miére.  vous  prétendez  avoir  vu  le  moine  bourru  se  promener 
dans  le  jardin  du  Grand-Xesle ■?  

—  Comme  je  vous  vois,  ma  chère  enfant,  répondit   dame 

—  Et  vous,  Ruperte,  vous  avez  vu  flamboyer  la  tête  du 
Mars  ? 

—  Je  la  vois  encore. 

—  voilà  dit  dame  Perrine  :  le  maudit  revenant  aura 
choisi  la  'tête  de  la  statue  pour  son  domicile,  puis  comme 
il  faut  qu'après  tout  un  fantôme  se  promène  comme  une 
personn-  naturelle,  à  certaines  heures  il  descend,  va.  vient, 
puis  quand  il  est  fatigué  il  remonte  dans  sa  tête.  Les 
Idoles  et  les  esprits,  voyez-vous,  cela  s'entend  comme  lar- 
rons en  foire  ce  sont  tous  des  liabitans  de  l'enfer  ensem- 
ble et  cet  horrible  faux  dieu  Mars  donne  tout  bonnement 
l'hospitalité  a  cet   effroyable  moine  bourru. 

—  Fous  groyez.  tanie  Berrine"  demanda  le  naïf  Allemand. 

—  T'en  suissûrf.  monsieur  Hermann.  j'en  suis  sUre 

—  Ca  fait  tenir  la  chair  de  bonle,  ma  parole  t'honneur  : 
murmur.a  Hermann  en  frissonnant. 

—  .\insi  vous  croyez  aux  rovcnans,  Hermann?  dit  Aubry. 

—  Foui,  j'y  grols. 

lacqucs  \uliry  haussa  les  épaules,  mais  tout  en  haussant 
les 'épaules  il  résolut  d'approfondir  le  mystère.  Or,  c'était 
la  chose  du  monde  la  plu=  facile  pour  lui  qui  entrait  et 
nui  sortait  aussi  familièrement  que  s'il  eOt  été  de  la  mal- 
son  Il  arrêta  donc  dans  son  e.sprit  qu'il  irait  voir  Gervalse 
le  lendemain,  mais  ce  soir  il  resterait  au  Grand-Nesle  jus- 


qu'à di-x  heures  ;  à  dix  heures  il  prendrait  congé  de  tout 
le  monde,  ferait  semblant  de  sortir,  resterait  en  dedans, 
monterait  sur  un  peuplier,  et  de  là,  caché  dans  les  branches, 
ferait  connaissance  avec  le  fantôme. 

Tout  se  passa  comme  recoller  l'avait  projeté.  Il  quitta 
l'atelier  sans  être  accompagné,  comme  c'était  l'habitude, 
tira  la  porte  du  quai  à  grand  bruit  pour  faire  croire  qu'il 
était  sorti,  puis  gagnant  rapidement  le  pied  du  peuplier,  se 
cramponna  à  la  première  branche,  se  hissa  jusqu  à  elle  à 
la  force  des  poignets,  et  en  un  instant  fut  à  la  cime  de 
l'arbre.  Arrivé  là,  il  se  trouvait  juste  en  face  de  la  tête  de 
la  statue  et  dominait  à  la  fois  le  Grand  et  le  Petit-Nesle. 
dans  les  jardins  ni  dans  les  cours  desquels  rien  ne  pouvait 
se  passer  sans  qu'il  le  vit. 

Pendant  le  temps  que  Jacques  Aubry  s'établissait  sur  son 
perchoir,  il  y  avaii  grande  soirée  au  Louvre,  dont  toutes 
les  fenêtres  flamboyaient.  Charles-Quini  s'était  enfin  décidé 
a  quitter  Fontainebleau  et  à  se  risquer  dans  la  capitale, 
et,  comme  nous  l'avons  dit,  les  deux  souverains  étaient  ren- 
trés le  soir  même  à  Paris  ^    , 

Là  une  fête  splendide  attendait  encore  l'empereur.  Il  y 
avait  souper,  jeu  et  bal.  Des  gondoles,  éclairées  avec  des 
lanternes  de  couleur,  glissaient  sur  la  Seine,  chargées  d'ins- 
trumens,  et  s'arrêtaient  harmonieusement  en  face  de  ce 
fameux  balcon  d'où,  trente  ans  plus  tard,  Charles  IX  devait 
tirer  sur  son  peuple,  tandis  que  des  bateaux,  tout  pavoises 
de  fleurs,  passaient  d'un  côté  à  l'autre  de  la  rivière  les 
convives  qui  venaient  du  faubourg  Saint-Germain  au  Lou- 
vre,  ou   (iui    retournaient   au    faubourg   Saint-dermain. 

Au  nombre  de  ces  conviés  avait  été  tout  naturellement  le 
vicomte  de  Marmagne. 

Comme  nous  l'avons  dit,  le  vicomte  de  Marmagne.  grand 
bellâtre,  blond  fade  et  rose,  avait  la  prétention  d'être 
un  homme  à  bonnes  fortunes  ;  or.  il  avait  cru  remarquer 
qu'une  jolie  petite  comtesse,  dont  le  mari  était  justement  à 
cette  heure  à  l'armée  de  Savoie,  l'avajt  regardé  d  une  cer- 
taine façon  ;  il  avait  alors  dansé  avec  elle,  et  il  avait  cru 
s'apercevoir  que  la  main  de  la  danseuse  n'était  point  insen- 
sible à  la  pression  de  la  sienne.  Bref,  en  voyante  sortir  la 
dame  de  ses  pensées,  il  s'imagina,  au  coup  d'œil  qu'elle 
lui  jeta  en  le  quittant,  que,  comme  Galathée,  si  elle  fuyait 
vers  les  saules,  c'était  avec  l'espérance  d'y  être  poursuivie. 
Marmagne  s'était  donc  mis  tout  bon'nement  à  la  poursuite 
de  la  dame,  et  comme  elle  demeurait  vers  le  haut  de  la  rue 
Hautefeuille,  il  s'était  fait  passer  du  Louvre  à  la  tour  de 
Nesle,  et  suivait  le  quai  pour  gagner  la  rue  Saint-André  par 
la  rue  des  Grands-.\ugustins,  lorsqu'il  entendit  marcher 
derrière  lui. 

Il  était  près  d'une  heure  du  matin,  la  lune,  nous  l'avons 
dit.  entrait  dans  son  dernier  quartier,  de  sorte  que  la  nuit 
était  assez  sombre.  Or,  au  nombre  des  rares  qualités  morales 
dont  la  nature  avait  doué  Marmagne,  le  courage,  comme  on  ' 
sait,  ne  jouait  pas  le  principal  rôle.  Il  commença  donc  à 
s'inquiéter  de  ce  bruit  de  pas  qui  semblait  être  l'écho  des 
siens,  et  tout  en  s'enveloppant  plus  hermétiquement  de  son 
manteau,  et  en  portant  instinctivement  la  main  à  la  garde 
d2  son  épée,  il  pressa  sa  marche. 

Mais  ce  redoublement  de  célérité  ne  lui  servit  de  rien  ; 
les  pas  qui  suivaient  les  siens  se  remirent  à  l'unisson  de 
ses  pas,  et  parurent  gagner  sur  lui.  de  sorte  qu'au  moment 
où  il  tournait  le  porche  des  ..\ugustins,  il  sentit  qu'il  allait 
évidemment  être  rejoint  par  son  compagnon  de  route  si. 
après  être  passé  du  pas  simple  au  pas  accéléré,  il  ne  pas- 
sait point  du  pas  accéléré  au  pas  gymnastique.  Il  allait  se 
décider  à  ce  parti  extrême,  lorsqu'au  bruit  des  pas  se  mêla 
le  bruit  d'une  voix. 

—  Pardieu  !  mon  gentilhomme,  disait  cette  voix,  vous  fai- 
tes bien  de  hâter  la  marche,  la  place  n'est  pas  bonne,  sur- 
tout à  cette  heure,  car  c'est  ici.  vous  le  savez  sans  doute, 
qu'a  été  attaqué  mon  digne  ami  Benvenuto.  le  sublime  ar- 
tiste—^t  est  à  cette  heure  à  Fontainebleau  et  qui  ne  se 
doute*Buère  de  ce  qui  se  passe  chez  lui  ;  mais  comme  nous 
faisons  la  même  roule,  à  ce  qu'il  parait,  nous  pouvons  mar- 
cher du  même  pas.  et  si  nous  renconti'ons  quelques  tire- 
laine,  ils  y  regarderont  à  deux  fois  avant  de  s'attaquer  à 
nous.  Je  vous  offre  donc  la  sécurité  de  ma  compagnie  si 
vous  voulez  bien  m'accorder  l'honneur  de  la  vôtre. 

Aux  premiers  mots  qu'avait  prononcés  notre  écolier.  :Mar- 
magne  avait  reconnu  une  voix  amie,  puis  au  nom  de  Ben- 
venuto Celllni.  il  s'était  .souvenu  du  bavard  b.asochien  qui 
déjà  une  première  fois  lui  avait  donné  de  si  utiles  rensei- 
gnemens  sur  l'Intérieur  du  Grand-Nesle.  Il  s'arrêta  donc, 
car  la  société  de  maître  Jacques  .\ubry  lui  offrait  un  double 
avantage.  L'écolier  lui  .servait  d'escorte  d'abord,  puis,  tout 
en  l'escortant,  po-jvait  lui  donner  sur  son  ennemi  quelque 
renseignement  nouveau,  que  sa  haine  mettrait  à  proSt.  Il 
accueillit  donc  cette  fois  le  basochien  d'un  air  aussi  agréa- 
ble que  possible. 

—  Bonsoir,  mon  jeune  ami.  dit  Marmagne  en  réponse  aux 
paroles  de  bonne  camaraderie  que  Jacques  Aubry  venait  de 
lui   adresser   dans  l'obscurité.    Que   disiez-vous   donc   de   ce 


.\SCAMO 


cher    Benveiiuto,   que   j'espérais   rencontrer   au   Louvre,   et 
qui  est  resté  comme  un  sournois  à  Fontainebleau? 

—  Ah  !  pardieu  !  voilà  une  chance  !  s'écria  Jacques  Au- 
tay.  Comment,  c'est  vous,  mon  cher  vicomte  ..  de.  .  Vous 
avez  oublié  de  me  dire  votre  nom.  ou  j'ai  oublié  de  m'en 
souvenir.  Vous  venez  du  Louvre?  Etait-ce  bien  beau,  bien 
riiiimé.  bien  galant,  bien  amoureux?  Xous  allons  en  bonne 
fortune,  n'est-ce  pas,  mon  gentilhomme?  Ah  i  croque-cœur 
que  vous  êtes  ! 

—  Ma  foi,  dit  Marmagne  d'un  air  fat,  vous  Mes  sorcier, 
mon  cher  :  oui.  je  viens  du  Louvre,  où  le  roi  m'a  dit  des 
choses  fort  gracieuses,  et  où  je  serais  encore  si  une  char- 
mante petite  comtesse  ne  m'avait  fait  signe  qu'elle  préfé- 
rait la  solitude  à  toute  cette  grande  cohue.  Et  vous,  d'où 
revenez-vous  ?  voyons. 

—  Moi.  d'où  je  reviens?  reprit  .4ubry  en  éclatant  de  rire. 
Ma  foi  !  vous  m'y  faites  songer  :  Mon  cher,  je  viens  de  voir 
de  drôles  de  choses  :  Pauvre  Benvenutq  !  Oh  !  parole  d'hon- 
neur :   il  ne   méritait   pas   cela. 

—  Que  lui   est-il   donc   arrivé,   à   ce  cher   ami? 

—  D'abord,  si  vous  venez  du  Louvre,  il  faut  que  vous 
sachiez,  vous,  que  je  viens  du  Grand-Nesle,  où  j'ai  passé 
deux  heures,  perché  sur  une  branche,  ni  plus  ni  moins 
qu'un  perroquet. 

—  Diable  !  la  position  n'était  pas  commode  ! 

—  N'importe,  n'importe  !  je  ne  regrette  pas  la  crampe 
que  j'y  ai  prise,  car  j'ai  vu  des  choses,  mon  cher,  j'ai  vu 
des  choses,  tenez,  rien  que  d'y  penser,  j'en  suffoque  de  rire. 

Et  Jacques  Aubry  se  mit  en  effet  à  éclater  d'un  rire  si 
j'ivial  et  si  franc,  que.  quoique  Marmagne  ne  sût  pas^ 
encore  de  quoi  il  était  question,  il  ne  put  s'empêcher  de 
faire  cliorus.  Mais  comme  il  ignorait  la  cause  de  la  gaîté 
du  basochien.  le  vicomte  cessa  naturellement  de  rire  le  pre- 
mier. 

—  Maintenant,  mon  jeune  ami.  maintenant  qu'entraîné 
par  votre  hilarité  j'ai  ri  de  confiance,  dit  Marmagne.  ne 
puis-je  apprendre  de  vous  quelles  choses  si  mirobolantes 
vous  tiennent  en  joie?  Vous  savez  que  je  suis  des  fidèles 
de  Benvenuto.  quoique  je  ne  vous  aie  jamais  rencontré  chez 
lui,  attendu  que  mes  occupations  me  laissent  bien  peu  de 
temps  à  donner  au  monde,  et  que  ce  peu  de  temps,  je  dois 
l'avouer,  j'aime  mieux  l'accorder  à  mes  maîtresses  qu'à 
mes  amis.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  tout  ce  qui 
!e  touche  me  touche.  Ce  cher  Benvenuto  !  Dites-moi  donc  ce 
qui  se  passe  au  Grand-Nesle  en  son  absence.  Cela  m'inté- 
resse, je  vous  jure,  plus  que  je  ne  puis  vous  l'exprimer. 

—  Ce  qui  se  passe?  dit  Aubry.  Mais  non,  c'est  un  secret. 

—  Un  secret  pour  moi  !  dit  >rarmagne.  Un  secret  pour 
moi  qtil  aime  Benvenuto  de  si  grand  cœur,  et  qui  encore 
ce  soir  renchérissais  sur  les  éloges  que  lui  donnait  le  roi 
François  I"   Ah  !  c'est  mal,  dit  Marmagne  d'un  air  piqué. 

—  Si  j'étais  sûr  que  vous  n'en  parliez  à  personne,  mon 
cher;  —  comment  diable  vous  appelez-vous  donc,  mon  cher 
.nmi?  —  je  vous  conterais  cela,  car  je  vous  avoue  que  je 
siii.î  aussi  pressé  de  dire  mon  histoire  que  l'étaient  les 
rr.seaux  du  roi  Midas  de  conter  la  leur. 

—  Dites  donc  alors,  dites  donc,  répéta  Marmagne. 

—  Vou-î  n'en  parlerez  à  personne? 

—  A  personne,  je  vous  le  jure  ! 

—  Parole   d'honneur? 

—  Foi  de  gentilhomme  ! 

—  Imaginez-vous  donc...  Mais  d'abord,  mon  cher  .  mon 
t'her  ami.  vous  connaissez  l'histoire  du  moine  bourru,  n'est- 
«e  pas  ? 

—  Oui,  J'ai  entendu  parler  de  cela.  Un  fantôme  qui  re- 
vient dans  le  Grand-Xesle,  à  ce  qu'on  assure. 

—  Justement.  Ah  bien  !  si  vous  savez  cela,  je  puis  vous 
dire  le  reste.  Imaginez-vous  que  dame  Perrine... 

—  La  gouvernante  de  Colombe? 

—  Justement.  Allons,  allons,  on  voit  bien  que  vous  êtes 
des  amis  de  la  maison.  Imaginez  donc  que  dame  Pfrrine. 
dans  une  p/omenade  nocturne  qu'elle  faisait  pour  sa  santé, 
a  cru  voir  se  promener  aussi  le  moine  bourru  dans  les  jar- 
dins du  Grand-Xesle.  tandis  qu'en  même  temps  dame  Ru- 
perte...   Vous   connaissez   dame   Ruperte? 

—  N'est-ce  "pas  la  vieille  servante  de  Cellinî  ? 

—  Justement.  Tandis  que  dame  Ruperte,  dans  une  9e  ses 
insomnies,  avait  vu  flamboyer  les  yeux,  le  nez  et  la  bou- 
che de  la  grande  statue  du  dieu  Jlars  que  vous  avez  vue 
dans  le  jardin  du  Grand-Nesle. 

—  Oui,  un  véritable  chef-d'œuvre  !  dit  Marmagne. 

—  Chef-d'œuvre,  c'est  le  mot.  Cellinî  n'en  fait  pas  d'autre, 
flr.  il  avait  été  .arrêté  entre  ces  deux  respectables  personnes 
fc'est  de  dame  Perrine  et  de  dame  Ruperte  que  je  parle) 
que  ces  deux  apparitions  avaient  une  même  cause,  et  que 
le  démon  qui  se  promenait  la  nuit  sous  le  costume  du  moine 
bourru  dans  le  jardin,  remontait  au  chant  du  coq  dans 
la  tête  du  dieu  Mars,  digne  asile  d'un  damné  comme  lui. 
et  là  était  brûlé  wfle  si  terribles  flammes,  que  le  feu  en  sor- 
tait par  les  yeux,  par  le  nez  et  par  les  oreilles  de  la  statue. 

—  Quel  diable  de  conte  me  faites-vous  là,  mon  cher  ami  ! 


dit  Marmagne,  ne  sachant   pas  si  l'écolier  raillait  ou  par- 
lait sérieusement. 

—  Un  conte  de  revenant,  mon  cher,  pas  autre  chose. 

—  Est-ce  qu'un  garçon  d'esprit  comme  vous,  dit  Marma- 
gne, peut  croire  à  de  pareilles  niaiseries? 

—  Jlais  non,  je  n'y  crois  pas,  dit  Jacques  Aubry.  Aussi, 
voilà  pourquoi  j'ai  voulu  passer  la  nuit  .sur  un  peuplier 
pour  tirer  la  chose  au  clair,  et  voir  quel  était  le  véritable 
démon  qui  mettait  tout  l'hôtel  en  révolution.  J'ai  donc  fait 
semblant  de  soitir.  mais  au  lieu  de  refermer  la  porte  du 
Grand-Nesle  derrière  moi.  je  l'ai  refermée  devant,  je  me 
suis  glissé  dans  l'obscurité  sans  être  vu  de  personne,  j'ai 
gagné  le  peuplier  sur  lequel  j'avais  jeté  mon  dévolu,  et 
cinq  minutes  après  j'étais  juché  au  milieu  de  ses  branches, 
juste  à  la  hauteur  de  la  tète  du  dieu  Mars.  Or,  devinez 
ce  que  j'ai   vu. 

—  Comment  voulez-vous  que  je  devine?  dit  Marmagne 

—  C'est  juste,  il  faudrait  être  sorcier  pour  deviner  de 
pareilles  choses.  J'ai  vu  d'abord  la  grande  porte  s'ouvrir,  la 
porte  du  perron,  vous  savez? 

—  Oui.  oui.  je  la  connais,  dit  Marmagne. 

—  Je  vis  la  porte  s'ouvrir  et  un  homme  mettre  le  nez 
dehors  pour  voir  s'il  n'y  avait  personne  dans  la  cour.  Cet 
homme,  c'était  Hermann,   le  gros  Allemand. 

—  Oui,   Hermann,   le   gros  Allemand,   répéta   Marmagne. 

—  Lorsqu'il  se  fut  bien  assuré  que  la  cour  était  solitaire, 
et  qu'il  eut  regardé  de  tous  les  côtés,  excepté  sur  l'arbre, 
où,  comme  vous  le  pensez  bien,  il  était  loin  de  me  soup- 
çonner, il  sortîi  tout  à  fait,  referma  la  porte  derrière  lui, 
descendit  les  cinq  ou  six  marches  du  perron,  et  s'en  alla 
droit  à  la  cour  du  Petit-Nesle.  où  il  frappa  trois  coups 
A  ce  signal,  une  femme  sortit  du  Petit-Nesle  et  vint  ouvrir 
la  porte.  Cette  femme,  c'était  dame  Perrine,  notre  amie,  la- 
quelle, à  ce  qu'il  parait,  aime  à  se  promener  à  la  belle  étoile, 
en  compagnie  de  notre  Goliath. 

—  Bah  !  vraiment?  Ah  !  ce  pauvre  prévôt  ! 

—  Attendez  donc,  attendez  donc,  ce  n'est  pas  tout.  Je  les 
suivais  des  yeux  comme  ils  entraient  au  Petit-Nesle,  lorsque 
tout  à  coup  j'entendis  à  ma  gauche  crier  le  châssis  d'une  fe- 
nêtre. Je  me  retournai,  la  fenêtre  s'ouvrit,  et  je  vis  Pagolo  : 
—  ce  brigand  de  Pagolo  !  qui  est-ce  qui  aurait  cru  cela  de 
SI  part,  avec  ses  protestations,  ses  Palcr  et  ses  Ave?  — 
et  je  vis  Pagolo  qui,  après  avoir  regardé  avec  les  mêmes 
précautifins  qu'Hermann.  enjambait  la  balustrade,  se  lais- 
sait glisser  le  long  de  la  gouttière,  et  de  balcon  en  balcon, 
gagnait  le  bas  de  la  fenêtre...  devinez  de  quelle  chambre, 
vicomte  ? 

—  Que  sais-je.  moi  !  la  fenêtre  de  la  chambrt  de  dame 
Ruperte. 

—  Ah  !  bien  oui  !  de  Scozzone,  rien  que  cela  !  de  Scoz- 
zone.  le  modèle  bien-aimé  de' Benvenuto  ;  une  charmante 
brune,  ma  foi!   Comprenez-vous  ce  coquin-là,   vicomte! 

—  En  effet,  c'est  fort  drôle,  dit  Marmagne.  Et  voilà  tout 
ce  que  vous  avez  vu  ? 

—  Attendez  donc,  attendez  donc,  mon  cher  !  je  vous  garde 
le  meilleur  pour  le  dernier.  le  bon  plat  pour  la  bonne  bou- 
che ;  attendez  donc,  nous  n'y  sommes  pas,  mais  nous  allons 
y  être,  soyez  tranquille. 

—  J'écoute,  dit  Marma.gne.  D'honneur,  mon  ami,  c'est  on 
ne  peut  plus  amusant  ! 

—  Attendez  encore,  attendez  !  Je  regardais  donc  mon  Pa- 
golo qui  courait  de  balcon  en  balcon,  au  risque  de  se  cas- 
ser le  cou,  lorsque  j'entendis  un  autre  bruit  qui  venait  pres- 
que du  pied  de  l'arbre  sur  lequel  j'étais  monté.  Je  ramenai 
les  yeux  de  haut  en  bas.  et  j'aperçus  Ascanio  qui  sortait  à 
pas   de   loup   de   la   fonderie. 

—  Ascanio.  l'élève  chéri  de  Benvenuto? 

—  Lui  même,  mon  cher,  lui-même.  Une  espèce  d'enfant 
de  chœur  à  qui  on  donnerait  le  bon  Dieu  sans  confession. 
Ah  bien  oui.!  fiez-vous  donc  aux  apparences  ! 

—  Et  dans  quel  but  sortait  Ascanio? 

—  Ah!  voilà!  dans  quel  but!  voilà  ce  que  je  me  dem.Tn- 
dals  d'abord  ;  mais  bientôt  je  n'eus  plus  rien  à  demander, 
car  Ascanio,  après  s'être  assuré,  comme  Hermann  et 
comme  Pagolo.  que  personne  ne  pouvait  le  voir,  tira  de 
la  fonderie  une  longue  échelle  qu'il  alla  appuyer  contre  les 
deux  épaules  du  dieu  Mars,  et  sur  laquelle  il  monta.  Comfne 
l'échelle  était  juste  du  côté  opposé  à  celui  où  j'étais,  je 
le  perdis  de  vue  au  milieu  de  son  ascension,  lorsqu'au  mo- 
ment même  où  je  cherchais  ce  qu'il  pouvait  être  devenu, 
je  vis  tout  à  coup  s'enflammer  les  yeux  de  la  statue. 

—  Que    dites-vous    donc    là  !    s'écria    Marmagne. 

—  La  vérité  pure,  mon  cher,  et  j'avoue  que  si  cela  s'était 
fait  sans  que  je  connusse  les  antécédens  que  je  viens  de 
raconter,  je  ne  me  serais  peut-être  pas  trouvé  tout  à  fait 
à  mon  aise.  Mais  j'avais  vu  disparaître  Asf'anîo,  et  je  me 
doutai  que  c'était  lui  qui  causait  cette  lumière. 

—  Mais  qu'allait  faire  Ascanio  à  cette  heure  dans  la  tête 
du  dieu  Mars? 

—  Ah  !  voilà  justement  ce  que  je  me  demandais,  et  comme 
personne  ne  pouvait  me  répondre.  Je  résolus  de  découvrii'  la 
chose  par   moi-même.   Je   m'écarquillal   les  yeux  de   toutes 


84 


ALEXANDRE  Dl'MAS  ILLUSTRE 


mes  forces,  et  je  parvins  à  découvrir  à  travers  ceux  de  la 
statue  un  esprit,  ma  foi  !  tout  vêtu  de  blanc,  un  fantôme  de 
femme,  atfs  pieds  duquel  Ascanio  s'agenouilla  respectueu- 
sement comme  devant  une  madone.  Malheureusement,  la  ma- 
done me  tournait  le  dos.  et  je  ne  pus  voir  son  visage,  mais  je 
vis  son  col.  OU  !  le  joli  col  qu'ont  les  fantômes,  mon  cher 
vicomte  I  un  col  de  cygne,  flgurez-vous,  blanc  comme  la 
neige.  Aussi  Ascanio  le  regardait-il  avec  une  adoration, 
l'impie  !  avec  une  adoration  qui  me  convainquit  que  le  fan- 
tôme était  tont  bonnement  une  femme.  Qu'en  dites-vous, 
mon  cher?  Hein  :  le  tour  est  bon  :  cacher  sa  maltresse  dans 
la  tête  d'une  statue  '. 

—  Oui,  oui.  c'est  original,  dit  Marmagne,  riant  et  réflé- 
chissant à  la  fois  :  très  original,  en  edet.  Et  vous  ne  vous 
doutez  pas  quelle  peut  être  cette  femme? 

—  Sur  Ihonneur  :  je  n'en  ai  aucune  idée-,  et  vous? 

—  NI  moi  non  plvis. 

—  Et  qu'avez-vous  fait  quand  vous  avez  vu  tout   cela? 

—  Moi?  Je  me  suis  mis  à  rire  de  telle  façon  que  l'équi- 
libre m'a  manqué,  et  que  si  je  ne  m'étpis  pas  retenu  à  une 
branche,  je  me  rompais  le  col.  Or,  comme  je  n'avais  plus 
rien  à  voir,  et  que  par  ma  chute  je  me  trouvais  descendu 
a  moitié,  je  descendis  tout  à  fait,  je  gagnai  la  porte  sans 
bruit,  et  je  m'en  revenais  chez  moi.  riant  encore  tout  seul 
quand  je  vous  ai  rencontré,  et  quand  vous  m'avez  forcé  de 
vous  raconter  la  chose.  Maintenant,  donnez-moi  un  avis. 
A'oyons,  vous  qui  êtes  des  amis  de  Benvenuto.  que  laut-il  que 
je  fasse  \is-à-vis  de  lui  ?  Quant  à  dame  Pcrrine.  cela  ne 
le  regarde  pas  :  la  chère  dame  est  majeure,  et  par  conséquent 
maltresse  de  ses  volontés  ;  mais  quant  à  Scozzone,  mai.'» 
quant  à  la  Vélrns  qui  loge  dans  la  tête  de  ilars.  c'est  autre 
chose. 

—  Et  vous  voudriez  que  je  vous  donnasse  mon  avis  sur 
ce  qui  vous  reste  à  faire? 

—  Oui.  d'honneur  !  je  suis  fort  embarrassé,  mon  cher... 
mon  cher  ..  J'oublie  toujours  votre  nom. 

—  Mon  avis  est  qu'il  faut  garder  le  silence.  Tant  pis  pour 
les  gens  qui  sont  assez  niais  pour  se  laisser  tromper.  Main- 
tenant, mon  cher  Jacques  Aubry,  je  vous  remercie  de  votre 
bonne  société  et  de  votre  aimable  conversation,  maismevollâ 
arrivé  rue  Hautefeuille.  et  confidence  pour  confidence,  c'est 
ta  que  demeure  mon  objet. 

—  Adieu,  mon  tendre,  mon  cher,  mon  excellent  ami,  dit 
Jacques  Aiibry  en  serrant  la  main  du  vicomte.  Votre  avis 
est  sage,  et  je  le  suivrai.  Maintenant  bonne  chance,  et  que 
Cupidon    veille   sur   vous  ! 

Les  deux  compagnons  se  séparèrent  alors,  Marmagne 
remontant  la  rue  Hautefeuille,  et  Jacques  Aubry  prenant 
la  rue  Poupée,  pour  regagner  la  rue  de  la  Harpe,  à  l'extré- 
mité de  laquelle  il  avait  fixé  son  domicile. 

Le  vicomte  avait  menti  au  malencontreux  basochien  en 
affirmant  qu'il  n  avait  aucun  soupçon  sur  ce  que  pouvait 
cti-e  le  démon  femelle  qu  adorait  h  genoux  Ascanio.  Sa 
première  idée  avait  été  que  l'habitante  du  Mars  n'était 
autre  que  Colombe,  et  plus  il  avait  réfléchi  à  cette  idée, 
pltis  il  s'était  affermi  dans  sa  croyance.  Maintenant,  comme 
nous  l'avons  dit,  Marmagne  en  voulait  également  au  prévôt, 
à  d'Orbec  et  à  Benvenuto  Cellini.  et  il  se  trouvait  placé 
dans  une  fâcheuse  position  pour  sa  haine,  car  il  ne  pou- 
vait faire  de  la  peine  aux  uns  sans  faire  de  plaisir  aux' 
autres.  En  effet,  s'il  gardait  le  silence.  d'Orbec  et  les  pré- 
vôts restaient  dans  l'embarras  ;  mais  aussi  Benvenuto  restait 
dans  la  Joie.  SI,  au  contraire,  il  dénonçait  l'enlèvement. 
Benvenuto  était  au  désespoir,  mais  le  prévôt  et  d'Orbec  re- 
trouvaient, l'un  sa  fille,  l'autre  sa  fiancée  11  résolut  donc  de 
retourner  la  chose  dans  sa  tête  jusqu'au  moment  oii  il  ver- 
rait jaillir  de  ses  réflexions  le  parti  le  plus  avantageux 
pour  lui. 

L'Indécision  de  Marmagne  ne  fut  pas  longue;  11  savait, 
sans  en  connaître  le  véritable  motif,  l'intérêt  que  madame 
d'Etamiies  prenait  au  mariage  du  comte  d'Orbec  avec  Co- 
lombe 11  pensa  que  la  révélation  lui  ferait,  du  côté  de  la 
perspicacité,  regagner  dans  l'esprit  de  la  duchesse  ce  qu'il 
avait  perdu  du  cOté  du  courage  :  il  résolut  donc,  le  lende- 
main à  son  lever,  de  se  présenter  chez  elle  et  de  tout  lui 
dire,  et,  cette  résolution  prise,  il  l'exécuta  ponctuellement. 

Par  un  de  ces  hasards  heureux  qui  servent  quelquefois 
si  bien  les  mauvaises  actions,  tous  les  courtisans  étalent  au 
Louvre,  oiii  ils  faisaient  leur  cour  à  François  I"-  et  à  l'empe- 
reur, et  madame  d'Etampes  n'avait  près  d'elle,  à  son  lever, 
que  ses  deux  fidèles,  c'est-à-ilire  le  prévôt  et  le  comte  d'Or- 
bec   lorsqu'on  annonça  le  vicomte  de  Marmagne. 

Le  vicomte  salua  respectueusement  la  duchesse,  laquelle 
ne  répondit  à  ce  salut  qne  par  un  de  ces  sourires  qui  n'ap- 
partenaient qu'à  elle,  et  dans  lesquels  elle  savait  confondre 
à  la  loi*  l'orgueil,  la  -protection  et  le  dédain.  Mais  Mar- 
magne ne  s'inquiéta  point  de  ce  sourire,  qu'il  connaissait 
au  reste  pntir  l'avoir  vu  passer  sur  les  lèvres  de  la  duchesse. 
non  seulement  pour  son  compte  à  lui.  mais  encore  pour  le 
compte  de  lùen  d'autres  II  savait  au  reste  le  moyen  de 
transformer  par  une  seule  parole  ce  sourire  de  mépris  en 
un  sourire  plein  de  KTlce. 


—  Eh  bleu  !  messire  d'Estourville.  dit-il  en  se  retournant 
vers  le  prévôt,  l'enfant  prodigue  est-il  revenu  à  la  maison? 

—  Encore  cette  plaisanterie,  vicomte  :  s'écria  messire  d'Es- 
tourville avec  un  geste  menaçant  et  en  rougissant  de  colère. 

—  Oh!  ne  vous  fâchez  pas,  mon  digne  ami,  ne  vous  fâ- 
chez pas,  répondit  Marmagne  ;  je  vous  dis  cela  parce  que  si 
vous  u'avez  pas  retrouvé  encore  la  Colombe  envolée,  je 
sais,  moi,  où  elle  a  fait  son  nid. 

—  Vous?  s'écria  la  duchesse,  avec  l'expression  de  la  plus 
charmante  amitié.  Et  où  cela?  vite,  vite!  je  vous  en  prie, 
dites,  mon  cher  Marmagne. 

—  Dans  la  tête  de  la  statue  de  Mars,  que  Benvenuto  a  mo- 
delée dans  le  jardin  du  Grand-Xesle 


XXVIII 
MARS  ET  VÉSUS 

Le  lecteur,  comme  Marmagne,  a  sans  doute  deviné  la 
vérité,  si  étrange  qu'elle  paraisse  au  premier  abord.  C'était 
la  tète  du  colosse  qui  servait  d'asile  à  Colombe.  Mars  lo- 
geait Vénus,  ainsi  que  l'avait  dit  Jacques  Aubry.  Pour  la 
s,conde  fois,  Benvenuto  faisait  intervenir  son  œuvre  dans 
.«a  vie,  appelait  l'aniste  au  .secours  de  l'homme,  et  outre 
sa  pensée  et  son  génie,  mettait  son  sort  dans  ses  statues.  11 
y  avait  autrefois,  comme  on  l'a  vu,  enfoui  déjà  les  pro- 
jets d'évasion  ;  il  y  cachait  maintenant  la  liberté  de  Co- 
lombe et  le  bonhetir  d'Ascanio. 

Mais  arrivés  au  point  où  nous  en  sommes,  il  est  nécessaire 
que  pour  plus  de  clarté  nous  revenions  un  peu  sur  nos  pas 

Quand  Cellini  eut  achevé  l'histoire  de  Stéphana,  un  mo- 
ment de  silence  succéda  à  son  récit.  Benvenuto.  dans  ses 
souvenirs  terribles  parfois,  bruyans  toujours,  parmi  les  om- 
bres éclatantes  ou  farouches  qui  avaient  traversé  son  exis- 
tence, regardait  passer  au  fond  la  mélancolique  et  sereine 
figure  de  Stéphana,  morte  à  vingt  ans.  Ascanio,  la  tête 
penchée,  tâchait  de  se  rappeler  les  traits  pâlis  de  la  femme 
qui,  courbée  sur  son  berceau,  l'avait  souvent  réveillé  en- 
fant, en  laissant  tomber  ses  larmes  sur  son  visage  rose 
Pour  Colombe,  elle  regardait  avec  attendrissement  ce  Ben- 
venuto qu'une  autre  femme,  jeune  et  pure  comme  elle,  avait 
tant  aimé;  elle  trouvait  à  cette  heure  sa  voix  presque  aussi 
douce  que  celle  d'Ascanio,  et  entre  ces  deux  hommes,  qui 
tous  deux  l'aimaient  d'amour,  elle  se  sentait  instinctive- 
ment aussi  en  sûreté  qu'un  enfant  pourrait  l'être  sur  les 
genoux  de  sa  mère. 

—  Eh  bien  :  demanda  Benvenuto  après  une  pause  de  quel- 
ques secondes.  Colombe  se  confiera-t-elle  à  l'homme  à  qui 
Stéphana  a  confié  Ascanio? 

—  Vous,  mon  père  ;  lui,  mon  frère,  répondit  Colombe  avec 
une  grâce  modeste  et  digne  en  leur  tendant  les  deux  mains. 
et  je  m'abandonne  aveuglément  à  vous  deux  pour  que  vous 
me  gardiez  à  mon  époux. 

—  Merci,  dit  Ascanio,  merci,  ma  bien-aimée.  de  ce  que 
vous  croyez  en  lui. 

—  Vous  promettez  donc  de  m'obéir  en  tout.  Colombe? 
reprit    Benvenuto. 

—  En  tout,  dit  Colombe. 

—  Eh  bien  !  écoutez,  mes  enfants.  J'ai  toujours  été  cnn- 
raincu  que  l'homme  pouvait  ce  qu'il  voulait,  mais  à  la  con- 
dition d  avoir  pour  aide  Dieu  là-haut,  et  le  temps  Ici-bas. 
Pour  vous  sauver  du  comte  d'Orbec  et  de  l'infamie,  et  pour 
vous  donner  à  mon  .\scanio.  j'ai  besoin  de  temps.  Colombe, 
et  dans  quelques  jours  vous  allez  être  la  femme  du  comte 
L'important  est  donc  d'abord  et  avant  tout  de  retarder  celte 
union  impie,  n'est-ce  pas.  Colombe,  ma  sœur,  mon  enfant, 
ma  fille  :  il  est  des  heures  dans  cette  triste  vie  où  une  faute 
est  nécessaire  pour  prévenir  un  crime  Serez-vous  vail- 
lante et  ferme?  Votre  amour,  quL  a  tant  de  pureté  et  de 
dévouement,  aura-t-il  un  peu  de  courage?  répondez. 

—  C'est  Ascanio  qui  répondra  pour  moi,  dit  Colombe  en 
souriant  et  en  se  tournant  vers  le  jeune  homme.  C'est  à  lui 
de  disposer  de  moi. 

—  Soyez  tranquille,  maître  ;  Colombe  sera  courageuse, 
répondit  .-Vscanio. 

—  .Mors,  voulez-vous.  Colombe,  sûre  de  notre  loyauté 
et  de  votre  Innocence,  quitter  hardiment  cette  maison  et 
nous  suivre  ? 

.\scanio  fit  un  mouvement  de  sui-prise.  Colombe  se  tut 
une  minute  en  regardant  CeUlnl  et  Ascanio,  puis  elle  se 
leva  et  dit  simplement  ; 

—  Oil  faut-il  aller? 

—  Colombe  !  Colombe  !  s'écria  Benvenuto,  touché  de  tant 
de  confiance,  vous  êtes  une  noble  et  sainte  créature,  et 
pourtant  Stéphana  m'avait  rendu  difficile  en  grai.deur 
Tout  dépendait  de  votre  réponse.  Nous  sommes  sauvés 
maintenant,  mais  il  n'y  a  pas  un  moment  à  perdre  Cette 
heure  est  suprême.  Dieu  nous  l'accorde,  profitons-en  ;  don- 
nez-moi la  main.  Colombe,  et  venez.  * 

La  Jeune  fille  baissa  son  voile  comme  pour  dérober  sa 
propre  rougeur  à   elle-même,   puis  elle  suivit  le  maître  et 


ASCAMO  . 


b5 


Asc.Tiiio.  La  porte  de  commuuication  entre  le  Petit-Xesle  et 
le  Grand-N'esle  était  fermée,   mais  on  avait  la  clet  en  de- 
dans. Benveuuto  l'ouv-rn  sans  bruit. 
.\iTivée  à  cette  porte,  Colombe  s'arrêta. 

—  Attendez  un  peu,  dit-tile  d'une  voix  émue. 

Et  sur  le  seuil  de  cette  maison  quelle  quittait  parce  quf 
cette  maison  ne  lui  offrait  plus  un  asile  assez  saint,  l'enfant 
s  agenouilla  et  pria.  Sa  prière  est  restée  entre  elle  et  le 
Seigneur  ;  mais  sans  doute  elle  demanda  .1  Dieu  pardon 
pour  son  père  de  ce  qu'elle  allait  faire.  Puis,  elle  se  releva 
calme  et  forte,  et  se  remit  à  marcher  conduite  par  CelUni 
.\scanio.  le  cœur  troublé,  les  suivait  on  silence,  contem- 
plant avec  amour  sa  robe  blanche  qui  fuyait  dans  l'orabri' 
Us  traversèrent  ainsi  le  jardin  du  Grand-Xesle  :  les  chants 
et  les  rires  des  onvriers  qni  soupaieni,  car,  on  se  le  rap- 
pelle, c'était  féie  au  château,  arrivaient  insoucians  et  Joyeux 
jusqu'à  nos  amis,  inquiets  et  fi  issonnans  comme  on  l'est 
d'ordinaire  aux  instans  suprêmes  de  la  vie. 

.Arrivé  au  pied  de  la  statue,  Benvenuto  quitta  Colombe 
un  moment,  alla  jusqu'à  la  fonderie,  et  reparut  chargé  d'une 
longue  échelle  qu  il  dressa  contre  le  colosse.  La  lune,  cé- 
leste veilleuse,  éclairait  toute  cette  scène  de  sa  pâle  lueur  -, 
le  maître,  après  avoir  assuré  léchelle,  mit  un  genou  en 
terre  devant  Colombe.  Le  plus  touchant  respect  \adoucissalt 
son  puissant  regard. 

—  Mon  enfant,  dit-il  à  la  Jeune  fille,  entoure-moi  de  tes 
bras  et  tiens-toi  bien. 

Colombe  obéit  sans  mot  dire,  et  Benvenuto  souleva  la 
jeune  flUe  comme  il  eût  fait  d'une  plume. 

—  Que  le  frère,  dit-il  a  .\scanio  qui  s'approchait,  laisse  le 
père   porter  là-haut   sa   fille   bien-aimêe. 

Et  le  vigoureux  orfèvre,  chargé  de  son  précieux  fardeau, 
se  mit  à  gravir  léchelle  aussi  aisément  que  s'il  n'eût  porté 
qu'un  oiseau.  A  travers  son  voile.  Colombe,  sa  tête  char- 
mante abandonnée  sur  l'épaule  du  maître,  regardait  la  mâle 
et  bienveillante  figure  de  son  sauveur,  et  se  sentait  péné- 
trée pour  lui  d'une  confiance  toute  filiale  que  la  pauvre  en- 
fant, hélas  !  n'avait  pas  éprouvée  encore.  Quant  à  Cellini, 
telle  était  la  puissante  volonté  de  cet  homme  de  fer  qu'il 
tenait  dans  ces  bias  celle  pour  qui,  deux  heures  aupara- 
vant, il  élit  exposé  sa  vie.  .sans  que  sa  main  tremblât,  sans 
que  son  cœur  battit  plus  vile,  sans  qu'aucun  de  ses  muscles 
d'acier  fléchît.  Il  avait  commandé  à  son  cœur  d'être  calme, 
et  son  cœur  avait  obéi. 

i^nand  il  fut  arrivé  au  col  de  la  statue,  il  ou'vrit  une  pe- 
tite porte,  entra  dans  la  tête  du  Mars,  et  y  déposa  Colombe. 

l?intérieur  de  cette  tête  colossale  d'une  statue  qui  avait 
près  de  soixante  pieds  de  haut  formait  une  petite  chambre 
l'onde  qui  pouvait  avoir  liuit  pieds  de  diamètre  et  dix  pieds 
de  hauteur  ;  l'air  et  le  jour  y  pénétraient  par  les  ouvertu- 
res des  yeux,  du  nez,  de  la  bouche  et  des  oreilles.  Cette 
chambrette  avait  été  pratiquée  par  Cellini,  lorsqu'il  tra- 
vaillait â  la  tête  ;  il  y  enfermait  les  instrumens  dont  il  se 
servait  Journellement  afin  de  n'avoir  pas  la  peine  de  le*; 
■monter  et  de  les  descendre  cinq  ou  six  fois  par  jour  ;  sou- 
vent aussi  il  emportait  son  déjeuner  avec  lui,  le  dressait 
sur  une  table  qui  tenait  le  milieu  cle  cette  singulière  salle  à 
manger,  de  sorte  qu  il  ne  quittait  pas  même  son  échafau- 
dage pour  son  repas  du  matin.  Cette  iniiovation  qui  lui 
était  si  commode  lavait  mis  en  goût  :  après  la  table,  il  y 
avait  transjorté  une  espèce  de  petit  lit,  et  dans  les  derniers 
temps,  non  seulement  il  déjeunait  dans  la  tête  de  son  Mars. 
mais  encore  il  y  faisait  sa  sieste.  11  était  donc  tout  simple 
que  l'idée  lui  fût  venue  de  transporter  Colombe  dans  la  ca- 
chette la  plus  sûre  évidemment  de  toutes  celles  qu'il  pou- 
vait lui  offrir. 

—  C'est  ici  qu'il  faudra  rester.  Colombe,  dit  Renven'uto. 
et  vous  devez,  ma  chère  enfant,  vous  résigner  à  ne  descen- 
dre que  la  nuit.  Attjndez  dans  cet  asile,  sous  le  regard  de 
Dieu  et  sous  la  garde  de  notre  amitié,  le  résultat  de  mes  ef- 
forts. Jupiter,  ajouta-t-il  eu  souriant  et  en  faisant  allusion 
à  la  promesse  du  roi,  achèvera,  je  l'espère,  ce  que  Mars  au- 
ra commencé.  Vous  ne  me  comprenez  pas,  mais  je  sais  ce 
que  je  veux  dire.  Nous  avons  pour  novis  l'Olympe,  et  vous 
avez.  TOUS,  le  Paradis.  Le  moyen  que  nous  ne  réussissions 
pas  :  Voyons,  souriez  donc  un  peu.  Colombe,  sinon  au  pré- 
.sent,  du  moins  à  l'avenir.  Je  vous  dis  sérleusemenj  qu  il 
faut  espérer.  Espérez  donc  avec  confiance,  sinon  en  mol. 
du  moins  en  Dieu.  —  J'ai  été  dans  une  prison  plus  dure 
que  la  vôtre,  croyez-moi.  et  mon  espérance  m'étourdissait 
sur  ma  captivité.  —  D'ici  au  jour  du  succès.  Colombe,  vous 
ne  me  reverrez  plus.  Votre  frère  A.scanio,  moins  soup- 
çonné et  moins  surveillé  que  mol.  viendra  vous  voir  et 
veillera  sur  vous;  c'est  lui.  que  je  charge  de  transformer 
cette  chambre  d'ouvrier  en  cellule  religieuse.  .■\n  mo- 
ment donc  où  je  vous  quitte,  retenez  bien  mes  paroUs  : 
vous  avez  fait,  conflante  et  courageuse  enfant,  tout  ce  que 
vous  aviez  à  faire;  le  reste  maintenant  me  regard»  Nous 
n'avons  plus  qu'à  lai.sser  agir  la  Providence.  Colombe  Or, 
écoutez-moi.  Quoi  qu'il  arrive,  songez-y  :  dans  cjuelque 
situation  désespérée  que  vous  paraissiez  être  ou  que   vous 


soyez  réellement,  lors  même  qu'aux  pieds  des  autels  vous 
n'auriez  plus  qu'a  dire  le  terrible  Oui  qui  vous  unirait  à  Ja- 
mais au  comte  d'Orbec,  ne  doutez  pas  de  votre  ami.  Co- 
lombe ;  ne  doutez  pas  de  votre  pore,  mon  enlant  ;  comptez 
sur  Dieu  et  sur  nous:  j'arriverai  à  temps,  j'en  réponds. 
Aurez-vous  celte  foi  et  cette  fermeté?  dites,  l'aurez-vousî 
•—  Oui,  dit  la  jeune  fille  d'une  voix  assurée. 

—  C'est  bien,  reprit  Cellini,  adieu  ;  maintenant  Je  vous 
laisse  dans  votre  petite  solitude;  quand  le  monde  sera 
endormi,  Ascauio  viendra  vous  apporter  tout  ce  qu'il  vous 
faut.   Adieu,  Colombe. 

Il  tendit  la  main  à  Colombe,  mais  la  Jeune  fille  lui  pré- 
senta .son  front  comme  elle  avait  l'habitude  de  faire  a  son 
père.  Uenvenuto  tressaillit,  mais  passant  sa  main  devant  ses 
yeux  et  maîtrisant  à  la  fois  les  pensées  qui  se  pres.saient 
dans  son  esprit  et  les  passions  qui  bouillonnaient  dans  son 
cœur,  il  déposa  sur  ce  front  pur  le  plus  paternel  des  bai- 
sers, murmurant  à  demi-voix  : 

—  .\dieu,  chère  fille  de  Stéphana. 

Et   il   redescendit   promptement   vers  Ascanlo,   qui   latten- 
dait,   et   tous   deux   allèrent    rejoindre   paisiblement    les   ou- 
vriers, qui   ue  mangeaient  plus,  mais  qui   buvaient   encore. 
Une   nouvelle   vie.  étrange.    Inouïe,   commença   alors   pour 
Colombe,   et  elle  s'en  arrangea   comme  d'une   existence   de 
reine. 
Voici  comment  lut  meublée  la  chambre  aérienne. 
Elle  avait  déjà,  comme  on  le  sait,   un  lit  et  une  table, 
Ascanio  y  ajouta  une  chaise  basse  en  velours,  une  glace  de 
Venise,    une    bibliothèque   composée   de   livres   de   piété   que 
désigna    elle-même    Colombe,    un    crucifix,    merveille   de    ci- 
selure,  enfin   un   flacon   d'argent,   aussi  du  maître,   et   dont 
chaque  nuit  on  renouvelait  les  fleurs. 

C'était  tout  ce  que  pouvait  contenir  la  coque  blanche  qui 
recelait  tant  d'innocence  et  de  gi'àce. 

Colombe  dormait  ordinairement  le  jour:  Ascanio  le  lui 
avait  conseillé,  de  peur  qu'un  mouvement  involontaire  ne 
la  trahît  :  elle  s'éveillait  avec  la  lueur  des  étoiles  et  le  chant 
des  rossignols,  s'agenouillait  sur  .son  lit.  devant  son  cruci- 
fix, et  restait  longtemps  absorbée  dans  une  fervente  prière  ; 
puis  elle  faisait  sa  toilette,  peignait  ses  beaux  et  longs  che- 
veux, et  rêvait.  Alors  une  échelle  se  posait  contre  la  statue. 
et  Ascanio  venait  frapper  à  la  petite  porte.  Si  la  toilette  de 
Colombe  était  aclievêe,  elle  ouvrait  à  son  ami.  qui  restait 
auprès  d'elle  Jusqu'à  minuit.  A  minuit,  si  le  temps  était 
beau.  Colombe  descendait  :  Ascanio  rentrait  au  Grand-Xesle 
et  dormait  quelques  heures  tandis  que  Colombe  faisait  sa 
promenade  nocturne,  en  recommençant  les  songes  de  son 
allée,  plus  voisins  désormais  de  la  réalité.  Au  bout  de  deux 
heures,  la  blanche  apparition  rentrait  dans  son  coquet  re- 
fuge, où  elle  attendait  le  jour  en  respirant  les  fleurs  qu'elle 
venait  de  cueillir  pour  parfumer  son  doux  nid,  et  en  écou- 
tant chanter  les  rossignols  du  Petit-Xesle  et  les  coqs  du 
Pré-aux-Clercs. 

Un  peu  avant  l'anbe.  Ascanio  revenait  voir  sa  fiancée  et 
lui  apportait  ses  provisions  du  jour,  adroitement  dérobées 
à  dame  Rnperte,  grâce  â  la  complicité  de  Cellini.  Alors 
commençaient  de  bonnes  et  ravissantes  causeries,  souve- 
nirs d'amans,  projets  d'époux.  Quelquefois  nu.ssi  Ascanio 
l'estait  silencieusement  en  contemplation  devant  son  idole, 
et  Colombe  se  laissait  regarder  en  lui  souriant.  Souvent, 
quand  ils  se  quittaient,  ils  n'avaient  pas  prononcé  une 
seule  parole  ;  mais  c'était  alors  môme  qu'ils  s'étaient  plus 
parlé.  Chacun  d'eux  n'avait-il  pas  dans  le. cœur  tout  ce  que 
l'autre  eût  pu  lui  dire,  plus  ce  que  le  cœur  ne  dit  pas  et 
que  Dieu  lit  ! 

La  douleur  et  la  solitude  dans  le  jeune  :'ige  ont  cela  de 
bon.  qu'en  faisant  l'âme  meilleure  et  plus  grande,  elle.'-  la 
conservent  aussi  fraîche.  Colombe,  la  vierge  fièro  et  digne, 
était  en  même  temps  une  jeune  fille  gaie  et  folle  ;  il  y  avait 
donc,  outre  les  jours  où  on  rêvait  les  jours  où  l'on  riait, 
les  jours  oii  l'on  jouait  comme  des  enfants,  et  chose  éton- 
nante: ce  n'étaient  pas  ces  jours  ou  plutôt  ces  nuits.  —  car, 
comme  on  le  sait,  les  jeunes  gens  avaient  interverti  l'ordre 
de  la  nature,  —  ce  n'étaient  pas  ces  jours  qui  passaient  le 
plus  vite.  L'amour,  comme  toute  chose  rayonnante,  a  be- 
soin d'ombre  pour  mieu.x  briller. 

Jamais  un  mot  d'A.scanio  n'effraya  la  timide  et  pure  en- 
fant qui  l'appelait  son  frère.  Us  étalent  seuls,  ils  s'aimaient: 
mais  justement  parce  qu'ils  étalent  seuls,  ils  sentaient 
mieux  la  présence  de  Dieu,  dont  ils  voyaient  de  plus  près 
le  ciel,  et  Justement  parce  qu'ils  s'aimaient,  ils  respectaient 
leur  amour  comme  une  divinité. 

Dès  que  l'aurore  commençait  à  dorer  f:ilblement  les  toits 
des  malsons.  Colombe,  à  grand  regret,  renvoyait  son  ami, 
mais  comme  Juliette  renvoyait  Roméo,  en  -le  rappelant  dix 
fois.  L'un  ou  l'autre  avait  toujoiu's  oublié  qnelque  chose  de 
bien  important  ;  cependant  il  fallait  iiartir  â  la  fin.  et  Co- 
lombe, jusqu'au  momcit  oi'i.  vers  midi,  elle  remettait  son 
cœur  à  Dieu  et  s'endormait  du  sommeil  des  anges,  restait 
seule  à  rêver,  écoutait  à  la  lois  les  pensées  qui  nuirran- 
ralent  dans  son  cœur  et  les  petits  oiseaux  qui  s'éveillaient 


Ê6 


ALE.^AXOriE  DUMAS  ILLUSIRE 


eu  chaulant  sous  les  tilleuls  de  son  ancien  jardin.  Il  va  sans 
dire  qu'en  se  retirant  Aseanio  emportait  l'éclielle. 

Pour  ces  ijetits  oiseaux,  elle  émiettait  chaque  matin  du 
paiu  a  rentrée  de  la  bouche  de  la  statue  ;  les  hardis  pillards 
venaient  chercher  ce  pain,  et  vite  ils  s'envolaient  d  abord  ; 
mais  ils  s'apprivoisèrent  peu  à  peu.  Les  oiseaux  compren- 
nent les  âmes  des  jeunes  filles,  ailées  comme  eux.  Ils  res- 
laient  donc  longtemps  et  payaient  en  cliausons  le  repas  que 
leur  donnait  Colombe  11  y  eut  même  un  chardonneret  au- 
dacieux qui  se  hasarda  dans  l'intérieur  de  la  chambre  et 
qui  s  habitua  à  venir  manger  dans  la  main  de  la  jeune  fille, 
le  matin  et  le  soir.  Puis,  comme  les  nuits  commençaient  à 
devenir  fraîches,  une  nuit  il  se  laissa  prendre  par  la  jeune 
prisonnière,  qui  le  mit  dans  son  sein,  où  il  dormit  jusqu'au 
jour  malgré  la  visite  d  Aseanio.  malgré  la  promenade  de 
Colombe.  Le  captif  volontaire  ne  manqua  pas  de  revenir  le 
lendemain  et  tous  les  autres  soirs.  A  l'aube  il  se  mettait  a 
chanter.  Colombe  alors  le  prenait,  le  donnait  à  baiser  a  As- 
eanio, et  lui  rendait  la  liberté. 

Ainsi  se  pa.^sait  l'existence  de  Colombe  dans  la  tête  de  la 
statue. 

Deux  événements  en  troublèrent  seuls  le  cours  paisible  ; 
ces  deux  événements  furent  les  deux  visites  domiciliaires  du 
prévôt.  Une  fois  Colombe  se  réveilla  en  sursaut  en  enten- 
dant la  voix  de  son  père  ;  ce  n'était  pas  un  rêve  :  il  était  la 
dans  le  jardin  au-dessous  d'elle,  et  Benvenuto  lui  disait  : 

—  Tous  demandez^ce  que  c'est  que  ce  colosse,  monsieur 
d'EstourvilIc  ?  C'est  la  statue  de  Mars  que  Sa  Majesté  le  roi 
François  I'''  a  eu  la  bonté  de  me  commander  pour  Fontai- 
nebleau. I,n  petit  bijou  de  soixante  pieds,  comme  vous  voyez, 
rien  que  cela  I 

—  C'est  fort  grandiose  et  fort  beau,  répondit  massire  d'Es- 
tourville  :  mais  passons,  ce  n'est  pas  cela  que  je  viens  cher- 
cher. 

—  Ce  serait  trop  facile  à  trouver. 
Et  ils  passèrent. 

Colombe,  à  genoux,  les  bras  étendus,  avait  envie  de  crier 
à  son  père  :  "  Mon  père,  mon  père,  je  suis  ici  :  »  Le  vieil- 
lard cherchait  sa  tille,  il  la  pleurait  peut-être  ;  mais  la  pen- 
sée du  comte  d  Orbec.  mais  les  projets  odieux  de  madame 
d'Etampes.  mais  le  souvenir  de  la  conversation  qu'avait  en- 
tendue -aseanio  paralysèrent  son  élan.  Aussi  cette  sensation 
ne  lui  vint-elle  même  point  à  la  seconde  visite,  quand  la 
voix  du  hideux  comte  se  mêla  à  celle  du  prévôt. 

—  Voila  une  étrange  statue,  et  faite  comme  une  maison  : 
disait  d'Orbec  arrêté  aux  pieds  du  colosse.  Si  elle  résiste  à 
l'hiver,  les  hirondelles  pourront  y  bâtir  leur  nid  au  prin- 
temps. 

Le  matin  même  de  ce  jour  où  la  seule  voix  de  son  fiancé 
causa  une  si  grande  terreur  à  Colombe,  Aseanio  lui  avait 
apporté  une  lettre  de  Celliut. 

«  Mon  entant,  disait  Benvenuto,  je  suis  obligé  de  partir, 
mais  soyez  tranquille,  je  laisse  tout  préparé  pour  votre  dé- 
livrance et  voire  bonheur.  Une  parole  du  roi  me  garantit 
le  succès,  et,  vous  le  savez,  le  roi  il  a  jamais  manqué  à  sa 
parole.  Dès  aujourd'hui,  votre  père  va  s'absenter  aussi.  Xe 
désespérez  pas  J'ai  eu  maintenant  tout  le  temps  qu'il  me 
fallait.  Je  vous  dis  donc  encore,  chère  Slle,  fusslez-vous 
sur  le  seuil  de  l'église,  fussiez-vous  agenouillée  devant 
l'autel  et  prête  a  prononcer  les  paroles  qui  lient  â  jamais, 
laissez  faire  la  fatalité  ;  la  Providence,  je  vous  le  jure,  in- 
terviendra à  temps. 

•   Adieu. 

"  Votre  père.  Benvenuto  Cellixi.  » 

Cette  lettre,  qui  remplit  de  joie  Colombe  en  ravivant  ses 
espérances,  eut  le  malheureux  effet  d'inspirer  aux  pauvres 
enfants  une  sécurité  dangereuse.  La  jeunesse  ne  connaît  pas 
les  sentiments  modérés-,  elle  saute  du  désespoir  à  l'extrême 
confiance  ;  pour  elle  le  ciel  est  toujours  ou  gros  de  tempê- 
tes ou  resplendissant  d'azur.  Rassurés  doublement  et  par 
l'absence  du  prévôt  et  par  la  lettre  de  Cellini.  ils  négligè- 
rent dès  lors  les  précautions,  donnèrent  plus  à  l'amour  et 
moins  à  la  prudence.  Colombe  ne  veillait  plus  avec  autant 
de  soin  sur  ses  mouvements  et  fut  aperçue  de  Perrine,  qui 
ne  vit,  par  bonheur,  en  elle  que  le  moine  bourru.  Aseanio 
alluma  la  lampe  sans  tirer  les  rideaux,  et  la  lumière  fut 
aperçue  par  dame  Ruperte.  Le  double  récit  des  deux  com- 
mères éveilla  la  curiosité  de  Jacques  Aubry.  et  l'indiscret 
écolier,  pareil  à  l'Horace  de  l'Ecole  des  Femmes,  alla  tout 
révéler,  juste  ù  celui  à  qui  il  eût  fallu  tout  taire  On  con- 
naît le  résuliat  de  cette  confidence 

Revenons  donc  à  l'hôtel  d'Etampes 

Quand  on  demanda  à  Marmagne  comment  il  était  arrivé 
à  cette  précieuse  découverte,  il  ne  voulut  rien  dire  et  fit  le 
mystérieux.  La  vérité  était  trop  simple  et  laissait  trop  peu 
d'honneur  â  sa  pénétration  :  il  aima  mieux  donner  ù  en- 
tendre que  (était  à  force  de  ruses  et  de  luttes  qu'il  en  était 
arrivé  aux  magnifiques  résultats  d(mt  on  s'étonnait.  La 
duchesse,  comme  nous  l'avons  dit,  était  radieuse;  elle  allait. 


venait,  iiiterrogeait  le  vicomte:  on  la  tenait  donc  enfin, 
la  petite  rebelle,  qui  avait  causé  tant  d'alarmes  !  Madame 
d'Etampes  voulait  aller  elle-même  à  Ihôtel  de  Xesle,  s'assu- 
rer du  bonheur  de  ses  amis.  D'ailleurs,  après  ce  qui  était 
arrivé,  après  la  fuite  ou  plutôt  l'enlèvement  de  Colombe, 
on   ne   pouvait   plus    laisser   la   jeune   fille   au   Petit-Nesle. 

La  duchesse  s'en  chargerait  ;  elle  l'amènerait  â  1  hôtel 
d  Etampes  ;  elle  saurait  bien  l'y  garder,  elle,  mieux  que 
n'avaient  fait  duègne  et  fiancé;  elle  l'y  garderait  comme 
une  rivale,  et  Colombe,  comme  on  le  voit,  serait  bien  gardée. 

La    duchesse    fit    approclier    sa    litière. 

—  La  chose  est  restée  à  peu  près  secrète,  dit  madame 
d'Etampes  au  prévôt.  Vous.  d'Orbec,  vous  n'êtes  pas  homme, 
n'est-ce  pas,  à  vous  préoccuper  d'une  escapade  d'enfant? 
.\insi,  je  ne  vois  pas  ce  qui  empêcherait  le  mariage  d'avoir 
lieu  et  nos  projets  de  tenir. 

—  Oh  :  madame,  fit  en  s'incllnant  messire  d'Estourville 
enchanté. 

—  Aux  mêmes  conditions,  n'est-ce  pas,  ducluesse?  dit 
d'Orbec. 

—  Sans  doute,  aux  mêmes  conditions,  mon  cher  comte 
Quant  au  Benvenuto,  continua  la  duchesse,  coupable  ou 
complice  d'un  rapt  infâme,  soyez  tranquille,  cher  vicomte, 
nous  vous  en  vengerons  en  nous  en  vengeant. 

—  Mais  on  me  disait,  madame,  reprit  Marmagne,  que  le 
roi,  dans  son  enthousiasme  artistique,  avait  pris  avec  lui, 
dans  le  cas  où  la  tonte  de  son  Jupiter  réussirait,  de  tels  en- 
gagements qu'il  n'aurait  plus  qu'à  souhaiter  pour  voir  ses 
souhaits  accomplis. 

—  Soyez  tranquille,  c'est  là  où  je  le  guette,  répondit  la 
duchesse  ;  je  lui  ménage  pour  ce  jour-là  une  surprise  à  la- 
quelle il  ne  s'attend  pas.  Ainsi  reposez-vous  sur  moi  et 
laissez-moi  tout  mener. 

C'est  ce  qu'il  y  avait  de  mieux  à  faire  ;  il  y  avait  long- 
temps que  la  duchesse  ne  s'était  montrée  aussi  empressée, 
aussi  active,  aussi  charmante.  Sa  joie  éclatait  malgré  elle 
Elle  envoya  en  hâte  le  prévôt  chercher  ses  hoquetons,  et 
ijientôt  le  prévôt,  d  Orbec  et  Marmagne.  précédés  de  sergeus 
d'armes,  arrivèrent  à  la  porte  de  l'hôtel  de  Xesie,  suivis 
â  distance  par  madame  d'Etampes,  qui,  toute  frémissante 
d'impatience  et  la  tête  sans  cesse  hors  de  sa  litière,  attendit 
sur  le  quai. 

C'était  l'heure  du  dîner  des  ouvriers,  et  Aseanio,  Pagolo, 
le  petit  Jehan  et  les  femmes  se  trouvaient  seuls  pour  le 
moment  au  Grand-Nesle.  On  n'attendait  Benvenuto  que  le 
lendemain  soir  ou  le  surlendemain  au  matin.  Asoenio,  qui 
reçut  les  visiteurs,  crut  à  une  troisième  visite  domiciliajfè, 
et.  comme  il  avait  reçu  â  ce  sujet  des  ordres  très  positifs  du 
maître,  il  u'opposa  aucune  résistance  et  les  reçut  au  con- 
traire avec  la  plus  grande  iiolitesse. 

Le  prévôt,  ses  amis  et  ses  gens,  allèrent  droit  à  la  fonderie. 

—  Ouvrez-nous   cette   porte,    dit   d  Estourville   à   Aseanio. 

Le  c'i'ur  du  jeune  homme  se  serra  de  je  ne  sais  quel  ter- 
rible pressentiment.  Cependant  il  pouvait  se  tromper,  et 
comme  la  moindre  hésitation  était  faite  pour  donner  des 
soupçons,  il  remit  sans  sourciller  la  clef  au  prévôt. 

—  Prenez  cette  grande  échelle,  dit  le  prévôt  à  ses  hoque- 
tons 

Les  hoquetons  obéirent,  et  guidés  par  messire  d'Estour- 
ville. marchèrent  droit  à  la  statue.  Arrivé  là.  le  prévôt 
dressa  lui-même  léchelle  et  s'apprêta  à  monter  ;  mais  Asea- 
nio, pâle  de  courroux  et  de  terreur,  posa  le  pied  sur  le  pre- 
mier  échelon. 

—  Que  prétendez-vous,  messieurs  ?  s'écria-t-il  ;  cette  sta- 
tue est  le  chef-d'œuvre  du  maître  ;  la  garde  de  cette  statue 
m  est  confiée,  et  le  premier  qui  portera  la  main  sur  elle, 
pour  quelle  que  chose  que  ce  soit,  celui-là.  je  vous  en  pré- 
viens, est  un  homme  mort  i 

Et  il  tira  de  sa  ceinture  un  poignard  mince  et  affilé, 
mais  si  parfaitement  trempé  que  la'  lame,  d'un  seul  coup 
perçait  un  écu  d'or. 

Le  prévôt  fit  un  signe  et  ses  hoquetons  s'avancèrent  con- 
tre -Aseanio,  la  pique  haute,  .\scanio  fit  une  résistance  dé- 
sespérée et  blessa  deux  hommes  ;  mais  il  ne  pouvait  rien 
seul  contre  huit,  sans  compter  le  prévôt,  Marmagne  et 
d'Orbec.  Il  lui  fallut  céder  au  nombre  ;  il  fut  terrassé,  gar- 
rotté, bâillonné,  et  le  prévôt  se  mit  à  gravir  l'échelle,  suivi, 
de  peur  de  surprise,  par  deux  de  ses  sergens. 

Colombe  avait  tout  vu  et  tout  entendu  ;  son  père  la  trouva 
évanouie  :  en  voyant  tomber  Aseanio,  elle  l'avait  cru  mort. 

Saisi  à  cette  vue  de  colère,  plutôt  encore  que  d'Inquié- 
tude, le  prévôt  chargea  brusquement  Colombe  sur  sa  ro- 
buste épaule  et  redescendit  ;  puis  tous  retournèrent  au  quai, 
les  sergens  d'armes  entraînant  .\scanio,  que  d'Orbec  regar- 
dait avec  attention.  Pagolo  vit  passer  son  camarade  e:  ne 
bougea  point.  Le  petit  Jehan  était  disparu  Scozzone  seule, 
ne  comprenant  rien  à  ce  qui  se  passait,  essaya  de  barrer 
la  porte  en  criant  : 

—  Qu'est-ce  que  cette  violence,  messieurs?  Pourquoi  en- 
traîner Aseanio?   Quelle  est  cette  femme? 

Mais  en  ce  moment  le  voile  qui  couvrait  le  visage  de  Co- 


ASCAMO 


H7 


lombe  se  dérangea,   et  Scozzone   reconnut  le   modèle  de  la 
statue  d'IIébé. 

Elle  se  rangea  alors  pâle  de  jalousie  et  laissa  (lasser.  sans 
plus  dire  une  seule  parole,  le  prévôt,  ses  amis,  ses  gens  et 
ceux  qu'ils   emmenaient. 

—  Qu'est-ce  que  cela  signifie,  et  pourquoi  avcz-vous  mal- 
traité ce  jeune  homme  f  dit  madame  d'Etanipes  en  voyant 
Ascanio  garrotté,  pâle  et  tout  sanglant  ;  déliez-le  !  déliez- 
le  : 

—  Madame,  dit  le  prévôt,  ce  jeune  homme   nous  a  opposé 


XXIX 

DEIX    RIV.II.ES 

Madame  d  Etampes,  qui  depuis  qu'elle  avait  entendu  par- 
ler de  Colombe  désirait  tant  la  voir,  était  enfin  servie  à 
souhait  :  la  pauvre  enfant  était  là  devant  elle  évanouie. 

Aussi,   pendant    toute  la  route,    la  jalouse    duchesse    ne 


\  OLis  osez  tlonc  a\ouer  que  vous  l'aimez  "; 


une  résistance  désespérée  :  il  a  blessé  deux  de  mes  hom- 
mes ;  il  est  complice  de  son  maître,  sans  doute,  et  il  me 
parait  urgent  de  le  conduire  en  lieu  sûr. 

—  l'uis.  dit  d'Orbec  a  demi-voix  a  la  duchesse,  il  ressemble 
.■-i  ton  au  page  italien  que  j  ai  vu  chez  vous  et  qui  a 
a.ssislé  â  toute  notre  conversation,  que  s'il  n'avait  un  autre 
costume  et  s'il  ne  parlait  la  langue  que  vous  m  aviez  assuré 
qu'il  n'entendait  pas.  sur  l'honneur  !  madame  la  duchesse, 
je  jurerais  que  c'est  lui. 

—  Vous  avez  raison,  monsieur  le  prévôt,  dit  vivement  la 
duchesse  d'Etampes,  revenant  sur  l'ordre  qu'elle  avait 
donné  de  rendre  la  liberté  â  .\scanio  ;  vous  avez  raison,  ce 
Jeune  homme  peut  être  dangereux.  Assurez-vous  donc  de 
lui. 

—  Au  Chàtelei  le   prisonnier,  dit  le  prévôt. 

—  El  nous,  dit  la  duchesse,  aux  côtés  de  laiiuelle  on  avait 
placé  Colombe  toujours  évanouie  ;  nous,  messieurs,  à  l'hô- 
tel d'Etampes. 

Un  instant  après,  le  galop  d'un  cheval  retentit  sur  le  quai. 

C'était  le  petit  .Jehan  qui  courait  à  toute  bride  annoncer 
a   Celliiii  ce  qui  venait  de  se  passer  à  1  hôtel  de  Nesle. 

Quant  à  Ascanio,  il  entra  au  Chàtelet  sans  avoir  vu  la 
duchesse  et  sans  savoir  la  part  qu'elle  venait  de  prendre  à 
l'événement  qui  ruinait  toutes  ses  espérances. 


cessa-t-elle  de  la  regarder.  Ses  yeux,  ardens  de  colère  en  la 
voyant  si  belle,  détaillaient  chacune  de  ses  beautés,  ana- 
lysaient chacun  de  ses  traits,  comptaiant  une  à  une  toutes 
les  perfections  de  la  pâle  jeune  nilt'  mairiteiiarit  en  son 
pouvoir  et  sous  sa  main.  Elles  étaient  dotic  en  présence, 
ces  deux  femmes  qui  aspiraiant  à  un  même  amour  et  qui 
■se  disputaient  un  même  cœur.  L'une  haineuse  et  toute-puis- 
sante, l'autre  faible  mais  aimée;  l'une  avec  son  éclat,  l'au- 
tre avec  sa  jeunesse  :  lune  avec  .sa  passion,  l'autre  avec 
son  innocence.  Toutes  deux  séparées  par  tant  d'obstacles  se 
rencontraient  et  se  heurtaient  à  la  flii,  et  la  robe  de  ve- 
lours de  la  duchesse  pesait,  en  la  froissant,  sur  la  simple 
rube   blanche  de  Colombe 

Tout  évanouie  quêtait  Colombe,  .Vnne  nélait  pas  la 
moins  pile  des  deux.  Sans  doute  cette  miK:ttr'  contemplation 
désespérait  son  orgueil  et  détruisait  ses  espérances  ;  car 
tandis  que  comme  malgré  elle,  elle  murmurait  :  «  On  ne 
m'avait  pas  trompée  ;  elle  est  belle,  très  bt?llc  !  ..  sa  main 
qui  tenait  la  main  de  Colombe  la  serra  si  convulsivement 
que  la  jeune  fille,  tirée  de  son  évanouissement  par  la  dou- 
leur,  revint  a  elle,   et   ouvrit  ses  grands  yeux  en  disant  : 

—  Ah  :  madame,  vous  me  faites  mal 

Aussitôt  que  madame  d'Etampes  vit  se  rouvrir  les  yeox 
de   Colombe,   elle   lacha  sa   main. 


8!S 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Mais  la  perception  de  la  douleur  avait  en  quelque  sorte  i 
précède  chez  la  jeune  fille  le  retour  de  ses  facultés  intel- 
lectuelles. Après  avoir  poussé  ce  cri  plutôt  que  prononcé 
ces  paroles,  elle  resta  donc  quelques  secondes  encore  re- 
gardant la  duchesse  avec  étonnement,  et  ne  pouvant  par- 
venir à  rassembler  ses  Idées.  Enfin  après  un  instant  d  exa- 
men : 

—  Qui  êtes-vous  donc,  madame,  dit-elle,  et  où  m'em- 
menez-vous ainsi?  tuis,  tout  â  coup,  se  reculant;  Ah! 
sécria-t-elle.  vous  êtes  la  duchesse  d'Etampes  !  Je  me  sou- 
viens, je  me  souviens  1 

—  Taisez-vous,  reprit  Anne  impérieusement.  Taisez-vous  ; 
tout  â  l'heure  nous  serons  seules,  et  vous  pourrez  vous 
étonner  et  vous  écrier  tout  à  votre   aise. 

Ces  paroles  furent  accompagnées  d'un  regard  dur  et 
hautain  ;  mais  ce  fut  le  sentiment  de  sa  propre  dignité  et 
non  ce  regard  qui  imposa  silence  à  Colombe.  Elle  se  ren- 
ferma donc  jusqu'à  ce  qu  on  fût  arrivé  à  l'hôtel  d  Etam- 
pes  dans  un  silence  absolu,  et  arrivée  là,  sur  un  signe  dç 
la  ducliesse,  elle  la  suivit  dans  son  oratoire. 

Quand  les  deux  rivales  se  trouvèrent  seules  ainsi  et  face 
à  face,  elles  se  toisèrent  mutuellement  sans  rien  se  dire 
pendant  une  ou  deu'i  minutes,  mais  avec  deux  expressions 
de  visage  bien  différentes  :  Colombe  était  calme,  car  son 
espoir  dans  la  Providence  et  sa  confiance  en  Benvenuto  la 
soutenaient  ;  Anne  était  furieuse  de  cette  tranquillité,  msis 
cette  fureur,  quoique  exprimée  par  le  bouleversement  de 
ses  tiaiis,  n'éclatait  point  encore,  car  elle  comptait  sur  sa 
toute-puissante  volonté  et  sur  son  pouvoir  pour  briser  cette 
faible  créature. 

Ce  fut  elle  qui  rompit  la  première  le  silence. 

—  Eh  bien  :  ma  jeune  amie,  lui  dit-elle  d'un  ton  qui. 
malgré  la  douceur  des  paroles,  ne  laissait  pas  de  doute  sur 
l'amertume  de  la  pensée,  vous  voilà  donc  rendue  enfin  a 
l'autorité  paternelle  i  C  est  bien,  mais  laissez-moi  vous  faire 
avant  tout  mes  complimens  sur  votre  bravoure  :  vous  êtes... 
hardie  pour  votre  âge,  mon   enfant. 

—  C  est  que  j  ai  Dieu  pour  moi,  madame,  répondit  Co- 
lombe avec  simplicité, 

—  De  quel  dieu  parlez-vous,  mademoiselle  ?  Ab  !  du  dieu 
Mars,  sans  doute,  répondit  la  duchesse  d'Etampes  avec  un 
de  ces  cligneïnens  d'yeux  impertinens  dont  elle  avait  si 
souvent  occasion  de  faire  usage  à  la  cour. 

—  Je  ne  connais  <iuuu  seul  Dieu,  madame  :  le  Dieu  bon. 
protecteur,  éternel,  le  Dieu  qui  recommande  la  charité  dans 
la  fortune  et  1  liumiUtè  dans  la  grandeur.  Malheur  à  ceux 
qui  ne  reconnaissent  pas  le  Dieu  d«nt  je  parle,  car  un  jour 
lui  a  son  tour  ne  les  reconnaîtra  pas. 

—  Bien,  mademoiselle,  bien  !  dit  la  duchesse.  —  La  si- 
tuation est  heureuse  pour  faire  de  la  morale,  et  je  vous 
féliciterais  de  l'à-propos  si  je  n'aimais  mieux  croire  que 
vous  voulez  faire  excuser  votre  impudeur  par  votre  impu- 
dence. 

—  En  vérité,  madame,  répondit  Colombe  sans  aucune  ai- 
greur, mais  en  haussant  imperceptiblement  les  épauhis. 
je  ne  clierche  point  à  m'excuser  devant  vous,  ignorant  en- 
core en  vertu  de  quel  droit  vous  m  accuseriez.  Quand  mon 
père  m'interrogera,  je  lui  répondrai  arec  respect  et  dou- 
leur. S'il  me  fait  des  reproclies.  je  tâcherai  de  me  justifier  : 
mais  jusque-là,  madame  la  duchesse,  souffrez  que  je  me 
taise. 

—  Je  comprends,  ma  voix  vous  importune,  et  vous  pré- 
féreriez, n'est-ce  pas.  rester  seule  avec  votre  pensée  pour 
songer  à  lalse  à  celui  que  vous  aimez? 

—  Aucun  bruit,  si  importun  qu'il  soit,  ne  peut  m'empé- 
cher  de  songer  â  lui,  madame,  surtout  lorsqu'il  est  mallieu 
reux. 

—  Vous  osez  donc  avouer  que  vous  l'aimez? 

—  C'est  là  différence  qu'il  y  a  entre  nous,  madame  : 
vous  1  aimez,  vous,  sans  oser  l'avouer. 

—  L  imprudente,  s'écria  la  duchesse  d'Etampes,  je  crois 
qu  elle  me  brave  ! 

—  Hélas  !  non,  répondit  avec  douceur  Colombe.  Je  iio 
vous  brave  pas.,  je  vous  réponds  seulement  parce  que  vous 
me  foi'cez  de  vous  répondre.  Laissez-moi  seule  avec  ma  pen- 
sée, et   je  vous  laisserai  seule  avec  vos  projets. 

—  Eh  bien  !  puisque  tu  m'y  contrains,  enfant,  puisque  tu 
te  crois  assez  forte  pour  lutter  avec  moi,  puisque  tu  avoues 
ton  amour,  j'avouerai  le  mien;  mais  en  même  temps  que 
mon  amour  j'avouerai  ma  haine.  Oui.  j  aime  Ascanio,  et 
je  te  hais!  Après  tout,  pourquoi  feindre  avec  toi,  la  seule 
avec  qui  Je  puisse  tout  dire,  car  tu  es  la  seule,  quelque- 
chose  que  tu  dises,  que  l'on  ne  croira  pas  :  oui,  J'aime 
Ascanio. 

—  .Mors  je  vous  plains,  madame,  répondit  doucement 
Colombo,  car  Ascanio  m'aime. 

—  Oui.  c  est  vrai.  Ascanio  t'aime;  mais -par  la  séduction 
si  Je  puis,  par  un  mensonge  s'il  le  faut,  par  on  crime 
s'il  est  nécessaire.  Je  te  déroberai  cet  amour,  entends-tu.  Je 
suis  .\nne  d  HeiUy.  duchesse   d'Etampes. 

—  Ascanio  .Timera.  madame,  celle  qui  l'aimera  le  mieux. 


—  Oh  !  mais  écoutez-la  donc  !  s'écria  la  duchesse,  exas- 
pérée de  tant  de  confiance.  Xe  croirait-on  pas  que  son 
amour  est  unique  au  monde,  et  que  nul  autre  ne  peut  lui 
être   comparé  ! 

—  Je  ne  dis  pas  cela,  madame.  Puisque  J'aime  ainsi,  un 
autre  cœur  peut  aimer  de  même  ;  seulement,  je  -irtute  que 
ce  coeur  soit  le  vôtre. 

—  Et  que  ferais-tu  donc  bien  pour  lui,  voyons,  toi  qui  te 
vantes  de  cet  amour  auquel  le  mien  ne  saurait  atteindre? 
que  lui  as-tu  sacrifié  jusqu'à  présent?  l'obscurité  de  ta  vie, 
l'ennui  de   !a    solitude? 

—  Xon,   madame,    mais    ma   tranquillité. 

—  A  quoi  l'as-tu  préféré?  au  ridicule  amour  du  comte 
d'Orbec    ? 

—  Xon,  madame,  mais  à  mon  obéissance  filiale. 

—  Qu'as-tu  a  lui  donner,  toi?  Peux-tu  le  faire  riche, 
puissant,  redouté? 

—  Xon,  madame,  mais  j  espère  le  rendre  heureux. 

—  Oh  !  moi.  dit  la  duchesse  d  Etampes,  moi.  c'est  bien 
autre  chose,  et  je  fais  bieu  davantage;  moi,  c'est  la  ten- 
dresse d'un  roi  que  je  lui  immole  ;  ce  sont  des  richesses, 
des  titres,  des  honneurs,  que  jt  mets  à  ses  pieds  ;  c'est  un 
royaume  à  gouverner  que  je  lui  apporte. 

—  Oui,  c  est  vrai,  dit  Colombe  en  souriant,  votre  amour 
lui  donne   tout   ce   qui   n'est    pas  l'amour. 

—  Assez,  assez  de  cette  injurieuse  comparaison  !  s'écria 
avec  violence  la  duchesse,  qui  se  sentait  perdre  pas  à  pas 
le  terrain. 

Alors  il  se  fit  un  instant  de  silence  que  Colombe  parut 
soutenir  sans  embarras,  tandis  que  madame  d'Etampes  ne 
dissimulait  le  sien  qu'à  laide  d'une  colère  visible.  Cepen- 
dant ses  traits  se  détendirent  peu  à  peu,  une  expression 
lilus  douce  s'épanouit  sur  son  visage,  qu  un  rayon  de  bien- 
veillance vraie  ou  factice  commença  d'éclairer  doucement 
et  par  degrés.  Enfin  elle  revint  la  pi-emière  a  ce  comtat 
que  son  orgueil  ne  voulait  clore  à  toute  force  que  par  uu 
triomphe. 

—  Voyons.  Colombe,  dit-elle  d'tin  ton  presque  affectueux. 
si  l'on  te  disait  :  «  Sacrifie  ta  vie  pour  lui,  »  que  ferais-tu  ? 

—  Oh  !    je    la    donnerais    avec    ivrêïse  ; 

—  Moi  de  même  !  s'écria  la  duchesse  avec  un  accent  qui 
prouvait,  sinon  la  sincérité  du  sacrifice,  au  moins  la  vio- 
lence de  1  amour.  Mais  votre  lionneur,  continua-t-elle,  le 
sacrifteriez-vous   comme   votre   vie  ? 

—  Si  par  mon  honneur  vous  entendez  ma  réputation. 
oui;  si  pai'   mon   honneur   vous   entendez  ma   vertu,   non. 

—  Comment!  n'êtes-vous  donc  pas  à  lui?  n'est-il  donc  pas 
votre  am,ant  ? 

—  Il  est  mon  fiancé,  madame,  voilà  tout. 

—  Oh  !  elle  ne  1  aime  pas,  reprit  la  duchesse,  elle  ne 
1  aime  pas!  elle  lui  préfère  l'honneur,  un  mot. 

—  Et  si  l'on  vous  disait,  madame,  reprit  Colombe,  irritée 
en  dépit  de  sa  douceur,  si  Ion  vous  disait  à  vous:  Renonce 
pour  lui  à  tes  titres  à  ta  grandeur;  immole-lui  le  roi.  non 
pas  en  secret,  la  chose  serait  trop  facile,  mais  publique- 
ment ;  si  l'on  vous  disait  :  Anne  d  HeiUy,  duchesse  d'Etam- 
pes. quitte  pour  son  obscur  atelier  de  ciseleur  ton  pftlais. 
tes  richesses,  tes  courtisans? 

—  Je  refuserais  dans  son  intérêt  même,  reprit  la  ducliosse. 
comme  s'il  lui  était  impossible  de  mentit  sous  le  regard 
pénétrant  et  profond  dont  la  couvrait  sa  rivale. 

—  Vous   refuseriez? 

—  Oui. 

—  Ah!  elle  ne  1  aime  pas!  s'écria  Colombe:  elle  lui  pré- 
fère  les  honneurs,   des  chimères! 

—  Mais  quand  je  vous  dis  que  c'est  pour  lui  que  je  teux 
garder  mon  rang  !  reprit  la  duchesse,  exasiiérée  du  nou- 
veau triomphe  de  sa  rivale  ;  quand  je  vous  dis  que  c'est 
pour  le  lui  faire  partager  que  je  veux  conserver  mes  hon- 
neurs !  Tous  les  hommes  aiment  cela  tôt  ou  tard. 

—  Oui.  répondit  Colombe  en  souriant;  mais  Ascanio  n'est 
pas  un   de  tons  ces  hommes. 

—  Taisez-vous:  s  écria  pour  la  seconde  fois  Anne  furieuse 
et  frappant  du  pied. 

Ainsi  la  rusée  et  puissante  duchesse  n'avait  pu  prendre 
Je  dessus  sur  cette  fille  qu'elle  croyait  terrifier  rien  qu'en 
élevant  la  voix.  X  .ses  interrogatoires  courroucés  ou  Ironi- 
ques, Colombe  avait  toujours  répondu  avec  un  calme  et 
une  modestie  qui  déconcertaient  m.idame  d'Etampes.  La 
duchesse  sentit  bien  que  l'aveugle  Impulsion  de  sa  haine 
lui  avait  fait  faire  fausse  route.  Elle  changea  donc  de  tac- 
tique: elle  n'avait  compté  à  vrai  dire  ni  sur  tant  de 
beauté  ni  sur  tant  d'esprit,  et  ne  youvant  faire  plier  sa 
rivale,  elle  résolut  de  la  surprendre. 

De  son  côté,  Colombe,  comme  on  la  vu.  n'avait  point 
été  autrement  effrayée  par  la  doidilo  explosion  de  colère 
échappée  à  madame  d  Etampes  ;  seulement  elle  s'était 
renfermée  dans  un  silence  froid  et  digne.  Mais  !a  duchesse, 
en  vertu  du  nouveau  plan  qu'elle  venait  d'adopter,  se  rap- 
procha avec  un  sourire  tout  charmant,  et  lui  prit  allcc- 
tueusement  la  main. 


^ 


.ASllVNIO 


89 


—  Pardonnez-moi,  mon  enfant,  lui  dit-elle,  mais  je  crois 
que  Je  me  suis  emportée  :  il  ne  faut  pas  m  en  vouloir  ;  vous 
.ivez  tant  d  avantages  sur  moi  qu'il  est  bien  naturel  que 
J'en  sois  jalouse.  Hélas  :  vous  me  trouvez  sans  doute  comme 
tcMites   les   autres    luie   mécUante   femme  !   Mais,   en    vérité, 

est  ma  destinée  qui  est  méchante  et  non  pas  moi.  Par- 
Jonnez-mol  donc  ;  ce  n'est  pas  une  raison,  parce  que  nous 
Jious  sommes  rencontrées  toutes  deux  à  aimer  Ascanio, 
Iiour  nous  haJr  l'une  lautre.  Vous,  d'ailleurs,  qu'il  aime 
uniquement,  c'est  votre  dévoir  d'être  Indulgente.  Soyons 
Jeteurs,  voulez-vous?  causons  ensemble  à  cœur  ouvert,  et  je 
vais  prendre  à  tâche  d'effacer  de  votre  esprit  l'impression 
lâcheuse  que   ma   colère   insensée  y  a  laissée  peut-être. 

—  Madame  l  fit  Colombe  avec  réserve  et  en  retirant  sa 
■main  par  un  mouvement  de  répulsion  instinctive;  puis 
elle  ajouta:  Parlez,  je  vous  écoute. 

—  Oh  !  répondit  madame  d'Etampes  d'un  air  enjoué  et 
comme  si  elle  comprenait  parfaitement  celte  réserve  de  la 
jeune  fille,  soyez  tranquille,  petite  sauvage,  je  ne  vous  de- 
mande pas  votre  amitié  sans  vous  offrir  une  garantie.  Tenez, 
pour  que  vous  sachiez  bien  qui  je  suis,  pour  que  vous  me 
connaissiez  comme  je  me  connais  moi-même,  je  vais  vous 
dire  en  deux  mots  ma  vie.  Mon  cœur  ne  ressemble  guère 
â  mon  histoire,  aDez  !  et  l'on  nous  calomnie  souvent,  nous 
autres  pauvres  femmes  qu  on  appelle  de  grandes  dames. 
Ab  I  l'envie  a  bien  tort  de  médire  de  nous  quand  ce  serait 
à  la  pitié  de  nous  plaindre.  Ainsi,  vous,  par  e.xemple,  mon 
enfant,  comment  me  jugez-vous?  —  soyez  tranche.  — 
Comme  une  femme  pei-due,  n'est-ce  pas   ? 

Colombe  fit  un  mouvement  qui  indiquait  l'embarras 
qu'elle  éprouvait   à  répondre  à  une  pareille  question. 

—  Mal^i  l'on  ma  perdue,  continua  madame  d'Etampes. 
est-ce  de  ma  faute,  enfin?  Vous  qui  avez  eu  du  bonheur. 
Colombe,  ne  méprisez  pas  trop  celles  qui  ont  souffert  vous 
qui  avez  jusqu'ici  vécu  dans  une  chaste  solitude,  ne  sa- 
chez jamais  ce  que  c  est  que  d  être  élevée  pour  l'ambition  ; 
car  à  celles  qu  on  destine  à  cette  torture,  comme  aux  vic- 
times qu'on  parait  de  fleurs,  on  ne  montre  de  la  vie  que 
le  côté  brillant.  11  ne  s  agit  pas  d  aimer,  il  s'agit  de  plaire. 
C'est  ainsi,  dès  ma  jeunesse,  que  mes  pensées  ne  devaient 
tendre  qu'à  séduire  le  roi  ;  cette  beauté  que  Dieu  donne  à 
la  femme  pour  quelle  l'échange  contre  un  amour  vrai, 
ils  m'ont  forcée  de  l'échanger  contre  un  titre:  d'un  charme 
ils  ont  fait  un  piège.  —  Eh  bien  !  dites-moi.  Colombe,  que 
voulez-vous  que  devienne  une  pauvre  enfant,  prise  à  l'âge 
où  elle  ignore  encore  ce  que  c'est  que  le  bien  et  le  mal, 
et  à  qui  Ion  dit:  le  bien,  c'est  le  mal;  le  mal.  c'est  le 
bien  ?  .\ussi,  voyez-vous,  quand  les  autres  désespèrent  de 
moi,  moi  je  ne  désespère  pas.  Dieu  me  pardonnera  peut- 
être,  car  personne  n'était  à  mes  côtés  pour  m'avertir  de 
lui.  Que  Touliez-vous  que  je  fisse  ainsi  isolée,  faible,  sans 
appui  ?  La  ruse  et  la  tromperie  ont  été  dès  lors  toute  mon 
existence.  Cependant  je  n  étais  pas  faite  pour  ce  rôle 
affreux,  et  la  preuve,  voyez-vous,  c'est  que  j  ai  aimé  As- 
canio;  et  la  preuve,  c'est  qu'en  sentant  que  je  1  aimais,  je 
me  suis  trouvée  heureuse  et  honteuse  à  la  lois.  Maintenant, 
dites-moi,  chère  et  pure  enfant,  me  comprenez-vous? 

—  Oui,  répondit  naïvement  Colombe,  trompée  par  cette 
fausse  bonne  foi  qui  mentait  avec  l'apparence  de  la  vérité. 

—  Alors  vous  aurez  donc  pitié  de  moi,  s'écria  la  duchesse. 
Vous  me  laissereî  aimer  Ascanio  de  loin,  toute  seule,  sans 
espoir  ;  et  ainsi  je  ne  serai  pas  votre  rivale,  puisqu'il  ne 
m'aimera  pas  lui  ;  et  alors  en  revanche,  moi  qui  connais 
ce  monde,  ses  ruses,  ses  pièges,  ses  tromperies,  moi  je  rem- 
placerai la  mère  que  vous  avez  perdue,  moi  je  vous  gui- 
derai, mol  je  vous  sauverai.  Maintenant,  vous  voyez  bien 
que  vous  pouvez  vous  fier  à  moi,  car  maintenant  vous 
savez  ma  vie.  Une'  enfant  au  cœur  de  laquelle  on  fait  ger- 
mer des  passions  de  femme,  c'est  là  tout  mon  passé.  Mon  pré- 
sent, vous  le  voyez  :  c'est  la  honte  d'être  publiquement  la 
maîtresse  d'un  roi.  Mon  avenir,  c'est  mon  amour  pour 
Ascanio,  non  pas  le  sien,  car  vous  l'avez  dit  vous-même. 
et  je  me  l'étais  déjà  dit  bien  souvent,  Ascanio  ne  m  aimera 
jamais;  mais  jw^tement  parce  que  cet  amour  restera  pur, 
fl  m'épurera.  A  présent  c'est  à  votre  tour  de  parler,  d'êU'e 
franche,  de  tout  me  dire.  Racontez-moi  votre  histoire, 
clii  re   enfant. 

—  Mon  histoire,  madame,  est  bien  courte,  et  snrfout  bien 
«impie,  répondit  Colombe  ;  elle  se  résume  dans  trois  amours 
J'ai  aimé,  j'aime  et  j'aimerai  :  Dieu,  mon  père.  .Ascanio. 
Seulement,  dans  le  passé,  mon  amour  pour  Ascanio  que 
je  navals  pas  encore  rencontré,  c'était  un  rêve;  dans  If 
présent,  c'est  une  souffrance;  dans  l'avenir,  c  «st  un  espoir 

—  Fort  bien,  dit  la  duchesse,  comprimant  la  jalousie 
dans  son  cœur  et  les  larmes  dans  ses  yeux  ;  mais  ne  soyez 
pas  confiante  à  demi.  Colombe.  C^u'allez-vous  faire  main- 
tenant? Comment  lutter,  vous,  pauvre  enfant,  contre  deux 
volontés  aussi  puissantes  que  celles  de  votre  père  ei  du 
comte  dOrbec?  Sans  compter  que  le  roi  vous  a  vue  et  vous 
aime. 

—  Oh  :  mon  Dieu  !  murmura  Colombe 


—  Mais  comme  cette  passion  était  l'ouvrage  de  la  duchesse 
d'Etampes,  votre  rivale,  Anne  d'ileilly,  votre  amie,  vous 
en  délivrera  :  ne  nous  occupons  donc  pas  du  roi  ;  mais 
reste  votre  père,  reste  le  comte  Leur  ambition  n'est  pas 
aussi  facile  à  dérouter  que  la  tendresse  banale  de  Fran- 
çois for. 

—  Oh!  ne  soyez  pas  bonne  à  demi,  s'écria  Colombe;  sau- 
vez-moi des  autres  comme  vous  me  sauvez  du  roi. 

—  Je  ne  sais  qu'un  moyen,  dit  la  duchesse  d'Etampes, 
paraissant  réfléchir. 

—  Lequel  ?   demanda   Colombe. 

—  Mais  vous  vous  effraierez,  vous  ne  voudrez  pas  le  suivre. 
~  Oh  !  s'il  ne  faut  que  du  courage,  parlez. 

—  Venez  là  et  écoutez-moi,  dit  la  duchesse  en  attirant 
affectueusement  Colombe  sur  un  pliant  près  de  son  fau- 
teuil, et  en  lui  passant  la  main  autour  de  la  taille.  Sur- 
tout, ne  vous  effrayez  pas  aux  premiers  mots  que  je  vais 
vous   dire. 

—  C  est  donc   bien  effrayant?   demanda  Colombe. 

—  Vous  êtes  d  une  vertu  rigide  et  sans  taclie,  chère  pe- 
tite, mais  nous  vivons,  hélas  :  dans  un  temps  et  dans  un 
monde  où  cette  innocence  charmante  n'est  qu'un  danger 
de  plus,  car  elle  vous  livre  sans  défense  à  vos  ennemis,  que 
vous  ne  pouvez  combattre  avec  les  armes  dont  ils  se  ser- 
vent pour  vous  attaquer.  Eh  bien  !  faites  un  effort  sur 
vous-même,  descendez  des  hauteurs  de  voire  rêve,  et  abais- 
sez-vous au  niveau  de  la  réalité.  Vous  disiez  tout  à  1  heure 
que  vous  sacrifieriez  à  .\scanio  votre  réputation.  Je  ne  vous 
en  demande  pas  tant,  immolez-lui  seulement  l'apparence  de 
la  fidélité  à  son  amour.  Essayer  de  lutter  seule  et  faible 
contre  votre  destin  ;  rêver,  vous,  fille  d'un  gentilhomme,  un 
mariage  avec  un  apprenti  orfèvi-e.  c'est  folie  !  Tenez,  croyez- 
en  les  conseils  d'une  amie  sincère  :  ne  leur  résistez  pas. 
laissez-vous  conduire,  restez  dans  votre  cœur  la  fiancée 
pure,  la  femme  d'Ascanio,  et  donnez  votre  main  au  comie 
d'Orbec.  Que  vous  portiez  son  nom.  c'est  là  ce  qu'e.xigent 
ses  projets  ambitieux  ;  mais  une  lois  la  comtesse  d  Orbec, 
vous  déjouerez  facilement  ses  projets  infâmes,  car  vous 
n'aurez  qu'à  élever  la  voix  et  à  vous  plaindre.  Tandis  que 
maintenant,  qui  vous  donnera  raison  dans  votre  lutte  ?  Per- 
sonne ;  moi-même  je  ne  puis  vous  aider  contre  l'autorité  lé- 
gitime d  un  père,  tandis  que  s  il  ne  lall.ut  que  déjouer 
les  calculs  de  votre  mari,  vous  me  verriez  a  l'œuvre.  Réflé- 
chissez à  cela.  Pour  rester  votre  maîtresse,  obéissez  ;  pour 
devenir  indépendante,  faites  semblant  d'abandonner  votre 
liberté.  Alors,  forte  de  cette  pensée  qu'Ascanio  est  votre 
époux  légitime,  et  qu'une  union  avec  tout  autre  n'est  qu'un 
sacrilège,  vous  ferez  ce  que  vous  dictera  votre  cœur,  et 
votre  conscience  se  taira,  et  le  monde,  aux  yeux  duquel 
les  apparences   seront   sauvées,   vous   donnera   raison. 

—  Madame  !  madame  !  murmura  Colombe  en  se  levant  et 
en  se  raidissant  contre  le  bras  de  la  duchesse,  qui  essayait 
de  la  retenir  ;  je  ne  sais  pas  si  je  vous  comprends  bien, 
mais  il  me  semble  que  vous  me  conseillez  une  infamie  ! 

—  Vous   dites?  s  écria  la  duchesse. 

—  Je  dis  que  la  vertu  n'est  pas  si  subtile,  madame  ;  je  dis 
que  vos  sophismes  me  font  honte  pour  vous  ;  je  dis  que 
sous  l'apparente  amitié  dont  votre  haine  se  couvre,  je  vois 
le  piège  que  vous  me  tendez.  Vous  voulez  me  désiionorer 
aux  yeux  d'Ascanio,  n'est-ce  pas?  parce  que  vous  savez 
qu'Ascanio  n'aimera  jamais  ou  cessera  d'aimer  la  femme 
qu  il   méprise  ? 

—  Eh  bien  !  oui  !  dit  la  duchesse  en  éclatant  ;  car  Je  suis 
lasse  à  la  fin  de  porter  le  masque  !  .-\ti  !  tu  ne  veux  pas 
tomber  dans  le  piège  que  je  te  tends,  dis-tu  !  eh  bien  !  tu 
tomberas  dans  l'abîme  où  je  te  pousse  !  Ecoute  donc  ceci  : 
Que   ta  volonté  y  soit  ou  non,   tu  épouseras  d'Orbec  ! 

—  En  ce  cas,  la  violence  dont  je  serai  victime  m'excu- 
sera, et  tout  en  cédant,  si  pourtant  je  cède,  je  n'aurai  pas 
profané  la  religion  de  mon  cœur. 

—  Ainsi,   tu   essaieras   de    lutter? 

—  Par  tous  les  moyens  qui  sont  en  la  puissance  d'une 
pauvre  fille.  Je  vous  en  avertis,  je  dirai  Non  jusqu'au 
bout.  Vous  mettrez  ma  main  dans  la  main  de  cet  homme.  Je 
dirai  Non  !  Vous  me  traînerez  devant  1  autel,  je  dirai  Non  ! 
Vous  me  forcerez  de  m'agenoulUer  en  face  du  prêtre,  et 
en  face  du  prêtre  je  dirai  Non  ! 

—  Qu'importe  !  Ascanio  croira  que  tu  as  accepté  le  ma- 
riage  que  tu    auras  subi. 

—  Aussi  j  espère  bien   ne  pas  le  subir,   madame. 

—  Sur  qui   comptes-tu  donc   pour  te    secourir? 

—  Sur  Dieu  là-haut,  et  sur  un  homme  en  ce  monde 

—  Mais  puisque  cet  homme  est  prisonnier! 

—  Cet  homme  est  libre,  madame. 

—  Quel  est   donc   cet  homme   alors? 

—  Benvenuto   Celllnl. 

La  duchesse  grinça  des  dents  en  entendant  prononcer,  le 
nom  de  celui  qu  elle  tenait  pour  son  plus  mortel  ennemi. 
Mais  au  moment  où  efle  allait  répéter  ce  nom  en  l'accom- 
pagnant de  quelque  imprécation  terrible,  un  page  souleva 
la  portière  et  annonça  le  roi. 


il.l 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


La  duchesse  d'Etampes  s'élança  hors  de  l'appartement, 
et,  le  sourire  sur  les  lèvres,  elle  alla  au-devant  de  Fran- 
çois I"'',  qu'elle  entraîna  dans  sa  chambre  en  faisant  signe 
â  ses  valets  de  veiller  sur  Colombe. 


XXX 

BENVENUTO  AUX  ABOIS 


Une  heure  après  l'emprisonnement  d'Ascanio  et  l'enlève- 
meni  de  Colombe,  Benvenuto  Celllni  clieminait  au  pas  de 
son  cheval  le  long  du  quai  des  Augustins  :  11  quittait  îe  roi 
et  sa  cour,  qu'il  avait  fort  amusés  pendant  tout  le  chemin 
par  mille  contes  comme  il  savait  les  faire,  entremêlés  du 
récit  de  ses  propres  aventures  ;  mais  une  fois  rendu  à  la 
solitude,  il  était  retombé  dans  sa  pensée  :  le  causeur  frivole 
avait  fait  place  au  songeur  profond.  Tandis  que  sa  main 
laissait  flotter  la  bride,  son  fi'ont  penché  méditait  ;  il  rê- 
vait la  foute  de  Jupiter,  d'où  dépendait  maintenant  avec 
sa  gloire  d  artiste  le  bonlieur  de  son  cher  Ascanio  ;  le 
bronze  fermentait  dans  son  cerveau  avant  de  bouillir  dans 
la  fournaise.   Au  dehors  pourtant  il  était  calme. 

Quand  il  arriva  devant  la  porte  de  l'hôtel,  il  s'arrêta  une 
minute,  étonné  de  ne  pas  entendre  le  bruit  des  mar;eaux  : 
le  noir  château  était  muet  et  morne,  comme  si  nulle  âme 
ne  l'habitait;  puis  le  maître  frappa  deux  lois  sans  qu  on 
répondit  ;    enfin    au  troisième   coup   Scozzone   vint    ouvrir. 

—  Ah  !  vous  voila,  maître  !  s'écrla-t-elle  en  apercevant 
Benvenuto  Cellini.  llélas  !  que  n'êtes-vous  revenu  deux  heu- 
res plus  tôt  ! 

—  <Ju'est-il   donc   arrivé?   demanda   Cellini. 

—  Le  prévôt,  le  comte  d'Orbec  et  la  duchesse  d'Etampes, 
sont  venus. 

—  Après  ? 

—  Ils  ont  fait  une  perquisition. 

—  Eli  bien  ? 

—  Ils  ont  trouvé  Colombe  dans  la  tête  du  dieu  Mars. 

—  Impossible  ! 

—  La  duchesse  d'Etampes  a  emmené  Colombe  chez  elle, 
et  le  prévôt  a  fait  conduire  Ascanio  au  Châtelet. 

—  Ah  !  nous  avons  été  trahis  !  s'écria  Benvenuto  en  frap- 
pant son  front  de  la  main  et  la  terre  de  son  pied.  Puis, 
comme  en  toute  chose  le  i>remier  mouvement  de  cet  homme 
était  la  vengeance,  il  laissa  son  cheval  regagner  seul 
l'écurie,  et  s'élançant  dans  l'atelier  : 

—  Tous  ici  !  cria-t-il  ;  tous  ! 

Un  instant  après,  tous  les  ouvriers  étaient  réunis. 

Alors  chacun  eut  à  subir  un  interrogatoire  en  règle,  mais 
chacun  ignorait  complètement  non  seulement  le  lieu  de  la 
retraite  de  Colombe,  mais  encore  le  moyen  par  lequel  les 
ennemis  de  la  jeune  fille  avaient  pu  le  découvrir  :  il  n  y 
eut  pas  jusqu'à  Pagolo,  sur  lequel  les  soupçons  de  Benve- 
nuto avaient  porté  tout  d'abord,  qui  ne  se  disculpât  de 
façon  à  ne  laisser  aucun  doute  au  maître.  Il  va  sans  dire 
que  ces  soupçons  ne  s'étaient  pas  un  in.stant  fixés  sur  1  lion- 
nête  Hermann  et  n'avaient  qu'cftli'urê   Simon-le-Gaucher. 

Voyant  que  de  ce  côté  il  n'avait  rien  à  venger  ni  à  ap- 
prendre, Benvenuto  prit  aussitôt  son  parti  avec  la  rapidité 
de  résolution  qui  lui  était  habituelle,  et  après  s'être  assuré 
que  son  épée  tenait  bien  a  son  côté  et  que  son  poignard 
glissait  facilement  dans  le  fourreau,  il  ordonna  â  tout  le 
monde  de  se  tenir  à  son  poste,  afin  qu'il  pût  retrouver 
chacun  en  cas  de  besoin.  Il  sortit  de  l'atelier,  descendit  ra- 
pidement  le  perron  et  s'élança  dans  la  rue. 

Cette  fois  son  visage,  sa  marche  et  tous  ses  mouvemens 
portaient  l'empreinte  de  la  plus  vive  agitation.  En  effet, 
mille  pensées,  mille  projets,  mille  douleurs  se  heurtaient 
et  se  mêlaient  dans  sa  tête.  Ascanio  lui  manquait  au  mo- 
ment où  il  lui  était  le  plus  nécessaire,  car  pour  la  fonte  de 
son  Jupiter  ce  n'était  pas  trop  que  tous  ses  apprentis,  et 
a  leur  tête  le  plus  intelligent  de  tous.  Colombe  était  enlevée  ; 
et  au  milieu  de  tous  ses  ennemis.  Colombe  pouvait  perdre 
courage.  Cette  sereine  et  sublime  confiance,  qui  faisait  à 
la  pauvre  enfant  comme  un  rempart  contre  les  mauvaises 
pensées  et  les  desseins  pervers,  allait  peut-être  s'altérer  et 
labandonner   parmi   tant   d'embûches  et    de   menaces. 

Puis,  au  milieu  de  tout  cela,  un  .souvenir  bouillait  au 
fond  de  sa  pensée.  Il  se  souvenait  qu'un  jour  il  avait  fait 
entrevoir  à  Ascanio  la  possibilité  de  quelque  cruelle  ven- 
gence  de  la  part  de  la  duchesse  d  Etampes.  Ascanio  avait 
répondu  en  souriant:  <■  Elle  n'osera  me  perdre,  car  d'un 
"  mot  je  la  perdrais.  »  Benvenuto  alors  avait  voulu  con- 
naître ce  secret  ;  mais  le  jeune  homme  avait  répondu  :  «  Au- 
"  jourd'hui,  maître,  ce  serait  une  trahison.  Attendez  le  jour 
«  où  ce  ne  sera  qu'une  défense.  » 


Benvenuto  avait  compris  cette  délicatesse  et  avait  at- 
tendu. Maintenant  il  fallait  qu'il  revit  Ascanio.  C'était  donc 
vers  ce  résultat  qu'il  devait   tendre  d'abord. 

Chez  Benvenuto  la  résolution  suivit  immédiatement  le 
désir.  Il  s'était  à  peine  dit  qu'il  lui  fallait  voir  Ascanio. 
qu'il  frappait  à  la  porte  du  Châtelet.  Le  guichet  s  ouvrit, 
et  l'un  des  sergens  du  prévôt  demanda  à  Cellini  qui  il  était. 
Un  autre  homme  se  tenait  derrière  lui  dans  l'ombre. 

—  Je   m'appelle  Benvenuto  Cellini,  répondit  l'orfèvre. 

—  Que  désirez-vous?  reprit  le  sergent. 

—  Je  désire  voir  un  prisonnier  enfermé  dans  cette  prison. 

—  Comment  se  nomme-t-il? 

—  Ascanio. 

—  Ascanio  est  au  secret  et  ne  peut  voir  personne. 

—  Et  pourquoi  .\scanio  esî-il  au  secret  ? 

—  Parce  qu'il  est  accusé  d'un  crime  qui  entraine  peine  de 
mort. 

—  .\lors,  raison  de  plus  pour  que  je  le  voie,  s'écria  Ben- 
venuto. 

—  Vous  avez  une  singulière  logique,  seigneur  Cellini.  dit 
d'un  ton  goguenard  la  vo'ix  de  l'homme  caché  dans  l'ombre, 
et  qui  n'est  pas  de  mise  au  Cliâtelet. 

—  Qui  rit  quand  je  demande?  qui  raille  quand  je  prie? 
s'écria  Benvenuto. 

—  Mol.  dit  la  voix  ;  moi,  Robert  d'Estourville.  prévôt  de 
Paris.  Chacun  son  tour,  seigneur  Cellini.  Toute  lutte  se 
compose  de  partie  et  revanche.  Vous  avez  gagné  la  pre- 
mière manche,  à  moi  la  seconde.  Vous  m'avez  pris  illéga- 
lement mon  •hôtel,  je  vous  ai  pris  légalement  votre  ap- 
prenti. Vous  n  avez  pas  voulu  me  rendre  l'un,  soyez  tran- 
quille, je  ne  vous  rendrai  pas  l'autre.  Maintenant,  vous  êtes 
brave  et  entreprenant,  vous  avez  une  armée  de  compagnons 
dévoués;  allons,  mon  preneur  de  citadelles!  allons,  mon  es- 
caladeur  de  murailles  :  allons  mon  enfonceur  de  portes  ! 
venez  prendre  le  Cliâtelet  !  je  vous  attends  : 

A  ces  mots  le  guichet  se  referma. 

Benvenuto  poussa  un  rugissement  et  s'élança  vers  la 
porte  massive,  mais  malgré  letfort  réuni  de  ses  pieds  et 
de  ses  mains,  la  porte  ne  remua  pas  même  sous  ses  efforts. 

—  Allez,  mon  ami,  allez,  frappez,  frappez,  cria  le  prévôt 
de  l'autre  côté  de  la  porte  vous  n'arriverez  qu'à  faire  du 
bruit,  et  si  vous  en  faites  trop,  gare  le  guet  !  gare  les 
archers!  Ah!  c'est  que  le  Châtelet  n'est  pas  comme  l'hôtel 
de  Nesle,  voyez-vous;  c'est  à  notre  sire  le  roi  qu'il  appar- 
tient, et  nous  verrons  si  vous  serez  en  France  plus  maître 
t;ue   le    roi. 

Benvenuto  chercha  des  yeux  autour  de  lu),  et  vit  sur  le 
quai  une  borne  déracinée  que  deux  hommes  de  force  ordi- 
naire auraient  pu  soulever  à  peine.  Il  alla  droit  à  cette 
borne,  et  la  chargea  sur  son  épaule  avec  la  même  facilité 
qu'un  enfant  eût  fait  d'un  pavé  ordinaire. 

Mais  à  peine  eût-il  fait  quelques  pas  qu'il  réfléchit  que. 
la  porte  enfoncée,  il  trouverait  la  garde  intérieure,  et  que 
cette  voie  de  fait  pourrait  à  son  tour  le  conduire  en  prison 
lui-même;  en  prison,  au  moment  où  la  liberté  d'Ascanio 
dépendait  de  la  sienne.  Il  laissa  donc  retomber  la  borne, 
qui.  par  l'effet  de  son  propre  poids,  entra  de  quelques  pou- 
ces en   terre. 

Sans  doute  le  prévôt  le  regardait  par  quelque  judas  invi- 
sible, car  il   entendit   un  second  éclat  de  rire. 

Benvenuto  s'éloigna  à  toutes  jambes  pour  ne  pas  céder  à 
l'envie  d'aller  se  briser  la  tête  contre  cette  porte  maudite. 

11  alla  droit  a  l'Iiôtel  d  Etampes. 

Tout  n'était  pas  perdu  encore  si,  ne  pouvant  voir  Asca- 
nio. il  voyait  du  moins  Colombe.  Peut-être  Ascanio,  dans 
un  épanchement  d'amour,  avait-11  confié  à  sa  fiancée  le 
secret  qu'il  avait  refusé  d'appi'endre  à  son  maître. 

Tout  alla  bien  d'abord;  la  porle  de  l'hôtel  était  ouverte, 
il  franchit  la  cour  et  entra  dans  l'anticliambre,  où  se  tenait 
un  grand  laquais  galonné  sur  toutes  les  coutures,  espèce  de 
colosse  de  quatre  pieds  de  large  et  de  six  pieds  de  haut. 

—  Qui  étes-vous?  demanda-t-il  à  l'orfèvre  en  le  toisant 
des  pieds  à  la  tête. 

En  toute  autre  circonstance.  Benvenuto  eût  répondu  à 
ce  regard  insolent  par  quelqu  une  des  violences  qui  lui 
étaient  habituelles,  mais  il  s'agissait  de  voir  Colombe,  il 
s'agissait  de   sauver   Ascanio  ;   il  se   contint 

—  Je  suis  Benvenuto  Cellini,  l'orfèvre  florentin,  répondit- 
il. 

—  Que  désirez-vous  î 

—  Voir  mademoiselle  Colombe. 

—  Mademoiselle    Colombe    n  est    pas   visible. 

—  Et  pourquoi  n'est-elle  pas  visible? 

—  Parce  que  son  père,  messire  d'Estourville.  prévôt  de 
Paris,  l'a  remise  en  garde  à  madame  la  duchesse  d'E'^am- 
pes  en  lui  recommandant  de  veiller  sur  elle. 

—  Mais.   mol.   je  suis   un   ami. 

—  Raison  de  plus  pour  que  vous  soyez  suspect. 

—  Je  vous  dis  qu  il  faut  pourtant  que  je  la  vole,  dit  Ben- 
venuto,  qui  commençait  à  s'écliauffer. 


ASCANIO 


01 


—  Et  mol,  je  vous  dis  que  vous  ne  la  verrez  pas,  répondit 
le  laquai:^. 

—  Et   la  duchesse  il'Etampes.   au  moins,  est-elle    visible? 

—  Pas  plus  que  mademoiselle  Colombe. 

—  Pas  même  pour  moi,  qui  suis  son  orfèvre? 

—  Pour  vous  moins  encore  que  pour  tout  autre. 

—  Alors,  je  suis  consigné  !  s'écria  Benveuuto. 

—  Justement,  répondit  le  valet,  et  vous  avez  mis  le  doigt 
dessus. 

—  Sais-tu  que  je  suis  un  singulier  homme,  l'ami,  dit  ïi 
son  tour  Benvenuto  Cellini  avec  ce  rire  terrible  qui  précé- 
dait ordinairement  ses  explosions  de  colùre,  et  qua  c'est 
où  ion   ne  veut  pas  me  laisser   entrer  que  j  entre  ! 

—  Et  comment  faites-vous,  dites-moi  cela,  hein?  vous  me 
ferez  plaisir. 

—  Quand  11  y  a  une  porte  et  un  drole  comme  toi  devant, 
p.ir    exemple.  . 

—  Eh   bien  ?  dit  le  laquais. 

—  Eh  bien  !  dit  Benvenuto  en  joignant  l'effet  â  la  parole, 
je  culbute  le  drole  et  j'enfonce  la  porte. 

En  même  temps,  d  un  coup  do  poing.  Benvenuto  envoyait 
le  laquais  rouler  a  quatre  pas  de  la.  et  a  un  coup  de  pied 
il    enfonçait    la   porte. 

—  A  l'aide  ;   cria   le  laquais,   à   1  aide  ! 

liais  ce  cri  de  détresse  du  pauvre  diable  était  inutile  ;  en 
passant  du  vestibule  dans  l'antichambre,  Benvenuto  s'était 
trouvé  en  tac&  de  six  valets  qui  semblaient  placés  là  pour 
l'attendre. 

11  devina  que  la  duchesse  d'Etampes  avait  appris  son 
retour,  et  que  toutes  ses  précautions  avaient  été  prises  en 
conséquence. 

Dans  toute  autre  circonstance,  et  armé  comme  il  l'était 
de  son  poignard  et  de  son  épée,  Benvenuto  serait  tombé 
sur  toute  cette  valetaille,  et  en  eût  eu  probablement  bon 
marché,  mais  cet  acte  de  violence  dans  1  hôtel  de  la  mai 
tresse  du  roi  pouvait  avoir  des  suites  terribles.  Pour  la 
seconde  fois,  contre  son  habitude,  la  raison  prit  donc  le 
dessus  sur  la  colère,  et  sûr  au  moins  de  pouvoir  parvenir 
jusqu'au  roi,  près  duquel,  comme  on  le  sait,  il  avait  ses 
entrées  à  toute  heure,  il  remit  au  fourreau  son  épée  déjà 
a  moitié  tirée,  revint  sur  ses  pas,  et  en  s'arrêtant  à  chaque 
mouvement,  comme  un  lion  qui  bat  en  retraite,  traversa 
lentement  le  vestibule,  puis  après  le  vestibule  la  cour,  et 
s'achemina  vers  le  Louvre. 

Cette  fois,  Benvenuto  avait  repris  son  air  tranquille  et 
sa  marche  assurée,  mais  ce  calme  n'était  qu'apparent  :  de 
grosses  gouttes  de  sueur  perlaient  sur  son  front,  et  une 
sombre  colère  s'amassait  en  lui,  qui  le  faisait  d'autant  plus 
souffrir  qu'il  essayait  plus  énergiquement  de  la  maîtriser. 
Rien  n'était,  en  effet,  plus  antipathique  à  cette  violente 
nature  que  le  délai  inerte,  que  l'obstacle  misérable  d'une 
porte  fermée,  que  le  refus  grossier  d'un  laquais  Insolent. 
Ces  hommes  forts  auxquels  la  pensée  obéit  n  ont  pas  de 
plus  grands  désespoirs  que  lorsqu'ils  se  heurtent  inutile- 
ment à  une  résistance  matérielle.  Benvenuto  eût  donné 
dix  ans  de  sa  vie  pour  qu'un  homme  le  coudoyât,  et  tout 
en  marchant  il  levait  de  temps  en  temps  la  tète,  et  fixant 
son  regard  terrible  sur  ceux  qui  passaient  près  de  lui,  11 
semblait  leur  dire  :  —  Voyons,  y  a-t-il  parmi  vous  un  mal- 
heui-etLX  qui  soit  las  de  vivre?  En  ce  cas,  qu'il  s'adresse  à 
moi  je  suis  son  homme  '. 

Un  quart  d'heure  après.  Benvenuto  entrait  au  Louvre 
et  s'arrêtait  dans  la  salle  des  pages,  demandant  à 
parler  à  Sa  Majesté  sur  l'heure.  Il  voulait  tout  raconter  à 
François  !'?'",  faire  un  appel  à  sa  loyauté,  et  s  il  n'obtenait 
point  la  permission  de  déli^Te^  Ascanio,  solliciter  au  moins 
celle  de  le  voir  ;  il  avait  tout  le  long  du  chemin  songé  à 
ce  qu'il  devait  dire  au  roi,  et  comme  Benvenuto  ne  man- 
quait pas  de  prétentions  à  l'éloquence,  il  était  d  avance 
fort  content  du  petit  discours  qu'il  avait  prépai'é.  En  effet, 
tout  ce  mouvement,  ces  terribles  nouvelles  subitement  ap- 
prises, ces  outrages  essuyés,  ces  obstacles  qu'il  n'avait  pu 
vaincre,  tout  cela  avait  allumé  le  sang  dans  les  veines  de 
l'irascible  artiste  :  ses  tempes  bourdonnaient,  son  cœur  bat- 
tait avec  force,  ses  mains  tremblaient.  Il  ne  savait  lui-même 
quelle  excitation  ardente  doublait  l'énergie  de  son  corps  et 
de  son  âme  ;  une  journée  de  vie  se  concentre  parfois  en  une 
minute. 

Ce  fut  dans  ces  dispositions  que  Benvenuto,  s'adressant  à 
un  page,  demanda  la  faveur  d'entrer  chez  le  roi. 

—  Le  roi  n'est  pas  visible,   répondit  le  jeune  homme. 

—  Ne  me  reconnaissez-vous  pas?  répondit  Benvenuto 
étonné. 

—  Si   fait,  parfaitement,   ati  contraire. 

—  Je  m'appelle  Benvenuto  Cellini,  et  Sa  Majesté  est  tou- 
jours visible  pour   moi 

—  C'est  justement  parce  que  vous  vous  appelez  Benvenuto 
Cellini.  répondit  le  page,  que  vous  ne  pouvez  entrer. 

Benvenuto  demeura  stupéfait. 

—  Ah  :  c'est  vous,  continua  le  jeune  homme  en  s'adres- 
sant à  un  courtisan   qui  était  arrivé  en   même  temps   que 


l'orfèvre,   c'est   vous,   M.  de  Termes?  entrez,  entrez,  comte 
de  la  Faye  ;  entrez,   marquis  des  Prés. 

—  Et  moi?  et  moi  donc?  s'écria  Benvenuto  pâlissant  de 
colère. 

—  Vous?  le  roi  en  rentrant,  il  y  a  dix  minutes,  a  dit: 
SI  cet  insolent  Florentin  se  présente,  qu'il  sache  que  je  ne 
veux  pas  le  voir,  et  qu'on  lui  conseille  d'être  docile,  s'il  ne 
veut  pas  avoir  à  faire  la  comparaison  entre  le  Chàtelet  et 
le    fort    Saint-.-Vnge. 

—  A  mon  aide,  ô  patience  !  à  mon  aide  !  murmura  Ben- 
venuto Cellini  d'une  voix  sourde  :  car,  vrai  Dieu  !  je  ne 
suis  pas  habitué  à  ce  que  les  rois  me  tassent  attendre  '.  Le 
Vatican  valait  bien  le  Louvre,  et  Léon  X  François  I",  et 
cependant  je  n'attendais  pas  à  la  porte  du  Vatican,  je  n'at- 
tendais pas  à  la  porte  de  Léon  X;  mais  je  comprends: 
c'est  cela  ;  oui,  le  roi  était  chez  madame  d'Etampes,  le  roi 
sort  de  chez  sa  maltresse,  il  est  prévenu  par  elle  contre 
moi.  Oui,  c'est  cela;  patience  pour  .\scanio  !  patience  pour 
Colombe  ! 

Mais,  malgré  cette  belle  résolution  d'être  patient.  Ben- 
venuto fut  obligé  de  s'appuyer  contre  une  colonne  :  son 
coeur  se  gonflait,  ses  jambes  se  dérobaient  sous  lui.  Ce  der- 
nier affront  ne  le  froissait  pas  seuleînent  dans  son  orgueil, 
il  le  blessait  dans  son  amitié.  Son  àme  était  toute  pleine 
d  amertume  et  de  désespoir,  et  ses  lèvres  serrées,  sou  re- 
gard morne,  ses  mains  crispées,  témoignaient  de  la  vio- 
lence  de   sa   douleur. 

Cependant,  au  bout  d'une  minute,  il  revint  à  lui,  chassa 
par  un  mouvement  de  tête  ses  cheveux,  qui  retombaient 
sur  sou  front,  et  sortit  d'un  pas  ferme  et  décidé.  Tous  ceux 
qui  étaient  là  le  regardaient  s'éloigner  avec  une  sorte  de 
respect. 

si  Benvenuto  paraissait  calme,  c'était  grâce  à  la  puis- 
sauce  inouïe  qu  il  possédait  sur  lui-même,  car  en  réalité 
il  était  plus  égaré  et  plus  troublé  qu'un  cerf  aux  abois.  U 
alla  quelque  temps  dans  la  rue  sans  savoir  où  il  allait, 
sans  voir  autre  chose  qu'un  nuage,  sans  rien  entendre  que 
le  bourdonnement  de  son  sang  dans  ses  oreilles,  se  deman- 
dant vaguement  à  lui-même,  comme  on  le  fait  dans 
l'ivresse,  s'il  dormait  ou  s'il  veillait.  C'était  la  troisième 
fois  qu'on  le  chassait  depuis  une  heure.  A  lui.  Benvenuto, 
ce  favori  des  princes,  des  papes  et  des  rois,  c'était  la  troi- 
sième fois  qu'on  lui  jetait  la  porte  au  visage,  à  lui,  Benve- 
nuto, devant  lequel  les  portes  s'ouvraient  a  deux  battans 
quand  on  entendait  venir  le  bruit  de  ses  pas.  Et  cependant, 
malgré  ce  triple  affront,  il  n'avait  pas  le  droit  de  laisser 
faire  sa  colère  :  il  fallait  qu'il  cachât  sa  rougeur  et  qu'il 
dissimulât  sa  honte  jusqu'à  ce  qu'il  eût  sauvé  Colombe  et 
-Vscanio.  La  foule  qui  passait  près  de  lui,  insouciante,  pai- 
sible ou  affairée,  lui  paraissait  lire  sur  son  front  la  triple 
injure  qu  il  venait  de  supporter.  Ce  fut  peut-être  le  seul 
moment  de  sa  vie  où  cette  grande  âme  humiliée  douta 
d'elle-même.  Cependant,  au  bout  d'un  quart  d'heure  à  peu 
près  de  cette  fuite  aveugle,  errante,  désordonnée,  il  descen- 
dit en  lui-même  et  releva  la  tète  ;  son  abattement  le  quitta 
et  sa  fièvre   le  reprit. 

—  Allons,  s'écria-t-il  tout  haut,  tant  il  était  dominé  par 
sa  pensée,  tant  l'âme  dévorait  le  corps,  allons,  ils  ont  beau 
fouler  l'homme,  ils  ne  terrasseront  pas  l'artiste.  Allons, 
sculpteur,  qu'ils  se  repentent  de  leur  action  en  admirant 
ton  œuvre  ;  allons,  Jupiter,  prouve  que  tu  es  encore,  non 
seulement  le  roi  des  dieux,  mais  le  maitre  des  hommes. 

Et.  en  achevant  ces  paroles,  Benvenuto.  entraîné  pour 
ainsi  dire  par  une  impulsion  plus  forte  que  lui,,  prit  sa 
course  vers  les  Tournelles,  cette  ancienne  résidence  royale 
qu'habitait  encore  le  vieux  connétable  Anne  de  Montmo- 
rency. 

Il  fallut  que  le  bouillant  Benvenuto  attendit  son  tour 
pendant  une  heure  avant  de  ijénétrer  jusqu'au  ministre-sol- 
dat de  François  1*''.  qu'assiégeait  une  foule  de  courtisans 
et  de  solliciteurs;  enfin  on  l'introduisit  près  du  connétable. 

Anne  de  Montmorency  était  un  homme  de  haute  taille,  à 
peine  courbé  par  l'âge,  froid,  raide  et  sec,  au  regard  vif, 
à  la  parole  brève  ;  il  grondait  éternellement,  et  jamais  on 
ne  l'avait  vu  de  bonne  humeur.  II  eût  regardé  comme  une 
humiliation  d'être  surpris  riant.  Comment  ce  vieillard  mo- 
rose avail-il  plu  à  l'aimable  et  gracieux  prince  qui  gouver- 
nait alors  la  France?  c'est  ce  que  l'on  ne  peut  s'expliquer 
que  par  la  loi  des  contrastes  :  François  I''"'  avait  le  secret  de 
renvoyer  contens  ceux  qu'il  refusait  ;  le  connétable,  au  con- 
traire, s'arrangeait  de  façon  à  renvoyer  furieux  ceux  qu'il 
contentait.  D'un  génie  assez  médiocre  d'ailleurs,  il  Inspi- 
rait de  la  confiance  au  roi  par  son  Inilexibllité  militaire 
et   sa  gravité  dictatoriale. 

Quand  Benvenuto  entra,  il  se  promenait,  selon  sa  cou- 
tume, de  long  en  large  dans  !a  chambre.  U  répondit  par 
un  signe  de  tête  au  salut  de  Cellini  ;  puis  s'arrêtant  tout 
â  coup  et  fixant  sur  lui  son  regard  perçant  : 

—  Qui   êtes-vous?    lui  demanda-t-11. 

—  Benvenuto   Cellini. 

—  Votre  profession  ? 


<I2 


ALEX.\NDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Orfèvre  du  roi,  répondit  lartisie,  étonné  que  sa  pre- 
mière réponse  ne  lui  eût  pas  épargné  la  seconde  question 

—  Ah!  oui.  c'est  vrai,  grommela  le  connétable,  je  vous  re- 
connais ;  eh  bien  !  que  voulez-vous,  que  demandez-vous,  mon 
cher  ?  Que  je  vous  fasse  une  commande  ?  Si  vous  avez  compté 
lâ-dessus,  vous  avez  perdu  votre  temps,  je  vous  en  préviens. 
Ma  parole  d'honneur  i  je  ne  comprends  rien  à  cette  ma- 
nie des  arts  qui  se  répand  partout  aujourd'hui.  On  dirait 
dune  épidémie  dont  chacun  serait  atteint,  moi  exaepté. 
Non,  la  sciUpture  n  est  pas  mon  fait  le  moins  du  monde, 
maitre  orfèvre,  entendez-vous  cela  ?  Ainsi  donc,  adressez- 
vous  â  daatres,  et  bonsoir.  Benvenuto  fit  un  mouvement. 
Eh  :  mon  Dieu  !  continua  le  connétable,  que  cela  ne  vous 
désespère  pas  ;  vous  ne  manquerez  pas  de  cotirtisans  qui 
Tiendront  singer  le  roi,  et  d'ignorans  qui  se  poseront  en 
connaisseurs.  Quant  a  moi,  écoutez  bien  ceci  :  je  m'en  tiens 
à  mon  métier,  qui  est  de  mener  la  guerre,  et  j  aime  cent 
lois  mieux,  je  vous  le  dis,  une  bonne  paysanne  qui  me  lait 
tous  les  dis.  mois  un  enfant,  c  est-â-dire  un  soldat,  qu'un 
méchant  statuaire  qui  perd  son  temps  à  me  composer  tn 
tas  de  bonshommes  de  bronze  qtil  ne  sont  bons  qu'à  faire 
renchérir  les  canons. 

—  Monseigneur,  dit  Benvenuto,  qui  avait  écouté  tovte 
cette  longue  hérésie  avec  une  patience  qui  l'étonnait  lui- 
même  ;  monseigneur,  je  ne  viens  pas  vous  parler  de  choses 
d'art,   mais  de  choses   d'honneur. 

—  Ail',  dans  ce  cas,  c'est  autre  chose  Que  désirez-vous  de 
mol?  dites  vite. 

—  Vous  souvenez-vous,  monseigneur,  qu'une  lois  Sa  Ma- 
jesté m'a  dit  devant  vous  que  le  jour  où  je  lui  apporterais 
la  statue  de  Jupiter  londue  en  bronze,  elle  m'accorderait 
la  grâce  que  je  lui  demanderais,  et  qu  elle  vous  cliargerait, 
monseigneur,  vous  et  le  chancelier  Poyet.  de  lui  rappeler 
cette  royale  promesse,  dans  le  cas  où  elle  l'aurait  oubliée? 

—  Je  m'en  souviens.  .\près? 

—  Eh  bien  !  monseigneur,  le  moment  approche  où  je 
vous  adjurerai  d  avoir  de  la  mémoire  pour  le  roi.  En  aurez- 

TOUS? 

—  C'est  cela  que  vous  venez  me  demander,  monsieur  l 
s'écria  le  connétable  :  c'est  pour  me  prier  de  laire  ce  que 
je  dois  que  vous  me  dérangez  ! 

—  Monseigneur  ! 

—  Vous  êtes  un  impertinent,  monsieur  l'orlèvre.  Appre- 
nez que  le  connétable  Anne  de  Montmorency  ii  a  pas  besoin 
qu  on  1  avertisse  d'être  honnête  homme.  Le  roi  m'a  dit 
d'avoir  de  la  mémoire  pour  lui,  et  c'est  une  précaution 
qu'il  devrait  prendre  plus  souvent,  'Soit  dit  sans  lui  laire 
tort  ;  eh  bien  I  j'en  aurai,  dût  cette  mémoire  lui  être  im- 
portune. .\dieu,  maitre  Cellini.  et  passons  à  d  autres. 

Sur  ce,  le  connétable  tourna  le  dos  à  Benvenuto.  et  fit 
signe  qu'on  pouvait  laire  entrer  un  autre  solliciteur. 

be  son  côté  Benvenuto  salua  le  connétable,  dont  la  brus- 
que Iranchise  ne  lui  déplaisait  pas.  et  toujours  animé  par 
la  même  fièvre,  toujours  poussé  par  la  même  pensée  ar- 
dente, il  se  présenta  chez  le  chancelier  Poyet,  qui  demeurait 
non  loin  de  là,  à  la  porte  Saint-.Vntoine. 

Le  chancelier  Poyet  formait  avec  Anne  de  Montmorency, 
toujours  maussade,  totijours  cuirassé  des  pieds  à  la  tête, 
l'opposition  morale  et  physique  la  plus  complète.  Il  était 
poli,  fin.  cauteleu.x.  enfoncé  dans  des  fourrures,  perdu  en 
quelque  sorte  dans  l'hermine-,  on  ne  voyait  de  lui  qu'un 
crâne  chauve  et  grisonnant,  des  yeux  spirituels  et  inipiiets, 
des  lèvres  minces  et  une  main  blanche  II  avait  autant 
d'honnêteté  peut-être  que  le  connétable,  mais  moins  de  droi- 
ture. 

Là  encore  il  attendit  une  demi-heure.  Mais  Benvenuto 
n'était  plus  reconnaissable  :   il   s  habituait  à  attendre. 

—  Monseigneur,  dit-il  quand  enfin  on  1  introduisit,  je 
viens  vous  rappeler  une  parole  que  le  roi  m'a  donnée  en 
votre  présence,  et  dont  il  vous  a  fait  non  seulement  le  té- 
moin mais  encore  le  garant. 

—  Je  sais  ce  que  vous  voulez  dire,  messire  Benvenuto, 
interrompit  Poyet,  et  je  suis  prêt,  si  vous  le  désirez,  à  re- 
mettre à  Sa  Majesté  sa  promesse  devant  les  yeux  ;  mais  je 
dois  vous  prévenir  que  judiciairement  pailant.  vous  n'avez 
aucun  droit,  attendu  qu'un  eng.igement  pris  en  l'air  et 
laissé  à  votre  discrétion  n  est  nullement  valable  devant 
les  tribunaux  et  n  équivaudra  jamais  à  un  titre;  il  en 
résulte  que  si  le  roi  satisfait  à  votre  demande,  ce  sera  par 
pure  bonne  grâce  ef  par  loyauté  de  gentilhomme. 

—  C  est  ainsi  que  je  l'entends,  monseigneur,  dit  Benve- 
nuto. et  je  vous  prie  seulement  de  remplir  en  temps  et  lien 
la  commission  dont  le  roi  vous  a  chargé  laissant  le  reste 
à  la  bienveillance  de  Sa  .M.ajcsté. 

—  .\  la  bonne  heure,  dit  Poyet,  et  dans  ces  limites,  mon 
cher  monsieur,  croyez  bien   que  je  suis  tout  à  vous. 

Benvenuto  quitta  donc  le  chancelier  re*pi-lt  plus  tran- 
quille, mais  le  sang  toujours  allumé.  les  mains  toujours 
fiévreuses.  Sa  jiensée.  exaltée  par  tant  d'impatience.^,  d'in- 
jures et  (le  tolères,  obligée  de  se  contenir  si  longtemps, 
débordait  enfin  en  liberté;  l'espace  et  le  temps  n'existaient 


plus  pour  l'esprit  qu'elle  inondait,  et  tandis  que  Benvenuto 
revenait  chez  lui  à  grands  pas.  il  revoyait  dans  une  sorte 
de  délire  lumineux  Stéphana,  la  maison  de  del  Moro.  le 
château  Saint-.\nge,  et  le  jardin  de  Colombe.  Il  sentait  en 
même  temps  en  lui  des  forces  plus  qu'humaines,  il  lui  sem- 
blait qu'il  vivait  en  dehors  de  ce  monde. 

Ce  fut  en  proie  à  cette  exaltation  étrange  qu'il  rentra 
à  l'hôtel   de   Nesle. 

Tous  les  apprentis  l'attendaient  comme  il  l'avait  ordonné. 

—  A  la  fonte  du  Jupiter,  mes  enlans  i  à  la  fonte  :  cria-t-il 
du  seuil   de  la  porte,  et    il  s  élança  vers  1  atelier. 

—  Bonjour,  maître,  dit  Jacques  Aubry.  qui  était  entre 
en  chantant  joyeusement  derrière  Benvenuto  Cellini  Vous  ne 
m'aviez  donc  ni  vu  ni  entendu?  Il  y  a  cinq  minutes  que 
je  vous  poursuis  sur'  le  quai  en  vous  appelant  ;  vous  mar- 
chiez si  vite  que  j'en  suis  tout  essoufflé.  Mais  qu'avez-vous 

,  donc  tous  ici.  vous  êtes  tristes  comme  des  juges. 

—  A  la  fonte  :  continua  Benvenuto  sans  répondre  à  Jac- 
ques Aubry,  qu'il  avait  cependant  vu  du  coin  de  1  œil  et 
entendu  dune  oreille.  A  la  fonte  ;  tout  est  là  !  Réussirons- 
nous,  Dieu  clément?  Ah:  mon  ami,  continua-t-ll  en  phrases 
saccadées,  s'adresiant  tantôt  à  .\ubry.  tantôt  à  ses  compa- 
gnons, ail  :  mon  cher  Jacques,  quelle  triste  nouvelle  m'at- 
tendait au  retour  et  comme  ils  ont  profité  de  mon  absence  ! 

—  Qu'avez-vous  donc,  maitre?  s'écria  Aubry  véritable- 
ment inquiet  de  l'agitation  de  Cellini  et  de  la  profonde 
tristesse  des  apprentis. 

—  Surtout,  enfans.  apportez  du  bois  de  sapin  bien  sec. 
—  Vous  savez  que  depuis  six  mois  j'en  fais  provision.  — 
Ce  que  j'ai,  mon  brave  Jacques,  j'ai  que  mon  Ascanlo  est 
en  priSDU  au  Châtelet  ;  j'ai  que  Colombe,  la  fille  du  pré'.'ôt. 
qu'il  aimait,  vous  savez  bien,  cette  charmante  jeune  fille, 
est  aux  mains  de  la  duchesse  d'Etampes.  son  ennemie  : 
Ils  l'ont  trouvée  dans  la  statue  de  Mars,  où  je  l'avais 
cachée.  Mais  nous  les  sauverons.  —  Eh  bien  I  eh  bien  !  où 
vas-tu.  Hermann  ?  Ce  n'est  pas  à  la  cave  qu'est  le  bois, 
c'est  dans  le   chantier. 

—  Ascanio  arrêté  i  s  écria  Aubry.  Colombe  enlevée  : 

—  Oui.  oui.  quelque  infâme  espion  les  aura  guettés,  les 
pauvres  enfans.  et  il  aura  livré  un  secret  que  je  voiis  ai 
caché  à  vous-même,  mon  cher  Jacques.  Mais  si  je  le  décou- 
vre, celui-là!...  —  .\  la  fonte,  mes  enfans!  à  la  fonte: 
Ce  n'est  pas  le  tout.  Le  roi  ne  veut  plus  me  voir,  mol  qu'il 
appelait  son  .iinî.  —  Croyez  donc  à  l'amitié  des  liommes  ! 
il  est  vrai  que  les  rois  ne  sont  pas  des  hommes  :  ce  sont 
des  rois  De  serte  que  je  me  suis  inutilement  présenté  au 
Louvre,  je  n'ai  pu  parvenir  jusqu'à  lui.  je  n'ai  pu  lui  dire 
un  mot.  .■Vh  !  ma  statue  lui  parlera  pour  moi.  Disposez  le 
moule,  mes  amis,  et  ne  perdons  pas  une  minute.  Cette 
femme  qui  insulte  la  pauvre  Colombe  !  cet  infâme  prévôt 
qtii  me  raille  :  ce  geôlier  qui  torture  .\scanio  !  Oh  !  les  ter- 
ribles visions  que  j  ai  eues  aujourd'hui,  mon  cher  Jacques. 
Voyez-vous,  dix  années  de  ma  vie.  je  les  donnerais  à  celui 
qui  pourrait  pénétrer  jusqu  au  prisonnier,  lui  parler  et  me 
rapporter  le  secret  au  moyen  duquel  Je  dompterai  cette 
superbe  duchesse  :  car  .\scanio  sait  un  secret  qui  a  cette 
puissance,  entendez-vous.  Jacques,  et  il  a  refusé  de  me 
le  confier,  le  noble  coeur  :  Mais,  va,  c'est  égal,  ne  crains 
rien,  Stéphana.  ne  crains  rien  pour  ton  enfant,  je  le  défen- 
drai jusqu'au  dernier  souffle  de  ma  vie,  et  je  le  sauverai  ! 
Oui,  je  le  sauverai  :  .\h  '.  le  traître  qui  nous  a  vendus,  où 
est-il.  que  je  l'étouffé  de  mes  propres  mains!  Que  je  vive 
seulement  trois  jours  encore.  Stéphana.  car  il  me  semble 
que  le  feu  qui  me  brûle  va  dévorer  ma  vie.  Oh  !  si  j'allais 
mourir  sans  |>ouvoir  achever  mon  Jupiter  !  A  la  fonte, 
enfans  :  à  la  fonte  ! 

.\ux  premiers  mots  de  Benvenuto  Cellini.  Jacques  Aubry 
était  devenu  affreusement  pâle,  car  il  soupçonnait  qu'il 
était  la  cause  de  tout  cela.  Puis,  à  mesure  que  Benvenuto 
parlait,  ce  soupçon  s'était  changé  en  certitude.  Alors  sans 
doute  quelque  projet,  de  son  côté,  lui  vint  à  l'esprit,  car 
il  disparut  en  silence  tandis  que  Cellini  tout  en  fièvre  cou- 
rait à  la  fonderie,  suivi  de  ses  ouvriers,  en  criant  comme 
un    insensé  : 

—  .\  la  lonte.  mes  enfans  !  à  la   fonte  ! 


XXXI 

DES     DTKFICl'LTÉS    Ql 'ÉPROUVE    fX    HONNÊTE    HOMME 
.\  SE  FAIRE  METTRE  EN  PRISON 


Le  pauvre  Jacques  .\ubry  était  sorti  désespéré  du  Grand- 
Xesle  :  il  n'y  avait  point  à  en  douter,  c'était  lui  qui.  invo- 
lontairement, avait  trahi  le  secret  d'Ascanio.  Mais  quel  était 
relui  qui  lavait  trahi  lui-même?  Ce  n  était  certes  pas 
ce  brave  seigneur  dont  il  ignorait  le  nom  ■.  un  gentilhomme, 


r 


ASCANIO 


oa 


fl  donc:  Il  fallait  que  ce  fût  ce  drôle  dllenriet.  à  moins 
cependant  que  ce  ne  fat  Robin,  ou  bien  ciiarlot,  ou  bien 
Guillaume.  A  vrai  dire,  le  pauvre  Aubry  se  perdait  dans 
ses  conjectures  :  le  fait  esl  qu'il  avait  conné  1  événement 
.T  une  douzaine  damis  iiuimes  parmi  lesquels  il  n'était 
pas  facile  de  retrouvée  le  coupable:  mais  n  importe  !  le 
premier,  le  véritable,  le  seul  traître,  c  était  lui.  Jacques  ; 
l'espion  infâme  qu'accusait  .Benvenuto.  c'était  lui.  .Au  lieu 
d'enfermer  sous  triple  clef  dans  son  cœur  le  secret  surpris 
à  un  ami,  il  avait  été  le  semer  en  vingt  endroits,  il  avait 


entrer  comme  visiteur:  et  certes.  Jacques  .\ubry  n'eut  pas 
même  1  orgueilleuse  idée  de  tentei'  une  chose  dans  laquelle 
le  maître  avait  échoué.  Mais,  s'il  était  impossible  d'y  pé- 
nétrer comme  visiteur,  il  devait  être  on  ne  i>eut  plus  facile, 
du  moins  le  basochien  le  croyait,  dy  entier  tomme  pri- 
sonnier :  il  y  entrerait  donc  à  ce  titre  :  puis,  lorsqu'il 
aurait  vu  Ascanio,  lorsque  .\scanio  lui  aurait  tout  confié, 
lorsqu'il  n'aurait  plus  rien  ;\  taire  au  Cli:itelct,  il  en  sor- 
tirait et  s'en  irait  à  Benvenuto  Cellini.  ricJie  ilii  secret 
sauveur,   non   pour    réclamer   les   dix   ans  de    sa  vie   qu'il 


.Mu  chère  Gcrvaise  !  A-cria  ,Ia,-f[uc3  AuIm  , 


par  sa  langue  maudite  causé  la  perte  d  .A.scanio,  d'un 
frère  Jacques  s'arrachait  les  cheveux,  Jacques  se  donnait 
des  coups  de  poing,  Jacques  s'accablait  des  injures  les  plus 
odieuses  et  ne  trouvait  pas  d'Invectives  assez  révoltantes 
pour  qualifier  comme  elle  le  méritait  son  odieuse  conduite. 

Ses  remords  devinrent  si  poignaiis  et  le  jetèrent  dans 
une  exaspération  telle  que,  pour  la  première  fols  de  sa 
vie  peut-être.  Jacques  Aubry  se  mit  à  réfléchir.  Après  tout, 
quand  son  crâne  serait  chauve,  sa  poitrine  violette  et  sa 
conscience  en  pièces,  ce  n'était  pas  là  ce  qui  délivrerait 
Ascanio  à  tout  prix  il  fallait  réparer  le  mal  au  Heu  de 
perdre    le  temps  à   se   désespérer. 

L'honnête  Jacques  avait  retenu  ces  paroles  de  Benvenuto  : 
«  Je  donnerais  dix.  ans  de  ma  vie  à  qui  pourrait  péné- 
trer jusqu'à  Ascanio,  lui  parler  et  me  rapporter  le  secret 
au  moyen  du(iuel  Je  ferais  plier  cette  altlére  duchesse  » 
Et  comme  nous  l'avons  dit,  Il  s'était,  contre  son  habitude, 
mis  à  rétléchir.  Le  résultat  de  ses  réflexions  fut  qu'il  fal- 
lait pénétrer  dans  le  Châtelet.  Une  fois  là,  Il  finirait  bien 
par   arriver  Jusqu'à   .\scanlo. 

Mais  c'était   inutilement   que   Benvenuto  avait   tenté   dT 


avait  offerts,  mais  pour  lui  confesser  son  crime  et  lui  de- 
mander son  pardon. 

Enchanté  de  la  richesse  de  son  imagination  et  orgueil- 
leux de  l'étendue  de  son  dévoùment,  il  s'achemina  vers 
le  Châtelet. 

—  Voyons,  ruminait  Jacques  Aubry  tout  en  marchant 
d'un  pas  délibéré  vers  la  prison  objet  de  tons  ses  désirs; 
voyons,  pour  ne  point  faire  de  nouvelles  sottises,  t.lchons 
de  nous  mettre  au  courant  de  la  situation,  ce  qui  ne  me 
parait  pas  facile,  attendu  que  toute  cette  histoire  me 
paraît  aussi  embrouillée  que  le  fll  de  Gervaise  quand  elle 
me  le  donne  à  tenir  et  rpie  Je  veux  l'erahrasser.  Voyons, 
remémorons-nous  toutes  choses.  Ascanio  aimait  Colombe, 
la  tille  du  pvévOt,  bien.  Comme  le  prévôt  voulait  la  marier 
au  comte  d'urbec,  Ascanio  la  enlevée,  fort,  bien  :  puis,  une 
fois  enlevée,  ne  sachant  que  faire  de  la  gentille  enfant, 
jl  l'a  ca.hée  dans  la  tête  du  dieu  Mars,  opiline.  La  cachette 
était,  ma  fol  !  merveilleuse,  et  il  ne  fallait  rien  moins  qu'un 
animal.,  entln  passons:  Je  me  retrouverai  après.  Alors  11 
paraîtrait  que  .sur  mes  Indices  le  prévôt  a  remis  la  main 
sur  sa  Allé  et  fait  emirrisonner  .\scanlo.  Double  bri'te  que 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRU 


je  suis  :  Oui,  mais  c'est  là  que  l'écheveau  s'embrouille.  Que 
vient  laire  la  duchesse  d'Etampes  dans  tout  cela  ?  Elle 
déteste  Colombe,  que  tout  le  monde  aime.  Pourquoi!  Ah! 
j'y  suis.  Certaines  railleries  des  compagnons,  l'embarras 
d'Ascanio  quand  on  lui  parlait  de  la  duchesse.,  madame 
d'Etampes  en  tient  pour  .^scanio,  et  tout  naturellement 
abomine  sa  rivale.  Jacques,  mon  ami,  tu  es  un  grand  misé- 
rable, mais  tu  es  un  gaillard  bien  intelligent.  Ah  I  oui; 
mais  maintenant  comment  Ascanio  a-t-11  entre  les  mains 
de  quoi  perdre  la  duchesse  ?  Comment  le  roi  va-t-il  et  vient- 
il  dans  toute  cette  bagarre  avec  une  nommée  Stéphana? 
Comment  Benvenuto  invoque-t-il  à  tout  moment  Jupiter, 
ce  qui  est  une  invocation  un  peu  païenne  pour  un  catho- 
lique? Au  diable  I  si  j'y  vois  goutte.  Mais  il  n'est  pas 
absolument  besoin  que  je  comprenne  C'est  dans  le  cachot 
d'Ascanio  qu'est  la  lumière  :  l'essentiel  est  donc  de  me 
faire  jeter  dans  ce  cachot.  Je  combinerai  le  reste  ensuite. 
Ce  disant,  Jacques  Aubry.  arrivé  au  terme  de  son  che- 
min, frappait  un  coup  véhément  à  la  porte  du  Chàtelet. 
Le  guichet  s  ou^Tit,  et  une  voix  rude  lui  demanda  ce  qu'il 
voulait;  c'était  celle  du  geôlier. 

—  Je  veux  un  cachot  dans  votre  prison,  répondit  Aubry 
d'une   voix   sombre. 

—  Un  cachot  i  fit  le  geôlier  étonné. 

—  Oui,  un  cachot,  le  plus  noir  et  le  plus  profond  ;  ce 
sera   encore   mieux    que   je   ne   le   mérite. 

—  Et  pourquoi  cela  ? 

—  Parce  que   je  suis  un  grand  criminel. 

—  Et  quel  crime  avez-vous  commis  ■? 

—  Ah:  au  fait,  quel  crime  al-je  commis?  se  demanda 
Jacques,  qui  n'avait  pas  peivsé  à  se  préparer  un  crime 
convenable  :  puis  comme,  malgré  les  complimens  qu'il  s'était 
adressés  un  instant  auparavant,  la  rapidité  de  l'imagina- 
tion n'était  pas  son  côté  brillant,  quel  crime?   répéta-t-il. 

—  Oui,  quel  crime?   reprit    le    geôlier. 

—  Devinez,  dit  Jacques.  l'uis  il  ajouta  à  part  lui  :  Ce 
gaillard-là  doit  mieux  se  connaître  en  crimes  que  moi. 
Il  va  me  faire  une  liste  et  je  choisirai. 

—  Avez-vous  assassiné?  demanda  le  geôlier. 

—  Ah  çà  !  dites  donc,  s'écria  1  écolier,  dont  la  conscience 
se  révoltait  à  l'idée  de  passer  pour  un  meurtrier,  pour  qui 
me  prenez-vous,   l'ami? 

—  Avez-vous  volé  9    continua  le    geôlier. 

—  Volé  ?  ah  !  par  exemple. 

—  Mais  qu'avez-vous  donc  fait  alors?  s'écria  le  geôlier 
impatienté.  Ce  n'est  pas  le  tout  de  se  donner  comme  cri- 
minel, il  faut  encore  dire   quel  crime  on   a  commis. 

—  Mais  quand  je  vous  dis  que  je  suis  un  scélérat,  que  je 
suis  un  misérable,  quand  je  vous  dis  que  j'ai  mérité  la 
roue,   qae    j'ai   mérité  le   gibet  ! 

—  Le  crime  ?  le  crime  ?  demanda  impassiblement  le  geô- 
lier. 

—  Le  crime?   Eh    bien!   j'ai   trahi   l'amitié. 

—  Ce  n'est  pas  un  crime  cela,  dit  le  geôlier.  —  Bonsoir. 

—  Et  il  referma  la  porte. 

—  Ce  n'est  pas  un  crime,  cela?  ce  n'est  pas  un  crime? 
Eh!    qu'est-ce   donc? 

Et  Jacques  Aubry  empoigna  le  marteau  à  pleines  mains 
et  se   remit   à  frapper    de  plus  belle. 

—  Mais  qu'y  a-t-il  donc  encore?  interrompit  dans  l'in- 
térieur du  Ch.^telet   la   voix  d'un  tiers  qui  survint. 

—  C'est  un  fou  qui  veut  entrer  au  Chàtelet,  dit  le  gui- 
chetier. 

—  Alors,  si  c'est  un  fou,  sa  place  n'est  point  au  Chàtelet, 
mais  à   l'hôpital. 

—  A  l'hôpital  !  s'écria  Jacques  Aubry  en  s'enfuyant  à 
toutes  jambes;  à  l'hôpital!  peste!  ce  n'est  point  là  mon 
affaire.  C'est  au  Chàtelet  que  je  veux  entrer,  et  non  à 
l'hôpital  !  d'ailleurs,  ce  sont  les  mendians  et  les  gueux 
qu'on  met  à  l'hôpital,  et  non  pas  les  gens  qui,  comme  moi, 
ont  trente  sous  parisis  dans  leur  poclie.  A  l'hôpital  !  mais 
a-t-on  vu  ce  misérable  guichetier  qui  prétend  que  trahir 
.son  ami  n  est  pas  un  crime  !  Ainsi,  pour  avoir  l'honneur 
d'être  admis  en  prison,  il  faut  avoir  ou  assassiné  ou  volé. 
Mais  j'y  pense...  pourquoi  n'aurais-je  pas  séduit  quelque 
jeune  fille?  Ce  n'est  pas  déshonorant.  Oui,  mais  quelle  jeune 
fille?  Gervaise?...  Et  malgré  sa  préoccupation,  l'écolier  se 
mit  à  rire  aux  éclats.  Eh  bien  !  après  tout,  dit-il,  cela  n'est 
pas,  mais  cela  aurait  pu  être.  Allons  :  allons  !  voilà  mon 
crime  tout  trouvé:  j'ai  séduit  Gervaise. 

Et  Jacques  .\ubry  prit  sa  course  vers  la  maison  de  la 
Jeune  ouvrière,  monta  tout  courant  les  soixante  marches 
qui  conduisaient  à  son  logement,  et  sauta  de  plaln  bond 
au  milieu  de  la  chambre,  où  dans  son  négligé  coquet  la 
Charmante  grisette.  un  fer  à  la  main,  repassait  ses  guimpes. 

—  Ah  !  fil  Gervaise  en  poussant  un  joli  iietlt  cri.  Ali  ! 
monsieur,  que  vous  m'avez  fait  peur  ! 

—  Gervaise.  ma  chère  Gervaise,  s'écria  Jacwes  Aubry 
en  s'avançant  vers  sa  maîtresse  les  bras  ouverts;  11  faut 
me   sauver  la  vie,  mon   enfant. 

—  Un   instant,  un  instant,  dit  Gervaise  en   se  servant  de 


son   fer   comme   d'un    bouclier  ;   que  voulez-vous,   monsieur 
le  coureur?  il  y   a  trois  jours  qu'on   ne  vous  a  vu. 

—  J'ai  tort,  Gervaise,  je  suis  un  mallieureux.  Mais  la 
preuve  que  je  t'aime,  c'est  que,  dans  ma  détresse,  c'est 
vers  toi  que  j'accours.  Je  te  le  répète,  Gervaise,  il  faut  me 
sauver  la  vie. 

—  Oui,  je  comprends,  vous  vous   serez  grisé  dans  quelque 
cabaret   où   vous    aurez   eu   dispute.    On   vous    poursuit,    on 
veut  vous  mettre   en  prison,  et  vous  venez  prier  la  pauvre  * 
Gervaise    de    vous    donner    l'hospitalité.   Allez   en   prison,        'I 
monsieur,  allez  en  prison,  et  laissez-moi  tranquille.  • 

—  Et  voilà  justement  tout  ce  que  je  demande,  ma  petite  f 
Gervaise,  c'est  d'aller  en  prison,  mais  ces  misérables-là  • 
refusent  de  m'y  mettre.  * 

!      —  Oh  !   mon   Dieu  :    Jacques,   dit   la   jeune   fille   avec   un 
I   mouvement  plein  de  tendre  compassion,  es-tu  fou? 

—  Voilà  :  ils  disent  que  je  suis  fou.  et  ils  veulent  m'en- 
voyer  à  l'hôpital,  tandis  que  c'est  au  Chàtelet  que  je  veux 
aller,  moi  ! 

—  Tu  veux  aller  au  Chàtelet  ?  et  pourquoi  faire,  Aubry  ? 
c'est  une  affreuse  prison  que  le  Chàtelet.  On  dit  qu'une 
fois  qu'on  y  est  entré,   on  ne   sait  plus  quand  on  en  sort. 

—  11  faut  pourtant  que  j'y  entre;  il  le  faut  pourtant, 
s'écria  l'écolier.  Il  n'y  a   que  ce  moyen  de  le  sauver. 

—  De  sauver   qui  ? 

—  De  sauver  .\scanio. 

—  Qui,  Ascanio?  ce  beau  jeune  homme,  l'élève  de  votre 
ami  Benvenuto? 

—  Lui-même,  Gervaise.  11  est  au  Chàtelet,  et  au  Chàtelet 
par   ma  faute. 

—  Grand  Dieu  ! 

—  De  sorte  que.  dit  Jacques,  il  faut  que  je  le  rejoigne, 
il  faut  que  je  le  sauve. 

—  Et   pourquoi  est-il  au  Chàtelet? 

—  Parce  qu'il  aimait  la  fille  du  prévôt  et  qu'il  l'a  séduite. 

—  Pauvre  jeune  homme  !  Comment,  on  met  en  prison 
pour  cela  ? 

—  Oui,  CJervaise.  Maintenant  tu  comprends  :  11  la  tenait 
cachée  ;  moi  je  découvre  la  cachette,  et  comme  un  niais, 
comme  un  misérable,  comme  un  infâme,  je  raconte  la  chose 
à  tout  le  monde. 

—  Excepté  à  moi  !  s'écria  Gervaise.  Je  vous  reconnais 
bien   là  ! 

—  Je  ne  te  l'ai  pas  racontée,  Gervaise? 

—  Vous  ne  m'en  avez  pas  dit  un  mot.  C'est  pour  les 
autres  que  vous  êtes  bavard  ;  mais  pas  pour  moi.  Quand 
vous  venez  ici,  c'est  pour  m'embrasser,  pour  boire  ou  pour 
dormir;  jamais  pour  causer.  Apprenez,  monsieur,  qu'une 
femme  aime  à  causer. 

—  Eh  bien  !  que  faisons-nous  donc  dans  ce  moment-ci, 
ma  petite  Gervaise?  dit  Jacques;  nous  causons,  ce  me 
semble. 

—  Oui.  parce  que  vous  avez  besoin  de  moi. 

—  11  est  vrai  que  tu  pourrais  me  rendre  un  grand  ser- 
vice. 

—  Et  lequel  ? 

—  Tu  pourrais  dire  que  je  t'ai  séduite. 

—  Mais  sans  doute,  mauvais   sujet,  vous  m'avez  séduite. 

—  Moi  !  s'écria  Jacques  Aubry  étonné.  Moi,  Gervaise,  je 
t'ai  séduite? 

—  Hélas  !  oui,  c'est  le  mot  ;  séduite,  monsieur,  indigne- 
ment séduite  par  vos  belles  paroles,  par  vos  fausses  pr& 
messes. 

—  Par  mes  belles  paroles,  par  mes  fausses  promesses? 

—  Oui.  Xe  me  disiez-vous  pas  que  j'étais  la  plus  jolie 
fille  du  quartier  Saint-Germain-des-Prés? 

—  Cela,  je  te  le  dis  encore. 

—  Ne  disiez-vous  pas  que  si  je  ne  vous  aimais  pas.  vous 
alliez  mourir  d'amour? 

—  Tu  crois  que  je  disais  cela?  C'est  drôle,  je  ne  m'en 
souviens  pas. 

—  Tandis  que  si  au  contraire  je  vous  aimais,  vous  m'épou- 
seriez ? 

—  Gervaise,  je  n'ai  pas  dit  cela.  Jamais! 

—  Vous  l'avez  dit,  monsieur. 

—  Jamais,  jamais,  jamais,  Gervaise.  Mon  père  m'a  fait 
faire  un   serment  comme   .\milcar  à  Annibal. 

—  Lequel  ? 

—  Il  m'a  fait  jurer   de   mourir  garçon,  comme  lui. 

—  Oh  !  s'écria  Gervaise  en  appelant,  avec  cette  merveil- 
leuse facilité  que  les  femmes  ont  à  pleurer,  les  larmes  au 
secours  de  ses  paroles  ;  ah  !  voilà  comme  ils  sont  tous  ;  les 
promesses  ne  leur  coûtent  rien,  et  puis  quand  la  pauvre 
fille  est  séduite,  ils  ne  se  souviennent  plus  de  ce  qu  ils  ont 
promis,  .\ussi.  je  le  jure  à  mon  tour,  ce  sera  la  dernière 
fois  que  Je  m  y  laisserai  prendre. 

—  Et  tu   feras  bien,  Gervaise,  dit  l'écolier. 

—  Lorsqu'on  pense,  s'écria  la  grisette,  qu'il  y  a  des  lois 
pour  les  larronneurs,  les  coupeurs  de  bourses  et  les   tire- 


ASCAMO 


i 


laine,  et  (ru'il  n'y  en  a  pas  contre  les  mauvais  sujets  qui 
Perdent  les  pauvres  filles 

—  Il  y  en  a.  C.ervaisc,  dit  Jacques  Aubry. 

—  Il  y  en  a?  reprit  Gervaise. 

—  Sans  doute,  puisque  tu  vois  qu'on  a  envové  ce  pauvre 
A'canio  au  Clifttclet  pour  avoir  séduit  Colombe. 

-  Et  Ion  a  bien  fait,  répondit  Gervaise.  à  qui  la  perte 
lie  son  honneur  ne  sétait  jamais  présentée  dune  façon 
aussi  sensible  que  depuis  quelle  était  aussi  bien  convain- 
cue que  Jacques  Aubry  était  décidé  à  ne  pas  lui  rendre 
son  nom  en  compen.«ation.  Oui.  Ion  a  bien  fait,  et  Je 
voudrais  que  vous  fussiez  avec  lui  au  ChAtelet. 

—  Eli  !  mon  Dieu  !  cest  tout  ce  que  je  demande  aussi, 
sécria  l'écolier,  et  comme  je  te  l'ai  dit,  ma  petite  Gervaise, 
je  compte  sur  toi  pour   cela. 

—  Vous  comptez   sur  moi  î 

—  Oui. 

—  Riez,  ingrat. 

—  Je  ne  ris  pas,  Gervaise.  —  Je  dis  que  si  tu  avais 
le   courase  .. 

—  Quel  courage? 

—  De  m'accuser  devant  le  juge. 

—  De  quoi  ? 

—  De  lavoir  séduite  :  mais  tu  n'oseras  jamais. 

—  Comment,  je  n'oserai  pas.  s'écria  Gervaise  outrée,  je 
n'oserai  pas  dire  la  vérité! 

—  Songe  donc  qu'il  faut  faire  serment,  Gervaise. 

—  Je  le   ferai. 

—  Tu  feras   serment   que  je  t'ai    séduite,   moi? 

—  Oui,   oui.   cent   fois    oui  : 

—  .*lors  tout  va  bien,  dit  lécolier  joyeux.  Moi.  écoute 
donc,  j'avais  peur:  un  serment  est  une  chose  grave. 

—  Oui.  serment  â  1  instant  même,  et  je  vous  enverrai 
au    Châtelet.    monsieur. 

—  Bon  .' 

—  Et  vous  retrouverez  là  votre  Ascanio. 

—  A  merveille  : 

—  Et  vous  aurez  tout  le  temps  de  faire  pénitence  ensemble. 

—  C'est   tout  ce   que   je  demande. 

—  Où  est   le  lieutenant   criminel  ? 

—  .\u  Palais-de-Justice. 

—  J'y   cours. 

—  Courons-y    ensemble.    Gervaise. 

—  Oui,  ensemble  ;  de  cette  façon,  la  punition  ne  se  fera 
pas   attendre. 

—  Prends  mon   bras,   Gervaise,   dit   l'écolier. 

—  Venez,   monsieur,   dit  la  griseiie. 

Et  tous  deux  s'acheminèrent  vers  le  Palais-de-Justice  du 
même  pas  qu'ils  avaient  l'habitude  de  s'en  aller,  le  diman- 
che,  au   Préaux-Clercs   ou   à    la    butte   Montmartre. 

Cependant,  à  mesure  qu'ils  avançaient  vers  le  temple  de 
Thémls.  comme  Jacques  .\ubry  appelait  poétiquement  le 
monument  en  question,  la  marche  de  Gervaise  se  ralen- 
tissait sensiblement  :  arrivée  au  bas  de  l'escalier,  elle  eut 
quelque  peine  à  en  franchir  les  marches;  enfin,  à  la  porte 
du  lieutenant  criminel,  les  jambes  lui  manquèrent  tout 
à  fait,  et  l'écolier  la  sentit  peser  de  tout  son  poids  à  son 
bras. 

—  Eh  bien  !  Gervaise.  lui  dit-il,  est-ce  que  le  courage 
le  manque? 

—  Non.  dit  Gervaise  ;  mais  c'est  que  c'est  bien  intimi- 
dant un  lieutenant  criminel. 

—  C'est  un  homme  comrne  un  autre,  pardieu  : 

—  Oui.  mais  II  faudra   lui  raconter  des  choses... 

—  Eh  bien  !  lu  les  raconteras. 

—  Jlais    il   faudra  jurer. 

—  Tu  jureras. 

—  Jacques,  demanda  Gervaise,  es-tu  bien  sur  de  m'avoir 
séduite? 

—  Pardieu!  si  j'en  suis  sOr.  dit  Jacques;  d'ailleurs  ne 
me   le   répétais-tu   pas   tout   à   l'heure    toi-même? 

—  Oui,  c'est  vrai  ;  mais  c'est  singulier,  il  me  semble  que 
Je  ne  vois  plus  \es  choses  tout  à  fait  de  la  même  façon 
ici  que  je  les  vdyals  tout  à  l'heure. 

—  Allons,  dit  .lacques,  voil;'i  que  tu  faiblis  ;  je  le  savais 
bien. 

--  Jacques,  mon  ami,  s'écria  Gervaise,  ramène-moi  à  la 
n]ai*on. 

—  Gervaise.  Gervaise.  dit  l'écolier,  ce  n'était  pas  cela 
que  tu  m'avais  promis. 

Jacques,  Je  ne  te  ferai  plus  de  reproches.  Je  ne  te 
pillerai  plus  de  rien.  Je  t'ai  aimé  parce  que  tu  me  plai- 
sais, voilà  tout. 

—  Allons,  dit  l'écolier,  voilà  ce  que  je  craignais  ;  mais 
il   est   trop  tard. 

—  -  Comment,  trop  tard  ?    ' 

—  Tu  es  venue  ici  pour  m'accuser,   tu  m'accuseras 

—  Jamais,  Jacques,  jamais  ;  tu  ne  m'as  pas  séduite,  Jac- 
ques ;    c'est  mol  qui  ai  été  coquette 

—  Allons,    bien  !    s'écria   l'écolier. 

—  D'ailleurs,  ajouta  Gervaise  en  baissant  les  yeux,  on 
n'est  séduite  qu'une  fois. 


—  Comment,   qu'une   fois? 

—  Oui.   la   laemiere  fois  qu'on   aime 

—  Jacques,   ramène-moi  à  la  maison. 

—  Oh:    ça,    non!   dit    Jacques    exaspéré    et    du   refus   de 

non?l-f  ',',""  '"°'"  '"■■  '""I""^'  ^'"=  '«PPuyait  ;  non     non' 
non  :  tt  il  frappa  a  la  porte  du  juge. 

—  Que  fais-tu  ?  s'écria  Gervaise. 

—  Tu  le  vois  bien  :  je  frappe. 

—  Entrez  !  cria  une  voix  nasillarde. 

—  Je  ne  veux  pas  entrer,  dit  Gervaise.  faisant  tous  ses 
efforts  pour  dégager  son  bras  de  celui  de  l'écolier  Je  n'en- 
trerai pas. 

—  Entrez,  répéta  une  seconde  fois  la  même  voix,  mais  avec 
un   accent  plus  prononcé. 

—  Jacques,  je  crie,   j'appelle,  dit  Gervai.se 

—  Mais  entrez  donc  :  dit  une  troisième  fois  la  voix  plus 
rapprochée,  et  en  même  temps  la  porte  s'ouvrit 

—  Eh  bien  :  que  voulez-vous?  dit  un  grand  homme  maigre 
vêtu  de  noir  dont  la  seule  vue  fit  trembler  Gervaise  de 
la  tète  aux  pieds. 

—  C'est,  dit  Jacques  Aubry.  c'est  mademoiselle  qui  vient 
porter  plainte  contre  un   mauvais   sujet  qui  la  séduite 

Et  II  poussa  Gervaise  dans  la  chambre  noire,  sale  hideuse 
qui  servait  de  vestibule  au  cabinet  du  lieutenant-crimi- 
nel En  même  temps  comme  par  un  ressort  la  porte  se 
referma. 

Gervaise  jeta  un  faible  cri.  moitié  d'effroi,  moitié  de  sur- 
prise, et  alla  s'asseoir  ou  plutôt  alla  tomber  sur  un  esca- 
beau adossé  k  la  muraille. 

Quant  à  Jacques  Aubry.  de  peur  que  la  jeune  fille  ne  le 
rappelât  ou  ne  courût  après  lui.  il  s'enfuit  par  des  corri- 
dors connus  des  écoliers,  des  basochiens  et  des  plaideurs 
seulement,  jusque  dans  la  cour  de  la  Sainte-Chapelle,  puis 
de  là  il  gagna  plus  tranquillement  le  pont  Saint-ïiichel. 
par  lequel   il    fallait   absolument  que  Gervaise  repassât. 

l"ne  demi-heure   après   il   la  vit  reparaître. 

—  Eh  bien  ;  lui  dit-il  en  courant  au-devant  d'elle,  com- 
ment cela  s'est-il  passé  ? 

—  Hélas:  dit  Gervaise.  vous  m'avez  fait  faire  un  bien 
gros  mensonge:  mais  j'espère  que  Dieu  me  le  pardonnera 
en   faveur   de   l'intention. 

—  Je  le  prends  sur  moi,  dit  Aubry.  —  Voyons,  comment 
cela  s'est-il  passé  ? 

—  Est-ce  que  j'en  sais  quelque  chose,  dit  Gervaise  :  j'étais 
si  honteuse  qu'à  peine  si  je  me  rappelle  ce  dont  il  a 
été  question.  Tout  ce  que  je  sais,  c'est  que  JI.  le  lieutenant- 
criminel  m'a  interrogée,  et  qu'à  ses  questions  J'ai  répondu 
tantôt  oui.  tantôt  non  ;  seulement  je  ne  suis  pas  bien  sûre 
d'avoir   répondu   comme   il    faut. 

—  La  malheureuse  !  s'écria  Jacques  Aubry,  vous  verrez 
qu'elle  se  sera  accusée  de  m'avoir  séduit 

—  Oh  non  !  dit  Gervaise,  je  ne  crois  point  que  cela  ait 
été  jusque-là. 

—  Et  ont-ils  mon  adresse,  au  moins,  pour  qu'ils  puissent 
m'assigner?   demanda   l'écolier. 

—  Oui.   murmura  Gervaise.  je  la   leur  ai  donnée. 

—  .Allons,  c'est  bien,  dit  Aubry,  et  maintenant  espérons 
que  Dieu  fera  le   reste. 

Et  après  avoir  reconduit  chez  elle  et  consolé  de  son 
mieux  Gervaise  de  la  fausse  déposition  qu'elle  avait  été 
obligée  de  faire.  Jacques  Aubry  se  retira  chez  lui  plein 
de  foi  dans  la   Providence. 

En  effet,  soit  que  la  Providence  s'en  fût  mêlée,  soit  que 
le  hasard  eût  tout  fait,  Jacques  Aubry  trouva  le  lendemain 
matin  une  assignation  qui  le  citait  à  comparoir  le  jour 
même  devant  le  lieutenant-criminel. 

Cette  assignation  comblait  les  plus  chers  désirs  de  Jacques 
.\ubry.  et  cependant,  tant  la  justice  est  chose  respectable, 
il  sentit,  en  lisant  cette  assignation,  un  frisson  courir 
dans  ses  veines.  Mais,  hàtons-nous  de  le  dire,  la  certitude 
de  revoir  Ascanio,  le  désir  de  sauver  l'ami  qu'il  avait  perdu, 
chassèrent  bien  vite  loin  de  notre  écolier  ce  petit  mou- 
vement de  faiblesse. 

La  citation  portait  l'heure  de  midi,  il  n'était  que  neuf 
heures  du  matin  :  il  courut  chez  Gervaise,  qu'il  trouva 
non  moins  agitée  que  la  veille. 

—  Eh  bien?  deraanda-t-elle 

—  Eh  bien  :  dit  Jacques  .•\ubry  triomphant  et  en  montrant 
le  papier  couvert  d'hiéroglyphes  qu'il  tenait  à  la  main  : 
Vûllà. 

—  Pour  quelle  heure? 

—  Pour  midi.  C'est  tout  ce  que  j'en  al  pu  lire. 

—  Alors  vous  ne  savez  pas  de  quoi  vous  êtes  accusé? 

—  Mais  de  l'avoir  séduite,  ma  petite 'Gervaise,  je  pré- 
sume. 

—  Vous  n'oublierez  pas  que  c'est  vous  qui   l'avez  exigé? 

—  Comment  donc,  je  suis  prêt  à  te  signer  d'avance  que 
tu    t'y    refusais    complètement. 

—  Alors,  vous  ne  m'en  voudrez   pas  de  vous  avoir  obéi  ? 


96 


ALEXAKUBE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Au     contraire,   je   t'en  serai   on   ne    peut   plus    recon-    I 
naissant. 

—  Quelque  chose   qu'il  arrive? 

—  Quelque   chose    qu'il    arrive. 

—  D'ailleurs,  si  j'ai  dit  tout  cela,  c'est  que  j'y  étals 
forcée. 

—  Sans  doute. 

—  Et  si  dans  mon  trouble  j'avais  dit  autre  cliose  que 
ce    que   je    voulais    dire,    vous    me    pardonnerez? 

—  Non  seulement  je  te  pardonnerais,  ma  chère,  ma  di- 
vine   Gervaise,    mais   je   te   le   pardonne    d'avance, 

—  Ah  :  dit  Gervaise  en  soupirant,  ah  !  mauvais  sujet,  c'est 
avec  ces  paroles-là  que  vous  m'avez  perdue  ! 

On   voit  bien   que    décidément   Gervaise    avait   été  séduite. 

Ce  ne  fut  qu'à  midi  moins  un  quart  que  Jacques  Aubry 
se  souvint  qu  il  était  assigné  pour  midi.  Il  prit  congé  de 
Gervaise,  et  comme  la  distance  était  longue,  il  s'en  alla 
tout  courant.  Midi  sonnait  comme  11  frappait  à  la  porte 
du  lieutenant-criminel. 

—  Entrez  !  cria  la  même  voix  nasillarde. 

Cette  invitation  n'eut  pas  besoin  d'être  répétée,  et  .Jacques 
Aubry,  le  sourire  sur  les  lèvres,  le  nez  au  vent  et  le 
bonnet  sur  l'oreille,  entra  chez   le  grand  liomme  noir. 

—  Comment  vous  nommez-vous?   demanda  celui-ci. 

—  Jacques    Aubry,  répondit   l'écolier. 

—  Qu'ètes-vous? 

—  Basochien. 

—  Que    faites-vous  ? 

—  Je  séduis  les  jeunes  filles. 

—  Ah  !  c'est  contre  vous  qu'une  plainte  a  été  portée  hier 
par...  par... 

—  Par  Gervalse-Perrette   Poplnot. 

—  C'est  bien,  asseyez-vous  là,  et  attendez  votre  tour. 
Jacques  s'assit,  comme  l'homme   noir  lui  disait  de  faire, 

et  attendit. 

Cinq  ou  six  personnes,  de  visage,  d'âge  et  de  sexe  difté- 
rens,  attendaient  comme  lui,  et  comme  elles  étaient  arri- 
vées avant  lui,  elles  passèrent  naturellement  avant  lui.  Seu- 
lement les  unes  sortaient  seules,  et  c'étaient  sans  doute 
celles  contre  lesquelles  il  ne  s'était  pas  trouvé  de  charges 
suffisantes,  tandis  que  les  autres  sortaient  accompagnées, 
ou  d'un  exempt  ou  de  deux  gardes  de  la  prévôté.  Jacques 
Aubry  ambitionnait  fort  la  fortune  de  celles-là,  car  on 
les  conduisait  au  Châtelet,  où  il  avait  lui  si  grand  désir 
d'entrer. 

Enfin   on  appela  Jacques  Aubry,   écolier. 

Jacques  .\ubry  se  leva  aussitôt  et  s'élança  dans  le  cabinet 
du  lieutenant-criminel  d'un  air  aussi  joyeux  que  s'il  se 
fût   agi  pour  lui  de   la  partie  de  plaisir  la   plus   agréable. 

11  y  avait  deux  liommes  dans  le  cabinet  du  lieutenant- 
criminel  :  l'un  plus  grand,  plus  noir,  plus  sec  et  plus 
maigre  encore  que  celui  de  1  antichambre,  ce  que  Jacques 
Aubry  eût,  cinq  minutes  avant,  regardé  comme  impossible  : 
c'était  le  greffier;  l'autre,  gros.  gras,  petit,  rond,  à  l'œil 
joyeux,  u  la  bouche  souriante,  à  la  physionomie  joviale  : 
c'était  le  lieutenant-criminel. 

Le  sourire  d'Aubry  et  le  sien  se  croisèrent,  et  l'écolier 
fut  tout  prêt  à  donner  une  poignée  de  main  au  juge,  tant 
il  se  sentait  de  sympathie  pour  cet  honorable  magistrat. 

—  Hé.  hé.  lié  !..  fit  le  lieutenant-criminel  en  regardant 
le  basochien. 

~  Sla  foi  !  oui,  messire,   répondit  l'écolier. 

—  Vous  m'avez  en  effet  l'air  d'un  gaillard,  reprit  le 
magistrat  ;  voyons,  monsieur  le  drôle,  prenez  une  chaise 
et  asseyez-vous. 

Jacques  .A,ubry  prit  une  chaise,  s'assit,  croisa  une  jambe 
sur  l'autre,  et   se  dandina  joyeusement. 

—  Ah  !  fit  le  lieutenant-criminel  en  se  frottant  les  mains. 
■Voyons,  monsieur  le  greffier,  voyons  la  déposition  de  la 
plaignante. 

Le  greffier  se  leva,  et,  grâce  à  sa  longue  taille,  il  atteignit 
en  décrivant  une  demi-courbe  l'autre  côté  de  la  table,  cil, 
parmi  une  masse  d'écritures,  11  prit  le  dossier  relatif  à 
Jacques  .\ubry. 

—  Voilà,  dit  le  greffier. 

—  Voyons,  qui  est-ce  qui  se  plaint  ?  demanda  le  lieute- 
nant-criminel. 

—  Gervaisc-l'errette    Popinot,    dit    le    greffier. 

—  C'est  cela,  fit  l'écolier  en  hodiant  la  tête  de  haut  en 
bas,  c'est  cela  même. 

—  Mineure,  dit  le  greffier,  âgée  de  dix-neuf   ans 

—  Oh  !  oh  !  mineure  !  s'exclama   Aubry.  • 

—  Ainsi   qu'il   appert   de   sa   déclaration 

—  Pauvre  Gervaise  !  murmura  .\ubry  -,  elle  avait  bien  rai- 
son .  de  dire  qu'elle  était  si  fort  troublée  qu'elle  ne  savait 
ce  qu'elle  répondait  ;  elle  m'a  avoué  à  moi  vingt-deux 
ans.  Enfin,  va  pour  dix-neuf  ans. 

—  Ainsi,  dit  le  lieutenant-criminel,  ainsi,  mon  gaillard, 
vous  êtes  accusé  d'avoir  séduit  une  fille  mineure.  Hé,  hé,  hé'. 

—  Hé,  hé,  hé  !  fit  .Vubry  partageant  l'hlIarlté  du  juge. 


—  Avec  circonstances  aggravantes,  continua  le  greffier, 
jetant  son  timbre  glapissant  au  milieu  des  deux  voLx  en- 
jouées du  magistrat   et   de  l'écolier. 

—  Avec    circonstances   aggravantes,   répéta   le    juge. 

—  Diable  .'  fit  Jacques  .\ubry,  je  serais  bien  aise  de  con- 
naître les  circonstances  aggravantes. 

—  Comme  la  plaignante  restait  insensible  depuis  six  mois 
à  toutes  les  prières,  à  toutes  les  séductions  de  l'accusé. .. 

—  Depuis  six  mois  ?  reprit  Jacques,  pardon,  monsieur  le 
greffier,   je   crois   qu'il    y   a   erreur. 

—  Depuis  six  mois,  monsieur,  c'est  écrit  !  reprit  l'homme 
noir,  d'un  ton   qui  n'admettait  pas  de  réplique. 

—  Allons  !  va  pour  six  mois,  répondit  Jacques  Aubry  ; 
mais  en  vérité  Gervaise  avait  bien  raison  de  dire... 

—  Ledit  Jacques  Aubry,  exaspéré  par  son  indlHérence, 
la  menaça... 

—  Oh  !  oh  !  s'exclama    Jacques. 

—  Oh  !  oh  !  reprit  le  juge. 

—  Mais,  continua  le  greffier,  ladite  Gervalse-Perrette  Po- 
pinot fit  si  bonne  ei  si  courageuse  contenance  que  l'auda- 
cieux demanda  pardon  en  faveur  de  son  repentir. 

—  .\li  !    ah  !    murmura   Aubry. 

—  .Ah  !  ah  I  fit  le  lieutenant-criminel. 

—  Pauvre  Gervaise  !  continua  l'écolier,  se  parlant  à  lui- 
même  et  haussant  les  épaules;  oii  donc  avait-elle  la  tête? 

—  Mais,  reprit  le  greffier,  ce  repentir  n'était  que  simulé  , 
malheureusement  la  iJlaignante,  dans  son  innocence  et  dans 
sa  candeur,  se  laissa  prendre  à  ce  repentir,  et  un  soir 
qu'elle  avait  eu  l'imprudence  d'accepter  une  collation  que 
lui  avait  offerte  l'accusé,  ledit  Jacques  .\ubry  mêla  dans 
son  eau... 

—  Dans  son   eau?  interrompit   l'écolier. 

—  La  plaignante  a  déclaré  ne  jamais  boire  de  vin,  conti- 
nua le  greffier.  Ledit  Jacques  Aubry  mêla  dans  son  -eau 
une  boisson  enivrante. 

—  Dites  donc  !  monsieur  le  greffier,  s'écria  le  basochien, 
que    diable    lisez-vous   donc    là? 

—  La  déposition  de  la  plaignante. 

—  Impossible  !  reprit  Jacques. 

—  C'est  écrit?   demanda   le  lieutenant-criminel. 

—  C'est  écrit,  reprit   le  greffier. 

—  Continuez. 

—  Au  fait,  dit  à  part  lui  Jacques  Aubry,  plus  je  serai 
coupable,  plus  je  serai  sûr  daller  rejoindre  Ascanio  au 
Cliâtelet.  Va  pour  l'enivrement.  Continuez,  monsieur  le 
greffier. 

—  Vous  avouez  donc  ?  demanda  le  juge. 

—  J'avoue,  dit  l'écolier. 

—  .Ah  !  pendard  !  fit  le  lieutenant-criminel  en  éclatant 
de  rire  et  en   se  frottant  les   mains. 

—  De  sorte,  continua  le  greffier,  que  la  pauvre  Gervaise 
n'ayant  plus  sa  raison,  finit  par  avouer  à  son  séducteur 
qu'elle  l'aimait. 

—  .Ah  !  fit  Jacques. 

—  Heureux  coquin  !  murmura  le  lieutenant-criminel,  dont 
les  petits  yeux  élincelaient. 

—  -Mais  !  s'écria  Jacques  .Aubry  ;  mais,  c'est  qu'il  n'y  a 
pas  un  mot  de  vrai  dans  tout  cela  ! 

—  Vous   niez? 

—  Parfaitement. 

—  Ecrivez,  dit  le  lieulcnant-crimiiiel.  que  l'accusé  affirme 
n'être    coupable   d'aucun    des    griefs   qui    lui    sont    imputés. 

—  Un  instant  !  un  instant  !  s'écria  l'écolier,  qui  songeait 
en  lui-même  que  s'il  niait  sa  culpabilité  on  ne  l'enverrait 
pns  en  prison. 

—  Alors,  vous  ne  niez  pas  complètement?  reprit  le  juge. 

—  J'avoue  qu'il  y  a  quelque  cliose  de  vrai,  non  pas  dans 
la   forme,    mais   dans   le   fond. 

—  Oh  !  puisque  vous  avez  avoué  le  breuvage  enivrant, 
dit  le  juge,  vous  pouvez  bien  avouer  les  suites. 

—  .Au  fait,  reprit  Jacques,  puisque  j'ai  avoué  le  breu- 
vage enivr.ant,  j'avoue,  monsieur  le  greffier,  j'avoue...  Mais 
en  vérité,  contlnua-t-il  tout  bas,  Gervaise  avait  bien  raison 
de  dire  .. 

—  Mais  ce  n'est  pas  tout...  interrompit  le  greffier. 

—  Comment  l  ce  n'est  pas  tout? 

—  Le  crime  dont  l'accusé  s'était  rendu  coupable  à  l'égard 
de  la  fille  Gervaise  eut  des  suites  terribles.  La  malheureuse 
Gervaise  s'aperçut   qu'elle  était  mère. 

—  .Ah  !    pour   cette   fois,   s'écria  Jacques,   c'est    trop   fort  ! 

—  Vous  niez  la  paternité?  demanda  le  juge. 

—  Non  seulement  Je  nie  la  paternité,  mais  je  nie  la  gros- 
sesse. 

—  Ecrivez,  dit  le  juge,  que  l'accusé,  niant  non  seulement 
la  paternité  mais  encore  la  grossesse,  il  sera  fait  une  en- 
quête sur  ce  point. 

—  Vn  instant,  un  instant,  s'écria  Aubry,  comprenant  que 
si  Gervaise  étal',  convaincue  de  mensonge  sur  un  seul  point 
tout  l'échafaudage  s'écroulait  ;  un  instant.  Gervaise  a-t-elle 
bien  dit  ce  que  monsieur  le  greffier  vient  de  nous  lire. 

—  Elle  l'a  dit  mot   à  mot,  répondit  le  greffier. 


.-VSCAMO 


07 


—  Alors  si  eile  la  dit,  continua  Aubry.  si  elle  l'a  dit... 
eli  bien  : 

—  Eh    bien?    demanda   le   lieutenant   criminel. 

—  Eli  bien  :  cela  doit  être. 

—  Ecrivez  que  laccusé  se  reconnaît  coupable  sur  tous 
les  chefs  d'accusation. 

Le    greftîer   écrivit. 

—  Pardieu  :  se  dit  en  lui-même  l'écolier,  si  Asi-anio  mérite 
huit  jours  de  Châtelet  pour  avoir  purement  et  simplement 
fait  la  cour  à  Colombe,  moi  qui  ai  trompé  Gervalse,  mol 
qui  l'ai  enivrée,  moi  qui  l'ai  séduite,  je  puis  compter  sur 
trois  mois  d'incarcération  au  moins.  Mais,  ma  foi  :  je  vou- 
lais être  sur  de  mon  fait.  Au  reste,  j'en  ferai  compliment 
à  Gervalse.  Peste  '.  elle  ne  s'est  pas  abîmée,  et  Jeanne  d'Arc 
était  bien  peu  de  chose  auprès  d'elle. 

—  Ainsi,  interrompit  le  juge,  vous  avouez  tous  les  crimes 
dont   vous  êtes  accusé? 

—  Je  les  avoue,  messire.  répondit  Jacques  sans  hésiter, 
je  les  avoue  ;  ceux-là  et  d  autres  encore  si  vous  voulez.  Je 
suis  un  grand  coupable,  monsieur  le  lieutenant  criminel, 
ne  me  ménagez  donc  point. 

—  Impudent  coiiuin  !  murmura  le  juge  du  ton  dont  un 
oncle  de  comédie  parle  à  son  neveu  :  impudent  coquin,  va  ! 

Alors  il  abaissa  sa  grosse  tête  ronde,  bouffie  et  vermeille, 
sur  sa  poitrine,  et  se  mit  à  réhéchir  profondément  ;  puis 
après  quelques   minutes  de  méditation  : 

—  Attendu,  dit-il  en  relevant  la  tête  et  en  levant  l'index 
de  la  main  droite,  attendu,  écrivez,  monsieur  le  greffier, 
attendu  que  le  nommé  Jacques  Aubry,  écolier-clerc  de  la 
basoche,  a  déclaré  avoir  séduit  la  fille  Gervaise-Perrette 
Popinot  par  de  belles  promesses  et  par  de  faux  semblans 
d'amour,  condamnons  ledit  Jacques  Aubry  à  vingt  sous 
parisis  d'amende,  à  prendre  soin  de  l'enfant,  si  c'est  un 
enfant  mâle,  et  aux  dépens. 

—  Et  la  prison  ?  s  écria  Aubry. 

—  Comment,   la   prison?    demanda   le  Juge 

—  Sans  doute,  la  prison.  Est-ce  que  vous  ne  me  condam- 
nez pas  à  la  prison,  par  hasard? 

—  Xon. 

—  Vous  n'allez  pas  me  faire  conduire  au  Châtelet  comme 
Ascanio? 

—  Qu'est-ce  que  c'est   qu'Ascanio? 

—  Ascanio  est  un  élève  de  maître  Benvenuto  Cellini. 

—  Qu'a-t-il   fait    cet  élève? 

—  Il  a  séduit  une  jeune  fille. 

—  guelle   jeune   fille? 

—  Mademoiselle  Colombe  d'Estourville.  fille  du  prévôt 
de  Paris. 

—  Eh  bien  ? 

—  Eh  bien  :  je  dis  que  c'est  une  injustice,  puisque  nous 
avons  commis  tous  les  deux  le  même  crime,  de  faire  une 
diflérence  dans  le  châtiment.  Comment  !  vous  l'envoyez  en 
prison,  lui.  et  moi,  vous  me  condamnez  à  vingt  sous  pari- 
sis  d'amende  !  Mais  il  n'y  a  donc  plus  de  justice  dans  ce 
monde  ? 

—  Au  contraire,  répondit  le  juge,  c'est  parce  qu'il  y 
a  une  justice,  et  une  justice  bien  entendue,  que  cela  a 
été  décidé  ainsi. 

—  Comment  ? 

—  Sans  doute  ;  il  y  a  honneur  et  honneur,  mon  Jeune 
drôle  ;  l'honneur  d  une  demoiselle  noble  est  estimé  a  la 
prison  ;  l'honneur  d  une  grisette  vaut  vingt  sous  parisis. 
Si  vous  vouliez  aller  au  Châtelet,  il  fallait  vous  adresser 
à  une  duchesse,  et  alors  cela  allait  tout  seul. 

—  Mais  c'est  affreux  !  immoral  !  abominable  !  s'écria  l'éco- 
lier. 

—  Mon  cher  ami,  dit  le  juge,  payez  votre  amende,  et 
allez-vous-en. 

—  Je  ne  paierai  pas  mon  amende  et  je  ne  veux  pas 
m'en  aller. 

—  Alors,  je  vais  appeler  deux  hoquetons  et  vous  faire 
conduire  en  prison  jusqu'à  ce  que  vous  ayez  payé. 

—  C'est  ce  que  je  demande. 
Le  juge  appela  deux  gardes. 

—  Conduisez   ce  drôle-là  aux  Grands-Carmes. 

—  Aux  Grands-Carmes  I  s'écria  Jacques,  et  pourquoi  pas 
au  Châtelet? 

—  Parce  que  le  Châtelet  n'est  pas  prison  pour  dettes, 
entendez-vous,  mon  ami  ;  parce  que  le  Châtelet  est  forte- 
resse royale,  et  qu'il  faut  avoir  commis  quelque  bon  gros 
crime  pour  y  entrer.  Au  Châtelet  1  Ah  !  bien  oui,  mon  petit 
monsieur  ;   on   vous    en  donnera   du   Châtelet.   attendez  ! 

—  Un  instant,  un  instant,  dit  Jacques  Aubry,  un  instant. 

—  Quoi  ? 

—  Du  moment  oii  ce  n'est  pas  au  Châtelet  que  vous  me 
conduisez,  je  paie. 

—  Alors,  si  vous  payez,  11  n'y  a  rien  à  dire.  Allez,  mes- 
sieurs les  gardes,    allez,  le  jeune  homme  paye. 

Les  deux  hoquetons  sortirent,  et  Jacques  _Aubry  tira  de 
son  escarcelle  vingt  sons  i>arisis,  qu'il  aligna  sur  le  bureau 
du  juge. 


—  ^oyez  SI  le  compte  y  est.  dit   le  lieutenant  criminel 
Le  greffier  se  leva  alors  et.  pour  accomplir  l'ordre  donné 

se  cambra  en  demi-courbe,  embrassant  dans  le  cercle  que 
décrivait  son  corps,  qui  semblait  pojsrder  le  privilège  de 
s'allonger  indéfiniment,  sa  table  et  les  papiers  qui  étalent 
dessus:  ainsi  posé,  les  pieds  ;1  terre,  les  deux  mains  sur 
le  bureau  du  juge,  il  avait  l'air  d'un   sombre  arc-en-clel 

—  Le  compte  y  est,  dit-il. 

—  Alors  retirez-vous,  mon  jeune  drôle,  dit  le  lieutenant- 
criminel,  et  faites  place  a  d  autres;  la  justice  ne  peut  pas 
ne  s'occuper  que  de  vous  :  allez. 

Jacques  Aubry  vit  bien  qu'il  n'y  avait  rien  à  faire  et 
se  relira   désespéré. 


XXXII 
or    JACQUES     AUBRY     S'ÉLÈVE     A     DES     PROPORTIONS     ÉPIQIES 


—  Ail  !  par  exemple,  se  disait  l'écolier  en  sortant  du  Pa- 
lais de  Justice  et  en  suivant  machinalement  le  pont  aux 
Moulins,  qui  conduisait  presquen  face  du  Châtelet  ;  ah  '. 
par  exemple,  je  suis  curieux  de  savoir  ce  que  dira  Gervalse 
quand  elle  saura  que  son  honneur  a  été  estimé  vingt  sous 
parisis  I  Elle  dira  que  j'ai  été  indiscret,  que  j'ai  fait  des 
révélations,  et  elle  m'arrachera^  les  yeux.  Mais  qu'est-ce 
que  je  vois  donc  là? 

Ce  que  voyait  l'écolier,  c'était  un  page  de  ce  seigneur  si 
aimable  auquel  il  avait  pris  l'habitude  de  confier  ses  secrets 
et  qu'il  regardait  comme  son  plus  tendre  ami.  L'enfant 
était  adossé  au  parapet  de  la  rivière  et  s'amusait  à  jongler 
avec  des  cailloux. 

—  Ah  !  pardieu  !  fit  l'écolier,  voilà  qui  tombe  à  merveille. 
IVIon  ami,  dont  je  ne  sais  pas  le  nom  et  qui  me  parait  'on 
ne  peut  mieux  en  cour,  aura  peut-être  bien  linfiuence  de 
me  faire  mettre  en  prison,  lui;  c'est  la  Providence  qui 
m  envoie  son  page  pour  me  dire  où  je  puis  le  trouver, 
attendu  que  je  ne  sais  ni  son  nom  ni  son  adresse. 

Et  pour  profiter  de  ce  qu'il  regardait  comme  une  gra- 
cieuseté de  la  Providence  à  son  égard.  Jacques  Aubry 
s  avança  vers  le  jeune  page.  qui.  le  reconnaissant  à  son 
tour,  laissa  successivement  retomber  ses  trois  cailloux  d.ans 
la  même  main,  en  croisant  sa  jambe  droite  sur  sa  jambe 
gauche,  et  attendit  l'écolier  avec  cet  air  narquois  qui  est 
le  caractère  particulier  de  la  corporation  dont  il  avait  l  hon- 
neur  de   faire   partie. 

—  Bonjour,  monsieur  le  page,  s'écria  Aubry  du  plus  loin 
qu'il   crut   que    le  jeune   homme   pouvait   l'entendre 

—  Bonjour,  seigneur  écolier,  répondit  l'enfant  ;  que  fai- 
tes-vous dans  le  quartier? 

—  Ma  foi  !  s'il  faut  vous  le  dire,  je  cherchais  une  chose 
que  je  crois  avoir  trouvée,  puisque  vous  voilà  ;  je  cher- 
chais l'adresse  de  mon  excellent  ami.  le  comte.  .  le  baron... 
le  vicomte...  l'adresse  de  votre  maître. 

—  Désirez-vous  donc  le  voir?  demanda  le  page. 

—  A   l'instant  même,  si  c'est  possible. 

—  Alors  vous  allez  être  servi  à  souh.iit  rar  il  est  entré 
chez  le  prévôt. 

—  Au   Châtelet  ? 

—  Oui.   et   il   va   en   sortir. 

—  Il  est  bien  heureux  d'entrer  au  Châtelet  comme  il  veut , 
mais  11  est  donc  lié  avec  messire  Robert  d'Estourville.  mon 
ami  le  vicomte...   le  comte...  le  baron... 

—  Le  vicomte... 

—  Mon  ami  le  vicomte  ..  de...  dites-moi  donc,  continua 
Aubry.  désirant  profiter  de  la  circonstance  pour  connaître 
enfin  le  nom  de  son  ami  ;  le  vicomte  de... 

—  Le  vicomte  de  Mar  . 

—  Ah  I  s'écria  l'écolier  en  voyant  celui  qu'il  attendait 
paraître  à  la  porte  et  sans  laisser  achever  le  page.  Ah  ! 
cher  vicomte,  vous  voilà  donc.  C'est  vous,  je  vous  cherche, 
je  vous  attends. 

—  Bonjour,  dit  Marmagne,  évidemment  contrarié  de  la 
rencontre.  Bonjour,  mon  cher.  Je  voudrais  causer  avec  vous  ; 
mais,   malheureusement,  je  suis  pressé.  Ainsi  donc,  adieu. 

—  Un  Instant,  un  instant,  s'écria  Jacques  Aubry  en  se 
cramponnant  au  bras  de  son  compagnon  :  un  instant,  vous 
ne  vous  en  irez  pas  comme  cela,  diable  l  D'abord,  j'ai  un 
immense  service  à   vous   demander. 

—  Vous  ? 

—  Oui.  mol  :  et  la  loi  du  ciel,  vous  le  savez,  est  qu'entre 
amis  il  faut  s'aider.  > 

—  Entre  amis? 

—  Sans  doute  ;  n'êtes-vous  pas  mon  ami  ?  car  qu'est-ce 
qui  constitue  l'amitié?  la  confiance:  or,  je  suis  plein  de 
confiance  en  vous  :  je  vous  raconte  toutes  mes  affaires  et 
même  celles  des  autres. 

—  Avez-vous   jamais   eu   à   vous    en   repentir? 


ss 


ALEXÂN'DRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Jamais,  vis-à-vis  de  tous  du  moins:  mais  il  n'en  est 
pas  ainsi  vis-à-vis  de  tout  le  monde.  Il  y  a  dans  Paris  un 
Iiomme  que  je  cherche  et  qu'avec  l'aide  de  Dieu  je  ren- 
contrerai un  jour. 

—  ilr.n  cher,  interrompit  Marmagne.  qui  se  douta  bien 
ç»el  liomme  chefcliait  Aubry,  je  vous  ai  dit  que  j'étais  fort 
pressé. 

—  Mais  attendez  donc,  puisque  je  vous  dis  que  vous  pou- 
vez me  rendre  un   service... 

—  Alors,   parlez   vite. 

—  Vous    Mes     bien    en    cour,    n'est-ce    pas? 

—  Mais,  mes  amis  le  disent. 

—  Tous  avez  quelque  crédit,   alors? 

—  Mes    ennemis   pourraient    s'en    apercevoir. 

—  Eh  bien  :  mon  cher  comte,  mon  cher  baron...  mon  cher  .. 

—  Viciimte. 

—  Faiies-moi  entrer  au  Châtelet. 

—  En  quelle  qualité? 

—  En    qualité   de   prisonnier,    tout    simplement. 

—  En  qua'ité  de  prisonnier?  Singulière  ambition,  ma  foi  : 

—  Que  voulez-vous,    c'est  la  mienne. 

—  Et  (Inn*  quel  but  voulez-vous  entrer  au  Châtelet?  de- 
■tanda  Marmagne,  qui  se  doutait  que  ce  désir  de  l'écolier 
cachait  quelque  nouveau  secret  dont  11  pourrait  tirer  parti. 

—  A  un  autre  que  vous  je  ne  le  dirais  pas,  mon  bon  ami, 
répondit  Jacques,  car  j'ai  appris  â  mes  iléj)en?.  ou  plutôt 
â  ceux  du  pauvre  Asoanio.  qu'il  faut  savoir  se  taire  Mais 
à  rons.  c'est  autre  chose.  Vnii«  «iivp?  l.ipn  nnp  je  n'ai  point 
de  secret   pour    vous. 

—  En  ce  cas,  dites  vite. 

—  Me  ferez-vous  mettre  au  Châtelet  si  je  vous  le  dis  ? 

—  A  l'tnslant  même. 

—  Eh  bien  !  mon  ami,  imaginez-vous  donc  que  j'ai  eu 
riraprudence  de  confier  à  d'autres  qu'à  vous  que  j'avais 
TU  une  charmante  jeune  fllle  dans  la  tête  du  dieu  Jlars. 

—  Après? 

—  Les  fronts  éventés  !  les  cerveaux  à  l'envers  !  n'ont-ils 
pas  Tér,indu  cette  histoire,  tant  et  si  bien  qu'elle  est  arri- 
Téc  auv  oreilles  du  prévôt  ;  or,  comme  le  prévôt  avait  depuis 
(nie!<niés  jours  perdu  sa  fllle,  il  s'est  douté  que  c'était 
elle  qui  avait  choisi  cette  retraite.  Il  a  prévenu  le  d'Orbec 
et  la  duchesse  d'Etampes  ;  on  est  venu  faire  une  visite  domi- 
ciliaire .1  l'hotel  de  Nesle,  tandis  que  Benvenuto  Cellinl 
était  à  Fontainebleau.  On  a  enlevé  Colombe  et  l'on  a  mis 
Ascanio  en  prison. 

—  Bah? 

—  C'est  comme  je  vous  le  dis.  mon  cher  Et  qui  a  cond>ilt 
tout  cela  ?  uri  certain  vicomte  de   Marmagne. 

—  Mais,  interrompit  le  vicomte,  qui  voyait  avec  inquié- 
tude son  nom  revenir  sans  cesse  sur  les  lèvres  de  l'écolier. 
m.-iis  vous  ne  me  dites  pas  quel  besoin  vous  avez  d'entrer 
au  Châtelet,  vous. 

Vous  ne  comprenez  pas? 
Non. 

—  Us  ont   arrêté  Ascanio. 

—  Oui. 

—  Ils   l'ont  conduit   au  -Chfttelet. 

—  Bien. 

—  Mais  ce  qu'ils  ne  savent  pas.  ce  que  personne  ne  sait, 
excepté  la  duchesse  d'Etampes,  Penvennto  et  moi.  c'est 
qu'Ascanio  possède  certaine  lettre,  certain  secret  qui  pont 
perdre  la   duchesse.  Or,   comprenez-vous  maintenant? 

—  Oui, 'je  commence.  Mais  aidez-mot,  mon  cher  ami. 

—  Comprenez-vous,  vicomte,  continua  .\ubi'y.  s'aristocra 
lisant  de  plus  on  plus  ;  je  veux  entrer  au  ChAtelet,  péné- 
trer jusqu'à  .\scanio,  prendre  sa  lettre  ou  recevoir  son  secret, 
sortir  de  prison,  aller  trouver  Benvenuto  et  combiner  avec 
lui  quelque  moyen  de  faire  triompher  la  ver<n  de  Colombe 
et  l'amour  d'Ascanio,  à  la  grande  confusion  des  Marmagne, 
des  d'Orbec.  du  prévOt,  de  la  duchesse  d'Etampes,  et  de 
toute  la  clique. 

—  C'est  très  ingénieux,  dit  Marmagne.  Merci  de  votre 
confiance,  mon  cher  écolier.  Vous  n'aurez  pas  à  vous  en 
repentir. 

—  Vous  me   promettez  donc   votre  protection  î 

—  Pourquoi  faire? 

—  Mais  pour  me  faire  entrer  au  ChAtelet.  comme  je  vous 
l'ai  demandé. 

—  Ci-mptez  dessus. 

—  Tout  rie  suite? 

—  .\i  tendez-mot   là. 

—  Où  je  suis? 

—  A  la  m  •■•me  place. 

—  Et   vous   allez  ? 

—  Chercher  1  ordre  de   vous  arrêter. 

—  Ah  '.  mon  ami,  mon  cher  baron,  mon  cher  comte.  Mais 
dites-mol  donc,  il  faudrait  me  donner  votre  nom  et  votre 
adresse   dans   le   cas   oii    j'aurais   besoin   de   vous. 

—  mutile,  je  reviens. 

—  Oui.  revenez  vite;  et  si  sur  votre  route  vous  rencon- 
trez ce  maudit  Marmagne,   dites-lui... 


—  Quoi  ?  demanda   le  vicomte. 

—  Dites-lui  que  j'ai  fait  uu  serment. 

—  Lequel  ? 

—  C'est  qu'il  ne  mourrait  que  de  ma   main. 

—  Adieu,   s'écria  le  vicomte  :   adieu,    attendez  moi   là. 

—  Au  revoir,  dit  .\ubry,  je  vous  attends.  Ah  !  vous  êtes 
un  ami  véritable,  vous,  un  homme  à  qui  l'on  peut  se  Oer, 
et  je  voudrais  bien  savoir... 

—  Adieu,  seigneur  écolier,  dit  le  page,  qui  s'était  tenu  à 
l'écart  pendant  cette  conversation,  et  qui  se  remettait  en 
route  pour   suivre  son  maître 

—  Adieu,  gentil  page,  dit  Aubry  ;  mais  avant  que  vous 
me  quittiez,  un  service  ! 

—  Lequel  : 

—  Quel  est  ce  noble  seigneur  à  qui  vous  avez  Ihonneur 
d'appartenir? 

—  Celui  avec  qui  vous  venez  de  causer  pendant  un  quart 
d'heure  ? 

—  Oui. 

—  Et  que  vous  appelez  votre  ami  ? 

—  Oui. 

—  \'ous  ne  savez  pas  comment  il  s'appelle  ? 

—  Xon. 

—  Mais    c'est... 

—  Un  seigneur  très  connu,  n'est-ce  pas? 

—  Sans  doute. 

—  Influent  ? 

—  Après  le  roi  et  la  duchesse  d'Etampes,  c'est  lui  qui 
fait  tout, 

—  Ah!...  et  vous  dites  qu'U  s'appelle?... 

—  Il  s'appelle  le  vicomte...  mais  le  voilà  qui  se  retourne 
et  qui  m'appelle.  Pardon... 

—  Le  «comte  de... 

—  Le  vicomte   de  Marmagne. 

—  Marmagne  :  s'écria  .\ubiT,  le  vicomte  de  Maimagne  : 
Ce  jeune  seigneur  est  le  vicomte  de  Marmagne  ! 

—  Lui-même. 

—  Marmagne  !  l'ami  du  prévôt,  de  d'Orbec,  de  madame 
d'Etampes? 

—  En    personne. 

—  Et  l'ennemi  de  Benvenuto  Cellini? 

—  Justement. 

—  Ah  !  s'écria  .^ubry,  voyant  comme  â  la  lueur  d'un 
éclair  dans  tout  le  passé.  Ah  !  je  comprends  maintenant. 
.\h  :  Marmagne.    Marmagne  l 

Alors,  comme  lécolier  était  sans  armes,  par  un  mouvement 
rapide  comme  la  pensée,  il  saisit  la  courte  épée  du  petit 
page  par  la  poignée,  la  tira  du  fourreau  et  s'élança  à 
la  poursuite  de  Marmagne  en  criant  i  —  Arrête  ! 

.\u  premier  cri,  Marmagne,  inquiet,  s'était  retourné,  et 
voyant  .Vubry  courir  après  lui  l'épée  à  la  main,  s'était  douté 
i|u'il  était  enfin  découvert.  Il  n'y  avait  que  deux  moyens, 
.•u  fuir  ou  l'attendre.  Or,  >rarmagne  n'était  pas  tout  à  fait 
tssez  brave  pour  attendre,  mais  n'était  pas  non  plus  tout 
i  fait  assez  lâche  pour  fuir.  11  choisit  donc  un  moyen 
intermédiaire  et  s'élança  dans  une  maison  dont  la  porte 
était  ouverte,  espérant  refermer  la  porte:  mais  malheu- 
reusement pour  lui  elle  était  retenue  au  mur  par  une  chaîne 
qu'il  no  put  détacher,  de  sorte  qu'.\ubry,  qui  le  suivait 
,1  quelque  distance,  arriva  dans  la  cotir  avant  qu'il  eût  eu 
le    temps  de  gagner   l'escalier. 

—  .•\h  I  Jlarmagne  !  vicomte  damné  !  espion  maudit  !  lar- 
ronnetir  de  secrets!  ah!  c'est  toi!  Enfin,  je  te  connais,  je 
te    tiens  :    En    garde,    misérable  !    en    garde  : 

—  Monsieur,  répondit  Marmagne.  essayant  de  le  prendre 
sur  un  ton  de  grand  seigneur,  comptez-vous  que  le  vicomte 
de  Marmagne  fera  Ihonneur  à  l'écolier  Jacques  Aubry 
de   croiser  l'épée   avec    lui  ? 

—  Si  le  vicomte  de  Marmagne  ne  fait  pas  l'honneur  à 
Jacques  Aubry  de  croiser  l'épée  avec  lui.  l'écolier  Jacques 
Aubry  aura  l'honneur  de  passer  son  épée  au  travels  du 
corps  du    vicomte  de   Marmagne. 

Et  pour  ne  laisser  aucun  doute  à  celui  auquel  II  adressait 
cette  menace,  Jacques  .\ubry  mit  la  pointe  de  son  épée  sur 
la  poitrine  du  vicomte,  et  à  travers  son  pourpoint  lui  tu 
fit  sentir  légèrement  le  fer.  « 

\    l'assassin!    cria    Marmagne.    \   l'aide!    au    secours' 

—  Oh!  cric  tant  que  tu  voudras,  répondit  Jacques;  tu 
auras  cessé  de  crier  avant  qu'on  arrive.  Ce  que  tu  as  de 
mieux  à  faire,  vicomte,  c'est  donc  de  te  défendre.  Ainsi, 
crois-moi.   en   garde  :    vicomte,   en   garde  ! 

—  Eh  bien,  puisque  tu  le  veux,  s'écria  le  vicomte,  attends 
un  peu,  et  tu  vas  voir  ! 

Marmagne,  comme  on  a  pu  s'en  apercevoir,  n'était  pas 
naturellement  brave  mais,  ainsi  que  tous  les  seigneurs  d  î 
ce  temps  chevaleresque,  il  avait  reçu  une  éducation  mili- 
taire U  y  a  plus,  11  passait  même  pour  avoir  une  certalnr 
force  en  escrime  II  est  vrai  qu'on  disait  que  cette  réputa- 
tion avait  plutôt  pour  résultat  d'épargner  à  Marmagne  les 
m.iuvaises  affaires  qu'il  pouvait  se  faire  que  de  mener  à 
bien  celles  qn  il   ^-'ait    f.ntes    11   n'en   est  pas  moins   vrai 


ASCAMO 


99 


^ÏLf^.r*'"'."   Rigoureusement  pressé  par  Jacques,   11   tU-a 
de  l'art     '*      """"^  ''"'*'"'*  ™  ^'"""^  ^^''^  """^^  '^  ■'^«"«s 

Jlais  si  Marmagne  était  dune  Habileté  reconnue  parmi 
les  seigneurs  de  la  cour.  Jacques  Aubry  était  dune  aS?e™e 
incontestée  parmi  les  écoliers  de  1  université  et  it-s  cîl^ 
de  la  basoclie.  11  en  résulta  donc,  que,  du  premier  co^^ 
les  deux  adversaires  virent  quils  avaient  alï.u!^  a  forfè 
parue;  seulement  un  grand  avantage  demeurait  a  Mai- 
magne^  Comme  Aubry  avait  pris  lépée  du  page,  cette  épée 
était  de  SIX  pouces  plus  courte  que  celle  du  vicomte  ce 
netait  pas  un  grand  inconvénient  pour  la  défense,  ma" 
c  était  une  grave  infériorité  pour  l'attaque 

En  effet,  déjà  plus  grand  de  six  pouces  que  lécolier,  ar- 
mé dune  épee  dun  demi-pied  plus  longue  que  la  sienne 
Marmagne  n  avait  qu'à  lui  présenter  la  pointe  du  fer  au  vi^ 
sage  pour  le  tenir  constamment  à  distance,  tandis  nue  de 
son  coté,  Jacques  Aubr.x  avait  beau  attaquer,  faire  des  fein- 
tes et  se  fendre.  Jiarmagne.  sans  avoir  même  besoin  de 
iV^L'^"  ^'^i"^  retraite,  en  ramenant  simplement  sa  jambe 
droite  près  de  sa  jambe  gauche,  se  trouvait  hors  de  portée 
Il  en  résultait  que  deux  ou  trois  fois  déjà,  malgré  la  viva- 
cité de  la  parade,  la  longue  épée  du  vicomte  avait  eflleuré 
la  poitrine  de  lécolier.  tandis  que  celui-ci.  même  en  se 
fendant  a  fond,  n  avait  percé  que  lair 

Aubry  comprit  qu  il  était  perdu  sil  continuait  à  jouer  ce 
jeu,  et  pour  ùter  à  son  adversaire  toute  idée  du  plan  qu'il 
venait  d  adopter,  il  continua  de  1  attaquer  et  de  parer  par 
les  parades  et  les  feintes  ordinaires,  gagnant  insensible- 
ment du  terrain  pouce  a  pouce;  puis,  quand  il  se  crut 
assez  près,  il  se  découvrit  comme  par  maladresse,  llarmagne 
voyant  un  jour  se  fendit;  Aubry,  prévenu,  revint  a  une 
parade  de  prime,  puis  profitant  de  ce  que  lépée  de  son 
adversaire  se  trouvait  soulevée  a  deux  pouces  au-dessus 
de  sa  tête,  il  se  glissa  sous  le  fer  eu  bondissant  et  en  se 
leudant  tout  a  la  fois,  et  cela  si  habilement  et  si  vigou- 
reusement que  la  petite  épée  du  page  disparut  jusqu'à 
la  garde  dans  la  poitrine  du  vicomte. 

Marmagne  jeta  un  de  ces  cris  aigus  qui  annoncent  la  gra- 
vité d'une  blessure;  puis,  baissant  la  main,  il  pâlit  laissa 
échapper  son  êpée,  et  tomba  à  la  renverse. 

Juste  à  ce  moment,  une  patrouille  du  guet,  attirée  par 
les  cris  de  .Marmagne,  par  les  signes  du  page  et  par  la  vue 
du  rassemblement  qui  se  formait  devant  la  porte,  accou- 
rut, et  comme  Aubry  tenait  encore  à  la  main  son  épée  toute 
sanglante,  elle  l'arrêta. 

Aubry  voulut  d'abord  faire  quelque  résistance;  mais 
comme  le  chef  de  la  patrouille  cria  tout  haut  ■  —  Désar- 
mez-moi ce  drôle-l;i,  et  conduisez-le  au  Chàtelet,  11  remit 
son  épee,  et  suivit  les  gardes  vers  la  prison  tant  ambition- 
née par  lui,  admirant  les  décrets  de  la  Providence,  qui  lui 
accordait  à  la  fois  les  deux  choses  qu'il  désirait  le  plus,  se 
venger   de   Marmagne   et   se  rapprocher   d'Ascanio. 

Cette  fois  on  ne  fit  aucune  difliculté  de  le  recevoir  dans 
la  forteresse  royale  ;  seulement,  comme  il  parait  qu'elle 
était  pour  le  moment  surchargée  de  locataires,  il  y  eut  une 
longue  discussion  entre  le  guichetier  et  l'inspecteur  de  la 
prison  pour  savoir  où  1  on  caserait  le  nouveau  venu  :  enfin 
ces  deux  honorables  per.sonnes  parurent  tomber  d  accord 
siu-  ce  point,  en  vertu  de  quoi  le  guichetier  fit  signe  à 
Jacques  Aubry  de  le  suivre,  lui  fit  descendre  trente-deux 
marches,  ouvrit  une  porte,  le  poussa  dans  un  cachot  très 
noir,  et  referma  la  porte  derrière  lui. 


XXXIIl 

DES    DIFFICIXTÉS    QU'ÉPROUVE    U.N    HOXXÊTE    HOM.ME 
A    SOKTIR    DE    PRISON 

L'écolier  demeura  un  instant  tout  étourdi  de  son  passage 
rapide  de  la  lumière  a  l'obscurité;  où  était-il  ?  il  n  en  sa- 
vait rien  ;  se  trouvait-il  près  ou  loin  d'Ascanio  ?  il  1  igno- 
rait. Dans  le  corridor  qu  il  venait  de  suivre,  il  avait  seule- 
ment, outre  la  porte  qui  s  était  ouverte  pour  lui  remar- 
qué deux  autres  portes;  mais  son  premier  but  était  atteint, 
U  se  trouvait  sous  le  même  toit  que  son  ami. 

Cependant,  comme  il  ne  pouvait  demeurer  éternelle- 
ment a  la  même  place,  et  qu'a  l'autre  bout  du  cachot,  «est- 
a-dire a  quinze  pas  à  peu  près  devant  lui,  il  apercevait 
une  légère  lueur  filtrant  à  t^^avers  un  soupirail,  il  allongea 
la  jambe  avec  précaution,  dans  l'intention  Instinctive  de 
gagner  l'endroit  éclairé:  mais  au  second  pas  qu  11  fit,  le 
plancher  sembla  manquer  tout  à  coup  sous  ses  pieds;  U 
descendit  rapidement  trois  ou  quatre  marches,  et  sans 
doute  cédant  à  l'impulsion  donnée,  il  allait  se  briser  la 
tête  contre  le  mur,  lorsque  ses  pieds  s'embarras.sêrcnt 
dans  un  obstacle  qui  le  flt  trébucher  à  l'instant  même    II 


cont'usrons.'"'  '^'"'"'^  ^""^^^  "="  ^"'  «"'««  '^ouv  quelques 
L'obstacle  qui  avait  sans  le  vouloir   rendu   le  service  à 
lécolier   poussa   un    profond    gémissement. 

Pardon,   dit   Jacques   en   se    relevant   et   fn   Ator,.   „«i. 
ment  son  bonnet.  Pardon,  car  il  paraît  que  j'a°  maTcL'Iu: 

Zl"  "°  °"   '"'   ^""^"î"''   '^'>°=«'   "'convenince   que  je  Se 
me  serais  jamais  permise  si  j'y  avais  vu  clair 

-\ous  avez  marché,  dit  une  voix,  sur  '  co  oui  fiit 
niî'uiïVadire.'""^''  ''  ^"'  ''  ''"^  '^""^  l'^'"»"*  'a" de'vë- 

—  Alors,  dit  Jacques,  mon  regret  n'en  est  que  plus  grand 
de  vous  avoir  dérangé   au  moment  où   vous  vous  occupe^ 

tîér  T'"-  'T'^'  •*""  '"  '^'"  '»"'  "^O"  chreuen.  de^ré- 
gler  vos  comptes  avec  Dieu. 

■-  Mes  comptes  sont  en  règle,  seigneur  écolier  ;  j'ai  pé- 
ché comme  un  homme,  mais  J  ai  soulïert  comme  un  mar- 
^rs/rnf  "■■'■'  ""^  °/^"'  '"  1"^^'""  """'  f^^^'es  et  mes  dou- 
ceutalTlZL''"'  '"  '""""^  "''  ^-1'---  le^Porté  sur 

—  Ainsi  soii-il,  dit  Aubry,  et  c'est  ce  que  je  vous  souhaite 
de  tout  mon  cœur.  Mais  si  cela  ne  vous  fatigue  pas  trop 
pour  le  moment,  mon  cher  compagnon,  je  dis  mon  cheT 
parce  que  je  présume  que  vous  ne  me  gardez  aucun  ressenti^ 
ment  du  petit  accident  auquel  je  dois  d  avoir  fait  depu  s 
i'isiJ^^r,  '^"""^'^s^'»^e;  si  cela  ne  vous  fatigue  pas  trop, 
dis-je,  apprenez-moi  par  quelles  révélations  vous  avez  pu  sa- 
voir  que   j  étais   écolier. 

—  Parce  que  je  l'ai  vu  a  votrecostume,  et  surtout  à  l'en- 
crier que  vous  portez  pendu  à  votre  ceinture,  à  l'endroit 
ou  un  gentilhomme  porte  son  poignard. 

—  Parce  que  vous  lavez  vu  à  mon  costume,  à  l'encrier  1 
Ah  ça  !  mon  cher  compagnon,  vous  m'avez,  si  je  ne  me 
trompe,  du  que  vous  étiez  en  train  de  trépasser  '! 

—  J  espère  être  arrivé  enfin  au  terme  de  mes  maux  • 
OUI,  J  espère  m'endormir  aujourd  hui  sur  la  terre,  pour  me 
réveiller  demain  dans  le  ciel. 

—  Je  ne  m'y  oppose  aucunement,  répondit  Jacques  ■  seu- 
lement, je  vous  ferai  remarquer  que  la  situation  dans 
laquelle  vous  vous  trouvez  à  cette  heure  n'est  pas  de  celles 
ou  1  on  s'amuse  à  plaisanter. 

—  Et  qui  vous  dit  que  je  plaisante  ;  muamura  le  mori- 
bond en  pou.ssaiit  un  profond  soupir. 

—  Comment  !  vous  me  dites  que  vous  m'avez  reconnu 
a  mon  costume,  à  l'encrier  que  je  porte  à  ma  ceinture,  et 
j'ai  beau  regarder,  moi,  je  ne  vois  pas  mes  deux  mains. 

—  C  est  possible,  répondit  le  prisonnier,  mais  quand 
vous  serez  resté  quinze  ans  comme  moi  dans  un  cachot, 
vos  yeux  y  verront  dans  les  ténèbres,  aussi  bien  qu'ils 
voyaient  autrefois  en  plein  jour. 

—  Que  le  diable  me  les  arrache  plutôt  que  de  faire  un 
pareil  apprentissage  !  s'écria  l'écolier  ;  quinze  ans,  vous  êtes 
resté   quinze  ans   en  prison  7 

—  Quinze  ou  seize  ans,  peut-être  plus,  peut-être  moins  ; 
j'ai  cessé  depuis  longtemps  de  compter  les  jours  et  de  me- 
surer le  temps. 

—  .Mais  vous  avez  donc  commis  quelque  crime  abomi- 
nable, s'écria  lécolier,  pour  avoir  été  si  impitoyablement 
puni  ? 

—  Je  suis  innocent,  répondit  le  prisonnier. 

—  Innocent  !  s'écria  Jacques  épouvanté  ;  ah  ;  çà  I  dites 
donc,  mon  cher  compagnon,  je  vous  ai  déjà  fait  observer 
que  ce  n'est  pas  le  moment  de  plaisanter. 

—  Et  je  vous  ai  répondu  qne  je  ne  plaisantais  pas. 

—  Mais  c'est  encore  moins  celui  de  mentir,  attendu  que 
la  plaisanterie  est  un  simple  jeu  de  l'esprit  qui  n'offense 
ni  le  ciel  ni  la  terre,  tandis  que  le  mensonge  est  un  péché 
mortel  qui  compromet  l'àme. 

—  Je  n'ai  jamais  menti. 

—  Vous  êtes  innocent,  et  vous  êtes  resté  quinze  ans  en 
prison  ? 

—  Quinze  ans  plus  ou  moins,  je  vous  l'ai  dit. 

—  .\h  cà  I  s'écria  Jacques,  et  moi  qui  suis  innocent  aussi  ! 

—  Que  Dieu  vous  protège  alors,  répondit  le  moribond  ! 

—  Comment,  que  Dieu  me  protège 7 

—  Oui,  car  le  coupable  peut  avoir  l'espérance  qu'on  lui 
pardonnera:  l'innocent,  jamais  I 

—  C'est  plein  de  profondeur,  mon  ami.  ce  que  vous  dites 
là  ;   mais  savez-vnus   que  ce   n'est  pas  rassurant  du  tout  ! 

—  Je  dis  la  vérité. 

—  Mais  enlln,  reprit  Jacques:  enfin,  voyons,  vous  avez 
bien  quelque  peccadille  à  vous  reprocher  ;  de  vous  à  mol. 
allons,  contezmol  cela.  j 

Et  Jacques,  qui,  effectivement  commençait  à  distinguer 
les  objets  dans  les  ténèbres,  prit  un  escSbeau,  alla  le  por- 
ter près  du  lit  du  mourant,  et.  cli.iisissant  un  endroit  où 
la  muraille  faisait  angle,  il  y  plaça  son  slige,  s'assit  et 
s'établit  dans  cette  espèce  de  fauteuil  improvisé  le  plus  con- 
fortablement qu'il  put. 

—  .\h  I  ah  :   vous  gardez  le  silence,   mon  cher  ami.   vous 


n'avez  pas  coni':' 


F-li    hifti  '     le    roniln-riiil^ 


Univer8,,g^ 


RlRr  iriTurrA 


1((i 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


quinze  ans  de  cachot  ont  dû  vous  rendre  déûant.  Eh  bien  ! 
je  me  nomme  Jacques  Aubry,  j  ai  vingt-deux  ans,  je  suis 
écolier,  vous  lavez-vu,  —  a  ce  que  vous  dites,  du  moins  ; 
—  j'avais  quelques  motils  qui  no  regardent  que  moi  de  me 
(aire  mettre  au  Cliâielet  ;  jy  suis  depuis  dix  minutes;  j  ai 
eu  1  honneur  d'y  faire  votre  connaissance;  voila  ma  vie 
tout  entière  ;  et  maintenant,  vous  me  connaissez  comme 
je  me  connais  ;  parlez  a  votre  tour,  mon  cher  compagnqp, 
je  vous  écoute. 

—  El  moi,  dit  le  prisonnier,  je  suis  Etienne  Eaymond. 

—  Etienne  Raymond,  murmura  l'écolier,  je  ne  connais 
pas  cela. 

—  D  abord,  dit  celui  qui  venait  de  se  faire  connaître, 
vous  étiez  un  enfant  lorsqu'il  a  plu  â  Dieu  de  me  (aire 
disparaître  de  la  surlace  de  la  terre;  ensuite  j'y  tenais  peu 
de  place  et  j'y  faisais  peu  de  bruit,  de  sorte  que  personne 
ne   s  est    aperçu   de    mon   absence. 

—  Mais  enfin,  que  faisiez-vous  .'  qu'étiez-vous? 

—  J'étais  l'homme  de  confiance  du  connétable  de  Bourbon. 

—  Oh  !  oh  !  et  vous  avez  tralii  l'Etat  comme  lui  ;  alors, 
je  ne  m'étonne  plus. 

—  Non;  j'ai   relusé  de  trahir  mon  maître,  voilà   tout. 

—  Voyons  un  peu  :  comment  cela  sest-il  passé  ? 

—  J'étais  à  Paris  à  l'hôtel  du  connétable,  tandis  que  ce- 
lui-ci habitait  son  ch;\teau  de  Bourbonl'Archambaut.  Vn 
jour,  m  arrive  le  capitaine  de  ses  gardes  qui  m'apporte 
une  lettre  de  monseigneur.  Cette  lettre  m'ordonnait  de  re- 
mettre au  messager,  â  1  instant  même,  un  petit  paquet  ca- 
cheté que  je  trouverais  dans  la  cliambre  a  coucher  du  duc, 
au  chevet  de  son  lit,  au  fond  d  une  petite  armoire.  Je  con- 
duisis le  capitaine  dans  la  chambre,  je  m'avançai  vers  le 
chevet,  j'ouvris  l'armoire.  le  paquet  était  à  la  place  indi- 
quée, je  le  remis  au  messager,  qui  partit  à  l'instant  même. 
Une  heure  après,  des  soldats  conduits  par  un  officier,  vin- 
rent du  Louvre,  m'ordonnèrent  a  leur  tour  de  leur  ouvrir 
la  chambre  â  coucher  du  duc.  et  de  les  conduire  à  une  ar- 
moire qui  devait  se  trouver  au  clievet  du  lit.  J  obéis,  ils 
ouvrirent  l'armoire,  mais  ils  cherchèrent  inutilement  :  ce 
«lu'ils  cherchaient,  c'était  le  paquet  que  venait  d'empor- 
ter  le   messager   du   duc. 

—  Diable  !  diable  :  murmura  Aubry,  qui  commençait  à 
entrer  vivement  dans  la  situation  de  son  compagnon  d'in- 
fortune. 

—  L'officier  me  fit  des  menaces  terribles  auxquelles  je  ne 
répondis  rien,  sinon  que  j  ignorais  quelle  chose  il  ve- 
nait demander-,  car  si  j'eusse  dit  ijue  je  venais  de  remettre 
le  paquet  au  messager  du  duc,  on  eût  pu  courir  après  lui 
et  le  rattraper. 

—  Peste!  interrompit  .\ubry,  c'était  adroit,  et  vous  agis- 
siez comme  un  bon  et  loyal  serviteur, 

—  Alors  l'officier  me  consigna  aux  deux  gardes,  et,  ac- 
compagné des  deux  autres,  retourna  au  Louvre.  Au  bout 
d  une  demi-heure,  il  revint  avec  l'ordre  de  me  conduire  au 
château  de  Pierreen-Scisc,  à  Lyon  ;  on  me  mit  les  fers  aux 
pieds,  on  me  lia  les  mains,  on  me  jeta  dans  une  voiture, 
on  plaça  un  soldat  ;i  ma  droite  et  un  soldat  à  ma  gaucne. 
Cinq  jours  après,  j  étais  enfermé  dans  une  prison  qui,  je 
dois  le  dire,  était  loin  d  être  aussi  sombre  et  aussi  rigou- 
reuse que  celle-ci  ;  mais  qu'importe,  murmura  le  moribond, 
une  prison  est  toujours  une  prison,  et  j'ai  fini  par  m'habi- 
luer  à  celle-ci  comme  aux  autres. 

—  llum  !  fit  Jacques  .\ubry,  cela  prouve  que  vous  êtes 
philosoplie. 

Trois  jours  et  trois  nuits  s'écoulèrent,  continua  Etienne 
Raymond  ;  enfin,  pendant  la  quatrième  nuit,  je  fus  ré- 
veillé par  un  léger  bruit  ;  je  rouvris  les  yeux  ;  ma  porte 
tournait  sur  ses  gonds  ;  une  femme  voilée  entra,  accom- 
pagnée du  guichetier;  le  guiclietier  posa  une  lampe  sur 
la  table,  et,  sur  un  signe  de  ma  visiteuse  nocturne,  sortit 
humblement  ;  alors  elle  s'approcha  de  mon  lit,  leva  son 
voile  :  je  poussai  un  cri. 

—  llein?  qui  était-ce  donc?  demanda  Aubry  en  se  rappro- 
chant vivement  du  narrateur. 

—  C'était  Louise  de  Savoie  elle-même,  c'était  la  duchesse 
d'AngouIême  en  personne  ;  c'était  la  régente  de  France,  la 
mère  du  roi. 

—  .\li  !  ah  !  fit  Aubry.  et  que  venait-elle  chercher  chez 
un  pauvre  diable  comme  vous  ? 

—  Elle  venait  chercher  ce  paquet  cacheté  que  j'avais 
remis  au  messager  du  duc.  et  qui  renfermait  les  lettres 
d  amour  qu'imprudente  princesse  elle  avait  écrites  ii  celui 
quelle  persécutait  maintenant. 

—  Tiens,  tiens,  tiens!  murmura  Jacques  Aubry  entre  ses 
dents,  voila  une  histoire  qui  ressemble  diablement  à  celle 
de  la  duchesse  d'Etampes  et  d'Ascanlo. 

—  Hélas  !  toutes  les  histoires  des  princesses  (oUes  et  amou- 
reuses se  ressemblent,  répondit  le  prisonnier,  qui  paraissait 
avoir  l'oreille  aussi  fine  qu'il  avait  les  yeux  perçans  ;  seu- 
lement, malheur  aux  petits  qui  s'y  trouvent  mêlés. 

—  Un  instant  !  un  instant  !  prophète  de  malheur,  s'écria 
Aubry,  que  diable  dites-vous  donc  UX  ?  Eh  !  moi  aussi  je  me 


trouve  mêlé  dans  une  histoire  de  princesse  folle  et  amou- 
reuse. 

—  Eh  bien  !  s  il  en  est  ainsi,  dites  adieu  au  jour,  dites 
adieu  à  la  lumière,  dites  adieu  à  la  vie. 

—  Allez-vous-en  au  diable  avec  vos  prédictions  de  l'autre 
monde  !  Est-ce  que  je  suis  pour  quelque  chose  dans  tout 
cela  ?  Ce  n  est  pas  moi  qu  on  aime,  c'est  Ascanio. 

—  Etait-ce  moi  qu  on  aimait ••  reprit  le  prisonnier;  était-ce 
moi  dont  jusque-la  on  avait  ignoré  l'e.xistence?  Non,  c'est 
moi  qui  me  trouvais  placé  entre  un  amour  stérile  et  une  ven- 
geance féconde,  c'est  moi  qui  fus  écrasé  au  choc  de  tous 
deux. 

—  Ventre-Mahom  l  s'écria  Aubry,  vous  n'êtes  pas  réjouis- 
sant, mon  brave  homme.  Mais  revenons  a  la  princesse,  car 
justement,  parce  que  votre  histoire  me  fait  trembler  moi- 
même,  elle  m  intéresse  infiniment. 

—  C'étaient  donc  ces  lettres  qu'elle  voulait,  comme  je 
vous  1  ai  dit.  En  échange  de  ces  lettres,  elle  me  promettait 
des  faveurs,  des  dignités,  des  titres  ;  pour  ravoir  ces  lettres, 
elle  eût  extorqué  de  nouveau  400.000  écus  à  un  autre  Sem- 
blançay,  cet  autre  dût-il  payer  sa  complaisance  de  l'écha- 
faud. 

Je  lui  répondis  que  je  n'avais  pas  ces  lettres,  que  je  ne 
les  connaissais  pas,  que  je  ne  savais  pas  ce  qu'elle  voulait 
dire. 

Alors  aux  offres  Succédèrent  les  menaces  ;  mais  je  ne 
pouvais  pas  être  plus  intimidé  que  séduit,  car  j  avais  dit  la 
vérité.  Ces  lettres,  je  les  avais  remises  au  messager  de 
mon   noble   maitre. 

Elle  sortit  furieuse,  puis  je  tus  un  an  sans  entendre  par- 
ler de  rien. 

Au  bout  d'un  an,  elle  revint,  et  la  même  scène  se  re- 
nouvela. 

Ce  fut  moi  à  mon  tour  qui  la  priai,  qui  la  suppliai  de 
me  laisser  sortir.  Je  l'adjurai  au  nom  de  ma  femme,  au 
nom  de  mes  enfans;  tout  fut  inutile:  je  devais  livrer  les 
lettres  ou  mourir  en  prison. 

Un  jour,  je   trouvai   une   lime  dans  mon   pain. 

Mon  noble  maître  s'était  souvenu  de  moi  ;  sans  doute. 
tout  absent,  tout  exilé,  tout  fugitif  qu  il  était,  il  ne  pouvait 
me  déli\Ter  ni  par  la  prière,  ni  par  la  force.  11  envoya  en 
France  un  de  ses  domestiques,  qui  obtint  du  geôlier  qu'il 
me  remettrait  cette  lime  en  disant  de  quelle  part  elle  me 
venait. 

Je  limai  un  des  barreaux  de  ma  fenêtre.  Je  me  fis  une 
corile  avec  des  draps  ;  je  descendis,  m;iis,  arrivé  à  l'exlré 
mité,  je  chertliai  vainement  la  terre  au  bout  de  mes 
pieds  ;  je  me  laissai  tomber  en  invoquant  le  nom  de  Dieu. 
et  je  me  cassai  la  jambe  en  tombant  ;  une  ronde  de  nuit 
me  trouva  évanoui. 

On  me  transporta  alors  au  château  de  Chalon-sur- 
Saône.  Jy  restai  deux  ans  à  peu  près;  puis,  au  bout  de 
deux  ans,  ma  persécutrice  reparut  dans  ma  prison.  C'étaient 
ces  lettres,  toujours  ces  lettres  qui  la  ramenaient.  Cette 
fois,  elle  était  en  compagnie  du  tortureur  ;  elle  me  Ht  don- 
ner la  question  ;  ce  fut  une  cruauté  inutile,  elle  n'obtint 
rien,  elle  ne  pouvait  rien  obtenir.  Je  ne  savais  rien,  si- 
non que  j'avais  remis  ces  lettres  au  messager  du  duc. 

Un  jour,  au  fond  de  la  cruche  qui  contenait  mon  eau,  je 
trouvai  un  sac  plein  d'or  :  c'était  toujours  mon  noble  maî- 
tre qui  se  souvenait  de  son  pauvre  serviteur. 

Je  corrompis  un  guichetier,  ou  plutôt  le  misérable  Bt 
semblant  de  se  laisser  corrompre  ;  à  minuit,  il  vint  m'ou- 
vrir  la  porte  de  ma  prison.  Je  sortis.  Je  le  suivis  à  travers 
les  corridors  ;  déjà  je  sentais  l'air  des  vivans  ;  déjà  je  me 
croyais  libre  ;  des  soldats  se  jetèrent  sur  nous  et  nous  gar- 
rottèrent tous  deux.  Mon  guide  avait  fait  semblant  de  se 
laisser  toucher  par  mes  prières,  afin  de  s'approprier  l'or 
qu'il  avait  vu  dans  mes  mains  ;  puis,  il  m  avait  trahi  pour 
gagner  la   récompense  promise   aux   dénonciateurs. 

On  me  transporta  au  Châtelet  dans  ce  cachot. 

Ici,  pour  la  dernière  fois,  Louise  de  Savoie  m'apparut  : 
elle  était  suivie  du  bourreau. 

La  vue  de  la  mort  ne  put  pas  faire  davantage  que 
n'avaient  fait  les  iimmesses,  les  menaces,  la  torture.  On  me 
lia  les  mains  ;  une  corde  fut  passée  à  un  anneau,  et  cette 
corde  à  mon  cou.  Je  fis  toujours  la  même  réponse,  en  ajou- 
tant que  mon  ennemie  comblait  tous  mes  désirs  en  m'ac- 
cordant  la  mort,  désespéré  que  j'étais  de  cette  vie  de  cap- 
tivité. 

Sans  doute  ce  fut  ce  sentiment  qui  l'arrêta.  Elle  sortit,  le 
bourreau  sortit  derrière  elle. 

Depuis  ce  temps  je  ne  les  revis  plus.  Qu'est  devenu  mon 
noble  duc  »  qu'est  devenue  la  cruelle  duchesse  ?  Je  l'ignore, 
car  depuis  ce  temps,  et  il  y  a  peut-être  quinze  ans  de  cel;  . 
je  n'ai  point  échangé  une  seule  parole  avec  un  seul  être  vi- 
vant. 

—  Ils  sont  morts  tous  deux,  répondit  .-Vubry. 

Morts  tous  deux  I  mon  noble  duc  est  mort  !  mais  il  se- 
rait jeune  encore.  Il  n'aurait  que  cinquante-deux  ans. 
Comment  est-il  mort  1 


ASa-VMO 


lui 


—  Il  a  été  tué  au  sage  de  Rome,  ei  piobableuient...  — 
Jacques  Aubry  allait  ajouter  ;  par  un  Ue  mes  amis  ;  mais  il 
<e  retint,  pensant  que  cette  circonstance  i>ourrait  bien 
mettre  du  (roid  entre  lui  et  le  vieillard.  Jacques  Aubry, 
comme  on  le  sait  devenait  prudent. 

—  Probablement  !..   reprit   le   prisonnier. 

—  Par  un  orfèvre  nommé  Benvenuto  Cellini. 

—  Il  y  a  vingt  ans.  j'eusse  maudit  le  meurtrier:  aujour- 
d  hui  je  dis  du  fond  de  mon  cœur  :  i^ue  le  meurtrier  soit 
béni  :  Et  lui  ont-ils  douné  une  sépulture  digne  de  lui,  â 
mon  noble  duc  1 

—  Je  le  crois  bien  :  Us  lui  élevé  un  tombeau  dans  la 
cathédrale  de  Liaëte,  lequel  tombeau  porte  une  épitaphe 
dans  laquelle  il  est  dit  qu'à  l'endroit  de  celui  qui  y  dort, 
Ale.xaudi'e-le-Grand  n  était  qu  un  drùle  et  César  qu  un  po- 
lisson. 

—  Et  l'autre? 

—  i^ul    1  autre? 

—  Elle,  ma  persécutrice? 

—  Morte  aussi  ;  morte  il  y  a  neuf  ans. 

—  C'est  cela.  Une  nuit,  clans  ma  prison,  j'ai  vu  une  om- 
bre agenouillée  et  priant.  Je  me  suis  écrié,  1  ombre  a  dis- 
paru. C'était  elle  qui  venait  me  demander  pardon. 

—  Ainsi,  vous  croyez  qu  a  1  instant  de  la  mort,  elle  aura 
pardonné  î 

—  Je  l'espère  pour  le  salut  de  son  âme. 

—  Mais  aloi-s  on  aurait  dû  vous  mettre  en  liberté? 

—  Elle  l'aura  recommandé  peut-être  ;  mais  je  suis  si  peu 
de  chose,  qu  au  milieu  de  cette  grande  catastrophe  on 
m'aura  oublié. 

—  Ainsi,  vous,  au  moment  de  mourir,  vous  lui  pardonne- 
xez  à  votre  tour? 

—  Soulevez-moi,  jeune  homme,  que  je  prie  pour  tous  deux. 
Et    le    moribond,    soulevé    par    Jacques    .\ubry,    confondit 

dans  la  même  prière  son  protecteur  et  sa  persécutrice,  ce- 
lui qui  s  était  souvenu  dans  son  affection,  celle  qui  ne 
I  avait  jamais  oublié  dans  sa  haine  :  le  connétable  et  la  ré- 
gente. 

Le  prisonnier  avait  raison.  Les  yeux  de  Jacques  Aubry 
commençaient  â  s'habituer  aux  ténèbres  ;  ils  distinguaient 
dans  l'obscurité  la  figure  du  mourant.  C'était  un  beau  vieil- 
lard maigri  par  la  souffrance,  à  la  barbe  blanche,  au  front 
chauve  :  une  de  ces  tètes  comme  en  a  rêvé  le  Dominiquin 
en  exécutant  sa  Confession  de  saint  Jérôme. 

Quant  il  eut  prié,  il  poussa  un  soupir  et  retomba  :  il 
était  évanoui. 

Jacques  Aubry  le  crut  mort.  Cependant  il  courut  â  la 
cruche,  prit  de  I  eau  dans  le  creux  de  sa  main,  ei  la  lui  se- 
coua sur  le  visage.  Le  mourant  revint  a  lui. 

—  Tu  as  bien  fait  de  me  secourir,  jeune  homme,  dil  le 
vieillard,  et  voila  ta  récompense. 

—  Qu'est-ce  que  cela  ?   demanda  Aubry. 

—  Un   poignard,   répondit    le   mourant. 

—  Un  poignard  I  et  comment  cette  arme  se  trouve-t-tlle 
entre  vos  mains  ? 

—  Attends. 

Un  jour,  le  guichetier  en  mapportant  mon  pain  et  mon 
eau  po.«a  sa  hniterne  sur  1  escabeau,  qui  par  hasard  se  trou- 
vait près  du  mur.  Dans  ce  mur  était  une  pierre  saillante,  et 
sur  cette  pierre  quelques  lettres  gravées  avec  un  cou- 
teau. Je  n'eus  pas  le  temps  de  les  lire. 

Jifiis  je  grattai  la  terre  avec  mes  mains,  je  la  délavai  de 
manière  â  en  faire  une  espèce  de  pâtée,  et  je  pris  l'empreinte 
de  ces  lettres;  je  lus  ;   Ultor. 

Qae  voulait  dire  ce  mot  vengeur?  Je  revins  à  la  pierre. 
J'essayai  de  1  ébranler.  Elle  remua-t  comme  une  dent  dans 
son  alvéole.  A  force  de  patience,  en  répétant  vingt  fois  les 
mêmes  efforts,  je  parvins  â  l'arracher  du  mur.  Je  plongeai 
aussitôt  la  main  dans  l'excavation  qu'elle  avait  laissée,  et 
je   trouvai   ce  poignard.  ' 

Alors  le  désir  de  la  llbei-té  presque  perdue  me  revint,  je 
résolus  avec  ce  poignard  de  me  creuser  un  passage  dans 
quelque  cachot  voisin,  et  là,  avec  l'aide  de  celui  qui  l'habi- 
terait, de  combiner  un  plan  d'évasion.  D'ailleuis,  rien  de 
tout  cela  ne  réussit-il,  creuser  la  terre,  fouiller  la  muraille, 
c'était  une  occupation  -, .  et  quand  vous  aurez  été  comme 
moi  vingt  ans  dans  un  cachot,  Jeune  homme,  vous  verrez 
quel  terrible  ennemi  c'est  que  le  temps. 

.\ubry  frissonna  des  pjeds  à  la  tête. 

—  Et  avcz-vous  mis  votre  projet  à  exécution  ?  demanda- 
l-il. 

—  Oui,  et  avec  plus  de  facilité  que  je  ne  l'aurais  pensé. 
Depuis  douze  ou  quinze  ans  peut-être  que  je  suis  Ici,  on 

ne  suppo-e  plus  sans  doute  ipie  Je  puisse  m  évader  ;  puis 
(ièiîT-i:ie  ne  rait-on  plus  même  qui  je  suis.  On  me  garde 
comme  on  garde  cette  chaîne  qui  pend  à  cet  anneau.  Le 
connétable  et  la  régente  sont  morts  ;  eux  seuls  se  souve- 
naient de  mol  ;  qui  saurait  maintenant,  ici  même,  quel 
nom  je  prononce  en  prononçant  le  nom  d'Etienne 
Raymond  ?  personne. 
Aubry  sentit  la  sueur  lui  couler  sur  le  front  en  songeant 


il  loubli  dans  lequel  était  tombée  cette  existence  perdue. 

—  ICh   bien  ?   demanda-t-11  ;   eh   bien  ? 

—  Eh  bien  !  dit  le  vieillard,  depuis  plus  d'un  an  je  creuse 
le  sol  et  je  suis  parvenu  a  pratiquer  au-dessous  de  la  mu- 
raille un  trou  par  lequel  un  homme  peut  passer. 

—  Mais  qu'avez-vous  fait  de  la  terre  que  vous  tirez  de 
ce  trou? 

—  Je  lai  semée  comme  du  sable  dans  mon  cachot,  et 
je  l'ai  confondue  avec  le  sol  ix  force  de  marcher  dessus. 

—  Et  ce  trou  où  est-il? 

—  Sous  mon  lit.  Depuis  quinze  ans  personne  n'a  jamais 
eu  l'idée  de  le  changer  de  place.  Le  geôlier  ne  descend  dans 
mon  cachot  qu'une  fols  par  jour.  Le  geôlier  parti,  les  portes 
refermées,  le  bruit  des  pas  éteints,  je  tirais  mon  lit  et  je  me 
remettais  à  l'œuvre;  puis,  lor.<que  l'heure  de  la  visite  arri- 
vait, je  remettais  le  lit  ;i  sa  place  et  je  me  couchais  dessus. 

.■\vant-hier,  je  me  suis  couché  dessus  jiour  ne  plus  me 
relever:  jetais  au  bout  de  mes  forces;  ;iujourd  hui  je  suis 
au  bout  de  ma  vie.  Sois  le  bienvenu,  jeune  homme,  tu  m  ai- 
deras a  mourir,  et  moi,  en  échange,  je  te  ferai  mon  héri- 
tier. 

—  Votre  héritier  !  dit  .\ubry  étonné. 

—  Sans  doute.  Je  te  laisserai  ce  poignard.  Tu  souris. 
Quel  héritage  plus  précieux  peut  te  laisser  un  prisonnier? 
Ce  poignard,  c'est  la  liberté  peut-être. 

—  "Vous  avez  raison,  dit  Aubry,  et  je  vous  remercie. 
Mais  le  trou  que  vous  avez  creusé,  où  donne-t-ilt 

—  Je  n'étais  pas  eiicore  arrivé  de  l'autre  côté,  cependant 
j'en  étais  bien  proche.  Hier,  j'ai  entendu  dans  le  cachot  i 
côlé  un   bruit  de  voix.  '  ^ 

—  Diable  !  lit  Aubry,  et  vous  croyez... 

—  Je  crois  qu'avec  quelques,  heures  de  ti'avail  vous  au- 
rez  achevé    mon   œuvre. 

—  Merci,    dit   .-\ubry,   merci. 

—  Maintenant,  un  prêtre.  Je  voudrais  bien  un  prêtre,  dit 
le  moribond. 

—  Attendez,  mon  père,  dit  Aubry,  attendez  ;  il  est  im- 
possible qu  ils  refusent  une  pareille  demande  a  un  mourant. 

Il  courut  â  la  porte  sans  trébucher  celte  fois,  car  ses 
yeux  s  habituaient  à  l'obscurité,  et  frappa  des  pieds  et  des 
mains. 

Un  guichetier  descendit. 

—  Qu  avez-vous  à  faire  un  pareil  vacarme,  denianda-t-il, 
et  que  voulez-vous? 

—  Le  vieillard  qui  est  avec  moi  se  meurt,  dit  .-^ubry,  et 
demande  un  prêtre  :  le  lui  refuserez-vous  ? 

—  Hum  !..  murmura  le  guichetier.  Je  ne  sais  pas  ce  que 
ces  galIlards-lâ  ont  tous  à  demander  des  prêtres.  C'est  bien, 
on  va  lui  en  envoyer  un. 

Effectivement,  dix  minutes  après,  le  prêtre  parut  portant 
le  saint  viatique,  précédé  de  deux  sacristains  dont  1  un  por- 
tait la  croix  et  l'autre  la  sonnette. 

Ce  fut  un  spectacle  solennel  que  la  confession  de  ce  mar- 
tyr, qui  n'avait  à  révéler  que  les  crimes  des  autres,  et  qui, 
au  lieu  de  demander  pardon  pour  lui,  priait  pour  ses  en- 
nemis. 

Si  peu  impressionnable  que  fût  Jacques  Aubi-y,  il  se  laissa 
lui-même  tomber  sur  les  deux  genoux,  et  se  souvint  de  ses 
Iirières  déniant,  qu'il  croyait  avoir  oublié-s. 

Lorsque  le  prisonnier  eut  fini  sa  confession,  ce  tut  le 
prêtre  qui  s  inclina  devant  lui  et  cfui  lui  demanda  sa  béné- 
diction. 

Le  vieillard  sourit  radieux  comme  un  élu  sourit,  étendit 
une  main  au-dessus  de  la  tète  du  prêtre,  étendit  l'autre 
vers  Aubry,  poussa  un  profond  soupir,  et  se  renvei'sa  en  ar- 
rière. 

Ce  soupir  était  le  dernier. 

Le  prêtre  sortit  comme  il  était  venu,  accompagné  des 
deux  enfans  de  chœur,  et  le  cachot  un  instant  éclairé  par 
la  lueur  ti'emblante  des  cierges,  retomba  dans  son  obscurité. 

Jacques  Aubry  alors  se  retrouva  seul  avec  le  mort. 

C'était  une  assez  ti-iste  compagnie,  surtout  par  les  ré- 
llexions  qu'elle  faisait  naître.  Cet  homme  qui  était  couché 
la  était  entré  innocent  en  prison,  il  y  était  resté  vingt  ans, 
et  11  n'en  sortait  que  parce  que  la  mort,  ce  grand  libérateur, 
était  venu  le  chercher. 

Aussi  le  Joyeux  écolier  ne  se  reconnaissait  plus:  pour  la 
première  fois  il  se  trouvait  en  face  d'une  supi-ême  et  som- 
hi'C  pensée,  pour  la  premièi-e  fois  il  sondait  du  regard  les 
bn'ilarites  vicissitudes  de  la  vie  et  les  calmes  profondeurs 
de  la  mort. 

Puis  au  fond  de  son  cœur  une  idée  égoïste  commençait 
à  s'éveiller  :  11  songeait  à  bii-méme,  innocent  comme  cet 
homme,  mais  comme  (et  h. mime  entraîné  dans  l'engre- 
nage de  ces  passions  royales  qui  brisent,  q»i  dévorent,  qui 
anéantissent  une  existence.  A.scanio-et  lui  pouvaient  dispa- 
raître a  leur  tour  comme  avait  disparu  Etienne  Raymond  ; 
qui  songerait  à  eux? 

Gervalse   peut-être. 

Denvenuto  Cellini  certainement. 

Mais   la   première   ne  pouvait   rien   que    pleurer  ;   (piand 


102 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


an  second,  en  demandant  â  grands  cris  cette  lettre  gue 
possédait  Ascànio,  il  avouait  lui-même  soa  impuissance. 

Et  pour  unique  chance  de  salut,  pour  seule  espérance,  il 
lui  restait  l'héritage  de  ce  trépassé,  un  vieux  poignard  qui 
déjà  avait   trompé  l'attente   de  ses  deux  premiers  maîtres. 

Jacques  Aubry  avait  caché  le  poignard  dans  sa  poitrine, 
U  porta  convulsivement  la  main  sur  sa  poignée  pour  s  assu- 
rer qu  il  j-  était  encore. 

En  ce  moment  la  porte  se  rouvrit,  on  venait  enlever  le 
cadavre. 

—  Quand  m  apporterez-Tous  à  dîner  ".  demanda  Jacques 
Aubry,    j'ai    laim. 

—  Dans  deux  heures,   répondit  le  guichetier 
Et  l'écolier  se  trouva  seul  dans  son  cachot. 


XXXIT 
CN  HONNÊTE  LARCIN 


Auhry  passa  ces  deux  heures  sur  son  escabeau  sans 
bouger  de  sa  place,  tant  sa  pensée  active  tenait  son  corps 
en   repos. 

A  l'heure  dite,  le  guichetier  descendit,  renouvela  l'eau, 
changea  le  pain  ;  c  était  ce  que,  dans  la  langue  du  Chàtelei, 
on  appelait  un  dîner. 

L'écolier  se  rappelait  ce  que  lui  avait  dit  le  mourant, 
c'est-à-dire  que  la  porte  de  la  prison  ne  s'ouvrait  que  tou- 
tes les  vingt-quatre  heures  ;  cependant  U  demeura  encore 
longtemps  assis  à  la  même  place  et  sans  latre  un  seul 
mouvement,  craignant  que  lévénement  de  la  journée  ue 
changeât  quelque  chose  aux  habitudes  de  la  prison. 

Bientôt  il  vit.  grâce  à  son  soupirail,  que  la  nuit  commen- 
çait à  venir.  C  était  une  journée  bien  remplie  que  celle  qui 
venait  de  s'écouler.  Le  matin,  1  interrogaioue  du  juge  ;  à 
midi,  le  duel  avec  Marmagne  ;  à  une  heure,  la  prison  :  à 
trois  heures  la  mort  du  prisonnier,  et  maintenant  ses  pre- 
mières tentatives  de  délivrance. 

Un  homme  ue  compte  pas  beaucoup  de  journées  pa- 
reilles dans  sa  vie. 

Jacques  .\ubry  se  leva  lentement,  alla  à  la  porte  pour 
écouter  si  personne  ne  venait  ;  puis,  pour  qu  on  ne  vit  pas 
sur  son  poui-point  la  trace  de  la  terre  et  de  la  muraille,  il 
se  dévêtit  de  cette  partie  de  son  costume,  tira  le  lit  et 
trouva  l'ouverture  dont  lui  avait  parlé  son  compagnon. 

Il  se  glissa  comme  un  serpent  dans  cette  étroite  galerie, 
qui  pouvait  avoir  huit  pieds  de  prolondeur,  et  qui,  après 
avoir  plongé  sous  le  mur,  remontait  de  l'autre  coté. 

Au  premier  coup  de  poignard  que  donna  Aubry,  il  sentit 
effectivement  au  son  que  rendait  le  sol,  qu'il  allait  bientôt 
arriver  à  son  but.  qui  était  de  s'ouvrir  une  issue  dans  un 
lieu  quelconque.  Où  cette  issue  donnerait-elle  5  il  eili  fallu 
être  sorcier  pour  le  dire. 

Il  n  en  continua  pas  moins  son  travail,  en  faisant  le 
moins  de  bruit  possible.  De  temps  en  temps  seulement 
U  sortait  de  son  trou  comme  faisait  un  mineur,  pour 
semer  par  la  chambre  la  terre,  qui  eût  Uni  par  encombrer 
sa  galerie  :  puis  il  se  glissait  de  nouveau  dans  son  passage 
et   se   remettait   à   la   besogne. 

Pendant  qu  Aubry  travaillait,  Ascanio  songeait  tristement 
à  Colombe. 

Lui  aussi  avait,  comme  nous  l'avons  dit,  été  conduit  au 
Châtelet  ;  lui  aussi,  comme  Aubry,  avait  été  jeté  dans  un 
cachot.  Cependant,  soit  hasard,  soit  recommandation  de  la 
duchL^^e,  ce  catUot  était  un  peu  moins  nu,  et  par  consé- 
quent  un   j.Ui?   h.ibitable  que  celui  de  l'écolier. 

Mais  qu  importait  à  Ascanio  un  pou  plus  ou  un  peu 
moins  de  bien-être  ?  Son  cachot  était  toujours  un  cachot  ; 
sa  captivité  une  séparation.  Colombe  lui  manquait,  c'esl-â- 
dtre  plus  que  le  jour,  plus  que  la  liberté,  plus  que  la  vie. 
Colombe  avec  lui  dans  le  cachot,  et  le  cachot  devenait  un 
lieu  de  délices  un  palais  d'enchantement. 

C'est  que  les  derniers  temps  de  sa  vie  avaient  été  si 
doux  au  pauvre  enfant  !  Le  jour  songeant  à  sa  maîtresse,  la 
nuit  demeurant  près  délie,  U  n'avait  jamais  pensé  que  ce 
bonheur  ptlt  cesser.  Aussi,  parfois,  au  milieu  de  sa  félicité, 
la  main  de  fer  du  doute  lui  avait  serré  le  cœur.  U  avait, 
comme  un  homme  qu  un  danger  menace,  mais  qui  ne  sait 
pas  quand  ce  dai.ger  fondra  sur  lui,  il  avait  promptement 
écarté  toutes  les  Inquiétudes  de  l'avenir  pour  épuiser  tous 
les  délices  du  présent. 

Et  maïuieiiant.  il  était  dans  un  cachot,  seul,  loin  de  Co- 
lombe. pHii;  être  enfermée  elle-même  mmme  lui.  peut-être 
prisonnicie  dans  quelque  couvent  dont  elle  ne  jiourralt 
sortir  qu'en  pas.^ant  dans  la  ch.ii)elle  où  l'attendrait  le 
mari  qu'on  voulait  la  forcer  d  accepter. 

Deux  passions  terribles  veillaient  à  la  porte  de  la  prison 
des  deux  enfans  :  l'amour  de  madame  d'Etanipes  au  seuil 


de  celle  d'.\scanio,  l'ambition  du  comte  d'Orbec  au  seuil  de 
celle  de  Colombe. 

-iussi,  une  fois  seul  dans  son  cachot,  Ascanio  se  trouva-t-il 
bien  triste  et  bien  abattu  :  c  était  une  de  ces  natures  ten- 
dres qui  ont  besoin  de  s  appuyer  =nr  une  organisation  ro- 
buste :  c'était  une  de  ces  tleù.s  nx-les  et  gracieuses  qui  se 
courbent  au  moindre  orage  et  qui  ne  se  relèvent  qu'aux 
rayons  vivifians  du  soleil. 

Jeté  dans  une  prison,  le  premier  soin  de  Benvenuto  eût 
été  d'explorer  les  portes,  de  sonder  les  murs,  de  faire  ré- 
sonner le  sol  pour  s  assurer  si  les  uns  ou  les  autres  n  of- 
fraient pas  à  sa  vive  et  belliqueuse  intelligence  quelque 
moyen  de  salut.  Ascanio  s  assit  sur  son  lit,  laissa  tomber  sa 
tête  sur  sa  poitrine,  et  murmura  le  nom  de  Colombe,  Qu'on 
put  «évader  par  un  moyen  quelconque  d'un  cachot  fermé 
par  trois  grilles  de  fer,  et  entouré  par  des  murs  de  six 
pieds  d'épaisseur,  I  idée  ne  lui  en  vint  même  pas. 

Ce  cachot,  comme  nous  lavons  dit,  était  du  reste  un  peu 
moins  noir  et  un  peu  plus  habitable  que  celui  de  Jacques  ;  U 
y  avait  un  lit,  une  table,  deux  chaises  et  une  vieille  natte; 
en  outre,  sur  une  avance  de  pierre  pratiquée  sans  doute  à 
cet  effet,  brûlait  une  lampe.  C  était  sans  doute  le  cachot 
des  privilégié- 

Il  y  avait  a..ssi  une  grande  amélioration  dans  le  système 
alimentaire;  au  lieu  du  pain  et  de  1  eau  qu'on  apportait 
une  fois  par  jour  à  notre  écolier,  Ascanio  jouissait  de  deux 
repas,  avantage  qui  était  compensé  par  le  désagrément  de 
voir  deux  fois  son  g?ôlier  ;  ces  repas  mêmes,  il  faut  le  dire 
en  Ihouneur  de  la  philanthropique  administration  du  Châ- 
telet, n'étaient  pas  tout  à  fait  exécrables. 

Ascanio  s'occupa  peu  de  ce  détail  ;  c  était  une  de  ces  orga- 
nisations délicates,  féminines,  qui  semblent  vivre  de  par- 
fums et  de  rosée,  'l'oujours  plongé  dans  ses  réflexions, 
il  mangea  un  peu  de  pain,  but  quelques  gouttes  de  vin  et 
continua  de  penser  à  Colombe  et  à  Benvenuto  Cellini  ;  à 
Colombe  comme  à  celle  en  qui  il  mettait  tout  son  amour, 
à  Cellini  comtee  à  celui  en  qui  il  mettait  toute  son  espé- 
rance. 

En  effet,  jusqu'à  ce  moment,  Ascanio  ne  s'était  occupé 
d  aucun  des  soins  ni  des  détails  de  l'existence  ;  Benvenuto 
vivait  pour  deux  :  lui,  Ascanio.  se  contentait  de  respirer, 
de  rêver  quelque  bel  ouvrage  d  art,  et  d'aimer  Colombe.  Il 
était  comme  le  fruit  qui  pousse  sur  un  arbre  vigoureux  et 
qui  reçoit  de  cet  arbre  toute  sa  sève. 

Et  maintenant  encore,  toute  anxieuse  qu'était  sa  situa- 
tion, si,  au  moment  où  on  lavait  arrêté,  si,  au  moment  où 
on  1  avait  conduit  au  Châtelet  il  avait  pu  voir  Benvenuto 
Cellini,  et  si  Benvenuto  Cellini  eût  pu  lui  dire  en  lui  serrant 
la  main  :  Sois  tranquille.  Ascanio,  je  veille  sur  toi  et  sur 
Colombe,  sa  confiance  dans  le  maitre  était  si  grande  que, 
soutenu  par  cette  seule  promesse,  il  eût  attendu  sans  in- 
quJéTudc  le  moment  où  sa  prison  s'ouvrirait,  sur  que  cette 
prison  devait  s'ouvrir,  malgré  les  portes  et  les  grilles  qui 
s'étaient  brusquement  refermées  sur  lui. 

Mais  il  n  avait  pas  vu  Benvenuto,  mais  Benvenuto  igno- 
rait <iue  son  élève  chéri,  que  le  fils  de  sa  Stéphana.  fût 
prisonnier;  il  fallait  un  joui-  pour  aller  le  prévenir  à  Fon- 
tainebleau, en  supposant  que  quelqu  un  eût  l'idée  de  le 
faire  ;  un  autre  jour  pour  revenir  à  Paris,  et  en  deux  jours 
les  ennemis  des  deux  amans  pouvaient  prendre  bien  de 
l'avance  sur  leur  défenseur. 

Aussi  Ascanio  passa-t-il  tout  le  reste  de  la  journée  et  la 
nuit  qui  suivit  son  arrestation  sans  dormir,  tantôt  se  pro- 
menant, tantôt  s'asseyant,  tantôt  se  jetant  sur  son  Ut  au- 
quel, par  une  attention  particulière  qui  prouvait  à  quel 
point  le  prisonnier  était  recommandé,  on  avait  mis  des 
draps  blancs.  Pendant  toute  cette  journée,  pendant  toute 
cette  nuit,  et  pendant  toute  la  matinée  du  lendemain,  rien 
ne  lui  arriva  de  imuve.iu.  si  ce  n'est  la  visite  régulière  du 
guichetier  qui  lui  apportait  ses  repas. 

Vers  les  deux  heures  de  l'après-midi,  autant  du  moins 
que  le  prisonnier  put  en  juger  par  le  calcul  qu'il  fit  du 
temps,  il  lui  sembla  entendre  parler  près  de  lui  :  c'était  un 
murmure  sourd,  indistinct,  dans  lequel  il  était  impossible 
de  rien  distinguer,  mais  causé  évidemment  par  des  paroles 
humaines.  Ascanio  écouta,  se  dirigea  du  côté  vers  lequel 
le  bruit  se  faisait  entendre  :  c'était  a  l'un  des  angles  de  son 
cachot.  Il  appliqua  silencieusement  son  oreille  à  la  mu- 
raille et  au  sol  :  c'était  de  dessous  la  terre  que  le  bruit  sem- 
blait venir. 

Ascanio  avait  des  voisins  qui  n'étaient  évidemment  séparés 
de  lui  que  par  un  mur  étroit  ou  par  un  mince  plancher. 
Au  bout  de  deux  heures  à  peu  prés  cette  rumeur  cessa  et 
tout  rentra  dans  le  silence. 

Puis  vers  la  nuit  le  bruit  recommença,  mais  cette  fois  il 
avait  changé  de  nature.  Ce  n  était  plus  celui  que  font  deux 

personnes  en  parlant,  mais  le  retentissement  de  coups 
sourds  et  pressés  comme  ceux  que  frappe  un  tailleur  de 
jiierre  Ce  bruit  venait  au  reste  du  même  endroit,  ne  s'Inter- 
rompait pas  une  seconde,  et  allait  toujours  se  rapprochant. 
Si   préoccupé   que   fût   Ascanio   de   ses   propres  idées,    ce 


ASCAXIO 


ma 


bruit  ne  lui  en  parut  pas  muins  mériter  queliiue  attention, 
aussi  demeura-t-il  les  yeux  fixés  vers  1  endroit  d'où  ce  bruit 
venait.  On  devait  être  au  moins  au  milieu  de  la  nuit,  mais 
malgré  son  insomnie  de  la  veille,  .\scanîo  ne  songea  pas 
même  à  dormir. 

Le  bruit  continuait  ;  comme  ce  n'était  pas  l'heure  d'un 
travail  ordinaire,  il  était  évident  que  c'était  celui  de  (luel- 
que  prisonnier  qui  travaillait  à  son  évasion.  .Asianio  sourit 
tristement  à  cette  idée  qu'arrivé  jusqu'à  lui,  le  malheureux 


comment  Benvenuto  avait  couru  a  son  atelier  comme  am. 
fou.  criant  :  A  la  fonte  .'  à  la  fonte  :  et  lui  Aubry  au  Ch4- 
telet.  .Mors  ils  s'étaient  séparés,  et  l'écolier  ne  savait  plus 
rien  de  ce  qui  s'était  pasié  depuis  ce  moment  à  l'hôtel  de 
Nesle. 

Mais  à  l'Iliade  commune  succéda  l'Odyssée  particulière. 
.Kubry  raconta  à  .■\scanio  son  désappointement  en,  voyant 
qu'on  ne  voulait  pas  le  mettre  en  prison  ;  sa  visite  chei 
Uervaise,   la   dénonciation  de   celle-ci  au   lieutenant   crlmf- 


■\iM  celle  de  Jacques  .Vulw 


qui,  un  instant  peut-être,  se  serait  cru  en  liberté,  n'aurait 
fait  que  changer  de  prison. 

Enfin  le  bruit  se  rapprocha  tellement  qu'Ascanio  courut 
à  sa  lampe,  la  prit,  et  revint  avec  elle  vers  l'endroit  où  11 
se  faisait  entendre  ;  presqu'au  même  instant,  le  sol  se  sou- 
leva dans  l'angle  le  plus  éloigné  du  c;ichot,  et  la  boursouf- 
Bure.  en  se  fendant,  donna  passage  à  une  tête  humaine. 

.\scanlo  Jeta  un  cri  d'étonnement,  puis  de  joie,  auquel 
répondit  un  autre  cri  non  moins  accentué.  Celte  tête,  c'était 
celle  de   .Jacques  .\ubry. 

Vu  instant  après,  grâce  à  l'aide  qu'.Ascanio  donna  à  celui 
qui  venait  lui  rendre  visite  d'une  façon  si  étrange  et  si  ino- 
pinée, les  deux  amis  étaient  dans  les  bras  l'un  de  l'autre. 

On  devine  que  les  premières  questions  et  les  premières 
réponses  furent  quelque  peu  incohérentes;  mars  enfin,  à 
force  d'échanger  des  mots  sans  suite.  Us  parvinrent  à  met- 
tre un  peu  d'ordre  dans  .leur  esprit  et  à  jeter  un  peu  de 
clarté  sur  les  événemens.  .\scanio.  d'ailleurs,  n  avait  pres- 
que rien  à  dire,  tandis  qu'au  contraire  il  avait  tout  à  ap- 
prendra 

.Mors  Aubry  lui  raconta  tout  :  comment  lui  Aubry  était 
revenu  à  l'hôtel  Je  Xesle  en  même  temps  que  Benvenuto, 
comment  ils  avaient  appris  presque  ensemble  la  nouvelle 
de    l'arrestation    d'.Ucanio    et    l'enlèvement     de    Colombe; 


:    nel.  son   interr-ijr.itoire  tei-rible.   qui   n'avait   eu  d'autre  ré- 

■    suitat   que   cette  amende   de    vingt   sous  parisis,  amende  s» 

humiliante  pour  l'honneur  de  Gervaise  ;  enfin  sa  rencontï» 

.    avec   Marmagne,   au    moment   où    11  commençait  à  dêsespé- 

.  rer  de  se  faire  mettre  en  prison  ;  puis,  à  partir  de  là,  tout 

c&qui  lui    était    arrivé    jusqu'au    moment    où,    ne   saihant 

pas  dans  quel  cachot   il  allait  entrer,   il   avait,   en    fendant 

avec   sa   tête   la  croûte   de  terre  qui   lui  restait  à   percer. 

aperçu  à  la  lueur  de  sa  lampe  son  ami  Ascanio. 

Sur  quoi  les  deux  amis  se  jetèrent  de  nouveau  dans  la 
bras  l'tm  de  l'autre  et  s'embrassèrent  derechef. 

—  Et    maintenant,    dit   Jacques    Aubry,    écoute-moi,   AaOr 
nio,  il  n'y  a  pas  de  temps  à  perdre. 

—  Mais,    dit    .\sianio.    avant    toute    chose,    parle-moi    de 
Colombe    Où  est   Colombe?  

—  Colombe  ?  je  n'en  sais  rien  ;  chez  madame  d'Etam^es, 
je  crois. 

i      —  Chez  madame  d'Etampes  !  s'écria  ^Ascanlo,   chez  sa  rt- 
I    vale  ! 

I       —  Alors,  c'est  donc   vrai  ce  qu'on   disait  de  l'amour  <>e 

la  duclifi=se  pour  toi? 

.\scanio  rougit  et  balbutia  quelques  paroles  Inlntelligttles. 

i       —  Oh  !    il   ne   faut   pas  rougir  pour  cela,  s'écria  .\ub«T. 

I    Peste  !  une  duchesse  !  et  une  duchesse  qui  est  la  maîtres» 


lO-'i 


ALEXANURI-   DUMAS  ILLUSTRE 


du  roi  I   Ce  n  est  pas  à   moi  qu'une   pareille   bonne  fortune 
arriverait.  Mais  voyons,  revenons  à  notre  affaire. 

—  Oui,   dit  Ascanio.  revenons   â   Colombe. 

—  Bail  :   il  s'agit  bien  de  Colombe.  Il  s'agit  d'une  lettre. 

—  (jueUe  lettre'? 

—  D  une  lettre  que  la  daclacs«e  d'Etampes  t'a  écrite. 

—  Et  qui  t'a  dit  que  je  possédais  une  lettre  de  la  duchesse 
d'Etampes? 

—  Benvenulo  Cellini. 

—  Pourquoi  t'a-t-il  dit  cela  ? 

—  Parce  que  cette  lettre  il  la  lui  faut,  parce  que  cette 
lettre  lui  est  nécessaire  parce  que  je  me  suis  engagé  à  la 
lui  rapporter,  parce  que  tout  ce  que  j'ai  fait  enfin  c'était 
pour   avoir  cette  lettre. 

—  Mais  que  veut  faire  de  cette  lettre  Benvenuto?  de- 
manda .ascanio. 

—  \h  '.  ma  foi  '.  je  n'en  sais  rien,  et  cela  ne  me  regarde 
pas.  Il  m'a  dit  :  Il  me  faut  cette  lettre.  Je  lui  ai  dit  :  C'est 
bon,  je  l'aurai.  Je  me  suis  fait  mettre  en  prison  pour 
l'avoir  ;  me  voilà,  donne-la  moi,  et  je  me  charge  de  la  faire 
passer  à  Benvenuto  :  Eli  bien  !  qu'as-tu  donc  7 

Cette  question  était  motivée  par  le  rembrunissement  de 
la  figure  d'.\scanio. 

—  J  ai,  mon  pauvre  Aubry,  dit-il.  que  tu  as  perdu  ta  peine. 

—  Comment  cela?  s'écria  Jacques  Aubry.  Cette  lettre, 
n'aurais-tu   plus   cette   lettre? 

—  Elle  est  lu  !  dit  Ascanio  en  mettant  la  main  sur  la  po- 
che  de  son  pourpoint. 

—  Ah  !  à  la  bonne  heure.  Alors  donne-la  moi  que  je  la 
porte  à   Benvenuto. 

—  Cette  lettre  ne  me  quittera  point,  Jacques. 

—  Et  pourquoi  cela  ? 

—  Parce  que  j'ignore  ce  qu'en  veut  faire  Benvenuto. 

—  Il  veut  s'en  servir  pour  te  sauver. 

—  Et  pour  perdre  la  duchesse  d'Etampes.  peut-être.  Au- 
bry, je  ne  perdrai  pas  une  femme. 

—  Mais  cette  femme  veut  te  perdre,  toi.  Cette  femme  te 
déteste  ;  non,  je  me  trompe,  cette  femme  t'adore. 

—  Et  tu  veux  qu'.en  échange  de  ce  sentiment... 

—  Mais  c'est  exactement  comme  si  elle  te  haïs.sait.  puis- 
que toi  tu  ne  l'aimes  pas;  d'ailleurs,  c'est  elle  qui  a  tout 
(ait. 

—  Comment,  qui  a  tout  lait? 

—  Oui.  c'est  elle  qui  t'a  fait  arrêter,  c'est  elle  qui  a  en- 
levé Colombe. 

—  (jui  te  l'a  dit  ? 

—  l'ersonne  ;    mais    qui   veux-tu   que    cela   soit  ? 

—  Mais  le  prévôt,  mais  le  comte  d'Orbec,  mais  Jlarma- 
gne,  a  qui  tu  avoues  que  tu  as  tout  dit. 

—  .\scanio  :  Ascanio  i  s'écria  Jacques  désespéré,  tu  te 
pords  ! 

—  J'aime  mieux  me  perdre  que  de  commettre  une  lâche 
action,  .\ubry. 

—  Mais  ce  n'est  pas  une  lâche  action,  puisque  c'est  Ben- 
venuto qui  se  charge  de  l'accomplir. 

—  Ecoute,  Aubry,  dit  Ascanio,  et  ne  me  garde  pas  ran- 
cune de  ce  que  je  vais  te  dire.  Si  c'était  Benvenuto  qui 
fût  là  à  ta  place,  si  c'était  lui  qui  me  dit  ;  C'est  madame 
d'Etampes,  ton  ennemie,  qui  ta  fait  arrêter,  qui  a  enlevé 
Colombe,  qui  la  tient  en  son  pouvoir,  qui  veut  forcer  sa 
volonté  ;  je  ne  puis  sauver  Colombe  qu'à  l'aide  de  cette 
lettre:  je  lui  ferais  jurer  qu'il  ne  la  montrerait  pas  au  roi, 
et  je  la  lui  donnerais.  Mais  Benvenuto  n'est  point  ici,  je 
n'ai  aucune  certitude  que  la  persécution  me  vienne  de  la 
duchesse.  Cette  lettre  serait  mal  placée  entre  tes  mains, 
Aubry  ;  pardonne-moi,  mais  tu  avoues  toi-même  que  tu  es 
un  franc  écervelé. 

—  Je  te  jure.  Ascanio,  que  la  journée  que  je  viens  de 
passer  ma  vieilli   de  dix  années. 

—  Cette  lettre,  tu  peux  la  perdre  ou  en  faire,  dans  un 
liu!  excellent,  je  le  sais,  un  usage  inconsidéré,  Aubry,  cette 
lettre  restera  où  elle  est. 

—  Mais  mon  ami,  s'écria  Jacques  Aubry,  songe  bien,  et 
nenvenuto  l'a  dit.  que  cette  lettre  peut  te  sauver. 

—  Dcnvenuio  me  sauvera  sans  cela,  .Vubry  ;  Benvenuto 
,1  la  parole  du  roi  qu'il  lui  accordera  une  grAce  le  jour  où 
son  Jupiter  sera  fondu  Eh  bien,  quand  tu  as  cru  que  Bcn- 
veimto  devenait  fou  parce  qu  il  criait  :  ■.  A  la  fonte  !  à 
il  fonte  1  »  Benvenuto  commençait  A  me  sauver. 

—  Mais  si  la  fonte  allait  manquer,  dit  .\ubry. 

—  11  n'y  a  pas  de  danger,  reprit  Ascanio  en  souriant. 

-  Mais  cela  arrive  aux  plus  habiles  fondeurs  de  France, 
ù   ce   'lu'on  assure. 

—  Les  plus  habiles  fondeurs  d»  France  ne  sont  que  des 
écoliers  auprès  de  Benvenuto. 

—  Mais  combien  de  temps  peut  durer  cette  fonte? 

—  Trois  jours. 

—  Et  pour  mettre  la  statue  sous  les  yeux  du  roi.  com- 
bien de  temps  faut-ll-? 

—  Trois  autres  jours  encore. 


—  Six  ou  sept  en  tout,  à  ce  que  je  vois.  Et  si  d'ici  à  six 
ou  sept  jours  madame  d'Etampes  force  Colombe  à  épou- 
ser dOrbec? 

—  Madame  d'Etampes  n'a  aucun  droit  sur  Colombe.  Co- 
lombe résistera. 

—  Oui,  mais  le  prévôt  a  des  droits  sur  Colombe  comme 
sa  ftUe,  le  roi  François  I"  a  des  droits  sur  Colombe  comme 
sa  sujette  ;  si  le  prévôt  ordonne,  si  le  roi  ordonne. 

Ascanio  pâlit  affreusement. 

—  Si  lorsque  Benvenuto  demandera  ta  liberté.  Colombe 
est  déjà  la  femme  d'un  autre,  dis.  que  feras-tu  de  la  liberté? 

Ascanio  passa  une  main  sur  son  front  pour  essuyer  la 
sueur  qu'y  faisaient  poindre  les  paroles  de  l'écolier,  tandis 
que  son  autre  main  cherchait  dans  sa  poche  la  lettre  li- 
bératrice ;  mais  au  moment  oiS  Aubry  croyait  qu'il  allait 
céder,  il  secoua  la  tête,  comme  pour  en  chasser  toute  Irré- 
solution. 

—  Non  !  dit-il,  non  !  A  Benvenuto  seul.  Parlons  d'autre 
chose. 

Et  il  prononça  ces  paroles  d'un  ton  qui  indiquait  qu'il 
était,  pour  le  moment  du  moins,  parfaitement  inutile  d'in- 
sister. 

—  .\lors,  dit  Aubry,  paraissant  prendre  intérieurement 
une  résolution  importante;  alors,  mon  ami.  si  c'est  pour 
parler  d'autre  chose,  nous  en  parlerons  aussi  bien  demain 
matin,  ou  demain  dans  la  journée,  attendu  que  j'ai  bien 
peur  que  nous  ne  soyons  ici  pour  quelque  temps.  Quant  à 
moi,  je  t'avoue  que  comme  je  suis  assez  fatigué  de  mes 
tribulations  de  la  journée  et  de  mon  travail  de  la  nuit,  je 
ne  serais  point  fâché  de  me  reposer  un  peu.  Ainsi  donc, 
reste  ici,  je  retourne  chez  moi.  Quand  tu  auras  envie  de 
me  revoir,  tu  m  appelleras.  En  attendant,  mets  cette  natte 
sur  le  trou  que  j'ai  fait,  afin  qu'on  ne  coupe  pas  nos  com- 
munications. Bonne  nuit  !  et  comme  la  nuit  porte  conseil, 
j'espère  que  je  te  trouverai  plus  raisonnable  demain  matin. 

Et  à  ces  mots,  sans  rien  vouloir  écouter  des  observations 
d'.\scanio  qui  essayait  de  le  retenir,  Jacques  .\ubry  rentra 
la  tète  la  iiremière  dans' son  couloir  et  regagna  en  rampant 
son  cachot.  Quant  à  .\scanio.  en  e.xécution  du  conseil  que 
lui  avait  donné  son  ami,  à  peine  les  jambes  de  l'écolier 
eurent-elles  disparu  à  leur  tour  qu'il  traina  la  natte 
dans  l'angle  de  sa  prison.  La  voie  de  communication  qui 
venait  de  s'établir  entre  les  deux  cachots  disparut  donc 
entièrement. 

Puis  il  jeta  son  pourpoint  sur  une  des  deux  chaises  qui, 
avec  la  tal)le  et  la  lampe,  composaient  son  ameublement, 
s'étendit  sur  son  lit,  et,  tout  bourrelé  d'inquiétude  qu'il 
était,  s'endormit  bientôt,  la  fatigue  du  corps  l'emportant 
sur  les  tourmens  de  l'esprit. 

Quant  à  .4ul)iy.  au  lieu  de  suivre  l'exemple  d'.4scanio, 
quoiqu'il  eût  au  moins  autant  besoin  que  lui  de  sommeil, 
il  se  contenta  de  s'asseoir  sur  son  escabeau  et  se  mit  à  ré- 
Réchir  iirofondéraent,  ce  qui.  comme  le  sait  le  lecteur, 
était  si  parfaitement  contre  ses  habitudes,  qu'il  était  évi- 
dent  qu'il  méditait   quelque   grand  coup. 

L'immobilité  de  l'écolier  dura  un  quart  d'heure  à  peu 
près,  après  quoi  il  se  leva  lentement,  et  du  pas  d'un  homme 
dont  toutes  les  irrésolutions  sont  fixées,  11  s'avança  vers 
son  trou,  ot"i  il  se  glissa  de  nouveau,  mais  avec  tant  de 
précaution  et  en  observant  un  si  profond  cilence  cette 
lois,  qu'au  moment  où,  arrivé  de  l'.iutre  côté,  il  souleva  la 
natte  avec  sa  tête,  il  s'aperçut  avec  joie  que  l'opération 
qu  il  venait   d'accomplir   n'avait  pas  réveillé  son  ami. 

C'était  tout  ce  que  demandait  l'écolier  :  aussi  avec  des 
I>rècautions  plus  grandes  encore  que  celles  qu'il  avait. pri- 
ses jusque-là,  il  sortit  lentement  de  sa  galerie  souterraine, 
s'approcha  en  retenant  son  souffle  de  la  chaise  où  était 
déposé  le  pourpoint  d'.\scanio.  et.  l'œil  fixé  sur  le  dormeur, 
l'oreille  tendu  à  tout  bruit,  prit  dans  la  poche  la  luécieuse 
lettre  tant  ambilio.nnèe  par  Cellini.  et  mit  dans  lenveloppe 
un  simple  billet  de  Gervalse  qu'il  plia  exactement  de  la 
même  façon  que  l'était  la  lettre  de  la  duchesse,  pensant, 
tant  que  Ascanio  ne  l'ouvrirait  pas.  lui  falrç  croire  que 
c'était  toujours  la  missive  de  la  belle  .\nne  d'Heilly  qui 
était  restée  en  sa  possession. 

Puis,  avec  le  même  silence,  il  regagna  la  natte,  la  sou- 
leva, se  glissa  de  nouveau  dans  le  trou,  et  disparut  comme 
les  fantômes  qui  s  abiment  dans  les  trappes  de  l'Opéra. 

Il  était  temps,  car  l'i  peine  rentré  dans  son  cachot,  il  en- 
tendit la  porte  de  celui  d'.\scanio  roulant  sur  ses  gonds,  et 
la  voix  de  son  ami  qui  criait  avec  l'accent  d'un  homme 
qui   s'éveille  en  sur.«aut  : 

—  Qui  va  là  ? 

—  Moi,  répondit  une  voix  douce,  ne  craignez  rien,  c'est 
une  amie. 

.\scanio,  à  moitié  vêtu,  comme  nous  l'avons  dit,  se  sou- 
leva à  l'accent  de  cette  voix  qu'il  croyait  reconnaître,  et  à 
la  lueur  de  sa  lampe  il  vit  une  fcnime  iroilée.  Cette  femme 
s'approcha  lentement  de  lui  et  leva  %fti  voile.  11  ne  s'était 

pas  trompé,  cette  femme,  c'était _,jnaaame   d'Etampes. 


ASCANIO 


105 


XXXV 

ou  JL  EST  PROUVÉ  QIE  LA  LETTRE  D"UNE  ORISETTE,  QUAND 
ON  LA  BRULE.  FAIT  AUTANT  DE  FLAMME  ET  DE  CENDRE  QUE 
LA    LETTRE   DUNE    DUCHESSE. 


Il  y  avait  sur  le  visage  mobile  de  la  belle  Anne  d'HeilIy 
un  mélange  de  compassion  et  de  tristesse  auquel  Asianio 
se  laissa  prendre  et  qui  le  contirma,  avant  même  <iue  la 
duchesse  eût  ouvert  la  bouclie.  dans  l'idée  qu'elle  était  en- 
tièrement innocente  de  la  catastrophe  dont  lui  et  Colombe 
Teuaîent  d  être   victimes. 

—  Vous  ici.  Asianio  :  dit-elle  d'une  voix  mélodieuse  :  vous 
à  qui  je  voulais  donner  des  palais  et  que  je  retrouve  dans 
une  prison  ! 

—  Ah  I  madame,  s'écria  le  jeune  homme,  il  est  donc  vrai 
que  vous  êtes  étrangère  à  la  persécution  qui  nous  atteint? 

—  Mavez-vous  soupçonnée  un  instant,  .\scanio'?  dit  la 
duchesse  ;  alors  vous  avez  raison  de  me  hair.  et  je  n'ai, 
moi.  qu  à  me  plaindre  en  silence  d'être  si  mal  connue  de 
celui  que  je  connais  si  bien. 

—  Non.  madame,  non,  dit  .\scanio  ;  on  m'a  dit  que  c'était 
vous  qui  aviez  tout  conduit,  mais  je  n'ai  pas  voulu  le 
croire. 

—  Bien  !  Ascanio.  vous  ne  m'aimez  pas.  je  le  sais,  mais 
au  moins  chez  vous  la  haine  n'est  point  de  1  injustice.  Vous 
aviez  raison.  Ascanio;  non  seulement  je  n  ai  rien  conduit, 
mais  encore  j'ignorais  tout.  C'est  le  prévôt.  M  d  Estour- 
ville.  qui,  ayant  tout  appris,  je  ne  sais  comment,  est  venu 
tout  dire  au  roi,  et  qui  a  obtenu  de  lui  Tordre  de  vous 
arrêter  et  de  reprendre  Colombe 

—  Et  Colombe  est  chez  son  père?  demanda  vivement  As- 
canio. 

—  Non,  dit  la  duchesse.  Colombe  est  chez  moi. 

^  Chez  vous,  madame  l  s'écria  le  Jeune  homme  Pourquoi 
chez   vous  ? 

—  Elle  est  bien  belle,  .Ascanio.  murmura  la  duchesse,  et 
je  comprends  que  vous  la  préfériez  à  toutes  les  femmes  du 
monde,  la  plus  aimante  de  ces  femmes  vous  offrit-elle  le 
plus  riche   des  duchés. 

—  .T'aime  Colombe,  madame,  dit  Ascanio,  et  vous  savez 
qu'on  préfère  l'amour,  ce  bien  du  ciel,  à  tous  les  biens  de 
la  terre. 

—  Oui,  Ascanio,  oui.  vous  l'aimez  pardessus  toute  chose. 
Un  instant  j'ai  espéré  que  votre  passion  pour  elle  n'était 
qu  un  amour  ordinaire.  Je  me  suis  trompée.  Oui,  je  le 
vois  bien  maintenant,  ajouta-t-elle  avec  un  soupir,  vous 
séparer  plus  longtemps  l'un  de  l'autre  serait  s'opposer  aux 
volontés  de  Dieu. 

—  Ah  :  madame,  s'écria  Ascanio  en  joignant  les  mains. 
Dieu  vous  a  donné  le  pouvoir  de  nous  réunir.  Soyez  grande 
et  généreuse  jusqu'au  bout,  madame,  e;  faites  le  bonheur 
de  deux  enfans  qui  vous  aimeront  et  qui  vous  béniront 
toute  leur  vie. 

—  Eh  bien  :  oui,  dit  la  duchesse,  je  suis  vaincue,  .Ascanio  ; 
oui,  je  suis  prête  à  vous  protéger,  à  vous  défendre  :  mais, 
hélas  :  peut-être,  à  cette  heure,  est-il  trop  tard  ! 

—  Trop  tard!  que  voulez-vous  dire?  s'écria  Ascanio. 

—  Peut-être,  à  cette  heure,  Ascanio,  peut-être  suis-je  per- 
due moi-même. 

—  Perdue;  et  pourquoi  cela,  madame? 

—  Pour  vous  avoir  aimé 

—  Pour  m'avoir  aimé  :  Vous,  perdue  à  cause  de  mol? 

—  Oui,  imprudente  que  je  suTs,  oui,  perdue  à  cause  de 
vous  ;  perdue  pour  vous  avoir  écrit. 

—  Comment  cela?  je  ne  vous  comprends  pas.  madame. 

—  Vous  ne  comprenez  pas  que  le  prévôt,  muni  de  l'ordre 
du  roi,  a  ordonné  une  perquisition  générale  à  l'hôtel  de 
Nesle?  Vous  ne  comprenez  pas  que  cette  perquisition,  dans 
laquelle  on  recherche  touies  Ps  preuves  de  votre  amour 
avec  Colombe,  s'exercera  principalement  dans  votre  chambre? 

—  Eh   bien?  demanda  .Ascanio  impatient. 

—  Eh  bien  !  continua  la  duchesse,  si  dans  votre  chambre 
on  retrouve  cette  lettre  que  dans  tin  moment  de  délire  je 
vous  ai  écrite,  si  cette  lettre  est  reconnue  pour  être  de  moi. 
si  cette  lettre  est  mise  sous  les  yeux  du  roi.  que  je  trom- 
pais déjà  et  que  bientôt  je  voulais  trahir  pour  vous,  ne 
comprenez-vous  pas  que  mon  pouvoir  tombe  à  lin.stant 
même?  Ne  comprenez-vous  pas  que  Je  ne  puis  plus  rien 
pour  vous  ni  jjour  Colombe?  Ne  comprenez-vous  pas  enfin 
que  je  suis   perdue? 

--  Oh  :  s'écria  .Ascanio.  tranquiUi-sez-vous.  madame.  Il 
n'y  a  pas  de  danger  ;  cette  lettre  est  Ici,  elle  est  là.  elle  ne 
m'a   point   quitté. 

La  duchesse  re?-plra.  et  sa  figure  passa  de  l'expression  de 
l'anxiété  à  celle  de  la  jolê. 


—  Elle  ne  vous  a  pas  quitté.  Ascanio  !  s'écria-t-elle  ù  son 
tour  ;  elle  ne  vous  a  pas  quitté  !  Et  à  quel  sentiment,  dites, 
dois-je  que  cette  heureuse  lettre  ne  vous  ail  pas  quitté  7 

—  A  la  prudence,  madame,  murmura  .Ascanio. 

--  .A  la  prudence  :  Je  me  trompais  donc  encore,  mon 
Dieu  !  mon  Dieu  1  Je  devrais  cependant  être  bien  certaine, 
bien  convaincue.  A  la  prudence  !  Eh  bien  '.  alors,  ajouta- 
t-elle  en  ayant  l'air  de  faire  un  effort  sur  elle-même,  puisque 
je  n'ai  à  vous  remercier  que  de  votre  prudence.  Ascanio. 
croyez-vous  bien  prudent,  dites-moi.  de  garder  Ici  sur  vous, 
quand  on  peut  descendre  à  tout  moment  dans  votre  prison, 
quand  on  peut  vous  fouiller  de  force  ;  trouvez-vous  bien 
pi'udenl.  dis-je.  de  garder  une  lettre  qui  doit,  si  elle  est 
connue,  mettre  hors  d  état  de  vous  protéger,  vous  et  Co- 
lombe, la  seule  personne  qui  puisse  vous  sauver? 

—  Madame,  dit  -Ascanio  de  sa  voix  douce,  et  avec  cette 
'.einte  de  mélancolie  que  ressentent  toujours  les  cœurs  purs 
lorsqu'ils  sont  forcés  de  douter,  j'ignore  si  l'intention  de 
nous  sauver.  Colombe  et  moi,  est  au  fond  de  votre  cœur 
comme  elle  est  sur  vos  lèvres;  j'ignore  si  le  désir  seul  de 
ravoir  cette  lettre  qui,  ainsi  que  vous  lavez  dit,  peut  vous 
perdre,  ne  vous  a  pas  conduite  ici  ;  j'ignore  enfin  si,  une 
lois  que  vous  la  tiendrez  en  votre  iiouvoir,  de  protectrice 
que  vous  vous  faites,  vous  ne  nous  redeviendrez  pas 
ennemie;  mais  ce  que  sais,  madame,  c'est  que  cette  lettre 
est  à  vous,  c'est  qu'elle  vous  appartient,  c'est  que,  du  mo- 
ment où  vous  la  venez  réclamer,  je  n'ai  pas,  moi,  le  droit 
de  la  retenir. 

Ascanio  se  leva,  alla  droit  à  la  chaise  sur  laquelle  était 
son  pourpoint,  touilla  dans  la  pocîîe,  et  en  tirant  une  lettre 
dont  la  duchesse  au  premier  coup  d'oeil  reconnut  l'enve- 
loppe ;  —  Voilà,  dit-il,  madame,  ce  papier  tant  désiré  par 
vous,  et  qui,  sans  pouvoir  m  être  utile,  peut  vous  être  si 
nuisible.  Reprenez-le  décUirez-le.  anéantissez-le.  J'ai  fait  ce 
que  je  dois  ;  vous  ferez,  vous,  ce  que  vous  voudrez. 

—  Ah  !  vous  êtes  «-aiment  un  noble  cœur,  Ascanio  ! 
s  écria  la  duchesse,  emportée  par  ce  premier  mouvement 
■lu'on  retrouve  parfois  encore  même  au  fond  des  âmes  les 
plus  corrompues. 

—  On  vient,  madame,  prenez  garde  l  s'écria  Ascanio. 

—  Vous  avez  raison,   dit  la  duchesse.  ' 
Et,  au  bruit  des  pas  qui  effectivement  se  rapprochaient, 

elle  étendit  vivement  la  main  vers  la  lampe,  présentant  le 
papier  à  la  flamme,  qui  s'y  attacha  et  le  dévora  en  un 
instant.  La  duchesse  ne  le  lâcha  cependant  que  lorsque 
le  feu  fut  près  d  atteindre  ses  doigts,  et  la  lettre  aux  trois 
quarts  consumée  descendit  en  tournoyant  ;  lorsqu'elle  tou- 
cha le  sol.  elle  était  complètement  réduite  en  cendres  ; 
cependant  sur  ces  cendres  la  duchesse  mit  encore  le  pied. 
En  ce  moment  le  prévôt  parut  sur  la  porte. 

—  On  me  prévient  que  vous  êtes  ici.  madame,  dit-il  d'un 
air  inquiet  en  regardant  alternativement  .Ascanio  et  la  du- 
chesse, et  je  m'empresse  de  descendre  pour  me  mettre  à 
vos  ordres.  .Avez-vous  en  quelque  chose  besoin  de  moi  ou 
des   gens   qui   sont   sous   mes   ordres? 

—  Non,  messrre,  dit  la  duchesse,  ne  pouvant  dissimuler 
le  sentiment  de  profonde  joie  qui  déljirdait  de  son  cœur 
sur  son  visage.  Non,  mais  je  ne  vous  en  rends  pas  moins 
grâce  de  votre  empressement  et  de  votre  bonne  volonté  ; 
j'étais  venue  seulement  pour  interroger  ce  jeune  homme 
que  vous  avez  fait  arrêter,  et  pour  m  assurer  s'il  était  vé- 
ritablement aussi  coupable  qu'on   le   disait. 

—  Et  le  résultat  de  cet  examen?  demanda  le  prévôt  d'un 
ton  où  il  ne  pouvait  s  empêcher  de  laisser  percer  une  lé- 
gère  teinte    d'ironie. 

—  Est  qu'Ascanlo  est  moins  coupable  que  Je  ne  le  pen- 
sais. Je  vous  recommande  donc,  messire,  les  plus  grands 
soins  pour  lui.  En  attendant,  le  pauvre  enfant  est  bien  mal 
logé.  Ne  pourriez-vous  lui  donner  une  autre  chambre? 

—  On  y  avisera  dès  demain,  madame,  car  vous  le  savez, 
pour  moi  vos  désirs  sont  des  ordres.  .Avez-vous  autre  chose 
à  commander  et  voulez-vous  continuer  votre  Interrogatoire? 

—  Non.  messire,  répondit  Anne,  je  sais  tout  ce  que  Je 
désirais  savoir. 

A  ces  mots  la  duchesse  sortit  du  cachot  en  jetant  à  As- 
canio un  dernier  coup  d  oeil  mêlé  de  reconnaissance  et  de 
passion. 

Le  prévôt  la  suivit  et  la  porte  se  referma  derrière  eux. 

—  Pardieu  !  murmura  Jacques  Aubry.  qui  n'avait  pas 
perdu  un  mot  de  la  conversation  de  la  duchesse  et  d'As- 
canio  !  pardieu  :  il  était  temps. 

En  effet,  le  premier  soin  de  Marmagne.  en  revenant  A 
lui. avait  été  de  faire  dire  ;i  la  duchesse  qu'il  venait  de  rece- 
voir une  blessure  qui  pourrait  bien  être  mortelle,  mais 
qu'avant  de  mourir  11  voudrait  lui  révéler  un  secret  de  la 
plus  haute  importance  pour  elle.  .A  cet  effet  la  duchesse 
était  accourue.  .Marmagne  lui  avait  dit  alors  qu'il  avait  été 
.attaqué  et  blessé  par  un  certain  écolier  nommé  Jacques 
.Aubry.  lequel  cherchait  à  entrer  au  Chûtelet  pour  pénétrer 
Jusqu'à  Ascanio  et  rapporter  à  Celliiii  une  lettre  dont  As- 
canio était    porteur. 


106 


ALEX.\NDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


A  ces  mots  la  duchesse  avait  tout  compris,  et  tout  en 
maudissant  la  passion  qui  lavait  cette  lois  encore  fait 
sortir  des  limites  de  sa  prudence  ordinaire,  elle  était,  quoi- 
qu'il fût  deux  heures  du  matin,  accourue  au  Châtelet. 
s'était  fait  ouvrir  le  cachot  du  prisonnier,  et  là  avait  joué 
avec  Ascanio  la  scène  que  nous  venons  de  raconter,  et  qui 
avait  eu,  du  moins  la  duchesse 'le  pensait  ainsi,  le  dénoû- 
ment  qu'elle  désirait,  quoique  Ascanio  n'en  eût  pas  été 
entièrement  la  dupe. 

Comme  l'avait  dit  Jacques  Aubry.  il  était  temps. 

Mais  la  moitié  de  la  besogne  seulement  était  faite,  et 
certes  la  plus  difficile  moitié  restait  à  faire.  L'écolier  tenait 
sa  lettre  qui  avait  si  bien  manqué  d  fttre  anéantie  à  Jamais  ; 
mais  pour  que  cette  lettre  eût  sa  valeur  réelle,  ce  n'était 
pas  entre  les  mains  de  Jacques  qu'elle  devait  être,  c'était 
entre  les  mains  de  Cellini. 

Or,  Jacques  Aubry  était  prisonnier,  bien  prisonnier,  et  il 
avait  appris  de  son  prédécesseur  que  ce  n'était  pas  chose 
facile  que  de  sortir  du  Chfltelet  une  fois  qu'on  y  était 
entré.  Il  était  donc,  nous  devons  le  dire,  comme  ce  coq  qui 
a  trouvé  une  perle,  dans  le  plus  grand  embarras  de  ce 
qu'il  devait   faire  de  sa  richesse. 

Essayer  de  fuir  par  la  violence  était  impossible.  Armé  de 
son  poignard,  Jacques  Aubry  pouvait  bien  tuer  le  gardien 
qui  lui  apportait  son  repas,  prendre  ses  clefs  et  ses  habits  ; 
mais,  outre  que  ce  mo.ven  extrême  répugnait  à  l'excellente 
nature  de  l'écolier,  il  ne  lui  offrait  pas  encore,  il  faut  le 
dire,  une  sécurité  suffisante.  11  y  avait  dix  chances  contre 
une  pour  qu'il  fût  reconnu,  fouillé,  dépouillé  de  sa  pré- 
cieuse lettre,  et  réintégré  dans  son  cachot. 

Essayer  de  fuir  par  adresse  était  moins  certain  encore 
Le  cacliot  était  creusé  à  huit  ou  dix  pieds  sous  terre,  des 
barres  de  fer  énormes  croisaient  le  soupirail  par  lequel  pé- 
nétrait le  seul  rayon  de  Jour  qui  descendit  dans  le  cachot. 
Il  fallait  des  mois  pour  desceller  un  de  ces  barreaux,  puis 
d'ailleurs,  ce  barreau  descellé,  où  se  trouverait  le  fugitif? 
dans  quelque  cour  aux  murs  infranchissables  oil  l'on  ne 
manquerait  pas  de   le  l'etrouver  le  lendemain   matin. 

Restait  la  corruption  ;  mais  grâce  au  jugement  rendu  par 
I  le  lieutenant-criminel,  et  qui  attribuait  à  Gervaise  vingt 
sous  parisis  pour  la  perte  de  son  honneur,  le  prisonnier  ne 
possédait  plus  pour  toute  fortune  que  la  somme  de  dix  sous 
parisis,  somme  insuffisante  pour  tenter  le  plus  mauvais 
geôlier  de  la  plus  mauvaise  prison,  et  qui  ne  pou- 
vait décemment  s'offrir  â  un  porte-clefs  d'une  forteresse 
royale. 

Jacques  Aubry  était  donc,  nous  sommes  forcés  d'en  con- 
venir, dans  le  plus  cruel  embarras 

De  temps  en  temps  une  idée  libératrice  paraissait  bien 
cependant  se  présenter  à  .son  esprit,  mais  cette  idée  sans 
doute  entraînait  avec  elle  de  bien  graves  conséquences,  car 
chaque  fois  qu'elle  revenait,  avec  la  persistance  des  bonnes 
idées,  le  visage  d'.^ubry  se  rembrunissait  visiblement,  et 
Il  poussait  des  soupirs  qui  prouvaient  que  le  pauvre  gar- 
çon subissait  une  lutte  intérieure  des  plus  violentes. 

Cette  lutte  fut  si  violente  et  si  prolongée  que  de  toute  la 
nuit  Jacques  ne  songea  pas  même  à  dormir  :  il  passa  le 
temps  à  se  promener  de  long  en  large,  ù  5'asseolr.  à  se 
lever.  C'était  la  première  fois  qu'il  lui  arrivait  de  veiller 
pour  réfléchir;  Jacques  n  avait  jamais  veillé  que  comme 
buveur,  comme  joueur  ou  comme  amouretix. 

Au  point  du  jour  cependant  la  lutte  parut  apaisée  par 
la  victoire  sans  doute  d'une  des  forces  opposées,  car  Jac- 
ques .\uhry  poussa  un  soupir  plus  lamentable  encore  qu'au- 
cun de  ceux  qu'il  eût  poussés  jusque-là.  et  se  jeta  sur  son 
Ut  comme  un  homme  complètement  abattu. 

A  peine  était-il  couché  qu'il  entendit  des  pas  dans  l'esca- 
lier. Ces  pas  s'approchèrent,  la  clef  grinça  dans  la  serrure, 
les  verrous  crièrent,  la  porte  tourna  sur  ses  gonds,  et 
deux  hommes  de  justice  apparurent  sur  le  seuil  :  l'un  était 
le  lieutenant-criminel,  l'autre  son  greffier. 

Le  désagrément  de  la  visite  fut  tempéré  par  le  plaisir 
qu'eut  Jacques  Aubry  à  reconnaître  deux  anciennes  con- 
naissances. 

—  Ah  :  ah  !  mon  jeune  homme,  dit  le  lieutenant-criminel 
en  reconnaissant  Jacques  Aubry.  c'est  donc  encore  vous 
que  je  retrouve,  et  vous  êtes  donc  parvenu  à  vous  faire 
mettre  au  Chàlelet  !  Tudieu  !  quel  gaillard  vous  faites  ! 
Vous  séduisez  les  jeunes  filles  et  vous  perforez  les  jeunes 
seigneurs!  :\Iais,  prenez-y  garde!  cette  fols-ci.  peste!  la 
vie  d'un  gentilhomme,  c'est  plus  cher  que  l'honneur  d'une 
grisette,  et  vous  n'en  serez  pas  quitte  pour  vingt  sous  pa- 
risis 

Si  formidables  que  fussent  les  paroles  du  juge,  le  ton 
avec  lequel  elles  étaient  prononcées  rassurait  quelque  peu 
le  prisonnier.  Cet  homme  à  la  face  joviale  entre  Tes  mains 
duquel  11  avait  eu  la  chance  de  toml)er  paraissait  si  bon 
garçon,  qu'il  semblait  que  r|en  de  fatal  ne  piM  venir  xle 
lui.  n  est  vrai  de  dire  qu'il  n'en  était  pas  de  même  de  son 
greffier,  qui,  à  chaque  menace  que  faisait  le  lieutenant- 
criminel,    secouait    approl]alivemenl    la    tète.    C  était    la   se- 


Di- 

est 


at- 


conde  fois  que  Jacques  Aubry  voyait  ces  deiix  hommes  à 
côté  l'un  de  l'autre,  et  quelque  préoccupation  que  lui  ins- 
pirât la  situation  précaire  dans  laquelle  il  se  trouvait,  il  ne 
pouvait  s'empêcher  de  faire  intérieurement  les  réflexions 
les  plus  philosophiques  sur  le  caprice  du  hasard,  qui  avait 
dans  un  moment  de  fantaisie  accolé  l'un  à  l'autre  deux  In- 
dividus aussi  opposés  de  physique  et  de  caractère. 

L'interrogatoire  commença.  Jacques  Aubry  ne  cacha  rien  ; 
il  déclara  qu'ayant  reconnu  dans  le  vicomte  de  Marmagne 
un  gentilhomme  qui  l'avait  déjà  trahi  plusieurs  fois,  il 
avait  sauté  sur  lêpée  d'un  page  et  l'avait  déflé,  Marmagne 
avait  accepté  le  défi  ;  le  vicomte  et  l'écolier  avaient  fer- 
raillé un  instant  ;  puis  le  vicomte  était  tombé.  Il  n'en  sa- 
vait pas  davantage. 

— 'Vous  n'en  savez  pas  davantage!  vous  n'en  savez  pas 
davantage  !  murmurait  le  juge  tout  en  dictant  l'interroga- 
toire au  greffier.  Peste  !  il  y  en  a  bien  assez  comme  cela, 
ce  me  semble,  et  votre  affaire  est  claire  comme  le  Jour, 
d'autant  plus  que  le  vicomte  de  Marmagne  est  un  des  grands 
favoris  de  madame  d'Etampes.  .\ussi  IT  parait  qu'elle  vous 
a  recommandé  au  prône,  mon  i)rave  garçon. 

—  Diable  !  fit  l'écolier  qui  commençait  à  s'inquiéter, 
tes-moi  donc,  monsieur  le  juge,  est-ce  que  laftaire 
aussi  mauvaise  que  vous  le  dites  ? 

—  Plus  mauvaise  !  mon  cher  ami,  plus  mauvaise  1 
tendu  que  je  n'ai  pas  l'habitude  d'intimider  mes  cliens. 
Mais  je  vous  préviens  de  cela  afin  que  si  vous  aviez  Quel- 
ques dispositions  à   prendre,.. 

—  Des  dispositions  à  prendre!  s'écria  l'écolier.  Dites 
donc,  dites  donc,  monsieur  le  lieutenant-criminel,  est-ce 
que  vous  croyez  qu'il  y  a  danger  d'existence? 

—  Certainement,  dit  le  juge,  certainement.  Comment  I 
vous  attaquez  en  pleine  rue  un  gentilhomme,  vous  le  for- 
cez à  se  battre,  vous  lui  passez  votre  épée  au  travers  du 
corps,  et  vous  demandez  s'il  y  a  danger  d'existence  !  Oui, 
mon  cher  ami  :  oui  et  très  grand  danger  même. 

—  Mais  enfin  ces  rencontres-là  arrivent  tous  les  jours,  et 
je  ne  vois  pas  qu'on  poursuive  bien  les  coupables. 

—  Oui.  entre  gentilshommes,  mon  jeune  ami.  Oh  !  quand 
il  plait  ;i  deux  gentilshommes  de  .se  couper  la  gorge,  c'est 
un  droit  de  leur  condition  et  le  roi  n'a  rien  à  y  voir:  mais 
s'il  allait  prendre  un  jour  l'idée  aux  vilains  de  se  battre 
avec  les  gentilshommes,  comme  les  vilains  sont  vingt  fols 
plus  nombreux  que  les  gentilshommes,  il  n'y  aurait  bientôt 
plus   de  gentilshommes,  ce  qui  serait  domm.ige. 

—  Et  combien  de  jours  croyez-vous  que  mon  procès  puisse 
durer  ! 

—  Cinq  ou    six  jours   à    peu    près 

—  Comment  !  s'écria  l'écolier,  cinq  ou  six  jours,  voilà 
tout  ? 

—  Sans  doute,  le  fait  est  clair  :  11  y  a  un  homme  qui  se 
meurt,  vous  avouez  que  vous  l'avez  tué,  la  justice  est  sa- 
tisfaite ;  cependant  ajouta  le  juge  en  donnant  à  son  visage 
un  caractère  plus  profond  encore  de  mansuétude,  si  deux 
ou  trois  jours  de  plus  peuvent  vous  être  agréables  .. 

—  Très  agréables. 

—  Eh  bien,  nous  allongerons  les  écritures  et  nous  gagne- 
rons du  temps.  Vous  êtes  Iran  garçon  au  fond,  et  je  serai 
enchanté  de  faire  quelque  chose  pour  vous. 

—  Merci,  dit   l'écolier.  ^ 

—  Et  maintenant,  reprit  le  juge  en  se  levant,  avez-vous 
quelque    chose  à   demander? 

—  Je  voudrais  voir  un  prêtre,  est-ce   Impossible? 

—  Non  pas.   et   vous  êtes  dans  vgtre  droit. 

—  Eh  bien,  alors,  monsieur  le  Juge,  priez  qu'on  m'en 
envoie  un. 

—  Je  vais  m'acquitter  de  votre  commission.  Sans  ran- 
cune, mon  jeune  ami. 

—  Comment  donc  i  au  contraire,  bien  reconnaissant. 

—  Monsieur  l'écolier,  dit  alors  à  demi-voix  et  en  s'ap- 
prochant  de  Jacques  .\ubry  le  greffier,  voudrez-vous  bien 
m'accordcr  une  grâce  ? 

—  Volontiers,  dit   Aubry;  laquelle? 

—  Mais  c'est  que  vous  avez  peut-être  des  amis,  des  pa- 
rens.  à  qui  vous  comptez  laisser  tout  ce  que  vous  possédez. 

—  Des  amis?  Je  n'en  al  qu'un,  et  11  est  en  prison  comme 
moi.  Des  parens?  Je  n'ai  que  des  cousins,  et  même  des 
cousins  fort  éloignés.  Ainsi,  parlez,  monsieur  le  greffier, 
parlez. 

—  Monsieur,  je  suis  un  pauvre  pêr<l  de  famille,  ayant 
cinq  enfans. 

—  Eh  bien  î 

—  Eh  bien  !  je  n'ai  jamais  eu  de  chance  dans  mon  em- 
ploi, que  je  remplis  pourtant,  vous  pouvez  le  dire,  avec 
scrupule  et  probité.  Tous  mes  confrères  me  passent  sur  le 
corps. 

—  Et  pourquoi  cela? 

—  Pourquoi  î  .\h  !  pourquoi  ?  Je  vais  vous  le  dire. 

—  Dites. 

—  Parce  qu'ils  ont   du  bonheur 

—  Ah! 


.\SCAMO 


«07 


—  Mais,  pourciuol   ont-ils   du   bonheur? 

—  Voili  ce  que  je  tous  (leinnnderai,  monsieur  le  greffier. 

—  Et  Tollà  ce  que  je  vais   vous  dire,  monsieur  lécoUer. 

—  Vous  me  ferez  plaisir. 

—  Ils  ont  du  bonheur...  —  Le  greffier  baissa  encore  la 
voi.\  d'un  demi-ton.  —  Ils  ont  du  bonheur,  parce  qu'ils  ont 
de  la  corde  de  pendu  dans  leur  poche  :  comprenez-vous  ? 

—  Non. 

—  Vous  avez  l'intelligence  difflcilç.  —  Vous  faites  un  les- 
tement,  n'est-ce   pas? 

—  L"n   testament,   moi  :   pourquoi   faire  ? 

—  Dame  !  pour  qu'il  n'y  ait  pas  de  procès  Dirmi  vos  hé- 
ritiers. Eh  bien:  mettez  sur  ce  testament  que  vous  ai  torl- 
sez  Marc-Uoniface  Grimoineau,  greffier  près  de  II.  le  licute- 
nunl-criminel,  à  réclamer  du  bourreau  un  petit  bout  de  votre 
corde. 

—  Ail!  fit  Aubry  dune  voix  étranglée,  uui,  je  coroi rends. 

—  Et  vous  m'accordez  ma  demande? 

—  Comment  donc  ! 

—  Jeune  homme  :  rappelez-vous  ce  que  vous  venez  de 
me  promettre.  Beaucoup  ont  pris  le  même  engagement  que 
TOUS  ;  mais  les  uns  sont  morts  inte.?tats,  les  autres  ont  mal 
écrit  mon  nom,  Slarc-Boniface  Grimoineau,  de  sorte  qu'il  y 
a  eu  chicane;  d'autres  enfin,  qui  étaient  coupables,  mon- 
sieur, parole  d'honneur!  lien  coupables,  ont  été  acquittés 
et  sont  allés  se  faire  pendre  ailleurs  ;  de  sorte  que  je  déses- 
pérais véritablement  quand  tous  nous  êtes  tombé  entre  les 
mains. 

—  C'est  bien,  monsieur  le  greffier,  c'est  bien,  dit  Jacques  : 
cette  fois,  soyez  tranquille,  si  je  suis  pendu,  vous  aurez 
votre  affaire. 

—  Vous  le  serez,  monsieur,  vous  le  serez,  n'en  faites  pas 
de  doute. 

—  Eh  bien!  Grimoineau?  dit    le  juge. 

—  SIe  voilà,  monsieur  le  lieutenant-criminel,  me  voilà. 
Ainsi,  c'est  convenu,   monsieur  l'écolier? 

—  C'est  convenu. 

—  Parole  d'honneur  : 

—  Foi   de   vilain  ! 

—  Allons,  murmura  le  greffier  en  s'en  allant,  je  crois  que 
cette  fois-ci  enfin  j'aurai  mon  affaire  Je  vais  annoncer  cette 
bonne  nouvelle  à  ma  femme  et  à  mes  enfans. 

Et  il  suivit  le  lieutenant-criminel,  qui  sortit  tout  en  le 
grondant  gafment  de  s'être  tant  fait  attendre. 


XXX^T 


oc     L'ON"    VOIT    QU'UNE     VÉRIT.4BLE    AMTTIÉ    EST    CAP.\BLE     DE 
POUSSER    LE    DÉVOUEMENT    JUSQU'AU     MARIAGE 


Aubry  resté  seul  retomba  dans  des  réflexions  encore  plus 
profondes  qu'auparavant  :  et  l'on  en  conviendra,  il  y  avait 
dans  son  entretien  avec  le  lieutenant-criminel  ample  ma- 
tière à  méditation.  Cependant,  hâtons-nous  de  dire  que 
celui  qui  aurait  pu  lire  dans  son  esprit  aurai  vu  que  la 
situation  d'.\scanio  et  de  Colombe,  situation  qui  dépendait 
de  la  lettre  qu'il  avait  entre  les  mains,  prenait  la  première 
place  dans  ses  préoccupations,  et  qu'avant  de  songer  à 
lui.  chose  de  laquelle  il  comptait  bien  s'occuper  en  son 
temps,  il  allait  songer  à  eux. 
Il  méditait  ainsi  depuis  une  demi-heure  à  peu  près.  lors- 

lue  la  porte  de  sou  cachot  s'ouTPit   de  nouTeau  et  que  le 

porte-clefs    parut    sur    le    seuil. 

—  Est-ce  vous  qui  avez  fait  venir  un  prêtre  ?  demanda-t-U 
en   grommelant. 

—  Certainement,  c'est   mol,   dit   Jacques. 

—  Le  diable  m'emporte  !  si  je  sais  ce  qu'ils  ont  tous  à 
faire  avec  un  moine  damné,  murmura  le  guichetier  :  mais 
ce  que  je  sais,  c'est  qu'ils  ne  peuvent  pas  laisser  cinq  mi- 
nutes un  pauvre  homme  tranquille.  Voyons,  entrez,  mon 
[)ère.  conflnua-t-II  en  se  rangeant  pour  faire  place  au  prê- 
tre, et  faites  vite. 

Puis  11  referma  la  porte  en  grommelant  toujours,  lais- 
sant en  tête  à  tête  le  nouveau  venu  avec  le  prisonnier. 

—  C'est  TOUS  qui  m'avez  fait  demander,  mon  fils?  de- 
manda le  prêtre. 

—  Oui.  mon  père,  répondit  l'écolier. 

—  Vous  désirez  vous  confesser? 

—  N'on.  pas  précisément.  Je  désire  m'entretenlr  avec  vous 
d'un  simple  cas  de  conscience. 

—  Dites,  mon  fils,  répondit  le  prêtre  en  s'asseyant  sur 
l'escabeau,  et  si  mes  faibles  lumières  peuvent  vous  guider... 


—  Justement  c'est  pour  vous  demander  conseil  que  je 
vous  ai  fait  venir. 

—  Je  vous  écoute. 

—  Mon  père,  dit  .\ubry,  je  suis  un   grand   pécheur. 

—  Hélas  !  fit  le  prêtre,  heureux  du  moins  celui  qui  le 
reconnaît. 

—  Mais  ce  n'est  pas  le  tout,  non  seulement  je  suis  un 
grand  pécheur,  comme  je  vous  le  disais,  mais  encore  j'ai 
fait  tomber  les  autres  dans  le  péché. 

—  Y  a-t-il  réparation  au  dommage  que  vous  avez  commis? 

—  Je  le  pense,  mon  père,  je  le  pense.  Celle  que  j'ai  en- 
traînée avec  mol  dans  l'abîme  était  une  jeune  UUe  inno- 
cente. 

—  Alors  vous  l'avez  séduite?  demanda  le  prêtre. 

—  Séduite,  oui,  mon  père,  c'est  le  mot. 

—  Et  vous  voulez  réparer  votre  faute  ? 

—  J'en  ai  l'intention,  du  moins. 

—  U  n'y  a  qu'une  façon  de  le  faire. 

—  Je  le  sais  bien,  et  c'est  pour  cela  que  j'ai  été  si  long- 
temps indécis.  S  il  y  en  avait  eu  deux,  j'eusse  choisi  l'autre. 

—  Alors  vous  désirez  l'épouser. 

—  Un  instant,  non!  Je  ne  veux  pas  mentir;  non.  mon 
père,  je  ne  désire  pas,  je  me  résigne. 

—  Mieux  vaudrait  un  sentiment  plus  pur.  plus  dévoué. 

—  Que  voulez-vous,  mon  père,  il  y  a  des  gens  qui  sont 
nés  pour  épouser  et  d'autres  pour  rester  garçons.  Le  céli- 
bat était  ma  vocation  à  mol,  et  il  ne  fallait,  je  vous  le 
jure,  rien  moins  que  la  circonstance  où  je  me  trouve. 

—  Eh  bien  !  mon  fils,  comme  vous  pourriez  revenir  sur 
vos  bonnes  intentions,  je  vous  dirai  que  le  plus  tôt  serait 
le  mieux. 

—  Et  quand  ce  plus  tôt  peut-il  être?  demanda  Aubry. 

—  Dame  !  dit  le  prêtre,  comme  c'est  un  mariage  in  ex- 
tremis, on  obtiendra  toutes  les  dispenses  nécessaires,  et  je 
pense  bien  qu'après  demain... 

—  Va  donc  pour  après-demain,  fit  l'écolier  en  poussant 
un  soupir. 

—  Mais  elle,   la  jeune   fille? 

—  Eh  bien? 

—  Consentira-t-elle  ? 

—  A  quoi  î 

—  Au  mariage. 

—  Pardieu  !  si   elle  y   consentira  !   avec   reconnaissance. 
On   ne  lui  fait  pas  de  ces  propositions-là  tous  les  jours. 

—  Alors  il  n'y  aura  aucun  empêchement? 

—  Aucun. 

—  Ees  parens  de  votre  côté? 

—  Absens. 

—  Du  sien  ? 

—  Inconnus. 

—  Son   nom? 

—  Gervaise-Perrette  Popinot. 

—  Me  chargez-vous  de  lui  porter  cette  nouvelle  ? 

—  Si  vous  voulez  prendre  cette  peine,  mon  père,  je  vous 
en  serai  véritablement  reconnaissant. 

—  Aujourd  hui  même  elle  sera  prévenue. 

—  Dites-moi  donc,  dites-moi  donc,  mon  père,  est-ce  qtie 
vous  pourriez  par  exemple  lui   remettre  une  lettre? 

—  Non.  mon  fils,  nous  autres  qui  nous  sommes  dévoués 
au  service  des  prisonniers,  nous  avons  fait  le  serment  de 
ne  remettre  aucun  message  de  leur  part  à  personne  qu'après 
leur  mort.  Ce  moment  venu,  tout  ce  que  vous  désirerez. 

—  Jlerci.  cela  serait  inutile  ;  tenons-nous-en  donc  au  ma- 
riage, murmura  .\ubry. 

—  Vous  n'avez   rien    chose  à  me  dire? 

—  Rien,  sinon  que  si  l'on  doutait  de  la  vérité  de  ce  que 
j'avance,  et  que  si  l'on  faisait  quelque  difficulté  à  m'accor- 
der  ma  demande,  on  trouverait  à  l'appui,  chez  M.  le  lieu- 
tenant-criminel, une  plainte  de  ladite  Gervaise-Perrette 
Popinot.  laquelle  prouverait  à  la  justice  que  je  n'avance 
rien  qui   ne  soit  l'exacte  vérité. 

—  Rapportez-vous-en  à  mot  pour  aplanir  toutes  les  diffi- 
cultés, répondit  le  prêtre,  qui  avait  cru  remarquer  que  dans 
l'action  qu'il  se  proposait  d'accomplir,  Jacques  Aubry  ne 
procédait  pas  d'enthousiasme,  mais  cédait  à  une  nécessité, 
et  d'ici  à  deux  jours... 

—  D'ici  à  deux  jours... 

—  Vous  aurez  rendu  l'honneur  à  celle  à  qui  vous  l'avez 
enlevé. 

—  Ilélas  !  murmura  l'écolier  en  poussant  un  profond 
soupir. 

—  Bien,  mon  fils.  bien,  dit  le  prêtre;  plus  un  sacrifice 
nous  coûte,  plus  il  est  agréable  à  Dieu. 

—  Ventre-Mahom  !  s'écria  l'écolier  ;  en  ce  cas,  Dieu  doit 
m'être  bien  reconnaissant  ;  allez,  mon  pèrt.   allez. 

En  effet,  ce  n'était  pas  sans  une  vive  opposition  à  lui- 
même  que  Jacques  Aubry  avait  pris  une  pareille  résolu- 
tion :  comme  il  l'avait  dit  à  Cervalse,  U  avait  hérité  de 
l'antipathie  paternelle  pour  le  mariage,  et  11  ne  lui  avait 
rien  moins  fallu  que  son  amitié  pour  .\scanlo,  que  l'Idée 


108 


ALEXANDHE  DUMAS  ILLUSTRE 


que  c'était  lui  qui  lavait  perdu,  le  tout  corroboré  des  plus 
beaux  exemples  de  dévoùment  que  l'antiquité  avait  pu  lui 
lournir,  pour  l'amener  au  degi-é  d'abnégation  auquel  il 
était  arrivé. 

Mais,  dira  peut-être  le  lecteur,  qu'a  de  commun  le  ma- 
riage de  Gervaise  et  d  Aubry  avec  le  bonheur  d'Ascanio  et 
de  Colombe,  et  comment  en  épousant  sa  maîtresse  Aubry 
sauvailil  son  ami    ? 

A  ceci  je  pourrais  dire  au  lecteur  qu'il  manque  de  péné- 
tration. Il  est  vrai  que.  de  son  côté,  le  lecteur  pourrait  me 
répondre  que  ce  n  est  pas  son  état  d'en  avoir. 

Que  le  lecteur  prenne  donc  la  peine  de  lire  la  Un  de  ce 
chapitre,  qu'il  eût  pu  se  donner  la  satisfaction  de  passer 
s'il  avait  eu  l'esprit  plus  subtil. 

Le  prêtre  parti,  Aubry,  dans  l'impossibilité  de  reculer 
désormais,  parut  plus  tranquille  :  c'est  le  propre  des  réso- 
lutions, même  les  plus  terribles,  d'amener  le  calme  après 
elles  ;  l'esprit  qui  a  lutté  se  repose,  le  cœur  qui  a  combattu 
s'engourdit. 

Jacques  Aubry  resta  donc  dans  son  repos  et  dans  son 
engourdissement  jusqu'au  moment  où  après  avoir  entendu 
du  bruit  dans  le  cachot  d  Ascanio,  il  crut  que  ce  bruit, 
causé  par  1  eiitr.?e  du  geôlier  qui  lui  apportait  son  déjeuner, 
était  une  garantie  de  tranquillité  pour  plusieurs  heures.  En 
conséquence,  il  laissa  s  écouler  quelques  minutes,  après  les- 
quelles ayant  reconnu  qu'aucun  bruit  ne  troublait  le  si- 
lence, II  s'engagea  dans  son  couloir,  Iranchit  comme  d'habi- 
tude la  distance  et  souleva  la  natte  avec  sa  tête. 

Le  cachot  d'Ascanio  était  plongé  dans  l'obscurité  la  plus 
profonde. 

Aubry  appela  à  demi-voix  ;  personne  ne  répondit  :  le 
cachot  était  parfaitement  solitaire. 

Le  premier  sentiment  d'Aubry  fut  un  sentiment  de  joie. 
.\scanio  était  libre,  et  si  Ascanio  était  libre  il  n'avait  pas 
besoin,  lui  ..  Mais  presque  aussitôt  il  se  rappela  la  recom- 
mandation qu'il  avait  entendue  la  veille  de  mettre  Ascanio 
dans  une  prison  plus  commode.  On  avait  eu  égard  à  la 
recommandation  de  madame  la  duchesse  d'Etampes  ;  ce 
bruit  que  venait  d'entendre  l'écolier,  c'était  le  déménage- 
ment de  son  ami. 

L'espoir  qu'avait  eu  Aubry  fut  donc  éblouissant,  mais 
rapide  comme  un  éclair. 

n  laissa  retomber  la  natte  et  rentra  à  reculons  dans  son 
cachot.  Toute  consolation  lui  était  enlevée,  même  la  pré- 
sence de  1  ami  pour  lequel  11  se  sacrifiait. 

II  ne  lui  restait  plus  d'autres  ressources  que  de  réfléchir. 
Mais  Jacques  Aubry  avait  déjà  réfléchi  si  longtemps,  et  ses 
réflexions  avaient  eu  un  si  douloureux  résultat,  qu  il  pré- 
féra dormir. 

Il  se  jeta  donc  sur  son  lit.  et  comme  il  était  fort  en  retard 
du  côté  du  sommeil,  il  ne  tarda  point  malgré  la  préoccu- 
pation d'esprit  où  il  se  trouvait,  à  s'endormir  profondé- 
ment. 

Il  rêva  qu'il  était  condamné  à  mort  et  pendu  ;  mais  comme 
par  un  mauvais  procédi>  du  bourreau,  la  corde  avait  été 
mal  graissée,  la  pendaison  était  demeurée  incomplète  ;  on 
ne  l'en  avait  pas  moins  enterré  bel  et  bien.  Et  dans  son 
rêve  Jacques  Aubry  commençait  a  se  dévorer  les  bras 
comme  cela  se  pratique,  lorsque  le  greffier,  qui  tenait  à 
ravoir  son  bout  de  corde,  étant  venu  pour  le  prendre,  avait 
rouvert  .le  caveau  dans  lequel  il  était  enfermé,  et  lui  avait 
rendu  à  la   fois  la  vie  et  la  liberté. 

Hélas  !  ce  n'était  qu'un  rêve,  et  lorsque  l'écolier  se  ré- 
veilla, sa  vie  était  fort  compi-omise.  et  sa  liberté  tout  à 
fait  perdue. 

La  soirée,  la  nuit  et  la  journée  se  passèrent  sans  que 
Jacques  reçût  d'autre  visite  que  celle  de  son  geôlier.  Il  es- 
saya de  lui  faire  quelques  questions,  mais  il  n'y  eut  pas 
moyen    d'en   tirer   une    parole. 

Au  milieu  de  la  nuit,  et  comme  Jacques  Aubry  était  dans 
son  premier  sommeil,  il  entendit  sa  porte  rouler  sur  ses 
gonds  et  se  réveilla  en  sursaut.  Si  bien  que  dorment  les 
prisonniers,  le  bruit  d'une  porte  qui  s'ouvre  les  réveille 
toujours. 

L'écolier  se  dressa  sur  son  séant. 

—  Levez-vous  et  habillez-vous,  dit  la  voix  rude  du  geô- 
lier, tandis  que  derrière  lui  étincelaient  à  la  lueur  de  la 
torche  qu  il  portait  les  hallebardes  de  deux  gardes  de  la 
prévôté. 

La  seconde  Injonction  était  inutile  :  comme  le  lit  de 
.lacques  .\ubry  n'était  orné  d'aucun  drap  et  manquait  com- 
plètement de  couverture,  il  s'était  couché  tout  vêtu. 

—  Où  voulez-vous  donc  me  mener»  demanda  Jacques 
.Vubry.   dormant   encore   d'un    œil 

—  Vous  ê;es  bien  curieux,  dit  le  geôlier. 

—  Cependant   je   voudrais   s,'ivoir.    reprit    l'écolier. 

—  -Mlons.   .niions,   pas  de    raisonnement,    et    suivez-moi. 
Toute  rér?istance  était  inutile,  le  prisonnier  obéit. 


Le  geôlier  marcha  devant,  puis  Jacques  Aubry  vint  après, 
puis  les  deux  gardes  fermèrent  le  cortège. 

Jacques  Aubry  regardait  autour  de  lui  avec  une  inquié- 
tude qu'il  ne  cherchait  pas  même  à  dissimuler  :  11  craignait 
une  e.xécution  nocturne  ;  cependant  une  chose  le  rassurait  : 
il  ne  voyait  ni  prêtre  ni  bourreau. 

Au  bout  de  dix  minutes,  Jacqiies  Aubry  se  retrouva  dans 
la  première  salle  où  on  l'avait  conduit  à  son  entrée  au 
Chàtelet  ;  mais  là,  au  lieu  de  le  conduire  au  guichet,  ce 
dont  un  instant  il  avait  eu  l'espérance,  tant  le  malheur 
vous  rend  facile  a  lillusion,  son  guide  ouvrit  une  porte  ca- 
chée dans  un  angle  et  s  engagea  dans  un  corridor  intérieur, 
ce  corridor  donnait  dans  une  cour. 

Le  premier  sentiment  du  prisonnier  en  arrivant  dans 
cette  cour,  en  se  retrouvant  à  1  air  et  en  revoyant  le  ciel. 
lut  de  respirer  â  pleine  poitrine.  C'était  autant  de  pris,  il 
ne  savait  pas  quand  pareille  aubaine  se  renouvellerait. 

Puis,  comme  il  aperçut  de  lautre  côté  de  la  cour  les 
fenêtres  en  ogives  d  une  chapelle  du  quatorzième  siècle,  il 
commença  â  deviner  ce  dont  il  était  question. 

Xotre  véracité  de  conteur  nous  contraint  à  dire  qu'à  cette 
pensée   les  forces  faillirent  lui  manquer 

Cependant  le  souvenir  d'.\scanio  et  de  Colombe  se  pré- 
senta à  son  esprit,  et  la  grandeur  de  la  belle  action  qu'il 
allait  accomplir  le  soutint  dans  sa  détresse. 

Il  s'avança  donc  d'un  pas  assez  ferme  vers  l'église  ;  en 
arrivant  sur  le  seuil,  tout  lui  fut  expliqué. 

Le  prêtre  était  à  l'autel  ;  dans  le  chœur  une  femme  l'at- 
tendait :   cette  femme,  c'était  c;ervaise. 

A  moitié  chemin  du  chœur  il  trouva  le  gouverneur  du 
Chûtelet. 

—  Vous  avez  demandé  à  rendre,  avant  de  mourir,  l'hon- 
neur â  la  jeune  hlle  à  qui  vous  1  aviez  ravi,  dit  le  gouver- 
neur :  la  demande  était  juste  et  l'on  vous  l'accorde. 

L'n  nuage  passa  sur  les  yeux  de  1  écolier  ;  mais  il  porta 
la  main  à  la  lettre  de  madame  d  Etampes  et  il  reprit  cou- 
rage. 

—  Oh  !  mon  pauvre  Jacques  :  s'écria  Gervaise  en  venant 
se  jeter  dans  les  bras  de  recoller;  oh:  qui  m'aurait  dit 
que  cette  heure  que  je  désirais  sonnerait  dans  une  pa- 
reille circonstance. 

—  Que  veux-tu,  ma  chère  Gervaise,  s'écria  l'écolier  en 
la  recevant  sur  sa  poitrine  ;  Dieu  sait  ceux  qu'il  doit  punir 
et  deux  qu'il  doit  récompenser  ;  soumettons-nous  â  la  vo- 
lonté de  Dieu. 

Puis  tout  bas,  et  en  lut  glissant  dans  la  main  la  lettre  de- 
madame  d  Etampes  : 

—  Pour   lienvenuto.    dit-il.    et    à    lui    seul  ! 

—  Hem  ?  murmura  le  gouverneur,  s'approchant  vivement 
des  deux  époux,  qu'y  a-t-il  ■? 

—  Klen  :  je  dis  a  Gervaise  que  je  l'aime. 

—  Comme    elle  n'aura,   selon   toute   apparence,   probable-  ' 
ment  pas  le  temps  de  s  apercevoir  du  contraire,  les  protes- 
tations sont  inutiles  :  approchez  de  1  autel  et  faites  vite. 

Aubry  et  Gervaise  s'avancèrent  sans  souffler  le  mot  vers  le 
prêtre,  qui  les  attendait.  Arrivés  en  face  de  lui,  tous  deux 
tombèrent  à  genoux.  La  messe  commença. 

Jacques  aurait  bien  voulu  échanger  quelques  paroles 
avec  Gervaise,  qui,  de  son  côté,  brûlait  d'envie  de  peindre 
sa  reconnaissance  à  .\ubry  ;  mais  deux  gardes  placés  à  leurs 
côtés  surveillaient  leurs  gestes  et  épiaient  leurs  paroles.  Il 
était  bien  heureux  que.  dans  un  moment  de  compassion 
sans  doute,  le  gouverneur  les  eût  laissés  échanger  l'acco- 
lade à  laide  de  laquelle  la  lettre  était  passée  des  mains  de 
Jacques  dans  celles  de  Gervaise.  Ce  moment  perdu,  la  sur- 
veillance exercée  sur  les  deux  époux  eût  rendu  le  dévoù- 
ment de  Jacques  inutile. 

Sans  doute  le  prêtre  avait  reçu  ses  instructions,  car  II 
abrégea  fort  son  discours.  Peut-être  aussi  pensait-il  à  part 
lui  qu'il  était  Inutile  de  faire  de  grandes  recommandations 
conjugales  et  paternelles  à  un  homme  qui  allait  être  pendu 
dans  deux  ou  trois  jours. 

Le  discours  fini,  la  bénédiction  donnée,  la  messe  dite, 
.\ubry  et  Gervaise  crurent  au  moins  qu'on  allait  leur  ac- 
corder un  moment  de  téte-à-tête,  mais  il  n'en  fut  rien. 
.Malgré  les  pleurs  de  Gervaise,  qui  fondait  littéralement  en 
eau,  les  gardes  les  séparèrent. 

Cependant  ils  eurent  le  temps  déchanger  un  coup  d'œll. 
Celui  d'.Vubry  voulait  dire  :  Songe  à  ma  commission. 

Celui  de  Gervaise  répondait  ;  Sois  tranquille,  elle  sera 
faite  cette  nuit  même  ou  demain  au  plus  tard. 

Puis  on  les  entraîna  chacun  d'un  côté  opposé.  Gervaise 
fut  remise  galamment  à  la  porte  de  la  rue.  Jacques  fut  re- 
conduit poliment   à   son  cachot. 

En  y  rentrant,  l'écolier  poussa  un  soupir  plus  profond 
(|u  aucun  de  ceux  qu'il  eût  poussés  encore  depuis  son  en- 
trée dans  la  prison  :  il  était  marié  : 

Ce  fut  ainsi  que,  nouveau  Curtlus.  Jacques  .\ubry,  par 
dévoùment.  se  précipita  dans  le  gouffre  de  Ihyménée. 


ASCANIO 


109 


xxxvii 
iA  Fonte 


kiinteiiant,  avec  la  peiiKhsiou  de  nos  lecteurs,  quittons 
.,:,  instant  le  Chàtelet  pour  revenir  i.  l'iiôiel  de  Nesle. 

Aux  cris  de  Benvenuio,  ses  ouvriers  étaient  accourus  et 
1  avaient  suivi  à  la  londerie. 

Tous  le  connaissaient  à  loeuvre  ;  mais  jamais  ils  ne  lui 
avaient  vu  une  pareille  ardeur  au  visage,  une  pareille 
f.amme  dans  les  yeux:  quioonque  eiU  pu  le  mouler  lui- 
même  en  ce  moment  comme  il  allait  mouler  le  Ocriter  eut 
dolé  le  monde  de  la  plus  belle  statue  qui  se  put  faire 
du  génie  de  l'art. 

Tout  était  prêt,  le  mod';le  en  cire,  revêtu  de  sa  cliappe 

de  terre,  attendait,  tout  ctiilé  de  ter  et  dans  le  louriioau  à 

oapsule  qui  l'entourait,  l'heure  de  la  vie.  Le  bois  lui-même 

était    tont   disposé:    Benvenuto    en    approcha    !a    Uanime    à 

quatre  endroits  dilTérens.   et  comme  le  bois  était  du  sapin 

iiue  l'artiste  prenait  depuis  longtemps  soin  de  faire  sécUer, 

lou  gagna  rapidement  toutes  les  parties  du  fourneau,  et 

moule  se  trou'^■a  bientôt  former  le  centre  d'un   immense 

i.iver.  Alors  la  cire  commença  â  sorti»  jiar  les  -Jvens,  tandis 

que  de  son  cùtê   le  moule  cuisait  ,   en   même  temps  les  ou- 

vilers  creusaient  une  grande  fosse  près  du  fourneau  où  le 

lal  devait  entrer  en  fusi  in,  car  Eenvenuto  ne  voulait  pas 

:  il  y  eût  un  instant  perdu,  et  aussitôt  le  moule  cuit,  il 
vouiait  procéder  à  la  fonte. 

Pendant  un  jour  et  demi  la  cire  découla  du  moule  ;  pen- 
dant un  jour  et  demi,  tandis  que  les  ouvriers  se  i élevaient 
tour  à  tour,  se  reposant  par  quart,  comme  les  matelots  d'un 
bâtiment  de  guerre.  Ke.ivenuto  veilla,  tournant  nutour  du 
tourneau.  alimentant  le  foyer,  encourageant  les  travail- 
leurs. Enfin,  il  reconnut  que  toute  h\  cire  était  écoulée  et 
que  le  moule  était  parfaitement  cuit;  c'était  la  seconde 
partie  de  son  œuvre:  la  dernière  était  la  fonte  du  bronze 
et  le  coulage  de  la  statue. 

Ix)rsquon  en  fut  la,  :es  ouvriers  qui  ne  comprenaient 
rien  à  cette  force  surhumanie  et  a  cette  furieuse  ardeur, 
voulurent  obtenir  de  Benvenuio  qu'il  prit  quelques  Heures 
de  repos,  mais  c'étaient  aaelques  heures  ajouîees  i  la  cap- 
•■"ité  d'.\scanio  et  aux  rersécutions  de  Colombe  Benve- 
o  refusa.  Il  semb.ait  du  même  métal  que  ce  bronze  dont 
illait  faire  un  dieu. 

.Mors,  la  fosse  creusée,  11  entour.i  le  moule  d  excellens 
iiirdagcs,  et  à  l'aide  de  cabestans  préparés  a  cet  effet,  il 
l'enleva  avec  tout  le  voin  possible,  le  transporta  au-dessus 
de  la  fusse  et  l'y  descendit  .entenient  jusqu'à  ce  qu'il  fût  :'i  la 
linuîeur  du  fourneau  :  arrivé  la,  il  le  consolida  en  faisant 
r  nier  tout  autour  de  lui  la  terre  extraite  de  la  fosse,  en  la 
i'.ulant  par  couches  et  en  plaçant,  .à  meôure  qu'elle  s'élevait, 
les  tuyaux  de  terre  cuite  destinés  :i  servir  d'évens.  Tous  ces 
préparatifs  prirent  le  reste  de  la  journée  La  nuit  vint  :  il  y 
avait  quarante-huit  heures  que  Benvenuto  n'avait  dormi, 
ne  s'était  couché,  ne  s'était  assis.  Les  ouvriers  le  sup- 
pliaient. Scozzone  le 'grondait,  mais  Benvenuto  ne  voulait 
entendre  à  rien  :  une  force  magique  semblait  le  soutenir. 
et  il  ne  répondait  aux  supplications  et  aux  gronderles 
qu'en  commandant  à  chaque  ouvrier  la  besogne  qu'il 
avait  à  faire  avec  la  voix  brève  et  dure  dont  un  général 
d'armée  commande  la  manœuvre  à  ses  soldats. 

Benvenuto  voulait  commercer  la  fonte  â  l'in-lant  même: 
l'énergique  artiste,  qui  avait  constamment  vu  tous  les  obs- 
tacles céder  devatit  lui.  essay.iit  alors  sa  puissance  impé- 
pativc  suV  lui-même  ;  écrasé  de  fatigue,  dévoré  de  soucis, 
brûlé  de  fièvre.  11  commandait  à  son  corps  d'agir,  et  ce 
corps  de  fer  obéissait,  tar.dis  que  ses  compagnons  étalent 
forcés  de  se  retirer  l'un  après  l'autre,  comme  dans  une 
bataille  on  voit  de*  soldats  blessés  quitter  leur  i  ing  et  re- 
gagner l'ambulance. 

Lu  fourneau  de  fonte  était  prêt  :  Benvenuto  l'avait  f:iit 
remplir  de  lingots  de  fonte  et  de  cuivre,  placés  symétri- 
quement les  uns  sur  les  autres.  :ifl'i  que  la  chaleur  piit  se 
faire  jour  entre  eux,  et  que  la  fusion  s'opérât  plus  rapide- 
ment et  plus  complètement.  Il  y  mit  le  feu  comme  i  la  pre- 
mière fournaise,  et  blent''it,  comme  le  bûcher  était  composé 
de  sapin,  la  résine  qui  en  découlait,  jointe  a  la  conibiislibl- 
lllé  du  bois,  fit  une  flamme  telle  que.  s'élevant  plus  haut 
qu'on  ne  s'y  attendait,  elle  alla  lécher  le  toit  de  la  fonderie. 
qui.  n'étant  qu'un  toit  de  bols,  prit  feu  aussitôt.  A  la  vue 
et  suiiout  a  la  chaleur  de  cet  incendie,  tous  les  compa- 
Bnons.  à  l'exception  d'Hermann.  s'éloignèrent:  mais  Fier- 
mann  et  Benvenuto,  c'était  assez  pour  faire  face  à  tout.  Cha- 
cun d'eux  iirit  une  hache  et  se  mit  a  abattre  les  piliers  de 
bols  qui  soutenait  le  hangard.  Un  Instant  après,  le  toit 
tout  enllammé  tomba.  Alors  avec  des  crocs  Benvenuto  et  ller- 
mann   poussèrent   les  délit  is  brûlans  dans   la   fournaise  et 


l'ardeur  du  foyer  s'en  augmentant,  le  métal  commença  de 
fondre. 

Mais  arrivé  à  ce  point,  Benvenuto  Cellinl  se  trouva  au 
bout  de  ses  forces.  11  j  avait  près  de  soi.iianie  heures  qu'il 
n'avait  dormi,  il  y  en  avait  vingt  qn.Ltrn  qu'il  n'avait 
mangé,  et  depuis  ce  temps  il  ét:iit  làinc  de  tout  ce  mouve- 
ment. Taxe  de  toute  cette  fatigue.  Une  lièvre  terrible  s'em- 
para de  lui  :  a  la  coloration  de  son  teint  succéda  une  pâ- 
leur mortelle.  Dans  une  atmosplièie  tellement  ardente  que 
personne  n'y  pouvait  demeurer  près  de  lui.  il  sentait  se;; 
membres  trembler  et  ses  dents  battre  comme  s'il  se  fû' 
trouvé  au  milieu  des  neiges  de  la  Laponie.  Les  comna 
gnons  s'aperçurent  de  son  état,  s  approchèrent  rie  lui;'  il 
voulut  résister  encore,  nier  sa  défaite,  car  pour  cet  homme, 
céder  n.ême  devant  I  impossible  était  une  honte:  mais  en- 
fin, il  lui  fallut  avouer  qu  il  se  sentait  défaillir.  Heureuse- 
ment la  fusion  arrivait  à  son  terme  ;  le  plus  difficile  était 
fait:  le  reste  était  une  u  avre  île  mécanique  lacile  à  exé- 
cuter. Il  appela  l'agolo  :  Pagolo  n'était  point  là.  Cependant 
aiLx  cris  des  compagnons  qui  répétaient  son  nom  en  chœur. 
Pagolo  reparut  ;  il  venait,  disait-il,  de  prier  pour  i'Iieureusè 
issue  de  la  fonte. 

—  Ce  n'est  pas  le  temps  de  prier!  s  écria  Benvenuto,  et 
le  Seigneur  a  dit  ■  Qui  travaille  prie.  C'est  l'heure  de  tra- 
vailler, Pagolo.  Ecoute,  je  sens  que  je  me  meurs;  mais, 
que  je  meure  ou  non.  il  ne  faut  pas  moins  que  mon  Ju- 
piter vive.  Pagolo.  mou  ami,  c'est  à  toi  que  j'abandonne  la 
direction  du  moulage,  certain  (jue  si  tu  le  veux  tu  feras 
tout  aussi  bien  que  moi.  Pagolo,  tu  comprends  bien,  le 
métal  sera  bientôt  prêt  :  tu  ne  peux  te  tromper  a  son  degré 
de  cuisson.  Lorsqu'il  sera  rouge,  tu  feras  prendre  un  pier- 
rier  à  Ilermann  et  un  autre  à  Simon  le-Gaucher.  Ah  !  mon 
nieu!  qu'est-ce  que  je  dis  donc?  Oui.  Puis  ils  frapperont 
un  coup  sur  les  deux  tampons  des  fourneaux.  Alors  le  métal 
coulera,  tt  si  je  sois  mort  vous  direz  au  nii  iiiril  ma  r.io- 
mis  une  grâce  et  que  vous  yene^  la  réclamer  en  mou  nom, 
et  que  cette  grâce...  c'est.  .  Oh  ;  mon  Dieu  !  je  ne  m'en 
souviens  plus.  Que  voulals-je  donc  demander  au  roi?  ah: 
oui...  Afcanio...  seigneur  de  Xesle..  Colombe,  la  fille  du 
prévôt.,  d'orbec...  Madame  d'Etampes...  Ah  i...  je  deviens 
fou  : 

Et  Benvenuto  chancelant  tomba  dans  les  bras  d'Kermann. 
qui  l'emporta  comme  un  enfant  dans  sa  chambre,  tandis 
que  Pagolo.  chargé  de  la  direction  du  moulage,  donnait 
des  ordres  pour  que  l'œuvre  se  continu;it. 

Benvenuio  avait  raison  ou  plutôt  un  délire  terrible 
s'était  emparé  de  lui.  Scozzone  qui  sans  doule  de  son  côté 
priait  aussi,  comme  Pagolo,  accovrut  pour  lui  porter  se- 
cours ;  mais  Benvenuto  ne  cessait  de  crier  ;  Je  suis  mort  : 
—  Je  vais  mourir  ;  —  Ascanio  !  Ascanio  !  que  deviendra 
.^scanio  ; 

C'est  qu'en  effet  mille  visions  délirantes  passaient  dans 
sa  tête  :  Ascanio,  Colombe,  Stéphnna,  tout  cela  grandissait 
à  ses  yeux  comme  des  spectres,  s'évanouissait  comme  des 
ombres.  Puis,  au  milieu  de  tout  cela,  passaient  tout  .'■an- 
glans  Pompeio  l'orfèvre,  qu'il  avait  tué  d'un  coup  de  poi- 
gnard, et  le  maître  de  p.is'o  de  Sienne-,  qu'il  avait  tué  d'un 
coup  d'arquebuse.  Passé  et  présent  se  confondaient  dans 
sa  tête.  Tantôt  c'était  Cl'cnient  Vil  qui  retenait  Ascanio  en 
prison,  tantôt  c'était  Cosme  I"  qui  voulait  forcer  Colombe 
à  épouser  d'Orbec  Puis  il  s'adressait  à  la  duchesse  Eléo- 
nore.  croyant  s'adresser  à  madame  d'Etampes  ;  il  siipplidit, 
11  menaçait.  Puis  il  riait  au  nez  de  la  pauvre  Scozzone 
pleurante  :  11  lui  disait  de  prendre  garde  que  Pagolo  ne  se 
rompît  le  cou  en  courant  sur  les  corniclies  comme  un  ch.at. 
Puis  à  ces  momens  d'agitation  insensée  succédaient  des 
intervalles  de  prostration  complète  pendant  lesquels  on  eût 
dit  qu'il   allait   mourir. 

Cette  agonie  durait  depuu  trois  heures  :  Benvenuto  était 
dans  un  de  ces  momens  de  torpeur  que  nous  avons  dit. 
quand  tout  à  coup  Pagolo  entra  dans  sa  chambre,  pâle,  dé- 
fait et  s'écriant  : 

—  Que  Jésus  et  la  Madone  nous  aident,  maître  !  car  tout 
est  perdu  maintenant,  et  11  ne  peut  plus  nous  arriver  se- 
ccurs  que  du  ciel. 

Tout  écrasé,  tout  mourant,  tout  évanoui  qu'était  Benve- 
nuto. ces  mots,  comme  un  stylet  aigu  pénétrèrent  ju.squ'au 
Iilus  profond  de  son  cœur  Le  voile  qui  couvrait  son  in- 
telligence se  déchira,  et  comme  Lazare  se  levant  à  la  voix 
du  Christ.   Il  se  souleva  sur  son  lit  en  criant  : 

—  Qui  a  dit  ici  que  tout  était  perdu  tant  (lue  Benvenuto 
vivait   encore? 

—  Hélas:  mol,  maître,  mci,  dit  Ptigolo. 

—  Double  infâme!  s'écria  Benvenuto,  il  était  donc  dit 
que  tu  me  trahiras  sans  cesse:  Mais  sois  tranquille.  Jésus 
et  la  .Madone  que  tu  invoquais  tout  à  l'heui'e  s.mt  là  pour 
soutenir  les  hommes  de  bonne  volonté  et  pour  punir  les 
traîtres... 

En  ce  moment  on  entendit  les  ouvriers  qui  se  lamen- 
taient en  criant  :  Benvenuio  '  Benvenuto  ' 

—  Le  voua  :  le  voilà  l  répondit  l'artiste  en  s'élançant  hors 


ilO 


ALEXANDRE  DIMAS  ILLUSTRE 


de  sa  chanihre,  pâle,  mais  plein  de  force  et  de  raison.  Le 
TOilà  :  et  malheur  à  ceux  qui  n'auront  pas  fait  leur  devoir  : 
En  deux  bonds  Benyenuto  fut  à  la  fonderie  ;  il  trouva 
tout  ce  monde  d  on^Tlers  qu'il  avait  laissé  si  plein  d'ardear 
stupéfait  et  abattu.  Hermann  lui-même  semblait  mourant 
de  fatigue;  le  colosse  ciiancelait  sur  ses  jambes  et  était 
forcé  de  s'appuyer  à  l'un  des  pilliers  du  liangard  resté  de- 
bout. 

—  Or  çà,  écoutez-moi,  s'c-oria  Benvenuto  d'une  voix  ter- 
rible et  en  tombant  au  milieu  d'eux  comme  la  foudre,  je  ne 
sais  pas  encore  ce  qui  est  arrivé,  mai<  sur  mon  âme:  je 
vous  en  réponds  d'avance,  il  y  a  rem^^de.  Obéissez  donc 
maintenant  que  je  suis  pf'sent  à  la  besogne  :  m.ais  obéissez 
passivement,  sans  dire  ui.  mot,  sans  faire  un  geste,  car  le 
premier  qui  hésite,  je  le  tue. 

Voilai  pour  le.s  mauvais. 

Pour  les  bons,  je  ne  dirai  qu'un  mot;  la  liberté,  le 
bonheur  d'Ascanio,  votre  'jompasnon  que  vous  aimez  tant, 
est  au  bout  de  la  réussite.  Allons  ! 

A  ces  mots  Cellini  s'approcha  du  fourneau  pour  juger 
lui-même  de  l'évé.nement.  1-e  bois  avait  manqué  et  le  métal 
s'était  refroidi,  de  sorte  qu  il  était,  comme  on  dit  en  terme 
de  métier,  tourné  en  gâteau. 

Benvenuto  jugea  aussitôt  que  tout  était  réparable  ;  sans 
doute  Pagolo  s'était  relâché  de  sa  surveillance,  et  pendant 
ce  temps  la  clialcur  du  foyer  avait  diminue  :  il  fallait  ren- 
dre à  la  flamme'  tout  sa  chaleur,  il  fallait  rendre  au  métal 
toute  sa  liquéf;:ction. 

—  Du  tiois  :  s'écria  Benvenuto,  du  bois  cherchez-en  rar- 
tout  où  il  peut  .V  en  avoir  :  courez  cliez  les  boulangers,  et 
payez-le,  s  il  le  laut,_  à  la  livre  ;  apportez  jusqu'au  dernier 
copeau  qui.  se  trouve'dans  la  maison.  Enfonce  les  portes  du 
Petit-Nesle,  Hermann,  si  dame  Perrlne  ne  veut  pas  te  les 
ouvrir  :  tout  est  de  bonne  prise,  de  ce  côté,  nous  sommes 
en  paj's  ennemi.  Du  bois;  du  bois: 

Et  pour  donner  l'exemîjlc  le  premier,  Benvenuto  saisit 
une  liache  et  attaqua  à  grands  coaps  les  deux  poteaux  qui 
restaient  encore  debout,  et  q<ii  bientôt  s'abattirent  avec  le 
reste  de  toiture,  que  Benvenuto  pouisa  aussitôt  dans  le 
foyer  ;  en  même  temps  le.:  compagnons  revinrent  de  tous 
côtés  chargés  de  bois. 

—  Ali  çà  :  maintenant,  s'écria  Benvenuto,  êtes-vous  dis- 
posé à  m'obéir? 

—  Oui  ;  oui  !  crièrent  toutes  les  voix  ;  oui,  daus  tout  ce  que 
vous  nous  ordonnerez,  et  tant  qu'il  nous  restera  un  souffle 
de  vie. 

—  Alors  triez  le  chêne,  et  ne  jetez  d'aiiord  que  du  chêne 
dans  le  foyer  ;  le  cliêne  fait  un  feu  plu?  vif,  et  par  consé- 
quent le  remède  sera  plus  prompt 

Aussitôt  le  chêne  plut  par  bras-sées  dans  la  fournaise, 
et  ce  fut  Benvenuto  qui  fi.t  forcé  de  crier  as-oz. 

L'énergie  tie  cette  âme  â\ait  pa.ssé  dans  toutes  les  âmes: 
ses  ordres,  ses  gesies,  tout  était  compris  et  exécuté  à  l'ins- 
tant même.  II  n'y  avait  que  Paiïolo  qui  de  temps  en  temps 
murmurait  entre  ses  dents  ; 

—  Vous  voulez  faire  des  choses  impossibles,  maître  et 
c'est  tenter  Dieu. 

Ce  à  quoi  Cellini  répondait  par  un  regard  qui  voulait 
dire  ;  Sois  tranquille,  tout  n'est  pas'  fini  entre  nous. 

Cepend'inl,  malgré  les  prédictlonô  sinistres  de  ragolo.  le 
métal  commençait  à  entrer  de  nouveau  en  fusion,  et  pour 
hâter  cette  fusion,  Benvenuto  jetait  de  temps  en  temps 
dans  le  fourneau  quelques  livres  de  plomb,  remuant  plomb, 
cuivre  et  bronze  avec  une  longue  barre  de  fer.  de  sorte 
que.  pour  me  servir  de  ses  expressions  à  lui-même,  ce 
cadavre  de  métal  comraeiii,ait  à  revenir  à  la  vie.  A  la  vue 
de  ce  progrès.  Benvenuto,  joyeux,  ne  sentait  plus  ni  fièvre 
ni  faiblesse  ;   lui  aussi  ressuscitait. 

Enfin  on  vit  le  métal  bouillir  et  monter.  .\ussitôt  Benve- 
nuto ouvrit  l'orifice  du  moule'' et  ordonna  de  frapper  sur 
les  tampons  du  fourneau,  ce  qui  fut  exécuté  à  1  instant 
même;  mais  comme  si,  Jusqu'au  bout,  cette  oeuvre  gieaii- 
lesque  devait  être  un  comb.tt  de  Titans,  les  tampons  ôlés. 
Benvenuto  s'aperçut,  non  seulement  que  le  métal  ne  coulait 
pas  avec  une  rapidité  suffisante,  mais  encore  qu'il  ny 
en  aurait  peut-être  encore  point  assez.  Alors,  frappé  d'une 
de  ces  Idées  suprêmes  connie  il  en  vient  aux  artistes  seuls  ; 

—  Que  la  muitié  de  vous.  dit-Il.  reste  ici  pour  jeter  du 
bois  dans  le  foyer,  et  que  l'autre  me  suive  ! 

Et  suivi  de  cinq  compagioiis.  il  sélanca  vers  l'hOIel  de 
Xesle  :  puis,  un  instant  a;  rês.  tous  reparurent  chargés  de 
vaisselle  d'argent  et  d'étain,  de  lingots,  d'aiguières  ;1  moitié 
terminées,  Benvenuto  donna  l'e.vemple.  et  rhacun  jeta  .son 
précieux  fai'de;«i  dans  le  fourneau,  qui  dévora  tout  à  l'ins- 
tant même,  bronze,  plomb,  argent,  saumons  bruts,  cise- 
lures merveilleuses,  avec  la  mê.nie  indifférence  qu'il  eût 
dévoré  l'arliste  lui-même  si  l'artisie  à  son  tour  s'y  lût  pré- 
cipité. 

Mais,  grâce  à  ce  surcroU  de  matières  fusibles,  le  bronze 
devint  parfaitement  Umiidc.  et  comme  s'il  se  fût  repenti 
de   son    hésitation   d'un   instant  te   mit   â   couler   à   pleins 


canaux.  Il  y  eut  alors  un  moment  d  anxieuse  attente,  qui 
devint  presque  de  la  terreur  quand  Eeuvenuto  s'aperçut  que 
tout  le  bronze  écoule  n'arrivait  pas  jusqu'à  l'orifice  du 
moule:  il  sonda  alors  avec  une  longue  perche,  mais  il 
sentit  que  sans  arriver  au  bout  du  jet,  le  bronze  avait  dé- 
passé la  tête  de  Jupiter. 

Alors,  il  tomba  à  genoiLX  et  remercia  Dieu  ;  l'ceuvre  était 
terminée  qui  devait  sauver  Ascanio  et  CDlombe;  maintenant 
Dieu   permettrait-ii   qu'elle   fût   accoinplie   parfaitement? 

C'est  ce  que  Benvenuto  ne  pouvait  savoir  que  le  lende- 
main. 

La  nuit,  comme  ou  le  pense  bien,  fut  vme  nuit  d'an- 
goisse; et  si  latiprué  que  fût  Benvenuto,  à  peine  s  il  eut 
quelques  Instans  de  sommeil.  Encore  ce  sommeil  était-il 
bien  loin  d'être  le  repos.  \  peine  l'artiste  avait-il  les  yeux 
fermés,  que  les  objets  rée^s  faisaient  place  aux  objets  ima- 
ginaires Il  voyait  son  Jupiter,  ce  maitre  des  deux,  ce  roi 
de  la  beauté  olympienne,  tcrdu  comme  son  fils  Vulcain.  Il 
ne  comprenait  plus  rien  dans  son  rêve.  Etait-ce  la  faute 
du  moule?  était-ce  la  faute  de  la  fonte?  était-ce  lui  qui 
s  était  trompé  dans  l'œuvre?  était-ce  le  destin  qui  s'était 
raillé  de  1  ouvrier  7  Puis  à  celte  vue  sa  poitrine  se  gonflait, 
ses  tempes  battaient  ardemment,  et  il  se  revenait  le  coeur 
bondissant  et  la  sueur  sur  le  front.  Pendant  quelque  temps 
il  doutait  encore,  ne  po'uvant  dans  la  confusion  de  son  es- 
prit séparer  la  vérité  du  mensonge.  Puis  enfin  il  songeait 
que  son  Jupiter  était  ^core  cache  dans  son  moule  comme 
l'enfant  dans  le  sein  de  sa  mère.  Il  se  rappelait  toutes  les 
précautions  qu'il  avait  irises.  Il  adjurait  Dieu  qu'il  voulait 
faire  non  seulement  une  belle  œuvre,  mais  encore  une 
bonne  action.  Puis,  plus  calme  et  plus  tranquille,  il  se  ren- 
dormait sous  le  poids  de  cette  fatigue  incessante  qui  sem- 
blait ne  plus  devoir  le  quitter,  pour  tomber  dans  un  se- 
cond rêve  aussi  insensé  ^t  aussi  terr.flaut  que  le  premier. 

Le  jour  vint,  et  avec  le  jour  Benvenuto  secoua  tous  les 
restes  du  sommeil  ;  en  un  instant  il  fut  debout  et  habillé  ; 
une  seconde  après  il  était  à  la  fonderie. 

Le  bronze  était  encore  évidemment  plus  chaud  qu'il  ne 
convenait  pour  le  mettre  à  l'air;  mais  Benvenuto  était  si 
pressé  de  voir  ce  qu'il  y  avait  désormais  à  craindre  ou  â  es- 
pérer, qu'il  n  y  put  tenir  et  qu  il  commença  a  découvrir 
la  tête.  Lorsqu'il  porta  la  maiu  sur  le  moule,  il  était  si 
pâle  qu'on  eût  cru  qu'il  allait  mourir. 

—  Fous  engore  malate.  maidre?  dit  une  voix  que  Ben- 
venuto reconnut  à  son  accent  pour  celle  d'IIermann.  Fous 
mieux  faire  rester  tans  fotre  lit. 

—  Tu  te  trompes,  Hermann  m:in  ami,  dit  Beuvenulo, 
tout  étonné  de  voir  Hermann  levé  de  si  bon  matin,  car 
c'est  dans  mou  lit  que  je  mourrais.  Jlais  toi.  comment  es- 
tu  levé  â  cette  heure? 

—  Che  me  bromenais,  d.t  Hermann  en  rougissant  jos- 
qii'au  blanc  des  yeux  ;  chairae  à  me  bromener  beaugoup. 
Foulez-vous  que  che  fous  allé,  maidre? 

—  Xon,  non,  s'écria  Benvenuto  ;  que  personne  que  moi 
ne  touche  à  ce  moule;  Attends,  attends: 

Et  il  commença  à  découvrir  doucement  le  haut  de  la 
.statue.  Par  un  hasard  miraculeux,  il  y  avait  juste  le  métal 
nécessaire.  Si  Benvenuto  n'avait  pas  eu  l'idée  de  jeter  dans 
le  fourneau  son  argenterie,  ses  plats  et  ses  aiguières,  la 
fonte  manquait   et  la  tête  ne  vciiait  pas. 

Heureusement  la  tête  était  venue,  et  merveilleusement 
belle. 

Cette  ^iie  encouragea  Benvenuto  à  découvi'ir  successive- 
ment les  autres  parties  du  corps  Peu  â  peu  le  moule 
tomba  comme  une  écorce,  et  enfin,  le  Jupiter,  délivré  des 
pieds  à  la  tète  de  son  entrave,  apparut  majestueu.x  comme 
il  convenait  au  roi  de  l'Olympe.  En  aucune  partie  le  bronze 
n'avait  fait  défaut  a  l'artiste,  et  lorsque  le  dernier  lambeau 
de  glaise  fut  tombé,  ce  fut  un  cri  d'admiration  parmi  tous 
les  ouvriers,  car  ils  étalent  venus  successivement  et  en  si 
lence  se  grouper  «levant  Cellini,  qui  trop  préoccupé  des 
pensées  qu'une  si  heuietise  réussite  faisait  naitre  dans  son 
esprit,  ne  s'était   pas  même  aperçu  de  leur  présence. 

Mais  à  ce  cri  qui  le  faLsait  dieu  à  son  tour,  Benvenuto 
releva  la  tête,  et  avec  un  sourire  orgueilleux  ; 

—  .\h  I  dit-il.  nous  verrons  un  peu  si  le  roi  de  France 
osera  refuser  la  première  grâce  que  lui  demandera  l'homme 
qui  a  tait  une  pareille  statue. 

Puis,  comme  s'il  se  fût  repenti  de  ce  premier  mouve- 
ment d'orirueil,  qui  était  cependant  tout  entier  dans  sa  na- 
ture, il  tomba  sur  les  de::x  genoux,  et  ]oif:nant  les  mains, 
il  dit  tout  haut   une  action  de  grâces  au  Seigneur 

Comme  il  achevait  sa  prière.  Scozzone  accourut  en  disant 
à  Henver.ulo  que  madame  Jacques  Attbry  demandait  â  lui 
parler  en  secret,  ayant  une  lettre  de  son  mari  qu'elle  ne 
voulait  remettre  qu'à  Benvenuto. 

Benvenuto  fit  redire  deux  foi';  le  nom  â  Scozzjine.  car  II 
ignorait  que  l'écolier  fut  en  puissance  de  femme  légitime 

Il  ne  se  rendit  iw  moins  â  l'invilalion  (lui  lui  était  faite, 
laissant  tous  ses  conq  agnons,  orgueilleux  et  grandis  de  la 
gloire  de  leur  maître. 


.\SCAMO 


III 


Cependant,  en  y  regardant  de  plus  prés,  Pagolo  s'aperçut 
qu'il  y  avait  une  Incorreilion  dans  le  talon  du  dieu,  un 
ac, ident  (fuelconque  ayant  enipoclié  la  tonte  île  couler  jus- 
qu'au lond  du  moule. 


xxxviir 

JUPITER    ET    L'OLTMPE 


Le  jour  même  où  Benvenuto  avait  découtert  sa  statue, 
11  avait  fait  dire  à  François  1'  que  son  Jupiter  était  fondu, 
lui  demandant  quel  jour  il  lui  plaisait  que  le  roi  de 
l'Olympe  parût  aux  yeux  du  roi  de  iranic. 

Frantiiis  1"  npinidit  â  Benvenuto  que  sou  cousin  l'empe- 
reur et  lui  devant  aller  chasser  le  jeudi  suivant  à  Fontai- 
nebleau, il  n  avait  qu'à  taire  pour  ce  joui'  transporter  sa 
statue  dans  la  grande  galerie  du  château. 

La  réponse  était  .^ëclie.  11  demeurait  évident  que  madame 
d  Ktampes  avait  lortement  prévenu  le  roi  contre  son  ar- 
ii«!e«-.ivori. 

-Mais  a  celte  réponse,  .soR  orgueil  humain,  soit  confiance 

a  Dieu,  Uenvenulo  se  contenta  de  répondre  en  souriant  : 

—  C  est  bien. 

On  était  arrivé  au  lundi.  Benvenuto  lit  charger  le  Jupiter 
-■:r  un  chariot,   et,  montant  à  cheval,   il  l'accompagna  lul- 

hine  sans  le  quitter  (1  un  instant,  de  peur  qu  il  ne  lui  ar- 

v:it  niallieiir.  Le  jeudi,   i  di.x  lieures,  l'œuvre  et  l'ouvrier 

.lient  arrivés  à  Fontainebleau. 
V  voir  Benvenuto.   ne  fut-ce  qu'à  'e  voir  passer,   il  était 

.>ibie  qu'il  avait  dans  i'àme  je  ne  sais  quel  sentiment  de 
ble  lierlé  et  de  radieux  e.^poir.  Sa  consciense  d  artiste  lui 
l:-ait  qu'il  avait  fait  un  chef-d  œuvre,  et  son  cœur  d'Uon- 
néte  homme  qu'il  allait  f-aire  une  bonne  action.  Il  était 
donc  doublement  joyeux  et  portait  haut  la  tûte,  en  homme 
qui.  n'ayant  pas  de  haine,  n'a  pas  de  crainte.  Le  roi  allait 
voir  le  Jupiter  et  sans  doute  le  trouver  beau  ;  Montmorency 
et  Poyet  lui  rappelleraient  sa  parole  ;  l'empereur  et  toute 
la  cour  seraient  l.'i  ;  François  I"  ne  pouvait  donc  faire  au 
trement  que  d'acquitter  la  parole  donnée. 

.Madame  d'Etampes,  avec  moins  de  douce  joie  mais  avec 

liant  de  piu-sion  ardente,  ourdissaii  de  son  cùié  ses  jilans  ; 

II.;  avait  triomphé  du   [rremier  choc   que   Beuvenuto   avait 

■  ilu  lui  porter  en  se  présentant  chez  elle  et  chez  le  roi  : 
■tait  un  premier  danger  passj?.  mais  elle  sentait  qu'il  en 
istait   un  second  dans  la  promesse   faite  à   Benvenuto,  et 

lie  voulait  à  tout  prix  détourner  celui-là.  Elle  avait  donc 
'Cédé  d'un  jour  Cellini  à  Fontainebleau,  et  elle  avait  fait 

—  dispositions  avec  cette  protonde  habileté  féminine  qui 
:i'Z  elle  équivalait  presqu  à   du  génie. 

Cellinl  ne  devaii   point  tarder  à  l'éprouver. 

A  peine  etit-il  franchi  le  seuil  de  la  galerie  où  son  Jupi- 
ter devait  cire  exposé,  qu'il  vit  à  l'instant  même  le  coup, 
reconnut  la  main  qui  l'avait  frappé,  et  resta  un  instant 
anéanti. 

Cette  galerie,  toute  resplendissante  des  peintures  du 
iiosso.  déjà  faites  'i  elles  seules  pour  distraire  latieiuion  de 
quelque  chef-d'œuvre  que  ce  fut.  avait  été  garnie,  pendant 
les  trois  derniers  jours  qui  venaient  de  s'écouler,  des  sta- 
'lies  envoyées  de  Rome  par  le  Primatice.  c'est-à-dire  que 
'S  merveilles  de  la  sculpiure  antique,  les  types  consacrés 
:.ir  l'admiration  <te  vingt  siècles,  étaient  là  défiant  toute 
' 'imparaison.  écrasant  toute  rivalité.  Ariane.  Vénus.  Her- 
cule. Apollon.  Jupiter  même,  le  grand  Jupiter  ol.vmpien, 
figures  idéales,  rêves  du  génie,  éternités  de  bronze,  for- 
maient comme  un  concile  surliunuiiii  dont  il  était  impie 
d'approcher,  comme  un  tribunal  sublime  dont  tout  artiste 
devait  redouter  le  jugement. 

Un  Jupiter  nouveau  se  rhssant  à  côté  de  l'autre  dans  cet 
Olympe.  Benvenuto  jetant  le  gant  à  Phidias,  il  y  avait  là 
une  sorte  de  profanation  et  de  blasphème  qui.  tout  con- 
fiant qu'il  fût  dans  son  propre  mérite,  fit  reculer  de  trois 
pas   le   religieux   artiste. 

Ajoutez  que  les  immortelles  statues  avalent  pris,  comme 
(  «'tait  leur  droit,  les  plus  belles  places:  Il  ne  restait  donc 
['•ur  le  pauvre  Jupiter  de  Celllni  que  des  coins  obscurs  aux- 

iiiels  on  n  arrivait  qu'après  avoir  passé  sous  le  regard  llxe 

'  imposant  des  anciens  dieux. 

Benvenuto.  trstc,  la  tète  inclinée,  debout  sur  le  seuil  de 
Il  galerie,  l'embrassait  d'un  regard  à  la  fois  triste  et 
■  liarmé. 

—  Messire  Antoine  Le  Maçoti.  llt-11  au  secrétaire  du  roi 
qui  l'accompagnait.  Je  veux,  je  dois  remporter  surle  champ 
mon  Jupiter  :  le  disciiile  ne  tentera  p.as  de  le  disputer  aux 
maîtres:  l'enfant  n'essaiera  pas  de  lutter  contre  les  aïeux: 
mon  orgueil  et  ma  modestie  me  le  c'éfendent 

—  Benvenuto,  répondit  le  secrétaire  du  roi.  croyez-en  un 
1  .11  sincère  ;  si  vous  faites  cela,  vous  vous  perdez.  Je  vous 


le  dis  entre  nous,  on  espère  de  vous  ce  découragement  qui 
passera  poui-  un  aveu  d'impuissance.  J'aurai  beau  présenter 
vos  excuses  au  roi.  Sa  Majesté,  qui  est  impatiente  de  voir 
votre  œuvre,  ne  voudra  entendre  à  rien,  et  poussée  comme 
elle  lest  par  madame  d'Etampes,  vous  retirera  sans  retour 
ses  bonnes  grâces.  On  s'y  attend,  et  ]e  crains.  Ce  n'est  pas 
avec  les  morts,  Benvenuto,  c'est  avec  les  vivants  que  votre 
lutte  est  dangereuse. 

—  Vous  avez  raison,  messlre,  répondit  l'orfèvre,  et  Je  vous 
entends.  .Merci  de  m  avoir  rappelé  que  Je  n'ai  pas  le  droit 
d'avoir   ici   de   l'amour-projire. 

—  .\  la  bonne  heure,  Benvenuto.  Mais  écoulez  un  der- 
nier avis  :  Madame  d'Etampes  est  trop  charmante  aujour- 
d'hui pour  n'avoir  pas  quelque  perfidie  en  tête;  elle  a  en- 
traîné l'empereur  et  le  roi  a  une  promenade  dans  la  forêt 
avec  un  enjouement  et  une  grâce  irrésistibles;  j'ai  peur 
pour  vous  qu'elle  ne  trouve  le  secret  de  les  y  retenir  jus- 
qu'à  la  nuit. 

—  Le  croyez-vous'  s'écria  Benvenuto  en  pâlissant;  mais 
alors  je  serais  perdu,  car  ma  statue  paraîtrait  dans  un  faux 
jour  qui  lui  oterait  la  moitié  de  sa  valeur. 

—  Espérons  que  je  me  suis  trompé,  reprit  Antoine  Le 
.Maçon,  et  attendons  l'événerf.ent. 

Cellini  commença  à  attendre  on  effet  dans  une  anxiété 
pleine  de  frémissement.  Il  avait  placé  son  Jupiter  le  moins 
mal  possible,  mais  11  ne  se  dissimulait  i)as  qu'à  la  nuit 
tombante  sa  statue  serait  d'un  effet  médiocre,  et  qu'à  la  nuit 
elle  paraîtrait  tout  à  fait  mauvaise.  La  haiue  de  la  duchesse 
avait  i  alcuIé  aussi  juste  que  la  science  du  sculpteur  :  elle 
devinait  en  1.5'il  un  procédé  de  la  critique  du  dix-neuvième 
siècle. 

Benvenuto  regardait  ave:  désespoir  le  soleil  descendre 
sur  riiorizun,  et  intei'roge.ait  avidement  lous  les  bruits  du 
dehors.  A  part  les  gens  de  service,  le  château  était  désert. 

Trois  heures  sonnèrent:  dès  lors  1  intention  de  madame 
d'Etampes  ét.iit  évidente,  et  son  succès  n'était  plus  douteux. 
Lenvenuto  tomba  accablé  sur  im  fauteuil. 

Tout  était  perdu  :  sa  gl.iire  d'abord.  Cette  lutte  fiévreuse 
dans  laquelle  il  avait  failli  succomber,  qu'il  avait  oubliée 
déjà  parce  qu'elle  devait  le  conduiri;  au  triomphe,  n'aui'alt 
l'our  résultat  que  sa  honte.  U  contemplait  avec  douleur  sa 
statue  autour  de  laquelle  les  teintes  nocturnes  flottaieni 
déjà,  et  dont  les  lignes  commençaient  à  paraître  moins 
pures. 

Tout  a  coup  une  idée  du  ciel  lui  vint,  il  se  leva,  appela 
le  petit  Jehan,  qu  il  avait  amené  avec  lui,  et  sortit  précipi- 
tamment. Nul  bruit  annonçant  le  retour  du  roi  ne  se  faisait 
entendre  encore.  Benvenuto  courut  clie'z  un  menuisier  de 
1,1  ville,  et  avec  l'aide  de  cet  homme  et  de  ses  ouvriers  il 
eut.  en  moins  d'une  heure,  achevé  un  socle  de  bois  de  chOne 
peu  apparent  garni  de  quatre  petites  boules  qui  tour- 
naient sur  elles-mêmes  comme  des  roulettes. 

U  tremblait  maintenant  que  la  cour  ne  lentrât;  mais  à 
cinq  heures  son  travail  éta't  termiBé,  la  nuit  tombait,  et  le 
ch.lte.in  n'avait  pas  revu  ses  hôtes  couronnés.  Madame 
d'Etampes.  quelque  part  qu'elle  fût,  devait  triompher. 

Benvenuto  eut  bientôt  fait  de  placer  la  statue  avec  le  pié- 
destal sur  le  socle  presque  invisibe.  Le  Jupiter  tenait  dans 
sa  main  gauche  le  globe  du  monde,  et  dans  sa  droite,  un 
peu  élevée  au-dessus  de  fa  tête,  la  foudre,  qu'il  semblait 
vouloir  lancer:  au  milieu  des  flammes  de  la  foudre  l'orfè- 
vre cacli:i  une  bougie 

Il  terminait  à  peine  ces  apprêts  quand  les  fanfares 
sonnèrent,  annonçant  le  retour  du  roi  et  de  l'empereur.  Ben- 
venuto alluma  la  bougie,  plaça  le  petit  Jehan  derrière  la 
statue  par  laquelle  il  était  entièrement  masqué,  et  non  sans 
un  profond  battement  de  cœur  il  attendit  le  roi. 

Dix  minutes  après.  les  deux  battans  de  la  porte  tourné 
rcni  et  François  I  '  parut  donnant  la  main  à  Charles-Quint. 

Suivaient  le  dauphin,  la  dauphine,  le  roi  de  Navarre,  toute 
la  cour  enfin  ;  le  prévôt,  sa  fille  et  d'Orbec.  venaient  les 
derniers.  Colombe  était  pâle  et  abattue  ;  mais  du  moment 
qu'elle  aperçut  Cellini.  elle  releva  la  tête  et  un  sourire 
pliiii  de  sublime  confiance  parut  sur  ses  lèvres  et  éclaira 
son  visage.   . 

Celllni  échangea  un  regard  qui  voulait  dire:  Soyez  tran- 
quille ;  quelque  chose  qu'il  arrive,  ne  désespérez  pas,  Je 
veille  sur  vous. 

.\u  moment  où  la  porte  s'ouvrit,  le  petit  Jehan,  .sur  un 
signe  de  son  maître,  imprima  une  légère  Impulsion  à  la 
statue,  qui  roula  doucement  sur  son  socle  mobile,  et.  lais- 
sant les  antiques  en  arrière,  vint  pour  ainsi  dire  au-devant 
du  roi.  mobile  et  comme  animée.  Tous  les  yeux  se  portè- 
rent sur-le-champ  de  son  côté  La  douce  lueur  de  la  bougie 
tombant  de  haut  en  bas.  produisait  un  effet  beaucoup  iilus 
agréable  que  le  Jour  t 

Madame  d'Etampes  se  mordit  les  lèvres. 

—  Il  me  semble,  sire,  dit-elle,  que  la  fialterle  est  un  peu 
forte,  et  que  c'était  au  roi  de  la  terre  à  aller  au-devant  du 
roi  du  ciel.  •  ,   ,  , 

Le  roi  sourit,  mais  on  vit  que  cette  flatterie  ne  lui  déplal- 


112 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


sait  pas  :  selon  son  habitude,  il  oublia  l'ouvrier  pour  1  œu- 
vre, et,  épargnant  la  moitié  du  chemin  à  la  statue,  il  riar- 
cha  droit  à  elle  et  l'examina  long-temps  en  sUence.  Charles- 
«juint,  qui,  de  sa  nature  et  quoiqu'il  eut  un  jour,  dans  un 
mùmeut  de  bonne  humeur,  ramassé  le  pinceau  du  Titien, 
Charles-Quint,  disons-le,  qui  était  plus  prolond  politique 
que  grand  artiste,  et  les  courtisans,  qui  n'avaient  pas  le 
droit  d'avoir  une  opinion,  attendaient  scrupuleusement 
lavis  de  François  1  '  poMr  se  prononcer. 

11  y  eut  un  moment  d  anxieux  silence,  pendant  lequel 
Benvenuto  et  la  duchesse  échangèrent  un  regard  de  haine 
profonde. 

Puis  tout  à  coup  le  roi  s"écria  : 

—  C'est  beau  !  c'est  très  beau  :  et  j'avoue  que  mon  at- 
tente est   dépassée. 

Tous  alors  se  répandiient  en  complimens  et  en  éloges, 
et  l'empereur  tout  le  premier. 

—  Si  l'on  gagnait  les  artistes  comme  les  villes,  dit-il  au 
roi,  je  vous  déclarerais  à  l'instant  même  la  guerre  pour  con- 
quérir  celui  ci,    mon   cousin. 

—  Mais  avec  tout  cela,  interrompit  madame  d'Etampes 
furieuse,  nous  ne  voyons  seulement  pas  ces  belles  statues 
antiques  qui  sont  plus  loin  ;  elles  valent  peut  être  un  peu 
mieux  pourtant  que  tous  nos  colificliets  modernes. 

Le  roi  s  approcha  alors  des  sculptures  antiques,  éclai- 
rées de  bas  en  haut  par  la  lueur  des  torches  qui  laissait 
toute  leur  partie  supérieuie  dans  l'obscurité;  elles  étalent 
certes  d'un  moins  bel  effet  que  le  Jupiter. 

—  l'Iiidias  est  sublime,  dit  le  roi,  mais  il  peut  y  avoir  un 
l'hidias  au  siècle  de  François  I"  et  de  ChailesQuint,  comme 
11  y  en  eut  un  au   siècle  de  Périclès 

—  Oh  !  il  faudrait  voir  cela  au  jcur,  dit  .\nne  avec  amer- 
tume ;  paraître  n'est  pas  être  ;  un  artifice  de  lumière  n'est 
pas  1  art.  Qu'est-ce  que  ce  voile  d'ailleurs'?  nous  cacherait-il 
quelque  défaut,  dites  fraiicnement,  maître  Cellini? 

C'était  une  draperie  très  légère  jetée  sur  le  Jupiter  pour 
lui  donner  plus  de  inaje>li. 

Benvenuto  était  resté  jusque-là  près  de  sa  statue,  immo- 
bile, silencieux  et  en  apparence  froid  comme  elle  ;  mais  aux 
paroles  de  la  duchesse,  il  sourit  dédaigneusement,  jeta  de 
ses  yeux  noirs  un  dnuble  éclair,  et  avec  la  sainte  audace 
d'un  artiste  paieu.  il  arracha  le  vcile  d'une  main  vigoa- 
reuse 

Benvenuto  s  attendait  a  voir  éclater  la  duchesse. 

Mais  tout  à.  coup,  par  une  puissance  incroyable  de  vo- 
lonté, elle  se  mit  a  sourire  avec  une  aménité  terrible,  et 
tendant  giacieuseinent  la  main  à  Cellini,  stupéfait  de  ce 
revirement  ; 

—  Allons,  j'avais  tcrt.  dit-elle  tout  haut  d'un  ton  d'enfant 
Kûté  :  vous  êtes  un  grand  sculpteur.  Cellini  ;  pardonuez- 
moi  mes  critiques,  donnez-moi  votre  main  et  soyons  désor- 
mais amis:  voulez-vous? 

Puis  elle  ajouta  tout  bas  et  avec  une  volubilité  extrême  : 

—  Songez  à  ce  que  vous  allez  demander,  Cellini.  Que  ce 
ne  soit  pas  le  mariage  de  Colombe  et  d'Ascanio.  ou,  je  vous 
le  jure,  Ascanio,  Colombe  et  vous,  vous  êtes  tous  perdus! 

—  Et  si  Je  demande  autre  chose,  dit  Benvenuto  du  même 
ton,    me  seconderez-vous,    madame? 

—  Oui,  fit-elle  vivement,  et  je  vous  le  jure,  quelle  que 
soit  la  chose  que  vous  réclamerez,  le  rot  l'accordera. 

—  Je  n'ai  pas  besoin  de  demander  le  mariage  d  Ascanio 
et  de  Colombe,  dit  alors  Iicnvenuto,  car  c'est  vous  qui  le 
demanderez,  madame 

La  duchesse  sourit  dédaigneusement 

—  Que  dites-vous  donc  ainsi  tout  bas?   dit   François   I". 

—  .Madame  la  duchesse  d'Etampes  avait  la  bonté  de  me 
rappeler,  répondit  Benvenuto,  qu?  Votre  Majesté  m  avait 
promis  une  grâce  dans  le  cas  où  elle  serait  satisfaite. 

—  Et  cette  promesse  a  été  faite  devant  moi,  sire,  dit  le 
connétable  en  s'avancant  ;  devant  moi  et  devant  le  chance- 
lier l'oyet.  Vous  nous  avez  même  chargés,  mon  collègue  et 
moi,  de  vous  rappeler... 

—  Oui,  connétalale.  Interrompit  le  rot  d'un  air  de  bonne 
humeur;  oui.  si  je  ne  me  rappelais  pas;  mais  je  me  rap- 
pelle à  merveille,  foi  de  gentilhomme  :  Ainsi,  comme  vous 
le  voyez,  votre  intervention,  tout  en  me  demeurant  agréa- 
ble, me  devient  inutile.  J'ai  promis  a  Benvenuto  de  lui  ac- 
corder ce  qu  il  me  demanderait  lorsque  son  .lupitcr  serait 
fondu.  Est-ce  cela,  connétable?  ai-je  bonne  mémoire,  chan- 
celier? A  vous  de  parler,  maiti-e  Cellini,  je  suis  à  votre 
disposition,  vous  priant  toutefois  de  penser  moins  à  vctre 
mérite,  crul  est  immense,  qu'à  notre  pouvoir,  qui  est  borné, 
ne  faisant  de  réserve  que  pour  notre  couronne  et  notre  mat- 
tresse 

—  Eh  bien  !  .sire,  dit  Cellini,  puisque  Votre  Majesté  est 
en  si  bonne  disposition  pour  votre  indigne  serviteur,  je  lui 
demanderai  purement  et  simplement  la  grâce  d'un  pauvre 
écolier  qui  s  est  pris  de  querelle  sur  le  quai  du  Ohàtelet 
avec  le  vicomte  le  Marmaiine,  et  qui,  en  se  défendant,  lui 
a  passé  son  épêo  a  traves  le  corps. 

Chacun   fut  étonné  de   la   médiocrité  de  la^  demande,  et 


I    madame  d'Etampes  toute  la  première  ;  elle  regarda  Benve- 
nuto d  un  air  stupéfait,  et  croyant  avoir  mal  entendu. 

—  yentre-:\ïahom  !  dit  François  I",  vous  me  demandez 
bel  et  .bien  d'user  de  mon  droit  de  grâce,  car  j'ai  entrndu 
dire  au  chancelier  lui-même  que  c'était  un  cas  de  pen- 
daison. 

—  Oh  :  s'écria  la  duchesse,  je  comptais,  sire,  vous  par- 
ler moi-même  de  ce  jeune  homme.  J  ai  eu  des  nouvelles 
de  Marmagne,  qui  va  mieux,  et  qui  m'a  fait  dire  que  c'était 
lui  qui  avait  cherché  la  cmerelle,  et  que  lécolier...  Com 
ment  appelez-vous  l'écolier,  maître  Benvenuto? 

—  Jacques  Aubry,  madame  la  dichesse. 

—  Et  que  1  écolier,  continua  vivement  madame  d'Etam- 
pes, n'était  aucunement  dans  son  tort  ;  aussi,  au  lieu  de 
reprendre  ou  de  chicaner  Benvenuto.  sire,  accordez-lui 
donc,  croyez-moi,  promptement  cette  demande,  de  pevir  qu'il 
ne  se  repente  de  vous  avoir  demandé  si  peu  de  chose. 

—  Eh  bleu  !  maître,  dit  François  V.  que  ce  que  vous  dé- 
sirez soit  donc  fait,  et  comme  qui  donne  vite  donne  deux 
fois,  dit  le  proverbe,  que  Tordre  de  mettre  ce  jeune  homme 
en  liberté  soit  expédié  ce  soir  même.  Vous  entendez,  mon 
cher  chancelier? 

—  Oui,  sire,  et  Votre  Majesté  sera  obéie. 

—  Quant  à  vous,  maître  benvenuto,  dit  François  I",  venez 
me  voir  lundi  au  Louvre,  et  nous  nous  occuperons  de 
certains  détails  qui  depuis  quelque  temps  ont  été  trop 
négligés  par  mon  trésorier  vis-a-vis  de  vous. 

—  Mais,  sire.  Votre  Majesté  sait  que  l'entrée  du  Louvre... 

—  C  est  bien  !  c'est  bien  !  la  personne  qui  avait  donné  la 
consigne  la  lèvera  C'était  une  mesure  de  guerre,  et  comme 
vous  n  avez  plus  autour  de  moi  que  des  amis,  tout  sera  ré- 
tabli sur  le  pied  de  paix. 

—  Eh  bien  !  sire,  dit  la  duchesse,  puisque  Votre  Majesté 
est  en  train  d'accorder,  accordez-moi  aussi,  à  mol,  une  toute 
petite  demande,  quoique  je  n  aie  pas  fait  le  Jupiter. 

—  Xon.  dit  Benvenuto  à  demi-voix,  mais  vous  avez  sou- 
vent fait  la  Danaé. 

—  Et  quelle  est  cette  demande?  interrompit  François  I", 
qui  n'avait  pas  entendu  l'épigramme  de  Cellini.  Parlez, 
madame  la  duche-sse,  et  croyez  que  la  solennité  de  l'occa- 
sion n'ajoutera  rien  au  désir  que  j  ai  de  vous  être  agré«ble. 

—  Eh  bien  :  sire.  Voire  .Majesté  devrait  bien  faire  à  mes- 
sire  d'EstourviUe  cette  grâce  de  signer  lundi  prochain  au 
contrat  de  mariage  de  ma  jeune  amie  mademoiselle  d'Es- 
tourviUe avec  le  comte  d'Orbec. 

—  Eh  !  ce  n'est  pas  une  grâce  que  je  vous  ferai  lu,  reprit 
François  I'  :  c'est  un  pU  isir  que  je  me  prépare  à  moi- 
même,  et  je  resterai  encore  votre  débiteur,  je  le  jure. 

—  Ainsi  donc,  sire,  c'est  convenji,  à  lundi?  demanda  la 
duchesse. 

—  Madame  la  duchesse,  reprit  Benvenuto  à  demi-voix, 
madame  la  duchesse  ne  legrette-t-elle  pas  que  pour  une 
pareille  solennité  ce  beau  lis  qu'elle  avait  commandé  à  As- 
canio ne  soit  pas  fini? 

—  Sans  doute  je  le  regretterai,  dit  la  duchesse  ;  mais 
c'est  chose  impossible,  Ascanio  est  en  prison. 

—  Oui,  mais  je  suis  libre  moi.  d  t  Benvenuto;  je  le  fini- 
rai et  je  le  porterai  à  madame  la  duchesse. 

—  Oh!  sur  mon  honneur:  si  vous  faites  cela,  je  dirai.  . 

—  Vous  direz  Cjuoi,   madame? 

—  Je  dirai  que  vous  êtes  un  homme  charmant. 

Et  elle  tendit  la  main  à  Benvenuto,  qui  de  l'air  le  plus 
galant  du  monde,  et  :^près  .'■voir  d'un  coup  d'œil  demandé 
la  permission  au  roi.  y  déposa  un  baiser 

En  ce  moment  un  léger  cr;  se  fit  entendre. 

—  Qu'y  a-t-il?   demanda   le  roi. 

—  Sire,  j'en  demande  pardon  à  Votre  Jlajcsté,  dii  le  pré- 
vôt :  mais  c'est  ma  fille  qui  se  trouv'»  mal. 

—  Pauvre  enfant  !  murmura  Benvenuto,  elle  croit  que  je 
l'ai  trahie  ! 


XXXl.X 
MABIACG  DE  BAISOK 


Benvenuto  voulait  partir  le  soir  même,  mais  le  roi  insista 
tellement  qu'il  ne  put  se  dispenser  de  rester  au  château 
jusqu'au  lendemain  matin. 

D'ailleurs,  avec  cette  rnpiriité  de  conception  et  cette  promp- 
titude lie  décision  qui  lui  étaient  propres,  il  venait  d'arrêter 
pour  le  lendemain  le  dénouement  d  une  intrigue  commen- 
cée depuis  longtemps.  C'était  une  affaire  à  part  dont  il  vou- 
lait se  débarrasser  tout  à  fait  avan',  que  de  se  donner  tcut 
entier  à  Ascanio  et  à  Colombe. 

H  resta  donc  à  souper  15  soir  et  même  à  déjeuner  le  len- 
demain, et  ce  ne  fut  que  vers  le  midi  qu'ayant  pris  conpé^ 
du  roi  et  de  madame  d'iT.tampes,  il  se  mit  en  route  accom- 
pagné du  petit  Jehan 


I 


( 


ASCANIO 


113 


Tous  deux  étalent  bien  montés,  mais  cependant,  contre 
son  habitude,  Cellinl  ne  pressa  point  sou  clieval.  Il  était 
évident  qu'il  ne  vouhUt  rentrer  ■'i  Paris  qu'à  une  heure 
donnée.  Eu  effet,  à  sept  lieures  du  soir  seulement  il  des- 
cendait  rue   de   la   Ilarpi'. 

Bien  plus,  au  lieu  de  se  rendre  directement  à  l'hôtel  de 
Nesle,  il  alla  frapper  a  la  porte  d'un  de  se-  miis  nommé 
Guido.  méilecin  de  Florence  ;  puis,  lorsiiu'il  se  tut  assuré 
que  ce  médecin  était  chez  lui  et  pouvait  lui  donner  à  sou- 
per, il  ordonna  au  petit  Jel  an  de  rentrer  seul,  de  dire  que 


léger  que  fût  cei  coup,   ,a  i)orte  s'ouvrit  aussitôt .   Le  petit 
Jehan  était  i  son  poste. 

Cellinl  l'interrogea:  les  ouvriers  soupaient  et  n'atten- 
daient le  maître  que  le  li-ndemata.  Cellinl  ordonna  .'i  l'en- 
fant de  garder  le  silence  Je  plus  absolu  sur  soa  arrivée, 
sachemina  vers  la  cliambie  de  Catherine,  doat  il  avait 
conservé  une  clef,  y  entra  doucement,  referma  la  porte,  se 
cach.T  derrière  une  tapisserie,  et  attendit. 

Un  quart  d'iveure  après,  des  pas  légers  se  tirent  enten- 
dre sur  l'escalier.  La  jiort".  se  rouvrit  une  seconde  fois,  et 


J'v  consens  !  s'écria  Pagolo. 


le  maître  ét-jit  resté  à  Fontainebleau  et  ne  reviendrait  que 
le  lendemain,  et  de  se  tenir  prêt  a  ouvrir  quand  il  frappe- 
rait. Le  peut  Jehan  partit  aussitôt  en  promettant  à  Cel- 
linl de  se  conformer  à  ses  instructions. 

Le  souper  était  servi,  mais  avant  de  se  mettre  à  table 
Cellinl  demanda  à  son  hôte  s'il  ne  connaissait  pas  quelque 
notaire  honnête  et  habile  qu'il  pilt  faire  venir  pour  lu! 
dressir  un  contrat  inattaquable.  Celui-ci  lui  nomma  son 
gendre.  On  l'envoya  chercher  aus.'itôt. 

Une  demidieiirc  après,  et  comme  on  achevait  de  souper, 
il  arriva.  Benvenuto  se  leva  aussitôt  de  table,  s'enferma 
avec  lui  et  lui  flt  dresser  un  contrai  de  mariage  dont  les 
noms  seuls  étalent  en  blauc.  Puis,  lorsqu'ils  eurent  lu  et 
relu  ensemble  le  contrat  pour  sassurer  qu'il  ne  renfermait 
aucune  nullité.  Benvenuto  lui  paya  largement  ses  hono- 
raires, mit  le  contrat  dans  sa  poche,  emprunta  à.  son  ami 
une  seconde  épée.  juste  de  la  longueur  de  la  sienne,  la  mit 
sons  son  manteau,  et.  comme  la  nuit  était  tout  à  fait  ve- 
nue,  il  s'achemina  vers  l'hôtel  de  Nesle. 

En  arrivant  à  la  porte,   il  frappa  un  seul  coup.  Mais  si 


Scozzone  entra  à  son  tour,  une  lampe  à  la  main  ;  puis  elle 
retira  la  clef  du  deliors,  referma  la  porte  en  dedans,  posa 
la  lampe  sur  la  cheminée,  et  vint  s'asseoir  sur  un  arand 
fauteuil,  tournée  de  manière  que  Benvenuto  pouvait  voir 
son  visage 

Au  grand  étonncment  de  Benvenuto,  ce  visage  ^autrefois 
si  ouvert,  si  joyeux,  si  éclairé,  était  devenu  triste  et  pensif. 

C'est  que  la  pauvre  Scoîzone  éprouvait  quelque  chose 
comma  du  remords. 

Nous  l'avons  vue  heureuse  et  insouciante  :  c'est  qu'alors 
Benvenuto  l'aimait.  Tant  qu'elle  avait  senti  c':t  amour  ou 
plutôt  ce  sentiment  de  bienveillance  dans  le  cœur  de  son 
amant,  tant  que  dans  ses  rêves  avait  flotté  comme  un  nuage 
doré  l'espérance  d'être  un  jour  la  femme  cju  sculpteur,  elle 
avait  maintenu  son  cœur  à  la  hauteur  de  son  a'tente.  elle 
s'était  purifiée  de  son  passé  par  l'amour;  mais  du  moment 
qu'elle  s'était  aperçue  que,  trompée  aux  apparences,  ce 
qu  p;1l-  avait  cru  de  la  vj.n  de  tcliini  une  passinn  n'éi.iii 
tout  au  iilus  qu'un  caprice,  elle  avait  redescendu  degré  par 
degré  toutes  ses  espérances;  le  sourire  de  Benvenuto,   i,ui 

8 


M4 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


avait  lait  refleurir  cett  âme  fanée,  s'était  éloigné  d'elle,  et    ' 
cette  âme  avait  perdu  une  seconde  fois  sa  fraîcheur  i 

Avec  sa  gaité  d'enfant,  sa  rureté  d'enfant  s'était  en  allée  , 
peu  à  peu;  lancienne  rature,  1  eonui  aidant,  reprenait 
tout  doucement  le  dessus.  Une  muraille  récemment  peinte 
garde  ses  couleurs  au  soleil  et  les  perd  à  la  pluie  :  Scozzone, 
abandonnée  par  CeUini  peur  quelque  maîtresse  inconnue, 
n  avait  plus  tenu  à  Cellini  que  par  un  reste  dorgueil.  Pa- 
golo  lui  faisait  la  cour  depuis  longtemps  ;  eUe  parla  a  Cel- 
lini de  cet  amour,  croyant  que  cet  amour  éveiUe.-ait  sa  ja- 
lousie. Cette  dernière  attente  fut  trompée;  Cellini.  au  lieu 
de  se  fâcher,  se  mit  à  rire:  Cellini,  au  Heu  de  lui  défendre 
de  voir  Pagolo.  lui  ordonna  de  le  recevoir  Dès  lors,  elle  se 
sentit  entièrement  perdue;  dès  lors,  elle  abandonna  sa  vie 
au  hasard  avec  son  ancienne  indifférence,  et  elle  la  laLssa. 
comme  une  pauvre  feuille  tombée  e'.  Détrie,  aller  au  souf- 
fle  des   événemens 

C'était  alors  que  Pagolo  avait  tricmphé  de  son  indiffé- 
rence Au  bout  du  comp'».  Pagolo  était  jeune;  Pagolo.  a 
part  son  air  hypocrite,  était  joli  garçon.  Pagolo  était  amou- 
reux et  répétait  saus  cesse  à  Scozzone  qu'il  1  aimait,  tandis 
que  Benvenuto  avail  complètemen;  cessé  de  le  lui  dire. 
Ces  deux  mots  «  je  t'aime  -  sont  la  langue  du  cœur,  et  plus 
ou  moins  ardemment  il  faut  toujours  que  le  cœur  parle 
cette  langue  avec  quelqu'un. 

Aussi,  dans  une  heure  de  désœuvrement,  de  .••épit.  d'illu- 
sion peut-être.  Scozzone  a\alt  dit  .-i  Pagolo  qu'elle  1  aimait  ; 
elle  le  lui  avait  dit  sans  1  aimer  véritablement  ;  elle  le  lui 
avait  dit,  l'image  -ie  Cellini  au  cœu^  et  son  nom  sur  ses  lè- 
vres. 

Puis  aussitôt  elle  songea  qu'un  jour  peut-être,  lassée  de 
cette  passion  inconnue  et  infructueitse,  le  maître  serait  re- 
venu à  elle,  et  la  retrouvant  constante,  malgré  ses  ordres 
mêmes,  l'aurait  récompensée  de  son  dévoûment. 'non  point 
par  le  mariage,  la  pauvre  fille  avait  à  cet  endroit  perdu 
jusqu'à  sa  dernière  illusion,  mais  par  quelque  reste  d'es- 
time et  de  pitié  quelle  aurait  pu  prendre  pour  une  résur- 
rection de  son  ancien  amour. 

C  étaient  toutes  ces  pensées  qui  faisaient  Scozzone  triste, 
qui  la  rendaient  pensive,  qui  lui  donnaient  des  remords. 

Cependant  au  milieu  de  son  silence  et  de  sa  rêverie,  elle 
tressaillit  tout  à  coup  et  releva  la  têt.  :  un  léger  bruit  s'était 
fait  entendre  sur  l'cscalie.-.  et  presque  aussitôt  une  clef  in- 
troduite dans  la  serrure  tourna  rapidement,  et  la  porte  s'ou- 
vrit. 

—  Comment  êtes-vous  entré  et  qui  vous  a  donné  cette 
clef.  Pagolo?  s'écria  Scvzzone  en  se  levant.  Il  n'y  a  que 
deux  clefs  de  cette  porte .  l'une  est  en  dedans,  et  CeUini 
possède  l'autre. 

—  Ah  !  nia  chère  Catherine,  dit  Pagolo  en  riant,  vous 
avez  des  caprices.  Tantôt  vous  ouvrez  votre  porte  aux  gens, 
et  tantôt  vous  la  refermez  ;  puis,  quand  pour  entrT  ici  on 
veut  user  de  sa  force,  dort  au  bou'.  du  compte  vous  avez 
fait  un  droit,  vous  menacez  de  crier  et  d'appeler  au  se- 
cours. Eh  bien  !  alors,  il  faut  user  de  ruse. 

—  Oh  '.  oui,  dites-mol  (lue  vous  avez  soustrait  celle  clef 
à  Cellini  sans  qu  il  s'en  aperçût  ;  dites-moi  qu'il  ne  sait  pas 
que  vous  lavez,  car  si  vous  la  teniez  de  lui-même,  j'en 
mourrais  de  honte  et  de  cliagrin. 

—  Tranquillisez-vous,  ma  belle  Catherine,  dit  pagolo  en 
refermant  la  porte  à  double  tour  et  en  venant  s'asseoir  près 
de  la  jeune  flUe,  qu'il  ftrça  de  s'asseoir  eUe-méme.  Non, 
Benvenuto  ne  vous  aime  plus,  c'est  ■vrai  ;  mais  Benvenuto 
est  comme  ces  avares  qui  ont  un  trésor  dont  ils  ne  font 
rien,  mais  dont  Us  ne  veulent  pas  néanmoins  que  les  au- 
tres approchent.  Non,  cette  clef,  je  l'ai  confectionnée  moi- 
même.  Qui  peut  le  plus  peut  le  moins  ;  l'orfèvre  s'est  lait 
serrurier.  Voyez  si  je  vous  aime.  Catherine,  puisque  mes 
mains,  habituées  .i  faire  fleurir  des  perles  et  des  diamans 
sur  des  tiges  d  or.  ont  consenti  à  manier  un  ignoble  mor- 
ceau de  fer.  Il  est  vrai,  méchante,  que  cet  ignoble  morceau 
de  fer  était  une  clef,  et  cette  clef  celle  du  para.lis. 

A  ces  mots  Pagolo  voulut  prendre  la  main  de  Catherine, 
mais,  au  grand  étonncme.it  de  CeUini.  qui  ne  perdait  pas 
une  parole,  pas  un  geste  de  cette  scène,  Catherine  le  re- 
foujsa. 

—  Eh  bien  !  dit  Pagolo,  est-ce  que  ce  caprlce-là  va  du- 
rer longtemps,  voyons? 

—  Tenez.  Pagolo.  dit  Catherine  avec  un  accent  de  tris- 
tesse si  profonde  qu'il  pénétra  jusqu'au  fond  du  cœur  de 
Cellini  ;  tenez,  je  sais  bien  que  lorsqu'une  fois  une  femme 
a  cédé,  elle  n'a  plus  le  droit  de  se  démentir;  mais  si  celui 
pour  qui  elle  a  eu  cette  faiblesse  est  un  homme  généreux, 
ei  si  elle  dit  à  cette  homme  qu'elle  étal'  de  bonne  fol.  car 
elle  avait  perdu  la  raison,  mais  qu'elle  s'est  trompée.  Il  est 
du  devoir  de  cet  homme,  croyez-moi.  de  ne  point  .Tbu'ser 
de  ce  moment  d'erreur  Eh  bien!  je  vous  di--  cela.  P.agolo  : 
je  vous  al  cédé,  et  cependant  je  ne  vous  aimais  pas,  j'en 
aimais  un  autre,  j'aimais  Cellini.  Méprisez-moi,  vous  le 
pouvez,  vous  le  devez  même  ;  mais,  tenez.  Pagolo.  ne  me 
tourmentez  plus. 


—  Bon  !  dit  Pagolo.  bon  !  vous  arrangez  cela  à  merveille, 
vous  ;  après  le  temps  que  vous  m'avez  fait  attendre  cette 
faveur  que  vous  me  repro;hez,  vous  croyez  que  je  vous 
rendrai  un  engageuient  qu  en  définitive  vous  avez  pris  en- 
vers moi  en  parfaite  liberté?  Non.  Et  quand  je  pense  que 
tout  ce  que  vous  faites  là,  vous  le  faites  pour  Benvenuto, 
pour  un  homme  qui  a  le  double  de  votre  âge  et  du  raien, 
pour  un  homme  qui  ne  vous  aime  pas,  pour  un  homme 
qui  vous  méprise,  pour  un  liomme  qui  vous  traite  en  cour- 
tisane ! 

—  Arrêtez  !  Pagolo.  arrêtez  :  s'écria  Scozzone.  la  rougeur 
de  la  honte,  de  la  jalousie  et  de  la  colère,  lui  montant  en- 
semble au  front.  Benveruto,  c'est  vrai,  ne  m  aîme  plus 
aujourd'hui,  mais  il  m'a  aimée  autrefois,  et  il  m'estime 
toujours. 

—  Eh  lîien  !  pourquoi  ne  vous  a-t-il  pas  époosée,  puis- 
qu'il  vous  l'avait  promis? 

—  Promis  ?  Jamais.  Non.  jamais  Benvenuto  n'a  promis 
que  je  serais  sa  femme  ;  car  s  il  eût  promis,  lui.  il  eût  tenu. 
J'ai  eu  le  désir  de  monter  jusque-là;  à  force  d'en  avoir  le 
désir,  l'espoir  m  en  est  venu  :  puis  cet  espoir  une  fois  dans 
mou  cœur,  je  n'ai  pu  le  ccntenir.  il  s  est  répandu  au  de- 
hors, je  me  suis  vantée  d'une  espérance,  comme  on  se 
vante  d'une  réalité.  Non.  Pagolo,  non.  continua  Catherine 
en  laissant  retomber  sa  n^aiii  dans  les  mains  de  lapprenti 
avec  un  triste  sourire,  uoii.  Benvenuto  n  a  jamais  rien  pro- 
mis. 

—  Eh  bien  !  voyez  comme  vous  êtes  ingrate,  Scozzone  ! 
s'écria  Pagolo,  saisissant  K^  main  de  la  jeune  "ille  et  pre- 
nant pour  un  retour  a  lui  ce  qui  n  était  qu  un  signe 
d'abattement  ;  voyez,  moi  qui  vous  promets,  mol  qui  vous 
offre  tout  ce  que  Benvenuto,  de  votre  propre  aveu,  ne  vous 
a  jamais  promis,  ne  vous  a  jamais  offert,  moi  qui  vous  suis 
dévoué,  qui  vous  aime,  vous  me  repoussez,  tandis  que  lui 
qui  vous  a  trahie,  je  suis  certain  que  s'il  était  là.  vous  lui 
répéteriez  cet  aveu  que  vou^  regrettez  tant  de  m'avolr  lait, 
à  moi  qui  vous  aime. 

—  Oh  !  s'il  était  là.  s'écria  Scozzone,  s'il  était  là.  Pagolo. 
vous  vous  souviendriez  que  vous  l'avez  trahi  par  haine, 
tandis  que  moi.  je  1  ai  trahi  par  amour,  et  vous  rentreriez 
sous  terre. 

—  Et  pourquoi  cela?  dit  Pagolo,  que  la  distance  où  il 
croyait  Benvenuto  de  lui  rassurait;  pourquoi  cela,  s'il  vous 
plaît  ?  Tout  homme  n  a-t-il  pas  le  droit  de  se  faire  aimer 
d  une  femme,  lorsque  cette  femme  n'appartient  pas  à  un 
autre?  S'il  était  là,  je  lui  dirais:  Vous  avez  abandonné, 
trahi  Catherine,  cette  pauvre  Catherine  qui  vous  aimait 
tant.  Elle  en  a  été  été  au  désespoir  d'abord,  puis  elle  a 
trouvé  sur  son  chemin  un  bon  et  brave  garçon  qui  la  ap- 
préciée à  sa  valeur,  qui  la  aimée,  qui  lui  a  promis  ce  que 
vous  n'aviez  jamais  voulu  lui  promettre,  vous,  c  est-à-dire 
de  la  prendre  pour  femme.  C'est  lui  maintenant  qui  a  hé- 
rité de  vos  droits,  c'est  à  lui  que  cette  femme  appartient. 
Eh  bien  l  voyons,  Catherine,  qu'aurait-il  à  répondre,  ton 
Cellini? 

—  Rien,  dit  derrière  l'enthousiaste  Pagolo  un  voix  rude 
et  mâie  ;   absolument  rien. 

Et  une  main  vigoureuse  lui  tombant  à  1  instant  même 
sur  l'épaule  glaça  tout  à  coup  son  éloquence,  et  le  jeta 
en  arrière  sur  le  sol,  aussi  pâle  et  aussi  tremblant  qu'il 
était  téméraire  l'instant  auparavant. 

Le  tableau  était  singulier  :  Pagolo.  à  genoux,  plfé  en 
deux,  blême  et  effaré  ;  Scozzone,  à  demi  soulevée  sur  les 
bras  de  son  fauteuil,  immobile,  muette  et  pareille  à  la  sta- 
tue de  1  Elonnemenl  ;  enfin  Benvenuto,  debout,  les  bras 
croisés,  une  épée  dans  le  fourreau  d'une  main,  une  épée 
nue  dans  l'autre,  moitié  Ironique,  moitié  menaçant. 

11  y  eut  un  instant  de  silence  terrible,  Pagolo  et  Scozzone 
demeurant  Interdits  tous  deux  sous  le  sourcil  froncé  du 
maître. 

—  Trahison  !   murmura  Pagolo   humilié,   trahison  ! 

—  Oui,  trahison  de  ta  part,  misérable  î   répondit  CeUini. 

—  Eh  bien  !  dit  Scozzone,  vous  le  demandiez,  Pagolo,  le 
voilà. 

—  Oui.  le  voilà,  dit  l'apprenti,  honteux  d'être  ainsi  traité 
devant  la  femme  à  qui  il  voulait  plaire  ;  mais  11  est  armé, 
lui.  et  je  n  al  pas  d'arme,  iiiui. 

—  Je  t'en  apporte  une,  dit  Cellini  reculant  d  un  pas  et 
en  laissant  tomber  l'épée  qu'il  tenait  de  la  main  gauche 
aux  pieds  de  Pagolo.  , 

Pagolo   regarda   lépée,   mais   sans   faire   un   mouvement. 

—  Voyons,  dit  Cellini,  ramasse  celte  épée  et  relève-toi. 
J'attends. 

—  Un  duel  ?  murmura  l'apprenti,  dont  les  dents  cla- 
quaient de  terreur  ;  suis-je  de  votre  force  pour  me  battre 
en  duel  avec  vous? 

—  Eh  bien  !  dit  Cellini  en  passant  son  arme  d'un  bras 
à  1  autre,  je  me  battrai  de  la  main  gauche,  et  cela  rétablira 
l'équilibre. 

—  Me  battre  contre  vous,  mon  bienfaiteur  !  contre  vous 
à  qui  je  dois  tout  !  jamais,  jamais  !  s'écria  Pagolo. 


XSCAMÛ 


115 


Un  sourire  de  profond  mépris  se  dessina  sur  les  traits  de 
lienvenuto,  tandis  que  Scozzone  s  éloignait  dun  pas  ù  son 
tour,  sans  essayer  de  cacher  l'expression  de  dégoût  qui  lui 
montait   au  visage. 

—  U  (allait  te  souve»ir  de  mes  bienfaits  avant  de  m'en- 
lever  la  femme  que  j'avais  confiée  a  ton  honneur  et  i  celui 
dAsoanlo.  dit  Benvenuto.  Maintenant,  la  mémoire  te  re- 
vient trop  tard.  En  garde,  Pagolo  !  en  garde  ! 

—  Non  1  non  !  murmura  le  làclie  en  se  reculant  sur  ses 
genoux. 

—  Alors,  puisque  tu  refuses  de  te  battre  comme  un 
brave,  dit  Benvenuto.  je  vais  te  punir  comme  un  coupable. 

Et  il  remit  son  épée  au  fourreau,  tira  son  poignard,  et 
sans  que  son  visage  impassible  lat  altéré  par  un  sentiment 
de  colère  ou  de  pitié,  il  s  avança  d  un  pas  lent  mais  direct 
vers   l'apprenti. 

Scozzone  se  précipita  entre  eux  avec  un  cri  ;  mais  Benve- 
nuto, sans  violence,  avec  un  seul  geste,  un  geste  irrésis- 
tible comme  le  serait  celui  d'une  statue  de  bronze  qui 
étendrait  le  bras,  éloigna  la  pauvre  fille,  qui  alla  retomber 
demi  morte  sur  le  fauteuil.  Benvenuto  continua  son  che- 
min vers  Pagolo,  qui  recula  jusqu  à  la  muraille.  Alors  le 
maître  le  joignit,  et  lui  appuyant  le  poignard  sur  la  gorge  : 

—  Recommande  ton  âme  à  Dieu,  dit-il  ;  tu  as  cinq  mi- 
nutes à   vivre. 

—  Grâce!  s'écria  Pagolo  dune  voix  étranglée;  ne  me 
tuez   pas  !  grâce  !  grâce  ! 

—  yuol  !  dit  Cellini,  tu  me  connais,  et  me  connaissant, 
tu  as  séduit  la  femme  qui  était  à  moi;  je  sais  tout,  j'ai 
tout  découvert,  et  tu  espères  que  je  te  ferai  grâce  !  Tu  ris, 
Pagolo,   tu  ris. 

Et  Benvenuto  lui-même  éclata  de  rire  à  ces  mots  ;  mais 
d'un  rire  strident  et  terrible  qui  fit  frissonner  l'apprenti 
jusques  dans  la  moelle  des  os. 

—  Maître,  maître!  s  écria  Pagolo,  sentant  la  pointe  du 
poignard  qui  commençait  à  lui  piquer  la  gorge  ;  ce  n'est 
pas  moi,  c'est  elle  ;  oui,  c'est  elle  qui  m'a  entraîné. 

—  Trahison,  lâcheté  et  calomnie  !  Je  ferai  un  jour  un 
groupe  de  ces  trois  monstres,  dit  Benvenuto,  et  ce  sera  hi- 
deux à  voir.  C'est  elle  qui  t'a  entraîné,  misérable  !  Oublies- 
tu  donc  que  j'étais  là  et  que  j'ai  tout  entendu! 

—  Oh  !  Benvenuto,  murmura  Catlierine  en  joignant  les 
mains;  oh!  n  est-ce  pas  que  vous  savez  qu  il  ment  en  di- 
sant cela? 

—  Oui.  dit  Benvenuto.  oui,  je  sais  qu'il  ment  en  disant 
cela  comme  11  mentait  en  disant  qu'il  était  prêt  à  t'épou- 
ser  ;  mais  sois  tranquille,  il  va  être  puni  de  ce  double 
mensonge. 

—  Oui,  punissez-moi,  s'écria  Pagolo,  mais  misérlcordieu- 
sement  ;  punissez-moi,  mais  ne  me  tuez  pas  ! 

—  Tu    mentais    quand   tu   disais   qu'elle   t'avait    entraîné. 

—  Oui,  je  mentais  ;  oui,  c'est  moi  qui  suis  le  coupable. 
Jo  l'aimais  comme  un  fou,  et  vous  savez,  maître,  à  quelles 
fautes  peut  entraîner  lamour. 

—  Tu  mentais  quand  tu  disais  que  tu  étais  prêt  à  l'épou- 
ser? 

—  Non,  non,  maître,  cette  fols  je  ne  mentais  pas. 

—  Tu  aimes  donc  véritablement  Scozzotie  7 

—  Oh  !  oui,  je  l'aime  !  reprit  Pagolo,  qui  comprit  que  le 
seul  moyen  de  paraître  moins  coupable  aux  yeux  de  Cel- 
lini, celait  de  rejeter  son  crime  sur  la  violence  de  sa  pas- 
sion,  oui,  je   l'aime. 

—  Et  tu  répètes  que  tu  ne  mentais  pas  quand  tu  proposais 
de  1  épouser? 

—  Je    ne   mentais  pas,  maître. 

—  Tu  en  aurais  fait  fa  femme? 

—  Si  elle  n'eût  point  été  à  vous,  oui 

—  Eh  bien,  alors,  prends-la,  je  te  la  donne. 

—  Que  dites-vous?  vous  raillez,  n'est-ce  pas? 

—  Non,  je  n'ai  jamais  parlé  plus  sérieusement,  et  re- 
garde-moi, si  tu  en  doutes. 

.  Pagolo  jeta  à  la  dérobée  un  coup  d'oeil  sur  Cellini.  et  il 
vit  dans  chacun  de  ses  traits  que  d'un  moment  à  l'autre  le 
juge  pouvait  faire  place  au  bourreau  ;  il  baissa  donc  la  tète 
en  gémissant. 

—  Ote  cet  anneau  de  ton  doigt,  Pagolo.  dit-il,  et  passe-le 
au  doigt  de  Catherine. 

l'agolo  suivit  passivement  !a  première  partie  de  l'injonc- 
tion faite  par  le  maître.  Benvenuto  lit  signe  à  Scozzone 
d  approcher.    Scozzone  approcha. 

—  Etends  la  main,  Scozzone,  reprit  Benvenuto. 
Scozzone  obéit. 

—  -Achève,  dit  Cellini. 

Pagolo  passa  l'anneau  au  doigt  de   Scozzone. 

—  Maintenant,  dit  Benvenuto,  que  les  fiançailles  sont 
terminées,  passons  au  mariage. 

—  Au  mariage  !  murmura  Pagolo  ;  on  ne  se  marie  pas 
comme   cela  :    il   faut   des  notaires,    II   faut   un    prêtre. 

—  Il  faut  un  contrat,  reprit  Benvenuto  en  tirant  celui 
qu'il  avait  fait  dresser.  En  voici  un  tout  préparé,  et  au- 
quel il  n'y  a  que  les  noms  à  mettre. 


U  posa  le  contrat  sur  une  labli .  prit  une  plume  et  l'éten- 
dant vers  Pagolo  ; 

—  Signe.   Pagolo,  dit-il,  signe. 

—  Ah  !  je  SUIS  tombé  dans  un  piège,  murmura  l'apprenti. 

—  Hein  !  qu'est-ce  à  dire,  reprit  Benvenuto  sans  hausser 
le  diapason  de  sa  voix,  mais  en  lui  donnant  un  accent  ter- 
rible :  un  piège  ?  Et  où  y  a-t-11  un  piège  U'i  dedans  ?  Est-ce 
moi  qui  t'ai  poussé  à  venir  dans  la  chambre  de  Scozzone? 
est-ce  moi  qui  t'ai  donné  le  conseil  de  lui  dire  que  tu 
en  voulais  faire  ta  femme?  Eh  bien  !  fais-en  ta  femme,  Pa- 
golo, et  lorsque  tu  seras  son  mari,  les  rôles  seront  changes  : 
si  je  viens  chez  elle,  ce  sera  a  toi  de  menacer  et  à  moi 
d'avoir  peur 

—  Oh  !  S'écria  Catherine,  en  passant  de  l'extrême  terreur 
à  une  gaîté  folle,  et  en  riant  aux  éclats  a  cette  seule  idée 
que  le  maître  venait  d'éveiller  dans  son  esprit.  Oh  !  que  ce 
serait  drôle  ! 

Pagolo,  un  peu  remis  de  sa  terreur  par  la  tournure 
qu'avait  prise  la  menace  de  Cellini  et  par  les  éclats  do  rire 
de  Scozzone,  commençait  a  envisager  un  peu  plus  saine- 
ment les  choses.  Il  devint  alors  évident  pour  Jui  qu  on  avait 
voulu  l'amener  par  la  peur  à  un  mariage  dont  il  se  sou- 
ciait médiocrement;  il  lui  parut  donc  que  ce  serait  finir 
trop  tragiquement  la  comédie,  et  il  commença  de  croire 
qu'avec  un  peu  de  fermeté  il  jjourralt  s'en  tirer  à  meilleur 
marché  peut-être. 

—  Oui,  murmura-t-il,  traduisant  en  paroles  la  gaîté  de 
Scozzone  ;  oui.  j'en  conviens,  ce  serait  très  plaisani  ;  mais 
par  malheur  cela  ne  sera  pas.        ^  ' 

—  Comment  !  cela  ne  sera  pas  !  s'écria  Benvenuto  aussi 
étonné  que  le  serait  un  lion  de  voir  se  révolter  contre  lui 
un  renard. 

—  Non.  cela  ne  sera  pas,  reprit  Pagolo;  j'aime  mieux 
mourir  ;  tuez-moi. 

A.  peine  avait-il  prononcé  ces  mots  que  d'un  bond  Cellini 
se  retrouva  près  de  lui.  Pagolo  vit  briller  le  poignard,  se 
jeta  de  côté,  et  cela  avec  tant  de  rapidité  et  de  boiilieur 
que  le  coup  qui  lui  était  destiné  lui  ellleura  seulement 
l'épaule,  et  que  le  fer  poussé  par  la  mam  vigoui-eusc  de 
l'orfèvre,  s'enfonça  de  deux  pouces  dans  la  boiserie. 

—  J'y  consens,  s'écria  Pagolo.  Grâce!  Cellini,  j'y  consens. 
Je  suis  prêt  à  tout  ;  et  tandis  que  le  maître  arrachait  avec 
peine  le  poignard,  qui  au  delà  de  la  boiserie  avait  rencon- 
tré le  mur,  il  courut  à  la  table  où  était  déposé  le  contrat, 
saisit  vivement  la  plume  et  signa.  Toute  cette  scène  s'était 
passée  d  une  façon  si  rapide  que  Scozzone  n'avait  pas  eu  le 
temps  de  s'y  mêler. 

—  Merci.  Pagolo.  dit-elle  en  essuyant  les  larmes  que  la 
frayeur  lui  avait  mises  aux  yeux,  et  en  réprimant  en  même 
temps  un  léger  sourire;  merci,  mon  cher  Pagolo,  de  Ihon- 
neur  que  vous  consentez  à  nie  faire;  mais  puisque  c'est 
pour  tout  de  bon  maintenant  que  nous  nous  expliquons, 
écoutez-moi  :  Vous  ne  vouliez  pas  de  moi  tout  a  1  heure, 
maintenant  c'est  moi  qui  ne  veux  plus  de  vous.  Je  ne  dis 
pas  cela  pour  vous  mortifier,  Pagolo,  mais  je  ne  vous  aime 
pas,  et  je  désire  rester  comme  je  suis. 

—  ."Mors,  dit  Benvenuto  avec  le  plus  grand  s.ang-froid,  si 
tu  ne  veux  pas  de  lui,  Scozzone,  il  va  mourir. 

—  Mais,  s'écria  Catherine,  mais  puisque  c'est  moi  qui 
refuse. 

—  Il  va  mourir,  reprit  Benvenuto  ;  il  ne  sera  pas  dit 
qu'un  homme  m'aura  outragé  et  que  cet  homme  restera 
Impuni.  Es-tu   prêt.  Pagolo? 

—  Catlierine,  s  écria  l'apprenti,  Catherine,  au  nom  du 
ciel,  ayez  pitié  de  mol  !  Catherine,  je  vous  aime  !  Cathe- 
rine je  vous  aimerai  toujours  :  Catherine,  signez  !  Cathe- 
rine, soyez  ma  femme,  je  vous  en  supplie  à  genoux  ! 

—  Allons.   Scozzone.   décide-toi    vite,  dit   Cellini. 

—  Oh  !  fit  en  boudant  Catherine,  oh  !  pour  moi-même, 
maître,  pour  mol.  qui  vous  ai  tant  aimé,  pour  moi,  qui 
avais  d'autres  rêves  enfin,  u'eter-vous  pas  bien  sévère,  dites? 
Mais,  mon  Dieu  !  s'écria  tout  à  coup  la  folle  enfant,  en 
passaiit  de  nouveau  de  la  tristesse  au  rire,  voyez  donc, 
Cellini,  quelle  mine  piteuse  fait  ce  pauvre  Pagolo.  Oh  ! 
quittez  donc  cet  air  lugubre.  Pagolo,  ou  je  ne  consentirai 
jamais  â  vous  prendre  pour  raari.  Oh  !  vraiment,  vous  êtes 
trop  drôle  comme  cela  ! 

—  Sauvez-moi  d'abord,  Catherine,  dit  Pagolo.  puis  après 
nous  rirons  si  vous  voulez. 

—  Eh  bien  !..  mon  pauvre  garçon,  puisque  vous  le  vou- 
lez absolument... 

—  Oui.  je  le  veux  !  s'écria  Pagolo. 

—  Vous  savez  ce  que  j'ai  été,  vous  savez  ce  que  je  suis? 

—  Oui,   je   le    sais. 

—  Je  ne  vous  trompe  pas?  < 

—  Non. 

—  Vous  n'avez  pas  trop  de  re!.Mei-.' 

—  Non  !  non  ! 

—  Touchez  là  alors.  C'est  bien  bizarre,  et  je  ne  m'y  atten- 
dais guère;  mais  tant  pis,  je  suis  vfitre  femme: 

Et  elle  prit  la  plume  et  signa  à  son  tour,  en  femme  res- 


Il  ■. 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


pectueuse,  comme  cela  doit  être,  au-dessous  de  la  signature 
de  son  mari. 

—  Meici,  ma  petite  Catherine,  merci,  s  écria  Pagolo,  tu 
verras  comme  je  te  rendrai  heureuse 

—  Et  s'il  mangue  à  ce  sermeni  dit  Benvenuto.  partout 
où  je  serai,  écris-moi,  Scozzone,  et  je  viendrai  en  personne 
le  lui  rappeler. 

A  ces  mots,  Cellini  repoussa  lentement  et  les  yeux  fixés 
sur  1  apprenti  son  poignard  au  fourreau;  puis,  prenant  le 
contrat  revêtu  des  deux  signatures,  U  le  plia  proprement 
en  quatre,  le  mit  dans  sa  poche;  et,  s  adressant  à  Pagolo 
avec  cette  ironie  puissante  qui  le  caractérisait  : 

—  Et  maintenant,  ami  Pagolo.  aitil,  quoique  Scozzone 
et  vous  soyez  bien  et  dûment  mariés  selon  les  hommes, 
vous  ne  l'êtes  pas  encore  devant  Dieu,  et  ce  n'est  que  de- 
main que  l'église  sanctifiera  votre  union.  Jusque-là  votre 
présence  ici  serait  contraire  à  toutes  les  lois  divines  et  hu- 
maines. Bonsoir,  Pagolo. 

Pagolo  devint  pâle  comme  la  mort  :  mais  comme  Benve- 
nuto d  un  geste  impératif  lui  montrait  la  porte,  il  s'éloigna 
à  reculons. 

—  U  n'y  a  que  vous,  Cellini,  pour  avoir  de  ces  idées-là, 
dit  Catherine  en  riant  comme  une  lolle.  Ecoutez  pourtant, 
mon  pauvre  Pagolo,  lui  cria-i-elle  au  moment  où  il  ouvrait 
la  porte,  je  vous  laisse  sortir  parce  que  c'est  justice  ;  mais 
rassurez-vous.  Pagolo,  je  vous  jure  sur  la  sainte  Vierge 
que  dès  que  vous  serez  mon  époux,  tout  homme,  lût-ce  Ben- 
venuto lui-même,  ne  trouvera  en  moi  qu'une  digne  épouse. 

Puis,  lorsque  la  porte  fut  refermée  : 

—  Oh  :  Cellini.  dit-elle  gaîment.  tu  me  donnes  un  mari, 
mais  tu  me  délivres  de  sa  présence  aujourd'hui.  C'est  tou- 
jours cela  de  gagné  :  tu  me  devais  bien  ce  dédommagement. 


XL 

REPRISE   D'HOSTILITÉS 


Trois  jours  après  la  scène  que  nous  venons  de  raconter, 
une  scène  d'un  autre  genre  se  préparait  au  Louvre. 

On  était  arrivé  au  lundi,  jour  désigné  pour  la  signature 
du  contrat.  Il  était  onze  heures  du  matin.  Benvenuto  sor- 
tit de  Ihôtel  de  Xesle,  marcha  droit  au  LomTe,  et  le  cœur 
troublé,  mais  d  un  pas  ferme,  monta  le  grand  escalier. 

Dans  la  salle  d'attente  où  on  l'introduisit  d  abord,  il 
trouva  le  prévôt  et  d  Orbec,  qui  conféraient  dans  un  coin 
avec  un  notaire.  Colombe,  blanche  et  immobile  comme  une 
statue,  était  assise  de  lautre  côté  sans  rien  voir.  On  s'était 
évidemment  éloigné  délie  pour  qu'elle  n'entendit  rien, 
et  la  pauvre  enfant,  la  tête  baissée  et  les  yeux  atones, 
était   restée  où   elle  s'était  assise. 

Cellini  passa  près  d'elle,  laissa  tomber  sur  son  front   in- 
cliné ces  seuls  mots  : 
—  Bon  courage  ;  je  suis  là. 

Colombe  reconnut  sa  voix,  releva  la  tête  avec  un  cri  de 
joie.  Mais  avant  qu'elle  eût  eu  le  temps  d'interroger  son 
protecteur,   il  était  déjà   entré   dans   la    salle   voisine. 

Un  huissier  souleva  devant  1  orfèvre  une  portière  en  ta- 
pisserie, et  il  passa  dans  le  cabinet  du  roi. 

Il  n'avait  fallu  rien  moins  que  ces  paroles  d'espoir  pour 
ranimer  le  courage  de  Colombe  :  la  pauvre  enfant  se 
croyait  abandonnée  et  par  conséquent  perdue.  Messlre 
d'Estourville  l'avait  entraînée  là  à  demi  morte  malgré  sa 
foi  vive  en  Dieu  et  en  Benvenuto  :  au  moment  de  partir, 
elle  avait  même  senti  son  cœur  si  désespéré,  qu'oubliant 
tout  orgueil,  elle  avait  supplié  madame  d  Etampes  de  la 
laisser  entrer  dans  un  couvent,  s'engageant  à  renoncer  à 
Ascanlo.  pourvu  qu  on  lui  épargnât  le  comte  d  Orbec.  La 
duchesse  ne  voulait  point  une  demi-victoire  ;  U  fallait, 
pour  qu'elle  atteignit  son  but.  qu'.Ascanio  crût  à  la  Irahi- 
son  de  celle  qu'il  aimait,  et  .\nne  avait  durement  repoussé 
les  prières  de  la  pauvre  Colombe.  .Mors  celle-ci  s  était  rele- 
vée, se  rappelant  que  Benvenuto  lui  avait  dtt  de  rester 
forte  et  paisible,  fOt-ce  au  pied  de  l'autel,  et  avec  un  cou- 
rage mêlé  pourtant  de  soudaines  défaillances,  elle  s'était 
laissé  conduire  au  Louvre,  où  le  roi  devait  à  midi  signer 
son  contrat. 

Là.  de  nouveau,  ses  forces  d'un  instant  avaient  disparu, 
car  il  fie  lui  restait  que  trois  chances  :  voir  arriver  Benve- 
nuto. toucher  le  coeur  de  François  I"  par  ses  prières,  ou 
mourir   de  douleur. 

Benvenuto  était  venu,  Benvenuto  lui  avait  dit  d  espérer. 
Colombe  avait  repris  tout  son   courage. 

Cellini,  en  entrant  dans  le  cabinet  du  roi,  ne  trouva  que 
madame  d  Etampes  ;  c'était  tout  ce  qu'il  désirait:  il  eût 
sollicité  la  faveur  de  la  voir  si  elle  n'eût  point  été  là. 

La  duchesse  était  soucieuse  dans  sa  victoire,  et  cepen- 
dant cette  fatale  lettre  brûlée,  et  brûlée  par  elle-même,  elle 


était  bien  convaincue  qu'elle  n'avait  plus  rien  à  craindre  ; 
mais,  rassurée  sur  son  pouvoir,  elle  sondait  avec  effroi  les 
périls  de  son  amour.  Il  en  était  toujours  ainsi  pour  la 
duchesse  ;  quand  les  soucis  de  son  ambition  se  reposaient. 
c  était  aux  ardeurs  de  son  âme  à  Ki  dévorer.  Faite  d'or- 
gueil et  de  passion,  son  rêve  avait  été  de  rendre  Ascanlo 
grand  en  le  rendant  heureux;  mais  Ascanlo,  la  duchesse 
s'en  était  aperçue,  quoique  d  origine  noble  (car  les  Gaddi, 
aiLxquels  il  appartenait,  étaient  d'anciens  patriciens  de  Flo- 
rence), n'aspirait  à  d'autre  gloire  qu'à  celle  de  faire  de 
l'art. 

S  11  entrevoyait  quelque  chose  dans  ses  espérances,  c'était 
quelque  forme  bien  pure  de  vase,  d  aiguière  ou  de  statue  ; 
s'il  ambitionnait  les  diamans  et  les  perles,  ces  richesses 
de  la  terre,  c'était  pour  en  faire,  en  les  enchâssant  dans 
l'or,  des  fleurs  plus  belles  que  celles  que  le  ciel  féconde  avec 
sa  rosée  ;  les  titres,  les  honneurs,  ne  lui  étaient  rien  s'ils  ne 
découlaient  de  son  propre  talent,  s'ils  ne  couronnaient  sa 
réputation  personnelle  :  que  ferait  dans  la  vie  active  et  agitée 
de  la  duchesse  cet  Inutile  rêveur'?  Au  premier  orage,  cette 
plante  délicate  serait  brisée  avec  les  fleurs  qu'elle  portait 
déjà  et  avec  les  fruits  quelle  promettait.  Peut-être  par 
découragement,  peut-être  par  Indifférence,  se  laisserait-il 
entraîner  dans  les  projets  de  sa  royale  maltresse  ;  mais 
ombre  pale  et  mélancolique,  il  ne  vivrait  que  par  ses  sou- 
venirs. Ascanio,  enfin,  apparaissait  à  la  duchesse  d'Etam- 
pes  tel  qu'il  était,  nature  e.xquise  et  charmante,  mais  à  la 
condition  de  rester  toujours  dans  une  atmosphère  pure  et 
calme  :  c'était  un  adorable  enfant  qui  ne  devait  jamais 
être  homme.  Il  pouvait  se  dévouer  à  des  sentimens,  jamais 
à  des  idées  ;  né  pour  les  doux  épanchements  d'une  ten- 
dresse mutuelle.  Il  succomberait  au  choc  terrible  des  éTé- 
nemens  et  des  luttes.  C'était  bien  l'homme  qu  il  fallait  à 
1  amour  de  madame  d  Etampes,  mais  ce  n'était  pas  celui 
qu'il   fallait  à  son  ambition. 

Telles  étaient  les  réflexions  de  la  duchesse  quand  Benve- 
nuto entra  ;  c  étaient  les  nuages  de  sa  pensée  qui  obscur- 
cissaient son  front  en  flottant  autour  de  lui. 

Les  deux  ennemis  se  mesurèreot  du  regard  :  un  même 
sourire  ironique  parut  sur  leurs  lèvres  en  môme  temps  ; 
un  coup  d'œil  pareil  fut  échangé  et  leur  indiqua  à  chacun 
qu  ils  étaient  l'un  et  l'autre  prêts  à  la  lutte,  et  que  la 
lutte  serait   terrible. 

—  A  la  bonne  heure,  pensait  Anne,  celui-là  est  un  rude 
jouteur  qu'on  aimerait  à  vaincre,  un  adversaire  digne  de 
moi.  Mais  jinjourd'hui,  en  vérité,  il  y  a  trop  de  chances 
contre  lui,  et  ma  gloire  ne  sera  pas  grande  à  l'abattre. 

—  Décidément,  madame  d  Etampes,  disait  Benvenuto, 
vous  êtes  une  maîtresse  femme,  et  plus  d  une  lutte  avec  un 
homme  m'a  donné  moins  de  peine  que  celle  que  j'ai  entre- 
prise contre  vous.  Aussi,  soyez  tranquille,  tout  en  vous 
combattant  à  armes  courtoises,  je  vous  combattrai  avec 
toutes  mes  armes. 

11  y  eut  un  moment  de  silence,  pendant  lequel  chacun 
des  deux  adversaires  faisait  à  part  lui  ce  court  monologue. 
La  duchesse  1  interrompit   la  première. 

—  \oxts  êtes  exact,  maître  Cellini,  dit  madame  d'Etam- 
pes.  C'est  à  midi  que  Sa  Majesté  doit  signer  le  contrat  du 
comte  d'Orbec  ;  il  n  est  que  onze  heures  un  quart.  Permet- 
tez-moi d'e.xcuser  Sa  Majesté  :  ce  n'est  pas  elle  qui  «si  en 
retard,  c  est  vous  qui  êtes  en  avance. 

—  Je  suis  heureux,  madame,  d  être  arrivé  trop  tôt,  puis- 
que cette  impatience  me  prociue  l'honneur  d'un  tête-à-tête 
avec  vous,  honneur  que  j'eusse  instamment  sollicité  si  le 
hasard,  que  je  remercie,  n'avait  été  au-devant  de  mes  dé- 
sirs. 

—  Holà  !  Benvenuto,  dit  la  duchesse,  est-ce  que  les  re- 
vers vous  rendraient  flatteur? 

—  Les  miens;  non,  madame;  mats  ceux  des  autres.  — 
J'ai  toujours  tenu  à  vertu  singulière  d'être  le  courtisan  de 
la   disgrâce  ;   et   en   voici  la  preuve,    madame. 

.V  ces  mots,  Cellini  tira  de  dessous  son  manteau  le  lis 
d'or  d'Ascanio,  qu  11  avait  achevé  le  matin  seulement.  La 
duchesse  poussa  un  cri  de  surprise  et  de  joie.  Jamais  si 
mer\-elllcux  bijou  n'avait  frappé  ses  regards,  jamais  aucune 
de  ces  Heurs  qu  on  trouve  dans  les  jardins  enchantés  des 
Mille  et  une  .Yuif.'  n'avait  jeté  aux  yeux  d'une  péri  ou 
d'une  fée  un  pareil  éblouissement. 

—  Ah  I  s'écria  la  duchesse  en  étendant  la  main  vers  la 
Seur,  vous  me  1  aviez  promise,  Benvenuto,  mais  je  vous 
avoue  que  je  n'y  comptais  pas. 

—  Et  pourquoi  ne  pas  compter  sur  ma  parole?  dit  Cellini 
en  riant  ;  vous  me  faisiez  injure,  madame. 

—  Oh  !  si  votre  parole  m'eût  promis  une  vengeance  au 
lieu  d'une  galanterie,  j'eusse  été  plus  certaine  de  votre 
exactitude. 

—  Et  qui  vous  dit  que  ce  n'est  pas  l'une  et  l'autre?  re- 
prit Benvenuto  en  retirant  sa  main  de  manière  à  demeurer 
toujours  maître  du  lis. 

—  Je  ne  vous  comprends  pas.  dit  la  duchesse. 

—  Trouvez-vous    que,    montées    en    gouttes    de    rosée,    dit 


ASCAMO 


BeuvL-nuto  en  montrant  a  la  duclie&se  le  diamant  qui 
tremblait  au  fond  du  calice  de  la  Heur,  et  qu'elle  tenait 
comme  on  s'en  souvient  de  la  muniHconce  conuplrice  de 
Cliarlesijuint,  les  arrlies  de  certain  marclié  qui  doit  enle- 
ver le  duché  de  Milan  à  la  France  fassent  un  bon  effet? 

—  Vous  parlez  en  énigmes,  mon  cher  orfùvre  ;  malheu- 
reusement le  roi  va  venir,  et  je  u  ai  pas  le  temps  de  devi- 
ner les  vôtres. 

—  Je  vais  vous  en  dire  le  mot,  alors.  Ce  mot  est  un  viuux 
proverbe:  Verba  volant,  sctipta  nuinent,  ce  qui  veut  dire: 
Ce  qui  est  écrit   est  écrit. 

—  Eh  bien  :  voilà  ce  qui  vous  trompe,  mon  clier  orlèvre. 
ce  qui  est  écrit  est  brûlé  :  ne  croyez  donc  pas  mintimider 
comme  vous  feriez  d'un  enfant,  et  donnez-moi  ce  lis,  qui 
m'appartient. 

—  Un  instant,  madame,  mais  auparavant  Je  dois  vous 
avertir  que  talisman  entre  mes  mains,  il  perdra  toute  sa 
vertu  entre  les  vôtres.  Mon  travail  est  encore  plus  précieux 
que  vous  ne  le  pensez.  Là  où  la  foule  ne  voit  qu'un  bijou, 
nous  autres  artistes  nous  cachons  parfois  une  idée.  Sou- 
haitez-vous que  je  vous  montre  cette  idée,  madame?...  Te- 
nez, rien  de  plus  facile,  il  suffit  de  pousser  ce  ressort  invi- 
sible. La  tige,  comme  vous  le  voyez,  s'entrouvre,  et  au 
fond  du  calice  on  trouve,  non  pas  un  ver  rongeur  coiame 
dans  certaines  tleurs  naturelles  ou  dans  certains  cuèurs 
fau.x.  mais  quoique  chose  de  pareil,  de  pire  peut-être,  le 
déshonneur  de  la  duchesse  d'Etampes  écrit  de  sa  propre 
main,  signé  par  elle. 

Et  tout  en  parlant  Benvenuto  avait  poussé  le  ressort,  ou- 
vert la  tige  et  tiré  le  billet  de  l'étinceiante  corolle.  Alors  il 
le  déroula  lentement  et  le  montra  tout  ouvert  â  la  duchesse, 
pâle  de  colère  et  muette  d  épouvante. 

—  Vous  ne  vous  attendiez  guère  à  cela,  n'est-ce  pas, 
madame  ■?  reprit  Benvenuto  avec  sang-froid  en  repliant  la 
lettre  et  en  la  replaçant  dans  le  lis.  Si  vous  connaissiez 
mes  habitudes,  madame,  vous  seriez  moins  suj'prise  ;  il  y  a 
un  an,  j'ai  caché  une  éclielle  dans  une  statuette;  il  y  a 
un  mois  j  ai  caché  une  jeune  lîUe  dans  une  statue  ;  aujour- 
d'hui, que  pouvais-je  glisser  dans  une  fleur?  un  papier 
tout  au  plus,  et  c'est  ce  que  j'ai   fait. 

—  Mais,  s  écria  la  duchesse,  ce  billet,  ce  billet  Infâme, 
je  l'ai  brûlé  de  mes  propres  mains:  j'en  ai  vu  la  flamme, 
j'en  al  touché  les  cendres! 

—  Avez-vous  lu   le  billet  que  vous  avez  brûlé? 

—  Non  !  non  !  insensée  que  j'étais,  je  ne  l  ai  pas  lu  ! 

—  C'est  fâcheux,  car  vous  seriez  convaincue  maintenant 
-  que  la  lettre  dune  grisette  peut  faire  autant  de  flamme 
et   de   cendre  que  la  lettre   dune   duchesse.  » 

—  Mais  il  ma  donc  trompée,  ce  lâche  Ascanlo  ! 

—  Oh!  madame,  oh!  arrêtez-vous;  ne  soupçonnez  pas 
même  ce  chaste  et  pur  enfant,  qui,  en  vous  trompant  du 
reste,  n'eût  employé  contre  vous  que  les  armes  dont  vous 
vous  serviez  contre  lui.  Oh  !  non,  non,  il  ne  vous  a  pas 
trompée  :  il  ne  rachèterait  pas  sa  vie,  il  ne  raclièterait  pas 
la  vie  de  Colombe  par*  une  tromperie.  Xon,  il  a  été  tromiic 
lui-même. 

—  Et   par    qui  ?   dites-moi   cela. 

—  Par  un  enfant,  par  un  écolier,  par  celui  c;ul  :i  blc^sc 
votre  afildé,  le  vicomte  de  Marmagne,  par  un  certain  Jac- 
ques Aubry  enfin  dont  le  vicomte  de  ilarmagne  a  dû  vous 
dire  deiLX    mots. 

—  Oui,  murmura  la  duchesse,  oui,  Marmagne  ma  bien 
dit  que  cet  écolier,  ce  Jacques  Aubry,  cherchait  à  pénétrer 
jusqu'à  Ascanio  pour  lui   enlever  cette  lettre. 

—  Et  c'est  alors  que  vous  êtes  descendue  chez  Ascanio  ; 
mais  les  écoliers  sont  lestes,  comme  vous  savez,  et  le  nôtre 
avait  déjà  pris  les  devans.  Tandis  que  vous  sortiez  de  l'hô- 
tel d'Etampes,  U  se  glissait  dans  le  cachot  de  son  ami,  et 
tandis  que  vous  y  entriez,  vous,  il  en  sortait. 

—  Mais  je  ne  l'ai  pas  vu,  je  n'ai  vu  personne! 

—  On  ne  pense  pas  à  regarder  partout  ;  si  vous  aviez 
pensé  à  cela,  vous  auriez  levé  une  natte,  et  sous  cette  natte 
vous  eussiez  vu  un  trou  qui  communiquait  avec  le  cachot 
voisin. 

—  Mais  Ascanio,  Ascanio  ? 

-  Quand  vous  êtes  entrée,  il  dormait,  n'est-ce  pas? 

—  Onl. 

—  Eh  bien  !  pendant  son  sommeU,  Aubry,  à  qui  U  avait 
refusé  de  donner  cette  lettre,  l'a  prise  dans  la  poche  de  son 
habit,  et  a  mis  une  de  ses  lettres  à  lui  à  la  place  de  1  autro. 
Trompée  par  1  enveloppe,  vous  avez  cru  brûler  un  billet  de 
la  ducliesse  d'Etampes.  Point,  vous  avez  brûlé  une  épltre 
de   mademoiselle  Gervalse-Perrette    Poplnot. 

—  Mais  cet  Aubry  qui  a  blessé  Marmagne,  ce  manant  qui 
a  failli  assassiner  un  gentilhomme,  paiera  cher  son  Inso- 
lence ;   Il  est  en  prison,  U  est  condamné. 

—  Il  est  libre,  et  c'est  à.  vous  surtout,  madame,  qu'il  doit 
sa  liberté. 

—  CommeiTt  cela? 

—  C  est  k;  pauvre  prisonnier  dont  vous  avez  bien  voulu 


I   demander  en   même  temps  que  moi  la  grâce  au  roi  l'ran- 
;    çois  ler. 

—  Oh  !  insensée  que  j'étais  l  murmura  la  duchesse  d'Etam- 
pes en  se  mordant  les  lèvres.  Puis  après  avoir  regardé 
fixement   Benvenuto  :   Et   à  quelle  condition,   continuât-elle 

i    dune  voix  haletante,  me  rendrez-vous  celte  lettre? 
!       —  Je  vous    l'ai,  je  crois,   laissé   doviner,  madame. 

—  Je  devine  mal,  dites. 

—  Vous  demanderez  au  roi  la  mula  de  Colombe  pour  .\s- 
canio. 

--  Allons  donc,  reprit  .\nne  en  riant  d'un  rire  forcé,  vous 
connaissez  mal  la  duchesse  d'Etampes,  monsieur  l'orfèvre, 
si  vous  avez  compté  que  mon  amour  reculerait  devant  une 
menace. 

—  Vous  n  avez  pas  réfléchi  avant  de  me  répondre,  ma- 
dame. 

—  Je  maintiens  cependant  ma  réponse. 

—  Veuillez  me  permettre  de  m  ;isseoir  sans  cérémonie, 
madame,  et  de  causer  un  moment  avec  vous  sans  detouis, 
dit  Benvenuto  avec  cette  familiarité  sublime  qui  est  le 
propre  des  hommes  supérieurs.  Je  ne  suis  qu'un  liumble 
sculpteur,  et  vous  êtes  une  grande  duchesse,  mais  laissez- 
moi  vous  dire  que  malgré  la  dist:uice  qui  nous  sépare  nous 
sommes  faits  l  un  et  l'autre  pour  nous  comprendre.  Xe 
prenez  pas  vos  airs  de  reine,  ils  seraient  Inutiles  ;  mon 
intention  n'est  pas  de  vous  offenser,  mais  de  vous  éclairer, 
et  votre  flerté  n'est  pas  de  mise,  puisque  votre  orgueil  n'est 
pas   en  jeu. 

—  Vous  êtes  un  singulier  liomme,  en  vérité,  dit  Anne 
en  riant  malgré  elle.   Parlez,  voyons,  je  vous  écoute. 

—  Je  vous  disais  donc,  madame  la  duchesse,  reprit  froide- 
ment Benvenuto,  qu  en  dépit  de  la  différence  de  nos  for- 
tunes, nos  positions  étaient  à  peu  près  les  mêmes  et  que 
nous  pouvions  nous  entendre  et  peut-être  nous  servir. 
Vous  vous  êtes  écriée  quand  je  vous  ai  proposé  de  renon- 
cer à  Ascanio  ;  la  chose  vous  a  paru  impossible  et  insen- 
sée, et  cependant  je  vous  avais  donné  l'exemple,  moi,  ma- 
dame. 

—  L'exemple  ? 

—  Oui,    comme   vous   aimez   .Vscanio,    j  aimais    Colombe. 

—  Vous? 

—  Moi.  Je  l'aimais  comme  je  n'avais  encore  aimé  qu'une 
fois.  J'aurais  donné  pour  elle  mon  sang,  ma  vie,  mon 
âme,  et  cependant  je  1  ai  donnée,  elle,  à  Ascanio. 

—  Voilà  une  passion  bien  désintére'ssée,  lit  la  duchesse 
avec    ironie. 

—  Oh!  ne  faites  pas  de  ma  douleur  matière  à  raillerie, 
madame  ;  ne  vous  moquez  pas  de  mes  angoisses.  J'ai  beau- 
coup souffert;  mais  vous  le  voyez,  j'ai  compris  que  cette 
enfant  n'était  pas  plus  faite  pour  moi  qu'Ascanio  n'était  . 
fait  pour  vous  Ecoutez-moi  bien,  madame  :  nous  sommes 
lun  et  l'autre,  si  ce  rapprochement  ne  vous  blesse  pus 
trop,  nous  sommes,  de  ces  natures  exceptionnelles  et  étran- 
ges qui  ont  une  existence  à  part,  des  sentimens  à  part, 
et  qui  trouvent  rarement  à  frayer  avec  les  autres.  Nous 
servons  tous  deux,  madame,  une  souveraine  et  monstrueuse 
idole  dont  le  culte  nous  a  grandi:  le  cœur  et  nous  met  plus 
haut  que  l'humanité.  Pour  vous,  madame,  c'est  lambilion 
qui  est  tout  ;  pour  moi,  c'est  l'art.  Or,  nos  divinités  soixl 
jalouses,  et  qûôî  que  nous  en  ayons,  nous  dominent  tou- 
jours et  partout.  Vous  avez  désiré  .\scanio  comme  une  cou- 
ronne ;  j  ai  désiré  Colombe  comme  une  Galatée.  Vous 
avez  aimé  en  duchesse,  moi  en  artislo  ;  vous  avez  persécuté, 
moi  j'ai  souffert.  Oh!  ne  croyez  pas  que  je  vous  calomnie 
danSima  pensée;  j'admire  votre  énergie  et  je  symp;ithîsc 
avec  votre  audace.  Que  le  vulgaire  en  pense  ce  qu  il  vou- 
dra :  c'est  grand,  à  votre  point  de  vue,  de  bouleverser  le 
monde  pour  faire  une  place  à  celui  qu'on  aime.  Je  recon- 
nais là  une  passion  magistrale  et  forte,  et  je  suis  pour  les 
caractères  entiers  capables  de  ces  crimes  héroïques;  mais 
je  suis  aussi  pour  les  caractères  surhumains,  car  tout  ce 
qui  échappe  au  prévu,  tout  ce  qui  sort  de  l'ordinaire  me 
tente.  Or,  tout  en  aimant  Colombe,  j  ai  considéré,  madame, 
que  ma  nature  altière  et  sauvage  irait  mal  à  cette  âme 
pure  et  angélique.  Colombe  aimait  .\scanio,  mon  inoffensif 
et  gracieux  élève  ;  mon  âme  rude  et  puissante  lui  eût 
fait  peur.  Alors  J'ai  dit  d'une  voix  haute  et  impérieuse  à 
mon  amour  de  se  taire,  et,  comme  il  résistait,  j'ai  appelé 
à  'mon  secours  l'art  divin,  et  à  nous  deux  nrus  avons 
terrassé  cet  amour  rebelle  et  nous  lavons  cloué  au  sol. 
Puis  la  sculpture,  ma  vraie,  ma  seule,  mon  unique  mal- 
tresse, ma  mis  au  front  sa  lèvre  ardente,  et  je  me  suis 
senti  consolé.  Faites  comme  moi,  madame  la  duclnssi-. 
laissez  ces  enfans  à  leuru  amours  d'anges  et  ne  les  troublez 
pas  dans  leur  ciel.  Noire  domaine  à  nous,  c  est  la  terre  et 
ses  douleurs,  ses  combats  et  ses  ivfesses.  Cherchez  contre 
la  souffrance  un  refuge  dans  1  ambition  ;  défaites  des  empi- 
res pour  vous  distraire:  Jouez  avec  les  rois  et  les  maîtres 
du  monde  pour  vous  reposer.  Ce  sera  bien  fait,  et  je  l):it- 
trai  des  mains,  et  Je  vous  .approuverai.  Mais  ne  détruisez 
pas  la  paix  et  la  joie  de  ces  pauvres  Innocenap^ul  s'aiment 


118 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


d'un  si  gentil  amour  sous  le  regard  de  Dieu  et  de  la  vierge 
Marie. 

—  Qui  donc  étes-vous.  vraiment,  maître  Benvenuto  Cellini? 
Je  ne  vous  connaissais  pas,  dit  la  duchesse  étonnée ,  qui 
êtes-vous,.. 

—  Un  maître  homme,  vrai  Dieu  !  comme  vous  êtes  une 
maîtresse  femme,  reprit  en  riant  l'orfèvre  avec  sa  naïveté 
accoutumée,  et  si  vous  ne  me  connaissiez  pas,  vous  voyez 
que  j'avq,is  un, grand  avantage  sur  vous.-  je  vous  connais- 
sais, moi,   mlldîme. 

—  Peut-être,  fit  la  duchesse,  et  m'est  avis  que  les  maî- 
tresses femmes  aiment  mieux  et  plus  fort  que  les  maîtres 
hommes,  car  elles  font  fl  de  vos  abnégations  surhumaines 
et  elles  défendent  leurs  amans  de  bec  et  d'ongles  jusqu'à 
la  dernière  minute. 

—  Vous  persistez  donc  à  refuser  Ascanlo  à  Colombe  î 

—  Je  persiste  à  l'aimer  pour  moi. 

—  Soit.  Mais  puisque  vous  ne  voulez  pas  céder  de  bonne 
grâce,  prenez  garde  !  J'ai  le  poignet  rude,  et  je  pourrais 
bien  vous  faire  crier  un  peu  dans  la  mêlée.  Vous  avez  fait 
toutes  vos  réfle.\ions,  n'est-ce  pas?  Vous  refusez  bien  déci- 
dément votre  consentement  à  l'union  d  Ascanio  et  de  Co- 
lombe ? 

—  Bien  décidément,  reprit  la  duchesse. 

—  C'est  bon,  à  nos  posies  i  sécria  Benvenuto,  car  voilà 
la  bataille  qui  va  commencer. 

En  ce  moment  la  porte  s'ouvrit,  et  un  huissitr  annonça 
le   roi. 


XLI 

MARIAGE    D'AMOUR 


François  1er  parut  en  effet,  donnant  la  main  à  Diane  de 
Poitiers  avec  laquelle  il  sortait  de  chez  son  hls  malade. 
Diane,  par  je  ne  sais  quel  instinct  de  haine,  avait  vague- 
ment pressenti  qu'une  humiliation  menaçait  sa  rivale,  et 
elle  ne  voulait  pas  manquer  à  ce  doux  spectacle. 

Quant  au  roi,  il  ne  se  doutait  de  rien,  ne  voyait  rien, 
ne  soupçonnait  rien  ;  il  croyait  madame  d'Etampes  et  Ben- 
venuto parfaitement  réconciliés,  et  tomme  il  les  vit  en  en- 
trant ensemble  et  près  l'un  de  1  autre,  il  les  salua  tous 
les  deux  à  la  fols,  du  même  sourire  et  de  la  même  incli- 
nation de  tête. 

—  Bonjour,  ma  reine  de  la  beauté  ;  bonjour,  mon  roi  de 
l'art,  dit-il  :  de  quelle  chose  causlez-vous  donc  ensemble? 
Vous  avez  1  air  bien  animés  tous  deux, 

—  Oh  I  mou  Dieu  !  sire,  nous  parlions  politique,  dit  Ben- 
venuto. 

—  Et  quel  sujet  exerçait  votre  sagacité?  Dites-le  moi,  je 
vous  prie. 

—  La  question  dont  tout  le  monde  s'occupe  en  ce  mo- 
ment,   sire,    continua    1  orfèvre. 

—  Ali  ;  le  duché  de  Milan. 

—  Oui.   sire. 

—  Eh   bien  !  qu'en  disiez-vous  ? 

—  ^■ous  étions  d'avis  différent,  sire:  —  1  un  de  nous  di- 
sait que  1  empereur  pourrait  bien  vous  refuser  le  duché 
de  Milan,  et  le  donnant  à  votre  nis  Charles,  se  dégager  ainsi 
de  sa  promesse. 

—  Et   lequi-1    de  vous   disait   cela? 

—  Je  crois  que  c'était  madame  d'Etampes. 
La   duchesse  devint  pâle  comme   la   mort. 

—  Si  l'empereur  faisait  cela,  ce  serait  une  infâme  trahi- 
son !  dit  Erauçois  1";  mais  il  ne  le  fera  pas. 

—  Dans  tous  les  cas,  s'il  ne  le  fait  pas.  dit  Diane,  se  mê- 
lant à  son  tour  à  la  conversation,  ce  ne  sera  pas.  à  ce  que 
l'on  assure,  faute  que  le  conseil  lui  en  ait  été  donné. 

—  Et  par  qui?  s'écria  François  1".  Ventre-Mahom  !  Je 
voudrais  savoir  par  qui. 

—  Bon  Dieu  !  ne  vous  Irritez  pas  tant,  sire,  reprit  Ben- 
venuto ;  nous  disions  cela  comme  nous  dirions  autre  chose, 
et  c'étaient  de  simples  conjectures  en  1  air,  avancées  par 
nous  en  forme  de  conversation  :  nous  sommes  de  pauvres 
politiques,  madame  la  duchesse  et  mol,  sire,  Madame  la 
duchesse,  quoiqu'elle  n'en  ait  pas  besoin,  est  trop  femme 
pour  s'occuper  d'autre  chijse  que  de  toilette  ;  et  moi.  sire, 
je  suis  trop  artiste  pour  m'occuper  d'autre  chose  que  d'art! 
N'est-ce  pas,   madame  la  duchesse  ? 

—  Le  fait  est.  mon  cher  Cellini,  dit  François  I",  que 
vous  avez  chacun  une  trop  belle  par"i  pour  rien  envier  aux 
autres,  fût-ce  même  le  duché  de  Milan.  .Madame  la  du- 
chesse d  Etampes  est  reine  par  sa  beauté  ;  vous,  vous  êtes 
roi  par  votre  génie. 

—  Roi.    sire  '/ 

—  Oui,  roi,  et  si  vous  n'avez  pas  comme  moi  trois  lis 
dans  vos  armes,  vous  en  avez  un  à  la  main  qui  me  paraît 


plus  beau  qu  aucun  de  ceux  qu'ait  jamais  fait  éclore  le 
plus  beau  rayon  de  soleil  ou  le  plus  beau  champ  du  bla- 
son. 

—  Ce  lis  n'est  point  à  moi,  sire,  il  est  à  madame  d'Etam- 
pe?.  Qui  1  avait  commandé  à  mon  élève  .\scanlo  ;  seule- 
ment, comme  celui-ci  ne  pouvait  le  finir,  comprenant  le 
désir  qu'avait  madame  la  duchesse  d'Etampes  de  voir  un 
si  riche  bijou  entre  ses  mains,  je  me  suis  mis  à  l'œuvre  et 
l'ai  achevé,  désirant  de  toute  mon  âme  en  faire  le  symbole 
de  la  paix  que  nous  nous  sommes  jurée  l'autre  jour  à 
Fontainebleau,  en  face  de  Votre  Majesté. 

—  C  est  une  merveille,  dit  le  roi,  qui  étendit  la  main  pour 
le  prendre. 

—  N'est-ce  pas,  sire?  répondit  Benvenuto  en  retirant  le 
lis  sans  affectation,  et  il  mérite  bien  que  madame  la  du- 
chesse d'Etampes  paie  magnifiquement  le  jeune  artiste  dont 
il  est  le  chef-d'œuvre. 

—  C'est  mon  intention  aussi,  dit  madame  d'Etampes,  et 
je  lui  garde  une  récompense  qui  pourrait  faire  envie  à  un 
roi. 

—  Mais  vous  savez,  madame,  que  cette  récompense,  toute 
précieuse  qu'elle  est,  n  est  point  celle  qu'il  ambitionne. 
Que  voulez-vous,  madame  :  nous  sommes  capricieux,  nous 
autres  artistes,  et  souvent  ce  qui  ferait,  comme  vous  le 
dites,  envie  à  un  roi.  est  considéré  par  nous  d'un  œil  de 
dédain. 

—  Il  faudra  pourtant,  dit  madame  à'Etam;ies.  la  rou- 
geur de  la  colère  lui  montant  au  fior.l.  qu  il  se  contente  de 
celle  que  je  lui  garde,  car  je  vous  1  al  déjà  dit,  Benvenuto, 
ce  ne  sera  qu  à  la  dernière  extrémité  que  je  lui  en  accor- 
derai une  autre. 

—  Eh  bien  !  tu  me  confieras  ce  qu'il  désire,  à  moi.  dit 
François  I"  â  Benvenuto,  en  étendant  de  nouveau  la  main 
vers  le  beau  Us,  et  si  la  chose  n'est  pas  trop  difficile,  nous 
tâcherons   de   l'arranger. 

—  Regardez  le  bijou  avec  attention,  sire,  dit  Benvenuto 
en  mettant  l'a  tige  de  la  fleur  dans  la  main  du  roi  ;  exa- 
minez-en tous  les  détails,  et  Votre  Jlajeslé  verra  que  toutes 
les  récompenses  sont  au-dessous  du  prix  que  mérite  un 
tel  chef-d'œuvre. 

En  disant  ces  mots,  Benvenuto  fixa  son  regard  perçant 
sur  la  duchesse,  mais  celle-ci  avait  une  telle  puissance  sur 
elle-même,  qu'elle  vit  sans  sourciller  le  lis  passer  des 
mains  de  l'artiste  entre  les  mains  du  roi. 

—  C'est  vraiment  miraculeux,  dit  le  roi.  Mats  où  avez- 
vous  trouvé  ce  magnifique  diamant  qui  entlamme  le  calice 
de  cette  belle    fleur? 

—  Ce  n  est  pas  moi  qui  l'ai  trouvé,  sire,  répondit  d'un 
ton  de  bonhomie  charmante  Benvenuto  i  c'est  madame  la 
duchesse  d'Etampes  qui  la  fourni  à  mon  élève. 

—  Je  ne  vous  connaissais  pas  ce  diamant,  duchesse,  dit 
le  roi;  d'où  vient-il  donc? 

—  Mais  probablement  d  où  viennent  les  diamans,  sire, 
des  mines  de  Guzarate  ou  de  Golconde. 

—  Oh  !  dit  Benvenuto,  c'est  toute -une  histoire  que  celle 
de  ce  diamant,  et  si  Votre  Majesté  désire  la  savoir,  je  la 
lui  dirai.  Ce  diamant  et  moi  nous  sommes  de  vieilles  con- 
naissances, car  c'est  pour  la  troisième  fols  que  ce  diamant 
me  passe  entre  les  mains.  Je  lai  d'abord  mis  en  œuvre 
sur  la  tiare  de  notre  saint-père  le  pape,  où  il  faisait  un 
merveilleux  effet  ;  puis,  d  après  Tordre  de  Clément  VII,  je 
l'ai  monté  sur  un  missel  que  Sa  Sainteté  offrit  à  l'eniiiereur 
Charles-Quint  ;  puis,  comme  1  empereur  Charles-Quint  dési- 
rait porter  constamment  sur  lui,  comme  ressource  sans 
doute  dans  un  cas  extrême,  ce  diamant,  qui  vaut  plus  d'un 
million,  je  le  lui  ai  monté  en  bague,  sire.  Votre  Majesté  ne 
l'a-t-elle  pas  remarqué  à  la  main  de  son  cousin  l'empereur? 

—  Si  fait,  je  me  rappelle  !  s'écria  le  roi  ;  oui,  le  premier 
jour  de  notre  entrevue  à  Fontainebleau,  il  l'avait  au  doigt. 
Comment  ce  diamant  se  trouve-t-il  en  votre  possession, 
duchesse  ? 

—  Oui,  dites,  s  écria  Diane,  dont  les  yeux  étincelèrent  de 
joie,  commenr  un  diamant  de  cette  valeur  est-Il  passé  des 
mains  de  I  empereur  entre  les  vôtres? 

—  SI  c'était  à  vous  que  cette  question  fût  faite,  reprit 
madame  d'Etampes,  la  réponse  vous  serait  facile,  madame, 
en  supposant  toutefois  que  vous  avouez  certaines  choses 
à   d'autres   qu  à   votre   confesseur. 

—  Vous  ne  répondez  pas  à  la  question  du  roi,  madame, 
répondit   Diane  de  l'oltiers. 

—  Oui.  répondit  François  I",  comment  ce  diamant  se 
trouve-t-11  entre  vos  mains? 

—  Demandez  à  Benvenuto,  dit  madame  d'Etampes,  por- 
tant un  dernier  défi  à  son  ennemi;  Benvenuto  vous  le  dira. 

—  Parle  donc,  dit  le  roi.  et  à  l'instant  même,  je  suis  las 
d'attendre  I 

—  Eh  bien  !  sire,  dit  Benvenuto.  je  dois  l'avouer  à  Votre 
Majesté,  à  la  vue  de  ce  diamant,  d'étranges  soupçons  me 
sont  venus  comme  à  elle.  Or,  vous  le  savez,  c'était  au 
temps  où  nous  étions  ennemis,  madame  d'Etampes  et  mol  ; 
je    n'aurais   donc  pas   été   fâché   d'apprendre  quelque  bon 


ASCANIO 


\\9 


petit  secret  qui  pût  la  perdre  aux  yeux  de  Votre  Majesté. 
Alors  je  me  suis  mis   en  quête  et  j'ai  appris. 

—  Tu  as   appris?... 

Benvenuto  jeta  un  regard  rapide  à  la  duchesse,  et  vit 
qu  elle  souriait.  Cette  force  de  résistance  qui  était  dans  son 
caractère  lui  plut,  et  au  lieu  de  finir  brutalement  la  lutte 
d  un  coup,  il  résolut  de  la  prolonger  comme  fait  un  atliléta 
sûr  de  la  victoire,  mais  qui,  ayant  rencontré  un  adversaire 
digne  de  lui,  veut  faire  briller  toute  sa  force  et  toute  son 
adresse 


—  Que  dites-vous  là?  dit  le  roi. 

—  Oh  I  rien,  sire,  je  m'e.xcuse  prés  de  la  duchesse  de  ce 
premier  soupçon  quelle  veut  bien  me  pardonner,  ce  qui 
est  d'autant  plus  généreux  de  sa  part.  qu'A  côté  de  ce  pre- 
mier soupçon,  ce  Us  en  avait  fait  naiiro  un  autre. 

—  Et  lequel?  demanda  François  I",  tandis  que  Diane, 
que  sa  haine  avait  empêchée  d'être  la  dupe  de  cette  comfr- 
die,  dévorait  du  regard  sa  triomphante  rivale. 

La  duchesse  d'Eiampes  vit  qu'elle  n'en  avait  pas  encore 
fini   avec   son    infatigable   ennemi,   et   un   léger   nuage   de 


Votre  Majcslé  vcul-ollo  m'accordcr  une  dernière  grâce  ? 


—  Tu  as  appris?...  répéta  le  roi. 

—  J'ai  appris  qu'elle  l'avait  tout  bonnement  acheté  du 
juif  Manassës.  Oui,  sire,  sachez  cela  pour  votre  gouverne  : 
il  parait  que  depuis  son  entrée  en  France  votre  cousin 
l'empereur  a  tant  jeté  d'argent  sur  sa  route,  qu  il  en  est 
à  mettre  ses  diamans  en  gage,  et  que  madame  d'Etampes 
recueille  avec  une  magnificence  royale  ce  que  la  pauvreté 
impériale   ne  peut  conserver. 

—  Ah  !  foi  de  gentilhomme  l  c'est  fort  plaisant,  s'écria 
François  Fr.  doublement  flatté  dans  sa  vanité  d'amant  et 
dans  sa  Jalousie  de  roi.  Mais,  belle  dame,  j'y  songe,  ajouta- 
t-11  en  s'adressant  à  la  duchesse  vous  avez  dû  vous  ruiner 
pour  faire  une  telle  emplette,  et  véritablement  c  est  à  nous 
de  réparer  le  désordre  qu'elle  a  mis  dans  vos  finances. 
Rappelez-vous  que  nous  sommes  votre  débiteur  de  la 
valeur  de  ce  diamant,  car  il  est  véritablement  si  beau,  que 
je  tiens  à  ce  que  ne  vous  venant  pas  de  la  main  d'un  em- 
pereur, il  vous  vienne  au  moins  de  celle  d'un  roi. 

—  Merci,  Benvenuto,  dit  à  demi-voix  la  duchesse,  et  je 
commence  à  croire  comme  vous  le  prétendez,  que  nous 
étions  faits  peur  nous  entendre. 


crainte  passa  sur  son  front  ;  mais,  il  faut  le  dire  à  sa 
louange,  pour  disparaître  aussitôt.  11  y  a  plus,  elle  profita 
de  la  préoccupation  même  que  les  paroles  de  Benvenuto 
Cellini  avaient  mise  dans  l'esprit  de  François  1"  pour 
essayer  de  reprendre  le  lis,  que  le  roi  tenait  toujours  ; 
mais  Benvenuto,  sans  affectation,  passa  entre  elle  et  le  roi. 

—  Lequel?  Oh!  celui-ci,  je  l'avoue,  dit-il  en  souriant, 
celui-ci,  il  était  si  infâme,  que  je  ne  sais  si  je  ne  dois  pas 
en  être  pour  la  honte  de  l'avoir  eu,  et  si  ce  ne  serai't  pas 
encore  ajouter  à  mon  crime  que  d'avoir  1  Impudeur  de 
l'avouer.  11  me  faudra  donc,  je  le  déclare,  un  ordre  exprès 
de  Votre  Majesté  pour  que  j'ose... 

—  Osez   Cellini.  je  vous  lordonne,  dit  le  roi. 

—  Eh  bien  !  j'avoue  d'abord  avec  mon  naif  orgueil  d  ar- 
tiste, reprit  Cellini,  que  j'avais  été  surpris  de  voir  madame 
d'Etampes  charger  1  apprenti  d'un  travail  que  le  mattro 
aurait  été  heureux  et  fier  d'exécuter  pour  elle.  Vous  rap- 
pelez-vous mon  apprenti  Ascanlo.  sire?  C'est  une  Jeune  et 
charmant  cavalier,  et  qui  pourrait  poser  pour  l'Endymlon, 
Je  vous  Jure  ! 

—  Eh   bien  !   après  7   reprit   le   roi,   dont    les   sourcils   se 


120 


ALEX.\XDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


contraclirsnt  au  soupçon  qui  vînt  tout  à  coup   lui  mordre 
le  cœuj'. 

Pour  cette  fols,  il  était  évident  que,  malgré  tout  son  pou- 
voir sur  elle -mémej  madame  d'Etampes  était  au  supplice. 
D  abord,  elle  lisait  dans  les  yeux  de  Diane  de  Poitiers  une 
curiosité  perfide,  et  puis  elle  n  ignorait  pas  que  si  Fran- 
çois le  eût  pardonné  peut-être  la  trahison  envers  le  roi. 
il  ne  pardonnerait  certainement  pas  un<;  Infidélité  envers 
ramant.  Cependant,  comme  s  il  ne  remarquait  pas  son 
angoisse,   Benvenuto   poursuivit  : 

—  Je  pensais  donc  a  la  beauté  de  mon  Ascanio  et  je 
songeais,  —  pardon,  mesdames,  pour  ce  que  cette  pensée 
peut  avoir  d  impertinent  pour  des  Français,  mais  je  suis 
.fait  aux  façons  de  nos  princesses  italiennes,  qui,  en  amour, 
fil  faut  le  dire,  sont  de  bien  faibles  mortelles  ;  —  je  pensais 
donc   qu  un   sentiment   auquel   l'art   était   étranger... 

—  Maître,  dit  François  I"  en  fronçant  les  sourcils,  son- 
gez-vous à  ce  que  vous  allez  dire? 

—  Aussi  me  suis-jc  excusé  d'avance  de  ma  témérité,  et 
ai-Je  demandé  à  garder  le  silence. 

—  J'en  suis  témoin,  dit  Diane,  c'est  vous  qui  lui  avez 
commandé  de  parler,  sire  ;  et  maintenant  qu'il  a  com- 
mencé...        ' 

~  Il  est  toujours  temps  de  s'arrêter,  dit  la  duchesse 
d  Etampes,  quand  on  sait  que  ce  que  Ion  va  dire  est  un 
mensonge. 

—  Je  m  arrêterai  si  vous  le  voulez,  madame,  reprit  Ben- 
venuto ;  vous  savez  bien  que  vous  n'avez  îiu  un  mot  à  dire 
pour  cela. 

—  Oui,  mais  moi  je  veux  qu'il  continue.  Vous  avez  rai- 
son, Diane,  il  y  a  des  choses  qui  veulent  ctre  creusées  jus- 
qu  au  fond.  Dites,  monsieur,  dites,  reprit  le  roi  en  couvrant 
d'un  même  regard  le   sculpteur  et  la   duchesse. 

—  Mes  conjectures  allaient  donc  leur  train,  quand  une 
incroyable  découverte  vint  leur  offrir    un  nouveau   champ. 

—  Laquelle?  s'écrièrent  à  la  fois  le  roi  el  Diane  de  Poi- 
tiers. 

—  Je  me  traîne,  murmura  Cellini  en  s'adressant  à  la 
duchesse. 

—  Sire,  reprit  la  duchesse,  vous  n'avez  pas  besoin  de 
tenir  ce  lis  à  la  main  pour  entendre  toute  cette  longue 
histoire.  Votre  Majesté  est  si  bien  habituée  à  tenir  un 
sceptre  et  à  le  tenir  dune  main  ferme,  que  j'ai  peur  que 
cette  fleur  fragile  ne  se  brise  entre  ses  doigts. 

Et  en  même  temps,  la  duchesse  d'Etampes,  avec  un  de 
ces  sourires  qui  n'appartenaient  qu'a  elle,  étendit  le  bras 
pour  reprendra'  le  bijou. 

—  Pardon,  madame  la  duchesse,  dit  Cellini  ;  mais  comme 
le  lis  joue  dans  toute  cette  histoire  un  rôle  Important,  per- 
mettez que  pour  joindre  la  démonstration   au  récit... 

—  Le  lis  joue  U!i  rôle  important  dans  1  histoire  que  vous 
•allez  raconlcr,  maître,  s  écria  Diane  de  Poitiers  en  arra- 
chant par  un  mouvement  rapide  comme  la  pensée  la  fleur 
des  mains  du  roi.  Alors  madame  d  Etampes  a  raison,  car 
pour  peu  que  l'histoire  soit  celle  que  je  soupçonne,  mieux 
vaut  que  ce  lis  soit  entre  mes  mains  qu'entre  les  vôtres  ; 
car,  avec  ou  sans  intention,  peut-être  que  dans  un  mou- 
vement dont  elle  ne  serait  pas  maîtresse,  Votre  Majesté  le 
briserait. 

Madame  d'Etampes  devint  affreusement  pâle,  car  elle  se 
crut  perdue  ;  elle  saisit  vivement  la  main  de  Benvenuto, 
ses  lèvres  s'ou^Tlrent  pour  parler,  mais  par  un  retour  sur 
elle-même  sans  doute,  sa  maiji  lâcha  presque  aussitôt 
celle  de  I  artiste,  et  ses  lèvres  se  refermèrent. 

—  Dites  ce  que  vous  avez  à  dire,  flt-elle  les  dents  serrées, 
dites...  Puis  elle  ajouta  dune  voix  si  basse  que  Benve- 
nuto put  seul  l'entendre  :  Si  vous  1  osez. 

—  Oui,  dites,  et  prenez  garde  à  vos  paroles,  mon  maître, 
dit   le  roi. 

—  Et  vous,  madame,  prenez  garde  à  votre  silence,  dit  Ben- 
venuto. 

—  Eh  hion  :  figurez-vous,  sire  ;  Imaginez-vous,  madame. 
qu'.Ascanio  et  madame  la  duchesse  d'Etampes  correspon- 
daient. 

La  duchesse  cherchait  .  sur  elle,  puis  autour  d'elle,  s'il 
n'y  avait  pas  quelque  arme  dont  elle  pût  poignarder  l'or- 
tèvre. 

—  Correspondaient?    reprit    le    roi. 

—  Oui,  correspondaient  :  et  ce  qu'il  y  avait  de  plus  mer- 
veilleux, c  est  que  dans  cette  correspondance  entre  madame 
la  duchesse  d'Etampes  et  le  pauvre  apprenti  ciseleur,  il  était 
question  d'amour. 

—  Les  preuves,  maître  !  vous  avez  des  prouves,  j'espère  ! 
sécria  le  roi  furieux.  ' 

—  Oh!  mon  Dieu  oui,  sire,  j'en  al,  reprit  Benvenuto. 
Votre  Majesté  comprend  bien  que  je  ne  me  serai»  i.as 
lalssé.aller  fiide  tels  soupçons  si  je  n'avais  pas  eu  les  preu- 
ves. 

—  Alors,  donnez-les  5  llnstant  même,  puisque  vous  les 
avez,  dit  le  roi. 


—  Quand  je  dis  que  je  les  ai,  je  me  trompe  :  c'était  Votre 
Majesté  qui  les  avait  tout  à  l'heure. 

—  Moi  !   s'écria   le    roi. 

—  Et  C'est  madame  de  Poitiers  qui  les  a  maintenant. 

—  Moi  !  s  écria  Diane. 

—  Oui,  reprit  Benvenuto  qui,  entre  la  colère  du  roi  et 
les  haines  et  les  terreurs  des  deux  plus  grandes  dames  du 
monde,  conservait  tout  son  sang-froid  et  toute  son  ai- 
sance. Oui.   car  les  preuves  sont  dans  ce  lis. 

—  Dans  ce  lis  I  —  sécria  le  roi  en  reprenant  la  fleur  des 
mains  de  Diane  de  Poitiers,  el  en  retournant  le  bijou  avec 
une  attention  à  laquelle  cette  fois  1  amour  de  1  art  n'avait 
aucune  part.  —  Dans  ce  lis? 

—  Oui,  sire,  dans  ce  lis,  reprit  Benvenuto.  Vous  savez 
qu'elles  y  sont,  madame,  continua-t-11  d'un  ton  significatif 
en  se   tournant  vers   la  duchesse  haletante. 

—  Transigeons,  dit  la  duchesse.  Colombe  n'épousera  point 
d'Orbec. 

—  Ce  n'est  point  assez,  murmura  Cellini  ;  il  faut  qu'As- 
canio  épouse  Colombe. 

—  Jamais  l  fit  madame  d'Etampes. 

Cependant  le  roi  retc-urnait  dans  ses  doigts  le  lis  fatal 
avec  une  anxiété  et  une  colère  d'autant  plus  douJoursuses 
qu'il  n'osait  les  exprimer  ouvertement. 

—  Les  preuves  sont  dans  ce  lis:  dans  ce  lis!  répétait-il; 
mrfis  je  n'y  vois  rien  dans  ce  lis. 

—  C'est  que  Votre  Majesté  ne  connaît  pas  le  secret  à 
l'aide  duquel  il  s  ouvre. 

—  Il  y  a  un  secret  :  montrez-le  moi,  messire,  a  l'instant 
même,  ou  plutôt... 

François  I"  fit  tm  mouvement  pour  briser  la  fleur  ;  les 
deux  femmes  poussèrent  uu  cri.  François  le  s'arrêta. 

—  Oh  :  sire,  ce  serait  dommage,  s'écria  Diane  ;  un  si 
charmant  bijou  :  donnez-le  moi,  sire,  et  je  vous  réponds 
que  s  il  y  a  un  secret,  je  le  trouverai,  moi. 

ït  ses  doigts  fins  et  agiles,  doigts  de  femme  rendus 
plus  subtils  par  la  haine,  se  promenèrent  sur  toutes  les 
aspérités  du  bijou,  fouillèrent  tous  les  creux,  tandis  que 
la  duchesse  d'Etampes,  prête  à  défaillir  suivait  d  un  œil 
presque  hagard  toutes  les  tentatives  infructueuses  un  ins- 
tant. Enfin,  soit  bonheur,  soit  divination  de  rivale,  Diane 
toucha  le  point  précis  de  la  tige. 

La  fleur  s'ouvrit. 

Les  deux  femmes  poussèrent  encore  ensemble  un  même 
cri  :  1  une  de  joie,  l'autre  de  terreur.  La  duches.se  s'élança 
pour  arracher  le  lis  des  mains  de  Diane  :  mais  Benvenuto 
la  retint  d'une  main  tandis  qu  il  lui  montrait  de  l'autre 
la  lettre,  qu'il  avait  tirée  de  sa  cachette.  En  effet,  un  cùuii 
d'oeil  rapide  jeté  sur  le  calice  de  la  Heur  lui  montra  qu  il 
était   vide. 

—  Je  consens  à  tout,  dit  la  duchesse  écrasée  et  n'ayant 
plus  la   force  de  soutenir  une  pareille  lutte. 

—  Sur  l'Evangile?    dit   Benvenuto. 

—  Sur  l'Evangile  ! 

—  Eh  bien  !  maître,  dit  le  roi  Impatienté,  où  sont  ces 
preuves?  Je  ne  vois  là  qu'un  vide  ménagé  avec  beaucoup 
d'adresse  dans  la  Heur,  mais  11  u  y  a  rien  dans  ce  vide. 

—  Non,  sire,  il  n'y  a  rien,  répondit  Benvenuto. 

—  Oui,  mais  il  a  pu  y  avoir  iiuelque  chose,  dit  Diane. 

—  Madame  a  raison,  reprit  Benvenuto. 

—  Maître  !  s'écria  le  roi  les  -dents  serrées,  savez-vous 
qu'il  pourrait  être  dangereux  de  continuer  plus  longtemps 
cette  plaisanterie,  et  que  de  nlus  forts  que  vous  se  sont 
repentis  d'avoir  joué  avec  ma  colère? 

—  Aussi  serais-je  au  désespoir  de  l'encourir,  sire,  reprit 
Cellini  sans  se  déconcerter;  mais  rien  ici  n'est  fait  pour 
l'exciter,  et  Votre  Majesté  n'a  pas  pris,  je  Ics'père,  mes 
paroles  au  sérieux.  Aurais-je  osé  porter  si  légèrement  une 
accusation  si  grave?  Madame  d'Etampes  peut  vous  montrer 
les  lettres  que  contenait  ce  Us  si  vous  êtes  curieux  de  les 
voir.  Elles  parlent  bien  réellement  d  amour,  mais  de 
l'amour  de  mon  pauvre  Ascanio  pour  une  noble  demoiselle, 
amour  qui  au  premier  abord  sans  doute  semble  fou  et  im- 
possible ;  mais  mon  Ascanio  s'imaginant,  en  véritable  ar- 
tiste qu  il  est,  qu'un  beau  bijou  n  est  pas  loin  de  valoir 
une  belle  tille,  s'est  adressé  à  madame  d'Etamjies  comme 
à  une  providence,  el  a  tait  de  ce  lis  son  messager.  Or  vous 
savez,  sire,  que  la  Providence  peut  tout  ;  el  vous  ne  serez 
pas  jaloux  de  celle-l;i,  j'imagine,  puisqu'en  faisant  le  bien, 
elle  vous  associe  à  ses  mérites.  Voilà  le  mot  de  l'énigme, 
sire,  et  si  tous  les  détours  où  je  me  suis  amusé  ont  otlen^ç 
Votre  Majesté,  qu'elle  me  pardonne  fn  se  rappelant  la  pré- 
cieuse et  noble  faniiliarliè  dans  lamelle  elle  a  bien  voulu 
jusqu  à  présent   m  admettre. 

Ce  discours  quasi  académique  changea  la  face  de  la 
scène.  A  mesure  que  Benvenuto  parlait,  le  front  de  Diane 
se  rembrunissait,  celui  de  madame  d'Etampes  se  déridait, 
et  le  roi  reprenait  son  sourire  et  sa  belle  humeur.  Puis, 
Xiuand  Benvenuto  eut  fini  : 

—  Pardon,  ma  belle  duchesse,  cent  fois  pardon,  dit  Fran- 


Asawio 


1-21 


çois  I".  d'avoir  pu  vous  soupçonner  un  instant.  Que  puis- 
je  faire,  dites-moi,  pour  racheter  ma  faute  et  pour  méri- 
ter mon  pardon  ?  ! 

—  Octroyer  à  madame  la  duchesse  d  Etampes  la  demande  1 
qu'elle  va  vous  faire,  comme  Votre  Majesté  m'a  Jéjà,  oc-  1 
troyé  celle  que  je  lui  ai  faite. 

—  Parlez  pour  moi,  maître  Cellini,  puisque  vous  savez 
ce  que  je  désire,  dit  la  duchesse,  sexécutant  de  meilleure 
grice  que  Benvenuio  ne  1  aurait  cru. 

—  Eh  bien  !  sire,  puisque  madame  la  duchesse  me  charge 
d'être  son  interprète,  sachez  que  $on  désir  est  de  voir  Inter- 
venir votre  toute-puissante  autorité  dans  les  amours  du 
pau\Te  Ascanio.  I 

—  Oui-dii.  dit  le  roi  en  liant  ;  je  consens  de  grand  cœur 
à  faire  le  bonheur  du  gentil  apprenti.  Le  nom  de  l'amou- 
reuse '? 

—  Colombe  d'EstourviUe,  sire. 

—  Colombe  d'Estourv4Ue  !  s'écria  François  !<"■. 

—  Sire,  que  Votre  Majesté  se  souvienne  que  c'est  madame 
la  duchesse  d  Etampes  qui  vous  demande  cette  grâce. 

—  Voyons,  madame,  joignez-vous  donc  à  moi.  ajouta  Ben- 
venuto  en  faisant  de  nouveau  passer  hors  de  sa  poche  un 
coiii  de  sa  lettre,  car  si  vous  vous  taisez  plus  longtemps, 
8a  ifajesté  croira  que  vous  demandez  la  chose  par  pure 
complaisance  pour  moi. 

—  Est-ce  vrai  que  vous  désirez  ce  mariage,  madame?  dit 
François    I". 

—  Oui,  siro,  murmura  madame  d  Etampes  ;  je  le  désire... 
vivement... 

L'adverbe  était  amené  par  une  nouvelle  exhibition  de  la 
lettre. 

—  Mais  sais-je,  moi,  reprit  François  1"^,  si  le  prévôt  ac- 
ceptera pour  gendre  un  homme  sans  nom  et  sans  fortune  ? 

—  D'abord  sire,  répondit  Benvenuto,  le  prévôt,  en  sujet 
fidèle,  n  aura  pas,  soyez-en  certain,  d  autre  volonté  que 
celle  de  son  roi.  Ensuite  Ascanio  n  est  pas  sans  nom.  Il  se 
nomme  Caddo  Gaddi,  et  un  de  ses  aïeux  a  été  podestat  de 
Florence.  Il  est  orfèvre,  c'est  vrai,  mais  en  Italie  pratiquer 
1  art  n'est  point  déroger.  D'ailleurs,  ne  fùt-11  pas  noble 
d'antienne  noblesse,  comme  je  me  suis  permis  d'inscrire 
son  nom  sur  les  lettres-patentes  que  Sa  Majesté  ma  fait 
remettre  il  serait  noble  de  nouvelle  création.  Ah  !  ne  croyez 
pas  ciue  cet  abandon  de  ma  part  soit  un  sacrifice.  Récom- 
penser mon  Ascanio,  c'est  me  récompenser  deux  fois  moi- 
même.  Ainsi  c'est  dit,  sire,  le  voilà  seigneur  de  Nesle,  et 
je  ne  le  laisserai  pas  manquer  d  argent  ;  il  pourra,  s'il 
le  veut,  laisser  là  lorfèvrerie  et  acheter  une  compagnie  de 
lances  ou  une  charge  à  la  cour  ;  j'y  pourvoirai  de  mes 
deniers. 

— •  Et  nous  aurons  soin,  bien  entendu,  dit  le  roi,  que 
votre  générosité  n'altère  pas  trop  votre  bourse. 

—  Ainsi  donc,  sire...   reprit  Benvenuto. 

—  Va  pour  Ascanio  Gaddo  Gaddi,  seigneur  de  Xesle  ! 
s'écria  le  roi  en  riint  à  gorge  déployée,  tant  la  certitude 
de  la  fidélité  de  madame  d  Etampes  lavait  mis  de  joyeuse 
humeur. 

—  Madame,  dit  à  demi-voix  Cellini,  vous  ne  pouvez  pas, 
en  conscience,  laisser  au  Châtelet  le  seigneur  de  Xesle  ; 
c'était  bon   pour  Ascanio. 

Madame  d'Etampcs  .ippela  un  officier  des  gardes  et  lui 
dit  i  voix  basse  quelques  paroles  qui  se  terminèrent  par 
celles-ci  : 

—  Au  nom  du   roi  ! 

—  Que  faites-vous  madame?  demanda  François  I». 

—  Rien,  sire,  répondit  Celllni.  Madame  la  duchesse 
d  Etampes  envoie  chercher  le  futur. 

—  Où  cela  ? 

—  Où  madame  d'Etampes.  qui  connaissait  la  bonté  du 
roi,  l'a  prié  d  attendre  le  bon  plaisir  de  Sa  Majesté. 

Un  quart  d  heure  après,  la  porte  de  lappartement  où 
attendaient  Colombe,  le  prévôt,  le  comte  d'Orbec,  1  amlws- 
sadeur  d  Espagne,  et  i  peu  près  tous  les  seigneurs  de  la 
cour,  à  l'exception  de  Marmagne  encore  alité,  s'ouvrit.  Vn 
huissier  cria  :  —  Le  roi  1 

François  I"  entra,  donnant  la  main  à  Diane  de  Poitiers. 
et  suivi  par  Benvenuto,  qui  soutenait  à  un  bras  la  duchés?":- 
d'F;!.'impes  et  à  l'autre  .\scanio,  aussi  pâles  1  un  que  l'autre. 

.\  l'annonce  faite  par  l'huissier,  tous  les  courtisans  se 
retournèrent  et  demeurèrent  un  Instant  stupéfaits  en  aper- 
cevant ce  singulier  groujie.  Colombe  pensa  s  évanouir. 

Cet  étonnement  redoubla  lorsque  François  I",  faisant 
pass!  r  ie'srulpteur  devant  lui,  dit  à  liaule  voix  : 

—  Maître  Benvenuto,  prenez  un  Instant  notre  place  et 
notre  autorité  ;  parlez  comme  si  vous  étiez  le  roi,  et  qu'on 
vous  obéisse  comme   au  roi. 

—  Prenez  garde,'  sire,  répondit  l'orfèvre  ;  pour  me  tenir 
dans  votre  vole,  je  vais  être  magnifique. 

—  Allez,  Benvenuto,  dit  François  1''  en  riant  ;  chaque 
trait  de  magnificence  sera  une  flatterie. 

—  A  la  bonne  heure  !  sire,  voilà  qui  me  met  à  mon  alse^ 
et  Je  vais  vous  louer  tant  que  je  pourrai.  Or  çà,  contlnua-t- 


il,  n'oubliez  pas,  vous  tous  qui  m'écoutez  que  c'est  le  roi 
qui  parle  par  ma  bouche.  Messieurs  les  notaires,  vous  avez 
préparé  le  contrat  auquel  Sa  Majesté  daigne  signer?  Ecri- 
vez les  noms  des  époux. 

Les  deux  notaires  prirent  la  pluraj  et  s'apprêtèrent  à 
écrire  sur  les  deux  contrats,  dont  l'un  devait  rester  aux 
archives  du  royaume  et  1  autre  dans  leur  cabinet. 

—  D'u'ne  part,  continua  Ijenvenuto,  d'une  part,  noble  et 
puissante    demoiselle    Colombe   d  Estourville. 

—  Colombe  d'Estourrille,  répétèrent  machinalement  les 
notaires,  tandis  que  les  auditeurs  écoutaient  dans  le  plus 
grand  étonnement. 

—  De  l'autre,  continua  Cellini,  très  noble  et  très  puis- 
sant .'ascanio  Gaddi,  seigneur  de   Nesle. 

—  Ascanio  Gaddi  !  s'écrièrent  en  même  temps  le  prévôt 
et  d'Orbec. 

—  Un  ouvrier  !  s'écria  avec  douleur  le  prévôt  en  se  tour- 
nant  vers  le    roi. 

—  Ascanio  Gaddi,  seigneur  de  Nesle,  reprit  Benvenuto 
sans  s  émouvoir,  auquel  Sa  Majesté  accorde  les  grandes 
lettres  de  naturalisation  et  la  place  d  intendant  des  châ- 
teaux  royaux. 

—  Si  Sa  Majesté  l'ordonne  ainsi,  j'obéirai,  dit  le  prévôt; 
toutefois... 

—  Ascanio  Gaddi,  continua  Benvenuto,  à  la  considération 
duquel  Sa  Majesté  accorde  a  messire  Robert  d'EstourviUe, 
prévôt  de  Paris  le  titre  de  cliambellan. 

—  Sire,  je  suis  prêt  à  signer,  dit  d'EstourviUe,  enfin 
vaincu.  V 

—  Mon  Dieu  I  mon  Dieu  !  murmura  Colombe  en  retom- 
bant sur  sa  chaise,  n'est-ce  pas  un  rêve  que  tout  cela? 

—  Et  mol?  s  écria  d'Orbec,  et  moi? 

—  Quant  à  vous,  reprit  Cellini,  continuant  ses  fonctions 
royales,  quant  à  vous,  comte  d'Orbec,  je  vous  fais  grâce 
de  1  enquête  que  j'aurais  le  droit  d'ordonner  sur  votre 
conduite.  La  clémence  est  verfa  royale,  aussi  bien  que  la 
générosité,  n'est-ce  pas,  sire?  Mais  voici  les  contrats  pro- 
posés, signons,  messieurs,  signons  ! 

—  C'est  qu'il  lait  la  Majesté  à  merveille!  s'écria  Fran- 
çois I",  heureux  comme  un  roi  en  vacances. 

Puis  il  passa  la  plume  à  Ascanio,  qui  signa  d'une  écri- 
ture tremblante,  et  qui,  après  avoir  signé,  passa  lui-même 
la  plume  à  Colombe,  que  madame  Diane,  pleine  de  bonté, 
avait  été  cliercher  à  sa  place  et  soutenait.  Les  mains  des 
deux  amans  se  touchèrent  et  ils  faillirent  s  évanouir. 

Puis  vint  madame  Diane,  qui  passa  la  plume  à  la  du- 
chesse d'Etampes,  laquelle  la  passa  au  prévôt,  le  prévôt  à 
d'Orbec,  et  d'Orbec  à  1  ambassadeur  d'Espagne. 

Au-dessous  de  tous  ces  grands  noms,  Cellini  écrivit  dis- 
tinctement et  fermement  le  sien.  Ce  n'était  pas  cependant 
celui  qui  faisait  le   moindre  sacrifice. 

Après  avoir  signé,  lambassadeur  d'Espagne  s'approcha  de 
la  duchesse  : 

—  Nos  plans  tiennent  toujours,  madame?  dit-ll. 

—  Eli!  mon  Dieu!  dit  la  duchesse,  fa.tes  ce  que  vous 
voudrez  :  'que  m'importe  la  France  !  que  m'importe  le 
monde  ! 

Le  duc  s  Inclina. 

—  Ainsi,  dit  à  l'amba.ssadeur  au  moment  où  il  reprenait 
sa  place  son  neveu,  jeune  diplomate  encore  inexpérimenté, 
ainsi,  dans  les  intentions  de  l'empereur,  ce  n  est  pas  le  roi 
François  I*;'  mais  son  fils,  qui  sera  duc  de  Milan  ? 

—  Ce  ne  sera  ni  l'un  ni  l'autre,  l'épondlt  l'ambassadeur. 
Pendant    ce    temps,    les   autres   signatures    allaient    leur 

train. 

Puis,  lorsque  chacun  eut  mis  son  nom  au  bas  d;i 
bonheur  d  Ascanio  et  de  Colombe.  Benvenuto  s'approc'ia  de 
François  l",  et  mettant  un  genou  en  terre  devant  lui  : 

—  Sire,  dit-ll,  après  avoir  ordonné  en  roi,  je  viens  prier 
Votre  Majesté  en  humble  et  reconnaissant  serviteur.  Votre 
Majesté  veut-elle  m'accorder  une  dernière  grâce? 

—  Dis,  Benvenuto,  dis,  répondit  François  I^'"",  qui  était 
en  train  d  accorder,  et  qui  s'apercevait  que  c'était  encore, 
à  tout  prendre,  l'acte  de  la  royauté  auquel  un  roi  trouve 
le  plus  de  bonheur:  dis.  voyons,  que  souhaltes-tu î 

—  Retourner  en   Italie,  dit  Benvenuto. 

—  Qu'est-ce  que  cela  signifie?  s  écria  le  roi;  vous  voulez 
me  quitter, quand  il  vous  reste  tant  de  chefs-d'œuvre  à  me 
faire?  Je  ne  veux  pas. 

—  Sire,  répondit  Benvenuto,  je  reviendrai,  je  vous  le 
jure.  Mais  laissez-moi  partir,  laissez-moi  revoir  mon  Pays, 
j'en  al  besoin  pour  le  moment.  Je  ne  dis  pas  ce  que  je 
souffre  continua-t-il  en  baissant  la  voix  et  en  secouant 
mélancoliquement  la  tête.  Mais  je  souffre  beaucoup  de 
douleurs  que  je  ne  saurais  raconter  et  l'air  seul  de  la 
patrie  peut  cicatriser  mon  cœur  blessé.  Vous  êtes  un 
grand,  vous  êtes  un  généreux  roi  que  j'aime.  Je  reviendrai, 
sire,  mais  permettez-mot  auparavant  d'aller  me  guérir  lâ- 
bas  au  soleil.  Je  vous  laisse  Ascanio.  ma  pensée,  Pagolo,  ma 
main  ;  ils  suffiront  à  vos  rêves  d'artiste  jusqu'à  mon  retour, 
et  quand  j  aurai  reçu  le  baiser  des  brises  de  Floi.^pce,  ma 


1-22 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


mère,  je   reviendrai  vers  vous,  mon  roi,   et  la  mort  seule 
pourra  nous  séparer. 

—  Allez  donc,  dit  tristement  François  1".  Il  sied  que  l'art 
soit  libre  comme  les  hirondelles  :   allez. 

Puis  le  roi  tendit  à  Benvenuio  sa  main,  que   Benvenuto 
baisa  avec  toute  l'ardeur  de  la  reconnaissance. 
En  se  retirant,  Benvenuto  se  trouva  près  de  la  duchesse. 

—  Est-ce  que  vous  m'en  voulez  beaucoup,  madame?  dit- 
il  en  glissant  aux  mains  de  la  duchesse  le  fatal  billet  qui, 
pareil  à  un  talisman  magique,  venait  de  faire  des  choses 
impossibles. 

—  Xon,  dit  la  duchesse,  tonte  joyeuse  de  le  tenir  enfin, 
non,  et  cependant  vous  m'avez  battue  par  des  moyens... 

—  Allons  donc  !  dit  Benvenuto,  je  vous  en  ai  menacée  ; 
mais  croyez-vous  que  je  m  en  fusse  servi? 

—  Dieu  du  ciel  !  s'écria  la  duchesse  frappée  d'un  trait 
de  lumière  ;  voilà  ce  que  c  est  que  de  vous  avoir  cru  pareil 
à  moi  '. 

Le  lendemain,  Ascanio  et  Colombe  furent  mariés  à  la 
chapelle  du  Louvre,  et  malgré  les  règles  de  l'étiquette,  les 
deux  jeunes  gens  obtinrent  que  Jacques  Aubry  et  sa  femme 
assistassent   à   la   cérémonie. 

C'était  une  grande  faveur,  mais  on  conviendra  que  le 
pauvre  écolier  lavait  bien  méritée. 


XL.Ï1 


UABIAGE    DE   CONVENANCE 


Huit  jours  après,  Hermann  épousa  solennellement  dame 
Perrine,  qui  lui  apporta  en  dot  vingt  mille  livres  tour- 
nois et  la  certitude  qu'il  serait  père. 

Hâtons-nous  de  dire  que  ce  fut  cette  certitude  qui  déter- 
mina le  brave  Allemand,  bien  plus  encore  que  les  vingt 
mille  livres  tournois. 

Le  soir  même  du  mariage  d'.\scanio  et  de  Colombe,  quel- 
ques instances  que  purent  lui  faire  les  deux  jeunes  gens, 
Benvenuto  partit  pour  Florence. 

Ce  fut  pendant  ce  retour  qu  il  fondit  sa  statue  de  Persée. 
qui  fait  encore  aujourd  hui  l'un  des  ornemens  de  la  place 
du  'S'ieux-Palais,  et  qui  ne  fut  peut-être  sa  plus  belle  u  uvro 
que  parce  qu'il  l'accomplit  dans  sa   plus  grande   douleur. 


TABLE  DES  MATIERES 


ASCANIO 


I.  - 

II.  - 
1 1.  - 
i\.  - 
\ .  - 
\  I.  - 

vu.  - 

VIII.  - 

IX.  - 

X.  - 

XI.  - 

XII.  - 

XIII.  - 

XIV.  ^ 

XV.  - 

XVI.  - 

XVII.  - 

X\1II.  - 

XIX.  - 

XX.  - 

XXI.  - 

XXII.  -- 

XXIll.  — 


Pages 

La  r;ic  cl  l'alclicr 5 

Un  orfèvre  au  seizième  siècle 8 

Dédale 10 

Scozonne \\ 

■  Génie  cl  royauté. 17 

A  quoi  fervent  les  duègne? 19 

Un  fiancé  et  un  ami 2-', 

Préparatifs  d'attaque  et  de  défense 26 

Estocades 29 

De  l'avantage  des  villes  fortifiées 33 

HibouSf  pies  et  rossignols 35 

La  reine  du  roi W 

Souvent  femme  varie .'i2 

Que  le  fond  de  le.vislence  humaine  est  la  dou- 
leur   .  /,6 

Que  la    jo'e  n'est  guère  qu'une   douleur  <jui 

change  de  place 49 

L'ne  cour 51 

Amour  passion 53 

Amour  rêve û<i 

.\mour  idée 57 

Le  marchand  de  son   honneur 50 

Quatre  variétés  de  brigands G'i 

Le  songe  d'une  nuit  d'automne 07 

Stéphana 69 


XXIV. 

XXV. 

XXVI. 

X.WlI. 

XXVIII. 

XXIX. 

XXX.  - 

XXXI.  - 

XXXI 1.  - 

XXXIII.  - 

XXXIV.  - 
XXXV.  - 


XXXVl. 

XXXVI 1. 

XXXVUI. 

X.VXIX. 

XL. 

XLI. 

XLII. 


Pages 

—  \isiles  domiciliaires 72 

~  Charles-Quint  à  Fontainebleau ~,\ 

—  Le  moine  bourru 78 

—  Ce  que  l'on  voit  la  nuit  de  la  cinn'  d'un  peu|il.er.  80 

—  Mars  et  Vénus 8'é 

—  Deux  rivales 87 

—  Benvenuto  aux  abois '.H) 

—  Des  d'ifieultcs  qu'éprouve  un   honnête    homme 
à  se  faire  mettre  en  prison 92 

O  Cl   Jacques   Aubry  s'élève  à   des  pro[iortions 

épiques 97 

Des  difficultés   qu'éprouve  un   honnéle  homme 

à  sortir  de  prison ti9 

Un  honnête  larcin 102 

Où  il  esl  prouvé   cjue   la    lettre   d'une  griselte, 
quand  on  la  brùle,  fail  autant   de    llamme  et 

de  cendre  que  la  leLIre  d'une  duche-;sc  ....  105 

Où  l'on  voit  ciu'une  véritable  amitié  est  capable 

de  pousser  le  dévouement  justiu'au  mariage.  107 

La  fonte 109 

Jupiter  et  rOUmpe III 

Mariage  de  raison 112 

Reprise  d'hostil, te? 110 

Mariage  d'amour 1 18 

Mariage  de  convenance l^i 


k 


I 


ALEXANDRE    DUMAS 

ILLUSTRÉ 


Henri   IV 
Louis  XIII  et  Richelieu 


ILLUSTRATIONS 


CASTELLI,     FERDINANDUS,     PHILIPPOTEAUX,, 
POTTIER,    RIOU,    ETC. 


î 


PARIS 
A.    LE    VASSELR   ET   C"' ,   ÉDITEURS 
■'3  3.  rue  de  Fleurus,  33 


I 


' 


K 


HENRI  IV,   LOUIS  XIII  &  RICHELIEU 


HENRI     IV 


Un  proverbe  dit  qu'il  n'u  a  pas  de  grand  homme  en  robe 
de  chambre. 

Comme  tous  les  proverbes,  celui-ci,  qui  jouit  d'une  grande 
popularité,  a  son  côté  vrai  et  son  côté  faux.  Etudié  dans  ses 
habitudes  privées  par  un  observateur  qui  verrait  la  grandeur 
à  travers  la  simplicité,  la  poésie  à  travers  la  prose,  l'idéal  a 
travers  le  réel,  peut-être  le  grand  homme  grandlralt-il  en- 
core. La  réalité  n'est  pas,  à  nos  yeux,  la  tombe  où  s'englou- 
tit i  homme  :  c'est,  au  contraire,  le  piédestal  où  s  élève  sa 
statue. 

En  attendant,  comme  nous  nous  sommes  aperçu  que  pres- 
que toujours  l'histoire,  en  véritable  bégueule  qu'elle  est,  nous 
montre  les  héros  drapés  dans  des  habits  de  cérémonie,  et 
aurait  honte  de  nous  les  faire  voir  en  désliabilié,  nous  allons 
essayer,  a  l'aide  de  quelques  notes  empruntées  aux  valets 
de  chambre  des  susdits  héros,  de  remplir  la  lacune  laissée 
par  les  hlsioriens 

Nous  aimons  mieux  la  statue  dont  on  peut  faire  le  tour 
que  le  bas-rellef  incrusté  dans  la  muraille. 

Commençons  par  Henri  IV.  Peut-être,  si  ces  éludes  ont  du 
succès,  nous  hasarderons-nous  A  remonter  jusqu'à  .Alexandre 
et  à  descendre  jusqu'à  Napoléon. 

Alex.  Dumas. 


Henri  IV  naquit  à  Pau  le  13  décembre  1353. 

Il  était  nis  d'.'Vntoine  de  liourbon,  qui  descendait  du  comte 
de  Clermout,  sixième  fils  de  saint  Louis.  —  Cet  Antoine  de 
Bourbon  était  un  descendant  fort  descendu  :  un  assez  pauvre 
sire,  tour  à  tour  catholique  et  protestant,  protestant  et  ca- 
tholique. —  Il  était  catholique,  par  hasard,  quand  11  fut  tué 
au  siège  de  Rouen  ;  11  en  résulte  qu'il  fut  tué  par  un  hugue- 
not. 

Comment  fut-ll  tué  ?  —  C'est  une  espèce  de  problème  histo- 
rique résolu  par  son  épltaphe. 

Voici  l'épltaphe  : 

Ami  lecteur,  le  prince  Ici  gisant 
Vécut  sans  gloire  et  mourut  en 


Ma  fol,  lecteur,  cherchez  la  rime,  elle  n'est  pas  difficile 
trouver. 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


La  mère  de  notre  héros  était  Jeanne  dAlbret,  une  mai- 
tresse  femme,  celle-là:  Elle  tenait,  du  chef  de  son  père, 
Henri  d  Albret,  le  royaume  de  A'avarre  ;  restée  maîtresse  de 
ce  royaume  en  1562,  elle  y  introduisit  le  calvinisme  en  1567. 
Attirée  à  la  cour  de  France  sous  prétexte  du  mariage  de  sou 
flis  avec  Marg-uerite  de  Valois,  elle  y  mourut  deux  mois 
avant  la  'Saint-Barthélémy,  empoisonnée,  dit-on,  par  une 
paire  de  gants  parfumés  que  lui  avait  donnée  Catherine  de 
JlédiciS- 

L'oncle  de  Henri  IV  était  ce  charmant  prince  de  Condé, 
sublime  étourneau.  qui  fut  assassiné  à  Jarnac  par  Montes- 
quiou,  et  qui  avait  été  toute  sa  vie  la  coqueluche  des  femmes, 
quoiqu'il  fût  tout  petit  de  taille  et  un  peu  bossu. 

On  avait  fait  sur  lui  le  quatrain  suivant  : 

Ce  petit  homme  si  gentil 

Qui  toujours  chante  et  toujours  rit,. 

Toujours  caresse  sa  mignonne. 

Dieu  gard'  de  mal  le  petit  homme  : 

Henri  IV  était,  en  outre,  petit-neveu  du  grand  garçon  qui 
gala  tout,  c'est-à-dire  de  François  I",  le  plus  sublime  hâ- 
bleur de  France. 

Il  était  petit-flls  de  cette  adorable  Marguerite  de  Navarre, 
qui  ne  sut  jamais  si  elle  était  catholique  ou  protestante. 

Jeanne  d-\lbret  était  en  Picardie  avec  .Antoine  de  Bourboni 
gouverneur  de  la  province  et  commandant  d'une  armée  qui 
guerroyait  contre  Charles-Quint,  lorsqu'elle  s'aperçut  de  sa 
grossesse.  Elle  annonça  aussitôt  la  nouvelle  à  son  père, 
Henri  d'.\lbret.  roi  de  Navarre,  qui  la  rappela  près  de  lui. 

Elle  prit  congé  de  sou  mari,  quitta  Compiègne,  traversa  la 
France,  et  arriva,  le  15  décembre  1553,  à  Pau  en  Béara. 

Jeanne  n'arrivait  pas  sans  inquiétude.  Son  père  avait  pour 
maltresse  une  femme  fort  intrigante,  et  Ton  disait  que  Henri 
d'.Albret  avait  fait  un  testament  favorable  à  sa  maîtresse, 
défavorable  à  sa  fille. 

Le  surlendemain  de  son  arrivée,  Jeanne  se  hasarda  de 
dire  un  mot  de  ce  testament  à  son  père. 

—  C'est  bien  !  c'est  bien  !  répondit  celui-ci.  Je  te  ferai  voir 
le  testament  quand  tu  m'auras  fait  voir  l'enfant,  et  encore 
est-ce  à  une  condition. 

—  Laquelle?  demanda  Jeanne.     • 

—  C  est  qu'afln  que  lu  ne  fasses  pas  un  enfant  pleurard  et 
rechigné,  tout  le  temps  que  durera  l'enfantement,  tu  me 
chanteras  une  chanson, 

La  chose  fut  convenue. 

Le  13  décembre,  c'est-à-dire  neuf  jours  après  son  arrivée, 
Jeanne  commença  d'éprouver  les  premières  douleurs  de  l'en- 
fantement. 

Elle  envoya  aussitôt  chercher  son  père,  mais  en  recom- 
mandant qu'on  ne  dit  point  de  quoi  il  était  question. 

Le  roi  entra,  et,  entendant  sa  fille  qui  chantait   : 

—  Ah  :  bon  !  dit-il,  11  paraît  que  cela  vient  et  que  je  vais 
être  grand-père. 

Même  peniiant  les  plus  grandes  douleurs,  Jeanne  n'inter 
rompit  poln'»  sa  chanson  :  elle  accoucha  en  chantant,  .\ussi 
remarqua-t-on  qu'au  contraire  des  autres  enfants,  qui  vien- 
nent au  monde  eu  pleurant,  Henri  IV  vint  au  monde  en 
riant. 

.\  peine  l'enfant  fut-il  hors  du  sçin  de  sa. mère,  que  le  roi 
s'assura  que  c'était  un  garçon.  .\ussitOt  il  courut  à  sa  cham- 
bre, prit  le  testament  enfermé  dans  une  boîte  d  or,  et  le 
rapporta  >  .là  princesse,  à  qui  il  donna  la  boîte  d'une  main, 
tandis  qu  i;  rirenait  l'enfant  de  l'autre  en  disant  : 

—  Ma  f;'   •   Vf  ici  qui  est  à  vous,  mais  voilà  qui  est  à  moi. 
Et,  lalâ.'      'la  boîte  d'or  sur  le  Ut,  il  emporta  l'enfant 

dans  le  paii  'de  sa  robe. 

Arrivé  dans  sa  chambre,  11  lui  frotta  les  lèvres  avec  une 
gousse  d'ail,  et  lui  fit  boire,  dans  une  coupe  d'or,  un  dé  de 
Tin,  les  uns  disent  de  Cahors,  les  autres  d'.\rbois. 

Henri  d  .\lbret  avait  lu  Gargantua,  paru  depuis  dix-neuf 
ans. 

A  la  seule  odeur  du  vin,  l'enfant  s'était  mis  à  dodeliner 
de  la  tète,  comme  dit  Rabelais. 

—  .\h  :  ail  !  fit  le  grand-père,  tu  seras  un  vrai  Béarnais,  il 
me  semble. 

Les  crmes  du  Béarn  sont  deux  vaches.  Or,  quand  la  reine 
Marguerite,  femme  de  Henri,  était  accouchée  de  Jeanne  d'Al- 
bret,  les  Espagnols  avaient  dit  :  ■•  Miracle  i  la  vache  a  fait 
une  brebis,  u 

—  ^liracle  l  cria  à  son  tour  Henri  de  Béarn  en  caressant 
son  petit-fils,  la  brebis  a  fait  un  lion. 

Le  lion  était  venu  au  monde  avec  quatre  incisives,  deux 
en  haut,  deux  en  bas.  Il  mordit  le  sein  de  ses  deux  premiè- 
res nourrices  de  façon  à  les  estropier.  La  troisième,  bonne 
paysanne  des  environs  de  Tarbes,  lui  bailla,  en  occasion  pa- 
reille, un  si  rude  soufflet  qu'elle  le  guérit  de  la  manie  de 
mordre.  t 

Il  eut  huit  nourrices  et  goûta  de  huit  laits  différents.  En 
supposant  l'influence  de  la  nourriture  sur  le  caractère,  cela 
explique  les  contradictions  de  sa  vie. 


Il  eut  encore  deux  autres  nourrices,  nourrice?  morales, 
ceUes-lâ. 

Coligny  et  Catherine  de  Médicis. 

Il  prit  peu  à  la  première,  beaucoup  à  la  seconde. 

Il  lui  dut  surtout  cette  indifférence  qu'il  professa  pour 
toutes  choses. 

Le  roi  lui  donna  comme  gouvernante  Suzanne  de  Bourbon, 
femme  de  Jean  d'Albret  et  baronne  de  Miossens,  ordonnant 
qu'on  rélevât  à  Coarasse  en  Béarn,  château  situé  au  milieu 
des  rochers  et  des  montagnes. 

La  nourriture  et  la  garde-robe  de  l'enfant  furent  réglées 
par  son  grand-père.  Sa  nourriture  se  réduisit  à  du  pain  bis, 
du  bœuf,  du  fromage  et  de  1  ail  ;  ses  habits  se  bornèrent  à  un 
pourpoint  et  à  des  chausses  de  paysan  qu'on  renouvelait 
quand  ils  étaient  usés.  La  plupart  du  temps,  il  courait  sur 
les  rochers  nu-pieds  et  nu-lète,  toujours  d'après  1  ordre  du 
grand-père. 

Ce  fut  ainsi  qu'il  devint  si  terrible  marcheur  que,  lorsqu'il 
avait  lassé  hommes  et  chevaux,  et  mis  tout  le  monde  sur  les 
dents,  dit  d'-\ubigné,  alors  il  faisait  jouer  une  danse. 

El  lui  seul  dansait. 

De  ses  courses  au  milieu  des  enfants,  il  garda  l'habitude 
de  causer  avec  toute  sorte  de  gens  ;  pour  bavarder,  le  pre- 
mier venu  lui  était  bon,  comme  la  première  venue  lui  était 
bonne  pour  amie. 

11  était  bien  de  la  Gascogne  gascounante  et  ne  dégasconna 
jamais. 

Son  grand-père  permit  qu'on  lui  apprit  à  écrire,  mais  dé- 
fendit qu'on  le  fît  écrire. 

C'est  sans  doute  grâce  à  cette  recommandation  qu'il  devint 
un  si  charmant  écrivain. 

Ce  qui  faisait  le  fond  de  son  caractère  et  ce  qui  le  ren- 
dait perfidement  oaif.  c'était  cette  facilité  d'arriver  à  son 
coeur.  —  U  avait  toujours  la  main  à  la  bourse  et  la  larme  à 
l'œil.  Seulement,  la  bourse  était  vide  ;  quant  à  l'œil,  il  pleu- 
rait tant  que  l'on  voulait. 

.Antoine  de  Bourhon  et  Jeanne  d'.Vlbret,  étant  venus  à  la 
cour  de  France,  y  amenèrent  le  jeune  Henri.  C'était  alors  un 
bon.  gros  garçon  de  cinq  ans,  à  la  figure  franche,  spirituelle 
et  ouverte. 

—  Voulez-vous  être  mon  fils?  lui  demanda  le  roi  Henri  II. 
L'enfant  secoua  la  tête,  et,  montrant  .\ntoine  de  Bourbon  : 

—  C'est  celui-là  qui  est  mon  père,  dit-il  en  béarnais. 

—  Eh  bien,  voulez-vous  être  mon  gendre  ? 

—  Voyons  la  fille,  répondit  l'enfant. 

On  fit  venir  la  petite  Marguerite,  qui  av.irt  six  ou  sept 
ans. 

—  Oui  bien,  dit-il. 

Et,  à  partir  de  ce  moment,  le  mariage  fut  arrêté. 
.  C'est  qu'avant   tout  Henri   de   Béarn  était   un   mâle,   plus 
qu'un  mile,  un  satyre.  Voyez  son  profil  :  il  ne  lui  manque 
que  les  oreilles  pointues,  et,  s  il  n'a  pas  les  pieds  du  bouc, 
il  en  a  au  moins  l'odeur. 

Peu  de  temps  après,  Antoine  de  Bourbon  fut  tué  au  siège 
de  Rouen  ;  Jeanue  d  .Mbret  retourna  en  Béarn,  mais  on  exi- 
gea qu'elle  laissât  son  fils  à  la  cour  de  France. 

Il  y  resta  sous  la  direction  d  un  gouverneur  nommé  La 
Gaucherie.  —  Celui-ci  était  un  brave  et  digue  gentilhomme 
qui  essayait  de  faire  entrer  par  tous  les  moyens  possibles, 
dans  la  tète  de  son  élève,  les  notions  du  juste  et  de  l'In- 
juste. 

Un  jour,  après  lui  avoir  fait  lire  l'histoire  de  Coriolan  et 
celle  de  Camille,  11  lui  demanda  lequel  de  ces  deux  héros  il 
préférait 

L'enfant  s'écria  : 

—  Ne  me  parlez  pas  du  premier,  c'est  un  méchant  homme. 

—  Et  le  Second? 

—  Oli  :  le  second,  c'est  autre  chose.  Je  l'aime  de  tout  mon 
cœur.  et.  s'il  vivait  encore,  j'irais  me  jeter  à  son  cou  et  je 
lui  dirais  en  l'embrassant  :  «  Mon  général,  vous  êtes  un 
brave  et  honnête  homme,  et  Coriolan  ne  mériterait  pas  d'être 
votre  palefrenier.  Au  lieu  de  garder,  comme  lui.  rancune  à 
votre  patrie  qui  vous  avait  injustement  exilé,  vous  êtes  venu 
à  son  secours.  Tout  mon  désir  est  d'apprendre  le  métier  de 
la  guei'ip  sous  vos  ordres  ;  veuillez  me  recevoir  au  nombre  de 
vos  soldats.  Jie  suis  petit,  je  n'ai  pas  encore  grande  force  ; 
mais  j'ai  du  cœur  et  de  l'honneur,  et  je  veux  vous  ressem- 
bler. " 

—  Mais,  lui  dit  son  précepteur,  vous  devriez  ménager  un 
peu  ceux  qui  ont  pris  les  armes  contre  leur  pays. 

—  Et  pourquoi  cela?  demanda  vivement  l'enfant. 

—  Mais  parce  qu'il  pourrait  se  rencontrer  dans  votre  fa- 
mille un  homme  ayant  commis  le  même  crime. 

—  Ce  n'est  pas  possible  ;  Je  vous  croirai  sur  tout  le  reste, 
jamais  sur  cet  ariicle-là. 

—  Il  faudra  pourtant  me  croire,  dit  La  Gaucherie  :  l'his- 
toire est  là. 

—  Quelle  histoire  ? 

—  Celle  du  connétable  de  Bourbon. 

Et   il  lui   lut   l'histoire  du  connétable. 

—  Ah  !  dit  l'enfant,  qui  avait  écouté  cette  lecture  en  rou- 


HENRI    IV,    LOUIS    XIII    ET    RICHEDEU 


gissanl.  en  pâlissaut,  en  se  levant,  en  marchaut  4  grands 
pas,  eu  pleurani  même,  —  ah  :  je  n'aurais  jamais  cru  un 
Jiourbon  capable  dune  telle  lâcheté,  et  Je  renie  celui-là  pour 
luuu  parent  ! 

Et  aussitôt,  prenant  une  plume  et  de  Teucrc.  il  alla  effacer 
le   coiinélable   de   Bourbon   de   l'arbre  généalogique  de   la 
lamille. 
lîl  —  Bon  !...  Maintenant,  dit  La  Gaucherie.  TOil;\  une  délail- 

■      lance  dans  voire  maison,  yui  mettrez-vous  à  la  place? 
l"  L'enfant  rélléchit  quelques  secondes. 

—  Oh!  je  sais  bien  qui  j'y  vais  mettre,  dit-il. 

Et  il  écrivit,  a  la  place  de  ces  quatre  mois:  Le  connétable 
de  Bourbon,  ceux-ci  :  Le  chevalier  Bayard. 

Le  précepteur  battit  des  mains,  et,  à  partir  de  ce  moment, 
le  connétable  de  i;ourboii'  se  trouva  rayé  sur  l'arbre  généalo- 
11. •   11.'   (ciiii   qui    devait   être   Henri    1. 

A  douze  ans,  1  enfant  fut  mis  à  l'école  d'un  officier  nommé 
de  Coste,  qui  étaii  chargé  de  dresser  quelques  gentilshommes 
au  métier  de  soldat.  Ce  métier,  si  rude  qu  il  (ùt,  plaisait 
beaucoup  mieux  à  Henri  que  celui  auquel  il  se  livrait  avec 
La  Gaucherie.  Porter  la  cuirasse,  s'exercer  au  mousquet, 
nager,  faire  des  armes,  tout  cela  était  bien  autrement  amu- 
sant pour  le  paysan  béarnais  qui.  tout  enfant,  avait  couru  les 
rochers  de  Coarasse,  léte  et  jiieds  uus,  qu'étudier  Virgile, 
traduire  Horace,  faire  de  l'algèbre  et  des  mathématiques. 

Au  bout  d'un  an  passé  parmi  ces  jeunes  gens  qu'on  appe- 
lait volonlatrcs,  de  Coste  trouva  que  sou  nouvel  élève  avait 
lait  de  si  grands  progrès,  qu'il  le  nomma  son  lieutenant. 

Vers  ce  temps,  les  Turcs  tentèrent  de  s'emparer  de  Malte, 
et  la  France  envoya  des  vaisseaux  au  secours  des  chevaliers. 
Henri,  qui  n'avait  pas  quatorze  ans,  demanda  à  taire  partie 
de  cette  expédition  ;  mats  son  cousin,  le  roi  Charles  IX.  le  lui 
refusa  obstinément. 

Sur  ces  entrefaites,  La  Gaucherie,  le  précepteur  du  jeune 
homme,  mourut. 

Jeanne  d  Albret,  qui  vit  dans  cette  mort  un  prétexte  pour 
retirer  son  fils  de  la  cour,  vint  1  y  chercher  elle-même.  Ce 
fut  une  lutte  avec  le  roi  et  Catherine  de  Mcdicis,  lesquels, 
sur  la  prédiction  d'un  astrologue  qui  avait  prophétisé  que  la 
'  maison  de  Valois  s'éteindrait  faute  d'enfants  mâles,  et  qu'un 
liourbou  leur  succéderait,  ne  voulaient  pas  perdre  de  vue  le 
futur  roi  de  Navarre.  Mais,  enfin,  la  mère  l'emporta,  et 
Jeanne  d'.Mbret  eut  la  joie  de  ramener  son  fils  en  Béarn. 

Le  retour  du  jeune  prince  dans  son  royaume  fut  une  fête. 
Il  lui  arriva  des  dèputations  de  tous  les  pays,  des  discours 
dans  to'js  les  patois,  et  des  présents  de  toute  sorte. 

Parmi  ces  dèputations,  ces  discours  et  ces  présents,  il  reçut 
une  ambassade  des  paysans  des  environs  de  Coarasse  qui 
lui  envoyaient  des  fromages.  Celui  qui  devait  porter  la  pa- 
role, au  moment  de  lui  faire  son  compliment,  eut  le  malheur 
de  le  regarder  et  de  ne  plus  rien  trouver  à  lui  dire,  sinon  : 

—  -\h  !  le  beau  garçon,  et  comme  il  a  bien  profité  !  quel 
compère  !...  Et  quand  on  pense  que  c'est  en  mangeant  nos 
fromages  qu'il  est  devenu  grand  et  beau  comme  cela  !... 

La  guerre  ne  tarda  point  à  se  déclarer  parmi  les  catholi- 
ques et  les  huguenots.'  à  propos  de  l'exécution  du  conseiller 
Anne  Dubourg  et  du  massacre  de  Vassy.  Le  jeune  prince  y 
fit  ses  premières  armes  sous  les  ordres  du  prince  de  Condé  ; 
—  mais  ceci  est  l'affaire  des  historiens  et  non  la  notre. 

Consignons  seulement  un  fait  :  c'est  que  notre  jeune  roi 
de  Navarre,  qui  se  battait  si  bien  une  fois  qu  il  était 
échauffé,  n'était  pas  naturellement  brave  ;  quand  il  entendait 
dire:  Voilà  les  ennemis!  il  se  faisait  chez  lui,  à  l'endroit  des 
entrailles,  une  révolution  dont  il  n'était  pas  toujours  le 
maître. 

A  l'escarmouche  de  Roche-la-Belle.  une  des  premières  aux- 
quelles il  assista,  sentant  que.  malgré  sa  résolution  l)ien  ar- 
rêtée de  se  conduire  bravement,  .son  corps  tremblait  des 
pieds  à  la  tête,  quoiqu'il  tut  assez  éloigné  du  feu  : 

—  Ah!  carcasse,  dit-il.  tu  trembles?  Eh  bien,  icntre-saint- 
grls  !  je  vais  te  faire  trembler  pour  quelque  chose. 

Et  il  alla  se  placer  au  milieu  de  la  mousqueterie.  en  un 
poste  si  périlleux,  que  ses  deux  amis.  .Ségur  et  la  Rochefou- 
cauld, ne  sachant  pas  pourquoi  il  était  allé  s'y  planter,  le 
crurent  fou,  et  l'y  vinrent  chercher  au  péril  de  leur  propre 
vie. 

Coligny  avait  trouvé  Henri  de  Béarn  à  la  Rochelle.  Le 
BTand  politique.  l'Iionnôte  homme,  le  saint  protestant  fixa 
son  regard  limpide  et  profond  sur  l'œil  clignotant  et  dou- 
teux du  jeune  Béarnais,  et.  quand  vint  la  journée  de  Moncon- 
tour.  II  lui  défendit  de  combattre.  —  Sans  doute  Coligny, 
qui  craignait  une  défaite,  voulait-il  le  garder  pur  de  cette 
défaite.  Vaincu  sans  Henri  de  Béarn.  le  parti  se  relevait  avec 
le  premier  succès  qu'obtenait  ce  princillon  de  montagne. 

Aussi  Henri  cria-t-il  bien  haut  qu'il  eût  gagné  la  bataille 
«1  on  l'eût  lais.sé  faire.  —  C'est  ce  que  voulait  Coligny. 

On  sait  comment  se  termina  cette  troisième  guerre  civile, 
r.es  huguenots  battus,  le  prince  de  Condé  assassiné,  la  reine 
Catherine  eut  l'idée  d'en  finir  d'un  seul  coup  avec  les  héréti- 
ques du  royaume.  Elle  feignit  un  grand  désir  de  paix,  dé- 
clara qu'il  était  insensé  de  se  détruire  entre  Français, 
quand  les  vrais  ennemis  étaient  en  Espagne  ;  elle  proposa  an 

HENRI  IV,  i.ouis  XIII  er  riciif.mkc 


accommodement  aux  chefs  huguenots.  Le  mariage  arrêté 
depuis  longtemps  entre  Charles  IX  et  Jeanne  d'Albret  s'ac- 
complirait ;  on  marierait  le  roi  de  .Navarre  à  Marguerite 
de  Valois,  et,  réunis  non  seulement  en  alliés,  mais  encore  en 
frères,  catholiques  et  protestants  marcheraient  contre  l'Es- 
pagne. 

Jeanne  d'.\lbret  se  rendit  a  Paris  pour  tater  le  terrain, 
f^uant  à  Henri,  il  se  retira  en  Gascogne,  attendant  que  sa 
mère  lui  écrivit  qu'il  pouvait  sans  crainte  venir  à  la  cour. 

Henri  reçut  la  lettre  attendue  et  partit  pour  Paris.  Coligny 
l'y  avait  précédé.  La  reine  mère  se  trouva  donc  avoir  tous 
SCS  ennemis  sous  la  main. 

D'abord  le  projet  d  extermination  arrêté  commença  par 
là  reine  de  Navarre. 

Un  jour,  Jeanne  d'.^lbret,  après  avoir  porté  pendant  une 
heure  des  gants  parfumés  qui  lui  avaient  été  donnés  par  Ca- 
therine de  Médlcis.  se  sentit  indisposée.  L'indisposition  prit 
bientôt  une  telle  gravité  que  Jeanne  comprit  qu'elle  allait 
mourir.  Elle  dicta  son  testament,  et  fit  venir  son  fils. 

Elle  lui  recommanda  de  rester  ferme  dans  sa  religion,  et 
mourut. 

Henri  pensa  lui-même  mourir  de  douleur  ;  il  adorait  sa 
mère,  et  se  tint  enfermé  pondant  plusieurs  jours  sans  con- 
sentir à  recevoir  qui  que  ce  fût. 

Un  jour,  on  annonça  le  roi.  Cette  fois,  il  fallut  ouvrir. 
Charles  IX  venait  lui-même  chercher  son  cousin  pour  le  tirer 
de  sa  retraite  et  le  mener  i\  la  chassé. 

C'était  un  ordre.  Henri  obéit. 

Le  IS  du  mois  d'août,  tout  tut  prêt  pour  le  mariage,  et  le 
mariage  eut  lieu. 

Les  quatre  jours  suivants  se  passèrent  eu  tournois,  en 
festins  et  eu  ballets  dont  le  roi  et  la  reine  mère  s'occupaient 
tellement  qu'ils  paraissaient  eu  perdre  le  sommeil. 

Le  2'3  du  même  mois,  comme  l'amiral  sortait  à  pied  du 
Louvre  pour  se  rendre  a  son  hôtel  de  la  rue  de  Béthlsy.  on 
lui  tira  un  coup  d'arquebuse  chargée  de  deux  balles  ;  une  des 
deux  balles  lui  brisa  le  doigt,  l'autre  le  blessa  'grièvement 
a'j  bras  gauche. 

Le  roi  parut  furieux.  la  reine  mère  au  désespoir. 

C'était  bien  autre  chose  que  l'affaire  de  la  Roche-la-Belle. 
.\ussi  Henri,  voyant  le  chemin  que  faisaient  les  événements, 
eut-il  grandpeur.  Il  s'enferma  chez  lui.  où  allèrent  le  trou- 
ver ses  deux  amis.  .Ségur  et  la  Rochefoucauld,  et  Beauvais. 
son  nouveau  précepteur. 

Tous  trois  entreprirent  de  le  rassurer  ;  mais,  cette  fols. 
Henri  laissa  trembler  sa  carcasse  tout  à  son  aise.  Non  seu- 
lement il  ne  voulut  pas  être  rassuré  par  eux.  mais  encore  il 
fit  tout  ce  qu'il  put  pour  les  effrayer  eux-mêmes. 

—  Restez  près  de  moi,  leur  disait-il  ;  ne  nous  quittons  pas  ; 
si  nous  mourons,  nous  mourrons  ensemble. 

Eux.  ne  voulant  croire  ix  rien.  Insistèrent  pour  se  retirer. 

—  Faites  donc  comme  vous  voudrez,  leur  dit  Henri.  —  Ju- 
piter aveugle  ceux  qu'il  veut  perdre  ! 

Et  il  prit  congé  d'eux  en  les  embrassant  ;  mais,  en  les  em- 
brassant, il  s'évanouit  et  tomba  à  terre. 

Les  deux  jeunes  gens  et  le  précepteur  le  relevèrent.  Il  était 
sans  connaissance. 

Ils  le  couchèrent  alors  dans  son  fit,  où  il  resta  une  heure 
sans  donner  signe  d'existence.  .Au  bout  d'une  heure,  il  revint 
a  lui.  ouvrit  les  yeux,  mais  les  referma  presque  aussitôt. 

Les  jeunes  gens  crurent  que  !e  meilleur  remède  à  une  pa- 
reille crise  était  le  sommeil.  Ils  emmenèrent  Beauva's  et  lais- 
sèrent le  prince  seul. 

Le  lendemain,  était  le  24  août.  ^^  f 

.\  deux  heures  du  matin.  Henri  fut  réveillé  par  '"  'chers 
qui  lui  ordonnèrent  de  s'habiller  et  de  venir  trou.       le  roi. 

il  voulut  prendre  son  épée,  on  le  lui  défendit. 

Dans  la  chambre  où  on  le  conduisit,  il  trouva  le  prince  de 
Condé,  désarmé  et  prisonnier  comme  lui. 

.•Vu  bout  d'un  instant,  Charles  IX  entra  furieux,  ivre  de 
poudre  et  de  sang,  tenant  une  arquebuse  à  la  main. 

—  Mort  ou  messe?  dit-il  en  s'adressant  à  Henri  et  au 
prince  de  Condé. 

—  Messe  !  répondit  Henri. 

—  Mort  !    répondit    Condé. 

Charles  IX  fut  sur  le  point  de  décharger  à  bout  portant 
son  arquebuse  dans  la  poitrine  du  jeune  prince  qui  osait  lui 
ïésister  en  face;  mais  il  hésita  A  tuer  son  parent. 

—  Je  vous  donne  un  quart  d  heure  pour  réfléchir,  dit 
Charles  IX.  Dans  un  qua»t  d'heure,  je  reviendrai. 

Et  il  sortit. 

Pendant  ce  quart  d'heure.  Henri  avait  prouvé  à  son  cousin 
qu'une  promesse  arrachée  par  la  force  n'avait  aucune  valeur, 
et  qu'il  était  bien  autrement  politique  à  eux.  qui  étalent  les 
deux  chefs  du  parti  de  l'avenir,  de  dissimuler  et  de  vivre 
que  de  résister  et  de  mourir.  " 

Henri  était  fort  éloquent  toujours,  et  surtout  dans  ces  sor- 
tes d'occasions;  il  convainquit  Condé. 

Charles  IX  rentra  au  bout  du  délai  indiqué. 

—  Eh  bien?  demanda-t-il. 

—  Messe,   sire  !   répondirent   les  deux  Jeunes  gens. 

9 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


La  S3mt-Earthé)emv  appartenant  à  l'histoire  politique  de 
notre  liéios.  nous  ne  nous  en  occuperons  pas. 

ilais  occupons-nous  de  la  reine  ifargucrite  ou  de  la  reine 
ilargol,  comme  l'appelait  Cliarles  IX.  Elle  tient,  elle,  à  sa 
Tie  priTée. 

"  En  donnant  ma  sœur  Margot  au  prince  de  Béarn,  avait 
dit  Charles  IX,  je  la  donne  à  tous  les  huguenots  du 
roraumc.  » 

Peut-être  le  prince  de  Béarn  avait-il  compris  le  vrai  sens 
de  cette  phrase,  mais  11  ne  la  prit  que  dans  celui  qu'elle 
paraissait  avoir. 

Au  reste,  Henri,  à  la  première  vue,  avait  considérablement 
plu  à  sa  future  épouse,  qui  ne  s'était  point  trouvée  en  lace 
de  lui  depuis  qu  il  avait  quitté  la  cour  à  1  âge  de  treize  ans. 

Ce  Iiu-ent  MM.  de  Souvray,  depuis  gouverneur  de 
Louis  Xlll,  et  Pluvine!,  premier  écuyer  de  la  grande  écurie, 
qui  lui  conduisirent  son  tïancé. 

En   l'apercevant,    elle   s'écria  : 

—  Oh  :  qu'il  est  beau,  qu'il  est  bien  fait,  et  que  le  Chiron 
est  heureux  qui  élève  un  pareil  .\chille  ! 

L'exclamation  déplut  fort  au  grand  écuyer,  qui  n'était 
guère  plus  subtil  que  ses  chevaux. 

—  Xe  vous  avais-je  pas  prévenu,  dit-il  à  Souvray,  que  cette 
méchante  femme  nous  dirait  quelque  injure  ? 

—  Comment  cela  ? 

—  Vous  n'avez  pas  entendu? 

—  Quolî  ' 

—  Elle  nous  a  appelés  Chiron. 

— -  Ce  n'est  pour  vous  qu'une  demi-injure,  mon  cher  Plu- 
vinel,  dit  M.  de  Souvray  ;  vous  n'avez  de  Chiron  que  le  train 
de  derrière. 

C'était,  d  ailleurs,  une  fort  belle,  fort  savante  et  fort  spiri- 
tuelle princesse,  que  Marguerite  de  Valois,  sœur  du  roi 
Charles  IX.  Oa  lui  reprochait  d  avoir  le  visage  un  peu  long 
et  les  joues  un  peu  pendantes,  voilà  tout...  Nous  nous  trom- 
pons :  on  lui  reprochait  encore  —  et  c'était  surtout  son 
mari  qui  lui  reprochait  cela  —  on  lui  reprocliait  d'être  fort 
légère. 

A  onze  ans,  s'il  faut  en  croire  Henri  IV,  elle  avait  déj.i 
deux  amants,  .^ntraguet  et  Charins. 

Puis  elle  avait  eu  Martigues,  un  colonel  d'infanterie,  —  un 
vaillant,  au  reste,  —  qui  marchait  d'ordinaire  aux  assauts  et 
aux  escarmouches  avec  deux  dons  qu  il  avait  reçus  d'elle  : 
une  écharpe  qu'il  portait  à  son  cou,  un  petit  chien  qu  il  por- 
tait sur  son  bras,  jusqu'à  ce  qn  il  fût  tué,  le  19  novembre 
1569,  au  siège  de  Saint-Jean-d'.\ngely. 

Puis  était  venu  M.  de  Guise,  qui  l'aima  d'un  amour  si 
grand  que,  par  l'influence  de  son  oncle  le  cardinal  de  Lor- 
raine, il  fit  rompre  le  mariage  de  la  princesse  avec  le  roi 
dom  Sébastien  de  Portugal. 

Puis  avaient  suivi,  disait-on  encore,  —  car  que  ne  disait- 
on  point  sur  la  pauvre  princesse?  —  avaient  suivi  son  frère 
François  d'Alençon  et  son  autre'frère  Henri  d'Anjou. 

C'était  vers  te  moment  qu'elle  avait  épousé  le  rot  de  Na- 
varre, et.  de  ce  mariage,  Antraguet  avait  éprouvé  une  si 
grande  peine  qu'il  en  avait  failli  mourir. 

La  dot  de  Marguerite  avait  été  de  cinq  cent  mille  écus  d'or 
de, cinquante-quatre  sous  la  pièce.  —Le  roi  en  donna  trois 
cent  mille  ;  la  reine  mère,  deux  cent  mille  ;  et  les  ducs 
d'Alençon  et  d'Anjou  ajoutèrent  cliacun  vingt-cinq  miUe  li- 
vres. 

Le  douaire  fut  réglé  à  quarante  mille  livres  de  rente,  avec 
le  château  de  Vendôme  meublé  pour  demeure. 

.Marguerite  était  au  lit  et  dormait  tranquillement  quand 
fut  donné  le  signal  du  massacre.  Tout  à  coup  elle  fut  réveil- 
lée en  sursaut  par  un  homme  qui  battait  des  pieds  et  des 
mains  à  sa  porte  en  criant  : 

—  Navarre  :  Navarre  ! 

La  nourrice  de  la  princesse,  qui  couchait  dans  sa  chambre. 
crut  que  c'était  le  prince  de  Béarn  lui-même,  et  courut 
promptement  ouvrir.  Mali  c'était  un  jeune  gentilhomme 
nommé  Tf.nn.  dit  Marguerite,  et  Leyran,  dit  Dupleix.  Il  était 
poursuivi  par  quatre  assassins,  et.  voyant  la  porte  ouverte, 
il  se  précipita  dans  la  cliambre.  se  Jeta  sur  le  lit  de  la  Prinv 
cesse,  et.  l'enveloppant  de  ses  bras  tout  sanglants.  —  cat  iF 
avait  reçu  un  coup  d'épée  ei  un  coup  de  hallebarde.  —  il 
roula  avec  elle  dans  la  ruelle.  C'était  à  qui  crierait  le  plus 
fort  de  la  reine  et  de  ce  mallieureux  ;  mais  ce  fut  encore 
bien  pis  quand  les  assassins,  ne  pouvant  lui  faire  lâcher 
prise,  essayèrent  de  le  tuer  ilausles  bras  mêmes. de  la  reine. 
Par  bonheur,  le  capitaine  des  gardes.  Gaspard  de  la  Chitre. 
plus  connu  sous  le  nom  de  yançay.  arriva,  et.  faisant  sor- 
tir les  assassins,  il  accorda  .1  la  reine  ilaiL'ucrlle  la  vie  du 
pauvre  Téjan.  qui  ne  -.oralut  point  la  quitter,  et  qu'elle  fit 
panser  .M  coucher  dans  son  cabinet,  d'où  11  ne  sortit  qu'après 
complète  guérison. 

Il  faut  rendre  celte  Justice  à  la  reine  Marguerite  :  son 
premier  mot  à  Nançay,  Téjan  hors  de  danger,  fut  pour  de- 
mander des  nouvelles  du  prince  de  Béarn.  Le  capitaine  des 
gardes  lui  annonça  qu'il  était  avec  M.  de  Condé  dans  le 
cabinet  du  roi,  et  11  ajouta  même  qu'il  croyait  que  la  pré- 


sence de  la  nouvelle  mariée  ne  serait  peut-être  pas  inutile 
à  son  mari. 

Marguerite  s'enveloppa  d'un  manteau  de  nuit,  et  courut  a 
la  chambre  de  sa  sœur,  madame  de  Lorraine,  où  elle  arriva 
plus  morte  que  vive  Sur  le  chemin  et  au  moment  on  elle 
entrait  dans  l'antichambre,  un  gentilhomme.  '  nommé  La 
Bourse,  était  tombé  mort  à  trois  pas  d'elle,  frappé  d'un 
coup  de  hallebarde. 

A  peine  était-elle  dans  cette  chambre  que  deux  fugitifs 
s'y  précipitèrent,  en  implorant  son  secours  ;  c'étaient  Mios- 
sens,  premier  gentilhomme  du  roi  son  mari,  et  Armagnac, 
son  premier  valet  de  cliambre. 

Marguerite  alla  se  jeter  aux  genoux  du  roi  et  de  la  reine 
mère,  et  à  grand'peine  obtint  leur,  grâce. 

Une  tradition  veut  même  que  le  prince  de  Béarn  n'ait  été 
sauvé  qu'en  se  réfugiant  sons  le  vertugadin  de  sa  femme, 
qui.  du  reste,  portail  ce  vêlement  assez  large  pour  y  cacher 
un  homme  et  même  plusieurs  liommes. 

Cette  tradition  avait  quelque  consistance,  puisqu'elle 
donna  lieu  â  ces  quatre  vers  : 

Fameux  vertugadin  dune  charmante  reine. 

Tu  défends  un  honneur  qui  se  défend  sans  peine. 

Mais  ta   gloire  est   plus  grande   en   un   plus   noble   emploi  i 

Tu  sauvas  un  héros  en  recelant  mon  roi. 

Quand  nous  disons  que  la  reine  Marguerite  pouvait  cacher 
sous  son  vertugadin  un  homme  et  même  plusieurs  hommes, 
nous  avons  autorité  pour  dire  cela. 

■  Elle  falsoit.  dit  Tallemant  des  Réaux.  ses  carrures  et  ses 
jupes  beaucoup  plus  larges  qu'il  ne  falloit.  et  ses  manches  à 
proportion  ;  et.  pour  se  rendre  de  plus  belle  taille,  elle  falsoit 
mettre  du  fer-blanc  aux  deux  côtés  de  son  corps  afin  d  élar- 
gir sa  carrure.  Il  y  avoit  bien  des  portas  où  elle  ne  pouvoit 
passer.  » 

De  nos  Jours,  nous  avons  la  cage  qui  n'a  rien  a  envier 
aux  vertugadins. 

Mais  ce  n'est  pas  encore  là  ce  qu'il  y  avait  de  plus  éton- 
nant :  parmi  tous  ces  vertugadins.  la  belle  princesse  en  avait 
un  de  prédilection. 

Voici  ce  qu  en  dit  le  même  auteur  : 

"  Elle  portoit  un  grand  vertugadin  qui  avoit  des  pochettes 
tout  autour,  en  chacune  desquelles  elle  mettoit  nue  botte  où 
étolt  le  cœur  d'un  de  ses  amants  trépassés  :  car  elle  étoit 
soigneuse,  à  mesure  qu'ils  mourolenl,  d'en  faire  embaumer 
les  cœurs.  Ce  vertugadin  se  pendoit  tous  les  soirs  a  un  cro- 
chet qui  fermoit  à  cadenas  derrière  le  dossier  de  son  lit.  ■> 

Son  mari  lui  reprocha  non  seulement  de  faire  embaumer 
les  cœurs  de  ses  amants,  mais  encore  d'aller  chercher  leurs 
têtes  jusque  sur  la  Grève. 

Elle  avait  pour  serviteur  un  beau  gentilhomme,  nommé 
la  Mole,  qui  entra  dans  une  conspiration  avec  les  maréchaux 
de  Montmorency  et  de  Cossé,  et.  qui  en  compagnie  de  son 
ami.  Annibal  de  Coconas.  laissa  sa  télé  à  Saint-Jean  en 
Grève.  Les  têtes  étaient  exposées  sur  la  place  ;  mais,  la  nuit 
venue,  madame  Marguerite,  maîtresse  de  la  Mole,  et  madame 
de  Nevers,  maîtresse  de  Cocon.as,  viniA»nt  toutes  deux  enlever 
ces  têtes,  les  portèrent  dans  leur  carros.^e,  et  les  allèrent 
inhumer  de  leurs  charmantes  mains  dans  la  chapelle  Saint- 
Martin,  qui  était  sous  Montmartre. 

Elle  devait  bien  cela  à  la  Mole,  au  reste,  la  reine  Margot  -, 
car  elle  était  ardemment  aimée  de  ce  beau  gentilhomme,  qui 
avait  conspiré  pour  elle  et  qui  était  monté  a  l'échafaud  bai- 
sant un  manchon  qu'elle  lui  avait  donné. 

On  fit  cette  épitaphe  au  pauvre  trépassé  • 

Les  plus  heureux  portolent  envie 

Aux  félicités  de  ma  vie. 

Mais,   maintenant   que  je  suis  mort. 

—  Oh  !  que  fortune  est  variable  :  — 

Il  n'est  aucun,  si  misérable. 

Qui  voulût  envier  mon  sort  : 

C'est  de  la  Mole  qu  il  est  parlé  sous  le  nom  de  Hyacinthe 
dans  une  chanson  du  cardinal  du  Perron,  faite  à  l'Instigation 
ds  la  reine  Marguerite,  et.^ans  Saint-Luc,  qui  vint  rejoindre 
celle-ci  à  Néiac.  et  qui  parvint,  à  force  de  tendresse  à  Jeter 
une  diversion  dans  son  coaur.  il  est  probable  qu'elle  eût  été 
longtemps  à  se  consoler  de  la  perte  qu  elle  avait  faite. 

•  Il  est  vrai,  disait  son  mari  lui-même,  que  Bussy  d'.\m- 
bolse  vint  aider  Saint-Luc  dans  celte  difficile  consolation,  et 
<iue,  sa  tristesse  s'obstinant.  elle  leur  adjoignit  Mayenne.  » 

Au  reste,  malgré  ces  deux  défauts  que  nous  lui  avons  re- 
prochés :  d'avoir  le  visage  un  peu  trop  long  cl  les  joues  un 
peu  trop  pendantes,  il  fallait  que  la  reine  de  Navarre  fût 
bien  belle,  puisque  quelque  temps  après  la  Saint-Barthélcmy. 
le  duc  d'Anjou  ayant  été  nommé  roi  de  Pologne,  et  les  am- 
bassadeurs polonais  étant  venus  à  Paris,  leur  chef  Las'  o.  en 
sortant  de  l'audience  que  lui  avait,  à  lui  et  à  ses  compa- 
gnons, donnée  la  reine  Marguerite,  dit  ces  propres  paroles  : 

—  Après  l'avoir  vue,  il  n'y  a  plus  rien  à  voir,  et  j'imite- 
rais volontiers  ces  pèlerins  de  la  Mecque  qui  se  crèvent  les 
yeux  par  dévotion  lorsqu'ils  ont  vu  le  tombeau  de  leur  pro- 


M 


IlEXRl    IV.    LOUIS    XIII    ET    RlCHËtlEU 


phite,  pour  ne  plus  prolaner  leurs  regards  par  aucune  au- 
tre vue. 

Au  milieu  de  tout  cela,  Henri  de  Navarre  avait  de  grandes 
obligations  à  Marguerite. 

D'abord,  il  est  presque  certain  qu'elle  lui  sauva  la  vie  dans 
la  journée  de  la  Saint-Kaitliélemy,  et  que  ce  fut  le  titre 
d'époux  de  la  sœur  du  roi  qui  le  protégea. 

C'est  si  vrai,  que  ce  titre,  la  reine  mère  le  lui  voulut  ôter. 

Elle  alla  trouver  Marguerite  ;  elle  lui  dit  combien  le  duc 
de  Guise  l'aimait  et  était  désespéré  de  son  mariage,  ajoutant 


C'est  ce  qui  arriva  à  l'endroit  du  vicomte  de  Turenne,  de- 
puis duc  de  Bouillon. 

Tenez,  c'est  lui-même  qui  va  raconter  comment  il  s'y 
prenait. 

«  A  CCS  premiers  amants  succédèrent  donc  en  divers  temps, 

—  car  le  nombre  m'excusera  si  je  fausse  à  les  bien  ranger, 

—  ce  grand  dégoûté  de  vicomte  de  Turenne,  que,  comme  les 
précédents,  elle  envoya  bientôt  au  cliange,  trouvant  .".a  taille 
disproportionnée...  la  comparant  aux  nuages  vides  qui  n'ont 
que  l'apparence  au  dehors.  Donc.  le  triste  amoureux,  au  dé- 


La  pluparl  du  temps,  il  courait  sur  les  rocluTS. 


(|ue,  quant  à  la  séparation,  elle  n'eût  ijoint  à  s'en  inquiéter, 
et  qu'elle  n'avait  qu'à  dire  que  son  mariage  n'avait  potiU  été 
consommé  ;  moyennant  quoi,  elle  obtiendrait  facilement  le 
djvorcc. 

Mais  la  pudique  princesse,  qui  comprenait  que  c'était  la 
mort  d'un  homme  qu'on  lui  demandait,  et  qui  était  si  bonne 
de  cœur,  que  le  cœur  lui  taillait  à  voir  souffrir,  la  pudique 
princesse  répondit  :  '- 

—  Je  vous  supplie  de  croire,  madame,  que  Je  ne  me  con- 
nais aucunement  i  ce  que  vous  demandez,  et  que.  par 
conséquent,  je  n'y  puis  répondre  ;  mais  on  m'a  donné  un 
mari,  je  veux  le  garder. 

"  El  jfi  répondis  ainsi,  —  dit  la  belle  princesse  dans  ses 
Mémoires,  —  me  doutant  bien  que  la  séparation  n'arolt  pour 
but  que  la  perte  de  mon  mari.  » 

Aussi,  soit  par  insouciance,  soit  par  reconnaissance,  soit 
peut-être  mieux  encore  par  calcal,  Henri  non  seulement  fer- 
mait les  yeux  sur  cette  conduite  plus  que  légère  de  sa  femme, 
.  mais  encore  parfois  il  la  raccommodait  avec  ses  amants. 


sespoir,  après  un  adieu  plein  de  larmes,  s'en  alloit  se  perdl'e 
en  quelque  lointaine  région,  si  mol.  ijw!  savais  ce  secret,  et 
qui,  pour  le  bien  des  églises  réjormées.  feignols  pourtant  tir 
n'en  rien  savoir,  n'eusse  Irès-exprcssémcnt  enjoint  à  ma 
cliasle  femme  de  le  rappeler:  CE  QU'ELLE  FIT  TRES-M.\L 
•  VOLONTIERS.  » 

Et  il  ajoute,  ce  bon  roi  Henri,  dont,  malgré  les  panégyris- 
tes, nous  ne  connaissons  pas  encore  toutes  les  qualités  : 

Il  Que  dlrez-vous  de  ma  complaisance,  maiis  fâcheux? 
n'avez-vous  point  de  peur  que  vos  femmes  vous  laissent 
pour  vcuir  à  moi,  puisque  je  suis  ainsi  ami  de  la  nature, 
ou  n'estimerez-vous  point  plutôt  que  ce  fut  quelque  lâcheté? 
Vous  aurez  raison  de  le  croire,  et  mol-de  vous  l'avouer,  si 
considérez  que  j'avois  pour  lors  plus  de  nez  que  de  royaume 
et  plus  de  paroles  que  d'argent  !  » 

Puis  il  ajoute  encore,  lui  qui  sut,  pendant  toute  sa  spiri- 
tuelle et  gasconne  existence,  si  bien  tirer  parti  de  tout  : 

Il  La  considération  de  cette  dame,  telle  qu'elle  est,  fléch.s^ 
soit  ses  frères  et  la  reine  mère,  aigris  contre  mol.  Sa  beanlé 


ALEX.4.NDHE  DLMA5  ILLUSTRÉ 


mattiroit  lorce  gentilshommes,  et  sa  beauté  les  retenoit,  car 
il  n'éloil  fils  de  bon  lieu  ni  gentil  compagnon  qui  n'eût  été 
une  fois  eu  sa  vie  seiTiteur  de  la  reine  de  Saturre.  qui  ne 
refusoit  personne,  acceptant,  ainsi  que  le  tronc  public,  les 
offrandes  de  tous  Tenants.  » 

Convenons  que  nous  autres,  historiens  purs  et  simples, 
serions  bien  durs  et  bien  cruels  de  faire  à  la  belle  Margue- 
rite un  crime  de  ces  charmants  péchés  dont  son  mari  l'absol- 
vait si  galamment. 

Et  il  avait  raison,  ce  bon  Henri,  lorsqu'il  disait  que  sa 
femme  fléchissoit  ses  frères  et  ta  reine  mère,  aigris  contre 
lui,  témoin  l'affaire  de  la  Mole  et  de  Coconas,  où,  sans  sa 
femme,  il  eût  bien  pu  laisser  sa  tète. 

Voici,  en  deux  mots,  ce  qu'était  cette  affaire,  sur  laquelle 
notis  revenons. 

A  la  Saint-Uarihélemy.  Henri  de  Navarre  avait  sauvé  sa  vie, 
mais  avait  laissé  sa  liberté.  Il  était  prisonnier  au  Louvre, 
avec  grand  désir  de  fuir.  Sur  ces  entrefaites,  le  duc  dWnjou 
ayant  été  nommé  roi  de  Pologne,  il  fut  décidé  qu'il  partirait 
de  Paris  le  iîs  septembre  1573.  et  que  sa  sœur  Marguerite  et 
toute  la  cour  l'accompagneraient  jusqu'à  Blamont. 

Marguerite,  en  ce  moment,  était  au  mieiiT  avec  son  frère, 
et  nous  pencherions  à  croire  que.  ce  que  le  Béarnais  avait 
fait  û  l'eudroii  du  vicomte  de  Tureune.  il  l'avait  lait  aussi  :i 
l'endroit  du  duc  d'.'^n.iou,  qui  étant  le  bien-aimé  de  la  reine 
more,  était  une  excellente  protection  pour  le  prisonnier. 

Or.  deux  i-alsons  poussaient  le  Béarnais  à  fuir  :  la  pre- 
mière, c'est  que  le  duc  d'.'Vnjou.  son  protecteur,  s'éloignant. 
ne  le  protégeait  plus  ;  la  seconde,  c'est  que,  toute  la  cour  lui 
faisant  la  conduite,  la  surveillance  serait  sans  doute  moins 
grande  en  l'absence  de  toute  la  cour. 

Donc,  le  duc  d'AIençon,  —  devenu  duc  d'Anjou  par  la  no- 
mination de  son  frère  au  royaume  de  Pologne,  —  et  Henri, 
prince  de  Béarn,  avaient  résolu  de  fuir  pendant  ce  voyage,  de 
passer  par  la  Champagne,  et  d'aller  prendre  le  commande- 
ment d'un  corps  de  troupes  destiné  à  marcher  sous  leurs 
ordres. 

Miossens.  qui  n'avait  pas  de  secret  pour  la  reine  de  Na- 
varre, depuis  que  celle-ci  lui  avait  sauvé  la  vie.  et  peut-être 
rendu  la  vie  agréable,  l'avertit  de  ce  projet 

La  tolérance  du  Béarnais  avait,  comme  on  voit,  son  bon  et 
son  mauvais  côté. 

Soit  qu'elle  craignit  les  dangers  que  les  deux  princes  pou- 
vaient courir  en  fuyant,  soit  qu'elle  fût  blessée  de  ne  pas 
avoir  été  mise  dans  la  confidente.  Marguerite,  à  son  tour,  dit 
tout  à  la  reine  Catherine,  mais  en  sauvegardant  la  vie  de 
son  mari  et  de  son  frère:  seulement,  la  pauvre  femme  igno- 
rait une  chose  :  c'est  que.  dans  l'espérance  de  ne  pas  la  quit- 
ter, son  bien-aimé  la  Mole  était  entré  dans  la  conspiration, 
et  y  avait  entraîné  son  ami  Coconas. 

11  en  résulta  que  la  vie  de  Henri  de  Béarn  et  du  duc 
d'Anjou  fut  sauvée,  mais  que  la  Mole  et  Coconas  périrent  en 
Oreve,  que  leurs  corps  furent  coupés  en  quatre  quartiei's, 
attachés  à  quatre  potences,  et  leurs  têtes  mises  sur  deux 
poteaux. 

Ce  sont  ces  tètes  que  Henri  de  Béarn.  dans  un  moment  de 
misanthropie  conjugale,  reprochait  à  sa  femme  Marguerite 
de  Valois  et  a  son  amie  Henriette  de  Sauve,  duchesse  de 
Nevers.  d'avoir  été  prendre  nuitamment  sur  les  poteaux  on 
elles  étalent  exposées,  pour  les  enterrer  de  leurs  belles  mains 
en  la  chapelle  de  Saint-Martin  sous  Montmartre 


La  paiivrc  Marguerite  était  ;\  peine  consolée  de  cette  cata- 
strophe de  la  Mole,  quand  une  catastrophe  non  moins  terri- 
ble la  revint  plonger  dans  un  désespoir  pareil. 

Bussy,  le  brave  Bussy,  Bussy  d'.Vmbolse  fut  assassiné  par 
le  comft  de  Monsoreau,  qui  força  sa  femme.  Diane  de  Méri- 
dor,  a  lui  donner  un  rendez-vous.  et.  ayant  amené  vingt 
hommes,  fit  tuer  Bussy  par  ces  vingt  hommes. 

Ah  '.  lelur-là.  convenons-en.  sa  perte  pouvait  bien  être  le 
désespoir  dune  femme,  celte  femme  fût-elle  reine. 

La  pauvre  .\:argiierite.  qui.  d'après  si's  Mémoires,  était  si 
innocente  qu'elle  ne  savait  va'  '"'"  jou"  afiri's  son  mariaae. 
si  son  mariaoe  (lait  consommé:  qui  justifie  l'ingénuité  de  sa 
réponse  sur  ce  que  la  reine  Catherine  appelait  l'frc  lioinmc. 
en  disant  qu'elle  était  «  dans  le  cas  de  cette  Itomaine  qui  ré- 
pondit aux  reproches  que  lui  faisait  son  mai-i  de  ne  1  avoir 
pas  averti  qu'il  avait  l'haleine  m.auvaise  :  Je  croiials  nue  tous 
lei  hommes  lavaient  pareille,  ne  m'ftnni  jins  approchée 
d-auirc  que  âe  vous  (1),  "  la  pauvre  Marguerite  n'a  pas  le 
courage  de  renier  Bussy  : 

«  Il  était  né,  dit-elle  dans  ses  Mémoires,  pour  être  la  ter- 


ili  Maljtrc  s:i  scicnrc,  noire  hellc  roini-  M.irjriicrile  se  Iroinpc  :  l.-i 
réponse  n'est  poiiil  d'une  Roiniinc;  elle  esl  ilc  In  fenlinc  d'iliéron,  lyraii 
de  Syracuse. 


rcur  de  ses  ennemis',  la  gloire  de  son  maître  et  lespé-  • 
de  ses  amis.  . 

C'est  que  lui,  de  son  côté,  aimait  grandement  cette  i-tiue 
Marguerite,  qui  lui  rend  ce  bel  hommage. 

Un  jour,  dans  un  duel  acharné  qu'il  avait  avec  le  capitaine 
Page,  officier  du  régiment  de  Lauscoue.  tenant  ce  capitaine 
sous  lui  et  prêt  à  le  (uer  pour  accomplir  le  seiment  qu'il 
avait  fait  qu  il  ne  mourrait  que  de  sa  main.  —  celui-ci 
s'écria  : 

—  Au  nom  de  la  personne  du  monde  que  tous  aimez  le 
mieux,  je  vous  demande  la  vie  ! 

La  demande  lui  alla  droit  au  cœur,  et.  levant  à  la  fols  le 
genou  et  l'épée  : 

—  Va  donc  chercher  par  tout  le  monde,  lui  dit-il,  la  plus 
belle  princesse  et  dame  de  l'univers,  et  te  jette  a  ses  pieds 
et  la  remercie,  et  dis-lui  que  Bussy  t'a  sauvé  la  vie  pour 
l'amour  d'elle. 

Et  le  capitaine  Page,  sans  demander  quelle  était  cette  belle 
dame  et  princesse,  s'en  alla  droit  à  Marguerite  de  Vah^is,  et, 
se  mettant  a  genoux,  la  remercia  de  lui  avoir  sau'         vie. 

Aussi,  comme  elle  aimait  son  brave  Bussy,  la  ' 
Elle  raconte  dans  ses  Mémoires  qu  un  jour,  lui  '  ,  .i 

affronta  trois  cents  hommes  et  ne  perdit  qu'un  an.  ■■  en- 
core, ajouta-t-elle,  le  brave  Bussy  avoit-il  son  bras  en 
écharpe.  » 

Henri  IV,  qui  semblait  avoir  pris  sou  parti  sur  les  équipées 
de  sa  femme,  fut  une  fois,  cependant,  impitoyable  pour  elle, 
et  ce  fut  à  propos  de  Bussy.  —  Peut-être  Henri  IV.  courageux 
par  force  morale,  ne  pouvait-il  point  pardonner  à  ce  héros, 
courageux  par  tempérament,  d'être  mieux  doué  que  lui  par 
la  nature. 

Marguerite  avait,  pour  la  servir  dans  ses  amours  avec 
Bussy,  une  fille  de  qualité,  dont  elle  avait  fait  non  seulement 
sa  confidente,  mais  encore  son  agente  :  c'était  Gilonue 
Goyon,  fille  de  Jacques  de  Matignon,  maréchal  de  France,  et 
que  Ion  appelait  familièrement  la  Thorigny.  Le  roi  Char- 
les IX.  poussé  par  Henri  IV,  prit  en  haine  la  pauvre  fille, 
et  e.xigea  son  éloignement. 

La  Thorigny  fut  donc  renvojée,  malgré  les  réclamations  et 
les  larmes  de  sa  maîtresse,  et  elle  se  retira  chez  un  de 
ses  cousins  nommé  Chatelas. 

De  son  côté,  Bussy  avait  reçu  l'ordre  de  quitter  la  cour 
D'abord  il  refusa  d'obéir  ;  mais,  sur  les  instances  du  duc 
d'AIençon.  â  qui  il  appartenait,  il  finit  par  se  décider  à  cet 
exil. 

Ce  fut  une  grande  tristesse  pour  Marguerite,  et  qui  rejail- 
lit sur  Henri  IV.  Voyez  plutôt  ce  qu  en  dit  la  reine  de  Na- 
varre dans  ses  Mémoires  : 

•'  Bannissant  toute  prudence  de  moi.  je  m'abandonnai  à 
rennui.  et  je  ne  pus  plus  me  forcer  à  rechercher  le  roi  mon 
mari  :  de  sorte  que  nous  n'habitions  plus  et  ne  parlions  plus 
ensemble    » 

Par  bonheur,  cet  état  de  contrainte  ne  dura  pas  longtemps. 

Le  15  septembie  1575,  le  duc  d'AIençon  s'évada  de  la  cour, 
et.  quelque  temps  après,  le  roi  de  Navarre,  prétextant  une 
chasse  du  côté  de  Senlis.  eut  le  bonheur  d'en  faire  autant. 

Le  roi  Henri  III  —  c'était  le  roi  Henri  III,  revenu  de  Po- 
logne à  la  mort  de  Charles  IX,  qui  régnait  alors,  —  le  roi 
Henri  III  fut  furieux.  H  chercha  sur  qui  faire  tomber  sa  co- 
lère. 

La  pau\'Te  Thorigny  se  trouvait  sous  sa  main.  Il  prétendit 
—  s'appuyant  sur  .je  ne  sais  quelle  raison  —  que  la  jeune 
fille  avait  aidé  à  cette  double  fuite,  et  envoya  des  hommes 
à  la  maison  de  Chatelas  avec  ordre  de  noyer  la  coupabl.» 
dans  une  rivière  qui  coulait  à  quelques  centaines  de  pas  de 
cette  maison.  C'en  était  fait  de  la  malheuieuse  :  les  cava- 
liers, après  s'être  emparés  du  château,  s'étaient  empans 
d'elle,  et  la  liaient  sur  le  cheval  qui  devait  l'emporter,  lors 
que  deux  officiers  du  duc  d'AIençon.  la  Ferté  et  Aventiguy. 
qui  allaient  i-ejolndre  le  prince,  rencontrèrent  les  valets  di- 
Chatelas.  alarmés  et  fuyants.  Ceux-ci  leur  racontèrent  tout, 
et  les  officiers  coururent  aussitôt  à  toute  bride,  avec  leurs 
gens,  dans  la  direction  qu'on  leur  indiquait,  et  ils  arrivèrent 
au  moment  où  la  Thorigny,  déjà  descendue  de  cheval,  était 
emportée  vers  la  berge  de  la  rivière. 

Il  va  sans  dire  qu'elle  fut  sauvée. 

Ce  n'était  point  sans  raison  que  le  successeur  de  Char- 
les IX  en  voulait  à  Henri  de  Béarn. 

Il  s'était  passé,  lors  de  la  mort  de  Charles  IX,  une  chose 
étrange  et  qui  avait  laissé  une  profonde  impression  à  la 
cour. 

—  Allez-moi  chercher  mon  frère,  avait  dit  Charles  IX 
mourant. 

La  reine  mère  lui  envoie  chercher  M.   d'jUençon. 
Charles  IX  jette  un  regard  de  côté  sur  lui  ;  —  un  de  ces  re- 
gards à  la  Charles  IX. 

—  J'ai  demandé  mon  frère,  dit-il. 

—  N'est-ce  donc  pas  moi  qui  suis  votre  Irère  ? 

—  Non.  répond  Charles  IX  i  mon  frère,  celui  que  j'aime  et 
qui  m'aime,  c'est  Henri  de  Béarn.     , 


l! 


HENRI    IV,    LOUIS    XIH    ET    mCHELIEU 


Force  fut  d'envoyer  clierclier  celui  que  demandait  le  roi. 
'leriue  ordonna  de  le  faire  passer  par  la  voilte  où 
.t  les  arquebusiers.  Le  béarnais  eut  granil'peur  ;  mais 

pousse  en  avant  :  il  entre  dans  la  cliambro  du  roi  qui 

ni  tend  l*  bras.  —  Nous  avons  dit  la  facilite  de  larmes  de 
leuri,  il  se  jette  sur  le  lit  en  sanglotant. 

—  Vous  avez  raison  de  me  pleurer,  lui  dit  Charles,  car 
.ous  perdez  un  bon  ami.  —  si  j'avais  cru  ce  que  Ion  disait, 
.■nis  ne  seriez  plus  en  vie;  mais  je  vous  ai  toujours  aimé. 
Ne  vous  liez  pas  à... 

La  reine  mère  l'interrompit. 

—  Ne  dites  pas  cela,  monsieur. 

—  Madame,  je  le  dis.  parce  que  c'est  la  vérité.  —  Croyez- 
moi,  mon  frère  aimé,  je  me  lie  en  vous  seul,  de  ma  femme  et 
'le  ma  fille.  Priez  le  Seigneur  pour  mol.  Adieu. 

Celui  auquel  Henri  de  Béarn  ne  devait  pas  se  flcr.  c'était 
Henri  de  Valois. 

.Aussi,  sauvé  des  mains  de  Henri  de  Valois.  Henri  de 
Béarn  courut-il  tout  dune  traite  jusqu'en  Guyenne. 

Une  fois  arrivé  en  Guyenne,  Henri,  qui  était  parti  sans 
préï  ■  sa  femme  et  sans  lui  dire  adieu,  lui  écrivit,  dit 
I  "■  ries  Mémoires    historiques   et   criiiiiues.    une   lettre 

.M  j,  où  il  lui  demandait  le  secours  de  son  crédit 

prèa  lol,  et  des  nouvelles  de  la  cour,  afin  de  régler  ses 
démarches  sur  ce  qu'elles  lui  apprendraient. 

La  lionne  reine  Marguerite  pardonna  tout  et  arrangea  les 
affaires  de  son  frère  le  duc  d'Alencon  et  de  son  mari  le  roi 
de  Navarre,  tout  en  faisant  assassiner,  à  ce  que  l'on  as- 
.sure.  son  ennemi  du  Guast.  —  L'accusation  est  dure;  mais 
la  chose  n'était  point  rare  à  cette  époque,  et  l'assassinat. 
comme  on  dit  aujourd'hui,  était  très  bien  porté. 

Voici,  au  reste,  ce  que  Marguerite  dit  de  ce  du  Cuast  dans 
ses  Mémoires  : 

"  Le  Guast  étoit  mort,  ayant  été  tué  par  un  jugement  de 
Dieu,  lorsqu'il  suoit  une  diète.  Comme  aussi  c'etoii  un  corps 
g;'ité  de  toute  sorte  de  vilenies  qui  fut  donné  a  la  pourri- 
ture qui  dès  longtemps  le  possédoit.  et  sou  âme  au  démon, 
a  qui  il  en  avoit  fait  hommage  par  magie  et  toute  sorte  de 
méchancetés...  « 

S'il  faut  en  croire  Brantôme,  ce  du  Guast  était  l'homme  le 
plus  accompli  de  son  temps.  H  est  vrai  que  du  Guast  eiait  le 
(avorl  de  ilénri  III.  et  que  Brantôme,  la  flatterie  incarnée, 
flattait  le  favori  même  au  delà  de  la  mort  ;  le  roi  ne  vivait- 
il  pas? 

Du  Guast  fut  tué  quelques  jours  après  le  uepart  ae 
llinri  IV,  dans  sa  maison,  pendant  qu'il  était  malade,  par 
Guillaume  Duprat,  baron  de  Viteaux. 

Desportes,  1  auteur  de  la  charmante  villanelle  Rosette  pour 
un  peu  d'absence,  que  chantait  M.  le  duc  de  Guise  cinq  mi- 
nutes avant  d'être  tué,  a  fait  sur  cet  assassinat  de  du  Guast 
un  assez  beau  sonnet  qui  tinit  par  ces  trois  vers  ; 

Enfin,  la  nuit,  au  lit.  faible  et  mal  disposé, 
Se  vit  meurtrir  de  ceux  qui  n'eussent  pas  osé 
En  plein  jour  seulement  regarder  son  visage. 

Soit  retour  vers  son  mari,  soit  crainte  d'être  broyée  entre 
les  débats  politiques.  Marguerte.  au  grand  étounement  de 
tout  le  monde,  demanda  à  aller  rejoindre  Henri  en  Guyenne  ; 
ce  qui  lui  fut  refusé  par  le  roi,  sous  le  prétexte  qu'il  ne  vou- 
lait point  que  sa  sœur  vécût  avec  un  hérétique. 

EnTin,  la  reine  mère  ayant,  décidé  qu'elle  irait  elle-raëmc 
en  Guyenne  pour  négocier  avec  Henri,  .Marguerite  obtint  de 
l'accompagner  dans  ce  voyage. 

Mais,  sans  doute,  la  reine  mère  fie  comptait  point  assez 
sur  les  séductions  de  sa  fille,  si  séduisante  que  lût  sa  fille, 
car  elle  emmena  avec  elle  ce  qu'elle  appelait  son  escadron 
volant,  escadron  des  plus  jolies  filles  du  royaume,  et  dont 
l'effectif,  au  dire  de  Brantôme,  montait  p.ufois  au  nombre 
de  trois  cents. 

C'était  un  puissant  moyen  de  sédu- lion  i^ur  la  reine 
Catherine  de  Médicis.  que  ce  fameux  e^iadmn  valant  dont  11 
est  parlé  dans  les  mémoires  et  pamphlets  du  temps. 

En  effet.  Ale.\andre  a  bien  résisté  à  la  femme  et  aux  filles 
de  Darius  ;  Scipion,  à  cette  belle  Espagnole  fiancée  d'.\llutius 
et  dont  l'histoire  a  oublié  de  nous  conserver  le  nom  ;  Octave 
a  bien  résisté  à  Cléopâtre.  et  Napoléon  à  la  belle  reine  Louise 
de  Prusse.  Mais  le  moyen  qu'un  homme,  fût-il  général,  roi  ou 
empereur,  résiste  à  un  escadron  de  trois  cents  femmes  plus 
belles  et  plus  séduisantes  les  unes  que  les  autres,  commandées 
par  un  capitaine  tel  que  Catlierine  de  Médicis '? 

Certes,  un  homme  du  tempérament  de  Henri  IV,  dont  la 
principale  vertu  n'était  pas  la  continence,  devait  succomber. 

Il  succomba. 

La  belle  Dayelle  eut  les  honneurs  du  triomphe. 

C'était  une  Grecque  de  l'Ile  de  Chypre,  laquelle  ile  a.  voilà 
tantôt  trois  mille  ans,  donné  son  nom  de  Cuprls  à  Vénus. 
Tout  enfant,  elle  av.ait  joué  sur  les  ruines  d'Amathonte.  de 
Paplios  et  d  Idalie.  et,  quand  la  ville,  en  1571,  avait  été  prise 
et  mise  à  .sac  par  les  Turcs,  elle  s'était  heureusement  sauvée 
sur  une  galère  vénitienne.  Recommandée  a  la  cour  de  Cathe- 


rine, celle-ci  1  avait  trouvée  d'une  merveilleuse  beauté,  et, 
jugeant  que  cette  beauté  pourrait  la  servir,  l'avait  engagée 
dans  son  escadron  volant. 

"  Elle  et  madame  de  Sauve,  dit  d'Aubigné,  furent  les  deux 
jolies  et  adroites  personnes  que  la  reine  mère  employa  pour 
amuser  Henri  IV,  au  voyage  qu'elle  fit  en  G.ascogiie  en  I57S. . 

Par  bonheur  pour  les  affaires  des  huguenots,  .Marguerite, 
qui  protégeait  toujours  sou  mari,  même  au  milieu  des  infidé- 
lités dont  elle  l'accablait.  —  par  bonheur.  di.sons-nous.  Mar- 
guerite se  chargea  dé  faire  le  contre-poids  de  cette  passion 
de  Henri  pour  la  belle  Grecque  :  elle  séduisit  le  conseiller 
l'ibrac.  tout  chaud  a  cette  époque  de  la  célébrité  que  lui 
avaient  donnée  ses  quatrains  moraux,  qui  venaient  d'être 
imprimés  quatre  ans  auparavant. 

C'était  un  homme  fort  important  que  messire  Guy  du 
Faure,  seigneur  de  Pibrac.  qui  avait  représenté  la  France  au 
concile  de  Trente  avec  le  titre  de  juge  mage,  et  qui.  y  ayant 
défendu  les  libertés  de  l'Eglise  gallicane,  avait  été  fait  .avocat 
général,  puis  conseiller  d'Et.at,  puis  avait  suivi  Henri  III  en 
Pologne,  et  était  revenu  de  Pologne  avec  lui,  et,  envoyé  par 
lui,  venait  —  après  avoir  défendu,  comme  nous  l'avons  dit. 
les  libertés  de  l'Eglise  gallicane  au  concile  de  Trente  —  dé- 
fendre les  intérêts  des  catholiques  aux  conférences  de  Nénic. 

-Marguerite  n'oublia  point  les  services  rendus  a  son  mari 
par  le'  brave  conseiller.  Elle  le  fit  plus  tard  président  à  mor- 
tier, et  son  chancelier  et  celui  du  duc  d'Alençou. 

C'est  dans  l'histoire,  et  non  dans  cette  chronique,  qu'il 
faut  aller  chercher  les  résultats  des  conférences  de  Nêrac,  les 
an  ides  du  traité  et  l'influence  que  ce  traité  eut  sur  les 
affaires  du  temps.  On  sait  que  noils--avons  mission  de  nous 
occuper  de  tout  autre  chose. 

I.e  traité  signé,  les  conférences  fermées,  la  reine  mère 
passa  en  Languedoc,  et  la  cour  du  roi  de  Navarre  se  rendit 
à  Pau  en  Béarn. 

Nous  avons  donn,«,  ou  à  peu  près,  la  liste  des  amants  de 
Marguerite.  Essayons  de  donner  la  liste  des  maîtresses  de 
Henri  IV. 

De  son  séjour  en  Béarn.  antérieur  A.  son  mariage,  on  n'a 
souvenir  que  d'une  amourette  de  petite  fille  et  de  jeune 
homme.  Tout  le  monde  connaît  le  nom  de  Fleurette,  sans 
savoir  d'elle  autre  chose,  sinon  qu'elle  était  la  fille  d'un  jar- 
dinier de  Nêrac.  que  Henri  de  Béarn  l'aima,  et  qu'elle  aima 
Henri  de  Béarn.  Rien  de  positif  ni  d'authentique  dans  cet 
amour,  pas  même  le  nom  de  l'héroïne. 

«  FLEURETTE,  dit  l'auteur  des  Anecioles  des  reines  et  rf- 
qentes  de  France,  nom  vrai  ou  initiginé  de  la  liUe  du  j.ardi- 
nicr  du  château  de  Nérac.  assez  jolie  pour  amuser  le  roi  de 
Navarre.  i> 

Puis  vient  mademoiselle  de  Tiguonville.  fille  de  Laurent  de 
Montuan  Celle-là  fut,  non  pas  la  maîtresse,  mais  l'amante 
du  roi  de  Navarre.  Les  résistances  étaient  rares  dans  ce 
beau  temps  où  l'amour  était  la  troisième  religion,  si  elle 
n'était  pas  la  première.  Consignons  celle-là  ;  elle  est,  d'ail- 
leurs, plus  authentique  que  l'histoire  de  Fleurette.  C'est 
Sully  et  d'Aubigné  qui  en  font  foi. 

«  Le  roi  de  Navarre,  dit  Sully,  s'en  alla  en  Déarn,  sous  pré- 
texte de  voir  sa  sœur.  Mais,  en  effet,  on  croit  qu'il  y  étoit 
attiré  par  la  jeune  Tiguonville.  dont  il  faisoit  lors  l'amou- 
reux. Elle  résista  fermement  aux  attaques  du  roi  de  Navarre. 
et  ce  prince,  qui  s'enBammoit  eu  proportion  des  obstacles 
qu'il  trouvoit  au  succès,  employa  près  de  la  jeune  Tignon- 
viUé  toutes  les  ressources  d'un  amant  passionné.  » 

Quelles  étaient  ces  ressources  d'un  amant  passionné? 
D'Aubigné  va  nous  le  dire  ;  c'est  lui-même  qui   parle  : 

.<  Sur  ce  point,  étant  commencés  les  amours  du  jeune  roi 
et  de  la  jeune  Tlgnonville,  qui,  tant  qu'elle  fut  fille,  rési.sta 
vertueusement,  le  roi  voulut  y  employer  d'Aubigné,  ayant 
posé  pour  chose  sûre  que  rien  ne  lui  étoit  impossible;  mais 
celui-ci,  as.sez  vicieux  en  grandes  choses,  et  qui  peut-éire 
n'eût  point  refusé  ce  service  par  caprice  a  un  sien  fomi>.-i 
gnon,  se  révolta  tellement  contre  le  nom  qu'on  lui  voulon 
faire  prendre,  et  l'emploi  qu'on  lui  vouloit  donner,  que  le- 
caresses  démesurées  de  son  maître,  ou  ses  infinies  supiib- 
caiions  jusqu'à  joindre  les  mains  devant  lui  à  genoux,  ne  le 
purent  émouvoir.  » 

Voilà  donc  le  roi  de  Navarre  repoussé  et  obligé  d'en  reve- 
nir à  madame  de  Sauve. 

C'était,  au  reste,  un  charmant  pis  aller. 

Charlotte  de  Beaune  de  Semblançay.  dame  de  Sauve,  était 
non  seulement  une  des  plus  belles,  mais  encore  une  des  pin-- 
séduisantes  créatures  de  la  cour,  et  il  ne  faut  pas,  sur  ce 
point,  croire  ce  que  dit  d'elle,  dans'ses  Mémo'res,  la  rem- 
Marguerite,  dont  elle  fut  deux  fois  la  rivale  :  une  fois  dan- 
ses amours  avec  le  duc  d'Alencon,  une  autre  fois  dans  si-^ 
amours  avec  Henri  de  Navarre.  -  Elle  était  pellteiille  <ln 
malheureux  Semblançay,  exécuté  sous  François  I«r,  et  tenait 


10 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ^ 


son  charmant  nom  de  dame  de  Sauue  de  Simon  de  Flzes, 
baron  de  Sauve,  son  mari. 

ICUe  n'eut  point  l'idée  de  résister  comme  la  jeune  Tignon- 
ville  ;  la  résistance  n'était  pas  dans  les  liabitudes  de  cette 
lielle  personne;  elle  fut  la  maîtresse  déclarée  du  roi  de  Na- 
v.irre  pendant  que  celui-ci  était  consigné  au  Louvre  avec  le 
duc  d'Alençon.  et  son  amour  tit  passer  plus  rapides  les  heu- 
res de  prisou  du  captit,  et  même,  assure-t-on,  des  deux  cap- 
tifs. 

II  paraît  que  cette  médisance  n'est  pas  tout  à  fait  une  ca- 
l'-mnie.  car  voici  ce  que  l'on  trouve  écrit  de  la  main  de 
Henri  ÏV,  dans  les  Mémoires  de  Sully  : 

"  Nos  premières  haines  (avec  M.  d'Alençon)  commencèrent 
dès  lors  que  nous  étions  tous  deux  prisonniers  à  la  cour,  et 
i|ue.  ne  sacliant  a  quoi  nous  divertir,  parce  que  nous  ne  sor- 
tions pas  souvent  et  n  avions  daurre  exercice  que  faire  voler 
des  cailles  dans  ma  chambre,  nous  nous  amusions  à  caresser 
les  dames  ;  en  sorte  qu'étant  devenus  tous  deux  amoureux 
d'une  même  beauté,  qui  était  madame  de  Sauve,  elle  me  té- 
moigaoit  de  la  bonne  volonté  et  le  rabrouoit  et  le  méprisoit 
devant  moi,  ce  qui  le  faisoit  enrager.  » 

Leur  haine  devint  telle  qu'ils  furent  sur  le  point  de 
s'égoi'ger  dans  un  duel  .sans  témoins  ;  ce  qui  eiit  bien  pii 
arriver  si,  tout  prudent,  nous  l'avons  dit.  qu'était  Henri  IV, 
le  duc  d'.^lençon  n'eut  été  encore  plus  prudent  que  lui. 

Cette  haine  produisit  un  singulier  effet  :  c  est  que,  liorri- 
lilemcnt  jaloux  l'un  de  l'autre,  ils  cessèrent  complètement 
de  l'être  des  étrangers. 

«  De  sorte,  dit  Marguerite  dans  ses  Mémoires,  de  sorte  que, 
quoique  la  dame  de  Sauve  fût  aimée  du  duc  de  Guise,  de  du 
lîuast,  de  Souvray  et  de  plusieurs  autres,  tous  plus  aimés  que 
le  roi  de  Navarre  et  le  duc  d'Alençon,  ceux-ci  n  y  pensoient 
rioint  et  ne  craignoient  que  la  préférence  que  l'un  pouvoit 
avoir   sur  l'autre,   n 

Henri  en  était  au  plus  fort  de  cet  amour  quand  il  se  sauva 
du  Louvre  ;  soit  influence  de  madame  de  Sauve,  soit  crainte 
de  trahison,  il  partit  même  sans  prévenir  sa  femme.  Il  eût 
bien  voulu  au  moins  enlever  sa  maîtresse,  mais  ce  fut  cho.se 
impo.ssible. 

"  La  belle  Payelle  vint  apporter  un  instant  de  diversion 
dans  le  cœur  du  roi.  dit  Marguerite,  étant  éloignée  de  sa 
Circé,  dont  les  charmes  avaient  i)erdu  leur  force  nar  l'éloî- 
lïnement.  M.iis  la  belle  Dayelle  ayant  suivi  la  reine  mère,  la 
rorrespondance  se  renoua,  et  ce  fut  la  dame  de  Sauve  qui, 
.1  son  tour,  prit  la  fuite  de  Paris  pour  venir  rejoindre  le  roi 
a  Pau.  » 

Par  malheur,  elle  avait  tardé,  et,  dans  un  voyage  que  le 
roi  avait  fait  à  Agen.  11  était  devenu  amoureux  de  Catherine 
du  Luc.  C'était  la  plus  belle  fille  de  la  ville,  et  sa  beauté  fut 
pour  elle  un  .sujet  de  misère.  Henri  IV  en  eut  une  fille  ;  mais, 
les  événements  l'ayant  sép.iré  d'elle,  et  Henri  IV  ayant 
oublié  cette  aventure,  la  mère  et  l'enfant  moururent  de 
faim. 

Ah  !  c'était  un  amant,  un  ami,  un  roi  fort  oublieux  que 
Henri  IV,  et  —  d'Aubigné  en  sait  quelque  chose  —  fort  avare, 
en  outre. 

Le  roi  le  chargea,  vers  ce  temps,  d'une  mission  en  Gasco- 
!,'ne  D  -Aubigné  voulut  y  paraître  en  véritable  seigneur  qu'il 
était  :  11  y  mangea  sept  ou  huit  mille  livres  de  son  patri- 
moine. A  son  retour,  il  s'attendait  bien,  si  avare  que  fût  son 
maître,  à  être  remboursé  et  récompen.sé  ;  mais,  pour  toute 
gratification,  Henri  IV  lui  donna  son  portrait. 

D'.\ubigné,  au  bas  du  portrait,  écrivit  ces  quatre  vers  : 

Ce  prince  est  d  étrange  nature; 
Je  ne  sais  qui  diable  l'a  fait  : 
Car  11  récompense  en  peinture 
Ceux  qui  le  serveut  en  effet. 

i:n  quittant  Agen,  Henri  IV  y  avait  oublié  non  seulement 
la  pauvre  Catherine  du  Luc,  mais  encore,  dit  d'Aubigné, 
un  grand  épagneul  nommé  Citron,  qui  avait  accoutumé 
de  coucher  suj'  les  pieds  du  roi  (et  .souvent  entre  Frontenac 
PI  d'Aubigné)  :  —  cette  pauvre  bête,  qui  mouroit  de  faim,  lui 
vint  faire  chère,  de  quoi  esmu,  il  la  mit  en  pension  chez 
une  femme,  et  lui  fit  coudre  sur  son  collier  le  sonnet  sui- 
vant : 

Le  Adèle  Citron,  qui  couchait  autrefois 

Sur  votre  11:  sacré,  courbe  ores  sur  la  dure  ; 

C'est  le  fidèle  chien  qui  apprit  de  nature 

De  faire  des  amis  et  des  traîtres  le  choix. 

C'est  lui  qui  les  brigands  effrayolt  de  sa  voix. 

Des  dents  ;iui  meurtris.soit.  D'où  vient  donc  qu  il  endure 

La  faim.  le  froid,  les  coups,  les  dédains  et  l'injure. 

Payement  coutumier  du  service  des  rolsî 

.Sa  fierté,  sa  beauté,  sa  jeunesse  agréable 

Le  fll  chérir  de  tous,  mais  il  fut  redoutable 

A  vos  haineux,  aux  siens  pour  sa  dextérité. 

Courtisans  qui  jetez  vos  dédaigneuses  vues 

.Sur  ce  chien  délaissé,  mort  de  faim  par  les  rues, 

Attendez  ce  loyer  de  la  fidélité  1 


Par  bonheur  pour  le  pauvre  Citron,  Henri  passait  le  len- 
demain à  Agen  ;  on  le  mena  au  roi,  «  qui  pâlit,  dit  d'.\ubigné, 
en  lisant  cet  écrit  ». 

Il  est  probable  que  cette  pâleur  assura  une  rente  viagère 
à  Citron.  D'.iubigné  n'en  dit  pas  davantage  sur  lui. 

Henri  IV  s'habitua  peu  a  peu  à  ce  genre  de  reproche,  et, 
après  avoir  pâli,  ne  se  donna  plus  même  la  peine  de  rougir 
pour  si  peu.  —  Il  est  vrai  que  c'était  quelques  années  après 
qu  arriva  l'anecdote  que  nous  allons  raconter. 

n  Une  nuit,  dit  d'Aubigné,  me  trouvant  couché  dans  la  garde- 
robe  de  mon  maître  avec  le  sieur  de  la  Force.  —  ce  même 
Caumont  qui  avait  échappé  miraculeusement  à  la  Sain'- 
Barthélemy,  dont  Voltaire  a  écrit  l'aventure  en  si  mauvais 
vers,  et  qui  mourut  maréchal  de  France,  en  1652,  âgé  de 
quatre-vingt-treize  ans,  —  une  nuit,  dit  d'.\ubigné,  me  trou- 
vant couché  dans  la  garde-robe  de  mou  maître  avec  le  sieur 
de  la  Force,  je  lui  dis  ;!  plusieurs  reprises  :  «  La  Force,  notre 
"  maître  est  un  ladre  vert  et  le  plus  ingrat  mortel  qu'il  y  ait 
«  sur  la  face  de  la  terre  .i  Et  lui.  qui  était  moitié  endormi, 
demanda:  »  Que  dis-tu,  dAubigné?  »  Le  roi,  qui  avait  en- 
tendu le  dialogue,  répondit  pour  lui  :  «  Il  dit  que  je  suis 
«  un  ladre  vert  et  le  plus  ingrat  mortel  qu'il  y  ait  sur  la 
"  terre...  l^ue  vous  avez  donc  le  sommeil  dur,  la  Force  :  »  De 
quoi,  ajoute  d'.\ubigné  parlant  de  lui-même,  de  quoi  l'écuyer 
resta  un  peu  confus.  Mais  son  maître  ne  lui  fit  point  pour 
cela  plus  mauvais  visage  le  lendemain,  mais  aussi  ne  lui  en 
donna  point  un  quart  déçu  d'avantage.  » 

Voilà  un  coin  du  caractère  de  Henri  IV  peint  de  main  de 
maître.  —  Merci,  d'Aubigné! 

L'histoire  privée  et  même  politique  de  Henri  IV  est  l'énu- 
mératlon  de  ses  amours  et  de  ses  amitiés  ;  seulement,  on  le 
trouve  constamment   ingrat  en   amitié,  volage  en  amour. 

A  Catherine  du  Luc.  succéda  la  femme  de  Pierre  Martinus, 
que.  du  nom  de  son  mari,  on  appelait  Martine.  Son  nom,  la 
complaisance  de  son  mari  et  une  grande  réputation  de 
beauté  qui  avait  rendu  amoureux  d'elle  le  chancelier  de 
Kavarre  Dufay.  voilà  tout  ce  qui  reste  d  elle. 

Puis  vint  Anne  de  Balzac,  fille  de  Jean  de  Balzac,  seigneur 
de  Montaigu,  surintendant  de  la  maison  de  Condé.  Elle 
épousa  François  de  l'Isle.  seigneur  de  Trelgny  ;  mais  la  chro- 
nique scandaleuse  se  contente  de  la  désigner  sous  le  nom 
de  la  Montaigu. 

Puis  Ariiaudlne,  sur  laquelle  on  trouvera  d'assez  singuliers 
renseignements  à  la  page  li'J  du  tome  premier  de  la  Coii- 
fessioiï  de  Saimj. 

Puis  la  demoiselle  de  Rebours,  fille  d'un  président  de 
Calais.  Celle-ci  est  fort  maltraitée  par  Marguerite.  11  est  vrai 
que  ses  amours  eurent  lieu  avec  le  roi  pendant  la  présence 
de   Marguerite   à   Pau. 

«  C'était,  dit  la  reine  de  -Navarre,  une  fille  malicieuse,  qui 
ne  m'aimait  point,  me  faisant  tous  les  jours  les  plus  mauvais 
offices  qu  elle  pouvait.  » 

Mais  le  règne  de  Kebours  ne  fut  pas  long.  Le  roi  et  la  cour 
quittèrent  Pau,  où  la  pauvre  lille  tomba  malade  et,  de- 
meurée souffrante,  fut  obligée  de  rester. 

Délaissée,  elle  mourut  à  Chenonceaux. 

u  Cette  fllle  venant  d'être  fort  malade,  dit  Brantôme,  la 
reine  Marguerite  la  visita,  et  qu'ainsi  qu'elle  voulut  rendre 
r;\mc,  l'admonesta  et  puis  lui  dit  :  »  Cette  pauvre  fille  endure 
«  beaucoup  ;  mais  aussi  a-t-elle  tait  bien  du  mal  '.  » 

Ce  fut  son  oraison  funèbre. 

Françoise  de  Montmorenry-Fosseux,  plus  connue  sous  le 
nom  de  la  belle  l'osseiisc,  lui  succéda. 

H  faut  voir,  dans  les  Mémoires  de  Marguerite,  la  peinture 
faite  par  elle  de  celte  charmaute  i)etite  cour  de  Nérac  ;  c'est 
a  en  faire  venir  l'eau  à  la  bouche  des  plus  dégoûtés.  Elle 
était  composée  de  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus  beau  et  de 
plus  galant  dans  le  Midi.  Marguerite  de  Navarre  et  Catherine, 
soeur  de  Henri  IV.  eu  étaient  les  reines.  C'était  vin  singulier 
mélange  de  catholliiues  et  de  protestants  :  mais,  pour  le  mo- 
ment, il  y  avait  trêve  aux  guerres  de  religion.  Les  uns  al- 
laient au  prêche  avec  le  roi  de  Navarre,  les  autres  à  la  messe 
avec  Marguerite,  et,  comme  le  temple  était  séparé  de  l'église 
par  une  promenade  cbarmante  en  mauière  de  bosquets,  on 
se  rejoignait  dans  de  délicieuses  aflées  de  myrtes  et  de  lau- 
l'iers.  sous  des  massifs  de  chênes  verts  et  d'arbousiers,  et, 
une  fois  là,  on  oubliait  le  prêche  et  la  messe,  Luther  et  le 
pape,  et  1  ou  sacrifiait,  comme  ou  disait  alors,  au  seul  dieu 
d'amour. 

La  belle  Fosseuse  sacriOa  tant  et  si  bien,  qu'elle  se  trouva 
enceinte. 

Par  bonheur,  Marguerite,  fort  occupée  du  vicomte  de  Tu- 
rcnne,  s'inquiétait  assez  peu  de  ce  que  faisait  son  mari. 

Cependant  laffalre  était  embarrassante.  Fosseuse  faisait 
partie  des  dames  de  la  reine  ;  or,  toutes  les  dames  de  la  reine 
couchaient  dans  ce  qu'on  appelait  la  chambre  des  filles. 

Enfin,  les  deux  amoureux  s'en  tirèrent,  grâce  à  une  com- 


rM 


\ 


HENRI    IV,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


II 


plnisance  de  la  bonne  Marguerite.  Laissous-la  raconter  eUe- 
incme  l'aventure. 
■  Le  mal  lui  prit  un  matin,  au  point  du  jour,  ftant  couchée 
n  la  clmintirt-  des  filles.  Elle  envoya  quérir  mon  m("ilecin,  et 
le  pria  daller  avertir  le  roi  mon  mari  ;  ce  qu  il  lit.  Nous 
«lions  toutes  couchées  en  une  même  chambre,  en  divers  lits, 
.linsi  que  nous  étions  accoutumées.   Comme   le   médecin  lui 

•  lit  cette  nouvelle,  il  se  trouva  tort  en  peine,  ne  sachant  que 
faire,  craignant  d  un  coté  qu'elle  ne  fût  découverte,  de  l'autre 
quelle  ne  fût  mal  secourue,  car  il  l'aimoit  fort.  Il  se  résolut 
.  ntin  de  m  avouer  tout,  et  me  pria  de  l'aller  secourir,  sachant 
liien  que.  quoi  qu'il  se  fut  pasié.  il  me  trouveroit  toujours 
l'rélc  à  le  servir  en  ce  qu'il  lui  plairoit.  Il  ouvre  mon  rideau 
et  me  dit  :  ■■  Ma  mie,  je  vous  ai  celé  une  chose  qu'il  faut  que 

je  vous  avoue  :  je  *'ous  prie  de  m'en  excuser,  mais  obligez- 
moi  tant  que  de  vous  lever  tout  à  cette  heure,  et  alle-z  se- 
courir Kosseuse,  qui  f.-t   fort  mal.  Vous  savez  combien  je 

•  l'aime  ;  je  vous  prie,  obligez-moi  en  cela.  • 

Et  Marguerite  se  leva  et  secourut  la  pauvre  Fosseuse,  la- 
quelle accoucha  d  urie  petite  fille  qui  arriva  morte,  tant  sa 
mère  s'était  serrée  pour  dissimuler  son  état. 

.^u^sitot  l'accouchement  opéré,  ou  reporta  la  malade  dans 
la  chambre  des  filles.  Henri  espérait  ainsi  qu'on  ne  se  dou- 
terait de  rien 

H  va  sans  dire  qu'on  s'en  douta  si  peu  que,  le  même  jour, 
tout  Xérac  sut  la  nouvelie. 

Les  amours  do  Henri  avec  Fosseuse  durèrent  cinq  ans. 
après  lesquels  ils  se  quittèrent  tous  deux  d'un  commun 
accord  ;  Henri  pour  devenir  amoureux  de  la  comtesse  de  Gui- 
che  ;  Fosseuse  pour  épouser  François  Je  Broc,  seigneur  de 
Saint-jîars. 

lits  lors  1.%  belle  Fosseuse  s'enfo:;ce  et  disparaît  dans  la 
nuit  du  mariage,  presque  aussi  épaisse  pour  elle  que  celle  de 
la  mort,  puisqu  ou  ignore,  à  partir  de  ce  momeul.  où  elle  vit 
ft   où  elle  meurt. 

Mais,  avant  d'en  arriver  à  la  belle  comtesse  de  Guiche. 
plus  connue  sous  le  nom  de  Corisaiide.  disons  encore  quelques 
mots  de  Marguerite. 

Cette  bonne  intelligence  des  deux  époux,  que  n'avait  pu 
troubler  la  publicité  de  leurs  amours  respectifs,  s'obscurcit 
:i  l'endroit  des  matières  religieuses. 

La  cour  était  à  Pau.  ville  presque  entièrement  protestante. 
Il  en  résultait  que  les  deux  religions  n'avaient  plus,  comme 
i  Xérac,  ville  neutre,  chacune  son  temple.  Tout  ce  que  l'on 
lermit  à  Marguerite  fut  de  faire  dire  la  messe  au  château, 
dans  une  petite  chapelle  qui  contenait  à  peine  six  ou  sept 
[lersonnes.  Les  rares  catholiques  de  la  viUe  espéraient,  du 
moins,  pouvoir  assister  par  fractions  à  la  messe  ;  mais  à  peine 
la  reine  était-elle  dans  l'église  qu'un  nommé  Le  Pin,  zélé 
huguenot,  intendant  du  roi  de  Xavarre.  faisait  lever  le  pont. 
Cependant,  le  jour  de  la  Pentecôte  de  l'an  157a.  quelques 
catholiques  parvinrent  à  se  glisser  dans  la  chapelle,  et,  par 
cette  pieuse  maraude  de  la  parole  céleste,  à  entendre  la 
messe.  Les  huguenots,  au  pouvoir,  .sont  non  moins  persécu- 
teurs que  les  catholiques,  témoin  le  bûcher  du  pauvre  Servet 
:i  Oenève.  Les  huguenots  les  découvrirent.  Informèrent  I.,e 
l'in  de  cette  infraction  à  ses  ordres,  et,  en  présence  même 
(le  la  reine,  on  entra  dans  la  chapelle,  on  ai-rëîa  les  catholi- 
ques, et  on  les  conduisit,  en  les  maltraitant,  à  la  prison  de  la 
ville. 

Marguerite  s'en  plaignit  au  roi  son  mari. 

Le  Pin  intervint  et  parla  avec  une  hauteur  que  la  reine 
traita  d'insolence,  et  que  le  roi  se  contenta  de  qualifier  d'in- 
iiscrétion.  .Mais  la  reine,  qui  connaissait  sa  force,  insista, 
\igeant  que  les  prisonniers  catholiques  fus.'senl  mis  en  II- 
l'erté.  Le  Pin  l'avait  insultée  :  elle  exigea  que  Le  Pin  fût 
chassé. 

Henri,  après  s'être  bien  débattu,  fut  obligé  de  lui  donner 
-;itisfaction  sur  ces  deux  poUits  ;  mais,  de  cette  exigence,  il 
mit  contre  sa  femme  ce  profond  ressentiment  qui  dicta  phr- 
tard  à  d'.-Vubigné  le  Vivorce  satirique,  et,  de  l'indifférence  où 
ils  vivaient,  ils  passèrent    à  la  désunion  la  plus  marquée. 

La  reine  se  retira  à  Xérac.  et,  comme,  depuis  1577,  les  hos- 
tilités avaient  recommencé,  elle  obtint  que  Nérac  fût  traitée 
•  n  ville  neutre  par  les  catholiques  et  les  protestants,  et  qu  à 
rois  lieues  aux  environs  il  ne  fût  fait  aucun  acte  d'hostilité. 
iiMis  a  la  condition  que  le  roi  de  Xavarre  ne  s'y  trouvât 
l'Oint. 

Par  malheur,  une  intrigue  amoureuse  du  roi  le  conduisit 
1  Xérac.  BIroii  le  sut,  et.  au  moment  où  il  faisait  attaquer  la 
iiiie  du  roi.  un  boulet  de  canon  vint  frapper  la  muraille  a 
luelques  pieds  au-dessous  du  parapet  d'où  Marguerite  regar- 
dait l'engagement. 

Marguerite  ne  pardonna  Jamais  cette  inconvenance  à  Blron. 

Cette  seplièine  guerre  civile  fatiguait  Henri  III  au  delà  de 
toute  expression.  C'était  peut-être,  de  tous  les  rois  fainéants 
que  compte  la  France,  —  et  le  nombre  en  est  grai  d  !  — 
celui  qui  désirait  le  plus  le  repos.  Ce  fut.  comme  par  une 
punition  aniicii)ée  de  ses  étranges  défauts,  celui  peut-être 
dont  le  règne  fut  le  plus  agité. 

Enfin,  il  avisa  que  rien  n'irait  bien  que  si  Henri  et  d'.Mencon 


étaient  prisonniers  de  nouveau,  ou,  qui  sait?  même  morts 
tout  à  fait.  11  pensa  que  le  moyen  de  les  attirer  à  Paris  était 
d'y  appeler  Marguerite,  (in  fil  une  de  ces  paix  phltrées. 
comme  savait  si  bien  en  faire  la  reine  mère,  et  Henri  lU 
écrivit  à  sa  sccur  de  revenir  à  la  cour. 

Le  duc  d  .Mençon  reparut  au  Louvre  ;  mais,  quelques  ins- 
tances que  l'on  fit  au  roi  de  Xavarre,  on  ne  put  le  déter- 
miner ù  quitter  son  royaume. 

Arrêter  ou  tuer  d'Alengon,  ce  n'était  faire  que  la  moitié  de 
la  besogne,  et  le  reste  en  devenait  plus  difficile. 

Henri  lli  se  contenta  de  rager  et  de  se  manger  les  poings 
en  voyant  que  le  renard  ne  voulait  point  à  toute  force  tomber 
dans  le  piège. 

Slais  il  ne  lui  manquait  qu'une  occasion  et  qu'une  victime  : 
l'une  et  l'autre  se  présentèrent. 

Joyeuse,  le  plus  cher  favori  de  Henri  lll,  était  en  mission  à 
Uome.  Henri  111  lui  envoya  un  courrier.  Ce  courrier  était  por- 
teur d  une  lettre  importante  et  contenant  quelques-uns  de 
ces  secrets  politiques  et  privés  que  nous  révèle  l'/ic  des 
Hermapliiodltes  et  les  autres  pamphlets  du  temps. 

Le  courrier  tut  assassiné  et  la  dépèche  soustraite. 

Henri  III  soupçonna  sa  sœur  et  entra  dans  une  rage  féroce 
contre  elle.  11  l'attaqua  en  pleine  cour,  lui  reprocha  tout  haut 
les  désordres  de  s;i  vie,  lui  nomma  ses  amants,  lui  raconta 
ses  anecdotes  les  plus  secrètes,  de  manière  à  faire  croire 
qu'il  était  caché  dans  sou  alcovc.  et  finit  par  lui  ordonner  de 
sortir  de  Paris  et  de  délivrer  la  cour  de  sa  itrùsence  conta- 
gieuse. 

Iles  le  lendemain,  soit  que  la  reine  de  Xavarre  eût  hâte  de 
quitter  le  palais  où  une  pareille  insulte  lui  avîLit  été  faite,  soit 
qu'elle  voulût  purement  et  simplement  obéir  li  l'ordre  donné 
par  son  frère,  elle  quitta  Paris  sans  suite,  sans  équipage  et 
même  sans  domestique,  n'ayant  avec  elle  que  le  service  d'une 
simple  dame,  c  esl-â-dire  deux  femmes.  11  est  vrai  que  ces 
deux  femmes  étaient  madame  de  Duras  et  mademoiselle  de 
Béthune. 

.apparemment,  le  roi  pensa  que  c'était  trop  encore  pour 
une   princesse   qu  il  traitait   avec   cette  indignité. 

Entre  Saint-Clair  et  Palaiseau,  un  capitaine  des  gardes 
nommé  Solern,  accompagné  d'une  troupe  d'arquebusiers,  fit 
arrêter  la  litière  de  la  reine,  força  celle-ci  à  se  démasquer, 
souffleta  madame  de  Duras  et  mademoiselle  de  Béthune  et 
les  conduisit  toutes  deux  prisonnières  à  l'abbaye  de  Ferrières. 
près  de  Moutargis.  où  elles  subirent  un  ijiterrogatoire  des 
plus  injurieux  pour  la  vertu  de  la  reine, 

.Mézeral  et  Varillas  ajoutent  même  qu'à  cet  interrogatoire 
le  roi  était  présent  ;  mais  sans  doute,  après  réflexion,  et  sa 
colère  calmée.  Henri  LU  songea  à  l'énormité  du  fait  qui  \enalt 
de  s'accomplir,  et  il  écrivit  le  premier  à  Henri  de  liéarn, 
voulant  que  le  roi  de  Xavarre  ne  tint  la  chose  que  de  lui. 

Le  roi  était  à  la  chasse  aux  environs  de  Siinte-Foix  quand 
il  vit  arriver  un  valet  de  la  garde-robe  de  Henri  III,  qui  lui 
remit  une  lettre  toute  de  la  main  de  son  maître. 

Celui-ci  disait  que,  "  pour  avoir  découvert  la  mauvaise  et 
scandaleuse  vie  de  madame  de  Duras  et  de  mademoiselle  de 
Béthune.  il  s'était  résolu  à  les  chasser  d'auprès  de  la  reine 
de  Navarre,  comme  une  vermine  très  pernicieuse,  et  non 
supportable  auprès  d'une  princesse  de  tel  lieu.  » 

>rais  de  la  manière  dont  il  les  avait  chassées,  mais  de  l'in- 
jure faite  à  la  reine  de  Navarre,  il  ne  disait  pas  un  seul 
mot. 

Henri  sourit  comme  il  avait  l'habitude  de  sourire  en  pa- 
reille circonstance,  ordonna  que  l'on  fît  grande  chère  à  l'en- 
voyé du  roi.  et.  se  doutant  qu'il  s'était  passé  quelque  chose 
d'extraordinaire,    attendit   de   nouveaux   renseignements. 

Les  renseignements  ne  tardèrent  pas  à  arriver.  Ce  fut  une 
lettre  de  la  reine  de  Navarre. 

Elle  lui  racontait  lévénement  dans  des  détails  qui  flrl- 
raient  la  vérité  autant  que  la  lettre  de  Henri  III  flairait  le 
mensonge. 

Le  roi  de  Navarre  expédia  aussitôt  Duplessls-JIornay  à  la 
cour  de  France,  pour  supplier,  en  son  nom.  Henri  III  de  lui 
déclarer  la  cause  des  Insultes  faites  à  la  reine  Marguerite  et 
à  ses  femmes,  et  de  lui  indiquer,  comme  bon  maître,  ce  qu'il 
avait  à  faire. 

Henri  III  biaisa,  et  l'on  n'obtint  aucune  satisfaction. 

.Marguerite  continua,  en  con.séquence.  .«a  roule  vers  Nérac, 
aux  portes  de  latiuelle  son  mari  vint  la  recevoir. 

Mais  la  conduite  de  Marguerite  de  Xavarre  avait  ajouté  de 
nouvelles  fautes  aux  anciens  griefs  (lue  son  mari  avait  déjà 
à  lui  reprocher,  et.  à  la  suite  d'une  dispute  dans  laquelle 
Henri  l'accusa  d'avoir  eu  un  enfant  de  .Jacques  Chcvalon. 
Marguerite  se  retira  à  Agen,  ville  qui  lui  appartenait,  lui 
ayant   été   donnée  en   dot. 

Ce  qu'il  y  avait  de  pis.  c'est  que  l'enfant  existait  réelle- 
ment :  ce  fils,  que  Bassomplerre  appelle  le  père  Arclianoe.  et 
Dupleix  le  père  Ange,  se. fit  plus  tafd  capucin  devint  direc- 
teur de  la  marquise  de  Verneuil  et  fut  l'un  des  agents  les  plus 
acharnés  de  cette  conspiration  ofi  Henri  IV  faillit  laisser  la 
vie,  et  où  le  comte  d'Auvergne  et  d  Eiiiragues  furent  con- 
damnés à  mort. 

H  va  sans  dire  que  Henri  IV  les  gracia. 


f2 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


]il 


Sur  ces  entrefaites,  le  duc  d'Alencon  mourut  subitement  à 
Chàteau-Tliierry. 

Personne  ne  douta  qu'il  n'eût  été  empoisonné. 

Pourquoi  ne  pas  croire  qu'il  mourut  tout  simplement  de  la 
maladie  dont  étaient  morts  François  II  et  Charles  IX,  dont 
étalent  morts  leur  grand-père  paternel  François  I'^'',  et  leur 
grand-père  maternel    Laurent  II  de  Mèdicls'? 

La  maladie  rapportée  d'Amérique  par  Christophe  Colomb 
a  c.TUSé  de  grands  malheurs  sans  doute  ;  mais  on  lui  doit  une 
certaine  reconnaissance  cependant,  quand  on  songe  qu  elle 
nous  a  débarrassés  des  Valois. 

Le  duc  d'Alencon.  à  propos  de  la  mort  duquel  nous  faisons 
cette  digression,  en  était  tellement  atteint,  même  dans  le 
ventre  de  sa  mère,  qu'il  vint  au  monde  comme  les  chiens 
anglais,  avec  deux  nez. 

Henri  III  n'y  échappa  que  parce  que.  selon  toute  proba- 
bilité. 11  était  le  fils  du  cardinal  de  Lorraine. 

Le  cardinal  de  Lorraine  fut  cruellement  puni  de  sa  double 
infraction  aux  lois  de  l'Eglise  et  de  la  société. 

Son  flls  le  lit  tuer  à  Blois.  avec  son  frère  le  duc  de  Guise, 
le  24  décembre  158S. 

Revenons  à  nos  moutons,  dont  cette  petite  digression  mé- 
dico-historique nous  a  éloigné. 

La  guerre  recommença  de  plus  belle. 

Cette  fois.  Henri  de  Navarre  avait  double  guerre  :  guerre 
contre  son  beau-frère  Henri  III,  guerre  contre  la  reine 
Marguerite. 

Celle-ci  s'était  retirée  dans  sa  bonne  ville  d'Agen.  comme 
nous  avons  dit  :  mais  sa  conduite.  jpIus  que  légère,  la  tii 
mépriser  des  habitants,  tandis  qu'eu  même  temps  ses  extor- 
sions la  rendaient  odieuse. 

Les  .^génois  adressèrent  directement  des  messagers  au  roi 
de  Navarre,  le  priant  d'envoyer  quelques  capitaines  pour 
prendre  leur  ville,  et  ajoutant  qu  ils  donneraient  bien  volon- 
tiers les  mains  à  cette  prise. 

Henri  alors  envoya  M.  de  Matignon,  et  la  ville  fut  prise  et 
forcée  si  lestement,  que  la  reine  de  Navarre  n  eut  que  le 
temps  de  monter  en  croupe  derrière  un  gentilhomme  nommé 
Lignerac,  madame  de  Duras  derrière  un  autre,  et  de  se 
sauver  en  toute  hâte.  On  fit  ainsi  vingt-quatre  lieues  de 
pays  en  deux  .jours  ;  puis  on  se  retira  h  Cariât,  forteresse  des 
montagnes  d'Auvergne,  où  Mascé,  frère  de  Lignerac,  offrit, 
eu  sa  qualité  de  gouverneur,  un  asile  à  la  reine. 

Elle  était,  en  ce  moment,  poursuivie  à  la  fols  par  son 
frère  et  par  son  mari. 

Les  habitants  de  Cariât  —  qui  n'avaient  pas  pour  elle  de 
meilleurs  sentiments  que  n'en  avalent  eu  ceux  d'Agen  — 
résolurent  de  la  livrer  à  son  mari. 

Par  bonheur,  elle  apprit  le  complot  à  temps,  et  se  sauva. 

En  se  sauvant,  elle  tomba  aux  mains  du  marquis  de 
Canillac,  qui  la  conduisit  au  château  d'Usson.  près  la  rivière 
d'Allier,  à  six  lieues  de  Clermont.  Canillac  était  jeune,  Mar- 
guerite était  toujouj's  belle,  et  ce  fut,  au  bout  de  huit  jours, 
Canillac  qui  fut  prisonnier  de  sa  prisonnière.  ' 

Cependant,  pour  avoir  fait  Canillac  prisonnier.  Marguerite 
n'était  point  libre  ;  sa  cage  s'était  agrandie,  voilà  tout,  et  les 
limites  de  sa  liberté  étaient  les  murailles  d;  la  forteresse 

La  place  était  imprenable,  mais  Margueiiif  n'en  pouvait 
sortir,  et  elle  y  resta  vingt  ans,  c  est-à-dire  de  1585  à  1605, 
époque  où  elle  reparut  à  la  cour. 

Lais.sons-la  donc  à  Usson.  et  suivons  dans  ses  nouvelles 
amours  Henri  de  Béarn.  qui  s'approche  tout  doucement  de 
l'époque  où  il  deviendia  Henri  IV. 

Nous  avons  dit  que,  dans  la  liiérai-chie,  ou,  si  l'on  veut. 
dans  la  chronologie  des  amours  de  notre  héros,  la  belle 
Corisande  succéda  à  la  belle  Fosseuse. 

Diane  d'Andoins.  vicomtes.se  de  Louvi.Tny.  plus  connue 
sous  le  nom  de  Corisande.  avait  épousé,  très  îeune,  Philibert 
de  Grammont.  comte  de  Guiche.  giand-pèie  de  ce  Grammont 
Qui,  par  la  plume  de  son  beau-fi-ère  Hàmilton,  nous  a  laissé 
de  si  charmants  Mémoires  :  à  l'en  croii'e  même,  il  pourrait 
bien  être  petit-fils  de  Henri  IV,  car  voici  ce  qu'il  dit  à  ce 
sujet  : 

"  .\h  !  que  tu  fais  le  mauvais  plaisant!  tu  t  imagines  que 
je  ne  connais  pas  les  Mérldor  ni  les  Corisande.  mol  !  Je  ne 
sais  peut-être  pas  qu'il  n'a  tenu  qu'A  mon  père  d'être  flls  de 
Henri  IV?  Le  roi  voulait  à  toute  force  le  reconnaître,  et  le 
traître  d'homme  n'a  jamais  voulu  y  consentir.  Vols  un  peu 
ce  que  ce  serait  que  Jcs  Grammont  sans  ce  beau  travers  :  ils 
auraient  le  pas  devant  les  César  cfc  Vendôme.  Tu  as  beau 
rire,  c'est  l'Evangile.   » 

Cependant,  selon  toute  probabilité  le  ohevaller  de  Gram- 
mont se  vantait. 


Henri  IV  avait  bien  vu  Corisande  une  première  fois  en 
passant,  lorsqu  il  s'était  échappé  de  la  cour  en  1576  :  mais  il 
ne  s'était  point  arrêté  près  d'elle  assez  longtemps  pour  que 
son  commencement  d'amour,  si  toutefois  il  existait  un  com- 
mencement d'amour,  eiil  une  suite  quelconque. 

Ce  ne  fut  qu'en  15S2  ou  en  15S3  qu  il  la  revit,  c'est-à-dire 
deux  ou  ti-ois  ans  après  la  mort  du  comte  de  Guiche.  tué  en 
15S0  au  siège  de  la  Fère.  Force  est  donc  au  chevalier  de 
Grammont  de  rester  petit-fils  du  comte  de  Guiche,  et  non 
neveu  de  César  de  Vendôme. 

Quant  à  la  date  de  ce  nouvel  amour,  Sully  se  charge  de 
nous  la  douuer. 

"  C'étoit.  dit-il.  en  l'année  1583,  époque  où  le  roi  de  Na- 
varre était  au  plus  chaud  de  ses  passions  amoureuses  pour 
la  comtesse  de  Guiche.  .. 

Quelques  auteurs,  défenseurs  de  la  vertu  de  la  belle  Cori- 
sande. que  compromettait  si  gratuitement  son  petit-fils  le 
chevalier  de  Grammont.  disent  que  celte  vertu  resta  toujours 
puie;  c'est  possible.  —  tout  est  possible,  —  mais  ce  n'est 
point  probable. 

En  tout  cas,  voici  une  lettre  du  Béarnais  qui  peut  jeter 
quelque  éclaircissement  sur  le  fait  en  litige. 

Nous  n'en  donnons  bien  entendu,  que  les  passages  les 
plus  compromettants  : 

»  J'arrivai  hier  soir  à  Marans,  où  j'étois  allé  pour  pourvoir 
.1  la  sùi'eté  de  ce  Heu.  Ah  !  que  je  vous  y  souhaitois  !  c'est  le 
lieu  le  plus  selon  votre  humeur  que  j'aie  jamais  vu.  Pour  ce 
seul  respect  suis-je  prêt  à  l'échanger...  Il  y  a  toute  sorte 
d  oiseaux  qui  chantent  de  toute  façon  ;  de  ceux  de  mer,  je 
vous  en  envoie  des  plumes  ;  des  poissons,  c'est  une  mons- 
truosité que  la  grandeur  et  le  prix  :  une  grande  rarpe.  trois 
sous,  et  cinq  un  brochet  !  C'est  un  lieu  de  grand  trafic,  le 
tout  par  batrau  ;  la  terre  très  pleine  de  blés  et  très  beaux. 
L'on  y  peut  être  très  plaisamment  en  paix  et  sûrement  en 
guerre  ;  loa  s'y  peut  réjouir  avec  ce  que  l'on  aime  et  plain- 
dre une  absence.  Je  pars  jeudi  pour  aller  à  Pons,  où  je 
serai  plus  près  de  vous,  mais  je  n'y  serai  guère  de  séjour. 
Mon  âme.  tenez-moi  en  votre  bonne  grâce:  croyez  ma  fidé- 
lité être  blanche  et  hors  de  tache;  il  n'en  fut  jamais  de' 
pareille.  Si  cela  vous  porte  contentement,  vivez  heureuse. 

•■  He.nki.  n 

Ce  fut  à  Mont-de-Marsan  que  la  liaison  se  fit.  La  belle  veuve 
demeurait  la,  et,  tous  les  jours,  s'il  faut  en  croire  d'Aubigné, 
.'  allait  à  la  messe  accompagnée  d'Esprit,  et  la  petite  Lam- 
bert, d  un  More,  d'un  Basque  avec  une  robe  verte,  du  magot 
Bertrand,  d'un  page  anglais,  d'un  chien  et  d'un  laquais.  » 

Fut-ce  la  beauté  de  la  comtesse,  fut-ce  1  originalité  de  sa 
suite  qui  séduisit  le  roi?  Le  fait  est  qu'il  en  fut  amoureux 
de  passion. 

A  cette  époque,  Henri  poursuivait  son  divorce,  et  il  s'arrê- 
tait à  l'idpe  d'épouser  chaque  femme  dont  il  s  amourachait. 
Il  s'en  fallut  de  peu  qu'il  n'épousât  Gabrielle  :  la  mort  de 
celle-ci  en  détruisit  le  projet  ;  et  il  ht  à  madame  d  Entra- 
gues  une  promesse  de  mariage  que  Sully  déchira,  comme 
nous   le   verrons  plus   tard. 

Quant  à  son  mariage  avec  la  comtesse  de  Guiche,  11  s'en 
ouvrit  a  d'.\ubigné  :  c  était  vouloir  se  faire  durement  rem- 
barrer. Celui  ci  morigéna  l'amoureux  royal,  et  lui  fit  jurer 
sa  foi  de  gentilhomme  que.  de  deux  ans,  il  n'aurait  l'Idée 
même  d'épouser  la  belle  Corisande 

Henri  promit,  se  réservant,  au  bout  de  deux  ans,  de  faire 
sur  ce  point  ce  que  bon  lui  semblerait,  et  d'Aubigné  fut  tran- 
quille. 11  savait  parfaitement  ce  que  duraient  d'ordinaire  les 
amours  du  roi. 

D'Aubigné  se  trompait  sur  la  durée,  mais  non  pas  sur  la 
violence  de  l'amour  de  celui  qu  11  appelait  un  ladre  vert  et 
le  maître  le  plus  ingrat  qu'il  y  eût  au  monde. 

Deux  ans  après.  Henri  était  encore  l'amant  de  Corisande, 
mais  il  ne  parlait  plus  de  l'épouser. 

Il  était  au  plus  fort  de  sa  passion  quand  il  livra  la  bataille 
de  Coutras.  battit  et  tua  Joyeuse. 

.\vant  la  bataille,  et  au  moment  de  charger,  il  avait  à  ses 
côtés  les  deux  flls  du  prince  de  Condé.  son  oncle,  assassiné  à 
Jarnac.  l'un  qui  s'appelait  le  prince  de  Condé  comme  son 
père,  l'autre  le  comte  de  Soissons. 

La  harangue  du  roi  de  Navarre  fut  courte. 

H   tira   son   épCe  : 

—  Il  n'est  point  besoin  Ici  de  longues  paroles,  dit-il.  Vous 
êtes  Bourbons  et,  vive  Dieu  !  je  vous  prouverai  que  je  suis 
votre  aîné.     . 

—  Et  nous,  répondit  Condé,  nous  vous  montrerons  que  vous 
avez  de  bons  cadets. 

On  sait  le  résultat  de  la  bataille  :  la  victoire  fut  complète  : 
les  deux  Joyeuse  y  furent  tués. 

Le  soir,  on  soupa  au  château  de  Coutras. 

Les  cadavres  des  deux  Joyeuse  étaient  exposés  nus.  dans 
une  salle  basse.  Quelqu'un  osa  plaisanter  sur  les  deux  brave» 


HENRI    IV,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


Ki 


gentilshommes  ciui  avaieut  mieux  aimé  se  faire  luer  que  de 
fuir. 

—  Silence,  messieurs  !  dit  Henri  avec  sévérité,  ce  momeut 
est  celui  des  larmes,  même  pour  les  vainqueurs. 

Puis,  comme  il  fallait  toujours,  et  dans  quelque  occasion 
■lue  ce  fût.  qu'il  eût  de  l'esprit,  et  surtout,  en  \Tai  Gascon, 
qu'il  Ht  voir  qu'il  en  avait  ; 

«  Sire,  monseigneur  et  frère,  écrivit-Il  à  Henri  111.  remer- 
ciez Dieu  :  j'ai  battu  vos  ennemis  et  votre  armée.   " 

La  bataille  gagnée,  que  croyez-vous  que  va  faire  Henri  IV? 
Profiter  de  ses  avantages  pour  opérer  sa  jonction  avec  l'armée 
protestante  qu'il  a  levée  en  Allemagne  des  deniers  que  lui  a 
fournis,  en  engageant  ses  bleus,  la  belle  Corisande'.'  —  C'est 
ce  que  lui  eussent  conseillé  d'Aubigné.  Sully  et  Mornay  ; 
mais  lui  ne  les  consulta  point,  et  s'en  garda  bien. 

Il  prend  les  drapeaux  ramassés  sur  le  champ  de  b.itaille.  et 
s'en  vient  en  faire  à  la  comtesse  de  Guiche  un  lit  où  il  s'en- 
dort avec  elle,  tandis  que  le  duc  de  Guise  extermine  son 
armée  d  Allemagne.  —  Il  est  vrai  qu'uu  an  après.  Henri  III 
faisait,  pour  le  remercier,  assassiner,  à  Blois,  le  duc  de  Guise 
et  le  cardinal  de  Lorraine. 

Il  n'y  a  rien  d'étonnant  à  ce  que  Henri  de  N'avarre  pensât 
à  sa  maîtresse  au  moment  où  il  venait  de  vaincre. 

On  va  voir  qu'il  y  pensait  même  au  moment  de  mourir. 

Au  mois  de  janvier  1589,  le  duc  de  Nevers  assiégeait  la 
Garnache.  petite  ville  du  bas  Poitou.  Henri  .-xccourut  pour 
faire  lever  le  siège  ;  le  froid  était  violent  :  il  descendit  de 
cheval,  s'échauffa,  se  refroidit,  tomba  malade  le  9,  et  pensa 
trépasser   le    13. 

Le  15,  il  écrivait  à  la  comtesse  de  Guiche  : 

«  Yerre  n'a  pu  être  dépêché  à  cause  de  ma  maladie,  dont 
je  m'en  vois  dehors.  Dieu  merci  !  Vous  entendrez  bientôt 
parler  de  moi  à  d'aussi  bonnes  enseignes  qu  à  Niort.  Je  ne 
puis  guère  écrire.  Certes,  mon  coeur,  j'ai  vu  les  cieux  ouverts. 
mais  je  n'ai  pas  été  assez  homme  de  bien  pour  y  entrer. 
Dieu  veut  se  servir  de  moi  encore.  En  deux  fois  vingt-quatre 
heures,  j'élois  réduit  à  être  tourné  avec  le  linceul  ;  je  vous 
eusse  fait  pitié  !  Si  ma  crise  avoit  duré  deux  heures  de  plus, 
les  vers  auroient  bien  fait  chère  de  moi.  Sur  ce  point  me 
vient  arriver  des  nouvelles  de  Blois.  H  étoit  sorti  de  Paria 
deux  mille  cinq  cents  hommes  pour ,  secourir  Orléans, 
menés  par  Saint-Pol.  Les  troupes  du  roi  les  ont  taillés  en 
pièces,  de  façon  que  l'on  croit  qu  Orléans  sera  pris  dans 
douze   jours. 

"  Je  finis  parce  que  je  me  trouve  mal. 

«   Bonjour,  mon  âme  !   " 

Par  malheur  pour  la  comtesse  de  Guiche.  quelques  jours 
après  sa  guérison,  le  roi  de  Navarre  rencontra  madame  de 
Guerchcville.  et  en  devint  amoureux. 

La  belle  Corisande  s'aperçut  du  changement  qui  s'opérait 
dans  le  coeur  de  son  amant,  par  l'oubli  dans  lequel'  il  la 
laissa  tout  à  coup.  Alors,  elle  lui  envoya  le  marquis  de  Pa- 
rabère,  son  cousin,  pour  sayoir  à  quoi  s'en  tenir  à  l'endroit 
de  ce  silence.  Henri,  avec  sa  bonhomie  ordinaire,  confessa 
son  nouvel  amour  ;  mais,  connaissant  ses  torts,  il  refusa 
de  les  réparer,  se  hâtant  d'ajouter  toutefois  que,  si  son  estime 
et  son  amiUé  pouvaient  satisfaire  la  comtesse  de  Guiche,  elle 
n'aurait  jamais  lieu  de  se  plaindre  de  lui. 

La  comtesse  de  Guiche  connaissait  Henri.  Elle  savaitqu'une 
fois  pareille  déclaration  faite,  il  n'y  avait  poiut  à  revenir  là- 
dessus.  Elle  en  prit  donc  son  parti,  et  accepta  cette  estime 
et  cette  amitié  que  lui  offrait  le  roi  de  Navarre,  et  qu'en  effet 
celui-ci  lui  conserva  toute  sa  vie. 

Mais  il  arriva  à  Henri  une  chose  étrange  à  propos  de  ce 
nouvel  amour  :  c'est  gue  l'inrirtèle  amant  de  la  comie.sse  de 
Guiche  trouva  dans  madame  de  Guercheville  la  même  résis- 
tance qu'il  avait  trouvée  quinze  ans  auparavant  dans  ma- 
demoiselle de  TignonvHle 

Henri  offrit  le  mariage,  comme  pourrait  faire  de  nos  jours 
un  étudiant  à  une  grlselte  qu'il  veut  séduire  ;  mais  la  mar- 
quise lui  répondit  qu  étant  veuve  d'un  simple  gentilhomme, 
elle  savait  n'avoir  aucun  droit  de  prétendre  a  un  pareil 
nonneur  ;  ae  sorte  que  Henri,  voyant  qu'il  avait  affaire  a  une 
place  vraiment  imprenable,  y  renonça  ;  et,  voulant  qu'il 
restât  ù  madame  de  Guercheville  un  bon  souvenir  de  cet 
amour  qu'un  roi  avait  eu  pour  elle,  il  la  maria  â  Charles 
Duples.sis.  .seigneur  de  Llancourt.  comte  de  Beaumont,  che- 
valier des  ordres  du  roi,  en  lui  disant  : 

—  Puisque  vous  êtes  vraiment  dame  d'honneur,  vous  le 
serez  de  la  reine,  quelle  qu'elle  soit,  que  je  mettrai  sur  I« 
trône  par  mon  mariage. 

Et.  en  effet,  il  tint  parole:  la  marquise  de  Guercheville, 
devenue  comtesse  de  Beaumont.  fut  la  première  dame  d'hon- 
neur que  le  roi  présenta  à  Marie  de  Médicis.  devenue  sa 
femme. 

Tandis  que  madame  de  Guercheville  faisait  l'élonnement 
de  ses  contemporains  en  résistant  au  roi  de  Navarre,  celui-ci 


prenait  patience,  grâce  aux  bontés  qu'avait  pour  lui  Char- 
lotte des  Essarts.  comtesse  de  Itomoraniin. 

Deux  filles  naquirent  de  cette  intimité  :  lune,  Jeanne-Bap- 
tiste de  Bourbon,  légitimée  par  lettres  du  mois  de  mars  1608; 
l'autre.  Marie-Henriette  de  Bourbon,  qui  mourut  abbesse  de 
Chelles.  le  10  février   IMO. 

La  première  fut  une  femme  remarquable.  Nommée  abbesse 
de  Fontevrault  en  1635,  elle  fit  grand  honneur  il  son  ordre 
par  son  esprit,  ses  talents  et  sa  fermeté  ;  elle  obtint  même  un 
arrêt  qui  enjoignait  aux  prieurs  de  son  ordre  de  lui  donner 
le  titre  de  niére  en  lui  parlant  et  en  lui  écrivant.  C'était  un 
grand  honneur  que  ce  titre,  à  ce  qu'il  faut  croire,  et  elle 
y  tenait  fort,  à  ce  qu'il  parait  ;  car,  âgée  de  quatre-vingt- 
dix  ans,  comme  elle  était  près  de  mourir,  le  prieur  de 
Fontevrault,  qui  l'administrait,  lui  dit  en  lui  présentant 
l'hostie  : 

—  Ma  sœur,  acceptez  le  saint  viatique. 
Mais  elle,  le  regardant  en  face  : 

—  Dites  nia  mire,  répondit-elle  ;  un  arrêt  vous  l'ordonne  ! 
Elle  n'avait  pas  eu  toujours  autant  k  se  louer  des  arrêts 

rendus  à  son  endroit.  Le  président  de  Harlay,  entre  autres,  en 
avait  rendu  un  contre  elle  qui  lui  tenait  si  fort  au  coeur,  que. 
furieuse,  elle  courut  chez  lui,  l'injuria  presque,  et  acheva 
son  discours  en  lui  disant  : 

—  Ignorez-vous  donc,  monsieur,  que  je  suis  du  sang  de 
Henri  IV? 

—  Oh  !  oui.  oui,  madame,  vous  eu  êtes,  répondit  le  pré- 
sident, et  du  plus  chaud  même,  du  plus  chaud  ! 

Sa  mère  épousa  en  1630.  c'est-à-dire  à  l'âge  de  quarante 
et  un  ans.  François  de  lliôpilal  (l),  seigneur  du  Ilallier,  «qui 
la  considéra,  dit  son  historien,  comme  veuve  de  prince.  « 

Vous  voyez,  chers  lecteurs,  qu'il  y  a  moyen  de  tout  conci- 
lier, et  que  les  gens  qui  s'arrêtent  aux  choses,  au  lieu  de  jeter 
tout  simplement  sur  elles  le  manteau  brodé  des  mots,  sont  de 
grands  imbéciles. 

A  propos,  nous  avions  oublié  de  dire  qu'entre  sa  rupture 
avec  Henri  IV  et  son  mariage  avec  François  de  l'Hôpital,  elle 
avait  eu  six  enfants  du  cardinal  de  Guise. 

Elle  mourut  vers  le  mois  de  juin  1651,  puisque,  dans  la 
lettre  XXIV"  de  sa  Muse  historique,  Loret  annonce  sa  mort  en 
ces  termes  : 

Lundi,  la  Mort,   d'un  coup  fatal, 

Ile  madame  de  l'Hôpital 

Abrégea  les  jours  et  la  vie. 

Sans  pourtant   qu'elle   en  eût  envie  ; 

Car  le  monde  elle  n'a  quitté, 

Nonobstant  son   antiquité. 

Qu'avec    extrême   répugnance  ; 

Et   sa  dernière   doléance. 

Ce  fut  de  dire  :  «  Ali  !  jour  de  Dieu, 

Faut-il  que  je  m'en  aille  !  Adieu  ! 

Pour  monsieur  son  mari  qui  reste, 

Après  cette   perte   funeste. 

.4u  lieu  de  faire  le  pleureux, 

H  doit  se  trouver   très  heureux. 

Car.  s'il  veut  encore  une  femme. 

Mainte  mignonne  et  mainte  dame. 

Et  de  grande  condition, 

Sont  à  sa  disposition... 

Pendant  la  fleur  des  amours  de  Henri  IV  avec  Charlotte  des 
Essarts,  des  événements  politiques  de  la  plus  haute  impor- 
tance, que  nous  consignerons  en  deux  mots,  s'accomplis- 
saient. 

Henri  de  Béarn  et  Henri  de  Valois  s'étaient  raccommodés. 

—  La  peur,  dit  l'Ecriture,  est  le  commencement  de  la 
sagesse. 

Henri  de  Valois  avait  eu  peur  en  voyant  son  ennemi  à  trois 
lieues  de  lui  et  il  lui  avait  fait  des  ouvertures. 

Henri  de  Béarn  n'avait  eu  garde  de  refuser  cette  paix  que 
lui   offrait   le   roi   de   France. 

L'entrevue  eut  lieu  près  de  Tours,  au  bord  d'un  ruisseau. 

Huguenots  et  catholiques,  qui  combattaient  depuis  vingt 
ans,  qui  depuis  vingt  ans  se  faisaient  une  guerre  d'exter- 
mination, se  jetèrent  dans  les  bras  les  uns  des  autres. 

Dès   lors,   il    n'y    avait   plus   qu'une   France. 

La  réconciliation  des  soldats  avait  précédé  ceUe  des  chefs. 

Un  instant  tout  faillit  être  remis  en  question  :  les  pestes 
de  cour,  les  d'O,  les  Villeroy,  les  d'Entragues,  qui  avalent 
tout  intérêt  aux  discordes  royales,  avalent,  le  premier  pas 
tait  en  avant,  fait  faire  à  Henri  III  un   p.as  .ri  arrière. 

Le  roi  de  Navarre  résolut  d'emporter  d'assaut  la  récon- 
ciliation. 

II  se  recommanda  à  Dieu,  comme  11  faisait  dans  les  occa- 
sions dangereuses. 

Celle-ci  pouvait  passer  pour  telte  :  il  s'engagea  seul  ou 
à  peu  près  sur  cette  pointe  étroite  et  dangereuse  qui  est 
découpée  par  le  confluent  de  la  Loire  et  du  Cher. 


(Il  Comte  de  Rosnay. 


14 


ALI•:^'^^^5!'F>  dumas  illustré 


Henri  III  était  au  Plessls-les-Tours. 

L'autre  Henri,  le  Béarnais,  portait  son  costume  sacra- 
mentel, de  sorte  que  rien  ne  le  dissimulait  a  ses  ennemis. 
Il  courait  gros  risque  d'une  balle  de  pistolet  comme  M  de 
Guise,  nu  d'une  balle  d'arquebuse  comme  Colign-y.  Il  avait 
son  panache  blanc,  un  petit  manteau  rouge,  couvrant  son 
pourpoint  de  buffle  usé  par  la  cuirasse,  et  ses  cliausscs  cou- 
leur feuille  morte,  qui  était  sa  couleur  de  prédilection, 
n'étant  pas  salissante.  Petit,  ferme  sur  sa  selle,  grisonnant 
avant  l'âge,  11  avait  trente-cinq  ans  à  peine,  avec  son  nez 
d'aigle  et  son  menton  de  polichinelle,  son  œil  vif,  inquiet, 
œil  de  chasseur  qui  sondait  les  cœurs  et  les  halliers,  il 
allait  au-devant  iJe  son  royaume  le  cœur  palpitant,  mais 
la  figure  calme   et  souriante. 

Henri  III  venait  d'entendre  vêpres  aux  Minimes,  on  1  aver- 
tit qu'une  grande  foule  se  précipitait  et  qu'au  milieu  de 
cette  foule  un  cavalier  venait  à  peu  près  seul,  causant 
et   riant. 

—  Par  la  mordieu  !  dit  Henri  III,  vous  verrez  que  ce  sera 
mon  frère  de  Navarre  qui  se  sera  lassé  d'attendre. 

C'était  lui.  La  foule  en  effet  était  si  grande,  que  les  deux 
rois  furent  quelque  temps  sans  pouvoir  se  rejoindre  ;  ils 
se  tendaient  les  bra.s.  mais  de  loin.  Enfin  le  passage  se  fit. 
Henri  de  Navarre  tomba  à  genoux,  et,  avec  cet  accent  qui 
n'appartenait    qu'à  lui  ; 

—  Je  puis  mourir  maintenant,  dit  il,  j'ai  vu  mon   roi. 
Henri  de  '\"alois  le  releva   et  l'embrassa. 

Ce  lurent  alors  des  cris  de  joie  qui  semblèrent  monter 
jusqu'au   ciel  :   il  y   avait   des  gens   jusque   sur    les    arbres. 

Le  lendemain,  le  roi  de  Navarre  alla  au  lever  du  roi 
de  France  avec  un   seul  page. 

Il  y  avait  quelque  courage  à  cela,  le  sang  du  duc  de 
Guise  n'était  pas  encore  essuyé  sur  le  parquet  du  château 
de  Blols. 

Il  fut  décidé  que  l'on  irait  assiéger  Paris. 

Pendant  ce  siège,  Jacques  Clément,  aux  grand.s  applaudis- 
sements des  Parisiens,  et  à  la  grande  sanctification  de  s  m 
nom,  assassine  Henri  III. 

En  doute-t-on.  non  pas  de  l'assassinat,  mais  de  la  sanc- 
tification?  Qu  on  lise  le  quatrain  suivant  j 

Un  je.nne  j.icobin,  nommé   Jacques  Clément, 

Un   matin,    à   Saint-Cloud,   une  lettre  présente 

A  Henri  de  Valois,  et,  vertueusement. 

Un    couteau   fort   pointu   dans   l'estomac   lui    plante. 

Ce  quatrain  était  écrit  au  ba.s  d'une  gravure  représentant 
le  MurtijrK  du  bienheureux  suint  Jacques  Clément,  péris- 
sant sous  les  hallebaj'des   des   gardes   du  roi. 

Force  fut  alors  à  Henri  IV,  —  notre  héros  était  Henri  IV 
depuis  la  mort  de  Henri  III,  —  force  fut  alors  à  Henri  IV 
de  lever  le  siège  de  Paris,  et  de  s'en  aller  à  Dieppe  attendre 
les  secours  que  la  reine  Elisabeth  devait  lui  envoyer. 

H  était  fort  pauvre  en  ce  moment,  l'héritier  du  trône 
de  France,  car,  en  sortant  de  la  chambre  du  moit.  il  avait 
mis  son  manteau  violet  sous  son  bras  pour  y  tailler  un 
pourpoint  de  deuil. 

Si  Henri  III  n'eût  pas  été  lui-même  de  deuil,  Henri  IV 
ne   pouvait   pas   porter   le   deuil   dp    Henri    III. 

Quand  nous  disons  qu'il  était  devenu  Henri  IV,  nous 
devrions  dire  seulement  qu'il  s'était  fait  Henri  IV;  car 
beaucoup  n'avaient  pas  voulu  le  reconnaître  comme  roi,  qui 
le  reconnaissaient  comme  général.  Glvry  avait  eu  beau  don- 
ner le  signal  de  l'obéissance  en  se  jetant  à  ses  pieds  et 
en  disant  :  "  Sire,  vous  êtes  le  roi  des  braves,  et  les  lâche= 
seuls  vous  qtiitteront  !  »  beaucoup  de  gentilshommes,  qui 
n'étaient  pas  des  lâches,  l'avaient  cependant  al)andonné  ; 
de  sorte  que,  comme  nous  le  disions,  il  était  à  Dieppe  avec 
trois  mille   hommes   seulement. 

Mayenne  l'y  poursuivit  avec  trente  mille  soldats. 

11  fallait  vaincre  ou  être  jeté  à  la  mer. 

Henri   vainquit    A  Arques.   La   victoire  fut  complète. 

C  est  le  soir  même  de  cette  victoire  qu'il  écrivit  u  Grillon 
le  fameux  billet  : 

«  Pends-loi,  brave  Grillon  !  nous  avons  vaincu  à  .-Vrques, 
et  tu  n'y  étais   pas  ! 
■I   Adieu,    Crilloii  ;  je   l'aime  à   ton   et   à  ti'.avers. 

-   llENKI.    » 

llciin  avait  toujour.'*  dt-  1  espi  h  ;  .siulfuieiii.  il  en  avait 
encore  plus  les  soirs  de  bataille   que  les  autres  jours. 

Elisabeth  envoya  a  Henri  cinq  mille  hommes.  Avec  ces 
cinq  mille  hommes  et  deu.x  mille  cinq  cents  à  peu  près 
qui  lui  restaient  après  Arques,  il  reconduisit  Jlaycnne  sous 
les  murs  de  Paris. 

Mais  l'.iris  était  tellement  fanatisé,  qu'il  demeurait  tou- 
jours imprenable.  Pour  imprimer  cependant  une  certaine 
teiTPur  aux  habitants,  il  permit  à  ses  troupes  légères 
de  faire  une  charge,  qui  ne  s'arrêta  qu'à  la  moitié  du 
pont  Neuf,  lequel  bitl  en  1578,  par  Ducerceau,  était  alors 
véritablement  le  pont  neuf. 


C'est  à  l'endroit  juste  où  s'arrêta  cette  charge  que  fut 
placée    depuis   la  statue   de   Henri  IV. 

D'Egmont  arrivait  avec  une  armée  espagnole. 

Il  fallut  battre  en   retraite. 

Mayenne  et  d'Egmont  firent  leur  jonction  et  poursuivi- 
rent Henri  IV,  qu'ils  joignirent  dans  les  plaines  d  Ivry, 
ou   plutôt  qui   les  y  attendit. 

C'est  là  encore  que  le  grand  homme  dont  nous  nous  occu- 
pons, si  grand  devant  l'ennemi,  si  faible  devant  ses  mai- 
tresses,  dit  quelques-uns  de  ces  mots  tellement  populaires, 
qu'il  est  presque  impossible,  dans  lui  travail  comme  le 
nôtre,   de  les   passer  sous  silence. 

Au  moment  de   charger  : 

—  -Mes  compagnons,  dit-il,  vous  êtes  Français,  et  voilà 
l'ennemi.  Si  vous  perdez  vos  enseignes,  ralliez-vous  au  pa- 
nache blanc  de  votre  roi.  Vous  le  trouverez  toujours  sur 
le  chemin  de  l'honneur   et  de  la  victoire. 

La  gasconnade  était  un  peu  forte.  Le  succès  en  lit  un 
mot    historique. 

Puis,  comme,  la  veille,  par  une  parole  dure,  il  avait  blessé 
un  de  ses  plus  braves  serviteurs,  le  colonel  Schomberg, 
en  présence  de  toute  l'armée,  il  poussa  son  cheval  près 
du  sien,  et,  à  haute  voix,  afin  d'être  entendu  de  loin  comme 
de  près  : 

—  Colonel  Schomiierg,  lui  dit-il,  nous  voici  dans  l'occa- 
sion. H  peut  se  faire  que  je  meure  ;  il  ne  serait  pas  juste 
que  j'emportasse  l'honneur  d'un  brave  gentilhomme  comme 
vous.  Je  déclare  donc  que  je  vous  reconnais  comme  homme 
de  bien,  et   iiica]iable  de  faire  tine  lâcheté.   Embrassez-moi. 

—  .Ml  !  sire,  répondit  Schomberg.  Votre  Majesté  m'avait 
blessé  hier,  elle  me  tue  aujourdhui,  car  elle  m'impose 
l'obligation  de  moiu'ir  potu-  sou  service. 

Et.  effectivement,  Schomberg,  qui  conduisait  la  première- 
charge,    pénétra   jusqu'au   cœur   des   Espagnols    et   y  resta. 

Une  de  ces  circonstances  qui  décident  quelquefois,  au  nom 
du  hasard,  du  succès  d'une  journée,  faillit  changer  en 
défaite  la  victoire  d'Ivry. 

Un  cornette  au  panache  blanc  se  retirait  blessé  hors  de 
la  mêlée.    On   le  prit  pour  le   roi. 

Par  bonheur,  Henri  fut  averti  à  temps.  Il  s'élança  au 
milieu  des  siens  qui  commençaient  à  plier,  tant  rapidement 
s'était  répandue  la  fatale  nouvelle,  et,  d'une  voix  tonnante  : 

—  Me  voilà  !  cria-t-il,  me  voilà  !  Tournez  vos  visages  vers 
moi  ;  je  suis  plein  de  vie,  soyez  pleins   d'honneur  ! 

Le  dernier  mot  de  la  journée,  quand  Biron,  en  chargeant 
avec  la  réserve,  eut  décidé  de  la  victoire,  lut  : 

—  Epargnez   les  Français  ! 

Les   deux   victoires   d'Arqués  et   tl^Ivry  désarmaient  Paris. 

Henri  revint  en  faire  le  siège.  En  passant,  il  prit  Mantes 
d'assaut.  Le  lendemain  de  ras.saut,  il  était  si  peu  fatigué, 
qu'il  fit  sa  partie  de  paume  avec  les  boulangers,  qui  lui 
gagnèrent  son  argent  et  ne  lui  voulurent  pas  donner  sa 
revanche  ;  en  effet,  de  boulanger  à  meunier,  il  n'y  avait  que 
la  main.  En  Gascogne,  on  appelait  Henri  IV  le  meunier  du 
moulin  de  DuOusle.  Alors,  il  eut  l'idée  de  faire  une  niche 
à  ces  mauvais  joueurs.  Toute  la  nuit,  il  fit  faire  du  pain 
et  le  vendit  le  lendemain  à  moitié  prix.  Les  boulangers 
vinrent  tout  êi<erdus  et  lui   doimèrc-nt  sa  revanche. 

Il  iiartit  de  liantes  à  la  graiule  joie  de  ceux-ci  et  vint 
mettre  son  quartier  général  à  Montmartre. 

A  Montmartre,  à  cent  pas  de  son  quartier  général,  il  y 
avait  une  abbaye:  dans  l'abbaye,  il  y  avait  une  jeune  fille 
nommée  Jlarie  de  Beauvilliers,  fille  de  Claude,  comte  de 
Saint-Aignan.    et   de   Marie  Babou  de  la   Bourdaisière. 

Les  la  Bourdaisière,  dont  était  aussi  Gabriclle  d'Estrées, 
étaient,  dit  Tallemant  des  lîéaux,  la  race  la  plus  fertile  en 
femmes  galantes  qui  ait  jamais  lleuri  en  France. 

«  On  en  compte,  dit-il,  jusqu'à  vingt-cinq  ou  vingt-six, 
soit  religieuses,  soit  mariées,  (lui  ont  toutes  fait  l'amour 
hautement.  De  là  vient,  continue  le  magistrat  historien, 
qu'on  dit  que  les  armes  des  la  Boiudaisière,  c'est  une  poi- 
(jnéc  de  i-csees .-  car  il  se  trouve,  par  vme  i)laisante  ren- 
contre, que  dans  leurs  armes  il  y  a  une  main  qui  sème 
de  la  vesce  (1).  On  lit  sur  leurs  armes  le  quatrain  suivant  : 

«  Nous  devons  bénir  cette  main 
.1  Qui  sème  avec  tant  de  largesses, 
«  Pour  le  plaisir  du  genre  humain.    • 
«  Quantité  de  si  belles  vesces.  •• 

Pour  faire  comprendre  le  trait  renfermé  dans  ce  quatrain, 
apprenons  aux  lecteurs  de  cette  bienheureuse  année  1886. 
«lue  le  mot  t'csce  et  les  mots  femme  LÉgèr(;,  étaient  autre- 
fois synonymes. 

Maintenant,  comment  cette  famille,  dont  le  chef  s'appe- 
lait tout  simplement  Babou,  devint-elle  de  la  Bourdaisière? 


(1)   l,fS  Dabuu  rcailrlaient,  i:n  odi-l,  au  )a*L'tiiii'r  ri  au  ijualiii-iiit'  ii'ar- 
jîtiiil  jiu  bras  de  i^ueules,  sortant  il'un   iiua^e    d'azur,  (t'iiaiit  unt-  pLiiuiiOe 
I    de  \osce!i,  en  rameau  de  trois  pièces  de  siiio|ile. 


! 


HENRI    IV,    LOUIS    XHI    ET    RICHELIEU 


15 


Nous  allons  vous  le  dire,  puisque  nous  sommes  en  train 
de  tenir  sur  notre  procliain   de  méclianîs   propos. 

Une  veuve  de  Bourges,  première  femme  d'un  procureur 
ou  d'un  notaire,  acheta  un  méchant  pouriioint  ù  la  Pour- 
pointerie.  Dans  la  bas<iue  de  ce  pourpoint,  elle  trouva  un 
papier   sur   lequel    étalent   écrits    ces   mots . 

"  Dans  la  cave  de  telle  maison,  à  si.i:  pieds  sous  terre, 
à  tel  endroit  —  l'endroit  était  parlaitement  désigné  —  U 
y  a  telle  somme  d'or  en  des  pots.  » 

Le  chiffre  de  la  somme  n'est  point  parvenu  jusqu'à  nous. 
La  somme  était  forte,  voilà  tout  ce  que  nous  en  savons. 

La  veuve  réfléchit.  Elle  vit  que  le  lieutenant  général  de 
la   ville   était    veuf   et   sans    enfants. 

Elle  l'alla  trouver. 

Elle  lui  raconta  la  chose,  qu'il  écouta,  vous  comprenez 
bien,  avec  la  plus  scrupuleuse  attention  ;  seulement,  elle 
garda  pour  elle  le  secret  principal,  l'endroit  où  gisait  la 
somme. 

—  Il  ne  vous  reste  plus,  dit-il,  à  m'apprendre  qu'une  chose 
malnteiiant  :  c'est  où  est  la   maison. 

—  Soit  !  mais,  pour  que  je  vous  rapprenne,  il  faut  que, 
de  votre  cOté,  vous  vous   engagiez  a   une  chose,  vous. 

—  A  laquelle? 

—  A  m  épouser. 

Le  lieutenant  réfléchit  à  son  tour,  regarda  la  veuve.  Elle 
avait  encore  quelque  reste  de  beauté. 

—  Eh  bien,  va  comme  il  est  dit  !  flt-il. 

Et  les  deux  contractants  passèrent  un  contrat  par  lequel, 
si  telle  somme  était  trouvée  dans  cette  cave,  le  lieutenani 
général  épouserait  la  veuve. 

Le  contrat  signé,  on  procéda  aux  fouilles.  La  somme  lut 
trouvée  complète.  Le  lieutenant  général  épousa  la  veuve, 
et,  de  cette  dot.  si  singulièrement  apportée,  acheta  la  terre 
de  la  Bourdaisière. 

De  là  vint  que  les  Babou,  qui  s'appelaient  Babou  tout 
court,  s'appelèrent  Babou  de  la   Bourdaisière. 

Pour  en  revenir  à  la  galanterie  des  dames  de  ce  nom,  nous 
n'en  citerons  qu'un   exemple. 

Il  y  avait  une  la  Bourdaisière  qui  se  vantait  d'avoir  été 
la  maîtresse  du  pape  Clément  YII,  de  l'empereur  Charles  V 
et  de  François  I^r. 

Peut-être  aus.si  cette  dame  était-elle  chargée  de  quelque 
mission  diplomatique  entre  ces  trois  illustres  personnages. 


Il  y  avait  donc  à  Montmartre  une  abbaye  et  dans  cette 
abbaye  une  demoiselle  de  la  Bourdaisière. 

Cette  demoiselle  de  la  Bourdaisière,  qui,  sans  doute,  à  ces 
armes  représentant  un  bras  semant  une  poignée  de  vesces. 
avait  ajouté,  comme  devise,  bon  sang  ne  peut  mentir,  cette 
demoiselle,  de  la  Bourdaisière  par  sa  mère,  et  de  Beauvil- 
liers  par  son  père,  avait  à  peine  dix-sept  ans,  étant  née 
le  27  avril   1574. 

Elle  avait  été  élevée  au  monastère  de  Beaumont-lès-Tours, 
près  de  sa  tante  Anne  Babou  de  la  Bourdaisière,  abbesse 
du  monastère  de  Beaumont-Iès-Tours. 

«  Sa  vocation,  dit  naïvement  l'historien  qui  nous  fournit 
ces  détails  sur  l'intéressante  personne  dont  nous  nous  occu- 
pons à  cette  heure,  sa  vocation  n'était  pas  le  couvent.  \ 
la  mort  de  son  père,  il  y  avait  dans  la  maison  trois  gar- 
çons et  six  filles.  Elle  avait  donc,  la  pauvre  enfant,  été 
mise  en  religion  pour  faire  à  ses  frères  une  meilleure  part 
dans   la   fortune   paternelle,    •■ 

Henri  avait  tant  d'esprit,  qu'il  n'eut  pas  grand'pelne  à 
persuader  à  mademoiselle  ou  plutôt  à  madame  de  Beauvll- 
liers  —  on  appelait  les  religieuses  madame  —  qu'il  y  avait 
quelque  chose  de  par  le  monde  plus  agréable  que  de  servir 
la  messe  et  de  chanter  vêpres. 

Elle   crut   Henri   et   partit   pour   Senlls. 

Mais   le   siège  ? 

.•Vh  :  pardleu.  Henri  rv'  se  moquait  pas  mal  de  Paris  quand 
il  s'agL^sait  d'une  belle  jeune  fille  de  dix-sept  ans  ! 

Voyez  plutôt  ce  que  dit  un  auteur  presque  contemporain  : 

•  Si  ce  prince  fût  né  roi  en  France,  et  roi  paisible,  pro- 
bablement ce  n'eût  pas  été  un  grand  personnage.  Il  se  fût 
noyé  dans  les  voluptés,  puisque,  malgré  toutes  ses  traverses, 
il  ne  laissait  pas,  pour  suivre  ses  plaisirs,  d'abandonner 
les  plus  importantes  affaires.  Après  la  bataille  de  Coutras, 
au  lieu  de  poursuivre-  ses  avantages,  il  s'en  va  badiner  avec 
la  comtesse  de  Gulche,  et  lui  porte  les  drapeaux  qu'il  a 
gagnés.  Durant  le  siège  d'Amiens,  il  court  après  madame 
de  Beaufort.  sans  se  tourmenter  du  cardinal  d'.Vutriche, 
depuis  l'archkluc  Albert,  qai  s'approchait  pour  tenter  le 
secours  de  la  place    <• 


Il  en  résulte  que  Sigogne  lit  contre  lui  cette  épigramme  : 

Ce  grand  Henri,  qui  vouloit  être 
L'efTroi  de  l'Espagnol  hautain 
Et   suit  le.,   d'une... 

.Ma  foi,  chers  lecteurs,  reconstruisez  le  dernier  vers  comme 
vous  pourrez;   la   rime,   qui   est  riche,   vous    y  aidera 

Il  partit  donc  pour  Sentis  avec  sa  belle  religieuse  ce  bon 
Béarnais,   ce  spirituel  Henri. 

Bayle  a  dit  de  lui  dans  son  dictionnaire  t 

«  Si  on  l'eût  lait  eunuque,  il  n'eût  point  gagné  les  ba- 
tailles de  Coutras.  d'Arqués  et  d'Ivry.  • 

Les  Narsès  sont  rares,  et  l'histoire  ne  nous  a  montré 
qu'une  seule  fois  cette  grande  exception. 

Nfalheureusement  pour  elle,  la  pauvre  religieuse  avait  cédé 
un  peu  vite.  Henri  IV  ne  lui  sut  pas  gré  de  sa  faiblesse  : 
11  vit  une  autre  femme  qui  descendait  aussi  de  la  Bour- 
daisière, et  madame  de  Beauvilliers  fut  oubliée. 

Oubliée  comme  maltresse,  mais  non  comme  amie,  rendons' 
cette  justice  à  Henri  IV,  car,  en  1597,  on  retrouve  une  ctiarte 
où  l'ancienne  maîtresse  du  vainqueur  U  Ivry  prend  le  titre 
d'abbesse.  dame  de  Montmartre,  des  Porcherous  et  du  Fort- 
aux-Dames. 

Elle  mourut  le  21  avril  1650,  à  l'âge  de  quatre-vingts  ans. 

Xous  voici  arrivés  à  la  plus  populaire  des  maltresses  de 
Henri   IV,   à    Gabrielle    d'Estrées. 

Deux  choses  ont  contribué  d  cette  popularité  : 

La  ravissante  chanson  Intitulée  Charmante  Gabrielle. 

Le  mauvais  poëme   de   la  Henriade. 

De  la  fameuse  chanson,  il  n'y  a  qu'un  couplet  qui  soit 
réellement  de  Henri  IV.  n  le  fit  en  partant  pour  un  de 
ses   nombreux   voyages. 

Le  voici  : 

Charmante  Gabrielle, 
Je  vous  fais  mes   adieux. 
La   gloire,   qui   m'appelle. 
M'éloigne   de   vos   yeux. 
Fatale    départie. 

Malheureux  jour  ! 
Que  ne  suls-je  sans  vie 

Ou  sans  amour  '. 

Quant  au  portrait  de  Gabrielle,  par  Voltaire,  le  voici  : 

D'Estrées  était  son  nom  :  la  main  de  la  nature 
De  ses  aimables  dons  la  combla  sans  mesure  ; 
Telle    ne    brillait    point    aux    bords    de    l'Eurotas 
La   coupable  beauté  qui  trahit  Ménélas  ; 
Moins  touchante  et  moins  belle,  à  Tarse  on  vit  paraître 
Celle  qui   des   Romains  avait  dompté  le  maître, 
Lorsque  les  habitants  des  rives  du  Cydnus, 
L'encensoir  à  la  main,  la  prirent  pour  Vénus. 

Il  y  a  ici  une  petite  erreur.  Antoine  ne  lut  jamais  le 
maître  des  Romains  :  ce  fut  Auguste  ;  et  Cléopâtre.  dont 
il  est  ici  question,  se  fit  au  contraire  mordre  par  un  aspic, 
attendu  qu'elle  n'avait  pas  pu  dompter  Auguste,  véritable 
maître  des  Romains. 

Au  reste,  d'après  un  portrait  original  de  la  belle  Gabrielle, 
qui  avait  appartenu  à  Gaston,  frère  de  Louis  XIII,  c'est-à- 
dire  à  un  des  fils  de  Henri  IV.  ou  plutôt  de  Marie  de 
Médicis  (nous  dirons  plus  tard  quel  fut  le  père  probable 
de  Gaston),  Gabrielle  avait  une  des  plus  ravi,ssantes  têtes 
du  monde,  des  cheveux  blonds  et  en  quantité,  des  yeux 
bleus  et  d'un  brillant  à  éblouir,  un  teint  de  lis  et  de  roses. 
•  comme  on  disait  alors,  et  comme  quelques-uns  disant 
encore  de  nos  jours. 

Porchères  a  loué  les  cheveux  et  les  yeux,  et  Guillaume 
de  Sablé  le  reste. 

SUR  LES   CHEVEUX  DE  LA  BELLE  D'ESTRÉES 

Doux  chaînons  de  mon  prince,    agréables  supplices. 
Blonds  cheveux,  si  je  loue  ici  votre  beauté. 
On  jugera  mes  vers,  pour  être  vos  complices. 
Criminels,   comme  vous,  de   lèse-majesté. 

Maintenant,  voici  un  sonnet  qui  eut  le  bonheur  de  Jouir 
pendant  dix  ans  dune  énorme  célébrité.  S'il  y  avait  eu 
une  Académie  à  cette  époque.  Porchères  en  était  de  bon 
gré  ou  de  force,  comme  en  fut  M.  de  Salnt-Aulaire  pour 
son  quatrain. 

Lisez  ce  sonnet,  chers  lecteurs,  et  prenez  par  lui  une  idée 
de  l'esprit  de  ce  temps. 

SUR    LES     YECX    DE    MADAME    LA    BLCBESSE    DE   BEAUFORT 

Ce  ne  sont  point  des  yeux,  ce  sont  plutôt  des  diirux. 

Ils  ont  dessus  les  rois  la  puissance  absolue. 

Dieux  I  non,  ce  sont  des  deux  :  ils  ont  la  couleur  bleue 

Et  le  mouvement  prompt  comme  celui  des  deux. 


16 


ALE^"A^DRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


deux!  non,  mais  deux   soleils   clairement  radieux, 
Dont  les  rayons  brillants  nous  offusquent  la  vue. 
Soleils  !  non,   mais   éclairs  de  puissance   inconnue. 
Des  foudres  de   l'amour  signes  présagieux. 

Car.  s'ils  étaient   des  dieux,  leraient-ils  tant  de  mal  ; 
.Si  des  cieiLx,  ils  auraient  leur  mouvement  égal 
Deux  soleils  ne  se  peut,  le  soleil  est  unique. 

Eclairs  :  non,  car  ceux-ci  durent  trop  et  trop  clairs. 

Toutefois  je  les  nomme,  afin  que  je  m'explique. 

Des   yeux,    des   dieux,    des    deux,    des   soleils,    des    éclairs. 

Après  le  quatrain  sur  les  cheveux,  après  le  sonnet  sur 
les  yeux,  passons  aux  vers  qui  traitent  de  la  généralité  des 
perfections  de  la  belle  Gabrielle. 

Ces  derniers  vers  sont,  comme  nous  l'avons  dit,  de  Sablé  : 

Mon  œil  est  tout  ravi  quand  il  voit  et  contemple 

Ces  beaux  cheveux  orins  qui  ornent  chaque  temple. 

Son  beau  et  large  front  et  sourcils  ébénins. 

Son  beau  nez  décorant  et  l'une  et  l'autre  joue. 

Sur  lesquelles  l'amour  à  toute  lieure  se   joue. 

Et  ces  deux  brillants  yeux,  deux   beaux  âtres  bénins. 

Heureux  qui  peut  baiser  sa  bouche  cinabrine. 

Ses  livres  de  corail,  sa  denture  yvoirine. 

Son  beau  double  menton,  l'une  des  sept  beautés, 

Le  tout  accompagné  d'un  petit  ris  folâtre  ! 

Une  gorge  de  lys  sur  un  beau  sein  d'albâtre, 

Où  deux  globes  charmants  sont  assis  et  plantés. 

Mon   Dieu,   qu'il   fait  beau   voir  sa   main    blanclie  et  polie. 

Ses  beaux  doigts  longs,    perleux.  et  qui  plus    embellie 

De  riches  diamants  et  rubis  précieux 

Sa  belle  taille,  aussi,  ne  doit  être  oubliée. 

Avec  la  bonne  grdce  â  la  taille  alliée. 

Et  ces  petits  pieds  faits  pour  le  parquet  des  dieux  ! 

Gabrielle  était  née  vers  l'an  1575.  Elle  n'avait  point  encore 
paru  à  la  cour  quand  Henri  la  rencontra  dans  une  de  ses 
e.\cursions  aux    environs  de  Senlis. 

Elle  habitait  le  château  de  Coeuvres,  et  ce  fut  dans  la 
forêt    de    Villers-Cotterets    qu'il    la    rencontra. 

Demoustier  a  consacré  l'endroit  traditionnel  où  cette  ren- 
contre eut  lieu  en  gravant  sur  un  hêtre,  ni  plus  ni  moins 
qu'un  berger  de  Virgile  ou  un  héros  de  l'Ariosle,  les  cinq 
vers  suivants  : 

Ce   bois  fut  l'asile  chéri. 

De  l'amour   autrefois  fidèle. 
Tout   l'y    rappelle   encore,    et   le   coeur    attendri 
Soupire  en  se  disant  :  «  C'est  ici  que  Henri 

Soupirait  près  de  Gabrielle.  » 

Je  suis  peut-être  aujourd'hui  le  seul  homme  de  France 
qui  se  souvienne  de  ces  vers.  C'est  que,  tout  enfant,  ma 
mère  me  les  a  fait  lire  sur  l'arbre  où  ils  étaient  gravés, 
en  me  disant  ce  que  c'était  que  Henri,  que  Gabrielle  et 
que  Demoustier 

Il  y  avait  quelque  doute  sur  la  naissance  de  Gabrielle. 
Elle  était  bien  née  pendant  le  mariage  de  M.  d'Estrées  avec 
sa  mère;  mais  il  y  avait,  quand  elle  naquit,  cinq  ou  six 
ans  déjà  que  madame  d'Estrées  s'en  était  allée  avec  le 
marquis  d  .«.liègre,  dont  elle  partagea  la  mort  tragique. 
Les  habitants  d'issoire,  qui  tenaient  pour  la  Ligue,  ayant 
appris  que,  dans  un  hôtel  de  la  ville,  logeaient  un  sei- 
gneur et  une  dame  qui  tenaient  pour  le  roi,  se  soulevèrent 
et  poignardèrent  le  marquis  et  sa  maîtresse,  puis  les  jetèrent 
tous  deux  par  les  fenêtres. 

Cette  dame  d'Estrées  était  aussi  une  la  Bourdaisiére. 

Cette   madame   d  Estrées   eut   sLx    filles   et   deux    fils. 

Les  six  filles  furent  madame  de  Beaufort,  madame  de  Vil- 
lars,  madame  de  Namps,  la  comtesse  de  Sauzay,  l'abbesse 
de  Maubuisson  et  madame  de  Balagny. 

Cette  dernière  est  la  Délie  de  VAslrée. 

«  Elle  avait,  dit  Tallemant  des  Réaux,  la  taille  un  peu 
gâtée,  mais  c'était  la  plus  galante  personne  du  monde.  Ce 
fut  d'elle  que  M.  d'Epernon  eut  l'abbesse  SainteGlossine 
de  Metz.  I. 

On  les  appelait,  elles  et  leur  frère,  —  le  second  flls  était 
mort  —  les  sept  péchés  mortels. 

A  la  mort  de  madame  de  Beaufort,  madame  de  Neuvie 
avait  fait  sur  son  enterrement,  qu'elle  avait  vu  des  fenêtres 
de  madame  de  Bar,  le  sixain  suivant  : 

J'ai  vu  passer  par   ma  fenêtre 
Les  six   péchés  mortels  vivants. 
Conduits   par   le   bâtard   d'un   prêtre. 
Qui  tous   ensemble  allaient  chantants 
Un  itequiescat  in   jiace 
Pour    le   septième    trépassé. 

Mais,  si  jeune  que  fut  la  belle  Gabrielle,  son  cœur,  â  ce 


que  l'on  assure,  avait  déjà  parlé,  et  son  cœur  avait  obéi 
à   la   voix   de   son   cœur. 

C'était  pour  Roger  de  Saint-Larry,  célèbre  sous  le  nom  de 
Bellegarde,  grand  écuyer  de  France,  et  qu'en  sa  qualité  de 
grand  écuyer,  on  appelait  yi.  le  Grand  tout  court.  C'était 
un  des  hommes  les  mieux  faits  et  les  plus  aimables  de  la 
cour.  Par  malheur  pour  lui.  il  était  aussi  un  des  plus  indis- 
crets. Comme  le  roi  Candaule.  il  ne  put  tenir  sa  langue. 
il  vanta  si  fort  à  Henri  IV  la  beauté  de  sa  maîtresse,  que 
celui-ci  la  voulut  voir. 

Il  vint,  la  vit  et  l'aima. 

C'était  le  pendant  du  veni,  vidi.  vici  de  César.  Aussi  le 
premier  enfant  qui  résulta  de  ces  amours  fut-il  appelé 
comme  le  vainqueur  de  Pharsale. 

Gabrielle  le  voulait  appeler  Alexandre  ;  mais  Henri  secoua 
la   tète  : 

—  Non  !  non  !  dit-il  ;  on  n'aurait  qu'à  l'appeler  Alexandre 
le  Grand  . 

Gabrielle  rougit  et  n'insista  point. 

Nous  avons  dit  qu'on  appelait  le  grand  écuyer  M.  le  Grand. 

Par  bonheur  pour  Bellegarde.  la  belle  Gabrielle  n'était 
point  aussi  rancunière  que  cette  belle  reine  de  Lydie  qui 
fil  tuer  son  mari  par  son  amant,  parce  que  son  mari  la 
lui  avait  montrée  nue.  —  Xon,  au  contraire,  garda-t-elle 
toute  sa  vie  pour  Bellegarde  des  sentiments  de  tendresse 
qui  firent  damner  Henri  IV. 

Plus  de  dix  fois,  dans  ses  moments  de  colère,  il  s'écria  : 

—  Ventre-saint-gris  !  ne  trouverai-je  personne  pour  me 
débarrasser  de  ce  damné  Bellegarde? 

Mais,   cinq   minutes   après  : 

—  Eh  !  disait-il,  vous  qui  avez  entendu  ce  que  je  viens 
de  dire,  gardez-vous  bien  de  le  faire  : 

Cette  jalousie,  qui  le  tourmenta  pendant  les  neuf  ou  dix 
années  que  dura  sa  liaison  avec  Gabrielle,  date  du  com- 
mencement de  cette  liaison. 

Nous  avons  vu  comment  Henri  avait  connu  Gabrielle,  p.ir 
l'entremise  de  Bellegarde.  La  première  chose  que  fit  Henri  IV 
fut  d'emmener  Gabrielle  à  Mantes,  où  était  la  cour,  et  de 
défendre  à   Bellegarde   de  l'y  suivre. 

L'amant    éploré    fut    forcé   d'obéir. 

Mais  mademoiselle  d'Estrées  trouva  le  procédé  tyrannique. 

Un  matin,  elle  déclara  à  son  royal  poursuivant,  —  car 
on  prétend  q>ie  le  roi  n'était  point  son  amant  encore,  — 
elle  déclara,  disons-nous,  à  son  royal  poursi-.ivant,  que  sa 
conduite  n'était  point  délicate,  et  que,  s'il  l'aimait  vérita- 
l>lcmcnt.  comme  il  lui  faisait  l'honneur  de  le  lui  dire,  il 
ne  s'opposerait  point  à  l'établissement  avantageux  qu'elle 
trouvait  près  de  Bellegarde,  lequel  lui  offrait  de  1  épouser 

Après  quoi,  elle  se  retira. 

Henri    resta    pensif. 

A   quoi  pen.sait-il? 

.\   lui   offrir   ce   qu'il   offrait    toujours  :   le   mariage. 

Mais  l'offre  ne  semblait  jamais  tout  à  fait  sérieuse.  Henri 
était  marié  à  Marguerite,  et,  si  peu  qu'il  le  fût,  il  l'était 
toujours  beaucoup  tant  que  son  divorce  n'était  pas  pro- 
noncé. 

11  réfléchissait  encore  à  ce  qu'il  pourrait  dire  à  Gabrielle 
pour  la  retenir  près  de  lui.  quand  on  vint  lui  annoncer 
que  Gabrielle  était  partie  pour  Cœuvres. 

Par  malheur.  Gabrielle  avait  juste  clioisi  un  jour  où  elle 
savait  que  Henri  ne  pouvait  la  pour.suivre. 

Mais  il  lui  envoya  un  message,  avec  ces  seuls  mots  ; 

o  Attendez-moi  demain.  » 

En  effet,  étourdi,  tremblant,  désespéré,  fou  d'amour  comme 
aurait  pu  l'être  un  amant  de  vingt  ans,  11  se  résolut,  coûte 
que  coûte,   à   l'aller   reprendre. 

Il  y  avait  plus  de  vingt  lieues  à  faire  et  deux  armées 
ennemies  à  traverser. 

..  Jamais  César,  dit  l'historien  auquel  nous  empruntons  ces 
détails,  ne  risqua  tant  pour  aller  d'.-Vpollonie  à  Brlndes 
que  Henri  lorsqu'il  alla  de  Mantes  à  Cœuvres.  » 

Il  partit  à  cheval  avec  cinq  amis  seulement  ;  puis,  à  trois 
lieues  de  Cœuvres,  probablement  â  Verberie,  voyant  les  routes 
de  la  forêt  de  Complègne  gardées  par  l'ennemi,  il  mit  pied 
à  terre,  revêtit  les  habits  d  un  paysan,  mit  un  sac  plein 
de  paille  sur  sa  tête  et  se  rendit  au  château. 

Il  avait  passé  près  de  vingt  patrouilles  françaises  et  espa- 
gnoles, qui  étaient  bien  loin  de  se  douter  que  ce  prétendu 
paysan  portant  v"  sac  de  paille  était  un  amoureux  allant 
voir  sa  maltresse,  et  que  cet  amoureux  était  le  roi  de 
France. 

Toute  prévenue  qu'elle  était  de  l'arrivée  du  roi,  Gabrielle, 
ne  croyant  pas  qu'il  fût  capable  d'une  pareille  folie,  ne 
voulait  pas  le  reconnaître,  et,  lorsqu'elle  le  reconnut,  elle 
jeta  un  grand  cri,  ne  trouvant  à  la  suite  de  ce  cri  autre 
chose  à  lui  dire  que  cette  phrase  peu  gracieuse  : 

—  Oh  !  sire,  vous  êtes  si  laid,  que  je  ne  -saurais  vous 
regarder. 

Par  bonliour  pour  le  roi,  Gabrielle  avait  *a  ses  côtés  la 
marquise  de  Villars,  sa  sœur.  Gabrielle  retirée,  la  marquise 


HENRI    IV,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


rt'S(a  avec  le  roi  et  essaya  de  lui  persuader  que  la  crainte 
d  Otre  surprise  par  son  père  avait  seule  fait  retirer  made- 
moiselle d'Eslrées.  Mais  il  lallut  bien  que  le  roi  prit  cette 
raison  pour  ce  quelle  valait,  quand  il  vit  que  mademoiselle 
d'Estrées  ne   reparaissait   point. 

Or.  quelques  instances  que  l'on  fit  près  de  Gabrielle,  elle 
ne  voulut  point  reparaître,  et  force  fut  a  Henri  de  repartir 
comme  il  était  venu,  sans  tirer  autre  chose  que  ce  fruit 
vert  et  acide  de  l'action  la  plus  périlleuse  qu'il  eût  jamais 
hasardée,  et  dans  laquelle  il  avait  risqué  son  salut,  celui 
de  ses  amis,  celui  de  sa  couronne  et  celui   de  la  France. 

Et  ce  qu'il  y  a  de  plus  étonnant  dans  tout  cela,  dit  Tal- 
lemant  des  Réaux.  —  c'est  qu  il  n'était  point  grand  abat- 
teur  de  bois.  Madame  de  Verneuil  l'appelait  le  capllainc 
bon  vouloir,  et  l'on  disait  de  lui  que  son  second  avait  été 
tué. 

Son  absence  avait  causé  un  grand  effroi  ;\  la  cour,  sur- 
tout quand  on  avait  appris  le  but  de  son  voyage  et  à 
travers  quels  périls  il  s'accomplissait,  .\ussi  Sully  et  M'ornay. 
son  Sénèque  et  son  Burrhus,  l'attendalent-ils  pour  le  mori- 
géner  d'importance. 

Henri  IV  courba  la  tête  comme  II  avait  l'habitude  de 
le  faire,  mais  moins  cette  fois  sous  les  reproches  de  ses 
deux  rudes   amis  que  sous  l'insuccès  de  l'aventure. 

Il  ne  s'en  tira  qu'en  jurant  sa  foi  tle  gentilhomme  qu'il 
ne  recommencerait  pas.  et  il  prit  en  effet  ses  mesures  pour 
n'avoir   point   besoin   de   recommencer 

Afin  d'engager  Gabrielle  à  venir  k  la  cour,  11  manda  son 
père  sous  prétexte  de  le  faire  entrer  dans  son  conseil.  Mais 
M.    d'Estrées  vint   seul. 

Un  second  prétendant  s'était  mis  sur  les  rangs,  offrant, 
lui    aussi,    d'épouser.    C'était    le    duc    de    Longueville. 

Gabrielle  aimait  Bellegarde  pour  le  plaisir  de  l'amour  : 
elle  faisait  semblant  d'aimer  Longueville  pour  l'espoir  de 
l'ambition. 

Le  duc  de  Longueville  s'aperçut  à  la  fois  du  jeu  que 
jouait  Gabrielle  et  du  danger  qu'il  courait.  Gabrielle  étant 
aimée  à  ce  point  du  roi,  qu'il  s'effraya  de  rester  de  moitié 
dans  son  jeu. 

11  feignit  de  lui  renvoyer  ses  lettres  et  lui  demanda  les 
siennes. 

Gabrielle  les  lui  renvoya  loyalement,  depuis  la  première 
jusqu'à  la  dernière.  Mais,  en  passant  la  revue  de  ses  lettres 
à  elle,  elle  s'aperçut  qu'il  lut  en  manquait  deux,  et  des 
plus  compromettantes. 

Par  bonheur,  quelques  jours  après,  le  duc,  faisant  son 
entrée  à  DouUens.  il  lui  fut  tiré  une  salve  d'honneur.  Par 
hasard,  un  des  mousquets  était  chargé  à  balle,  et,  par 
hasard  toujours,  cette  balle  traversa  le  corps  du  duc  et  le 
tua   roide. 

L'exemple  proBta  à  Bellegarde.  Il  résolut  de  ne  se  brouil- 
ler ni  avec  un  roi  si  amoureux,  ni  avec  une  maîtresse  si 
chanceuse,  et,  ayant  appris  que  M.  d'Estrées  s'occupait 
de  marier  sa  flUe  à  Nicolas  d'.\rmeval.  seigneur  de  Llan- 
court,  il  s'effaça  prudemment,  quitte  à  reparaître  plus  tard. 

Gabrielle  jeta  les  hauts  cris  à  la  vue  de  son  prétendant. 
L'esprit  était  méchant  et  le  corps  vilain.  Elle  eut  recours 
à  Henri  IV,  auquel  elle  essaya  de  faire  accroire  que  son 
dégoût  pour  le  seigneur  de  Liancourt  venait  de  l'attrac- 
tion qu'elle  ressentait  pour  lui.  Henri,  qui  n'était  pas  bien 
convaincu  de  l'attraction,  n'osa  point  se  déclarer  contre  ce 
mariage,  qui  paraissait  être  le  grand  désir  de  M.  d'Estrées. 
De  son  côté,  Gabrielle  continuait  d'appeler  le  roi  à  son 
secours.  Henri  prit  un  milieu  et  promit  de  paraître,  le  jour 
des  noces,  comme  le  dieu  de  la  machine  antique,  et  de 
mettre  la  nouvelle  épousée  à  l'abri  des  tentatives  de  son 
époux. 

Malheureusement,  le  jour  des  noces,  il  était  indispensa- 
blement  occupé  ailleurs,  de  sorte  qu'il  laissa  à  Gabrielle 
tout  le  soin  et  en  même  temps  toute  la  difficulté  de  se 
défendre  contre  son  mari. 

Cependant  M.  de  Liancourt  n'avait  encore  rien  obtenu 
d'elle.  Gabrielle  le  jura  du  moins,  lorsque  Henri,  étant  par- 
venu à  se  rapprocher  de  Cœuvres,  donna  l'ordre  à  M.  de 
Liancourt  de  le  venir   joindre   à  Chauny    avec  sa  femme. 

Le  mari  avait  bonne  envie  de  désobéir  ;  mais  il  réflé- 
chit aux  risques  qu'il  courait  à  agir  ainsi  ;  puis,  il  e.spéra 
peut-être  qu'il  y  avait  toute  une  fortune  et  tout  un  avenir 
à  se  rendre  à  l'invitation  qu'il   avait  reçue. 

Il  amena  donc  sa  femme  a  Chauny. 

Le  roi  avait  ses  équipages  prêts  ;  Il  partait  pour  le  siège 
de  Chartres. 

Sans  plus  s'inquiéter  du  mari  que  s'il  n'existait  pas,  sans 
même  l  inviter  à  accompagner  sa  femme,  il  fit  monter 
Gabrielle  dans  son  coche,  monta  près  d'elle,  et  partit  emme- 
nant cette  bonne  marqui.se  de  Vlllars.  qui  avait  fait  de  son 
mieux  à  Cœuvres  pour  lui  faire  oublier  la  façon  dont  H 
était  reçu,   et  madame  de  la  Bourdalslère,  sa  cousine. 

Madame  de  Sourdis.  tante  de  Gabrielle,  qui  craignait  quel- 
que nouvelle  «o(((ic  de  sa  nièce,  vint  les  y  rejoindre. 


Les  conseils  que  donna  à  sa  nièco  cette  excellente  tante 
ne  furent  point  étrangers   au    bonheur  de   Henri. 

.■\ussi  Henri  récompensa-t-11  la  femme  en  nommant  une 
fois  la  ville  prise,  le   mari  au  gouvernement  de  Chartres 

Une  seule  chose  troublait  Henri  IV  dans  ses  amours  sa 
jalousie  contre  Bellegarde. 

Les  deux  jeunes  gens  avaient  beau  se  surveiller  eux-mêmes 
avec  la  plus  scrupuleuse  attention,  on  n'aime  pas  sans  que 
du  feu  damour,  si  bien  caché  qu'il  .soit,  il  ne  jaillisse 
au  dehors  quelque  étincelle. 

Henri  IV,  un  jour,  les  regardait  danser  ensemble  ;  lui  les 
voyait,  eux  ne  le  voyaient  pas.  11  secoua  la  tête  à  leur 
façon  de  se  donner  la  main,  et  murmura  entre  ses  dents  ■ 

—  Ventre-salnt-gris  !  il  faut  qu'ils  soient  .serviteur  et  maî- 
tresse. 

II  voulut  s'en  assurer.  11  prétexta  une  entreprise  qui 
devait  le  tenir  dehors  toute  la  nuit  et  la  journée  du  len- 
demain,   partit   à.  huit   heures   du  soir   et   revint   à  minuit. 

Le  roi  ne  s'était  pas  trompé.  A  son  retour.  Gabrielle  et 
Bellegarde  étalent  ensemble. 

Tout  ce  que  put  faire  La  nousse,  confidente  de  Gabrielle. 
ce  fut.  pendant  que  sa  maîtresae  allait  ouvrir  au  roi,  de 
faire  cacher  Bellegarde  dans  un  cabinet  où  elle  couchait, 
près  du  lit  de  sa  maîtresse. 

Après   quoi,   elle    sortit,    emportant   la    clef. 

Le  roi  prétendit  qu'il  avait  faim  et  demanda  à  souper. 

Gabrielle  s'excusa  sur  ce  qu'elle  n'attendait  point  le  roi 
et  n'avait  rien  fait  préparer. 

—  Bon  !  dit  le  roi,  je  sais  que  vous  avez  des  confitures 
dans  ce  cabinet.  Je  mangerai  d^s  confitures  et  du  pain. 

Gabrielle  fit  semblant  de  chercher  la  clef,  la  clef  ne  se 
trouva  point. 

Henri  ordonna  de  chercher  La  Rousse.  La  Rousse  n'était 
nulle  part. 

—  .\llon^,  dit  le  roi,  je  vois  bien  qu'il  faudra,  si  je  veux 
souper,  que  j'enfonce  la  porte. 

Et  il  se  mit  à  frapper  dans  la  porte  à  grands  coups  de 
pied. 

La  porte  allait  céder  quand  La  Rousse  entra,  demandant 
pourquoi  le  roi  faisait  tout  ce  bruit. 

—  Je  fais  tout  ce  bruit,  dit  le  roi,  parce  que  je  veux 
manger  des  confitures  qui  sont  dans  ce  cabinet. 

—  Mais  pourquoi  le  roi.  au  lieu  d'enfoncer  la  porte,  ne 
l'ouvre-t-il  pas  tout   simplement  avec   la  clef'? 

—  Ventre-saint-gris!  dit  le  roi,  pourquoi?...  pourquoi?... 
Parce  que  je  n'ai   pas  la  clef. 

—  La    voilà  !   dît   la  Rousse. 

Et.  rassurant  sa  maîtresse  d'un  coup  d'œll.  elle  donna 
la   clef   au   roi. 

Le  roi  entra,  le  cabinet  était  vide  ;  Bellegarde  avait  sauté 
par   la  fenêtre. 

Le  roi  sortit  l'oreille  basse,  et  tenant  un  pot  de  confiture 
de  chaque  main. 

Gabrielle  joua  le  désespoir.  Henri  tomba  à  ses  pieds  et 
lui  demanda  pardon.  ^j 

La  scène  a  servi  de  modèle  depuis  à  Beaumarchais  pour 
son   second   acte  du   Mariage  de   Figaro. 

Plus  tard,  quand  Henri  voulut  épouser  Gabrielle,  M.  de 
Praslln,  capitaine  des  gardes  du  corps  et  depuis  maréchal 
de  France,  pour  empêcher  son  maitre  de  faire  une  sottise 
qui  lui  eût  aliéné  l'estime  de  tous  ses  amis,  lui  offrit 
de  lui  faire  surprendre  Bellegarde  dans  la  chambre  de 
Gabrielle. 

C'était  a  Fontainebleau.  Le  roi  se  leva,  s'habilla,  prit  son 
épée  et  suivit  M.  de  Praslln.  Mais,  au  moment  où  celui-ci 
frappait  à  la  porte  pour  se  taire  ouvrir,  Henri  IV  lui 
arrêta  le  bras. 

—  Ah  !  par  ma  foi,  non,  dit-il,  cela  lui  ferait  trop  de 
peine  ! 

Et  il  rentra  chez  lui. 

Le  bon  roi,  et  surtout  le  digne  homme,  que  ce  brave  et 
spirituel   Béarnais  ! 

Au  milieu  de  tout  cela,  le  roi  était  entré  à  Paris,  après 
un  siège  de  quatre  ans,  pris.    Interrompu,   repris. 

On  sait  les  détails  horribles  de  ce  siège,  qui  est  un  nouvel 
exemple  que  les  haines  religieuses  sont  bien  autre  chose  que 
les  haines  politiques. 

D'abord  ce  fut  M.  de  Nemours  qui  fit  sortir  de  Paris  les 
bouches  inutiles. 

Henri,  en  voyant  ces  pauvres  chassés,  hâves,  suppliants, 
affamés,  eut  pitié  d'eux. 

—  Laissez-les  passer,  dit-Il  aux  avant-postes  qui  les  repous- 
saient ;  il  y  a  pour  eux  des  vivres  dans  mon  camp. 

11  mourait  à  Paris  mille  personnes  de  faim  par  Jour,  car 
Henri  s'était  emparé  de  tous  les  faubourgs.  On  essaya  de 
faire  du  pain  avec  des  os  de   morts   piles. 

Cette  nourriture  redoubla  la  mortalité. 

Henri  se  désespérait  de  voir  que,  malgré  cette  extrémité, 
Paris  ne  voulait  pas  se  rendre.  

M  de  GondI  archevêque  de  Paris,  fut  pris  de  pitié  pour 
ses  ouailles.  11  se  présenta   au  camp  du  roi,   qu'il  trouva 


<*> 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


entouré   de   toute  sa   noblesse,   et,    comme    il   se   plaignait 
de  ne  pouvoir  se  lalre  jour  au   milieu  de   ses  rangs  ; 

—  Ventresaint-gris  :  monsieur,  dit  le  Béarnais,  si  vous 
la  voyiez  un  jour  de  bataille,  elle  me  presse  bien  autrement. 

Le  résultat  de  cette  conférence  fit  de  nouveau  ressortir 
l'esprit  et  le  cœur  de  Henri. 

Comme  M.  de  Gondi  lui  peignait  la  famine,  mais  en 
même  temps  le  fanatisme  auquel  Paris  était  en  proie,  et 
lui  disait  qu'il  n'aurait  Paris  que  quand  le  dernier  soldat 
en  serait  tué,  et  quand  le  dernier  bourgeois  en  serait  mort  : 

—  'V'entre-saint-gris  !  monsieur,  dit-il,  il  n  en  sera  pas 
ainsi.  Je  suis  comme  la  vraie  mère  de  Salomon.  j'aime  mieux 
n'avoir  point  Paris  que  de  l'avoir  en   lambeaux. 

Et,  le  même  jour,  il  ordonna  qu'on  fit,  de  sa  part  et  en 
soH  nom,    entrer  des  charrettes  de  vivres  dans  Paris. 

Le  fanatisme,  comme  l'avait  dit  1  archevêque,  était  si 
grand,  que,  malgré  cette  action  sans  exemple  dans  l'histoire 
des  guerres,  et  surtout  dans  l'histoire  des  guerres  civiles, 
ce  ne  fut  que  trois  ans  après  que  Henri  entra  dans  sa 
capitale. 

Encore  y  entra-t-il  par  stirprise. 

Il  avait  mis  dans  ses  intérêts  le  gouverneur  Brissac,  la 
plupart  des  échevins  et  tout  ce  qui   restait  du  parlement. 

Le    29   mars  fut    choisi   pour    cette   entrée. 

Le  prévôt  des  marchands,  L'Huillier,  et  trois  échevins, 
Langlois,  Neret  et  Beaurepalre,  rassemblèrent  autour  d'eux 
leurs  parents  et  leurs  amis,  chassèrent  les  Espagnols  de 
leurs  corps  de  garde  et  s'emparèrent  des  portes  Saint-Denis 
et   Saint-llonoré. 

Le  roi  leur  avait  donné  le  signal  par  une  fusée  tirée  de 
Jlontmartre. 

Il  fit  son  entrée  deux  heures  avant  le  jour,  sans  oppo- 
sition aucune.  L'armée  royaliste  se  répandit  dans  la  ville, 
en  occupa  les  principaux  postes,  si  bien  qu'à  leur  réveil, 
les  Parisiens,  même  les  plus  fanatiques,  se  trouvèrent  hors 
d'état  de  faire  aucune  résistance. 

Cependant  les  plus  fidèles  se  taisaient  encore  ou  restaient 
chez  eux,  quand  tout  à  coup  des  hommes,  portant  des  dra- 
peaux blancs,  tenant  leur  chapeau  à  li  main,  parcoururent 
toptes  les  rues  en  criant  : 

' —  Pardon,  général  : 

Alors,  ce  ne  fut  qu'une  clameur  dans  Paris  ;  la  ville  tout 
entière  éclata  dans  un  immense  cri  de  "  Vive  le  roi  !  » 

Henri  avait  consenti  à  abjurer.  On  connaît  le  fameux  mot 
devenu  proverbe:  «  Paris  vaut  bien  une  messe:  ..  Sa  pre- 
mière visite  fut  donc  à  Notre-Dame.  Un  cortège  immense  le 
suivit  :  les  gardes  voulaient  écarter  la  foule. 

—  Laissez  approcher,  laissez  approcher,  cria  Henri.  Ne 
voyez-vous  pas  que  tout  ce  peuple  est  affamé  de  voir  son  roi  ? 

Et  le  roi  arriva  sans  accident  à  Xotre-Dame,  et  sans  acci- 
dent se  rendit  de  Xotre-Dame  au  Louvre. 

Gabrielle.  qui  suivait  le  roi,  fut  d'abord  installée  à  l'hôtel 
du   Bouchage,   attenant   au  palais. 

C'est  chez  elle  que,  cinq  mois  après,  Henri  lalUit  être  as- 
sassiné par  Jean  Châtel. 

Le  roi  recevait  deux  gentilshommes  qui  s'étaient  age- 
nouillés pour  lui  rendre  leurs  devoirs.  Au  moment  où  il 
se  baissait  pour  les  relever,  il  se  sentit  frappé  d'un  coup 
violent  A  la  lèvre. 

D'abord,  il  crut  que  c'était  sa  folle  Mathurine  qui,  par 
maladresse,  l'avait  heurté. 

—  Au  diable  soit  la  folle  !  dit-Il,  elle  m'a  blessé. 
Il  avait  les  lèvres  fendues  et  une  dent  cassée. 
Mais  elle,  courant  à  la  porte  et  la  fermant. 

—  Non.  non,  père,  dit-elle,  ce  n'est  pas  moi,  c'est  lui  ! 

Et  elle  montra  un  jeune  homme  qui  se  cachait  dans  les 
rideaux  dune  fenêtre. 

Les  deux  gentilshommes  s'élancèrent  sur  lui  l'épée  à  la 
main. 

—  Ne  lui  faites  point  de  mal,  cria  Henri  IV,  ce  ne  peut 
être  qu'un  fou. 

Le  roi  ne  se  trompait  que  de  bien  peu,  c'était  un  fanatique. 

Le  Jeune  homme  fut  arrêté,  et  l'on  trouva  sur  lui  le 
couteau  dont  11  venait  de  frapper  le  roi. 

Il  se  nommait  Jean  ChStel,  était  fils  d'un  riche  marchand 
drapier,   et  étudiait  au  collège  de   Clermont. 

Loin  de  nier  son  crime.  Il  s'en  vanta,  déclara  qu'il  avait 
agi  de  son  propre  mouvement  et  par  zèle  pour'  la  reli- 
gion, persuadé  qu'il  était  qu'on  pouvait  tuer  tout  roi  non 
approuvé   par    le   pape. 

Puis  11  ajouta  qu'il  avait  particulièrement  un  crime  à 
expier  aux  yeux  du  Seigneur,  et  que  le  sang  d'un  héréti- 
que lui  avait  paru  une  expiation  qui  devait  être  agréable 
à  Dieu. 

Ouel  était  ce  crime? 

Celui   pour  lequel   Dieu  foudroya   Onan. 

Le  roi  avait  bien  raison  de  dire  que  Jean  Chatel  était 
un  fou. 

La  punition   fut  terrible 

Les  Jésuites  furent  chassés  de  France  comme  corrupteurs 
do  H  Jeunesse.  perturbat€nrs  du  repos  public,  ennemis  du 
roi  et  de  l'Etat. 


Le  père  Guignard,  chez  lequel  on  trouva  des  écrits  sédi- 
tieux, fut  pendu  ;  son  cadavre  fut  jeté  au  feu,  ses  cendres 
furent  éparpillées  au  vent. 

Jean  Cuatel  subit  le  supplice  des  régicides. 

On  lui  lia  dans  la  main  le  couteau  dont  il  s'était  servi 
four  commettre  le  crime  et  on  lui  coupa  la  main. 

Puis  il  fut  tenaillé  et  tiré  à  quatre  chevaux. 

Puis  son  corps  fut  consumé  dans  un  bûcher,  et  ses  cen- 
dres, comme  celles  du  père  Guignard,  furent  jetées  au  vent. 

Enfin,  sa  maison,  qui  était  devant  le  palais  de  Justice,  fut 
rasée,  et  l'on  éleva  sur  son  emplacement  une  pyramide  à 
quatre  faces  portant  sur  chacune  d'elles  l'arrêt  du  parle- 
ment et  des  inscriptions  grecques  et  latines. 

Cette  pyramide  fut  abattue  par  ordre  du  petit-flls  de 
Henri  IV,  Louis  XIV,  en  1705.  à  la  sollicitation  des  jésuites, 
qui  venaient  de  rentrer  en  Fr.ince. 

Le  prévôt  des  marchands,  François  Miron,  fit,  au  lieu  et 
place  de  cette  pyramide,  établir  une  fontaine,  qui  lut  de- 
puis transférée  dans  la  rue  Saint-Victor. 

Les  félicitations  arrivèrent  de  tous  côtés  au  roi  :  discours, 
adresses,  imprimés,  manuscrits  en  prose  et  en  vers. 

Parmi  ces  derniers,  U  y  en  avait  un  qui  le  fit  songer  long- 
temps. 

11  était  de  d'Aubigné,  resté  ardent  calviniste,  malgré 
l'abjuration  de  son  roi. 

Le    voici  : 


Quand   ta   bouche   renoncera 
Ton   Dieu,   ton  Dieu   la   percera. 
Punissant   le  membre  coupable. 
Quant   ton    cœur,   déloyal   moqueur. 
Comme   elle  sera   punissable. 
Alors  Dieu  percera  ton  cœur. 

Cette  menace  devint  une  prophétie  que.  seize  ans  plus 
tard.   Ravaillac  se  chargea  d'accomplir. 

Terminons  par  une  anecdote  :  elle  clôt  admirablement 
l'entrée  de  Henri  IV  à  Paris. 

Le  jour  même  de  cette  entrée,  il  se  présenta  chez  sa 
tante,  madame  de  Montpensier,  ligueuse  enragée,  qui  fut 
tout  étonnée  de  le  voir  entrer  chez  elle,  sa  grande  ennemie, 
sans  suite  et  comme  un  bon  neveu  qui  viendrait  lui  faire 
une  visite  de  fête  ou  de  jour  de  l'an. 

—  Eh  :  lui  demanda-t-elle  après  l'avoir  fait  asseoir,  que 
venez-vous  donc  faire  ici  ? 

—  Ma  foi  !  dit  Henri,  vous  aviez  autrefois  de  si  bonnes 
ccnfltures,  que  l'eau  m'en  est  venue  à  la  bouche,  et  que  je 
viens  vous  demander  si  vous  en  avez  toujours. 

—  .\h  !  je  comprends,  mon  neveu,  vous  voulez  me  prendre 
en  défaut,  car,  à  cause  de  la  famine,  vous  croyez  que  je  n'en 
ai    plus. 

—  Non,  vcntre-salnt-gris  !  répondit  le  roi,  c'est  tout  sim- 
plement que  J'ai  faim. 

—  Manon,  dit  la  princesse,  faites  apporter  des  confitures 
d'abricot. 

Manon  apporta  un  pot  de  confitures  d'abricot. 

Madame  de  Montpensier  le  décoiffa,  et,  prenant  une  cuil- 
ler, voulut  en  faire  l'essai  :  c'était  l'habitude  à  cette  époque 
de  goûter  de  tout  ce  que  l'on  présentait  au  roi. 

Mais    Henri    l'arrêta. 

—  Oh!   ma  tante,   dit-il,   y  pensez-vous? 

—  Comment,  répondit-elle,  ne  vous  ai-je  point  assez  fait 
la  guerre  pour  vous  être  suspecte? 

—  Vous  ne   me   l'êtes  point,   ma  tante. 

Et,  lui  prenant  le  i>ot  des  mains.  Il  le  mangea  sans  que 
l'essai  en   eût  été  fait 

—  Ah  !  répliqua-t-elle.  je  vois  bien.  sire,  qu'il  faut  être 
votre   servante. 

Et.  .se  jetant  .^  ses  genoux,  elle  lui  demanda  sa  main  fi 
baiser. 

Mais  il  lui  tendit  les  deux  bras  et  l'embrassa. 

.\   propos  d'essai,   il  arriva  ceci  un   autre  Jour: 

Le  gentilhomme  qui  servait  à  boire  au  roi  était  fo/t  dis- 
trait, de  sorte  que.  lui  servant  le  vin.  au  lieu  de  Iwire  l'es- 
sai que  l'on  met  dans  le  couvercle  du  verre,  U  but  ce  qui 
était  dans  le  verre  même. 

Henri  le  regarda  faire  tranquillement  ;  puis,  lorsqu'il 
eut  flnl : 

—  Un  tel,  dlt-11.  vous  auriez  au  moins  dfi  boire  ft  ma 
santé,  je  vous  eusse  lait   raison 


Après  la  rentrée  au  Louvre,  vint  le  chapitre  des  récom- 
penses. On  fit  une  fournée  de  chevaliers  du  Saint-Esprit. 

M.  le  comte  de  la  VleuvlUe  père,  ancien  maître  d'hôtel 
de  M.  de  îJevers,  neveu  de  Henri  IV.  en  était. 

Quand  ce  fut  son  tour  de  recevoir  le  collier.  II  se  mit  à 
genoux  comme  d'habitude,  et.  comme  d'habitude  aussi,  pro- 
nonça les  paroles  sacramentelles  :  Domine,  non  sum  di'gniw. 


HENRI    rv,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


19 


—  Je  le  sais  pardicu  bien,  répondit  le  roi;  mais  mon 
neveu  m'en  a  tani  prié,  que  je  nai  pu  le  refuser. 

La  VieuvlUe  raconia  la  i  liose  lui-même,  car  il  se  doutait 
bien  que,  s'il  gardait  le  silence  sui-  lanerdote,  le  roi, 
dans  son  humeur  gasconne,  ne  manquerait  pas,  lui.  de  la 
rc  conter. 

De  la  Vieuville  était,  au  reste,  un  homme  d'esprit.  Un 
jour,  il  railla  un  certain  spadassin  ayant  réputation  de 
toujours  tuer  son  homme. 


Et,   tou:-nant   le  dos  à   Henri   iri,   il  s'en   était   allé. 

Le  roi  l'avait  attaché  au  jeune  duc  de  Guise,  et  CrIIIon 
étajt  le  véritable  gouverneur  de  la  Provence. 

Or,  une  flotte  espagnole  croisait  devant  Marseille. 

Une  nuit  que  les  jeunes  gens  buvaient  et  que  Crillon 
dormait,  on  résolut  de  voir  si  ce  Crillon.  qu'on  .nppelait  le 
brave,  était  en   réalité  aussi   brave  qu'on   le  disait. 

On  lit  irruption  dans  sa  chambre  en  crianx  : 

—  .Alarme  '  alarme  '  l'ennemi  est  maître  de  la  ville. 


.Sa  première  visite  fui  donc  ù  Notrc-Dams. 


Celui-ci  lui  envoya  lalre  un  appel  par  deux  témoins,  les- 
quels signifièrent  au  comte  de  la  Vieuville  que  son  adver- 
saire l'attendrait  le  lendemain,  derrière  les  Carmes  dé- 
chaux, à  six  heures  du  matin. 

—  A  six  heures,  répondit  la  Vieuville.  je  ne  me  lève  pas 
de  si  bon  matin  pour  mes  propres  afïaires.  Je  serais  bien 
sot  de  me  lever  de  si  bonne  heure  pour  celles  de  votre  ami. 

'Et  il  n'alla  point  au  rendez-vous ,  mais  il  alla  au  Louvre, 
où.  racontant  l'histoire,  il  mit  les  rieurs  de  son  côté. 

Les  hommes  comme  Henri  IV  se  complètent  par  ceux  qui 
les  entourent. 

On  se  rappelle  la  lettre  qu'il  écrivit  à  Crillon  après  la 
bataille  d'Arqués.  CriUon  le  vint  rejoindre  et  le  quitta  le 
moins  possible. 

Cependant,  au  moment  où  Henri  IV  entrait  à  Paris,  lui, 
Crillon.  était  à  Marseille  avec  le  jeune  duc  de  Guise,  gou- 
verneur de  la  Provence  pour  Henri  IV. 

A  BIols.  en  1588.  Henri  III  avait  proposé  à  Crillon  d'as- 
sassiner le  duc  de  Guise.  Mais  lui  s'était  contenté  de  ré- 
pcndre  : 

—  Sire,  vous  me  prenez  pour  un  autre. 


Crillon.  réveillé  par  toutes  ces  clameurs,  demanda,  avec 
son  calme  ordinaire,  quelle  était  la  cause  de  ce  vacarme. 

On  lui  répéta  le  conte  convenu,  c'est-à-dire  qu'on  lui  cria 
aux  oreilles  que  tout  était  perdu  et  que  l'ennemi  était  maî- 
tre partout. 

—  Eh  bien,  après?  demanda  Crillon. 

—  Nous  venons  vous  demander  ce  qu'il  faut  faire,  dit  le 
duc  de  Guise. 

—  Harnibieu  !  dit  Crillon.  pa&ant  ses  chausses  avec  la 
môme  tranquillité  que  s'il  se  rendait  à  la  parade,  la  belle 
demande!    11    faut    mourir    en    gens    de    cœur. 

L'épreuve  était  faite,  le  duc  de  Guise  avoua  à  Crillon 
que  ce  n'était  qu'une  épreuve. 

Crillon  défit  ses  chausses  avec  la  môme  tranquillité  qu'il 
les  avait  mises  ;   mais,  en  les  défaisant  : 

—  Harnihleu  !  dit-U  au  jeune  di«",  tu  jouais  là  un  jeu 
dangereux,  mon  enfant;  si  tu  m'eusses  trouvé  faible,  je 
t'eusse  poignardé. 

Se  remettant  alors  au  Ht,  il  tira  les  couvertures  sur  son 
nez   et   se   rendormit. 
Crillon  était  Gascon  comme   Henri   IV,  plus   Gascon   que 


20 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


lui  peut-être.  Henri  IV  n'avait  prétention  que  de  des- 
cendre de  saint  Louis,  tandis  que  Crlllon,  qui  descendait 
de  Balbez  de  Crillon,  avait  la  prétention  de  descendre  de 
Balbus. 

Il  n'avait  jamais  voulu  apprendre  à  danser  ;  car,  dès  la 
première   leçon,    son   maître  '  de   danse   lui   ayant   dit  : 

—  Pliez,  reculez  ! 

—  Harnibieu  !  dit-il.  monsieur  le  maître  de  danse,  je  n'en 
rerai  rien  ;  Crillon   ne  pliera  ni  ne  reculera  jamais. 

C'était  un  zélé  catholique,  et  il  en  donna  lUie  preuve 
publique.  Un  jour  de  Passion  qu'il  se  trouvait  dans  l'église 
et  que  le  prêtre  disait  le  crucifiement  du  Christ,  les  souf- 
frances  de   Notre-Seigneur   exaspérèrent    Crillon. 

—  Harnibieu  !  dit-il,  monseigneur  Jésus-Christ,  quel  mal- 
heur pour  vous  que  Crillon  n'ait  pas  été  là,  on  ne  vous  eut 
jamais   crucifié  ! 

Lorsque  Henri  vint  à  Lyon  pour  y  recevoir  Marie  de  Mé- 
dicis  : 

—  Madame,  dit-il  à  la  future  reine  en  lui  désignant  Cril- 
lon, je  vous  présente  le  premier  capitaine  du  monde. 

—  Vous  en  avez  menti,  sire,   répondit   Crillon,   c'est  vous. 

Le  2  décembre  1615,  il  mourut.  Le  3,  les  médecins  l'ouvri- 
rent ;  il  avait  le  corps  couvert  de  vingt-deux  blessures,  et 
le  cœur  du  double  de  grosseur  qu'il  est  chez  les  autres 
hommes. 

Revenons  au  roi,  qui  eut  à  se  reprocher  de  n'avoir  pas 
fait  Crillon  maréchal  de  France.  Il  est  vrai  qu'avec  Sully, 
Crillon  avait  empêché  Gabrielle  d'être  reine. 

Xous  avons  dit  la  visite  que  le  roi  Henri  IV  avait  faite 
à  madame  de  Montpensier,   sa  tante,   en  rentrant  à  Paris 

Il  en  fit  une  à  son  autre  tante,  madame  de  Condé,  veuve 
du   prince  de   Condé  tué  à  Jarnnc. 

Elle  était  sortie,  et,  comme  personne  n'était  là  pour  le 
lui  dire,  il  pénétra  jusque  dans  sa  chambre  à  coucher. 

M.  de  Noailles  en  sortait,  et  il  avait  laissé  sur  le  lit 
un  papier  où  étaient  ces  deux  vers  : 

Nul  bien,  nul  lieur  ne  me  contente 
Absent   de   ma   divinité. 

Henri  prit  une  plume,  et,  achevant  le  quatrain,  il  mit 
ces  deux  derniers  vers  au-dessous  des  deux  premiers  : 

N'appelez  pas  ainsi  ma  tante  : 
Elle   aime   trop   l'humanité. 

Après  quoi,   il   sortit. 

Il  s'agissait  d'instruire  le  roi  dans  la  religion  catholique. 
Ce  fut  M.  Duperron,  évoque  d'Evreux,  qui  reçut  cette  charge 
difficile  toujours,  plus  difficile  avec  un  homme  d'esprit 
comme   Henri   IV  qu'avec   tout   autre. 

L'évêque  commença  par  lui  e.\pliquer  ce  que  c'était  que 
l'enfer. 

Henri  IV  parut  prêter  une  grande  attention  à  ce  que 
disait   monseigneur. 

Cela   encouragea    le   prélat. 

—  Sire,  dit-il,  nous  allons  maintenant  passer  au  purga- 
toire. 

—  Inutile,  dit  le  roi. 

—  Pourquoi    inutile?    demanda   l'évêque. 

—  Je  sais  ce  que  c'est. 

—  Comment,  sire,  vous  savez  ce  que  c'est  que  le  purga- 
toire î 

—  Oui. 

—  Qu'est-ce  que  c'est,  alors? 

—  Monseigneur,  dit  le  roi,  c'est  le  pain  des  moines;  n'y 
touchons  pas. 

L'Instruction  n'alla  pas  plus  loin. 

Aussi  Henri  IV  ne  passa-t-il  jamais  pour  un  catholique 
tien   ardent 

Cependant,  11  arriva  que,  dans  sa  guerre  contre  le  duc 
de  Savoie,  Henri  IV  faisait  en  personne  le  siège  de  Mont- 
meillan.  Le  roi,  abrité  avec  Sully  derrière  un  rocher,  diri- 
geait les  travaux  de  l'artillerie;  un  boulet  lancé  par  la 
ville  vint  s'aplatir  contre  le  rocher,  dont  il  fit  voler  une 
partie   en  éclats 

—  Ventre-saint-grls  !  s'écria  Henri  en  faisant  le  signe  de 
la    croix. 

—  Ah  !  sire,  dit  Sully,  que  l'on  ne  vienne  plus  me  chan- 
ter maintenant  que  vous  n'êtes  pas  bon  catholique. 

En  se  rendant  à  ce  siège,-  11  s'était  arrêté  pour  dtner  dans 
un  petit  village.  Comme  Sully  était  occupé  à  donner  des 
ordres  pour  la  marche  de  son  artillerie,  et  qu'il  vit  qu'il 
allait  dîner  seiil  : 

—  Que  l'on  m'aille  chercher,  dlt-ll,  l'homme  du  village 
qui  passe  pour  avoir  le  plus  d'esprit. 

Cinq  minutes  après,  on  lui  amenait  un  paysan  à  l'œil 
filté,    à    la    bouche    moqueuse. 

—  Approche,   lui   dlt-ll. 

—  Me  voilA,  sire. 

—  Assieds-toi   là. 

Henri  lui  indiquait  un  siège  en  face  de  lui,  de  l'autre 
cfté  de  la  table 


—  J'y  suis,  dit  le  paysan  en  s'asseyant. 

—  Comment  t'appelle-l-on? 

—  Gaillard. 

—  Ah  !  ah  !  Et  quelle  différence  vois-tu  entre  Gaillard  et 
Paillard  ? 

—  Sire,  je  ne  vois  que  la  largeur  d'une  table  entre  les 
deux. 

—  Ventre-saint-gris  !  dit  le  roi,  j'en  tiens.  Je  ne  croyais 
pas  trouver  un  si  grand  esprit  dans  un  si  petit  village. 

Comme,  en  revenant  de  cette  campagne,  il  traversait  une 
ville  où  d'avance,  ayant  très  faim,  il  avait  envoyé  ses  four- 
riers pour  lui  préparer  à  diner,  il  se  trouva  tout  a  coup 
arrêté  par  une  députation  ayant  son  maire  en  lête. 

—  Ventre-saint-gris  ]  dit-il,  rien  ne  pouvait  m'être  plus 
désagréable  en  ce  moment  qu'un  long  discours  ;  enfin, 
n'importe,  il  faut  prendre  patience. 

Et  il  arrêta  son  cheval. 

Le  maire  arrive  jusqu'à  son  étrier.  et  là,  tenant  à  la  main 
un  grand  papier  sur  lequel  le  discours  qu'il  devait  lire 
était  écrit,  il  mit  un  genou  en  terre.  Mais  le  digne  magis- 
trat avait  mal  choisi  l'endroit.  Son  genou  porta  sur  un 
caillou  qui  lui  fit  si  grand  mal,  qu'il  ne  put  se  retenir. 

—  F...  I  dit-il. 

—  Bon  !  dit  Henri  IV,  restons-en  là,  mon  ami  ;  tout  ce 
que  vous  ajouteriez  gâterait  ce  que  vous  venez  de  dire. 
Allons   diner. 

Henri  IV  aimait  les  harangues  courtes. 

—  Ce  sont  les  longues  harangues,  disait-il,  qui  ont  fait 
mes  cheveux  gris. 

.\près  le  diner,  le  maire  l'invita  à  visiter  la  ville. 

Le  roi,  qui  avait  une  heure  devant  lui,  accepta  la  pro- 
menade offerte 

.\u  détour  d'une  rue,  il  se  trouva  face  à  face  avec  une 
vieille  femme  accroupie  au  pied  d'un  mur.  A  la  vue  du 
roi,  elle  voulut  se  lever. 

—  Restez,  restez,  ma  bonne,  lui  dit  Henri  IV  :  j'aime 
mieux  voir  la  poule  que  l'œuf. 

Pendant  le  siège  de  la  Rochelle,  il  entendit  raconter  qu'un 
certain  épicier,  par  suite  de  ses  relations  avec  le  mau- 
vais esprit,  avait  oljtenu  de  celui-ci  une  main  de  gloire. 
à  l'aide  de  laquelle  il  faisait  fortune. 

Cette  fortune  que  faisait  l'épicier  excitait  l'envie  des 
autres  commerçants,  si  bien  qu'ils  firent  Insinuer  à  Henri  IV 
qu'il  n'y  avait  pas  de  mal  à  faire  son  procès  au  sorcier,  et 
à  le  brûler.  La  réputation  du  Béarnais  comme  bon  catho- 
lique ne  pouvait  qu'y  gagner. 

Par  malheur,  Henri  IV  ne  croyait  pas  facilement  à  toutes 
ces  iiistoircs  de  magie  ;  un  jour  qu'on  le  pressait  de  pren- 
dre un  parti  à  l'endroit  de  cet  homme,  dont  la  fortune 
rapide  scandalisait  la  ville,  il  promit  de  rendre  une  ré- 
ponse  positive   le   lendemain 

Le  lendemain,  les  zélés  arrivent. 

—  Eh  bien,  sire,  l'opinion  de  Votre  Majesté  est-elle  fixée? 

—  Oui,  dit  Henri  IV,  cette  nuit,  à  minuit,  j'ai  envoyé 
frapper  à  sa  porte  pour  acheter  une  chandelle  de  trois 
deniers.  Il  s'est  levé,  a  ouvert  sa  porte  et  a  vendu  la  chan- 
delle. Voilà  sa  main  de  filoire  ;  cet  homme  ne  perd  pas 
une  occasion  de  gagner,  et  c'est  pourquoi  il  fait  si  bien 
ses  affaires. 

Henri  IV  comprenait  d'autant  mieux  la  probité  chez  les 
autres,  qu'il  était  né  avec  un  irrésistible  penchant  au  vol. 
Il  ne  pouvait  s'empêcher  de  prendre  et  de  fourrer  dans  sa 
poche  tons  les  objets  précieux  qu'il  trouvait  sous  sa  main, 
ot  môme  de  l'argent  ;  mais,  le  même  jour,  ou  le  lende- 
main  au  plus  tard    il   renvoyait  ce  qu'il   avait  pris. 

—  Si  je  n'avais  été  roi,  avait-il  l'habitude  de  dire,  j'eusse 
Mon  certainement  été  pendu. 

11  était  de  mine  assez  peu  avantageuse,  et  son  air  un  tant 
soit  peu  vulgair»  justifiait  ce  mot  de  Gabrielle,  le  voyant 
dégui-îé   en   paysan  : 

—  ..\h  !  sire,  que  vous  êtes  laid  ! 

Louise  de  l'HApital,  demoiselle  de  A'ilry,  mariée  à  Jean 
de  Seyraer,  maître  de  la  garde-robe  du  duc  d'Alençon,  habi- 
tuée qu'elle  était  à  la  bonne  mine  de  Henri  III,  interrogée 
sur  l'effet  que  lui  avait  produit  le  roi,  qu'elle  venait  de 
voir  pour  la  première  fois  : 

—  J'ai  vu  le  roi,  dit-elle,  mais  je  n'ai  pas  vu  Sa  Majesté. 
Lorsqu'il  voyait   une   maison   tombant   en   ruine,   il   avait 

rhnhitude  de  dire  : 

—  Ceci  est  à  moi  ou  à  l'Eglise. 

Les  amours  de  Henri  IV  avec  Gabrielle.  au  lieu  d'aller  en 
diminuant,  suivaient  une  progression  qui  faisait,  comme 
no'is  l'avons  dit.  craindre  aux  amis  du  roi  qu'il  ne  fît  la 
folie  de  l'épouser.  Au  mois  de  juin  1501,  elle  lui  avait  donné 
un  fils,  celui  qu'il  n'avait  point,  et  pour  cause,  appelé 
Alexandre,   mais   César. 

Cet  événement,  qui  combla  le  roi  de  joie,  lut  fit  changer 
le  nom  de  sa  maîtresse,  c'est-à-dire  la  seule  chose  qu'elle 
eût  reçue  de  son  mari.  A  son  nom  de  dame  de  Liancourt, 
il  substitiia  celui  de  marquise  de  Monceaux. 

Ce  fut  à  partir  de  l'heure  où  Gabrielle  eut  donné  un  fll.s 
à  son  amant  qu'elle  commença  à  faire  ce  beau  rêve  de  deve- 


I 


IlENRI    IV,    LOUIS    Xm    ET    HICHELIEU 


:iii'  un  jour  reine  de  France.  Il  faut  dire  qu'elle  marchait 
iaiis  cet  espoir,  appuyée  d'un  bras  sur  madame  de  Sourdls, 
-.1  tante,  et  de  l'autre  sur  M.  de  Chiverny,  chancelier  de 
J  rance. 

Son  mariage  avec  M.  de  Liancourt  était  un  obstacle  qui 

mblait  infranchissable.  Klle  lit  prononcer  d'abord  la  sé- 
:■.! ration,  ensuite  la  nullité. 

ue  son  côté,  le  roi  lit  des  démarches  pour  obtenir  de 
Mjirguerlte  qu'elle  consentit  au  divorce. 

En  attendint,  César  de  Vendôme  tut  légitimé  par  lettres 
•,:ireglstrées   le  3   février  au  parlement   de  Paris, 

En  récompense  de  ce  bon  procédé  du  roi,  Gabrielle  rom- 
pit tout  à  fait  avec  Cellegarde, 

.\u  reste,  sur  deu.x  points,  son  Influence  avait  été  heu- 
reuse. C'était  elle  qui  avait  obtenu  du  roi  qu'il  abjurât.  Elle 
htint  de  lui  quil  nommAt  Sully  surintendant  des  finance?. 

Les  finances  étaient  à  François  d'O,  et.  s'il  faut  en  croire 
'  ette  lettre  de  Henri  IV,  ne  prospéraient  pas  entre  ses 
mains. 

Le  roi,  étant  devant  .\miens.  écrivit  a  Sully  : 

•  Mon  cher  Sully,  je  suis  proche  des  ennemis,  et  je  n'ai 
quasi  ras  un  cheval  sur  lequel  je  puisse  combattre,  ni  un 
harnais  complet  que  je  puisse  endosser.  Mes  chemises  sont 
'outes  déchirées,  mes  pourpoints  troués  aux  coudes,  ma 
marmite  est  souvent  renversée,  et,  depuis  deux  jours,  je 
Mine  et  je  soupe  chez  les  uns  et  chez  les  autres,  mes  pour- 
voyeurs disant  n'avoir  plus  moyen  de  me  rien  fournir  pour 
lua  table  d'autant  qu'il  y  a  plus  de  six  mois  qu'Us  n'ont 
reçu  d'argent.  » 

Quelque   temps   après,   Sully   fut   nommé    surintendant 

Gabrielle  accoucha  encore  successivement  de  deux  en- 
f.ints  :  Catherine-Henriette,  légitimée  de  France,  depuis 
■luchesse  d'Elbeuf,  et  Alexandre  de  Vendôme,  grand  prieur 
.le  France. 

Ce  siège  d'Amiens  avait  été  des  plus  inopinés.  Le  12  mars 
i,)97.  veille  de  la  mi-carème,  tandis  que  le  roi  dansait  un 
l'.illet  avec  la  marquise,  on  vint  annoncer  qu'.Vmiens  .avait 
•  té  surpris  par  les  Espagnols.  Naturellement  une  pareille 
nouvelle  interrompit  ce  ballet.  Le  roi  resta  un  instant 
pensif  ;  puis,   prenant  sa  résolution  : 

—  C'est  assez  faire  le  roi  de  France,  dit-il,  il  est  temi* 
(le  faire  le  roi  de  Navarre  (I). 

Puis,  comme  la  marquise  pleurait  : 

—  .\Uons.  ma  maîtresse,  ajouta-t-il,  il  faut  prendre  It  •^ 
-irmes  et  faire  une  autre  guerre. 

Il  partit,  et,  le  25  septembre  1597,  .Amiens  fut  repris. 

Ce  fut  pendant  ce  siège,  c'est-.à-dire  le  10  juillet  1507. 
lue  Henri   IV  fit  Gabrielle  duchesse  de  Beaufort. 

Noti5  avons  dit  que  Gabrielle  avait  eu  sa  bonne  part  dans 
la  conversion  de  Henri  IV.  Voici  la  lettre  que  son  amant 
lui  écrivait  quelques  Jours  auparavant  : 

'  J'arrivai  au  soir  de  bonne  heure  et  fus  importuné  de 
nii'iigard  jusqu'à  mon  coucher.  Nous  croyons  à  la  trêve 
•?t  qu'elle  se  doit  conclure  aujourd'hui.  Pour  moi,  je  suis 
.1  l'endroit  des  ligueurs  de  Saint-Thomas,  je  commence  ce 
matin  à  parler  aux  évëques.  Outre  ceux  que  je  vous  man- 
dai hier  pour  escorte,  je  vous  envoie  cinquante  arquebu- 
siers qui  valent  bien  des  cuirassiers.  L'espérance  que  j'ai 
lie  vous  voir  demain  retient  ma  main  de  vous  faire  pin? 
long  discours.  Ce  sera  dimanche  que  je  ferai  le  saut  péril- 
leux. A  l'heure  que  je  vous  écris,  j'ai  cent  importuns  sur 
mes  ép.aules  qui  me  feront  haïr  Saint-Denis  comme  vous 
faites  moult.  Bonjour,  mon  cœur  !  venez  demain  de  bonne 
lieure,  car  il  me  semble  déj.i  qu'il  y  a  un  an  que  je  ne  vous 
ai  vue.  .Te  baise  un  million  de  fois  ces  belles  mains  de  mon 
ange,  et  la  bouche  de  ma  belle  maîtresse. 
«  Ce  23  juillet.  . 

Quelques  jours  après  la  naissance  de  César,  il  écrivait 
■  elte  autre  lettre  à  Gabrielle  : 

'■  Mon  cher  cœur,  je  n'ai  rien  appris  de  nouveau,  sinon 
qu'hier  je  renoua!  le  mariage  de  mon  cousin,  et  tous  les 
■"ontrats  eh  furent  passés.  Je  jouai  au  soir,  jusqu'à  minuit, 

lu  reversi.  Voilà  toutes  les  nouvelles  de  Saint-Germain, 
mon  menon.  J'ai  un  extrême  désir  de  vous  voir  ;  ce  ne 
-.  ra  pas  avant  que  vous  soyez  rcleife.  car  je  ne  puis  com- 
mencer ma  diette  à  cause  de  l'ambassadeur  de  Savoie  qui 
me  vient  jurer  la  paix,  qui  ne  peut  être  que  samedi    Mes 

hères  amours,  aimez-moi  toujours  bien,  et  soyez  assurée 
que  vous  serez  toujours  la  seule  qui  posséderez  mon  amour 
Sur  cette  vérité.  Je  vous  baise  un  million  de  fois  et  le 
iietit  bonhomme. 

«  Ce  14  novembre.  • 

Terminons  notre  échantillon  du  style  amoureux  et  épis- 
'olaire  de  'Ilenrl   IV   par  ce   dernier   billet,   qu'on   croirait 


lli    I.  cinlJi-rCur  :i  «iil  i|ilirk<|uc  ■'liosi^  lir  pareil  ;!  .MorilCrcau  :    •    Allons, 
Dnn.ip.irtp,  s.iuvc  Napoléon  ». 

i;   I;!  ;V,  i.rois  xiu  et  nrciict.iBr 


bien  plutôt  écrit  par  M.  Op  Scudéri  que  par  le  vainqueur  de 
Coutras  et  dlvry  : 

«  Mon  cher  coeur.  J'ai  pris  le  cerf  en  une  heure  avec 
tout  le  plaisir  du  monde,  et  je  suis  arrivé  en  ce  lieu  à  qua- 
tre heures.  Je  suis  descendu  à  mon  petit  logis,  où  il  fait 
admirablement  beau.  .Mes  enfants  m'y  sont  venus  trouver, 
ou  plutôt  on  me  les  y  a  apportés.  Ma  fille  amende  fort  et 
se  fait  belle  ;  mais  mon  flls  sera  plus  beau  que  son  aine  : 
vous  me  conjurez,  mes  chères  amours,  d'emporter  autant 
d'amour  que  je  vous  en  ai  laissé.  Ah  !  que  vous  me  faites' 
plaisir,  car  j  en  al  eu  tant,  que,  croyant  avoir  tout  em- 
porté, je  pensais  qu'il  ne  vous  en  fût  point  demeuré.  Je 
m'en  vais,  las  !  entretenir  Morphée.  Mais,  s'il  me  rep»e- 
sente  autre  songe  que  vous,  je  fuirai  à  tout  jamais  sa 
compagnie.  Bonsoir  pour  moi.  lionjoiir  pour  vous,  ma  chère 
maîtresse!  je  baise  un  million  de  fois  vos  beaux  yeux.  » 

Encore   une   letire,    et   ce  sera   la   dernière. 

«  Mes  belles  amours,  deux  heures  après  l'arrivée  de  ce 
porteur,  vous  verrez  un  cavalier  qui  vous  aime  fort,  que 
l'on  appelle  roi  de  France  et  de  Navarre,  titre  certainement 
honorable,  mais  bien  pénible  ;  celui  de  votre  sujet  est  bien 
plus  délicieux.  Au  reste,  tous  trois  sont  bons  en  quelque 
sauce  qu'on  les  puisse  mettre  et  n'ai  résolu  de  les  céder  a 
personne.  J'ai  vu,  par  votre  lettre,  la  hâte  qu'avez  d'aller  à 
Saint-Germain.  Je  suis  fort  aise  qu'aimiez  bien  ma  sœur, 
c'est  un  des  plus  assurés  témoignages  que  vous  me  pouvez 
rendre  de  votre  bonne  grâce,  que  je  cliéris  plus  que  ma 
vie,  encore  que  je  l'aime  bien.. 

«  Bonjour,  mon  tout  ;  je  baise  vos  beaux  yeu.x  un  million 
de  fois. 

■<  De  nos  délicieux  déserts  de  Fontainebleau,  ce  1-2  sep- 
tembre.  » 

On  voit  où  en  étaient  les  amours  du  roi  pour  Gabrielle.  Il 
négociait  en  cour  de  Rome  la  rtipture  de  son  mariage  avec 
Marguerite.  Il  pressait  celle-ci  de  consentir  au  divorce,  ce 
à  quoi  elle  se  refusait  obstinément.  Mais  il  était  résolu  à 
passer  par-dessus  tout. 

On  déclarait  Henri  de  Bourbon,  prince  de  Condé,  b3.tard. 
M.  le  comte  de  .Soissons  se  faisait  cardinal,  et  on  lui  don- 
nait trois  cent  mille  écus  de  rente  en  bénéfices.  François  de 
Bourbon,  prince  de  Conti,  avait  épousé  Jeanne  de  Coëmc, 
comtesse  de  Montafix.  mère  de  la  comtesse  de  Soissons. 
mais  qui  ne  pouvait  pins  avoir  d'enfants.  Enfin  le  maréchal 
de  Biron  devait  épouser  la  fille  de  madame  d'Estrées,  qui 
fut  depuis  madame  de  Sauzay.    . 

Et  cependant  les  avertissements  ne  manquaient  au  roi 
ni  d'en  haut  ni  d'en  bas. 

Un  soir  qu  il  revenait  de  la  chasse,  vêtu  fort  simplement 
et  n'ayant  avec  lui  que  deux  ou  trois  gentilshommes,  il 
passa  la  rivière  au  quai  Jfalaquais.  à  l'endroit  où  est  au- 
jourd'hui le  pont  des  Saint-Pères,  et  où  autrefois  était  un 
bac.  C'était  en  1598,  on  venait  de  signer  la  paix  de  Vervins 

Voyant  que  le  batelier  ne  le  connaissait  pas,  il  lui  de- 
manda ce  que  l'on  pensait  de  la  paix. 

—  Ma  foi,  fit  le  batelier,  je  ne  sais  pas  ce  qne  c'est  que 
,'ette  belle  r-i'x  mais  ce  que  je  sais,  c'est  qu'il  y  a  des 
Impôts  sur  ont,  et  jusque  sur  ce  misérable  bateau  avec 
lequel  j'ai  l  ien  de  la  peine  à  vivre. 

—  Eh  !  rei  rit  Henri,  le  roi  ne  compte-t-il  donc  pas  mettre 
ordre  à  ton  <  ces  impôts-là  7 

—  Feuh  !  e  roi  est  un  assez  bon  diable,  répondit  le  pas- 
seur :  mais  il  a  une  maitres.se  à  laquelle  il  faut  faire  tant 
de  belles  ro  les  et  tant  d'affiquets.  que  cela  n'en  finit  point, 
et  c'est  noui  qui  payons  tout  cela. 

Puis  il  ajouta  d'un  grand  air  de  commisération  : 

—  Passe  encore  si  elle  n'était  qu'à  lui,  mais  on  dit 
qu'elle   se   fait   caresser   par   bien   d'autres  l 

Le  roi  se  mit  à  rire.  Rit-il  de  bon  cœur?  rit-il  à  contre- 
coeur? Nous  ne  .sommes  pas  assez  avant  dans  les  mystères 
de  la  jalousie  royale  pour  décider  cela. 

Mais,  en  tous  cas.  le  lendemain,  il  envoya  chercher  le  ba- 
telier et  lui  rit  tout  redire  devant  la  duchesse  de  Beaufort. 

Le  batelier  répéta  tout,  sans  omettre  ime  parole.  La  du- 
chesse était  furieuse  et  voulait  le  faire  pendre 

^fais  Henri,  haussant  les  épaules: 

—  Vous  êtes  folle  :  dit-il  :  c'est  un  pauvre  hère,  que  la 
misère  met  de  mauvaise  humeur  ;  je  ne  veux  plus  qu'il 
paye  rien  pour  son  bateau,  et-,  dès  demain,  je  vous  en 
réponds,  il  chantera:  Vti-c  Henri  IV !  et  Charmante  Ga- 
brielle! 

Et  le  batelier  quitta  le  Louvre  avec  une  bourse  conte- 
nant vingt-cinq  écus  d'or  et  la  franchise  de  son  bateau. 

Vne  chose  tourmentait  la  duchesse,  au  reste,  bien  autre- 
ment que  tout  ce  que  les  bateliers  du  monde  pouvaient  dire 
d'elle.  .    , 

C'étaient  les  horoscopes  qu'elle  faisait  tirer  sur  sa  fortune 
et  qui  tous  étaient  désespérants. 

Les  uns  disaient  qu'elle  ne  serait  mariée  qu'une  fols 

Les  autres,  qu'elle  mourrait  Jeune. 

10 


ALF.XAKDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Ceux-ci,  qu'un   enfant  lui  ferait   perdre  toute  espérance. 

Ceux-là.  qu'une  personne  à  laquelle  elle  donnait  toute 
sa  confiance  lui  jouerait  un  mauvais  tour. 

Plus  son  bonheur  semblait  proche  aux  autres,  plus  à  elle 
il  semblait  mal  assuré,  et  Gratienne,  sa  femme  de  confiance, 
disait   à   Sully: 

—  Je  ne  sais  ce  qu'a  ma  maîtresse,  mais  elle  ne  fait  que 
l-!eurer  et  gémir  tonte  la  nuit. 

Et  cependant  Henri  pressait  Sillcry,  son ,  ambassadeur  à 
i'.ome.  menaçant  de  refaire  une  France  protestante  si  l'on 
ne  brisait  son  mariage,  et  euvoyait  courriers  sur  coun'lers 
a  Marguerite,  menaçant  d'un  procès  en  adultère  si  elle  ne 
donnait    son    adhésion    au    divorce. 

Sur  ces  entrefaites,  une  nouvelle  grossesse  se  déclara. 

Gabrielle  était  à  Fontainebleau  arec  le  roi.  Les  fêtes  de 
raques  approchaient.  Le  roi  pria  Gabrielle  de  les  aller  faire 
a  Paris,  afin  que  le  peuple,  qui,  on  ne  sait  pourquoi,  la 
traitait  de  Imsuenote.  n'eût  point  cette  occasion  de  crier 
contre    elle. 

D'ailleurs,  René  Benoît,  son  confesseur,  la  pressait,  de 
son  côté,  de  reveulr  ft  Paris  pour  cette  solennité. 

II  fut  donc  résolu  que  les  deux  amants  se  sépareraient 
pour  quatre  ou  cinq  jours,  et  se  retrouveraient  aussitôt  les 
fêtes  de  Pâques  passées. 

C'était  bien  peu  de  chose  qu'une  si  courte  absence  pour 
des  gens  qni  avaient  été  si  souvent  séparés,  et  cependant 
jamais  départ  n'avait  été  pins  douloureux.  On  eût  dit  qu'il 
y  avait  entre  eux  quelque  pressentiment  mortel,  et  qu'une 
voix  funèbre  leur  disait  au  fond  du  cœnr  qu'ils  ne  se  ver- 
raient plus.  Ils  ne  pouvaient  se  résoudre  à  so  séparer  ; 
ils  se  quittaient.  Gabrielle  faisait  vingt  pas  et  revenait  pour 
recommander  au  roi  ses  enfants,  ses  domestiques,  sa  mai- 
s.in  de  Monceanx  :  puis  le  roi  prenait  congé  d'elle,  et  alors 
•  èiiiit,  à  son  tour.  lui  qui  la  rappelait  Henri  la  conduisit 
à  plus  d'une  lieue,  puis  revint  tout  triste  et  tout  éploré  à 
Fontainebleau,  tandis  que  Gabrielle,  non  moins  triste  et 
f  plorée,   continuait    son  chemin   vers   Paris. 

Gabrielle  arriva  enlin  à  Paris.  Elle  était  accompagnée  du 
valet  de  dnmbre  de  Henri  IV,  nimmé  Fouquet,  dît  In 
vnreniie.  C'était  le  confident  actif  des  amours  du  roi  11 
:inuaiî  près  de  lui  le  rôle  que  Lebel  jouait  près  de  Louis  XV 
t.e  Tnalheupeux  mourut  de  peur  parce  qu'une  pie  appri 
voisée  qu'il  agaçait,  au  lieu  de  l'appeler  de  son  nom  do 
famille,  Fouquot.  ou  de  son  surnom,  La  Varenne,  l'appela 
d'un  nom  de  poisson. 

Il  paraît  quo  la  pie  savante  n'avait  pas  fait,  à  tout  pren- 
dre, une  aussi  terrible  erreur  que  le  singe  de  la  Fontaine, 
nui   avait  pris  lePirée  pour  un  nom  d'homme. 

Ce  n'était  pas  sans  raison  que  la  pauvre  Gabrielle  avait 
lies   pressentiments. 

Toute  la  cour  était  liguée  centre  elle. 

Henri  IV  avait  beaucoup  aimé  et  de  bon  nombre  de  f.a- 
rons  ;  mais  il  n'avait  jamais  aimé  personne  comme  Ga- 
lu-ielle. 

Il  avait  fait,  ou  fait  faire  pour  «lie.  sur  un  air  de  vlenx 
f'aume  probablement,  la  ravissante  chanson  populaire 
jvlors.  et  jestée  populaire  aujourd'hui  encort  de  Charmanle 
dittrlcllc. 

De  toute  la  monarchie,  il  reste  dans  la  boiche  du  peuple 
un  nom  —  Henri  IV  —  et  deux  chansons  —  Charmante 
CabncUe   et  Malirrnuh  s'en   va-t-en   guerre.  . 

Ml  !  il  est  resté  un  mot  aussi  : 

La  poule  au  ))0(. 

On  venait  d'entrer,  depuis  quarante  ans  de  guerre,  dans 
une  période  de  paix  :  font  le  monde  avait  faim  et  soif. 
n'ayant  ni  bu  ni  mangé  depuis  un  demi-sii  cle.  Le  sobre 
Gascon  lui-même  semblait  être  devenu  gastionome.  ••  Kn- 
voyez-moi  des  oies  grasses  du  Béarn,  dit-il  ;  les  plus  grosses 
ipie  vous  pourr«z  îrouver,  et  qu'elles  fassent  honneur  au 
(lays. 

Comme  à  toutes  ses  maîtresses,  Henri  IV  avait  promis  le 
mnriafie  a  Gabrielle.  Gabrielle  avait  vingt-six  ans  :  elle 
était  grasse,  replète,  positive.  —  forte  mangeuse  :  —  c'était 
pfWr  elle,  selon  toute  probabilité,  que  Henri  IV  demandait 
ces  oies  graises  du  Bénrn.  Dans  le  dernier  portrait  qu'on 
a  d'elle,  et  qui  est  le  dessin  que  possède  la  Bibliothèque, 
"on  gras  et  frais  visage  s'épanouit  comme  un  bouquet  de 
lis  et  de  roses. 

..  Si  ce  n'était  la  reine  encore,  dit  Michelet,  c'était  bien 
la  maîtresse  du  roi  de  la  paix,  —  le  type  et  le  binllant  an- 
cure  des  sept  années  gra.sses  qnl  devaient  succéder  aux 
sept  années  maigres  dont  à  Paris  on  vit  l'aurore.  » 

C'était,  de  'plus,  la  inère  d'enfants  que  le  roi  aimait  fort. 
<!es  gros  VendOmes.  —  FalWe  avec  ses  maîtresses.  Henri  IV 
Ptait  encore  bien  autrement  talble  avec  ses  enf.ants.  avei 
ceux  qu'il  croyait  de  lui  du  moins.  Il  ne  fut  Jamais  faible 
"''■ec  îiOiils  XIII,  qu'il  commandait  par  écrit  de  lotteUn 
serré.  On  se  rappelle  le  Bé,arnais  a  quatre  pattes,  recevant 
r-imb.issfidpiir  d'Espagne  ses  enfants  sur  le  dos. 

Henri  avait  quarante-cinq  ans:  depuis  trente,  il  portait 
le  harnais  di-  la  guerre,  —  l'ayant  à  peine  déposé.  —  et  ton 


jours  pour  le  reprendre  presque  aussitôt.  Il  arrivait  à  ceî 
âge  oit  l'homme  a  besoin  de  repos,  de  bonheur  calme,  d'in- 
térieur. Il  avait,  comme  tous  les  hommes  faibles,  l'orgueil 
d^  paraître  absolu.  Gabrielle,  qui  était  réellement  la  maî- 
tresse, lui  laissait  prendre  des  airs  de  maître.  Cela  lui 
allait. 

Maigre,  vif,  vieilli  de  corps  et  fort  entamé  en  amonr,  il 
était  resté  infiniment  jeune  d'esprit,  et  par  .son  extrême 
activité,  imposait  à  l'Europe  et  se  maintenait  dans  l'opi- 
nion. Jamais  on  ne  le  voyait  assis  ;  jamais  il  ne  paraissait 
fatigué  :  l'intrépide  marcheur  du  Béarn  semblait  avoir, 
pour  quelque  péché,  reçu  du  ciel  défense  de  prendre  repcfs  ; 
c'était  debout  qu'il  écoutait  les  ambassadeurs  ;  c'était  de- 
bout qu'il  présidait  le  conseil  ;  puis,  les  ambassadeurs  en- 
tendus, le  conseil  présidé,  il  montait  à  cheval,  chassait 
d'une  façon  enragée.  Il  semblait  avoir  le  diable  au  corps. 
Aussi  le  peuple,  si  just«  dans  ses  appréciations,  l'appelalt-il 
le  Diable  à  qu.-.tre. 

Toute  cette  vigueur  s'était  soutenue  tant  qu'avait  dtiré 
la  guerre.  La  paix  faite,  Henri  IV  s'aperçut  qu'il  était  non 
seulement  fatigué,  mais  épuisé. 

Six  mois  après  la  paix  faite,  une  trilogie  effroyable, 
lasse  probablement  d'attendre,  s'abattit  sur  Ini  :  une  réten- 
tion d  urine,  la  goutte,  la  diarrhée  —  Pardon,  cher  lecteur, 
nous  racontons  les  rois  en   robe  de  chambre. 

Le  pauvre  Henri  IV  en  pensa  mourir. 

Il  avait   tant  vu.   tant   fait,   tjint  sonffert  ! 

Sur  un  seul  point  Henri  IV  resta  ce  qu'il  avait  toujours 
été  :  un  coureui'  de  femmes,  et  même  un  coureur  de  filles. 

Madame  de  Mottevllle  se  plaint  que,  de  son  temps,  le; 
femmes  n'étaient  plus  honorées  comme  sonis  Henri  ÎV.  C'est 
que  Henri  n^  aimait  les  femmes  et  que  Louis  XIM  les 
détestait. 

Comment  le  fils  de  Henri  IV  détestait-il  les  femmes? 

Nous  n'avons  jamais  dit.  nous,  historien  d'alcôve,  que 
Louis  XIII  fût  le  fils  de  Henri  IV. 

Nous  dirons  peut-être  tout  le  contraire  au  moment  de  sa 
naissance. 

La  situation  était  donc  bonne  pour  Gabrielle  :  elle  deve- 
nait, on  tourmentant  un  peu,  la  femme  d'un  roi  fatigué 
auquel  elle  apportait  en  dot,  non  de  l'or,  non  des  pro- 
vinces, mais  quelque  chose  de  bien  auti'ement  précieux  : 
des   enfants  tout   faits 

Mais  l'Espagne  battue  espérait  bien  prendre  sa  revanche 
en  introduisant  dans  le  lit  du  roi  une  reine  espagnole. 

De  la  les  craintes  de  la  pauvre  Gabrielle.  Elle  se  sentait 
un  obstacle.  Et,  en  lace  de  l'Espagne  et  de  l'Autriche,  les 
obstacles  duraient   peu. 

Le  roi  de  France  était  le  seul  roi  soldat  de  l'Europe  :  la 
France  était  la  seule  nation  guerrière.  On  n'avait  pas  pu 
s'emparer  de  la  France;  il  fallait  s'emparer  du  roi. 

H  fallait  le  marier. 

Et.  si  l'on  ne  pouvait  pas  le  marier,  le  tuer. 

On   le  m.aria,  ce  qni  n'empêcha  point  qu'on  ne  le  tuât 

Comme  Tiolitlque,  il  était  aussi  le  pilus  fort.  11  avait  plus 
d'esprit  a  lui  seul  que  tous  ses  ennemis  ensemble.  Tout  en 
ayant  l'air  de  faire  tout  ce  que  Rome  voulait,  11  finissait 
torjonrs  'pvtv  faire  à   sa  guise. 

11  avait  promis  au  pape  le  rétablissement  des  jésuites, 
mais  il  se  gardait  bien  de  tenir  sa  promesse. 

Le  rétablissement  des  jésuites,  il  le  savait  bien,  c'était 
sa  mort. 

Le  pape  le  pressait  par  l'Intennédiaîre  du  nonce.  Mais 
lui,  toujours  spirituel,  toujours  éludant,  plissant  toujonrs  : 

—  Si  j"avais  deux  vies,  répondit-il,  j'en  donnerais  volon- 
tiers une  pour  Sa  Sainteté.  Mais  je  n'en  ai  qu'une,  et  je- 
ta dois  garder  pour  son  service. 

Et  11  ajouta  : 

—  Et   pour  l'intérêt  de  mes  sujets! 

H  fallait  donc  marier  le  roi,  ou  Ic^tuer! 

Il  faut  rendre  cette  justice  au  pape.  <ru'il  était  pour  le 
mariage. 

Pour  xm  mariage  italien  ou  espagnol,  —  pour  un  mariage 
toscan,   par  exemple. 

Les  Médlcis  éiaient  tout  à  la  fois  Ttaliens  et  Espagnols. 

Il  est  vrai  qu':i  Bruxelles,  le  légat  Malvezzi  organisait  à 
tout  hasard  l'assassinat.  Voyez  de  Thou. 

Le  roi  avait  été  et  était  encore  bien  imTlvre.  Dans 
sa  grande  misère,  il  .avait  eu  recours  à  un  pAnce  banqjiier. 
despote  de  Florence.  C'était  l'habitude  de  nos  TOis  de  tendre 
la  main  par-dessus  les  Alpes,  et  les  Médicis  ont  encore  dans 
leurs  armes  les  fleurs  de  Ils  avec  lesquelles  Louis  XI 
leur  a  payé  ses  dettes,  ilais.  en  leur  qualité  de  banquiers, 
les  Médicis  avaient  pris  leurs  précatitions.  Henri  leur  avait 
fait  des  délégations  sur  les  impôts  futurs,  et  ils  avaient  en 
France  deux  percepteurs  qui  recevaient  directement  et  en 
leur  nom  : 

Gondi    et    Zamet 

Remarquez  bien  que  c'est  chez  ce  dernier  que  va  mourir 
Gabrielle.    , 

Chez  l'homme  du  grand-duc  Ferdinand  qui.  un  an  après, 
va  marier  sa  nièce.   Flamande  par  sa  mère,  Jeanne  d'Au- 


HENRI    IV.    LOIIS    XIII     ET    P.ICIIELIEU 


triclie.  Flamande  par  son  grand-père,  l'empereur  Ferdi- 
nand, cousin  de  Philippe  H  et  de  Philippe  111.  à  Henri  IV, 
veuf  de  Gabrielle. 

Il  avait,  a  tout  hasard,  le  grand-duc  Ferdinand,  envoyé 
le  portrait  de  Marie  de  Alédicis  à  Henri  IV. 

—  .N'avez-vous  pas  peur  de  ce  portrait!  demandait-on  à 
Gabrielle. 

—  Non.  répondit-elle,  je  n'ai  pas  peur  du  portrait,  mais 
j'ai  peur  de  la  caisse. 

Ce  qui  soutenait  Gahrielle.  c'est  qu'avec  un  homme  comme 
Qenri  IV,  on  sentait  le  besoin  d'une  reine  trançaise. 

Mais  elle  avait  contre  elle  un  homme  à  qui  il  n'était 
pas  facile  d'arracher  son  consentement,  c'était  Sully;  et 
Henri  IV  ne  faisait  rien  que  du  consentement  de  Sully.  Les 
d'Estrées  avaient  fait  la  faute  de  mécontenter  le  ran- 
cunier  financier. 

Sully  désirait  être  grand  maître  de  l'artillerie,  et  les 
d'Estrées  avalent  pris  cette  grande  maîtrise  pour  eux. 

Ce  grand  astrologue  des  choses  de  la  terre  vit.  dans  son 
esprit  éminemment  Juste,  que  Gabrielle  ne  réussirait  pas, 
quoiquelie  eût   pour-  elle  le  roi. 

Mais  qu'élait-c*  que  le  roi  en  pareille  matière? 

11  pouvait  donner  son  corps  tout  entier,  moins  sa  main. 

Puis  on  n'avait  pas  le  .«ou.  Sully  commençait  ft  peine  cette 
grande  restauration  des  finances  qui.  au  bout  de  dix  ans. 
au  lieu  d'un  déficit  de  vingt-cinq  millions,  donna  un  excé- 
dent de  trente.  L'Italienne  était  riche.  Sully,  financier 
avant  tout,  était  pour  l'Italienne. 

Henri  IV  avait  près  de  lui  deux  hommes  dans  lesquels  il 
avait   toute  confiance  : 

La  Varenne,  ex-aumônier  ; 

Zamet,   ex-cordonnier. 

C'étaient  des  drôles,  le  roi  le  savait,  mais  il  ne  pouvait 
pas  plus  se  passer  d'eux  que  de  maîtresses. 

Nous  allons  avoir  à  nous  occuper  particulièrement  de 
Zamet. 

Maintenant  que  nous  avons  vu  la  situation,  passons  au 
drame. 


VI 


En  arrivant  à  Paris,  on  ne  sait  pourqtioi,  au  lieu  de  des- 
cendre chez  elle  —  les  grandes  catastrophes  ont  leurs  mys- 
tères —  au  lieu  de  descendre  chez  elle,  Gabrielle  desrenriit 
chez  .Sébastien  Zamet.  dont  la  maison  était  sous  la  Bas- 
tille, juste  oii   est   aujourd'hui   la   rue  de  la   Cerisaie. 

La  Cerisaie,  le  verger  de  nos  anciens  rois,  formait  alors 
une  partie  du   jardin   de   Zamet. 

En  racontant  la  vie  privée  du  roi,  comment  n'avons-nous 
point  encore  parlé  de  ce  riche  partisan?  Nous-mème  n'y 
comprenons  rien. 

Sébastien  Zamet.  père  d'un  maréchal  de  camp  des  armées 
du  roi  et  d'un  évêque  de  Langres.  avait  été  cordonnier 
sous  Henri  III.  Il  était  le  seul  qui  fflt  parvenu  à  chausser 
convenablement  le  délicieux  pied  de  Sa  Majesté.  Il  était 
natif  de  Luciiues.  Son  caractère  jovial,  ses  plaisanteries 
florentines  Uii  donnèrent  entrée  près  de  Henri  IV.  C'était  ce 
que  l'on  appelait  à  cette  époque  a  Paris  un  parnsan.  ce 
que  l'on  appelait  à  .Térusalem  un  pharisien,  re  que  l'on 
appelle  aujourd'hui  dans  tous  les  pays  du  monde  un 
usurier. 

Au  contr.if  de  mariage  d'une  de  ses  filles,  comme  le  no- 
taire, embarrassé,  demandait  quelle  qualité  11  voulait 
prendre   dans    l'acte; 

—  Mettez,  dit  Zamet,  seigneur  de  dix-sept  cent  mille  écui 
Le  roi  l'aimait,  nous  lavons  dit,  et  allait  souvent  souper 

chez  lui  avec  ses  amis  et  ses  maîtresses.  Il  l'appelait  Bas- 
lien,  tout  court. 

Gabrielle,  au  lieu  de  descendre  en  son  hôtel,  où  elle 
n'était  sans  doute  pas  attendue,  descendit  donc  chez  Sébas- 
tien   Zamet. 

Sully  raconte  lui-même  qu'il  alla  l'y  voir  et  qu'elle  fut 
fort  tendre  ponr  lui  ;  alors,  il  lui  envoya  sa  femme  :  cela 
gâta  tout.  G.-ibrlelle,  croyant  être  aimable,  dit  à  mad.ame 
de  Sully  qu'elle  pouvait  coihpter  sur  son  amitié,  et  qu'elle 
la  re<p\T.Tl'  t.injours  à  ses  levi-rs  et  à  ses  roarlirrs. 

Ces  façons  de  reine  mirent  madame  de  Sully  hors  des 
(rond* 

Elle  rentra  au  château  de  Rosny  furieuse  ;  mais  Sully  la 
calma  en  lui  d>sant  : 

—  Soyez  tranriuille,  ma.  mie,  les  choses  n'iront  pas  loin. 
Zamet   avait    paru    enchanté   du   grand    honneur   que    lui 

fais.Tlt  Gabrielle:  il  fit  préparer  un  dîner  des  plii«  di'li- 
cats  et  soigna  lui-mrm»  les  mets  qu'il  savait  <iue  l.i  du- 
chesse  aimait   le   mieux. 

Elle  avait  communié  le  matin,  c'est-à-dire  le  .jeudi  de 
la  seicaine  sainte 


Grosse  mangeuse  et  enchantée  d'être  quitte  d'un  devoir 
Qu'elle  n'accomplissait  qu'a  contre-cœur.  Gabrielle  en- 
ceinte d'ailleurs,  mangea   beaucoup. 

L'après-midi,  la  ducliesse  alla  aux  Ti'ni'Ores.  qui  se  de- 
vaient dire  â  grande  mu.sique  dans  l'église'  du  l'etU-Saint- 
Anloine.  lille  marcliait  en  litièi'e,  avec  un  capitaine  des 
gardes  à  côté  de  sa  litière.  On  lui  avait  gaule  une  cha- 
pelle, où  elle  entra  pour  n'être  ni  trop  pressée,  ni  trop 
en  vue.  .Mademoiselle  de  Guise  était  avec  elle,  et  pendant  l'of- 
fice la  duchesse  lui  fit  liie  des  lettres  de  Rome,  par  les- 
quelles on  l'assurait  qu'elle  verrait  bietilôt  le  divorce  du 
roi  avec  la  reine  Marguerite,  et  deux  lettres  que  lui  avait 
écrites  le  roi   le  jour   même. 

l'es  lettres  étaient  peut-être  les  plus  vives  et  les  plus  pas- 
sionnées que  le  roi  eiit  jamais  écrites  à  la  duchesse  de 
Beaufort.  Il  lui  annonçait  qu'il  dépêcherait  Incessamment 
le  sieur  de  Fresne  à  Rome  avec  de  nouveaux  ordres. 

Après  les  Ténèbres,  et  en  sortant  de  l'église,  elle  s'ap- 
puya sur  le  bras  de  madame  de  Guise,  en  lui  disant  : 

—  Je  ne  sais  ce  (pie  j'ai,  mais  je  me  trouve  mal. 
Puis,  arrivée  A  la  porte,  et  en  montant  dans  sa  litière 

—  Venez  m'entretenir,  je  vous  prie,  dans  la  soirée,  dit- 
elle. 

Et  elle  se  fit  reconduire  chez  Zamet,  et.  là.  se  trouvant 
un  peu  mieux,  elle  essaya  de  faire  une  promenade  dans  les 
jardins. 

Mais,  au  milieu  de  sa  promenade,  une  seconde  crise  la 
prit. 

Alors,  comme  si  tout  à  coup  un  éclair  passait  dans  son 
esprit,  elle  jeta  de  grands  cris,  demandant  qu'on  la  tirât 
de  chez  Zamet.  et  qu'on  la  conduisît  chez  sa  tante,  madame 
de  Soui-dis.  au  cloître  Saint-Germain, 

»  Ce  qu'on  fut  obligé  de  faire,  dit  La  Varenne  à  Sully,  îk 
cause  de  la  passion  extrême  qu  elle  témoignait  avoir  à 
déloger  de  la  maison  du  sieur  Zamet.  » 

Aussitôt  arrivée  chez  madame  de  Sourdis.  la  duchesse  se 
fit  déshabiller    Elle  se  plaignait   d'un  grand  mal  de  tète. 

Madame  de  Sourdis  n'y  était  pas,  elle  se  trouva  seule 
avec  La  Varenne.  Il  lui  portait  toute  sorte  de  soins,  mais 
n'envoyait  pas  cJiercher  de  médecin. 

On  n'en  envoya  chercher  un  que  lorsque  les  crises  de- 
vinrent  fréquentes  et  terribles. 

Pendant  qu'on  déshabillait  la  malade,  elle  fut  prise  d'une 
efiroyphie    convulsion. 

Une  fois  revenue,  elle  demanda  une  plume  et  de  l'encre 
pour  écrire  au  roi  :  mais  une  autre  con'vulsion  l'en  empê- 
cha. 

Revenue  de  cette  seconde  convulsion,  elle  prit  une  lettre 
du  roi  qui  arrivait  à  l'instant  même.  Celait  la  troisièm'> 
qu'elle  recevait  depuis  la  veille.  Elle  voulut  la  lire  ;  mai'^ 
elle  tomba  dans  une  troisième  convulsion,  qui  alla  toujour.» 
en  augment.ant. 

Le  médecin  arriva  ;  mais  le  médecin  dit  qu'il  ne  pou- 
vait rien  ordonner  ;\  une  femme  enceinte  ;  qu'il  fall.ilt 
laisser    agir    la    nature. 

Le  vendredi,  elle  fit  une  fausse  couche;  l'enfant  avait 
quatre  mois. 

Le  médecin  n'en  fit  ras  d,avantagc.  C'était  cependant  La 
Rivière,   le  médecin    du   roi. 

Le  soir  du  vendredi,  elle  perdit  connaissance. 

Vers  onze  heures,   elle  expira. 

Le  médecin   l'avait   litlêr.nlement  regardée  mourir. 

Ainsi   s'accomplirent   les  quatre   prédictions  qui   disaient  : 

<  1  première,  qu'elle  ne  serait  jamais  mnrite  qu'une  fois  : 
La  seconde.   qu'eUe  iiwuriail  jeune  ; 
La  troisième,  qu'un  entant  lui  ferait  perdre  connaissance  : 
La   quatrième,   qu'une   personne   à   laquelle   elle   donnait 
toute  sa  confiance  lui  jouerait  un  mauvais  tour. 

"  Après  sa  mort,  dit  Mézeray,  elle  parut  si  hideuse  et 
le  visage  si  défiguré,  qu'on  ne  pouvait  la  regarder  qu'ave'' 
horreur.  Ses  ennemis,  ajoute-t-il.  prirent  de  là  occasion 
do  faire  pccroire  au  peuple  que  c'était  le  diable  qui  l'avait 
mise  en  cet  état,  parce  que,  disaient  toujours  ces  mêmes 
ennemis,  elle  s'était  donnée  à  lui  afin  de  posséder  seule  Ifs 
bonnes  grâces  du   roi,   et   qu'il  lui  avait   rompu  le  co.l.   » 

Le  diable,   bien  entendu  ! 

Ce  qui  avait  donné  lieu  à  ce  conte,  c'est  que  ce  même 
La  Rivière,  qui  s'était  contenté  de  la  regarder  mourir,  eut 
l'Imprudence  de  dire  en  sortant  : 

—  llic  est  mnnus   Domlvt. 

Au  reste,  quelque  chose  de  pareil  se  raconta,  vers  le 
même  temps,  sur  Louise  de  Rude,  seconde  femme  de  Henri 
de  Montmorency.  Quant  à  celle-ci,  voici  ce  qu'en  dit  Sully 
dans  ses  Mémoires  :  , 

.1  Elle-  était,  dit-on,  en  compagnie,  lorsqu'on  lui  annonça 
qu'un  gentilhomme  d'assez  bonne  mine,  mais  de  teint  '■' 
de  poils  noirs,  était  là  qui  demandait  à  lui  parler  sur  d-  ■ 
choses  de  consé^tience.  Elle  parut  Interdite,  éperdue,  ei 
hit  fit  dire  de  revenir  une  antre  fols.  Il  répondit  alors  qi:" 
si    elle    ne   venait   pas     il    irnif  la   chercher     Ti    iih    fniiir 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


quitter  la  compagnie  ef.  en  s'en  séparant,  elle  dit  adieu, 
les  larmes  aux  yeux  à  trois  dames  de  ses  amies,  romme  fi 
elle  allait  à  une  mort  certaine.  En  effet,  elle  mourut  quel- 
lues  jours  après,  ayant  le  visage  et  le  col  tournés  sens 
•levant  derrière  Voilà  le  conte  qu'on  tient,  ajoute  Sully, 
des  trois  dair.es  fi  qui  madame  de  Montmorency  dit  adieu.  .> 

Revenons  à   Henri   IV. 

Il  était  à  Fontainehloau,  comme  nous  avons  dit. 

Aux  premières  nouvelles,  11  en  partit  à  rlieval  et  ventre 
^  terre.  A  Villejuif,  il  rencontra  un  courrier  qui  venait 
lui  annoncer  la  mort  de  la  duclicsse.  D'Ornano,  Roquelaure 
H  Frontenac,  qui  l'accompagnaient,  le  tirèrent  en  arrière, 
et  nnirent  par  le  ramener  à  l'abbaye  de  Saussaie,  au-des- 
.sus  de  Villejuif,  où  il  se  jeta  sur  un  lit,  en  donnant  des 
marques  de  la  plus  vive  douleur 

Quelques  heures  après,  il  vint  de  Paris  un  carrosse  dans 
lequel  il  monta  ;  puis,  dans  ce  carrosse,  il  revint  à  Fontai- 
nebleau,  où    les    principaux   seigneurs    accoururent. 

Mais,  en  arrivant,  étant  entré  dans  la  grande  salle  du 
château  : 

—  Messeigneurs.  dit-il.  je  prie  la  compagnie  de  s'en 
retourner   à    Paris   et   de   prier   Pieu   pour   ma   consolation. 

Les  gentilslîommes  saluèrent  et  se  retirèrent.  Le  roi  ne 
garda  près  de  lui  que  Bellegarde.  le  comte  de  Lude.  Terme, 
Castelnau,   de   Chalosse,   Monglat  et   Frontenac. 

Et.  comme  Bassompierre.  qui  avait  conduit,  par  eau  de 
Fontainebleau  à  Paris,  la  duchesse  de  Beaufort,  se  reti- 
rait avec  les  autres,  le  roi  le  retenant  : 

—  Bassompierre,  lui  dit-il.  vous  avez  été  le  dernier 
auprès  de  ma  maîtresse.  Demeurez  aussi  auprès  de  moi 
pour  m'en   entretenir. 

..  De  sorte,  dit  Bassompierre,  que  je  demeurai  ainsi,  et 
nous  fûmes  cinq  ou  six  jours  sans  que  la  compagnie  se 
grossit,  sinon  de  quelques  ambassadeurs  qui  venaient  se 
consoler  avec  lui,  et  s'en  retournaient  aussitôt.  » 

Passé  ces  huit  jours.  Henri  IV  ne  retint  plus  près  de  lui 
que  Eussy,  Zamet  et  le  duc  de  Retz. 

Ce  dernier,  après  avoir  lai.ssé  le  roi  exhaler  quelques 
r.Ia'intes,  lui  dit  presque  en  riant  : 

—  Ah  !  par  ma  foi.  sire,  au  bout  du  compte,  cette  mort 
me  parait  un  coup  du  ciel. 

—  Un  coup  du  ciel,  et  pourquoi?  demanda  Henri  IV. 

—  Mais  songez  donc  à  l'énormité  que  vous  alliez  faire, 
-ire. 

—  Quelle  énormité  ? 

—  D'épou.sér  cette  femme  !...  de  faire  de  mademoiselle  d'Es- 
'rées  une  reine  do  France  !  Oh  !  pour  la  seconde  fols,  je  jure 
Dieu  que  la  Providence  vous  a  fait  là  une  belle  grice. 

Le   roi    laissa   tomber    sa   tèle   sur    sa    poitrine    et   rêva 
quelque  temps. 
Puis,   relevant  la  tête  : 

—  Peut-être,  au  bout  du  compte,  avezvous  raison,  duc. 
lui  dit-il  ;  soit  prAce.  .soit  épreuve,  je  crois  qu';\  tout  hasard 
je  dois  remercier  Dieu. 

"  Et  il  remercia  Dieu  et  se  consola  si  bien,  dit  l'auteur  des 
Imowrs  du  grnvtl  AleTandre.  que,  trois  semaines  après,  II 
devint  amoureux  de  mademoiselle  d'Entragues.  » 

Ce  qui  n'empêcha  point  que  le  roi  ne  portftt  le  deuil  trois 
mois  et  en  noir,  contre  l'habitude  :  les  rois  portent  le  deuil 
en  violet. 

Quant  à  la  pauvre  Gabrlelle.  on  n'apprit  rien  de  plus  sur 
'a  mort  Seulement,  le  bruit  subsista  qu'elle  avait  été  em- 
poisonnée. 

La  joie  fut  grande  h  Rosny.  Oabrielle  mourut  le  samedi  au 
matin  ;  mais,  dès  le  vendredi  soir,  La  Varenne  avait  en- 
voyé un   messager  à  Rosny. 

De  sorte  qu'à  l'heure  même  où  Gabrlelle  mourait.  Sully 
embrassa  sa  femme,  qui  était  au  lit,  et  lui  dit  : 

—  Ma  flUe,  vous  n'irez  point  aux  levers  de  la  duchesse, 
la  corde  a  rompu. 

Quant  h  Zamet  et  à  La  Varenne,  Ils  restèrent  tous  deux 
fort  en  faveur  :  —  Zamet  appelant  sa  caisse  le  Monl-dr- 
Piflé  des  rois.  —  et  La  Varenne  fondant  l'église  de  la 
Flèche. 


VII 


Un  «oir,  Henri  et  Sully  causaient  en  tête  ;■!  tète,  dans  la 
chambre  A  coucher  du  roi.  les  pieds  sur  les  chenets,  comme 
deux   simples  bourgeois   de  la  rue   Saint-Denis. 

C'était  trois  ou  quatre  mots  après  la  mort  de  Oabrielle. 
et  un  mois  ou  six  semaines  après  que  mademoiselle  d'En- 
tragues avait  succédé  b.  la  duchesse  de  Beaufort. 

—  Sire,  disait  Sully,  voici  que  nous  avons  le  consente- 
ment au  divorce  de  Marguerite,  voici  que  votre  mariage  va 


être  cassé  en  cour  de  Rome.  Il  faudrait  songer  à  vous 
clioisir  une  femme  parmi  les  princesses  régnantes  :  car, 
sans  que  je  vous  rappelle  voti-e  âge  à  mauvaise  intention, 
sire,  vous  allez  avoir  quarante-six  ans  au  13  décembre 
prochain,  et  c'est  1  lieure  de  vous  marier,  si  vous  voulez 
conduire  votre  dauphin  jusqu'à  sa  majorité, 
Henri   re.sta   un   instant  pensif;   puis,  secouant  la   tête  : 

—  Mon  ami,  dit-il,  c'est  chose  grave  que  de  prendre  une 
seconde  femme,  quand  la  première  s'appelait  Marguerite 
de  Valois  ;  car  supposez  que  je  réunisse  en  une  seule  créa- 
ture toutes  les  Ijeautés  et  toutes  les  qualités  de  toutes  les 
maîtresses  que  j'ai  eues,  je  lui  souhaiterais  encore  autre 
chose. 

—  Mais  que  vous  faudrait-il  donc  trouver  en  une  femme, 
sire,  pour  que  vous  fussiez  content? 

—  Il  me  faudrait  trouver  beauté  en  sa  personne,  pudicilé 
en  sa  vie,  coiniiUusnnce  en  son  humeur,  hahilclé  en  esprit, 
[icondilé  en  génération,  émlnence  en  extraction,  et  0'''>n<l!^ 
Ktats  en  possession  ;  et,  mon  ami,  je  crois  que  cette  femme 
n'est  encore  née,  ni  prête  à  naître. 

—  Eh  bien,  dit  Sully,  clierclions  donc  un  objet  réel. 

—  Cherchons,   si  cela  peut  te   faire  plaisir.   Rosny. 

—  Que  diies-vous  de  l'infante  d'Espagne,  sire? 

—  Je  dis  que,  quoique  laide  et  vieille  à  plaisir,  elle  me 
conviendrait  assez,  pourvu  qu'avec  elle  j'épousasse  les  Pays- 
Bas. 

—  Ne  voyez-vous  pas  quelque  princesse  en  Allemagne? 

—  Ne  m'en  parlez  pas.  Sully  :  une  reine  de  cette  nation 
a   failli  tout   ruiner  en    France. 

—  Les  sœurs  du  prince   d'Orange? 

—  Elles  sont  huguenotes  et  me  mettraient  mal  avec  Rome 
et  avec  les  catholiques  zélés. 

—  La  nièce  du  duc  Ferdinand  de  Florence? 

—  Elle  est  de  la  maison  de  la  reine  Catherine,  qui  a  fait 
bien  du  mal  ;i  la  France  et  ;i  moi  en  particulier. 

—  Mais  alors,  voyons  au  dedans  du  royaume.  Vous  avez, 
par  exemple,  votre  nièce  de  Guise. 

—  Elle  est  de  bon  lignage,  belle,  grande,  bien  faite,  un 
peu  coquette,  et  aime,  à  ce  que  l'on  assure,  autant  les  pou- 
lets en  papier  qu'en  fricassée  ou  à  la  broche.  Douce, 
spirituelle,  amusante,  elle  me  plairait  beaucoup  ;  mais  je 
craindrais  .sa  passion  pour  l'agrandissement  de  ses  frères 
et  celui  de  sa  maison.  L'aînée  de  la  maison  de  Mayenne, 
quoique  noire,  ne  me  déplairait  pas  non  plus  :  mais  elle  ç<t 
trop  jeune.  H  y  a  une  fille  dans  la  maison  de  Luxembourg, 
une  dans  celle  de  Guéménée,  ma  cousine  Catherine  île 
Rohan.  Encore  cette  dernière  est-elle  huguenote,  et,  quant 
aux  autres,  elles  ne  me  plaisent  pas. 

—  Enfin,  sire,  dit  Sully,  comme,  au  bout  du  compte,  il 
faut  vous  marier,  à  votre  place,  moi,  je  m'arrêterais  tout 
simplement  à  une  femme  qui  fi1t  d'humeur  douce  et  com- 
plaisante, qui  me  donnât  des  enfants,  et  qui  fût  en  état  cl  ■ 
conduire  le  royaume  et  sa  famille,  si  je  laissais,  en  mou 
rant.  un  dauphin  trop  jeune  pour  régner  par  lui-même 

Henri  IV  poussa  un  soupir.  Sully  vit  bien  qu'il  fallnii 
faire  des  concessions. 

—  Quitte,  dit-il,  à  chercher  dans  une  maltresse  les  qua- 
lités qui  manqueraient  à  ma  femme. 

Ce  dernier  point  parât  toucher  Henri  IV. 

—  La  maîtresse,  je  l'ai  déjà.  Uit-II  ;  reste  la  femme. 

—  Eh  bien,  sire,  cherchons  ! 

—  Je  ne  vois  que  celles  que  je  t'ai  nommées. 

—  Eh  bien,  cherchons  parmi  celles  que  vous  m'avez 
nommées. 

Et  les  deux  hommes  se  mirent  à  chercher. 

Enfin,  après  avoir  bien  cherché,  débattu,  dfscuté,  le  pré- 
jugé du  nom  des  Médicis  fut  écarté,  et  le  choix  s'arrêta  sur 
.Marie  de  Médicl*.  nièce  de  Ferdinand  de  Médicis.  grand 
duc  de  Florence,  fille  de  François  de  Médicis,  dernier  duc, 
et  de  Jeanne  d'Autriche. 

Ce  n'était  déjà  plu?  une  jeune  fille,  lorsque  Henri  IV  son- 
gea à  l'épou.ser.  c'était  une  femme  de  vingt-sept  ans.  On 
parlait  avec  éloge  de  sa  beauté:  voyons  si  c'était  justice. 

Elle  avait  le  fi-ont  élevé,  dit  l'histoire,  les  cheveux  du 
plus  beau  brun  du  monde,  le  teiiit  dune  blancheur  admi- 
rable, les  yeux  vifs,  le  regard  fier,  l'ovale  du  visage  parf.iit. 
le  col  et  la  gorge  admirables,  les  bras  et  les  mains  dignes 
de  servir  de  modèle  aux  grands  peintres  et  aux  grands 
statuaires  de  sa  patrie  :  le  tout  complété  par  une  taille 
riche  et  bien   prise. 

Voyons  ce  que  dit  la  réalité. 

Voyez  Rubens  :  Rubens  y  a  succombé.  La  Discorde,  avec 
.ses  cheveux  noirs,  son  corps  tout  frissonnant,  ses  yeux  de 
flammes,  est  splendide  La  Néréide,  la  blonde,  est  char- 
mante, c'est  un  rêve  d'amour  pétri  de  lis  et  de  rose  Mais  l.-i 
reine  dans  tout  cela,  —  la  nrnsse  marchande,  comme  l'ap- 
pelaient nc-s  Français.  —  grasse  et  grande  femme  fort 
blanche,  avec  de  beaux  liras  et  une  belle  gorge,  est  essen- 
tiellement vulgaire  et  la  vraie  fille  des  bons  marchands, 
ses  aïeux. 

Voilà  pour  les  qualités  physiques. 


» 


HEMU    !V,    LOUIS    Xill    ET    RICHELIEU 


i.iuant  aux  qualités  morales,  elle  élait  loin  d'avoir  toutes 

elles   que  lleiiii   IV  espérait   trouver  en  elle.   Elle  avait   le 

eur  tjon,  généreux  même  :  sua  esprit  eiait  d'une  cerluine 
;elicatesse  ;    mais    elle    avait    plus   de    prési)nii''ion    que    de 

ipacité.  plus  d'entêtement  (|ue  de  valeur  rt-elle.  Attachée 

vec  oi)iniaireié  à  ses  sentiments  ou  à  ceux  des  personnes 
idl  la  conseillaient,  elle  avait  le  goût  de  l'intrigue,  l'ins- 
iinct  de  cette  politique  italienne  qui  consiste  ù  créer  des 
partis  et  à  les  diviser  ensuite.  Une  fols  ces  partis  créés  et 
divisés,  elle  ignorait  l'art  de  lès  réunir  en  sa  faveur  et 
d  en  tirer  avantage,  ce  qui  fit  qu'au  contraire  elle  en  fut 
■toujours  victime.  Le  roi.  dans  ses  moments  de  mauvai.«e 
humeur,  l'accusait  d  être  flère.  orgueilleuse,  défiante,  amie 
•  lu  faste  et  de  la  dépense,  paresseuse  et  vindicative.  Seu- 
lement, il  ajoutait,  non  pas  comme  contrepoids  de  ces 
défauts,  mais  peut-être  comme  complément  de  reproches, 
qu'elle  était  discrète  et  qu'il  élait  difficile  de  découvrir  ce 
qu  elle  voulait  cacher. 

Elle  apportait  des  espérances,  comme  on  dit  en  matière  de 
contrat  de  mariage. 

L'ae  énorme  somme  d'argent,  d'abord. 

Et  la  promesse  d'un  pape  de  parti  français. 

Voilà  pour  la  femme. 

Quant  à  la  maîtresse  dont  s'était  déjà  précautionné 
Henri  IV,  c'est-à-dire  quant  à  Henriette  d'Entragues,  c'était 
—  parlons  d'abord  de  sa  naissance  —  c'était  la  fille  de 
Marie  Touchet  et  de  François  de  BaUac,  seigneur  d'En- 
tragues.  de  .Marcoussis  et  du  Bois  de  Malesherbes.  fait  par 
Henri  III  chevalier  de  son  ordre  en  1573.  Née  en  1579,  c'était 
la  s«eur  cadette  du  fameux  comte  d  .\uvergne,  devenu  plus 
tard  duc  d'.4ngoulême.  lequel  était  fils  naturel  de  Charles  IX, 
et  qui.  s'il  eût  été  fils  légitime  au  lieu  d'être  ûls  naturel, 
ayant  vécu  soi.\ante-dix-huit  ans,  c'est-à-dire  jusqu'à  1CÔ9, 
eut  supprimé  Henri  III.  Henri  IV.  Louis  XIII  et  Louis  XIV. 

Cette  nciice  de  Charles  I.\.  cette  femme  de  François  de 
Balzac,  était  une  rude  gardienne  de  l'honneur  de  sa  fille. 
Un  jour,  un  de  ses  pages  s  étant  émancipé  avec  elle,  elle 
le  tua  de  sa  main. 

Sa  fille,  mademoiselle  d  Entragues,  avait  dix-neuf  ans  lors 
de  la  mort  de  Gabrielle. 

Voici,  sous  ce  rapport,  ce  qu'en  dit  Bertault  dans  un  de 
ses  sonnets  : 

Flambeaux  étincelants.   clairs  astres  d'ici-bas. 
De  qui   les  doux  regards  mettent  les  cœurs  en  cendre. 
Beaux  yeux  qui  contraignez  les  plus  fiers  à  se  rendre 
Ravissant  aux  vainqueurs  le  prix  de  leurs  combats  ; 

Riches  filets  d  amour  semés  de  mille  appâts. 
Cheveux  où  tant  d'esprits  font  gloire  de  se  prendre. 
Doux  attraits,  doux  dédains  de  qui  l'on  voit  dépendie 
Ce  qui  donne  aux  plus  grands  la  vie  et  le  trépas  ; 

Beau  tour  où  nul  défaut  n'a  pu  trouver  de  place. 
Et  je  serais  stupide  et  je  suis  plein  d'audace 
De  taire  votre  gloire  et  d'oser  la  toucher  ; 

Car,   voyant  des   beautés  si  dignes  de  louange. 

Pour  ne  les  louer  pas.  il  faut  être  un  rocher. 

Et,  pour  les  biens  louer,  il  faudrait  être  un  ange. 

Je  ne  sais  si  nos  lecteurs  ont  remarqué  que  les  trois 
I  oètes.  faisant  à  cette  époque  ces  sortes  de  veis  ayant  pour 

it  d  exalter  les  beautés  visibles  et  secrètes  des  maltresses 
iii  roi.  étaient  l'abbé  Desportes.  l'évéque  Bertault  et  le  car- 
dinal du    Perron. 

Revenons  a  mademoiselle  d'Entragues. 

Elle  s'appelait  Henriefie  :  c'était  un  esprit  pétillant  ;  plus 
qu'un  esprit,  une  flamme  ;  elle  était  fière.  disputeuse,  aigre, 
subtile,  très  jeune.  —  di.x-neuf  ans,  avons-nous  dit  ;  —  une 
taille  de  nymphe  contrastant  avec  la  taille  épaisse  de 
Gabrielle. 

Elle  avait  cette  ressemblance  avec  Henri  IV.  de  faire  ce 
que  1  on  appelait  alors  des  saillies,  ce  que  nous  appelons, 
nous,  des  mots.  »  C'était,  dit  Sully,  un  bec  aiflté  qui.  par 
les  bonnes  rertcontres,  rendait  au  roi  sa  compagnie  des 
plus  agréables.  ■  L'érudition  ne  lui  manquait  point,  et. 
s'il  faut  en  croire,  Hemery  d'.^mboise,  d'une  de  ses  belles 
mains  elle  lisait  les  Confessions  de  sninl  Auijustln,  et  de 
lautre  les  Dames  galantes  de  Brantôme. 

.Mais  elle  était  méchante,  emportée,  vindicative,  et  bie:! 
iflus  ambitieuse  que  tendre.  Henri  IV  doutait  qu'il  eût 
jamais  été  aimé  d'elle,  et,  à  plus  forte  raison,  nous  en 
di linons  bien  autrement  que  lui. 

Son  moyen  d'attraction  fut  de  faire  par  Intérêt  ce  que 
mademoiselle  de  TIgnonville  et  Antoinette  de  Pons  avaient 
lait  par  vertu. 

■■  Les  personnes,  dit  Sully,  qui  n'ont  pour  se  faire  esti- 
mer que  quelques  intrigues  de  cour,  le  mérite  d'-  faire  au 
roi  un  conte  avec  grâce,  de  pousser  des  exclamations  à  tout 
le  qn  il  peut  dire,  et  d  être  de  ces  parties  de  plaisir  oil 
les  princes  s'oublien;   comme  les  autres  hommes,  ces  per- 


sonnes-là lui  firent  tellement  valoir  les  charmes,  l'enjoue- 
ment, les  grâces  et 'la  vivacité  de  niademoLselle  d'Entrague., 
qu'elles  lui  firent  naître  l'envie  de  la  voir,  puis  de  lu 
revoir,  puis  de  I  aimer.  » 

Cette  répulsion  de  Sully  pour  mademoiselle  d'Entragues 
n'était  que  de  l'instinct;  mais  elle  devint  bieniùt  de  la 
haine,  lorsque  Henri  IV  pria  son  surintendani  des  flnanci> 
de  payer  cent  mille  écus  à  mademoiselle  d'Entragues. 

C'était  le  prix  que  celle-ci,  ou  plutôt  le  père  de  celle-ci, 
avait  mis  à  son   amour. 

Sully,  qui  jouait  près  de  Henri  IV  le  rôle  de  raisonneur, 
fit  observer  au  roi  qu'au  moment  même  où  il  lui  demanda;: 
cette  somme,  s'élevant  à  six  ou  sept  cent  mille  francs  de  ii  ■- 
jours,  il  était  forcé,  lui,  de  faire  un  fonds  de  quatre  m.; 
lions  pour  le  renouvellement  de  l'alliance  des  Suisses. 

.Malgré  ses  remontrances,  force  fut  à  Sully  de  donner  K-. 
cent  mille  écus. 

Mais  à  peine  mademoiselle  d'Entragues  eut-elle  les  cent 
mille  écus,  qu  elle  fit  intervenir,  dans  des  refus  qui  pou- 
vaient désormais  paraître  singuliers  au  roi,  son  père  et  sa 
mère. 

Elle  écrivait  en  conséquence  à  Henri  : 

«  Mon  grand  roi.  je  suis  observée  de  si  près,  qu  U  m  est 
impossible  absolument  de  vous  donner  toutes  les  preuves 
de  reconnaissance  et  d'amour  que  je  ne  puis  refuser  au 
plus  grand  roi  et  au  plus  aimable  des  hommes.  11  faut 
une  occasion,  et  ne  me  les  ôte-t-on  pas  toutes  avec  soin  et 
avec  une  cruauté  presque  invincible?  Je  vous  ai  tout  pro- 
mis, je  vous  accorderai  tout  ;  mais  il  faut  le  pouvoir,  et 
le  puis-je  au  milieu  des  argus  do-it  je  suis  obsédée î  Ne 
nous  flattons  pas,  nous  n'aurons  jamais  de  liberté  si  nous 
ne  l'obtenons  de  M.  et  de  madame  d'Entragues  ;  ce  n'est  plus 
moi  qu'il  s'agit  de  vous  rendre  favorable.  Je  n  y  suis  que 
trop  disposée.  Vous  avez  obtenu  mon  cœur,  que  n'étes-vous 
pas  en  droit  de  me  demander?  ■■ 

Or,  ce  moyen  d'obtenir  un  peu  plus  de  liberté  de  M,  et 
de  madame  d'Entragues,  c'était  de  faire  a  mademoiselle 
d  Entragues  une  promesse  de  mariage. 

D'abord  Henri  refusa. 

Mais  mademoiselle  d'Entragues  était  si  belle  ! 

Henri  offrit  une  promesse  verbale  faite  devant  les  grands 
parents. 

Mademoiselle  d  Entragues  répondit  : 

«  Mon  cher  sir^,  j'ai  fait  parler  et  J'ai  parlé  à  il.  et  .i 
madame  d'Entragues.  II  n'en  faut  rien  espérer.  Je  ne 
conçois  rien  à  leur  procédé.  Mais  ce  que  je  puis  dire  à  Votre 
Majesté,  c'est  que  jamais  ils  ne  se  rendront,  si,  pour  mettre 
leur  honneur  à  l'abri,  vous  ne  consentez  à  leur  faire  une 
promesse  de  mariage.  H  n  a  pas  tenu  à  moi  qu'ils  ne  se 
contentassent  d  une  promesse  verbale.  Ils  se  sont  opiniâtres 
à  exiger  une  promesse  par  écrit.  Ce  n'est  point  cependant 
que  Je  ne  leur  aie  démontré  l'inutilité  et  l'injustice  de  celte 
formalité,  et  que  les  écrits  n'auraient  pas  plus  d'effet  que 
les  paroles,  puisqu'il  n'y  avait  pas  d  officiai  qui  put  citer 
devant  lui  un  homme  qui  avait  tant  de  courage,  et  une  si 
bonne  épée.  et  qui,  pour  ses  moyens,  avait  toujours  qua- 
rante mille  hommes  bien  armés,  et  quarante  canons  tout 
prêts. 

■  tt  cependant,  sire,  puisqu'ils  s'entêtent  à  cette  vaine 
formalité,  quel  risque  y  a-t-il  à  se  prêter  à  leur  manie î  et, 
si  vous  m'aimez  autant  que  je  vous  aime,  pouvez-vous  faire 
difficulté  de  les  satisfaire  à  mon  égai'd'?  Mettez-y  toutes 
les  conditions  que  vous  désirez  y  mettre  ;  tout  ce  que  m'as- 
surera mon  amant  me  satisfera.  » 

Henri  était  un  Joueur  acharné  à  ce  dangereux  jeu  des 
femmes.  On  pouvait  l'en  tirer  facilement  tant  qu'il  gagnait. 
Jamais  tant  qu  il  était  en  train  de  perdre. 

«  Et,  dit  Sully,  cette  pimbêche  et  rusée  femelle  sut  si 
bien  cajoler  le  roi  et  le  tourner  de  tant  de  côtés  et  gagner 
de  telle  sorte  les  porte-poulets  et  cajoleurs  qui  étaient  tons 
les  jours  à  ses  oreilles,  qu'il  consentit  à  cette  promesse  sans 
laquelle  on  lui  faisait  croire  qu'il  ne  pourrait  rien  obte- 
nir de  ce  qu'il  avait  déjà  paj'é  si  cher.  » 

Par   bonheur.   Sully  était   là. 

Henri  IV  ne  faisait  rien  sans  le  consulter. 

Or,  Henri  IV.  étant  à  Fontainebleau  et  prêt  à  monter  a 
cheval  pour  aller  à  la  chasse,  envoya  chercher  Sully,  et.  le 
prenant  par  la  main,  entrelaça  ses  doigts  aux  siens,  ainsi 
que  c'était  sa  coutume  quand  il  allait  lui  faire  une  de- 
mande qui  l'embarrassait. 

—  Eh  bien,  sire,  demanda  Sully,  qu'y  a-t-il  encore? 

—  Il  y  a,  mon  cher  Sully,  dit  le  roi.  que.  puisque  Je  le 
fais  part  de  tous  mes  secrets.  Je  vais  encore  t'en  confier  un, 
et  te  montrer  ce  que  Je  veux  faire  pour  la  conquête  d'un 
trésor  que  peut-être  je  ne  trouverai  pas. 

Et.  mettant  un  papier  dans  la  main  de  Sully,  et  se  tour- 


ALtXAXDRE  DfMAS  ILLISTRÊ 


nant  d  uu  autre  côté,  comme  s'il  eut  eu  home  de  le  voir 
lire  : 

—  Lis  cela,   lui  dît-il,  et   doime-m  en   ton  a«s. 

SuUy  lut.  C'était  la  promesse  de  mariage  du  loi  à  made- 
moiselle   d  Entragues. 

Cette  promesse  était  cependant  soumise  à  une  éventualité. 

Elle  portait  que  Henri  ne  s  engageait  à  épouser  que' dans 
le  cas  où,  dans  l'espace  d'un  an.  mademoiselle  d  Entragues 
mettrait  au  monde  un  entant  mâle. 

Sully,  après  avoir  lu,  vint  au  roi. 

—  Eh  bien,  lui  demanda  Henri,  que  t  en  semble? 

—  Sire,  lui  répondit  le  surintendant,  je  n'ai  point  encore 
assez  réfléclii  sur  une  aûaire  qui  vous  attecte  si  !•«  pour 
vous  en  dire  mon  avis.  , 

—  La.  la.  reprit  Henri,  parle  librement,  mon  cher,  et  pas 
tant  de  discrétion.  Ton  silence  m'offense  plus  que  ne  le 
pourraient  faire  toutes  tes  observations  et  toutes  tes  cri- 
tiques :  car,  sur  le  sujet  dont  il  s'agit,  et  sur  lequel  je  ne 
m'attends  pas  a  ton  approbation,  après  les  cent  mille  écus 
que  je  t  ai  lait  donner  et  qui  te  tiennent  encore  au  coeur, 
je  te  permets  de  me  dire  tout  ce  qu'il  te  plaira,  et  t'as- 
sure que  je  ne  m  en  fâcherai  point.  Parle  donc  librement  et 
dis-moi  ce  que  tu  penses,  je  le  veux,  je  l'ordonne. 

—  Sire,  c'est  bien  vrai  que  votis  le  voulez  ? 

—  Oui. 

—  Et  quelque  chose  que  je  dise  ou  fasse,  vous  ne  vous  en 
lâcherez  point  1 

—  Non. 

—  Sire,  dit  alors  Sully  en  déchirant  en  deux  la  promesse, 
voici  mon  avis,  puisque  vous  voulez  le  savoir 

—  Ventre-saint-gris  .'  que  venez-vous  de  faire  la.  monsieur? 
dit  Henri-  Mon  avis  à  moi  est  que  vous  êtes  un  fou. 

—  Oui.  sire,  répondit  Sully,  je  suis  un  fou  et  même  un  sot, 
et  voudrais  l'être  si  fort,  que  je  le  fusse  tout  seul  en  France. 

—  Je  vous  entends,  dit  le  lei,  et  ne  veux  point  vous  en 
dire  davantage,  pour  ne  pas  manquer  à  la  parole  que  je 
■Vous  ai  donnée. 

Alors,  il  quitta  Sully. 

Mais,  en  quittant  Sully,  il  entra  sans  rien  dire  dans  son 
cabinet,  demanda  de  l'encre  et  du  papier  à  Loménie,  et  fit, 
de  sa  main,  une  nouvelle  promesse  qui.  celle-ci.  fut  envoyée. 

Après  quoi,  il  rencontra  Sully  au  bas  de  l'escalier,  passa 
devant  lui  sans  lui  parler,  et  s'en  alla  chasser  pendant  ceux 
jours  r      /sois  de  Malesherbes. 

En  ,.!<enant  à  Fontainebleau.  Henri  trouva  une  somme  de 
cent  mir.e  écus  comptés  à  terre  dans  son  cabinet. 

Il  fit  appeler   Sully. 

—  Qu'est-ce  que  cela?  lui  demanda-t-il. 

—  Sire,  dit  Sully,   c'est  de  l'argent. 

—  Je  le  vois  bien,  que  c'est  de  l'argent. 

—  Devinez,  sire,  combien  il  y  a  là. 

—  Comment  veu.\-tu  que  je  devine  cela?  Tout  ce  que  je 
sais,   c'est   qu'il   y    en   a   beaucoup. 

—  Non,   sire. 

—  Comment,   non? 

—  Il   n'y  a  que   cent  mille  écus. 

Henri   comprit  :   puis,   après   un    moment   de   silence  : 

—  Ventre-saint-gris  !  dit-il,  voilà  une  nuit  bien  payée. 

—  Sans  compter  la  promesse  de  mariage,  sire 

—  Ah  !  quant  à  la  promesse  de  mariage,  dit  Henri  IV, 
comme  elle  n'est  valable  qu'à  la  condition  qu'il  y  aura  un 
enfant,  et  que  cela  me  regarde... 

—  Peut-être  pas  tout  seul,  sire? 

—  Oui,  mais  mâle.  mSle.  il  faut  que  l'enfant  soit  mâle. 

—  Confions-nous  donc  à  Dieu,  sire  !  Dieu  est   grand  ! 

—  Et,  en  mon  absenee,  demanda  Henri,  il  n  est  rien  ar- 
rivé de  nouveau  ? 

—  Si  fait,  sire.  Il  est  arrivé  que  votre  divorce  a  été  cano- 
niquement  prononcé  à  Rome. 

—  Ah  !  diable,  fit  Henri  un  peu  dégrisé,  voilà  qui  change 
bien  les  affaires. 

Ce  fut  (luelques  jours  après  cette  nouvelle,  qui  changeait 
bien  les  affaire;^,  en  effet,  que  Henri  IV  et  Sully,  raccommo- 
dés, avaient  téie  à  tête  et  les  pieds  sur  les  chenets  cette 
conversation  matrimoniale  que  nous  avons  raiiportée  au 
commencement  de  ce  chapitre. 


Le  choix,  comme  nous  l'avons  dit,  s'arjpta  donc  sur  Marie 
de  Médicis.  Cependant.  Henri  héritait  encore. 

Sully,  qui  connaissait  sa  puissance  sur  son  maître,  se 
chargea  de  tout,  et  signa  avec  ViUeroy  et  Sillery  le  contrat 
de  mariage. 

Puis,  comme,  pendant  cette  opération.  le  roi  l'avait  deux 
fois  demandé,  il  se  rendit  aux  ordres  du  roi. 


—  D'où  diable  viens-tu  donc,  Eosny?  lui  dit  le  roi  dès 
qu'il  laperçut. 

—  ila  loi,  répondit  Sully,  de  vous  marier,  sire. 

—  -Kh  !  ah  !  fit  Henri,  de  me  marier  î 

—  Oui;  ainsi,  il  n  y  a  plus  à  vous  en  dédire,  le  contrat 
est  signé. 

Henri  fut  vme  demi-heure  à  garder  le  silence,  se  grattant 
la  tête  et  se  rongeant  les  ongles. 

Enfin  il  rompit  le  silence,  et,  frappant  d'une  main  sur 
l'autre  : 

—  Eh  bien  soit,  dit-il,  marions-nous,  puisque,  pour  le 
bien  de  mon  peuple,  il  faut  que  je  sois  marié.  Mais  je  crains 
bien  de  rencontrer  une  mautaise  tête,  qui  me  réduise  à  des 
contestations  dome.'^i iques,  que  je  crains  plus  que  tous  les 
embarras  réunis  de  la  guerre  et  de  la  politique. 

De  quelle  mauvaise  tête  parlait  le  roi?  Etait-ce  d'Hen- 
riette de  Balzac  d'Entragues,  ou  de  Marie  de  Slédlcisî 

Dans  l'un  ou  l'autre  cas,  il  en  fut  fait  comme  voulait 
Sully.  Et  en  effet,  c'était  presque  toujours  ainsi  que  les 
choses  se  passaient  entre  le  ministre  et  le  roi. 

Disons  quelques  mots  de  Sully,  l'homme,  après  Henri  IV, 
le  plus  populaire  de   son  époque. 

C'est  une  excellence  assez  inconnue,  et  qu  il  n'y  a  pas  de 
mal  à  voir  un  peu  aussi  en  robe  de  chambre. 
Nous  profitons  du  moment  où  Henri  IV  se  dispute  avec 
I   sa  maîtresse,  à  propos  de  son   mariage  qu'elle  vient   d'ap- 
I    prendre,  pour  nous  occuper  de  son  ministre. 

Vous  devinez  bien,  n  est-ce  pas?  ce  qu  ils  peuvent  se  dire. 
I  tandis  que  vous  ne  devinez  pas  ce  que  je  puis  vous  dire  de 
]    Sully. 

Sully  prétendait  descendre   de  la  maison  des  comtes   de 
I    Béthune   en   Flandre,    tandis  que   ses  ennemis  prétendaient 
qu  il    descendait    tout  simplement    d'un     Ecossais    nommé 
,    Béthun. 

'       Ce  fut  au  siège   d'.vmiens  que   commença   en    réalité   sa 
;    grande  fortune  près  du  roi  ;  poussé  par  Gabrielle  d'Esirées, 
il  passa  sur  le  corps  de  M.  Karlay  de  Sancy,  alors  surin- 
I    tendant. 

Harlay    de    Sancy   avait    rendu    de    grands    services     à 

'    Henri  IV,  et,   entre  autres,  pour  lui  procurer  des  secours, 

il  avait  mis  en  gage,  cliez  les  juifs  de  Metz,  un  très  beau 

,    diamant,  rétml  aujourd  hui  aux  diamants  de  la  coiironne, 

I    (e  Sancy. 

Mais,  un  jour  que  Henri  IV  le  consultait  sur  son  mariage 
avec    Gabrielle    d  Estrées  : 

—  Ma  foi.  sire.  avait-Il  répondu,  catin  pour  catin,  j'aime 
autant  la  fille  de  Henri  II  que  celle  de  madame  d  Estrées. 

Henri  IV  avait  très  bien  pardonné  ce  mot  à  Sancy,  qu  il 
aimait   et   qu'il    esiîmait. 

yiais  Gabrielle  ne  le  lui  pardonna  point  et  poussa  Sully 
à  sa  place. 
j       Sully  faisait  une  cour  fort  assidue  à  Gahiîelle  ;  mais,  une 
fois  nommé  surintendant,  il  tourna  tout  naturellement  con- 
tre elle. 

Nous  avons  vu  le  chagrin  qu'il  ressentit  de  sa  mort. 

Quant  à  Sancy.  qui  passait  pour  aussi  honnête  homme  que 
Sully  pour  grand  pillard,  il  rentra  dans  la  vie  privée  et 
mourut  si  pauxTe,  des  dettes  qu'il  avait  contractées  au 
service  du  roi.  que  Henri  rendit  une  ordonnance  qui  dé- 
fendait à  tout  créancier  de  faire  conduire  Sancy  à  la 
prison  et  à  fout  huissier  de  l'y  conduire.  Le  bonhomme  ne 
marchait  jamais  sans  son  ordonnance,  qu'il  portait  sous 
son  pourpoint,  dans  un  portefeuille  retenu  par  une  chaîne. 
Il  lui  arriva  souvent  d  être  pris  par  les  sergents.  Il  se 
laissait  conduire  jusiiu'à  la  porte  de  la  prison,  puis,  à  la 
porte  de  la  prison,  montrait  son  ordonnance  et  force  était 
aux  sei'gents  de  le  lâcher, 
i  Quand  on  lui  demandait  pourquoi  il  faisait  cela,  il  ré- 
pondait avec  un  riie  moitié  gai,  moitié  triste  : 

—  Je  suis  si  pauvre,  que  c'est  la  seule  récréation  que  je 
puisse  me  donner. 

Encore  un  mot  sur  M.  de  Sancy,  sous  le  nom  duquel  a 
paru  U  Divorce  sntirUiue  de  d'.^ubigné,  ou  plutôt  sur  ses 
enfants,  puis  nous  reviendrons  à  Sully,  et.  après  Sully,  à 
'    Henri  rv. 

M.  de  Sancy  avait  deux  flls. 

L'un  des  deux  était  pa,i3re  de  la  chambre  de  Henri  IV.  Las 
de  porter  le  flambeau  à  pied  devant  le  roi.  il  trouva  bon 
d'acheter  une  haquenée  et  de  porter  le  flambeau  àrCheval. 
Le  roi  trouva  le  luxe  un  peu  bien  grand  pour  irfpage.  Il 
s'informa,  apprit  que  c'était  le  flls  de  Snncy,  et  ordonna 
'    qu'en  rentrant  au  Louvre,  on  lui  donnât  le  fouet. 

Pendant  tout  le  temps  qne  dura  l'exécution,  le  Jeune 
homme  jurait  ;"ir  la  mort!  Mais,  comme  11  zézeyalt.  et 
qu'au  lieu  de  tlire  var  la  mort,  il  disait  pa-ln-mort.  le  nom 
lut  en  resta,  et,  de  ce  jour,  on  ne  l'appela  plus  que  Pala- 
mort. 

C'était  un  plaisant  homme,  dit  Tallemant  de?  Réahx.  H 
trouva  une  fois  madame  de  Guéménée  sur  le  chemin  d'Or- 
léans. Elle  revenait  à  Paris,  lui  s'ennuyait  d'être  à  cheval. 


HENRI    IV,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


27 


car  il  faisait  mauvais  temps.  Il  s'appioilia  du  carrosse  de 
madame  de  Guemênée  et  le  lit  arrêter. 

—  .\li  !  madame,  dii-il.  il  >  a  des  voleurs  i  la  vallée  de 
Toriou,  et.  comme  vous  êtes  seule,  je  m'offre  i  vous  escorter. 

—  Je  vous  reuds  grâce,  lui  dii-eUe,  je  n'ai  pas  peur. 

—  Ah  I  madame,  dit-il.  il  ae  sera  pas  dit  nue  je  vous  ai 
abauùoimêe   dans   le   licjoin. 

Et,  ce  disant,  il  baissa  la  portière,  et.  quoi  qu'elle  dit, 
se  mit  dans  le  carrosse,  laissant  sou  cheval  suivre  comme 
un   cliion. 

A  Rome,  un  jour  que  madame  de  Brissac,  femme  de  Tarn- 
oassadeur,  devait  aller  visiter  la  vigne  des  Médicis.  il  partit 
devant  pour  voir  si  rien  n'y  mancruait.  Vue  niche  était 
vide.  On  avait  emporté  la  statue  la  veille  pour  la  réparer. 

—  .\h  !  voilà    qui   fait'  mal.   dit-il. 

Et.  s'étant  déshabillé  et  ayant  caché  ses  habits  dans  un 
massif,  il  se  mit  dans  la  niche  et  prit  la  pose  de  r.\pollou 
Pythien. 

.A  cinquante  ans,  il  se  fit  père  de  l'Oratoire.  On  ne  l'ap- 
pelait que  le  pire  Palamort.  Son  nom  de  Siincy  était  com- 
plètement oublié. 

Sa  conduite  était  irréprochable.  .Seulement,  il  n'avait  dans 
sa  chambre  que  des  saints  à  cheval  et  portant  l'épée,  comme 
saint  Maurice    et   saint  Martin. 

L  autre  (ils  de  M.  de  Sancy,  après  avoir  été  ambassadeur 
à  Constantinople,  se  at  aussi  pore  de  l'Oratoire.  , 

Un  jour,  il  passa  par  un  couvent  de  carmélites  fondé  par 
son  grand-père.  Les  religieuses  ne  lui  firent  pas  plus  d  "uou- 
neur  qu'a  un  homme  â  la  famille  duquel  eHe.<  uinissent 
eu  aucune  obligation. 

11  s'en  plaignit. 

Un  autre  jour  qu'il  repassait,  la  supérieure  voulut  loparer 
sa  faute;  mais  il  se  trouvait  justement  que  la  clef  de  la 
grille  était  perdue.  On  fut  une  deinilieure  à  la  retinjuver. 
puis  il  y  eut  toute  sorte  de  cérémonies  pour  décider  la 
supérieure  i  lever  son  voile. 

Enfin  elle  le  leva,  et  le  moine  vit  un  visage  jaune  comme 
un  citron. 

—  Peste  soit  de  la  béguine,  dit  il,  qui  me  fait  attendre 
mon  dîner  une  demi-heure  et  qui  me  montre  une  ome- 
lette ! 

Et  il  lui  tourna  le  dos. 

Revenons  à  Sully. 

Son  premier  emploi  avait  été  d'être  contrôleur  des  passe- 
rons au  siège  d'.\miens.  Fort  ignorant  en  matière  de  finan- 
ces, il  s'adjoignit,  à  peine  nommé  surintendant,  un  certain 
.\nge  Cappel,  sieur  de  I.uat.  qui  était  en  môme  temps  auteur, 
et  qui,  fidèle  à  son  maitre,  chose  rare,  fit  imprimer,  lors 
de  la  disgrâce  de  Sully,  un  petit  livre  à  sa  louange 
intitulé  le  Confident. 

De  Luat  fut  arrêté  et  mis  en  prison  à  cause  de  ce  livre, 

.\rriïé  devant  le  juge  insiruoteur.  celui-ci  lui  ayant  dit  : 

—  Promettez-vous    de    dire    la   vérité? 

—  Peste  !  réponjit-il.  je  m'en  garderai  bien  .Te  ne  suis 
dans  ce  moment  devant  vous  que  pour  l'avoir  dite. 

Tout  surintendant  des  finances  qu'il  était.  Sully  n'avait 
point  de  carrosse  et  allait  au  Louvre  en  housse,  comme  on 
disait  à  cette  époque,  pour  dire  à  cheval.  Etait-ce  avarice? 
était-ce  parce  que  Henri  IV.  qui  ne  voulait  pas  que  son 
page  eût  une  haquenée.  ne  voulait  pas  que  son  ministre  eilt 
un  carrosse? 

Le  marquis  de  Cœuvres  et  le  marquis  de  Kambouillet 
furent  les  premiers  qui  eurent  des  carrosses.  Le  dernier 
donnait  pour  raison  sa  mauvaise  vue,  l'autre  une  faiblesse 
dans  le  tendon  d  .Vchille.  Le  roi  grondait  toujours  ;\  cause 
U'eirt,  et  ils  se  cachaient  quand  ils  se  trouvaient  sur  son 
chemin, 

Louis  XIII  avait  la  même  répugnance  .'i  voir  les  seigneurs 
se  donner  ce  lu.xe.  Un  jour,  il  rencontra  M.  de  Fontenay- 
Mareuil   en  carrosse. 

—  Comment  un  garçon  a-t-il  un  carrosse?  dit-il. 

—  Il  va  se  marier,  lui  répondit-on. 
Ce  n  était  pas  vrai. 

Du  temps  de  Henri  IV.  à.  peine  savait-on  même  ce  que 
c  était  que  les  chevaux  marchant  l'amble.  Le  roi  seul  avait 
une  haquenée,  on  trottait  derrière  lui. 

Quand  le  roi  fit  M.  de  Sully  surintendant,  celui-ci  fit  ce 
que  sont  habitués  de  faire  les  rois  de  France  quand  ou  les 
appelle  à  la  couronne.  11  &t  l'inveninire  de  ses  biens  qu'il 
donna  au  roi.  jurant  qu'il  ne  voulait  vivre  que  de  ses  appoin- 
tements et  de  l'épargne  de  sa  terre  de  Rosny. 

Le  roi.  qui  était  Gascon,  rit  beaucoup  de  la  gasconnade, 

—  Vraiment,  dit-U.  jusqu'ici  j  avais  hésité  A  déiider  si 
Sully  était  d'origine  écossaise  ou  flamande.  Décidément,  il 
est   Ecossais, 

—  Pourquoi  cela,  sire?   lui  demanda-t-on . 

—  Parce  que  les  Ecossais  sont  les  Gascons  du  .n.  ... 
C'est   que   Henri   IV   ne  voyait  que   ce   qn  il   voulait   voir. 

témoin  le  jour  où  M.  de  Praslin  voulut  lui  montrer  Belle- 
garde  chez  Gabrielle.  Sully,  ne  lui  en  imposait  donc  pas 
avec  sa  prétendue  rigidité. 


Un  jour  qu'il  était  au  balcon  regardant  venir  Sully.  Sully 
le  salua,  et,  en  le  saluant,  faillit  choir. 

—  Oh  !  ne  vous  en  étonnez  pas.  dit  le  roi  i  ceux  qui 
étaient  près  de  lui.  si  le  plus  ivrogne  do,  mes  Suisses  avait 
autant  de  pots-de-vin  que  lui  dans  i'  .t.  i|  serait  .tombé 
tout  de  son  long. 


Sully,  ^i  populaire  depuis  sa  mort,  était  médiocrement 
aimé  de  son  vivant.  Cela  tenait  à  sa  brusquerie  et  à  son 
air  rébarbatif. 

Un  soir,  après  dincr,  cinq  ou  si.\  seigneurs  des  mieux 
reçus  au  Louvre  vinrent  lui  faire  la  cour  à  r.Arsenal. 

Leurs  noms  l'empôcliaient  de  les  mettre  à  la  porte  :  ayairt 
leurs  entrées  chez  le  roi,  ils  pouvaient  bien  les  avoir  chez 
lui. 

Il  les  reçut  donc,  mais  avec  l'air  maussade  qui  lui  était 
habituel. 

—  Que  me  voulez- vous,  messieurs?  leur  demanda-t-il. 
L'un   d'eu.\,  cro^'ant   être  mieux  reçu   en  prévenant  tout 

de  suite  le  surintendant  qu'il  n'avait,  ni  lui  ni  ses  compa- 
gnons,  aucune  grâce   à  demander,  répondit  : 

—  rranquillisez-vous,  monsieur,  nous  ne  venons  que  pour 
vous  voir, 

—  Ah  !  si  vous  ne  venez  que  pour^cela,  dit  SiiHy,  ce  sera 
bientôt  fait. 

Et,  s'étant  tourné  devant  et  derrière  pour  se  faire  voir, 
il  rentra  dans  son  cabinet  et  ferma  la  porte  sur  lui. 

Un  Italien,  de  ceux  qui  étalent  venus  à  ha  suite  de  Marie 
de  Médicis.  avait  eu  atïaire  à  lui  pour  do  l'argent  et  er» 
avait  reçu  tout  un  monde  de  rebuffades  sans  en  avoir  tiré 
une  pistole.  Une  dernière  fois,  revenant  de  r.\rsenal,  il 
passa  par  la  Grève,  juste  au  moment  où  l'on  pendait  trois 
ou  quatre  malfaiteurs, 

—  0  beau  hmieccati,  s'écria-t-il,  che  iion'avete  da  fmt 
cuH  quel  Koiny  :  (O  bienheureux  pendus!  qui  n'avez  pas 
affaire  à  ce  Rosny  !) 

Sa  difficulté  à  donner  de  l'argent  faillit  lui  mal  tourner. 
Un  vieux  maître  d'hôtel  du  maréchal  de  Biron,  fort  conni» 
du  roi,  et  qui  s'appelait  Pradel.  ne  pouvait  avoir  i-aison  de 
Sully,  qui  se  refusait  û  lui  payer  ses  ."rages.  Un  matin, 
comme  il  avait  pénétré  jusque  dans  la  salle  à  manger,  que 
Sully  s'entêtait  à  l'en  faire  sortir,  et  Pradel  à  y  rester. 
Sully  le  voulut  pousser  dehors  par  les  épaules  :  mais  Pra- 
del prit  un  couteau  sur  la  table  et  déclara  à  Sully  que. 
s'il  le  touchait  seulement  du  bout  du  doigt,  il  lui  plante- 
rait son  couteau  dans  le  ventre, 

Sully  rentra  dans  son  cabinet  et  le  fi*  mcrp  dehors  par 
ses  gens. 

Pradel  alla  trouver  le  roi. 

—  Sire,  dit-il.  j'aime  mieux  être  pendu  que  de  mourir  de 
faim,  c'est  plus  vite  fait.  Si  d'ici  à'  trois  jours  je  ne  suis 
pas  payé,  j'aurai  le  regret  de  vous  annoncer  que  j'ai  tué 
votre   surintendant    des    finances. 

Il  l'eilt  fait  comme  il  disait  ;  mais,  sur  l'ordre  précis  de 
Henri  IV.  Sully  le  paya. 

Celui-ci  avait  eu  l'idée,  bonne  idée  au  reste,  de  faire 
•planter  des  ormes  sur  les  grands  chemins  pour  les  orner. 

Ces  ormes,  on  les  appelait  des   Bosnys, 

Le  surintendant  était  si  fort  détesté,  que  les  paysans  les 
coupaient  pour  lui  faire  pièce, 

—  C'est  un  rosny,  di-saient-ils,  faisons-en  un  ftiron. 
Biron.  on  se  le  rappelle,  fut  décapité  en  I6r2, 

.\  propos  de  ce  même  Biron,  auquel  nous  reviendrons  na- 
turellement, comme  à  tous  les  grands  h»>mni»s  ,iii  r.o-ne  .1» 
Henri  IV,  Sully  dit  dans  ses  Mémoires  : 

..  M,  de  Biron  et  douze  des  plus  galants  ^eisueuis  .ic  la 
cour  ne  pouvaient  venir  à  bout  d'un  ballet  qu'ils  avaient 
entrepris, 

.•  Il  fallut,  pour  qu'il  réussît,  ajoute-l-il.  que  le  roi  me 
fit  venir  et  me  commandât  de  m'y  mettre.  " 

Vous  ne  voyez  pas  Sully  en  maître  de  ballet,  n'est-ce  pas, 
chers  lecteurs?  et  cependant  c'était,,  sinon  sa  vocation,  du 
moins  son  orgueil.  Tout  au  contraire  de  Crillon.  qui  n'avait 
j.amais  voulu  apprendre  â  danser,  parce  qu'il  fallait  plier 
et  rectiler.  la  danse  était  la  folie  de  Sully.  Tous  les  soir», 
jusqu'à  la  mort  de  Henri  IV.  un  valet  de  cUambre  du  roi. 
nommé  La  Roche,  montait  chez  Sully  et  lui  jouait,  sur  1© 
luth,  des  danses  du  temps,  et  Sully  les  dansait  tout  seul, 
coiffé  d'un  bonnet  fantastique  qu'il"  poi'tait  d'hubitude  dans 
son  cabinet,  n'ayant  d'autres  spectateurs  que  Duret.  depuis 
président  de  Chivry.  et  son  secrétaire  La  ClaveUe. 

Parfois  cependant,  les  jours  de  grande  fêle,  on  amenait 
de.s  tilles  et  l'on  bouffonuait  avec  elles. 


28 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSIRE 


Veuf  en  premières  noces  d'Anne  de  Courtenay.  il  s'était 
remarié  en  secondes  à  Rachel  de  Cochelilet,  veuve  elle-même 
de   Cliàteaupers. 

Celait  une  gaillarde  qui  ne  se  privait  point  d'amants. 
Sully,  au  reste,  n'en  était  pas  dupe,  et,  pour  qu'on  ne  1  ac- 
cusât point  d'ignorer  ce  qu'il  savait  parfaitement,  dans 
les  comptes  qu'il  tenait  de  l'argent  donné  a  sa  femme, 
U  mettait  : 

>i  Tant  pour  votre  table, 
«  Tant  pour  votre  toilette, 
a  Tant  pour  vos  domestiques, 
K  Tant  pour  vos  amants.  » 

n  avait  fait  faire,  pour  aller  chez  sa  femme,  un  escalier 
tout  à  fait  indépendant  du  sien. 

L  escalier  fini,  il  en  donna  la  clef  à  la  comtesse,  et,  en 
la   lui    donnant  : 

—  Madame,  lui  dit-il,  faites  passer  les  gens  que  vous 
savez  par  cet  escalier.  Tant  qu'ils  entreront  par  là.  je  n'ai 
rien  à  dire.  Mais  je  vous  préviens  que.  si  je  rencontre  un 
de  ces  messieurs  dans  mon  escalier  à  moi,  je  lui  en  fais 
sauter  toutes  les  marches. 

Il  était  calviniste,  et,  tout  en  donnant  au  roi  le  conseil 
d  abjurer.  Jamais  il  n'avait  voulu  abjurer  lui-même. 

—  On  peut  se  sauver  en  toute  religion,  disait-il. 

Au  moment  de  sa  mort,  il  ordonna  qu'à  tout  hasard,  on 
l'enterrât  en  terre  sainte. 

Vingt-cinq  ans  après  que  tout  le  monde  avait  renoncé  ;i 
porter  des  chaînes  et  des  ordres  en  diamants,  lui  en  portait 
tous  les  jours  et  s'en  allait  se  promener,  ainsi  chamarré, 
sous  les  porches  de  la  place  Royale,  qui  était  près  de  son 
hôtel. 

Sur  la  fln  de  ses  jours,  il  se  retira  â  Sully,  où  il  entre- 
tenait une  espèce  de  garde  suisse  qui  battait  aux  champs 
et  lui  présentait  les  armes  quand  il  entrait  et  quand  il 
sortait. 

«  Il  avait,  en  outre,  dit  Tallemant  des  Réaux,  quinze  ou 
vingt  vieux  paons,  et  sept  ou  huit  vieux  reitres  de  gentils- 
hommes qui,  au  son  de  la  cloche,  se  mettaient  en  rang  pour 
lui  faire  honneur  quand  il  allait  a  la  promenade,  et  qui  le 
suivaient  par  derrière.  » 

Enfin  il  mourut  dans  son  château  de  Villebon,  trente  et 
nn  ans  après  Henri  IV. 

Louis  XIII  l'avait  fait  maréchal  en  1631. 

La  terre  de  Rosny  fut,  en  1S17  ou  1818,  je  crois,  achetée 
deux  millions  par  le  duc  de  Berry. . 

M.  de  Girardin  était  en  marché  pour  vendre  au  prince 
la  terre  d'Ermenonville. 

—  Combien  veux-tu  me  la  vendre,  la  terre  d'Ermenonville? 
lui   demanda  le  prince  pendant  uae  chasse  à  Compiègne. 

—  Deux  millions,   monseigneur. 

—  Comment!  deux  milions? 

—  Sans  doute  ;  n'est-ce  point  le  prix  que  Votre  Altesse  a 
payé  Rosny? 

—  Et  l'ombre  de  Sully,  la  comptes-tu  pour  rien?  répondit 
le  prince. 

M.  de  Girardin  eût  pu  répondre  :  ••  Altesse,  nous  avons 
celle  de  Jean-Jacques  Rousseau,  qui  vaut  bien  l'ombre  d'un 
ministre.  » 

Revenons  à  Henri  IV. 


Nous  l'avons  laissé  disputant  avec  mademoiselle  d'En- 
tragues,  au  moment  où  celle-ci  avait  appris  son  mariage 
avec  Marie  de  Médicis. 

Elle  était  d'autant  plus  furieuse  que  la  promesse,  on  se 
le  rappelle,  portait  que  Henri  l'épouserait  si,  da.is  l'es- 
pace d'un  an,  elle  mettait  au  monde  un  enfant  mâle. 

Or,  mademoiselle  d'Entragues  était  enceinte. 

La  question  n'était  donc  plus  que  de  savoir  si  l'enfant 
serait  mâle  ou  femelle. 

La  cour  était  à  Moulins,  et  mademoiselle  d'Entragues  à 
haiis. 

Elle  faisait  tout  au  monde  pour  que  le  roi  vint  à  Paris 
et  assistât  à  ses  couches. 

Mais  la  Providence  avait  décidé  que  Henri  ne  serait  point 
mis  dans  ce  nouvel  embarras. 

Il  se  fit  un  grand  orage,  le  tonnerre  tomba  dans  la  cham- 
bre où  mademoiselle  d'Entragues  était  couchée,  passa  sous 
le  lit,  et,  sans  lui  faire  aucun  mal,  lui  causa  une  telle 
frayeur,   qu'elle  accoucha  d'un  enfant   mort. 

Le  roi  accourut  à  cette  nouvelle,  et  prit  grand  soin  de  la 
malade.  Mademoiselle  d'Entragues  commença  par  lui  faire 
des  reproches  sur  ses  trahisons  et  ses  parjures  :  mais,  voyant 
qu'une  trop  longue  obstination   de   sa  part  pouvait   lasser 


son  royal  amant,  et  qu'il  n'y  avait  plus  d'espérance  de  le 
faire  revenir  à  elle,  comme  époux  du  moins,  elle  finit  par 
accepter,  en  manière  de  dédommagement,  le  titre  de  mar- 
quise de  Verneuil.  Puis,  passant  de  lexirême  hauteur  à  une 
extrême  soumission,  elle  demanda  tout  au  moins  de  conser- 
ver le  titre  de  maîtresse,  ne  pouvant  obtenir  celui  de  femme. 

Ce  qui  avait  surtout  déterminé  le  roi  à  consentir  à  son 
maîiage  si  bien  escamoté  par  Sully,  c'étaient  les  soupçons 
qu'il  avait  sur  Bellegarde.  Bellegarde,  qui  avait  été,  assu- 
rait-on, ramant  de  cœur  de  la  duchesse  de  Beaufort,  n'était 
point  maltraité,  disait-on  toujours,  de  mademoiselle  d'En- 
tragues. 

Deux  mots  de  ce  rival,  que  Henri  IV  trouvait  toujours  sur 
son  chemin  ou  plutôt  sur  le  chemin  de  la  chambre  à 
coucher  de  ses  maîtresses. 

Rocher  de  Saint-Lary,  duc  de  Bellegarde,  grand  écuyW  de 
France,  avait,  à  l'époque  où  nous  sommes  arrivés,  c'est-à- 
dire  en  1599,  trente-six  ans  â  peine. 

Racan  disait  qu  on  avait  cru  de  M.  de  Bellegarde  trois 
choses  qui  n'étaient  point  : 

La  première,  qu'il  était  brave  ; 
La  seconde,  qu'il  était  galant  : 
La  troisième,  qu'il  était  libéral. 

Il  était  fort  beau,  et  on  l'accusait,  à  cette  époque  où  la 
beauté  était  à  la  cour  un  grand  moyen  de  faire  sa  fortune, 
d  avoir  usé  de  ce  moyen-là.  Il  avait  été  le  favori  de  Henri  III 
et  l'on  avait,  â  cette  époque,  tenu  de  fort  méchants  propos 
sur  lui. 

—  Voyez,  disait-on  à  un  courtisan  malheureux,  comme 
M.  de  Bellegarde  avance,  tandis  que  vous  ne  pouvez  rien 
obtenir,  vous  ! 

—  Morbleu]  répondit  celui-ci,  ce  n'est  pas  un  grand  mi- 
racle qu'il  avance,  on  le  pousse  assez  par  derrière  pour 
cela. 

Il  avait  la  voix  très  belle  et  chantait  bien,  était  fort 
propre  d'habits  et  fort  élégant  de  langage.  Mais,  malgré 
cette  élégance  et  cette  propreté,  comme  il  prenait  beaucoui- 
de  tabac,  «  dès  trenie-cinq  ans,  dit  Tallemant  des  Uéaux 
il  avait  la  roupie  au  nez 

.\vec  le  temps,  cette  incommodité  augmenta. 

Louis  XllI,  qui  fit  Saint-Simon  duc  parce  qu'il  ne  bavaii 
pas  dans  son  cor,  détestait  fort  cette  roupie  de  Bellegarde. 
et  cependant  il  n'osait  rien  lui  en  dire,  lui  portant  respect 
comme  à  un  ami  du  feu  roi  son  père. 

—  Maréchal,  dit-il  un  jour  à  Bassompierre,  chargez-vous 
donc  de  faire  savoir  à  Bellegarde  que  sa  roupie  me  gêne 

—  Ma  foi,  sire,  dit  Bassompierre,  je  prierai  Votre  Ma 
jesté  de  faire,  s  il  lui  plaît,  à  quelque  autre  que  moi  1  hon 
neur  de  le  charger  de   cette  commission. 

—  Alors,  trouvez-moi  un  moyen  d  arriver  à  mon  but. 

—  Ah  !  quant  à  cela,  c  est  bien  facile,  dit  Bassompierre 
La  première  fois  que  M.  de  Bellegarde  sera  à  votre  levei 
ou  à  votre  coucher,  vous  n'avez  qu  à  ordonner,  en  riant 
ù  tout  le  monde  de  se  moucher. 

Le  roi  ne  manqua  pas  de  suivre  ce  conseil. 
Mais  Bellegarde,  se  doutant  de  qui  lui  venait  cette  botti 
secrète  : 

—  Sire,  dit-il,  il  est  vrai  que  j'ai  cette  incommodité  que 
vous  me  reprochez:  mais  vous  la  pouvez  bien  souffrir  puis 
que  vous  souffrez  bien  les  pieds  de  if.  de  Bassompierre. 

Le  mot  faillit  amener  une  rencontre  entre  Bassompierre  e' 
Bellegarde.  Mais  le  roi  s'entremit,  et  le  duel  n'eut  pas  lieu 

Quant  à  ce  reproche  qu'on  lui  faisait  de  ne  point  être 
brave,  c'était  bien  à  tori  ;  et,  sur  ce  point.  le  duc  d'An- 
goulême,  bâtard  de  France,  ce  fils  de  Charles  IX.  «t  de 
Marie  Touchet  duquel  nous  aurons  à  nous  occuper  tout  ■■■ 
l'heure,  lui  rend  pleine  justice  dan»  ses  Mémoires  : 

n  Parmi  ceux  qui  donnèrent,  au  siège  d'Arqués,  le  plu'^ 
de  marques  de  leur  valeur,  dit-il,  il  faut  nommer  M.  de  Bel 
legarde.  grand  écuyer,  duquel  le  courage  était  accompagm 
d'une  telle  modestie,  et  l'humeur  d'une  si  affable  conver- 
sation, qu'il  n'y  en  avait  point  qui,  parmi  les  combats,  fii 
paraître  plus  d  assurance,  ni  dans  la  cour  plus  de  gentil 
lesse.  Il  vit  un  cavalier  tout  plein  de  plumes,  qui  demanda 
à  faire  un  coup  de  pistolet  pour  l'amour  des  dames,  et 
comme  il  en  était  le  plus  chéri,  il  crut  que  c'était  à  lui  qu>- 
s'adres-sait  le  cartel,  de  sorte  que,  sans  attendre,  il  part  de 
la  main  sur  un  genêt  nommé  Fregouze,  et  attaqua  avec 
autant  d'adresse  que  de  hardiesse  ce  cavalier,  lequel,  tirant 
M.  de  Bellegarde  d'un  peu  loin,  le  manqua.  Mais  lui.  le 
serrant  de  près,  lui  rompit  le  bras  gauche,  si  bien  que 
tournant  le  dos.  le  cavalier  chercha  son  salut  en  faisant 
retraite  dans  le  premier  escadron  qu'il  trouva  des  siens. 

Il  ne  pouvait  pas  se  déshabituer  de  faire  sa  cour  aux  mai 
tresses  ou  aux  femmes  des  rois.  Après  avoir  été  l'amant 
de  la  duchesse  de  Beaufort  et  de  mademoiselle  d'Entragues 
après  avoir   passé  pour   être   celui   de  Marie  de   Mcdlcis.   1! 


HENRI    IV,    LOUIS    XIII     ET    BICIIELIEU 


faisait  sa  cour  i  Anne  d  Autriche,  quoi  lu'il  aux  déjà  cin- 
quante ou  cinquante-cinti  ans. 

Un  de  ses  tics  était  de  dire  à  tout  proiios  ..  Ah  :  je  suis 
mort  !  • 

—  Que  ferlez-vous  à  un  homme  qui  vous  ijarlorait  d'amour? 
demandait-il  i  l'épouse  de  Louis  XlII. 

—  Je  le  tuerais,  rtî'ijondit  la  sévère  princesse. 

—  Ah  !  Je  suis  mort  i  s'écria  Bellcgarde. 

Et  il  se  laissa  aller  à  la  renverse,  comme  s'il  était  mort 
en   effet. 

Or.  comme  nous  l'avons  dit,  des  bruits  avalent  couru,  qui 
étaient  revenus  à  Henri  IV.  sur  l'intimité  de  ce  gentil- 
homme avec  mademoiselle  d'Entragues. 

Mademoiselle  d  Enlragues.  à  qui  ces  bruits  faisaient  per- 
dre une  couronne  qu'elle  croyait  déjà  tenir,  les  attribua  a 
l'indiscrùte  fatuité  de  bellegarde. 

Alors,  elle  s'adressa  u  Claude  de  Lorraine,  qu  on  appelait 
alors  le  prince  de  Joinville.  et  qui  p.issait  pour  n'être 
pas  trop  mal  non  i)lus  avec  elle,  pour  qu'il  la  débarrassât 
de  M.   de  liellegarde. 

Le  prince,  qui  voyait  en  lui  un  rival,  ne  demanda  pas 
mieux.  Il  attendit  le  duc  devant  la  maison  de  Zaniet,  près 
de  l'Arsenal,  où  couchait  le  roi,  et  l'attaqua.  Surpris  à  1  im- 
proviste. Bellegarde  fut  blessé  ;  mais  ses  gens  accoururent 
â  son  secours  et  poursuivirent  le  prince,  lequel  eût  été  tué 
s'il  n'eût  été  secouru  lui-même  par  le  marquis  de  Kam- 
bouillet,  qui  était  de  la  maison  d'Angennes,  et  qui.  dans 
cette  estocade,  fut  dangereusement  blessé. 

Le  roi  apprit  la  chose  et  entra  dans  une  grande  colère 
contre  le  prince  de  Joinville,  qu'il  soupçonnait  n'être  point 
hai  de  la  belle  Henriette  d'Entragues.  et  il  ne  fallut  pas 
moins  que  les  prières  de  sa  mère  et  de  mademoiselle  de 
Guise  pour  tout  apaiser. 

Mais  enfin  la  grande  affaire  qui  était  sur  le  tapis  écarta 
toutes  ces  tracasseries. 

Quelle  était  cette  grande  affaire? 

C'était   la  guerre   avec   Charles-Emmanuel,  duc   de  Savoie. 

Le  duc  de  Savoie,  pendant  la  Ligue,  et  quand  chacun  mor- 
dait dans  la  France  à  belles  dents,  le  duc  de  Savoie  avait 
mordu  de  sou  côté.  Seulement,  lui,  il  avait  enlevé  le  mor- 
ceau. 

Ce  morceau,  c'était  Saluces.  cette  porte  de  l'Italie  dont 
Henri  III.  mais  non  Henri  IV,  pouvait  laisser  la  clef  aux 
mains  de  la  Savoie. 

En  1599,  c'est-à-dire  quelque  temps  après  la  mort  de  Ga- 
brielle,  il  prit  une  fantaisie  au  duc  de  Savoie,  c'était  de 
venir  à  Fontainebleau. 

Son  arrivée  y  produisit  sensation  :  il  était  tait  comme 
son  duché,  —  bossu  et  ventru. 

Avec  cela,  le  cœur  plein  de  flel  et  la  tète  pleine  de  ma- 
lice ;  tout  maussade  encore  d'un  tour  que  venait  de  lui 
faire  son  beau-père,  Philippe  II.  mort  enragé,  l'année  pré- 
cédente, d'avoir  été  obligé  de  signer  la  paix  avec  Henri  IV. 

Quel  était  le  tour  que  Philippe  II  lui  avait  fait? 

Il  avait  légué  a  la  femme  du  duc  de  Savoie  un  magnifique 
crucifix  ;  tandis  qu'il  léguait,  à  son  autre  fille,  les  Pays- 
Bas,  ce  qu'il  en  restait  du  moins,  les  neuf  provinces  du 
Sud. 

Le  bossu  était  venu  pour  voir  la  France,  mais  il  n'avait 
pas  dit  sous  quel  point  de  vue  il  comptait  la  regarder. 

Nous  verrons  la  chose  à  propos  de  Blron. 

Il  endormit  le  roi,  qui,  du  reste,  horriblement  fatigué,  à 
cette  époque,  ne  demandait  pas  mieux  que  de  dormir,  lui 
promit  Saluces  ou  la  Bresse  ;  puis,  une  fois  sorti  de  France, 
après  avoir  fait,  comme  nous  le  verrons  plus  tard,  de  Biron 
un  traître,  il  avait  déclaré  qu'il  ne  rendrait  ni  Saluces  ni 
la  Bresse. 

C'était   la  guerre. 

Mais  la  France  était  ruinée  et  Henri  IV  n'avait  pas  le  sou. 
Si  le  roi  épousait  Marie  de  MédIcis,  la  dot  de  la  princesse 
faisait  les  frais  de   la   guerre. 

Mais  la  promesse  de  mariage  d'Henriette  d'Entragues?  — 
Ah  !  le  bon  billet  qu'a  la  Châtre  ! 

Seulement,  Henri  IV  se  vendait  cher.  Il  voulait  une  dot 
de  quinze  cent  mille  écus. 

C'était  impossible,  si  riche  que  fût  Ferdinand.  Après  avoir 
bien  marchandé,  bien  débattu.  Henri  IV  céda  à  six  cent 
mille. 

Il  fallait  que  les  marchands  florentins  crussent  faire  une 
bonne  spéculation  pour  se  dessaisir  d  une  pareille  somme. 

Encore  voulait-il  la  dot  tout  de  suite,  tant  il  était  pressé  ; 
le  mariage  viendrait  après 

Henri  IV.  avec  son  régiment  de  maîtresses,  avait  moins 
besoin  de  la   femme  que  de  l'argent. 

Ah  !  si  l'on  eût  voulu  se  contenter  lù-bas.  comme  l'avait 
fait  Henriette  d  Entrâgues.  d'une  promesse  de  marl.Tge  ! 

Il  n'y  eut  pas  moyen  :  le  grand-duc  répondit  que  l'on  n'au- 
rait l'argent  qu'avec  la  femme. 

Sully  fit  alors  des  miracles.  Avant  la  mort  de  Gabrielle. 
Il  était  surintendant  des  finances  ;  depuis  sa  mort,  grand 
maître  de  l'artillerie. 


L'artillerie  avait  été  fondée,  en  réalité,  par  Louis  XI.  Jean 
Bureau  l'avait  inventée.  —  Peut-être  nous  chicaneratt-on  sur 
le  mot  appliijufe.  —  A  Marignan.  François  1er  s'en  était 
servi  avec  succès. 

A  Arques.  Henri  IV  lui  avait  mis  des  ailes. 

C'est  d'Arqués  que  date  1  artillerie  volante. 

Pour  faire  marcher  sou  artillerie.  Sully  arrêta  les  paye- 
ments et  poussa  tout  l'argent  de  la   France  vers  la  guerre. 

Le  19  octobre  1599,  Henri  IV  apprit,  à  Chambéry,  que  son 
mariage  avait  été  célébré  à  Florence. 

Le  même  jour,  ayant  près  de  lui  Henriette  d'Entragues. 
encore  toute  désespérée  de  ce  coup  de  tonnerre.  —  qui  tuai; 
a  la  fois  et  son  enfant  et  l'espérance  d'être  reine  de  France 
—  ne  pouvant  résister  au  torrent  de  larmes  que  lui  arra- 
chait la  nouvelle  de  ce  mariage  célébré  à  Florence,  elle 
fit  tant  que  Henri  lui  donna,  pour  la  consoler,  une  lettre  de 
créance  pour  un  agent  spécial,  qu'il  l'autorisait  à  envoyer 
a  Rome,  dans  le  but  d'invalider  le  mariage  toscan. 

La  raison  donnée,  par  Henri  IV  lui-même,  était  qu'étant 
engagé  avec  Henriette  d'Entragues.  ses  ministres  n'avaient 
pu  l'engager  avec  Marie  de  Médicis. 

Ce  messager  fut  un  capucin  nommé  le  père  Hilalre.  —  On 
faillit  le  pendre  i  Rome.  —  C'était  peut-être  ce  que  désirait 
Henri  IV. 

Henri  IV,  qui  ne  pouvait  pas  se  passer  d'avoir  de  l'esprit 
en  toute  chose,  s'était  douté  qu'il  existait  quelque  compro- 
mis tacite  entre  le  bossu   et  Biron. 

Il  y  avait,  en  conséquence,  envoyé  Biron  contre  le  bossu. 

Mais  U  avait  passé  en  Bresse  pour  ne  pas  perdre  de  vue 
son   général. 

Occupons-nous  un  peu  de  Charles  de  Gontaud.  duc  de 
Blron. 


XI 


Biron  avait  un  an  de  plus  que  Bellegarde.  était  de  moyenne 
taille,  avait  le  visage  d  un  brun  très  marqué,  avait  le.» 
yeux  enfoncés  et  le  regard  sinistre.  Au  reste,  brave  jusqu'à 
la  témérité. 

Après  son  e.xécution,  le  bourreau  compta  vingt -sept  blés 
sures  sur  son  corps. 

Biron  semblait  être  né  sur  un  champ  de  bataille,  tant,  si 
Jeune  qu'il  fût,  il  paraissait  apte  à  la  guerre.  Au  siège  de 
Rouen,  où  il  était  ayant  à  peine  quatorze  ans,  il  dit  à  son 
père,  à  la  vue  d'un  gros  d'assiégés  qui  allaient  en  fourrage  ; 

—  Mon  père,  donnez-moi  cinquante  hommes  seulement  et 
Je  me  charge  de  faire  toute  cette  masse  d'einiemis.  car,  de 
la  façon  dont  ils  se  sont  engagés  ils  ne  pourront  pas  se 
détendre. 

—  Je  le  vois  aussi  bien  que  toi,  lui  répondit  son  père  ; 
mais  cela  pourrait  faire  finir  la  guerre,  et  à  quoi  serions- 
nous  bons  s'il   n'y  avait   pas  de  guerre? 

Il  avait  fait  ses  premières  campagnes  dans  l'armée  de  la 
Ligue,  et  nous  avons  vu  la  reine  Alarguerite  fort  irritée 
de  l'inconvenance  qu'il  avait  commise  de  lui  envoyer  un 
boulet   à   quatre   pieds   au-dessous   d  elle. 

A  la  mort  de  Henri  III,  il  se  rallia  a  Henri  IV,  fut  admi- 
rable de  courage  à  Arques,  à  Ivry  et  au  siège  de  Paris  et 
de  Rouen,  au  combat  d'Aumale  et  à  celui  de  Fontaine- 
Française,  où  Henri  IV  lui  sauva  la  vie. 

Aussi,  à  qu.atorze  ans.  était-il  colonel  des  Suisses,  et,  à 
vingt,  maréchal  de  camp;  ù  vingt-cinq,  lieutenant  général, 
en  1592.  Après  la  mort  de  son  père,  le  roi  lui  donna  le 
titre  d'amiral  de  France,  qu'il  lui  retira  en  159i  pour  lui 
donner  celui  de  maréchal  de  France.  Enfin,  en  1595,  Henri 
l'avait  nommé  gouverneur  de  la  Bourgogne. 

Par  malheur.  Biron.  tête  sans  cervelle,  était  aussi  orgueil- 
leux que  brave  ;  malgré  toutes  ces  récompenses,  il  se  plai- 
gnait sans  cesse,  disant  que  tous  ces  Jean-...  de  princes 
n'étaient  bons  qu'à  noyer  et  que.  sans  lui.  Henri  IV  n'aurait 
qu'une  couronne  d'épines  ;  avide  de  louanges  encore  plU'- 
que  de  faveurs  et  d'argent,  il  se  trouvait  que  le  roi  nc- 
louait  Jamais  que  lui-même  et  ne  lui  avait  jamais  dit  une 
bonne  parole  sur  son  courage. 

Sans  doute  avait-il  oublié  cette  phrase  de  la  lettre  qu'il 
remit  à  la  reine  Elisabeth  de  la  part  de  Henri   IV  : 

Je  vous  envoie  le  plus  liaucliant  instrument  de  mes  ili 
tolres. 

Avec  cela  Biron  était  savant,  plus  savant  qu'il  ne  conve- 
nait à  cette  époque  à  un  homnia  de  guerre.  Aussi  était-il 
presque  aussi  honteux  de  sa  science  qu'orgueilleux  de  sa 
bravoure 

Un  jour.  Henri  IV  était  à  Fresnes  ;  le  roi  demandait  l'ex 
plication  d'un  vers  grec  qui  était  dans  la  galerie.  Ceux  a 
qui  11  le  demandait   étaient  des  maîtres  des  requête:   qui. 


:>ii 


ALEXAXDPE  DUMAS  ILLUSTRE 


ne  sachant  i^as  le  grec,  faisaient  semblant  de   ne  pas  en- 
tendre. 

Or,  le  maréclial,  gui  passait,  avait  entendu  la  question 
du  roi. 

—  Sire,  dit-il,  voilà  ce  que  veut  dire  ce  vers. 

Il  le  dit  et  se  sauva,  tout  contrit  qu'il  était  den  savoir 
plus  que  des  gens  de  robe. 

S  11  aimait  l'argent,  c'était  pour  le  dépenser,  et  il  était 
fort  magnifique  et  fort  humain.  Son  intendant  Sarran 
]e  pressait  depuis  longtemps  de  réformer  son  train,  et,  un 
jour,  U  lui  apporta  la  liste  de  ceux  de  ses  domestiques  qui  j 
lui  étaient  inutiles.  Le  maréclial  prit  la  liste,  et,  après 
l'avoir  examinée  : 

—  Voilà  donc,  dit-il,  ceux  dont  vous  prétendez  que  je  puis 
me  passer;  mais...  U  faut  savoir  si  eu.\  peuvent  se  passer 
de  moi. 

Et,  malgré  les  instances  de  Sarr,\n,  il  n'en  chassa  aucun. 

Or,  Biron,  malgré  tout  ce  qu  il  devait  à  Henri  IV, 
rivait  fait  un  pacte  avec  Clxarleî-Emmanuel  et  le  roi  d'Es- 
pagne. 

Voici  la  conspiration  en  deux  lignes  : 

Henri  n'avait  pas  d  enfant  légitime.  A  la  mort  de  Henri, 
le  roi  d'Espagne  devenait  roi  de  France.  Le  duc  de  Savoie 
prenait  la  Provence  et  le  Dauphlné.  biron  épou,sait  une 
lie  ses  filles,  et  recevait  la  principauté  d'une  province  de 
France. 

Un  gentilhomme  attaché  i  Biron.  et  que  celui-ci  avait 
mécontenté  dans  un  mouvement  d'orgueil,  révéla  tout  à 
ileuri  IV. 

Henri  IV  se  contenta  d  ôter  son  commandement  à  Biron, 
?t  d'envoyer  amhassadeur  en  Angleterre  le  plus  tranchant 
■iistrument  de  ses   victoires. 

Puis,  se  mettant  lui-même  à  la  tète  de  ses  troupes,  il  bat- 
tit à  plaie  couture  le  duc  de  Savoie.  Pendant  ce  temps. 
.Marie  de  Médicis  abordait  eu  France.  Le  13  octobre  1799. 
elle  fit  ses  adieux  à  sa  famille. 

Le  dernier  mot  du  grand-duc  à  sa  nièce  lut  : 

—  Soyez  enceinte. 

Il  se  rappelait  la  longue  stérilité  de  Catherine  de  Modi- 
cis.  et  le  danger  où  cette  stérilité  l'avait  mise  d'être  répu- 
iJiée. 

Cet  oncle  prudent,  le  graud-duc,  avait  tout  fait  pour  que 
sa  recommandation  s'accomplit. 

La  fiancée  partait  avec  une  armée  de  casaliers  servants. 

Parmi  ces  cavaliers  servants,  ces  sigisbés.  comme  on  ks 
Lippelaii  alors,  trois  étaient  au  premier  rang. 

Le  premier  était  le  cousin  de  la  fiancée,  Virginio  Orsini, 
duc  de  Bracciauo  ; 

Le  second.  Paolo  Orsini  ; 

Le  troisième   Concino  Concjni. 

Les  mauvais  plaisants,  il  y  en  a  partout,  même  dans  le 
.  ortége  des  fliincees.  disaient  que  c'étaient  —  le  passé,  —  le 
firésent  —  et  l'avenir. 

Virginio   Orsini    était   le  po.'sé. 

Paolo  Orsini  était  le  présent. 

Concino  Concini  était  lavcnir. 

Marie  de  Xlédicis  venait  avec  trois  flottes,  une  de  Tos- 
cane, une  du  pape,  une  de  Malte,  en  tout  dix-sept  galères. 

Ces  dix-sept  galères  étaient  montées  par  sLx  à  sept  mille 
Italiens. 

Cela  ressemblait  à  une   invasion. 

Le   17  octobre,   on  s'embarqua   à  Livourne. 

Le  3  novembre  seulement,  on  arriva  à  Marseille 

On  avait  mis  dix-sept  jours  à  faire  la  rouie. 

Malherbe  en  donna  la  raison.  Selon  lui.  Neptune,  amou- 
reux de  la  future  reine  de  France,  l'aurait  retardée  de 
<lLX  jours. 

Dix  Jours  ne  pouvant  se   distraire 
Du  plaisir  de  la  regarder, 
U  a.   par  un   effort  contraire. 
Essayé  de   la  retarder. 

C'est  ce  b;'itiraent  paresseux,  retardé  par  l'amour  de  Nep- 
tune, qu  entourent  les  néréides  dans  le  beau  tableau  de 
liubens. 

La  chronique  scandaleuse  du  temps  prétendit  autre  chose. 

Elle  prétendit  que  l'on  n'avait  marché  doucement  qu'afln 
(iue  la  prudente  Marie  piU  s'a.^isnrer.  avant  d  aborder  en 
France,  qu'elle  ne  serait  point  répudice  pour  cauje  de  sté- 
rilité. 

Au  reste,  rien  de  plus  magnifique  que  la  galère  sur  la- 
quelle Marie  de  Médicis  toucha  la  terre  de  France  ;  elle 
avait  soixante  et  dix  pas  de  long,  avec  vingt-sept  rameurs 
de  cliaque  coté;  tout  l'intérieur  était  doré;  la  poupe  ét.iit 
une  marqueterie  de  canne  d'Inde,  de  grenadier,  d  ébène.  de 
nacre,  d'ivoire  et  de  lapis  ;  elle  était  garnie  de  vingt  granits 
cercles  de  fer  s'eiure-crolsant,  enrichis  de  topazes,  d'emc- 
raudes  et  d'autres  pierreries,  avec  un  grand  nombre  de 
perles.  Les  Médicis  ont  toujours  eu  le  luxe  absurde  des 
pierres  non  montées.  Au  deJ.iDS,  vIs-a-vis  du  fauteuil  de 
la  reine,  étalent  les  armes  de  France,  dont  les  fleurs  de  lis 


étaient  faites  en  diamants  ;  à  côté  étaient  les  armes  des 
Jlédicis,  formées  de  cinq  gros  rubis  et  d'un  saphir,  les 
iuois  représentant  les  tourteaux  de  gueules,  et  le  saphir  le 
tourteau  d  azur  introduit  par  Louis  XI  dans  le  blason  des 
ducs  florentins,  qui.  a  celte  époque,  n'étaient  encore  que 
de  riches  marchands.  Les  rideaux  des  fenêtres  étaient  de 
drap  d'or  à  franges,  et  les  tapisseries  des  murailles  d'étoffe 
pareille. 

Eu  abordant,  la  future  reine  fut  reçue  par  le  connétable 
de  France.  Quatre  consuls  de  Marseille  lui  présentèrent  les 
clefs  de  la  ville,  et  elle  fut  conduite  au  palais  sous  un  dais 
de  drap  d'argent. 

Elle  était  vêtue  à  lltalienne.  d'une  robe  de  drap  d'or  à 
fond  bleu,  coiffée  très  simplement,  sans  poudre,  et  la  gorge 
complètement  couverte. 

\  .Avignon,  elle  fut  reçue  par  Suarès,  assesseur  d'AvignoB, 
qui  la  harangua  un  genou  en  terre,  tandis  que  les  trois 
plus  belles  filles  de  la  ville,  habillées  en  Grâces,  lui  offraient 
les  clefs  des  portes. 

L'archevêque  la  reçut  dans  l'église,  oit  il  la  bénit,  elle  et 
sa   postérité. 

Savait-il  déjà  à  quoi  s'en  tenir  sur  cette  postérité  ^l'il 
bénissait  ? 

Le  consulat  de  la  ville  la  logea  au  grand  palais,  et  lui 
donna  cent  cinquante  médailles  d'nr  où  étaient  son  portrait 
et  celui  du  roi,  et  au  revers  la  vill'?  d'.Xvignon. 

Enfin,  le  samedi  S  décembre,  elle  arriva  à  Lyon  et  entra 
dans  la  ville  aux  fia'mbeaux  par  la  porte  Dauphine,  au- 
dessus  de  laquelle  on  lisait  celte  inscription  : 

Pour   une  princesse  si  belle. 
Je  pourrais  paraître  autrement  ; 
Mais  j'ai  gardé  mon  ornement 
Pour    le    dauplitn    qui    iiaitra   d'elle. 

La  reine  attendit  le  roi  huit  jours.  Le  roi.  qui  était  parti 
en  poste  de  Savoie,  avait  été  retardé  par  les  mauvais  che- 
mins et  par  Henriette  d'Entragues. 

Les  deux  époux  n  avaieut  rien  à  envier.  Si  l'une  venait 
avec  ses  ;uuants,  l'autre  venaii  avec  sa  maîtresse. 

Le  roi  arriva  sur  les  onze  heures  du  soir  ;  mais  il  fut 
obligé  d'atiendi-e  irès  longtemps,  au  bout  du  pont  de  Lyon, 
qu'on  vint  lui  ouvrir  la  barrière  :  Il  u  avait  pas  voulu  don- 
ner avis   de  son    arrivée. 

Marie  de  Médicis  soupait  après  le  bal  qui  lui  avait  été 
donné. 

Henri,  pour  la  voir,  se  mêla  à  la  foule,  et  la  trouva  mé- 
diocrement belle.  Le  portrait  qu'il  avait  d'elle  datait  de  dix 
ans.  —  Elle,  grande,  grosse,  ronde,  avait  l'air  triste  et  dur  ; 
en  outre,  elle  ne  savait  pas  le  français,  —  laagOe  d'héréti- 
que,  disait-elle. 

Le  roi  ne  s'en  fit  pas  moins  connaître  avec  sa  galanterie 
ordinaire,  lui  disant  gaiement  : 

—  Me  voUâ,  madame.  Je  suis  venu  à  cheval  et  sans  ap- 
porter de  lit  ;  ce  qui  fait  que,  vu  le  grand  froid  qui  souffle, 
je  vous  prierai  de  me  donner  la  moitié  du  vùire. 

Marie  fit  une  profonde  révérence,  voulut  s'agenouiller 
pour  baiser  la  main  du  roi  ;  mais  Henri  ne  le  souffrit  point  : 
il  la  releva  et  1  embras.sa  au  visage,  avec  cette  charmante 
politesse  dont  il  savait  si  bien  accompagner  ses  compliments. 
Puis,  après  un  récit  abrégé  des  retards  qu'av.ait  subis 
son  voyage,  quelques  mots  du  succès  de  ses  armes  contre  le 
duc  de  Savoie,  il  se  retira  à  son  tonr  pour  souper  ;  mais, 
un  quart  d'heure  après,  il  rentrait  dans  la  chambre  de  la 
liiincesse. 

Disons  en  passant  qu'à  quelque  heure  que  l'on  y  vint, 
cette  chambre  était  gardée  par  une  espèce  de  guenon,  petite 
de  taille,  noire  de  peau,  avec  des  Jeux  de  braise,  comme 
ceux  que  donne  Dante  à  son  Caron 

C'était  la  sœur  de  lait  de  la  reine,  fille  d'un  charpentier, 
qui  se  faisait  appeler  d  un  nom  noble,   Eléonora  GzUigaï. 

C'était  elle  qui  tenait  le  111  à  l'aide  duquel  se  mouvait 
la  pesante  et  sotte  poupée  qui  arrivait  de  Florence. 
Les  cavaliers  servants  avaient  fort  déplu  à  Henri  IV. 
La  sœur  de  lait  lui  déplut  peut-être  encore  davantage. 
Elle  semblait  être  là  pour  garder,  contre  le  seul  qui  eût 
le  droit  d  y  entrer,  la  porte  de  la  chambre  à  coucher  de 
sa   maltresse. 

Henri  lY  entra,  quoiqu'il  n'y  fût  pas  entraîné.  La  mi'me 
nuit,  dit  l'histoire,   le  mariage  fut  ronsoiiimé. 

La  cour  resta  à  Lyon  pour  en  finir  avpc  les  affaires  de 
Savoie  et  conclure  la  paix  ;  tout  lut  terminé  en  six  se- 
maines. La  reine,  enceinte  rfii  dauphin  louis  XIII.  arriva 
;i  Paris  au  mois  de  mars  1601.  descendit  cher  M.'  de  Gonrtî. 
.son  premier  gentilhomme  d'honneur,  fit  quelque  séjour  lUuns 
cette  fatale  maison  de  Zamet  où  la  pauvre  Gabrielle  avait 
été  frappée  de  mort,  et  ipiitta  enfin  cette  maison,  qui  a 
été  depuis  Ihotel  Lesdiguières.  près  la  Bastille,  pour  preri- 
dre  son  appartement   .iu  Louvre. 

Du  Louvre,  et  au  commencement  du  printemps,  le  roi  em- 
mena sa  femme  à  Saint-Germain,  où  il  faisait  bâtir  le  chà- 


i 


IIENHI    IV,    LOL'IS    XIII    ET    RICHELIEU 


31 


teau  neuf;  puis  il  alla  laire  son  jubiW  a  Orléans,  et,  du 
mtme  Loup,  posa  la  premièie  pierre  de  l'église  Sainte- 
croLx. 

La  reine,  à  sou  arrivée,  avait  reçu  assez  troidemeut,  cela 
îB  comprend,  la  maniuise  de  Vernenll,  (jui  lui  avait  été  pré- 
sentée pai'  ordre  du  roi,  et  sous  le  chaperon  de  la  vieille  du- 
i-Uesse  de  Nemours. 

Mais  une  femme  se  chargea  d'accommoder  la  femme  et  la 
mailiesse.  C'était  liléouora  Galigai,  u  ijui  la  reine  voulait 
donner  le  titre  de  dame  d'aiours,  et  a  laquelle,  malgi-é  les 
instances  de   la  reuic,   le  roi   refusait   ce   inre. 

Eléonora,  voyant  nu  elle  ne  pouvait  rien  gagner  de  ce  côté, 
alla  trouver  la  maryuise  de  Veriieûll,  et  lui  prouiil,  si  elle 
voulait  bien  s'employer  pour  elle  et  lui  faire  obtenir  cette 
place  de  dame  d  atours,  objet  de  sort  ambition,  de  la  mettre, 
de  son  coté,  eu  aussi  grand  crédit  qu'elle  voudrait  pics  de 
la  relue. 

Le  traité  se  fit  à  ces  conditions,  et  fut  exécuté  de  bonne 
loi  de  part  d'autre. 

Eléonora  fut  nommée  dame  dateurs,  et  la  marquise  de 
Verueuil  fut  mieux  revue  de  la  reine. 

Henri  IV  profita  de  ce  sourire  do  .Marie  de  Médicis  à  ma- 
dame de  Verueuil  pour  loger  celle-ci  au  Louvre. 

Au  reste,  la  reine  et  la  maîtresse  étaient  enceintes  toutes 
deux. 

Celte  coïncidence  ramena  quehiue  jalousie  dans  l'esprit 
de  Marie  de  Médicis.  mais  madame  de  Verneuil  lui  rendit  de 
nouveaux   services. 

Eléonora  désirait  épouser  Concini,  qui  fut  depuis  le  maré- 
chal d'Ancre.  Le  roi  n'y  voulait  pas  consentir,  détestant  ces 
<leux  Italiens. 

La  duchesse  de  Verneuil  s  entremit,  et  le  mariage  fut  fait, 
à    la   gmnde   satisfaction    de   Marie    de    Médicis. 

Le  27  septembre  luoi,  la  reine  accoucha  du  dauphin 
Louis  XIII.  11  était  né  au  bout  de  neuf  mois  et  dix  jours, 
dans  la   dixième   lune. 

Etienne  liernard,  lieutenant  général  au  bailliage  de  Chà- 
lons,  lit  sur  cette  naissance  le  distique  suivant,  qui  com- 
prend l'an-,  le  jour  de  la  semaine,  le  signe  du  zodiaque,  le 
mois  et  1  heure  de  la  naissance  de  Louis  XIII  : 

LVCE   JOVIS    PR1M.\.    «VA    SOL    SVB    L.\>;CE   REFVLGET 
NATA    SALVS    KEG.no    EST    J\sriTlAE    QVE    CAPVT 

Les  lettres  numérales  du  distique  donnent  l'année  1601. 

Le  premier  vers  apprend  que  le  dauphin  naquit  le  jeudi  du 
mois  de   septembre. 

Le  second,  que  ce  fut  sous  le  signe  de  la  Balance  qu  il  na- 
quit ;  circonstance,  ajoute  naïvement  l'historien,  qui  lui  ht 
c Miner   le   surnom    de   Juste. 

L'enfant  n  avait  du  visage  aucun  trait  de  son  père,  et  dans 
le  caractère,   par  la  suite,   aucune   ressemblance. 

Rien  du  côté  des  Bourbons,  rien  Uu  côté  des  Valois. 

Kien  surtout  du  côté  de  la  France. 

liuant  a  la  marquise  de  Verneuil,  elle  accoucha  sans 
bruit,  et  vers  la  hn  d  octobre,  d'un  garçon  qui  reçut  au 
l»aptéme  les  noms  de  (Jaslun-Henri,  et  fut  d'abord  évêque  de 
Metz,  puis  duc  de  Verneuil. 

Il  y  eut  de  grandes  tètes  pour  ces  relevailles  -,  un  ballet 
(nous  ne  savons  pas  si  c'est  celui  pour  lequel  Sully  fut  con- 
sulté) eu  fut  la  picce  capitale.  La  reine,  pour  l'exécution  de 
ce  ballet,  choisit  les  quinze  plus  Jolies  femmes  de  sa  cour; 
la  marquise  de  Verueuil  fut  de  ce  nombre.  L'évéque  ber- 
thault  nt  un  poème  sur  ce  ballet,  où  il  apprenait  au  spec- 
tateur que  la  reine  et  les  quinze  dames  reinéseniaient  les 
seize  vertus.  Apollon,  sa  lyre  à  la  main  et  suivi  des  neuf 
Muses,  en  fit  l'entrée,  et  des  vers  lurent  chantés,  dont  voici 
le  refrain  : 

Il    faut   que   tout  vous    rende  homni.iao. 
Urand  roi,  miracle  de  notre  Age  : 

Hun,  unes  de  la  reine  dansèrent  à  la  seconde  emree  du 
ballet;  a  la  troisième  parut  la  reine  elle-même  et  sa  suite, 
divisée  en   quatre  quadrilles. 

Les  diamants  et  les  pierreries  dont  étaient  chargées  les 
dames  composant  le  quadrille  Jetaient  un  si  prodigieux 
éclat    qu'on  n'avait  jamal.s  rien  vu  de  pareil 

Le  roi  lui-même,  tout  ébloui  de  ce  spectacle,  se  tournant 
vers  le   nonce  du   pape  : 

—  Monseigneur,  demanda-t-il,  avez-vous  jamais  vu  plus 
bel  escadron? 

—  BelUsiiiHii,  répondit-Il,  e  pericoluslusiinu  :  (Splendide  et 
fort   dangereux  '.) 

Par  malheur,  cette  bonne  harmonie,  (jni  régnait  entre  le 
roi,  la  femme  et  la  maîtresse,  ne  dura  pas  longtemps. 

Madame  de  Villars.  la  sœur  de  Gabrielle,  qui,  du  vivant  de 
madame  de  Beaufort.  avait  eu  quelques  regards  du  rot,  ne 
voyait  dans  la  marquise  de  Verneuil  qu'une  rivale  dont 
elle  songeait  Incessamment  à  se  venger. 

Elle  se  concerta  avec  la  reine,  qui,  scus  l'apparence  de 


lamitié,  nourrissait  pour  1^  marquise  une  antipathie  floren- 
tine. 

La  reine  ne  demandait  pas  mieux  i|ue  d'entrer  dans  cette 
vengeance. 

Comment    se    vengerait-on  ? 

Voici  le  moyen  qu'on  en  eut. 

Joinville.  nous  lavons  dil.  avait  èle  bien  traité  Uc  la 
marquise  ;  il  avait  d'elle  nombre  de  lettres  qui  dénonçaient 
leur  Intimité  ;  mais,  de  peur  de  se  perdre  à  la  cour,  U  s'était 
brouillé  avec  elle  et  lié  avec  madame  de  Villars. 

Madame  de  Villars  lit  si  bien,  qu'elle  tira  de  lui  les  lettres 
de  la  marquise  de  Verneuil.  La  reine  y  était  fort  maltrai- 
tée, sous  le  nom  de  la  ijrossc  Ixiituuiirc.  Le  roi  n  y  était  pas 
ménagé  non  plus  ;  toutes  les  douceurs  étalent  pour  la 
prince. 

On  porta  les  lettres  à  la  reine. 

Son  premier  cri  fut  : 

—  Il  faut  que  le  roi  les  voie  ? 

Madame  de  Villars  ne  demandait  pas  mieux;  ofl  décida 
donc  que  le  roi  les  verrait. 

Cette  décision  fut  prise  en  dehors  d'EIéonora  Oallgaï,  qui, 
trop  prudente  pour  permettre  une  si  hasardeuse  entreprise, 
s  y  fût  opposée. 

Madame  de  Villars  demanda  au  roi  une  conversation  par- 
ticulière. 

Le  roi  accorda  l'entretien  demandé. 

Madame  de  Villars  commença  par  des  protestations  d  un 
respect  et  d'un  dévouement  qui  étaient  cause,  dit-elle, 
qu  elle  ne  pouvait  dissimuler  au  j'oi  l'outrage  qui  lui  était 
fait  et  qu'elle  se  serait  regardée  elle-même  comme  criminelle 
si  elle  eilt  pu  voir  trahir  dans  le  plus  grand  des  rois,  le  meil- 
leur des  maîtres  et  le  plus  honnête  homme  qui  fut  au 
monde. 

Sur  quoi,  madame  de  Villars  glissa  au  roi  son  petit  pa- 
quet de   lettres. 

Henri  IV  les  lut  et  entra  dans  une  rage  de  Jalousie. 

Il  remercia  madame  de  Villars.  et.  dans  son  impatience 
de  se  venger,  rompit  l'entretien.  Puis,  madame  de  Villars 
sortie,  il  appela  le  comte  du  Lude.  son  confident,  et  le  char- 
gea d  aller  trouver  la  marcinise'  de  sa  part,  et  de  lui  dire 
qu'elle  était  une  perfide,  la  plus  méchante  de  toutes  les 
femmes,  un  monstre  enfin,  et  qu'il  protestait  de  ne  la  re- 
voir jamais. 

La  marquise,  le  sourire  sur  les  lèvres,  laissa  le  messager 
s'acquitter  de  sa  difficile  mission. 

Puis  : 

—  Dites  au  roi,  répondit-elle  avec  respect,  que,  bien  assu- 
rée de  n  avoir  jamais  fait  rien  qui  pufsse  offenser  Sa. 
Majesté,  Je  ne  puis  deviner  pourquoi  il  me  traite'  avec  si 
peu  de  ménagements.  On  lui  a  donné  de  fausses  impressions, 
je  n'en  saurais  douter:  la  vérité  me  vengera. 

-Mais,  le  messager  parti, 'comme  elle  était  loin  d'être  sans 
reproche,  elle  se  retira  toute  troublée  dans  son  cabinet. 

On  envoya  chercher  le  prince  de  Joinville,  mademoiselle 
de  Guise  et  le  duc  de  Bellegarde. 

Le  prince  de  Joinville  avoua  avoir  remis  les  lettres  i 
madame  de  Villars. 

Dès  lors,  on  sut  doii  partait  le  coup. 

Il  ne  s  agissait  pas  de  parer  le  coup  :  il  était  porté  ;  mais 
il  s'agissait  de  l'atténuer. 

On  tint  conseil. 

Tout  fut  rejeté  sur  la  méchanceté  d'un  secrétaire  du  duc 
de  Guise,   fort  habile  â  contrefaire   toute   sorte   d'écritures. 

Le  piège  était  grossier  ;  mais  on  savait  une  chose  :  c'est 
que  Henri  IV  ne  demandait  pas  mieux  que  d  être  trompé. 

Ce  point  arrêté,  le  secrétaire  prévenu,  muni  d  une  bonne 
promes.se  de  rente,  ne  devait  nier  que  tout  .juste  ce  qu'il  fal-- 
lait  pour  être  convaincu.  I.a  marquise  écrivit  à  Henri  IV, 
lui  demandant  la  permission  de  se  Justifter. 

Une  heure   après,   le  roi   était   chez  elle. 

Le  résultat  de  la  justification  fut  un  don  de  six  mille  li- 
vres et  le  châtiment  du  coupable. 

Madame  de  Villars  fut  exilée  et  brouillée  naturellement 
avec  M.  de  Joinville. 

M.  de  Joinville  fut  envoyé  faire  la  guerre  en  Hongrie.  I.e 
secrétaire  fut   mis  en   prison. 

Maintenant,  les  faux  .semblants  d'amitié  ae  la  reine  pour 
la  marquise  avaient  disparu  ;  la  haine  était  à  Jour  ;  il  n'y 
avait  plus  que  deux  rivales  en   face   lune   de   l'autre. 

De  son  côté,  le  roi  n'avait  été  dupe  que  tout  juste,  la  mar- 
(|uise  n  était  pas  innocente  à  ses  yeux.  Par  malheur,  tout 
ingrate,  toute  perfide,  tout  Infidèle  qu'elle  était,  il  la  trou- 
vait chaque  jour  plus  charmante  que  la  veille. 

Ce  fut  alors  que.  pour  se  donner  dos  armes  contre  elle,  11 
devint  amoureux  de  madame  de  Sourdis,  pins  tard  comtesse 
d'Estanges;  do  mademoiselle  de  ^BouU.  (lui  épousa  depuis 
W.  de  Chauvalloii.  et  qui  est  connue  sous  le  nom  de  com- 
tesse de  Moret;  qu'il  renoua  avec  mademoiselle  de  Guise,  et 
qu'il  essaya,  mais  inutilement,  de  se  faire  aimer  do  la 
duchesse  de  .Montpensior  et  de  la  duchesse  de  Nevcrs 

Cela  donna  ii  songer  à  madame  de  Verneuil;   elle  com- 


32 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTHE 


prit  qu'un  capricieux  hasard  de  caractère  et  de  tempéra- 
ment suffisait  pour  qu Une  rivale  put  lui  enlever  le  roi.  Elle 
rêva  alors  cette  étrange  conspiration  qui,  si  étrange  qu  elle 
filt.  prit  cependant  une  certaine  consistance. 

C'était,  grâce  à  la  promesse  de  mariage  du  roi,  de  taire 
déclarer  nul  son  mariage  avec  Marie  de  Médicis,  et  de  se 
taire  reconnaître,  elle,  comme  femme  légitime,  et  ses  en- 
tants comme  les  vrais  Uéritlers  de  la  couronne. 

Etait-ce  aussi  insensé  que  cela  le  parait  au  premier  abord? 
Non,  quand  on  pense  à  la  lettre  écrite  à  Rome  par  Henri  IV, 
le  jour  même  où  on  le  mariait  à  Florence. 

Le  comte  d'Auvergne,  fils  de  Charles  IX  et  de  Marie  Tou- 
chet,  trêve  par  conséquent  de  la  marquise  de  Yerneuil,  et  le 
roi  Philippe  111  d  Espagne  jugèrent  la  chose  possible  et  en- 
trèrent dans  le  complot. 

Le  comte  d'Entragues,  père  de  la  marquise,  vieux  gentil- 
homme de  soixante-treize  ans,  et  deux  Anglais,  nommés,  l'un 
Fortan  et  l  autre  Morgan,  entrèrent  aussi  dans  la  cons- 
piration.. 

Disons  quelques  mots  du  comte  d'Auvergne,  qu'on  appela 
plus  tard  M.  d  Angouléme. 

.(  Si  M.  d  Angouléme  eut  pu  se  défaire  de  Ihumeur  d'es- 
croc que  Dieu  lui  avait  donnée,  c'eût  été,  dit  Tallemant  des 
Réaux,  un  des  plus  grands  hommes  de  son  siècle.  Il  était 
bien  fait,  brave,  spirituel,  avait  de  l'acquis,  savait  la 
guerre  ;...  mais  il  n'avait  fait  toute  sa  vie  que  griveller  pour 
dépenser  et  non  pour  thésauriser.  » 

arivcUcr  est  un  vieux  mot  français  qui  frise  poliment  le 
mot  voler. 

En  outre,  il  avait  un  atelier  de  fausse  monnaie,  non  pas 
qu'il  en  fit  lui-même,  il  était  trop  grand  seigneur  pour  cela, 
mais  il  laissait  faire. 

—  Combien  gagnez-vous  par  an  à  la  fausse  monnaie? 
lui  demanda  un  jour  Henri  IV. 

—  Ma  foi,  je  ne  saurais  vous  répondre  précisément,  sire, 
dit-il  ;  ce  qu'il  y  a  de  vrai,  c'est  que  je  loue  une  chambre  a 
Merlin,  dans  mon  château  de  Grosbois,  et  qu'il  me  donne 
quatre  mille  écus  de  cette  chambre. 

C  était  bien  loué,  comme  on  voit. 

Par  malheur,  la  chose  ne  dura  qu'un  an  ou  deux.  Henri  IV 
donna  l'ordre  d  arrêter  Merlin  ;  mais  le  comte  d'Auvergne 
fut  prévenu  et  le  fit  évader. 

Un  jour,    il  demandait   à  M.   de   Chevreuse  : 

—  Combien  donnez-vous  donc  par  an  à  vos  secrétaires? 

—  Cent  écus. 

—  Ce  n'est  guère,  répondlt-il  ;  mol,  j'en  donne  deux  cents 
aux  miens...  Il  est  vrai  que  je  ne  les  paye  pas. 

Quand  ses  gens  lui  réclama  ieat  leurs  gages,  il  haussait 
les  épaules. 

—  Mais,  disait-il,  c'est  à  vous  de  vous  les  payer.  Quatre 
rues  aboutissent  à  l'hôtel  d'Angouléme,  vous  êtes  en  beau 
lieu,  profitez-en  si  vous  voulez. 

L'hôtel  d'Angouléme.  connu  depuis  sous  le  nom  d'hôtel 
Lamoignon,  était  situé  rue  Pavée-au-Marais. 

Le  cardinal  de  Richelieu,  en  lui  donnant  un  corps  d  armée 
à  commander,  lui  dit  ; 

—  Le  roi  vous  donne  ce  corps  d'armée,  monsieur,  mais  il 
entend  que  vous  vous  absteniez  de.  . 

Et,  avec  la  main,  il  faisait  la  patte  de  chapon  rôti. 
Un   autre   se   serait   fâché  ;   mais  lui,   en   souriant  et  en 
haussant  les  épaules  à  la  fois  : 

—  Monsieur,  dit-il,  on  fera  ce  que  l'on  pourra  pour  con- 
tenter Sa  Majesté. 

.\  soixante  et  dix  ans.  tout  courbé,  tout  e.stropié  de  goutte, 
il  épousa  une  fille  de  vûngt  ans.  bien  faite  et  agréable,  que 
l'on  appelait  mademoiselle  de  Xargonne,  et  qui  lui  survécut 
de  soixante-cinq  ans. 

H  en  résulte  qu'il  y  avait  encore  à  la  cour  de  Louis  XIV, 
en  1715,  année  de  la  mort  du  roi,  la  duchesse  d'Angouléme, 
bru  de  Charles  IX. 

•  Aussi,  dit  Boursault  dans  ses  Mémolree.  depuis  les  pre- 
miers âges  du  monde,  où  les  hommes  vivaient  si  longtemps, 
n'y  a-t-il  de  bru  que  madame  d'Angouléme  qu  on  ait  vue, 
dans  une  pleine  santé,  cent  vingt  ans  après  la  mort  de 
son  beau-père. 
Revenons  à  la  conspiration  de  la  marquise  de  Yerneuil. 
Elle  fut  découverte. 

Le  comte  d'Entragues  fut  conduit  â  la  Conciergerie  du  Pa- 
lais, le  comte  d'Auvergne  à  la  nastlUe,  et  madame  de  Ver- 
neull  eut  sa  maison  pour  prison. 

Un  instant,  on  crut  à  un  procès  mortel,  dans  le  genre  de 
celui  de  Biron  ;  mais  cette  perspective  n'effrayait  nullement 
la  marquise 

.La  mort,  disait-elle  alors,  n'a  rien  qui  m  effraye  ;  au 
contraire  je  la  désire.  SI  le  roi  me  faisait  mourir,  on  dirait 
au  moins  qu'il  a  tué  sa  première  femme  pour  vivre 
sans  remords  avec  la  seconde  :  j'étais  reine  avant  l'Italienne 
Au   surplus  Je  n'ai  que  trois  choses  à   demander  au   roi  : 

•  Un  pardon  pour  mon  père, 
«  Une  corde  pour  mon  Irère, 
•  Justice  pour  moi.  » 


En  véritable  chenapan  qu'il  était,  le  comte  d'Auvergne, 
une  fois  pris,  avait  tout  avoué. 

Il  avait  été  arrêté  à  Aigutperse.  Xérestang,  qui  le  prit,  lui 
demanda  son  épée. 

—  Tiens,  dit-il  en  la  donnant,  tu  ne  fais  pas  une  grande 
prise,  elle  ne  m'a   encore  servi  qu'à  la  chasse  du  sanglier 

En  allant  à  Paris  ijour  être  jugé,  on  eût  dit  qu  il  allait  au 
bal  ;  11  est  vrai  qu  il  était  encore  jeune,  ayant  trente  ans  à 
peine. 

Tout  le  long  de  la  route,  il  s'amusait  à  conter  ses  bonnes 
fortunes  et  les  aventures  les  plus  drolatiques  de  sa  vie. 

La  nuit  du  jour  où  il  fut  arrêté,  il  dormait  tout  tranquille- 
ment,   et,    le   lendemain,'  quand   on   le   réveilla  : 

—  Ah  !  pardieu  !  dit-il  vous  eussiez  bien  dû  m'arrêter 
plus  tôt  ;  cela  m  eût  épargné  de  grandes  inquiétudes. 

Aussi,  La  Chevallerie,  lieutenant  de  Sully,  qui  était  parmi 
les  gardes,  le  voyant  aussi  gai  qu'à  l'ordinaire,  sauter, 
dan.ser  comme  de  coutume,  ne  put  s'empôclier  de  lui  dire  : 

—  11  ne  s'agit  pas  de  figures  de  ballet  dans  votre  affaire, 
mais  de  quelque  chose  de  plus  sérieux. 

La  Chevallerie  n  y  gagna  rien.  Le  comte  mis  en  prison  à 
la  Bastille,  il  lui  vint  un  message  de  sa  première  femme, 
Charlotte,  fille  aînée  de  Henri  de  Montmorency  ;  n'ayant  pu 
obtenir  du  roi  de  pénétrer  jusqu'à  sou  mari,  elle  lui  faisait 
demander  ce  qu  il  désirait  quelle  fit  pour  lui. 

—  Qu  elle  ne  s'inquiète  de  rien,  répoiidit-il,  et  m'envoie 
régulièrement  tous  les  huit  jours  du  fromage  et  de  la  mou- 
tarde. 

i^'arrèt  fut  rendu  le  l'^''  février  1605.  Le  comte  et  M.  d'En- 
tragues furent  condamnés  à   mort. 

Quant  a  la  marquise,  il  y  eut  un  plus  ample  informé  à  son 
égard.  C  est  dans  cette  aûaire  que  le  frère  Archange,  bâtard 
de  Marguerite,  devenu  moine  et  confesseur  de  madame  de 
Verneuil.  joua  le  rôle  de  conseiller. 

Huit  jours  après  l'arrêt,  la  peine  de  mort  prononcée  contre 
le  comte  d  Auvergne  fut  commuée  en  celle  de  prison  perpé- 
tuelle. 

Quant  à  la  marquise,  elle  eut  des  lettres  de  grâce,  avec 
liberté  de  se  retirer  dans  sa  maison  de  Verneuil. 

Son  père  fut  interné  —  pour  nous  servir  d'un  mot  mo- 
derne —  dans  sa  maison  de  Malesherbes. 

Quant  au  comte  d  Auvergne,  il  resta  à  la  DastiUe,  où  11  fit 
un  bail  de  douze  ans. 

Trois  mois  après,  le  roi  vivait  aussi  familièrement  avec 
madame  de  Verneuil  que  s'il  ne  s'était  rien  passé. 

Seulement,  11  se  cachait  de  sa  femme  . 

Mais,  on  le  comprend  bien,  cela  ne  pouvait  durer  long 
temps  sans  que  la  cour  en  fût  instruite. 

Le  roi  n'avait  qu'un  lit  avec  la  reine,  et,  pour  aller  :i 
Verneuil.    il  fallait   découcher. 

La  reine  fit  suivre  son  mari  et  sut  où  il  allait. 

Déjà  furieuse,  un  nouvel  événement  1  aigrit  encore. 

En  160G,  le  roi  et  la  reine  allant  à  Saint-Germain  en 
Laye,  accompagnés  du  duc  de  Montpensier  et  de  la  prin 
cesse  de  Conti,  faillirent  périr  par  un  accident. 

Les  chevaux  du  carrosse  eurent  peur  en  passant  le  bac,  et 
versèrent  la  voiture  dans  la  rivière 

Peu  s'en  fallut  que  la  reine  ne  fût  noyée. 

Au  retour,  le  roi  alla  voir  la  marquise. 

—  Ah!  dit  celle-ci  en  apprenant  l'événement,  si  j'eusse 
été  là  I 

—  Eh  bien,  ma  mie.  demanda  Heorl  IV,  si  vous  eussiez 
été  là,  que  fût-il  arrivé  ? 

—  Que  j'eusse  été  bien  inquiète  jusqu'au  moment  où  je 
vous  eusse  vu  sauvé. 

—  Mais  après  ? 

—  .\près  î 

—  Oui. 

—  Eh  bien,  après,  je  vous  avoue  que,  de  grand  cœur. 
j'eusse  crié  :  «  La  reine  boit  !  » 

Henri  ne  put  s'empêcher  de  répéter  le  mot,  et  le  mot  vint 
à  la   reine. 

Si  la  liaison  de  la  reine  avec  Bassompierre  eut  lieu,  c'est  a 
cette  époque. 
i       Nous  dirons  plus  tard  à  quelle  époque  eut  lieu  celle  de  la 
i    reine  avec   Conclnl. 


XII 


Au  moment  où  nous  sommes  arrivés,  c'est-à-dire  vers 
l'an  1606,  Bassompierre  était  un  beau  gentilhomme  de  vingt 
sept  ans. 

11  était  né  le  12  avril  1579,  dune  bonne  maison  tirant  son 
nom  d'une  terre  située  entre  la  France  et  le  Luxembourî» 
Cette  terre  avait  deux  noms  :  un  nom  allemand  et  un  nom 
français.  Elle  s  appelait  Belsteln  en  allemand,  et  Bassom- 
pierre en  français. 


HENRI    IV,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


:î:t 


Il  y  avait,  dans  la  famille  et  du  côté  maternel,  une  lé- 
gende étrange.  i 

In  seigneur  dOrgevilliers.  marié  à  une  comtesse  de  Kins-   ' 
jiL'in,  en  avait  eu  trois  filles,;   lorsqu'un  jour,  en  revenant 
lie  la  chasse  et  cherchant  quelques  ustensiles  dont  11  avait 
besoin,   dans  une  chambre   située  au-dessus   de   la   grande 
porte  de  la  maison,  et  qui  depuis  longtemps  n'avait  pas  été    1 
ouverte,  il  trouva.  ;\  son  grand  étonncment.  une  très  helje   | 
femme  couchée  dans  cette  ciambre  sur  un  lit  de  chêne  ad-    | 
rairablement  sculpté. 

Le  jour  de  la  semaine  était  un  lundi. 

La  femme  était  une  fée. 

Pendant  l'espace  de  quinze  années,  le  comté  d'Orgevilliers 
lias.^ait  la  nuit  du  lundi  au  mardi  dans  cette  petite  chambre  : 
<n  outre,  quand  il  revenait  tard  de  la  chaîse.  ou  quand,  le 
lendemain,  il  devait  partir  de  bonne  heure,  il  y  couchait 
aussi,  afin   de   ne   point   réveiller  la   comtesse. 

Mais  les  fréquentes  absences  de  son  mari  inquiétèrent 
celle-ci  :  elle  s'informa  oti  couchait  le  corc'.e,  on  lui  montra 
cette  espèce  de  petite  mansarde.  Elle  voulut  connaître  les 
motifs  de  cette  retraite.  Elle  en  fit  faire  une  fausse  clef. 

Or,  un  lundi,  à  minuit,  sur  la  pointe  du  pied,  elle  entra 
dans  la  chambre  mystérieuse,  et  trouva  son  mari  couché 
près  de  la  fée. 

Ils  étaient  tous  deux  endormis. 

.Alors,  elle  se  contenta  d'ôter  son  couvre-chef,  rétendit  sur 
le  pied  du  lit  et  s  en  alla  sans  faire  aucun  bruit. 

Le  lendemain,  à  son  réveil,  se  voyant  découverte,  la  fée 
déclara  quelle  ne  pouvait  plus  voir  le  comte,  ni  1;\  ni  ail- 
leurs ;  et.  après  avoir  versé  beaucoup  de  larmes,  elle  lui  dit 
que  s.a  destinée  l'obligeait  à  s'éloigner  de  lui  de  plus  de  cent 
lieues,  mais  qu'en  témoignage  de  son  amour,  elle  lui  lais- 
.sait.  pour  la  dot  de  ses  trois  filles,  un  verre,  une  bague  et 
une  cuiller  ;  que  chacun  de  ces  objets  était  un  talisman 
qui  porterait  bonheur  à  la  famille  dans  laquelle  11  entre- 
rait, mats  que.  si  quelqu  un  dérobait  l'un  ou  l'autre  de  ces 
talismans,  lobjet,  au  lieu  de  lui  porter  bonheur,  lui  devien- 
drait funeste. 

Les  trois  filles  épousèrent  :  l'aînée,  un  gentilhomme  de  la 
maison  de  Croy  ;  la  seconde,  un  gentilhomme  de  la  maison 
de  Salm  ;  la  troisième,  un  gentilhomme  de  la  maison  Bas- 
sompierre. 

Croy  eut  le  gobelet  ;  Salm,  la  bague  ;  Bassompierre,  la 
cuiller. 

Trois  abbayes  restaient  dépositaires  des  trois  gages,  tant 
que  les  enfants  étaient  mineurs  :  Nivelle,  pour  Croy  ;  Reme- 
necourt,  pour  Salm.  et  Epinal,  pour  Bassompierre. 

Un  jour,  la  marquise  d'Havre,  de  la  maison  de  Croy.  en 
montrant  le  gobelet,  le  laissa  tomber,  et  il  se  brisa  en  plu- 
sieurs pièces.  Elle  les  ramassa  et  les  remit  dans  1  étui,  disant  : 

—  Si  Je  ne  puis  l'avoir  entier,  je  1  aurai  du  moins  par 
morceaux. 

Le  lendemain,  en  rouvrant  létui.  elle  retrouva  le  gobelet 
aussi  entier  qu  auparavant. 
On  se  rappelle  ce  qu'avait  dit  la  fée  : 

—  Quiconque  dérobera  l'un  de  ces  gages  sera  maudit. 

M.  de  Pange  ne  tint  compte  de  cette  menace,  et  déroba  la 
bague  au  prince  de  Salm,  un  soir  que  le  prince  s'était  en- 
<lormi  à  la  suite  d'une  orgie. 

.M.  de  Pange  avait  quarante  mille  écus  de  revenu,  quatre 
leires  magnifiques.  Il  était  intendant  des  finances  du  duc  de 
Lorraine.  Eh  bien,  à  partir  de  ce  moment,  tout  lui  tourna 
mal. 

Envoyé  comme  ambassadeur  en  Espagne,  afi^n  d'obtenir 
du  roi  Philippe  une  de  ses  filles  pour  son  maître,  il  échoua 
dans  sa  négociation. 

A  son  retour,  il  trouva  sa  femme  enceinte  d  un  jésuite. 

Enfin,  .ses  trois  flUes.  mariées  et  heureuses  jusque-là,  fu- 
rent toutes  trois  abandonnées  par  leurs  maris. 

Le  père  du  maréchal,  c'est-à-dire  de  notre  héros,  était 
grand  ligueur.  M.  de  Guise,  non  seulement  le  traitait  en 
compagnon,  mais  encore  ne  parlait  j.amais  de  lui  qu'en  l'ap- 
pelant l  ami  du  cœur.  C'était  un  homme  de  beaucoup  d  es- 
prit, ce  qui  ne  1  empêcha  point  d'attraper  une  maladie  dans 
le  genre  de  celle  dont  venait  de  mourir  François  I". 

—  Ah!  s'écria  sa  femme  désolée,  j'avais  tant  prié  Dieu 
qu  il  vous  en  gardât! 

—  Eh  bien,  dit  le  père  Bassompierre,  vos  prières  ont  été 
e.xaucées,  ma  mie...  11  m'en  a  gardé,  et  de  la  plus  fine, 
même. 

Il  était  .si  bean  garçon.  Il  avait  si  grande  mine,  qu'on  di- 
sait qu'il  jouait  à  la  cour  le  rûle  que  Belaccuell  joue  dans 
le  liomnn  de  la  Rose. 

On  appelait  des  Bnssomplerres  tous  ceux  qui  étaient  beaux, 
galants,  ou  qui  excellaient  en  élégance.     . 

lîne  courtisane  très  belle  se  fit  appeler  la  Pnssnmvicrrc. 

Un  garçon  qui  portait  en  chaise  sur  les  montagnes  d« 
Savoie  fut  surnommé  Bassompierre.  parce  que.  pendant  un 
voyage  de  trois  jours  à  Genève.  Il  avait  trouvé  le  temps  de 
se  faire  aimer  des  deux  plus  jolies  filles  de  Genève,  et  de 
leur  faire  à  rh.icune  un  enfant.  Enfin,  un  Jpur  que  Bassom- 


pierre naviguait  lui-même  sur  la  rivière  de  Loire,  et  que, 
dans  une  intention  fort  galante,  il  s  approchait  de  la  cabine 
où  était  couchée  une  belle  voyageuse,  il  entendit  le  patron 
du    bateau    qui    criait    au    timonier  : 

—  Vire  le   peautre.   Bassompierre  ! 

Ce  qui  voulait  dire  :  «  Tourne  le  gouvernail.  Bassom- 
pierre. » 

Bassompierre  crut  qu'il  était  découvert,  et  qu'on  l'Invitait 
à  tourner  le  gouvernail  d'un  autre  côté,  et  se  retira  tout 
penaud  dans  sa  chambre. 

Le  lendemain,  11  apprit  que  c'était  au  garçon  qui  tenait  le 
gouvernail  que  s'était  adressé  le  patron  du  bâtiment. 

On  l'avait  surnommé  Bassompierre,  parce  qu'il  était  le  plus 
l)eau  batelier  de  toute  la  rivière.  Et  cette  réputation  de  ga- 
lanterie du  maréchal  n'était  point  usurpée  :  elle  était  même 
il  réelle,  qu  elle  s'étendait  jusqu'à  ses  gens. 

Un  de  ses  laquais  ayant  vu  la  comtesse  de  la  Suze  traver- 
ser la  cour  du  Louvre,  sans  que  personne  lui  portât  sa  robe, 
alla  prendre  la  queue,  et  la  porta  en  disant  : 

—  Il  ne  sera  pas  dit  qu'un  laquais  de  M.  de  Bassompierre, 
voyant  une  dame  dans  1  embarras,  l'y  aura  laissée. 

Le  lendemain,  la  comtesse  raconta  l'anecdote  au  m,aréchal, 
qui,  sur-le-champ,  éleva  son  laquais  au  rang  de  valet  de 
chambre. 

Il  était,  en  outre,  fort  généreux.  Un  soir,  au  Louvre,  1) 
.jouait  avec  Henri  IV,  qui,  tout  au  contraire  de  lui,  était 
ladre  et  tricheur. 

Tout  à  coup,  le  roi  parut  s'apercevoir  qu'il  y  avait  des 
demi-pistoles  avec  les  plstoles.     ^ 

—  Eh  !    eh  !    dit-il    à   Bassompierre,    qu'est-ce    que   cela  ? 

—  Parbleu  !  dit  Bassompierre,  ce  sont  des  demi-pistoles. 

—  Et  qui  les  a  mises  au  jeu  7 

—  Vous,  sire. 

—  Moi  ? 

—  Oui,  vons, 

—  Non,  c'est  toi,  Bassompierre. 

—  C  est  moi  ? 

—  Oui,  je  te  le  jure. 

—  Bien,   dit   Bassompierre. 

Et,  remplaçant  les  demi-pistoles  par  des  pistoles,  il  prit 
les  demi-pistoles,  les  alla  jeter  par  la  fenêtre  aux  pages  et 
aux  Laquais  qui  jouaient  dans  la  cour,  et  revint  tranquille- 
ment  s'asseoir  à  sa  place. 

Tandis  qu'il  accomplissait  cet  acte  de  grand  seigneur, 
Henri  IV  et  Marie  de  Médicis  le  suivaient  des  yeux. 

—  Eh  !  eh  !  dit  Marie,  le  roi  fait  Bassompierre,  et  Bassom- 
pierre fait  le  roi. 

—  Oui-da,  reprit  Henri,  vous  voudriez  bien  qu'il  le  fût, 
roi  ! 

—  Et  pourquoi  cela  ? 

—  Parce  que  vous  auriez  un  mari  plus  jeune  et  plus  beau. 

Sans  afoir  jamais  eu  la  réputation  de  tricher,  Bassom- 
pierre était  heureux  au  jeu.  11  gagnait  tous  les  ans  cin- 
quante mille  écus  à  M.  de  Ciuise.  Madame  de  Guise  lui  offrit 
dix  mille  écus  de  rente  viagère,  s'il  voulait  s'engager  à  ne 
plus  jouer  contre  son  mari. 

Bassompierre  réfléchit  un   instant  ;  puis,  se  décidant  : 

—  Ah  !  par  ma  foi,  non,  dit-il,  j'y  perdrais  trop  !     . 

Plusieurs  fois,  il  fut  employé  par  Henri  IV  comme  ambas- 
sadeur. Au  retour  d'une  de  ces  ambassades  en  Espagne,  11 
contait  au  roi  qu'il  avait  tait  son  entrée  à  Madrid  sur  la 
plus  belle  petite  mule  qui  fût  au  monde, 

—  .\h  !  dit  Henri  IV,  le  beau  spectacle  que  cela  devait 
faire,  de  voir  un  ane  monté  sur  une  mule. 

_  Tout  beau,  sire,  dit  Bassompierre,  je  représentais  Votre 
Majesté  : 

11  était  magnifique,  comme  nous  l'avons  dit,  si  bien  qu'il 
prit  la  capitainerie  de  Monceaux  rien  que  pour  y  traiter 
la  cour. 

Marie  de  Médicis  lui  dit  un  jour  : 

—  Vous  mènerez  là  bien  des  filles,  Bassompierre. 

—  Je  gage,  madame,  répondit-il,  que  vous  'y  en  mènerez 
encore  plus  que  moi. 

—  Ah  çà  !  mais,  à  vous  entendre.  Bas.sompierre,  répliqua 
la  reine,  toutes  les  femmes  seraient  donc  des  catins  î 

—  Il  y  en  a  peu  qui  ne  le  soient  pas.  reprit  Bassompierre, 
qui  ne  voulait  pas  avoir  le  dernier  mot. 

—  Eh  bien,  mais  moi  ?  dit-elle. 

—  .\h  !  vous,  madame,  répliqua  Bassompierre  en  s'incll- 
nant,  vous  êtes  la  reine. 

Non  content  d'avoir  la  capitainerie  de  Monceaux,  11  acheta 
encore  Chaillot.  La  reine  mère,  qui  s'amusait  toujours  à 
chercher  noise  à  Bassompierre,  quoique  celui-ci  lui  rendit 
grandement  coup  pour  coup,  le  querella  encore  sur  cette 
nouvelle  acquisition. 

—  Eh  !  Bassompierre,  lui"  dit-elle,  pourquoi  donc  avez- 
vous  acheté  cette  maison  "  C  est  une  maison  de  bouteilles. 

—  Que   voulez-vous,   madame  !   Je   suis   Allemand. 

—  Mais  ce  n'est  pas  être  à  la  campagne,  à  Chaillot  :  c'est 
être  dans  un  faubourg  de  Paris, 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Madame,  j'aime  tant  Paris,  que  je  n'en  voudrais  jamais 
sortir. 

—  Mais  cela  n'est  bon  qu'à  y  mener  des  drôlesses. 

—  J'y  en  mènerai,  madame,  dit  Hassompierre  en  s'incli- 
nant  avec  le  plus  prolond  respect. 

La  reine  mère  était  comme  liassompierre,  elle  aimait  fort 
Paris,  mais  elle  aimait  fort  aussi  Saint-Germain. 

—  J  aime  tant  Paris  et  Saint-Germain,  ■.iisail-elle  un  jour, 
que  je  voudrais  avoir  un  pied  â  Paris  et  un  pied  à  Saint- 
Germain. 

—  Et  mol.  dit  Bassompiejrre  en  faisant  le  geste  de  cher- 
cher quelque  chose  au  plafond,  je  voudrais  être  à  Nanterre. 

Il  était  l'amant,  peut-être  même  le  mari  de  la  princesse  de 
Contl. 
M.  de  Vendôme  lui  disait  uo  jour  : 

—  '\'ous  allez,  dans  telles  circonstances,  être  du  parti  de 
M,  de  Guise. 

—  Pourquoi  cela  ? 

—  Parce  que  vous  êtes  1  amant  de  sa  sœur. 

—  Bon  !  répondit  Bassompierre,  j  ai  été  l'amant  de  toutes 
vos  tantes,  et  je  ne  vous  en  aime  pas  plus  iiour  cela. 

Il  avait  aussi  été  l'amaut  de  mademoiselle  d'Enli-agues, 
sœur  de  madame  de  Verneull,  et  cela,  juste  au  moment  où 
Henri  IV  était  amoureux  de  cette  sœur  de  sa  maitresse 
C'était  le  chevalier  du  guet  Testu  qui  était,  dans  cette  oc- 
casion, le  messager  d  amour  de  Henri  IV. 

Une  fois  que  Bassompierre  était  chez  mademoiselle  d'En- 
tragues.  et  que  Testu  venait  pour  lui  parler,  elle  fit  cacher 
Bassompierre  derrière  une  taplsserae  ;  et,  comme  Testu  lui 
exprimait  la  jalousie  que  ressentait  Henri  IV  contre  Bassom- 
pierre : 

—  Bassompierre  !  dit  mademoiselle  d'EnIragues,  gui  tenait 
une  houssine  à  la  main  :  tenez,  je  m  en  soucie  coimme  de 
cela. 

Et,  en  même  temps,  elle  frappait  de  sa  hoassine  à  l'en- 
droit juste  où  était  Bassompiex-re. 

Un  jour,  le  père  Coton,  confesseur  du  roi,  lui  reprochait 
de  ne  pas  avoir  plus  de  jiouvoir  sur  ses  passions. 

—  Ah  !  père  Coton,  dit  Henri  IV,  je  voudrais  bien  voir  ce 
que  vous  feriez  si  l'on  vous  mettait  dans  le  méjme  lit  que 
mademoiselle  d  Entragues  1 

—  Je  sais  ce  que  je  devrais  faire,  sire,  répondit  le  jésuite  ; 
mais  je  ne  sais  pas  ce  que  je  ferais. 

—  Bon  !  dit  Bassompierre  qui  entrait,  vous  feriez  le  devoir 
de  l'homme  et  non  pas  celui  du  père  Coton. 

Bassompierre  flt  si  bien  son  devoir  de  Bassompierre  près 
de  mademoiselle  d'Entragues,  que  celle-ci  accoucha  d'un  fils 
qu'on  appela  longtemps  l'abbé  de  Ba^ompifini'e,  et  que  l'on 
appela  depuis  1  abbé  .\aiiites.  Elle  prétendit  alors  obliger 
Bassompierre  ù  l'épouser,  comme  sa  sœur,  madame  de  Ver- 
neuil,  avait  voulu  faire  pour  le  roi. 

Le  procès  eut  lieu  ;  mais  mademoiselle  d'iEntrjtgMes  le  per- 
dit. 

Or,  comme  on  caussut  de  eela  chez  la  reine,  le  conseiller 
Bautru,  gui  fut  depuis  un  des  premiers  membres  de  l'Aca- 
démie française,  quoiqu  il  n'ait  jamais  rien  écrit,  s  amu- 
sait par  derrière  a  faire  des  cornes  a  Bassompieare. 

—  Que  faites-vous  donc  là  "  demanda  la  reine. 

—  Oh  !  ne  faites  pas  attention,  madame,  répondit  Bassom- 
pierre, qui  lavait  vu  dans  «ne  glace  :  c'est  Bautru  <iui 
montre  tout  ce  qu'il  porte. 

On  se  rappelle  ce  fameux  ballet  où  le  nonce  du  pape  expri- 
mait son  opinion  sur  l'escadron  féminin  que  lui  montrait 
Henri  IV,  et  qu'il  appolaiit  très  dangereux  {.pcricjilOihsiiiio)  ; 
Bassompierre  y  dansait  un  pas. 

Au  moment  où  11  s'habillait,  on  vint  lui  annoncer  que  sa 
mère  était  morte. 

—  Vous  vous  trompez,  répondit-il,  elle  ne  sera  morte  que 
quand  le  ballet  sera  dansé. 

.\vec  un  cœur  si  commode,  qu'il  pouvait  attendre,  pour 
tileurer  sa  mère,,  que  son  ballet  fut  dan.sé  :  avec  un  estomac 
si  complaisant,  que  Bassompiei-re  disait,  un  mois  avant  sa 
mort,  ignorer  encore  où  il  était.  Bas.sompierre  possédait 
tout  ce  qu'il  lui  fallait  pour  bien  vi%Te  et  pour  bien  mourir. 

Aussi   Diourut-il   bien,   après   avoir  bien  vécu. 

Il  revenait  à  Paris,  quand,  en  passant  à  Provins,  il  y  tré- 
passa, la  nuit  en  dormant,  et  cela,  si  doucement,  qu'on  le 
trouva  dans  la  posture  où  il  avait  coutume  de  dormir,  une 
main  sous  le  chevet,  à  l'endroit  de  sa  tête,  e!  les  g«noux 
repliés. 

Son  agonie  n'avait  pas  même  eu  l'influence jfle  lui  faire 
étendre   les   jambes. 

Avant  de  revenir  aux  amours  de  Sa  Majesté  Henri  IV,  -di- 
sons quelques  mots  du  chevalier  Concinl. 

Il  est  au  plus  haut  degré  de  sa  faveur,  et  la  reine  est 
grosse  de  M.  Ga.ston  d'Orléans,  qui  donnera  tant  de  fil  à 
ic:ordre.  plu<  tard,  A  son  cher  frère  Louis  XHI. 

Concinl.  nou-  l'avons  vu,  a  épousé  un  peu  malgré  lui  Eléo- 
mra  Do'i.  ('Ite  Galisai  :  H  a  eu,  Ini,  beau,  Jeune,  ck-gant. 
Qu.'lqiie  peine  à  devenir  le  mari  de  cette  naine  basanée  et 


quinteuse,  qui  croit  aux  sorts  et  qui  porte  constamment  un 
voile  contre  le  mauvais  œil. 

Il  est  vrai  qu  on  lui  ht  sentir  que,  jiar  cette  favorite  de 
la  reine,  il  pouvait  sans  danger  et  sans  inconvéuieui  deve- 
nir   le    favori. 

Il  le  devint.  Alors,  il  s'attacha  au  solide,  mais  ce  ne  fut 
point  assez  ;  avec  le  léel  de  la  faveur,  il  voulut  1  éclat  du 
scandale.  Il  se  flt  jaloux,  jaloux  de  Virginio  Orsini,  jaloux 
de  Paolo  Orsini.  jaloux  de  1  évéque  de  Luçon. 

Cette  jalousie,  il  la  paya  clier.  Richelieu,  prévenu  la  veille 
que  Concini  devait  être  assassiné  le  lendemain,  mit  la  lettre 
sous  son  chevet,  en  disant  ;  La  nuit  porte  conseil.  Le  lende- 
main, il  ne  se  réveilla  qu'à  onze  heures,  c'est-à-dire  quand 
Concini  fut  assassiné. 

Couclni,  qui  était  venu  en  France  un  peu  plus  pauvre  que 
Job,  avait  mis,  depuis  quatre  ans,  deux  ou  trois  millions  de 
côté.  Ces  millions,  ce  n  était  point  â  coup  sur  Henri  IV,  qui 
laissait  moui-ir  de  faim  son  lévrier  Citron,  et  qui  se  l'-lssait 
traiter  de  ladre  vert  par  d'Aubigné;  ces  millions,  ce  n'était 
pas,  disons-nous,  Henri  IV  qui  les  lui  avait  octroyés,  lui 
qui  par  économie  avait  donné  des  diamants  de  Gabrielle  a 
Marie  de  Médicis.  D'un  de  ces  millions,  Concini  voulut 
acheter  la  terre  de  la  Ferté,  une  terre  priucière.  Le  i-oi  se 
plaignit  de  cette  énormité,  non  point  à  la  reine,  peste  !  il 
n'eût  osé,  11  la  connaissait  froideaieiit  et  obstinément  bou- 
deuse, et  rien  ne  lui  était  antipathique  comme  les  visages 
refrognés,  mais  à  madame  de  Sully,  qui  en  paria  â  la 
reine.  La  reine  en  dit  un  mot  à  sou  cavalier  servant. 

Le  cavalier  servant  entra  en  fureur.  Le  mari  se  révoltant 
contre  l'amant,  c'était  tellement  à  l'envers  des  mœui-s  ita- 
liennes, que  Concini  lava  vigoureusement  la  tète  a  la  reine, 
disant  que,  si  Henri  IV  bougeait,  il  aurait  affaire  à  lui. 

Le  propos  revnit  au  roi,  qui,  aji  lieu  de  le  pfinir,  s  en  alla 
tristement  a  Sully,   disant  : 

—  Cet  homme  me  menace  ;  tu  verras,  Sully,  qti'il  m'arri- 
vera  quelque  malheur.  Ils  me  tueront. 

Pauvre  roi  !  il  y  voyait  clair,  et  il  ne  voulait  pas  être  tué. 
non  pas  à  cause  de  la  mort,  mais  parce  qu'il  avait  encore 
beaucoup  de  choses  à  faire,  non  seulement  -en  Prance,  mais 
en   Europe. 

£n  attendant,  pour  se  dédoHmiager,  Concini  arran^a  une 
fête. 

Le  goût  des  tournois  était  passé  ;  le  dernier  qui  avait  eu 
lieu  en  France  avait  mal  tourné  pour  Henri  H,  son  principal 
tenant  ;  cette  fois,  sur  le  même  emplacement,  il  signor  Con- 
cinl donna  une  course  de  bagnes. 

Il  tint  conti'e  tous  les  princes,  contre  tous  les  grands  sei- 
gneurs français  et  étrangers.  La  reine,  étant  reine  et  dame 
du  tournoi,  couronnait  le  vainqueur  :  le  v.-Unqueur  fut  l'il- 
lustrissime faquin. 

Le  roi  fut  furieux  d'une  pareille  auù.-ice.  On  lui  écrivit 
des  lettres  dans  lesquelles  on  lui  disait  qu'il  n'avait  qu'à 
faire  un  signe  et   qu  on  lui  tuerait  Concini. 

Ce  signe,  il  ne  le  flt  pas. 

11  chercha  l'oubli  dans  deux  choses  :  dans  le  romanesque 
projet  de  la  république  élective  et  de  la  monarchie  hérédi- 
taice  (voir  ce  projet  dans  Sully),  et  daais  de  nouvelles 
amours. 

.\u  reste,  malgré  ses  cinqua^nte-iiult  ;uis.  le  roi  était  le 
seul  qui  persistât  à  aimer,  à  la  façon  française  du  moins  : 
car  on  aimait  fort  h  la  façon  italienne.  Son  cher  petit  Ven- 
dôme, à  quinze  ans,  avait  les  goûts  les  plus  étranges,  et. 
ijuand  Henri  IV  fut  assassiné,  on  prétendit  qu'il  allait  chez 
madewidriselle  Paulet.  la  lionne,  pour  quelle  lèformat  ce 
vice  chez  le  jeune  prince. 

Condé.  à  vingt  ans.  exécrait  les  femmes,  et  il  ne  lui  fallut 
pas  moins  qu'un  emprisonnement  de  trois  ans  à  la  Bastille 
pour  lui  faire  consommer  son  mariage  avec  mademoiselle 
de  Montmorency.  De  cet  acrideiil  naquit  le  grand  Condé. 

Le  roi  était  •donc  résolu  à  chercher  de  nouvelles  amours. 

Toutes  oes  querelles  qu'il  était  obligé  de  soutenir  à  chaque 
instant  contre  la  marquise  de  Verneull  le  refroidissaient 
peu  â  peu  pour  elle  el  il  ne  fallait  qu'une  occasion  pour  que 
cet  amour,  si  plein  de  troubles,  s'envolât  tout  à  fait  de  son 
cœur. 

Cette  occasion  ne  tarda  point  à  se  présenter. 

Au  mois  de  février  1B09,  la  reine  mère  fit  un  haUet,  dont 
elle  mit  les  plus  belles  dames  de  la  cour 

Au  nombre  de  ces  dernières  était  Charlotte-Marguerite  de 
Montmorency,  charmante  enfant  qui  venait  d'atteindre  sa 
quatorzième    aiiinéc. 

«  Sous  le  ciel,  dit  Bassompierre  dans  ses  Mémoires,  il  n'y 
avait  rien  de  plus  beau  que  mademoiselle  •!•  M,.MfninTP)i,  v 
ni  de  meilleure  .grâce,  ni  plus  parfaite.  . 

C'était  la  fille  du  connétable  de  Montmnr>  i  <  y  semini  ni- 
du  fameux  .\nnc  de  Montmorency,  fait  prisoryiier  à  la  ba- 
taille de  Saint-Quentin,  et  tué  à  celle  de  Saint-Denis.' 

Ce  Montmorency-là  —  nous  ne  parlons  pas  du  connétable 
—  n'était  guère  connu  que  par  la  façon  dont   il   montait  à 


I 


HENRI    rV,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


cheval.  Il  plaçait  une  petite  pièce  de  monnaie  sur  la  barre 
de  son  étrier.  posait  son  pied  dessus  et  manœnvrait  son 
cheval  un   quart   d'heure  sans  que  la  pièce   tombât. 

11  menait  urne  vie  fort  d^ordonnée.  et  Ion  tenait  sur  lui 
et  ses  filles  dassez  singuliers  propos,  que  Tallemant  des 
Rëau.x  résume  en  cette  manière  : 

•  Il  prenait  la  peine  de  percer  lui-même  le  tonneau  avant 
de  donner  à  boire  a  ses  gendres.  ■ 

A  l'âge  de  quinze  aiiï,  la  belle  Cliarlotte  avait  déjà  été 
fort  recherchée.  Le  marquis  de  Sourdis  l'avait  demandée  en 
mariage  ;  puis  Bassompierre,  qui  avait  fait  tout  le  possible 
pour  qu'on  le  crût  bien  avec  elle. 

C'éta:it  au  moment  où  il  était  question  de  ce  mariage  de 
Bassompierre  avec  mademoiselle  de  Montmorency  que  la 
reine  la  désigna  pour  être  du  ballet. 

Ce  ballet  était  un  sujet  de  querelle  entre  elle  et  Henri. 

Henri  voulait  cru  on  y  mît  Jacqueline  de  Reutl.  comtesse 
de  Moret.  sa  nouvelle  maitresse.  La  reine  ne  le  voulait  pas, 
et  proposait,  pour  la  remplacer,  madame  de  "N'erdeconne.  là 
femme  du  président  des  comptes. 

Enfin  la  reine  1  emporta  :  la  comtesse  de  Moret  fut  exclue, 
et  mada'me  de  \'ei*deconne  prit  sa  place. 

La  reine  l'emportait  toujours;  le  moyen  de  refuser  à  une 
reine  si  féconde. 

Ou  répétait  donc  le  ballet  sans  songer  ;\  mademoiselle  de 
Montmorency,  et,  pour  répéter  le  ballet.  les  danseuses  pas- 
saient devant  la  porte  du  roi  :  mais  le  roi  fermait  sa  porte. 

Cependant,  un  jour,  il  ne  la  ferma  point  si  hermétique- 
ment, qu  il  ne   vît  passer  luademoiselle  de  Momroorency. 

Alors,  au  lieu  de  la  fermer,  il  l'ouvrit  toute  grande  pour  la 
voir  repasser. 

Le  lendemain,  il  fit  mieux  encore,  il  alla  voir  la  répé- 
tition. 

Or,  les  d.imes  étaient  vêtues  en  nymphes,  portant  des 
javelots  dorés  â  la  main. 

A  un  moment  convenu,  et  pour  exécuter  une  des  figures 
du  ballet,  elles  levèrent  leurs  javelots  comme  si  elles  eus- 
sent voulu  les  lancer. 

Or,  mademoiselle  de  Montmorency  se  trouvait  Justement 
en  face  du  roi  lorsqu'elle  leva  son  javelot,  si  bien  qu'oit  eût 
dit  qn  elle  l'en  voulait  percer. 

Le  roi  avoua  depuis,  qu  elle  avait  fait  ce  geste  de  si  bonne 
grSce,  qu'il  lui  sembla,  en  effet,  être  frappé  au  cœur,  et 
cela,  si  profondément,  qu'il  faillit  s'en  évanouir. 

A  partir  de  ce  moment,  le  roi  ne  ferma  plus  la  porte  de  sa 
chambre.  Il  ne  fut  plus  question  de  la  comtesse  de  Moret,  et 
il  laissa  faire  à  la  reine  tout  ce  qu'elle  voulut 

Le  ballet  eut  lieu  et  fut  des  plus  beaux  qu  on  eût  encore 
vus.  Il  était  composé  de  douze  dames,  ce  qui  est  constaté 
par   cette   strophe   de   Malherbe  : 

C'étaient   douïe   rares  beautés. 

Qui,    de    si    dignes   qualités, 

Tirent  un  cœur  à  leur  service. 

Que  leur  souhaiter  beaucoup  d'appas, 

C'est  vouloir  avec   injustice 

Ce  que  les  cieux  ne  veulent  pas. 

îlademoiselle  de  Montmorency  avait  non  seulement  attiré 
et  fixé  les  yeux  du  roî,  mais  encore  exciié  la  verve  du  poète. 

Voici  les  deux  strophes  que  Malherbe  fit  sur  elle  dans 
une  ode  qui  commence  par. ces  mots  : 

Laissez-moi,  raison  importune. 

Ces  deux  strophes  sont  le  portrait  de  mademoiselle  de 
Montmorency  : 

A  quelle  rose  ne  fait  honte 
De  .son  teint   la  Tive   fralclieur'? 
Quelle   neige   a   tant   de    blancheur 
Que  sa  gorge  ne  la  surmonte  .' 
Et  quelle  flamme  luit  aux  cieux 
Claire  et  nette  comme  ses  yeux? 

Soit   que  de  ses  douces  imerveillcs 
Sa  parole  enchante  les  sens. 
Soit  que  sa  voix,  de  ses  accents. 
Frappe   les  cœurs   et   les  oreilles, 
A  qui   ne   fait-elle  avouer 
Qu'on  ne  peut  pas  assez  la  louer'? 

On  comprend  que  le  roi  Henri  IV,  inflammable  comme  il 
était,  ne  pouvait  passer  près  dune  si  belle  personne  sans 
l'aimer  :  aussi  atma-t-il  à  la  fureur  mademoiselle  de  Mont- 
morency. 

Mais  il  fallait  sauver  les  apparences. 

Elle  allait  ép.)user  Bassompierre.  et  l'on  disait  que,  des 
,aeux  parts,  c'était  un  mariage  d'inclination,  Quant  à  Bas- 
sompierre, il  n'y  avait  point  de  doute  de  son  côté,  et  il  le 
disait  tout  haut. 

I^e  roi  voulut  en  avoir  le  coeur  net  vis-à-vis  de  mademol- 
s<.'lle  de  Montmorency    II  s'arrangea  de  manière  a  la  rencon- 


trer avec  sa  tante,  madame  d  Angouléme,  fille  de  Henri  II 
légitimée  de  France,  et  lit  tomber  la  conversation  sur  le  ma 
riage  de  mademoiselle  de  Montmorency  et  de  Ba.ssompiene 

—  Mademoi.selle.  demanda  le  roi  a  la  belle  Charlotte  ce 
mariage  vous  agrée-t-il  1 

—  Sire,  répondit-elle,  je  m'estimerai  toujours  heureuse  en 
obéissant  à  mon  pure,  et  c'est  à  cette  obéissance  que  se 
borne    mon    a-mbition. 

La  réponse  était  si  soumise,  qu'il  n'y  avait  plus  de  doute 
que  la  soumission  ne  fût  agi-éable  a  la  belle  jeune  fille. 

Or,  le  roi  comprit  qu'un  mari  par  trop  aimé  rejetterait 
bien  loin  les  espérances  de  l'amant.  11  envova  doue  cher- 
cher  Bassompierre. 

Bassompierre  arriva  avec  une  véritable  figure  d'amant 
heureux,  le  nez  au  vent,  le  poing  sur  la  hanche  et  Irisant 
sa  moustache. 

—  Bassompierre.  lui  dit  le  roi.  je  t'ai  envoyé  chercher 
pour  te  parler  d  affaires  sérieuses;  assieds-toi  la,  mon  ami. 

Le  roi  était  si  charmant,  que  Bassompierre  avoue  que, 
dès  ce  début,  11  commença  d'avoir  peur. 

11  s'assit,  comme  l'y  invitait  le  roi,  et  lui  annonça  qu'il 
était  ù  ses  ordres. 

—  Bassompierre.  lui  dit  le  roi,  j'ai  pensé  à  te  faire  un 
établissement  solide  à  la  cour. 

—  Et  comment  cela,  sire?  demanda  Bassompierre. 

—  En  te  faisant  épouser  mademoiselle  d'Aumale,  mon 
ami. 

—  Eh  quoi  !  sire,  répondit  Bassompierre,  vous  me  voulez 
donc  donner  deux  femmes  î 

—  Comment    deux    femmes? 

—  Oui,  Votre  Majesté  oublie  les  termes  où  j'en  suis  avec 
mademoiselle  de  Montmorency. 

—  Ah  î  répliqua  le  roi  en  soupirant,  voilà  justement,  Bas- 
sompierre. où  je  vais  juger  si  tu  es  mon  ami.  Je  suis  devenu 
non  seulement  amoureux,  mais  furieux,  mais  outré  de 
mademoiselle  de  Montmorency.  Si  tu  l'épouses  et  qu  elli 
t'aime,  je  te  haïrai;  si  elle  m'aime,  tu  me  haïras.  Eh  bien, 
mieux  vaut  qu  il  n'y  ait  entre  nous  aucune  cause  qui  rompe 
notre  Intelligence,  car  je  t'aime  d'affection  et  d'inclina- 
tion. 

Et,  comme  Bassompierre  écoutait  ces  paroles  avec  une  cer- 
taine ^mi)atience  : 

—  Ecoute,  lui  dit  le  roi,  je  suis  résolu  de  la  marier  au 
prince  de  Coudé  et  de  la  tenir  près  de  ma  famille.  Ce  sera 
la  consolation  et  l'entretien  de  la  vieillesse  où  je  vais  désor- 
mais entier.  ,)e  donnerai  à  mon  neveu,  qui  aime  mieu.x  mille 
fois  la  chasse  que  les  dames,  cent  mille  livres  par  an  pour 
passer  son  temps,  et  je  ne  veux  d  autres  grâces  d'elle  que 
son  affection,  sans  prétendre   davantage. 

Bassompierre,  tout  étourdi  du  coup,  baissa  d'abord  la 
tête  ;  mais  il  était  trop  bon  courtisan  pour  ne  pas,  en  la  rele- 
vant, montrer  une  figure  souriante. 

—  Eh  bien,  sire,  dit-il,  quant  à  moi,  il  sera  fait  de  m;» 
part  comme  le  désire  Votre  Majesté.  Il  ne  sera  pas  dit  qu'un 
sujet  se  soit  en  aucune  chose  opposé  aux  désirs  de  son  roi 

Alors,  le  roi  jeta  un  cri  de  bonheur  el  sauta,  en  pleurtnt 
de  joie,  au  cou  de  Bassompierre  ;  et,  quelques  jours  ipr;'!.* 
le  mariage  dti  prince  de  Condé  avec  mademoiselle  de 
Montmorency  fut  déclaré  à  la  cour. 

Les  fiançailles  se  Brent  au  commencement  de  mars  de 
l'année  160^. 

Veut-on  savoir  ce  que  c'était  que  le  père  du  grand  Condé? 
Ce  n'est  pas  bien  intéressant,  je  le  sais,  mais  qu'importe 

C'était  un  garçon  de  vingt  ans,  détestaiM  les  femmes,  nous 
l'avons  dit.  Iiorreur  qu'il  légua  a  .=on  fils;  sournois,  taci- 
turne, servile.  polit  et  pauvre.  Il  n'était  point  Condé,  à  ce 
que  l'on  assurait  ;  les  Condé  jusque-là  étaient  rieurs,  et,  à 
partir  de  lui,  ils  prennent  l'esprit  et  le  masque  tragiques. 
Il  na<iuit  comme  sa  mère  était  en  prison  pour  empoisonne- 
ment, sur  qui?  probablement  sur  son  mari,  mort  un  peu 
trop  brustruemént  pour  que  l'on  crût  sa  mort  naturelle,  sur- 
tout lorsque  cette  mort  coïncidait  avec  la  fuite  d'un  jeune 
page  gascon  qu'on  ne  put  rattraper.  Condé,  le  nôtre,  naquit 
sur  ces  entrefaites  ;  de  là  le  doute. 

C'était  bien  calculé  de  la  part  du  roi  ;  mais,  à  côté  de  cette 
espèce  d'Italien  morne  et  sombre,  mademoiselle  de  Montmo- 
rency chercherait  des  consolations.  Le  roi  n'était  plus  une 
jeune  consolation,  il  le  savait  bien,  mais  il  .savait  aussi  que 
le  trait  dcmiinant  du  caractère  de  mademoiselle  de  Mont- 
morency, c'était  l'ambition. 


XIII 


Nous  nous  apercevons  que  nous  avons  sauté  sur  un  des 
événements  les  plus  importants  du  règne  de  Henri  IV,  sur  le 
procès  et  l'exécution  de  Biron. 

Nous  avons  dit  qu'il  av.ii'  •■i''  mvnyé  :i  la  reine  Elisa 
beth  comme  ambassadeur 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Sans  doute  savait-elle  tout  ce  que  le  monde  savait,  au 
reste,  c'est-à-dire  que  Biron  avait  conspiié  avec  le  duc  de 
Savoie  contre  Henri  IV  ;  car  elle  le  prêcha  fort,  lui  parla 
lieaucoup  de  Henri  IV  comme  du  meilleur  et  du  plus  grand 
fA  qui  etit  jamais  existé,  ne  lui  reprocliant  que  d  être  trop 
tion. 

Elle  lit  plus.  Un  jour,  —  elle  qui,  disait-on.  mourait  de 
douleur  de  l'avoir  fait  tuer,  —  un  jour,  elle  lui  montra  de 
sa  fenêtre  la  tête  de  d'Essex,  de  ce  beau  jeune  bomme  quelle 
avait  tant  aimé. 

Cette  tête,  après  un  an  de  séparation  de  son  corps,  était 
encore,  exemple  effroyable  aux  traîtres,  exposée  sur  la  Tour 
de  Londres. 

—  Voyez  la  tète  de  cet  homme  exécuté  à  trente-trois  ans, 
dit-elle,  son  orgueil  la  perdu:  il  croyait  qu'il  était  néces- 
saire à  la  couronne  ;  voilà  ce  qu'il  y  a  gagné.  Si  mon  frère 
Henri  m  en  croit.  Il  fera  à  Paris  ce  que  j'ai  fait  à  Londres  ; 
il  coupera  la  tète  à  tous  les  traîtres,  depuis  le  premier 
jusqu'au  dernier  : 

Au  retour  de  Biron  en  France,  le  roi  n'avait  plus  aucun 
doute  sur  sa  culpabilité.  Il  avait  tout  su  d'un  de  ses  agents 
nommé  Letin. 

Biron  était  dans  ses  places  de  Bourgogne.  Il  s'agissait  de 
le  désarmer. 

Sully  lui  écrivit  d'envoyer  ses  canons,  qui  étaient  vieux, 
pour  les  remplacer  par  des  neufs. 

Il  n'osa  refuser. 

Alors,  le  roi  lui  écrivit  : 

"  Venez  me  voir.  Je  ne  crois  pas  un  mot  de  tout  ce  que 
l'on  me  dit  contre  vous,  et  je  crois  toutes  ces  accusations 
mensongères.  Je  vous  aime  et  vous  aimerai  toujours.  » 

Biron  ne  pouvait  tenir  dans  ses  places  sans  canons.  Sans 
doute,  il  pouvait  fuir  ;  mais  il  était  dur  de  renoncer  à  la  ma- 
gnifique position  qu'il  occupait  en  France;  d'ailleurs,  il 
ne  croyait  pas  le  roi  autrement  renseigné,  ou,  du  moins,  il 
croyait  qu'on  n'avait  point  de  preuves. 

L  Espagnol  Fuentés  et  le  duc  de  Savoie  l'encouragèrent  à 
aller  prendre,  comme  on  dit,  le  taurciu  par  les  cornes,  et  a 
nier  avec  acharnement. 

A  la  porte  de  Fontainebleau,  Lefln,  qui  l'avait  trahi,  l'at- 
tendait. Il  s'agissait  de  le  pousser  dans  labime  jusqu  au 
Dout,  sinon  Leûn  pouvait  bien  payer  les  frais  de  la  guerre. 

—  Courage  et  bon  bec,  mon  maître  :  lui  soutfla-t-il  tout 
bas  ;  le  roi  ne  sait  rien. 

Il  était  dans  le  palais,  que  beaucoup  disaient  encore  qu'il 
ne  viendrait  pas. 

Le  roi  lui-même  le  disait  comme  les  autres,  le  13  juin  1602, 
au  matin,  en  se  promeuant  au  jardin  de  Fontainebleau. 

Tout  à  coup   il  l'aperçoit. 

Le  premier  mouvement  du  roi  fut  d'aller  à  lui  et  de  l'em- 
brasser. 

—  Vous  avez  bien  fait  de  venir,  lui  dit-il. 
ruis,  moitié  riant,   moitié  menaçant  : 

—  Car,  si  vous  n'étiez  pas  venu,  j'allais   vous  chercher. 
A  ces  mots,  il  l'emmena  dans  une  chambre  ;  et,  là.  seul  à 

seul  avec  lui,  et  le  regardant  en  face  : 

—  N'avez-vous  rien  à  me  dire,  Biron  ?  lui  demanda-t-il. 

—  Moi  1  dit  Biron.  Non,  rien.  Je  viens  pour  connaître  mes 
accusateurs  et  les  châtier  ;  voilà  tout. 

Le  roi.  tris  sincère  cette  fois,  désirait  sauver  Biron.  Henri 
ne  mentait  guère  qu'aux  femmes  ;  il  était  mal  dissimulé 
pour  ceux  qu  il  aimait,  leur  laissant,  au  contraire,  trop 
voir  ce  qu'il  avait  en  lui. 

oans  la  journée,  le  roi  emmena  encore  Biron  dans  le  jar- 
din fermé  de  Fontainebleau. 

Là,  on  ne  pouvait  les  entendre,  mais  on  les  vit. 

Biron.  toujours  orgueilleux,  relevait  fort  la  tète  et  sem- 
blait protester  dédaigneusement  de  son  innocence. 

.\près  le  dîner,  même  promenade  et  même  pantomime. 

Le  roi  vit  bien  qu'il  n  y  avait  rien  à  faire  avec  un  pareil 
homme.  Il  s'enferma  avec  Sully  et  la  reine.  —  Ce  que  l'on 
sut.  c'est  que,  dans  ce  conseil  secret,  le  roi  avait  encore  dé- 
fendu Biron. 

Pendant  la  soirée,  on  vint  prévenir  le  roi  que  Biron  devait 
fuir  pendant  la  nuit,  et  que,  s  il  attendait  au  lendemain 
pour  le  faire  arrêter,  il  serait  trop  tard. 

On  joua  jusqu'à  minuit.  A  minuit,  tout  le  monde  partit, 
excepté  Biron,  que  le  roi  retint. 

Henri,  au  nom  de  leur  ancienne  amitié,  le  pressa  d'avouer 
sa  trahison.  Il  était  évident  qu'un  aveu  le  sauvait.  Biron  re- 
pentant était  pardonné.  11  demeura  sec  et  nia  tout. 

C'était  une  grande  patience  à  Henri  que  cette  triple  tenta- 
tive, ayant  toutes  les  preuves. 

Le  roi  rentra  dans  son  cabinet,  le  cœur  serré. 

Mais,  rentré,  il  n'y  put  tenir  ;  11  rouvrit  la  porte. 

—  Adieu,  baron  de  Biron  !  lui  dit-il  l'appelant  du  titre 
qu'il  lui  donnait  dans  sa  jeunesse. 

Rien  n'y  fit,  pas  même  cet  appel  aux  jours  dorés. 

—  Adieu,  sire,  dit  Biron. 


Et   il   sortit. 

Une  fois  la  porte  refermée,  Birou  était  perdu.  Dans  l'anti- 
chambre, il  se  trouva  face  à  face  avec  Vitry,  le  capitaine  des 
gardes.  C'était  le  père  de  celui  qui  tua  plus  tard  Concini. 

—  Votre  épée,  lui  dit  Vitry  en  posant  sa  main  sur  la  poi- 
gnée. 

—  Bon  !  lu  railles,  répondit  Biron. 

—  Le  roi  la  veiit.   dit  Vitry. 

—  Oh  !  mon  épée  !  s  écria  Biron  ;  mon  épée,  qui  lui  a  fait 
de  si  bons  services  i  , 

Et   il   rendit   son  épée. 

Les  preuves  étaient  si  claires,  que  le  parlement  le  con- 
damna à   l'unanimité,   à  cent  vingt-sepi  voix. 

Le  31  juillet,  au  moment  où  il  sy  attendait  le  moins,  il 
vît  arriver  dans  sa  prison  toute  la  cour  de  justice,  le  chan- 
celier, le  greffier  et  leur  suite. 

Il  était  en  train  de  comparer  quatre  almanachs,  d'étu- 
dier les  astres,  la  lune,  les  jours,  pour  deviner  l'avenir. 

L'avenir,  qui  s'éloigne  des  autres,  venait  au-devant  de  lui, 
visible,  palpable,  terrible. 

C  était  la  mort  des  traîtres.  —  Seulement,  le  roi  permettait 
qu'il  la  reçût  dans  la  cour  de  la  prison,  et  non  en  Grève. 

Avant  de  lui  lire  1  arrêt,  le  chancelier  lui  avait  rede- 
mandé la  croix  du  Saint-Esprit. 

Biron  la  rendit. 

Alors  le  chancelier  lui  dit  : 

—  Faites  preuve  de  ce  grand  courage  dont  vous  vous 
vantez,  monsieur,  en  mourant  calme  et  comme  doit  mou- 
rir   un    chrétien. 

Mais  lui  se  mit  à  insulter  le  chancelier,  en  homme  étourdi 
du  coup  qui  le  frappe  et  qui  perd  la  tête,  —  l'appelant  idole 
sans  coeur,  grand  nez.  figure  de  plâtre. 

Et,  tout  en  criant  ces  injures,  il  se  promenait  de  long  en 
large,  essayant  de  bouffonner,  mais  avec  un  visage  horrible- 
ment bouleversé. 

—  Monsieur,  lui  dit-on  pour  toute  réponse  aux  insultes 
qu'il  proférait,  pensez  à  votre  conscience. 

Après  un  flot  de  paroles  sans  suite,  presque  Insensées,  où 
il  parla  de  ce  qu'il  devait,  de  ce  qui  lui  était  dû.  d'une  maî- 
tresse qu'il  laissait  enceinte,  il  revint  enfin  à  lui  et  dicta 
son  testament. 

.\  quatre  heures,  on  le  mena  à  la  chapelle.  Il  pria  près 
d'une  heure  :  la  prière  faite,  il  sortit. 

Pendant  ce  temps,  on  avait  dressé  l'échafaud  dans  la  cour. 

—  Ah  !  ah  !   flt-il  en  reculant  d'un  pas. 

Puis,  voyant  à  la  porte  un  homme  inconnu  qui  parais- 
sait l'attendre  : 

—  Qui  es-tu  ?  lui  demanda-t-il. 

—  Monseigneur,  répondit  humblement  celui-ci,  je  suis  le 
bourreau. 

—  Va-t'en,  va-t'en  !  s'écria  Biron.  Ne  me  touche  pas  qu'au 
moment,  d'ici-là,  si  tu  m'approches,  je  t'étrangle. 

Alors,  se  tournant  vers  les  soldats  qui  gardaient  la  porte  : 
Mes   amis,   mes    bons   amis,    dit-il.    cassez-moi    la    tfle 
d'un  coup  de  mousquet,  je  vous  en  prie. 
On  voulut  le  lier. 

—  Non  pas.  dit-il.  je  ne  suis  pas  un  voleur. 

Puis,  se  retournant  vers  les  rares  assistants  qui  se  tenaient 
dans  la  cour,  une  cinquantaine  de  personnes  à  peu  près  : 

—  Messieurs,  dit-il,  vous  voyez  un  homme  que  le  roi  fait 
tuer  parce  qu'il  est  bon  catholique. 

Enfin  il  se  décida  à  monter  sur  l'échafaud  ;  mais,  là,  il 
chicana  sur  toutes  choses.  D'abord,  il  voulut  être  exécuté 
debout  ;  puis  ne  voulut  pas  qu'on  lui  bandât  les  yeux  ;  puis 
voulut  que  ce  fût  avec  son  mouchoir,  qui  se  trouva  être  trop 
court. 

Les  gens  qui  le  regardaient  mourir  l'inquiétaient  fort. 

—  Que  font  là  tous  ces  marauds  1  Je  ne  sais  à  quoi  tient 
que  je  ne  prenne  ton  épée,  dit-il  au  bourreau,  et  que  je  ne 
tombe  sur  eux. 

Il  était  capable  de  le  faire,  et,  fort  comme  il  était,  c'eOt 
été  un  carnage. 

Plusieurs  qui  l'avaient  entendu  regardaient  déjà  vers  la 
porte. 

Le  bourreau  vît  bien  qu'il  n'en  viendrait  jamais  à  bc.uT. 
et  qu'il  fallait  en  finir  par  surprise. 

—  Monseigneur,  dit-il,  comme  l'heure  de  votre  exécution 
n'est  point  encore  arrivée,  vous  de\Tiez  profiter  du  délai 
pour  dire  votre  In  jnanus. 

—  Tu  as  raison,  dit  Biron. 

Et.  joignant  les  mains  et  inclinant  la  tète,  11  commença 
sa  prière. 

Le  bourreau  profita  du  moment,  passa  par  derrière  Ini. 
fet.  par  un  miracle  d'adresse,  lui  enleva  la  tête  de  dessus 
les  épaules. 

La  tète  roula  hors  de  l'échafaud. 

Le  tronc  resta  debout,  battant  l'air  de  ses  bras,  et  tomba 
à  son  tour  comme  un  arbre  déraciné. 

Pendant  ce  temps,  le  roi  était  si  défait,  que,  suivant  l'am- 
bassadeur d'F.spagne,  on  eût  dit  l'exécuté. 

Huit  jours  après,  il  pensa  mourir  d'une  diarrhée. 


HENRI    IV,    LOUIS    XI»    ET    lllCHELIEU 


A  l'aveulr,  son  juron  fut  : 
—  Aussi   vrai   que   Birou   était    uu   traître  ! 
Revenons  à  M.  le  Prince. 

M.  le  Prince,  comme  on  appelait  déjà  M.  de  Condi  à  cette 
(pociue.  et  comme  on  appela  depuis  les  aînés  de  la  fa- 
mille, M.  le  Prince  était  fort  pauvre.  11  n  avait  en  loiids  de 
itrre  que  dix  mille  livres  de  rente;  mais  c  était  uu  grand 
nonneur  que  de  1  avoir  ixiur  gendre. 

M.  de  Montmorency  donna  cent  mlll»  écns  de  dot  à  sa 
lille,  et  le  roi  constitua,  comme  il  l'avait  promis,  cent  mille 
livres  de,  rente  â  son  neveu. 

Le  mariage  fut  accompagné  de  fêtes,  comme  un  mariage 
royal.  11  y  eut  des  carrousels,  et  le  roi  courut  la  bague  avec 
un  collet  de  senteur  et  des  manches  de  Siitin  de  Chine. 

Par  malheur,  le  soir  des  noces,  l'amoureux  royal  tut  pris 
de  la  goutte. 

C'était  sa  reine,  à  lui.  Il  dut  à  cette  reine-là  donner  place 
dans  son  lit. 

Sa  seule  distraction  était  de  se  faire  lire  l'Aslrée.  Comme 
il  ne  pouvait  dormir,  on  se  relayait  pour  lui  faire  la  lec- 
ture. , 

Il  fallut  un  événement  politique  pour  l'arracher  de  son 
lit. 

I,e  iô  mars  1609.  le  duc  de  Clèves  mourut.  La  question  du 
Rhin  fut  posée,  et  la  rivalité  commença  entre  la  France 
et  l'.\utriche. 

Le  jol  se  dit  guéri,  se  leva,  se  montra  à  Paris,  alla  chasser 
la  pie  au  Préaux-Clercs  et  se  commanda  une  armure  neuve. 

Le  mariage  de  la  belle  Charlotte  rendit  le  roi  encore  plus 
amoureux  d'elle  qu'il  ne  l'était  auparavant.  Il  fit  tant  au- 
près de  la  princesse,  qu'il  obtint  d'elle  qu'un  soir  elle  se 
montrerait  tout  éclievelée  sur  son  balcon,  entre  deux  Ham- 
beaux.  En  la  voyant  ainsi  avec  ses  beaux  cheveux  tombant 
presque  jusqu'à  terre,  le  roi  pensa  s'évanouir  de  bonlieur. 

—  -Ah  !  Jésus  !  dit-elle,  pauvre  homme,  il  est  fou. 

Cette  folie,  si  ridicule  qu'elle  soit,  touche  toujours  un 
peu  les  femmes.  Aussi  le  roi  obtint-il  que  madame  la  prin- 
cesse se  laissât  peindre  pour  lui  eu  cachette  par  un  peintre 
1res  célèbre  nommé  Ferdinand  !  Bassompierie,  qui.  dans  l'es- 
poir d'y  attraper  quelque  chose  pour  son  propre  compte, 
s'était  lait  le  confident  et  le  messager  de  ces  ardentes 
amours  Ba.ssompieire  emporta  le  portrait  encore  tout 
mouillé,  de  sorte  qu'il  fallut  le  frotter  de  beurre  frais  pour 
qu'il  ne  s'effaçât  point. 

Ce  portrait  acheva  de  rendre  le  roi  fou. 

Mais  ce  qui  le  rendait  fou  surtout,  c'était  sa  situation 
prés  de  la  reine.  —  Quelque  temps  avant  .ses  amours  pour 
mademoiselle  de  Montmorency,  il  avait  eie  ju-squ'a  dire  il 
Marie  de  Médicis  qile,  si  elle  voulait  renvoyer  Coucini,  il  lui 
faisait  serment  de  n'avoir  plus  de  maîtresse  :  puis,  pour  lui 
donner  la  preuve  qu'il  pouvait  aimer  encore,  il  s'était  rap- 
liroché  d'elle,  et  de  ce  rapprochement  était  résulte  une  gros- 
sesse. 

Cette  grossesse  donna  une  fllle,  la  seule  qui  fût  certai- 
nement de  Henri  IV  :   la  reine  d'Angleterre. 

Ce  rapprochement  conjugal  était  venu  â  la  suite  d'une 
ijrande  querelle  politique  :  le  roi  refusait  pour  ses  enfants 
les  mariages  espagnols,  c'est-à-dire  l'influence  jésuitique. 
11  voulait  marier  ses  enfants  en  Lorraine  et  en  Savoie;  al- 
liance que  la  reine  regardait  comme  indigne. 

Ce  rapprochement  blessa  fort  Concini  ;  —  11  ne  pouvait 
pardonner  a  la  reine  son  iiitidélilâ.  —  On  persuada  à  la  sotte 
princesse  que  Henri  ne  s'était  rapproché  d'elle  que  pour 
l'empoisonner  et  épouser  mademoiselle  d'Entragues.  La 
reine  le  crut,  cessa  de  mauger  avec  le  roi  et  m'angea 
chez  elle,  refusant  les  plats  que  le  roi  lui  envoyait  de  sa 
table. 

Sur  ces  entrefaites,  un  homme  arriva  d'Italie  :  une  espèce 
de  condottiere  normand  nommé  Lagarde.  11  revenait  de 
faire  la  guerre  aux  Turcs,  s'était  arrêté  à  Naples,  en  pas- 
sant. Il  y  avait  vu  les  GuLses  et  avait  vécu  l;i,  dans  la  fa- 
miliarité des  vieux  assassins  de  la  Ligue  et  du  secrétaire  de 
Blron,  Hébert. 

Ce  Lagarde  raconta  que,  dinant  un  Jour  chez  Hébert,  11 
vit  venir  et  se  mettre  à  table  un  homme  de  grande  taille, 
habillé  eu  violet,  lequel,  durant  le  dliier,  dit  (pi'il  allait  en 
France  et  qu'il  y  tuerait  le  roi.  —  Le  propos  avait  paru  assez 
irrave  au  susdit  Hébert  pour  qu'il  s'informât  du  nom  ie 
.'■I  homme,  et  11  lui  avait  été  répondu  qu'il  s'appelait  Ka- 
vaillac. 

11  appartenait  à  M.  d'Epernon  et  apportait  ses  lettres  à 
Naple.s. 

Lagarde  ajoutait  qu'on  l'avait  alors,  lui,  mené  chez  un 
jésuite  nommé  le  père  Alagon,  lequel  était  oncle  du  premier 
ministre  d'Espagne,  et  que,  lu,  on  l'avait  fort  engagé  à  tuer 
le  roi  lie  concert  avec  Ravalllac.  H  devait  choisir  le  moment 
où  le  roi  .serait  à  la  chasse. 

Lagarde.  sans  répondre  ni  oui  ni  non,  était  parti  et  était 
venu  en  France.  , 

En  route,  Il  avait  reçu  une  nouvelle  lettre  où  on  l'enga- 
geait encore  à  tuer  le  roi. 


En  arrivant  à  Paris,  la  première  chose  que  Ut  ce  Lagarde. 
fut  de  demander  une  audience  au  roi.  Il  l'obtint,  lui  raconta 
tout  et  lui  montra  la  lettre.  Cela  saccurdail  si  bien  avec 
les  pressentiments  de  Henri  IV,  que  le  roi  devint  tout  rê- 
veur. 

—  Garde  bien  ta  lettre,  mon  ami,  dit-il;  un  jour,  J  en 
aurai  besoin,  et  elle  est  plus  eu  sûreté  dans  tes  mains  qu'elle 
ne  le  serait  dans  les  miennes. 

Toutes  choses  coïncidaient  :  une  nonne  était  venue  à  la 
cour,  qui  avait  des  visions  :  les  visions  de  cette  nonne 
eiaieiil   qu'il   fallait   sacrer   la    reine. 

Pourquoi  .sacrer  la  reine  ?  La  réponse  était  facile  :  il  fal- 
lait sacrer  la  reine  parce  que,  d'un  moment  à  l'autre,  le 
roi  pouvait  être  tui. 

Le  roi  ne  parla  à  personne  de  cette  révélation  de  La- 
garde, et  de  cette  vision  de  la  nonne  ;  seulement,  il  quitta 
le  Louvre  et  s'en  alla  a  Ivry,  dans  une  maison  appartenant  a 
son  capitaine  des  gardes. 

Puis,  uu  matiu,  n'y  tenant  plus,  il  courut  tout  dire  à 
Sully. 

Voyez  les   Mémoires  de   celui-ci  : 

"  Le  roi  me  vint  dire  que  Concini  négociait  avec  l'Espa- 
gne ;  que  la  Parithée,  mise  par  Concini  auprès  de  la  reine, 
la  poussait  a  se  (aire  sacrer;  qu'il  voyait  très  bien  que 
leurs  projets  ne  pouvaient  réussir  que  par  sa  mort  ;  enfin 
qu'il  avait  a^is  qu'on  devait  l'assassiner.   » 

A  la  suite  de  cette  confidence.  le  roi  pria  SuHy  de  lui 
faire  préparer  un  petit  appartement  u  l'Arsenal.  Quatre 
chambres  Lui  sufltraient. 

Tout  cela  se  passait  juste  au  moment  où  Bassompierre 
apportait  au  roi  le  portrait  de  madame  do  Condé. 

:\lais  il  était  dit  qu'on  ne  lui  laisserait  pas  un  instant  de 
tranquillité,  à  ce  pauvre  roi:  ni  en  politique,  ni  en 
amour. 

M.  de  Condé,  qui,  depuis  six  semaines,  laissait  sa  femme 
fort  tranquille,  ayant  oublié  d'user  de  ses  droits  d'époux, 
M.  de  Condé,  poussé  par  sa  mère,  qui  devait  tout  à  Henri  iv! 
enlève  sa  femme  et  la  cache  à  Saint-Valéry. 

Cette  opposition  conjugale  de  M.  de  Condé  relevait  à  la 
hauteur  d'un  ennemi  politique. 

Puis  on  se  di.çait  que  le  roi  ferait  des  folies,  on  connais- 
sait l'homme  :  —  qu'en  faisant  des  folies  il  se  livrerait,  — 
et  qu'en  se  livrant,  il  en  serait  plus  facile  à  tuer. 

En  effet,  le  roi  part  seul  et  déguisé  ;  en  chemin,  on  l'ar- 
rête, il  est  obligé,  pour  passer  outre,  de  dire  qu'il  est  le 
roi. 

M.  de  Condé  apprend  l'aventure,  se  sauvé  de  nouveau  et 
amène  sa  femme  a  Muret,  près  de  Soissoiis. 

Le  roi  n'y  peut  tenir.  Jl  apprend  que  AI.  le  Prince  doit 
aller  avec  sa  femme  à  une  chasse.  Il  s'ajuste  une  fausse 
barbe,  et  part. 

Mais  -M.  le  Prince  est  prévenu  à  temps,  et  ne  va  point  .i 
la   chasse. 

A  quelques  jours  de  la,  M.  le  Prince  et  sa  femme  furent 
invités  à  diner  chez  uu  geutilliomme  campagnard,  et  ils  y 
allèrent. 

Mais  le  gentilhomme  était  complice  du  roi.  et.  par  un  trou 
fait  dans  la  tapisserie  derrière  laquelle  il  s'était  caché,  le 
roi  put  voir  à  son  aise  celle  qui  lui  faisait  faire  toutes  ces 
folies. 

En  venant,  elle  .avait  été  accostée  par  M.  de  Beneux,  qui 
avait  sa  belle-sœur  dans  ces  quartiers-là,  et  qui  feignait  de 
l'aller  voir.  M.  de  Beneux  était  en  poste,  conduit  par  uu 
postillon  qui  avait  un  emplâtre  sur  la  moitié  du  visage. 

Ce  postlflou.  c'était  le  roi.  Madame  la  Princesse  et  sa  belle- 
mère  le  reconnurent  parfaitement. 

Le  roi  pensa  devenir  fou.  Il  était  d'une  jalousie  atroce.  'I 
alla  trouver  ie  connétable,  et  lui  promit  monts  et  merveilles 
s'il  décidait  sa  fille  à  signer  une  requête  pour  être  déma- 
riée. 

Le  connétable,  do  son  côté,  alla  trouver  sa  fille,  et  obtint 
la  chose  d'elle. 

On  faisait  accroire  à  la  pauvre  enfant  qu'elle  serait  reiuc. 

M.  le  Prince  apprit  ce  qui  se  passait.  Sous  prétexte  de 
ramener  sa  femme  à  Paris,  il  la  fif.  monter  dans  un  carrosse 
à  huit  chevaux:  mais  il  dirifrea  le  i:,ii-osse  sur  Iii-ii\ellcs, 
où  il  arriva,  sans  avoir  fait  halte  nulle  part,  m:iiigeant  et 
couchant  dans  sa  voiture.  Ils  étaient  partis  le  f"',  et  arri- 
vèrent à  Bruxelles   le  3  décembre. 

Le  roi  jouait  dans  son  cabinet  lorsqu'il  apprit  cette  nou- 
velle à  la  foi!?  de  deux  côtés,  par  Delbène  et  le  chevalier 
du  guet. 

II  quitta  aussitôt  le  Jeu,  laissant  son  argent  à  Bassom- 
pierre. et  lui  disant  tout  bas  à  l'oreille  : 

—  Ah!  mon  ami.  je  suis  perdu!  M.  le  Prince  enlève  sa 
femme  :  cet  homme  la  mène  dans  un  bols  pour  la  tuer,  iu 
tout  au  moins  va-t-il  la  conduTre  hcn's  de  France. 

Et.  tout  aussitôt,  le  roi  assembla  son  conseil  pour  savoir 
ce  qu'il  y  avait  à  faire  dans  cette  grave  circonstairce. 

Le  président  Jeannin,  Sully.  Villeroy,  le  chancelier  Bel- 
lièvre  formèrent  ce  conseil,  et  furent  consultés. 


HENRI    IV,    LOtlS    .XIII    ET    RICHELIEU 


38 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


L'un  opiua  pour  que  le  roi  rendit  un  édil  :  c'était  le  chan- 
celier Bellière  ;  le  second,  pour  qu'om  réduisît  le  tout  au 
pied  des  dépêches  et  de  la  négociation  :  c'était  'Villeroy  ; 
le  troisième  conseilla  de  faire  de  cet  événement  un  cas 
de  ijucrre  avec  les  Pays-Bas:  c'était  le  président  Jeannin  ; 
le  iiuatrième  fut  d'avis  de  garder  le  silence  et  de  ne  rien 
taire  :  ce  fut  Sully. 

Enfin  Bassompierre,  consulté  à  son  tour,  répondit  : 

—  Sire,  un  sujet  fugitif  est  bientôt  abandonné  de  tout  le 
monde,  quand  un  souverain  ne  parait  point  se  mettre  en 
peine  de  le  perdre.  Si  vous  témoignez  le  moindre  empresse- 
ment à  revoir  M.  le  Prince,  vos  ennemis  prendront  plaisir  a 
vous  cliagriner  en  le  recevant  bien  et  en  lui  donnant  du 
secours. 

On  employa  d'abord  les  négociations  auprès  de  l'archi- 
duc ;  mais  le  ministre  d'Espagne  et  le  marquis  Spinola 
firent  échouer  tous  les  projets. 

On  séduisit  un  page  du  prince,  qu'on  appelait  le  petit 
Toiras,  et  qui  fut  depuis  maréchal  de  France.  Le  marquis 
de  Cœuvres,  ambassadeur  à  Bruxelles,  reçut  tout  pouvoir  du 
roi  pour  enlever  madame  la  Princesse  et  la  ramener  en 
France.  Le  jour  de  l'enlèvement  fut  fixé  au  samedi  13  fé- 
vrier IGIO.  La  Princesse,  qui  n'avait  jamais  eu  une  grande 
inclination  pour  son  mari,  y  donnait  les  mains. 

Mais,  la  veille  du  jour  où  l'enlèvement  devait  avoir  lieu, 
toutes  les  menées  furent  découvertes  et  le  complot  échoua. 

Le  Prince  cria  à  tue-tête,  les  ministres  d'Espagne  se  plai- 
gnirent ;  mais  les  ouvertures  avaient  été  faites  de  vive  voix, 
aucune  preuve  n'existait  aux  mains  des  plaignants;  le 
marquis  de  Cœuvres  nia  tout. 

Habitude  ordinaire  aux  ministres  qui  ne  réussissent  pas, 
dit  naïvement  l'historien  dans  lequel  nous  puisons  ces  dé- 
tails. 

Se  voyant  si  mal  en  sûreté  à  Bruxelles,  M.  le  Prince 
se  retira  â  Milan,  laissant  sa  femme  à  l'infante  Isabelle,  qui 
la  fit  garder  comme  une  prisonnière. 

Pour  le  coup,  le  roi  perdit  tout  à  fait  la  tête.  Il  écrivit  .1 
M.  le  Prince  pour  lui  assurer  son  pardon  s'il  revenait,  et  le 
menacer  de  toute  son  indignation  s'il  ne  revenait  pas.  Alors, 
il  serait  déclaré  persistant  dans  sa  révolte  et  criminel  de 
lése-iuajcstc. 

Le  prince  protesta  de  son  respect  et  de  son  innocence, 
mais  déclara  qu'il  ne  reviendrait  point. 

Le  roi,  apprenant  que  la  ï"rincesse  était  restée  à  Bruxel- 
les, dirigea  toutes  ses  batteries  de  ce  côté. 

Il  envoya  M.  de  Préau  au  nom  du  connétable  et  de  ma- 
dame d'Angoulême,  avec  ordre  de  réclamer  la  princesse  : 
M.  le  connétable  et  madame  d'Angoulême  écrivant  qu'ils 
désiraient  que  madame  la  Princesse  assistât  au  couronne- 
ment de   la   reine,   qui   devait  avoir  lieu  le   10  mai. 

Mais  la  cour  d'Espagne  refusa  absolument  de  rendre  ma- 
dame la  Princesse. 

Le  roi  se  résolut  alors  à  faire  la  guerre  à  l'Autriche 
et  à  l'Espagne. 

Le  prétexte  fut  de  secourir  l'électeur  de  Brandebourg 
contre  l'empereur  Rodolphe. 

Grand  succès  pour  Condé  et  pour  les  ennemis  de  Henri  IV 

Sa  rupture  avec  le  roi,  la  guerre  faite  à  cause  de  lui,  !e 
constituaient  le  candidat  de  l'Espagne  au  trône  de  France. 

On  avait  bien  voulu  déclarer  roi  le  petit  bâtard  d'Entra- 
gues. 

Cette  fois,  c'était  bien  mieux,  on  faisait  la  guerre  à  c 
vieux  paillard  de  Béarnais,  on  déclarait  Louis  XIII  illégi- 
lime,  bâtard  adultérin,  on  donnait  des  preuves  et  l'on  élisait 
Condé. 

Il  y  avait  un  prétendant,  le  Charlss  X  de  la  Ligue. 

L  Espagne,  ayant  en  main  une  bonne  cause,  ne  pouvait 
manquer  de  l'appui  de  la  Providence. 

Ainsi,  le  14  mai  1610,  à  quatre  heures  de  l'après-midi, 
Henri  IV  fut  assassiné. 

Donnons  sur  cette  catastrophe  et  son  auteur,  ou  plutôt 
ses  auteurs,  tout  ce  que  nous  avons  réuni  de  détails. 


XIV 


Nous  avons  dit  les  goilts  étranges  du  jeune  duc  de  Ven- 
<lôme,  et  combien  ces  goUts  désespéraient  Henri  IV. 

Le  roi  jugea  qu'il  n'y  avait  à  Paris  qu'une  femme  qui 
dût  l'en  guérir  et  résolut,  en  bon  père  qu'il  était,  de  négocier 
l'affaire  lui-même. 

Cette  femme,  c'était  la   célèbre  mademoiselle  Paulet. 

Angèli(|ue  Paulet  était  née  vers  1592;  elle  n'avait  donc 
que  dix-huit  ans  à  la   mort  du   roi. 

Saumaise  lui  donna  place,  plus  tard,  sous  le  nom  de  Par- 
th&ntc  dans  son  graud  dictionnaire  historique  des  pré- 
cieuses. 

Elle  était  fille  de  Charles  Paulet,  secrétaire  de  la  chambre 


du  roi,  et  inventeur  de  l'impôt  que,  de  son  nom,  on  appela 
la  paulette. 

Cet  impôt  consistait  en  une  redevance  que  payaient  cha- 
que année  les  officiers  de  justice  ou  des  finances,  afin,  en 
cas  de  mort,  de  conserver  à  leurs  héritiers  le  droit  de  dis- 
poser de  leur  charge. 

Mademoiselle  Paulet  avait  beaucoup  de  vivacité,  la  taille 
fine,  était  jolie,  dansait  bien,  jouait  admirablement  du  luth, 
et  chantait  mieux  qu'aucune  personne  de  son   temps. 

C'est  sur  elle  qu  on  fit  la  fable  des  rossignols  morts  de 
jalousie  pour  l'avoir  entendue  chanter. 

«  Seulement,  elle  avait  les  cheveux  roux.  » 

Remarquez  que  ce  n'est  pas  moi  qui  m'en  plains;  c'est 
Tallemant  des  Réaux.  Mais  des  cheveux  d'un  si  beau 
roux,  que  c'était  un  charme  de  plus. 

Voyez  plutôt  ce  que  Saumaise  en  dit  : 

"  Rousses,  voici  votre  consolation,  et  Parthénle,  dont  je 
vous  parle,  et  qui  a  eu  les  clieveux  de  cette  couleur,  est  ime 
précieuse  dont  l'exemple  suffit  pour  faire  voir  qu'elles 
sont  autant  capables  de  donner  de  l'amour  que  les  brunes 
ou  les  blondes.  » 

Elle  avait  été  du  ballet  où  mademoiselle  de  Montmo- 
rency s'était  emparée  du  cœur  du  roi.  Elle  apparaissait 
sur  un  dauphin,  et,  comme  elle  était  charmante  ainsi,  on  fit 
sur  elle  le  quatrain  suivant  : 

Qui  fut  le  mieux  du  ballet?... 
Ce  fut  la  petite  Paulet, 
Montée  sur  un  dauphin... 
Qui  montera  sur  elle  enfin  ? 

Elle  y  chantait  d'une  voix  ravissante  les  vers  de  Lingende, 
qui  commençaient  ainsi  : 

Je   suis  cet  Amphion... 

Henri  IV,  ne  pouvant  pour  lui  avoir  la  belle  danseuse 
qu'on  appelait  mademoiselle  de  Montmorency,  voulut  au 
moins  avoir  pour  son  fils  la  belle  chanteuse  qui  avait 
nom  mademoiselle  Paulet. 

Ce  fut  la  première  femme  qui  reçut  le  surnom  de  lionne, 
surnom  ressuscité  de  nos  jours  dans  les  mêmes  conditions  . 

Que  l'on  en  juge  : 

«  L'ardeur  avec  laquelle  elle  aimait,  dit  TaUemant  des 
Réaux.  son  courage,  sa  fierté,  ses  yeux  vifs,  ses  cheveux 
trop  dorés,  lui  firent  donner  le  surnom  de  lionne.  » 

Ce  fut,  à  ce  qu'on  assure,  en  se  rendant  chez  mademoiselle 
Paulet,  dans  ce  but  tout  paternel,  qu'Henri  IV  fut  assassiné. 

Donnons  quelques  détails  sur  l'assassin  : 

"  Il  y  avait  à  Angoulême,  dit  Michelet,  un  homme  fort 
exemplaire,  qui  nourrissait  sa  mère  de  son  travail  et  vivait 
avec  elle  en  grande  dévotion.  On  le  nommait  Ravaillac 
Malheureusement  pour  lui,  il  avait  une  mine  sinistre  qui 
mettait  en  défiance.  ■■ 

Cette  mine  sinistre  venait  de  ses  malheurs  personnels.  Son 
père  s  était  ruiné  ;  sa  mère  s'était  séparée  de  son  père. 
Pour  soutenir  sa  mère,  il  s'était  fait  valet  d'un  conseiller 
au  parlement,  limier  de  procès  ;  mais,  quand  les  procès 
manquaient,  plus  d'appointements  ;  il  avait  alors  des 
écoliers  qui  le  payaient  en  denrées,  selon  le  commerce  que 
faisaient  leurs  parents. 

Un  meurtre  eut  lieu  dans  la  ville.  Ravaillac  avait  un  as- 
pect tellement  sinistre,  qu'on  s'en  prit  à  lui.  Grand  et  fort 
il  avait  les  bras  rudes,  les  mains  pesantes  ;  il  était  jaune  de 
visage,  étant  de  nature  bilieuse,  rouge  de  cheveux  et  de 
barbe  d'un  roux  foncé,  comme  le  cuivre.  On  le  voit,  tout  cel» 
n'était   point  attrayant. 

Et  cependant  il  n'était  aucunement  coupable  du  meurtre 
dont  ou  l'accusait.  Au  bout  d'un  an  de  prison,  il  sortit 
lionorableinent  acquitté,  mais  plus  bilieux  que  jamais.  II 
était  en  outre  endetté  :  si  bien  qu'il  ne  sortit  par  unp 
porte  que  pour  rentrer  par  l'autre.  Ce  fut  dans  ce  cachot 
pour  dettes  que  son  cerveau  s'exalta  :  il  se  mit  à  faire  de- 
mauvais  vers,  plats  et  prétentieux  comme  ceux  de  Lacenalre. 
Puis  les  visions  s'en  mêlèrent.  Un  jour,  en  allumant  son  feu. 
il  vit  un  sarment  de  vigne  qui  s'allongeait,  changeait  de 
forme,  et  devenait  une  trompette  ;  il  mit  cette  trompette  à 
sa  bouche  et  elle  sonna  toute  seule  une  fanfare  de  guerre, 
et,  en  même  temps  qu'il  sonnait  ainsi  la  guerre  sainte,  des- 
flots  d'hosties  s'échappaient  à  droite  et  à  gauche  de  sa 
bouche.  Dès  lors,  II  vit  bien  qu'il  était  destiné  à  une  grande 
chose,  à  une  chose  sainte  ;  en  conséquence,  il  se  mit  h  la 
théologie,  l'étudia,  et  surtout  sur  ce  point  qui  avait  tant 
préoccupé  le  moyen  âge.  -  Est-il  permis  de  tuer  un  roi  ?  •■ 
Ravaillac  ajoutait  :  «  Quand  ce  roi  est  ennemi  du  pape.  »  On 
lui  prêta  Manaria  et  le  autres  lîasuistes  qui  avaient  écrit  sur 
la  question. 


HENRI    IV,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


Soit  que  ses  dettes  tussent  payées,  soit  que  son  créancier 
ou  ses  créanciers  se  lassassent  de  le  nourrir.  11  sortit  de 
prison.  Ce  fut  alors  qii  il  raconta  ses  visions  et  que  le 
bruit  sen  répandit  :  on  fit  aussitôt  connaître  au  duc  dEper- 
non,  à  cet  ancien  mignon  de  Henri  III  que  vous  savez,  qu'il 
y  avait  dans  sa  ville,  né  sur  la  place  qui  portait  son  nom. 
un  saint  homme  visité  de  1  esprit  de  Dieu.  Le  duc  dEpernoii 
vit   fiavaillac.  écouta  ses  billevesées,  devina  le  parti   qu'on 


:I3 


avait  en  lui  une  telle  conflance,  qu'il  l'envoya  à  Naples. 
C  est  là  que,  en  dinant  chez  Hébert,  il  annonça,  comme 
nous  1  avons  dit,  qui!  tuerait  le  roi. 

Kn  effet,  c'était  le  moment  de  tuer  le  roi  II  venait  de 
garantir  la  Hollande  et  de  refuser  le  double  mariage  es- 
pagnol. * 

Kavaillac  revint  donc  en  toute  hâte  à  Paris  pour  exécuter 
son   dessein,   descendit   chez   son    ancienne   hôtesse,    et     \* 


*.(A>tflli_ 


Presque  aussitôt,  sa  tète  tomba  sur  l'épaule  du  duc. 


pouvait  tirer  d'un  homme  qui  allait  demandant  à  tout 
le  monde:  ..  Peut-on  tuer  un  roi  ennemi  du  p;ipe?  »  le 
chargea  d'aller  suivre  un  procès  qu'il  avait  à  Paris,  lui 
donna  des  lettres  pour  le  père  d'Entragues,  qui  avait  été 
condamné  à  mort,  on  se  le  rappelle,  pour  conspiration  con- 
tre Henri  IV,  ainsi  que  pour  Henriette  d'Entragues,  cette 
Indocile  maîtresse  du  roi,  toujours  en  guerre  avec  lui.  Le 
père  et  la  fille  le  reçurent  à  merveille,  lui  donnèrent  un 
valet  pour  l'accompagner,  et  à  Paris  l'adresse  d'une  femme 
à  Henriette,  pour  qu'il  sût  où  descendre. 

Elle  se  nommait  la  dame  d'Esooman. 

La  dame  d  Escoman  fut  fort  effrayée  à  la  vue  du  sombre 
personnage,  elle  crut  voir  entrer  le  malheur  en  personne; 
elle  ne  se  trompait  point  ;  mais  Ravaillac  était  si  bien 
recommandé,  quelle  ne  l'en  reçut  pas  moins  bien,  et  que. 
revenant,  en  voyant  ce  doux  et  pieux  personnage,  sur  ses 
premières  idées,  elle  le  chargea  d'une  affaire  au  palais. 

Mais  Ravaillac  ne  resta  point  à  Paris;  le  duc  d'Epernon 


sachant  femme  de  conflance  des  ennemis  du  roi,  s'ouvrit  A 
elle  de  son  projet. 

La  pauvre  femme  était  légère  et  galante,  mais  avait  un 
bon  cœur,  un  cœur  français  ;  la  chose  l'épouvanta,  elle 
résolut  de  sauver  le  roi. 

C  était  au  temps  dos  plus  folles  amours  de  Hfinrl  IV  pour 
mademoiselle  de  Montmorency  ;  il  ne  pensait  ;\  rien  autre 
chose  que  la  fuite  en  Espagne  de  son  neveu  Condé.  Il  est 
vrai  que  celui-ci  avait  soin  de  le  faire  souvenir  qu'il  habi- 
tait cliez  ses  ennemis. 

Il  venait  de  lancer  un  manifeste  contre  le  roi.  tout  dans 
l'intérêt  du  peuple. 

Ce  manifeste  eut  un  écho  dans  la  noblesse  et  chez  les 
parlementaires,  deux  classes  mécontentes  du  roi. 

On  disait  tout  haut  qu'aucun  des  enfants  du  roi  n'éfant  de 
lui,  autant  et  mieux  valait,  pour  lui  succéder,  un  Condé 
qu'un  bâtard. 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


On  oubliait  que,  selon  toute  probabilité,  le  Condé  était 
bâtard  lui-même. 

Sur  ces  entrefaites,  Henri  conclut,  le  10  février  1610,  le 
traité  de  guerre  avec  les  princes  protestants  ;  il  attaquait 
lEspagne  et  lltalle  et  entrait  en  Allemagne  avec  trois 
armées  â  la  fois,  et  les  généraux  commandant  ces  trois  ar- 
mées étaient   tous  trois  protestants. 

Quant  au  duc  dEpernon,  colonel  général  de  l'infanterie 
et  ssrviteur  très  Uumble  des  jésuites,  contre  lesquels,  en 
réalité,  se  faisait  ce  grand  armement,  on  le  laissait  a  Pa- 
ris 

Le  roi  venait  de  faire  couper  la  tête  à  un  de  ses  hommes 
qui  avait  bravé  1  éUit  contre  les  duels. 

Puis  en  même  temps,  le  roi,  imprudemment,  laissait  nu- 
milier  un  autre  homme  bleu  autrement  dangereux  que  le 
duc  dEpernon.  Celait  le  cavalier  servant  de  la  reine, 
maître  Concino  Concini. 

Un  jour  le  parlement  défilait  en  robe  rou.çe,  et  tous,  selon 
létiquette,  avaient  le  chapeau  bas  ;  il  garda,  lui,  son  cha- 
peau sur  sa  tête.  .  . 

Le  président  Séguler  en  passant,  allongea  la  main,  prit  le 
chapeau  et  le  posa  à  terre. 

Un  autre  jour,  le  même  Concino  Concini,  faisant  semblant 
dignorer  les  privilèges  du  parlement,  entra  dans  la  cham- 
bre des  requêtes,  en  bottes  éperonnées,  lépée  au  côté  et 
le  chapeau  à  panache  sur  la  tête. 

Cette  fois,  ce  fut  tout  simplement  l'affaire  des  clercs;  Ils 
lui  courui-ent  sus,  et,  quoique  le  bravache  eût  avec  lui  une 
douzaine  de  domestiques,  il  fut  bourré,  houspillé,  plumé 
d'importance;  et  les  gens  qui  vinrent  â  son  secours  n'eurent 
que  le  temps  tout  juste  de  le  cacher  dans  un  four  d'où  îI 
ne  sortit  que  le  soir. 

Concini  se  plaignit  â  la  reine  et  la  reine  au  roi. 

Mais,  comme  ou  le  pense  bien,  le  roi  donna  raison  au 
président   Séguler.   et   même   aux   petits  clercs. 

On  rapporta  au  roi  que  Concini  avait  menacé  les  parle- 
mentaires de  son  épée. 

—  Bon,  bon,  qu  il  menace  !  avait  répondu  le  roi  ;  leur 
plume  a  un  bien  autre  fil  que  lépée  d'un  Italien. 

La  reine  fut  exaspérée. 

Ce  fut  au  plus  fort  de  cette  exaspération  que  la  dame 
d'Escoman  lui  ht  dire  qu'elle  avait  â  lui  donner  un  avis 
essentiel  au  salut  du  roi  ;  en  preuve,  elle  offrait  de  faire 
saisir  dès  le  lendemain  certaines  lettres  arrivées  d'Espa- 
gne. 

La  reine  fut  trois  jours  sans  répondre  autre  chose,  si- 
non qu'elle  l'écouterait,  et,  définitivement,  elle  ne  l'écouta 
point. 

La  d'Escoman,  épouvantée  d'un  pareil  silence  de  la  part 
d'U'ie  femme,  quand  il  s'agit  du  salut  de  son  mari  et  de  son 
roi,  courut  à  la  rue  Saint-Antoine  pour  tout  révéler  au  père 
Cotton,   confesseur   du   roi. 

Elle  ne  fut  pas  reçue. 

Elle,  insista  et  finit  par  parler  au  père  procureur,  qui 
refusa  d'avertir  le  père  Cotton  et  se  contenta  de  répondre  : 

—  Je  demanderai  au  ciel  ce  que  je  dois  faire. 

—  Mais  si  en  attendant  on  tue  le  roi  !  s'écria  la  d'Es- 
coman. 

—  Femme,  mêlez-vous  de  vos  affaires,  répondit  le  jésuite. 
Le  lendemain,  la  d'Escoman  fut  arrêtée. 

Convenons   quelle   le   méritait   bien. 

Mais  le  bruit  de  cette  arrestation  pouvait  parvenir  aux 
oreilles  du  roi. 

Bon  !  avant  que  le  bruit  lui  parvint,  le  roi  serait  tué. 

La  pauvre  prisonnière  était  si  loin  de  se  douter  d'où 
lui  venait  son  arrestation,  que,  du  fond  de  sa  prison,  elle 
continua  de  s'adresser  â  la  reine. 

De  son  côté,  la  reine  mettait  tout  en  œuvre  pour  être  faite 
régente;  le  départ  du  roi.  les  dangers  qu  il  courait  â  l'ar- 
mée étaient  un  suffisant  prétexte  ;  on  s'en  servit  tant  et 
si  bien  que  le  roi  se  lassa  et  consentit  â  son  sacre  :  elle 
fut  sacrée  à  Saint-Denis,  et  y  fit  une  entrée  magnifique. 

Mais,  en  Gascon  qu'il  était,  le  roi  avait  éludé  la  chose  ; 
il  avait  fait  sacrer  la  rèliie  et  ne  l'avait  pas  fait  régente,  lui 
donnant  une  voi.x  au  conseil,  voilà  tout. 

C'était  â  la  fois  plus  ou  moins  qu'elle  ne  demandait  ;  le 
roi  était  plus  triste  que  jamais,  vous  verrez  cela  dans  les 
Mémoires  de  Sully.  Sully  dit  en  toutes  lettres  :  «  Le  roi 
attendait  de  ce  sacre  les  plus  grands  malheurs.  ..  Tous  les 
visages  étaient  maussades  autour  de  lui.  et  le  gai  Gascon 
aimait  les  visages  gais.  11  aimait  le  peuple  et  avait  besoin 
de  se  croire  aimé  du  peuple,  ou  le  peuple  n'était  pas  heu- 
reux. 

Un  jour,  comme  il  passait  près  des  Innocents,  à  cent  pas 
peut-être  de  l'endroit  où  il  fut  assassiné,  un  homme  en  habit 
vert   lui  cria  ; 

—  Sire,  au  nom  de  Notre-Selgneur  et  de  la  très  sainte 
Vierge,   il   faut    que   je   vous   parle. 

Cet  homme  était  RaTalllac. 

Il  dit  qu'il  appelait  le  roi  pour   l'avertir.   Il  voulait  lui 


demander   si   vé7-Uablejnen.l   il   voulait  taire   la   guerre   au 
pape. 

Sans  doute,  la  mort  du  roi  était  subordonnée  à  la  ré- 
ponse. 

Il  voulait  encore  savoir  du  roi  s'il  était  vrai  que  les 
huguenots  préparassent  le  massacre  des  catholiques. 

Le   maJheureux   était    comme   possédé,    ne    pouvant    tenir 
en   place  ;    il   s  alla  un   jour   réfugier   dans  un   couvent    de 
feuillants  qui  ne  le  voulurent  point  garder. 
Il  alla  frapper  alors  à  un  couvent  de  jésuites. 
Les  jésuites  le  repoussèrent,  sous  prétexte  qu'il  sortait  de 
chez  les  feuillants. 

Au  reste,  il  parlait  de  son  projet  à  tout  le  monde,  deman- 
dant conseil  à  tout  le  monde,  de  sorte  qu  en  se  rencontrant, 
les  gens  se  disaient  : 
—  Vous  savez,  le  lueur  du  roi  est  à  Paris. 
Un  jour,  il  quitta  Paris  et  retourna  à  Angouléme. 
Il  hésitait,  comme  on  voit  ;  mais  une  sainte  communion, 
lui-même  le  dit,   lui  rendit  la  force. 
Il  vint  à  Paris  en  avril  1610,  pour  faire  le  coup. 
Dans  l'auberge  oii  il  était,  il  prit  un  couteau  et  le  cacha 
dans  sa  manche. 

Puis,  sous  l'empire  d  un  nouveau  remords,  une  fois  en- 
core il  quitta  Paris  pour  retourner  a  Angouléme.  Il  fit 
plus  :  de  peur  que  la  vue  de  son  couteau  ne  le  tentât,  il  en 
brisa  la  longueur  d'un  pouce  à  une  charrette  qui  passait. 

Mais,  à  Eiampes,  la  vue  d'un  crucifix  lui  rendit  tout 
son  courage. 

Ce  n'était   plus  le  Christ  qui  était  crucifié  par  les  Juifs 
c'était  la  religion  qui  était  crucifiée  par  les  protestants. 
Plein  de  rage,   il  revint  à  Paris. 

Et  cependant  la  pauvre  d'Escoman  ne  se  lassait  pas  et  fai- 
sait de  son  mieux. 

Par  la  demoiselle  de  Gournay,  fille  adoptive  de  Montai- 
gne, elle  fit  parvenir  l'avis  de  l'assassinat  à  un  ami  de 
Sully. 

L  ami  de  Sully  courut  à  l'Arsenal  ;  et  lui.  Sully  et  sa 
femme  délibérèrent  sur  ce  qu'il  y  avait  à  faire. 

On  trausmit  l'avis  au  roi.  mais  faiblement,  sans  trop 
l'appuyer,  lui  disant  que,  s'il  voulait,  on  le  ferait  parler 
aux  deux  femmes. 

Mais  Henri  semblait  las  de  lutter,  .«entant  contre  qui  il 
luttait. 
D'ailleurs,  dans  trois  jours,  il  partait. 
Il  ne  se  rappela  point  Coligny,  qui,  dans  trois  jours,  par- 
tait aussi. 

Et  cependant,  durant  la  nuit  du  13  au  u,  ne  pouvant  trou- 
ver  le  repos,    le   sceptique   se  leva,   s  agenouilla,   tenta   de 
prier. 
Avait-il  des  pressentiments  7 
Pourquoi  pas'? 

C'est  qu'en  effet,  les  prédictions  et  les  présages  ne  lui 
avaient  pas  manqué. 

D'aliuid,  une- de  ces  prédictions  qui  lui  avaient  été  faites. 
et  qui  avait  déjà  failli  se  réaliser  deux  fois,  c'est  qu'il 
périrait  en  carrosse. 

La  première  fois  qu'il  pensa  périr  ainsi,  c'était  pendant  le 
siège  de  la  Fère.  Il  accompagnait  la  duchesse  de  Beau- 
fort,  de  Traveny  à  Mouy  ;  les  chevaux  bronchèrent  dans  un 
mauvais  passage  et  entraînèrent  le  carrosse  dans  un  pré- 
cipice. Le  carrosse  fut  brisé,  et  les  quatre  chevaux  qui  le 
traînaient  ou  tués  ou  estropiés. 

Nous  avons  raconté  1  autre  événement,  et  dit  comment, 
en  traversant  le  bac  de  NeulUy,  le  carrosse  était  tombé 
dans  la  rivière. 

Cinq  personnes  étaient  dans  le  carrosse  royal  :  le  roi,  la 
reine,  la  princesse  de  Conti.  le  duc  de  Montpensier  et  le 
duc  de  Vendôme. 

Le  roi  et  le  duc  de  Montpensier  sautèrent  par  la  portière 
avant  que  le  carrosse  fut  dans  l'eau. 

Mais  la  reine,  la  princesse  de  Conti  et  le  duc  de  Vendôme 
n'eurent  point  le  même  bonheur. 

On  tira  la  princesse  de  Conti  la  première,  elle  était  du 
côté  du  carrosse  ciui  surnageait. 
Le  carrosse  continuait  de  s'enfoncer. 
La  Châtaigneraie  plongea  et  tira  la  reine  par  les  cheveux. 
Restait  le  duc  de  Vendôme.  La  Ch.ltaigneraie  plongea  Je 
nouveau  et  eut  le  bonheur  de  sauver  le  jeune  prince. 

La  Châtaigneraie  fut  récompensé,  en  .supposant  que  l'on 
récomiiensc  de  pareils  services,  par  le  don  d'une  enseigne 
eu  diamants  de  quatre  mille  écus.  et  par  sa  nomination  à 
la  plac«  de  capitaine  des  gardes  de  la  reine. 

Donc,  comme  nous  le  disions,  le  roi,  deux  fois  déjà,  avait 
failli  périr  en  carrosse. 

On  avait,  en  outre,  fait  son  horoscope  en  Allemagne. 
Cet  horoscope  disait  que  sa  vie  serait  tranchée  par  un 
coup  violent,  dans  la  cinquante-septième  année  de  son 
âge. 

De  plus,  un  grand  mathématicien  avait  publié  que  Ilenr! 
allait  heureusement  et  triomphalement  à  la  monarchie  de 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII    ET   RICHELIEU 


11 


lEurope,  si  un  terrible  accident,  dont  U  était  menacé,  ne 
larrêiait  pas  au  milieu  de  son  glorieux  chemin. 

Ce  niCme  homme,  qui  avait  prédit  au  duc  de  Guise  son 
assassinat  aux  Etals  de  Blois  et  au  duc  de  Mayenne  la  peine 
de  la  bataille  d'ivry,  avait  dit  que,  cette  année  1610,  le 
roi  mourrait  de  mon  violente. 

On  avait  trouvé  sur  un  autel,  à  Montargls.  la  prédiction 
de  cette  désastreuse  journée,  et  l'on  avait  vu  à  Boulogne 
pleurer  une  image  de  la  Vierge  ! 

La  maréchale  de  Retz  racontait  que  la  reine  Catherine, 
désireuse  de  savoir  ce  que  deviendraient  ses  enfants,  et 
iiuel  était  celui  qui  leur  succéderait,  avait  été  trouver  un 
magicien,  et  que  celui-ci  lui  avait  fait  voir  un  miroir  re- 
présentant une  salle  dans  laquelle  chacun  de  ses  fils  lui 
était  apparu  faisant  autant  de  tours  qu'il  devait  vivre 
d'aiiuées. 

François  II  avait  paru  le  premier  et  fait  un  tour.^Cliar- 
les  IX  parut  le  second  et  fit  quatorze  tours.  Henri  111  parut 
le  troisième  et  tit  qiiinze  totu-s.  Enfin  Henri  de  Béaru  était 
apparu  le  quatrième  en  avait  fait  vingt  et  un,  et  avait  dis- 
paru. 

Pendant  l'appareil  du  couronnement,  on  montra  au  roi 
une  prédiction  venue  d'Espagne.  Elle  disait  qu'un  gi-aud  roi 
qui  avait  été  prisounier  dans  sa  jeunesse,  mourrait  au  mois 
de  mai.  Mais  le  roi  secoua  la  tète. 

—  11  ne  faut  se  fier  à  rien,  dit-il,  de  ce  qui  vient  d'Espa- 
gue. 

Et   cependant,   se   retournant   vers   Sully  : 

—  Sully,  lui  dit-îl,  j'ai  quelque  chose  sur  le  cœur  qui 
m'empêche  de  me  réjouir. 

L'arbre  planté  dans  la  cour  du  Louvre,  le  premier  jour 
de  mai,  tomba  de  lui-même  sans  effort,  et  la  tête  tournée 
vers  le  petit   degré,   le   ueuvième  jour  du   même   mois. 

Bassompierre  et  1-  duc  de  Guise  étaient  appuyés  en  ce 
moment  sui'  les  barres  de  fer  du  petit  perron  au-devant  de 
la  chambre  de  la  reine.  Bassompierre  secoua  la  tête,  et, 
montrant  l'arbre   t')mbé  au  duc  de  Guise  : 

—  Si  nous  étions  eu  Allemagne  ou  eu  Italie,  dit-il.  on  pren- 
drait cette  Chine  pour  un  mauvais  signe  et  pour  le  ren- 
versement de  l'arbre  a  l'omlne  duquel  se  repose  le 
monde. 

Le  roi  était  derrière  eux  sans  qu'ils  le  vissent  ;  il  passa 
à  leur  grand  étonuement,  sa  tète  entre  leurs  deux  têtes  : 

—  Est-ce  que  vous  avez  entendu,  sire?  lui  demanda  Bas- 
sompierre. 

—  Par  ma  foi,  oui.  dit  le  roi  ;  mais  voilà  vingt  ans  que 
j'ai  les  oreilles  rebattues  de  ces  présages;  il  n'en  sera  que 
ce  qui  plaira  à  Dieu. 

La  reine,  de  son  tôté.  crut  devoir  faire  deux  songes  qui 
ajoutaient  encore  â.  toutes  ces  craintes  vagues  qui  sem- 
blaient planer  au-dessus  du  Louvre. 

Elle  rêva  d'abord,  et  c'était  au  moment  où  les  orfèvres 
dressaient  sa  couronne,  que  tous  les  diamants  que  l'on 
avait  donnés  pour  enrichir  cette  couronne  s'étaient  changés 
en  perles. 

Or,  dans  la  langue  des  songes,  les  perles  veulent  dire  des 
larmes. 

Elle  se  rendormit  :  mais,  une  demi-heure  après,  elle  '.e 
réveilla   tressaillant   et   poussant   un   cri. 

—  Quavez-vous,  ma  mie?  lui  dit  le  roi. 

—  Oh  !  s'écria  la  reine,  le  vilain  songe  <iue  je  viens  do 
faire  ! 

—  Et  qu'avez-vous  donc  songé 

—  Oh  !  rien,  'i'ous  .savez  que  les  songes  sont  mensonges. 

—  Dites  toujours 

—  Eh  bien,  j'ai  S4jngé  que  l'on  vous  donnait  uu  coup  de 
couteau  sur  le  petit  degré. 

—  Par  bonheur,  i  a  n'est  qu'un  songe,  dit  le  roi. 

—  Ne  voule2-vou>  pas.  insista  la  reine,  que  je  fasse  lever 
La  Renouillière? 

La  Renouillière.  c  était  la  première  femme  de  chambre. 

—  Oh  I   dit  le  roi.  il  n'est  pas  besoin  pour  si  peu. 

Et  il  se  rendormit  aussitôt,  «  car,  dit  Mathieu,  son  his- 
torien, il  était  prince  si  bien  composé,  qu'il  avait  deux  cho- 
ses a  sa  disposition,  la  veille  et  le  sommeil.  ■■ 

Le  9  au  soir,  Henri  étant  en  train  de  jouer  au  tric-trac, 
il  lui  sembla  plusieurs  fois  voir  des  taches  de  sang  sur 
l'ivoire  et  l'ébène.  Il  essaya  de  les  essuyer  avec  son  mou- 
choir, d  abord  sans  rien  dire,  puis  ensuite  en  demandant 
à  son  partner  s'il  ne  voyait  pas  comme  lui  ces  taches  de 
sang. 

C'était  son  présage  de  la  Saint-Barthélémy  qui  .se  renou- 
velait. 

Alors,  il  sortit  pour  prendre  un  peu  l'air. 

Il  avait  à  la  fols  la  vue  et  le  cœur  troublés. 

Après  le  jeu  la  reine  soupait  dans  son  cabinet  et  y  était 
servie  jiar  ses  filles  Le  roi  y  entra,  s'assit  près  d'elle,  et, 
non  par  .soif,  mais  par  une  esriéce  de  galanterie  conjugale, 
i?  but  deux  fois  ce  qu  elle  avait  laissé  dans  son  verre. 

Puis,  tout  à  coup,  il  se  leva  et  sortit  pour  aller  se  mettre 
au   lit. 


Ce  fut  cette  nuit-là  qu'il  ne  put  dormir  et  se  releva,  es- 
sayant   de    prier. 

Donnons,  minute  par  minute,  les  détails  de  ce  dernier 
jour,  14  mai  IGIO. 

Le  roi  s  éveilla  de  meilleui-e  heuie  encore  que  d'Iiabitude. 
C'est-à-dire  vers  les  quatre  heures  du  matin.  Il  passa  aus- 
sitôt dans  son  petit  cabinet  pour  y  prendre  ses  habits. 

Là,  et  tout  en  shabillant,  il  lit  appeler  M.  de  Kambure, 
qui  était  arrivé  la  veille  au  soir:  puis,  à  six  heures,  il  se 
jeta  sur  son  lit  pour  faire  plus  traiic|iiillenient  ses  prières. 

Tout  en  faisant  ses  prières,  il  entendit  que  l'cui  grattait 
la  porte. 

—  Laissez  entrer,  dit-il  :  ce  doit  être  M.  de  Villeroy. 
Il   l'avait,   en   effet,   envoyé   quérir   iiar   la   Varenne. 

Il  lui  parla  longuement  d  affaires  ;  puis,  le  renvoyant  anx 
Tuileries  pour  ce  qui  restait  à  lui  dire,  il  lui  commanda  de 
tirer  le  rideau,  et  continua  de  se  recommander  à  Dieu. 

Ses  prières  finie?,  il  acheva  toutes  ses  expéditions  au 
duc  de  Savoie,  et  les  scella  lui-même  de  son  sceau. . 

Puis  il  passa  aux  Tuileries,  demeura  plus  d'une  demi- 
heure  à  se  promener  avec  le  dauphin,  parla  au  cardinal 
de  Joyeuse  et  à  plusieurs  autres  seigneurs,  et  recommanda 
d'apaiser  la  querelle  que  les  ambassadeurs  d  Espagne  et  de 
■Venise  avaient  eue  au  couronnement. 

En  quittant  le  dauphin,  11  alla  aux  Feuillants,  où  il 
entendit  la  messe.  Parfois  il  y  arrivait  passé  midi.  Dans  :e 
cas,  il  faisait  au  clergé  ses  excuses  pour  ce  retard.  Alors, 
il  avait  l'habitude  de  dire  : 

—  Excusez-moi,  mes  pères,  j'ai  t>availlé.  Or,  quand  je 
travaille  pour  mon  peuple,  je  prie.  Travailler  au  lieu  de 
prier,   c'est   laisser  Dieu  pour   Dieu. 

Il  revint  au  Louvre  :  mais,  avant  de  se  mettre  à  table,  U 
voulut  voir  un  nommé  Descure,  qui.  par  son  ordre,  venait 
de  reconnaître  le  passage  de  la  rivière  de  Semoy. 

Le  passage  était  facile,  commode  et  assuré  par  le  pays  de 
Chàteau-Reuault,  qui  appartient  en  souveraineté  à  madame 
de  Conti. 

Le  roi  fut  très  joyeux  d'apprendre  ces  nouvelles.  On  lui 
avait  dit  que  le  marquis  de  Spinola  s'était  emparé  de  tous 
ces  passages  :  et  le  rapiJort  de  De.scure  lui  apprenait  non 
seulement  qu'il  n'en  était  rien,  mais  encore  que  son  armée 
était  maintenue  dans  le  meilleur  état  par  M.  de  N'evers  ■.  que 
les  Suisses  avaient  rejoint,  et  que  les  équipages  et  l'artille- 
rie  étaient   tout   prêts. 

Puis  il  dina,  et.  pendant  le  dîner,  fit  appeler  M.  de  Néres- 
tang  po^ir  lui  adresser  tous  ses  compliments  sur  la  bonne 
tenue  de  son  régiment,  sur  la  rapidité  avec  laquelle  il  avait 
été  équipé,  le  pi-iant  d'être  certain  que  tous  les  frais  qu'il 
avait  faits  lui  seraient  remboursés. 

—  Sire,  répondit  M.  de  Xérestang,  je  cherche  les  moyens 
de  servir  Votre  Majesté,  sans  songer  aux  récompenses,  cer- 
tain que  je  suis  de  n'être  jamais  pauvre  sous  un  roi  si  grand 
et  si  généreux. 

—  Oui,  vous  avez  iMison,  monsieur  de  N'érestang,  c'est  aux 
sujets  d'oublier  leurs  services,  mais  c'est  aux  rois  de  s'en 
.souvenir.  Mes  serviteurs  se  doivent  fier  à  moi,  et  moi,  je 
dois  avoir  soin  d'eux.  Il  est  vrai  que  ceux  à  qui  j'ai  fait 
plus  de  bien  qu'à  vous  ne  le  reconnaissent  pas  si  bien  que 
vous.  C'est  des  grands  bienfaits  que  se  forment  les  grandes 
ingratitudes. 

Comme  il  achevait  ces  paroles,  entrèrent  Madame,  qui  fut 
depuis  madame  Henriette;  madame  Christine,  qui  fut  depuis 
duchesse  de  Savoie,   et  mademoiselle  de   Vendôme. 

Le   l'oi   demanda   au.x   trois    enfants   s'ils    avaient    dicé. 

Madame  de  Montglat,  leur  gouvernante,  répondit  qu'elle 
avait  fait  diiier  les  princesses  à  Saint-Denis,  où  elles  avaient 
visité   les  reliques  et    le  trésor. 

—  Vous  êtes-vons  réjouies?   demanda  le  roi. 

—  Oui,  dit  mademoiselle  de  Vendôme  ;  seulement,  .M.  le 
duc    d'.\njou    a    beaucoup    pleuré. 

—  Pourquoi  cela?  dem.iiula  le  roi 

—  Parce  que,  ayant  demandé  qui  était  dans  un  tombeau 
qu'il  regardait,  il  lui  fut  répondu  que  c'étiiit  vous. 

--  C'est  qu'il  m'aime,  le  pauvre  enfant!  dit  le  roi.  Hier. 
pendant  toute  la  cérémonie,  comme  11  ne  me  voyait  point, 
il   n'a   fait  que   crier  :   «   Papa  !   » 

Après  le  dîner,  il  s'arrêta  longtemps  à  parler  au  prési- 
dent Jeannin  et  à  .^rnault.  intendant  de  .ses  finances,  leur 
dlsiiut  qu'il  était  résolu  à  travailler  a  la  réforme  de  l'Etat, 
a  soulager  la  misère  et  l'oppression  de  son  peuple,  à  ne 
plus  souffrir  qu'il  y  eût  en  France  d'autre  pouvoir  que  la 
vertu  et  le  mérite,  ni  que  la  vénalité  des  offices  rendit  pro- 
fanes les  choses  sacrées,  conjurant  ses  bons  serviteurs  de 
seconder  vertueusement  et  courageusement  ses  intentions. 

Puis  il  passa  dans  les  appartements  de  la  reine,  suivi  du 
seul  mai'qiiis  de  la  Force.   . 

La  reine  était  dans  son  cabinet,  où  elle  donnait  des 
ordres  pour  tout  ce  qui  était  nécessaire  à  la  pompe  et  à  !a 
magnificence  de  sou  entrée. 

Au  moment  où  Henri  apparut  sur  le  seuil,  elle  Invitait 
l'évêque  de  Béziers,  sou  grand  aumônier,  à  aller  à  la  cou 


'.2 


ALEX.\NDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


eiergerie  du  Palais  pour  y  prendre  deux  maures  des  re- 
auèles  et  aviser  avec  eux  à  l'élargissement  des  prisonniers  ; 
puis,  entendant  la  duchesse  de  Guise  qui  parlait  d  aller  en 
Tilfe  : 

—  Ne  bougez  pas  d'ici,  cousine,  dit  le  roi,  nous  rirons. 

—  Impossible  que  je  ne  sorte  pas,  sire,  dit-fUe,  j  ai  con- 
Toqué  une   assemblée  de  quelques  avocats   du   parlement. 

—  Eh  bien,  dit-il.  je  vais  aller  voir  la  princcs.se  de  Conti  ; 
j'ai,  en  outre,  grande  envie  daller  à  l'Arsenal  ;  mais,  si 
j'y  vais,  je  m'y  mettrai  en  colère  bien  certainement. 

—  X'y  allez  pas,  sire,  restez  avec  nous,  et  tenez-vous  en 
belle  humeur,  dit   la  reine. 

Malgré  cet  engagement,  il  sortit  du  cabinet  de  la  reine 
«t  rentra  chez  lui  pour  écrire.  11  était  sous  le  poids  de  celle 
agitation  qui  tourmente  les  gens  menacés  d'un  grand  mal- 
heur, et  que  leur  instinct  pousse  à  y  échapper. 

Il  s'assii  â  une  table,  prit  une  plume,  du  papier,  el  écri- 

Tit. 

Mais  à  la  cinquième  ligne,  il  s'arrêta,  fit  appeler  la  Cla- 
Terie,  qu'il  avait  envoyé  à  l'ambassadeur  de  Venise,  au 
sujet  de  la  querelle  que  celui-ci  avait  eue,  lors  du  couron- 
nement, avec  l'ambassadeur  d'Espagne,  causa  avec  lui  quel- 
ques instants,  continua  d'écrire;  puis,  après  qu  il  eut 
écrit  et  qu'il  eut  remis  la  lettre  à  la  personne  qui  l'atten- 
dait, il  s  approcha  d  une  fenêtre,  et,  portant  sa  main  a  sou 
Iront,  il  dit  : 

—  .Mou  Dieu!  qu'ai-je  donc  là  qui  me  trouble  si  fort? 
Puis  il  sortit  de  son  cabluet  et  rentra  dans  la  chambre  de 

la  reine. 

La,  il  trouva  le  cliancelier  et  lui  parla  longtemps  de  ses 
projets  d'avenir,  comme  si,  près  de  quitter  le  monde,  il 
s'empressait  d'initier  le  premier  officier  de  sa  justice  à  ses 
dernières  intentions. 

Après  celle  conversation,  tous  deux  se  quittèrent. 

—  Sire,  dit  le  cliancelier,  je  vai.î  tenir  votre  conseil. 

—  Et  moi,  répondit  le  roi  en  l'embrassant,  je  vais  dire 
adieu  à  ma  femme. 

Sur  quoi,  il  rentra  une  seconde  fois  dans  le  cabinet  de 
la  reine,  où  il  se  mit  à  jouer  avec  ses  enfants. 

—  Je  ne  sais  ce  que  j'ai  aujourd  hui,  madame,  (^it-il  a  la 
leine,  mais  le  fait  est  que  je  ne  puis  me  décider  à  sortir 
de  cliez  vous. 

—  Mais  demeurez-y  doue,  dit  la  reine.  Qui  vous  force  .i 
aller  deltoi's? 

Alors,  se  tournant  vers  Vitry.  son  capitaine  des  gardes  : 

—  Vitry,  dit-il,  allez  au  palais  et  mettez  ordre  au  festin 
royal,  .l'y  serai  moimfme  à  six  heures  pour  voir  comment 
toutes  choses  seront  ordonnées. 

—  Sire,  dit  de  Vitry.  je  vais  obéir  à  Votre  Majesté,  mais 
j'aimerais  mieux  rester  ici. 

—  Et  pourquoi  cela? 

—  Sire,  je  ne  imis  être  en  deux  lieux  à  la  fols.  Or,  quand 
je  vous  vois  a  la  diasse.  sans  vos  gardes,  ou  au  promenoir 
peu  accompagné,  je  n'ai  pas  un  instant  l'esprit  en  repos. 
Jugez  donc  de  mes  craintes  en  ce  moment,  dans  celle  grande 
Tille,  qui  est  pleine  d'un  nombre  incroyable  d'étrangers 
et  d'inconnus. 

—  Allons,  allons,  reprit  le  roi.  vous  êtes  un  cajoleur,  Vi- 
try. Vous  voulez  demeurer  ici  pour  causer  avec  les  femmes. 
Faites  ce  que  je  vous  dis:  il  y  a  cinquante  ans  que  je  me 
garde  sans  capitaine,  et  je  me  garderai  bien  aujourd  hui 
encore  tout  seul. 

—  Oh!  quant  à  cela,  répondit  de  Vitry,  il  n'est  point  be- 
soin que  Votre  Majesté  se  garde  toute  seule.  J'ai  en  bas  une 
douzaine  d  hommes  à  son  service  et  qui  peuvent  l'accom- 
pagner si  elle  le  désire. 

Vitry   partit. 

Alors,  le  roi  s'avança  sur  le  perron  de  la  chambre  de 
la  reine  et  demanda  si  son  carrosse  était  en  bas. 

On  lui  répondit  (|ue  oui. 

Ces 'paroles  furent  entendues  d'un  homme  qui  était  assis 
sur  les  pierres  de  la  porte  du  Louvre,  oil  les  laquais  atten- 
dent leurs  maîtres.  Cet  homme,  auquel  personne  ne  fit 
attention,  se  leva  et  s'en  alla  attendre  le  roi  entre  les  deux 
portes. 

Le  roi  rentra  dans  le  cabinet,  dit  par  trois  fois  adieu  A 
la  reine,  l'embrassant  comme  si  son  cœur  eût  témoigné  le 
regret  qu'il  avait  de  se  séparer  et  arracher  du  sien. 

—  Sire,  dit  la  maréchale  de  la  Chastre  en  voyant  ces  cares- 
ses, je  crois  que  Votre  Jlajesté  devient  tous  les  jours  plus 
amoureuse  de  la  reine. 

—  Eh   bien,  maréchale,   qu'avez-vous  à   dire  ù  cela? 

—  J'ai  à  dire.  sire,  que  vos  bons  serviteurs  en  reçoivent  un 
grand  cnnientcraent. 

—  El  moi  une  grande  joie,  dit  la  reine. 

Henri  embrassa  pour  la  troisième  fols  Marie  de  Médicls  et 
sortit. 

En  descendant  le  petit  degré.  Il  rencontra  le  maréchal 
Bols-Dauphin  et  lui  ordonna  de  se  tenir  prêt  â  partir  pour 
l'armée 


Puis,  descendu  dans  la  cour,  il  vit  le  duc  d'Anjou  qui  y 
jouait,    et,    lui   montrant    Bassompierre  : 

—  Connais-lu  ce  monsieur-là  ?  lui  demanda-t-il. 

Enfin,  à  trois  heures  trois  quarts,  il  monta  en  carrosse, 
prit  la  principale  place  ;  mais,  ayani  rencontré  le  duc 
d  Epernon,  et  ayant  su  qu'il  avait  affaire  eu  ville,  il  le 
lit  placer  à  sa  droite. 

A  la  portière  du  même  côté,  étaient  le  maréchal  de  Lavar- 
din  el  M.  de  Roquelaure. 

A  l'autre,  le  duc  de  Montbazqn  et  le  marquis  de  la  Force. 

Sur  le  devant,  Liancourt,  son  premier  écuyer,  et  le 
marquis  de  Mirabeau. 

Le   cocher  fit  demander  l'ordre  par  l'écuyer  de  service. 

—  Sortez  d'abord  du  Louvre,   répondit  le  roi. 

Puis,  étant  sous  la  voûte  de  la  première  porte,  il  ût 
ouvrir  le  carrosse  de  tous  les  côtés. 

L  homme  qui  l'attendait  entre  les  deux  portes  était  à  son 
poste*  mais,  voyant  que  le  duc  d  Epernon  était  à  la  plase 
du  roi,  et  ayant  entendu  ces  mots  :  «  A  l'Arsenal  !  «  il  es- 
péra trouver  sur  la  route  plus  de  facilité  à  son  dessein,  et, 
se  glissant  entre  la  voiture  et  la  muraille,  il  alla  attendre  le 
roi,  appuyé  â  l'une  de  ces  petites  boutiques  qui  sont  près 
des  Innocents,  rue  de  la  Ferronnerie. 

En  face  de  l'hôtel  de  Longueville.  le  roi  fit  arrêter  le  car- 
rosse, el  renvoya  tous  ceux  qui  raccompagnaient. 

Alors,  le  cocher  demanda  une  seconde  lois  où  il  devait 
aller,  comme  si   la  première  il  n'eût  point  entendu. 

—  A  la  Croix-du-Trahoir,  dit  le  roi. 

—  Et    de   là? 

—  De  la  ..  Je  dirai  plus  lard  où  je  veux  aller. 
Et  le  cocher  s'arrêta  à  la  Croix-du-Trahoir. 

Le  roi  hésita  un  Instant  s'il  irait  chez  mademoiselle  Paulet, 
ou   à  r.\rsenal. 

Il  décida  daller  à  l'Ai-senal  d'abord,  et  chez  mademoiselle 
Paulet  au  retour. 

Il  passa  sa  tête  hors  de  la  portière  el  dit  tout  haut  : 

—  A  l'Arsenal,  en  passant  par  le  cimetière  Saint-Inno- 
cent. 

Et,  comme  il  faisait  chaud,  il  quitta  le  manteau  qui  l'ea- 
veloppail  el  le  mit  sur  ses  genoux. 

On  arriva  à  la  rue  de  la  Ferronnerie. 

.\  l'entrée  de  la  rue,  le  roi  vit.  dans  son  carrosse,  M.  de 
Monligny,  et,  se  penchant  encore  une  fois  hors  du  carrosse, 
il  lui  cria  : 

—  Seigneur  Monligny,  serviteur  ! 

Puis  le  carrosse  du  roi  entra  dans  la  rue. 

La  rue  était  encombrée  de  loges  et  de  boutiques  joignant 
la  muraille  du  cimetière  Saint-Innocent.  Le  a  mai  1554.  il 
y  avait  juste  cinquante-six  ans,  le  roi  Henri  II,  étant  à 
Compiègne.  et  considérant  que  cette  rue  de  la  Ferronnerie 
était  la  voie  ordinaire  que  suivaient  les  rois  de  France  pour 
s'en  aller  du  Louvre  en  leur  château  des  Tournelles.  avait 
rendu  un  édit  par  lequel  ces  boutiques  devaient  être  démo- 
lies et  abattues. 

L'édit  avait  été  ratifié  en  parlement,  mais  son  exécution 
avait  été  négligée. 

C'était  au  milieu  de  ces  loges  et  de  ces  boutiques  que 
l'homme  qui  s  était  levé  de  dessus  une  des  pierres  posées  à 
l'entrée  du  Louvre,  attendait  le  roi. 

Or.  comme  pour  seconder  les  mauvais  desseias  de  cet 
homme,  il  arriva  qu'en  entrant  dans  la  rue,  le  carrosse  du 
roi  trouva  deux  charrettes,  l'une  chargée  de  foin,  l'autre 
de  vin. 

La  charrette  de  foin,  qui  tenait  le  milieu  de  la  rue,  fut 
cause  que  le  cocher  prit  tout  à  fait  â  main  gauche,  s'ar- 
rétanl  à  toute  miiinle. 

Les  valets  de  pied  étalent,  à  cause  de  l'embarras,  passés 
par  le  cimetière. 

Plusieurs  personnes  alors  commencèrent  de  passer  entre 
le  carrosse  el  les  petites  boutiques  dont  nous  avons  parlé. 

Un  liomme  vint  à  son  tour,  suivant  le  même  chemin,  le 
manteau  sur  l'épaule  gauche,  et  dessous  un  poignard  qu'il 
tenait  caché. 

Le  roi  avait  la  tête  tournée  à  droite.  Il  parlait  à  d'Eper- 
non.  auquel  il  venait  de  donner  un  papier  :  il  avait  le  bras 
droit  sur  le  col  du  duc.  son  bras  gauche  était  sur  l'épaule 
du  duc  de  Montbazon.  qui  tournait  la  tête  pour  n'avoir  pas 
l'air  d'écouler  ce  que  le  roi  disait  au  duc  d'Epernon  et 
au   maréchal    de   Lavardin. 

Voici  ce  qu'il   disait  : 

—  A  notre  retour  de  l'Arsenal.  Je  vous  ferai  voir  les 
plans  que  d'Escure  a  faits  pour  le  passage  de  mon  armée 
vous  en  serez  aussi  content  que  Je  l'ai  été  mol-même. 

Tout  à  coup,  il  s  Interrompit  pour  dire: 

—  Ah  !  Je  suis  blessé  ! 
Puis  il  ajouta  : 

—  Ce  n'est  rien. 

Mais,  en  même  temps,  il  pous.'^a  un  soupir  plutôt  qu'un 
cri.  et  le  sang  jaillit  de  la  bouche  à  gros  bouillons. 

—  Oh  I  sire,  s'écria  d'Epernon,  pensez  à  Dieu  l 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII    ET   RICHEI.IEU 


i3 


Le  roi  entendit  encore  ces  paroles,  car  il  Joignit  les  mains 
et  leva  les  yeux  au  ciel. 

Mais,  presque  aussitôt,  sa  tête  tomba  sur  l'épaule  du 
dmc. 

11  était  mort. 

Voici  ce  qui  s'était  passé. 

L'homme  au  manteau  et  au  couteau  avait  profité  du  mo- 
ment où  le  seul  valet  de  pied  qui  restât  prùs  du  roi  remettait 
sa  jarretière.  Il  se  glissa  entre  lui  et  le  carrosse,  et,  par- 
dessus la  roue,  passa  son  bras  par  la  portière  et  frappa  le 
jol  de  deux  coups  de  couteau. 

II  lui  en  porta  un  troisième,  mais  celui-là,  le  duc  de 
Montbazon  le  reçut  dans  la  manche  de  son  pourpoint. 

Le  premier  coup,  qui  avait  fait  dire  au   roi  :   «  Je  suis 


D'autres  enfin  se  rendirent  en  toute  hftte  au  Louvre  pour 
veiller  ù  la  sûreté  du  dauphi». 

,    EnHn   Conolni   courut  à    la   iliambre   de  la   reine,   et,   a 
travers  la  porte  entre-bâUlée.  lui  jeta  ces  mots  : 

—  E  amazzato  I 

Puis  on  détourna  le  carrosse  et  on  prit  le  chemin  du 
Louvre. 

Eu  eutrant  dans  la  cour,  on  cria,  comme  c'était  l'habitude 
dans  les  cas  d  accident  : 

—  Au  viu   et  au   chirurgien  ! 

Mais  l'un  et  l'autre  étaient  inutiles. 

On  savait  déji  la  blessure,  mais  on  ne  sut  la  mort  que 
lorsqu'on  tira  le  roi  de  son  carrosse. 
Il  fut  porté  sur  le  lit  de  son  petit  cabinet  par  le  duc  de 


Supplice  de  Ravaillac. 


blessé  !  »  avait  frappé  entre  la  seconde  et  la  troisième  côte, 
mais,  sans  pénétrer  dans  la  cavité  de  la  poitrine,  avait  glissé 
sous  le  muscle  pectoral.  Le  second  coup  avait  porté  un  peu 
plus  bas,  au  milieu  du  flanc,  entre  la  cinquième  et  la 
sixième  côte,  avait  pénétré  dans  la  poitrine,  traversé  un 
•des  lobes  du  poumon  et  tranché  l'artère  au-dessous  de  l'oreil- 
lette gauche  du  coeur. 

C'était  celui-là  gui  avait  fait  jaillir  le  sang  de  la  bou- 
che du  roi. 

La  mort  fut  presque  instantanée. 

A  ce  cri  et  à  ce  mouvement  qui  se  passait  dans  l'inté- 
rieur de  la  voiture,  le  peuple  se  groupa  autour  du  carrosse, 
empêchant   ainsi   l'assassin   de   fuir. 

Le  cocher,  lui.  était  si  éperdu,  qu'il  n'essayait  ni  d'avan- 
cer ni  de  reculer. 

Saint-Michel,  un  des  gentilshommes  ordinaires,  qui  venait 
derrière  la  voiture,  vit  le  coup,  mais  trop  tard  pour  l'em- 
pêcher. 

Il  s'élança  sur  l'assassin  l'épée  haute  ;  mais  d'Epernon 
lui   cria  : 

—  Sur  votre  tête,  ne  le  touchez  point.  Le  roi  n'a  pas  de 
mal. 

Puis,  saisissant  les  mains  de  l'assassin,  il  lui  arracha  le 
couteau. 

En  même  temps,  le  comte  de  Courson  lui  donnait  dans 
la  gorge  un  coup  du  pommeau  de  son  épée,  tandis  que  La 
Pierre,  un  des  capitaines-exempts  des  gardes,  s'emparant 
de  1«1,  le  mit  entre  les  mains  des  valets  de  pied. 

Aussitôt,  M.  de  LIancourt  sauta  à  bas  du  carrosse,  afin 
ie  se  rendre  à  l'hôtel  de  ville  pour  mettre  ordre  à  ce  qui 
était  de   sa  charge. 

M.  de  la  Force  courut  à  l'Arsenal  pour  en  aviser  M.  de 
Sully. 


Montbazon,  par  de  'Vitry,  par  le  marquis  de  Nolrmoutiers 
et  par  deux  ou  trois  écuyers  qui  se  trouvaient  là. 

Petit,  son  premier  médecin,  fut  appelé.  Il  prétendit  que  le 
roi  n'avait  rendu  le  dernier  soupir  que  sur  le  lit,  et  que, 
lui  voyant  encore  quelque  reste  de  vie,  il  lui  avait  dit  ■ 
«  Sire,  souvenez-vous  de  Dieu.  Dites  en  votre  cœur  ;  Ji-sus. 
fils  de  David,  ayez  pitié  de  moi  !  «  et  qu'alors  le  roi  avait, 
par  trois  fols,  ouvert  les  yeux. 

Un  autre  gentilhomme  affirma  la  même  chose  à  Mathieu, 
historien  du  roi. 

Puis  on  s'enquit  de  l'assassin,  de  ce  qu'il  était,  et  des 
causes  qui  l'avaient  porté  à  cet  assassinat. 

Le  jour  même,  le  président  Jeannin  interrogea  le  meur- 
trier. 

On  sut  alors  qu'il  s'appelait  Fraaçois  Ravaillac,  qu'il  était 
né  à  Angoulême  en  1579,  et,  par  conséquent,  était  âgé 
de  trente  et  un  ans. 

L'assassin  avait  été  conduit  à  l'hôtel  de  Retz.  Pour  .ivolr 
meilleur  marché  de  lui.  le  président  Jeannin,  qui  l'inter- 
rogea le  premier,  lui  dit  que  le  roi  n'était  pas  mort. 

Mais   lui,   secouant   la   tête,   répondit  ; 

—  Vous  me  trompez,  le  couteau  est  entré  si  avant,  que 
mon  pouce  a  touché  le  pourpoint. 

Parmi  les  papiers  qu'il  avait  sur  lui  était  une  pièce  de  vers 
en  forme  de  stances  composée  pour  un  homme  que  l'on 
conduit  au  supplice;  on  lui  demanda  d'où  elle  venait.  11 
répondit  : 

—  D'un  apothicaire  d'Avignon,  qui  se  mél'î  de  faire  des 
vers  et  m'a  consulté  sur'ceux-cl. 

D'Epernon  sinquiéla,  et,  .sous  prétexte  qu'il  n'était  point 
assez  bien  gardé  à  l'hôtel  de  Retz,  le  fit  transporter  chez  lui, 

11  resta  là  jusqu'au  lundi  17.  Le  17,  on  le  conduisit  à  la 
Conciergerie. 


44 


ALEX.\NDRE  DUXIAS  ILLUSTRE 


Sau5  d<<utc.  la  Tie  lui  antit  M  promiso,  cmr  l'assassin 
s'olisiina  .1  dire  qu'il  n'avait  iKtiiu  de  complice,  qu'il  a^-an 
olH'i  A  mu  voL\  d'en  liaui.  ei  qu'ayaiii  appris  que  ie  roi 
:\V.:\::  îaire  la  guerre  au  p3|«.  il  avait  cru  *t«  agreaMê 
a  Pieu  en  tuant  celui  qui  menaçait  son  représ^iiaui  sur 
la  îerre 

Mais,  quelle  que  fiii  la  fermeîé  de  -■  -  ' •'  '  <e?  sur  ?e 
point,  ou   n'en   voulait   rieu   croire,    i  .>   proi>osa 

de  nouveaux  modes  de  tortures  pour  ar laire  dire 

la  vérite. 

La  reine  écrivit  en  recommandant  un  bouclier  qui  s'oOrait 
pour  dépouiller  vif  !'3^<  -  ■  ■  '  '  tant  d'adresse, 
•tue  la  forx  e.  une  lois  ;  ;itore  d'avouer 

ses  complices  et  de  su; -, 

La  cour  admira  cette  oaïf  a  uu<r  jiiij^tsse  qui  voulait 
que  rhacuu  connût  que  la  iusiice  n'arail  rien  omis  pour  la 
Tr;  ■  '  -'     -  :  ;   elle  loua  cette  soUici- 

t  mais  elle  ne  crut  pas  de- 

*'   ' 

lu  arviutecle.  nomme  6ailt.iny.  inventeur  des  cités  mo- 
dernes. pr.:'ivws,(  uiii>  torture  de  sa  lafon  ;  c'était  un  trou 
en  lerrt  c<5ne  renverse,  dont  les  parois 

li>se>  e  :    aucune  aspérité  où    le  corps 

put  se  :. ...-..- ;  glisser  le  couiwMe.  qui.  par 

'î^ou  proiire  poids,  saflaisserait  sur  lui-même,  de  manière  que 
li's  épaules,  disait-il,  flniraieut  par  se  joindre  aux  talons, 
ei.  cela  avec  des  douleurs  lentement  cruelles,  mais  «itii 
notaient  rien  au  corps  de  ses  forces;  de  sorte  que  l'on 
P>mrrait  retirer  le  patient  à  volonté,  et.  en  quatre  heures,  le 
reanettre  en  état  de  supporter  le  même  stipplite.  jusqu  a  ce 
qu'il  eût  parlé. 

Mais  la  cour  ne  Jugea  pas  j»  propos  d'user  d'autre  tor- 
ture que  celle  qui  était  en  usagv. 
In  instant  seulement,  elle  fut  en  doute. 
L«  criminel  devaiiil   éti>e  appliqué  à    la  question  avant 
d'être  condamné  a  mort  ? 

I/CS  formes  ordinaires  ne  le  permettaient  point,  car  la 
question  ne  se  donnait  qu'eu  deux  cas  ;  l'un,  avant  le 
jugement  pour  avoir  la  preuve  du  crime:  l'autre  après 
le  Jugement,  pour  cotuiattre  les  complices  ou  les  instija- 
teiirs. 

Or.  la  question  n'était  point  nécessaire  pour  le  premier 
cas,  puisque  le  criminel,  pris  au  moment  où  U  exécutait  le 
crime,  non  seulement  ne  le  niait  pas.  mais  encore  s'en  van- 
tait. 

.A  for«e  de  recherches.  la  cour  ti>auTa  un  urrât  qui  la 
lirait  d  embarras 

l'n  h(\nime  qui  avait  attenté  par  le  poison  à  la  vie  de 
Louis  XI  avait  eu.  plusieurs  fols  la  gfnt,  et  A  divers 
Jours  avant   Xa  condamnation. 

L*  ivir'   ■:;  demandait  i>as  davantage. 

^if  ':>  cette  pièce,  la  cour  ordonna  que  l'assas- 

sin  ^*^.i  .   ,•   ;,   la   torture  trois  fois  en   trois  jours 

dl(ré^eni.^ 

Mais  il  soutint  la  première  éprenve  avec  un  si  grand  cou- 
rage, ses  rép.  ■  -  -  -mes  Ji  celles  qu'U  avait 
déj.^  faites.  .;  ,,  enlever  des  forces  qui 

devaient  étr.   : ^..;  .. ...    ......    pour  qu'il  put  jusqu'au 

bout  endurer  le  supplice. 

Seulement,  le  rrociireur  général  La  Gnesle.  qui  étAit  ma- 
lade, forçant  >  -  mijou  se  fit  pi-irter  au  parquet  pour 
prendre  ses  .  .  .ivec  les  avocats  du  roi  :  et.  consi- 
dérant o  •'  >  wme  devait  eire  :.  '  -  '  ,iu- 
n>cnts  1,                      es.  il   reqxiii  que.  c.  ...ent 

*'  '*  ''«•^  -■■'-  une  nouvelle  peu  :  .est 

que  le  ie!..u„iiirfa!  se  ferait  avec  des  teuaiiies  rougies  au 
feu.   et   .)uc.  dans  les  blessures  faites  par  en^^    ou  verse- 

I?" '    '      '  ixiix  cn- 

«•'■                                                      ■  Me. 

'  -  .. -i  ;----. -i  i;..,-..' .  <^uut  faite. 

'  arrêt  fut  rendu  en  ces  termes  : 

•  Ueyl.irt 

'  l*  prévenu  attein:  et  coTiv-ilncr.  Su  crime  de  lèse^M- 
jesté  divine  et  liumaiii,     ;ui  •  .j  p^ur  le  très  mé- 

chant, très  abomin.iMe  ei   tr  t  parricide  commis 

en  la  pei^onne  du  rvM.  de  tr>-  ly  i  ...  et  très  louable  mé- 
moire 

•  n  ^-'nr  :a  Téivwation.  condamne  le  meurtrier  A  faire 
*"  ■  ilevant  la  prmc.iv.Me  porte  de  l'éflise  de 
'  ;'  ^  '*»  tenant  «ne  torche  ardente  du  poids 
'''  le.  malheureusement  et 
''■''                                                            ie  roi  de  deux  coups  de 

•*■"'■'  ■  -  ■   •  "  '  ■■■"  ■<-  --irève.  et. 

sur  uii  .-.  ;,i]                      ,0  aux  mar.  -ses    rra* 

ay  J.iiri-'    !                         .  tenant   :,  .  .,  cW 

""'^  -  de  feu  de  s»^:r<.  e;  sur  les 
*'■•'■'  du  plomb  fondtj.  de  l'huile 
bov.  .. =.    ,.     ...^  „   j^ 

'"^^  -;més  au 


feu,  réduits  en  cendre,  jetés  au  reiu,  ses  biens  confisqués, 
sa  maison  de  naissance  démolie,  son  père  et  sa  mère  ban- 
nis du  royaume  de  France,  et  ses  autres  parents  contraints 
ds  changer  de  nom.  • 

L'arrêt  ïu;  exécute  ie  même  jour  qx;t 
en  voir  l'exécutiou,   tous  les  princes,  .- 

de  la  couronne  et  du  conseil  d  Etat,  se  :.........,:  v. 

tel  de  ville,  tandis  (lue  tout  Paris  s'entassait  sur  la  place 
de  Grève. 

On  avait  ô  *    à  brûler  le  poing  du  condamné  an 

lieu  même  o.:  .e  avait  été  commis.  Mais  on  songea 

que  la  place  t......  .-.  ■■^   "'^'    '^^  ■-— < *   ■  ■  -  •  • 

pourraieui  assister  an   ; 

que    ce   commencemei; 

forces  dont   le   coupable   a\ai:    besoin   pour    supporter   lâ> 

autres  laines. 

.\vani  de  mener  le  cor.ilamr.ê  en  Grève,  on  fit  une  der 
nlère  tentative  de  torture  On  lui  donna  les  brodequins.  Le 
prejnier  coin  tira  de  sa  tvuche  de  grands  cris,  mais  aucu:i 
aveu. 
I  —  Mon  Dieu  !  cria-t-U,  ayez  pitié  de  mon  *me  et  m^ 
faites  pardon  de  mon  crime  :  mais  punissez-moi  du  feu 
éternel  si  Je  n'ai  p,ts  tout  dit. 

.\u  second  coin,  il  s'év-auouit. 

On  ne  jugea  pas  à  propos  d  aller  plus  loin,  et  le  bour- 
reau s  emivara  de  lui. 

Comme  tous  les  fanatiques  i!  avait  jugé  son  crime  .^ 
travers  sa  propre  opinion,  et  cr>yait  que  le  peuple  lui  sau- 
rait gré  de  sou  attentat.  Son  etounement  fut  donc  étrange 
quand,  en  sortant  de  la  Conciergerie  il  se  vit  accueilli  par 
des  huées,  des  menaces  et  des  malédictions. 

Ce  fut  au  milieu  4es  hurlements  du  peuple  qu'il  arriva  a 
Notre-Dame.  L,à.  il  se  jeta  la  face  contre  terre,  baisa  le 
bout  de  sa  torche,  et  montra  un  grand  repentir. 

Ce  fut  d'autant  plus  remarquable  qu  avant  de  quitter  la 
priatu.  il  avait  encorv  blasphémé  le  roi  et  glorifié  son 
crime. 

Le  changement  liai  s'était  fait  en  lai.  pendant  le  court 
trajet  qui  séparait  la  prison  de  l'échalaud.  était  bien 
grand,  puisque,  sur  le  point  de  quitter  la  charrette,  le  doc- 
teur Tilsac,  qui  rassasiait,  lui  voulant  donner  l'absolution, 
lui  commanda  de  lever  les  yeux  an  ciel. 

Mais  il  lui  répondit  ; 

—  Je  n'éi;  ferai  rien,  mon  père:  car  Je  suis  indigne  de  le 
regarder. 

Puis,  l'absolution  donnée  ; 

—  Mou  iVre.  dit-U.  je  consens  A  ce  que  votre  absolution 
soit  convertie  en  damnation  éternelle  si  J'ai  supprimé  qtiel- 
que  chose  de  la  vérité. 

L  absolution  revue,  il  monta  sur  l'échafaud.  oA  on  <e 
coucha  sur  le  dos  :  puis  ou  lui  attacha  las  chevaux  aux  pieds 
et  aux  m.Aïus. 

Le  couteau  dont  on  lui  perça  la  main  n'était  point  celui 
dont  il  s'était  serrt  pour  commettre  le  crime  :  car.  celui-la. 
après  l'avoir  montré  au  i>eupie.  qui  accueillit  sa  vue  d'un 
cri  d'horreur,  le  bourreau  le  jeta  a  ses  valets,  qui  le 
mirent  dans  un  sac 

On  remarqua  que  le  condamné,  tandis  que  sa  main  brft- 
lait.  eut  le  courage  de  lever  la  tête  pour  la  regarder  briUér. 

Sa  main  briUée.  on  lui  donna  les  tenailles. 

Alors,  les  cris  commencèrent. 

Peu  après,  on  Kta  le  plomb  fonda,  rbnlle  bouillante.  U 
poix  enflammée,  la  cire  et  le  soufre,  le  bourreau  ayant  bien 
soin  de  les  îaire  i^énètrer  dans  la  ch.<iir  vire. 

'  £e  fi::  .1-.:  Mr.thieu.  la  douleur  la  plus  seasible  et  la 
plu;  jx-:  tout  le  supplice,  et  il  le  noatra  bien 

de  tout  sion  corps,  le  batteneat  de  ses 
c-.::;?-.-:    .-■:    >.-.    ,'..i-r    Mais   ceto.   ajoate 
■  ;  ;.  T  le  peuple  A  pitW.  U 

i:;   !u;   :.n;    ,;--.e  :  o:!  eût  i«N.-<»Dmence.  • 

Et  cela  est  si  vrai,  qu'un  Jeune  homme  qui  regardait  par 
une  des  fenêtr«s  de  l'bOtel  de  ville,  au  lieu  de  dire  :  •  Grwid 
Dien,  que:  '  .  ayant  eu  le  maJheur  de  dire.  .  Grand 

Dieu.  q..  .   les  menacAS  s  élèverait  contre  Ini 

>«  point    .Migé  de  se  perdre  dans  la  foule;  sans 

quoi.  Il  eut  ete  mis  en  pièces. 

-XrriTé  A  ce  ;v^,,,t  -c-n  «,  .^^^  pause.  Les  IJléalo«feii«  s'ap- 
proclita«nt  d>;  it  de  dire  U  *«rHé. 

Lui.  alors,  ».  à  parler. 

On  appela  K  ^......i     .r  ^w...ri  monta  sur  Itcbafand  et 

écrbrii. 

Par  malkeur,  le  greffier  avait  une  si  maaralse  écriture. 
que  l'on  y  distinguai;  bien  les  noms  de  la  rrtiie  et  de 
tl.  4-KptrmoK.  mais  qu'on  ne  pouvait  lire  le  reste. 

cette  pièoe,  «crite  sur  l'échataud  même,  resta  kiaeteiaps 
entre  les  mates  de  la  famille  Joly  de  neuiT- 

.\lors.  on  donna  l'ordre,  et -les  cheTaax  fi—iff  fimi  de 
tirer  Mais,  coaime  ils  n'allaient  pas  asseï  rudemeat  aa  gre 
du  peuple,  le  pettple  s'attela  aux  cordes 

l'n  maquignon,  wyaat  un  des  chevaax  du  sappUce  loat 
hors  d'haleine,  mil  pied  a  terre   dessella  le  sien  et  le  mit  ea 


par  le 
jambes   t . 
1  historien. 


ne  fut 


eût  voulu,  quand 


HENRI   IV.   LOLIS  Xill    ET   RICHELIEU 


•  El.   dît    le   récit,   ce  cheral   tint   sa   partie   mieux   que 
U<  autres  et  donna  ile  >i  nules  secousses  à  la  cuisse  gaucUe. 
il   la  d*nou.i   : 
Les  •.irOes  ét.i.  er.  >-i>iunie  le   malheureux  fut 

..^  de  tous  t.i<:es.  ses  flancs 
Uafaud.  et.  a  chaque  choc. 


Mais  11  était  si   vigoureux,  qu'une  fois,   on   replj.iiu   une 
-  ses  jamhes,  il  fit  r^-".'.r'r  le  cheval  (lOl  y  •'■•iw  it'el»* 

que  tous  ses   n  lient 

:  il  était  a  1  a^  •■  le* 

"   - '-'    •  -.  des 

rs. 
■  .ïaud 

lui    arra^l.a    !>.    coiiû  a»    ouuus.    Les    la>iuais    lut   doii- 
rent  cent  oiiirs  d  epee  et  chacun  lui  tira  s^m  morceau  de 

i:i3ir.  il     - '  •    -r  :•  quartiers 

il  le  lu-  ec  ses  on 

sles;    I  ■...:.  Je   prise. 

'e  le  luurdii  a   belles  deuis.  Le  corps  s  en  alla  ainsi  par 


lambeaux,  de  sorte  que.  quand  U  ivurreau  voulut  exécuter 
la  partie  du  jugement  qui  disar.  i  e  les  restes  du  parri 
cide  seraient  jetés  au  feu.  tout  et  lui  .ui  restait  du  parri- 
cide  était    sa  chemise. 

Le  corps  fut  brillé  par  lambeaii.v  si,        r.-s  les  places  et 
dans  tous  les  carrefours  de  Paris. 
.aujourd'hui  encore,  c  est -a-dire  apif  s  itciix  sievirs  et  demi. 

j    l'assassinat   est    resté   un    m>-store    entre    les   coupables   et 

!    Dieu. 

1       On  soupçonne  bien,  les  preuves  morales  étant  là  :  mais  les. 

i    preuves    matérielles    manqueni.    et.    iwur    nous    servir    des 

j    termes  du   palais,   l'histoire   a    rendu   une  ordonnance   de 

SOX-LIEr 

.Mais  voyei  la  reine  insultée,  méprisée,  haie. 
Voyei  Conclut  déterré,  dépiécé.  émiette.  pendu,   mange. 
I       T"iit  oela  par  le  peuple. 
.!  !uoi? 

que  le  peuple  demeura  convaincu  que  les  vrais  as 
,-,.,-..„.-.  c  étaient  le  Florentin    et    la  Florentine.  —  Coxcixt 
I   et  la  Reixe. 


LOLUS     .XIII     et     RICHELIEI" 


Nous  avons  dit.  dans  notre  étude  sor  Henri  IV.  comment 
le  dauphin  Louis,  qui  fut  deptus  le  roi  Louis  XIII.  naquit 
à  Fontainebleau,  neuf  mois  et  dix-huit  jours  après  le  ma- 
riage de  Marie  de  MétUcls.  le  jeudi  ^  septembre  1601.  et. 
conuDcnt.  étant  né  sous  le  signe  de  la  Balance,  il  fut 
nommé   Louis   le   Juste. 

Le  roi  Henri  relevait  assez  sévèrement  .-  un  jour,  il  lui 
Qt  donner  le  fouet. 

—  Oh  :  dit  Marie  de  Métiicis.  qui,  toujours  jalouse  et  aca- 
riâtre, ne  manquait  pas  une  occasion  de  récriminer  contre 
son  mari,  irous  ue  traiteriez  pas  ainsi  un  bâtard  : 

—  Pour  mes  bâtards,  répondit  le  roi,  mon  fils  légitime 
les  pourra  fouetter  s'ils  font  les  sots  ;  mais,  d  je  ne  ie 
fouette  pas.  .lui.  il  n'aura  personne  qui  le  fouette. 

Henri  H'  ne  se  contenta  pas  de  faire  fouetter  son  fils 
par  ses  professeurs  :  deux  fois,  de  son  auguste  main,  il  le 
fouetta  lui-même 

La  première  lois,  ce  fut  parce  que  le  jeune  prince  avait 

témoigné  tant  d  aversion  â  un   gentilhomme,   que,   pour  .'e 

contenter,  il  avait  fallu  tirer  à  ce  gentilhomme  un  conp  de 

?tolet  sans  balle,  et  faire  croire  qu'il  avait  été  tué  sur  le 

up.   L'e.vécntion   avait  été  faite  devant  lui  :  on  avait  em- 

rte  le  gentilliomine  C'jmme  trépassé,  et  le  jeune  Louis,  au 

■a   d  éprouver    quelijue    remords,    avait,    au   contraire,    en 

.usant  et  en  chantant,  témoigné  toute  sa  satisfaction  dôtre 

barrasse  du  rieux  reitre. 

La  seconde  fois,  ce  fut  parce  qu'il  avait  écrasé  la  tête    i 

moineau  d  un  coup  de  maillet. 
La  reine,  comme  â  son  habitude,  le  voulut  défendre,  moins 
i'v'Ur  1  amour  qu  elle  portait  à  l'enfant  que  pour   le  plai- 
sir de  (aire  enrager  son  mari. 

—  Madame,  lui  dit  le  roi.  priez  Dieu  que  je  vive  long- 
temps :  car.  du  jour  où  je  serai  parti,  yovs  qui  le  défendez, 
il  vous  maltraitera. 

En  même  temps.  Henri  IV  écrivait  à  madame  de  Moût- 
glat,   gouvernante   des   enfants   de   France  : 

•  Je  me  plains  de  ce  que  vous  ne  m'avez  pas  mandé  que 
TOUS  aviez  fouetté  mon  fils  ;  car  je  veux  et  vous  recommande 
de  le  fouetter  toutes  les  fois  qu  il  fera  l'opiniAire  ou  quel- 
que ihose  de  mal.  sachant  bien  qu  il  n  y  a  rien  au  moud-- 
qui  lui  fasse  plus  de  profit  que  cela  .  ce  que  je  reconnais  par 
expérience  m'avoir  fort  profité  ;  car,  étant  de  son  âge,  j'ai 
été  fort  fouetté.  > 

rependant,  la  reine,  qui  se  révoltait  contre  le  roi  quand 
r-talt  le  roi  qui  faisait  fouetter  son  fils,  était  bien  forcée 

elle-même  de  lui   appliquer  la  même  punition.  Témoin   ce 

fragment  d  une  lettre  de  Malherbe  : 

>  Vendredi  dernier,  M.  le  dauphin  jouant  aux  échecs  avec 
La    Luzerne,    qui    est    un    de    ses    enfants    d'honneur.    La 
.zerne  lui  donna  échec  et  mat.  M.  le  dauphin  en  (ut  si 
i:  piqué,  qu'il   lui   Jeta  les  échecs  à  la   léte.   La  reine  le 
îUt.   qui   le  fit    fouetter  par   M.   de    Souvray.   et   lui   recom- 
manda de  le  nourrir  à  être  plus  gracieux.  ■ 


Comme  on  le  voit  par  les  échamlUons  que  nous  venons  do 
donner  de  son  humeur,  le  jeune  prince  n'élaii  point  i^ra- 
cit-jijr. 

Il  avait  neu(  ans  lors  de  la  mort  du  roi  son  père,  es. 
ayant  vu  le  corps  tout  sanglant  de  Henri  IV,  11  (ut  si 
effrayé  de  ce  spectacle,  que.  la  nuit,  il  fit  les  songes  les 
plus  effrayants,  et  que.  rêvant  qu  ou  voulait  1  assassiner 
lui-même,  il  fallut  le  transporter  dans  le  lit  de  la  reine. 

Louis  XIII  tenait  de  Henri  IV  sur  ce  point  ;  il  n'était  pas 
naturellement  brave  :  seulement,  chez  Henri  IV.  vigoureuse 
et  royale  nature.  la  volonté  corrigeait  le  de(aul,  taudis  qu'il 
n'en  était  point  de  même   chez  son   fils. 

.\u  reste,  pour  revenir  au  louet.  â  la  cru.auté  et  au  peu 
de  vaillance  du  jeune  roi.  nous  allons,  par  un  détour,  dire 
tout  de  suite  deux  mots  de  s<in  (rére.  M.  Gastorf-Jean-Bap- 
tiste  de  France,  duc  d  Orléans,  né  le  35  avril  H50S.  et  ayant. 
par   conséquent,    sept    ans   de   moins    que    lui. 

C'était  un  charm.int  enfant,  comme  visage  du  moins,  et. 
quarante  ans  plus  tard  qu'à  l'épcniue  où  nous  sommes,  — 
nous  sommes  en  1613  ou  1614,  —  il  disait,  en  voyant  M.  d".\n- 
jou,  frère  de  Louis  XIV.  le  plus  joli  enfant  qui  se  put  voir  ■ 

—  Xe  vous  étonnez  de  rien,  j'étais  aussi  beau  que  cela. 

-\  l'instar  de  son  (rêre.  qui  avait  voulu  que  l'on  lu^  un 
gentilhomme  qui  lui  déplaisait,  il  en  lit  jeter,  dans  le  ca 
nal  de  Fontainebleau,  un  qui  ne  lui  portait  point  assez  de 
respect. 

Quoique  le  roi  Henri,  le  sévère  justicier  de  ses  en(aots. 
(ût  déjà  mort,  la  chose  fit  grand  bruit,  et  la  reine  mère 
exigea  que  le  prince  demandai  parvioa  :  ce  à  quoi  reutaiit 
royal  se  refusa  obstinément,  quoiqu  ou  lui  citât  l'exempl-' 
de  Charles  IX,  qui.  emporté  par  1  ardeur  de  la  chasse,  et 
ayant  donné  un  jour  un  coup  de  houssine  à  un  gentil- 
homme qui  se  trouvait  sur  son  passage  dit.  sur  les  obser 
valions  qu  on  lui  fit  ;  •  .\u  (ait.  je  ne  suis  qu  uu  gentil 
homme  mui-méme.  .  et  lui  présenta  ses  excuses  .  ce  qui  n  em 
pécha  point  que  le  gentilhomme  frappé  ne  voulut  jamais  re- 
paraître i  la  cour.  Or.  le  duc  d'Orléans  y  mettait  encore 
plus  d'entêtement  que  Charles  I.\,  ne  voulant  point  se  ré 
soudre  a  (aire  s;»iis(actiou  a  celui  qu'il  avait  voulu  noyer, 
quand  la  reine  ordonna  de  le  (ouetter  rudement  :  cet  ordn- 
le  décida,  et  le  gentllbomme  eut  satisfaction. 

.M  d'Orléans  se  plaignait  (oi-i.  dans  s;i  jeunesse,  de  ses 
deux  gouverneurs,  qui  étaient,  disait-il.  le  premier  un  Turc, 
le  second  un  Corse  Ces  deux  gouverneurs  s'appelaient  :  l'un 
M.  de  Brives.   l'autre  M.  d'Ornano. 

Eu  effet.  M    de  Hrives  était  demeuré  si  longtemps  à  Cons 
tantiuople.  qu  il  en  était  à  peu  près  devenu  mahométan 
et  le  m.iréchal  d'Ornano.  d  origine  corse,  était  petit-fils  du 
célèbre    San-Pietro    d  Ornauo,     lequel    tua     ù    MarselUe    sa 
femme   Vanlna. 

Ce  maréchal,  qui  mourut  empoisonné  &  Vincennes.  en 
1636,  avait  une  singulière  manie  :  on  ne  lui  eût  pas  (ait. 
pour  tout  au  monde,  toucher  a  une  femme  qui  s'appelait 
Marie,  tant  II  avait  de  respe.-'  pour  le  nom  de  la  Vierge. 

Des  différentes  sciences  .nie  G.iston  d'Orléans  étudia,  celle 
à  laquelle  11  donna  la  préférence  fut  la  botanique:  11  su 


46 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


vait  par  cœur  tous  les  noms  des  plantes.  C'était  Albert  Bru- 
nyer.  son  médecin,  qui  lui  servait  de  professeur.  Un  jour, 
au  milieu  de  la  leçon,  le  royal  élève  l'interrompit  pour 
lui  raconter  on  ne  sait  quelle  bévue  qu'il  avait  faite. 

—  Monseigneur,  dit  le  professeur,  les  alisiers  font  les  ali- 
ses, et  les  sottisiers  font  les  sottises. 

Jeune,  monseigneur  Gaston  d'Orléans  était  fort  coureur 
<lc  rues,  grand  casseur  de  carreaux,  et  plus  d'une  fois,  en 
brûlant  de  sa  main  quelque  baraque  de  savetier,  il  fut  cause 
que  tout  un  quartier  de  Paris  fut  réveillé  par  le  cri  «  Au 
feu  !  » 

11  était  fort  capricieux  dans  sa  miséricorde  comme  dans 
sa  cruauté. 

Xous  avons  dit  qu'il  avait  fait  jeter  à  l'eau  un  gentil- 
homme qui,  prétendait-il,  ne  lui  avait  point  porté  assez  de 
respect.  —  'Voilà  pour  la  cruauté. 

Un  jour,  à  son  lever,  il  s'aperçut  qu'on  lui  avait  volé 
une  montre  dor  à  répétition  qu'il  aimait  fort;  11  s'en  plai- 
gnit. 

Un  gentilhomme  lui  dit  : 

—  Faites  fermer  les  portes,  monseigneur,  et  que  tout  le 
monde  se  fouille. 

—  Au  contraire,  monsieur,  répondit  Gaston,  que  tout  le 
monde  sorte  ;  car  il  doit  être  bien  près  de  neuf  heures,  et, 
si  la  montre  venait  à  sonner,  elle  dénoncerait  son  voleur, 
que  je  serais  obligé  de  faire  punir  ;  or,  je  ne  veux  pas  qu'un 
gentilhomme  subisse  la  peine  d'un  manant. 

Et,  sur  1  ordre  de  Gaston,  tout  le  monde  sortit;  de  sorte 
que  le  nom  du  voleur  resta  inconnu.  —  Voilà  pour  la 
miséricorde. 

Revenons  au  roi  Louis  XIII.  M.  d'Orléans,  pendant  le 
«ours  de  la  vie  de  son  auguste  frère,  nous  donnera  plus 
d'une  fois  l'occasion  de  nous  occuper  de  lui. 

Il  fut  question   de  marier  Louis  XIII   presque   enfant. 

Le  jeune  roi,  au  contraire  de  Henri  IV,  à  qui  les  femmes 
firent  faire  toutes  ses  folies,  puis  peut-être  aussi  quelques- 
unes  de  ses  belks  actions;  —  le  jeune  roi.  lui.  ne  pouvait 
pas  les  sentir  ;  mais,  dès  son  enfance,   il  eut  des  favoris. 

Plus  tard,   un   historien   le  dit  : 

■•  Le  favoritisme,  sous  Louis  XIII,  devint  une  charge  de 
l'Etat.  Sa  première  affection  fut  pour  son  cocher  Saint- 
Amour  :  ensuite,  il  eut  une  fort  bonne  volonté  pour  Haran, 
son  valet  de  chiens.  ■> 

Lorsqu'il  fut  sérieusement  question  de  son  mariage  avec 
Anne  d'Autriche,  il  envoya  en  Espagne  le  père  de  son 
cocher,  qui  était  un  maquignon  très  renommé,  pour  savoir 
comment  la  princesse  était  faite.  Celui-ci  lui  rendit  compte 
de  tout  ce  qu'il  avait  pu  voir,  comme,  en  revenant  du  mar- 
ché au.\  chevaux,  il  lui  eût  rendu  compte  de  l'inspection 
d'une  jument. 

La  reine  mère  éloigna  de  lui  successivement  le  grand 
prieur  de  Vendôme,  le  commandeur  de  Souvré  et  Montpouil- 
lan  la  Force  ;  —  mais,  par  malheur  pour  elle,  elle  y  laissa 
de    Luynes. 

Ne  nous  occupons  donc  que  de  celui-ci,  qui  va,  d'ailleurs, 
jouer  un  grand  rôle  dans  la  vie  du  roi  et  donner  son  nom  à 
une  femme  qui,  elle  aussi,  jouera  un  grand  rôle  dans  la  vie 
de  la  reine. 

Charles  d  Albert,  duc  de  Luynes,  plus  tard  connétable  de 
France,  était  né  le  5  août  1578.  Il  avait  donc,  à  l'époque  où 
nous  sommes  arrivés,  c'est-à-dire  en  1614,  trente-six  ans. 

Le  roi  en  avait  treize. 

Ce  d'Albert  de  Luynes  était  d'une  maison  fort  médiocre. 

Voici   ce  que   l'on   en   disait  : 

Dans  une  petite  ville  du  comtat  d'Avignon,  il  y  avait  un 
chanoine  nommé  Guillaume  Ségur  ;  ce  chanoine  vivait  avec 
une  femme  nommée  Albert.  Il  eu  eût  un  bâtard  qui  prit  le 
nom  de  sa  mère,  et  porta  les  armes  pendant  les  troubles, 
se  faisant  appeler  Albert  de  Luijnes,  du  nom  de  la  chau- 
mière où  sa  mère  était  accouchée.  Ce  capitaine  était  homme 
de  main  ;  il  eut  le  gouvernement  de  Pont-Saint-Esprit,  près 
de  Ueaucaire.  Lors  des  guerres  de  Flandre,  il  mena  à 
M.  d'Alençon  deux  mille  hommes  levés  dans  les  Cévennes. 
Là,  11  fit  connaissance  avec  un  gentilliomme  du  pays  nommé 
Contade,  qui  connaissait  M.  le  comte  du  Lude,  lequel  suc- 
céda à  M.  de  Brives,  comme  gouverneur  de  Gaston  d'Or- 
léans. 

Cet  Albert  de  Luynes,  capitaine  d'aventure,  était  le  père 
de  notre  de  Luynes. 

Par  1  influence  du  comte  du  Lude,  11  fit  recevoir  son  tlls, 
Charles  d'Albert,  page  de  la  chambre  sous  M.  de  Bellegarde 

Après  avoir  quitté  la  livrée,  —  les  pages  portaient  livrée! 
—  le  jeune  liomme  devint  gentilhomme  ordinaire  de  !a 
chambre  du  roi  ;  ce  qui  était  alors  une  espèce  de  position. 

En  outre.  Charles  de  Luynes  avait  un  talent  qui  plaisait 
fort  à  Louis  XIII  :  il  aimait  les  oiseaux  et  s'entendait  à 
leur  éducation.  Il  dressa  des  pies-grièches  avec  lesquelles 
Je  roi  et  lui  chassaient  les  moineaux,  les  pinsons  et  les  mé- 
sanges dans  les  bosquets  du  Louvre. 

Cela  amusait  fort  Louis  XIII,  et  la  faveur  de  Charles  de 
Luynes  s'étaya  sur  le  besoin  que  le  roi.  —  qui  était  l'en- 


fant, comme  il  devait  être  plus  tard  l'homme  le  plus 
ennuyé  de  France,  —  sur  le  besoin,  disons-nous,  que  \e 
roi  avait  de  s'amuser. 

Charles  d  Albert  étant  de  petite  naissance,  cet  attache- 
ment du  roi  pour  son  favori  fut  regardé  comme  de  peiu 
d'importance. 

Il  avait  deux  frères,  Brantès  et  Cadenet,  tous  deux  .aussi 
beaux  garçons  que  lui. 

Cadenet,  joli  cavalier,  donna  un  instant  la  mode  à  la 
cour  :  ce  fut  d'après  lui  que  l'on  appela  cadenettes  certaines 
tresses  que  l'on  portait  le  long  des  tempes. 

L'union  —  car  rien  ne  put  jamais  les  désunir  —  servit 
grandement  à  leur  fortune  politique. 

Ils  avaient  fini  par  s'emparer  de  l'esprit  du  roi.  à  ce  point 
qu'on  fit  sur  eux  une  chanson.  On  les  comparait  à  Cer- 
bère gardant  Pluton  : 

D'enfer  le  chien  a  trois  têtes 
Garde  l'huis  avec  effroi. 
En  France,  trois  grosses  bêtes 
Gardent  d'approcher  le  roi. 

Les  trois  bêtes  qui  gardaient  le  Louvre  firent  bonne  garde 
et  bonne  fortune  ;  Charles  de  Luynes  devint  duc  de  Luynes 
et  connétable  de  France,  Brantès  devint  M.  de  Luxembourg, 
et  Cadenet,  M.  de  Chaulnes,  duc  et  maréchal. 

Nous  avons  dit  que  celui  que  le  roi  voyait  avec  le  plus  de 
plaisir,  après  les  trois  frères,  c'était  Nogent-Bautru.  capi- 
taine de  la  porte. 

Il  ne  faut  pas  confondre  ce  Nogent-Bautru  avec  son 
frère  Guillaume  Bautru,  comte  de  Serrant,  conseiller  d'Etat, 
membre  de  l'.\cadémie  française  et  chancelier  de  Gaston 
d'Orléans,  frère  du  roi. 

Nous  allons,  au  reste,  dire  quelques  mots  de  tous  deux. 

Commençons  par  le  Bautru  de  l'Académie  ;  nous  revien- 
drons à  Louis  XIII   par  l'autre   Bautru. 

Guillaume  de  Bautru,  qui  s'appelait  aussi  Nogent,  comme 
son  frère,  était  d'une  bonne  famille  d'Angers.  Il  avait 
épousé  la  flile  d'un  maître  des  comptes  nommé  Le  Bigot, 
sieur  de  Gastine.  laquelle  s'obstina  à  se  faire  appeler  No- 
gent, et  non  Bautru,  ne  voulant  pas  que  la  reine  mère 
Marie  de  Médicis.  qui  prononçait  à  l'italienne,  l'appelât  ma- 
dame de  Batitrou. 

Cette  femme  ne  sortait  jamais  de  chez  elle  et  était  citée 
en  exemple  aux  meilleures  ménagères.  Bautru,  qui  ne 
croyait  pas  à  la  vertu  absolue  des  femmes,  pensa  qu'il  y 
avait  quelque  diablerie  cachée  la-dessous,  et  la  guetta  tant 
et  si  bien,  qu'un  beau  soir,  il  la  surprit  avec  son  valet. 

M.  de  Bautru  n'était  pas  accommodant  sur  le  chapitre  des 
infidélités  conjugales  :  il  commença  par  mettre  sa  femme  à 
la  porte,  l'invitant  à  aller  où  elle  voudrait,  mais  à  ne  pas 
revenir  chez  lui  ;  puis,  la  femme  partie,  il  prit  le  valet,  le 
fit  déshabiller,  attaclier  tout  de  son  long  sur  une  table,  et, 
en  punition  du  crime,  lui  fit  tomber  goutte  à  goutte,  sur  la 
partie  du  corps  dont  il  croyait  avoir  le  plus  à  se  plaindre, 
tout  un  bâton  de  cire  d'Espagne. 

Tallemant  des  Réaux  dit  que  le  pauvre  diable  en  mou- 
rut, mais  Ménage,  dans  son  édition  de  1715,  que  nous  avons 
sous  les  yeux,  dit,  lui,  qu'il  n'en  mourut  pas.  Il  ajoute 
que  Bautru  fit  condamner  l'homme  à  être  pendu,  mais  que, 
sur  rappel  du  valet,  et  sur  sou  observation  que  son  maître 
s'était  fait  justice  lui-même,  il  ne  fut  condamné  qu'aux 
galères. 

La  femme  chassée  accoucha  d'un  fils  que  Bautru  ne  vou- 
lut point  reconnaître  :  et,  s'étant  retirée  à  Montreuil-Belay, 
elle  y  vécut  quinze  ans  de  carottes  pour  épargner  quelque 
chose  à  son  enfant  ! 

Bautru  était  bel  esprit  ;  il  faisait  ce  qu'aujourd'hui  nous 
appelons  des  mots.  Le  maréchal  d'Ancre,  dout  nous  allons 
avoir  à  nous  occuper  tout  à  l'heure,  l'aimait  ;  et.  sans  l'évé- 
nement dans  lequel  il  perdit  la  vie.  il  eût  fait  à  Bautru  une 
bonne  position. 

Disons  quelques-uns  de  ses  mots  ;  ils  serviront  à  faire  com- 
prendre la  différence  de  l'esprit  français  au  xvii«  siècle  avec 
l'esprit  français  au  xixe. 

Il  était  à  ce  que  l'on  appela  la  drôlerie  du  pont  de  Ce. 
—  Nous  parlerons  de  celte  drôlcrtc-ld  comme  de  bien 
d'autres. 

Quelqu'un,  dit  Tallemant  des  Réaux,  qui  estimolt  fort 
M.  de  Jainchèrc,  lequel  avoit  un  emploi  dans  cette  giier- 
rette,  demanda,  dans  une  discussion  avec  Bautru.  qui  avolt 
été  plus  hardi  dans  le  combat  que  Jaindière? 

"  —  Les  faubourgs  d'Angers,  répondit  Bautru  ;  car  Ils  ont 
toujours  été  hors  de  la  ville,  et  votre  Jainchère  n'en  est  pas 
sorti  une  minute.  » 

Jouant  au  piquet  à  Angers  avec  un  nommé  Goussaut.  — 
qui  était  si  sot.  que,  pour  dire  sot.  on  disait  goussaut.  — 
il  oublia  avec  qui  il  jouait,  et,  ayant  fait  une  faute.  II 
s'écria  ; 

—  Que  je   suis   donc   oo^ssaut  ! 

—  Monsieur,  vous  êtes  un  sot.  lui  dit  l'autre. 


I 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII    ET   RICHELIEU 


M 


—  l'ardieu  !  répondit  Bautru,  vous  ne  m'apprenez  rien  de 
nouveau,  puisque  c'est  cela  que  je  voulais  dire. 

Bauiru  avait  du  malheur,  .\pies  avoir  reçu  des  coups  de 
bâton  des  douneuis  d  étrivièrcs  de  M.  d'Eperuon,  pour  un 
bon  mol  dont  M.  d'Epernon  crut  avoir  à  se  plaindre,  il  en 
reçut  encore  d'un  certain  marquis  de  Borbouue,  qui,  ce- 
jirtidant,  ne  passait  point  pour  brave. 

Aussi  en  ût-il  un  vaudeville  qui  finissait  par  ce  refrain  : 

Borbonne 
Ne  bat  personne. 
Et  cependant,  il  me  b&tonne. 

Quelque  temps  après,  Bautru  alla  faire  une  visite  à  la 
reine,  tenant  un  bâton  à  la  main. 

—  .\uriez-vous  donc  la  goutte,  mon  cher  Bautru';  demanda 
Jlarie. 

—  Non,   madame,   répondit  Bautru. 

—  Ne  faites  p.as  attention.  Majesté,  dit  le  prince  de  Gué- 
ménée.  il  porte  son  bâton  comme  saint  Laurent  porte  son 
gril  :   c'est   l'instrument  de  son   martyre. 

Du  temps  qu'il  liabitait  la  province,  un  juge  l'importu- 
nait fort  par  de  fréquentes  visites.  Un  jour  que  cet  homme 
lui  faisait  annoncer  par  son  valet  qu'il  demandait  à  lui 
jjarler  : 

—  Dis-lui  que  je  suis  au  lit,  répondit  Bautru.  Le  valet 
sortit  et  rentra  un  instant  après. 

—  Monsieur,  il  dit  qu'il  attendra  que  vous  soyez  levé. 

^  Alors,  dit  Bautru,  qui  croyait  s'en  débarrasser,  dis-lui 
que  je  me  trouve  mal. 

—  Il  dit  qu'il  vous   enseignera  une  recette. 

—  Dis-lui  que  je  suis  à  l'extrémité. 

—  11  dit  qu'il  veut  vous  dire  adinu. 

—  Dis-lui   que   je   suis   mort. 

—  Il  dit  qu  il  veut  vous  jeter  de  l'eau  bénite. 

—  Dis-lui  qu  on  va  m'enterrer. 

—  Il  demande  à  porter  un  des  coins  du  drap. 

—  Qu'il  entre  alors  !  dit  Bautru,  qui  n  avait  plus  de  pré- 
te.\te  à  donner  pour   ne  plus   le   recevoir. 

C'est  de  lui,  le  mot  que  l'on  prêta  depuis  à  tort  à  Piron, 
puisque  Tallemaut  des  Kéaux  le  citait  avant  que  Piron  lijt 
né. 

Comme  il  passait  un  enterrement  auqael  on  portait  un 
crucifl.x.  il  'ôta  son  feutre. 

—  .A.h  I  ah  I  lui  dit-on,  vous  Êtes  donc  raccommodés,  le  bon 
Dieu  et  vous? 

—  Cosl,  cosl,  répondit  Bautru  :  nous  nous  saluons,  mais 
nous  ne  nous  parlons  pas. 

Nous  aurions  dû  étalilir,  avant  de  citer  ce  mot,  que  Bau- 
tru était  un  véritable  liérétique.  11  disait  que  Rome  était 
une  cliimère  apostolique  ;  et,  comme,  dans  une  promotion  de 
cardlnau.x  que  fll  le  pape  Urbain,  et  qui  se  composait  tout 
entière  de  gens  de  petite  condition,  il  lisait  les  dix  noms 
des   élus  : 

—  Mais,  dit-il,  on  m  avait  assuré  qu'ils  étaient  dix,  et  je 
n'en  vois  que  neuf. 

—  Bon!  et  laccliinetll,  vous  l'oubliez,  lui  dit  quelqu'un. 

—  Excusez,  répondit  Bautru,  comme  il  vient  le  dernier, 
j'avais  cru  que  c'était  le  titre  des  neuf  autres  (faquins). 

Un  jour  qu  il  voulait  renvoyer  en  voiture  quelqu'un  qui 
était  venu  le  visiter  : 

—  Non.  non,  dit  la  personne,  ne  le  faites  pas  :  cela  don- 
nerait trop  de  peine  â  vos  clievaux. 

—  Si  Dieu,  répondit  Bautru,  eût  créé  nos  chevaux  pour 
se  reposer,  il  les  eût  faits  clianolnes  de  la  Sainte-Chapelle. 

Revenons  au  comte  de  Nogent-Bautru,  qui,  comme  nous 
l'avons  dit,  doit  nous  ramener  à  Louis  XIII. 

11  arriva  à  la  cour  n'ayant  que  huit  cents  livres  de  rente  : 
mais,  le  premier  jour  de  son  arrivée,  il  eut  occasion  de  por- 
ter le  roi  sur  ses  épaules  pour  faire  passer  à  Sa  Majesté  un 
endroit  où  il  y  avait  de  leau. 

Sa  faveur,  comme  celle  de  saint  Christophe  près  de  Jésus, 
vint  de  là.  Elle  fut  grande,  puisque,  n'ayant  que  huit  cents 
livres  de  rente,  comme  nous  avons  dit,  lorsqu'il  vint  â  la 
cour.  Il  en  avait  cent  quatre-vingt  mille  lorsqu'il  mourut: 

Louis  XIII  bégayait  en  parlant.  Un  jour  arriva  à  la  cour 
M.  d  Allarmont,  qui  bégayait  encore  plus  que  le  roi.  Le  roi 
lui  adressa  la  parole  en  bégayant,  et,  bon  :  voilà  M.  d'AUar- 
mont  qui  lui  répond  en  bégayant  bien  plus  obstinément 
que  lui.  On  eut  toutes  les  peines  du  monde  à  faire  compren- 
dre au  roi  que  ce  gentilhomme  bégayait  naturellement. 

Aussi,  le  duc  de  Richelieu,  qui  craignait  que  Ion  n'appe- 
lât Louis  XIII  Louis  le  Bègue,  avait-il  ordonné  à  tout  le 
monde  de  l'appeler  Louis  le  Juste. 

Le  jour  même  qu'il  avait  renouvelé  cette  recommandation, 
comme  Nogent  jouait  à  la  paume  avec  le  roi  : 

—  A  vous  sire  :  cria  ce  dernier  en  lui  envoyant  la  balle. 
Mais  le  roi  la  manqua. 

—  Ah  !  pardieu  !  dit  Nogent,  voilà  un  beau  Louis  le  Juste  I 
Le  roi,  qui  était  de  bonne  humeur  ce  Jour-là,  ne  se  fâcha 

point. 
En  effet,  Nogent,  à  ce  qu'il  paraît,  était  à  la  cour  traité 


à  peu  prés  en  bouffon  ;  car,  un  Jour,  au  dîner  du  roi,  l'An- 
gely  lui  dit  : 

—  Couvrons-nous,  monsieur  de  Bautru  ;  pour  nous  auties 
fous,  cela  est  sans  conséfiuence. 

Bautru  l'académicien  disait  de  lui  : 

—  Mon   frère  est  le  Plutarque  des  laquais. 

Voilà  doue  quels  étaient  les  deux  favoris  de  Louis  XIII, 
lorsciu'il  résolut  d'accomplir  sou  premier  acte  de  royauté 
en   faisant  assassiner   le   ■laréclial   d'.Vucre. 

Le  maréchal  d'.-Vncre  était  Florentin,  et  se  nommait  Con- 
clni.  Il  u  était  point  de  si  mauvaise  famille  qu'on  la  dit 
dans  les  pamphlets  du  temps  ;  son  grand-père  était  secré- 
taire d  Etat  de  Côme  l^r,  grand-duc  de  Florence  ;  il  pouvait, 
dans  cette  place,  avoir  gagué  cinq  ou  six  mille  écus  de 
rente,   mais  il  avait  beaucoup  d'enfants. 

L'aine  de  ses  flis  fut  le  pure  du  Coucini  qui  vint  en 
France. 

Voici  comment  il  y  vint. 

U  avait  mangé  à  Florence  tout  ce  qui  lui  revenait  du 
bien  paternel,  et  s'était,  a  ce  que  1  on  assure,  rendu  si  in- 
fâme, (|ue  la  première  chose  que  les  pères  défendaient  i 
leurs  enfants,  c'était  de  hanter  Concini. 

Ne  sachant  plus  comment  vivre  dans  sa  ville  natale,  il 
s'en  alla  à  Rome,  où  il  se  lit  croupier  du  cardinal  de  Lor- 
raine ;  puis,  sachant  que  l'on  formait  la  maison  de  Marie 
de  Médicis  pour  l'envoyer  eu  France,  le  mariage  de  la  jeune 
duchesse  étant  conclu  avec  lieurl  IV,  il  revint  a  Florence, 
sollicita  et  obtint  la  faveur  do  la  suivre  en  qualité  de  gen- 
tilhomme. 

ur,  Marie  de  Médicis  avait  une  femme  de  chambre  nom- 
mée Eléonora  Dori,  fille  de  basse  naissance,  mais  d'un  es- 
prit fin  et  délié.  Elle  étudia  sa  maîtresse,  reconnut  qu'elle 
était  femme  a  se  laisser  mener,  prit  peu  â  peu  de  l'in- 
fluence sur  elle,  et  fiuit  par  en  faire  tout  ce  qu'elle  vou- 
lait. 

Nous  avons  déjà  eu,  dans  notre  étude  sur  Henri  IV,  l'occa- 
sion de  voir  cette  influence  s'exercer  â  propos  de  madame 
de  V'erneuil.  Eléonora  Dori,  dite  Gallgaï,  n'est  donc  pas  tout 
à  fait  une  étrangère  pour  nos  lecteurs. 

Concini  vit,  de  son  côté,  tout  le  parti  qu'il  pouvait  tirer 
d'Eléonora,  comme  celle-ci  avait  vu  tout  le  parti  qu'elle 
pouvait  tirer  de  Marie  de  -Védicis.  Il  s'attacha  à  Eléonora, 
lui  rendit  une  foule  de  petits  soins  et  finit  par  l'épouser.  Le 
roi  Henri  IV,  qui  ne  les  aimait  ni  lun  ni  l'autre  séparés, 
les  craignait  réunis.  Il  Ht  ce  qu  il  put  pour  s'opposer  â  ce 
mariage  -,  mais  Marie,  de  Médicis  insista  tant  que,  ne  voyant, 
au  bout  du  compte,  qu  un  événement  assez  indifférent  dans 
l'union  de  deux  personnages  si  inférieurs,  il  huit  par  y 
consentir. 

Henri  IV  fut  assassiné. 

A  partir  de  ce  moment,  l'influence  de  Galigai  devint  sen- 
sible. Elle  mit  son  mari  si  bien  avec  la  reine  mère,  que 
celle-ci  ne  faisait  plus  rien  que   par  leurs  conseils. 

«  Quant  à  Concini,  dit  Tallemant  des  Réaux,  c'étoit  un 
grand  homme  qui  n'étoit  ni  beau  ni  laid,  mais  de  mine 
assez  passable.  Il  étoit  audacieux,  ou,  pour  mieu.\  dire, 
insolent.  Il  méprlsoit  fort  les  princes  et,  en  cela,  il  n'avoit 
pas  tort.  Il  étoit  libéral  et  magnifique,  et  appeloit  plaisam- 
ment les  gentilshommes  de  sa  suite  coglioui  de  niila  tranchl. 
-Mille  francs  étoient,  en  effet,  le  chiffre  de  leurs  appointe- 
ments. .1 

Au  milieu  de  cette  insolence,  il  parait  que  Concini  était 
peu  brave.  Un  jour,  il  eut  avec  Bellegarde,  à  propos  de  la 
reine  mère,  —  dont  nous  avons  dit  ailleurs  que  Bellegarde 
avait  prétendu  être  le  galant,  —  une  querelle  à  la  suite 
de  laquelle  il  se  sauva  à  l'hôtel  Rambouillet:  car -M.  de 
Rambouillet,  dont  nous  parlerons  à  son  tour,  était  de  ses 
amis.  Là.  comme  il  comptait  se  déguiser  pour  gagner  la 
campagne.  11  monta  au  second  étage,  et  fit  découdre  sa  fraise 
par  une  fille  qui  avait  été  â  sa  femme  :  cette  fille  dit,  depuis, 
que  le  pauvre  Italien,  pendant  qu'elle  accomplissait  cette 
opération,  était  fort  pâle  et  tout  tremblant. 

La  reine  mère,  qui  ne  pouvait  souffrir  d'être  éloignée  ie 
son  favori,  exigea  que  Bellegarde  se  raccommodât  avec  lui. 

Cette  Influence  était  si  publique,  si  patente,  si  connue, 
qu'un  jour,  comme  la  reine  mère  disait  à  une  de  ses 
femmes  : 

—  .apportez-moi  mon  voile  ! 

—  A  quoi  bon  '/  répondit  le  comte  dit  Lude.  —  celui-là 
même  qui  avait  fait  entrer  le  petit  Albert  de  l.uynes  dans 
les  pages  ;  —  un  navire  qui  est  d  l'ancre  n'a  pas  autrement 
besoin  de  voiles. 

Concini  ne  logeait  pas  au  Louvre,  mais  couchait  souvent 
dans  l'ancienne  capitainerie  abattue  vers  1630.  et  qui  s'élevait 
alors  sur  la  partie  des  jardins  de  l'Infante  la  plus  rappro- 
chée de  la  colonnade  du  Louvre.  \  l'aide  d'un  petit  pont,  il 
passair  de  là  dans  le  jardin,  et  l'on  appelait  ce  pont  te 
pont  d'Amour. 

Sa  demeure  habituelle  était  rue  de  Tournon  ;  il  avait  là  le 
bâtiment  qu'on  appelait  alors  l'hûlel  des  .imbassadeurs  ex- 


48 


ALEXANDRE  DU\US  ILLUSTRÉ 


traordinaires,  et  qui  sert  aujourd'hui  de  caserne  à  la  garde    | 
municipale. 

11  avait  un  flls  de  treize  ans  et  une  fille  de  cinq  ou  six.  — 
Celle-ci  était  déjii  demandée  en  mariage  par  les  principaux 
seigneurs  de  la  cour. 

Sa  femme,  Eléonora  Galigaï  ou  Dori,  était  d'éducation 
tort  inculte,  et.  quoiqu'elle  eût  été  longtemps  à  la  cour  de 
Florence  et  à  la  cour  de  France,  qui  passaient  pour  les 
deux  cours  les  plus  courtoises  et  les  plus  élégantes  de  l'Eu- 
rope, elle  savait  peu  le  moude.  C'était  une  petite  personne 
fort  maigre,  Ion  tirune,  agréaljle  dans  sa  petite  taille, 
ayant  les  traits  du  visage  assez  beaux,  et,  malgré  cela, 
devenue  laide  a  force  de  maigreur. 

Elle  avaii  toutes  les  superstitions  Italiennes  et  se  croyait 
ensorcelée  ;  elle  allait  toujours  voilée  pour  écliapper  aux  jet- 
lateurs  ,-  elle  en  vint  jusqu'à  se  faire  exorciser.  En  rêvant, 
—  elle  rêvait  souvent,  comme  tous  les  esprits  ambitieux.  — 
en  rêvant,  elle  faisait  de  petites  boulettes  de  cire,  qu'elle 
renfermait  ensuite  précieusement  dans  des  boites.  Lorsqu'on 
fit  perquisition  cliez  elle,  on  en  trouva  trois  boites  pleines. 

Sa  position  près  do  Marie  de  Médieis  venait  de  ce  que  sa 
mère,  femme  d'un  pauvre  menuisier,  mais  Ijelle  et  bien  por- 
tante, avait  été  clioisie  pour  nourrice  de  la  princesse  ;  elle 
était  sa  sœur  de  lait,  et  avait  vingt-six  mois  de  plus  quelle. 

Elle  en  était,  appuyée  sur  cette  faveur  de  la  reine,  arrivée 
à  une  insolence  étrange.  Un  jour  que  le  jeune  roi  s'amusait 
renfermé  cliez  lui.  Eléonora  l'envoya  prévenir  qu'il  fit  moins 
de  bruit,  attendu  quelle  avait  sa  migraine,  et  que,  sa 
cliambre  étant  au-dessous  de  celle  du  roi.  cela  la  dérangeait. 

—  Bon  !  répondit  Louis  XlII.  dites  a  la  maréchale  que,  si 
sa  chambre  est  exposée  au  bruit,  Paris  est  grand:  elle  en 
peut  trouver  une  autre. 

Cependant,  cette  haute  faveur  donnait  le  vertige  à  Con- 
cini  ;  il  devenait  orgueilleux  et  liautain.  d'humble  qu'on 
l'avait  vu.  Il  faisait  et  détaisait  les  ministres;  il  éloignait 
de  la  cour  les  princes  du  .sang  ;  il  avait  levé,  à  ses  frais, 
un  corps  de  sept  mille  hommes  pour  maintenir  l'autorité 
du  roi,  ou  plutôt  la  sienne. 

Enfin,  peu  â  peu,  il  s'était  a.ssuré  de  la  personne  de 
Louis  XIII  en  lui  ôtant  la  liberté  de  visiter  les  châteaux 
do  Uambouillet  et  de  Fontainebleau,  et  en  réduisant  ses 
promenades  au  jardin  des  Tuileries,  ses  chasses  à  des  chasses 
aux  moineaux  dans  les  bosquets  du  Louvre. 

Le  roi  se  plaignit  une  ou  deux  lois  à  sa  mère  ;  mais, 
voyant  que  Marie  de  Médieis  était  tout  entière  à  ses  Ita- 
liens, le  jeune  liomme,  à  lesprit  triste  et  au  cœur  sombre, 
ne  lui  parla  plus  deux  et  résolut  de  se  venger  lui-même. 

Tout  semblait,  au  reste,  concourir  à  la  fortune  de  cet 
homme  ;  les  plus  habiles  n'y  voyaient  pas  de  terme,  et 
il  avait  parmi  ses  clients  un  jeune  homme  à  qui  ses  enne- 
mis mêmes  accordaient  presque  le  don  de  seconde  vue  : 
c'était  .S'rr  nrmuleur  l'évêque  de  Luçon.  qui  fut  depuis  car- 
dinal de  Richelieu. 

Disons,  pour  le  poser,  quelques  mots  de  ce  grand  homme, 
que  l'histoire  nous  a  éternellemeut  montré  habillé  de  pour- 
pre, et  si  rarement  vêtu  de  sa  robe  de  chambre. 

Le  père  d'Armand-.Jean  lîuplessis,  cardinal-duc  de  Kiche- 
lleu,  était  un  fort  bon  gentilhomme  :  il  avait  été  grand  pré- 
vôt de  l'Hôtel,  et  chevalier  de  l'Ordre;  seulement,  il  était 
fort  brouillon,  et  ses  affaires  en  souffrirent. 

Il  eut  trois  fils  et  deux  filles.  L'ainée  de  ses  filles  fut 
mariée  à  un  gentilhomme  du  Poitou  nommé  Vignerod. 
homme  dubUr  miMlUalis,  comme  on  disait  alors  à  la  cour, 
cette  noblesse  était  tellement  douteuse,  que  quelques-uns  pré- 
tendaient que,  d;iiis  sa  jeunesse,  il  avait  été,  comme  Mau- 
gars,  simple  joueur  de  luth. 

Nous  dirons,  en  son  lieu  et  place,  quelques  mots  de  ce 
Maugars. 

C'est  de  René  Vignerod  et  de  la  fille  ainée  du  grand  pré- 
vôt de  l'Hôtel,  que  descendait  le  fameux  duc  de  Ricliclieu. 
qui  joua  un  si  grand  rôle  sous  Louis  XIV.  Louis  XV  et 
même  sous  LçiUis  XVI.  et  dont  nous  avons  fait  un  des  prin- 
cipaux personnages  de  notre  comédie  de  Mademoiselle  de 
Bellc-Isle. 

La  seconde  des  filles  du  grand  prévôt  épousa  Urbain  de 
Maillé,   marquis  de  Brézé,   qui  fut  maréchal   de  France. 

L'aîné  des  trois  flls  était  un  beau  geulilliomme.  bien  fait 
et  plein  d'esprit  ;  il  avait  de  l'ambition,  dépensait  au  delà 
de  sa  fortune,  et  voulait  absolument  qu  on  le  comptât  au 
nombre    des   dix-sept    seigneurs    les    plus    ;i    la    mode. 

C'est  ce  que  constate  ce  mot  de  sa  femme,  à  qui  un  tail- 
leur demandait  : 

—  Madame,  comment  faut-ll  vous  faire  votre  robe? 

-  l'altes-la  comme  pour  la  femme  d'un  des  dix-sept  sei- 
gneurs 

Ce  frère  aine  du  cardinal  fut  tué  en  duel  à  Angouiftme 
par  le  marquis  de  Thémlnes,  et  mourut  sans  laisser  d'en- 
fant. 

Le  pire  .iv.ilt  fait  donner  l'évêché  de  Luçon  ;\  son  se- 
cond fils  :  mais,  celui-ci  ne  voulant,  disait-U,  être  autre  chose 


que  simple  chartreux,  l'évêché  de  Luçon  passa  au  troisième 
Ce  troisième,   nous  I  a%ons  dit,   fut   depuis  le  grand   car- 
dinal-duc. 

Etant   en    Sorbonne,    et    fort   jeune   encore,    l'enfant,    qui 

pressentait   sa    fortune,    dédia    ses    thèses    a    Henri    IV.    et. 

dans  sa  lettre  d'envoi  au  roi,  lui  promit  de  lui  rendre  dé 

grands  services  s'il  était  jamais  employé. 

En  1607,  il  alla  à  Rome  et  s'y  fit  sacrer  évêque  par  Paul  V. 

—  Avez-vous  l'âge?  lui  demanda  le  pape.     ' 

—  Oui.    saint-père,    répondit    celui-ci. 
Le   pape    le    sacra. 

Puis,  après  le  sacre,  le  jeune  homme  demanda  à  êiie 
entendu   en   confession. 

—  Quavez-vous    à   me  dire?   demanda    le   pape. 

—  J'ai  â  vous  dire,  saint-père,  répondit  l'évêque  nouvel 
lement  sacré,  que  je  n'avais  pas  l'âge,  et  que  je  vous  ai 
menti. 

—  Pourquoi   cela  ? 

—  J'avais   hâte    d'être   évêque. 

—  Queslo  giovlne  snrà  un  rjran  furbo!  s'écria  le  pape.  Ce 
jeune    homme   sera    un   grand   fourbe  !) 

Mais  le  grand  fourbe  était  sacré,  c'était  tout  ce  qu'il 
voulait. 

De  retour  à  Paris,  monseigneur  l'évêque  de  Luçon  allait 
beaucoup  chez  un  avocat  nommé  Le  Bouthellier,  qui  .ivait 
des  relations  avec  Barbin,  l'homme  d'affaires  de  la  reine 
mère.  Ce  fut  par  cette  voie  qu'il  arriva  jtisqu'à  Galigaï. 
qui  l'employa  â  de  petites  négociations,  dont  il  s'acquitta 
si  habilement,  qu  elle  le  présenta  à  la  reine,  laquelle,  sur 
la  recommandation  de  sa  favorite,  le  nomma,  en  1616.  secré- 
taire d'Etat. 

Richelieu   avait    alors   vingt-huit   ans. 

Le  93  a\Til  1617,  l'évêque  de  Luçon  étant  au  lit  et  sur 
le  point  de  s'endormir,  le  doyen  de  Luçon  entra  dans  sa 
chambre  et  lui  remit  un  paquet  de  lettres. 

Une  de  ces  lettres,  disait  le  doyen,  qui.  du  reste,  ne 
savait  pas  laquelle,  —  une  de  ces  lettres  contenait,  à  ce- 
qu'avait  assuré  le  messager,  une  nouvelle  des  plus  impor- 
tantes. 

Richelieu  les  décacheta,  les  lut.  et  n'eut  pas  de  peine  à 
distinguer  des  autres  cette  lettre  dont  on  lui  recomman- 
dait  la  lecture. 

Une  des  lettres,  en  effet,  contenait  l'avis  que  le  maréchal 
d'Ancre  serait  assassiné  le  lendemain,  à  dix  heures  du  ma- 
tin. Le  nom  de  l'assassin,  le  lieu  de  l'assassinat,  la  manière 
dont  ce  meurtre  aurait  lieu,  tout  y  était  dit.  et  cela, 
d'une  façon  si  détaillée,  qu'a  coup  silr,  l'avis  devait  venir 
d'une   personne   parfaitement    instruite. 

Après  avoir  lu  cette  révél.ition.  le  jeune  évéquc  tomba 
dans  une  méditation  profonde;  puis,  enfin,  relevant  la  tète. 
et  se  tournant  vers  le  doyen,  qui  attendait  pour  savoir  s  il 
n'y  avait   pas   réponse  : 

—  C'est  bien,  dit-il,  rien  ne  presse:  la  nuit  porte  conseil. 
Et,  poussant  la  lettre  sous  le  traversin,   il  reposa   sa  tête 

sur   la   lettre  et   s'endormit. 

Le  lendemain,  il  ne  sortit  de  sa  chambre  qu'à  onze  heures 

Voyons  ce  qui  s'était  passé  iiendant  cette  nuit  qui  devait 
porter  conseil,  et  pendant  la  matinée  qui  l'avait  suivie. 

Le  samedi  29  avril  Ifil",  a  dix  heures  du  matin,  le  roi 
entra  avec  son  favori,  Albert  de  Luynes,  chez  la  reine  mère 
pour  la  saluer   à  son  lever. 

En  entrant,  il  marcha  sur  la  patte  d'un  chien  que  Marie 
de  Médieis  aimait  beaucoup  :  le  chien  se  retourna  et  mor- 
dit le  roi  â  la  jambe. 

Le  jeune  prince,  emporté  par  la  douleur,  lui  donna  uti 
coup  de  pied  :   le  chien   s'enfuit   en   hurlant. 

La  reine,  sans  s'iiuiuiéter  de  la  blessure  de  son  fils,  serra 
.son  chien  contre  sa  poitrine,  et  se  mit  â  baiser  et  à  plaindre 
l'animal. 

Le  roi.  blessé  au  cœur  de  cette  preuve  d'Indifférence,  prit 
de  Luynes  par  le  bras,  et,  l'entraînant  à  travers  les  anti- 
chambres : 

—  As-tu  TU,  Albert?  dit-il;  elle  aime  mieux  son  chien 
que  moi  ! 

Alors,   en   descendant  les  escaliers: 
.    _  Ce  sont  ces  d'Ancre,  dit-il.  qui  la  prennent  tout  entière- 
pour   eux.   et   ipii   n'en    laissent   rien   aux   autres. 

Puis,    entre    ses   dents  : 

—  Quelipi'UM  ne  me  débarrassera-t-il  pas,  murmura  le  roi. 
de  ces  brigands  d'Italiens? 

—  Venez  dans  les  jardins,  sire,  lui  dit  de  Luynes.  et  nous 
causerons  de    cela. 

Alors,  les  deux  jeunes  gens  prirent  leurs  pies-grlèches 
comme  pour  chasser  au  vol,  et,  s'asseyant  dans  le  coii» 
le  plus  écarté  du  bosquet,  ils  revinrent  sur  cette  question 
tant  de   fois  débattue  de  se  débarrasser  du  favori. 

Concinl  était  â  la  fois  insupportable  aux  petits  et  aux 
grands,  aux  gens  du  peuple   et  aux  seigneurs. 

Un  an  auparavant,  le  maréclial  avait  fait  une  chose  blei> 
hardie  pour  un  si  petit  compagnon  que  lui    Un  jour  que 


HENRI   iV,  LOUIS  Xlil   ET   RICHELIEU 


/i'.» 


le  prince  de  Condé,  —  celui-là  mi^ine  dont  la  femme  avait 
fait  laire  tant  de  Toiles  à  Henri  IV.  —  un  jour  que  le  prince 
<le  Condé  donnait  un  grand  festin.  Concini  vint  le  visiter 
,  avec  trente  gentilshommes,  et.  sous  prétexte  d'entretenir 
M.  le  Prince  d  une  affaire  pres.«anie.  U  resta  dix  miirutes 
morguant  le  prince  et  ses  i-onvives. 

Le  lendemain,  le  prince  fit  dire  a»  maréchal  Que  Texas- 
ration  contre  lui  était  si  ^andc.  qu'il  ne  réin.iulait  point 
sa  vie,  s'il  ne  se  retirait  a  l'instant  même  dans  son 
f-'iuveruement   de   Normandie. 

Le  maréchal  sentit  qiie  le  conseil  était  bon  et  partit: 
mais  la  colère  du  peuple  contre  lui  était  bien  autre  chose 
e  la  colère  des  grands. 

in  soir,  le  maréchal,  voulut  passer  la  porte  Bussy.  après 
lire  où   on  la  devait  ouvrir:  un  cordonnier  nommé   Pl- 

rtl.   qui  commandait  à  cette  porte,  lui  refusa  le  passage. 

le  maréchal   ordonne   à  deux  laquais  d'aller  iKltonner  le 

rdonnier  chez    lui  :    mais,   aux   premiers   cris   du   cordon- 

!■  r.  le  peuple  accourut  et  pendit  les  deux  laquais  devant 
la    boutique. 

L'exaspération  contre  cet  étranger  tut  bientôt  à  son  comble. 
Le  maréihal  n'osait  plus  traverser  Paris  sans  une  suite  de 
cent  chevaux. 

rn  Jour,  un  premier  orage,  précurseur  d'un  second  plus 

rrible,  s'amassa  sur  sa  tète  et  creva. 

Il  se  fit  un  rassemblement  devant  l'hôtel  du  maréchal  : 
quelques  mutins  commencèrent  par  jeter  des  pierres  dans 
les  fenêtres  :  puis  ils  prirent  des  charpentes  devant  le 
Luxembourg,    que    l'on    bâtissait    alors,    et.    avec    ces    char- 

ntes,  faisant  le  bélier,  enfoncèrent  la  porte  du  maréchal. 

.Mors,  on  fit  irruption  dans  l'hôtel,  où  l'on  trouva  pour 
plus  de  deux  cent  mille  francs  de  meubles  que  l'on  se  mit 
à  piller  et  ;\  briser.  Le  lendemain,  comme  il  n'y  avait  plus 
rien  à  ciller  et  à  briser  dans  l'intérieur,  on  commença 
de  démolir  la  maison.  Par  bonheur,  des  compagnies  de 
gardes  arrivèrent  sous  les  ordres  de  M.  de  Liancourt.  Les 
charpentes  du  toit  étaient  déj.î  à  iour. 

On  disait  du  maréchal  d'.\ncre  qu'il  gouvernait  Fa  France 
sans  être  Français,  qu'il  était  marquis  sans  être  noble, 
et  maréchal  de  France  sans  avoir  fait  la  guerre. 

Mais  ce  qui  exaspérait  petits  et  grands  contre  lui,  c'étaient 
ses   fabuleuses  richesses. 

Quelque  temps  avant  sa  mort,  il  disait   à  Bassompierre  : 

—  Nous  avons  pour  un    million   de   livres,   au   moins,   de 
biens  établis  en   France  au  marquisat  d'.\ncre  :   nous  avons 
■Lésign.v  en   Brie,    ma  maison   du   faubourg   et  celle-ci.    .J'ai 
racheté  mon  patrimoine  de   Florence,   qui  était   engagé,  et 
j'ai,  en  outre  de  cela,  plus  de  cent  mille  écus  pl.acés  à  Flo- 
rence, et  autant  à  Rome  :  j'ai  —  à  part  ce  que  nous  avons 
perdu  au  pillage  de  notre  maison  —  pour  un  million  à  peu 
nrês  de  vaisselle,  de  meubles,  de  pierreries  et  d'argent  comp- 
rit. Ma  femme  et  moi  avons  pour  un  million  de  charges, 
les  vendre  à  bas  prix  :  celle  de   premier  gentilhomme  de 
rhambre,  celle  d'intendant  de  la  maison  de  la  reine,  sans 

mpter  mes  gouvernements  de  Normandie,  et  en  gardant 
.0  office  de  maréchal  de  France.  Enfin,  j'ai  six  cent  mille 
is  sur  Feydeau,  plus  de  cent  mille  pistoles  d'autres  af- 
ues,  et.  dans  tout  cela,  je  ne  parle  pas  de  la  bourse 
le  ma  femme,  qui  doit  être  assez  ronde...  Ne  trouvez-vous 
I  as.  monsieur,  qu'il  y  a  là  de  quoi  nous  contenter? 

■  Oui.  certes  r  devait  penser  Bassompierre,  qui  était  noble 
inme  le  roi,  mais  gueux  comme  un  rat. 
■  m  avait  donc,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  fait  déjà  plusieurs 
;  ijets  pour  se  débarrasser  de  cet  homme, 
rn  de  ces  projets  avait  été  médité  par  les  seigneurs  qui 
se  trouvaient  chez  le  prince  de  Condé.  quand,  lors  du  diner 
donné  a    milord   Hay.    le   maréchal   y  était   venu. 

Un  autre  avait  été  conçu  parmi  les  familiers  du  roi  Sous 
prétexte  dune  chasse  à  Saint-Germain,  le  roi  devait  monter 
à  cheval,  sortir  de  Paris  et  s'enfuir  à  Amboise,  dont  de 
Luynes  avait  le  gouvernement  :  là.  les  seigneurs  le  rejoin- 
draient :  mais  le  dessein  demeura  vain  et  Inutile,  le  roi, 
après  y  avoir  donné  la  main.  l'ayant  abandonné. 

Enfin,  I.x>uis  XIII  s'était  arrêté  à  une  dernière  pensée,  qui 
était   de  faire  prendre  le  maréchal,  dans  sa  chambre,   par 
Nogent-Bautru,  capitaine  des  gardes,  de   le  faire  conduire 
à  la  Bastille,   et  de  déférer  le  procès  au  parlement  ;  mais 
on  démontra  au  roi  que  la  reine  mère  ne  laisserait  pas  faire 
le  procès  de  son  favori,  et   qu'il   était  horriblement   dange- 
reux de  commencer  une  telle  entreprise   sans  être  sur   de 
1.1  mener  à  bien. 
Que  faisaient   les  deux  jeunes  gens  assis  dans  le  coin  le 
lis  reculé  du  jardin  du  Louvre,  tandis  qu'une  ple-grlèche. 
trois  pas  d'eux,  rongeait  la  cervelle  d'un   moineau  qu'elle 
liait  de  prendre?  Ils  cherchaient  un  quatrième  moyen  de 
débarrasser  du  maréchal. 

-  Eh  bien  7  demanda  le  roi  à  de  Luynes,  après  un  moment 
de   silence 
""■    —  Eh  bien,  je  crois  avoir  trouvé,  répondit  celui-ci  ;  mais 
•  I  faut  que  Votre  :Majesté  teuiUe. 

—  Je  veux,    dit  le  roi. 


—  Fermement? 

—  Fermement  ! 

Et  la  physionomie  du  Jeune  prince  prit  une  expression 
a   laquelle   il  n'y  avait   point   à  se   tmmper. 

—  .\lors.  dit  de  Luynes.  voici  ce  qu'il  faut  (aire.  . 

Et.  approchant  sa  bouche  de  l'oreille  du  roi.  il  lui  pro- 
posa le  nouveau  plan  qu'il  venait  de  trouver. 

Le  roi  l'approuvait:  car.  do  temps  en  temps,  il  faisait 
avec    la  tète,  un  signe  d'assentiment. 

Puis,  tous  deux  se  levant,  le  roi  rentra  dans  son  cabinet 
des  armes,  et  de  Luynes  alla  frapper  à  la  porte  de  Du 
Buisson,  qui  avait  la  charge  des  oiseaux  du   roi. 

Un  quart  d'heure  après,  de  Luynes  entra  chez  le  roi. 

Louis  XIII.   sans  parler,    interrogea  des  yeux  son   favori. 

—  Tout  va   bien,   dit  celui-ci  :   il  accepte. 
-  Et  quand  la  chose  aura-t-elle  lieu? 

—  Demain. 

—  Demain  ?    C'est    dimanche  I 

—  Oh  !  mais.  sire.  Dieu  nous  pardonnera  de  travailler  le 
dimanche,  vu   l'urgence. 

■Voici  ce  qui  avait  été  décidé,  et  par  quel  travail  on  devait 
enfreindre  les   commandements   de   l'Eglise. 

Le  lendemain,  on  attirerait  le  maréchal  d'.\ncre  dans  le 
cabinet  des  armes  du  roi  :  là.  ou  lui  donnerait  à  examiner 
la  carte  de  Solssons  :  —  Boissons  était  alors  le  tiiéâtre  de 
la  guerre  civile  :  —  le  roi  trouverait  un  prétexte  pour 
s'éloigner,  et,  en  son  absence,  on  dépêcherait  le  m.iréehal. 

Le  baron  de  Vitry.  capitaine  des  gardes  du  corps,  avait 
été  choisi  pour  faire  le  coup,  et  le  bâton  du  maréchal  d'An- 
cre serait  sa  récompense. 

On  lui  en  avait  fait  faire  la  proposition  par  Du  Buisson, 
et   Vitry   avait   accepté. 

C'était  cela  que  de  Luynes  avait  été.  la  veille,  dire  au 
gardien  des  oiseaux,  et  c'était  l'acceptation  de  Vitry  que 
le  jeufiie   liomme    avait   apiKirtée   au   roi   dans  son    cabinet. 

On  convint  qu'à  partir  de  neuf  heures  du  matin,  des 
chevaux  seraient,  tout  sellés,  dans  la  cour  du  Louvre,  afin 
de  fuir  si  le  coup  manquait. 

Le  roi  dissimulait  admirablement  :  nul  ne  s'aperçut  qu'il 
fût  même  préoccupé  :  peut-être  même  sembla-t-ii  plus  gai 
que  de  coutume  à  .ses  familiers 

Le  matin,  il  se  leva,  fit  sa  toilette  avec  soin,  et  alla  à 
la   messe. 

On  en  était  à  l'élévation,  quand  de  Luynes  entra  dans 
la  chapelle,  s'approcha  du  roi.   et  lui   dit  tout  bas: 

—  Le  maréchal  est  entré  au  Louvre  et  s'est  rendu  tout 
droit  chez  la  reine  mère. 

Ces  mots  :  reine  et  mère,  firent  paraître  une  légère  émo- 
tion sur  le  visage  de  Louis  XIII  :  11  tenait  son  livre  ouvert, 
et  paraissait  y  lire  avec  la  plus  grande  attention,  laissant 
de  Luynes  sans  réponse. 

.Mors.   [Te  Luynes  répéta  : 

—  Le  maréchal  est  entré  au  Louvre  et  est  chez  la  reine 
mère.  Que  vous  plait-il  ordonner,  sire?  Voici  les  choses 
en  état. 

—  Je  ne  veux  pas  qu'on  entreprenne  rien  dans  la  chambre 
de  ma  mère,  dit  le  roi:  mais  je  trouverai  le  maréchal  au 
cabinet  des  armes,  je  le  remettrai  au  baron  de  Vitry,  et 
ce   dernier   exécutera   les   ordres   selon    ce   qui    a   été   réglé. 

Et  le  roi  entendit  dévotement  le  reste  de  la  messe  ;  puis, 
la  messe  finie,  11  se  rendit  chez  la  reine  mère  avec  l'inten- 
tion d'y  prendre  le  maréchal  et  de  le  ramener  chez  lui  ; 
mais  il  arriva  qu'à  mesure  que  le  roi  montait  par  un  degré, 
le  maréchal  descendait  par  l'autre,  et  sortait  du  Louvre 
sans    soupçon    du   péril   auquel    il   venait   d'échapper. 

Le  roi,  voyant  cette  occasion  perdue,  ne  fit  aucun  semblant 
de  déplaisir,   ni    ne   témoigna   aucune  inquiétude. 

Il  demanda  sa  viande,  et  remit  la  partie  au  lendemain. 


II 


Que  l'on  nous  permette  de  nous  arrêter  un  instant,  et  de 
consigner  ici  quelques  détails  plus  Intimes  encore  qu'aucun 
de  ceux  que  nous   avons   rapportés  jusqu'à   pi-èsent. 

Il  existe  à  la  Bibliothèque  nationale  un  manuscrit  en  sLx 
volumes  in-folio,  inscrit  par  le  père  Lelong  sous  le  numéro 
21. 'lis.  et  sous  le  titre  de  «  Ludovicotropliif.  ou  Journal  de 
toutes  les  actions  et  de  la  santé  de  Louis,  daiipliin  de  France, 
qui  fut  ensuite  le  roi  Louis  XIII,  depuis  le  moment  de  sa 
naissance  Jusqu'au  30  Janvier  1625,  par  Jehan  Hérouard, 
premier  médecin  du  prince    » 

L'homme  qui  consacra  vingt-trois  ou  vingt-quatre  ans 
de  sa  vie  à  cet  ingrat  travail  ne  désirait  pas  en  tirer  d'autre 
gloire  ni  d'autre  profit  que  d'avoir  l'honneur  de  ne  pas 
quitter  un  Instant  le  roi. 


50 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Et,  en  effet,  comme  on  va  le  voir,  il  ne  le  quittait  pas 
d'un    instant. 

11  mourut  au  camp  de  la  Rochelle,  ainsi  que  le  constate 
cette  annotation  écrite  après  les  dernières  lignes  de  la 
dernière  page  du  sixième  in-folio  : 

«  Ici  finit  le  journal  de  la  vie  active  du  roi  Louis  XIIH, 
exactement  descrite  et  contenant  six  volumes,  dont  le  pré- 
sent est  le  dernier,  depuis  sa  naissance  jusqu'à  ce  jour-ci, 
par  messire  Jehan  Hérouard  seigneur  de  Vaugrigneuse, 
qui  fut  saisi  de  maladie  à  Aitré  au  camp  devant  la  Ro- 
chelle, samedi  vingt-neutiesme  janvier  mil  six  cent  vingt-huit, 
et  y  décéda  le  huictiesme  février  ensuivant,  au  serTice 
du  roi  son  maître,  à  la  santé  duquel  il  s'étoit  entièrement 
desdié.  âgé  de  soixante-di.x-huit  ans.  moins  curieux  de  ri- 
chesses que  de  gloire,  d'une  incomparable  affection  et  fidélité. 

"  Son  corps  repose   dans  l'église   de    Vaugrigneuse.   » 

Je  savais  que  ce  manuscrit  existait,  qu'il  rendait  compte, 
jour  par  jour,  heure  par  heure,  minute  par  minute,  des 
actions  du  roi.  11  me  vint  alors  dans  l'idée  de  voir  quel 
dérangement  l'assassinat  du  maréchal  d'Ancre  avait  pro- 
duit, soit  dans  la  vie.  soit  dans  la  santé  du  roi. 

J'allaf'à  la  Bibliothèque;  je  demandai  le  manuscrit  d'Hé- 
rouard  ;  on  me  le  remit  avec  une  politesse  parfaite.  Je 
cherchai  d'abord  le  dimanche  23  a\Til.  jour  oii  le  dessein 
de  l'assassinat  avait  avorté,  et  où  le  roi.  voyant  l'occaHon 
perdue,  ne  fit  aucun  semblant  de  déplaisir,  ni  ne  témoigna 
aucune  iniiuictude.  et   demanda   sa  viande. 

Voyons  un  peu  l'état  moral  et  physique  du  roi  pendant 
cette   journée. 

Nous  vous  prévenons,  belles  lectrices,  que  les  détails  sont 
des  plus  intimes  :  c'est  à  vous  de  ne  pas  les  lire. 

«  Le  23  avril  1617,  éveillé  à  sept  heures  après  minuit. 
Douleur  ;  —  pouls  plein,  égal  ;  —  chaleur  douce  ;  —  pansé, 
levé  ;  —  bon  visage,  gai  ;  —  pissé  jaune  ;   —  peigné,   vêtu  ; 

—  prié  Dieu.  —  A  huit  heures,  déjeuné  ;  point  bu.  —  Il 
pleuvait  ;  —  va  en  galerie,  —  joue  au  billard,  —  va  en 
la  chapelle  de  Bourbon,  chez  la  reine  sa  mère.  —  A  onze 
lieures.  diné  :  bouts  d'asperges  en  salade,  6  ;  —  un  peu  de 
pigeonneau  bouilli.  —  bouts  d'asperges  sur  un  chapon  rôti, 
12  ;  —  veau  bouilli,  —  la  moelle  d'un  os  ;  —  taillarins  des- 
sus, 12  ;  —  mousserons  au  beurre,  avec  une  rôtie  de  pain 
dedans  ;  —  deux  couvercles  de  pâté  d'assiette,  —  suc  de 
deux  oranges,  pris  â  la  cuiller,  —  geslée,  —  guines  sèches, 

—  quatre  tranches  de  pommes  cuites  au  sucre  et  à  l'eau 
de  rose,  —  grains  de  raisin  muscat  sec,  12  ;  —  cotinac,  5, 

—  pain  fort  peu,  —  bu  du  vin  clairet,  fort  trempé,  —  dragée 
de  lenouUe,  la  petite  cuillerée.  —  Va  chez  la  reine  sa  mère, 
par  la  galerie,  aux  Tulllerles.  a  vespres  aux  Feuillants,  — 
revient  en  carrosse.  —  A  quatre  heures,  de  la  galerie  chez 
la  reine  sa  mère.  —  A  sept  heures.  Jail  ses  afiaircs  (on  devine 
ce    que    le    docteur    Hérouard    appelle    faire    ses    afiaircs)  : 

—  jaune,  mol,  beaucoup.  —  A  sept  heures  et  un  quart,  soupe  : 
bouts  d'asperges  en  salade,  12  ;  pain  et  panade,  —  un  peu 
de  pigeon  bouilli,  —  bouts  d'asperges  sur  un  chapon  bouilli, 

—  veau  bouilli.  —  la  moelle  d'un  gros  os  et  les  oreilles 
d'un  chevreau  bouilli.  —  mousserons  au  beurre,  avec  une 
rOtie  de  pain.  —  Beaucoup  diné  :  requaite  d'oison.  —  le  suc 
de  deux  oranges  douces,  —  partie  d'un  pilon  d'oison.  — 
bu  du  vin  clairet,  fort  trempé  ;  —  guines  sèches,  14  ;  — 
figues.  5  ;  —  grains  de  verjus  confits.  —  pain  fort  peu.  — 
A   huit    heures    trois    quarts,    dévêtu,   pissé,    affaire   jauns  ; 

—  mis  au  lit,  pouls  plein,  égal,  ijansé  ;  —  chaleur  douce; 
prie  Dieu,  s'endort  à  dix  heures,  jusqu'à  neuf  et  demie 
ftprès   minuit.   » 

Voilà  comment  Louis  XIll  passe  cette  journée  du  23.  On 
volt  que  la  préoccupation  ne  lui  ôte  ni  l'appétit  ni  le  som- 
meil. 11  mange  le  diner  de  quatre  personnes,  et  dort  onze 
heures  et  demie  i 

Voyons  la  journée   du  24. 

Le  lundi  24,  Louis  XIII  se  leva,  comme  on  l'a  vu,  à  neuf 
heures  et  demie,  fit  dire  qn'il  voulait  aller  à  la  chasse,  et 
recommanda  que  lee  ordinaires  et  les  chevau-légers  se  tins- 
sent prêts  a  raccompagner. 

Le  rendez-vous  du  départ  était  au  bout  de  la  galerie  des 
Tuileries,  oti  un  carrosse  à  six  chevaux  attendait  ;  mais 
le  départ  fut  différé  d'heure  en  heure. 

D'abord,  le  roi  voulut  déjeuner  avant  de  partir  ;  puis  11 
entreprit  une  partie  de  billard  ;  puis,  se  rappelant  que 
la  jeune  reine  n'était  pas  prévenue,  11  passa  chez  elle,  et 
la  pria,  si  elle  entendait  du  bruit,  de  ne  s'étonner  de  rien. 

En  rentrant,  11  trouva  Bautru,  qui  ignorait  tout,  causa 
longtemps  avec  lui,  s'amusant,  pour  ne  pas  avoir  à  regar- 
der son  Interlocuteur,  à  racler  un  parchemin  pour  le  rendre 
plus  mince  ;  tout  cela  avec  son  air  ordinaire  et  sa  voix 
habituelle 

Pendant  ce  temps,  Vitry,  qui  avait  placé  des  hommes 
aux  aguets  pour  être  prévenu  de  tous  les  mouvements  du 
maréchal,  était  dans  la  salle  des  Suisses,  assis  sur  un 
cotfre,  et  ne  faisait  semblant  de  rien. 


Du  Hallier,  son  frère,  était  dans  un  coin  de  la  basse-cour, 
avec  quatre  ou  cinq  hommes  sûrs  ;  Perray  était  dans  un 
petit  cabinet  avec  autant  ;  et,  avec  autant  aussi,  la  Chesnaye 
se   tenait   à   la   première    porte. 

Tous  trois  étaient  du  complot  ;  leurs  hommes  savaient 
qu  on  allait  frapper  quelqu'un;  seulement,  ils  ignoraient 
qui  on  allait  frapper.  —  Cela  ne  faisait  rien  à  la  chose  ; 
ils  étaient  des  gens  qui  crient  :  «  Tue  <  «  quand  on  dit  : 
«  Assomme  !  » 

De  temps  en  temps,  Vitry  relevait  la  tête,  et  écoutait  ; 
du  Hallier  faisait  quelques  pas  sur  le  quai  ;  Perray  entr'ou- 
vrait  la  porte  de  son  cabinet  ;  la  Chesnaye  montait  sur 
une  borne  pour  voir  de  plus  loin. 

Sur  les  dix  heures.  Vitry  fut  averti  que  le  maréchal  ve- 
nait de  sortir  de  son  hôtel,  et  qu'il  s'avançait  vers  le  Louvre, 
iccompagné  de  cinquante  ou  soixante  gentilshommes  qui 
marchaient  pour  la  plupart  devant  lui. 

-Alors,  11  sortit  de  la  salle  des  Suisses,  son  manteau  sur 
l'épaule  et  la  canne  â  la  main  ;  rallia  en  passant  Perray, 
la  Chesnaye  et  du  Hallier  ;  puis  tous  ensemble  —  au  nombre 
de  quinze  à  peu  près  —  marchèrent  au-devant  du  maréchal 

Mais  le  maréchal  était  tellement  entouré,  que  Vitry  le 
dépassa  sans  le  voir.  Cependant,  s'étant  aperçu  qu'il  devait 
lavoir  croisé,  il  s'arrêta  et  demanda  à  un  gentilhomme 
nommé  Le  Colombier  : 

—  Où  est  donc  le  maréchal? 

Le  Colombier  indiqua  de  la  main  un  homme  arrêté  au 
milieu  d'un   groupe,  et  répondit  : 

—  Le  voilà  qui  lit  une  lettre. 

On  était  à  l'entrée  du  pont  Dormant  ;  le  maréchal  venait 
de  se  remettre  en  route,  et  marchait  fort  lentement,  lisant 
toujours  11  était  côtoyé,  à  droite,  par  le  sieur  de  Beaux-Amis 
et  par  le  sieur  de  Cauvigny.  lequel  lui  avait  remis  la 
lettre  qu'il  était  en  train  de  lire.  Vitry.  qui  était  à  gauche 
du  maréchal,  se  trouvait,  donc  de  son  côté  désarmé. 

Il  fit  quatre  pas,  le  rejoignit,  étendit  la  main,  lui  toucha 
l'épaule,    et   dit  : 

—  Monsieur  le  maréchal,  le  roi  m'a  commandé  de  me 
saisir  de  votre  peisonne. 

Concini  s'arrêta  tout  étonné,  et,  regardant  Vitry  d'un 
air  effaré  : 

—  Di  me?  répondit-il  en  Italien. 

—  Oui,  de  vous,  fit  Vitry. 

Et.  le  prenant  au  collet,  il  fit  signe  à  ceux  qui  l'accom- 
pagnaient  de    charger. 

Ils  n'attendaient  que  le  moment. 

A  l'instant  même,  et  au  signe  de  Vitry,  du  Hallier,  Per- 
ray, Morsains  et  Du  Buisson  se  précipilêrent,  chacun  là- 
chant  son  coup  de  pistolet,  sans  qu'on  puisse  savoir  qui 
les  premiers,  qui  les  derniers. 

Sur  cinq  coups,  deux  portèrent  dans  la  barrière  ;  les  trois 
autres  atteignirent  le  maréchal  :  l'un  à  la  tête,  entre  les 
deux  yeux  ;  l'autre,  dans  le  gosier  ;  le  troisième,  à  la  joue, 
près  de  l'oreille  droite. 

Puis  ce  fut  le  tour  des  autres  :  Sarroque,  Taraud,  \v\. 
Chesnaye,  fondirent  sur  lui  l'épée  haute.  —  Sarroque,  qui 
plus  d'un  mois  auparavant,  s'était  offert  au  roi  pour  tuer 
le  maréchal,  lui  donna  un  coup  à  travers  le  côté  et  au- 
dessus  d,u  teton  ;  Tarand  lui  porta  deux  coups  à  la  gorge  ; 
Guichaumont  et  Boyer. frappèrent  aussi,  mais  frappèrent  un 
cadavre. 

Tout  cela  se  passa  si  rapidement,  que.  tout  mort  qu'il 
était  probablement  de  la  plstolade,  le  maréchal  ne  tomba 
qu'au  troisième  coup  d'épée  ;  encore  ne  tomba-t-U  que 
sur   les   genoux,  et  appuyé  contre  les  barrières. 

.Mors,  en  criant  :  ■■  Vive  le  roi  !  »  Vitry  le  frappa  d'un 
coup  de  pied  qui  acheva  de  l'étendre  à  terre.  Aussitôt, 
toutes  les  portes  du  Louvre  forent  fermées,  et  les  gardes  se 
mirent  en  bataille. 

Au  milieu  de  la  bagarre,  deux  gentilshommes  de  la  suite 
du  maréchal  avaient  mis  l'épée  à  la  main.  Tous  deux  es- 
sayèrent de  frapper  Vitry.  mais  ne  percèrent  que  son  man- 
teau. 

Et,  Vitry  leur  ayant  crié:  «  Messieurs,  au  nom  du  roi!  » 
ils  se  reculèrent  aussitôt. 

Sarroque  s'empara  de  l'épée  du  maréchal,  et  la  porta  a<i 
roi,  qui  la  lui  donna.  Du  Buisson  prit  au  doigt  du  mort 
un  diamant  qui  valait,  disait-on.  six  mille  écus.  Boyer  eut 
son  écharpe  :  un  autre,  son  manteau  de  velours  noir,  garni 
de  passementerie  de  Milan. 

Deux  pages  pleuraient  auprès  du  corps  ;  mais  les  autres 
pages  leur  ùtèrent  leurs  chapeaux  et  leurs  manteaux. 

Le  Colombier,  celui  auquel  Vitry  avait  demandé  où  était 
le  maréchal,  s  était  d'abord  retiré  en  arrière  au  bruit  du  ■ 
pistolet  ;  mais,  quand  la  presse  fut  dissipée,  il  eut  la  curio- 
sité de  s'approcher  du  cadavre  pour  voir  dans  quel  état 
11  était  :  11  lui  trouva  le  visage  tout  noirci  de  poudre  et 
tout  souillé  de  boue  ;  sa  fraise,  enflammée,  brûlait  comme 
une  mèche  d'arquebuse. 

11  en  était  là  de  son  examen,  quand  on   enleva  le  corps. 


HENRI   IV,   LOUIS  XIII    ET   HICilELIEU 


r.» 


qui  lut  emporté  dans  une  petite  chambrellc  Ues  soldats 
des  gardes. 

Le  maréchal  était  habillé  dun  pourpoint  de  toile  d'or 
noire,  avec  un  jupon  et  un  haut-decliausse  de  velours  gris- 
brun  à  grandes  bandes  de  Milan. 

Il  fut  jeté  à  terre  devant  un  mauvais  petit  portrait  du 
roi  ;  c'est  la  qu'on  l'allait  voir. 

On  nt  la  visite  du  corps,  et  l'on  trouva  qu'il  n'avait 
point  de  cotte  de  mailles,  comme  on  disait  toujours  qu'il 
en'  portait  une  :  tous  les  coups  avalent  donc  pénétré  bien  ;\. 


Catherine,  ouvrit   un  des  châssis   Uo  la  chambre  de  Marie 
de   Médicis,  et  demanda   toute  tremblante  : 

—  Pour  l'amour  du  ciel,   monsieur  de  Vltry,   qu'y  a-t-11 
donc  1 

—  Rien,  répondit  Vitry  :  c'est  le  marét'.i^v!  d'Ancre  qui  vient 
d'être  tué. 

—  Jésus    Dieu  !    s'écria    la    femme    dr    i  h.iniljrc.    et    par 
qui  donc? 

—  Par  mol,  dit  Vltry. 

—  Et  sur  quel  ordre? 


Us  se  prècipilèrent,  chacun  làcliant  son  coup  de  pistolel. 


fond.  Il  avait  sur  sa  chemise  une  petite  chaîne  d'or  pe.sant 
quinze  onces,  à  laquelle  était  attaché  un  agnus  Del  caclieté 
dans  lequel  on  ne  trouva  qu'un  morceau  de  toile  plié  en 
quatre,  on  jugea  que  c'était  un  charme.  En  tout  cas,  si 
c'était   un  charme,  le   charme  l'avait  bien   mal  défendu. 

Il  y  avait  trois  ou  quatre  poches  à  son  haut-de-chausse. 
On  y  trouva  des  rescriptions  de  l'épargne,  promesses  de 
receveurs  ou  obligations,  pour  la  somme  i'un  million  neuf 
cent  quatre-vingt-cinq  mille  livres,  le  tout  empaqueté  en 
deux  enveloppes  cachetées,  qu'il  portait,  au  reste,  habituel- 
lement sur  lui. 

On  alla  acheter  un  drap  cinquante  sous,  et  on  l'at- 
taclia  par  les  deux  bouts  avec  un  morceau  de  ficelle,  afin 
de  n'avoir  pas  la  peine  de  le  coudre;  et,  quand  il  fut  fort" 
tard,  c'est-à-dire  vers  minuit,  on  l'alla,  par  le  commande- 
ment du  roi,  enterrer  à  l'église  Saint-Germaln-l'Auxerrois, 
précisément  sous  les  orgues,  où  les  pierres  furent  si  promp-_ 
tement  et  si  habilement  rassemblées,  qu'il  ne  paraissait 
point  qu'on  y  eût  touché. 

Un  prêtre  voulut  chanter  un  De  profundis  pour  le  pauvre 
mort  ;  mais  les  assistants  l'en  empêchèrent  en  disant  que 
le  scélérat  ne  méritait  aucunement  que  l'on  prllt  pour  lui. 

Cependant,  l'expédition  faite,  Vitry  était  rentré  dans  la 
cour  du  Louvre,  où  11  se  promena  quelque  temps,  allant, 
venant,  l'œil  au  guei,  et  tenant  toutes  choses  en  bride. 
A  peine  y  était-Il,   qu'une  femme  de  la  reine,  nommée  la 


—  Sur  celui  du  roi. 

La  Catherine  referma  vivement  le  châssis,  et  courut,  tout 
éplorée,     porter    la    nouvelle    à    la    reine. 

Marie  de  Médicis  devint  d'abord  très  pâle  ;  puis,  s'étant 
fait    répéter,   comme  si  elle   n'entendait  pas  : 

—  J'ai  régné  sept  ans,  dit-elle  ;  je  n'attends  plus  qu'une 
couronne  au  ciel. 

Onze  heures  sonnaient.  On  se  rappelle  qu'à  ce  moment, 
l'évêque  de  Luçon,  prévenu  la  veille  au  soir  du  daugur  de 
mort  que  courait  son  bienfaiteur,  se  hasardait  à  quitter 
la  maison  du  doyen  de  Luçon  pour  venir  au  Louvre. 

Le  roi  le  rencontra  dans  la  galerie  :  c'était  la  première 
personne  étrangère  que  Louis  XIII  rencontrât  depuis  que  la 
nouvelle  de  la  mort  du  maréchal  lui  avait  été  donnée. 

—  Ah  !  dit  le  prince  s'adressant  à  l'évêqua,  rae  voici  enfin 
délivré  de  votre   tjTannle,  monsieur  de  Lucon  ! 

On  voit  que  le  roi  était  injuste  à  son  égard. 

Voici,  du  reste,  comment  la  nouvelle  de  la  catastrophe 
était  arrivée  à  Louis  XHI. 

Le  roi,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  était  dans  son  cabinet 
des  armes;  et,  comme  il  avait  déjà  tressailli  ai'x  coups  lie 
pistolet,  dont  le  bruit  était  parvenu  jusqu'à  lui,  le  colonel 
d'Orn>no  vint   frapper  à  sa  porte  en  disant: 

—  C'est  fait,   sire  i 

—  Il  est  donc   mort  1   demanda   le  roi. 

—  Oui,  sire,  et  bien   mort  i 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Le  roi   respira  ;  puis,  se  tournant  vers  Dusseaux  ; 

—  Çâ.  dit-il,  que  Ion  me  donne  ma  grosse  vitiy. 

Sa  (jrossc  vllry  était  une  carabine  dont  Vitry  lui  avait 
f.'iit   cadeau. 

Alors,  prenant  son  épée  à  la  main,  il  sortit  do  son  cabi- 
net, et  passa  dans  la  grande  salle. 

Le  Colombier  y  arrivait;  il  venait,  comme  on  sait,  de 
regarder  de  près  le  raaréclial,  et  pouvait  donner  des  détails 
au  roi.  Louis  XIII  les  dévora;  puis,  lorsqu'il  n'eut  plus 
aucun  doute  que  tout  était  fini,  on  ferma  les  portes  de  la 
salle,  et  le  roi  se  présenta  aux  fenêtres  donnant  sur  la 
cour,  et,  afin  qu'il  fût  mieux  vu.  le  colonel  d'Ornano  le  prit 
entre  ses  bras  et  le  souleva  pour  le  montrer  à  ceux  qui 
■étaient   en  bas   avec  Vitry. 

Tous,  en  apercevant  Louis  XIII,  agitèrent  leurs  èpées  et 
leurs  pistolets  en  criant  :  «  Vive  le  roi  !  ■■ 

Le   roi  leur   répondit  : 

—  Grand  merci  !  grand  merci  à  vous  !  A  cette  lu-uro,  je 
suis  roi  ! 

Puis,  allant  aux  autres  fenêtres  donnant  sur  la  cour  des 
cuisines,    il   cria  : 

—  Aux   armes,   compagnons  !    aux   armes  ! 

.\  ces  cris,  tous  les  soldats  des  gardes  se  rangèrent  en 
bon  ordre  par  toutes  les  avenues  des  rues,  et  chacun, 
content  de  voir  le  roi  sain  et  gaillard,  le  montrait  à  son 
compagnon,  en  criant  :  «  Vive  le  roi  !  »  car  on  venait  d'en- 
tendre des  coups  de  pistolet,  et.  comme  on  ignorait  contre 
qui  ils  avaient  été  tirés,  on  appréhendait  que  ce  ne  fût 
(  ontre  le  roi. 

En   même  temps,  Louis  XIII   disait  : 

—  Loir^  soit  Dieu!  me  voila  donc  roi!  Que  l'on  m'aille 
(|uérir  les  vieux  serviteurs  du  roi  mon  père  et  les  anciens 
conseillers  de  mon  conseil  d'Etat  :  c'est  par  l'avis  de  ceux- 
là   que  je  veux  régner  désormais. 

Un  des  serviteurs  du  roi.  nommé  Pocard,  alla  quérir 
M,  de  Villeroy  et  M.  le  président  Jeannin  ;  d'autres  cou- 
rurent vers  Mil.  de  Gêvres.  de  Loménie,  de  Ponlchartrain, 
de  Châteauneuf,  de  Pontcarré  et  autres  anciens  du  conseil. 
Puis,  en  les  attendant,  le  roi  ordonna  qu'on  envoyât  au  par- 
lement, à  la  Bastille  et  par  la  ville,  de  peur  qu'il  n'y  eut 
du    désordre. 

Ce  furent  les  lieutenants-enseignes  et  les  exempts  des 
gardes  qui  montèrent  à  cheval,  et  qui,  assistés  de  quelques 
archers,  s'en  allèrent  par   la  ville  eu  criant  : 

—  Vive    le    roi  !    le    roi    est    roi  ! 

Quant  à  la  maréchale,  voici  comment  elle  apprit  son 
malheur. 

Elle  se  promenait  dans  sa  chambre,  et,  la  porte  en  ayant 
été  ouverte,  elle  vit  paraître  des  gardes  du  roi.  Elle  leur 
demanda  ce  qu'ils  voulaient,  et  les  pria  de  se  retirer. 

En  même  temps,  elle  entendit  le  bruit  du  coup  de  pisto- 
let dans   la   cour  du  Louvi-e. 

—  Qu'est-ce    que  cela?   demanda-t-elle. 

—  Madame,  lui  répondit-on,  c'est  II.  le  baron  de  Vitry 
qui   a   une   querelle. 

—  Le  baron  de  Vitry?  une  querelle?  des  coups  de  pisto- 
let?... Vous  verrez  f|ue  c'est  conti-e  mon   mari! 

Là-dessus,  quelqu'un  entra  qui  lui  dit  en  secouant  la  tête  : 

—  Mauvaise  nouvelle,   madame  :  51.  le  maréchal  est  mort  ! 

—  Il  a  été  tué  !  s'écria  Galigai. 

—  Il  est  vrai,  madame,  et  c'est  Vitry  qui  l'a  tué. 

—  Alors,   dit-elle,   le    coup  vient  du  roi. 

De  ce  moment,  elle  comprit  que  tout  était  perdu,  fourra 
ses  pierreries  dans  la  paillasse  de  son  lit.  se  fit  déshabil- 
ler, et  se  coucha  dessus. 

Nous  avons  déjà  dit  comment  la  Catherine  a'vait  su  la 
nouvelle,  et  comment,  en  l'apprenant  de  .sa  bouche,  la  reine 
s'était  écriée;  «  J'ai  régné  sept  ans;  Je  n'attends  plus 
qu'une  couronne  au  ciel.   » 

La  reine  était  dans  son  cabinet  du  luth.  La  douairière  de 
Guise,  la  princesse  de  Contl  et  madame  de  Guercheville 
accoururent  ;  ces  d;imes  la  trouvèrent  se  promenant  éche- 
velée.  et  frappant  ses  mains  l'une  contre  l'autre. 

—  Vous  savez,  mesdames  ?  vous  savez  ?  dit-elle  en  les 
apercevant. 

Ces  dames  savaient  en  effet,  mais  elles  savaient  mal. 
On  renvoya  la  Catherine  a\ix  informations. 
Pendant   ce   temps,    La   Place   entra 

—  Madame,  dit-il,  vous  connaissez  la  nouvelle? 

—  Je  crois  bien  que  je  la  connais  !  répondit  Marie  de 
Médicis. 

—  ,0n  ne  sait  comment  l'annoncer  à  madame  la  maré- 
chale, et  l'on  fait  demander  à  Votre  Majesté  si  elle  vou- 
Urait  prendre  la  peine  de  la  lui  dire. 

—  Ah  !  j'ai  bien  d'autres  choies  â  faire  et  ;i  penser  ! 
s'écria  la  reijie.  Si  l'on  ne  sait  comment  lui  dire  la  nou- 
velle,  qu'on   la  lui   chante, 

La  Place  sortit. 

Dix   minutes  après,   il    rentra. 

Gn  a  vu  comment  Galigaï  avait  appris  la  catastrophe. 


La  Place  venait  de  la  part  de  la  maréchale  ;  elle  faisait 
demander  â  la  reine  s'il  lui  était  agréable  qu'elle  la  vînt 
voir,  afin  qu'elles  se  consolassent  ensemble  :  en  tout  cas, 
elle   suppliait  la   reine   de   la   protéger. 

—  Bon  !  dit  la  reine,  j'ai  assez  à  faire  de  me  protéger 
moi-même  :  qu'on  ne  me  parle  plus  de  ces  gens-là  !  Il  y 
a  longtemps  que  je  leur  crie  qu'ils  devraient  être  en  Italie. 
Je  l'ai  dit  à  cet  idiot  de  maréchal  :  savez-vous  ce  qu'il  m'a 
répondu?  Que  le  roi  lui  faisait  meilleure  chère  que  jamais! 
Sur  quoi,  je  lui  al  dit:  •<  Ne  vous  y  fiez  pas!  le  roi  ne 
dit  pas  toujours  ce  qu'il  pense.    ■■ 

-Mais  cette  demande  de  la  maréchale  fit  venir  une  idée  à 
Marie  de  Alédiciis.  Elle  appela  Bressieux,  son  premier 
écuyer. 

—  .\llez,  dit-elle,  demander  au  roi  de  ma  part  s'il  y  a 
moyen  de  lui  parler. 

Un   instant   après,    Bressieux   rentra. 

—  Madame,  dit-il,  le  roi  fait  répondre  qu'il  est  trop 
empêché  à  cette  heure,  et  que  ce  sera  pour  une  autre  fois  ; 
seulement,  il  prie  Votre  Majesté  d'être  assurée  qu'il  l'ho- 
norera toujours  comme  sa  mère  ;  mais  il  dit  que,  puisque 
Dieu  l'a  fait  naître  roi,   il   est  résolu  dorénavant  à   régner. 

En  ce  moment,  M.  de  Prestes,  capitaine  des  gardes  de 
la  reine,  frappa  à  la  porte  du  cabinet  du  luth. 

—  Qu'y  a-t-il  encore?   demanda    Marie  de  Médicis. 

—  Madame,  dit  de  Prestes,  de  la  part  du  roi.  M.  de  Vitry 
vient  de  désarmer  mes  hommes;  il  dit  que  désormais  Votre 
Majesté  sera  gardée  par  les  gardes  du  roi    Que  faut-il  faire? 

—  Obéissez  aux  ordres  du  roi.  monsieur  de  Prestes.  — 
Monsieur  <le  Bressieux,  vous  entendez  ce  que  je  dis.  ajouta 
Marie  ;  veillez  à  ce  que  les  ordres  du  roi  soient  exécutés 
sans   empêchement. 

Les  gardes  de  la  reine  mère  furent  donc  désarmés  ;  Vitry 
logea  à  leur  place  une  douzaine  de  gardes  du  roi,  et  il 
en  mit  autant  à   la   petite  montée. 

De  Vitry  rapporta  au  roi  ce  qui  s'était  passé.  Louis  XIII 
fit  de  la   tête  un  signe   de  contentement  ;  puis  il  ajouta  ; 

—  Demain,  on  fera  défense  à  M.  de  Chartres,  à  Bressieux 
et  à  la  Motte  d'aller  chez  la  reine  ;  on  fera  raurer  les  portes 
du  quartier  qui  communique  de  son  appartement  dans  le 
mien.  Ma  mère  sera  servie  comme  à  l'ordinaire  par  ses 
dames  et  ses  officiers  ;  mais  il  y  aura  toujours  deux  gardes 
du  roi  assistant  à  tout,  jusqu'à  ce  que  je  sois  établi  comme 
il  faut.  En  atiendant.  que  l'on  demande  les  clefs  de  toutes 
les  chambres  qui  sont  au-de-ssus  de  la  mienne:  et  que  les 
Suisses  rompent,  à  coups  de  hache,  le  pont-Ievis  qui  est 
entre  la  chambre  de  la   reine  mère  et   .son  jardin. 

C'était  le  pont  qu'on  .appelait  puni  O'.lnwjr. 

Vers  le  même  temps  où  le  roi  donnait  ces  ordres,  c'est-à- 
dire  vers  onze  heures  et  demie.  Bassompicrre.  qui  avait 
appris  la  nouvelle  de  l'assassinat  du  maréchal  d'Ancre, 
et  qui  venait  féliciter  le  roi.  rencontra  sur  le  pont  madame 
de  Rambouillet,  tenant  à  la  main  un   livre  d'heures. 

—  Eh  !  marquise,  demanda  Bassompierre,  où  allez-vous 
donc  comme  cela  ? 

—  Mais  à  la  messe,  je  crois,  dit  la  marquise. 

—  A  la  messe  l  Et  que  pouvez-vous  donc  avoir  à  demander 
à  Dieu  iiuand  il  vient  d'avoir  la  bonté  de  nousdélivTer  du 
m:iréchal  d'Ancre? 

Les  gardes  du  roi  placés  dans  les  antichambres  de  la 
reine,  Vitry  envoya  des  archers  pour  arrêti<r  la  marêchah'. 

On  la  trouva  sur  son  lit.  —  Nous  savons  à  quelle  occasion 
elle  s'était  couchée,  et  comment  elle  croyait  protéger  ainsi. 
le  trésor  caché   dans  sa  paillasse. 

Les  archers  fouillèrent  partout,  mais  sans  rien  trouver 
d'abord.  Pourtant,  comme  on  était  certain  q>ie  les  diamants 
et  les  pierreries  devaient  être  là.  on  fit  lever  la  maréchale 
pour  fouiller  dans  sou  lit.  Au  bout  de  quelques  minutes 
d'investigation,   on   avait  retrouvé  le  trésor. 

Le  lecteur  comprend  bien  que  tout  cela  ne  se  faisait 
point  sans  que  les  archers  fourrassent  un  tant  soit  peu  dans 
leurs  poches  les  objets  à  leur  convenance  qu'ils  rencon- 
traient  sous   la   main. 

Il  en  résulta  que.  lorsque  la  maréchale  voulut  mettre 
ses  bas.  elle  n'en  trouva  plus,  et  que.  quand  elle  fouilla 
dans  ses  poches  pour  y  prendre  de  1  :irgcnt  afin  d'en  ache- 
ter, elle  s'aperçut  que  ses  poches  étaient  vides. 

Elle  envoya  alors  demander  à  son  fils,  qui  était  retenu 
prisonnier  à  un  autre  endroit,  s'il  n'avait  point  un  écu 
sur  lui  pour  cpielle  pi'it  envoyer  acheter  des  bas.  L  enfant 
réunit  tout  ce  qu'il  avait  dans  .ses  poclieltes.  et  envoya  un 
quart  d'écu  à  sa  mère. 

Puis,  comme  le  pauvre  enfant  pleurait  à  chaudes  larmes, 
à  la  nouvelle  de  la  mori  de  son  père  et  de  l'arrest:itioii 
de  sa  mère,  et  que  ses  gardiens  lui  disaient  de  piendre 
patience: 

—  Hélas!  dit-il.  il  le  faut  bien!  Seulement,  comme  plus 
d'une  fois  on  me  l'avait  prédit,  je  porte  la  peine  des  fautes 
de  mon  père  ! 

Le  comte    de  Fiesque  —  qui   était  de   la  maison  de   cet 


HENBI    IV,   LOUIS  XHI    ET   RICHELIEU 


53 


aventureux  comte  de  Fiesque.  leciuel  était  tombé  à  la  mer, 
quelque  soixante  et  dix  ans  auparavant,  en  essayant  de 
s  emparer  du  pouvoir  à  Gênes  —  avait  été  fort  tourmente 
par  la  marécliale  d'Ancre,  quoique  écuyer  de  la  reine  ré- 
gnante ;  ce  qui,  d'ailleurs  n'était  pas  une  grande  recomman- 
dation, puisque  la  vraie  reine  régnante  était  noii  pas  Marie 
de  Xlédicis,  mais  Eléonora  Dori.  Celle-ci  l'avait  donc  d'aliord 
fait  reléguer  dans  une  mécliante  cbambre  du  Louvre,  puis 
chasser  de  la  présence  du  roi  et  de  la  reine,  parce  que 
Fiesque  avait  parlé  au  roi  au  désavantage  de  la  marécliale  ; 
mais,  lorsqu'il  apprit  la  situation  du  jeune  Concini.  qui 
était  renfermé  dans  une  espèce  de  cabinet,  et  si  maltraité 
des  archers,  que  l'enfant  refusait  toute  nourriture,  voulant, 
dlsait-il,  mourir  de  faim.  le  comte  de  Fiesque  se  si^uvlnt  que 
le  pam-re  petit  était  le  filloul  du  i-oi  Henri  IV,  et  alla 
demander  à  Louis  XIII  la  permission  de  le  prendre  en 
garde  ;  puis,  comme  les  archers  avaient  enlevé  à  leur  Jeune 
prisonnier  son  chapeau  et  son  manteau.  le  comte  lui  donna 
le  manteau  et  le  chapeau  de  son  laquais,  et  l'emmena  au 
Louvre,  dans  sa  chambre. 

La  petite  reine  ayant  su  qu'il  était  là.  et  ayant  entendu 
dire  que  l'enfant  dansait  bien,  l'envoya,  chercher,  et,  tan- 
dis que  les  blessures  de  son  père  saignaient  encore,  et  que 
les  archers  conduisaient  sa  mère  en  prison,  elle  exigea  qu  11 
dansât  devant  elle  tous  les  pas  qu'.il  connaissait;  ce  que 
le  pauvre  petit  fit  en  pleurant,  mais  ce  qu'il  fit  cependant 
dans  l'espérance  de  tirer  de  ce  côté  quelque  protection  pour 
sa  mère  et  pour  lui. 

Avant  qu'on  la  conduisît  en  prison,  la  maréchale  fut 
Interrogée  par  M^t.  .\ubry  et  Le  Bailleul.  (lul  l'arrêtèrent 
dans  l'antichambre,  et  qui  l'interrogèrent  sur  ce  qu'elle 
pouvait  encore  avoir  de  bijoux  et  dargent.  Elle  répondit 
qu  elle  avait  encore  ses  perles  :  un  tour  de  cou  de  qua- 
rante perles,  dont  cnacune  valait  deux  miUe  livres,  et  une 
chaîne  de  cinq  tours  de  perles,  dont  chaque  perle  valait 
cinquante  livres,  et  qu'au  total,  enfin,  il  y  en  avait  pour 
cent  vingt  mille  écus,  à  peu  près.  .\prês  fiuoi.  elle  enveloppa 
le  tout  dans  du  papier.  le  fit  cacheter  en  sa  présence,  priant 
ces  messieurs  de  les  rendre,  comme  ils  firent,  aux  propres 
mains  du  roi.  leur  disant  qu'elle  n'avait  aucune  appréhen- 
sion, et  que.  s  ils  voulaient  contribuer  à  faire  reconnaître 
son  innocence,  elle  leur  donnerait,  une  fois  revenue  en 
faveur,  à  chacun  un  présent  de  deux  cent  mille  écus. 

L'un  d'eux  lui  dit  : 

—  Vous  nous  priez  maintenant,  madame,  et.  il  y  a  quinze 
jours,  si  nous  vous  eussions  regardée  en  face,  vous  vous 
fussiez  offensée,  vous  eussiez  dit  que  l'on  vous  ensorcelait, 
et  vous  nous  eussiez  fait  punir  ! 

—  Oh  !  dit-elle,  ne  me  parlez  point  de  ce  temps-là.  mes- 
sieurs, j'étais  folle! 

De  chez  la  maréchale.  >Iir.  .\ubry  et  Le  Bailleul  se  ren- 
dirent chez  le  maréchal,  où  ils  trouvèrent  encore  pour  deux 
millions    cinquante    mille    livres    de    rescriptions. 

Sur  CCS  entrefaites,  et  comme  ces  messieurs  faisaient  une 
expédition  inutile  à  Marmoiitiers,  chez  le  frère  de  la  maré- 
chale, où  ils  ne  trouvèrent  rien  qui  vaille,  un  nommé 
M.  Ollier  vint  révéler  qu'il  avait  des  coffres  en  garde. 

Il  remit  ces  coffres  au  roi,  et  l'on  y  trouva  deux  chan- 
deliers d'or  massif,  deux  douzaines  d'assiettes  d'or,  et 
une  robe  toute  couverte  de  diamants  et  autres  choses  pré- 
cieuses. 

Restaient  les  trois  ministres  favoris  de  la  reine  mère  : 
Barbin,  qui  était  chargé  des  finances  :  Mangof .  qui  était 
chancelier,  et  M  de  Luçon,  le  futur  cardinal  de  Richelieu, 
qui  était  confident  favori  de  la  reine  mère,  sous  le  titre 
de  secrétaire  d'Etat. 

Nous  avons  vu  ce  qui  était  arrivé  à  M.  de  Luçon  quand 
il  s'était,  une  heure  après  l'assassinat,  présenté  au  roi  ; 
-  Monsieur  de  Luçon,  lui  avait  dit  le  roi.  me  voilà  donc 
délivré  de  votre  tyrannie  :  »  et  il  lui  avait  tourné  le  dos. 

C'était  clair,  et  un  autre  se  le  fût  tenu  pour  dit. 

Il  n'en  fut  pas  ainsi  de  M.  de  Luçon.  Nous  le  verrons 
revenir. 

ilangot  fut.  après  M.  de  Luçon.  le  premier  f[ui  se  hasarda 
d'aller  au  Lou\Te.  Dans  un  pareil  moment,  on  y  mettait, 
comme  on  le  comprend  bien,  le  pied  assez  timidement. 
Mangot  prenait  donc  le  chemin  du  quartier  de  la  reine. 
quand  Vitry  l'arrêta  dans  la  cour. 

—  Où  allez-vous,  monsieur  Mangot?  lui  demanda-t-ll. 

—  Chez  .Sa   Majesté  la  reine  mère. 

—  Pardon,  mais  il  faudrait  savoir  avant  tout  si  Sa  ^^a- 
Jesté  le  roi  l'aura  pour  agréable. 

Mangot  s'arrêta.  Vitry  s'en  alla  faire  sa  charge  de  maré- 
chal du  palais,  tantôt  à  droite,  tantôt  à  gauche,  ne  s'occu- 
pant  plus  du  chancelier.  Mangot  continua  de  se  promener, 
m.'i<hant  un  cure-dents  qu'il  tenait  à  la  bouche.  Enfin, 
ennuyé  de  ne  pas  avoir  de  réponse,  il  fit  demander  au  roi 
s'il  lui  étoit  agréable  qu'il  l'allât  saluer.  —  Le  roi  lui  fit 
répondre  que  non.  mais  que  ce  qui  lui  serait  agréable,  ce 
serait  que.  le  plus  vite  possible.  Il  lui  rendît  les  sceaux. 

Une  heure  plus  tard,  le  roi  les  avait. 


Aux  premières  nouvelles  qu'il  avait  reçues  de  la  catas- 
trophe. Barbin  avait,  de  son  cOté,  voulu  aller  voir  an 
Louvre  ce  qui  s'y  passait;  mais,  étant  encore  sur  le  seuil 
de  sa  porte,  il  lui  fut  dit  par  M.  Ilennequin  qu'il  ferait 
mieux  d'attendre,  et  de  ne  point  se  hasarder  sans  qu'il  fat 
sûr  de  quelle  façon  il  serait  reçu.  Barbin  rentra  donc  dans 
son  logis  ;  mais,  peu  après,  il  en  ressortit  et  s'en  alla 
se  cacher  dans  les  écuries  de  la  reine.  JI.M.  Mangot  et  de 
Luçon.  sachant  qu'il  était  là.  le  rejoignirent.  Ils  envoyèrent 
alors  à  la  reine  mère  M.  de  Bragelonne,  lequel  fit  si  bien 
qu'il  parvint  jusqu'ù  Xfarle  de  .Médicis  et  lui  apporta  là 
prière  du   triumvirat. 

—  Dites,  répondit  la  reine  mère,  que,  pour  Barbin,  je 
ferai  ce  que  je  pourrai,  mais  que,  pour  les  autres,  Je  ne 
réponds  de  rien.  Qu'ils  pourvoient  donc  comme  ils  Tenten- 
dront  à  leur  sûreté. 

Mangot  était  allé  chercher  les  sceaux  et  avait  l'espoir 
de  les  rendre  au  roi  lui-même.  En  les  lui  rendant,  il  lui 
eût  parlé  et  eût  tenté  un  dernier  effort  ;  mais,  au  moment 
où  il  commençait  de  monter  le  grand  escalier-, 

—  Holà  !  monsieur  Mangot.  lui  cria  Vitry.  qui  venait 
derrière,  où  allez-vous  avec  votre  robe  de  salin  J 

—  .Mais,  monsieur.  Je  vais  chez  Sa  Alajesté. 

—  Le  roi  n'a  plus  affaire  de  vous,  monsieur. 

—  Il  m'a  redemandé  les  sceaux. 

—  C'est  bien  :    attendez  là  ! 

Mangot  attendit  une  heure  dans  l'antichambre  :  mais,  au 
bout  d'une  heure,  vint  de  Luynes.  qui  lui  dit  : 

—  De  la   part   du  roi,   monsieur,  donnez-moi    les  sceaux. 
Mangot  les  rendit,  et  ils  furent  donnés  p,ar  le  roi  à  .arma- 
gnac pour  les  garder. 

Et,  en  se  frottant  les  mains,  le  roi  dit  : 

—  Ah  !  j'espère  que,  maintenant  que  noue  avons  les 
sceaux,  nous  aurons  les  finances. 

.Vprès  quoi.  Mangot  fut  conduit  par  les  archers  dans  la 
chambre  de  Vitry.  d'où  il  ne  bougea  de  tout  le  jour  jusqu'à 
cinq  heures  du   soir,  moment  où  il  rentra  chez  lui. 

Quant  à  M.  de  Luçon.  il  ne  se  tint  point  pour  battu  de 
la  rebuffade  du  roi.  Il  fit  dire  à  Sa  Majesté  qu'elle  devait 
se  rappeler  que.  depuis  quinze  jours,  voyant  le  désordre 
qui  s'était  mis  dans  les  affaires,  il  avait  demandé  son  congé  ; 
qu'en  conséquence,  il  désirait  que  le  roi  décidât  quelque 
chose  à  son  endroit. 

Le  roi  lui  fit  répondre  qu'il  pouvait  rester  en  son  conseil 
si  bon  lui  semblait,  ou  comme  évèque  ou  comme  conseiller 
d'Etat,  mais  que.  pour  la  charge  de  secrétaire,  il  en  avait 
disposé  et  l'avait  rendue  à  M.  de  Villeroy.  .\  cette  fin.  Sa 
Majesté  le  priait  d'aller  quérir  tous  ses  papiers. 

Ce  que  fit  M.   de   Luçon,   bien   entendu. 

Pendant  qu'on  donnait  des  gardes  à  la  reine;  pendant 
qu'on  fouillait  la  paillasse  de  la  maréchale:  pendant  que 
celle  qui.  la  veille,  était  plus  riche  que  le  roi  régnant,  plus 
puissante  que  la  reine  mère,  faisait  demander  à  son  pauvre 
enfant  un  écu  pour  acheter  les  bas  qui  lui  manquaient,  le 
roi  recevait  les  félicitations  de  son  frère,  M.  le  duc  d'Or- 
léans, de  M.  le  comte  de  Soissons,  du  cardinal  de  Guise, 
du  chevalier   de  Vendôme  et  de  M.   de  Nemours. 

La  foule  était  si  grande,  que  le  roi,  pour  ne  pas  être 
étouffé,  fut  obligé  de  monter  sur  son  billard,  où  l'on  fit 
monter  avec  lui  Monsieur,  et  M.  le  Comte. 

On  appelait  M.  le  Comte  M.  le  comte  de  Soissons,  troi- 
sième fils  de  Louis  If,  prince  de  Condé,  comme  on  appelait 
l'aîné  .1/.  le  Prince.  —  Le  second  s'appelait  M.  le  prince 
de  Conti. 

Nous  :ivons  parlé  de  M.  le  Prince  à  propos  des  amours 
de  Henri  IV  avec  sa  femme,  et  nous  aurons  probablement 
l'occasion  d'en  reparler  encore.  Nous  parlerons  plus  tard 
de  madame  la  princesse  de  Conti.  dont  il  y  a  plus  à  dire 
que  de  M,  le  Prince.  Et  nous  parlerons  tout  de  suite  de 
M.  le  Comte,  dont  il  n'y  a  rien  à  dire  du  tout,  ou  si  peu 
dl  chose,   que  cela  n'en  vaut   guère  là  peine. 

D'ailleurs.  M.  le  comte  de  Soissons,  à  cette  époque,  n'était 
qu'un  entant  de  l'âge  du  roi.  Il  était  fils  de  Charles  de 
Bourbon,  comte  de  Sois.sons,  qui  était  mort  en  1612.  c'est-à- 
dire  cinq  ans  auparavant. 

Plus  tard,  le  jeune  homme  prit  parti  contre  Richelieu, 
se  ligua  avec  le  grand  Condé.  son  neveu,  contre  la  régcnie 
dans'tiiutcs  les  affaires  de  la  Fronde,  gagna  contre  M.  de 
Chàlillon  la  bataille  de  la  Martée.  en  Champagne,  et  y  fut 
tué  par  le  dernier  coup  de  pistolet  que  l'on  y  tira. 

C'est  du  haut  de  ce  billard,  qui  fut.  en  réalité,  son  pre- 
mier trône,  que  le  roi  reçut  ses  nouveaux  ministres  :  le 
président  Jeannin.  les  sieurs  de  Gèvres,  Loménie,  Pontchar- 
tr.-iin,  Chàteauneuf  et  Pontcarré. 

Le  plus  connu  de  tous  ces  barbons,  comme  les  appelaient 
les  jeunes  gens  de  la  cour,  celui  qui,  en  effet,  a  laissé  une 
véritable  trace  dans  l'histoire,  est  le  président  Jeannin 
ligueur  enragé,  rallié  depuis  à   Henri  IV. 

Le"  président  Jeannin  était  fils  d'un  tanneur  d'Autun  eu 
Bourgogne.  Le  père,  qui  avait  du  bien,  envoya  le  Jeune 
homme  étudier   à  Paris.  Jeannin  y  fut  fort  débauché:  ce 


ntNP.I   I  ■,   LOUIS    XIM    KT    RinnET  IrU 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


qui  fit  <pie  le  vénérable  tanneur  lui  coupa  les  vivies.  Il 
revint  en  Bourgogne,  épousa  la  fille  d'un  médecin  de  Semur 
qui  avait  une  assez  bonne  dot. 

Arrive  l'assassinat  du  duc  et  du  cardinal  de  Guise,  à 
Blois  :  Jlayenne.  gouverneur  de  la  Bourgogne,  met  en  armes 
son  gouvernement  :  Jeannln  se  donne  à  lui.  et.  par  son  in- 
telligence,  lui   devient   fort    utile. 

Un  jour  que  M.  de  Mayenne  passait  par  Autun.  Jeannin 
le  pria  de  vouloir  bien  lui  faire  l'honneur  de  prendre  son 
repas  chez  lui. 

Le  prince  accepte  et  se  rend  chez  son  iiôte. 

Mais  Jeannin.  lui  présentant  son  pèie  avec  son  tablier 
de  corroyeur,   dit  au  prince  : 

—  Monseipmeur.  voilû  le  maître  de  la  maison  ;  c'est  lui 
qijti  vous  traite. 

M.  de  Mayenne  reçut  le  corroyeur  à  bras  ouverts  et  le 
fit  mettre  au  haut  bout  de  la  table. 

Henri  I\'.  après  avoir  vu  Paris,  alla  à  Laon. 

Jeannin  y  était  et  fut  chargé  de  parlementer  avec  Je  roi. 
On  échangea  les  propositions  du  haut  en  bas  des  remparts. 
Jeannin  tint  très  ferme  et  refusa  toutes  les  conditions  of- 
fertes par  le  roi. 

Henri   était  furieux. 

—  Ah  !  dit  Henri  en  montrant  le  poing  à  1  intraitable 
négociateur,  je  vous  promets,  maître  Jeajinio,  que,  si  j'entre 
dans  Laon,  je  vous  fais   pendre. 

—  Bon  I  répondit  Jeannin,  vous  n'y  entrerez  pas  que  je 
ne  sois  mort,  et,  une  fois  mort,  je  ne  me  soucie  guère 
de  ce  que  vous  y  ferez 

Mayenne  finit  par  faire  sa   paix. 

Il  avait  oublié  de  sauvegarder  Jeannin  ;  mais,  près  d  un 
homme  comme  Henri  IV.  Jeannin  était  sauvegardé  par  la 
conduite   même  qu'il  avait  tenue. 

H  s'était  retiré  au  haut  d'une  montagne  à  laquelle  on 
ne  parvenait  que  par  un  sentier  très  rude.  Sa  raison  était 
qne  les  gens  qui  l'aimaient  véritablement  le  viendraient 
chercher  partout  où  il  serait;  que,  quant  atix  autres,  il 
ne  se   souciait   pas    de    les    voir. 

Un  jour,  au  grand  étonnement  de  Jeannin.  un  étranger, 
un  inconnu  le  vient  chercher  sur  son    sommet 

L'inconnu  venait  de  la  part  de  Henri  IV.  et  lui  apportait 
une  lettre  conçue  en  ces  termes  : 

■1  Monsieur  Jeannin. 
•<  Vous  avez  bien  servi  un  petit  prince;   j  espère  que  vous 
servirez  mieux  encore  un  grand  roi. 

..   Hiîne;. 

«  P.-S.  Suivez  l'homme  que  je  vous  envoie,  il  vous  con- 
duira à  moi.   » 

Jeannin  suivit  le  messager  ;  le  roi  Henri  l'envoya  en  Es- 
pagne pour  je  ne  sais  quelle  négociation.  Jeannin  s'en 
acquitta  à  merveille. 

Au  retour,  le  roi  lui  donna  une  charge  de  président  il 
mortier  à  Dijon.  Voilà  pourquoi  on  la  toujours  appelé, 
depuis,  le  président  Jeannin. 

Un  jour,  la  reine  mère,  voulant  lavoir  à  elle,  lui  fit 
offrir  une  forte  somme  d'argent,  quelque  chose  comme 
trois  ou  quatre  mille  écus. 

Il  refusa  cette  somme  en  disant  que,  pendant  la  minorité 
de  son  flls,  la  reine  mère  ne  pouvait  disposer  de  rien. 

En  1603,  le  roi  l'avait  envoyé  en  l'Iandre  :  ce  fut  à  lui 
que  les   Provinces-Unies   durent    le  traité   de  1609. 

.■\près  la  mort  du  roi,  il  avait  été  fait  surintendant  des 
finances  ;  mais,  depuis,  on  lui  avait  ôté  la  place  pour  la 
donner  à  Barbin. 

H  avait,  d  avance,  fait  faire  son  tombeau  dans  la  même 
église  que  celui  de  son  père  et  côte  à  côte  avec  lui.  Le 
titre  de  tanneur  était  soigneusement  conservé  sur  la  pierre 
tiimulalre.  Etait-ce  par   humilité?  était-ce  par  orgueil? 


III 


Suivons  le  cours  de  cette  f;inieuse  journée  du  2^ 
Pondant  que  le  roi.  sur  Is  blll.ird  où  nou«  1  avons  laissé 
l.oiir  nous  occuper  du  préslôent  Jeannin,  recevait  les  féllci- 
i.itlons  des  princes  du  sang,  et  réintégrait  les  ministres  du 
loi  son  père  dans  leurs  charges,  le  colonel  d'Ornano.  —  le 
irième  qui  avait  pris  le  roi  dans  ses  bras  pour  le  hausser 
.1  la  hauteur  des  fenêtres,  et  le  montrer  aux  gardes.  —  le 
«olnnel  d  Omano  courait  au  parlement,  qui  avait  déjà  levé 
sa  séance.  Mais  il  apprit  que  les  présidents  énient  au  bu- 
reau des  eaux  et  forets,  et  II  y  entra  pour  leur  annoncer  la 
nouvcUe. 

MES.siErRS.  —  c'est  le  terme  générique  dont  on  désignait 
les  conseillers  au  parlement,  les  avocats  et  les  greffiers 
n'ayant  que  le  titre  de  ir.aUres.  —  Messieurs  la  savaient 
déjii  par  deux  exempts  a\i:<.  gardes. 


Le  colonel  d  Oruano  entra,  avons-nous  dit,  dans  le  ca- 
binet où  étaient  les  présidents. 

—  Messieurs,  leur  dit-il.  je  viens  vou«  annoncer  que  le  r^  i 
a  fait  tuer  le  maréchal  d  Ancre  pour  se  mettre  en  liberté 
J'ajouterai,  au  nom  de  Sa  Majesté,  qu'elle  espère  que  vou> 
êtes  et  serez  toujours  dans  La  même  volonté  de  lui  rendre  un 
fidèle  service.  En  échange  de  quoi.  messieui'S.  vous  pouvez 
être  assurés  que  le  roi  seia  bon  roi. 

M.  le  premier  président  répondit,  bien  entendu,  au  nom 
de  toute  la  compagnie,  et  il  accourut  lui-même  à  pied, 
n'ayant  pas  pu  trouver  un  carrosse,  tant  la  confusion  était 
grande. 

Tout  cela  mena  le  roi  jitsiju'au  dîner,  comme  le  lecteur  le 
verra  en  lis.int  le  journal  hygiénique  du  roi  Lou'ls  XIII  ; 
puis,  après  le  dîner,  le  ca.-dinal  de  la-  Rochefoucauld  vînt 
saluer  le  roi  ;  et,  voyant  qu'au  lieu  de  le  laisser  tran<jull- 
Itment  jouer  avec  ses  camaïades,  ou  riuteiri>inpait  à  tout 
moment  pour  lui  parler  affaires  graves  et  intérêts  sérieux  : 

—  Sire,  dit  il,  que  Votre  Majesté  s  accoutume  à  la  patience, 
mais  elle  saura  dorénavait  qu'elle  sera  bien  autrement  em- 
pêchée encore. 

—  Vous  vous  trompez,  monsieur:  j'étais  plus  empêché  ûe 
faire  l'enfant  que  je  ne  If.  suis  à  toutes  ces  affaires-là. 

Puis,  s'adressant  ,à  celui  qui  était  le  plus  près  de  lui  : 

—  On  ma  fait,  six  ans  durant,  fouetter  les  mulets  aux 
Tuileries,  dit-il.  Il  est  temps  qu'enfin  je  fasse  mon  métier  de 

lOl. 

Alors,  il  se  mit  à  parler  plus  haut  et  plus  vivement  qu'il 
n'avait  jamais  fait,  peut-être  poussé  par  uue  espèce  de 
fîèn'e. 

—  Messieurs,  dit-ll.  convenez  d'une  chose  :  c'est  qu'il  faut 
que  je  sois  bien  aimé  des  l'rançais,  puisque,  ayant  été  forcé 
de  communiquer  mon  dessein  À  plus  de  vingt  personnes, 
aucune  n'en  a  averti  ce  perwnnn'je.  Au  reste,  ce  uest  point 
d'hier  que  je  pense  à  être  le  maître  :  il  y  a  déjA  longtemps 
que,  lors  d'un  voyage  à  Saint-Germain,  j'avais  résolu  de  m'en 
aller  de  la  à  Rouen,  et,  une  fois  arrivé  à  Rouen,  d'y  mander 
mes  serviteurs.  Une  autre  fois,  ce  fut  à  Amboise  que  je  vou- 
lais fuir  ;  puis  j'eus  encore  une  idée  :  c'était  d'Inviter  le  ma- 
réchal à  venir  voir,  dans  mi  chambré,  les  petits  canons  avec 
lesquels  j'avais  bâti  mon  fort  des  Tuileries,  et  de  me  faire 
observer  par  Ducluseaux  que  j'avais  laissé  trois  ou  quatre 
pièces  de  mon  artillerie  au  bas  de  la  galerie.  Alors,  je  se- 
rais sorti  comme  pour  les  faire  venir,  j'aurais  lai^  le 
maréchal  seul  dans  mon  cabinet  :  Vitry  et  les  siens  fussent 
entrés  et  leussent  tue  coimme  au.iouid  nul  :  mais  11  ne  leur 
donna  point  ce  loisir  Er:r;n.  vint  le  projet  d'hier,  qni  .1 
échoué,  parce  que.  ayant  pris  médecine  le  matin,  il  se  retira 
chez  lui  aussitôt  afiès  sa  visite  A  ma  mère  ^ 

Et,  comme  un  murmure  approbateur  indiquait  l'admira- 
tion que  les  auditeurs  avaient  pour  cette  persévérance: 

—  Aussi,  messieurs,  continua  le  roi.  il  faut  convenir  en- 
core que  ce  maréchal  était  ui.  grand  impudent.  L'autre  jour, 
jouant  au  billard  avec  moi.  ne  s'est-ll  pas  couvert'  H  est 
vrai  qu'il  m'en  demanda  la  permission  après,  en  me  di- 
sant :  «  Sire.  Votre  Majesté  me  permettra  bien  de  me  cou- 
vrir :  »  mais  il  l'avait  déjà  fait  avant  de  le  demander. 
.Aussi  lui  répondis-je  :  «  C'ui.  couvrez-vous.  ■■  d  un  Ion  qui 
dut  lui  faire  comprendre  qu  il  m'avait  offensé.  Un  autre 
jour,  peut-être  le  même,  nalla-t-il  pas  s'asseoir  au  conseil 
des  dépèches,  dans  mon  propre  tiulenil,  et  ne  se  fit-il  pa* 
lire  le  courrier  par  les  seirétaîres  d'Etat,  chacun  dans  son 
département,  commandant  à  la  baguette,  donnant  son  ap 
probation  ou  sa  rz-prohnlion  selon  sa  fantaisie  !  C'uelques 
j.'urs  auparavant,  comme  j'étais  tout  seul  dans  une  chambre. 
ne  vint-il  pas  me  faire  visite  avec  deux  ou  trois  ceni.s 
tientilshommes.  qui  sont  entrés  et  sortis  .avec  lui,  sans 
qu'un  seul  songeât  à  rester  pour  me  faire  compagnie  i 
Une  autre  fois,  ne  dit-ll  pas,  je  ne  sais  plus  pour  quel  enfan- 
tillage, que  j'avais  mérité  le  fouet  !..  Cor.iieu  !  le  roi  mon 
père  me  1  a  fait  donner  qi'and  j'étais  enfant  ;  mais  c'était  un 
droit  à  lui.  Et  encore  croyait-il,  l'orgueilleux  maréchal, 
quand  je  le  regardais  de  travers,  que  l'on  me  montait  la 
tête  contre  lui  :  et  la  preuve,  c'est  qu'il  disait  à  Luynes  : 
•■  ilonsieur  de  Luynes.  je  m'aperçois  bien  que  le  roi  boude  ; 
mais  prenez  garde,  vous  m'en  répor.de<  !  »  Veiitresalnt-gris  ! 
comme  disait  feu  mon  jiére.  oui.  Je  lui  faisais  mauvai.«e 
mine;  mais,  par  bonheur,  nous  avons  changé  de  rôle,  et 
c'est  lui  qui  la  fait  à  cette  heure. 

Et.  sur  ce  trait  d'esprit,  dont  II  faut  savoir  gré  à 
Louis  XIII,  attendu  qu'ils  sont  rares  chez  lui,  11  cessa  enfin 
cr  long  discours,  que  M.  de  Marlllac.  qui  fut  plus  tard  garde 
des  .sceaux,  recueillit  dans  toute  lincohérence  fiévreuse  avec 
laquelle  nous  le  reproduisons 

En  ce  moment.  les  députas  du  parlement,  présidents  et  con- 
seiUers  arrivèrent  :  ds  étaiejit  onze  en  tout  :  trois  présidents, 
huit  conseillers  :  ils  trouvèacnt  Sa  Majesté  dans  la  galerie. 

On  aût  dit  que  le  roi.  après  avoir  gardé  si  longlemns  le 
silence,  éprouvait  un  instant  le  btsoln  de  parler. 

—  Messieurs,  dit  Louis  Xlîl  en  allant  à  eux.  Je  m'as!«»ire 
fur  votre  fidélité  et  veux  me  conduire  par  vos  conseils  a<K 


IlEXPI    IV.    LOUIS   XIH    ET    P.ICIII-LIEU 


affaires  les  plus  Importantes  ;  je  vous  ai  mandés  pour  pren- 
dre votre  avis  ;  allez-vouseii  au  catiinet.  où  mon  conseil  est 
as-emblé,   et  vous  apprendrez  ce  que  c'est. 
Ils  y  ail<  rent. 

Là,  on  leur  dit  iju'il  y  avait  deuy  choses  .«ur  lesquelles  le 
roi  désirait  leur  avis  :  lune,  de  savoir  si  le  proofis  devait 
i-tre  lait  au  corps  du  maréchal  d'.Micre  ;  lautre,  s'ils 
croyaient  qu  il  lui  nécessaire  que  le  i-oi  envoyai  des  lettres 
de  grand  sceau  au\  provinces  et  aux  parlements,  au  sujet 
de  ce  qui  sélalt  passé  C'  ù  quoi,  aprt-s  en  avoir  conféré 
ensemble,  les  membres  du  parlement  répond iicnl.  —  quant 
au  premier  point  ;  .  Puisque  le  niaiéclial  est  mort,  et  qu'il 
n'y  a  plus  rien  à  craintive  de  sa  part,  la  cUmence  du  roi 
serait  louable  de  se  contenter  de  cela,  sans  approfondir 
davantase  les  crimes  qu'il  a  commis,  d'autant  plus  que. 
le  roi  l'ayant  fait  ncurir,  l'aveu  de  Sa  Majesté  couvre  tout, 
et  agir  autremeut.  ce  serait  révoquer  en  doute  la  puissance 
du  roi  ;  •  —  et.  quant  au  second  point.  Us  ajoutèrent  que 
le  maréchal  n'était  pas  homme  de  si  grande  considcration. 
<(u'il  y  fallut  mettre  tant  dp  cérémonie,  quo  d'user  de  lettres 
patentes,  comme  si  c  était  quelque  grand  prince. 

Cela  fait,  ils  se  retirèrent:  et.  leur  avis  ayant  été  trouvé 
b'>n.  il  fut  suivi. 

I.'li.illall  avait  eu  lieu  le  matin;  le  soir  eut  lieu  la  curée. 
'  i'  lut  au  coui  lier  du  roi  que  chacun  se  partagea,  celui-ci  le 
M-ur    celui  là  le  foie,  .lui  la  rate,  qui  les  entrailles. 

Vitry  fut  fait  maréchal,  c'était  chose  promise;  —  11  eut. 
en  outre,  dans  son  héritage  mobilier  et  immobilier:  la  ta- 
Tonnie  de  Lésigny,  la  maison  de  Paris,  et  les  chevaux  de 
licurie.  lesquels  furent  onhvés  dès  13  lendemain  matin. 

Du  Vair.  qui  venait  de  rentrer  en  fonctions  après  la  mort 
iu  maréchal,  et  qui  avait  les  sceaux,  ne  cacha  point  à  Vitry 
■  '■  mépris  qu'il  faisait  de  lui.  lorsque  celui-ci  vint  faire 
-  eller  ses  provisions  ;  et.  comme  M.  de  Thémines  avait  été 

lit  maréchal,  quelques  m.iis  auparavant,  pour  avoir  arrêté 
■>!.  le  prince  de  Condé,  M.  de  Bouillon  ne  put  s'empêcher  de 
dire  : 

—  Par  ma  foi  !  je  rougis  d  être  maréchal  de  Fi-ance.  depuis 
<;ue  le  bâton  est  devenu  la  i-écompense  des  sergents  et  des 
assassins. 

En  outre.  M  de  Oéran  se  plaicmit.  M.  de  Géi-an  avait  un 
i  i-evet  en  blanc  de  la  première  chai'ge  de  maréchal  vacante. 
I  la  mort  de  C'onclni  venait  de  faire  vacance;  mais  on  lui 
dit  que,  la  mort  de  Concini  n'étant  point  une  mort  ordi- 
naire, la  vacance,  par  contrecoup  n'était  point  une  vacance 
ordinaire,  et  flu'ff  ii'ëlail  point  rnisounnble  de  penser  que 
Vitnj  e»"  'ué  Cnnrini  pour  s'erclurc  liilmêmc  au  propt  dun 
ilranaer.  il.  de  Céran  comprit  et  attendit  une  vacance  or- 
dinaire. 

M.  de  Luynes  f.nt  la  charge  de  premier  gentilhomme  de  la 
chambre,  et  la  lleutenance  générale  pour  le  roi  en  Norman- 
die,  avec   Pont-de-1  Arche. 

M.  de  Vendôme  recouvra  le  château  de  Caen.  qu'il  tenait 
■^  la  main  même  du  feu  roi.  et  que  Pî  maréchal  lui  avait  Mé. 
I  demanda  en  plus  et  obtint  l'abbaye  de  Marmoutiers. 

r^'évêque  de  Bayonne  demanda  l'archevêché  de  Tours,  le- 
inel.  comme  l'évôché  de  ]!;iyonne,  était  au  frère  de  la  maré- 
iiale.  qui  les  résigna,  se  réservant  mille  écus  de  pension 
-iir   chacun    d'eux 

Le  marquisat  d'.\ncre  resta  en  suspens,  et.  plus  tard,  fut 
tonné  pour  arrondir  la  part  de  de  Luynes. 

Perray,  beau-frère  de  Vitry,  eut  la  capitainerie  de  la  Bas- 
ille,  dont  il  prit  possession  trois  .jours  api-è-;. 

Du  Halller.  frère  de  Vitry.  eut  la  charge  de  capitaine  des 
-.nrdes,  et  devint  plus  tard  le  maréchal  de  l'HospItal.  — 
',  Ilospital  est  le  vrai  nom  des  Vitry.  —  En  outre,  ayant  ap- 
.  ris  qne  l'apothicaire  du  rr.aréchal  avait  un  de  ses  coffres, 
'  que  ce  coffre  avait  été  saisi  par  le  commissaire  du  quar- 
lor.  an  commandement  ai  lieutenant  civil,  il  demanda  ce 
i^oCfre  au  roi.  qui  le  lui  donna,  quoi  que  ce  fût  :  ce  coffre 
n'était  que  l'enveloppe  d'une  boîte  contenant  des  pierreries 
I>onr  plus  de  vingt  mille  écus. 

Après  quoi.  le  roi  congédia  ses  bous  amis,  tourna  le  nez 
du  côté  du  mur  et  s'endormit. 

Consultons  l'honnête  d("  leur  Héronard  pour  savoir  com- 
ment, hygléniquement,  se  passa  cette  journée,  et  combien 
't  heures  un  assassin  royal  peut  dormir  après  .«on  premier 
meurtre  : 

■.  Le  21  avril  ifin.  lundi,  éveillé  ■';  sept  heures  et  demie 
près  minuit.  —  Pouls  plein,  égal;  —  petite  chaleur  douco  ; 
I -vé  ;  —  bon  visage,  gai  •  —  pissé  jaune,  fait  ses  affaires  ;  — 
••^igné,  vêtu;  —  prié  Dieu.  —  \  huit  heures  et  demie,  dé- 
piiné  :  —  gelée,  quatre  cuillers  ;  —  point  bu.  si  ce  Vi  est  du 
•  lu  clairet,  lort  trempé.  • 

Ici.  Il  y  a  une  petite  lacune  au  journal.  Nous  la  ropro- 
•luisctfis  dans  sa  forme  et  ave«  le  Han«  qtr'M"  i-i  -•■: 

"  Le  maréchal  li'.^ncre, 
lue  STir  le  pont   du 
Ijiuvre  entre  dix  h 
«nze  heures  du  matin.  » 


Pour  le  digne  médecin.  la  catastrophe  n'avait  point  gi-ande 
importance,  a  ce  qu'il  parait  ;  aussi  ne  lui  consacre-t-il  que 
celte  note 

Puis,  il  reprend  son  journal,  qui  contient  une  série  d'évé- 
nements bien  autiement  importants  â  ses  yeux. 

•  Dîner  à  midi...   . 

Il  y  a.  vous  le  voyez,  un  retard  d".  doux  heures  dans  le 
dîner.  Dame!  comme  on  ait,  ou  ne  lait  point  d-omeicties 
sans  casser  des  auts  -.  mais,  soyez  tranquilles.  Sa  ilajftsté 
n  en  mangera  que  mieux  i  Repienons  donc. 

■  Dîner  a  midi  :  —  bouts  d'asperges  en  salade,  12-  —  qua- 
tre crêtes  de  coq  sur  un  potage  blanchi  ;  -  cumulées  de 
potage,  10:  —  bout3  d  asperges  .sur  un  chapon  bouilli  — 
veau  bouilli;  —  la  moelle  d  un  os;  —  taillarins  12  ■  —  les 
ailes  de  deux  pigeons  rôtis:  —  deux  tranches  de  gelinotte 
rotie  avec  pain  ;  -  gelée  ,  -■  figues,  5;  -  guignes  sèches,  U  : 

—  lotignac  sur  une  oublie  :  —  pain,  peu  ;  -  bu  du  vin  claiiet 
fort  trempé;  —  dragées  le  fenouil,  une  petite  cuillerée       l 

.\utre  blanc. 

Le  royal  pensionnaire  échappe  à  son  docteur  :  il  monte 
sur  un  billard,  et  harangue  les  assistants  ;  II  reçoit  les  déiiu- 
tés  du  parlement,  il  cause,  il  tait  le  roi  :  mais,  à  six  heures 
et  demie,  lappétit  lui  revient,  et  il  retombe  sous  la  griffe  de 
son  docteur. 

«  Six  heures  et  demie,  soupe  ;  -  bouts  d'asperges  en  sa- 
lade, 12;  -  pain  en  panade;  -  bouts  rt  asperges  sur  un 
chapon  bouilli;  —  veau  bouilli,  -  la  moello  d  un  os-  — 
mousserons  au  beurre  avec  luie  rôtie  ded;tns  ;  —  les  ailes  de 
deux  pigeonneaux  rôtis,  avec  pain  ;  —  gelée;  —  suc  de  deux 
oranges  douces:  —  figues,  &;  -    grains  de  verjus  conllts    5- 

—  guignes  sèches,  4  ;  —  p.-i.in,  fort  peu  ;  --  bu  du  vin  clairet 
fort  trempé:  —  dragées  de  fenouil,  la  petite  cuillerée-  -^ 
amusé  jusqu'à  sept  heures  et  de  mie  ;  —  iMi  ses  affaires 
jaune,  mol,  beauconp  ;  —  amusé  jusqu'à  neut  Heures  et 
demie  ;  —  hu  de  la  tisane  :  —  dévêtu,  —  mis  au  lit,  —  pouls 
plein,  égal  ;  —  petite  chaleur  douce  ;  —  prié  Diou  ;  —  a  dix 
heures  s'endort  jusqu'à  sept  heures  et  demie.  » 

Nous  voilà  rassurés  sur  le  compte  de  ce  pauvre  rot  qui 
vient  de  prendre  tant  de  tracas  â  lendioit  du  mart-rhal 
d  Ancre.  Son  diner  a  été  retardé  de  deux  heures  ;  il  a  tou- 
jours le  ventre  un  peu  relâché:  —  on  .sait  que  c'est  letfet 
que  produisait  à  son  père  la  vue  d3  l'ennemi  ;  —  mais  il 
s  est  amusé  de  sept  heures  à  sept  heures  et  demie,  et  de 
huit  heures  à  neuf  heures  et  demie;  ce  qui  n'est  pas  dans 
ses  habitudes.  La  chose  est  si  vraio,  quo  nous  avons  ouvert 
au  hasard  le  journal  du  docteur  Héronard.  à  cent  cridrrAls 
di/lérenis.  et  que  nous  n  avons  jamais  retrouvé  ce  précieux 

mot  :     AMISÉ. 

En  effet,  on  sait  que  Louis  XIII  a  été  le  roi  le  moins  amusé 
et  même  le  moins  amusahie  qu'ait  jamais  eu  hi  monarchie 
française;  ce  qui  ne  lempèchc  pas  d'être  assez  amusant, 
quoique  son  fils  louis  XIV  lui  ait  fait  sur  ce  point  une 
rude  concurrence 

Mais  aussi  on  ne  peut  p.-i«  s'amuser  tous  les  jours,  et.  le 
jour  de  l'assassinat  du  mai-ftchal  d'Ancre,  le  rot,  comme  le 
(onstate  ce  bon   M.  Hérouard,  s'était  amusé  deux   fois. 

En  outre,  il  s'était  mis  au  Ut  avec  un  pouls  plein,  égal, 
avec  une  petite  chaleur  doure .-  il  avait  prié  Dieu  à  dix  heu- 
res, et  s'était  endormi  jusqu'à  sept  heures  et  demie  du  ma- 
tin, c'est-à-dire  qu'il  avait  dormi  un  peu  pins  de  neuf  heures. 
Pauvre  roi. 

Voyons  un  pen  à  quoi  songeait,  pendant  le  sommeil  de 
son  roi,  le  bon  p-.uple  de  Paris. 

Le  bon  peuple  de  Paris  songeait  à  déterrer  le  corps  du 
maréchal   d  Ancre. 

Le  lendemain,  mardi  25  avril,  le  roi  fut  réveillé  par  un 
friand  tumulte,  cers  sept  ■,!/  huit  heures  du  mattn.  —  S'il 
n'eût  point  été  réveillé  par  ce  grand  tumulte,  peut-être,  au 
lieu  de  dormir  neuf  heures,  eilt-il  'ait  le  tour  du  cadran  et 
en    eût-il   dormi    douze  ! 

Ce  tumulte  était  causé  rar  la  populace  de  Paris,  qui  se 
ruait  vers  l'église  Salnl-ticrmainlAuxerrois.  dans  la  louable 
intention  de  faire  ce  que  le  parlement  avait  Jugé  inutile  :  le 
procès  au  coriis  dn  marécaai. 

Voici  comment  la  chose  s'était  passée,  ou  plutôt  comment 
la  chose  se   passait 

.\u  point  du  jour,  un  des  familiei-s  de  l'église  avait  montré 
,->  l'un  de  ses  amis  l'endroit  où  ,-iviit  été  dépo.«é  le  corps  du 
maréchal  ;  cet  ami  l'avait  moniré  à  un  autre.  Kautre  à  un 
autre  ;  et  ainsi  s'était  f.iit  un  rassemblement. 

D'abord,  on  commença  par  cracher  sur  cette  tombe  ;  puis 
on  trépigna  dessas  :  puis  quelqurs-uns  commencèrent  à 
gratter  avec  leurs  oiigle=.  et  "r"nt  si  bien,  qu'ils  finirent  par 
découvrir  les  joihtulres  des  pierres. 

Les   prêtres   alors   les   chassi.rent 

.■vjals,  les  fuêtres  étant  sortis  en  procession  et  n'étant  plus 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


là  pour  les  chasser,  le  peuple  rentra  et  se  mit  à  gratter  la 
tombe  avec  une  telle  force,  qu'en  moins  île  rien  il  en  eut 
ôté  queltiues  pierres.  Ces  pierres  enlevées  étaient  du  coté  des 
pieds,  que  l'on  aperçut  par  l'ouverture. 

.Mors,  on  amena  les  cordes  des  cloches,  un  les  attacha  aux 
pieds  du  cadavre,  et  l'on  tira  tant  et  si  bien,  qu'on  arraclia 
!■!  lorps  hors  de  ttrre,  comme  on  arrache  un  bouclion  d'une 
bouteille. 

Tout  cela  se  faisait  au  cri  de  "  Mve  le  roi  !  » 

Le  tumulte  était  si  grand,  que  les  prêtres,  au  retour  de  la 
procession,  reconnurent  qu'il  était  trop  tard  pour  y  remé- 
dier. Ils  furent  même  obligés,  tant  l'église  était  encombrée, 
de  remettre  au  lendemain  les  messes  qu'ils  .avaient  a  dire 
lé  jour  même.  Le  peuple,  en  effet,  était  monté  sur  les  chai- 
ses, sur  les  bancs,  sur  les  autels  et  jusque  sur  le  treillis  des 
chapelles  et  des  arcades 

Quelques  officiers  qui  tentèrent  de  rétablir  l'ordre  se  re- 
connurent   bientôt    trop   faibles. 

Le  gnand  prévôt  vint  avec  quelques  archers  ;  mais  le  peu- 
ple lui  cria  que,  s'il  avait  le  malheur  d'entrer  dans  l'égli;;i'. 
il  l'enterrerait  tout  vivant  a  la  pince  du  maréchal  d'Ancre, 
et.  cette  fois,  veillerait  à  ce  qu'on  ne  le  déterrât  point. 

Le  grand  prévôt  se  retira. 

.iVprès  avoir  été  tiré  hors  de  la  tonilic.  le  corps  fut  tiré 
hors  de  l'église,  et  traîné  par  les  picdo  tou.iours.  et  la  tète  re- 
bondissant sur  le  pavé  jusqu'au  logis  de  Barbier,  l'ex-siirin- 
«cndaut  des  finances,  qui  demeurait  en  face. 

Là,  on  fit  une  première  ■lalte. 

La  colère  de  la  multitude  se  partageait  entre  le  mort  et 
le  vivant,  et,  sans  les  archers  qui  gardaient  le  prisonnier 
chez  lui,  on  allait  enfoncer  et  piller  sa  maison  :  après  quoi, 
selon  toute  prol)abilité,  et  même  avant  quoi,  on  l'eût  pendu 
lui-même.  Rarbier  en  fut  quitte  pour  le  spectacle,  qu'il  vit 
de   sa  fenêtre   comme   d Une   première   loge. 

De  lu,  ces  furieux  traînèrent  le  corps,  ne  cessant  point, 
pendant  toute  la  route,  de  le  batti'e  a  coups  de  bâton  et  ;i 
coups  de  pierres,  jusqu'au  bout  du  Lont  Neuf,  où  s'élevait 
ime  potence  qui.  un  mois  ou  deux  auparavant,  y  avait  été 
plantée  par  le  maréchal,  afin  d'y  faire  pendre  ceux  qui  par- 
laient mal  de  lui.  Ajoutons  bien  vite  que  le  maréchal  n'y 
avait  fait  pendre  personne  :  mais  à  d  autres  potences  —  <■'. 
pour  Its  pendus,  l'origine  de  la  potence  n'y  fait  rien  —  mais' 
a  d'autres  potences  avaient,  jusqu'à  ce  que  mort  s'ensuivit, 
été  accrochés  un  certain  nombre  d'Ecossais. 

Quelques  valets  de  ces  Ecossais,  qui  se  trouvaient  sans 
condition  par  suite  de  la  mort  de  leurs  maîtres,  proposèrent 
les  premiers  de  pendre  le  cadavre  du  maréchal  à  la  susdite 
potence. 

Un  grand  laquais,  qui  a"ait  été  lui-même  au  service  du  ma- 
réchal, service  dont  il  était  sorti  sur  la  men.ace  que  lui  avait 
faite  le  maréchal  de  le  faire  pendïe,  en  voulut  avoir  l'hon 
neur.  et  le  réclama  en  di.'ant  : 

—  Le  diable  rira  bien  quand  il  verra  que  celui  qui  pendait 
les  autres  est  pendu  lui-nième  : 

Sur  celte  plaisanterie,  il  eut  la  préférence,  et  le  cadavre, 
soulevé  et  porté  jusqu  à  la  potence  par  le  peuple,  fut  pendu 
la  tête  en  b.as  par  ce  laquais. 

Le  diable  en  rit-il?  Nous  n'en  .savons  rien  ;  mais  il  y  avait 
de  quoi   faire  grincer  les  dents  aux  anges. 

Tandis  que  Ion  travaillait  à  cette  belle  besogne,  une  des 
compagnies  des  gardes  du  roi  passa  sur  le  pont  Neuf  pour 
s'en  aller  au  Louvre;  mais  elle  se  .garda  bien  d'empêcher 
le  peuple  de  s'amuser.  Le  roi  ne  s'était-il  pas  amusé  la 
\eille7 

Il  y  a  plus  :  comme  il  manquait  A  ce  bourreau  pris  au  dé- 
pourvu un  bout  lie  corde,  les  soldats  lui  jetèrent  les  mèches 
de  leurs  arquebuse.-î,  si  bien  qu'il  en  eut  bientôt  dix  brassées 
au   lieu   d'une   qu'il   lui   fa'lait 

Le  corps  ilemeura  pendu  là  plus  d  Une  demi  heure,  durant 
laquelle  le  laquais  qui  l'avait  pendu  tendit  son  chapeau  aux 
assistants,  leur  demandant  quelque  petite  rétribution  poiu'  la 
peine  qu'il  avait  prise 

T.es  assistants  trouvèrent  la  chose  si  juste,  qu'en  un  instant 
son  chapeau  fut  rempli  de  sous  et  de  deniers  que  chacun  lui 
portait  comme  à  l'offrande,  et,  cela,  jusqu'aux  plus  gueux, 
jusqu'aux  mendiants,  et,  •■  tel  n'aioit  qu'un  denier  en  sa 
po.ssession  le  lui  donuolt.  dit  llarillac,  tant  la  haine  étoit 
grande  contre  ce  misérable.  » 

Mais  ce  n'était  point  .assez,  comme  vous  comprenez  bien. 
Pendre,  c'est  ce  que  l'on  voit  faire  tous  les  jours  au  bour- 
reau ;  pendre  sol-même  c'est  ce  qu'on  a  la  chance  de  faire 
parfois:  mais  pouvoir  mutiler  un  corps,  c'est  ce  qui  n  arrive 
que  par  hasard. 

Le  peuple  se  rua  donc  sur  le  :orps  de  ce  pauvre  pendu, 
les  uns  fiappant  des  poings,  les  autres  des  pieds,  les  autres 
du  couteau,  à  grands  coups  d'épée  et  de  poignard.  On  lui  en- 
leva les  yeux,  on  lui  coupa  le  nez,  on  lui  tailla  des  lambeaux 
sur  tout  le  corps;  puis  on  lui  désarticula  les  br."is,  et  on  lut 
irancha  la  têie.et  tous  ces  raorreaux.furent  portés  ou  traînés 
dans  les  divers  quartiers  de  Paris,  avec  des  cris  et  des  im- 
précations dont  le  retentissement  allait  d'un  bout  A  l'a-itre 
de  l:i  v'ili 


La  maréchale  entendit  tes  cris,  et  demanda  quelle  en  était 
la  cause  :  les  gardes  lui  dirent  cjue  c'était  son  mari  que 
Ion  a%'ait  déterré  et  penJa.  Alors,  elle,  dont  les  yeux  jus 
que-là  étaient  restés  secs,  commença  de  s'émouvoir,  tout  en 
disant  que  son  mari  était  un  présomptueux  et  un  orgueil 
leux,  qu'il  n'avait  rien  qu'il  n'eût  mérité,  que  c  était  un 
méchant  homme,  et  que,  fût-il  resté  tout-puissant,  elle  avan 
pris  la  résolution  de  retourner  en  Italie  dès  les  premier- 
jours  du  printemps. 

Comme  le  bruit  approchait  du  Louvre,  l'enfant,  qui  était 
comme  nous  l'avons  dit,  uans  la  chambre  de  ^^.  de  Fiesquc 
demanda  si  l'on  ne  venait  pas  pour  le  tuer  :  ou  lui  répondit 
que  non,  et  qu'il  était  en  sûreté;  sur  quoi,  le  pauvre  en- 
fr.nt.  que  son  malheur  avait  vieilli  de  dix  ans  eu  vingt-quatre 
heures,   dit  : 

—  Hélas  !  mon  Dieu  i  ne  vaudrait-il  pas  mieux  qu'on  me 
tuât  que  de  me  laisser  vivjo?  Je  ne  puis  plus  qu'être  misé 
rable  le  reste  de  mes  jours,  comme,  au  reste,  je  l'ai  été 
depuis  que  j'ai  connaisse, m  e  de  la  vie:  car  je  ne  me  suis 
jamais  approché  de  mon  père  ou  de  ma  mère,  que  je  n'en 
aie  rapporté  quelque  soûl  lot  pour  toute  caresse. 

Alors,  les  archers  auxquels  il  s'adressait  ouvrirent  la 
fenêtre  qui  donnait  sur  le  pont,  et  lui  montrèrent  le  cada- 
vre de  son  père  pendu,  et  en  butte  aux  insultes  de  la  popu- 
lace. 

C'était  juste  le  moment  où  ces  furieux  s  en  partageaient 
les  morceaux,  emportant,  ceux-ci  la  tête  d'un  côté,  ceux-là 
les  bras  d'un  autre.  Cinq  ou  six,  ayant  coupé  la  corde  par 
laquelle  il  avait  été  pendu,  traînèrent  le  cadavre  mutilé 
vers  la  rue  de  l'Arbie-Sec.  .\  rentrée  de  cette  rue.  un  homme 
vt'tu  de  rouge  se  jeta  sur  ce  tronc  informe,  lui  ouvrit  la 
poitrine  d'un  coup  de  couteau,  y  fourra  sa  main,  la  retira 
sanglante,  et  suça  le  sang  qui  en  dégouttait.  Un  autre 
I:Iongea  sa  main  dans  la  même  plaie,  et  arracha  le  cœur 
du  cadavre  ;  puis  a^ant  demandé  des  charbons,  11  les  alluma, 
emprunta  un  gril,  découpa  ce  cœur  par  tranches  qu'il  fit 
rôtir,  et  mangea  ces  trancUes,  en  les  trempant  dans  le  sel 
et  les  arrosant  de  vinaigre. 

De  la  rue  de  l'Arbre-Soc,  on  traln.i  ce  qui  restait  du  cori* 
jusqu'à  la  Grève.  Au  milieu  de  la  place,  on  trouva  une 
potence  rtres.sée,  comme  l'autre,  par  l'ordre  du  maréch.il  : 
on  le  rependit  à  cette  potence:  puis,  du  linceul  du  mort, 
on  fit  une  poupée  représentant  la  maréchale,  et  que  l'on 
pendit  à  une  potence  en  face;  après  quoi,  l'immonde  pro 
menade  recommença.  On  traîna  ces  malheureux  débris 
jusqu'à  la  liastille.  Là.  "ii  en  tira  les  entrailles,  que  l'on 
jeta  dans  un  grand  feu;  puis  on  porta  le  reste  dans  h^ 
faubourg  Saint-Germain,  devant  la  maison  du  maréchal  et 
devant  celle  de  M.  de  Condé  ;  et,  à  chaque  station,  dispa- 
raissait quelque  fragment  de  ce  qui  avait  été  un  être 
animé,  vivant,  pensant,  (t  n'était  plus  qu'ur.o  masse  dc- 
ehair  informe  et  d'os  brisés  !  Enfin,  on  fit  encore  quelques 
tours  par  la  ville,  on  repassa  par  le  pont  Neuf,  on  brûla 
une  cuisse  devant  la  statue  du  feu  roi,  une  autre  cuisse 
au  coin  du  quai  de  la  Mégisserie,  et  le  tronc  sur  la  place  dt- 
C.rève,  en  face  de  Ihôtel  do  ville,  dan.'  un  feu  composé  tout 
entier  de  potences  brisées:  et.  tronc  et  potences  réduits  en 
I  endros,  on  jeta  cette  cendre  au  vent.  afin,  disaient  les 
l'ourreaux,   que  t(<us  les  éléments  en    eussent   leur   part. 

.\près  f(iioi,  tnute  cette  multitu.le  s'en  revint  danser  une 
ronde  autour  de  la  potence  où  d'abord  le  cadavre  avait  été 
pendu  :  puis  on  y  mit  le  feu  par  le  pied,  on  amassa  des 
combustibles  tout  à  l'entour,  et  on  la  brûla  comme  on  avait 
fait  des  autres.  Il  semblait  que,  tandis  qu'il  était  en  train, 
le  peuple  ne  voulût  pas  laisser  une  potence  dans  tout  Pa- 
ris. 

Kinissons-en  avec  l'horriijle  récit  ;  nous  avons  noiis-méme 
hâte  d'en  sortir. 

Les  cendres  du  maréc'i.il  jetées  au  vent,  on  ne  s'occupa 
plus  de  lui  ;  mais  restait  sa  femme. 

Le  8  juillet  1617.  le  parlement  déclara  la  maréchale  d'.\n- 
cre  et  son  mari  criminels  de  lèse-majesté  divine  et  humaine  ; 
en  réparation  de  quoi,  il  fli'trit  la  mémoire  du  maréchal,  et 
condamna  sa  femme  à  avoir  la  tête  tranchée. 

Celle-ci  ne  s'attendait  point  à  être  eon.damnée  à  mort,  elle 
croyait  seulement  être  exilée;  si  bien  «lufe,  lorsqu'on  lui  lut 
sa  sentence,  elle  tomba  de  son  haut,  comme  on  dit,  en 
s'écriant  : 

—  0  me  voverella. 

Mais,  comme,  à  tout  prendre,  c'ét:iil  une  femme  d'un  vrai 
courage,  elle  se  résolut  incontinent  à  la  mort.  et.  cela,  aver 
une  grande  constance  et  une  suprême  ré.signatlon  à  la 
volonté  de  Dieu. 

Sortant  de  sa  prison  pour  marcher  au  supplice,  et  voyant 
une  grande  multitude  de  peuple  assemblée  pour  la  regarder 
passer  : 

—  Que  de  personnes  réunies,  dit-elle  avec  un  soupir,  pour 
veiir  mourir  une  pauvre  aifligée! 

A  quelques  pas  de  là.  reconnaissant  quelqu'un  à  (pii  ell^ 
avait  rendu  un  mauvais  office  près  de  la  reine,  elle  pria  qn?- 
l'im  arrêtât  la  charrette,  il  fit  signe  -i  la  personne  de  s'a;i 
procher 


llENKî    IV,   LOUIS  Xni    KT    lUC.IIlCI.Il-U 


Alors,  elle  lui  (ieni::iida  liTimblement  pardon,  priant  l>icu, 

I  son  pardon  était  sincère,  de  faire  connaître  ce  pardon  en 
li  donnant  la  force  de  bien  mourir 

Et  l'on  eiH  dit  qvie  Dic-u  1  avait  entendue  et  lui  avait  ac- 

rdé  sa  prière,   car.   à  r'irtir  de  ce   moment,   elle  devint 

i  \imble  et  patiente,  et  11  se  fit  en  elle  un  si  complet  chan- 

•  ment.  que  ceux  qui  assistèrent  a;i  spectacle  de  sa  mort. 

lant  venus  pour  la  railler  et  1  insulter,  sentirent  la  pitié  se 

-lisser  malgré  eux  dans  hurs  âmes,  et  ne  virent  bientôt  plus 

là  travers  leurs  larmes  et;  supplice  tant  désiré. 

Au  pied  de  léchafaud,  elle  avait  reconnu  un  Rtnlllhomme 
ipparlenant  au  comte  de  Sillery  ;  elle  l'appela  comme 
.lie  avait  déjà  fait  de  cette  autre  personne  iiu'elle  avait 
rencontrée  au  sortir  de  la  prison,  et  elle  pria  ce  gentil- 
iiomme  de  dire  ù  M.  de  Sillery  et  ati  chancelier  son  frcre. 
qu'elle  leur  demandait  1  l'.n  humblement  pardon  du  mal 
qu'elle  leur  avait  fait. 

Et,  comme,  aiiros  cette  demande,  elle  était  montée  sur  son 
ithafaud.  du  haut  de  la  plate-forme  elle  cria  encore: 

—  Tout  ce  que  j'avais  dit  sur  eux...  priez-les  bien  instam- 
ment, monsieur,  de  me  iiardonn:>r  mon  mensonge. 

Puis,  s'étant  mise  à  genoux,  elle  se  recommanda  ù  Dieu, 
posa  sa  tête  sur  le  billot  e.i  demandant  : 

—  Suls-ie   bien   ainsi? 

Pour  toute  réponse,  le  bourreau  leva  son  épée,  un  éclair 
lu'illa  :  la  tête  était  tranchée  et  roulait  sur  léchafaud,  que 
les  lèvres  s'agitaient  encore  pour  prononcer  la  dernière  syl- 
labe du  mot  ainsi. 

Restait  l'enfant. 

Grâce  à  la  protection  d.^  Flesque.  il  ne  lui  fut  fait  aucun 
mal,  et  il  put  librement  se  retirer  en  Italie,  o\1  il  vécut  pai- 
sible et  obscur.  Il  rouvait  avoir  quinze  ou  seize  mille  livres 
tic  rente,  débris  d  une  fortune  de  quinze  ou  vingt  millions. 

II  mourut  jeune. 

Le  lundi,  1"  mai.  la  reine  mère  envoya  demander  au  roi 
<ix  choses  mises  par  écrit.  C'était  lévêque  de  Lui.:on  qui 
liait  porteur  des  six  demandes 

Disons  qu'à  celle  époque.  l'évSque  de  Luçon  passait  pour 
être  l'amant  de  la  reine  mère;  —  plus  tard,  il  passa  pour 
avoir  été  tout  à  ïa  fois  sun  nraant  e*  son  e.'pion. 

Voici  les  !-ix  demandes  qu'il  était  chargé  de  faire  : 

1»  Que  le  roi  permit  à  sa   mère  de  se  retirer  à  Moulins 

u  dans  toute  autre  ville  d.;  son  apaiiage  : 

■?>  Qu'elle  pût  savoir  qui  l'accompagnerait  dans  son  exil  ; 

3"  Que  le  roi  lui  accordât  pouvoir  absolu  dans  la  ville  où 
elle    se    retirerait; 

40  Qu'elle  sut  si  elle  jouirait  de  ses  apanages  et  appoin- 
tements ; 

5»  Qu'elle  pilt  voir  le  roi  avant  de  partir  ; 

60  Qu'on  lui  assurât  que  Barbin  aurait  la  vie  sauve. 

De  même  que  Pichellei  passait  pour  être  l'amant  de  la 
me  mère.  Barbin  passait  pour  être  l'amant  de  la  maré- 

lale  d'.^ncre. 

Le  roi  se  fît  donner  les  six  demandes,  et.  de  même  qu'elles 

aient  faites  par  écrit,  répondit  par  écrit  â  chacune  d'elles. 

A  la  première  : 

Qu'il  n'avait  pas  délibéré  d'éloigner  sa  mère,  mais  de  lui 
faire,  au  contraire,  .dans  ses  affaires,  la  plus  grande  part 
lu'il  lui  serait  possible  ;  que  cependant,  au  cas  où  elle  serait 
•ésolue  de  se  retirer,  elle  ji-L'rrait  I3  faire  quand  il  lui  serait 

çréable,    soit    à   Moulins,    soit   daus   telle   autre   ville    du 

lyaume  qu'il  lui  plairait  choisir. 

A  la  seconde  : 

Quelle  ne  serait  accompagnée  que  de  ceux  qu'il  lui  con- 
viendrait  d'admettre  en   sa   compagnie. 

A  la  troisième  : 

Qu'elle  aurait  pouvoir  absolu,  non  seulement  dans  la  ville 
de  sa  résidence,  mais  encore  dans  toute  la  province  où  elle 
serait  située. 

A  la  quatrième  : 

Qu'elle  lourralt  vivre  de  tous  ses  apanages  et  appointe- 
ments, et  que.  quand  ils  ne  suffiraient  pas,  on  verrait  à  lui 
'n  donner  davantage. 

A  la  cinquième  : 

Que  le  roi  la  verrait  hien  certainement  avant  qu'elle  partit. 

.\  la  sixième  : 

Qu'à  l'égard  de  Barbin,  il  fâcherait  de  lui  donner  conten- 
c  nent 

La  reine  fixa  son  départ  au  mercredi  suivant  et  résolut 
'1  aller  à  Blois.  Elle  sétournerait  dans  cette  ville  jusqu'à  ce 
lue  sa  maison  de  Moulins  fût  réparée. 

Le  roi  accepta  l'entrevue  pour  le  mercredi,  et  décida  qu'en 
même  tcmp«  que  la  reine  mère  irait  à  lilols  attendre  que  sa 
maison  de  Moulin.î  fût  réyarée.  il  irait,  lui.  avec  la  jeune 
reine,  à  'Vincennes,  attendre  que  le  Louvre  fut  nettoyé.  Ce 
nettoyage  avait  pour  but  de  voir  si  quelque  mar<!c/iaH»Ie  — 
on  appelait  ainsi  les  partisans  de   Conclnl.  qui.  au  reile. 

;»uvrc  diable  de  cadavre  en  lambeaux  et  en  cendre,  n'avait 

lus  guère  de  pai titans  —  si  quelque  martchaliHie,  disons- 


nous,  n'avait  pas  fait  un  dcprtt  de  poudre  au-dessous  de  la 
chambre  du  roi. 

Le  mercredi,  à  l'heure  convenue,  c'est-à-dire  à  onze  heures 
du  matin  (on  a  vu  par  le  journal  rt'llérouard  que  Sa  .Ma- 
jesté dinait  à  dix  heures),  le  roi  descendit  a  l'appartement 
de  Marie  de  Médi;is  avec  soa  frère  le  duc  d'Anjou 

Le  roi  tenait  de  Luynes  par  la  main. 

Devant  le  roi  et  de  Luyu'.'s  maichaient  lc=  deux  frères  de 
ce  dernier,  Cadenet  et  Brantès.  Le  prince  de  Joinvllle.  i(ul 
devint,  après  de  Luynes.  le  mari  de  la  connétable,  cl  lut 
fait  alors  duc  de  Chevreuse  suivait  Is  roi.  M.  le  ouc  d  .Jkiijou 
et  de  Luynes 

Celait  dans  l'anlichambre  de  Marie  de  Médicis  que  la  mère 
et  le  Bis  se  devaient  voir. 

Ils  entrèrent  chacun  en  même  temps  et  par  une  porte  dif- 
férente. 

Tout  le  dialogue  que  la  mère  et  le  fils  devaient  avoir 
ensemble  avait  été  réglé  d'avance  par  demandes  et  par 
réponses. 

Quand  Marie  île  Médicis  aperçut  Louis  XIII.  les  larmes  lui 
coulèrent  sur  les  joues ,  mais,  ayaot  jeté  les  yeux  sur  le  roi, 
et  s'apercevant  qu'il  s'avançait  gravement  et  sans  aucune 
marque  d'émotion,  elle  eut  l^mte  d'elle-même,  cacl.a  ses  yeux 
avec  son  mouchoir  et  son  éventail. 

Puis  tirant  le  roi  dans  1  embrasure  d'une  feuOtre  : 
-  Monsieur,  lui  dit-elle,  j'ai  fait  ce  que  j'ai  pu  pour  m'ac- 
quiltcr  dignement  de  la  régence  et  .idministi-alion  que  vous 
m'aviez  commise  de  vos  atlaires  et  de  votre  Etat;  si  le  suc- 
cès n'en  a  pas  été  aussi  heureux  que  j'avais  désiré,  et  s'il  y 
est  advenu  aucune  chose  qui  n'ait  pas  été  conforme  à  vos 
intentions,  et  qui  vous  ait  mécontenté,  j'en  suis  marrie.  Je 
suis  bien  aise  que  vous  ayez  repris  vous-même  la  conduite 
de  votre  Etat,  et  prie  Dieu  de  bon  cœur  que  ce  soit  avei. 
toute  sorte  de  prospéritOs.  .Te  vous  remercie  de  la  permis- 
sion que  vous  m'avez  baillée  de  me  retirer  â  Blois,  et. 
rnsemb'.e.  de  toutes  les  autres  choses  que  vous  m'avez  accor- 
dées ;  et  vous  prie  d  avoir  pour  agréable  ce  que  j'ai  fait 
pcar  vous  jtisqu'à  présent.  .le  vous  prie  encore  de  vous  sou- 
venir de  moi,  et  de  m'être  bon  roi  et  bon  fils. 

—  Madame,  répondit  le  roi,  sans  que  le  moindre  change- 
ment dans  son  accent  trahit  une  émttion  quelconque,  j'ai 
su  que  vous  aviez  ai. porté  toute  sorte  de  soins  et  d'affection 
dans  la  conduite  de  mes  affaires,  et  que  vous  y  aviez  fait 
tout  ce  que  vous  pouvie;;  ;  c'est  pourquoi  je  l'ai  eu  pour 
agréable  et  vous  en  remercie  bien  fort,  comme  étant  con- 
tent et  très  satisfait.  Vous  avez  voulu  aller  à  Bloij.  je  r.ii 
trouvé  bon  puisque  vous  le  désirez  ;  mais,  quand  vous  eus- 
siez voulu  demeurer  à  la  cour,  je  vous  y  eusse  toujours  donné 
la  part  que  vous  devez  avoir  en  la  direction  de  mes  affaires, 
et  serai  toujours  prêt  à  le  faire  quand  vous  voudrez.  Et.  en 
toute  façon,  je  ne  manquerai  jamai-  de  vous  honorer,  de 
vous  aimer  et  de  vous  obéir  comme  flls. 

Alors,  la  reine  mère  ajouta  : 

—  Monsieur,  lorsque  ma  maison  de  Moulins  sera  réparée. 
trouvez-vous  bon   que  je  m'y  retire  v 

—  Vous  ferez  comme  il  vous  plaira,  madame,  répondit  le 
roi  ;  et,  quand  Moulins  ne  lous  agréera  plus,  vous  pourrez 
choisir  telle  autre  ville  de  mon  royaume  que  bon  vous  sem 
blera.  et,  partout  oit  vous  serez,  vous  aurez  le  même  pouvoir 
que   mol. 

—  Monsieur,  dit  alors  Marie  de  Médicis.  je  m'en  vais  ;  je 
vous  ai  fait  prier  pour  Uarbin  :  trouvez-vous  bon  que  je  vous 
demande  une  grâce... 

.  Le  roi  fronça  le  sourcil  et  fit  un  pas  en  arrière,  ce  qu'allait 
lui  demander  la  reine  n'était  pas  sur  le  programme  arrêté 
d'avance. 

—  Rendez-moi  Barbin,  mon  Intendant,  continua  la  reine: 
if  ne  crois  pas  que  vous  ayez  dessein  de  vous  servir  de  lui. 

l.e  roi  ne  répondit  point. 
Marie  revint  à  la  charge. 

—  Monsieur,  ajouta-t-elle.  ne  me  refusez  pas;  c'est  peut- 
être,   qui  sait?   la   dernxfu-e   chose  dont  je  vous  prierai. 

Louis  continua  de  garder  le  silence 

Marie,  voyant  qu  il  y  avait  chez  le  roi  parti  pris  de  ne 
lias  lui  répondre,  se  baissa  pour  embrasser  son  Bis. 

Le  roi  lui  fit  la  révérence  ei  se  retira  en  aiTiere. 

Alors,  déconcertée  de  cotte  dureté,  la  reine  mère  se  mit  à 
embrasser  le  duc  d'Anjou,  qui,  do  son  côté,  comme  si  la 
leçon  lui  eût  été  donnée,  répondit  à  peine  à  ses  embrasse- 
monts,  et  ne  dit  que  trois  ou  quatre  mots  à  sa  mère 

Alors,  vint  le  tour  de  Ji    Luync,s,  qui  la  salua. 

Marie,  tout  en  larmes  et  le  cœur  gonflé,  se  rattacha  à  lui, 
et  le  tira  à  part,  disant: 

—  Vous  savez  bien,  monsieur  de  Luynes,  que  Je  vous  al 
toujours  aimé  ;  tenez-mtoi  donc,  je  vous  prie,  dans  les  bonnes 
grâces  du  roi. 

Mais  Louis,  impatienté  d'un  si  lonij  entretien,  se  mit  à 
crier  et  à  appeler  par  quatre  ou  cluq  fols  : 

—  Luynes  I  Luynes  ' 

—  Madame,  dit  le  favori,  vous  l'entendez,  je  ne  puis  ma 
dispenser  do  suivre  le  roi. 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Et  il  se  retira. 

Resiée  seule,  Marie  de  MÉdicis  éclata  en  sanglots  ;  sa  dou- 
leur était  si  grande,  qu'elle  ne  leva  pas  niKine  les  yeux  sur 
les  seigneurs  qui  venaient  lui  laire  la  révérence.  Mais  tout 
aussitôt  elle  monta  en  carrosse,  accompagnée  des  deux  filles 
do  France,  des  rrince.sses  et  des  dames  de  la  cour.  <iui  la 
conduisirent  jusqu  à  une  O'i  d'  ux  lieues  liors  de  la  ville.  Elle 
avait  deux  carrosses. 

Quand  elle  fut  au  bout  du  pont  Meuf.  au  lieu  de  suivre  la 
rue  Dauphine.  dans  laque'le  toute  .«on  escorte  et  le  premier 
carrosse  étaient  entrés,  elle  se  détourna  et  son  alla  passer 
par  la  rue  Saint-Jacques.  Celait  i)our  ne  pas  voir  son  palais 
du  Luxembourg,  qu'elle  faisait  bâtir  dans  le  faubourg 
Saiut-Germain. 

I^uis  n'avait  pas  le  cœur  si  tendre  :  il  se  mit  aux  fenêtres 
pour  voir  partir  .«a  mère,  «l,  quand  il  ne  put  davantage  la 
voir  de  la  fenêtre,  il  courut  sur  la  galerie  pour  la  suivre 
encore  des  yeux. 

Puis,  quand  il  eut  perdu  de  vue  tous  les  carrosses  : 

—  Allons  a  Vincennes,  dit-il  d'un  air  gai  et  conlent 

Si  l'on  doutait,  cependant,  des  sentiments  de  Louis  XIII  à 
l'égard  de  sa  niùrc,  et  si  l'air  gai  et  content  qu'eut  Sa  Ma- 
jesté en  voyant  di.sparaitre  le  dernier  carrosse  ne  suffl.sait 
pas  au  lecteur  pour  le  renseigner  sur  ce  point,  nous  emprun- 
terions à  Bassoinpierre  une  petite  anecdote  qui  coïnciile 
pour  la  date  avec  la  séparation  de  la  reine  mère  et  de  sou 
fils. 

Le  lendemain  de  l'installation  du  roi  au  château  de  Vin- 
cennes, Bassompierre,  étant  entré  dans  la  chambre  du  roi 
comme  il  sonnait  avec  acliarneraent   du  cor: 

—  Prenez  garde,  sire  l  lui  dit  Bassompierre.  cet  exercice 
peut  vous  faire  beaucoup  de  mal. .on  dit  qu'en  sonnant  du 
cor,  le  roi  Charles  l.\  se  ronspit  une  veine,  ei  qu'il  en  mou- 
rut. 

—  Vous  vous  trompez,  monsieur,  dit  Louis  XIll  :  le  roi 
Charles  IX  ne  mourut  pas  d  une  veine  rompue  en  sonnant  du 
cor:  il  mourut  de  ce  qu'ayiiit  evi  le  bonheur  de  se  brouiller 
avec  la  reine  Catherine  de  Médicis,  sa  mère,  il  commit  l'im- 
prudence de  se  raccommoder  avec  elle  et  d';v!ler  coUation- 
ner  à  ilonceaux.  ,S'il  ne  fut  pas  retourné  près  de  Catherine, 
il  ne  serait  i>as  mort  si  jtune,  entendez-vous,  monsieur  de 
Bassompierre  ? 

—  Eh  bien,  s'écria  Monpouillan  en  sadressant  à  Ba.'îsom- 
pierre,  vous  ne  vous  doutiez  point,  n'est-ce  pas,  monsieur, 
que  le  roi  en   sût  tant  ? 

—  Votis  avez,  par  ma  foi,  raison,  monsieur,  répond:'! 
BasR.->mpierre,  et  j'étais  loin  de  croire  .Sa  .Ma.jesté  si  savante! 

Nous  nous  sommes  longuement  étendu  sur  toute  cette 
sombre  histoire  du  marét.'ial  d'Ancre,  parce  qu'elle  est  la 
j/remière  tache  de  .sang  répandue  suc  le  règne  du  jeune 
Louis.  Cette  tache  de  sanu,  on  a  voulu  l'effacer  de  l'histoire 
de  celui  qui  l'a  versée  et  l'étendre  sur  ses  complices  ;  les 
historiens  passent  légèrement  sur  cette  catastrophe,  et  rejet- 
tent tout  sur  de  Luynes  et  Vitry. 

La   moqrajihic  des   Cornemporains,  de  Michaod,  ouvrage, 

'  fiu   reste,  éminemment  loyîlisle.  comme  si  une  biographie 

l'Ouvait  avoir  une  opinion  politique,  dit  à  propos  de  Concini  : 

"  Le  gouvernement.  la  i  uissance  et  l'orgueil  de  Concini, 
d'abord  marquis  et  ensuite  maréchal  d  Ancre,  étaient  deve- 
nus odieux  au  roi  comme  .i  tous  les  Français  ;  les  troubles 
racommencèrent  cl  ne  lurent  apatsés  qu'après  la  morl  du 
lavori  de  la  reine  mère...  ^ 

Ceci,  nnns  en  demandons  bien  pardon  h  l'auteur  de  la; 
Liogrnphie.  est  une  première  erreur.  Les  irnuMes  ne  lurent 
Tulnl  apaisas  aprts  la  morl  du  favori.  Après  H  mort  du 
favori,  les  troubles,  au  contraire,  commeneérsni.  ï  moins 
qu'on  n  .ipppllp  pas  troubles  une  guerre  civile  entre  une 
mère  et  son   fds. 

La  Biographie  contlnve  • 

«  ...  Ou  plutôt  qu'apr's  son  assas.s*nat.  ronséqnence  fu- 
r,eslc  n'fN  ordhk  de  le  faiee  ^rRÈTER  que  s'était  laissé 
arracher  Louis   XllI...   « 

'Vous  avez  assisté,  chers  lecteurs,  à  la  cat.istrophe.  minute 
par  minute,  et  vous  ne  croyez  plus.  Je  l'e.sprre,  que  la  mort 
du  pauvre  maréchal  fut  1  eîTet  d'un  malentendu. 

J'espère  qu'il  arrivera  un  jour  où  le  Code  portera  des  pel- 
r.ei  contre  ceux  ipil  commettent  des  faux  en  écriture  his- 
torique, comme  pour  ceux  qui  en  commeltont  en  écriture 
publique  et  privée.  Le  faux  en  écriture  publii|ue  et  privée 
n  attaque  que  l'individu:  le  faux  en  écriture  historique 
attaque  la  nation. 

Au  resie,  on  l'a  vu,  roiu  ne  flattous  pas  plus  le  peuple 
que  les  rois,  et  nous  avons  couvert  d'une  écale  réprobation 
le  roi  qui  assassine  le  vivant,  et  le  peuple  qui  outrage  le 
mort. 

Le  ppup'e  en  robe  de  ctnmbre  est  souvent  plu»  laid  que 
le  roi.  Col  1  tient  à  ce  que  le  peuple  n'a  pas  de  rnbe  île 
chambre.  •  l  quelquefois  cPine  pas  de  chemise.  Or,  le  peu- 
ple en  robe  de  chambre,  c'est  le  peuple  tout  nu.. 


On  a  vu  comment  Louis  XIII  avait  reçu  l'évêque  de  Luçon, 
quand  celui-ci  s  était  présenté  devant  lui,  le  jour  de  l'assas- 
sinat   du    maréclial    d  Ancre. 

Cependant,  comme  Marie  de  Médicis  avait  demandé  et  ob- 
tenu la  permission  d  emmener  qui  elle  voulait  â  Blols,  elle 
demanda  d  avoir  près  d'elle  son  conseiller  Kiclielieu  ;  ce  qui 
lui  fut  accordé. 

Nous  avons  dit  que  Richelieu  paisail  pour  être  autre  chose 
que  son  conseiller. 

Marie  de  îlédicis  le  reçut  avec  de  grandes  démonstrations 
de  joie. 

L'évêque  de  Luçon  se  mit  alors  à  travailler  a  la  réconci- 
liation du  roi  avec  sa  mère 

Ce  n'était  point  1  affaire  de  de  Luyces 

'Vingt-six  jours  après  son  départ  de  Paris.  Richelieu  reçut 
l'ordre  de  se  retirer  en  son  prieuré  de  Coursay,  en  Anjou  ;  H 
s'y  rendit.  Puis,  de  Coursa./,  on  l'invlla  à  se  rendre  a  Luçon  ; 
puis  enfin,  à  quitter  la  France,  et  à  se  retirer  â  Avignon. 

Richelieu  obéit,  et,  pour  so  faire  oublier,  se  mit  à  composer 
deux  des  plus  pannes  livr,!s  qu'il  air  faits  :  llnstrucuon  du 
Chrétien,  et  la  Dcfensc  des  principaux  ijoints  de  notre 
créance  contre  la  Lettre  des  quatre  ministres  de  Charcnton 
adressée  au  roi. 

Là,  il  vivait  dans  une  retraite  si  .sévère,  qu'il  fit  toute 
sorte  de  difficultés  pour  recevoir  son  frère  le  chartreux,  qui 
avait  été  évêque  de  Luçon  avant  lui,  et  qui  devait  être  plus 
tard   cardinal   de  Lyon. 

Il  est  vrai  que  cf>  frère  aîné  de  Richelieu,  Mphonse-Louls 
Duplessis,  dont  nous  avons  dit  un  mot,  était  un  singulier 
homme.  Destiné  à  être  chevalier  de  Malte,  dans  la  prévision 
d'un  naufrage,  on  avait  voulu,  enfant,  lui  apprendre  à 
nager  :  jamais  il  ne  put  en  venir  à  bout.  L'n  jour,  ses  pa- 
rents lui  en  firent  de  grands  reproches,  lui  disant  qu'il 
n  était  bon  à  rien.  Piqué  du  mol,  il  s'en  va  droit  à  la  ri- 
vière, et  se  jette  ^  l'eau. 

Sans  un  pêcheur  qui  accourut  avec  sa  nacelle,  11  se  noyait- 
Voyant  qu'en  effet  il  n'était  bon  à  rien,  ses  parents  le  fi- 
rent   homme   d'Eglise. 

Nous  avons  dit  qu'éréq-ie  de  Luçon.  il  avait  donné  cei 
évêché  à  son  frère,  qu'on  avait  fait,  lui,  homme  d'Eglise, 
parce  que.  pouvait-on  dire,  il  était  bon  à  tout  ! 

Les  chartreux  de  la  (irinde-Brelagne.  ofi  il  était,  le  nom- 
mèrent leur  procureur  dans  une  contestation  avec  un  gentil- 
homme fort  brutal  :  11  en  r(i;ut  des  coups  de  b.îton.  Il  porta 
chrétiennement  cet  outrage,  et  refusa  toujours  de  s'en  ven- 
ger, même  au  temps  du  plus  grand  pouvoir  de  son  frère,  et 
quand  lui-même  était  cardinal. 

Un  astrologue  lui  avait  pièdit  qu'il  sérail  un  jour  en  grand 
danger  d'une  blessure  faite  à  la  tête. 

Comme  il  allait  voir  son  frère  à  .-Vvignon.  une  chaîne  du 
pont-levis  lui  tomba  sur  le  crâne,  et  faillit  le  tuer. 

Une  de  ses  visions  était  de  se  croire  Dieu  le  Père  t-n 
jour,  il  coucha  dans  une  maison  oi'i  ses  hôtes  lui  donnèrent 
un  lit  dans  la  broderie  duquel  11  y  avait  des  têtes  d  anges 
et  de  chérubins. 

Il   s'y    coucha    avec    une    telle    béatitude, 
s'écrièrent  : 

.  —  Ce  n'est  pas  étonnant,  c'est  pour  le  coup  qu'il  se  croit 
véritablement  Dieu  le  Père. 

Afadame  d'Aiguillon  sa  nièce,  dont  nous  nous  occuperons 
bientôt,  disait  à  Ferdinand,  le  fameux  neintre  de  portraits, 
qui  avait  lait  pour  Henri  IV  le  poJtrait  de  la  princesse  de 
Condé : 

—  Ferdinand  peignez-nous  M.  le  cardinal  de  Lyon  en  Dieu 
le  Pèro  :  mais  tâchez  de  lui  donner  un  air  dévot. 

En  effet,  ce  n'était  point  par  l'air  dfvot  nue  brillait  le  fu- 
tur cardinal:  il  était  fort  mondain,  au  lontraire.  quoique  sa 
mondanité  n'alIAî  point  jt.sqn'à  lentrainer  au  péché.  It 
aimait  fort  la  conversation  des  dames,  et  se  plaisait  à  en- 
tendre chanter  Herthold  le  castrat,  que  madame  de  l./Ongue- 
ville  appelait  Berthold  l'incommodé 

Un  jour,  dans  une  roin,nagnie  oi1  l'on  proposa  de  se  dé- 
guiser, non  seulement  il  n'y  mit  point  empèchem»-"  rv-»*^ 
encore  il  se  déguisa  en  berger  comme  les  autres. 

Il  était  à  la  fois  distrait  et  naïf. 

Etant  cardinal,  un  gentilhomme  du  diocèse  de  Lyon  lu- 
amena  pour  le  tonsurer,  son  fils,  qui  était  tout  contrefait  ; 
mais  il  refusa  net. 

Et.  comme  le  gentilhomme  lui  demancaii  la  raison  de  son 
refus  : 

—  Vous  moquez-vous  de  Dieu,  lui  dit-il.  de  lui  offrir  le 
rebut  du  monde? 

Et  rien  ne  put  le  dérider  ;'l  tonsurer  le  pauvre  bo.ssu. 
L'abbé  de  Caderous.s9  vint  le  voir  pendant  qu'il  était  dans 
le  comtal. 
On  Ini  annonça   r.'>bhé 

—  Faites  entrer,  dit  le  cardinal. 
'  L'abbé  entre. 

le  cardinal  le  regarde 

—  Eh   bien?   dit-Il 

—  Eh  bien,  monspignenr.   ic  'U's  l'abbé  de  Caderousse. 

—  Que  voulez-vous  que  j'y  fasse? 


que   ses   gens 


IIENP.I    IV     .ouïs  XIII    ET   RICHELIEU 


-,9 


—  Je  suis  venu  pour  avoir  1  lionneur  Je  vous  faire  ma  ré- 
vérence. 

—  Si  vous  êtes  venu  pour  cela,  faile^-la  donc,  et  allez- 
vous-en  ! 

•  L'abbé  fit  la  rév(^rence.  et  s'en  alla. 

Pentlant  que  M.  de  Luçon  était  à  Avignon,  de  Luynes  jouis- 
saH  de  sa  fortune,  et  montait  en  dignités,  sans  s  inquiéter 
des  vaudevilles  (]ue  Ion   faisait  contre  lui. 

Ou  avait  beau  lui  chanter  aiL\  oreilles  : 

De  Luynes  avec  ses  deux  trères 
Vont  tôt,  si  Dieu  n'y  met  la  main, 
Uenilre  à  la  France  la  misère 
Plutôt    aujMurUliui    i|Ue    ileniain. 

Ou  bien  : 

France,  je  plains  bien  votre  sort  ; 
On  reconnaît  votre  Impuissance: 
Concini  vous  met  en  balance. 
Trois  faquins  vous  donnent   la   moit. 

D'ailleurs,  de  Luynes  av:iit  autre  chose  A  faire  que  d'écou- 
ter des  vaudevilles:  de  Lui  nés  se  mariait:  il  épousait  ma- 
demoiselle de  .Montbazon,  Marie  de  Rolian,  plus  tard  m.a- 
dame  de  Cbevre.iso. 

Disons  quelques  mots  des  parents  de  la  connétable  avaut 
de  parler  d  olle-mi'me. 

Elle  était  tille  d  Hercule  de  Eohan.  duc  de  Montbazon. 

Ce  Rohan  était  un  homme  grand,  bien  fait,  et  qui,  au 
physique,  méritait  son  nom  d  Hercule.  II  avait,  dans  sa  ga- 
lerie, fait  faire  un  portiaii  où  son  père,  aveugle,  était 
représenté  lui  montrant  le  ciel,  et  disant  ce  fragment  de 
vers  de  Virgile  : 

Disce,   puer,    vtrtntem... 
Enfant,  apprends  la  vertu  : 

Or.  lenfant  avait  quarante-cinq  ans  et  la  barbe  la  plus 
majestueuse  qui  se  pût  voir  ! 

C'était  lui  qui  disait  icélancoliquemenc.  en  voyant  mou- 
rir un  cheval  qu'il  aimait  :  - 

—  Mon   Dieu!  ce  que  c'est  iue  de  notis  ! 

—  Quand  votre  femme  accouchera-t-elle?  lui  demandait 
un  jour  la  reine. 

—  Quand  11  plaira  A  Votre  Majesté  !  répondit  courtoisement 
le  duc. 

11  fant  avouer  pourtant  que  ses  réponses  n'étaient  pas 
toujours  si   polies. 

Tn  jour.  Il  dit  en  présence  de  la  reine  mère,  qui  était  Ita- 
lienne, et  de  la  jeune  reine,  qui  était  Espagnole  : 

—  Je  ne  suis  ni  Italien  ni  Espagnol  ;  je  suis  un  homme  de 
bien. 

Dn  soir,  que  la  reine  le  retenait  : 

—  Laissez  moi  aller,  je  vous  prie,  madame,  dit-il  ;  ma 
femme  m'attend,  et,  dès  qu'elle  entend  un  che\'al,  elle  croit 
que  c'est  moi. 

Au  reste,  son  fils,  le  prince  de  Guéménée,  était  de  1  avis  de 
madame  de  Jlonthazon  :  car.  racontant  la  drôlerie  des 
Ponts-de-Cé.  et  expliquant  comme  quoi  son  père,  tn  passant 
sur  la  levée,  était  tombé  à  l'eau; 

—  J'allai  pour  l'en  retirer,  dit-il  ;  je  tirai,  en  effet,  une 
tête  de  cheval  ;  mais,  aux  bosselles,  je  reconnus  que  ce 
n'était   pas  mon    père. 

Comme  on  appelait  saint  Panl  l'aiisenu  d'élection.  M.  de 
Montbazon  crut  que  c'était  le  ravire  qui  avait  conduit 
l'apôtre  à  Corlnthe,  que  Ion  appelait  ainsi.  Un  .jour,  il  de 
manda  si  ce  vaisseau  d'èlerllim  était  un  beau  navire,  et 
combien   il  avait  d'hommes  d'éifuipage. 

■lamais  il  n  entrait  au  Louvre  qu  il  ne  demandât:  «  Quelle 
heure  est-il  ?    « 

Un  Jour,  on  lui  répondit  :  «  Onze  heures.  »  11  se  mit  * 
rire. 

—  Bon  !  dit  M.  de  Candale,  il  aurait  donc  ri  encore  davan- 
tage SI  on  lui  eût  répondu  qu'il  était  midi! 

Faisant  sa  visite  du   premier  de  l'an   à  la  reine  mère  : 

—  Enfin,  madame   dit-il.  nous  Toici  à  l'année  qni  vient  : 
Il  avait  fait  mettre  sur  la  porte  de  .son  écurie  : 

■  Le  2.1  or  tobre  de  l'an  1637,  j'ai  fait  faire  cette  porte  pour 
entrer  dans  mon  écurie.   » 

.SI  vous  n'en  avez  pas  assez  sur  M.  de  Jlontbazon,  deman- 
dez le  reste  ^  mad:tme  de  Sévigné,  et  Usez  «a  lettre  à  ma- 
dame de  Grjgnan,  en  date  du  »  septembre  I67.ï. 

La  fille  ne  tenait  point  du  père  sous  le  rapport  de  l'esprit. 
ni  son  frère,  le  prince  de  Guéménée,  non  plus  :  aussi  se 
demandait-on  lomment  M.  de  Monib.'izon.  qui  émit  si  béte. 
avait  pu  faire  deux  enfants  si  sp>rilnels.  Dancurs  préten- 
daient savoir  le  mot  de  l'énigme:  ce  mot  n'était  pas  a  la 
louange  de  la  première  femme  de  M    de  Month.azon. 

Ce  frère,  dont  nous  allons  dire  quelques  mots,  pour  n«p  pas 
revenir  sur  lui,  avait  une  singulière  habitude  :  c'était  de 
sentir  tout  ce  qu'il   mangeait.  Or,  comme  il  avait  la  vue 


courte  et  le  nez  long,  il  trempait  son  nez  dans  tout  ce  qu'il 
mangeait  ;  ce  qui  était  fort  désagréable  à  voir  pour  ceu.\ 
qui  étaient  assis  a  la  même  table  que  lui  :  —  si  désa- 
gréable à  voir,  que  quelqu'un,  doutant  de  la  dévotion  de 
la  princesse  de  Guéménée  : 

—  Oh  !  répondit  la  connétable,  si  ma  belle-.sa;nr  n'était 
pas  véritablement  une  sainte  femme,  elle  ne  mangerait  pas 
avec  mon  tiôre. 

M.  de  Guéménée  avait  à  foison  C9  qu'on  appelle  aujour- 
d  hui  des  mois. 

Arnault  de  CorbeviUe,  qui,  dans  sa  jeunesse,  étant  gou- 
verneur de  Philipsbouig,  s'était  laissé  surprendre,  avait, 
plus  tard,  été  mis  à  la  tastille,  d'où  il  sortit  giacié  pat- 
le  roi. 

Le  soir,  le  roi  annonça  la  nouvelle. 

—  Messieurs,  dit-il,  Aruault  est  sorti  de  la  Bastille 

—  Je  ne  m'en  étonne  point,  répondit  le  prince  de  Gué- 
ménée :  il  est  bien  sorti  de  Pliillpsbouig,  qui  est  une  place 
bien  autreinent  forte  ! 

Quand  ou  lui  annonça  en  grande  liesse-  que  la  reine  Anne 
avait  senti   remuer  M.   le  dauphin. 

—  Bon  I  dit-il,  le  voilà  qui  donne  déjà  des  coups  de  pied  à 
sa  mère.  Il  est  vrai  qu'il  a  de  qui  tenir: 

Une  fois,  Gaston  d  Orléans  lui  tendit  la  main  pour  le  faire 
descendre  d'une  tribune 

—  Ah  !  monseigneur,  miracle  !  dit-il  :  c'est  la  première 
fois  que  vous  tendez  la  Djaiu  à  un  de  vos  amis  pour  1  aider 
à  descendre  d  un   échafaud. 

Il  se  disputait  toujours  avec  sor^  oncle  M  d'Avaujour, 
chacun   d'eux  raillant  l'autre  sur  sa  principauté. 

M  d'Avaujour  prétendit  entrer  dan.s  la  cour  du  Louvre  en 
carrosse,  et  ne  put  obtenir  cette  faveur.  ' 

—  Que  n'y  entre-t-il  par  la  porte  des  cuisines?  dit  le  prince 
de  Guéménée;   c'est   son   dioit! 

M.  d'Avaujour  descendait  de  la  Varenne. 

Une  autre  fois,  le  cocher  de  M,  d  Avaujour  mit,  pendant 
un  grand  soleil,  ses  chevaux  à  l'oiitbre  sous  le  porche  de 
1  hôtel   Guéménée. 

—  Entre  !  entre  !  dit-il  ,  l'nôtel  Guéménée  n'est  pas  le  Lou- 
vre. 

Madame  die  Guéménée  eut  plusieurs  galanteries,  et  l'on 
remarqua  que  tous  ses  amants  eurent  une  mauvaise  lin 
Elle  fut  successivement  maîtresse  de  M.  de  Montmorency, 
du  comte  de  Soissons.  de  .M.  de  Bouteville,  de  M  de  Thou  : 
—  MM  de  Montmorency,  de  Thou  et  de  Bouteville  furent 
décapités.  M,  le  comte  de  Soissons  fuî  tué  d'un  coup  de  pis- 
tolet. 

Elle  fut.  en  outre,  mère  du  prince  Louis  de  Rohan.  qui 
eut  la  tète  tranchée  à  la  Bastille,  le  27  novembre  1674,  pour 
crime  de  lèse-majesté. 

Revenons  à  madame  de  Chevreuse,  qu  on  appelait  alors 
madame  la  connétable,  et  appelons-la  comme  tout  le  monde. 

Le  connétable  logeait  au  Louvre,  et  sa  femme  aussi. 

Le  roi  était  fort  familier  avec  aile,  et  ils  badinaient  en- 
semble; mais  jamais  ta  chose  n  alla  plus  loin  ((ue  le  badi- 
nage.  Et  cependant  madame  la  connétable  en  valait  la 
peine  :  elle  était  jolie,  friponne,  fort  éveillée,  et  ne  demandait 
pas  mieux. 

l'n  jour,  ses  avances  allèrent  au  point  de  blesser  la  modes- 
tie du  roi. 

—  Madame,  dit-il.  je  n'-'ime  mes  maîtresses  c(ue  de  la  cein- 
ture en  haut,  je  vous  en  préviens. 

—  Eh  bien,  sire,  répondit  la  connétable,  vos  maîtresses  fe- 
ront alors  coïnnie  Gros-Guillaume  :  elles  mettront  leur  cein- 
ture au  milieu  des  cuisses. 

Nous  aurons  plus  d'une  fois  l'occasion  de  voir  Louis  XIII 
mettre  en  pratique  cette  tiiéorie  à  propos  des  femmes  (pi'll 
aima  ;  mais  n'anticipons  foint  sur  le.«  événements,  comme 
dirait  un  historien  classique. 

Pendant  que  de  Luynes  se  mariait  à  Paris,  voici  ce  qui  se 
passait  aux  deux  extrémités  de  la  France,  à  Metz  et  à  IJlois. 

A  Blois.  dans  la  nuit  du  -21  au  22  février,  la  reine  mère  — 
que  son  fils  avait  faite  peu  à  peu  prisonnière  —  la  reinr- 
mère  descendait,  à  l'aide  dune  échelle,  par  la  fenêtre  di 
.son  cabinet,  sur  une  terrasse  Inférieure,  distante  au  moins 
de  vingt  pieds,  et  élevée  au-dessus  du  sol  de  la  rue  d'une 
trentaine  de  pieds. 

Elle  était  accompagnée  d'une  femme  de  chambre,  du 
comte  de  Brenne  et  de  trois  ou  quatre  de  ses  .serviteurs. 

Mais  elle  avait  eu  si  grand  penr  dans  son  trajet  aérien, 
qu'arrivée  sur  la  terrasse,  la  prisonnière  déclara  que.  si  on 
ne  lui  trouvait  pas  un  autre  moyen  de  faire  la  seconde 
descente,  elle  re.sterait  où  elle  était. 

On  la  mit  alors  dans  un  manteau  qu'on  laissa  doucement 
glisser  Jnsqii'en  bas  à  l'aide  de  cordes;  puis  le  comte  de 
Brenne  et  Duplessis.  l'ayant  rejointe,  la  prirent  par-dessous 
les  bras,  cl  la  portèrent  ainsi  dans  son  carrosse,  qui  l'atten- 
dait de  l'autre  côté  du  pont   de  lîlois. 

Ou  arriva  heureusement  :i    Montrichard. 

L'archevêque  de  Toulouse,  prévenu  de  la  fuite  de  la  reine 
mère,    l'y    attendait 


Go 


JS  WDUE  DLMA-S  ILLUSTRE 


On  prit  des  relais,  et  l'ou  arriva  de  bonne  heure  à  Loclics. 

Là,  le  duc  d'Epernon  devait,  après  avoir  traversé  la  France, 
rejoindre  Marie  de  Médicis.  En  eftet,  il  était  parti  de  Metz, 
dont  il  était  gouverneur,  a^ec  deux  cents  gentilshommes;  et 
les  mesures  étaient  si  bien  prises  de  part  et  d'autre,  qu'il  ar- 
riva lui-même  à  Loches  le  lendemain  du  Jour  ou  la  reine 
y  était  arrivée. 

C  était  merveille  que  le  roi  n'eût  pas  été  prévenu  ! 

Un  valet  de  l'abbé  Ruccellaï,  qui  avait  mené  toute  cette 
intrigue,  portait  à  la  reine  mère  des  lettres  qui  l'avertissaient 
du  jour  où  le  duc  d  Epernon  partirait  de  Metz,  et  qui  lui  ex- 
posaient, en  même  temps,  les  mesures  prises  pour  la  con- 
duire à  Angoulême. 

Ce  valet  soupçonne  qu  il  est  chargé  d  une  lettre  impor- 
tante et  que  le  roi  sera  bien  aise  de  connaître  :  il  va  droit  à 
l'aris,  s'adresse  aux  gens  de  de  Luynes,  et  leur  dit  qu'il  est 
|,orteur  d'un  grand  secret  :  il  le  découvrira  au  favori,  pourvu 
qu'on  lui  donne  une  bonne  somme. 

De  Luynes  néglige  l'avis,  fait  attendre  le  valet  jusqu'à  ce 
que  le  conseiller  Du*Buisson.  serviteur  de  la  reine  mire,  ap- 
l'renne  qu'un  valet,  confident  de  d'Epernon  et  de  Ruccellaï, 
est  en  ville.  Etonné  de  ce  que  cet  homme  ne  lest  pas  venu 
voir  comme  il  l'avait  fait  aux  autres  voyages.  Bu  Kaisson 
senquiert  du  valet,  et  apprend  qu  on  l'a  vu  à  la  porte  de 
de  Luynes.  Le  conseiller  aposte  un  homme;  cet  homme 
reconnaît  le  valet  essayant  toujours  d'entrer  ;  H  s'abouche 
avec  lui  comme  s'il  venait  de  la  part  de  de  Luynes,  lui  re- 
met cinq  cents  écus,  et  prend  la  lettre. 

Que  devint  le  vakt'?   On  n'en  .sait' rien. 

«  Ceux  qu'il  avait  trompés,  dit  un  chroniqueur,  le  firent 
t;ier  apparemment  pour  ravoir  leur  argent.   » 

SI  de  Luynes  eût  reçu  cet  homme,  toute  1  affaire  man- 
<inait. 

Mais  il  était  occupé  d'une  chose  fort  grave  et  qui  n'était 
pas  sans  difficulté  :  il  s'agissait  de  faire  consommer  au  roi 
son  mariage  avec  la  reine 

Comment,  quatre  ans  après  la  célébration  du  mariage,  le 
mariage  n'était-il  pas  consommé? 

Disons-le.  —  C'est  là,  s'il  en  fut  jamais,  de  I  histoire  en 
robe  de  chambre. 

Nous  avons  raconté  coiument.  lorsqu'il  avait  été  question 
de  mariage  entre  le  roi  et  riiif;iiite  d  Espagne,  Louis  XIII, 
voulant  savoir  qui  on  lui  fnisait  épouser,  avait  envoyé  le 
!.i>re  de  son  cocher,  Saint-.Vmour,  à  Madrid,  pour  lui  faire 
jin  rappiort   sur  la  princesse. 

Le  rapport  avait  été  favorable,  et  le  roi  vint  jusqu'à 
Lordeaux  au-devant  de  la  future  reine  de  France. 

.\  Bordeaux,  la  crainte  le  prit  de  nouveau  :  le  père  de  son 
cocher,  qui  se  connaissait  ad:uirablement  en  chevaux,  pou- 
vait ne  pas  se  connaître  aus.^i  bien  en  femmes. 

Il  chargea  de  Luynes  de  porter  une  lettre  à  l'infante,  afin 
de  contrôler  le  témoignante  de   Saint-.Amour. 

De  Luynes  partit  donc  au-devant  du  cortège  de  la  petite 
reine;  —  c'était  alusi  que  l'on  nommait  Anne  d'Autriche, 
pour  la  distinguer  de  la  rtinr  mire. 

Ce  ne  fut  que  de  l'autre  côté  de  Bayonne  que  de  Luynes 
rencontra  ce  cortège. 

Il  descendit  aussitôt  ds  cheval,  mt;  un  genou  en  terre,  en 
disant  : 
—  De  la  part  du  roi. 

Et,  en  même  temps,  il  présentait  à  1  infante  la  lettre  de 
Louis  XIII. 
Anne  d'Autriche  prit  la  lettre.  lu  décacheta  et  lut  : 

■.  Madame, 
■  N'e  pouvant,  selon  mo.'i  désir,  me  trouver  auprès  de  vous, 
i  votre  entrée  dans  mon  roy.iume.  pour  vous  mettre  en  pos- 
session du  pouvoir  que  ;  .\r  ai.  comme  de  mon  entière  affec- 
tion à  vous  aimer  et  à  vous  servir,  j'envoie  devers  vous  Luy- 
nes, l'un  de  mes  plus  confidents  serviteurs,  pour,  en  mon 
nom,  vous  saluer  et  vous  dire  que  vous  êtes  attendue  de  moi 
avec  Impatience,  et  pour  vous  offrir  moi-même  l'un  et  l'au- 
tre. Je  vous  prie  donc  de  le  recevoir  f.ivorablemeiit  et  de 
<'Yoire  ce  qu  il  vous  dira  de  ma  pai-t,  madame,  c'est-à-dire  de 
votre  plus  cher  ami  et  serviteur. 

•  Louis.  ■> 

L'infante  remercia  gracieusement  le  messager,  le  pria  de 
1  craonter  à  cheval  et  de  niriirhcr  près  de  sa  litière,  et  conti- 
l'ua  son   chemin  tout  en  s'ciitretenaiit  avec  lui. 

Te  lendemain,  elle  lui  remit  cette  réponse  en  espagnol. 
^||lle  d'Autriche  n'écrivait  encore  ni  ne  parlait  le  français. 
•  Senor, 

■  Mucho  me  he  holgado  con  Luynes.  con  las  buenas  nue- 
vas  que  me  ha  dado  de  la  salud  de  Vuestra  Majestad.  To 
ruego  por  cUa  y  muy  deseosa  de  llegar  donde  pueda  servir 
■f  mi  madré  ;  y  as  1  me  doj'  mucha  priesa  à  camiuar  por  la 
niano  â  quien  Dios  guarde  como  deseo. 

«  Bezo  las  nianos  à  Vuesira  Maje.'Iad  «  ana    » 

Ce  oui  voulait  dire  : 


«  Sire, 
..  J'ai  vu  avec  plaisir  M.  de  Luynes,  qui  m'a  donné  de  bon- 
nes nouvelles  de  la  sauté  de  Votre  Majesté.  Je  prie  pour  elle 
et  suis  désireuse  de  faire  pour  elle  ce  qui  peut  être  agréable 
cl  ma  mère;  ainsi,  il  me  tarde  d'achever  mon  voyage,  et  de 
baiser  la  main  de  Votre  i'ajcsté. 

o  ANXE.  » 

De  LujTiei  prit  la  lettre,  et  partit  au  grand  galop. 
En  effet,  il  avait  de  bonnes  nouvelles  à  porter  au  roi  : 
I  infante  était  belle  à  ravir  ! 

Mais  Louis  XIII,  soit  désir,  —  ce  qui  n'est  pas  probable,  — 
soit  bien  plutôt  incréduliié,  ne  s'en  rapporta  pas  plus  à  de 
Luynes  qu'il  ne  s  en  était  rapporté  au  père  Saint-Amour  ;  il 
voulut  voir  de  ses  yeux 

Il  partit  à  cheval  avec  deux  ou  trois  personnes,  t'ont  étaient 
de  Luynes  et  le  duc  d'Epernon,  s'arrêta  à  l'entrée  d'une  pe- 
tite ville  située  à  cinq  ou  six  lieues  de  Bordeaux,  contourna 
la  ville,  entra  dans  une  maison  désignée  d  avance,  par  la 
imrte  d«  derrière  de  cette  maison,  et  s'établit  au  rez-de- 
chaussée. 
Ine  heure  après,  l'infante  faisait  son  entrée  dans  la  ville. 
Le  duc  d'Epernon,  qui  avait  le  mot,  arrêta  la  litière  pour 
haranguer  la  petite  reine,  et.  cela,  juste  en  face  de  la  maison 
où  était  caché  Louis  XIII. 

Pour  faire  honneur  au  duc,  Anne  d  Autriche  fut  forcée  de 
sortir  tout  le  haut  de  son  corps  par  la  portière  de  la  litière. 
Le  roi  la  vit  donc  tout  à  son  aise. 

La  harangue  finie.  1  infante  continua  son  chemin,  et  le 
roi,  enchai>té  de  la  trouvar  encore  plus  belle  qu'on  ne  le 
lui  avait  dit,  remouta  à  cheval,  et  picjua  vers  Bordeaux,  où 
il  arriva  longtemps  avant   l'infanti. 

Et.  en  effet,  si  Ion  en  croit  tous  les  historiens  du  temps, 
Anne  d'.\utriche  était  d'une  beauté  accomplie.  Elle  était 
grande,  bien  prise  dans  sa  taille,  possédait  la  plus  blanche 
et  la  plus  délic:ile  main  cni  eût  jamais  fait  un  geste  de 
reine  ;  des  yeux  parfaitement  beaux,  se  dilatant  avec  faci- 
lité, et  auxquels  leur  couleur  verdâtre  donnait  une  transpa- 
rence infinie:  une  bouche  petite  et  vermeille,  qui  semblait 
une  rose  animée  et  souriante  ;  enfin,  des  cheveux  longs  et 
soyeux,  de  cette  charmante  teinte  cendrée  qui  donne  à  la 
fols  aux  visages  qu'ils  encadrent  la  suavité  des  blondes  et 
l'animation    des   brunes. 

La  cérémonie  Ju  mariage  fut  célébrée  le  25  novembre  1615, 
.1  Bordeaux  :  mais,  comme  les  royaux  conjoints  n'avaient 
pas  tout  à  fait  vinîrt-huit  ans  à  eur  deux,  ils  furent  con- 
duits au  lit.  nuptial  chacun  par  sa  nourrice,  qui  ne  les 
quitta  pas.  Ils  demeurèrent  couchés  ensemble  cinq  minu- 
tes: après  quoi,  la  nourrice  du  roi  fit  lever  Sa  Majesté,  et 
l'infante  resta  seule. 

La  consommation  du  mariage  ne  devait  avoir  lieu  que 
quatre  ans  plus  tard. 

Voilà  pourquoi,  en  1619  seulement,  de  Luynes  s'occupait 
de  celte  grave  opération,  c,ui  devait  s'accomplir  à  Saint- 
CVermain,  et,  cela,  au  moment  même  où  Marie  de  Médicis 
s'échappait  du  ch.^teau  de  Blols. 


IV 


Il  nous  serait  difficile  de  dire  où  le  roi  Louis  XIII  en 
était  de  l'importante  affaire  qui  l'occupait  en  ce  moment, 
quand  arriva  une  lettre  datée  de  Loches,  par  laciuelle  la 
reine  mère  mandait  à  son  fils  qu'ayant  souffert  à  Blols 
toutes  les  incommodités  d  une  véritable  prison,  elle  avait 
cru  devoir  prier  son  cousin,  le  duc  d  Epernon.  de  la  tirer 
de  là,  et  de  permettre  qu'elle  se  retirât  à  .■Vngoulême. 

C'était  tout  simplement  l'annonce  d'une  guerre  clvUe  qui 
arrivait  par  la   poste. 

De  Luynes  eut  grand'peur  ;  11  sentait  bien  que  c'était  lui 
principalement  qui  était  menacé.  Il  était  donc  fort  triste 
lorsque,  en  rentrant  chez  sa  femme,  après  cette  nouvelle 
reçue,  II  y  trouva  un   capucin  qui  1  attendait. 

Comme  ce  n'était  point  la  société  ordinaire  de  la  belle 
Marie  de  Rohan,  de  Luynes  s'informa  quel  était  cet 
liomme. 

C'était  François  Leclerc  du  Tremblay,  dit  le  père  Joseph, 
le  même  qui  fut  depuis  l'Eminence  grise. 

Il  venait  offrir  à  de  Luynes  un  moyen  de  faire  sa  paix 
avec  Marie  de  Médicis, 

—  Lequel  ?  demanda  de  Luynes. 

—  C'est  d'envoyer  près  d'elle   monseigneur  de  Luçon 

—  Je  crains  son  ambition,  dit  de  Luynes. 

—  Bon  !  répondit  le  père  Joseph,  il  veut  être  cardinal, 
voilà  tout. 

—  Soit,  s'il  ne  désire  que  cela,  répondit  de  LujTies,  on  le 
fera  cardinal. 

Aussitôt.  11  écrivit  à  l'évéque  de  Luçon  de  se  rendre  près 


f 


UENIU    IV,   LOUIS  Mil    ET   lUCIiELIEU 


l'   la  reine  a  Angoulême  ;  et.  au  bas  de  la  lettre,  le  roi  écri- 

;'.  de  sa  main  :  «  Je  vous  prie  de  croire  (lue  ce  que  dessus 

-:    ma  volonté,   et  que   vous   ne  me   sauriez   îaire   un   plus 

_rand  plaisir  que  de  l'exécuter.  »  Richelieu  partit  en  poste, 

iriva  aux  portes  d'Angoulèine.  mais,  avant  de  les  fraiichir, 

•  lemanda  au  duc  d'Epernou  la  permission  d  entrer  dans  An- 

-■ulème.   Cette  déférence  conquit  d'Epernon  au  pieux  évÇ- 

,ne.  qu'il   invita  â  descendre  cliez  lui.  I.e  londeniaiu.  1  évè- 

ine  de  Luçon  était  chancelier  de  la  reine  mère. 

Le  père  Joseph  ne  s'était  pas  trompé  :  un  accord  (ut  mé- 

agé   entre  le   roi   et   la   reine   mère.   Louis   XIH   se   rendit 

n  personne  à  Courière.  chAteau  voisin  de  Tours  et  aiiiiai-- 

»nant  au  duc  de  Montbazon,  et  il  y  trouva  Marie  de  .^;6- 

:icis,   qui    l'attendait. 

—  Mon  flls,  dit  la  reine  mère  en  apercevant  Louis  XIII, 
■  ■•us  êtes  bien  grandi  depuis  que  Je  ne  vous  ai  vu. 

—  Madame,  répondit  le  roi.  c'est  pour  votre  service. 

Et,  à  ces  mots,  la  mère  et  le  flls  s'embrassèrent  comme 
les  gens  qui  ne  se  sont  pas  vus  depuis  deux  ans. 

Deux  petits  événements  arrivèrent  sur  ces  enti'efaites, 
;:!ais  qui  ne  changèrent  rien  à  la  marche  des  choses. 

Tliémines,  qui  prétendait  que  l'évOque  de  Luçon  lui  avait 
manqué  de  parole,  demanda  une  explication  à  ce  sujet  au 
maïquls  de  Uichelieu.  frère  aine  de  1  évéque  de  Luçon. 

Le  marquis  de  Richelieu  n'aimait  pas  Tliémines  :  l'expll- 
ation  qu  il  lui  donna  fut  de  mettre  1  épée  à  la  main.  Thé- 
mines  en  fit  autant. 

\  la  troisième   passe,   le  marquis  de  Richelieu  reçut   un 

iiup  d'épée  à  travers  le  corps,  et  e\pira  sur-le-champ. 

Voilà    pour    le    premier    événement. 

Le  second  fut  ce  qu  on  appela  la  diûleiic  des  Ponts-de-Cé. 

N'e  prenons  du  traité  de  paix  entre  la  mère  et  le  fils  que 
^  e  qu'il   nous  importe  de  savoir  : 

■■  M.  d'Epernon  rentrerait  en  grâce. 

L'archevêque  de  Toulouse  et  l'évéque  de  Luçon  recevraient 
liacun  un  chapeau  de  cardinal. 

Madame  Vignerot  de  Pont-Coulay,  nièce  de  Richelieu, 
i.itée  par  la  reine  mère  de  deux  cent  mille  livres,  épouse- 
.lit  Combalet,   neveu  de  de  Luynes. 

Antoine  du  Roux  de  Combalet  était  fort  laid,  fort  mal 
biti,  il  était  tout  couperosé,  et  ne  possédait  absolument 
que  ce  que  lui  apportait  sa  femme. 

Il  en  résulta  que  celle-ci  le  prit  dans  une  effroyable  aver- 

lon  et  que.  quand  son   mari   fut  tué  en  combattant  contre 

.es  huguenots,   de  peur  que,  par  quelque  raison  d'Etat,  on 

ne  la  sacrifiât  encore,  elle  fit  vœu  de  ne  point  se  remarier 

et  de  se  faire  carmélite. 

Dès  lors,  —  sans  cependant  couper  un  seul  de  ses  cheveux, 

u'elle  avait  foi't  beaux,  —  elle  s'habilla  aussi  modestement 
<iu'auralt  pu  le  faire  une  dévote  de  cinquante  ans,  portant 
une  robe  d'étamine,  ne  levant  jamais  les  yeux,  et.  dame 
d'atours  de  la  reine  mère,  ne  bougeant  point  de  la  cour  avec 
e  costume-là.  Cette  manière  de  faire  dura  assez  longtemps. 
Mais,  comme  la  jeune  veuve  semblait  devenir  de  plus  en 
;Ius  belle;  que  son  oncle,  de  son  côté,  devenait  de  plus 
Il  plus  puissant,  elle  commença  de  porter  des  languettes. 
Missa  passer  une  boucle,  mit  un  ruban,  prit  des  habits, 
l'uis,  enfin,  établit  cette  coutume  qu'en  France  les  veuves 
portent  toute  sorte  de  couleurs,  hors  le  vert. 

Enfin,  le  duc  de  Richelieu  ayant  été  déclaré  premier  mi- 
nistre, le  comte  de  Béthune  la  demanda  en  mariage;  puis 
'e  comte  de  Sault,  qui  fut.  depuis,  M.  de  Lesdiguières. 

Mais  elle  voulait  épouser  le  comte  de  Soissons.  et  peut- 
rre  la  chose  se  fût-elle  faite,  si  Combalet  n'eût  été  de  si 
rictite  condition. 

.4ussi  essaya-l-on  de  faire  croire  que  le  mariage  n'avait 
pas  été  consommé  ;  et  Dulot,  qui  inventa  les  bouts-rimés, 
et  que  l'on  appelait  le  poète  archiépiscopal,  parce  qu'il  était 
attaché  à  la  maison  du  cardinal  de  Retz,  archevêque  de 
Paris,  Dulot  fit  l'anagramme  de  son  nom.  et  dans  Marie  de 
Vignerot,  trouva  :  vierge  de  ton   mari. 

Mais  tout  cela  ne  décida  point  M.  le  comte  de  Soissons.  — 
Il   est   vrai   que   Dulot  n'était  pas  un   irréfutable  prophète. 

Il  avait  été  autrefois  prêtre  en  Normandie. 

Là.  tout  en  dis.int  sa  messe,  il  faisait,  comme  précep- 
eur,  léducation  de  l'abbé  de  TiUiers,  beau-frère  du  maré- 
lial  de  Bassompierre. 

Un  jour,  soit  qu'il  fût  distrait,  soit  que  la  vérité  l'em- 
ortât.    au    lieu   de   dire  : 

—  Dominus  voblscum  ! 
Il  dit  : 

—  M.   de  Tllliers.  vous  êtes  un  sot  ! 

Il  perdit  du  coup  sa  place  et  sa  cure.  Alors,  avec  cinq  sous 
;.ins  sa  poche,  comme  le  Juif  errant,  il  partit  pour  Rome, 
t   il  en   revint  avec    dix. 
Il   s'intitulait   cardinal   noir. 

Il   entra  dans  la  maison  du   cardinal  de  Retz,  où  on  le 
raitait  comme  un   fou  ;  les  laquais  ne  se  gênaient  même 
)>as  pour  lever  la  main  sur  lui.  Une  fols,  11  se  présenta  tout 
lurieu.x  dans  le  cabinet  de  l'archevêque. 


—  Monseigneur,  dit-il,  vos  coquins  de  laquais  viennent 
d  être  assez  Insolents  pour  me  battie  en  ma  présence  ! 

Il  se  laissait  donner  des  croquignoUs  sur  le  nez  à  un 
sou  la  pièce  ;  mais,  un  jour,  comme  le  marquis  de  Fos- 
seuse  se  livrait  à  cette  distraction,  il  lui  prit  un  accès  de 
rage,  et  saisissant  une  canne,  il  ros-^a  eftroyahKmeni  le 
marquis. 

.\près  quoi,  il  s  écria  tout  fier. 

—  Bon  !  je  me  vanterai  maintenant  d'avoir  donné  du  bâ- 
ton   à  laine  de   la  maison   de   Jloiitniorency  ! 

11  avait  la  conviction  qu'il  finirait  par  être  pendu  ;  cela 
tenait  à  ce  qu  il  croyait  que  toute  prédiction  écrite  devait 
arriver.  On  écrivit  sur  une  pierre  :  Dulot  sera  pendu  ;  puis 
on  enterra  la  pierre,  et,  un  jour,  on  déterra  cette  pierre 
devant   lui. 

Il  avait  pris  son  parti  de  cette  mort,  et.  dans  presque 
tous  les  bouts-rimés  qu'il  faisait,  il  constatait  que  c'était 
par  la  corde  qu'il  devait  finir;  seulement,  lorsqu'on  lui 
disait  que  ce  serait  le  père  Bernard  qui  l'assisterait  dans 
cette  fâcheuse  conjoncture,  11  était  fort  triste,  parce  qu'il 
délestait  le  père  Bernard.  Un  jour  qu'on  lui  chantait  l'an- 
tienne accoutumée  ;  «  Dulot,  tu  seras  pendu,  et  ce  sera 
le  père  Bernard  qui  t'assistera   lu    articula  iHorlis  ! 

—  Eh  bien,  non  !  dit-il,  j'aime  mieux  ne  pas  être  pendu  ! 
Il  quitta  le  coadjuteur  pour  M.  de  Metz,  et  mourut  d'un 

petit  coup  que  lui  donna  un  soldat  à  la  tête,  en  essayant 
de  lui  voler  trois  ou  quatre  sous  qu'il  avait  dans  sa  po- 
che 

En  attendant,  madame  de  Combalet  renouvelait  tous  les 
ans  son  vœu  ;  elle  le  renouvela  sept  ans  de  suite  !  ce  qui 
n'empêchait  point  qu'on  ne  continuât  à  médire  d'elle  et 
de  son  oncle. 

Richelieu  aimait  fort  les  femmes,  et  craignait  le  scan- 
dale ;  la  parenté  justifiait  les  visites  fréquentes  ;  il  adorait 
les  Heurs,  et  madame  de  Combalet  avait,  une  fois  sa  robe 
de  carmélite  mise  à  bas,  les  plus  beaux  bouquets  du  monde 
sur  sa  gorge  découverte. 

Un  soir,  que  le  cardinal  sortait  fort  tard  de  chez  madame 
lie  Chevreuse,  on  1  entendit,  malgié  l'heure  avancée,  dire 
a  son  cocher  : 

—  Chez  madame  de  Combalet. 

—  Si  tard?  cria  madame  de  Chevreuse. 

—  Oui,  répondit  le  cardinal  ;  peste  !  que  dirait-elle  si  je 
n'y  allais'; 

.\u  moment  de  sa  grande  brouille  avec  le  cardinal,  la 
reine  mère  eut  1  idée  de  faire  enlever  madame  de  Comba- 
let. un  jour  que  celle-ci  devait  aller  à  Saint-Cloud  ;  car. 
disait-elle.  Il  ne  lui  serait  pas  dilflclle  de  mettre  le  cardi- 
nal à  lu  raison,  du  moment  qu'elle  serait  maîtresse  de  tout 
ce  qu'il  aimait. 

Le  célèbre  médecin  Guy-Patin,  qui  avait  soigné  le  car- 
dinal, a  écrit  sur  lui  ces  lignes  : 

"  Le  cardinal,  deux  ans  avant  que  de  mourir,  avoit  encore 
trois  maîtresses  :  la  première  étoit  sa  nièce  ;  la  seconde 
étoit  la  Picarde,  à  savoir  la  femme  de  M.  le  maréchal  de 
Chaulnes,  et  la  troisième,  une  certaine  belle  fille  parisienne 
nommée  Marion  Déforme.  » 

Et  il  ajoute,  en  forme  de  sentence  : 

«  Tant  il  y  a  que  messieurs  les  bonnets  rouges  sont  de 
bonnes  têtes.  —  verè  cardinales  tsti  sunt  carnalcs.  » 

M.  de  Brézé  (quoique  madame  de  Combalet  fût  la  nièce 
de  sa  femme)  en  devint  amoureux  à  outrance,  et  ce  fut  lui 
qui  répandit  une  partie  des  histoires  qui  coururent  sur  ellt 
et  son  oncle. 

11  prétendait,  devant  la  reine,  qu'elle  avait  eu  quatre  en- 
fants du  cardinal. 

—  Oh  !  répondit  la  reine,  ne  prenez  pas  les  méchancetés 
de  M.  de  Brézé  à  la  lettre  ;  il  ne  faut  jamais  croire  que  la 
moitié  de  ce  qu'il  dit. 

Et  II  en  résulta  cette  épigramme  : 

Philis,  pour  soulager  sa  peine. 

Hier,  se  plaignait  à   la   leine 

l)up.    Brézé   disait   hautement 

Qu'ehe    avait  quati'e   flls  d'.^rmand  ; 
Mais  la  reine  d'un  air  fort  doux. 

Lui  dit  ;   «  Philis,  consolez-vous  1 
Chacun  sait  que  Brézé  ne  se  plaît  qu'à  médire  ; 

Ceux  qui  pour  vous  ont  le  moins  d'amitié 
Lui  feront  trop  d'honneur,  sur  tout  ce  qu'il  peut  dire. 

De  no  croire  que  la  moitié,  n 

Disons  quelques  mots  de  ce  maréchal  de  Brézé,  qui  était 
si  amoureux  de  madame  de  Combalet,  et  qui  a  joué  un  si 
grand  rôle  â  la  cour  de  Louis  XIII,  comme  maréchal  de 
France,  et  surtout  comme  beau-frère  du  cardinal  de  Riche- 
lieu. 


ALEXANDRE  DUMAS  II.LUSTRE 


Urbain  de  Maillé,  marquis  de  Brézé,  était  né  vers  1597. 

Il  épousa  la  sœur  Uc  l'évêQue  de  Luçon.  lequ«l,  â  rcpo<iue 
de  ce  mariage,  n'était  pas  encore  cardinal  ;  celte  femme 
était  folie  :  elle  croyait  avoir  un  derrière  de  cristal,  ne 
voulait  pas  s'asseoir  de  peur  de  le  casser,  et  le  tenait  soi- 
gneusement entre  ses  deux  mains,  de  peur  qu  il  ne  lui  arri- 
vât malheur. 

Ce  que  voyant,  son  mari  la  voulut  renvoyer  en  province  ; 
mais  elle,  pour  rien  au   monde,  n  y  voulait  retourner. 

Son  mari,  alors,  fit  ôter  tous  les  meubles  de  son  apparte- 
ment, et  jusqu  aux  rideaux  de  son  lit  ;  il  la  força,  par  ce 
moyen,  de  retourner  en  Anjou,  .où  elle  mourut  en  163D. 

M.  de  Brézé  lut  d  abord  capitaine  des  gardes  de  la  reine 
Marte   de  Médicis. 

Il  alla  aux  bains  dans  les  Pyrénées  :  là,  il  trouva  un 
prêtre  de  Catalogne  ayant  avec  lui  deux  petits  garçons 
pris  sur  la  côte  d  Afrique  par  les  galères  d'Espagne. 

Ce  prêtre,  croyant  faire  le  bonheur  des  deux  enfants,  les 
donna  à  M.  de  Brézé.  Le  marquis  fit  de  l'un  son  laquais,  et 
le  nomma  la  Ramée;  1  autre,  qui  ne  fut  point  habillé  de 
livrée,  se  nomma  tantôt  le  Catalan,  tantôt  Dcrvois. 

Ce  dernier  lui  servit  d'abord  à  porter  son  fusil  â  la 
chasse  ;  puis,  voulant  lui  faire  apprendre  un  état,  M.  de 
Brézé  le  mit  en  apprentis^ige  chez  un  tailleur  â  Angers; 
là,  le  Jeune  homme  devint  amoureux  dune  belle  fille  qui 
travaillait  en  linge  dans  nne  boutique  vis-à-vfs  de  la  sienne. 
Quoiqu'il  fût  question  d  une  escapade  qu  elle  avait  faite, 
en  suivant  un  homme  jusqu'en  Lorraine.  Dervois,  qui 
avait  des  vues  sur  elle,  1  épousa  ;  puis,  l'ayant  épousée,  il 
vint  se  remettre  au  service  de  X.  de  Brézé. 

M.  de  Brézé  était  alors  maréchal  de  liauce  et  gouverneur 
d'Angers  et  de  Saumiir. 

La  Dervois  avait  du  sens  et  dé  l'esprit  :  elle  empauma  le 
maréchal,  et,  à  partir  de  ce  moment,  ce  fut  fait  de  lui. 

Un  jour,  il  détacha  les  pendants  d'ureilles  de  la  niaré- 
cbale,  et  devant  elle,  les  mit  aux  oreilles  de  cette  femme. 
Cela  acheva  la  pauvre  folle,  qui  mourut  quelque  temps 
après. 

La  maréchale  morte,  la  Dervois  se  mit  dans  la  tête  d  épou- 
ser le  maréchal.  Mais  comment  faire'/  le  maréchal  était 
bien  veuf,  lui  ;  mais  elle  était   mariée,  elle. 

Il  y  avait  un  moyen  :  c'était  de  faire  tuer  son  mari.  Elle 
y  avisa  et  y  réussit. 

Comment  s  y  prit-elle  ? 

Ce  serait  difficile  à  dire. 

Tant  il  y  a  qu'un  soir,  le  maréchal  partit  pour  aller  à 
laffût  avec  Dervois  et  son  garde,  l'art is  à  trois,  ils  ne  re- 
vinrent que  deux  :  Dervois  avait  été  tué  par  accident.  On 
ne  E.ut  jamais  si  c'était  par  le  garde  ou  par  le  maréchal 
—  A  coup  silr,  ce  ne  lut  point  par  lui-même. 

Le  fait  est  que,  depuis  ce  temps,  le  maréchal  avait  d< 
singulières  visions:  à  la  vue  d'un  lapin,  il  sévanouissait 
Parfois  il  croyait  en  voir  où  il  n'y  en  avait  pas,  et  criait 

—  Un  lapin  !  voyez-vous  un  lapin  ? 
Mais  personne  ne  voyait  rien. 

On  prétendait  que  c'était  son  remords  qui  le  poursuivait. 
Comme   II   était   pen   sociable,   il   .ivait    fait    écrire   sur   la 
porte  de  la  maison  qu'il  habitait  : 

yulli,   nisi    vocati. 

Or,  trois  avocats,  pas-sant  pour  aller  plaider  à  la  villi.' 
prochaine,    lurent    rinscription   et   entrèrent. 

En  les  apercevant,  le  maréchal,  selon  son  habitude,  se 
mil  dans  une  grande  colère. 

—  Qui  vous  a  permis  d  entrer  Ici?  leur  crfa-t-il  ;  vous 
n  avez  donc  pas  la  ce  qui  est  écrit  sur  la  porte? 

—  Si  fait,  monseigneur,  répondlrenf-lls. 

—  Eh   bien? 

—  Eh  bien,  il  y  a  :  A'uiff,  nîsf  iiocali  (personne,  que  les 
avocats).  Nous  sommes  avocats,  et  nous  voici. 

Le  maréchal  les  fit  rafraîchir;  mais,  comme  II  n'aimait 
pas  les  gens  d'affaires,  il  gratta  l'inscription,  de  peur  qu'il 
n'en   revint   d'autres. 

Il  fui  envoyé  comme  vice-roi  à  Barcelone,  et  s'était  fait 
le  plus  mapnifiqne  qu'il  avait  pu,  pour  que  son  entrée  fil 
sensation  dans  la  ville 

Dlzarro.  en  catalan,  veut  dire  galant  ;  .imelques  Catalans 
disaient  donc,  en  voyant  M.  de  Brézé  si  bien  attifé  : 

—  Es  miKj  blzarro  este  mmcchal. 

Un  gentilhomme  de  la  suite  du  maréchal,  prenant  hiznrro 
dans  le  sens  français,  disait   â  son  compagnon  : 

—  Mais  qui  diable  a  donc  pu  Informer  tous  ces  gens-l& 
de  1  humeur  du  maréchal? 

II  di.sait  en  parlant  de  sa  fllle,  —  Claire-Clémence  de 
Maillé-Brézé.  —  que  l'on  était  en  train  de  marier  au  prince 
de  Condé.  qui  fut  le  grand  Condé  : 

—  Il  parait  qu'(/.s   vont  faire  la  petite  princesse. 
lu,  c'étaient  le  roi  et  le  cardinal. 

Au  reste,  le  grand  Condé.  qui  raareiiandalt  A  son  futur 
beau-père   le  gouvernement    d'.\njou,  'ne   manquait  jamais. 


avant  de  lui  faire  visite,  à  lui,  de  taire  visite  à  la  Der- 
vois. Ce  lut  par  elle  qu'il  décida  le  maréchal  à  cette  vente. 

Cependant,  les  amours  de  M.  de  Brézé  ne  s  arrêtaient  pas 
à  la  Dervois  :  le  maréchal  avait,  tout  au  contraire,  le  cœur 
fort  vagabond.  La  sénécliale  de  Saumur  avait  une  nièce  qui 
s  appelait  mademoiselle  Honorée  de  Bussy.  C'était  une  fllle 
d'un  grand  esprit,  a  qui  Molière  lisait  ses  pièces. 

Quand  i'^t'ure  tomba  : 

—  Cela  me  surprend  que  l'Avare  soit  tombé,  dit  Molière, 
car  une  demoiselle  de  très  bon  goût,  et  qui  ne  se  trompe 
guère,    m  avait   répondu   du  succès. 

En  effet,  on  rejoua  VAvare,  et  il  réussit,  comme  on  sait. 
M.  de  Brézé  faisait  donc  la  cour  à  mademoi.'ieUe  de  Bussy. 
11  en  était  tellement  épris,  que,  l'ayant  menée  voir,  avec 
sa  tante,  le  sacre  d'Angers,  il  fit  faire  une  tribune  tout 
exprès  pour  elle,  l'y  plaça  au  plus  haut  degré,  et  mit 
des  gardes  au  bas,  pour  empêcher  les  attroupements  que 
ne  pouvait  manquer  de  faire  la  beauté  de  mademoiselle  de 
Bussy. 

Lé  maréchal  avait  un  fils  qui  portait  le  titre  de  duc  de 
Fronsac  et  fut  grand  amiral  de  France  ;  c'était  un  homme 
qui  n'avait  pas  même  le  côté  bizairo  de  son  père,  que  le 
mot  soit  pris  dans  le  sens  catalan  ou  dans  le  sens  français. 

—  Quel  successeur  !  disait  en  le  regardant  et  en  haassant 
les  épaules  le  cardinal  â  sa  mère. 

Il  ne  succéda  pas  longtemps  au  maréchal,  car  il  fut  tué 
le  14  juin  1046,  au  siège  d'Orbltello. 

C'était  une  espèce  de  petit  tyranneau.  Il  avait  fait  faire 
un  balustre.  dans  le  chœur  de  1  église  du  Brouage,  où  il 
entendait  seul  la  messe;  personne  n'y  eût  osé  entrer,  pas 
même  une  femme.  Quand  il  dînait,  on  fermait  les  portes  de 
la  ville,  afin  qu  il  ne  fût  point  dérangé  par  quelque  mes- 
sage. Il  avait  cent  gardes  à  sou  uniforme  et  parfaitement 
montés  ;  avec  ces  cent  gardes,  il  rançonnait  fermiers  et 
marchands. 

La  veille  de  sa  mort,  il  voulut  savoir  s'il  avait,  en  cas 
d  accident,  ce  qu  il  fallait  d'argent  comptant  ou  disponible 
pour  satisfaire  ses  créanciers  ;  il  établit  ses  comptes,  fit 
sa  balauce,  et  se  coucha  en  disant  : 

—  C  est  bien,  je  suis  tranquille  maintenant. 
Le    lendemain,    il   fut   tué. 

Sur  ces  entrefaites,  il  prit  à  la  mort  fantaisie  d'arrêter 
court  la  fortune  du  duc  de  Luynes  :  elle  toucha  le  laror! 
du  bout  de  l'aile,  et  tout  fut  dit  !  La  chose  se  passa  au 
siège  de  Monthaur,  sur  la  Garonne  ;  une  fièvre  pernicieuse 
fut  le  prétexte,  et,  le  14  Uéccmtue  J6-21,  madame  la  conné- 
table se  troijva  veuve.  Louis  XIll  ne  regretta  pas  beaucoup 
le  roi  Luijncs,  comme  il  appelait  son  favori  dans  ses  mo- 
ments de  mauvaise  humeur.  11  fut  assez  de  1  avis  du  poète 
inconnu  qui  fit,  sur  la  prise  de  Monthaur  et  la  mort  du 
duc  de  Luynes,  le  dizain  suivant  : 

Monthaur  est  pris,   et   la  Garonne 

Est   remise   en   sa   liberté. 

Toutefois,   le    peuple   s'étonne 

Du  Te  Deum  qu'on  a  chanté 

Pour  celte  victoire  notable  ; 

Vu,  dit-on,   que  le  connétable 

\  trouvé  la  mort  en  ce  lieu. 

Mais,  pour  dire  ce  qu  11  m  en  semble, 

La  perte   et   le   gain   mis    ensemble. 

On  a  sujet  de  louer  Dieu. 

Comme  nous  le  disions,  madame  la  connétable  se  trouv» 
donc  veuve;  mais  madame  la  connétable  n'était  point  de 
tempérament  à  rester  veuve  longtemps  :  au  bout  d  un  an 
de  veuvage,  elle  épousa  M.  de  Chevreuse.  le  second  des 
MM.  de  Guise,  qui  étaient  quatre  fils;  on  l'appelait  M.  de 
Joinville  ;  on  érigea  pour  lui  la  terre  de  Clievreuse  en 
duché-pairie. 

M.  de  Chevreuse  était  un  cavalier  d'excellente  mine,  il 
avait  assez  d'esprit  pour  un  grand  seigneur,  et  du  courage, 
plus,  ou  tout  au  moins  autant  que  personne.  Il  ne  cher- 
chait point  le  danger,  mais,  dans  le  danger,  il  faisait  tout 
ce  qu'il  y  avait  à  faire.  Au  siège  d'.\miens,  comme  il  était 
à  la  tranchée  avec  son  gouverneur,  le  brave  homme  fut  tué 
à  SCS  côtés.  Lui.  tout  aussitôt,  et  au  beau  milieu  du  feu, 
se  mit  à  fouiller  dans  les  poches  du  mort,  disant  qu'il  lui 
semblait  juste  qu  il  héritât  de  son  gouverneur,  puisque 
c'était  son   père  qui  le  payait. 

A  cette  époque,  il  n'y  avait  point  de  honte  à  ce  que  les 
plus  grands  seigneurs  reçussent  de  l'argent  des  femmes. 
M.  de  Joinville,  jeune,  beau,  cadet  de  famille,  se  mit  à 
exploiter  la  maréchale  de  Fervaques.  qui,  sans  enfants,  avec 
une  fortune  de  plus  d'un  million,  était  veuve  de  ce  brave 
maréchal  de  Fervaques  qui  faisait  donner  des  lavements 
d'eau  bénite  à  une  religieuse  possédée.  La  maréchale  était 
si  bien  coillée  du  cadet  des  Guise,  qu'elle  le  fit  son  liéritier, 
et  mourut  trois  mois  après.  Elle  avait  recommandé,  par 
son   testament,   qu'on   l'enterrât   dans   le    caveau   de  sa  fa- 


IllîX'RI    IV,   LOUIS  XIIl    ET   RICHELIEU 


r>;t 


niiUe  :  M.  de  JoinTille  mit  le  cercueil  dans  une  espèce   de 
diligence,   et   1  expédia   a   destiiiatioii. 

Nous  retrouverons  M.  et  madame  de  Clievreusc.  i  propos 
.lu  mariage  de  madame  Henriette-Marie  de  France  avec 
(.Maries  l»'. 

Pendant  ce  temps,  les  affaires  de  tout  le  monde  se  fai- 
.<aient  :  Chàtillon  était  nommé  maréchal  de  France  pour 
nvoir  ouvert  les  poites  d  Aiguës- Mortes  A  Louis  XIII  ;  Bas- 
f  ompierve  était  promu  au  même  grade  en  récompense  de 
son  esprit  et  de  ses  galanteries,  et  la  Force  pour  avoir 
livré  Sainte-Foix;  l'évèque  de  Luçon  était  élevé  à  la  di- 
-niié  de  cardinal  potir  avoir  trahi  la  reine  mère  ;  enfin  le 
vieux  LesdiRuiéres  devenait  connétable,  et  recevait  le  cor- 
don du   Saint-Esprit  pour  avoir  abjuré. 

Occupons-nous  d  abord  de  ce  dernier  :  il  est  vieux  et  ne 
va  pas  tarder  à  mourir,  étant  né  en  1543.  sous  le  roi  Fran- 
Ois  l". 

François  de  Bonne,  seigneur  de  Lesdigulères,  était  Dé  à 
Saint-Bonnet  près  de  Champsaur.  dans  une  petite  maiscm  r|Ui 
ressemblait  plutôt  â  une  chaumière  qu  à  un  palais.  Sa  ta- 
mille  était  noble  et  ancienne  comme  le»  mont.ijtnes  du  Dan- 
phiné.  où  elle  avait  vécu  et  s  était  perpétuée  ;  mais,  comme 
elles  aussi,  elle  était  pauvre. 

Ses  parents  firent  de  lui  un  avocat  :  H  tirt  reçu  et  plaida 
au  parlement  de  Grenoble.  Mais  bientôt  il  comprit  que  sa 
vocation  n  était  point  de  combattre  avec  la  parole,  et  ijuil 
lui  allait  mieux  de  froisser  le  1er  contre  le  fer. 

Il  fallait  partir:  mais  le  futur  connétable  éiuit  si  pauvre, 
qu  il  n'avait  pas  le  plus  mince  cheval  à  mettre  entre  ses 
jambes  pour  marcher  à  la  fortune. 

Par  bonheur,  il  y  avait  dans  le  village  un  hôtelier  nommé 
Chariot  ;  il  lui  emprunta,  sous  le  prétexte  d  aller  voir  un 
parent,  une  jument  qai  était  dans  son  écurie.  —  La  jument 
appartenait  non  point  à  Chariot,  mais  à  un  de  ses  compè- 
res. —  Lesdigulères  s  engagea  à  ne  ta  garder  que  deux  ou 
trois  heures,  l'enfourcha   et   disparut. 

Vingt  ans  après,  il  faisait  son  entrée  dans  la  province 
comme  gouverneur  du  Dauphiné.  et  toutes  le?  imputations 
des  villes  et  des  villages  accouraient  pour  voir  passer  l'en- 
fant du  pays,  revêtu  de  cette  dignité  presque  royale. 

En  traversant  son  village  natal,  il  s'était  ai-rété  dans 
une  magnifique  maison  qu'il  avait  fait  bâtir  près  de  la 
chaumière  où  il  était  venu  au  monde,  lout  en  ordonnani 
que  1  on  respectât  cette  chaumière,  et  que  l'on  plaçât  la 
nouvelle  maison  de  telle  façon,  que.  des  fenêtres  de  sa 
chambre  à  coucher,  il  put  voir  1  ancienne. 

Il  était  près  de  se  mettre  au  lit,  interrogeant,  .«elon  scjU 
habitude,  ses  domestiques  sur  ce  qui  s'était  passé,  sur  ce 
qu'ils  avaient  vu,  sur  ce  qu'ils  avaient  entendu,  quand  1  un 
d  eux  lui  dit  : 

—  J'ai  entendu  un  brave  homme  dire  en  voyant  passai 
Votre  Seigneurie  :  «  Le  diaWe  emporte  ce  Frauçois  de 
B'iuue  qui  m  a  causé  tant  de  mal  et  d'ennui  i  » 

—  Ah  !  ah  !  fit  le  gonverneur  ;  et  connais-tu  cet  homme  ? 

—  Je  me  suis    informé   de   lui,   monseigneur. 

—  Eh  bien  ? 

—  Eh    bien,    c'est    UQ    hôtelier   du   pays. 

—  Qui  se  nomme  ? 

—  Chariot. 

—  Chariot  !...  dit  le  gouvernetir  en  rappelant  ses  souve- 
nirs Je  connais  cela.  Et  sais-tu  pourquoi  il  m'envoyait  au 
diable? 

—  Monseigneur  pense   bien    que  je  m'en  suis  encpils. 

—  Et  tu  as  su  ?... 

—  Monseigneur,  cet  homme   est   un    menteur. 

—  Pourquoi  cela  ? 

—  Parce  qu'il  m'a  raconté  une   chose   impossible. 

—  Lu^uelle? 

—  Je  n'ose  la  redire   à  monseigneur. 

—  Dis  toujours.  , 

—  Eh  bien,  il  préteuQ  que  monseigneur,  en  quittant  le 
:  .ys... 

Le  domestique  hésita. 

—  En  quittant  le  pays?  répéta  Lesdigulères. 

—  Etait  si   pauvre... 

—  (est   vrai,   je   n'étais   pas   riche. 

—  t^iie  monseigneur  lui  emprunta  un  cheval. 

—  C  est   vrai  encore  !  s'écria  le  gouverneur. 

—  Lequel  cheval   monseigneur  ne   lui  a   jamais  rendu. 

—  Par    Calvin  !    c'est   vrai    toujours. 

-  De  là.  monseigneur,  la  source  de  ses  ennuis  et  la  ma- 
iiction  qu  il  lançait  sur  Votre  Seigneurie. 

—  Et  cela?... 

—  Parce  que  le  cheval  n'était  pas  à  lui.  monscigneirr. 
nls  qu'il  api'artenalt  à  un  voisin  ;  que  ce  voisin  lui  a  fait 

I  procès;  que  le  procès  dure  depuis  vingt  ans;   que   tout 

II  bien  y  est  engagé,  et  qu  11  est  stir  le  point  d  être  ruiné. 

—  Ah  !  pardieu  !  dit  le  gouverneur.  volIâ.  en  effet,  un 
1  imme  qui  a  bien  le  droit  de  m'envnvfT  au  di.itile. 

Puis  ; 

—  Attends  :  dit-il.  I 


Et,  après  un   instant  de  réflexion.  Lesdigulères  reprit  : 

—  Par  ma   fol  l    tu  vas  m'aller  clierdicr  Cliarlot. 

—  Cliarlot  t 

—  Oui. 

—  Mais,  monseigneur,   â  celte  heure,   n  i^i  i.uu.  iie. 

—  Tu  le  réveilleras. 

—  Et,   une  fois  réveillé,  qu'en   ferai  jo? 

—  Tu   l'amèneras  ici. 
L'ordre    était    formel. 

Le  domestique  partit;  un  iiu.ui  aiieu'.e  apivs  il  revenait 
avec   1  hôtelier   tout   tremblant. 

—  Ah  !  ah  1  dit  Lesdigulères,  c'est  donc  toi.  Chariot,  qui 
m'envoies  au  diable  le  jour  où  je  rentre  dans  mon  pays- 
natal? 

Le  bonhomme  se  jeta  aux  pieds  du  gouverneur. 

—  Monseigneur,   dit-il,  j'ai    eu  tort,   et  je  m'en   repens. 

—  Tu  as  eu  raison,- au  contraire  l  Tiens,  voila  cinq  cent? 
écus  pour  l'ennui  que  je  t  al  causé  et  le  mal  que  je  t'ai 
fait.  Quant  à  ta  bique,  qui  valait  bien  six  deniers,  je  me 
charge  d  en  indemniser  le  propriétaire.  Jlainteiiant.  va-t'en 
et  recommande-moi  à  Dieu,  sur  qui,  j  espère,  tu  aur;is  plus 
d'intluence    que    sur    le    diable. 

Et  le  gouverneur  congédia  le  bonhomme,  en  orilonnant 
qu'on  lui  demandât  le  nom  et  l'adresse  du  propriétaire  du 
clieval. 

11  fit  venir  celui-ci  le  lendemain,  et,  effectivement,  ainsi 
qu'il  l'avait  promis  au  pauvre  aubergiste,  11  arrangea  l'af- 
faire. 

I^e  digne  gouverneur  h  était  pas. toujours  si  bon  justicier, 
comme  on  va  le  voir.  ^ 

Outre  M.  le  connétable,  il  y  avait  une  madame  la  con 
nétable  ;  cette  madame  la  connétable,  de  son  nom  do  fille, 
s  appelait  Marie  Vignon  ;  son  père  était  un  fourreur  de 
Grenoble. 

Elle  s'était  mariée,  en  premières  noces,  â  un  marchand 
drapier  de  la  ville,  nommé  sir  Aymon  Mathel  ;  elle  en  avait 
eu  deux  filles. 

C'était  une  belle  personne,  mais  sans  exagération  de 
beauté. 

Son  premier  amant  avait  été  un  nommé  Roux,  secrétaire 
de  la  cour  du  parlement  de  Grenoble.  Il  l'avait  donnée  à 
M.  de  Lesdigulères. 

Or,  elle  ne  fut  pas  plus  tôt  la  maîtresse  de  M.  de  Lesdi- 
gulères, qu'elle  prit  sur  lui  un  énorme  ascendant  ;  cet   a.s 
cendant  était  si  complet,  qu'on  lui  chercha  des  causes  sar- 
nalurelles. 

Il  y  avait  alors,  à  Grenoble,  un  cordelier  nommé  N'obiliri. 
qui  fut  brûlé  depuis  pour  avoir  dit  la  messe  sans  avoir 
reçu  les  ordres.  Ce  cordelier  était  sourdement  accusé  de 
magie;  chacun  disait  qu  il  avait  donné  un  pliil'ire  à  la  mai- 
tresse  de  Lesdigulères  pour  se  faire  aimer  de  lui. 

(juand  la  femme  fut  bien  sûre  de  l'amour  de  M.  de  Les- 
digulères. elle  quitta  la  maison  de  son  njari.  et  alla  loger, 
non  lias  chez  son  amant,  mais  dans  une  maison  particu- 
lière. Pendant  qu'elle  était  séparée  de  son  mari,  M.  de  Les- 
digulères en  eut  deux  filles. 

Sur  ces  entrefaites,  comme  les  parents  de  M.  de  Lesdi- 
gulères s'apercevaient  de  cette  influence  croissante,  et  ns- 
pouvaient  deviner  où  elle  s'arrêterait.  Us  gagnèrent  son 
médecin.  Son  médecin  lui  conseilla,  pour  raison  de  satïté. 
de  changer  de  maîtres.se  ;  puis,  comme  M.  de  I.esdiguièrcs^ 
ne  savait  chez  quel  apothicaire  envoyer  une  pareille  ordon- 
nance, le  médecin  se  chargea  lui-même  de  la  faire  exécu- 
ter, et  lui  présenta  une  fort  belle  créature,  nommée  Pachon. 
laquelle  était  la  femme  d'un  de  ses  gardes. 
Mais  on  avait  compté  sans  Marie  Vignon  i 
Marie  Vignon,  —  que  l'on  appelait  la  marquise,  pour  ne 
1  appeler  ni  madame  Aymon  Jlatliel,  ni  madame  de  Lesdi- 
gulères, —  Marie  Vignon  fit.  dans  la  maison  même  de  M.  de 
Lesdigulères,  bàtonner  sa  nouvelle  niailiesse;  puis  elle  ail.» 
se  jeter  aux  pieds  de  M.  de  Lesdigulères,  loi  disant  qu'elle 
s'étatt  laissée  aller  à  cet  emportement  ù  cause  du  grand 
amour  quelle  avait  pour  lui.  M.  de  Lesdigulères  trouva  la 
raison  si  bonne,  que  non  seulement  il  pardonna  a  la  mai 
quise.  mais  encore  qu'il  renvoya  mademoiselle  l'a'chon,  e' 
rétablit  la  marquise  dans  tous  ses  droits.  —  L  avenluve  fi' 
bien  autrement  croire  à  l'existence  d  un  pliHtro. 

M.  de  Lesdigulères  voyageait  beaucoup,  et  ses  voyages 
étalent  fort  entremêlés  de  batailles,  combats  et  escarmmi- 
ches. 
La  marquise  le  suivit  dans  ses  guerres  et  dans  ses  voyage,» 
Cependant,  ce  n  était  pas  sans  quelques  difficultés  qne 
M.  de  Lesdigulères  avait  consenti  â  avoir  toujours  près  de 
lui  ce  compagnon  de  voyage  et  de  guerre.  11  fit  une  tenta- 
tive pour  que  le  drapier  reprit  sa  femme,  offrant,  à  cette 
condition,  de  le  nommer  intendant  de  sa  maison  ;  mais  If 
marchand  tenait  ;'i  .son  honneur  plus  que  ne  l'eut  fait,  peut- 
être,  un  gentilhomme  :  Il  ne  voulut  jamais  consentir  au 
marché. 

Pendant  ce  temps,  la  Vignon  avançait  ses  parents,  ce  qu-  , 
est   d'un   bon    cœur;   faisait   donner   des  bénéfices   ou   de» 


ALIîXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


1  ompagnles  à  sept  ou  huit  frères  qu'elle  avait,  les  uns  abbés, 
les  autres  sergents  ;  mariait  deux  de  ses  sœurs,  l'une  à  uji 
gentilhomme  de  campagne,  1  autre  â  un  capilaine  nommé 
Tonnier  ;  —  puis  aussi  les  deux  filles  qu'elle  avait  eues  de 
son  premier  mari  :  lune,  en  premières  noces,  â  Lacroix, 
maître  d  hôtel  de  M.  de  Lesdigulères,  et,  en  secondes  noces. 
.lu  baron  de  Barry  ;  l'autre,  en  premières  noces,  â  un  gen- 
tilhomme à  qui  son  nom  n'a  point  survécu,  en  secondes 
noces,  à  un  autre  gentilhomme  nommé  Monurit,  d'avec 
lequel  on  la  démaria,  et,  en  troisièmes  noces,  au  marquis 
de  Canillac. 

Comme  on  voit  on  se  mariait  beaucoup  dans  la  famille. 

Maintenant,  voici  de  quelle  façon  elle  se  fit  épouser  elle- 
même  par  M.  de  Lesdigulères. 

On  comprend  qu'il  y  avait  de  la  difficulté  :  cette  diffi- 
culté était,  d  abord  et  avant  tout,  1  existence  d'un  premier 
mari.   Ce  mari  gênait  :  on  s'occupa  de  le  supprimer. 

La  marquise,  pendant  une  expédition  de  M.  de  Lesdigulè- 
res en  Languedoc,  était,  contre  son  habitude,  restée  seule 
a  Grenoble  ;  seule,  elle  s'ennuya. 

Un  colonel  piémontals,  nommé  Alard.  vint  faire  des  re- 
crues en  Dauphiné  :  il  la  vit  et  la  cajola  ;  mais  elle  fit  ses 
conditions. 

Les  conditions  étaient  qu'on  la  débarrassât  de  son  mari. 
De  quelle  façon  ?  Peu  lui  importait  pourvu  qu'elle  en  fût 
débarrassée  ;  cela  regardait  le  colonel. 

Le  colonel  ne  connaissait  qu  un  moyen  de  se  débarrasser 
des  gens  qui  lui  déplaisaient  :  c'était  de  les  tuer  :  il  réso- 
lut donc  de  tuer  le  pauvre  drapier. 

Racontons  comment  la  chose  s'accomplit,  et  comment  la 
marquise    devint   mada-me  de   Lesdigulères. 

Le  brave  homme  de  mari  avait  abandonné  son  commerce, 
et  s'était  retiré  à  la  campagne  depuis  plusieurs  années. 
L'endroit  où  il  s  était  retiré  était  à  une  petite  lieue  de 
Grenoble,  et  s'appelait  Port-de-Gien. 

Un  matin,  le  colonel  monta  à  cheval,  accompagné  d  un 
valet.  Arrivé  de  bonne  heure  à  Port-de-Gien,  pour  lier  la 
conversation,  il  demande  à  un  berger  s'il  connaît  la  mai- 
son du  capitaine  Clavel.  —  Il  va  sans  dire  qu'il  n  existait 
a  Port-de-Gien  aucun  capitaine  Clavel.  et  que  la  question 
n'avait  d'autre  but  que  de  dérouter  les  soupçons  du  ber- 
ger. 

—  Je  ne  connais  pas  le  capitaine  Clavel,  répond  le  ber- 
ger ;   mais  ne  serait-ce  pas  Mathel  que  vous  voulez  dire? 

—  Mathel  ou  Clavel,  je  ne  sais  plus  bien. 

—  C'est  que  voilà  la  maison  de  M.  Mathel. 

—  Où? 

—  Tenez,  celle-là 

Et  il  désignait  une  maison  du  doigt. 

—  Eh  bien,  dit  le  Piémontals,  conduis-moi  et  montre-moi 
ce  M:  Clavel  ou  Mathel  ;  car,  pour  moi,  je  ne  le  connais 
pas. 

Le  berger  quitta  son  troupeau,  fit  cent  pas  avec  le  Pié- 
montals, et  lui  montra  le  brave  drapier,  qui  se  promenait 
seul,  le  long  d'une  pièce  de  terre. 

Le  Piémontals  remercie  le  berger,  lui  donne  pourboire 
et  le  renvoie  ;  puis  11  va  au  drapfer. 

—  Monsieur,  lui  aTt-il,  c'est  bien  vous  qui  êtes  M.  Aymon 
Mathel? 

—  Oui,   monsieur,   répondit   le  drapier. 

—  Vous  en  êtes  sûr  î 

—  Pardieu  ! 

—  C'est  que,  pour  rien  au  monde,  comprenez-vous,  mon- 
sieur, je  ne  voudrais  me  tromper. 

Et,  ce  disant  le  Piémontals  lui  tira  à  bout  portant  un 
coup  de  pistolet  dans  la  poitrine. 

11  n  était  pas  mort  :  le  valet  l'acheva  de  quelques  coups 
d'épée.  Puis  maître  et  valet  revinrent  en  toute  hâte  à  Gre- 
noble. 

On  trouva  le  corps  et  la  justice  informa  ;  on  arrêta  le 
berger,  le  valet  du  mort  et  une  servante  qui  était  sa  maî- 
tresse, les  premiers  soupçons  s  étant  portés   sur  eiix. 

Le  berger  raconta  tout  ;  seulement,  il  ignorait  le  nom  de 
l'assassin 

On  lui  demanda  s'il  croyait  pouvoir  le  reconnaître  ;  il 
répondit  qu'il  n'en  faisait  aucun  doute. 

Alors,  on  le  conduisit  à  Grenoble,  et  on  le  mit  dans  la 
prison  ;  mais,  par  la  grille  de  sa  fenêtre,  il  découvrait  toute 
la  place  Saint-André,  une  des  plus  passantes  de  Grenoble. 
S  il  apercevait  son  assassin,  il  devait  en  donner  avis. 

Le  colonel  Alard  passa. 

—  Voilà  mon  homme  i  s'écria  le  berger  en  le  désignant. 
Cinq    minutes    après,    le    colonel    Alard    était    arrêté    et 

emprisonné. 

Le  procès  allait  s'Instruire,  quand,  par  la  marquise,  M.  de 
Lesdigulères  fut  avisé  de  ce  qui  se  passait.  11  comprit  que, 
laffaire  s'approfondissant,  sa  maltresse  était  horriblement 
compromise  ;  il  partit  aussitôt  du  Heu  ofi  il  était,  gagna 
vivement  Grenoble,  entra  dans  la  ville  sans  être  attendu  : 
en  vertu  de  son  autorité  de  gouverneur,   il  délivra  le   Pié- 


montals,. l'emmena  hors  de  la  ville,  et,  là,  lui  montra  le 
chemin   du  Piémont. 

Le  colonel  Alard  ne  demanda  pas  son  reste  :  il  ne  fit 
qu'un  bond  du  chemin  à  la  montagne  et  disparut. 

L'aventure  donna  à  M.  de  Lesdigulères  quelque  répu- 
gnance  à   épouser   la   marquise. 

Cependant ,  celle-ci  le  pressant  de  légitimer  les  deux  filles 
qu'elle  avait  de  lui,  il  se  décida  à  en  faire  sa  femme,  cinq 
ou  six  ans  après  1  aventure  que  nous  venons  de  raconter. 

Au  moment  de  monter  en  voiture  pour  se  rendre  à  l'église  : 

—  Allons  donc  faire  cette  sottise,  madame,  dit-il.  puisque 
vous  le  voulez  absolument. 

Et  la  sottise  s'accomplit. 

Quelques  jours  après,  madame  la  connétable,  qui  trou- 
vait probablement  que  son  mari  ne  réchauffait  pas  suffi- 
samment le  lit,  le  faisait  bassiner  par  sa  chambrière.  le 
connétable  étant  déjà  couché.  Celle-ci  brûla  le  connétable 
bien  serré  à  la  cuisse;  le  connétable  fit  un  mouvement. 

—  Qu  avez-vous,   mon  ami?   lui  demanda  sa  femme. 

—  Eh  I  madame,  rien,  répondit  celui-ci,  qui  était  fort  pa- 
tient à  la  douleur  ;  seulement,  je  trouve  que  vous  faites  bas- 
siner votre  lit  un  peu  bien  chaud. 

Le  connétable  avait  un  secrétaire  nommé  Besançon,  qui 
faisait  des  couplets  satiriques,  et  qui  fut  depuis  attaché  à 
monseigneur   Gaston  d'Orléans,   frère  du  roi. 

Voici  ce  que  raconte  ce  secrétaire  sur  le  jour  de  la  mort 
et  sur  la  mort  même  de  son  maître. 

Il  travaillait,  ce  jour-là,  avec  le  connétable  à  des  départs 
de    gens   de   guerre. 

—  Il  faudrait  que  nous  eussions  là  M.  de  Créqui  :  il  nous 
aiderait,  dit  Besançon. 

—  Bon  !  repartit  le  connétable,  11  devrait  y  être  en  effet  : 
mais,  s'il  a  trouvé  un  chambrillon  sur  son  chemin,  11  ne 
viendra   pas    d'aujourd'hui. 

Il  travailla  de  bon  sens  toute  la  journée  ;  puis,  se  sentant 
affaibli,  Il  appela  son  curé. 

—  Monsieur  le  curé,  dit-il,  faites-moi  tout  ce  qu'il  faut. 

—  Tout  ce  qu  il  faut...  pour  quoi?  demanda  le  curé. 

—  Eh  !  pour  faire  le  grand  voyage  ;  je  ne  vous  dis  pas 
(pie  cela  presse,  mais  il  est  temps. 

Le  curé  le  confessa  et  le  fit  communier. 

—  Est-ce  là  tout  ce  qu'on  fait  d  habitude  7  demanda  le 
connétable. 

—  On  donne  encore  l'extrème-onction.  monseigneur. 

—  Donnez  rextréme-onction.  monsieur  le  curé;  je  veux 
que  rien  n'y  manque. 

Et  le  curé  ajouta  l'extrême-onctlon. 

—  Cette   fois,  est-ce  tout  ?  demanda  le  connétable. 

—  Oui,  monseigneur. 

—  Eh  bien,  en  ce  cas,  adieu  monsieur  le  curé  !  en  vous 
remerciant. 

Le  curé  sortit  ;  le  médecin  s'approcha. 

—  Ah!  c  est  vous,  lui  dit  le  connétable. 

—  Oui,    monseigneur.  J'espère  encore... 

—  Plait-il? 

—  Je  dis  que  j'en  al  vu  de  plus  malades  que  vous,  mon- 
sieur, et  qui  en  ont  échappé. 

—  Oui,  dit  le  connétable,  c'est  possible  ;  mais  lis  n'avalent 
pas,  comme  moi,  quatre-vingt-cinq   ans. 

En  ce  moment  vinrent  des  moines  à  qui  11  avait  déjà 
donné  quatre  mille  écus,  et  qui  lui  promettaient  le  paradis 
s'il  voulait  leur  en  donner  autant  encore  Le  connétable  ré- 
lléchlt  un  instant,  et,  se  retournant  vers  eux  : 

—  Voyez-vous,  mes  pères,  dit-Il,  si  je  ne  suis  pas  sauvé 
pour  quatre  mille  écus,  je  ne  le  serai  pas  pour  huit  mille... 
.Adieu  ! 

Et  sur  ce  mot,  il  mourut  le  plus  tranquillement  du 
monde. 


Nous  avons  dit  que  Louis  XllI  faisait  des  ballets,  et  le 
cardinal  de  Richelieu  des  comédies. 

A  cette  époque,  la  danse  était  à  la  mode;  nous  verrons 
tout  à  l'heure  danser  le  cardinal. 

Nous  avons  raconté  comment  Sully,  ■pour  se  délasser  de 
ses  journées  de  travail,  dansait  tous  les  soirs  devant  ses 
Intimes. 

La  Vieuville,  le  surintendant  des  finances,  aimait  fort  la 
danse,  lui  aussi.  Quand  c'étaient  des  femmes  qui  lui  ve- 
naient demander  de  1  argent,  il  leur  faisait  danser  des 
courantes ,-  quand  c'étaient  des  hommes,  il  faisait  des  bras- 
ses comme  un  nageur,  et  répondait  : 

—  Je  nage,  je  nage  :  il  n'y  a  plus  de  fonds  ! 

Scapln,  qui  faisait  partie  d  une  troupe  de  comédiens  que 
Marie  de  Médicis  avait  fait   venir  de  par  delà  les  monts. 


UENBl    IV,   LOUIS  Xlir    ET    lUCHELIEQ 


se  présenta  un  jour  chez  II.  de  la  Vieuville  pour  être  payé. 

,  .M.  de  la  Vieuville  commence  ù  faire,  vis-à-vis  du  comédien, 

ifS    mêmes    pasquinade^    qu'il    faisait    vis-à-vis   de    tout   le 

monde. 

Scapln  le  laissa  aller  jusqu'au  bout  et  applaudit;  puis: 

—  Maintenant,  monsou,  dit-il,  vous  avez  fait  mon  métier  ; 
eli  bien,  i  cette  heure,  faites  le  vûtre. 

Au  reste,  le  roi,  la  veille  du  jour  où  11  lui  avait  confié  les 
finances,  l'avait  invité  à  dîner  avec  lui,  et  lui  avait  fait 
manger  tout  un  pot  de  coings  confits.  —  Le  roi,  qui  faisait 
ministre  un  pareil  homme,  n'auralt-il  pas  da  en  faire  ve- 
nir un  second  pot  pour  lui  tenir  compagnie  7 

Louis  XIU.  en  voyage,  acceptait  les  bals  qu'on  lui  offrait 
dans  les  plus  petites  villes.  Un  jour,  ou  plutôt  une  nuit  qu'il 
avait  accepté  pareille  invitation,  une  des  danseuses,  nom- 
mée Catin-Gau,  monta  sur  un  siège  pour  prendre  un  bout 
de  chandelle  de  suif  dans  un  chandelier  de  bois.  Il  n'y 
avait  dans  cette  action  rien  de  bien  séduisant  ;  mais  le  roi 
Louis  XIII  n'était  point  comme  les  autres  hommes;  il  de- 
vint amoureux  de  cette  jeune  fille,  disant  qu  elle  avait 
fait  la  chose  avec  tant  de  grâce,  quelle  lui  avait  ravi  le 
cœur. 

En  partant,  il  lui  fit  donner  dix  mille  écus,  lui  recom- 
mandant de  bien   garder  sa  vertu. 

Nous  avons  raconté  ce  qu  il  avait  dit  à  madame  de  Che- 
vreuse,  qu'il  n'aimait  ses  maîtresses  que  jusqu'à  la  cein- 
ture. 

En  somme,  le  roi  ne  fut  véritablement  épris  que  de  deux 
personnes  :  de  mademoiselle  de  la  Fayette  et  de  mademoi- 
selle de  Hauteforl.  —  Quand  nous  en  serons  à  l'année  1630, 
année  qui  vit  naître  ces  singulières  amours,  nous  raconte- 
rons les  royales  fantaisies  de  Sa  Majesté,  et  nous  dirons 
jusqu'où  elles  allaient. 

En  général,  quand  il  commençait  à  cajoler  une  flUe,  il 
lui   disait  ; 

—  Pas  de   mauvaise   pensée  : 

Quant  aux  femmes  mariées,  il  ne  les  regardait  même 
pas  ;  aussi  était-il,  à  cet  endroit,  fort  sévère  pour  autrui. 

Rebuté  un  jour  des  débauches  de  deux  musiciens  de  sa 
cliapelle,  nommés  Moulinier  et  de  Justice,  il  leur  fit  retran- 
cher la  moitié  de  leurs  appointements. 

Désespérés,  ils  allèrent  trouver  Marais,  le  bouffon  du  roi. 

Marais  leur  donna  une  invention  pour  rattraper  la  tota- 
lité de  leurs  appointements. 

Us  vinrent  au  petit  coucher  du  roi.  à  moitié  habillés, 
l'un  ayant  un  pourpoint  et  pas  de  haut-de-chaus-'es,  1  autre 
ayant  un  haut-dechausses  et  pas  de  pourpoint.  Ainsi  cos- 
tumés ils  se  mirent  à  danser  une  sarabande. 

—  Que  veut  dire  cela,  fit  le  roi,  et  quelle  est  cette  mas- 
carade ? 

—  C'est,  sire,  répondit  Marais,  que  des  gens  qui  n'ont 
que  la  moitié  de  leurs  appointements  ne  peuvent  s'habiller 
qu  à  moitié. 

Le  roi  rit  à  la  fois  du  mot  et  de  la  chose,  et  les  reprit  en 
grâce. 
C'était  ce  Marais  qui   disait  au  roi  Louis  XIII  ; 

—  Sire,  il  y  a  dans  votre  métier  deux  choses  dont  je  ne 
m  accommoderais   jamais. 

—  Lesquelles?  dem.inda  le  roi. 

—  C'est  de  manger  tout  seul,  répondit  Marais,  et  de  c... 
en  compagnie. 

Et,  cependant,  Louis  XIII  faisait  des  chansons  assez  lestes; 
témoin  celle-ci,  dont  il  ne  nous  reste  que  le  refrain  ; 

Semez   graines  de   coquette. 
Et  vous  aurez   des   cocus  : 

Non  seulement  il  faisait  le*;  paroles  de  ses  chansons,  mais 
souvent  aussi  il   en  faisait  les  airs. 

Il  est  vrai  que  parfois  il  faisait  les  airs  et  chargeait  quel- 
que autre  de  faire  les  paroles.  C'est  ce  qui  lui  arriva  un 
jour  qu'il  avait  fait  un  air  qui  lui  plaisait  fort.  Il  envoya 
quérir  Boisrobert  pour  lui  faire  des  paroles;  c'était  au 
temps  où  le  roi  était  épris  de  mademoiselle  de  llautefort  ; 
Boisrobert  fit  des  paroles  sur  cet  amour. 

Le   roi   les  écouta. 

—  Elles  vont  bien,  dit-il  ;  mais  il  faudrait  ôtcr  le  mot  de 
lUsIrs.  attendu  que  je  ne  désire  risn. 

Puisque  nous  tenons  Boisrobert  faisons-le  plus  amplement 
connaître  à  nos  lecteurs. 

Boisrobert,  qui,  à  l'époque  dont  nous  parlons,  avait  une 
trentaine  d'années,  ne  se  nommait  point  Boisrobert  :  —  il 
s'appelait  Métel.  Il  était  né  à  Caen,  vers  159-2,  était  lUs  d'un 
procureur  huguenot,  et  fut  élevé  lui-même  dans  la  religion 
réformée.  Il  étudia  pour  être  avocat,  et  se  fit  inscrire  au  bar- 
reau de  Rouen.  Un  Jour  qu'il  était  en  train  de  plaider,  une 
vieille  femme,  qui  faisait  un  assez  mauvais  métier  le  vint 
avertir  qu'une  fille  l'accusait  de  lui  avoir  fait  dpii,\  enfants. 
Métel  acheva  sa  plaidoirie,  et.  s.a  plaidoirie  .ichevée,  se 
sauva  h  Paris,  prit  le  nom  de  Boisrobert,  et  s  attacha  au 
caÈdin;il   du    Perron. 


Comme  il  était  poète,  la  reine  mère,  tapdis  qu'elle  était 
à  Blois,  le  manda  auprès  d  elle,  dans  l'intention  de  faire 
jouer  des  comédies,  pour  que  M.  de  Luynes  ne  la  soupçon- 
nât point  d'intriguer.  On  donna  au  poète  le  Paslor  /ido  à 
traduire  ;  mais  Boisrobert  demanda  si.\  mois  pour  sa  traduc- 
tion. Alors,  la  reine  mère  secoua  la  tète  en  disant  : 

—  Vous  n'êtes  pas  notre  fait,  monsieur  le  Bois. 

Depuis  ce  temps,  on  l'appela  familièrement  le  Bois  •  ce 
qui  était  plus  court  que   Boisrobert. 

Lorsque  monseigneur  lévêque  de  Luçon  tut  redevenu  en 
faveur.  Boisrobert  fit  tout  ce  qu'il  put  pour  rentrer  chez  lui  ; 
mais  l'illustre  prélat  ne  le  goûtait  aucunement,  et,  plu- 
sieurs fois,  gronda  ses  gens  de  ne  pas  le  défaire  de  cet 
homme  qui  se  trouvait  constamment  sur  son  chemin. 

Boisrobert,  quoiqu'il  eût  appris  cela,  1  attendit  comme 
d'habitude,   et.  sadressant  ;i  lui-même  : 

—  Eh  !  monseigneur,  dit-il,  vous  laissez  bien  manger  aux 
chiens  les  miettes  qui  tombent  de  votre  table  !  Est-ce  que  je 
ne  vaux  pas  un  chien? 

Cela  ne  toucha  point  encore  monseigneur  l'évêque. 

Alors,  Boisrobert,  pour  vivre,  s'avisa  d  un  expédient  :  il 
allait  à  la  porte  de  tous  les  grands  seigneurs  demander  de 
quoi  se  faire  une  bibliothèque,  désignant  les  livres  qu'il 
désirait  qu'on  lui  donnât  ;  puis,  quand  il  avait  reçu  les 
livres,  il  les  revendait  à  un  libraire  qu'il  menait  avec  lui. 
11   escroqua  ainsi  cinq  ou  six  mille  livres. 

Pendant  cette  course  à  la  sonnette,  il  s'était  présenté  chez 
M.  de  Caudale,  fils  du  duc  d'Epernon,  et  lui  avait  demandé 
de  lui  donner  les  Pères  de  VErjUse. 

—  Je  n'ai  point  les  Pères  de  lEgUse,  répondit  celui-ci  ; 
mais  dites  à  M.  de  Boisrobert  que,  s'il  veut  prendre  le 
mien,  je  le  lui  donnerai  bien  volontiers. 

Il  y  avait  dans  la  réponse  une  petite  faute  de  français, 
mais  un  grand  seigneur  qui  fait  un  mot  n  y  regarde  pa'^ 
de   si   près. 

Enfin,   Boisrobert   entra  chez  M.    de  Richelieu,   et  voici   .i 
quelle    occasion  ;    s'étant,    selon    son    habitude,    faufilé   pris 
de  lévêque  de  Luçon,  et  se  trouvant  là  au  moment  où  celui- 
ci  essayait  des  chapeaux  de  feutre,  l'évêque  en  choisit  un 
et  s'en  coiffa. 

—  Me  sied-il  bien?  demanda-t-il  à  ceux  qui  I  entouraient, 

—  Oui,  monseigneur,  répondit  Boisrobert  ;  mais  il  vous 
siérait  encore  mieux  s'il  était  de  la  couleur  du  nez  de 
votre    aumônier. 

Or.  le  père  Mulot,  aumônier  de  Sa  Grandeur,  et  amateur 
passionné  du  bon  vin,  s'était  fait,  à  force  d'en  boire,  un 
nez  qui,  comme  lescarboucle  des  anciens,  avait  fini  par 
briller  jusque  dans  les  ténèbres. 

Le  cardinal,  qui  aimait  à  se  moquer  de  son  aumônier 
trouva  le  mot  joli, 

—  Décidément,  dit-il,  le  Bois,  vous  avez  de  l'esprit  ;  je 
vous  attache   à   ma  personne. 

Et,  de  ce  jour,  le  Bois  fit  partie  de  la  maison  de  mon- 
seigneur lévêque  de  Luçon,  lequel  devait  bientôt,  effective- 
ment, voir  se  réaliser  le  souhait  de  son  flatteur. 

Disons  quelques  mots  de  ce  brave  aumônier  qui  avait  eu 
le  bonheur  de  fournir  à  Boisrobert  la  comparaison  à  la- 
quelle il  dut  sa  fortune. 

C'était  un  bon  homme  s'il  en  fut.  mais  qui  n'entendait 
point  raison  sur  le  chapitre  du  mauvais  vin  et  des  dîners 
refroidis. 

Un  jour  qu  il  y  avait  un  bon  déjeuner  chez  l'évêque  de 
Luçon.  .M.  de  Bérulle,  depuis  cardinal,  le  prit  pour  lui  ser- 
vir la  messe  ;  mais  voilà  que  M.  de  Bérulle,  moins  pressé  de 
déjeuner  que  Mulot,  s'amuse,  avant  de'  consacrer,  à  faire  je 
ne  sais  combien  de  méditations.  Mulot  enrageait,  car  il 
comprenait  bien  que  tout  serait  mangé,  ou  que  ce  qui 
ne  serait  point  mangé  serait  refroidi.  Cependant,  il  se  tai- 
sait et  servait  sa  messe  en  grinçant   des  dents. 

Enfin.  M.  de  Bérulle  lambina  tant,  que  le  pire  Mulot  n'y 
put   tenir   plus  longtemps. 

—  Ah  1  pardieu  !  s'écria-t-il.  vous  êtes  un  plaisant  homme 
de  vous  endormir  comme  cela  sur  le  calice!  Croyez-vou.s 
que  vous  en  vaudrez  mieux,  pour  nous  avoir  fait  manger 
notre  déjeuner  froid   et  boire  notre  vin   chaud? 

Un  autre  jour  que  le  conseil  se  tenait  à  Charenton,  dans 
ce  joli  pavillon  b;iti  en  briques  et  en  pierres  de  taille,  et 
qui  est  situé  a  l'entrée  de  la  ville  du  côté  de  Paris,  pavil- 
lon bùti  par  Henri  IV  pour  Gabrielle  d'Estrées.  le  père 
Mulot  pria  M.  d'Efflat,  père  de  Cinq-Mars,  et  alors  premier 
écuyer,  de  l'y  mener  pour  une  affaire  qu  il  avait  à  pour- 
suivre. 

Mulot,  qu'on  savait  appartenir  A  Sa  Grandeur,  ne  fit  pas 
antichambre;  mais  la  chose  ne  lui  servit  aucunement,  car 
on  lui  refusa  net  ce  qu  il  demandait. 

Fort  contrarié  de  ce  mauvais  succès,  11  pria  H,  d'Effiat 
de  le  ramener  à  Paris. 

—  Vous  avez  fini,  soit,  répondit  M.  d'Effiat;  mais,  moi. 
Je  n'ai  point  fini  encore. 

—  Ah  çà  !  dit  l'abbé  Mulot,  vous  comptez  donc  me  laisser 
en  aller  à  pied,  vons? 


66 


ALHiXAXDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Son.  mais  ayez  patience;  et,  quand  j  aurai  fini,  je 
TOU5    ramènerai   en   voiture. 

—  Pacience  !  patience  !  gi-ouda  I  abbé  si  haut,  que  M.  d'Ef- 
lal   1  entendit. 

—  Ah!  mons  de  Mulot,  mons'de  Mulot,  dit  celui-ci,  tai- 
■  'lis-nous  ! 

~  El  pourquoi  cela,  mons  Fiat,  mons  fiât?  répéta  labhé. 

—  Comment,  mons  Fiat?  s'écria  le  grand  écuyer  furieux. 

—  Oui.  mons  Hat.  reprit  l'abbé  avec  un  accent  auvergnat 
•iiii  faisait  le  bonheur  du  cardinal  de  Rkhelieu,  et  quicon- 
que allongera  mon   nom,  je   lui   raccourcirai  le  sien. 

Et,  tout  en  colère,  1  abbé  Mulot  tourna  le  dos  à  M.  d'El- 
fiat.  et  s  en  revint  à  pied. 

Un  jour  que  le  pauvre  abbé  avait  la  goutte,  son  laquais 
fut  arrêté  par  Gilles  Boileau,  frère  de  BoiIeau-Despréau.\,  le 
satirique. 

—  A  propos,  lui  demanda  celui-ci,  comment  va  ton  mai- 
'reî 

—  Oh  !   monsieur,  il  souffre  bien  ! 

—  Je    parie   qu  il    jure   comme    un   damné. 

—  Oh  !  quant  à  cela,  oui.  monsieur. 

—  Fi!    un   homme  d'Eglise!    dit    Boileau. 

—  Monsieur,  répondil  le  laquais,  il  faut  le  lui  pardonner  : 
.1  dit  qu  il   n'a  d  autre  consolation  dans  son  mal. 

—  Ne  pourrait-il  pas  prier? 

—  Il  a   essayé,  mais  cela   n'a   rien  fait. 

—  Alors,  qu'il  continue,  dit  Gilles  Boileau  en  s  en  allant 
4e  son  côté. 

—  ,\li  !  monsieur,  répondit  le  laquais  en  s'en  allant  de 
son  côté  aussi,  il  n  a  pas  besoin  de  la  permission  ! 

Le  père  Mulot,  avant  d'être  à  M.  de  Luçon,  était  cha- 
noine de  la  -Sainte-Chapelle.  Dans  cette  qualité,  il  était 
simplement  ami  et  serviteur  de  M.  de  Luçon. 

Après  la  mort  du  maréciiSl  d'.\ncre,  et  quand  M.  de  Iji- 
Con  avait  élé  relégué  à  .\vignon.  Mulot  vendit  tout  ce  Uii'il 
avait,  réunit  quatre  mille  écus,  et  les  porta  au  proscrit, 
qui  en  avait  grand  besoin.  Le  proscrit,  de  retour  et  en 
faveur,  fit  Mulot  son  aumônier  ;  mais  ce  titre  d  aumônier 
de  Sa  Grandeur  sonnait  mal  aux  oreilles  de  Mulot,  qui  lui 
j>référait  probablement  celui  de  chanoine  de  la  Sainte-Cha- 
pelle, et.  cliaiiue  fois  qu  on  l'appelait  monsieur  l'aumônier, 
il  entrait  en  rage. 

l"n  jour,  le  cardinal,  qui.  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  se 
plaisait  fort  à  le  faire  enrager,  feignit  d'avoir  reçu  i-ne 
lettre  sur  laquelle  se  Irouvait  cette  suscription  : 

.1  monsieur,  monsieur  .\fuLol,  aumônier  de  Son  Emtnence. 

Et,    rencontrant    l'aumônier  : 

—  Tenez.  1  abbé,  lui  dit-il,  voici  une  lettre  que  je  crois 
4^tre  pour  vous. 

Celui-ci  jeta  les  yeux  sur  ladresse,  et,  se  sentant  pris 
de  sa  répugnance  ordinaire  pour  le  titre  d'aumônier  : 

—  Quel  est  le  sot  qui  a  écrit  cette  lettre  ?  dit-il. 

—  Le  sol  ? 

—  Oui,  le  sot,  je  redis  le  mot  ! 

—  Ouais!  fit  le  cardinal,  et  si,  ce  sot,  c'était  moi? 

—  Eh  bien,  quand  ce  .serait  vous,-  ce  n'est  point  la  pre- 
mière sottise  que  vous  auriez  faite,  n'est-ce  pas? 

Le  cardinal  s'amusait  souvent  a  mettre  l'abbé  Mulot,  b.^n 
mangeur  et  beau  buveur,  aux  prises  avec  un  gentilhomme 
de  Touraine.  nommé  la  Falloue.  et  qui  était  doué  des 
mêmes  qualités. 

Ce  la  Falloue  avait  été  placé  près  du  cardinal  par  le  roi 
piiur  erapêfher  qu  on  ne  l'accablât  de  demandes,  qu'on 
n  arrivât  jusqu'à  lui  sans  avoir  quelque  cho.se  d'important 
à  lui  dire,  et  peut-être  atissi  pour  lui  servir  un  peu  d'es- 
pion. —  A  celte  époque,  le  cardinal  n  avait  pas  encore  un 
maître  de  chambre  et  des  gardes. 

Quand  les  autres  disaient:  -  Oh!  qti'll  ferait  beau  chas- 
ser aujourdjuii  !  —  Oh  !  qu'il  ferait  beau  se  promener  au- 
jourd  hui  !  Oh  :  (lu'il  ferait  beau  jouer  à  la  paume  ou  dan- 
ser  aujourd'hui  !  .    la   Falloue   disait  : 

—  Oh!  qu'il  ferait  beau  manger  aujourd  hui  ! 
I-orsqu'il  se  mettait  à  table,  son  Benedielte  était  : 

—  Mon  Dieu.  Seigneur,  faites  que  le  dîner  que  je  vais 
manger  soit   bon  ; 

I.orsqu  il  avait  fini  d»  dîner,  ses  Crdce,«  étaient  : 

—  Moi.  Dieu.  Seigneur,  laites  que  je  digère  bien  le  dtner 
flue  je  viens  de  manger! 

Quant  à  l'abbé  Mulot,  sans  gène  avec  le  cardinal,  on  com- 
prend bien  qu'il  se  gênait  moins  encore  avec  les  étrangers 
■  IM  avec  Son  Eminence  ;  témoin  sa  réponse  à  .M.  le  marquis 
.1  Kfflat.  le 

Nous  avons  parlé  de  ce  nez  à  qtii  le  vin  bu  avait  fini  par 
communiquer  sa  couleur.  En  effet,  le  bon  abbé  aimait  tant 
le  vin.  qu  11  ne  pouvait  sempècher  de  faire  une  aJgre  ré- 
primande à  tous  ceux  qui  n'en  avaient  pas  de  bon  ;  si  bien 
ijue.  lorsqu  il  dînait  en  ville,  et  qu'on  lui  servait  du  vin 
qui  n  était  pas  de  son  goût,  il  faisait  venir  les  valets  der- 
rière sa   chaise,  et  leur  disait  : 

—  Or  çà.  vous  êtes  des  malheureux  I 

—  Et  de  quoi,   monsieur  l'abhé? 


—  De  n'avertir  point  vi.tre  maitre.  qui  peut-être  ns  s'y 
connaît  point,  qu'il  se  lait  du  tort  de  n  avoir  pas  de  boik 
vin  à  donner  â  ses  amis. 

Xous  avons  dit  avec  quelle  liberté  l'abbé  parlait  au  car- 
dinal. 

II  est  vrai  que  le  cardinal  familiarisait  plus  avec  lui 
qu'avec  personne,  lui  faisant  toute  sorte  de  tours  dont  le 
pauvre   aumônier    était    quelquefois  le    mauvais    marchand. 

Un  jour  que  le  cardinal  et  lui  devaient  aller  ensemble  à 
la  promenade,  le  cardinal  s'amusa  à  mettre  des  épines  sous 
la  selle  du  cheval  de  son  aumônier.  Celui-ci.  eniourchant  la 
bête,  appuya  naturellement  sur  la  selle;  les  épines  entrè- 
rent dans  les  reins  du  cheval,  leiiuel  se  mit  a  regimber  de 
telle  façon,  que  l'aumônier  n'eut  que  le  temps  de  l'empoi- 
gner par  le  cou,  puis,  dans  un  moment  de  calme,  de  sau- 
ter à  terre. 

Une  fols  sur  ce  plancher  solide,  l'aumônier  regarda  au- 
tour de  lui,  et  vit  le  cardinal  qui  se  tenait  lis  côtes  de  rire. 

Lui.  ne  riait  point,  il  s  en  fallait  même  de  beaucoup. 

Il  alla  droit  au  cardinal,  et.  lui  mettant  presque  le  poing 
sous   le   nez  : 

—  Oh  !  décidément,  lui  dit-il,  vous  êtes  un  méchant 
homme,   monseigneur  l 

—  Chut  !  dit  léminentlssime  riant  toujours,  chut,  tooD 
cher  Mulot  !  ou  je  vous  fais  pendre  ! 

—  Comment,   vous  me  faites  pendre? 

—  Oui,  vous  révélez  le  secret  de  la  confession. 

Et  ce  ne  fut  pas  la  dernière  fois  que  le  bon  chanoine 
tomba  dans  cette  faute  ;  car,  un  jour  que  le  cardinal  dispu- 
tait avec  lui  à  table,  et  le  poussait,  selon  son  habitude,  r>our 
s'amuser  de  sa  colère  : 

—  Tenez,  lui  dit  Mulot  exaspéré,  vous  ne  croyez  en  rien, 
pas  même  en  Dieu'? 

—  Ciimment,  je  ue  crois  pas  en  Dieu? 

—  Voyons,  s'écria  1  aumônier,  n  allez-vous  pas  me  tlire 
aujourd'hui  que  vous  y  croyez,  quand,  hier,  vous  m'avez 
avoué,  à  confesse,  que  vous  n'y  croyiez  pas? 

Tallemant  des  Kéaux.  qui  raconte  1  anecdote,  ne  dit  point 
comment  le  cardinal  prit  cette  plaisanterie  de  monsieur  son 
aumônier. 

Revenons  à  Boisrobert. 

Apres  avoir  eu  tant  de  peine  i  s'établir  avec  le  cardinal. 
Boisrobert  en  était  arrivé  A  lui  être  tellement  indispensa- 
ble, qu  en  mourant,  il  dit  : 

—  Je  me  contenterais  d'être  aussi  bien  avec  monseigneur 
Jésus-Christ  que  je  l'ai  été  avec  monseigneur  le  cardinal  de 
Richelieu. 

Cette  faveur  valut  à  Boisrobert  celle  d'aller  en  .Angleterre 
avec  M.  et  madame  de  Chevreuse.  lorsqu'il  fut  question  du 
mariage  de  madame  Henriette-.Marie  de  France  avec  le 
prince  de  Galles,  lequel  fut  depuis  Charles  I"  ;  mais  l'air 
de  l'Angleterre,  à  ce  qu  il  parait,  ne  convenait  point  à 
Boisrobert  :  il  tomba  malade,  et  fit,  sur  s;i  maladie,  une 
élégie  dans  laquelle  il  appelait  le  climat  de  r.\neleterre  un 
climat  barbare. 

L'élégie  faite.  Boisrobert  n'eut  rien  de  plus  pressé  que 
de  la  montrer  à  madame  de  Chevreuse.  M.tdame  de  Che- 
vreuse la  prit,  la  lut.  et  n  eut  rien  de  plus  pressé,  de  son 
côté,  que  de  la  montrer  au  comte  de  Carliste  et  au  comte 
HoUand.  auxquels  on  prétendait  qtn'elle  montrai:  bien  au- 
tre chose. 

Le  climat  barbare  choqua  particulièrement  le  comte  Hol- 
land.  qui,  la  première  fcis  qu  il  vit  Boisrobert,  1  en  que- 
rella devant  madame  de  Chevreuse.  Boisrobert  était 
homme  d'esprit  :  il  s'excu^^a  en  disant  qu'il  tenait  pour  bar- 
bares tous  les  lieux  où  il  était  malade,  et  qu  il  en  eût  dit 
autant  du  paradis  terrestre  en  pareille  occasion. 

Ce  à  quoi  11  ajouta  : 

—  Mais,  depuis  que  je  me  porte  bien,  et  que  le  roi  ma. 
envoyé  trois  cents  jacobus,  le  climat  me  semble  tout  à 
fait   radouci. 

Le  comte  de  Carlisle  trouva  le  mot  joli  ;  mais  le  comte 
Holland    ne   iwuvait    passer   par-dessus   le   climat    barbare. 

Lorsque  madame  de  Chevreuse  reprit  le  chemin  de  la 
France,  ces  messieurs  raccompagnèrent  .\  queUiues  milles 
de  Londres,  un  coteau  se  présenta  au  bord  de  la  Tamise  : 
comme  le  chemin  était  fort  rude,  on  descendit  de  voiture 
pour  le  monter  ;i  pied;  â  mesure  que  Ion  montait,  le  site 
devenait    plus    beau. 

—  Oh  !  le  merveilleux  paj's  !  s'écria  Boisrobert  en  arri- 
vant au  sommet 

—  C'est  pourtant  un  climat  barbare,  dit  lord  Holland. 
Boisrobert    avait   acheté  en   Angleterre  quatie   h.iquen*es. 

et.  par  madame  de  Chevreuse,  il  fit  demander  permislon 
au  duc  de  Buckingham,  grand  amiral,  de  les  faire  passer 
en  France. 

Lord  Hblland  était  là  lorsque  BtKkingham  écrivit  sur  la 
passe  de  Boisrobert  :  Ouatre  chevaux. 

—  Prêtez-moi  la  plume,  dft-il  au  grand  amiral  ;  j'ai  quel- 
que chose  à  ajouter, 

Buckingham  lut  prêta  la  plum«,  et  tord  Holland  ajouta  : 


UENHl    IV,    LOUIS   Xia    El"   WCHELIEU 


•'.7 


Pour  le  tirer  d'autant  ;j(us  iirompiemenl  de  ce  cliinal  Itar- 
'jare. 

Boisrobert  était  bon  camarade  et  des  plus  scrvlablcs  pour 
«es  conifères  .Mairet.  l'auteur  de  la  Sylvie,  était  attaclié  au 
duc  de  Montmorency,  dont  il  recevait  quatre  cents  livres  de 
pension,  quand  le  duc  perdit  la  tête.  Mairet,  prés  du  duc, 
et  à  i  époque  de  sa  puissance,  avait  rendu  de  mauvais  offices 
.1  Boisrobert,  s  était  railié  de  lui.  et  avait  bafoué  ses  pièces. 
Néanmoins,  saclianl  Mairet  mallteureux,  Boisrobert  oublia 
tout,  alla  trouver  le  cardinal,  et  lui  dit  la  situation  de 
.Mairet.  ajoutant  : 

—  Monseigneur,  quand  il  n'y  aurait  qu'à  cause  de  la 
Sylvie,  toutes  les  dames  vous  béniront  d'avoir  fait  du  bien 
au  pauvre  .Mairet. 

Le  cardinal  finit  par  céder,  et  donna  deux  cents  écus 
de  pension  à  Mairet.  Boisrobert  en  porta  le  brevet  à  Con- 
rart  et  à  Chapelain,  qui  étalent  venus  le  solliciter  en  faveur 
de  son   ancien  ennemi,  en  disant  : 

—  Je  veu.\  qu  il  vous  en  ait  1  obligation. 

Puisque'  nous  venons  de  nommer  Conrart  et  Chapelain, 
disons  aussi  deux  mots  de  ces  liommes,  qui  eurent  —  le 
dernier  surtout  —  une  si  grande  célébrité  pendant  le 
-Wiie  siècle,  que  Louis  XIV  mettait  de  sa  main  au    bas  de 

I  arrêté  qui  augmentait  sa  pension  :  «  Porter  de  deux  mille 
a  trois  mille  livres  la  pension  de  M.  Cliapelaia,  le  plus 
grand  poète  qui  ait  jamais  existé.  » 

Jean  Chapelain  était  fils  d'un  notaire  de  Paris.  Il  com- 
mença par  être  précepteur-gouverneur  de  MM.  de  la  Trousse, 
fils  du  grand  prévôt.  Cette  qualité  de  gouverneur  lui  avait 
donné  le  droit  de  porter  l'épée  ;  et,  ne  l'étant  plus,  il  avait, 
cependant,  continué  de  la  porter.  Cela  inquiétait  fort  ses 
parents,  qui  prièrent  un  de  ses  amis  de  l'engager  à  quitter 
cette  arme;  mais,  au  lieu  de  se  risquer  a  cette  prière, 
!  ami  prit  un  biais  qui  lui  réussit.  Il  attendit  Chapelain 
d;ui.'-:  la  rue,  el.   allait  à  lui  : 

—  Oh  !  mon  ami,  lui  dit-il.  que)  bonheur  de  te  renconti'er 
et  que  tu  aies  ton  épée  ! 

—  Pourquoi  cela  ? 

—  Je  viens  de  ramasser  une  querelle  ;  mon  adversaire  a 
un  ami  qui  veut  se  battre  a  toute  force  :  tu  vas  me  servir 
*le  second. 

—  Impossible!  dit  Cliapelain  ;  il  faut  que  je  rentre  chez 
moi  pour  affaires  de  la  plus  haute  importance. 

Et.  en  effet,  il  rentra  chez  lui.  mais  pour  mettre  son  épée 
au  clou.  Depuis,  il  ne  l'en  détacha  jamais. 

C'était  un  des  grands  hanteurs  de  Ihôtel  Rambouil- 
let, dont   nous   aurons   bien   aussi   à    nous  occuper   un   peu. 

II  y  fut  introduit  vers  1  époque  du  siège  de  la  Rochelle, 
c'est-à-dire  en  lOiT.  Madame  de  Kamhoulllet  racontait,  vingt 
ans  après,  à  Tallemant  des  Kcaux.  qu'il  avait,  le  jour  où 
il  fit  son  apparition  dans  la  fameuse  chambre  bleue,  un 
habit  de  satin  colombin.  doublé  de  panne  verte  et  pas.«e- 
mcnté  de  petits  passements  colombiHS  et  verts  à  œil  de 
perdrix,  comme  on  en  portait  dix  ans  auparavant.  Il  av.tit 
avec  cela  les  plus  ridicules  bottes  du  monde  et  les  plus 
ridicules  bas  à  bottes  ;  en  .outre,  il  portait  du  réseau  au 
lieu  de  dentelle.  Plus  tard.  Il  avait  adopté  1  habit  noir  ; 
mais  il  était  aussi  ridicule  avec  l'habit  noir  qu'avec  l'habit 
colombin  :  c'était  au  point  qu'il  avait  l'air  de  n  avoir  ja- 
mais rien  eu  de  neuf.  Le  marquis  de  Pisani  avait  tait  sur  lui 
des  vers,  perdus  depuis,  et  dont  on  ne  connaît  que  les  deux 
suivants  : 

J'avais  les  bas  de  Vauorelas, 
Et  les  bottes  de  Chapelain. 

C'était  surtout  la  perruque  et  le  chapeau  du  poète  qui 
étaient,  à  ce  qu  il  parait,  des  miracles  de  vétusté;  et,  cepen- 
dant, —  pareil  au  héros  de  .Vlurger,  qui  avait  sa  pipe  pour 
aller  dans  le  monde,  la(iuelle  était  encore  plus  belle  que 
la  pipe  qu'il  avait  pour  rester  chez  lui,  —  Chapelain  avait 
pour  rester  chez  lui,  une  perruque  et  un  chapeau  bien  au- 
trement vieux  encore  que  ceux  qu'il  avait  pour  aller  dans 
le  monde  i 

Tallemant  des  Ué.aux  raconte  lui  avoir  vu,  lors  de  la 
mort  de  sa  mère,  un  crêpe  qui.  à  force  d'être  porté,  était 
devenu  feuille  morte,  et  un  justaucorps  noir  moucheté  qui 
venait  de  sa  sœur,  avec  laquelle  il  demeurait. 

On  mourait  de  froid  dans  sa  chambre,  et  il  n'y  faisait 
du  feu  que  quand  l'eau  cassait  les  pots  en  y  gelant. 

Avec  cela,  11  était  petit,  lakl  de  visage  et  crachotant 
toujours. 

•  Je  ne  comprends  pas,  dit  Tallemant  des  Réaux.  com- 
ment ce  diseur  de  vérités,  cet  homme  qui  rompt  tout  le 
monde  en  visière.  M.  de  Montausier,  en  un  mot.  n'a 
jamais  eu  le  courage  de  lui  reprocher  sa  me.siiuinorie. 
Souvent  je  lui  ai  vu  à  l'IiOtel  de  Rambouillet,  ses  mou- 
choirs si  noirs,  que  cela  taisoll  mal  au  cœur.  Je  n'ai  >a- 
raais  tant  ri  sous  cape,  que  de  le  voir  cajoler  Pellaquin, 
une  belle  fille  qui  étolt  à  madame  de  "Montausier.  et  qui 
avort  bien  la  mine  de  se  moquer  de  lui.   car  il  avoit  ira 


manteau  si  usé.  qu  on  en  voyoit  la  corde  à  cent  pas  Par 
malheur,  e'étoit  à  une  fenêtre  où  le  soleil  donnolt  et 
elle  voyoit   la  corde  grosse  comme  les  doigts.   » 

Et,  cependant,  Boisroliert  racontait  •iiiie,  lors  d'un  paye- 
ment qu'u  avait  fait  à  Chapelain,  cèliii-ci  lui  avait  ren- 
voyé  un    sou    qu'il   y    avait    en    trop. 

On  disait  encore  qu'il  avait  fait  donner  il  Colletet  une 
pension  de  six  cents  francs  qui  lui  revenait  à  lui;  nous 
rcconierons  plus  tard  à  quelle  occasion. 

Cliapelain  avait,  comme  dit  Tallemant  des  Réaux  tou- 
jours eu  la  poésie  en  tète.  Il  est  vrai  que  Tallemant  ajoute 
dans  ce  chai'mant  style  du  xvi"  siècle,  si  concis  et  si  pit- 
toresque :  Quoiqu'il  n'u  fût  pas  né. 

••  Cependant,  ajoute  le  même  auteur,  à  force  de  retatir, 
il  a  fait  deux  ou  trois  pièces  fort  raisonnables.  » 

Ces  pièces,  c'était,  d'abord,  le  Récit  de  la  Lionne  pour 
lequel  le  grand  Balzac  lui  écrivait,  le  3  juillet  1663  : 

'■  Je  trouve  cette  lionne  bien  heureuse  d'avoir  le  ciel 
pour  amphithéâtre,  et  d'y  être  mise  par  une  telle  main  que 
la  vôtre.  Vous  la  faites  grandir  si  bien  et  si  agréablement 
et  son  rugissement  est  si  doux  et  si  harmonieux  dans  vos 
vers,  qu'il  n'y  a  pas  de  musique  qui  la  vaille.  » 

Puis  la  plus  grande  partie  de  Zlrphée.  —  En  nommant  la 
/■irpliie  aux  lecteurs  de  IS55,  nous  leur  parlons  hébreu 
Donnons  donc  quelques  explications  oui  leur  serviront  de 
ni  dans  le  lahyrintlie  où  nous  ks  conduisons. 

Madame  de  Rambouillet  avait  grand  plaisir  à  surpren- 
dre ses  habitués  :  elle  ht  donc  faire,  dans  cette  intention 
un  grand  catjiuet  avec  trois  croisées,  à  trois  facfs  diffé- 
rentes, qui  donnaient  sur  le  jardin  des  Quinze-Vingts  sur 
le  jardin  de  l'hôtel  de  Chevreuse,  et  sur  le  jardin  de  l'hôtel 
Rambouillet  ;  elle  fît  bâtir,  peindre  et  meubler  ce  cabinet 
.s:ins  que  per.sonne  de  la  grande  foule  de  gens  (lui  allaient 
chez  elle  en  sut  rien  :  elle  faisait  passer  les  ouvriers  par- 
dessus les  murailles  pour  aller  travailler  de  l'autre  côté  de 
ces  murailles.  Un  M.  Arnauld  trouva  une  échelle 
dressée,  et  eut  l'idée  d'y  monter;  mais  à  peine  avait-Il 
le  pied  sur  le  second  échelon,  qu'on  l'appela.  Il  répondit 
a  l'appel  et  n'y  pensa  plus. 

Or,  un  soir  qu'il  y  avait  nombreuse  compagnie  à  l'hôtel, 
tout  à  coup,  on  entendit  un  grand  bruit  derj'ière  la  tapis- 
serie. La  muraille  sembla  s'ouvrir,  et  madame  de  Ram- 
bouillet, t\u\  fut  depuis  madame  de  Montausier,  vêtue  su- 
perbement, apparut  dans  un  cabinet  magnifique  et  mer- 
veilleusement bien  éclairé,  qui  semblait  avoir  été  apporté 
l'i  par   enchantement. 

La  surprise  fut  grande  :  cette  surprise  excita  la  verve  de 
rii.ipelaln.  Quelques  jours  après,  il  fit  attacher  secrètement 
dans  ce  cabinet  un  rouleau  de  vélin  sur  lequel  était  écrite 
une  ode  à  /.irphèe,  reine  d'Ai-genne,  héroïne  des  Amadis 
riorsonniflés  dans  le  carrousel  de  la  place  Royale  de  1612. 

Bans  son  ode.  dont  nous  allons,  au  reste,  donner  un 
fragment.  Chapelain  disait  que  cette  loge  qui  porta  depuis 
le  nom  de  loge  de  Zirphée,  n'avait  été  faite  que  pour 
mettre  Arihfvice  â  couvert  de  l'injure  des  ans.  Notons  que 
madame  de  Rambouillet,  que  l'on  appelait  Arthénice,  était 
atteinte   d'une   foule   d'infirmités. 

Voici  les  meilleures  stances  de  cette  ode  ;  elles  pourront 
faire  juger  de  la  manière  de  cet  homme  qui  emplit  toutes 
les  bibliothèques  de  ses  livres  et  la  moitié  du  xviio  siècle 
de  sa  renommée,  et  qui  aujourd'hui,  connu  seulement  par 
les  épigrammes  de  Uoileau,  n'existe  plus,  peut-être,  que 
dans  la  bililiothôque  de  la  rue  de  Richelieu;  et  encore!... 

Son   vaste  cœur,  en   ces  bas  lieux. 
Pour  remplir  sa  grandeur  ne  voit  rien  d'aSsez  ample  ; 

Et   son    esprit    prodigieux 
Est  l'exemple  public,  mais  qui  n'a  point  d'exemple. 
De  douce  majesté  son  corps  est  revêtu  ; 
Et  qui  le  détruirait,   il  détruirait  le  temple 

De  l'honneur  et  de  la  vertu. 

Mais  le  ciel,  d'où  vient  sa  clarté. 
Pense  à  la  retirer  et  l'envie  à  la  terre  ; 

Et,   ravissant  sa  liberté. 
Par  cent  maux   pour   l'avoir.    Il   lui   livre  la  guerre. 
Rien   d'un  si  fier  dessein   ne  le  peut  divertir; 
11  la  veut  posséder,  et  montre  le  tonnerre 

A  qui  n'y  veut  pas  consentirt 

Urgande  sut  bien   autrefois. 
En  faveur  d'AmadIs  et  de  sa  nolilc  bande. 

Par   ses   charmes   fixer   les   lois 
Du  temps,  à  qui  les  cieux  veulent  que  tout  se  rende. 
J'ai  dû   faire  ;'i  vos  yeux  ce  qu'on  a  fait  Jadis: 
Conserver  Arthénice  avec  l'art  dont  Urgande 

A  su   conserver   Amadis, 


r,s 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Par  la  puissance  de  cet  art. 
J'ai  construit  cette  loge  aux  maux  inaccessible. 

Quand,   des  coups   du  sort   à   l'écart. 
Franche   des   cliangements  de  l'être  corruptible. 
Pour  qui  seule,  en  roulant,  les  cieux  ne  roulent  pas 
Bref,  où  ne  montrent  pas  leur  visage  terrible 

La  vieillesse  ni  le  trépas  ; 

Cette    incomparable    beauté 
Que  cent  maux  attaquaient  et  pressaient  de  se  rendre. 

Par  cet  édifice  enclianté 
Trompera   leurs  efforts  et  s'en   pourra  défendre. 
Elle  V   brille  en  son   trône,  et  son  éclat  divin. 
De  là,  sur  les  mortels,  va  désormais  sépandre 

Sans  nuage,  éclipse,  ni  fin. 
Enfin,  la  troisième  chose  à  laquelle  Tallemant  des  Réaux 
accorde  du  mérite,  c'est  l'ode  de  Chapelain  au  cardinal  de 
Richelieu,  ode  qui  a  été  imprimée  d'abord  a  part  puis  re- 
produite dans  la  publication  des  Souvelles  Muscs  des  s'euis 
Godeau.  Chapelain  et  Hahert  ;  elle  avait  trente  strophes 
de  dix  vers  chacune.  . 

C'était  vers  ce  temps  que  notre  poète  composait  la  Pu- 
celle  Sur  les  deux  premiers  chants,  qu'il  lisait  de  tous 
côtés  M  de  LonguevlUe,  tout  enchanté,  lui  flt  offrir  d  être 
de  sa  maison.  Chapelain  répondit  qu'il  était  engagé  comme 
secrétaire  de  M.  de  Koailles  à  Rome 
Chapelain  était  fort  susceptible. 

\  quelque  temps  de  là,  M.  de  Noailles  lui  ayant  fait  une 
brutalité    il  le  planta  lii.  M.  de  Xoailles  pensa  en  eiirager  : 
il  remua  ciel  et  terre  pour  le  ravoir,  et  le  réclama  au  car- 
dinal ■    mais    lîoisroberl.   prié   d'intervenir,    fit   souvenir   au    , 
cardinal   qu'il    devait    être   obligé    à    Chapelain    pour   son    , 
ode  •  —  de  sorte  que  le  cardinal  resta  neutre. 

Sur   ces   entrefaites.    :M.    de   Longueville   apprit   que    Cha- 
pelain était  déferré  de  son  secrétariat  d'ambassade  ;  alors,    i 
il  se  fit  amener  le  poMe.  et,  après  avoir  causé  plus  d  une 
heure  avec  lui.  sans  lui   imposer  aucune  condition,   11  lui 
remit   une  cassette   en  lui  disant  de  ne   l'ouvrir   qu'à  son    | 
retour.   A   son    retour.   Chapelain   ouvrit   la   cassette,   et   y 
trouva  le  brevet  d'une  pension  de  deux  mille  livres,  hypothe-   I 
nuée   "^ur   tous   les   biens   de    M.    de  Longueville.    Chapelain    j 
avait    en  outre,   du  cardinal,   une  pension  de  mille  livres 
que  Boisrobert  voulut  faire  porter  à  seize  cents.  Ce  sont  ces    . 
derniers  six  cents  francs  que  Chapelain  fit  allouer  a  CcUetet.    , 

La  Pucellr  fut  vingt  ans  à  paraître  :  pendant  vingt  ans. 
tout  Paris  s'en  occupa,  .\ussi  François  Payot  de  Liniere. 
auteur  satirique  contemporain  de  Chapelain,  fit-il  contre 
lui  cette  épigramme  au  moment  où  l'on  annonçait  1  appa- 
rition du  poème  : 

La    France    attend    de    Chapelain, 
Ce  rare  et  fameux  écrivain. 
Une  merveilleuse   Pucelle. 
La  cabale  en  dit  force  bien  : 
Depuis  vingt  ans,  on  parle  d'elle  : 
Dans  six  mois,  on  n'en  dira  rien. 
Chapelain   était    furieux   de   l'épigrammc  :    il   disait    tout 
haut  que  celui  qui  l'avait  faite  méritait  des  coups  de  bâ- 
ton :  mais  il  ne  lui  en  donna  point. 
Passons  à  Conrart.  .   ,  .  ,     „,„ 

Valentin  Conrart  était  né  à  Valenciennes,  et  fut  lé  Pre- 
mier secrétaire  perpétuel  et  le  vrai  fondateur  de  l'.\cadémie 
française.  -  Il  ne  faut  pas  lui  en  vouloir:  il  ne  savait 
Piobablement  pas  qu'il  faisait  de  l'Académie  un  nid  a 
glands  ■seigneurs.  -  11  était  fils  d'un  honnête  bourgeois  de 
valenciennes  qui  avait  du  bien,  mais  qui,  austère  obser- 
vateur des  lois  somptuaires,  ne  permettait  a  son  fils  de 
porter  ni  Jarretières,  ni  roses  de  souliers,  et  qui  lui  faisait 
couper  les  cheveux  an-dessus  de  l'oreille:  11  en  résultait  que 
le  jeune  Courait  avait  des  jarretières  et  des  roses  qu  il 
Otait  et  mettait  au  coin  de  la  rue.  Un  jour,  ainsi  accoutre, 
11  eut  la  chance  de  donner  contre  son  père  :  celui-ci  le  vou- 
lait maudire  et  chasser  de  la   maison. 

Conrart  ne  reçut  aucune  éducation,  tant  son  père  avait 
peur  qu'il  ne  se  fit  écrivain  ;  de  là  son  Ignorance  complète 
de  la  langue  latine. 

Par  maliieur  au  point  de  vue  de  son  père,  le  Jeune  Con- 
rart était  cousin  de  M.  Godeau,  évêque  de  Yence.  qui  fut 
aussi  de  l'Académie  française,  et  qui  écrivait  des  vers  ero- 
tiques d'une  main  et  des  poésies  sacrées  de  l'autre.  Ce 
Godeau  avait  une  grande  réputation,  et  surtout  chez  le 
cardinal  devant  qui  on  avait  l'habitude  de  dire,  qtiand  on 
faisait  l'éloge  d'une  pièce  de  vers,  quel  que  fût  son  auteur: 
—  Voilà  qui  est  admirable'  Godeau  n'eilt  pas  fait  mieux: 
M.iis  le  pore  Conrart  vint  à  mourir,  et  ri:n  ne  gêna  plus 
la  vocation  du  fils,  que  son  iieu  d'éducation.  N'osant  entre- 
prendre le  latin,  il  se  tourna  vers  l'Italien,  qu'il  apprit  as- 
sez bien,  et  \ers  l'espagnol,  qu'il  apprit  assez  mal.  Trop 
faible  pour  faire  parler  de  lui  par  lui-même,  il  se  mit  à 
prêter  de  l'argent  aux  gens  d'esprit,  et  se  constitua  leur 
commissionnaire:  dans  le  seul  espoir  de  se  faire  connaître 
en  Sii.de    il  prêta  six  mille  livres  au  comte  de  Tott.  grand 


écuyer   et    ambassadeur   du   roi   de    Suède,    lequel   était    à 
Paris  sans  un  sou. 

La  rage  du  bel  esprit  et  la  passion  des  livres  le  prirent  ;. 
la  fois.  11  eut  une  superbe  bibliothèque,  la  seule  peut-être 
où  il  n'y  eût  ni  un  livre  grec,  ni  un  livre  latin.  Il  était  a 
l'affût  de  tout  ce  qui  se  faisait,  pour  faire  comme  les  autres 
Le  vent  était-il  aux  rondeaux,  il  faisait  des  rondeaux  ;  le 
temps  tournait-il  aux  satires,  il  faisait  des  satires,  et  ainsi 
de  suit3  :  rondeaux,  énigmes,  paraphrases.  Cette  tension 
continuelle  d'esprit  lui  lit  porter  le  sang  à  la  tête  :  de  sort ■■ 
que  son  visage  se  mit  à  fleurir  comme  un  parterre  au  prin- 
temps ;  ce  que  voyant,  il  se  rafraîchit  tellement,  que  ses 
nerfs  en  souffrirent  et  qu'il  en  eut  la  goutte.  Il  en  résult:i 
que,  podagre  des  jambes  et  enluminé  du  visage,  il  souffraii 
à  la  fois  de  la  tête  et   des  pieds. 

Son  obligeance  et  ses  offres  continuelles  de  service  étaient 
presque  aussi  désagréables  que  l'eussent  été  chez  un  autre 
l'égoisme  et  la  sécheresse. 

Malleville   disait   de   lui  ; 

—  Ne  vous  semble-t-il  pas  que  Conrart  aille  par  les  rues 
en  disant:  "  Mon  amitié!  ma  belle  amitié!  qui  en  veut, 
de  mon  amitié,  de  ma  belle  amitié?  " 

Il  demandait,  en  effet,  à  tous  ses  amis,  des  devises  sur 
l'amitié:  et,  quand  il  les  avait,  il  les  faisait  enluminer  sur 
vélin  11  en  demanda  une  à  madame  de  Rambouillet  comme 
aux  autres:  celle  qu'elle  lui  donna  était  une  vestale  dan- 
son    temple,    attisant   le   feu   sacré  ;    la    légende   en   était 

FOVEBO. 

Ce  grand  prêtre  de  l'amitié  se  brouilla,  cependant,  ave 
Tallemant  des  Réaux  et  avec  Palru,  parce  que  l'amitié  qu 
les  deux  jeunes  gens  avaient  l'un  pour  l'autre  paraissai 
l'emporter  sur  celle  qu'ils  avaient  pour  lui,  et  avec  d'Ablai. 
court,  parce  que  celui-ci  lui  avait  écrit  tout  simplement 
«  A  monsieur  Conrart,  secrétaire  du  roi,  au  lieu  de:  •  .\ 
monsieur  Conrart.  secrétaire-conseiiier   du  roi.  ■> 

Quand  le  cardinal  de  Richelieu,  souillé  par  Conrart,  eu' 
l'idée  de  faire  l'Académie,   on   ne  trouva  point  ainsi  ton' 
à  coup   quarante   hommes  de  mérite  pour   la   fonder.   Boi- 
robert,    auquel   nous    revenons,    fut    chargé    d'y    mettre    If- 
passc-volnnts  :  c'est  ainsi  que  l'on  nommait  les  faux  solda' 
non  enrôlés,  que  les  capitaines  font  passer  aux  revues,  pou 
que  l'on  croie  que  leurs  compagnies  sont  complètes.  —  f> 
fut   donc    Boisrobert   qui  fut   chargé   d'y   mettre  les  pass< 
rotanis.   Il  ne  s'en  fit  pas  faute,  et  l'on  appela  les  dou?. 
ou   quinze   académiciens   qui    furent    nommés   ainsi   les   f 
fants  de  ta  pitié  de   Boifrobert.   Il  s'intitulait  lui-même  ' 
sofficf'CHr  des   ^fuscs  amoées,  et  payait  souvent   d'avaii. 
un  ou  deux  quartiers  de  leurs  pensions  à  de  pauvres  diabl '- 
d'auteurs  qui  les  lui   remboursaient  à  leur  loisir. 

Bien   souvent   il   se   brouilla   avec   le  cardinal    pour   avoi. 
parlé  trop  hardiment,  jamais  contre,  mais  toujours  en  f.i 
veur  de  tel  ou  tel  disgracié.  Le  cardinal  se  roidissait  conti 
cette  influence:  mais  Boisrobert  finissait  toujours  par  arr 
ver  à   son   but:    il   connaissait  le   faible   du   cardinal;   il   !■ 
faisait  rire,  et,  quand  le  cardinal  avait  ri,  il  était  désarm.- 
On  se  rappelle  le  maréchal  de  Vitry,  le  meurtrier,  dlson- 
mieux,  l'assassin  du  maréchal  d'Ancre.  Eh  bien,  à  son  toui 
par  ce  revirement  naturel  des  choses  de  ce  monde,  avec  «l 
Invites    son  protecteur,  il  avait  non  seulement  perdu  soi, 
crédit    mais  encore  sa  liberté  :  le  cardinal  l'avait  fait  mei 
tre  à   la  Baslille,   à  propos  d'un  évêque  qu'il   avait   frapp.^ 
Etant   lii,   Vitry  envoya  prier   Boisrobert  à  dîner.   Malgi 
les  observations  qu'on  lui  lit.  Boisrobert  y  alla. 

Ce  ne  fut  point  tout  :  en  dinani.  le  maréchal  lut  fit  pr 
mettre  de  dire  au  cardinal  certaines  choses  qu'il  tena; 
beaucoup  à  ce  que  le  cardinal  sût. 

Le  soir  du  même  Jour,  Boisrobert,  comme  de  coutum 
entra  chez  le  cardinal. 

—  Ah  :   c'est   toi.   le   Bols,   lui   dit   celui-ci. 

—  Oui.  monseigneur. 

—  Eh  bien,  quelles  nouvelles? 

—  ,1e   dirai   d'abord   à    Votre    F.minence   que   j'ai   fait    ni: 
Jourdluii  la  plus   grande  chère  du   monde. 

—  Boni  aurais-tu  diné  avec  la  Kalloue? 

—  Non.  monseigneur,  je  doute  même  que  Votre  Eminem 
devine  où  j'ai  dîné. 

—  Où    as-tu   diné.   le   Bois? 

—  A   la   Bastille,   monseigneur. 

—  Ah  !   ah  !   fit   le  cardinal  en   rechignant  :   chez   M.   dr 
Tremblay,  son  gouverneur? 

—  Non    monseigneur;  chez  M.  de  Vitry,  son  prisonnier. 

—  Chez  M.  de  Vilryî 

Et  le  cardinal  fronça  le  sourcil. 

Boisrobert  ne  flt  pas  semblant  de  s'en  apercevoir. 

—  Vous  n'avez  pas   idée,   monseigneur,  comme  il  est  d;' 
venu  .savant,   continua-t-il. 

—  Vraiment  !  flt  le  cardinal  :  et  sur  quoi,  savant? 

—  Sur  les  choses  sacrées.  .  Il  m'a  prouvé,  par  des  passage- 
des  Pères    que  frapper  un  évêque  n'était  pas  un  crime. 

—  Ah!  le  Bols,  dit  le  cardinal,  vous  vous  faites  donc   It 
censeur  dn  roi?  vous  laites  donc  le  pet-it  mlnislreî 

—  Monseigneur... 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII    ET   RICHl-LIEr 


G'i 


—  Le  roi  a  biamé  l'action  du  marOchal,  et  veut  qu'il  eu 
;  jU  puni;  et  je  vous  trouve  bien  insolent  d'être  de  l'avis 
Lld  -M.  de  Vitry,  contre  celui  du  roi  et  le  mien. 

—  Vous  avez  raison,  monseigneur,  dit  Bolsrobert  en  s'in- 
clinant,  et  Jamais  plus  je  ne  jiarlerai  des  aBaires  d'Etat... 
.\ti  :  je  disais  donc,  à  pi-opos  de  cela,  que  monseigneur 
m'avait   donné   cette   commission... 

£t  il  se  mit  à  rendre  compte  au  cardinal  de  la  commis- 
sion que  le  maréchal  lui  avait  donnée  ;  puis,  le  récit  achevé  : 

—  Monseigneur,  contlnua-t-il.  on  m'a  encore  chargé  de 
vous  dire... 

—  Le  Bois,  ce  qu'on  vous  a  chargé  de  me  dire,  est-ce 
aQaire   d'Etat? 

—  Non,  monseigneur,  non...  On  m'a  encore  chargé  de 
vous  dire  que  M.  le  maréchal  de  Vltry  donnera  cent  mille 
écus  à  sa  lille,  le  jour  où  vous  lui  ferez  l'honneur  de  lui 
donner  un  mari  de  votre  main. 

—  Le  Bois,  s'écria  le  cardinal  courcoucé,  tout  beau,  je 
vous  prie  ! 

—  Ah  !  cela  me  rappelle  que  monseigneur  m'avait  encore 
donné  telle  commission... 

£t  Bolsrobert  se  mit  à  raconter  cette  seconde  commission 
comme  il  avait  (ait  de  la  première  ;  mais,  tout  à  coup, 
s'arrciant  : 

—  Attendez,  monseigneur,  j'ai  encore  en  charge  de  vous 
dire... 

—  Par  qui?  par  M.  de  Vltry? 

—  Oui,  monseigneur,  qui  a  un  grand  garçon  bien  tait, 
bien  nourri,  qu'il  vous  offre;  ordonnez  de  lui  comme  vous 
voudrez. 

—  Ah  !  le  Bois,  pour  cette  fois,  c'est  trop  fort  ! 

—  Pardon,  monseigneur;  mais  M.  le  maréchal  m'avait 
chargé  dune  troisième  commission  :  cette  commission  était... 

—  Voyez-vous  le  vilain  !  s'écria  le  cardinal  ;  il  me  dira 
tout  sans  que  je  puisse  me  fâcher. 

Et,  en  effet,  Bolsrobert  lui  dit  tout  :  seulement,  le  cardi- 
nal se  laeha. 

Voilà  donc  Bolsrobert  brouillé  avec  lui.  Par  bonheur, 
Ciiois,  le  médecin  du  cardinal,  était  des  amis  de  Boisroben  ; 
!•:•  lendemain,  comme  le  cardinal  était  à  Rueil,  et  que 
sortait  d'auprès  de  lui  quelqu'un   qui  l'avait   fort   ennuyé  : 

—  Citois,  demanda-t-il,  avez-vous  là  quelqu'un  qui  me 
distraie  de  ce  marouflé? 

—  Monseigneur,   je   n'ai   que   Bolsrobert. 

—  Bolsrobert?  Je  lui  avais  Interdit  la  maison.  Qui  l'a 
fait  entrer  dans  l'antichambre? 

—  Moi,  monseigneur;  je  l'ai  trouvé  tantôt  dans  le  parc: 
il  allait  se  jeter  à  l'eau  si  je  ne  l'en  eusse  empêché 

—  Il  se  repent,  alors? 

—  Amèrement,  monseigneur  ! 

—  Faites-le  donc  venir. 

Bolsrobert,  qui  écoulait  à  la  porte,  entra  aussitôt,  fit  cent 
contes  au  cardinal,  et  ils  furent  meilleurs  amis  que  jamais 

Aussi,  quand  ils  étaient  brouillés,  et  que  le  cardinal  était 
malade  : 

—  Tous  mes  remèdes  ne  feront  rien,  disait  Citois,  s'il 
n'y  entre  di.\  ou  douze  grammes  de  Bolsrobert. 

Il  y  avait  de  par  le  monde  une  pauvre  fille,  nommée 
mademoiselle  de  Gournay,  qui  dut  de  ne  pas  mcucir  de 
faim  à  cette  infatigable  obligeance  de  Boisrofiert 

Mademoiselle  de  Gournay  était  une  vieille  fille  de  Picar- 
die, demoiselle  de  bonne  maison  A  l'âge  de  dis  neuf  ans, 
elle  avait  lu  les  Essais  de  Montaigne,  et  avait  désiré  con- 
naître l'auteur  Justement,  sur  ces  entrefaites.  Montaigne 
vint  à  Paris  ;  aussitôt,  s'étant  enquise  de  scn  adres.se,  elle 
l'envoya  saluer  et  lui  déclarer  l'estime  qu'elle  faisait  de  sa 
personne  ei  de  ses  livres.  Lui  la  vint  voir  le  lendemain,  et, 
la  trouvant  si  ieune  et  si  enthousiaste,  lui  offrit  l'aflcction 
et  l'alliance  de  père  d  ftHe  :  ce  qu'elle  reçut  avec  grati- 
tude. En  conséquence,  elle  s'intitulait  la  hlle  d'alliance  de 
Montaigne 

Elle  lalsal;  des  vers,  pas  trop  mauvais,  s'il  faut  en  croire 
un  échantillon  qui  nous  reste  II  s'agit  de  ce  quatrain  sur 
Jeanne  d'Arc  : 

Peux-tu  bien  accorder,  vierge  du  ciel  chérie, 
La  douceur  de  tes  yeux  et  ce  glaive  irrité? 
—  La   douceur  de  mes   yeux   carej-e  ma   patrie. 
Et  ce  glaive  en  fureur   lui   rend  sa  liberté. 

Bolsrobert  connaissait  mademoiselle  de  Gournay,  et,  sa- 
chant qu'elle  était  dans  la  détresse,  il  résolut  de  la  faire 
secourir  par  le  cardinal  A  cet  eflet,  Il  montra  à  Son  Eml- 
nence,  un  jour  qu'elle  était  de  bonne  humeur,  le  quatrain 
que  nous  venons  de  citer.  L»  cardlfiai  le  lut  et  y  applau- 
dit ;  Bolsrobert  lui  nomma  alors  madinolselle  de  Gournay 

—  Mademoiselle  de  Gournay,  dit  le  cardinal,  qui  connais- 
sait tout  SOI.  Paris  littéraire,  n'est-ce  pas  l'auteui  de  l'Om- 
bre? 

—  Justement,  monseigneur. 

Et,  en  eflet,  mademoiselle  de  Goornay,  avait  publié  un 
volume  Intitulé  :  l'Omtr:,  ou  les  Présents  de  mademoiselle 
de  Gournay. 

HENRI    IT,    I.ODIS   un    ET    RICHELIEU 


—  ïu  me  l'amèneras  après-demain,   le  Bols. 

Le  Bois,  tout  enchanté,  alla  annoncer  cette  bonne  nou- 
velle à  mademoiselle  de  Gournay,  et  la  prévenir  que,  h 
surlendemain,  il  la  viendrait  prendre  pour  la  conduire  chez 
Son  Lmiiience. 

Il  no  faut  pas  demander  si  la  vieille  fille  se  tint  prête 
pour  l'heure  dite  On  arriva  au  Palais-Cardinal,  et  l'on  fut 
reçu  sans  retard 

Le  cardinal  accueillit  la  bonne  vieille  fllle  avec  un  com- 
pliment composé  tout  entier  de  vieux  mots  tirés  de  son 
Ombre.  Elle  vit  bien  que  le  cardinal  voulait  rire  ;  mais, 
sans   se  déconcerter  : 

—  Vous  riez  de  la  pauvre  vieille,  dit-elle;  mais  riez,  riez 
grand  génie:  ne  faut-il  pas  que  le  monde  tout  entier  cuii 
tribue   à   votre   divertissement? 

Le  cardinal,  étonné  de  cette  présence  d'esprit,  lui  fit  s.'- 
excuses  ;   puis,   se   tournant   vers   Bolsrobert  : 

—  11  faut  faire  quelque  chose  pour  mademoiselle  de  Gour- 
nay. dit-il 

—  C'est  bien  pour  cela,  répondit  celui-ci,  que  je  l'amène 
à  Votre   Eminence. 

—  Eh  bien,  reprit  le  cardinal,  je  lui  donne  deux  cents 
écus  de  pension 

—  Bon  pour  elle,  monseigneur,  et  elle  vous  en  remercie  ; 
mais  elle  a  des  domestiques. 

—  Ah!  elle  a  des  domestiques? 

—  Oui,  une  fille  noble  ne  peut  se  servir  elle-même.  Votre 
Eminence   comprendra   cela. 

—  Je   le   comprends...   Et   quels   domestiques  a-t-elle? 

—  Elle  a  mademoiselle  Jamyn,  répondit  Bolsrobert. 

—  Mademoiselle   Jamyn  :   qu'est-ce   que   cela? 

—  La  nâtarde  d'Amadis  Jamyn,  page  de  Ronsard. 

—  Je  donne  cinquante  livres  par  an  pour  la  bâtarde 
d'Amadis  Jamyn,   page  de  Ronsard,   répondit  le   cardinal 

—  Bon  pour  Jamyn,  et  mademoiselle  de  Gournay  vous 
ei  remercie  en  son  nom;  mais  elle  a  encore  mamie  Piall- 
lun. 

—  Qu'est-ce  que  mamle  Piaillonî  demanda  le  cardinal. 

—  C'est  la  chatte  de  mademoiselle  de  Gournay,  répondit 
Bolsrobert. 

—  Je  donne  vingt  livres  de  pension  à  mamie'  Piaillon, 
répondit  l'éminentlssime,  mais  à  la  condition  qu'elle  aura 
des   tripes. 

—  Elle  en  aura,  dit  Bolsrobert,  et  mademoiselle  de  Gour- 
nay vous  en  remercie  au  nom  de  mamie  Piaillon,  monsei- 
gneur ;   mais   . 

—  Comment,  le  Bols  :  dit  le  cardinal,  il  y  a  encore  un 
mais?... 

—  Oui,    monseigneur  ;   mais   mamie    Piaillon    a    chatonné 

—  Combien   de   chatons? 

—  Cinq     monseigneur. 

—  Ouais  !  fit  le  cardinal,  mamie  Piaillon  est  bien  fé- 
conde ;  N'importe,  le  Bois,  j'ajoute  une  pistole  pour  chaque 
chaton. 

Et  mademoiselle  de  Gournay.  enchantée,  heureuse  et 
sauvée  de  la  misère  pour  le  reste  de  sa  vie,  s'en  alla  avec 
quatre  pensions  :  une  de  deux  cents  écus  pour  elle  :  une  de 
cinquante  écus  pour  Jamyn  ;  une  de  vingt  livres  pour  ma- 
mie Piaillon,  et  une  d'une  pistole  pour  cliacun  des  chatons  ! 

Avouez,  chers  lecteurs,  que  le  cardinal  ne  vous  apparais- 
sait point  tout  à  fait  sous  cet  aspect-là. 

Aussi,  mademoiselle  de  Gournay  était-elle  fort  reconnais- 
sante à  Bolsrobert,  qu'elle  appelait  toujours  le  bon  abbé  ; 
seulement,  elle  le  craignait  à  cause  de  ses  contes. 

Il  disait,  de  sa  protégée,  qu'elle  avait  un  râtelier  de 
dents  de  loup  marin  :  qu'elle  l'ôtait  pour  manger  et  le 
remettait,  ensuite,  pour  parler  plus  facilement  ;  puis  que 
quand  les  autres  parlaient  à  leur  tour,  elle  l'ôtait  de  nou- 
veau et  se  dépêchait  de  doubler  les  morceaux  ;  enfin,  que, 
quand  les  autres  avaient  fini,  elle  le  remettait  pour  dire 
aussi  son  mot  et  sa  tirade. 

Mamle  Piaillon  a  eu  les  honneurs  de  l'histoire,  non  seu- 
lement dans  Tallemant  des  Réaux,  mais  encore  dans  l'abbé 
de  MaroUes  ;  ce  qu'en  dit  celui-ci  est  même  venu  jeter  quel- 
ques doutes  sur  le  sexe  de  cet  Intéressant  animal,  et  ne 
tendrait  pas  à  moins  qu'à  faire  accuser  Boisrobert  et  ma- 
demoiselle de  Gournay  de  supercherie,  puisqu'un  matou 
n'aurait  pas  pu  chatonner. 

Voici  ce  qu'en  dit  l'abbé  de  MaroUes 

«  Le  Piaillon  de  mademoiselle  de  Gournay.  en  douze 
années  qu'il  a  vécu  près  d'elle,  ne  fut  pas  délogé  une 
seule  nuit  de  sa  chambre  pour  courir  dans  les  gouttières 
comme   les  autres  chats.   » 

Vous  comprenez  le  trouble  qu'une  pareille  dissidence  jeta 
parmi  les  commentateurs.  Par  bonheur,  à  force  de  recher- 
ches, un  archéologue  retrouva  deux  vers  de  mademoiselle 
de  Gournay  adressés  à  Piaillon  :  dans  res  vers,  elle  l'appe- 
lait donzelle.  C'était  donc  Tallemant  des  Réaux  qui  avait 
raison,  et  l'abbé  de  MaroUes  qui  avait  tort;  c'était  donc 
mamle  Piaillon.  et  non  pas  if  Piaillon:  c'était  donc  une 
chatte,  et  non  pas  un  chat  ;  mamie  Piaillon  pouvait  cîonc 

l:i 


ALEX  \NDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


avoir  chatonné,  «luoiqu'elle  ne  courût  point  sur  les  gout- 
tières, —  et  ce  fut  sans  remords  aucun  que  mademoiselle 
de  Gournay  dut  jouir  des  cinq  pistoles  accordées  par  le 
cardinal  aux  cinq  chatons 


VI 


Ce  qui  donnait  à  Boisrobert  cette  influence  sur  le  cardi- 
nal, c'était  le  privilège  qu'il  avait  de  taire  rire,  avec  ses 
contes,  un  liomme  qui  riait  peu. 

Racan  et  Voiture  étaient  stirtout  les  héros  des  contes  de 
Boisrobert. 

Disons  d'abord  ce  qu'était  Racan  ;  puis  nous  raconterons 
à  nos  lecteurs  quelques-uns  des  contes  que  Boisrobert  ra- 
contait au  cardinal. 

Racan  était  de  bonne  maison  :  il  s'appelait  Honorât  de 
Rufil,  marquis  de  Racan.  II  était  né  en  1589,  quatre  ans 
après  la  mort  de  Ronsard,  trente-quatre  ans  après  la  nais- 
sance de  Malherbe.  Son  père  était  chevalier  de  l'Ordre  et 
maréchal  de  camp  ;  il  avait  acheté  un  moulin  qui  était  un 
flef,  le  jour  même  où  nacjuit  l'auteur  des  Bergeries:  il 
voulut  que  ce  fils  portât  le  nom  du  moulin  qu'il  venait 
d'acheter.  —  Le  moulin  s'appelait  Racan. 

Racan  commandait  les  gens  d'armes  du  maréchal  d'Ef- 
fiat.  Cela  le  Taisait  vivre  ;  car  il  nC  pouvait  rien  tirer  de 
son  père,  dont  les  affaires  étalent  embrouillées,  et  qui 
lui  laissa  une  succession  dont  il  lui  fut  impossible  de  tirer 
parti.    Plus  tard,    il    fut   riche. 

Il  avait  été  page  de  notre  vieil  ami  Bellogarde,  et  cela 
n'avait  pas  eu  lieu  sans  quelque  tache  à  ses  moeurs  ;  mais 
madame  de  Bellegarde  —  ce  gui  dut  le  réhabiliter  dans 
l'esprit  de  ses  accusateurs  —  lui  laissa  vingt  mille  livres 
de  rente,  sur  quarante  qu'elle  avait.  Racan  avait  déjà  trente 
à  trente-cinq  ans  lorsque  cette  succession  lui  arriva.  Jus- 
gne-là,   il   avait  souvent  été  bien  à   l'étroit. 

Boisrobert  le  trouva  une  fois  à  Tours,  où  il  était  occupé 
h  faire  dés  vers  pour  un  petit  commis  qui  avait  promis 
de  les  lui  payer  deux  cents  livres  ;  Racan  ne  pouvait  s'en 
tirer.  Boisrobert  lu!  prêta  les  deu.\  cents  livres,  et  Racan 
n'eut  pas  besoin  de  faire  les  vers.  C'était,  comme  on  le 
volt,  une  véritable  providence  que  ce  brave  Boisrobert. 

Un  jour,  Conrart  trouva  Racan  dans  un  cabaret  borgne, 
et  le  voulut  faire  déloger. 

—  Oh  !  dit-il,  non  pas,  je  suis  bien  i(i.  Je  dîne  poul  tant, 
et,   le  sofi,  on  me  tlempe  la  soupe  poul  lien. 

Afin  de  comprendre  ce  baragouin,  il  faut  savoir  que 
Racan  ne  pouvait  prononcer  ni  les  C  ni  les  R  ;  il  pronon- 
çait les  C  comme  les  T,  et  les  R  comme  les  L. 

Il  s'attacha  k  Malherbe,  dont  il  devint  l'élève,  et  l'écolier 
profita  si  bien  des  leçons,  qu'il  donna  de  la  jalousie  au 
maître. 

Malherbe  lui  enviait  particulièrement  cette  stance  d'une 
pièce  intitulée  :  Consolation  adressée  d  M.  de  Bellegarde. 
sur  la  mort  de  M.  de  Thermes,  son  frère  : 

II  volt  ce  que  l'Olympe  a  de  plus  merveilleux  ; 
Il  voit  dessous  ses  pieds  ces   flambeaux  orgueilleux 
Qui  tournent  à  leur  gré  la  Fortune  et  sa  roue  ; 
Il  voit,  comme  fo-armis,   marcher  nos  légions 
Dans  ce  petit  amas  de  poussière  et  de  boue. 
Dont  notre  vanité  fait  tant   de  réglons. 

Au  reste,  Racan  était  de  race  versifiante,  sinon  poétique  : 
son  père  et  sa  mère  faisaient  des  vers  ;  11  est  vrai  qu'ils 
n'étalent  pas  bons  (les  vers).  Lui,  tout  enfant,  et  aux 
pages  cher  M.  de  Bellegarde,  en  faisait  déjù.  La  pièce  in- 
titulée Stances  contre  un  vieillard  jaloux,  et  qui  commence 
par  ces  mots  : 

Vieux  corps  tout  épuisé  de  sang   et  de  moelle. 

est  de  ce  temps-là. 

C'étaient  les  comédies  de  Hardy,  qu'il  voyait  représenter 
à  l'hôtel  de  Bourgogne,  où  11  avait  ses  entrées  comme  page 
de  M.  de  Bellegarde,  qui  lui  montaient  la  tête  à  la  poésie, 
et,  cela,  quoique,  comme  Conrart,  il  ne  sût  pas  le  latin 
L'ode  d'Horace  Bealus  llle  —  qu'au  reste,  on  ne  retrouve 
pas  dans  ses  oeuvres  —  fut  mise  en  vers  par  lui,  sur  une 
traduction  de  son  parent  le  chevalier  de  Rueil. 

SI  le  génie  a  en  lui-même  sa  puissance  qui  triomphe  de 
tout,  jamais  cette  puissance  ne  fut  mieux  caractérisée  que 
dans  Racan  ;  car,  hors  la  poésie,  11  semblait  n'avoir  pas 
le  sens  commun. 

Il  avait  la  mine  d'un  fermier  normand  :  11  bégayait  et 
n'avait  jamais  su  prononcer  .son  nom  :  bon  homme,  du 
reste,  sans  fiel,  sans  méchanceté,  sans  finesse. 

Mais  disirai;  que  c'était  merveille  ! 

Voici   quelques-unes   de  ses  distractions  : 


Un  jour  qu'il  était  couché  avec  Bussy-Lamet.  son  cousin, 
en  train  de  lire  un  petit  livre  déjà  devenu  fort  rare  de  son 
temps,  il  se  sentit  pris,  ni  plus  ni  moins  que  le  Malade 
imaginaire,  d  un  besoin  tout  à  fait  réel.  Il  s'en  va  au  cabi- 
net, comme  dit  Molière,  tout  lisant,  car  la  lecture  l'inté- 
ressait fort,  continue  de  lire  en  faisant  ce  qu'il  avait  à 
faire,  puis,  la  chose  terminée  complètement,  jette  son  livre 
par  le  trou,  et  rerient  avec  un  papier  devant  son  nez, 
croyant   revenir   avec   son    livre. 

—  Que  diable  avez- vous  là?  lui  demanda  Bussy-Lamet. 

—  Pardieu  !  répond  Racan,  c'est  la  Fiance  moulante,  un 
liilc  bien  intélessant  et  bien  (uifeitr. 

Pour  toute  réponse,  Bussy-Lamet  lui  pousse  le  bras,  et 
lui  met  le  nez  en  contact  direct  avec  le  papier. 

Ce  fut  alors  seulement  que  Racan  s'aperçut  de  sa  distrac- 
tion. 

Une  fois,  en  pensant  à  autre  cho.se,  il  mangea  tant  de 
pois,  qu'il  en  faillit  .mourir  d'indigestion.  Aussi  ne  cessait-il 
de  répéter,   tout   en   prenant   son   émétique  . 

—  Voyez-vous  ces  totins  de  latais  ti  me  voient  manger  des 
pois  à  en  tlever  et  ti  ne  m'avcltissent  point. 

Une  autre  fois,  il  allait  à  la  campagne  voir  im  de  ses 
amis  :  il  était  seul  et  monté  sur  un  gi-and  cheval.  Une  néces 
site  pareille  à  celle  qui  avait  entraîné  la  perte  de  la 
l'rance  mourante  le  força  de  descendre  de  cheval.  Il  fallut 
remonter  ;  le  cheval  était  haut  sur  jambes,  et  pas  de  mon- 
toir  Racan  prit  le  cheval  par  la  bride  et  continua  son 
chemin  à  pied, 

-arrivé  à  la  porte  de  son  ami,  il  trouve  enfin  un  montoir. 

—  Ah!  dit-il,  c'est  bien  heuU'u.c  : 

Et,  remontant  sur  son  cheval,  il  tourne  bride,  et  s'en 
revient  chez  lui  sans  avoir  seulement  demandé  à  son  ami 
comment   U   se  portait. 

Un  jour  qu'il  avait  couché  dans  la  même  chambre  que 
Malherbe  et  Vvrande,  —  Ivrande  était  un  gentilhomme  bre- 
ton, disciple  de  Malherbe  et  p:ige  de  la  grande  écurie  ;  — 
un  jour,  disons-nous,  qu'il  avait  couché  dans  la  même 
chambre  que  Malherbe  et  Yvrande,  il  se  lève  le  premier, 
prend  les  chausses  d'ïvrande  pour  son  caleçon,  met  les 
siennes  par-dessus,  et  sort  en  disant  où  il  allait,  selon  son 
habitude,  de  peur  qti'il  n'oubliât  d'y  aller,  —  et,  dans  ce 
cas,    ses   amis   le   lui   rappelaient. 

Cinq  minutes  après,  Yvrande  veut  s'habiller  à  son  tour 

Plus  de  chausses  ! 

—  Ah  !  s'écrie-t-il,  c'est  ce  coquin  de  Rai  an  qui  les  aora 
prises  ! 

Et,  prenant  à  .son  tour,  et  malgré  ses  cris,  celles  de  Mal- 
herbe, il  se  met  à  courir  sans  pourpoint  après  Racan,  qu'il 
rejoint  au  coin  de  la  place  Royale. 

—  Ah  !  vous  voilà  donc  !  dit-il  tout  essoufflé  et  lui  posant 
la  main  sur  l'épaule. 

—  Oui.  me  voilà,  répond  Racan.  Carei-vous  à  me  dilc? 

—  J'ai  à  vous  dire  que  vous  avez  le  derrière  plus  gros 
aujourd'hui  qu'hier. 

—  Il  est  possible  que  j'aie  atllapl  une  fluxion,  répond 
Racan;  il  y  a  des  coulants  d'ail  dans  cette  chamhlc. 

—  Et  C'est  pour  cela  que  vous  avez  mis  mes  chausses 
sous  les  vôtres  ? 

Racan  se  regarde,  et,  se  trouvant^  en  effet,  plus  gros  que 
de  coutume  : 

—  C'est  possible,  dit-il;  mais,  si  cela  est,  je  vais  voue 
les  lendte  a  l'instant;  je  ne  suis  pas  un  tioteul. 

Et  Racan  s'assure  de  la  chose. 

—  Ah  !  c'est,  ma  foi  l'iai .'  c'est,  ma   fol  t'Iai .' 

Et.  sans  s'intfuiéter  où  11  est,  s'appuyant  contre  une  borne, 
il  défait  ses  chausses  d'abord,  puis  celles  d'Yvrande,  les 
lui  rend,  repasse  les  siennes,  et  continue  son  chemin,  fen 
dant,  d'un  front  étonné.  les  flots  de  la  foule,  qui  se  deman- 
dait quels  pouvaient  être  ces  deux  hommes,  l'un  en  bras  de 
chemise,  et  l'autre,  pendant  un  temps,  en  chemise  tout  à 
fait,  qui  faisaient  leur  toilette  au  coin  de  la  rue. 

C'étaient  Yvrande  et  Racan. 

Une  après-dlnée  qu'il  pleuvait  à  torrents,  Racan  arrive 
chez  M.  de  Bellegarde,  où  11  logeait,  trempé  comme  un 
potage  ;  et,  pensant  rentrer  dans  sa  chambre.  Il  entra  dans 
celle  de  madame  de  Bellegarde. 

Madame  de  liellegarde  était  à  un  coin  du  feu,  et  madame 
de  Lorgps  à   l'autre. 

Le  laquais  de  Racan  le  suivait;  et,  voyant  que  son  maître 
se  trompait,  U  allait  l'en  avertir,  quand  les  deux  dames 
lui  firent  signe  de  se  taire,  prévoyant  quelque  nouvelle 
distraction   de   ce   maître   rêveur 

En  effet,   R;icaii   n'y   manqua  pas 

Ne  remarquant  ni  l'une  ni  l'autre  de  ces  dames.  U  se 
fait  débotter,  Ote  ses   chausses,   et   dit  à  son  laquais  : 

—  Va  nettoyer  mes  bottes  ;  il  y  a  bon  feu,  Je  /elat  sécher 
Ici  mes  chausses  et  mes  bas. 

Le   laquais   sort. 

Racan  s'approche  du  feu,  met  bien  proprement  ses  bas 
sur  la  tête  de  madame  de  Bellegarde,  et  ses  chausses  sur 
celle  de  madame  de  Lorges,  approche  un  fauteuil,  s'assied 
et  sèche  sa  chemise 


IIENR!    IV,   LOUIS  XllI    ET   hlCHELlEU 


—  Eh  bien,  Racais,  lui  dit  madame  de  Bellegarde.  que 
faites-vous? 

Racan  tressaille,  regarde  à  di-oile  et  à  gauche,  voit  ma- 
dame de  Lorges  coiffée  de  ses  chausses  et  madame  de  Belle- 
garde  coiffée  de  ses  bas. 

—  Oh  !  mesdames,  s'écrie-til,  que  ù  extases  !  je  vous 
avais  prises  pour  deux  chenets. 

Un  jour,  il  devait  aller  laire  une  chasse  au  perdreau  avec 
un  prieur  de  ses  amis.  Les  deux  chasseurs  devaient  partir 
après  vêpres. 

Racan  arrive  une  heure  trop  tôt. 

—  Mais,  mon  cher,  lui  dit  Je  parieur,  vous  oubliez  qu'il 
laut  que  je   dise   vêpres. 

—  Eh   bien,   diies-les  :   je  vous   les  servirai. 

Le  prieur  accepte,  croyant  que  Racan  va  quitter  sa  car- 
nassière el  son  (usil.  Pas  du  tout  :  il  le  retrouve  tout  har- 
naché dans  le  chœur,  ayant  de  plus  son  chien  en  laisse  ;  et 
Racan,  dans  cet  attirail,  chanta  le  MagniUcat  tout  au  long. 

A  propos  de  chasse.  Racau  avait  trouvé  un  chasseur  tout 
aussi  distrait  ipie  lui  :  c'était  M.  de  Guise. 

Un  jour  qu'ils  étaient  à  Tours  ensemble,  ^1.  de  Guise 
lui  dit  : 

—  Allons  à  la  chasse,  Racao. 

Us  y  allèrent,  et.  de  tout  le  joiir,  ils  ne  se  quittèrent 
lioinl. 

Le  lendemain,  M.  de  Guise  rencontre  son  compagnon  de 
la  veille,  et  lui  dit  : 

—  Vous  avez  bien  fait  de  ne  pas  venir  hier  à  la  chasse 
avec  moi.  Racan  :  nos  chiens  n'ont  rien  fait  qui  vaille. 

Racan.  si  distrait  qu'il  fût,  s'aperçut  de  la  distraction  de 
M.  de  Guise,  et.  comme  le  lièvre  de  La  Fontaine  heureux 
d'avoir  trouvé  plus  poltron  que  lui,  fut  enchanté  d'avoir 
trouvé  un  distrait  qui   lui  damât   le  pion. 

Aussi,  comme  M.  de  Guise  allait  à  la  chasse,  lui  n'y 
alla-t-il  pas;  seulement,  tout  crotté,  il  l'attendit  au  retour. 
et  se  plaça  près  de  lui  au  moment  où  il  rentrait. 

—  Ali  !  pardieu  !  dit  M.  de  Guise,  les  jouis  se  suivent  et 
ne  se  ressemblent  pas.  Racan  :  aujourd  hui,  vous  avez  bien 
fait  de  venir  avec  nous,  car  nous  avons  eu  gr^nd  plaisir, 
n'est-ce  pas? 

—  Oui.  monseigneur,  répondit  Racan,  qui  se  plaisait  à 
raconter  1  anecdote. 

Plusieurs  fois^^rrêté  par  un  ami  qui  se  tenait  sur  son 
chemin  et  l'arrêtait  aQn  de  causer  avec  lui,  Racan  lui  fit 
l'aumône,   le  prenant  pour   un   gueux. 

Tout  un  jour.  11  boita,  parce  qu'U  s'était  promené  avec 
■  :i  gentilhomme  boiteux. 

Un  matin,  étant  à  jeun,  et  se  sentant  pris  du  besoin 
d'avaler  quelque  chose,  il  entre  chez  un  de  ses  amis. 

—  C'est  toi.  Racan.'  , 

—  Eh  !  ma  fol.   oui. 

—  Quel  hasard  de  te  voir  ! 

—  Je   passais,   je   me   suis   senti   faible  ;    donne-moi    telle 
■  tliose  d  boUe. 

—  Tiens,  dit  l'ami,  qui  était  encore  couché,  il  y  a  dans 
«ette  armoire  un  verre  d'hypocras  que  je  me  suis  versé 
hier,  et  un  verre  de  médecine  que  je  vais  prendre  ce  matin. 
Tâche  de   ne   point   te   tromper. 

Racan  va  à  l'armoire,  et.  comme  son  ami  s'était  fait  le 
plus  possible  aromatiser  sa  médecine,  afin  qu'elle  filt  moins 
désagréable  à  prendre,  notre  distrait  ne  manqua  pas  de 
prendre   la  médecine   pour   l'hypocras. 

—  lÀ  <  dit-il,  tout  va  bieii  maintenant,  et,  quoique  ton 
hypnclas  fût  médiocle,  j'espHe  qu'il  me  condi^lla  jusqu'au 
dîner. 

—  Tu  ne  déjeunes  donc  pas?  répond  l'ami. 

—  Non,  je  vais  à  la  messe,  et  je  tommunie. 

—  Comment  :  tu  communies,  et  lu  prends  de  l'hypocras 
avant  de  communier? 

—  C'est,  ma  foi,  vlat  :  dit  Racan,  et  j'allais  faite  un  sa- 
nuèfje  sans  y  songer...  J'ilal  à  la  messe,  mais  je  ne  tom- 
munielai  pas. 

Et.  en  effet.  Racan  alla  à  la  messe. 

Mais,  au  Credo.  11  se  sentit  un  si  grand  désordre  dans  le 
ventre,  qu'il  n'eut  que  le  temps  de  s'enfuir,  et  encore  n'ar- 
riva-t-11  point  chez  lui  sans  accident. 

Quant  i  l'anrt  malade,  qui  avait  pris  l'hypocras  au  lieu 
du  purgatif,  a  ne  sentait  que  de  la  chaleur  et  n'allait  point 
assez,  tandis  que  Racan  allait  trop. 

Lorsque  Racan  faisait  la  cour  à  la  femme  que  plus  tard 
Il  épousa.  U  résolut,  un  jour,  d'aller  lui  faire  une  visite 
à  la  campagne,  et,  pour  cette  solennité,  commanda  à  son 
tailleur  un  habit  de  taffetas-céladon  :  —  c'était  la  couleur 
à  la  mode,  et  le  nom  lui  venait  du  héros  de  l'Astrie. 

L'habit  tu*  apporté.  Racan  le  trouva  fort  à  son  gré  et 
le  voulut  mettre  :  mais  II  avait  un  valet  qui  prenait  plus 
soin  de  lui  que  lui-même,  et  qu'on  appelait  Xicol.is 

Nicolas  s'opix>sa  à  cette  prodigalité. 

—  Et,  s'il  pleut,  lui  dit-Il,  où  sera  votre  habit  de  taffe- 
ta»<éUdon  r 

—  C'est  vlat,  fit  Racan. 

—  Ahl 


—  .Mais  que  liitle? 

—  Bon:   la  chose   est   bien  diih.  ilo.    n'est-ce  pas? 

—  Je  la  tlouvc  telle,  puisque  je  te  demande  conseil.  Nico 
las. 

—  Eh  bien,  prenez  votre  habit  de  bure.  et.  à  cent  pas 
du  château,  vous  changerez  d'habit  au  pied  d'un  arbre. 

—  Sou,  Nicolas,  je  ^elui  ce  que  tu  voudlas,  mon  enfant, 
répondit  Racan. 

Et  il  partit  avec  son  habit  de  bure,  tandis  que  Nicolas 
portait  l'habit  vert-céladon  précieusement  enveloppé  dans 
une  serviette. 

A  cent  pas  de  la  maison  de  sa  maîtresse.  Racan  trouve- 
un  petit  bois  qui  semblait  planté  là  tout  exprès  pour  faire 
ce  qu'il  avait  à  faire,  descend  de  cheval  et  commence  son 
opération. 

Comme  11  relevait  ses  chausses,  apparaît  tout  à  coup  1  olijrt 
de  son  amour,  accompagné  de  deux  amies. 

Toutes  trois  poussent  un  grand  cri. 

—  Ah  :  Nicolas,  dit  Racan,  je  te  l'avais  bien  dit  :  sais  tu 
que  j'ai  l'ail  de  faite  toute  autle  tliose  que  de  changer 
d'habit. 

—  E^i  !  monsieur,  répondit  Nicolas,  il  n'y  a  point  de  mal  : 
seulement,  dépèohez-vous  i 

La  jeune  fille  voulait  s'en  aller  ;  mais  les  autres,  par  ma 
lice,  la  poussaient  vers  Racan. 
-\lors.    Racan,    tout    penaud: 

—  Mademoiselle,  c'est  Nicolas  qui  l'a  voulu  ;  mol,  je  ne 
voulais  pas. 

Et,  se  retournant  vers  .son  valet: 

—  Mais  pdUc-lui  donc  poM  moi,  Nicolas,  cal  je  ne  sais 
plus  que  diic .' 

Une  fois,  mi  de  ses  voisins,  —  c'était  quelques  jours 
après  son  mariage  avec  la  jeune  flUe  qui  l'avait  si  intem 
pcstivement  suivi.  —  une  fois,  un  de  ses  voisins,  chez  le- 
quel il  était  allé  dîner,  lui  fit  cadeau  d'un  magnifique 
bois  de  cerf.  Au  moment  de  partir,  Racan  dit  à  Nicola.s 
de  le  prendre  avec  lui  ;  l'autre  regimbait. 

—  Mais  qu  as-tu  donc  à  gelndle  ainsi.  Nicolas?  lui  de- 
mande Racan. 

—  Eh!  monsieur,  répondit  celui-ci,  j'essaye  à  mettre  de 
toutes  les  façons  la  chose  que  vous  m'avez  donnée. 

—  Eh    bien  ? 

—  Eh  bien,  on  voit  que  vous  ne  savez  pas  encore  toute 
la  peine  que  l'on  a  à  porter  des  cornes  ;   sans  quoi,   vou.* 

■  ne  me  tourmenteriez  pas  comme  vous  le  faites. 

Ayant  été  reçu  à  l'Académie,  il  dut  faire  son  discours  de 
réception. 

Comme  sa  réputation  était  grande,  on  attendait  ce  dis- 
cours avec  impatience.   Il  y  avait  foule. 

Racan  entra,  monta  ;i  la  tribune,  et,  montrant  un  mor- 
ceau  de   papier   tout   déchiré  : 

—  Messieurs,  dit-il.  j'avais  fait  un  discours  que  je  tJou- 
l'ois  liés  beau,  mais  ma  filande  levletle  l'a  tout  mdtlionné . 
le  voilà.  ri(c:-e«  ce  que  vous  poullez,  cal  je  ne  le  sais  point 
pal  tœul,  et   n'en  ai  point  de   lopie. 

U  était  tuteui'  du  petit  comte  de  Marans.  qui  était,  comme 
lui.  de  la  maison  de  Rueil.  Il  força  le  mari  do  la  mère  du 
jeune  homme  à  rendre  ses  comptes  ;  ce  qui  blessa  celui-ci 
au  point  qu'il  l'appela  en  duel. 

Mais  Racan.  secouant  la  tète  : 

—  Je  suis  foU  vieux,  dit-il.  et  j'ai  la  toulte  haleine. 

—  Votre  adversaire  se  battra  à  cheval,  lui  répondit-on. 

—  J'ai  des  iilcèlcs  aux  jambes  quand  Je  mets  des  bottes 
puis    j'ai    vingt    mille    livles    de    lente    à    pcldle.    Que    mon 
advelsaile    dépose    un    tapltal     de  tatlc   cent     miUe    livles. 
nous  vêlions  apUs. 

—  Mais  II  dit  qu'il  vous  attaquera  partout  où  11  vou^ 
rencontrera. 

—  Ohieu  !  c'est  autle  those,  je  fêlai  poltel  une  épée  pal 
un  lalais.  et.  s'il  m'aflafc.  je  me  défendlai.  Nous  avons  un 
placés,  et  non  une  telelle. 

Le  pauvre  Racan  avait  un  grand  chagrin  :  son  flis  aîné 
était  un  sot,  tandis  qu'il  espérait  avoir  toute  sorte  de 
contentement  du  second,  qui  était  page  de  la  reine  et  fort 
bien  avec  M.  d'Anjou. 

Par  malheur,  ce  dernier  enfant  mourut. 

Il  s'était  adonné  à  porter  la  robe  de  Mademoiselle,  fille 
de  Gaston,  que  l'on  appela  depuis  la  grande  Mademoiselle 
l-es  pages  de  celle-ci  en  grondèrent  ;  mais  Mademoiselle 
déclara  qu'elle  vouJalt  que  l'on  se  tût,  et  que.  toutes 
les  fols  qu'un  page  de  la  reine  voudrait  bien  lui  faire 
l'honneur  de  lui  porter  sa  robe,  elle  lui  en  'serait  fort 
obligée.  L'enfant  continua  donc  de  rendre  à  Mademoiselle 
ce  service  volontaire. 

Les  autres  pages  enrageaient  et  le  firent  appeler  en  duel 
par  le  plus  jeune  d'entre  eux.  On  les  laissa  aller  sur  le 
terrain  ;  puis,  sur  le  terrain,  on  les  arrêta  et  on  leur 
donna  le  fouet  à  tous  deux. 

Quelque  temps  après.  le  ieune  Racan  fut  délégué  à  la 
reine  pour  obtenir  qu'on  donnftt  aux  pages  deux  petites 
oies  au  lieu  d'une,  car  l'argentier  leur  en  retranchait  une 
des   deux  qu'ils  devaient  avoir.   On  sait  que   la   petite   oie 


ALEXANDRE  DUMAS  II.LISI  RK 


était  un  nœud  de  rubans  destiné  à  garnir  l'iiabil,  le  cha- 
peau et  répée.  —  La  reine  consentit  à  la  demande. 

—  Oui,  dit-elle;  mais,  étant  le  fils  de  M.  Racan,  c'est 
Dien  le  moins  que  vous  me  présentiez  votre  requête  en 
vers. 

Le  lendemain,  l'enfant  présenta  à  la  reine  ce  madrigal, 
■}ue  l'on  prétendit  être  du  père: 

Reine,  si  les  destins,  mes  voeu.x  et  mon  bonheur 
Vous  donnent  les  premiers  des  ans  de  ma  jeunesse. 
Vous  dois-je  pas  offrir  celte  première  fieur 
Que  ma  muse  a  cueillie  aux  rives  du  Permesse  1 
Si  mon  père,  en  naissant,  m  avait  pu  faire  don 
De  l'esprit  poétique  ainsi  que  de  son  nom. 
Qui  l'a  rendu  vainqueur  du  temps  et  de  l'envie, 
Je  pourrais  dans  mes  vers  donner  l'éternité 

A  Votre  Slajesté, 

Qui  me  donne  la  vie  ! 

Dans  son  dernier  séjour  a  Paris,  c'est-à-dire  en  1651 
Racan  ne  pouvait  plus  se  passer  de  l'Académie,  disant  qu'il 
n'avait  d'amis  que  Jf.M.  les  académiciens  ;  et,  comme  il 
avait  un  procès,  il  prit  pour  procureur  Louis  Favrard. 
mari  de  Catherine  Chapelain,  sœur  du  poète,  parce  qu'il 
lui  semblait  que  cet  homme,  étant  beau-liire  de  Chape- 
lain, était  beau-frère  de  r.\cadémie. 

Voila  donc  les  contes  que  racontait  Boisrobert  au  car- 
dinal, et  qui  faisaient  tant  rire  celui-ci. 

11  y  en  avait  un  surtout,  que  nous  avons  gardé  pour 
le  dernier,  attendu  que  c'était  celui  qui  avait  le  privilège 
infaillible   de   dérider   le   front  de   Son   Eminence. 

Quoique  poète  elle-même,  mademoiselle  de  Gournay,  — 
la  bonne  vieille  fille  dont,  après  Tallemant  des  Réaux, 
nous  avons  raconté  l'histoire,  —  quoique  poète  elle-même, 
mademoiselle  de  Gournay  n'en  avait  pas  moins  conservé 
une  haute  admiration  pour  tous  les  grands  poètes  de  l'épo- 
que, e.vcepté  pour  Mallierbe,  qui  s'était  permis  de  criti- 
quer son  livre  de  l  Ombre.  Aussi,  quand  la  seconde  édition 
de  ce  livre  parut,  elle  l'envoya  aux  plus  grands  génies 
du  xvii"  siècle. 

Il  va  sans  dire  que  Racan  eut  son  exemplaire. 

Lorsque  Racan  reçut  ce  fraternel  et  gracieux  envoi,  il 
avait  près  de  lui  ses  inséparables,  le  chevalier  de  Rueil 
et  Yvrande.  Or.  Racan,  flatté  de  l'honneur,  dit,  devant  ses 
deux  amis,  que,  le  lendemain,  il  irait  en  personne  remer- 
cier  de  cette  attention   mademoiselle   de   Gournay. 

Cette  déclaration  ne  tombait  pas  dans  l'oreille  de  ces 
sourds  dont  parle  Horace,  et  pour  lesquels  nous  chantons. 
Yvrande  et  le  chevalier  de  Rueil  résolurent  de  jouer  un 
tour  à  Racan. 

C'était  à  deu.x  heures  que  Racan  devait  se  présenter  chez 
mademoiselle  de  Gournay  :  les  deux  amis  s'en  étaient 
assurés. 

A  midi,  le  chevalier  de  Rueil  se  présente,  et  heurte  à  la 
porte  de  la  bonne  vieille. 

Jamyn   va   ouvrir,   et   voit   un   beau   cavalier. 

De  Rueil.  sans  vouloir  dire  qui  11  est,  expose  le  désir 
de  voir  la  maîtresse  du  logis.  Jamj-n  entre  aussitôt  dans 
le  cabinet  de  mademoiselle  de  Gournay. 

Celle-ci,  la  plume  en  l'air,  les  yeux  au  ciel  et  dans 
l'attitude  de  l'inspiration,  faisait  des  vers. 

Jamyn  lui  annonce  que  quelqu'un  demande  à  lui  parler. 

Mademoiselle  de  Gournay,  dont  T'esprit  est  dans  les 
nuages,   lui  fait  répéter  sa  phrase. 

Jamyn  répète. 
-  Et  quel   est  ce  quelqu'un  ?   demande  mademoiselle   de 
Gournay. 

—  n  ne  veut  pas  dire  son  nom. 

—  Et  quelle  tournure  a-t-11? 

—  C'est  un  beau  cavalier  de  trente  à  trente-cinq  ans, 
répond  Jamyn.  et  qui  m'a  tout  l'air  de  sortir  de  bon  lieu. 

—  Ealtes  entrer,  répond  mademoiselle  de  Gournay.  La 
penséi-  que  je  cherchais  et  que  j'allais  sans  doute  trouver 
était  belle  ;  mais  elle  pourra  revenir,  tandis  que  ce  cava- 
lier ne  reviendrait  peut-être  pas. 

—  Entrez  monsieur,  dit  Jamyn  au  chevalier  de  Rueil,  qui, 
peu  à  peu.  s'était  approché  de  la  porte  du  cabinet  de 
la  vieille  fille. 

Le  chevalier  de   Rueil  entra. 

—  Monsieur,  dit  la  vieille  tille.  Je  vous  al  fait  entrer 
sans  vous  demander  qui  vous  étiez,  sur  le  rapport  que 
Jamyn  m'a  fait  de  votre  bonne  mine.  Maintenant  que 
vous  voilà,  j'espère  que  vous  voudrez  bien  me  faire  l'hon- 
neur de  m'apprendre  votre  nom. 

—  Mademoiselle,  dit  de  Rueil.  Je  me  nomme  Racan,  et  Je 
viens  TOUS  remercier  du  livre  que  vous  avez  eu  la  bonté 
de  m'envoyer  hier. 

Sur  cette  annonce,  mademoiselle  de  Gournay.  qui  ne 
connaissait  encore  que  de  nom  l'auteur  des  Bergeries,  Jeta 
un  grand  cri  de  joie  et  ordonna  à  Jamyn  de  faire  taire 
mamie  PlalUon,  qui  miaulait  dans  la  chambre  voisine,  et 


qui,  si  elle  continuait  de  miauler,  l'empêcherait  d'entendre 
les  jolies  choses  qu'allait  lui  dire  M.  de  Racan. 

Le  chevalier  de  Rueil,  qui  était  homme  d'esprit,  fit  force 
contes  à  mademoiselle  de  Gournay,  lesquels  amusèrert  tel- 
lement la  bonne  vieille  fille,  que,  lorsqu'il  se  leva  pour 
s'en  aller,  elle  fit  tous  ses  eBorts  afin  de  le  retenir. 

-Mais  les  instants  du  chevalier  étaient  comptés  ;  il  ne 
pouvait  rester  que  trois  quarts  d'heure. 

A  une  heme  un  quart,  il  se  leva  donc  définitivement,  et 
sortit,  emportant  force  compliments  sur  sa  courtoisie,  et 
laissant  la   bonne  fille   enthousiaste   de  lui. 

C'était  une  heureuse  disposition  pour  retrouver  la  pensée 
au  milieu  de  laquelle  elle  avait  été  Interrompue,  et  qui 
avait  fui,   effarouchée  par  l'entrée   du  faux   Racan. 

Elle  reprit  donc  la  plume,  et  venait  de  se  remettre  à 
la  poursuite  de  cette  pensée  lorsqu'on  sonna  une  seconde 
fois. 

Jamyn  alla  ouvrir  ;  mais  Yvrande.  —  car  c'était  Yvrande 
qui  venait  à  son  tour,  —  Yvrande  ne  lui  donna  pas  le 
temps  de  l'annoncer. 

Instruit  par  de  Rueil  des  localités,  il  avait  ouvert  la 
porte  du  cabinet  avant  que  Jamyn  eût  refermé  celle  de 
l'appartement. 

—  J'entre  bien  librement,  dit-il  ;  mais  mademoiselle  de 
Gournay.  l'illustre  auteur  de  l'Ombre,  ne  doit  pas  être 
traitée  comme  le  commun. 

—  Ce  compliment  me  plait,  dit  mademoiselle  de  Gournay 
toute  joyeuse.  Jamyn  :  Jamyn  i  mes  tablettes,  que  je  le 
marque. 

—  Je  viens  vous  remercier,  mademoiselle,  continua 
Yvrande. 

—  Et  de  quoi,  monsieur? 

—  De  ce  que  vous  avez  bien  voulu  m'envoyer  votre  livre. 

—  Moi.  monsieur?  Je  ne  vous  l'ai  pas  envoyé;  mais  je 
devrais  l'avoir  fait.  Jamyn.  une  Ombre  pour  ce  gentil- 
homme. 

—  J'en  ai  une.  mademoiselle. 

—  Vous  en  avez  une  ? 

—  Oui,  et.  comme  preuve,  je  vous  dirai  qu'il  y  a  ceci 
en  tel  chapitre  et  cela  en  tel  autre. 

Et  voilà  Yvrande  qui  se  met  à  réciter  la  moitié  du  livre. 
La  vieille  fille  n'en   revenait   pas.   que  son  livre  eût   un 
pareil  succès. 

—  En  échange,  lui  dit  Yvrande.  je  vous  apporte  quelques 
vers    de   ma    façon. 

Et  il  se  mit.  en  effet,  à  débiter  des  vers  de  lui. 

—  Ah!  voilà  de  gentils  vers,  n'est-ce  pas.  Jamyn?  disait 
la  vieille  fille. 

Puis,  s'interrompant  : 

—  Jamyn  peut  en  être,  monsieur:  elle  est  fille  d'Amadis 
Jamyn.  page  de  Ronsard...  Mais  ne  saurai-je  pas  votre  nom, 
monsieur  ? 

—  Mademoiselle,    dit    Y^-rande,    je    m'appelle    Racan. 

—  Monsieur,  vous   vous  moquez  de  mol  : 

—  Me  moquer  de  vous  i  me  moquer  de  mademoiselle  de 
Gournay.  de  la  fille  d'alliance  du  grand  Montaigne! 

—  Alors,  dit-elle,  celui  qui  vient  de  sortir  a  donc  voulu 
se  moquer  de  moi,  ou  peut  être  est-ce  vous  qui  vous  en 
moquez.  Mais  n'importe,  la  jeunesse  peut  rire  de  la  vieil- 
lesse. En  tout  cas,  je  suis  toujours  bien  aise  d'avoir  vu 
deux  jeunes  gens  si   bien   faits  ef  si  spirituels. 

Et,  là-dessus.  Yvrande  et  mademoiselle  de  Gournay  se  sé- 
parèrent  avec   force   compliments 

Le  congé  n'était  pas  pris  depuis  cinq  minutes,  que  l'on 
sonne  une  troisième  fois  à  la  porte,  et  que,  Jamyn  ayant  été 
ou\Tir.  voilà  le  vrai  Racan  qui  entre  tout  essoufflé,  étant 
un  peu  asthmatique 

—  Ah  !  pal  ma  fol.  mademoiselle,  dit-il.  extusi  si,  sans 
cflémonie,  je  plcntls  un  siège. 

—  Oh!  la  ridicule  figure!  Jamjn,  regarde  donc!  dit  ma- 
demoiselle de  Gournay. 

—  Mademoiselle,    dit   Racan,    dans    un    Qualt    d'heule.   Je 
vous  dilat  jiouliiuot  je  suis  venu  ici  ;  mais  aupalavant  laiiï 
sez-moi  soufllel.  Où  diable  étes-vous  venue  toget   si  haut? 
Ah  !  qu'il  y  a  haut  !  qu'il  y  a  haut,   mademoiselle  ! 

On  comprend  que,  si  la  tournure  et  la  figure  de  Racan 
avaient  réjoui  mademoiselle  de  Gournay.  elle  fut  bien  au- 
trement réjoule  quand  elle  entendit  son  baragouin. 

Mais,  enfln,  on  se  lasse  de  tout,  même  de  rire.  Au  bout 
de  quelques   Instants  : 

—  Monsieur,  dit-elle,  quand  vous  vous  serez  reposé  rni 
quart  d'heure,  me  direz-vous,  au  moins,  ce  qui  vous  amène 
chez   moi  ? 

—  Mademoiselle,  dit  Racan,  je  viens,  chez  vous  poul  vous 
icmclclcf  de  m'aioil  envoyé  voile  Omble. 

Mais  mademoiselle  de  Gournay,  regardant  le  nouveau 
venu  d'un  air  dédaignevix  : 

—  Jamyn.  fit-elle,  dites  donc  que  je  n'ai  envoyé  mon  Uvr« 
qu'à  M.  Malherbe  et  à  M    Racan. 

—  Eh  bien,  c'est  lela,  mademotselle  :  c'^st  mol  qui  suis 
Latan. 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII    ET    RICHELIEU 


—  Comment,  c"est  tmis  qui  fies  Latan  ?  Qu'est-ce  que 
cela,   Latax?  • 

—  Oui  Latan,  Lalan  le  pot-te. 

—  Je  ne  connais  pas  de  poète  de  ce  nom-là,  monsieur. 

—  Tomment  !  vous  ne  tonnaissez  pas  Latan,  tl  a  (ait  les 
Belgelles  ? 

—  Monsieuj,  savez-vous  écrire?  demand.i  mademoiselle 
de  Gournay. 

—  Si  je  sais  étlile?  s'écria  Racan  tout  blessé  d'une  pa- 
reille question. 

—  Eti  bien,  en  ce  cas,  monsieur,  prenez  ma  plume;  car, 
à  la  façon  dont  vous  bégayez,  11  est  Impossible  de  vous  com- 
prendre. —  Jamyn.   donnez  une  plume  à.   monsieur. 

Jamyn  donna  une  plume  au  malencontreux  visiteur,  qui, 
de  son  écriture  ta  plus  lisible  et  en  grosse  moyenne,  écri- 
vit le  nom  de  Racan. 

—  Racan  !  s'écria  Jamyn.  qui  suivait  les  lettres  à  mesure 
qu'elles  paraissaient  sous  la  main  de  celui  qui  les  écrivait. 

—  Racan  ?   répéta   mademoiselle   de  Gournay. 

—  Mais  oui,  répéta  Uacan  enchanté  ■  d'être  compris,  et 
croyant  que  l'accueil  allait  changer;  mais  oui! 

Mais  mademoiselle  de  Gournay,  le  regardant  avec  dédain  : 

—  Oh!  voyez,  Jamyn,  le  joli  personnage,  dit-elle,  pour 
prendre  un  pareil  nom  !  An  moins,  les  deux  autres  étaient- 
ils   plaisants;    mais,   celui-ci.   c'est   un   bouffon. 

—  Tomment,  les  deux  autles?  fit  Racan. 

—  Oui,  apprenez  que  vous  êtes  le  troisième  d'aujourd'hui, 
qui  se  présente  chez  moi  sous  le  nom  de  Racan. 

-  Je  ne  sais  pas  si  je  suis  le  tloisiime  Latan.  mademoi- 
selle :  mais,  en  tout  cas,  c'est  moi  qui  suis  le  vloi  Latan. 

—  Je  ne  sais  pas  si  vous  êtes  le  faux  ou  le  vrai,  répondit 
mademoiselle  de  Gournay  :  mais  ce  que  je  sais,  c'est  que 
vous  êtes  le  plus  sot  des  trois.  Mtrdieu  !  je  n'entends  pas 
qu'on   me   raille  ! 

Mlrdieu  était  un  mot  que  mademoiselle  de  Gournay  avait 
composé  pour  son  usage,  quand  elle  était  en  colère,  .Uinlieu 
remplaçait  mordieu.  et,  avec  inirdicu.  elle  ne  péchait  pas. 

Et  mademoiselle  de  Gournay  accompagna  ce  mot  d'un 
geste  impératif  qui  voulait  dire  :  "  Sortez  d'ici  !  " 

Racan,  désespéré  et  ne  sachant  plus  que  taire,  aperçut 
un  recueil  de  vers  qu'il  reconnut  pour  ses  Bergeries,  se 
précipita  dessus,  et,  le  présentant  à  mademoiselle  de  Gour- 
nay : 

—  Mademoiselle,  dit-il,  je  suis  si  bien  le  vlai  Latan.  que, 
si  vous  voulez  plemlle  ce  Hvle,  je  vous  allai  d'un  bout  à  l'au- 
tie  tous  les  vels  qui  s'y  tlnuvent. 

—  Alors,  dit  mademoiselle  de  Gournay.  c'est  que  vous  les 
avez  volés  comme  vous  avez  volé  le  nom  de  Racan,  et  je  vous 
déclare  que,  si  vous  ne  sortez  d'ici  â  l'instant  même,  j'ap- 
pelle au  secours. 

—  Mais,  mademoiselle... 

—  Jamyn,  criez  au  voleur,  je  vous  en  prie. 

Jamyn  se  mit  h  crier  au  voleur  de  toutes  ses  forces. 

Racan  n'attendit  pas  la  suite  de  cette  déclaration  de 
guerre,  et,  tout  asthmatique  qu'il  était.  11  se  pendri  à  la 
corde  de  l'escalier  et  descendit  rapide  comme  une  flèche. 

Le  jour  même,  mademoiselle  de  Gournay  apprit  toute 
l'histoire.  On  juge  de  son  désespoir,  quand  elle  sut  quelle 
avait  mis  à  la  porte  le  seul  des  trois  Racan  qui  fût  le  vrai. 

Elle  emprunta  un  carrosse  et  courut,  dès  le  lendemain, 
chez  M.  de  Bellegarde,  ort,  comme  nous  l'avons  dit,  logeait 
Racar>.  La  pauvre  mademoiselle  de  Gournay  avait  tellement 
hâte  de  faire  ses  excuses  à  un  homme  pour  lequel  elle  profes- 
sait une  si  haute  estime,  que,  malgré  l'opposition  du  valet 
de  chambre,  elle  entra  tnut  courant  dans  l'appartement.  Ra- 
can, se  trouvant  en  face  de  la  vieille  nile,  crut  qu'ell»  con- 
tinuait de  le  poursuivre,  et.  se  levant  aussitôt  de  son  siège, 
il  se  sauva  dans  un  cabinet  voisin. 

Une  fois  là,  et  retranclié  à  triple  renfort  de  serrure  et  de 
verrous,  il  écouta. 

Au  bout  d'un  instant,  tout  s'éclairclt  :  Racan  apprit  que 
c'était,  non  plus  des  reproches,  mais  des  excuses  qu  on  venait 
lui  faire,  et,  rassuré  enfin  sur  les  intentions  de  mademoiselle 
'If  Gournay,  il  consentit  à  sortir. 

.\  partir  de  ce  jour,  Kacan  et  elle  furent  les  meilleurs  amis 
du  monde. 

Mademoiselle  Marie  Lejars  de  Gournay  mourut  le  13  Juil- 
let IC4.5,  à  l'âge  de  soixante-dlx-neuf  ans,  et  fut  enterrée  à 
SaintEustache. 


Vil 


Et  cependant,  malgré  tous  les  contes  que  Eoisrobert  faisait 
au  cardinal,  et  quoiqu'il  fût  bien  convaincu  que  Son  Eml- 
nence  ne  pouvait  se  passer  de  lui,  Hoisrobert  tomba  un  Jour 
dans  une  disgrâce  dont  11  pensa  bien  ne  se  point  relever. 

Voici  à  quelle  occasion  : 

Le  cardinal  faisait  répéter  Mirame  avec  une  double  haine  : 
haine  de  poète  contre  rornellle,  haine  d'amant  contre  Anne 


d'.^utriche.  A  l'une  des  répétitions,  Boisrobert  reçut  mission 
de  faire  enlrer  des  comédiens,  des  comédiennes  et  des  au- 
teurs, mais  des  comédiens,  des  comédiennes  et  des  auteurs 
seulement.  —  On  voulait  juger  de  l'efiet  que  ferait  la  pièce 
sur  des  gens  du  métier.  —  L'ordre  était  formel  ;  mais  le  pau 
vre  Boisrobert  était  un  peu  catln  de  sa  nature  ;  lorsqu'on 
lui  demandait  une  chose  avec  quelque  instance.  11  ne  savait 
pas  refuser. 

Une  charmante  drôlesse,  nommée  Saint-Amour,  qui  avait 
un  demi-droit  à  avoir  ses  entrées,  ayant  été  un  temps  de  la 
troupe  de  Jlondorl,  insista  tant  et  si  bien,  quelle  obtint  de 
lui  d'avoir  une  place. 

Comme  l'on  allait  commencer,  M.  le  duc  d  Orléans  force 
la  porte  et  entre. 

Le  cardinal  était  furieux,  mais  n'osait  mettre  dehors  le 
premier  prince  du  sang,  d'.iutant  plus  que  celui-ci,  sentant 
que  résistance  lui  était  faite,  s'était  entêté  à  entrer. 

Son   apparition    fit   remue-ménage   dans   la   salle. 

La  petite  Saint-.^mour,  à  qui  Boisrobert  avait  recommandé 
de  garder  son  voile  baissé,  n'y  put  tenir:  elle  trouva  l'occa 
sion  bonne,  le  leva,  et  fit  tant  que  Gaston  la  vit. 

Quelques  jours  après,  on  Jouait  la  grande  comédie 
C'étaient  Hoisrobert  et  le  chevalier  Desroches  qui  avaient 
été  chargés  de  faire  les  invitations.  Une  liste  s'égara  et  tomba 
entre  les  mains  d'une  femme  de  vertu  équivoque.  Celle-ci 
prévint  ses  connaissances  ;  chacune  prit  un  nom  porté  sur  la 
liste  et  se  présenta  ;  celle-ci  sous  le  titre  de  madame  la  mar- 
quise**',  celle-là  sous  celui  de  madame  la  comtesse"**. 

Deux  gentilshommes  servaient  de  contrôleurs  ;  mais,  voyant 
que  les  noms  énoncés  étaient,  en  effet,  sur  la  liste,  ils  lais- 
saient entrer  et  livraient  les  invitées  à  deux  autres  qui  les 
menaient  au  président  Viguier  et  à  M.  de  Valmecy. 

Vous  voyez  que  l'époque  était  tolérante  :  un  magistral  et 
un  prêtre  faisaient  métier  de  placeurs  au  spectacle. 

Le  roi.  qui  cherchait  nue  occasion  de  dire  quelque  mé- 
chanceté au  cardinal,  eut  connaissance  de  ce  qui  s'était 
passé,  et,  en  présence  du  duc  d'Orléans  : 

—  Monsieur  le  cardinal,  dit-ll,  il  y  avait  bien  du  gibier 
l'autre  jour  à  votre  comédie. 

—  Eh  !  comment  n'y  en  aurait-il  pas  eu,  s'écria  le  duc  dOr- 
léans  saisissant  la  balle  au  bond,  puisque,  dans  la  salle  où 
l'on  ne  voulait  pas  me  laisser  enlrer,  était  la  petite  Saint- 
Amour,  qui  est  une  des  plus  grandes  gourgandines  de  Paris  I 

Le  cardinal  entendit,  entra  en  rage,  et  n'eut  d'autre  ex- 
cuse à  donner  que  de  s'écrier  : 

—  Voilà  cependant,  comme  je  suis  servi  ! 
Mais,  au  sortir  de  là  : 

—  Cavois.  dit-il  à  son  capitaine  des  gardes,  la  petite  Saint- 
Amour  était  l'autre  jour  à  la  répétition,   sais-tu  cela? 

—  C'est  possible,  Votre  Eminence,  répondit  Cavois  ;  mais 
elle  n'est  pas  entrée  par  la  porte  que  je  gardais. 

Par  malheur  pour  Boisrobert,  se  trouvait  là  P.ilevoisin, 
gentilhomme  de  Touraine,  parent  de  l'évêque  de  Nantes  ;  et. 
comme  c'était  un  ennemi  de  Boisrobert  : 

—  Monseigneur,    dit-il,    elle   est   entrée   par  la   porte   où 

—  Monsieur  !  s'écria  le  cardinal  furieux. 

—  Attendez,  monseigneur...  C'est  M.  Boisrobert  qui  la  fan 
entrer. 

—  Ah  !  fit  le  cardinal,  si  ce  que  vous  dites  là  est  vrai. 
M.  le  Bois  me  le  payera.  . 

Le  chancelier  entendit  cette  menace,  et,  rencontrant  Bois- 
robert :  j.^  ., 

—  M.  le  cardinal  est  fort  en  colère  contre  vous,  dit-il  ;  ayez 
garde  de  vous  présenter  devant  lui. 

Boisrobert  voulut  s'esquiver  ;  mais,  avant  qu'il  eût  atteint 
la  porte,  un  messager  du  cardinal  était  venu  lui  dire  que 
Son  Eminence  l'attendait. 

U  fallait  bien  se  rendre  à  l'invitation. 

Boisrobert  obéit  et  se  présenta  loreille  bas.se. 

Il  n'y  avait  là  que  madame  d'Aiguillon,  qui  détestait  Bois- 
robert ;  par  bonheur,  près  d'elle,  et  par  contre-poids,  était 
M.  de  Chavigny,  qui  l'aimait  assez.  ,„-,,„ 

—  Boisrobert,  dit  le  cardinal,  -  et  non  plus  le  Bois  :  le 
Bois,  c'était  pour  les  bons  jours  ;  -  Boisrobert.  dit  le  car- 
dinal c'est  donc  vous  qui  avez  fait  entrer,  l'autre  jour,  cette 
petite  coquine  de  Saint-.\mour  à  la  répétition? 

—  Monseigneur,  répondit  Boisrobert,  j'ai  cru  la  porte  ou- 
verte ce  jour-là,  aux  comédiennes  et  aux  auteurs.  Or,  je  ne 
connais  la  petite  Saint-.\mour  que  comme  comédienne  â 
preuve  que  je  ne  l'ai  jamais  vue  que  sur  le  théâtre  où  Votr. 

''"'Mais,  s'éc^ le"c"ardinal,  je  vous  dis  que  c'est  une  ea- 

'Tc'est    possible,    monseigneur,    répondit   Imperturbable 
ment  Boisrobert,  mais  Je  tiens  toutes  ces  dames  pour  telles. 

=  ^Zs'rgneuTeslT/'dliabltude  que  l'on  se  fasse  comédien 
ou  comédienne  sur  un  certificat  de  bonnes  vie  et  moeurs? 

-Test  b"en,  monsieur,  dit  le  cardinal  ;  vous  avez  s,  n„- 
dallsé  le  roi.  Retirez-vous  ! 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Boisrobert  pleura,  essaya  de  laite  toutes  les  excuses  de  la 
terre. 

Le  cardinal  tint  boa. 

Boisrobert  se  retira  et  se  mit  au  lit  ;  le  lendemain,  le  bruit 
court  que  Boisrobert  est  très  malade. 

Comme  il  avait  beaucoup  d  amis  d'abord  ;  ensuite,  comme 
on  savait  ie  faible  du  cardinal  pour  lui.  et  comment  avaient 
fini  toutes  ses  autres  brouilles  avec  Son  Eminence.  c'est-à- 
rlire  par  une  faveur  plus  grande,  toute  la  cour  et  même  les 
parents  du  cardinal  Tallèrent  visiter. 


Vous  m'avez  lait  trouver  un  asile  en  ce  lieu. 
Trop  heureux  si  jamais,  dans  ma  sainte  retraite. 
Je  pouvais  oublier  la  perle  que  j'ai  laite 
En  perdant  Riclielieu. 

Cet  esprit  sans  pareil,  ce  grand  et  digne  maître. 
M'a  donné  tout  l'éclat  où  l'on  m'a  vu  paraître. 
Il  m'a  d'heur  et  de  gloire  au  monde  environné. 
C'étaient  biens  passagers  et  sujets  à  lenvie  ; 
Jlais,  quand  il  m'a  donné  l'exemple  de  sa  vie, 
N'a-t-il  pas  tout  donné? 


Ilichelieu. 


M  le  maréchal  de  Grammont  y  vint  trois  lois;  à  la  troi- 
sième, il  lui  dit  :  • 

—  Boisrobert,  si  vous  me  promeniez  de  ne  pas  être  un 
bavard.  Je  vous  diraLs  bien  une  chose. 

—  Oh  !  je  vous  le  Jure,  monseigneur. 

—  Eh  bien,  dimanche,  vous  serez  rentré  en  laveur  :  le  car- 
dinal voit  le  roi  samedi  et  lui  demandera  votre  grâce. 

C'était  vrai  ;  mais  le  roi  avait  la  léle  montée  par  son  frère, 
et  resta  inexorable.  Boisrobert.  coniiaiit  dans  la  parole  du 
maréclial.  se  croyait  déjà  rétabli,  quand  il  reçut,  au  con- 
traire, Tordre  de  quitter  Paris.  Il  avait  le  choix  euire  son 
abbaye,  qui  s'appelait  ChatiUon,  et  Rouen,  dont  il  était  cha- 
uolne.  Il  préféra  Rouen 

C'est  à  Roueu  que,  pour  rentrer  en  grâce,  il  fit  son  ode 
à  la  Vierge,  où  se  trotivent  ces  deux  strophes  : 
Par  vous,  de  cette  mer  J'évite  les  orages 
Dans  ce  poit  plein  d'écueils  et   fertile  en   n.iufrages; 


Toutefois,  Son  Eminence  résista  à  Iode  comme  elle  avait 
résisté  aux  prières  et  aux  larmes.  Alors,  Boisrobert  comprit 
qu'il  y  avait  là-dessous  quelque  chose  de  plus  grave  que 
d  avoir  fait  entrer  une  petite  coquine  dans  une  salle  où  11  y 
en  avait  bon  nombre  de  grandes  ;  il  cherclia  dans  ses  souve- 
nirs, et  voici  ce  qu'il  se  rappela  : 

C'était  à  l'époque  de  la  plus  grande  laveur  de  M.  de  Cinq- 
Mars.  —  Nous  n'eu  sommes  pas  encore  arrivé  là,  mais  parfois 
nous  sommes  forcé  d'anticiper.  —  Le  cardinal  avait  un  es- 
pion qu'on  noniinall  la  Chesuaye.M-  le  Grand,  —  ou  se  rap- 
pelle que  c'était  ainsi  que  l'on  appelait  Cinq-Mars,  à  cause 
de  son  titre  de  grand  écuyer,  —  M.  le  Grand  voulait  perdre 
cet  espion.  Il  eut  l'idée  de  s'adresser  à  Boisrobert.  et.  un 
jour,  à  Saint-Germain,  se  trouvant  seul  à  seul  avec  lui  : 

—  Pardieu  !  monsieur  le  Bols,  lui  dit-il,  j'ai  toujours  fait 
le  plus  grand  cas  de  vous,  et  M.  le  maréchal  d'Efflat,  mon 
I fie.  vous  a  toujours  aimé. 


HEXRI    IV,   LOUIS  XIII    ET   RICHELIEU 


Buisrobert  s'iDclina. 

—  M.  le  Bois,  continna  le  grand  écuyer.  jvisqu'à  pré- 
seiil,  V0U5  n'avez  chassé  que  moineaux  et  alouetles  ;  mais, 
umi,  je  veux  vous  taire  faire  une  vraie  citasse  de  geutil- 
homme,  c'est-ù-dire  vous  faire  voler  perdrix  et  (alsans  :  (lue 
diable  !  11  est  temps  que  vous  pensiez  à  votre  fortune  et 
aitrapiez  quelque  grosse  pièce. 

Boisrobert  savait  le  jeune  gentiUiomme.léger  ;  aussi  conti- 
nuail-il  de  s'incliner  sans  répondre. 
M.  le  Grand  fut  donc  forcé  d'accoucher  seul. 

—  M.  le  Bois,  dit-il.  je  vous  prie  de  me  servir 
Arrivé  à  ce  point,  il  fallait  répondie  oui  ou  non. 
Boisrobert  trouva  encore  moyen,  cependant,  de  ne  répondre 

ni  oui  ni  non. 

—  Vous  servir,  monsieur?  dit-il;  bien  volontiers:  mais  en 
quoi? 

—  Eh  bien,  monsieur  le  Bols,  continua  Cinq-Mars,  la  Ches- 
naye  me  trahit  ;  il  a  eu  à  mon  sujet,  avec  M.  le  cardinal,  une 
longue  conféreuce  à  la  suite  de  laquelle  M.  le  cardinal  m'a 
traité  comme  un  écolier;  vous  pouvez  sûrement  me  dire  qui 
a  introduit  la  Chesnaye  près  du  cardinal  et  quels  sont  ses 
amis  dans  la  maison. 

—  Et  dans  (ruel  but,  monsieur?  demanda  Boisrobert. 

—  Oans  quel  but  ?  Parce  que  je  les  veux  tous  perdre  ! 
Ah:  -M.  le  cardinal  me  maltraite:  Soit:  mais,  par  la  mor- 
dieu  :  lui  ou  moi  y  passera  ; 

Boisrobert  courba  la  tête  :  il  n'y  avait  qu'un  fou  comme 
M.  le  Grand  qui  pût  se  permettre  de  menacer  la  première 
personne  après  le  roi.  ou.  pour  mieux  dire,  la  première  per- 
sonne avant  le  roi.  Il  promit,  cependant,  a  M.  de  Cinq-JIars 
de  le  servir,  et  de  lui  dire  quels  étaient  les  amis  de  la  Ches- 
naye. 

Sur  quoi,  M    de  Cinq-Mars  le  quitta. 

A  peine  le  grand  écuyer  eut-il  tourné  l'angle  du  mur,  que 
Boisrobert  prit  sa  course  et  s'en  alla  tomber  chez  madame 
de  Lansac.  gouvernante  de  M.  le  dauphin,  lui  demandant 
conseil  comme  a  une  femme  sage. 

—  >fon  ami.  repondit  celle-ci  sans  hésiter,  c'est  de  tout 
dire  au  cardinal. 

—  Mais,  s  écria  Boisrobert,  c'est  une  dénonciation  pure- 
ment et  simplement  que  vous  me  conseillez  là,  madame  ! 

—  C  est  votre  salut  que  je  vous  prie  de  prendre  en  consi- 
dération. 

Mais  Boisrobert  secoua  la  tête. 

—  Jamais:  dit-il.:  il  uy  a  dans  tout  cela  qu'une  boutade 
de  jeune  homme,  et  jamais,  pour  si  peu.  je  ne  me  déciderai 
à  nuire  à  M.  le  Grand. 

En  effet,  à  partir  de  ce  moment,  Boisrobert  se  contenta 
d'éviter  le  grand  écuyer,  passant  d'un  côté  quand  il  le  voyait 
arriver  de  l'autre. 

Mais  M.  le  Grand  jugea  mal  cette  discrétion  de  Boisrobert  ; 
il  se  mit  dans  l'esprit  que  celui-ci  lui  avait  joué  un  méchant 
tour,  et,  pour  le  lui  rendre,  il  parla  mal  de  lui  au  roi.  racon- 
tant tous  les  mauvais  propos  que  l'on  tenait  sur  labbé  de 
Cliàtillon  et  sur  le  chanoine  de  Rouen.  Or,  on  disait  beau- 
coup de  choses  sur  Boisrobert. 

Les  propos  les  plus  scandaleux  avaient  été  tenus  par  un 
M.   de   Saint-Georges. 

Voici,  11  est  vrai,  à  quelle  occasion  ces  propos  avaient  été 
tenus  : 

Il  y  avait  un  gouverneur  de  Pdnt-delArche  nommé  Saint- 
Georges.  —  C'était  le  Saint-Georges  en  question.  —  Boisrobert 
avait  découvert  qu'il  percevait  un  droit  sur  chaque  bateau 
qui  remontait  la  rivière,  et  que.  ce  droit  étant  censé  perçu 
au  profit  du  cardinal,  ces  bateaux  s'appelaient  des  cardi- 
na  ux. 

Ce'tte  fois,  comme  l'honneur  de  son  patron  était  intéressé 
dans  l'affaire.  Boisrobert  lui  conta  tout. 

M.  de  Saint-Georges  perdit  son  gouvernement  ;  mais,  pour 
se  venger,  il  raconta  partout  que  Boisrobert  avait  des  goûts 
aiitUities. 

Le  propos  fut  répété,  et.  comme  toute  calomnie  porte  avec 
elle  un  certain  parfum  qui  plait  aux  mauvaises  gens,  on 
alla  à  la  recherche  des  preuves. 

Ces  preuves  furent-elles  fournies?  ce  n'est  pas  ce  qui  doit 
nous  occuper;  l'important  pour  nous  est  de  savoir  quelle 
ml  dit  à  Son  Eminence  que  Boisrobert  déshonorait  la  maison 
de  son  maître. 

Le  résultat  de  tout  cela  était,  comme  nous  l'avons  dit,  que 
Boisrobert  avait  été  exilé  à  Kouen,  oii  il  faisait  des  odes  à  la 
Vierge. 

Quoique,  au  fond.  le  cardinal  n'en  voulilt  pas  tant  k  son 
cher  le  Bols  qu'il  en  avait  l'air,  les  choses  restèrent  ainsi 
jusqu'à  la  mort  de  M.  le  Grand. 

Cette  mort  advenue  comme  on  sait,  chacun  parla  pour 
Boisrobert.  et  ;out  particulièrement  Mazariii,  qui  lui  écrivit  : 

•  Vous  pouvez  retourner  à  Paris,  si  vous  y  avez  des  af- 
faires. ■' 

Boisrobert  y  revint  avec  vlngt^leux  mille  écus  d  argent 
comptant  ;  et,  comme  sa  plus  pressante  affaire  était  de  jouer 


dès  qu  11  en  trouvait  l'occasion.  —  car  il  était  joueur  comme 
les  cartes  et  les  dés  mariés  ensemble.  —  il  Joua  et  perdit  les 
vingt-deux  mille  écus. 

Le  cardinal  Mazarin.  de  retour  lui-même  d  Paris,  écrivit 
aussitôt  à  Boisrobert  : 

«  Demandez-moi  dimanche  prochain,  et,  fussè-je  dans  la 
cliambre  à  coucher  de  Son  Eminence,  venez  m'y  trouver.  » 

Boisrobert  se  rend  à  l'invitation.  Mazarin  était,  en  effet, 
dans  la  chambre  à  coucher  du  cardinal.  Boisrobert  y  entre. 

K  peine  Richelieu  l'aperçoit-il,  qu  il  lui  tend  les  bras  et  se 
met  à  sangloter. 

Boisrobert  s'attendait  si  peu  à  cette  réception,  qu'il  en  fut 
tout  étourdi,  et  que  lui,  qui  pleurait  si  facilement,  ne  trouva 
point  une  larme. 

Que  devenir  dans  un  pareil  état  de  sécheresse,  et  quand  un 
cardinal  pleure?  Faire  le  saisi. 

—  ."Vh  !  mon  Dieu  !  s'écria  Boisrobert,  les  larmes  m'étouf- 
fent,  monseigneur,  et.  cependant,  je  ne  puis  pleurer  : 

El  Boisrobert  se  laisse  aller  dans  un  grand  fauteuil. 

—  Citois  ;  Citois  :  crie  le  cardinal,  le  Bois  se  trouve  mal  ! 

—  Venez  vite.  Citois  !  ajoute  Mazarin,  qui  comprend  que 
tout  l'avenir  de  Boisrobert  est  dans  ce  moment;  venez  vite, 
et  saignez  M.  le  Bois. 

M.  le  Bois  ne  se  trouvait  point  mal  le  moins  du  monde  ; 
mais,  pour  ne  pas  avoir  l'air  d'avoir  joué  la  comédie,  force 
lui  tut   de  se  laisser  saigner. 

CitoLs  lui  tira  trois  bonnes  palettes  de  sang. 

—  Le  seul  bien  que  ce  pleutre  de  Mazarin  m'ait  jamais 
fait,  disait  plus  tard  Boisrobert,  ce  fut  de  me  faire  saigner 
un  jour  que  je  n'en  avais  pas  besoin. 

Le  cardinal  de  Richelieu  mourut  ;  Boisrobert,  en  faisant 
ses  compliments  de  condoléance  à  madame  d'Aiguillon,  lui 
dit  : 

—  Madame,  je  suis  votre  serviteur,  comme  j'ai  été  celui  de 
M.  de  Richelieu. 

Madame  d'.Mguillon  le  remercia,  lui  promettant  que.  de 
son  côté,  elle  ne  tarderait  pas  â  lui  donner  des  marques  de 
son  affection. 

Sur  cette  assurance.  Boisrobert  se  retira. 

Ces  marques  d'affection  que  devait  recevoir  Boisrobert, 
c'était  que  madame  d'.\iguillon.  dont  le  neveu  avait  à  sa  no- 
mination des  abbayes  dont  dépendaient  des  prieurés,  lui 
donnât  quelques-unes  de  ces  abbayes  au  tur  et  â  mesure 
qu'elles  seraient  vacantes. 

Boisrobert  se  mit  donc  à  l'atfiit  des  prieurés  comme  un 
chasseur  se  met  à  l'affût  des  Lapins.  Aussitôt  qu'il  savait  un 
prieuré  vacant,  il  arrivait,  la  jambe  tendue  et  le  feutre  â  la 
main,  chez  madame  d'Aiguillon  ;  mais  celle-ci,  d'un  air  con- 
trit, lui  annonçait  qu'il  arrivait  vingt-quatre  heures  trop 
tard  et  que  le  prieuré  avait  été  donné  la  veille. 

Enfin,  Boisrobert  se  douta  qu  il  y  avait  là-dessous  quelque 
fourberie,  et,  pouj-  en  êlre  éclairci.  il  alla  trouver  madame 
d  .\iguillon  .avec  une  lettre  qui  lui  donnait  avis  que  le 
prieuré  de  Kermassonnet  était  vacant. 

—  .4h  !  mon  cher  Boisrobert.  s'écria  madame  d'.Mguillon. 
vous  jouez  vraiment  de  niallieur  ! 

—  Bon:  dit  Boisrobert,  il  a  été  donné  hier? 

—  Non,  mais  aujourd'hui,  il  n'y  a  pas  deux  heures...  Oh  ! 
que  n'étes-vous  venu  ce  matin  ! 

—  Je  fusse  venu  ce  matin,  madame,  répondit  Boisrobert, 
que  je  n'eusse  pas  été  plus  avancé. 

—  Pourquoi  cela  ? 

-^  Parce  que  vous  ne  pouvez  fias  plus  disposer  de  ce 
prieuré  que  de  la  lune. 

—  Qu'est-ce  à  dire? 

—  Qu'il  n'y  a  jamais  eu  de  prieiué  de  ce  nom-là.  madame. 
et  que  cette  fois,  je  me  retire  convaincu  de  votre  sincérité 
et  de  votre  bonne  toi...  Serviteur  I 

Et  Boisrobert  se  retira  effectivement,  et  ne  remit  jamais 
les  pieds  chez  madame  d'.^iguillon. 

Grâce  à  son  esprit  agressif  et  à  son  caractère  mordant,  les 
aventures  du  genre  de  celles  que  nous  avons  racontées  ne 
manquaient  pas  à  Boisrobert. 

Un  de  ses  démêlés  les  plus  acharnés  eut  lieu  avec  Louis 
Philippeaux.  seigneur  de  la  Vrillière  et  de  Châteauneuf-sur- 
Loire,  secrétaire  d'Etat. 

M  de  la  Vrillière  avait  ôté  de  dessus  l'état  des  pensions  un 
frère  de  Boisrobert,  nommé  d'OuviUe.  —  Ce  frère  était  ingé- 
nieur de  son  état. 

Boisrobert.  qui  connaissait  la  cour  et  la  ville,  fit  assigner 
M  de  1-1  Vrillière  à  l'endroit  do  susdit  d'GuvlIle.  Enfin,  cha- 
cun lui  avant  dit  que  M.  le  secrétaire  d'Etat  était  ébranlé,  et 
qu'une  dernière  visite  de  lui.  Boisrobert.  enlèverait  la  place, 
Boisrobert  se  décida  à  aller  trouver  le  secrétaire  d  Etat. 

Mais,  au  Heu  d  un  homme  ébranlé.  Boisrobert  trouva  un 
homme  exaspéré.  ,     ,  ^,   , 

—  Ah!  mordicu  :  monsieur  Boisrobert,  lui  dit  le  seci-îtaire 


ALEXANDRE  DUNIAS  ILEUSTRE 


■^ 


d'Etat,  vous  auriez  bien  dû  vous  priver  de  me  faire  accabler 
i.ar  tout  le  monde  pour  monsieur  votre  frère,  c'est-à-dire 
liour  un  homme  de  nul  mérite. 

—  Monsieur,  répondit  Boisrobert,  ce  que  vous  me  dites  de 
mon  frère,  je  le  sais  bien;  vous  n'aviez  que  faire  de  me  le 
(lire,  car  je  ne  venais  pas  ici  pour  l'apprendre.  Mais  aussi, 
on  me  répétant  une  cliose  que  je  savais,  vous  m'avez  appris 
une  cliose  que  je  ne  savais  pas  :  c'est  que  les  ministres  d'Etat 
jurassent  comme  vous  faites.  Ce  monlieu  I  que  vous  m'avez 
si  galamment  jeté  au  i-isage,  irait  aussi  bien  et  même  mieux 
u  un  charretier  qu'à  vous.  Allez,  monsieur,  mon  frère  sera 
lemis  sur  l'état  malgré  vous  et  malgré  vos  dents  : 

Sur  quoi,  il  quitta  M.  de  la  Vrillicre  et  s'en  alla  trouver  le 
cardinal    Mazarln. 

—  Monseigneur,  lui  dit-il,  vous  n'avez  jamais  rien  fait  pour 
moi  que  me  tirer  trois  palettes  de  sang  du  corps  un  jour  où 
je  n'avais  pas  besoin  d'être  saigné  ;  eh  bien,  je  viens  vous 
demander  de  rétablir  mon  frère  sur  les  états  de  pensions, 
(luoi  que  dise  et  fasse  contre  cela  M.  de  la  ■\"rillière  ;  il  y  va 
•  Ip  mon  honneur. 

.Mazarln  engagea  sa  parole. 

Mais,  comme  qui  tenait  la  parole  de  Mazarin  ne  tenait  pas 
t:rand'cho.se,  Boisrobert,  connaissant  la  valeur  du  gage,  vou- 
'iit  commencer  à  donner  cours  A  son  ressentiment  :  il  fit  une 
alire  contre  le  secrétaire  d'Etat,  qu'il  appela  Tyrus. 

Dans  cette  satire,  il  y  avait,  entre  autres  vers  de  même 
(orce,  les  deux  suivants  : 

Le  Saint-Esprit,  honteux  d'être  sur  ses  épaules. 
Pour  trois  sots  comme  lui,   s'envolerait  des  Gaules. 

Puis,  la  satire  terminée,  Boisrobert  prit  un  carrosse,  et.  se 
f.'iisant  descendre  de  porte  en  porte,  se  mit  à  la  chanter  à 
tout  le  monde. 

M.  de  la  Vrilliêre  n'était  point  adoré  :  qui  en  retint  deux 
vers.  l'autre  six,  l'autre  dix  ;  de  sorte  qu'au  bout  de  huit 
jours,  la  satire  était  connue  de  tout  Paris. 

Un  matin.  M.  de  Chavigny  accourut  chez  Boisrobert  pour 
l'avertir  que  la  Vrilliêre  devait  aller  au  Palais-Royal  faire 
.^es  plaintes. 

Boisrobert  court  chez  son  ami  le  maréchal  de  Grammont 
et  arrive  avec  lui  prés  de  .Mazarin. 

—  Eh  bien,  dit  Mazarin  avant  même  que  Boisrobert  eût 
ouvert  la  liouclie.  vous  avez  donc  fait  une  satire  contre  ce 
pauvre  monsou  Pbilippeaux? 

—  Monseigneur,  répondit  Boisrobert,  ce  n'est  pas  le  moins 
ilu  monde  contre  M.  Philippeaux  que  j'ai  fait  mes  vers;  j'ai 
in  les  Caracli^res  de  Théopliraste,  et,  à  son  imitation,  je  me 
-uis  amusé  à  tracer  le  caractère  d'un  ministre  ridicule. 

—  Vous  voyez  l'injustice,  monseigneur  !  ajouta  M.  de 
i.i-ammont.  Ce  pauvre  Boisrobert!  .\Iler  cancaner  de  cela, 
lui  qui  est  innocent  comme  l'enfant  qui  vient  de  naître  ! 

—  Voyons,  Boisrobert,  fit  le  cardinal,  dites  moi  cette  satire. 
On  en  était  au  dernier  vers,  et  le  cardinal  se  tenait  les 

rôles  de  rire.  lor.squ'oii  annonça  la  Vrilliêre. 

—  Entrez  la,  dit  .Mazarin  a  Boisrobert  et  à.  M.  de  Gram- 
mont, et  ne  vous  inquiétez  de  rien. 

La  Vrilliêre  se  présenta  furieux. 

—  Monseigneur,  cria-t-il  de  la  porte,  je  viens  vous  deman- 
der justice. 

—  Oh!  mntisou  la  Vrilliêre,  zousllcc  !  dit  Mazarin;  mais 
c  est  mou  devoir  de  vous  la  rendre;  et  contre  qui,  zoustice? 

—  Contre  un  misérable  poète,  un  lAclie  pamphlétaire  qui 
ma  insulté,  vitupéré  ! 

—  -  Bah  ! 

—  Qui  m'a  littéralement  vidé  une  bouteille  d'encre  sur  le 
visage!' 

Et  il  raconta  la  chose. 

—  Bon!  dit  Mazarin;  est-ce  tout? 

—  Comment,  ost-ce  tout?  Votre  Emlnence  trouvc-t-elle 
donc  que  ce  n'est  point  assez? 

—  Mais  ce  n'est  point  de  vous  qu'il  est  question,  mon  Cir 
monsou  la  Vrilliêre. 

—  De  qui  donc? 

—  D'un  ministre  rtilicovle 

—  D'un  ministre  ridicule? 

—  Oui,  vous  voyez  bien  que  ce  ne  peut  être  vous:  d'ail- 
leurs, la  satire  est  imitée  des  Curactires  (le  Tkéopnraste. 

Et  il  fallut  que  monsou  de  la  Vrilliêre  se  contentât  de  cette 
réponse 

La  Vrilliêre  s'en  alla;  le  cardinal  fit  sortir  du  cabinet 
noi.srobert  et  le  maréchal  de  Grammont,  qui  avalent  tout 
eutendu,  et  qui  crevaient  de  rire. 

—  Mais,  monseigneur,  mon  imbécile  de  frère?  insista 
Boisrobert. 

—  Soyez  tranquille,  répondit  Mazarin,  11  aura  sa  pension, 
vous  avez  ni.'»  parole. 

Ma'gré  la  parole  de  îlazarln,  la  pension  ne  reparaissali 
pas,  Boisrobert  était  tous  les  matins  dans  l'antichambre  du 
cardinal. 

—  C'est  ordonné,  mo7isou  Boisrobert.   disait  Mazarin. 

—  C'est  ordonné,  c'est  possible,  répondait  Boisrobert,  mais 
ce  n'est  pas  lait. 


—  Cela  se  fera. 

—  M.  de  la  Vrilliêre  soutient,  monseigneur,  que  cela,  au 
contraire,  ne  se  fera  pas,  quand  la  reine  elle-même  le  lui 
commanderait  ;  après  cela,  vous  comprenez,  monseigneur,  il 
ne  lui  reste  plus  qu'à  monter  sur  le  trône. 

Pendant  ce  débat,  M.  d'Emmery,  beau-père  de  la  Vrilliêre, 
invita  son  gendre  à  dîner  chez  lui,  et,  comme  par  oubli, 
invita  Boisrobert  «lu  même  dîner,  et  plaça  les  antagonistes 
en  face  l'un  de  l'autre. 

Boisrobert   fut  éblouissant   d'esprit. 

Enfin,  M.  de  la  Vrilliêre  eut  la  main  forcée  et  donna  ordre 
à  son  commis  Penou  de  délivrer  le  nouveau  brevet. 

Mais  le  brevet  ne  venait  pas. 

Boisrobert  alla  trouver  Penou,  et  lui  montra  dix  pistoles  : 
aussitôt  l'autre  délivra  le  brevet. 

Quand  Boisrobert  tint  ce  brevet  : 

—  Ah  !  monsieur,  dit-il  à  Penou,  ne  vous  ai-je  pas  offert 
de  l'argent? 

—  Jlais  oui.  monsieur,  dit  celui-ci,  vous  m'avez  fait  l'hon- 
neur de  m'ol'frir  dix  pistoles. 

—  Oh  !  monsieur,  s'écria  Boisrobert  avec  l'apparence  du 
plus  profond  regret,  je  vous  demande  bien  pardon  d  avoir 
commis  une  pareille  inconvenance  !  De  l'argent,  à  vous  !  il 
fallait  que  je  fusse  ivre. 

Et  il  remit  ses  dix  pistoles  dans  sa  poche,  et  sortit  empor- 
tant le  brevet. 

Pendant   trois  ans,   d'Ouville  fut   payé  de  sa  pension. 

Au  bout  de  trois  ans,  M.  de  la  Vrilliêre  tenta  un  essai  :  il 
retira  le  brevet  de  d'Ouville. 

■■  Jlonsiéur  le  secrétaire  d'Etat,  lui  écrivit  Boisrobert.  je 
vous  promets  que,  si.  dans  vingt-quatre  heures,  le  brevet  de 
mon  frère  ne  lui  est  pas  rendu,  dans  huit  jours,  la  satire  que 
vous  savez  sera  imprimée.  » 

Le  brevet  fut  rendu. 

Le  cardinal  félicita  Boisrobert  de  son  expédient. 

—  Ce  n'est  qu'un  coquin,  répondit  Boisrobert  ;  il  aurait 
dû  me  taire  assommer  de  coups  de  bâton. 

Ce  qui  nuisait  à  Boisrobert  dans  le  monde  où  il  vivait, 
c'était  son  incontinence  de  langu»;.  Jamais  Boisrobert,  en 
face  de  qui  que  ce  fût,  ne  renfonça  un  bon  mot  qui  lui  ve- 
nait sur  les  lèvres. 

Un  jour,  il  alla  voir  MM.  de  Richelieu  au  petit  Luxem- 
bourg, —  on  appelait  MM.  de  Richelieu  les  trois  fils  de  Vi- 
gnerot.  marquis  de  Pont-Coulay.  et  de  Françoise  Duplessis, 
substitués  tous  trois  aux  noms  et  armes  de  Richelieu  par  le 
testament  du  cardinal  :  un  jour,  disous-nous,  il  alla  voir 
M.M.  de  Richelieu  au  petit  Luxembourg,  et  y  fut  reçu  par 
madame  de  .Sauvay.  femme  de  l'intendant  de  madame  d'Ai- 
guillon, et  qui  avait  la  réputation  d'une  fort  impertinente 
personne. 

—  A\\  !  cria-t-elle  à  Boisrobert  du  plus  loin  qu'elle  l'aper- 
çut, vous  arrivez  bien  ! 

—  Comment  cela  ? 

—  Oui.  j'ai  à  vous  gronder. 

—  S'il  en  est  ainsi,  permettez-moi  de  recevoir  l'absolution, 
comme  il  convient  à  un  vrai  chrétien. 

Et  Boisrobert  se  mit  à  genoux. 

—  Un  vrai  chrétien,  vous!  vous  qui  passez  partout  pour 
un  impie  et  un  athée  ! 

—  Et  vous  croyez  à  ces  propos-tà? 

—  Non,  je  vous  Jure  ! 

—  Vous  avez  bien  raison  ;  n'ai-je  pas  entendu  dire  partout 
que  vous  étiez  un«  coquine  ! 

—  .'kh  !  monsieur,  que  dites-vous  là  ?  s'écria  la  dame. 

—  Oh  !  répondit  Boisrobert,  J'ai  fait  comme  vous  à  mon 
égard  ;  rassurez-vous,  je  n'en  ai  rien  cru. 

Mais  la  chose  la  plus  dure  a  Boisrobert,  et  celle  sur  la- 
quelle il  avait  le  plus  de  peine  à  se  blanchir,  c'était  l'accu- 
sation qui  fit  tomber  le  feu  du  ciel  sur  les  villes  maudites. 

—  Qu'avez-vous  donc,  monsieur  de  Boisrobert?  lui  deman- 
dait un  jour  mademoiselle  Xelson,  fille  d'esprit,  qui  épousa 
depuis  le  conseiller  d'Etat  Gérard  le  Camus  ;  vous  voilà  tout 
en  nage  ! 

-  Mademoiselle,  dit  Boisrobert,  je  viens  de  faire  des  visites 
à  mes  juges. 

—  Pour  votre  compte? 

—  .\on,  pour  celui  d  un  de  mes  laquais  que  ces  messieurs 
voulaient  pendre  à  toute  force. 

—  Voire,  répondit  la  demoiselle,  les  laquais  de  Boisrobert 
ne  sont  faits  pour  la  potence,  et  m'est  avis  qu'ils  ne  doi- 
vent craindre  que  le  feu. 

Un  autre  jour,  il  arriva  que  le  portier  de  Bautru,  se  dispu- 
tant avec  le  laquais  du. poète,  donna  à  son  antagoniste  des 
coups  de  pied  au  derrière. 

Le  laquais  vint  .se  plaindre  à  son  maître,  et  voilà  Boisrobert 
enragé  et  faisant  grand  bruit  de  l'aventure. 

—  Il  a  raison,  dit  le  maréclial  de  Grammont.  la  chose  est 
bien  plus  offensante  pour  Boisrobert  que  pour  un   autre. 

—  Pourquoi  cela?  demande  un  de  ces  questionneurs  qui 
ne  sont  là  que  pour  donner  naissance  à  une  réponse. 

—  Dame,  aux  laquais  de  Boisrobert,  le  derrière  tient  lieu 


HEN'RI    IV,   LOUIS  XIII    ET   BIOIIELIEU 


ic  visage,  répondit  le  maréchal;  c'est  la  partie  noble  de  ces 
inessieurs-ia. 
Les  dévotes  avalent  (ait  mettre  Ninon  aux  Madelonnettes. 
■.  des  Madelonnettes.  l'immortelle  courtisane  écrivait  à  le 
■«lis  : 

.  Je  suis  ici,  de  la  part  des  bonnes  fllles.  l'objet  d'excellents 
traitements.  Aussi  je  pense  que,  si  j  y  reste  encore  un  temps, 
à  votre  imitation,  je  finirai  par  aimer  mon  sexe.  » 

Un  jour,  on  parlait  devant  Boisrobert  de  g(?néaloKies  fabu- 
leuses, telles  que  celle  de  la  maison  de  Lévis,  qui  se  prétend 
lareute  de  la  Vierge,  ou  de  la  maison  de  ilérode,  qui  des- 
•  nd,  dit-elle,   de   Mérovée. 

—  Pour  moi,  dit  Boisrobert,  j'ai  envie,  puisque  je  me 
nomme  Métel.  de  me  faire  descendre  de  Métellus. 

—  En  tout  cas,  ce  ne  sera  point  de  Métellus  Pius,  répondit 
juelqu'un  qui  se  trouvait  là. 

La  Fronde  arriva,  et,  en  véritable  courtisan  qu'il  était, 
:  'lisrobert  fit  dos  vers  contre  Tes  frondeurs. 

Le  coadjuteur  de  Paris,  frondeur  enragé,  invita  Boisrobert 

diner  :  le  poète,  très  gourmand,  et  sachant  qu'on  dînait 
i.Tt  bien  ullez  M.  de  Gondi,  se  rendit  à  l'invitation. 

Api't'S  diner.  et  comme  on  prenait  le  café  au  salon,  —  ce 
fameux  café  qui  venait  de  paraître  aux  horizons  de  la  gour- 
mandise, et  qui.  au  dire  de  madame  de  Sévigné,  devait 
lasser  comme  Racine: 

—  Monsieur  de  noisrobert,  demande  le  coadjuteur,  vous 
liez  nous  dire  vos  vers  sur  les  frondeurs,  n'est-ce  pas? 

—  Bien  volontiers,  fit  Boisrobert. 

Il  tou-ise.  il  se  mouche,  11  crache,  et,  sans  affectation, 
-  étant  approché  de  la  fenêtre  et  ayant  mesuré  la  distance 
de  l'étage  où  il  se  trouvait  jusqu'au  sol  : 

— ^'Xon,  par  ma  foi,  dit-il,  je  change  d'avis:  votre  fenêtre 
pst  trop  haute. 

—  La  prêtrise,  disait  l'abbé  de  la  Victoire,  est  à  Boisrobert 
e  que  la  farine  est  aux  bouffons;  elle  sert  à  le  faire  parai- 
ire  plus  grotesque  encore. 

Un  soir,  à  l'une  de  ses  pièces,  un  comédien  laissa  échapper 
une  expression  d'un  français  hasardé. 

—  .\h  I  le  malheureux,  dit-il,  11  me  fera  chasser  de  l'Acadé- 
mie. 

Boisrobert  composa  force  comédies  dont  la  plupart  sont 
inconnues  aujourd'hui.  Presque  toujours,  il  y  mettait  en 
-cène  des  gens  vivants  et  connus  ;  de  sorte  que  les  originaux. 
-e  reconnaissant  dans  les  copies,  faisaient  grand  bruit,  ré- 
randaient  force  plaintes,  proféraient  force  menaces  Dans 
lune  d'elles.  Intitulée  la  Belle  Plaideuse,  il  mit  un  avare 
f^r  son  fils.  Tous  deux  se  rencontraient  chez  un  not;iire  où 
1  un  venait  placer  et  l'autre  emprunter  a  gros  intérêt. 

—  Ah  !  jeune  débauché,  disait  le  père,  c'est  toi  ? 

—  .\h  !  vieil  usurier,  disait  le  fils,  c'est  vous  7 

Le  père  était  le  président  de  Bercy  ;  le  Qls  était  son  fils. 
Molière  prit  la  scène  à  Boisrobert,  et  la  mit  carrément 
dans  C.ii'ore. 

—  Comment  !  dit-on  à  Molière,  vous  allez  emprunter  une 
scène  .i  ce  bouffon  de  Boisrobert? 

—  Bon  !  dit  l'auteur  du  Misanthrope  et  de  Tartuffe,  c'est 
une  niie  que  je  tire  d'une  mauvaise  maison  pour  la  conduire 
dans  la  bonne  société. 

Un  jour,  le  prince  de  Conti,  le  bossu,  assistait  A  une  des 
I  èces  dé  Boisrobert. 

—  Oh  )  fi.  monsieur  .le  Boisrobert  !  lui  dit-il  de  la  loge  où  11 
tait,  la  méchante  pièce  tjue  vous  nous  donnez  l<i  ! 

Boisrobert,  qui  était  assis  sur  le  théâtre,  se  leva,  et,  s'avan- 
aut  vers  la  rampe,  salua  le  prince. 

—  Oh  :  monseigneur.  cria-t-U,  vous  me  confondez  de  me 
louer  ainsi  en  ma  présence. 

Le  prince  de  Contl  avait  parlé  bas,   Boisrobert  avait  ré- 

jndu  haut.  Personne,  dans  la  salle,  n'avait  entendu  lapos- 
rophe  ;  tout  le  monde  entendit  la  réponse  ;  de  sorte  qu'il 
n  y  eut  pas  un  spectateur  qui  ne  crût  qu'eUectlvement  le 
[rince  avait  fait  un  compliment  à  Boisrobert. 

On  l'obligea  parfois  de  dire  la  messe. 

Madame  Cornuel.  si  connue  pour  ses  bons  mots,  dont  nous 

ferons  quelques-uns  en  leur  lieu  et  place,  assistait  à  une 
messe  de  minuit  dite  Incognito  par  Boisrobert. 

\n  Dominus  vobtseum,  Boisrobert  se  retourne  vers  ses  au- 
diteurs :  madame  Cornuel  jette  un  cri  et  sort. 

.\  la  porte,  elle  rencontre  une  de  ses  amies. 

—  Où  allez-vous  donc?  lui  demande  l'amte. 

—  Chez  moi,  bon  Dieu! 

—  Et  pourquoi  quittez-vous  la  messe  à  VlntroU  ? 

—  Parce  que  j'ai  trouvé  Boisrobert  dedans,  et  qu'il  m'en  a 
i'goUtée, 

Lui  sut  cela,  et  fit  un  sonnet  sur  le'mot  Cornuel,  et  l'ana- 
logie qu'il  avait  avec  corne. 

Mais  madame  Cornuel  s'en  moqua.  C'était  elle  qui  avait 
dit.  a  propos  d'un  homme  qui  avait  fort  crié  en  apprenant 
que  sa  femme  le  trompait,  et  qui  ensuite  s'était  fait  un  re- 
venu des  galanteries  de  la  dame  : 

—  Les  cornes,  c  est  comme  les  dents;  cela  fait  mal  quand 
cela  pousse,  mais,  après,  on  mange  avec. 

Boisrobert  faisait  un  conte  sur  deux  gentilshommes  cam- 


pagnards qui  venaient  de  temps  en  temps  à  la  cour,  l'un  que 
l'on  nommait  M.  de  Beuvron,  l'autre  M.  de  Croisy,  et  qui 
étalent  frères. 

Boisrobert  racontait  qu'un  jour  où,  à  cause  de  la' grande 
chaleur,  ou  craignait  "pour  la  récolte,  il  vint  une  pluie  de 
cinq  heures.  Pendant  ces  cinq  heures,  les  deux  geuiUshom- 
mes  se  promenèrent  dans  le  salon  de  leur  château,  regardant 
tomber  la  pluie  par  la  fenêtre  ouvei'te,  et  ne  se  disant  autre 
chose  l'un  ù  l'autre  que  : 

'       —  Mon  frère,  que  de  foin  1 

I       —  Mon  frère,  que  d  avoine  : 

I       Le  conte  eut  tant  de  succès  et  fut  si  bien  répandu,  que, 

I    quand  les  deux  gentilshommes  vinrent  â  Paris,  ou  appela 

t    l'un  Oue-(le.-toin  et  l'autre  Qued  avoine. 

,  Holsrobert  n'avait  point  d'enfants,  mais  seulement  des  ne- 
veux aî^sez  pauvres  desprit.  Il  avait  une  maison  au.x 
cliamps  ;  le  hasard  voulut  qu'elle  s'appelât  Ville-Loi.'ion. 

—  Comment  diable,  lui  demanda  .Saint-Kvremond,  avez- 
vous  acheté  une  maison  ainsi  nommée? 

—  C'est  pour  la  substituer  à  mes  neveux,  répondit  Bois- 
robert 

Outre  son  premier  exil  à  Rouen,  Boisrobert  fut  exilé  une 
seconde  fois  par  la  cabale  des  dévots,  pour  avoir  mangé  de 
j  la  viande  en  carême  et  avoir  juré  horriblement  un  jour  qu  11 
perdait 

Une  fois  en  exil,  il  s'adressa  à  madame  de  Mancini,  qui 
s'employa  à  le  taire  revenir,  et  qui  y  réussit. 

—  Comment,  ayant  tant  d'àmis,  lui  demanda  quelqu'un, 
vous  ôtes-vous  adressé  a  madame  de  Mancini? 

—  Parce  que,  ayant  perdu  quarante  écus  contre  elle  le  soir 
où  j'ai  tant  juré,  répondit  Boisrobert,  elle  avait  tout  intérêt 
à  ce  que  je  revinsse  pour  les  lui  payer. 

Uue  lettre  que  l'on  reçut  au  palais,  qu'elle  fût  écrite  de 
bonne  foi  ou  par  malice,  le  fit  Ion  edrager  Un  homme  de 
Xancy  demandait  aux  diseurs  de  nouvelles  : 

Je  vous  prie,  messieurs,  de  me  dire  si  ce  que  l'on  nous  a 
mandé  à  Xancy  est  véritable,  c'est-â-dire  que  Boisrobert  s'est 
fait  Turc,  et  que  le  Grand  Seigneur  lui  a  donné  d'immenses 
revenus  avec  une  foule  de  beaux  petits  pages  pour  le  ser- 
vir ;  et  que,  de  Coustantiuople,  ce  même  Boisrobert  a  écrit 
atix  libertins  de  la  cour  :  «  Vous  autres,  messieurs,  vous  vous 
"  amusez  à  renier  Dieu  cent  fois  le  jour  ;  je  suis  plus  fin 
■'  que  vous,  je  ne  l'ai  renié  qu'une,'  et  m'en  trouve  tort 
"  bien.  " 

Il  tomba  malade  vers  l'âge  de  soixante  et  dix  ans.  et, 
comme  sa  vie  fort  dissipée  donnait  des  inquiétudes  sur  son 
sort,  madame  de  Châtillcn,  sa  voisine,  vint  l'e.xhorter  à  faire 
une  fin  chrétienne. 

Il  s'y  résolut,  et,  comme  première  preuve  d'humilité,  il  di- 
sait aux  assistants  : 

—  Oubliez  Boisrobert  vivant  et  ne  considérez  que  Boisro- 
bert mourant. 

Comme  son  confesseur  pour  le  rassurer,  lui  disait  que 
Dieu  avait  pardonné  à  de  plus  grands  pécheurs  que  lui  : 

—  Oh  !  oui,  mon  père,  répondit-il.  il  y  en  a  de  plus  grands  : 
11  y  a  l'abbé  de  Vlllarceaux,  mon  hôte,  qui  me  gagnait  tou- 
jours mon  argent,  qui  est  un  plus  grand  pécheur  que  mol  ; 
et,  cependant,  je  ne  désespère  pas  que  Dieu  lui  fasse  miséri- 
corde. 

—  Monsieur  l'abbé,  lui  disait  madame  de  Thoré,  la  contri- 
tion est  une  vertu. 

—  Je  vous  la  souhaite  de  tout  mon  cœur,  madame,  répondit 
Boisrobert. 

On  se  rappelle  son  fameux  mot  au  moment  de  mourir  : 

—  Je  me  contenterais  d'être  aussi  bien  ,ivec  XotreSeigneur 
que  je  l'ai  été  avec  Son  Eminence  le  cardinal  de  Richelieu. 

Comme   il  tenait  le  crucifix,   demandant   pardon   à  Dieu  : 

—  .\h  !  dit-il.  au  diable  soit  ce  sacré  potage  que  j'ai  mangé 
chez  d'Olonne  ;  11  y  avait  de  l'oignon,  et  c'est  ce  qui  m'a  fait 
mal. 

Puis  U  reprit  : 

—  Le  cardinal  de  Richelieu  m'a  gâté  ;  il  ne  valait  rien, 
c'est  lui  qui  m'a  perverti... 

Et  il  trépassa. 

Xous  avons  tout  â  l'heure  nommé  madame  Cornuel  ;  disons 
quelques  mots  de  cette  femme,  dont  l'esprit  était  devenu 
proverbial  sous  le  règne  de  Louis  XIII,  et  ni'ime  sous  celui  de 
Louis  XIV.  Deux  ou  trois  fols  madame  de  Sévigné  l'a  citée. 

Elle  était  fille  d  un  certain  M.  Bigot,  que  l'on  appelait  Bi- 
got de  Guise,  parce  qu'il  avait  été  intendant  du  duc  Henri  de 
Guise,  Son  père,  qui  était  riche,  la  maria  à  M.  Cornuel,  frère 
du  président  Cornuel.  C'était  une  jolie  per.?onne,  qui  avait 
l'avantage  ou  le  défaut,  comme  on  voudra,  d'être  fort  éveil- 
lée ;  de  la  la  plaisanterie  de  Boisrobert  sur  le  nom  de  son 
mari. 

Le  mari  était  très  vieux,  et  sans  doute,  par  la  cohabitation, 
avait-Il  gagné  de  l'esprit  de  sa  femme.  Voyageant  un  jour 
avec  deux  jeunes  fllles  fort  jolies,  et  âgées  de  seize  ans  .i 
peine,  la  voiture  dans  laquelle  Ils  se  trouvaient  tous  trois 
versa  au  bord  d'un  précipice,  et  ce  fut  miracle  qu'elle  ne  se 


-VLEXSXDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


trouvât  point  entraînée.  Par  boniieur,  les  trois  voyageurs, 
au  lieu  de  la  mort  Inévitable  qui  les  attendait  dans  cette 
chute   sortirent  sains  et  saufs  de  la  voiture. 

—  Mesdemoiselles,  dit  M.  Cornuel  en  se  retrouvant  sur  ses 
pieJs.  me  voici  redevenu  un  vieillard,  et  vous  de  jeunes  et 
i  harmantes  enlanls  ;  mais,  il  y  a  deux  minuies,  nous  étions 
tous  les  trois  du  même  âge. 

Madame  Cornuel  avait  été  la  maîtresse  du  marquis  de 
Sourdis.  Un  jour  que  celui-ci  l'atlendait  chez  elle,  el  ou'elle 
se  faisait  trop  longtemps  attendre,  il  savi.sa  de  traiter  la 
femme  de  chambre  comme  il  eût  traité  la  maîtresse  si  elle 
eût  été  la. 

La  femme  se  trouva  grrosse.  et  elle  avait  grandpeur  d'être 
renvoyée  par  sa  maîtresse  ;  mais,  quand  celle-ci  sut  la  chose  • 
elle  garda,  au  contraire,  sa  camérlste,  la  fit  accoucher,  et 
eut  soin  de  reniant,  quelle  entretint  en  disant  : 

—  C'est  trop  juste,  puisqu'il  a  été  fait  à  mon  service. 
Elle  avait  un  procès  dans  lequel  un  maître  des  requêtes 

nommé  Sainte-Foi,  était  rapporteur  ;  elle  allait  souvent  chez 
lui,  mais  avait  grand'peiue  à  lui  faire  entendre  ses  rai- 
sons, ne  le  trouvant  jamais. 

Un  jour,  comme  de  coutume,  elle  alla  pour  le  solliciter  ; 
le  portier  lui  dit  que  son  maître  n'y  était  pas. 

—  Et  où  est-il  donc  ?  demanda  madame  Cornuel. 

—  Madame,  répondit  le  portier,  il  entend  la  messe. 

—  Hélas  !  mon  ami,  répondit-elle,  par  malheur,  il  n'entend 
que  cela. 

Puis,  rentrant  chez  elle  : 

—  Ce  Saiute-Foi,  dit-eUe,  s'appelle  Satnte-Foi  comme  les 
Blancs-Manteaux,  qui  sont  habillés  de  noir,  s'appellent 
Blancs-Manteaux. 

Elle  était  amie  d'une  demoiselle  de  Preimes,  ancienne  cha- 
noinesse.  Cette  demoiselle  de  Preimes  avait  été  fort  jolie  ; 
comme  elle  atteignait  la  quarantaine,  elle  commençait  a 
passer,  quoique,  depuis  l'âge  de  vingt-cinq  ans.  pour  con- 
server son  teint,  elle  mît  constamment  un  masque. 

—  Hélas  !  disait  madame  Cornuel.  la  beauté  de  ma  pauvre 
amie  est  comme  un  Ut  qui  s'use  sous  la  housse. 

Un  jour,  les  fermiers  généraux  des  aides  saisirent  un  pa- 
nier de  gibier  qu'on  lui  envoyait  de  la  campagne.  On  lui 
donna  avis  de  cette  confiscation,  et  elle  envoya  redemander 
son  panier,  que.  de  crainte  de  ses  bons  mots,  messieurs  les 
fermiers  s'empressèrent  de  lui  rendre  ;  mais  cette  condes- 
cendance de  leur  part  ne  les  sauva  point. 

En  revoyant  son  panier  ; 

—  II  paraît  que  ces  gens-la  me  connaissent,  dit-elle  ;  vous 
verrez  que  quelqu'un  d'entre  eux  aura  été  laquais  dans  quel- 
que bonne  maison  de  ma  connaissance. 

Dans  la  promotion  du  Saint-Esprit,  où  le  comte  de  Choiseul 
reçut  l'ordre.  —  ordre  dont  sa  qualité  et  son  mérite  le  ren- 
daient tout  à  fait  digne,  —  il  y  etrt  cinq  ou  six  ciievaliers 
dont,  au  contraire,  le  mérite  et  la  naissance  étaient  fort  atta- 
(luables 

Quelques  jours  après,  madame  Cornuel,  se  disputant  avec 
le  comte  de  Choiseul.  et  celui-ci  insistant  dans  la  discussion  : 

—  Taisez-vons,  dit-eUe.  ou  je  vous  nommerai  vos  confrères 
Pendant  que  la  chambre  des  poisons  était  établie,  et  que. 

pour  donner  une  certaine  créance  aux  bruits  qui  couraient, 
et  peut-être  aussi  une  plus  langue  durée  à  cette  chambre, 
dont  les  membres  étaient  laigement  rétribués,  on  pendait 
tous  les  jours  quelques  pauvres  diables  : 

—  Mon  cher  conseiller,  disait  madame  Cornuel  à  M.  de 
lîezons,  qui  était  de  cette  commission,  il  est  vraiment  hon- 
teux pour  vous  de  ne  taire  pendre  que  des  gueux,  et.  si 
j  étais  messieurs  les  juges,  je  ferais  une  collecte  entre  robes 
noires,  afin  de  louer  des  habits  à  la  friperie,  pour  habiller 
«es  malheureux  quand  on  les  exécute  ;  peut-être  ainsi,  du 
moins,  en  imposerait-on  au  public. 

Puis,  comme  on  lui  disait  que.  dans  les  procès  des  empoi- 
sonnements,  on   brûlait   avec   ceux-ci  leurs  procès  : 

—  C'est  bien,  dit-elle  ;  mats,  pour  être  tout  à  fait  juste 
avec  les  emiioisonncurs  et  leurs  procès,  il  faudrait  encore 
brûler  les  témoins  et  les  juges 

Comme  on  vantait  devant  elle  la  inaissance  de  M.  le  duc  de 
Rohan-Chabot  : 

—  Oui.  dit-elle.  U  est  bien  né,  c'est  incontestable;  seule- 
ment, il  a  été  mal  fouetté. 

Du  temps  de  madame  Cornuel.  on  portait  des  flots  de  ru- 
b.ins.  On  lui  dit  que  madame  de  la  Reynle.  grande,  maigre 
et  femme  du  lieutenant  de  police,  eu  portait  une  échelle. 

-  Hélas  :  rét)ondit-elle.  si  ce  que  vous  me  dites  est  vrai. 
1  :ii  bien  peur  qu'U  n'y  ait  une  potence  dessous. 

Un  jour,  étant  dans  l'antichambre  de  M.  Colbert.  qui  la 
faisait  attendre,  et  y  étouflant.  à  cause  du  graud  feu  que 
l'on  tairait  dans  le  poêle 

—  Eh  '  mon  Dieu  !  dit-elle,  sans  nous  en  douter,  ne  se- 
rions-nous pas  ici  en  enfer  T  On  y  brûle,  et  tout  le  monde  est 
mécontent.  , 

Un  Joui'  le  marquis  d'AlIuyes.  relevant  d'une  maladie  qne 
Ton  avait  .111  mortelle,  la  vint  voir,  fort  pâle  et  fort  changé 

—  En  le  voy.iut  entrer  en  cet  état,  dit  le  soir  madame 
Cornuel  â  ses  amis,  l'ai  été  sur  le  point  de  lui  demander 


s'il  avait  une  passe  au  fossoyeur  pour  aller  ainsi   par  la 
ville. 

La  comtesse  de  Fiesque,  personne  très  fanta.squé,  avait  tenu 
sur  madame  Cornuel  je  ne  sais  quel  propos  que  l'on  rappor- 
tait à  celle-ci. 

—  Que  voulez-vous  :  dit  madame  Cornuel.  la  comtesse  s'en- 
tretient dans  l'extravagance,  comme  les  cerises  dans  1  eau-de- 
vie. 

Un  jour,  cette  même  comtesse  de  Fiesque,  que  madame 
Cornuel  signalait  comme  atteinte  de  folie,  disait,  devant  elle, 
qu'elle  ne  savait  vraiment  pas  pourquoi  l'on  trouvait  M  de 
Combourg  fou.  et  qu'assurément  il  parlait  comme  un  autre. 

—  Ah  :  com'.esse,  dit  madame  Cornuel.  vous  avez  mangé 
de  l'ail  ! 

Un  imbécile  qui,  en  outre,  avait  le  malheur  plus  grand  en- 
core de  sentir  mauvais,  se  fit  présenter  un  jour  â  madame 
Cornuel,  et  resta  une  heure  dans  son  salon  sans  desserrer 
les  dents 

Lui   sorti  : 

—  En  vérité,  dit  madame  Cornuel  à  ceux  qui  demeuraient 
après  lui,  il  faut  que  cet  homme  soit  mort,  s'il  sent  mauvais. 

Un  de  ses  laquais,  fort  bête,  et  qui  faisait  sottise  sur  sottise, 
fit  un  jour  celle  de  se  laisser  tomber  à  quatre  pattes  devant 
eUe. 

—  .Te  te  défends  de  te  relever,  dit-eUe  ;  tu  es  fait  pour 
marcher  comme  cela. 

Comme  on  s  inquiétait,  en  sa  présence,  de  l'endroit  où  l'on 
mettrait  les  nouveaux  drapeaux  pris  sur  l'ennemi  par  le  ma- 
réchal de  Luxembourg,  à  la  bataille  de  Steinkerque,  l'église 
de  Xotre-Dame  en  regorgeant  déjà  : 

—  Bon  :  dit  madame  Cornuel,  ou  fera  de  ceux-ci  des  fal- 
balas aux  autres. 

Ou  parlait  chez  elle  des  grandes  débauches  que  faisaient, 
dans  le  faubourg  Saint-Germain,  cinq  ou  six  dames  de  la 
cour  : 

—  Je  sais  ce  que  c'est,  dit-elle;  c'est  une  mission  que 
M.  l'archevêque  de  Paris  a  envoyée  dans  le  quartier  pour 
retirer  les  jeunes  gens  du  mauvais  péché  des  Valois. 

Un  soir,  en  revenant  chez  elle  en  voiture,  elle  fut  attaquée 
par  des  voleurs  ;  leur  chef  entra  dans  le  carrosse,  et  com- 
mença par  lui  mettre  la  main  â  la  gorge. 

Mais  elle,  lui  repoussant  le  bras. 

—  Vous  n'avez  rien  à  faire  là,  mon  ami  ;  je  n'ai  ni  perles 
ni  tétons. 

On  voulait  faire  déloger  une  femme  de  mauvaise  vie  qui 
demeurait  près  d'elle,  et  faisait  de  la  nuit  le  jour  ;  mais, 
craignant  un  plus  bruyant  voisinage  : 

—  Oh  1  laissez-la,  dit-eUe  ;  il  n'aurait  qu'à  venir  à  sa  place 
un  maréchal  ou  un  serrurier,  au  lieu  que  ce  fût  elle  qui  ne 
dormît  plus,  ce  serait  moi 

.Madame  Cornuel  avait  déjà  quatre-vingts  ans  quand  mou- 
rut madame  de  Ville-Savtn,  sa  voisine.  Agée  de  quatre-vingt- 
douze  ans. 

—  Hélas  !  s'écria  madame  Cornuel  en  apprenant  cette  mort . 
me  voilà  découverte  ! 

Et,  en  eflet,  elle  mourut  quelque  temps  après. 


vm 


Pour  faire  mieux  apprécier  l'esprit  du  xvii'  siècle,  pas- 
sons <Je  l'esprit  individuel  à  l'esprit  général,  et  citons, 
d'après  Tallemant  des  Réaux,  qui  était  lui-même  un  des 
beaux  esprits  de  l'époque,  les  naïvetés  ou  les  mots  spirituels 
de  ce  temps,  où  vivaient  encore  Bassompierre  et  la  Grom- 
mont,  et  où  vivaient  déj.i  les  Ninon  et  les  Marion  Delorme. 

Souvent  le  mot  spirituel  sortira  de  la  bouche  d'un  inconnu, 
et  nous  serons  obligé  de  dire  oh  au  lieu  de  il  ;  cela  prouveia 
la  vérité  du  proverbe  qui  eut  cours  oeut  ans  plus  tard  :  "  Il 
y  a  quelqu'un  qui  a  encore  plus  d'esprit  que  M.  de  Voltaire. 
—  Qui?  —  C'est  tout  le  inonde.  >■ 

Herr  omiies.  disait  Luther.  (.Uonsclyncur  tout  le  monde.) 

Commençons  donc  par  on. 

.*,  Une  bourgeoise  qui  louchait  et  avait  le  regard  fort  d'ur 
se  vantait  qu  un  duc  et   pair  lui  avait   lait  les  yeux  doux. 

—  Avouez,  mademoiselle,  lui  répondit-oH ,  qu  il  a  fort  mal 
réussi  I 

.",  .\u  sacre  d'un  coadjuleur  de  Rouen,  une  dame  disait  : 

—  En  vérité,  il  me  semble  être  en  i>aradis,  tant  il  y  a  ici 
d'évéques. 

—  Vous  n'y  avez  jamais  été,  alors?  lut  demanda-t-on 

—  Où  cela? 

—  En  paradis. 

—  Non,  Pourquoi? 

—  Ah  !  c'est  que  ce  n'est  pas  aux  évèques  que  vous  l'eussiez 
reconnu. 


IIEN'BI    IV,   LOUIS  \1II    t:T   RICHELIEU 


~<.t 


.•.  Un  earklii,  fils  d-épicier,  avait  fait  laire.  pour  son  sa- 
lon, un  tableau  de  reUgion,  au  bas  iluquel  il  avait  rait 
écrire  : 

Ittspice  finem. 

Un  mauvais  plaisant  effaça  la  première  et  la  dernière  let- 
tre, c'est-à-dire  ll<  et  r.U. 

11  resta  ■  l'spUe  fine. 

.'.  M.  Gaston  de  France,  duc  dOrléans.  dont  nous  avons 
déjà  eu  loccasion  de  parler  (luelquefois,  et  dont  nous  par- 
lerons plus  dune  fois  encore,  avait  la  barbe  rousse. 

Se  trouvant  un  Jour  avec  un  castrat  : 

—  Monsieur,  lui  dit-il  pour  démonter  le  pauvre- diable, 
laites-moi  donc  le  plaisir  de  me  dire  pourquoi  vous  n'avez 
pas  de  barbe. 

—  C'est  bien  facile,  monseigneur,  répondit  celui-ci.  Le  jour 
où  le  bon  Dieu  faisait  la  dlstributioiAdes  barbes,  je  suis  ar- 
rivé trop  tard,  c'est-â-dlre  quand  il  n'y  en  avait  plus  que  de 
rousses  à  donner;  de  sorte  que  j'ai  mieux  ainiê  n  en  avoir 

int  du  tout  que  d'en  avoir  uue  de  celle  couleiir-la. 

•  '.  Un  cocher,  désirant  faire  ses  pàques  comme  un  grand 
seigneur,  allait  a  confesse. 

.Apres  qu'il  eut  achevé  la  liste  de  ses  péchés,  le  prêtre  lui 
ordonna  de  jedner  huit  jours. 

—  Oh  1  non.  dit  le  cocher,  non.  je  ne  saurais  faire  cela. 

—  I»ourquoi  donc  T 

—  Je  n'ai  pas  envie  de  ruiner  ma  femme  et  mes  enfants. 

—  Comment,  ruiner  votre  femme  et  vos  enfanis? 

—  Oui,  i  ai  vu  jeûner  monseigneur  l'évéque  tout  le  carême  ; 
or.  il  faut  pour  cela  du  poisson  de  mer.  du  poisson  de  rivière, 
du  riz,  des  épinards,  du  colignac,  des  poû'es  de  bon  clirétien,' 
du  raisin,  des  figues,  du  café  et  des  liqueurs.  Comment  vou- 
lez-vous qu'un  pauvre  diable  comme  moi  se  permette  de 
jeûner? 

.'.  Un  chanoine  de  Reims  plaidait  contre  son  père  ;  il 
s'agissait  du  bien  de  sa  mère  qu'il  réclamait. 

—  Tu  sais  conibii-n  il  m'en  a  coûté  déjà  pour  l'avoir  ta  pré- 
bende, dit  le  père  ;  eli  bien,  je  te  donnerai  encoje  cent  pls- 
toles,  et  va-t'en  au  diable  ! 

Le  chanoine  rêva   'lu   Instant  ;  puis,  secouant   la  tête  : 

—  Non,  dit-il,  à  moins  de  deux  cents.  Je  n'irai  pas. 

.*.  Le  président  de  Pellot  avait  pour  tout  service  deux 
laquais. 

Ces  deux  laquais  se  prirent  un  soir  de  querelle,  et  déiidc- 
rent   qu'ils  se   battraient   le  lendemain. 

Le  lendemain,  â  huit  heiues,  ils  étaient  au  Pré-aux- 
Cleres  ;  mais  ils  ne  furent  pas  plus  tôt  en  présence  que  lun 
dit  â  l'autre  : 

—  Bon  !  et  qui  donc  va  lever  notre  maître  ? 

—  C'est  juste,   réftondil  l'autre. 

Et  tous  deux  rengainèrent  et  revinrent  les  meilleurs  amis 
du  monde. 

.',  L'abbé  de  la  Victoire,  Pierre  Duval  de  Coupeauville, 
était  fort  avare. 

Prévenu  que  des  dames  patronnesses  d'une  bonne  oeuvre 
devaient  venir  quêter  chez  lui  le  lendemain,  et  ne  sachant 
comment  les  renvoyer  les  mains  vides,  il  se  mit  au  haut  de 
son  escalier,  et.  entendant,  à  la  voix,  que  c'étaient  ses  visi- 
teuses : 

—  Claude,  cria-t-ll  à  son  valet  de  chambre,  ne  laisse  entrer 
personne,  à  cause  de  cette  malheureuse  petite  vérole  dont 
vient  de  mourir  la  pauvre  Margot. 

Les  dames  pat  ion  liesses  courraient  encore,  s'il  n'y  avait 
quelque  chose  comme  deux  cents  ans  que  l'abbé  de  la  Vic- 
toire a  eu  cette  bonne  idée  d'appeler,  contre  la  charité,  la 
petite  vérole  à  son  secours. 

•  '.  —  Prenez  garde,  mon  cher,  disait  II.  Delbène  à  Des- 
harreaux,  qui  se  servait  un  énorme  morceau  de  gigot,  il  y  a 
I  i  de  quoi  vous  faire  mal  à  l'estomac. 

-  Bon  !  réiiondit  Desbafreaux,  étesvous  donc  de  ces  fats 
qui  s'amusenl  u  digérer? 

.',  C'est  ce  même.  Desbarreaux  qui.  entendant  gronder  le 
tonnerre  un  vendredi  pendant  qu'il  mangeait  une  omelette 
au  lard,  prit  l'omelette  et  la  jeta  par  la  fenêtre  en  disant  : 

—  Eh  :  mon  Dieu  ;  vous  êtes  bien  susceptible,  et  voila  bien 
*u  brolt  pour  une  omelette  : 

.*,  Le  maréchal  de*"  —  Tallemant  des  Réaux  ne  nous  dit 
pas  son  nom  —  avait  un  menton  long  d'une  aune  ;  M.  de  la 
Grange,  au  contraire,  n'avait  pas  apparence  de  menton.  Tous 
deux,  se  trouvant  A  la  chasse  du  roi  Louis  XIII.  et  ayant 
aperçu  le  cerf  en  même  temps,  s'élancèrent  du  coté  où  ils 
l'avaient  vu.   de  toulc  la   vitesse  de  leurs  chevaux. 

—  Eli  :  Grammont,  dfmanda  le  roi,  où  donc  le  maréchal  et 
la  Grange  courenl-ils  si  vite? 

—  Sire,  répondit  Gramraont,  c'est  le  maréchal  de""  qui  a 
emporté  le  menttm  de  la  Grange,  et  la  Grange  court  après 
pour  le  ravoir. 

.*.  Pierre  de  Montmaur,  professeur  de  grec  au  Collège  de 
France,   était   un   des   premiers   gourmands   qu'il   y    ciit   au 


monde.  Etant  u  table  dans  ime  société  où  les  couvives  ne  fai- 
saient que  rire,  parler  et  chanter  ; 

—  Oh  :  messieurs,  de  gr.1ce,  dit-il.  un  peu  de  silence  •  on 
ne  sait  vraiment  pas  ce  que  l'on  mange. 

.'.  M.  le  Féron  fut  attaqué  par  des  voleurs  à  cinq  heures 
du  matin. 

—  .Me.ssicurs,  dit-il,  il  mte  semble  que  vous  ouvrez  de  bien 
bonue  heure  aujourd'hui. 

.*.  Un  curé  prêchait  sur  les  tourments  réservés  aux  pé- 
cheresses qui,  ayant  agi  comme  la  Madeleine,  ne  se  seraient 
pas  repenties  comme  elle. 

Une  femme,  qui  se  croyait  dans  la  catégorie  menacée,  cou- 
rut ;l  la  mère  du  curé  en  s'écrlant  : 

—  ûh  !  ma  chère  amie,  si  ce  qua  dit  votre  fils  est  vrai, 
nous  sommes  toutes  damnées. 

—  Eh  !  dit  la  more  en  haussant  les  épaules,  ne  le  croyez 
donc  pas;  c'est  le  plus  grand  menteur  du  monde:  quand  il 
était  tout  petit,  je  ne  le  fouettais  que  pour  cela. 

•*•  —  A^èz-vous  Jeûné,  mon  flls?  demandait  un  prêtre  à 
un  soldat  qui  se  confessait. 

—  Hélas  !  répondit  le  soldat,  que  trop  mon  père  ! 

—  Dans  quelle  condition  ? 

—  C'est-a-dire  que  j'ai  quelquefois  été  huit  jours  sans 
manger  un  morceau  de  pain. 

—  Etait-ce  volontairement  ? 

—  Xon,  mon  père. 

—  Alors,  si  vous  eussiez  eu  du  pain  ou  toute  autre  chose, 
vous  en  eussiez  mangé  ? 

■-  Très  assurément. 

—  Jlais.  dit  le  confesseur.  Dieu  ne  prend  aucun  plaisir  à 
ces  jeûnes  forcés. 

—  Xi  moi  non  plus,  répondit  le  soldat. 

.*,  Un  Gascon  disait  avoir  vu  une  église  de  mille  pas  de 
long. 
Sou  valet  voulant  l'interrompre  : 

—  Et  de  deux  mille  pas  de  large,  ajouta-t-il. 
On  se  mit  a  rire. 

—  Eh  !  murdioux  :  dit-il,  si  elle  est  plus  large  que  longue, 
c'est  la  faute  de  ce  coquin;  sans  lui.  J'allais  la  faire  carrée. 

.'.  C'était  ce  même  Gascon  qui.  prenant  querelle  avec  un 
passant,  lui  dit  tout  f'urieiLX  : 

—  Je  te  donnerai,  maraud,  un  si  gran4  coup  de  poing, 
que  je  te  ferai  rentrer  le  corps  dans  ce  mur  et  ne  te  laisserai 
que  le  bras  droit  de  libre  pour  me  saluer,  si  je  te  lais  encore 
Ihonneur  de  passer  devant  toi. 

♦  'j  M    L...  disait  avant  de  mourir  : 

—  J'ai  reçu  tous  les  sacrements,  excepté  le  mariage,  que 
je  n'ai  pas  eu  en  original  ;  mais,  ce  qui  me  console,  c'est 
que  j'en  ai  tiré  autant  de  copies  que  j'ai  pu. 

.*.  Un  capitaine  aventurier,  rencontrant  un  moine  en 
pays  ennemi,  lui  vola  une  pièce  de  drap  que  celui-ci  empor- 
tait à  son  couvent. 

Le  moine,  en  le  quittant,  lui  dit  en  manière  de  menace  : 

—  Capitaine.  Je  vous  assigne  au  jour  du  jugement,  où 
vous  me  la  rendrez. 

—  .\h  !  dans  ce  cas.  dit  le  capitaine,  liulsque  tu  me  donnes 
un  si  long  terme,  je  prendrai  aussi  ton  manteau. 

Et  il  le  lui  prit. 

.*,  —  Où  va^-tu?  demandait  un  seigneur  à  uu  paysan. 

—  Je  n'en  sais  rien,  répondit  insolemment  celui-ci. 

—  Oh!  oh  !  dit  le  seigneur,  alors,  je  vais  te  l'apprendre. 
Et,  le  faisant  arrêter  par  les  archers,  il  le  lait  conduire 

en  prison. 

Un  instant,  le  pauvre  paysan  crut  que  son  seigneur  plai- 
santait, mais,  finissant  par  comprendre  que  c'était  pour  tout 
de  bon  (lu'on  allait  le  mettre  au  cachot  : 

—  Eh  bien,  dit-il  en  pleurant,  ne  vous  avais-Je  pas  dit  que 
je  ne  savais  pas  où  j'allais? 

Reconnaissant  la  justesse  de  la  réponse,  le  seigneur  le  fit 
relicher. 

.',  Le  duc  d'Ossuna  détestait  les  jésuites  et  cherchait  une 
occasion  de  venger,  sur  quelques-uns,  la  haine  qu'il  portait 
â  tous.  11  fit  venir  deu.x  des  bons  pères,  choisis  parmi  les 
plus  savants  de  Tordre,  et  leur  demanda  s'ils  pouvaient, 
moyennant  mille  pistoljs,  lui  donner  d'avance  l'absolution 
d'un  péché  non  encore  commis. 

Lestions  pères  dirent  qu  ils  allaient  se  renseigner  ef  vien- 
draient le  plus  vite  possible  lui  donner   réponse. 

Trois  jours  après,  en  effet,  ils  vinrent  lui  apporter  un  de 
leurs  auteurs  qui  prétendait  la  chose  po.ssiblc.  et  lui  don- 
nèrent d'avance  I  ahsoluiion  de  son  péché  ;  lui,  de  son  cûté, 
leur  donna  une  lettre  ue  change  à  toucher  sur  sou  ban- 
quier, habitant  a  quatre  lieues  de  là. 

Les  deux  jésuites  se  mirent  en  route  :  mais  à  peine  avalent- 
Ils  fait  une  lieue,  qu'ils  rencontrèrent  des  domestiques  du 
duc  qui  les  rouèrent  de  coups  et  leur  prirent  la  lettre  Je 
change. 


■SO 


ALEXANDRE  DUMAS  ILI.LSTRÉ 


Eux   revinrent   au   duc   et   lui   racontèrent   ce   qui   s'était 
passé, 
liais  le  duc  : 

—  Eli  !  messieurs,  dit-il,  c'était  iuslement  là  le  péché  que 
j'avais  envie  de  commettre  et  dont  vous  m'avez  donné  l'ab- 
solution. 

.*,  Un  courtisan  faisait,  dans  la  chambre  d'.Mine  d'Autri- 
che, des  compliments  de  condoléance  sur  la  mort  de  sa 
lemme  au  prince  de  Guéménée,  lui  disant  qu'il  avait  gran- 
dement perdu. 

—  Le  fait  est,  répondit  celui-ci,  que,  si  la  pauvre  femme 
n'était  pas  morte,  je  crois  que  Je  ne  me  serais  jamais 
remarié. 

.*,  Un  poète  qu'on  raillait  sur  sa  poésie,  et  qui  ne  s  aper- 
cevait pas  de  la  raillerie,  disait  d'un  air  fort  satisfait  de 
lui-même  : 

—  En  effet,  et  franchement,  je  crois  mes  vers  fort  pas- 
sables. 

—  Vous  avez  raison,  mon  cher  monsieur,  lui  répondit  la 
maltresse  de  la  maison  ;  car  vous  vous  seriez  bien  passé  de 
les  faire,  nous  nous  serions  bien  passés  de  les  entendre, 
et  le  souvenir  en  sera  bien  vite  passé. 

.',  Un  père  qui  désirait  garder  sa  fille  près  de  lui,  à  bout 
de  raisons  pour  la  dissuader  du  mariage,  ouvrit  saint  Paul, 
et  lui  cita  le  passage  où  le  sombre  apôtre  dit  que  c'est  bien 
de  se  marier,  mais  que  c'est  encore  mieu.x  de  ne  le  pas  faire. 

—  Mon  père,  dit  1  amoureuse,  laissez-moi  bien  faire  :  fera 
mieu.x  que  moi  qui  pourra. 

.',  Arlequin,  appelé  d'Italie  par  Marie  de  Médicis  et  ne  se 
pressant  pas  de  venir  en  France,  disait  qu'il  avait  été 
i-etardé  par  le  nxarlage  du  colosse  de  Rhodes  avec  la  tour  de 
Babylone,  lesquels  avalent  engendré  les  pyramides  d'Egypte. 

.*,  La  belle  Olympia  avait  pour  amant  Maldachino,  lequel 
partageait  ses  faveurs  avec  Innocent  X. 

Un  jour,  ou  plutôt  une  nuit,  dans  un  moment  de  trans- 
port  amoureux  : 

—  0  coraggto,  mio  MaldacMno  :  dit-elle  ;  tt  faro  cardinale. 
Mais  lui  : 

—  Qunndo  sarrebbe  per  csser  papa,  répondit-il  :  non  posso 
più! 

.*,  Un  savant,  comme  tous  les  savants  en  général,  avait  de 
l 'indifférence  pour   sa  femme. 
Un  jour,  celle-ci,  s'en  plaignant,  lui  dit  : 

—  Oh  !  que  ne  suis-je  un  livre  1  du  moins,  je  serais  tou- 
jours avec  vous  ! 

—  Que  n'êtes-vous  un  almanach  !  répondit  le  savant  ;  au 
moins,  je  vous  changerais  chaque  année  ! 

.*,  M.  de  Vivonne,  qui  était  fort  gros,  arriva  d'un  voyage 
au  moment  oii  sa  sœur,  fort  grosse  elle-même,  avait  toute 
une  assemblée  dans  son  salon. 

En  apercevant  son  frère,  elle  se  leva  et  alla  au-devant 
de^  lui. 

—  Ma  chère  sœur,  lui  dit  celui-ci  en  lui  tendant  les  bras, 
embrassons-nous,  si  nous  pouvons. 

.',  C'était  cette  même  madame  de  Thianges  qui,  étant  ma- 
lade, se  plaignait  au  comte  de  Rouy  du  bruit  des  cloches. 

—  Eh  !  madame,  lui  demanda  celui-ci,  que  ne  faites-vous 
mettre  de  la  paille  devant  votre  porte  ? 

.*,  M.  de  Clei^ont-Tonnerre,  évfque  de  Noyon  —  le  même 
qui,  disant  la  messe  et  entendant  des  seigneurs  qui  chu- 
chotaient, se  retourna  en  disant  :  «  Eh  !  messieurs,  est-ce 
que  vous  croyez  que  c'est  un  laquais  qui  vous  dit  la  messe?  » 
—  ce  même  évêque,  étant  malade,  formulait  ainsi  sa  prière 
à  Dieu,  qu'il  conjurait  de  lui  rendre  la  santé: 

—  Ilélas  I  mon  Dieu,  ayez  pitié  de  Ma  Grandeur  ! 
C'était  encore  lui  qui  disait  des  docteurs  de  la  Sorbonne  : 

—  C'est  bien  affaire  à  des  gueux  comme  cela  de  parler 
du  mystère  de   la   Sainte-Trinité  I 

.',  Rabelais  était  malade,  son  curé  le  vint  voir  pour  lui 
administrer  les  sacrements. 
Ce  curé  était  un  véritable  ine  bâté. 

—  Mon  frère,  dit  le  curé  à  l'auteur  de  Pantagruel,  voici 
votre  Sauveur  et  votre  Maître  qui  veut  bien  s'abaisser  à 
venir   vous  trouver  ;  la  reconnaissez- vous  ? 

—  Hélas  !  oui,  répondit  Rabelais,  je  le  reconnais  à  sa 
monture. 

.*.  Un  homme  était  resté  un  an  entier,  dans  la  crainte 
d'être  battu  par  un  bravache  qu'il  avait  otTensé.  se  tenant 
sur  ses  gardes  et  prenant  toute  sorte  de  précautions  pour 
échapper  ;\  la  catastrophe  dont  il  était  menacé,  quand,  tout 
à  coup,  se  trouvant  en  face  de  son  homme,  celui-ci  lui 
tomba  dessus,  le  roua  de  coups,  et  le  quitta  en  lui  disant  ; 

—  Là!   êtes-vous  content,    maintenant? 

—  Ma  foi,  oui,  répondit  le  battu,  car  me  voilà  enfin  hors 
d  une  fAclieuse  affaire. 

.'.  Un  voyageur,  recevant  l'hospitalité  dans  un  château. 


fut  mis  pour   coucher   dans    une  chambre   dont   les   murs 
étaient   rompus  et   crevassés  de  toutes   parts. 

—  Voici,  dit-il  le  lendemafn  en  reprenant  sa  route,  la 
plus  mauvaise  chambre  que  j'aie  jamais  eue,  on  y  voit  le 
jour  toute  la  nuit. 

.',  Langely  —  le  dernier  fou  en  titre  de  Louis  XIII,  auquel 
il  avait  été  donné  par  le  prince  de  Condé,  et  qui,  daiis  la 
Marion  Delorme  d'Hugo,  est  un  des  personnages  les  plus 
pittoresques  de  la  pièce.  —  étant  entré  un  matin  chez  mon- 
seigneur l'archevêque  de  Ilarlay,  on  lui  dit  dans  l'anti- 
chambre que  monseigneur  était  malade, 

JMais  lui,  sans  se  démonter,  s'assit  sur  une  banquette  et 
attendit. 

Au  bout  d'un  quart  d'heure  ou  vingt  minutes,  il  vit  sortir 
de  la  chambre  de  Sa  Grandeur  une  jeune  ûUe  habillée  en 
vert.  ' 

Comme  rien  ne  s'opposait  plus  à  ce  que  monseigneur 
le  reçût,   il   fut   introduit. 

Il  trouva  le  prélat  au  lit. 

—  Ah  !  mon  pauvre  Langely,  lui  dit  celui-ci,  je  suis  bien 
malade,  et  je  viens  d'avoir  un  évanouissement. 

—  Je  l'ai  vu  sortir,  monseigneur,  dit  Langely  ;  il  était 
iiabillé  de  vert. 

—  Tiens,  drôle  !  lui  dit  le  prélat,  voilà  quatre  louis  pour 
boire,  et  ne  parle  à  personne  de  mon  indisposition. 

.*,  Au  moment  de  faire  naufrage,  un  soldat  portugais 
mangeait   tranquillement  un  morceau   de  pain. 

-Ubuquerque,  qui  commandait  le  bâtiment,  s'arrête  devant 
lui,  et,  le  regardant  avec  étonnement  : 

—  Dieu  me  pardonne,  dit-il,  je  crois  que  ce  drôlc-là  mange. 

—  Eh  .'  fit  le  soldat,  au  moment  de  boire  un  si  grand  coup, 
est-il  défendu  de  manger  un  petit  morceau' 

.'.  Du  temps  que  M.  de  Bouillon  commandait  en  Italie, 
c'est-à-dire  vers  1636,  deux  soldats  furent  condamnés,  je  ne 
.«ais  pour  quel  crime,  à  être  fusillés. 

La  condamnation  portée,  on  avisa.  —  L'armée  diminuait 
à  vue  d'oeil  par  la  désertion.  —  On  résolut  de  n'en  fusiller 
(|u'un. 

On  leur  annonça  cette  nouvelle  en  leur  donnant  un  cornet 
et  des  dés. 

—  Veux-tu  jouer  à  la  chance?  dit  l'un. 

—  Je  ne  la  sais  pas.  répondit  l'autre. 

—  Sais-tu  la  rafle? 

—  Oui. 

—  Jouons  à  la  rafle,  alors. 

Et  celui  qui  tenait  le  cornet  et  les  dés  secoue  le  cornet, 
jette  les  dès  sur  la  table,  et  amène  dix-sept. 

L'autre  joue  à  son  tour,  mais  sans  grande  espérance,  puis- 
qu'il n'y  avait  qu  un  point  plus  élevé  que  celui  de  son 
compagnon  :  dix-huit. 

Il  amène  trois  as. 

—  Mordieu  i  dit  l'homme  aux  dix-sept  points,  c'est  perdre 
avec  beau  jeu. 

Les  officiers,  qui  assistaient  à  cette  étrange  partie,  résolu- 
rent de  le  sauver  -.  mais,  voulant  éprouver  son  courage,  ils 
décidèrent  qu'on  pousserait  la  tragédie  jusqu'au  bout  ;  seu- 
lement, au  lieu  du  dénoùment  mortel  qu'elle  devait  avoir 
elle  aurait  un  dénoilmcnt  heureux.  Bien  entendu  que  le  dé- 
noùment restait  inconnu  au  patient. 

Kn  conséquence,  à  l'heure  dite,  on  le  mène  sur  le  terrain 

—  Veux-tu  avoir  les  yeux  bandés?  demanda  le  sergent. 

—  Pour   quoi   faire  ?    répondit   celui-ci. 

—  Alors,  choisis  tes  parrains. 

Le  condamné  désigna  deux  de  ses  camarades,  et,  tirant  de 
sa  poche  dix  écus  qu'il  possédait  et  qui  faisaient  toute  sa 
fortune  ; 

—  Tiens,  dit-Il  à  l'un  d'eux,  prends  cinq  écus  pour  boire, 
et,  des  autres  cinq  écus,  fais  dire  des  messes  pour  rarn 
âme. 

Le  parrain  prit  les  dix  écub. 

Le  patient  se  plaça  à  la  distance  convenue. 

On  commanda  le  feu  ;  seulement,  les  officiers  avalent  fait 
ôter  les  balles. 

L'homme,  demeuré  debout  malgré  la  décharge,  demande 
ce  qu'il  y  a. 

On  le  lui  raconte,  on  lui  dit  d'aller  se  faire  saigner,  de 
peur  que  le  saisissement  ne  lui  fasse  mal. 

—  Bon  !  dit-il,  je  ne  suis  point  saisi  et  n'ai  nullement 
besoin  de  me  faire  saigner.  Seulement,  j'ai  soif  en  diable; 
rendez-moi  les  dix  écus,  et  allons  les  boire. 

•*.  II  y  avait  à  Bordeaux  un  vieux  conseiller  nommé  d'An- 
drant,  qui  avait  eu  toute  sa  vie  une  telle  passion  pour  les 
nouvelles,  qu'à  l'heure  de  sa  mort,  il  envo.va  cheicher  un 
Portugais,  grand  nouvelliste,  pour  lui  demander  ce  qu'il 
avait  appris  par  le   dernier  courrier. 

—  Rien,  répondit  celui-ci  :  mais,  par  le  prochain,  j'aurai 
bien  certainement  des  nouvelles. 

—  Par  malheur,  dit  le  moribond,  je  ne  puis  pas  atf""i''«, 
il  faut  que  je  parte. 


HENni   IV,   LOUIS  XIII    ET   HlCllELIEU 


.■>! 


El   il  poussa  un  soupir  de  regret. 
C'était   le  dernier  :  il  était  mort. 

.'.  Le  père  du  maréchal  de  Saint-Luc  se  trouva  un  jour 
a  la  porte  du  cabinet  du  roi  avec  M.  de  Luxembourg. 

Ce  dernier,  croyant  que  Saint-Luc  voulait  passer  devant 
Un.  l'arrêta  en  disant: 

—  Pardon,  monsieur,  mais  j'espère  que  vous  n'avez  pas 
■Li  rintentîon  de  me  disputer  le  pas,  à  moi  qui  ai  quatre 
empereurs   dans   ma   maison  ? 

—  Ah  !  par  ma  foi  '.  monsieur,  dit  Saint  Luc,  je  seiai  bien 
étonné  si  vous  êtes  jamais  le  cinquième  ! 

.',  Il  y  avait  exécution  à  Autun.  Il  s'agissait  de  pendre 
un  pauvre  diable  ;  mais,  comme  le  bourreau  était  malade, 
on  en  fit  venir  un  de  la  plus  proche  localité. 

Celui-ci  se  présenta  à  lliûtel  de  ville,  car  le  crime  avait 
été  jugé  à  la  poursuite  de  la  communauté. 

—  Combien  y  a-t-il  à  gagner  à  cette  pendaison  ?  demanda 
l'exécuteur. 

—  Dix  livres,  lui  répondit-on. 

—  Messieurs,  dit-il.  cherchez  ailleurs.  Pour  ce  prix-la,  11 
n  y  a  pas  moyen  de  s'en  tirer. 

—  Comment  cela  ? 

—  Non  :  si  c'était  quelqu'un  de  vous  autres,  qui  avez  de 
lions  habits,  11  y  aurait  encore  mojen  de  s'entendre  ;  mais 
les  vêtements  de  ce  malheureux  ne  valent  pas  trois  sous  ! 

Et  l'on  fut  obligé  d'attendre  que  le  bourreau  d  Autun,  qui 
n'avait  pas  le  droit  de  refuser,  fût  rétabli. 

.'.  Un  Espagnol  d'Andalousie,  c'est-à-dire  de  la  partie  la 
plus  chaude  de  la  Péninsule,  vint  en  France  au  milieu  de 
l'hiver  et  par  une  gelée  très  rigoureuse. 

En  passant  a  travers  un  village  des  Pyrénées,  les  chiens, 
le  flairant  étranger,  coururent  après  lui. 

Il  se  baissa  et  voulut  ramasser  une  pierre  pour  la  l'eur 
jeter  ;  mais  il  n'en  put  venir  à  bout,  à  cause  de  la  gelée. 

—  Maudit  pays,  dit-il,  où  on  lâche  les  chiens  et  où  l'on 
attache  les  pierres  ! 

.',  Deux  cochers  se  disputaient  sur  une  somme  que  1  un 
devait  à  l'autre. 
Le  débiteur  commença  par  nier. 

—  Je  ne  sais  comment  tu  peux  nier,  dit  le  créancier  ;  je 
te  lai  prêtée  en  présence  de  tes  chevaux. 

Le  débiteur  finit  par  avouer. 

—  Eh  bien,  dit-il  à  l'autre,  en  définitive,  que  veux-tu '? 

—  Je  veux  un  titre,  dit  le  créancier. 

—  Soit  ;    dit   le    débiteur. 

Et.  prenant  un  couteau,  il  écrivit  sur  la  muraille  de  récu- 
rie : 

«  Je,  soussigné,  reconnais  devoir  la  somme  de  sol.xante 
livres,  que  je  promets  payer  au  porteur  de  la  présente.  » 

.*,  M.  de  Vendûme,  —  ce  fameux  bâtard  de  Henri  IV  qui 
fut  arrêté  sous  la  régence  d'Anne  d'.\utricUe,  et  qu'à  cause 
de  sa  célébrité  on  appelait  le  rot  des  Halles,  —  passant  par 
Xoyon,  s'arrêta  à  l'hôtel  des  Trois  Rois. 

Le  fils  de  1  hôtelier,  reçu  avocat  la  veille,  crut  qu'il  était 
dé  son  devoir  de  présenter  ses  hommages  à  M.  de  Ven- 
dôme. 

En  effet,  il  monte  chez  le  prince,  et  entre  sans  se  faire 
annoncer. 

—  Monsieur,  lui  dit  le  prince,  assez  étonné  de  la  brusque 
apparition,   qui   ètes-vous,   s'il   vous   plait? 

—  Monseigneur,  dit  l'avocat,  je  suis  le  fils  des  Trois  Rois. 

—  Monsieur,  dit  le  prince,  en  ce  cas,  prenez  le  fauteuil. 
Comme  je  ne  suis  le  flls  que  d'un  seul,  je  vous  dois  tout 
honneur  et  tout  respect. 

.*,  La  reine  Anne  d'Autriche  avait  pour  interprète  des 
langues  étrangères  un  secrétaire  nommé  Melson.  qui,  en 
réalité,  ne  savait  aucune  des  langues  qu'il  traduisait. 

Un  jour,  des  ambassadeurs  suisses  la  regardaient  dîner 
«t  parlaient  entre  eux. 

—  Que  disent-ils?  demanda  la  reine. 

—  Madame,  répondit  Melson,  Us  disent  que  vous  êtes  belle. 

—  En  ètes-vous  bien  sûr.  Melson  ? 

—  S  ils  ne  le  disent  pas,  madame.  Ils  devraient  le  dire. 

.*.  Melson  ne  faisait  point  carême,  quoique,  à  cette  épo- 
'lue.  ce  fût  l'habitude. 

Un  mercredi  qu'il  eût  dû  faire  maigre,  on  lui  servit  une 
longe    de   veau. 

Non  point  qu'il  fit  pénitence,  mais  parce  qu'il  n'avait  pas 
faim.  11  la  renvoya,  par  sa  flile  ainée,  au  garde-manger  ; 
celle-ci,  que  l'on  nommait  Charlotte,  et  qui  avait  plus 
faim  que  son  père,  profite  de  ce  qu'elle  est  seule,  et  coupe  un 
morceau  de  la  longe-,  mais,  comme  elle  l'allait  porter  à  sa 
bouche,  arrive  la  seconde  sœur,  qui,  vovant  ce  qui  se  passe, 
dit  : 

—  Part  à  nous  deux  l 

Elles  étaient  attelées  à  la  longe  de  veau,  quand  arrivent 
la  troisième  et  la  quatrième  soeur,  qui  en   réclament  leur 


part;  de  sorte  que  la  longe  de  veau  disparut  jusqu  au 
dernier  lopin. 

Le  lendemain,  Melson  demanda  sa  longe  de  veau  et  force 
fut  qu'on  lui  racontât  l'histoire.  C'était  un  bon  homme 
qui  ne  gronda  point  autrement,  mais  qui  déclara  que' 
comme  il  y  avait  gourmandise,  et  que  la  gourmandise  était 
un  péché  mortel,  il  voulait  que  les  coupables  s'en  confes- 
sassent. 

Pâques  venu,  les  quatre  sœurs  s'en  allèrent  à  I  église  II 
y  avait  foule  autour  du  confessionnal  ;  elles  prirent  leur 
place. 

L'ainée  passa  naturellement  la  première. 

—  EU  bien  ?  lui  demandèrent  ses  sœurs  en  la  vovant  re- 
venir. 

—  J'ai  l'absolution. 

—  Et  tu  as  parlé  de  la  longe  de  veau  ? 

—  Non. 

—  Alors,  l'absolution  ne  vaut  rien. 

—  Crois-tu? 

—  Nous  en  sommes  stires. 

—  En  ce  cas.  j  y  retourne. 
Et,  se  remettant  à  genoux  : 

—  Mon  père,  dit-elle,  j'ai  oublié  de  vous  dire  que  j'avais 
mangé  de  la  longe  de  veau  pendant  le  carême. 

—  Bon  !  dit   le  prêtre,  assez,  et  dites  deux  Ave   de  plus. 
La  seconde  vient   ù  son  tour. 

Puis,  quand  elle  a  déroulé  la  liste  de  ses  péchés  : 

—  Mon  père,  dit-elle,  je  dois  ajouter  que  j'ai  mangé  de 
la  longe  de  veau  pendant  le  saint  temps  du  carême. 

—  De  la  longe  de  veau  ? 

—  Oui.   mon   père. 

—  -■Mors,   dites  deux  Ave  de  plus. 

Vient  la  troisième,  qui  se  confesse  de  la  même  faute  et  de 
la  même  façon,  et  qui  sort  avec  deux  Ave  ûe  plus. 
Enfin,  vient  la  quatrième. 

—  .\h  !  dit  le  prêtre  impatienté,  c'est  une  gageure,  à  ce 
qu'il  paraît. 

Puis,  se  levant  et  sortant  du  confessionnal  : 

—  Que  tous  ceux,  crie-t-il,  qui  ont  mangé  de  la  longe 
de   veau  disent  deux  Ave,  mais  qu'on  ne   m'en  parle  plus. 

.*,  Un  tailleur  fut  condamné  à  être  pendu. 

C'était  dans  un  village  de   Normandie. 

Les  habitants  allèrent  en  députation  trouver  le  juge. 

—  Que  voulez-vous?  leur  demanda  celui-ci. 

—  Oh  :  monsieur  le  juge,  dirent-ils.  si  vous  pendez  notre 
tailleur,  cela  nous  incommodera  bien,  car  nous  n'avons  que 
lui  ;  laissez-nous-le  donc,  si  c'est  un  effet  dé  votre  bonté. 
En  échange,  s'il  faut  absolument  qu'il  y  ait  quelqu'un  de 
pendu,  comme  nous  avons  deux  charrons,  prenez  celui  des 
deux  que  vous  voudrez,  et  pendez-le  à  la  place  du  tail- 
leur ;   ce   sera  assez  qu'il  en  reste   un. 


IX 


Nous  avons  beaucoup  parlé  de  Racan  et  seulement  pro- 
noncé le  nom  de  Malherbe,  son  maître,  —  Malherbe,  l'auteur 
de  l'ode  à  Duperrier,  qui  commence  par  ces  mots  : 

Ta   douleur,   Duperrier,   sera   donc   éternelle? 

et  dans  laquelle  on  trouve  cette  strophe  : 

Elle  était  de  ce  monde  où  les  plus  belles  choses 

Ont  le  pire  destin  ; 
Et.  rose,  elle  a  vécu  ce  que  vivent  les  roses. 

L'espace  d'un   matin  ! 

Malherbe  joue  un  trop  grand  rôle  dans  cette  pléiade  de 
poètes  qui  entourent  Louis  XllI  et  le  cardinal,  pour  que 
nous  ne  fassions  pas  à  son  endroit  ce  que  nous  avons  fait, 
par  exemple,  à  lendroit  de  son  élève  Racan. 

Malherbe  est  né  à  Caen,  environ  vers  l'an  1555.  Il  était 
de  la  maison  de  Malherbe  Saint-Aignan,  déjà  existante  lors 
de  la  conquête  de  l'Angleterre  par  le  duc  Guillaume.  La 
maison  continua  de  grandir  en  .\ngleterre,  mais  tomba  en 
France,  et  cela,  au  point  que,  lors  de  la  naissance  de  son 
fils,  le  père  de  Malherbe  était  tout  simplement  assesseur  à 
Caen. 

C'était  le  beau  temps  de  la  religion  réformée  :  le  bonhomme 
se  fit  calviniste.  Malherbe  avait  dix-sept  ans,  et  fut  si 
désespéré  de  ce  changement  de  religion  de  son  père,  qu'il 
quitta  son  pays  et  suivit  le  grand  prieur  en  Provence. 
M.  le  grand  prieur  était,  comme  on  sait,  bâtard  de  Henri  II 
et  frère  de  madame  d'Angoulême,  veuve  de  François,  duc 
de  Montmorency. 

Ce  fut  ce  même  grand  prieur,  gouverneur  de  Provence, 
qui   fut  tué   par  un   aventurier   nommé    .-Utovltl.   —   .\près 


82 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


avoir  été  corsaire,  cet  Altovit!  était  devenu  capitaine  de 
galère.  Il  avait  enlevé  une  fllle  de  qualité,  la  belle  Eieux 
de  Cliâteauneuf.  dont  Henri  III  avait  été  si  fort  amoureux, 
qu'il  avait  pensé  l'épouser.  Henri  III  le  payait  comme 
espion  près  du  grand  prieur  ;  le  grand  prieur  le  sut,  alla 
chez  Altoviti.  et,  à  la  suite  de  l'altercation  qui  s  éleva  entre 
<"ux,  le  frappa  d'un  coup  d  épée.  Le  blessé  riposta  par  un 
I  oup  de  poignard  dont  le  grand  prieur  mourut  le  2  juin  1586. 
Aux  cris  de  celui-ci,  les  gardes  du  grand  prieur  accoururent 
et  massacrèrent  Altoviti. 

Revenons   à   Malherbe. 

Au  moment  de  la  Ligue,  il  prit  parti  contre  Henri  IV.  Lui 
et  un  nommé  la  Roque,  qui  était  attaché  â  la  reine  Mar- 
guerite, tombèrent  un  jour,  avec  une  cinquantaine  de  parti- 
sans qu'ils  commandaient,  sur  M.  de  Sully,  qu'ils  poussèrent 
si  vertement  devant  eux,  que  celui-ci  n'oublia  jamais  l'al- 
garade. Mailierbe  prétendait  que  c'était  â  cause  de  cette 
imprudence  qu'il  n'avait  rien  pu  obtenir  de  considérable  de 
Henri  n". 

Malherbe  était  très  brave. 

Dans  un  partage  de  butin,  un  capitaine  espagnol  l'ayant 
insulté.  Malherbe  l'appela  en  duel.  et.  à  la  première  botte, 
lui   pas.sa  son  épée  au  beau  travers  du  corps. 

Jlalherbe  était  très  franc,  —  plus  que  franc,  brutal,  quin- 
teux   même   parfois. 

Un  jour,  M.  le  grand  prieur,  qui  faisait  de  fort  méchants 
vers,  dit  à  Duperrier,  cet  ami  de  Malherbe  qu'une  ode  de 
Malherbe  a   immortalisé  : 

—  Mon  cher  monsieur  Duperrier,  voici  un  soimet.  Mon- 
trez-le il  Malherbe  comme  étant  de  vous  -.  car.  si  je  lui  dis 
qu'il  est   de   mol,    il   est   condamné   d  avance. 

En  présence  du  grand  prieur.  Duperrier  tire  le  sonnet  de 
sa  poche,  et  le  présente  â  Malherbe  comme  de  lui,  en  le 
priant  de  lui  en  dire  son  opinioii. 

Malherbe  lut  le  sonnet  en  faisant  la  moue. 

Puis,  le  sonnet  lu  : 

—  Mon  cher  Duperrier.  dit-il,  voici  un  sonnet  aussi  mau- 
vais que  si  c'eût  été  M.  le  grand  prieur  qui  l'etit  fait. 

M.  le  grand  prieur  ne  demanda  point  son  reste,  mais  n'en 
lit  pas  plus  mauvaise   mine  à  Malherbe. 

Voici  encore  un  exemple  de  sa  réaction  à  l'endroit  des 
devoirs  de  la  simple  politesse. 

Un  jour,  Régnier,  le  satirique,  le  conduisit  chez  son  oncle 
Desportes,  l'auteur  de  la  charmante  villanelle  : 

Rosette,  pour  un  peu  d'absence, 
Votre  cœur  tous  avez  changé. 

C'éiait  pour  dîner.  Régnier  et  Malherbe,  retardés  par  je 
ne  sais  quel  incident,  arrivaient  un  peu  tard,  et  la  table, 
en  les  attendant,  était  servie.  Desportes  les  reçut  wec  toute 
sorte  de  courtoisies,  et.  comme  ses  psaumes  venaient  d'être 
imprimés,  il  voulut  monter  à  son  cabinet  pour  y  prendre 
un  e.xemplaire  qu'il  comptait  offrir  à  Malherbe. 

—  Oh  !  dit  Malherlie.  ne  vous  pressez  i)as  :  je  les  ai  vus, 
vos  psaumes,  et  ils  peuvent  attendre,  tandis  que  votre  po- 
tage, qui  est  peul-ètre  hon.   refroidirait  en  attendant. 

Puis  il  dîna  aussi  impassible  que  s'il  venait  de  faire  à 
Desportes  la  plus  grande  politesse  du  monde  :  seulement, 
pendant  tout  le  temps  du  diner,  il  ne  prononça  point  une 
parole. 

Au  dessert,  ils  se  séparèrent,  et  ne  se  revirent  jamais 
depuis. 

C'est  à  cette  occasion,  sans  doute,  que  Régnier  flt  contre 
Malherbe  la  satire  ; 

Rapin,  le  favori  d'Apollon  et  des  Muses... 

Lorsqu'il  fut  auprès  du  roi  Henri  TV.  —  et  nous  dirons 
tout  â  l'heure  comment  il  y  arriva.  —  Malherbe  ne  se  gêna 
pas   plus  pour  le  roi  qu'il  ne  le  faisait  pour  les  autres 

Un  jour.  Henri  IV,  avec  une  faiblesse  toute  paternelle, 
lui  montra  une  lettre  qu'il  venait  de  recevoir  du  dauphin. 

Malherbe  la  lut 

—  Bon  !  dit-il,  j'avais  cru  jusqu'ici  que  monseigneur  le 
dauphin  s'appelait  Louis. 

—  Ainsi  s'ai>i)elle-t-il  en  effet,  dit  le  roi 

—  Eh  bien,  alors,  quel  est  l'âne  bâté  qui  le  fait  signer 
loys7 

On  envoya  chercher  celui  qui  montrait  à  écrire  au  Jemie 
prince,  et  c'est  depuis  ce  temps  que  les  dauphins  et  rois  de 
Fiance  signèrent  Louys  et  non  Loys.  Aussi.  Malherbe  pré- 
tcndait-Il  qu'il  était  le  véritable  parrain  du   roi. 

Comme,  en  1614,  les  états  généraux  se  tenaient  à  Paris 
dans  la  salle  du  Petit-Bourbon  près  du  Louvre.  Il  y  eut  de 
longs  débats  entre  le  clergé  et  le  tiers  état.  Le  tiers  état 
voulait  que  l'on  posât  ce  principe  que  l'autorité  spirituelle 
n'avait  aucun  droit  sur  la  puissance  temporelle  du  roi 

Le  tiers  état  fut  traité  d'hérétique,  et  les  évèques  mena- 
cèrent de  se  retirer  en  mettant  la  France  en  interdit. 

—  Eh  !  eh  !  dit  M.  de  Bellegarde  à  Malherbe,  savez-vous  que 
Dons  risquons  tous  d'fftre  excommuniés' 


—  Peste  !  dit  Malherbe,  la  chose  ne  serait  point  malheu- 
reuse pour  vous. 

—  Comment  cela? 

—  Xe  dit-on  pas   que  les  excommuniés  deviennent  noirs         i 
comme  de  l'encre; 

—  Eh  bien  ? 

—  Eh  bien,  vous  n'auriez  plus  la  peine  de  vous  teindre 
la   barbe  et  les  cheveux. 

Les  discussions  philologiques  allaient  de  conserve  et  de 
pair  à  cette  époque  avec  les  discussions  politiques  ei  reli- 
gieuses. 

Une  grande  contestation  avait  lieu  enwe  les  gens  du  pays 
<rA(llou  sias  —  qui  étaient  les  hommes  U  au  delà  de  la 
Loire,  c'est-à-dire  ceux  que  l'on  désignait  sous  le  nom  de 
Gascons  —  et  ceux  que  l'on  appelait  du  pays  de  Dieu  vous 
conduise,  c'est-à-dire  ceux  de  la  langue  û'oil. 

Il  s'agissait  du  mot  cniXER. 

Le  roi  et  M.  de  liellegarde.  Gascons  tous  deux,  étalent 
pour  que  l'on  écrivit  cuiller  :  cuillère.  Ils  disaient  que  le 
nom,  étant  féminin,  devait  avoir  une  terminaison  féminine. 

Les  grammairiens  du  pays  de  Dieu  vous  conduise  pré- 
tendaient, au  contraire,  que  ce  n'était  aucunement  une 
nécessité,  et  ils  s'appuyaient  sur  ces  moti  :  une  perdrix, 
une  met  (huche  à  serrer  le  pain),  la  mer.  et  autres  qui, 
étant  féminins,  ont  cependant   une  terminaison  masculine. 

Le  roi  demanda  à  Malherbe  son  avis:   mais  celui-ci  : 

—  Sire,  dit-il,  ce  n'est  point  URe  question  à  présenter  à 
un   poète. 

—  Et  pourquoi  cela  ? 

—  Parce  qu'elle  peut  être  résolue  par  les  crocheteurs  du 
port  aux  Foins 

—  Mais,  enfin,  répliqua  le  roi,  si  une  autorité  se  décla- 
rait en  faveur  du  mot  cuillire?.. 

Malherbe  l'interrompit. 

—  La  vôtre,  par  exe'mple  ? 

—  Pourquoi  pas?  dit  Henri  IV  piqué. 

—  Apprenez,  lui  dit  Malherbe,  que  vous  êtes  assez  puis- 
sant pour  conquérir  un  royaume,  faire  la  paLx  ou  la  guerre, 
condamner  à  mort  ou  gracier  un  coupable^  mais  que  vous 
ne  l'êtes  point  assez  pour  changer  un  mot  à  la  langue. 

Un  jour,  M  de  Bellegarde  —  et  nous  dirons  tout  à  l'heurs 
comment  le  poète  dépendait  de  lui  —  un  jour.  M,  de  Bel- 
legarde demandait  à  Malherbe  quel  était  le  plus  français, 
de   dépensé    ou  dépendu. 

—  Dépensé  est  plus  français,  répondit  Malherbe  :  mais 
pendu  et  dépendu  sont  plus  gascons. 

Un  autre  jour,  au  cercle,  un  homme  qui  affichait  la  sévé- 
rité des  moeurs  faisait  l'éloge  de  madame  de  Guerchevllle, 
que  Henri  IV.  en  souvenir  de  la  belle  résistance  qu'elle 
lui  avait  opposée,  avait  faite  dame  d  honneur  de  Marie  de 
Médicis. 

—  Tenez,  monsieur,  disait  le  moraliste  en  montrant  cette 
dame  assise  sur  un  tabouret  près  du  fauteuil  de  la  reine, 
voilà  où  mène  la  vertu  '. 

—  Et  tenez,  monsieur,  répondit  Malherbe  en  montrant  la 
connétable  de  Lesdiguières  assise  sur  tin  tabouret  plus  élevé 
que  celui  de  madame  de  Guerchevllle,  voilà  où  mène  le 
Tice  ! 

Pendant  la  prison  de  M.  le  prince  Henri  de  Bourbon,  père 
du  grand  Condé,  la  femme  de  M.  le  Prince  —  cette  belle 
Charlotte  de  Montmorency  pour  laquelle  Henri  IV  avait 
fait  ses  dernières  folies  —  étant  accouchée  de  deux  enfants 
morts,  à  cause,  prétendit-on  à  cette  époque,  de  la  grande 
fumée  qu'il  faisait  dans  sa  chambre,  un  des  amis  de 
Mailierbe,  conseiller  de  province,  paraissant  en  grande  tris- 
tesse chez  M.  le  garde  des  sceaux  Duvalr,  Malherbe  lui  de- 
manda ce  qu'il  avait. 

—  Oh  I  exclama  celui-ci.  les  gens  de  bien  pourraient-ils 
avoir  de  la  joie  lorsque  l'on  vient  de  perdre  deux  princes 
du  sang? 

—  Eh  !   mon   cher,    répliqua    Malherbe,    soyez   tranquille 
pour  ceux    qui,   comme   vous,   se   soucient   de   servir,   il   y 
aura  toujours  des  maîtres  ! 

Malherbe  était  grand  et  bien  fait,  et  d  une  constitution  si 
excellente,  rapporte  Tallcmant  des  Rèaux,  que  l'on  pouvait 
dire  de  lui  ce  que  Plutarque  dit  d'Alexandre,  que  sa  sueur 
même  était  parlumée. 

Nous  avons  déjà  donné  un  aperçu  de  son  caractère. 

Ce  caractère  perçait  dans  sa  conversation  :  U  parlait  peu, 
mais  presque  toujours   chaque  mot    portait. 

Desportes.  Bertaut  et  des  Yvetaux  s'établirent  ses  criti- 
ques, et  se  mirent  à  éplloguer  sur  tout  ce  qu'il  faisait. 

Lui  s'en  moquait,  disant  ; 

—  S'ils  ne  me  laissent  pas  tranquille,  je  veux,  rien  qu'avec 
leurs  fautes  de  français,  faire  un  livre  plus  gros  que  leurs 
livres  mêmes  ! 

Un  jour.  Il  discutait  avec  des  Yvetaux 

—  Ah  çà  I  lui  demanda  celui-ci.  croyez-vous  que  ce  soit 
une  chose  bien  euphonique  que  de  trouver  dans  un  vers 
ces  trois  syllabes  à  la  suite  l'une  de  1  autre  :  ma  la  piaf 

—  Dans  quel  vers?  dit  Malherbe. 


IIENKI   IV,   LOLIS  Xm    ET   RICHELIEU 


—  Parbleu  !  dans  celui-ci  : 

Enfin,  cette  beauté  m„  la   place  rendue' 

a^.S',eT/-,;o'u^^%î'^i''rde:;^^rT  ""^f  ^°"  '"- 

—  Où   donc,    domarula   d^  YvetaÙx        '^"  "■"  ""'  '"  ""=' 

—  Dans  ce  vers,  morbleu  i 


Comparable  d  la   flamme... 
.ofxamra'ns"""""  "^  "^^'^  ^"  '«'^  ^  "  -»"  alors  p.us  de 


..omn.;f;outl'ui'lirrrsÔn'  n'o:"^-:.  ""   "'  '^'^  ^-•"- 
condoléance  *°"   ''°"-   ^^^  compliments  de 

a^^^^a^H-  ^^cŒ^'lrS"^"^^   "'^   -« 
îî  fr,1f  ""'  *"°"  '^  commander  ses  Habits  de  deuil 

a  quelqu'un  de  ses  devoirs,   MalL?bl  le  fak-Ti     l  '".^"«"^'t 
eourmandait  en  ces  termes-  "  ^'^°"'  «^  le 

e.rq:^a„"d%"n\rnse'  ^^'T'^  ZT\r '"''''''  °'-' 
loffense,  jeftner  et  fiire  i.,,,n,^^l'  '^  °'''^""'  P''""'"^°  "ie 
dix  sous  quotidiens  i  en  ret^^n,  -^  '  "''  Pourquoi,  sur  vos 
pauvres  à  votre  fntentio"  et  nÔ  fr  ,  "  fT  ^''  '^°""^''  ^'"-"^ 
Nous  avons   di\   commen     Valhirh?  î"""  '''  ™'  P^-^*^*^' 

public  et  à  nous    au  lieu  d!  ')>  "  ,"^'''^'<:«  «i  peu  utile  au 

""  ':n^„er  4;Sr"™'""    --"""^  " 

ne  servent  qu^au'Sr  ^Û  T if  v^^tT^S^s  tnf""  ^"' 
Con^r""''  "'  "=  dernières,  il  mettaft  ?a  poé"  e 

Jn^'yeT.  ra^ienre't^rlcotp::;^^/:?"-  ^.  -' 
-"-"  <l-ns  >a  ^erre  ou  danrrp'li.tqj"  ""^  "  °" 

celofméUeTdrrime'JrlrSe",.'',^"'''^''^'  ""^"«^  ""  '-» 
Chose  que  son  divmLTem  nt°%t''"  Sfon '^vf  "  if '^  r""^ 
Poete^nes.   pas   plus   utile  à'  li:ta';  qT^^/I'^n  ^J^r/r'^^^ 

Pour1LTomrs\n'g^iUT^    une    grande   considération 
Cn  jour  quil  parlait  de  Cain  et  d'Abel 

'■eclf,  il  a  fini  par  les  no'er  '"  °"'"'"''  ^^  '°'- 

treu°x^afi'n   d'v'l^  •'''"'   ^•'''^"   ''  ^^    Dumoustier  aux   Char- 

Ie^*em^f''r,»'"'■■  "  "^"■^  ''*"'  ^'  '«"'■  ^""««ce  qu'il  n'a  que 
èntmenlr"'   '  "'"''''   """'^  ''■'^"-^'    °"^'=   non   celui   de  Tes 

po^r-r^;  .^L"r;?e^nd^rL^-r«  '^•^  ='^^-  "^--^ 
cupé  ri!rgn^"dês'°ous"ire'""  ^f^^'^  ^*  ■«  "•»"'«  <"^- 

dessous  dpfVim.,»  ,      "   *"    mettait   douze;   puis,   au- 

deT  douze  autr^%r""Al!r.';  '"'""  1"''"^  ''"'^'  -"""e^^us 
douze  et  six  ^        '"°''  ''  recommençait:  douze, 

-  Que  diable  faites-vous  là?  demanda  Racan 
odl/ditl-^utr:."'"''^"*   "■"»*   — "'    -"ure   pour    nne 

-  Je  ne  vous  comprends  pas 

-  Attendez,   et  vous  allez  comprendre. 


Qu'en  tes  prospérités  à  bon  droit  on  sounire 
Et  qu  .1  est  malai,,é  de  vi«.e  eu  ton  empi'-e 
i>ans  désirer  la  mort  ! 


Puis  : 

les~si?'sous,'ce"soi7le°";.^.r''  '"  ''"^'  '^^  «-"«^^  -",  et 
un  °rappo";t'U°ava"r"a\^;l^'îî,«f  ^^^^'^  ^  ^enri  IV  par 

en  1601.  cest-Lfreorsque  ?e  cardinal  n'é'tlil'^   '"   ^«"°°' 
que  dlîvreu.\-.  cdrainai  n  était  encore  quévê- 

Voici  à  quelle  occasion  • 
Plu^  d^'  :^:T"'"'  ""  ^°"'^  ^"  "^^"^  P"^>«'  ^i'  ne  tai.ail 

raù  i'n:nn'èr"d?mtrp'ert''s^|  arir'°''^  ,^^^^^^«  -■" 

aS:;-^^,'^ -^.  -f -^-  n"J:s^  p"  ^rs' 

nommé  Malherbe  "°  eentili.omme  de  Normandie 

no?re  pTe.  ut  paTaît  souv?;/  '^^  '\'''''  '^  ^'^"-'-^ 
du  duc  de  Vendôme  é  rô^  "'Z^'  V^•etau.v.  précepteur 
même  ville  que  Malherbe  n  „  '^^'  ^'^"'^"•^  «ait  de  la 
TOnir;  mais  lé  roi  dont  n  P°"-"^'''"  «enri  iv  à  le  faire 
hésitait  a  l'ippe,™ 'prt^eTuT  dJT  "f-^^'  '^  P'"-^"''''^' 
nouvelle    petis  on     ,   Ce    aV  L    l.^^''  "^^''^  "''"■''^^  ^'""6 

"an:;'  i:i  ^-^^^FrrF-  - -"- -st: 
^^^z:^,^r^:'^^^  c:'dSthi%^r"'^  """ 

mence  ainsi  :  uepart,  la  pièce  qui  com- 

Le  rot,  dont  les  bontés  de  mes  larmes  touchées... 
ma^e'de  cett°e"odf  U   ,?  trôr^^'i  '■''=""   "'  ''<=-'   '■*— 

pensionnaires  >i  '  "    i  em    mis   sur    1  état    de    ses 

rof  alu'ptï-riui^doifnf  mir  l^''^^''/^'^''^"  ^'  '" 
sa  table,  ifn  Taqual."  et  un  'h"aJ       "'''   ^'appointements,     , 

SMliJlii 

qn"irTa""ei"?^T'"'  ''"''  ^"^  ""<=  '"^  féu^rorm^™?' 
de  h  M  JT  ^'^''i''-^.'  "e  commanda  de  me  tenir  près 
de  lui.  et  m  assura  qu'il  me  ferolt  du  bien.  Je  n'en  nom 
merai  pas  de  petits  témoins:  la  reine  mère  du  roi  madame 
la  princesse  de  Conti,  madame  de  Guise,  sa  mère  M  "e 
Bel legarde,  et  généralement  tous  ceu.x  qui  alors  étoien» 
ordinaires  du  cabinet  savent  celte  vérité   „ 

Malherbe  avait  trente  ans  quand  il  fit  la  fameuse  ode  : 

Ta    douleur    Duperriex,    sera    donc    éternelle?... 

beau  viisf"'  "'""  "^^  ""*   '"'"'■    typographique   que  ce 

Et,  rose,  elle  a  vécu  ce  que  vivent  les  roses, 
vint  ainsi,  et  qu'il  y  avait  sur  la  copie  : 

Et  Rosette  a  vécu  ce  que  vivent  les  roses. 


One  de  peines.  Amour,  accompagnent  tes  ro^es 

Que  d  une  aveugle  erreur  tu  ialsfes  toutls  chos^. 

A    la   merci   du  sort  : 


hommes  deTénle.'^'    ces     accidents-là    n'arrivent    qu'aux 

h!;^""^':^''""''  ;^^'''">^''''«  avait  un  défaut  de  prononcla- 
■  •hl^.,'»  H  l;  '^"i"'"  °"  ""  ^'emandait  d'où  il  était,  avait-il 
1  habitude  de  repondre  qu'il  était  de  Batbul  en  Balbutie 

C  était  le  plus  mauvais  récitateur  du  monde:  il  gâtait  les 
pins  beaux  vers  en  les  récitant  lui-même,  outre  qu'il  s'arrê- 
tait cinq  ou  six  fois  par  strophe  pour  cracher  ;  ce  qui  fai- 
sait dire  au  chevalier  de  Mancini  qu'il  n'avait  jamais  vu 
d  homme  plus  humide  et  de  poète  idiis  sec. 

Aussi,  à  cause  de  sa  mic/io«fr»e,  .Malherbe  se  mettait-Il 
toujours  a  coté  de  la  cheminée. 

n  en  résulta  qu  un  jour,  chez  M.  de  Bellegarde  étant  à 
sa  place  ordinaire,    mais   empêché  de    se  chauffer  par  le' 


S'i 


ALEXANDIîE  DLMA5  ILLUSTRE 


chenets  représentant  deux  satyres,  il  prit  les  clieneis  et  les 
porta,  tout  rougis,  au  milieu  de  la   salle. 

—  Eh  bien,  dit  M.  de  Bellegarde.  a  qui  donc  en  avez-vous, 
Malherbe  7 

—  A  ces  deux  gros  b -là,  qui  se  chauffent  tout  à  leur 

aise,  tandis  que  moi.  je  meurs  de  froid. 

Un  jour,  il  dit  des  vers  à  Racan.  et,  après  les  avoir  dits. 
lui  demanda  ce  qu'il  en  pensait. 

—  Par  ma  foi,  répondit  Racan.  je  serais  embarrassé  de 
le  dire  ;  vous  en  avez  mangé  la  moitié 

—  Mordieu  :  fit  Malherbe  tout  en  colère,  si  vous  ajoutez 
un  seul  mot,  je  les  mangerai  tc«t  à  fait  :.  .  Et,  au  résumé, 
j'en  puis  bien  faire  ce  qu'il  me  plaira,  puisqu'ils  sont  a 
moi. 

Il  avait  traduit  un  psaume  de  David  ;  mais,  à  ce  qu'il 
parait,  il  n'avait  pas  conservé  le  sens  que  lui  avait  donné 
le  roi  prophète.  On  le  lui  fit  remarquer.  i 

—  Eh  bien  !  dit-il.  après  tout,  snis-je  donc  le  laquais  du 
roi  David?  J'ai  trouvé  qu'il  parlait  mal.  et  je  l'ai  fait 
parler  mieux,  voilà  tout. 

Il  avait  un  frère  nommé  Eléazar  Malherbe,  avec  lequel  il 
était  sans  cesse  en  procès. 

—  Quel  scandale.  lui  dit  un  de  ses  amis,  de  voir  des  pro- 
cès entre  personnes  si  proches  '. 

—  Et  avec  qui  voulez -vous  donc  que  j'en  aie.  des  procès? 
avec  les  Turcs  ou  avec  les  Moscovites,  qui  sont  à  mille  lieues 
de  moi,  et  dont  je   n'ai  rien  à  réclamer  f 

Malherbe  était  toujours  assez  pial  logé,  choisissant  de 
mauvaises  chambres  garnies  de  cinq  ou  six  chaises  de  paille. 

Or,  comme  11  était  fort  visité  par  tous  ceux  qui  aimaient 
les  belles-lettres,  quand  les  cinq  ou  six  chaises  étaient  oc- 
cupées par  les  visfteurs,  il  fermait  sa  porte  en  dedans,  et. 
si  l'on  fenait  à  heurter  : 

—  Attendez  un  instant  sur  le  carré  que  quelqu'un  sorte 
d'ici,  disait-il;  il  n'^  a  plus  de  chaises 

Voici  une  de  ses  brutalités  que  nous  allions  oublier  : 
Un   soir  qu'il   se   retirait,    après  souper,   de   chez   M.    de 
Bellegarde   avec   un   valet   qui.    pour   éclairer   son   chemin, 
lui  portait  le  flambeau,  il  rencontra  un  gentilhomme  parent 
de  M.  de  Bellegarde,  et  nommé  M.  de  Saint-Paul. 

Celui-ci  l'arrêta  et  commença  à  l'entretenir  de  quelques 
nouvelles  de  peu  d'importance  ;  mais  Malherbe,  l'interrom- 
pant   : 

—  Adieu,  monsieur  !  adieu  !  lui  dit-il  ;  vous  me  faites 
brûler  pour  cinq  sous  de  cire,  et  ce  que  vous  me  racontez 
ne  vaut  pas   un   carolus  ! 

JI.  François  de  Harlay,  archevêque  de  Rouen,  l'avait  prié 
à  diner,  le  prévenant  que  c'était  dans  l'intention  de  le 
mener  ensuite  au  sermon  qu'il  devait  faire,  lui,  M.  de  Har- 
lay. dans  une  église  voisine  de  son  hOtel. 

Le  diner  achevé,  Malherbe,  qui  avait  mangé  tant  qu'il 
avait  pu.  s'endormit  sur  une  chaise  ;  et,  comme  l'archevêque 
le  voulait   réveiller  pour  le  conduire  au  sermon  : 

—  Oh  :  dit  le  poète  en  rouvrant  un  œil.  dispensez-m'en, 
je  vous  prie,  monseigneur  :  je  dormirai  bien  sans  cela  ! 

Quand  il  rencontrait  des  pauvres  et  que  ceux-ci  lui  di- 
saient, afln  de  l'exciter  à  la  générosité.  qu'Us  prieraient 
Dieu  pour  lui  : 

—  Oh  1  répondait  Malherbe  en  secouant  la  tête,  d'après 
lélat  où  je  vous  vois,  je  ne  pense  pas  que  vous  ayez  grand 
crédit  sur  lui.  J'aimerais  mieux  que  M.  de  Luynes  ou  M.  le 
surintendant  me  fissent  la  promesse  que  vous  me  faites  '. 

Un  jour  de  grande  gelée,  au  lieu  d'une  chemisette  qu'il 
mettait  ordinairement,  il  en  mit  trois. 

Puis,  en  outre,  étendant  sur  sa  fenêtre  trois  ou  quatre 
aunes  de  toUe  verte  ; 

—  M'est  avis,  dit-ll.  que  le  froid  ne  me  frappe  si  fort  que 
parce  qu  il  s'imagine  que  je  n'ai  point  de  quoi  me  faire 
des  chemisettes.  .  Ah  :  mais  je  lui  montrerai  bien  qu'il  se 
trompe,  moi  ! 

Le  froid  continuant  malgré  cela,  Malherbe  commença  à 
faire  pour  les  bas  'ce  qu'il  avait  fait  pour  les  chemisettes, 
c'est-ù-dlre  qu'il  en  mit  deux,  trois,  quatre,  cinq  paires. 

Enfin,  il  en  mit  tant,  que,  pour  n'en  point  passer  plus  à 
une  jambe  qu'à  l'autre,  il  avait  une  écuelle  à  sa  droite  et 
une  écuelle  à  sa  gauche,  et  qu'à  mesure  qu'il  passait  un 
bas  à  la  jambe  gauche  ou  à  ^a  jambe  droite,  il  laissait 
tomber  un  jeton  dans  l'écuelle  de  droite  ou  dans  l 'écuelle 
de  gauche. 

Racan.  pour  lui  épargner  cette  peine,  lui  conseilla  de 
les  marquer  d'une  lettre  de  couleur,  et  de  les  chausser 
alphabétiquement. 

Malherbe  suivit  le  conseil  et  s'en  trouva  bien. 

Rencontrant  Racan  quelques  Jours  après,  et  passant  ra- 
pidement  à   côté  de  lui  : 

—  Eh  I  dit-ll,  J'en  al  jusqu'à  la  lettre  L. 
Cela  lui  en  falsall  onze  paires. 

Un  jour,  chez  madame  de  Lorges,  11  montra  quatorze  che- 
mises et  chemisettes. 

—  Bah  :  dlsalt-11.  Dieu  n'a  fait  le  froid  que  pour  les  pau- 


^Tes  et  les  sots  ;  mais  ceux  qui   ont  le  moyen  de  se  bien 
vêtir  et  bien  chauffer  ne  doivent  jamais  souffrir  du  froid. 

Etant  une  fois  tombé  assez  gravement  malade,  il  envova 
chercher  loculiste  Thévenin,  qui  était  à  M.  de  Bellegarde  ; 
celui-ci,  le  trouvant  en  danger,  lui  proposa  d  appeler  un 
de  ses  confrères  nommé  Robien. 

—  Oh  !  non,  pas  cet  homme-là  !  dit  Jlalherbe.  Robien  est 
un  nom  d'avocat,  et  je  ne  puis  pas  souffrir  les  avocats. 

—  Eh   bien,   reprit   Thévenin.    voulez-vous  M.   Guenebeau? 

—  Guenebeau  :  un  nom  de  chien  courant  I...  Tototo.  Gue- 
nebeau :      Non,   ma   fol.   non:... 

—  Voulez-vous  M.   Dacier? 

—  Un  gaillard  plus   dur  que  le  fer  ?  Jamais  ! 

—  Eh  bien,  voyons,  il  y  a  encore  M.   Provins. 

—  Provins,  soit;  je  n'ai  rien  contre  celui-là. 
Et  il  l'envoya  quérir. 

Un  jour  qu'il  donnait  à  diner  à  six  de  ses  amis,  il  leur 
servit  à  chacun  un  chapon  bouilli. 

—  Pourquoi  sept  chapons  ?  demanda  un  des  convives. 

—  Parce  que,  dit  Malherbe,  vous  aimant  tous  également, 
je  ne  veux  pas  servir  à  l'un  1  aile,  et  à  l'autre  la  cuisse. 

M.  de  Bellegarde  fit  des  couplets  qui  disaient,  au  troi- 
sième vers  : 


Cela  se  peut  facilement. 


et,  au  sixième  : 

Cela  ne  se  peut  nullement. 

Mallierbe  les  avait  retouchés,  et  l'on  disait  généralement 
qu'ils  étaient   de   lui. 
Un  poète  nommé  Berthelot  en  fit  une  parodie. 
Voici  deux  strophes  de  cette  parodie  : 

Dire  partout  qu'il  est  habile. 

Et  reprendre  Homère  et  Virgile. 

Cela  se  peut  facilement. 

Mais,  bien  qu'il  soit   d'avis  contraire, 

De   croire    qu'il   puisse   mieux   faire, 

Cela  ne   se  peut   nullement. 

Etre  six  ans  à  faire  une  ode. 
Et  donner  des   lois   à   la  mode. 
Cela  se  peut  facilement. 
Mais  de  nous  charmer  les  oreilles 
Par  la  merveille   des  merveilles. 
Cela   ne  se  peut  nullement. 

Malherbe,  furieux,  provoqua  Berthelot  ;  et.  celui-ci  ayant 
refiisé  de  répondre  à  lappel.  il  le  fit  bâtonner  par  un  gen- 
tilhomme  de    Caen   nommé   la   Bourladière. 

Malherbe  était  non   moins  brutal  en   amour  qu'en   poésie 

Un  jour,  il  raconta  à  madame  de  Rambouillet  qu'ayant  eu 
soupçon  que  madame  la  vicomtesse  d'.-iulchy,  sa  maltresse, 
le  trompait,  il  était  entré  dans  sa  chambre,  et.  l'ayant 
trouvée  seule  sur  son  lit.  il  lui  avait  pris  les  deux  mains 
dans  une  des  siennes  et  l'avait  souffletée  jusqu'à  ce  qu'elle 
criât  au  secours. 

Puis,  comme  il  avait  entendu  que  l'on  venait  à  ses  cris. 
11  s'était  assis  près  de  son  lit,  ayant  l'air  de  causer  avec 
elle  de  la  façon  la  plus  Innocente  du  monde  ;  de  sorte  que 
la  personne  qui  vint  ne  voulut  jamais  croire  que  la  vicom- 
tesse avait  été  battue,  quoiqu'elle  eût  les  joues  rouges  et 
les  yeux  pleins  de  larmes. 

Malherbe  fut  aussi  amoureux  de  madame  de  Rambouillet. 
mais  platonlquenient. 

Voici  les  vers  qu'il  fit  pour  elle  ;  ils  sont  d'une  belle 
forme  et  d'une  facture  serrée  : 

Cette  belle  bergère  à  qui  les  destinées 

Semblaient  avoir  gardé  mes  dernières  années. 

Eut   en  perfection   tous  les  rares  trésors 

Qui   parent  un  esprit  et  font  aimer  un  corps  ; 

Ce   ne  furent   qu'attraits,   ce  ne   furent   que  charmes. 

Sitôt  que  je  la  vis,  je  lui  rendis  les  armes  ; 

Un  objet  si  puissant  ébranla  ma  raison  ; 

Je  voulus  être  sien,  j'entrai  dans  sa  prison. 

Et  de  tout  mon  pouvoir  essayai  de  lui  plaire 

Tant  que  ma  servitude  espéra  du  salaire. 

Mais,  comme  j'aperçus  l'infaillible  danger 

Où.  si  je  poursuivais,  je  m'allals  engager. 

Le  soin  de  mou  salut  m'ôta  cette  pensée  : 

J'eus  honte  de  brûler  pour  une  àme  glacée. 

Et,  sans  me  travailler  à  lui  faire  pitié. 

Restreignis  mon  amour  aux  formes  d'amitié. 

Le  fils  de  notre  poète  ayant  été  trouvé  assassiné  à  Alx,  où 
11  occupait  une  place  de  conseiller,  Malherbe,  pour  deman- 
der justice  au  roi,  qui  était  au  siège  de  la  Rochelle.  Ht  un 
voyage  pendant  lequel  11  gagna  la  maladie  dont  il  mourut. 

Il  n'était  point  très  croyant  à  une  autre  vie.  et.  lorsqu'on 
lui  parlait  de  l'enfer  et  du  paradis.  Il  se  contentait  de  dire  • 

—  J'ai  vécu  comme  les  autres,  je  veux  mourir  comme  les 
autres,  et  aller  où  vont  les  autres  . 


HENRI    iV,   LOUIS  MU    ET   lilCHELIEU 


On  le  pressa  de  se  confesser  ;  mais  il  répondit  qu'étant  ac 
.  oiitumé  de  ne  se  confesser  qu'A  Pâques,  il  désirait  ne  point 

•  danger  ses  habitudes. 

Au  reste,  il  allait  à  la  messe  toutes  les  fêtes  et  tous  les 

■  iimancties.  et  parlait  toujours  avec  respect  de  Dieu  et  des 
'  Imses   saintes. 

Enfin.  Vvrande  l'ayant  décidé  ;i  se  confesser,  le  moribond 

■  nvoya   clierilier    le    vicaire    de    Saint-Germain-r.\u\errols 

•  ml  non  seulement  le  confe^^sa  en  effet,  mais  l'assista  même 
iiisquà  .«a  mort.  \ 

Vne  heure  avant  d'e.xpirer.  et  comme  il  était  tombé  dans 
me  espèce  d'as.soupissement  dont  on  croyait  qu  il  ne  sortl- 
lait  plus,  il  se  réveilla  tout  ù  coup  pour  reprendre  -son 
iiotesse  dune  faute  Ue  fiançais  qu'elle  venait  de  commettre 
Son  confesseur  lui  reprochant  alors  doucement  de  songer 
.1  des  choses  qui  lui  faisaient  oublier  Dieu  : 

—  Eh:  mon  père,  dit-il.  n  est-ce  pas  un  bien  grand  péché 
aussi  que  d'oublier  la  langue  française  ! 

.Après   quoi     étant    retombé    dans   son    assoupissement,    il 
râla  encore  une  heure  environ,  puis  rendit  le  dernier  soupir 
Nous  avons  dit  comment  Sa  Majesté  Louis  XIII  avait  con- 
sommé son  mariage  à  Saint-Germain  au  moment  où  la  reine 
mère  s'échappa  de  Blois  :  —  nous  avous  dit  comment  s'était 
terminée  cette  petite  guerre  civile  dont  un  des  derniers  épi- 
sodes fut  la  mort  du  marquis  de  Richelieu,  frère  aîné  de 
l'évi'-que  de  Luçon.  tué  par  Thémlne  :  —  nous  avons  cité  les 
trois   principaux   articles    du   traité   de   paix,   ou    plutôt   les 
trois   articles   qui   nous   intéressent  :    M.   d'Epernon   rentrait 
en  grâce.  rar.:hevèque  de  Toulouse  et  lévêque  de  Luçon  rece- 
vaient chacun  un  chapeau  de  cardinal  ;  madame  de   Vigne- 
rot  de  Pont-Courlay.  nièce  de  Richelieu,  dotée  de  cent  mille 
livres   par    la   reine    mère,    épousait    Combalet.    neveu    de 
Luynes  ;    —    nous    avons   dit    les   étranges    amours   du   roi 
Louis  XIII   avec  ses   maîtresses,   et  comment,    ayant   dit    à 
madame   de  Luynes.   devenue  madame  de    Chevreuse,   qu'il 
n'aimait  ses  maltresses  que  jusqu'à  la  ceinture,   celle-ci  lui 
répondit     .  Eh  bien,  sire,  vos  maîtresses  se  ceindront,  comme 
Oros-Guillaume,  au  milieu  des  cuisses!  ..  enfin,  nous  avons 
raconté  ce  que   Guy-Patin,   médecin   du  cardinal     avait   dit 
■  le  lui  après  sa  mort     .,  Le  cardinal,  deux  ans  avant  que  de 
mourir,  avait  encore  trois  maîtresses  :  la  première  était  sa 
niece.   madame  de   Combalet  :  la  seconde   était  la  Picarde 
■•^t-à-dire    la    femme    du    maréchal    de    Chaulnes  ;    et    la 
l'iislème.   dit   toujours  Guy-Patin,    une  certaine   belle   fille 
irisienne   nommée    Marion    Delorme.  .. 
\farion   Delorme  est  une  célébrité   parmi   les  courtisanes. 
n    a   fait   cent    contes    sur   elle  ;    on    l'a    fait    vivre   près 
•  1  lin  siècle  et  demi;  enfin,  elle  a  servi  de  prétexte  à  Victor 
Hugo  pour  faire  un   des  plus  beaux   drames   de   la    scène 
française. 

[lisons  ce  qu'était  Marion  Delorme  :  nou«  la  retrouverons 
mi-lée    à    l'histoire   du   pauvre   Cinq-Mais. 

Marion  Delorme  était  née  à  Châlons-sur-Marne,  vers  1609 
ou  icio  ;  elle  avait  donc,  à  l'époque  où  nous  sommes  arrivés, 
dix-huit  ou   dix-neuf  ans. 

Elle  était   pre.sque  de  condition   et   riche  pour    l'époque  : 
'Ile  eût  eu  vingt-cinq  mille  écus  en  mariage;  mais  elle  pré- 
:  a*  rester  fille,   si  toutefois  on  peut  appeler  rester  mie  le 
liti  qu'elle  adopta. 

I  'était  une  très  belle  personne,  de  grande  mine,  faisant 
■if  avec  grâce:  médiocre  d'esprit,  mais  chantant  bien,  et 
liant  admirablement  du  théorbe  ;  magnifique,  dépen- 
H.re.  lascive:  elle  avait  eu  quintité  d'amants,  mais  pré- 
'■iidait  n'en  avoir  aimé  que  sept:  c'est  bien  peu.  comme 
on  voit.  Desbarreaux  avait  été  le  premier:  puis  vinrent 
successivement  le  marquis  de  Rouville.  beau-frère  de  Bussy- 
Rabutin  ;  Miossens.  à  qui  elle  avait  écrit  la  première,  et 
qui  pour  elle  fut  infidèle  à  madame  de  Rohan  ;  Arnault 
Cinq-Mars.   M.  de  ChâtiUon  et  M.   de   Erissac 

On  voit  qu'elle  ne  comptait  pas  le  cardinal  au  nombre  de 
ceux  qu'elle  avait  aimés. 

Le  cardinal  l'avait  envoyé  chercher  sur  .sa  réputation  de 
heauté.  et  elle  était  venue  au  palais  déguisée  en  page. 

LUI,  de  son  côté,  était  dégillsé  en  cavalier.  Il  portait  un 
habit  de  satin  gris  de  lin.  passementé  d'or  et  d'argent  ;  il 
était  hotié  et  avait  des  plumes  sur  son  chapeau. 

II  lui   fit.  après  l'entrevue,  donner  cent  pistoles  par  son 
valet  de  chambre  de  Bournais  ;  Marion  les  lui  jeta  au  nez 
l'uls.   rentrant  : 

Monseigneur.   dlt-eUe.   ce   n'est  pas  vous  prob,abIement 
"  m  avez  fait  cette  insulte  de  m'offrir  de  l'argent    Regar-  1 
dez  autour  de  vous,  et  voyez  si   vous   n  avez   pas  quelque 
chose  de  mieux  que  des  pistoles  à  me  donner  en  souvenir 
de  notre  entrevue. 

Le  cardinal   regarda  autour  de  lui.   vit  un  Jonc   qui  ap- 
p.'irtenalt   à  madame  de  Combalet.   le  prit   et  le  donna    à 
lion,   en   disant  : 

Tenez,  ma  belle  fllle,  voici  une  canne  qui  vient  de  ma 

riic'ce. 

--  A  la  bonne  heure  !  dit  Marlpn  o'elorme.  ceci  est  un  tro- 
phée... Je  le, prends  et  je  le  garde. 

HENRI    IV,    LOliie   Xlll    ET   RlCllF.MFL 


Le  jonc   était    très  beau,   richement    monté   et  valait   nnp 

racomamkVdo,r^^  ''"'°"  '^  portait 'hlbit'ueUmeT 
laconlant  1  anecdote  a  qui  voulait  l'entendre 

ceî^lu  "Véi^iit  s^r^r^S':;::;^r^i;itr;^'r^/' 

qr  dVreiZffra'lXnl.^^-^"^'^  ''  rhonnét^e^o'JSlt 

n,ft""î?.T-^""''°"  '"^  ^'ecevait  d'argent:  des  cadeaux  seule- 
raient.  D'Emery.  trésorier,  lui  avait  donné  un  coUlei  dt 
diamants  qui  lui  était  de  temps  en  temps  d'une  grande 
'e>source;  dans  ses  besoins,  elle  le  mettait  en  gage  e  ses 
besoins  étaient  fréquents.  Elle  disait  elle-mèmlqu  eUe 
n  avait  jamais  porté  les  mêmes  gants  plus  de  trois  heures 

n'a^aif^ronLe"'   """^  ^'^"   ^°"   ^'^   '^"-'   <'"-<'    ^"^ 
Elle  promettait  -  comme  Ninon,  dont   elle  était  auelaue 
peu  jalouse  _  d'être  belle  jusqu'à  quatre-vingts  ans     mais 

timoine  dant  le  but  de  se  faire  avorter,  elle  s'empoisonna 

.Sa  maladie  dura  trois  jours  ;  pendant  ces  trc.is  jours  la 
pauvre  Madeleine  se  confessa  dix  ou  douze  fois  ;  elle  trouvait 

ôrrchrrirprTtre.'^''"'^    ""    "°"^-"->"    '    ^"■^'    '^''    -"-y^" 

Elle  fut  exposée,  morte,  sur  son  lit  pendant  vingt-quatre 

Z\Z'  f^n"^  '''^   '''°"'  ""'   couronne  de  fleurs  d'oranger 
mêlées   à  des  roses  blanches,   ce  qui  était  un   peu  risqSé 
Llle  avait  un  frère  et  trois  sœuris  • 

fÂTJ'^T^;'^^''  '^  nommait  Baye,  du  nom  d'une  terre  de 
amille,  était  en  prison  pour  dettes.  iMarion  alla  solliciter 
le  président  de  Mesmes,  qui  la  trouva  si  charmante^e 
non  seulement  U  lui  accorda  sa  demande,  mais  encore  la 
reconduisit  jusqu'à   la  porte  de  la  nie    disant  ■ 

-Eh!  mademoiselle,  se  peut-ll  que  j'aie  vécu  jusqu'à 
cette   heure  sans   vous  avoir   connue? 

Ses  trois  sœurs  étaient  belles  et  bien  faites  :  rainée  qui 
n^était  point  renommée  pour  son  esprit,  avait  l'habitude  de 

—  Nous  sommes  pauvres,  mais  nous  avons  l'honneur 
L'honneur   d'être    les  sœurs   de   Marion   Delorme.    proba- 
blement. 

Et  elle  avait  raison,  la  pauvre  fille  ;  car.  comme  Marion 
était  l'illustration  et  le  soutien  de  sa  famille  elle  morte 
Il  n'y  eut  plus  ni  frère  ni  sœur  ;  l'excellent  cœur  défrayait' 
toute  la  famille. 

Sans  doute  n 'avait-elle  pas  rendu  au  cardinal  Jlazarin  les 
.services  qu'on  l'accusait  de  rendre  au  cardinal  de  Riche- 
lieu :  car.  au  moment  où  elle  mourut,  elle  aUait  être  arrê- 
tée comme  faisant  partie  de  la  cabale  des  princes  de  Condâ 
et  de  Conti. 

Ce  fut  sans' doute  aussi  ce  qui  donna  lieu  à  cette  singu- 
lière version,  qu'elle  n'était  pas  morte,  mais  qu'elle  avait 
fait  courir  le  bruit  de  sa  mort,  et  qu'après  avoir  regardé 
passer  son  convoi  dune  fenêtre,  elle  était  partie  pour  l'An- 
gleterre. 

A  dater  de  ce  moment,  commence  pour  la  pauvre  trépas- 
sée une  suite  d'aventures  dues  à  l'imagination  de  ses  bio- 
graphes. 

Selon  quelques-uns,  elle  aurait  épousé  un  lord  :  devenue 
veuve,  elle  serait  rentrée  en  France  avec  une  centaine  de 
mille  francs  ;  attaquée  sur  la  route  par  une  bande  de  voleurs, 
elle  aurait  été  épousée  par  leur  chef  ;  veuve  une  secondé 
fois,  après  quatre  ans  de  cohabitation  avec  ce  second  mari. 
elle  aurait  épousé  en  troisièmes  noces  un  procureur  fiscal 
nommé  Le  Brun  ;  puis,  ayant  perdu  ce  nouvel  époux,  après 
vingt-deux  ans.  elle  serait  venue  habiter  le  :\Iarais,  où. 
volée  par  des  domestiques  infidèles,  elle  serait  morte  sous 
Louis  XV,  en   I74I,  à  l'âge  de  cent  trente-trois  ans  ! 

Tout  cela,  comme  on  le  comprend  bien,  est  une  fable 
Tallemant  des  Réaux  la  détruit  par  les  détails  minutieux 
qu'il  donne  sur  ses  derniers  moments,  et  nous  trouvons, 
dans  la  Gazette  historique  de  Loret.  çon  extrait  mortuaire 
en  quatre  vers. 
Voici  ces  quatre  vers,  publiés  à  la  date  du  30  juin  1650- 

La  pauvTe  Marion  Delorme, 

De  si  rare   et  plaisante  forme. 

A  laissé  ravir  au  tombeau 

Son   corps  si    charmant   et  si    beau 

Quant  à  madame  de  Chaulnes,  ses  relations  avec  le  car- 
dinal étalent  avérées.  Au  lieu  de  les  nier  comme  madame  de 
Combalet,  ou  de  les  avouer  simplement  comme  Marion 
Delorme,   la  maréchale  s'en   vantait. 

La  chose  pensa  mal  tourner  pour  elle  Une  nuit  qu'elle 
revenait  de  Saint-Demis,  son  carrosse  fut  arrêté  par  six 
hommes  à  cheval  déguisés  en  officiers  do  la  marfne  <pil 
essayèrent  de  la  défigurer  en  lui  cassant  deux  bouteilles 
d'encre  sur  le  visage. 

Le  procédé  est  simple  :  on  casse  les  bouteilles  sur  le  vi- 
sage de  la  personne  que  l'on  veut  défigurer  ;  le  verre  coupe. 


8G 


ALEXANDRE  DLMAS  ILLUSTRE 


l'encre  entre  dans  la  coupure,   et   la   trace  de  la  cicatrice 
reste   éternellement. 

Aujonrdhui,  on  a  encore  simplifié  la  cliose,  on  jette  da 
vitriol  au  visage. 

Pur  bonheur,  madame  de  Cliaulnes  se  défendit  en  éten- 
dant les  deux  mains  ;  les  bouteilles  se  brisèrent  aux  pan- 
neaux du  carrosse,  et  ses  vêtements  seuls  furent  perdus. 

Le  cardinal,  pour  la  dédommager,  ïinon  du  mal.  du  moins 
de  la  peur,  lui  donna,  aux  portes  d'Amiens,  une  abbaye  de 
vingt-cinq  mille  livres  de  rente. 

Maintenant,  suivons  le  cardinal  dans  des  amours  plus 
ambitieuses,  et  qui  lui  réussirent  moins  bien  que,  celles  que 
nous  venons  de  raconter. 

La  reine  Aune  d'Autriche,  délaissée  par  son  mari,  s'était 
à  peine  aperçue  d'une  cliose  dont  les  femmes  s'aperçoivent 
toujours  :  c'est  que  le  cardinal  de  Riclielieu  poussait  auprès 
d'elle  l'étiquette  jusqu'à  la  galanterie,  le  respect  jusqu'à 
l'adoration. 

Un  soir,  elle  reçut  une  lettre  du  cardinal,  qui  lui  deman- 
dait une  entrevue,  et  la  priait  de  faire  de  cette  entrevue  un 
lêle-à-tète,  le  but  de  Son  Eminence  étant  de  parler  avec  Sa 
Ma.iesté  de  certaiaes  affaires  d'Etat  qui  demandaient  le  plus 
grand  mystère. 

Le  roi  était  malade  et  en  froid  avec  la  reine,  à  cause  des 
familiarités  de  M.  le  duc  d'Anjou.  —  Nous  avons  déjà  parlé 
des  familiarités  de  monseigneur  Gaston  d'Orléans,  et  nous  en 
parlerons  encore. 

La  reine  accorda  le  rendez-vous  ;  seulement,  elle  plaça 
dans  l'embrasure  d'une  fenêtre  une  vieille  femme  de  cham- 
bre espagnole  nommée  dona  Estefania,  qui  l'avait  suivie  de 
Madrid  à   Paris,  et  qui  parlait   â  peine  le   français. 

Le  cardinal  était  en  costume  de  cavalier  ;  dans  ces  sortes 
d'aventures,  il  tenait  â  di.ssimuler  complètement  Ihomme 
d'Eglise  ;  oubliant  sa  robe,   il  voulait  qu'on  l'oubliât. 

Au  reste,  comme  la  plupart  des  prélats  du  temps,  qui.  au 
besoin,  portaient  la  cuirasse,  11  portait  la  moustache  et  la 
royale  ;  seulement,  la  royale  ne  portait  pas  encore  ce  nom 
aristocratique.  Nous  trouverons  moyen,  en  entrant  dans  le 
cabinet  de  Louis  XIII.  pendant  un  de  ces  moments  d'ennui 
<iui  lui  étaient  si  pesants  et  si  familiers,  de  dire  comment 
prit  son  nom  ce  petit  bouquet  de  barbe  qui.  après  avoir  été 
rasé  sous  Louis  XIV,  Louis  XV,  Louis  XTI,  la  République  et 
lEmpire,    reparut    avec    la    Restauration. 

Richelieu  entra  et  trouva  la  reine  assise  et  souriante.  La 
reine  pouvait  avoir  alors  vingt-trois  nu  vingt-quatre  ans  : 
c  e.st  dire  qu'elle  était  dans  toute  la  (leur  de  cette  beauté 
si   tristement  négligée   par  .son   mari. 

Le  cardinal  était  un  diplomate  assez  habile  pour  enve- 
lopper sa  proposition,  si  étrange  qu'elle  fût,  de  dilemmes 
assez  pressants  pour  qu'Anne  d'Autriche  l'écputât  jusqu'au 
bout. 

11  prit  texte  de  la  mauvaise  santé  du  roi.  de  la  maladie 
dont  il  était  particulièrement  atteint  à  cette  heure,  de  sa 
crainte,  comme  Adèle  sujet  de  la  reine  et  ministre  d'un 
grand   Etat,   que  cette  maladie  n'empirât. 

Il  Ht  envisager  à  la  reine  la  position  précaire  oit  elle  se 
trouverait  si,  le  roi  venant  à  mourir,  elle  restait  veuve  sans 
enfants. 

La  couronne,  alors,  passait  à  M.   d'Anjou. 

Elle  avait  pour  ennemie  mortelle  la  reine  mè'ce,  Marie  de 
Médicis.  Il  est  vrai  quelle  avait  pour  ami  le  petit  duc 
d  Anjou  ;  mais  qu'était-ce  cpie  la  protection  d'un  roi  de 
quinze  ans  contre  la  persécution  d'une  reine  mère  de  qua- 
rante-neuf ans  ? 

La  reine,  en  voyant  l'abîme  où  elle  était  près  de  tomber, 
.s'olfraya. 

—  Mais,  s'écria-t-elle,  vous  me  resterez,  vous,  monsieur  le 
cardinal  l  vous  êtes  mon  ami. 

—  Sans  doute,  madame,  répondit  celui-ci,  je  vous  resterai, 
ou  plutôt  je  vous  resterais  si  je  ne  devais  pas  être  entraîné 
moi-même  dans  la  c.itastropbe  ;  mais  monseigneur  Gaston 
me  hait,  mais  la  reine  mère  ne  me  pardonnera  pas  les 
marques  de  sympathie  que  je  "vous  ai  données  II  en  résulte 
que,  si  le  roi  meurt  sans  enfants,  nous  sommes  perdus  tous 
deux  :  on  me  relègue  dans  mon  évèché  de  Luçon  et  l'on 
vous  renvoie  en  Espagne:  c  est  un  triste  résultat,  n'est-ce 
pas,  pour  deux  coeurs  qui  avalent  rêvé  la  régence? 

La  reine  plia  la  tète. 

—  La  destinée  des  rois,  murmur.a-t-elle.  comme  celle  des 
simples  particuliers,   est  aux  mains  du   Seigneur. 

—  Oui.  répondit  Richelieu,  et  voila  pourquoi  Dieu  a  dit 
a  sa  créature,  faible  ou  forte,  humble  ou  élevée  :  «  Aide-toi 
et  Uleu   t'aidera.  » 

r..i  reine  jeta  sur  le  cardinal  un  de  ces  regards  clairs  et 
protond.s  qui  sondent  les  coeurs  ;  mais  elle  eut  beau  regarder, 
elle  ne  vit  rien  dans  cette  ame  pleine  de  ténèbres. 

,—  Je   ne  vous  comprends    pas,    dit-elle. 

—  Avez-vous  quelque  désir  de  me  comprendre,  madame  ? 
demanda   le  cardinal. 

—  Oui,  car  la  situation   est  grave. 

—  Ce  que  j'ai  à  dire  est  difficile. 


1 


—  Dites  à  demi-mot. 

—  Votre  Majesté  me  permet   de  parler  ? 

—  J'écoute  Votre  Eminence. 

—  Eh  bien,  tout  cet  avenir,  sombre  et  sinistre  se  change 
en  un  avenir  rayonnant,  si,  au  moment  de  la  mort  du  roi, 
on  peut  annoncer  à  la  France  que  le  roi,  en  mourant,  laisse 
un  héritier  de  la  couronne. 

—  Mais,  dit  la  leine  en  rougissant,  je  croyais  que  vous 
aviez  pu  deviner  que.  avec  le  roi,  c'était,  sinon  Impossible, 
du  moins  peu  proljable. 

—  C  est  justement  parce  que  la  faute  est  au  roi,  dit  le  car- 
dinal, que  la  faute  est  réparable. 

—  Ah  !  ah  !  fit  la  fière  princesse  espagnole. 

—  Vous  comprenez,   n'est-ce   pas?    dit   Richelieu. 

—  Je  crois  comprendre,  du  moins:  c'est  quatorze  ans  de  ^ 
royauté  que  vous  m'offrez  en  échange  de  quelques  nuits  '0 
d'adultère.  " 

—  C'est  toute  une  vie  de  dévouement  et  d'amour  que  je 
mets  à  vos  pieds. 

Le  Richelieu  de  1G24  n'était  point  ce  qu'il  lut  dix  ans 
plus  tard,  c'e.st-à-dire  l'implacable  cardinal,  l'inflexible  mi- 
nistre, l'homme  au  génie  sanglant;  ou.  s  il  l'était,  personne 
ne  le  voyait  encore  .«sous  cet  aspect,  pas  plus  Anne  d'Au- 
triclie  que  les  autres.  Elle  ne  vit  donc  dans  cette  proposi- 
tion, où  il  y  avait  autant  de  politique  que  d'amour,  elle 
ne  vit  donc,  disons-nous,  qu'une  suprême  insolence  ;  et, 
voulant  savoir  jusqu'où  la  pousserait  celui  qui  lui  faisait 
cette   étrange    proposition  : 

—  Monsieur,  dit-elle,  la  demande  est  inusitée  et  vaut, 
vous  l'avouerez.  la  peine  que  l'on  y  réfléchisse:  laissez-moi, 
pour  me  consulter,  la  nuit  et  l.a  journée  de  demain. 

—  Et  demain,  demanda  le  cardinal,  j'aurai  de  nouveau 
l'honneur  de  mettre  mes  hommages  aux  pieds  de  Votre 
Majesté? 

—  Demain,  soit!  répondit  la  reine;  j'attendrai  Votre  Emi- 
nence. 

Le  cardinal  se  retira,  transporté  de  joie,  après  avoir  de- 
mandé et  obtenu  la  permission  de  baiser  les  mains  à  la 
reine. 

,-\  peine  la  portière  fut-elle  retombée  derrière  le  cardinal. 
qu'Anne  d'Autriche  fit  prévenir  sa  bonne  amie  madame  de 
Clievreuse  qu'elle  voulait  lui  i)arler. 

Madame  de  Chevreuse  accourut. 

Elle  avait,  depuis  loUiTtemps.  remarqué  cet  amour  du  car- 
dinal pour  la  reine  :  bien  souvent  elle  en  avait  parlé  à 
.\nne  d'Autriche  :  lùen  souvent  les  deux  jeunes  femmes  en 
avaient  ri.  Comme  tout  le  monde,  elles  ne  voyaient  dans 
M.  de  Richelieu  que  le  pauvre  petit  évêque  de  Luçon. 

Alors,  on  arrêta  un  projet  digne  de  ces  deux  folles  tètes 
et  qui  devait  à  tout  jamais  guérir  le  cardinal  de  son  amour 
pour   la  reine. 

Rendez-vous,  on  se  le  rappelle,  avait  été  pris  pour  le  len- 
demain soir. 

Le  lendemain  donc,  lorsque  tout  le  monde  fut  retiré,  le 
cardinal,  profitant  de  la  permission  reçue,  se  présenta  chez 
la  reine. 

Empruntons  à  un  auteur  contemporain,  qui  désire  garder 
l'anonyme,  le  récit  de  cette  scène  :  , 

.<  La  reine  accueillit  parfaitement  le  cardinal,  mais  seule 
ment  parut  émettre  des  doutes  sur  la  réalité  de  l'amoui 
dont  Son  Eminence  lui  avait  parlé  la  veille,  .\lors.  le  cardi- 
nal  appela  à  son  aide  les  serments  les  plus  saints,  et  jura 
qu'il  se  sentait  prêt  à  e.técuter  pour  la  reine  les  hauts  faits 
que  les  chevaliers  les  plus  renommés,  les  Roland,  les  .\ma 
dis.  les  Calaor.  avaient  exécutés  autrefois  pour  la  dame  ilo 
leurs  pensées  :  que,  d'ailleurs,  si  .\nne  d'Autriche  voulait 
le  mettre  .à  l'épreuve,  elle  acquerrait  bien  vite  la  conviction 
qu'il  ne  disait  que  I  exacte  vérité  Mais,  au  milieu  de  ces 
protestations,   Anne    d'Autriche  l'interrompit. 

•  -  Voyez  le  beau  mérite,  dit-elle,  de  tenter  des  prouesses 
dont  l'accomplissement  donne  la  gloire:  C'est  ce  que  tons 
les  hommes  font  par  ambition  aussi  bien  que  par  amour 
mais  ce  que  vous  ne  feriez  pas.  monsieur  le  cardinal,  par. . 
qu'il  n'y  a  qu'un  homme  amoureux  qui  y  consentit,  ce 
serait  de  danser  une  sarabande  devant  moi  .. 

„  _  Madame  répondit  le  cardinal,  je  suis  aussi  bien  ca- 
valier et  homme  de  guerre  qu'homme  d'Eglise,  et  mon  édu- 
cation. Dieu  merci:  a  été  celle  d'un  gentilhomms  ;  je  ne 
vois  donc  pas  ce  qui  pourrait  m'empêcher  de  danser  devant 
vous,  si  tel  était  mon  bon  plaisir  et  que  vous  promissiez  de 
me  récompenser  de  cette  complaisance. 

«  —  Mais  vous  ne  m'avez  pas  laissé  achever,  dit  la  reine 
Je  prétendais  que  Votre  Eminence  ne  danserait  pas  devant 
moi  avec  un  costume  de  bouflon  espagnol. 

«  —  Pourquoi  pas?  dit  le  cardinal.- La  danse  étant  en 
elle-même  une  chose  fort  bouffonne,  je  ne  vols  pas  qui  empê- 
cherait d'assortir  le  costume  à  l'action 

«  —  Comment  !  reprit  Anne  d'Autriche,  vous  danseriez 
une  sarabande  devant  moi.  vêtu  en  bouffon  avec  des  son- 
nettes aux  jambes  et  des  castagnettes  aux  mains? 


IIEMHI    IV,   LOLIS  XUI    ET    RICHELIEU 


.  —  Oui,  si  cela  devait  se  passer  devant  vous  seule,  et, 
comme  je  vous  l'ai  dit,  (lue  j'eusse  promesse  d'une  récom- 
pense. 

-  —Devant  moi  seule,  c  est  impossible,  dit  la  reine;  U 
i.iut  hieu  un  musicien  pour  marquer  la  mesure. 

..  —  Alors,  prenez  Hoccan.  mon  joueur  de  violon,  dit  le 
ardinal  ;   c  est  un  garçon  discret  et  dont  je  vous  réponds. 

«  —  .\li  !  si  vous  faites  cela,  s  écria  la  reine,  je  serai  la 
première  à  avouer  que  jamais  amour  n'égala  le  vôtre. 

.  —  Eh  bien,  madame,  dit  le  cardinal,  vous  serez  satis- 
faite. Demain,   à   la  même  heure,  vous  pouvez  m  attendre. 

<  La  reine  donna  sa  main  a  baiser  au  cardinal,  qui  se  re- 
tira, ce  jour-là.  plus  joyeu.x  encore  que  la  veille. 

•  La  journée  du  lendemain  se  passa  dans  l'anxiété  ;  la 
reine  ne  pouvait  croire  que  le  cardinal  se  décidât  à  faire 
une  pareille  folie-,  mais  madame  de  Chevrcuse  n'en  fit  pas 
doute  un  îiistani.  disant  savoir  de  bonne  source  que  Son 
Eminence  était  amoureuse  de  la  reine  à  en  perdre  la  tête. 

•  .\  dix  heures,  la  reine  était  dans  son  cabinet  ;  madame 
de  Che>Teuse.  Vauthier  et  Beringhon  étaient  cachés  derrière 
un  paravent.  La  reine  disait  que  le  cardinal  ne  viendrait 
pas  :  mais  madame  de  Chevreuse  soutenait,  elle,  qu'il  vien- 
drait. 

■.  Boccan  entra  :  U  tenait  son  violon,  et  annonça  que  Son 
Eminence  le  suivait. 

•  Environ  dix  minutes  après  le  musicien,  un  homme  parut, 
enveloppé  d  un  grand  manteau  qu'il  rejel.i  aussit<it  qu  il 
eut  fermé  la  porte  :  c'était  le  cardinal  lui-même,  dans  le 
costume  exigé.  Il  avait  des  chausses  et  un  pourpoint  de 
velours  vert,  des  sonnettes  d'argent  â  ses  jarretières,  et  des 
castagnettes  aux  mains. 

"  Anne  d'Autriche  eut  grand'pelne  à  tenir  son  sérieux  en 
voyant  l'homme  qui  gouvernait  la  France  accoutré  d'une 
îi  étrange  façon  ;  cependant  elle  prit  cet  empire  sur  elle, 
remercia  le  cardinal  du  geste  le  plus  gracieiLX,  et  linvita 
â  pousser  l'abnégation   jusqu'au  bout. 

■  Soit  que  le  cardinal  fût  véritablement  assez  amoureux 
pour  faire  une  pareille  folie,  soit  qu'ainsi  qu'il  l'avait  laissé 
paraître,  il  eilt  des  prétentions  à  la  danse,  il  ne  fit  aucune 
opposition  à  sa  demande,  et.  aux  premiers  sons  de  l'ins- 
trument de  Boccan.  se  mit  â  exécuter  les  figures  de  la 
sarabande  avec  force  coups  de  jambe  et  évolutions  de  bras. 
Malheureusement,  quant  à  la  gravité  même  avec  laquelle  le 
cardinal  procédait  à  la  chose,  ce  spectacle  atteignit  à  un 
grotesque  si  véhément,  que  la  reine  ne  put  garder  son 
sérieux  et  éclata  de   rire. 

•  L"n  rire  bruyant  et  prolongé  sembla  lui  répondre  alors 
comme  un  écho. 

•■  C'étaient  les  spectateurs  cachés  derrière  le  paravent  qui 
faisaient  chorus. 

■  Le  cardinal  s'aperçut  alors  qne  ce  qu'il  avait  pris  pour 
une  faveur  n'était  qu'une  mystiflcation,  et  sortit  furieux. 

•  .aussitôt  madame  de  Chevreuse,  '\rauthler  et  Beringhen 
firent   Irruption. 

•■  Boccan  lui-même  suivit  l'exemple,  et  tous  qtiatre  avouè- 
rent que,  grâce  à  cette  imagination  de  la  reine,  ils  venaient 
d'assister  à  l'un  des  spectacles  les  plus  réjouissants  qui  se 
pussent  imaginer.-  » 

Les  pauvres  insensés  jouaient  avec  la  colère  du  cardinal- 
duc  11  est  vrai  que  cette  colère  leur  était  encore  inconnue. 
Après  la  mort  de  Bouteville.  de  Montmorency,  de  Chalais 
et  de  Cinq-Mars,  ils  n'eussent  certes  pas  risqué  la  terrible 
plaisanterie. 

Et.  en  effet,  tandis  qu'ils  riaient  ainsi,  le  cardinal,  ren- 
tré chez  lui,  vouait  à  Anne  d'Autriche  et  à  madame  de 
Chevreuse  une  haine  éternelle,        une  haine  de  prêtre. 


Vers  le  même  temps,  la  cour  d'Angleterre  envoya,  en 
qualité  d'ambassadeur  extraordinaire  à  Paris,  le  comte  de 
Carlisle. 

Il  venait,  au  nom  de  Jacques  'VI  d'Ecosse  {Jacques  I" 
d'.^ngleterre).  demander  pour  son  ais.  le  prince  de  Galles, 
la  main   de  madame  Henriette,  fllle  de  Henri  IV. 

La  demande  fut  favorablement  accueillie,  et  le  comte  de 
Carlisle  retourna  en  Angleterre  porteur  de  bonnes  paroles. 

Le  comte  de  Carlisle  s'était  adjoint  pour  compagnon  d'am- 
bassade un  des  hommes  les  plus  riches,  les  plus  beaux, 
les   plus  élégants  de  l'Angletsrre. 

C'était  lord  Rich.  depuis  comte  Holland. 

En  France,  sa  beauté  avait  semblé  un  peu  fade  aux 
hommes,  qui  l'accusaient  d'être  trop  blond  et  trop  rose; 
mais  U  n'en  avait  point  été  ainsi  près  de  l'autre  sexe,  et 
lord  Holland  avait  produit  nne  «vive  impression  sur  les 
femmes. 


Il  avait  passé  pour  être  le  favori  de  madame  de  Che- 
vi'euse.  à  laquelle,  au  reste,  on  commençait  de  prêter  la 
plupart  des  aventures  qui  se  passaient  ù  la  cour  de  France. 
A  leur  retour  à  Londres.  les  deux  seigneurs  racontèrent 
à  lord  Buckingham.  leur  ami.  ce  qu'ils  avaient  vu  de  beau 
â  la  cour  de  France;  ils  lui  firent  le  portrait  de  toute  cette 
pléiade  de  jeunes  et  charmantes  femmes  qui  entouraient 
Anne  d'Autriche. 

Mais,  au  milieu  d'elles  toutes,  ils  avouèrent  que  la  prin- 
cesse espagnole  était  reine  par  la  beauté  comme  par  le 
rang,  et  que  rien  ne  pouvait,  sous  ce  rapport,  être  compa- 
rable à  la  splendide  majesté  de  la  reine   de  France. 

Ce  récit  monta  la  tête  à  l'illustre  lord,  qui  était  chargé 
d'introduire  le  roman  dans  la  triste  et  morose  histoire 
de  Louis  Xiri  et  d'Anne  d'.-Vutriche. 

George  Villiers.  duc  de  Buckingham,  avait  alors  trente- 
deux  ans  ;  il  était  né  en  1592.  U  était  donc  dans  toute  la 
force  de  son  Age  et  de  sa  beauté;  jeune,  riche,  élégant, 
habile  a  tous  les  exercices,  brave  jusqu'à  la  témérité,  aven- 
tureux jusqu'à  la  folie,  il  passait  en  Angleterre  pour  le 
cavalier  le  plus  accompli  nor.  seulement  de  la  Grande-Bre- 
tagne, mais  encore  de  l'Europe,  et  souvent  sa  Renommée 
était  venue  réveiller  désagréablement,  au  milieu  de  leurs 
triomphes.  les  dix-sepl  seigneurs  de  France.  —  On  appelait 
ainsi  les  dix-sept  seigneurs  les  plus  accomplis  de  la  cour 
de  Louis  XIII 

Buckingham  était  venu  une  première  lois  en  France,  vers 
l'époque  de  la  mort  de  Henri  IV;  il  y  avait  séjourné  un 
assez  long  temps  pour  revenir  en  Angleterre  parlant  admi- 
rablement le  français,  et  rapportant  avec  lui  la  réputa- 
tion   du  plus   brillant   danseur   qui   fût   au   monde. 

On  se  rappelle  la  place  qtie  tint  la  danse  à  la  cour  du  roi 
Henri  IV.  et  les  troubles  apportés  dans  le  cœur  du  vieux 
monarque  par  les  illustres  dames  figurant  dans  les  ballets. 
Jacques  VI,  dans  un  divertissement  que  lui  donnèrent, 
en  1615.  les  écoliers  de  Cambridge,  remarqua  le  jeune  George 
oe  Villiers.  alors  âgé  de  vingt  et  un  ans  :  comme  sa  mère 
Marie  Stuart.  Jacques  VI  ne  savait  pas  résister  aux  charmes 
d'un  beau  visage  :  il  se  fit  présenter  le  jeune  homme  et 
le  nomma  son  échanson. 

En  moins  de  deux  ans,  le  nouveau  favori  fut  créé  che- 
valier, gentilhomme  de  la  chambre,  vicomte,  marquis,  duc 
de  Buckingham.  grand  amiral,  gardien  des  cinq  ports  ;  ce 
qui  le  rendit  si  fier  et  si  hautain,  qu'un  jotu",  dans  une 
discussion,  trouvant  sans  doute  que  le  prince  de  Galles 
ne  lui  parlait  point  assez  respectueusement,  il  leva  la  main 
sur  lui,   tout  héritier   de  la  couronne  qu'il  était. 

Pour  se  raccommoder  avec  celui  qui  tut  plus  tard  le  grave 
et  triste  Charles  I'^'',  il  lui  proposa  une  équipée  digne  de 
deux  jeunes  fous. 

Il  était  question  d'un  mariage  entre  le  prince  de  Galles 
et  l'infante  d  Espagne,  cette  même  infante  devenue  depuis 
reine  de  France.  Buckingham  proposa  au  prince  de  Galles 
de  partir  incognito  pour  Madrid,  afin  d'apprécier  d'avance 
celle  qu'on  destinait  alors  à  être  reine  d'Angleterre. 

A  force  d'instances,  les  deux  jeunes  gens  firent  consentir 
Jacques  VI  à  leur  folie  :  ils  partirent,  et  scandalisèrent  la 
cour  d'Espagne  par  leurs  Infractions  à  l'étiquette  autri- 
chienne :  le  mariage  fut  rompu,  et  Buckingham  revint  en 
Angleterre,  conservant  dans  son  souvenir,  comme  un  éblouls- 
sement,    limage   de   la   jeune    .\nne   d'AutrlcIie. 

Il  en  résulta  que,  lorsque,  plus  tard,  on  lui  parla  de  cette 
beauté  entrevue,  il  n'eut  qu'à  remonter  dans  le  passé  encore 
illuminé  des  rayons  d  un  premier  amour. 

Buckingham  sollicita  et  obtint  de  Jacques  VI  la  permis- 
sion de  venir  en  France  pour  mener  à  bonne  fin  les  négo- 
ciations entamées  par  le  comte  de  Carlisle  et  lord  Bich. 
L'élégant  favori  de  Jacques  VI  apparut  donc  à  la  cour 
de  France,  où  sa  première  audience  laissa  des  souvenirs 
impérissables  dans  les  annales  galantes  de  la  cour. 

Le  duc  était  vêtu  d'un  pourpoint  de  satin  blanc,  broché 
d'or  ;  il  avait  jeté  sur  ses  épaules  un  manteau  de  velours 
gris  clair,  tout  brodé  de  perles  fines  ;  seulement,  ces  perles 
étaient  retenues  par  un  fil  de  soie  si  frêle,  qu'au  moment 
011  le  duc  s'avançait  pour  remettre  ses  lettres  de  créance 
au  roi.  le  fll  se  rompit  et  que  les  perles  roulèrent  sur  le 
parquet. 
Il  y  en  avait  pour  deux  cent  mille  livres. 
Les  courtisans,  croyant  à  un  accident,  se  baissèrent  pour 
ramasser  cette  pluie  encore  plus  précieuse  que  celle  de 
Danaé.  Mais,  à  leur  grand  étonncment,  lorsqu'ils  voulurent 
rendre  à  Buckingham  la  moisson  récoltée  derrière  lui, 
Buckingham,  avec  une  grâce  parfaite,  supplia  chacun  de 
garder  la  part  que  le  hasard  lui  avait  faite,  et,  queUes 
que  fussent  les  Instances  adressées,  refusa  de  reprendre  une 
seule  des  perles  qu'il  avait  perdues.  Alors,  on  comprit  que 
cette  chute  de  perles  était,  non  point  un  accident  fortuit, 
mais  une  galanterie  préparée  d'avance.  ,  ^  ,  ,  „,„ 
Cette  magnificence,  opposée  à  la  parcimonie  de  Louis  \1II, 
frappa  singulièrement  Anne  d'Autriche  ;  la  cour  de  France 


88 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


était  l'une  des  plus  galantes,  mais  était  loin  d'être  une 
des  plus  riches  de  1  Europe.  Le  trésor  amassé  par  Henri  IV 
à  l'Arsenal  avait  été  employé  à  acheter  cinq  fois  la  paix 
aux  princes  du  sang.  L'épargne  était  à  sec,  et  les  augustes 
personnages  dont  nous  avons  l'iionneur  de  nous  occuper 
étaient  tort  gênés  depuis   le  premier  jusqu'au  dernier. 

Ruckingham  neut  pas  de  peine  à  s'apercevoir  de  l'effet 
qu'il  avait  produit  sur  Anne  d'.\utriche  ;  mais,  en  pensant 
que,  pour  arriver  au  but  qu'il  se  proposait,  il  lui  fallait 
se  créer  de  puissants  alliés,  le  duc,  accrédité  par  lord  Rich 
près  de  madame  de  Chevreuse,  se  présenta  chez  elle,  lui 
iToua  sa  passion  pour  la  reine,  et,  moyennant  un  nœud 
de  diamants  de  cent  mille  livres  et  un  prêt  de  deux  mille 
pistoles,  obtint  qu'elle  devînt  non  seulement  sa  confidente, 
mais  encore  son    auxiliaire. 

Dailleurs.  c'était  pour  jouer  un  mauvais  tour  au  roi 
qu'elle  avait  aimé  et  au  cardinal  qu'elle  haïssait,  qu'elle 
acceptait   d'aider    aux  folies  de   Buckingham. 

Madame  de  Chevreuse  n'hésita  donc  point  un  instant. 

Il  lut  convenu  que  Buckingham  feindrait  le  plus  violent 
amour  pour  madame  de  Chevreuse.  La  chose  n'avait  au- 
cun inconvénient,  il.  de  Chevreuse  n'ayant  pas,  comme 
Louis  XIII,  le  ridicule  d'être  jaloux. 

Cette  vieille  ruse  réussit. 

La  reine,  qui  avait  tremblé  un  Instant  en  songeant  au 
caractère  bien  connu  de  Buckingham,  se  rassura,  à  la  me 
lie  cet  amour  publiquement  déclaré,  et  consentit  à  recevoir 
en  secret  les  témoignages  de  respect  et  de  tendresse  que 
Buckingham  mettait  à  ses  pieds. 

Mais  les  occasions  n'étaient  pas  fréquentes  ;  la  personne 
de  la  reine  était  soigneusement  gardée,  d'un  côté  par  le  roi, 
de  l'autre  par  le  cardinal. 

Madame  de  Chevreuse  imagina  de  donner  une  fête  somp- 
tueuse dans  son  hôtel.  On  consulta  la  reine,  qui  accepta  ; 
et  le  roi,  après  avoir  longuement  mâchonné  sa  moustache, 
ne  trouvant  pas  de  prétexte  pour  refuser,  accepta  à  son 
tour. 

Bien  plus,  voulant  rivaliser  de  galanterie  avec  Buckin- 
gham lui-raûme,  il  fit  à  cette  occasion  cadeau  à  la  reine 
de    douze   lerrets    en   diamants. 

Ces  douze  ferrets.  par  les  événements  qui  s'y  rattachent, 
ont  acquis   une  valeur  historique. 

ne  son  côté,  le  duc  de  Buckingham,  qui  avait  soufflé 
il  madame  de  Chevreuse  l'invention  de  cette  fête,  était  à 
la  recherche  d'un  moyen  de  quitter  la  reine  le  moins  pos- 
sible et  «ous  différents  costumes,  de  s'attacher  à  ses  pas 
depuis  le  moment  où  elle  serait  entrée  dans  l'hôtel  de  Che- 
vreuse jusqu'au  moment  où  elle  en  sortirait. 

L'ambassadeur  parla  de  ce  désir  à  madame  de  Chevreuse, 
et  celle-ci  était  si  bonne  amie,  qu'ei;e  le  trouva  tout  natu- 
rel •   seulement,    elle  invita   le   duc  à  s'adjoindre  un   allié. 

Cet  allié  c'était  son  beau-frère,  le  chevalier  de  Guise, 
autre  fou  bien  digne  de  rivaliser  avec  Buckingbam,  et  qui 
eut  certes   soutenu   la   concurrence  si   l'argent   ne   lui   eat 

""a.  ce  propos,  disons  un  peu  ce  qui  restait  de  la  descen- 
dance du  duc  Henri  de  Guise,  assassiné  à  lîlois,  avec  son 
frère,  le  cardinal  de  Lorraine. 

Il  restait  d'abord  l'aîné,  Charles  de  Lorraine,  duc  de 
Guise  né  le  20  août  1571,  et  qui,  par  conséquent,  à  l'époque 
où   nous  sommes   arrivés,    avait   cinquante-trois   ans. 

C'était,  comparé  à  son  père  et  à  son  grand-père  un  fort 
petit  compagnon.  Cette  famille,  qui  avait  jalousé  les  rois 
de  France  et  mis  la  main  sur  la  couronne  de  Henri  III, 
était  bien  peu  de  chose,  quand  on  songe  à  ce  qu'elle  avait 
été   un   demi-siècle  auparavant.  .,,.,„  „i.^» 

Le  prince  que  nous  venons  de  nommer,  et  qui  fut  le  père 
de  celui  qui  conquit  Naples.  avait  été,  à  l.-'^ge  ^e  dix-sep 
ans  arrêté  et  enfermé  à  Tours;  mais  bientôt  U  s  ctait 
éc+iappé.  avait  pris  parti  contre  Henri  IV;  puis,  enfin. 
ayant  fait  sa  soumission,  11  était  rentré  en  grâce. 

Après  la  mort  du  grand  prieur,  bâtard  de  Henri  II,  M.  ue 
Guise   eut   le   gouvernement    de    la   Provence. 

Pendant  sa  résidence  â  Marseille,  il  fit  connaissance  dune 
fille  de  cette  belle  Châteauneuf  de  Rieux,  qui  avait  été  aimee 
de  Charles  IX,  que  Henri  III  faillit  prendre  pour  femme,  et 
qui.  après  avoir  refusé  la  main  du  prince  de  Transylvanie, 
tlnit  par  épouser  un  capitaine  de  galères,  d'origine  florentine, 
et  que  l'on  nommait  Altovltl  Castellane. 

.,  Je  crois  même  qu'elle  finit  par  le  tuer  virilement.  ^  dit 
IKtoile  le  trouvant,  un  beau  jour  ou  une  belle  nuit,  en 
,  onversktlon  criminelle  avec  une  autre  femme,  pour  parler 
Lomme  nos  voisins  les  Anglais 

Mais,  avant  la  catastrophe,  elle  était  accouchée  à  Mar- 
seille d'une  fille  qu'elle  fit  tenir  sur  les  fonts  de  baptême 
par  la  ville  même. 

L'enfant  reçut  le  nom  de  Marcelle.       ,   _    ,     ,       „.     ^. 

Comme  ce  nom  se  rapprochait  de  celui  de  a  ville  qui 
avait  eu  l'honneur  d'être  sa  marraine.  Insensiblement  au 
lieu  de  l'appeler  mademoiselle  Marcelle,  le  peuple  s  habl- 
fja  à  rappeler  nuiacmoisclle  de  .Marseille .  ce  qui  était  bien 


plus  logique,  puisque  la  ville  était  sa  marraine..  Le  nom  lui 
en  resta. 

Cette  jeune  fille  était  une  charmante  personne,  ayant  la 
meilleure  grâce  du  monde,  blanche  comme  1  albâtre,  avec 
des  cheveux  châtains,  chantant  bien,  dansant  à  merveille, 
sachant  la  musique  jusqu'à  composer,  faisant  des  .sonnets 
comme  M.  de  Gombault.  flère  mais  civile,  et  étant  1  amour 
de  tout  le  pays. 

Le  grand  prieur,  bâtard  de  Henri  II,  en  avait  été  inuti- 
lement épris  ;  beaucoup  de  personnes  de  qualité  l'eussent 
épousée  si  elle  y  eût  consenti  ;  elle  préféra  être  la  maîtresse 
de  M.  de  Guise 

M.  de  Guise,  cependant,  était  petit  et  camus  ;  mais  U  était 
de  grande  naissance  et  avait  hérité  de  son  père  Henri 
cet  air  qui  faisait  dire  à  madame  de  Sauves  que.  ■■  près  du 
prince  Henri  de  Guise,  tous  les  autres  princes  avalent 
l'air  peuple.  » 

Enfin,  tel  qu'il  était,  nous  l'avons  dit,  M.  de  Guise  plut 
à  la  filleule  de  la  ville  de  Marseille. 

Cette  galanterie  dura  quelques  années  ;  la  pauvre  Mar- 
celle croyait  toujours  que  le  duc  finirait  par  l'épouser  ; 
peut-être 'n'en  eut-il  pas  même  1  idée.  Ce  qu'il  y  a  de  sur. 
c'est  qu'il  ne  lui  fit  pas  la  proposition  de  devenir  sa 
■femme  ;  elle,  alors,  la  première,  eut  le  courage  de  se  séparer 
de  lui  ;  lui,  de  son  côté,  quitta  Marseille  et  revint  à  la  cour. 

Elle  chanta  donc,  nouvelle  Ariane,  son  abandon,  .enfer- 
mant tout  le  poème  de  sa  douleur  dans  deux  couplets  dont 
elle  fit  l'air  et  les  paroles. 

L'air  étant  perdu,  nous  ne  pouvons,  malheureusement, 
donner  à  nos  lecteurs  que  les  paroles  :  les  voici  : 

Il  s'en  va,  ce  cruel  vainqueur. 

Il  s'en  va,   plein  de  gloire  ; 
Il   s'en   va  méprisant  mon  cœur. 

Sa  plus  noble  victoire  : 
Et.  malgré  toute  sa  rigueur. 

J'en   garde    la   mémoire. 
Je   m  Imagine  qu'il  prendra 

Quelque    nouvelle     amante. 
Mais,  qu'il  fasse  ce  qu'il  voudra. 

Je  suis  la  plus  galante. 
Le  cœur   me  dit  qu'il  reviendra. 

C'est  ce  qui  me  contente. 

Hélas  '  le  cruel  vainqueur  ne  revint  pas  ;  aussi  la  pauvre 
Marcelle  tombât-elle  malade  ;  la  maladie  dura  un  an. 

Pendant  cette  maladie,  n'ayant  aucun  patrimoine,  elle 
avait    les  uns  après  les  autres,  vendu  tous  ses  bijoux. 

On  avertit  M.  de  Guise  de  sa  détresse;  elle,  avec  le  plus 
.'rand  .soin,  la  cachait  à  tout  le  monde.  Aussitôt,  le  duc 
lui  envoya  dix  raille  écus  par  un  de  ses  gentilshommes  mais 
elle  rem'ercia  fièrement  le  duc  de  Guise,  disant  qu  elle  ne 
voulait  rien  prendre  de  personne  et  de  lui  encore  mo^ns 
que  d'aucun  autre  ;  que,  du  reste,  elle  ava  si  peu  de  temps 
a  vivre,  que.  dans  l'extrémité  où  elle  était,  elle  se  pouvait 
passer  de  tout   le  monde. 

Et,  en  «ffet,  l'émotion  ayant  sans  doute  redoublé  son  mal. 
elle  mourut  la  nuit  suivante. 

On  ne  trouva  qu'un  sou  chez  elle. 

La  ville  la  fit  enterrer  à  ses  frais,  dans  Tabbaye  de  Saint- 

Victor 

C'était  un  homme  d'une  complexion  fort  amoureuse  que 
M    de  Guise,  fort  Inconstant,  fort  bavard  surtout. 

Certaines  anecdotes  couraient  sur  lui,  qui  avaient  réjoui 
la  vieille  cour,  et  qui  réjouissaient  «'«^«''^ '^„,^°"7,''^',  ..„. 

on  racontait,  entre  autres  choses  qu  une  nuit  é'^"'  ^O" 
ché  -  comment  dirons-nous  cela?...  ma  toi!  disons-le 
toutsimplement.  comme  Tallemant  des  f^»'';  -  ;'"  ^^^°",; 
tait  qu'une  nuit,  étant  couché  avec  '^t^^-^^^^f  ""  •=™. 
1er  au  parlement,  on  entendit  rudement  frapper  à  la  porte^ 
es  deux  amoureux  se  réveillent  en  sursaut;  là  f"»'™e 
ourt  à  la  fenêtre,  et  reconnaît  son  mari,  qui,  venant  de 
retrouver  dans  sa  poche  une  clef  de  la  maison,  mettait 
ce  te  clef  dans  la  serrure,  et  rentrait  tranquillement,  sans 
s»  douter  le  moins  du  monde  que  sa  place  fût  prise. 
"La  femme  n'eut  que  le  temps   de  crier  au  duc  : 

—  Sauvez-vous,  monseigneur!  ,  „,„_ 

Monseigneur  se  sauva,  laissant  ses  ^f  Its  sur  une     halse^ 

la  femme  court  aux  habits,  en  arrache  les  dentelles,  uae 
le^poc^eTet  "e  refourre  dans  le  Ut  juste  au  moment  où 
rconselller  entre  d.ans  la  chambre  à  coucher.       

Tout  en  se  déshabillant,  le  conseiller  voit  des  habits  qu  U 

«prvlrez  à  la  campagne. 
Sur  ces  entrefaites,  l'heure  sonne. 


1 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII   ET    RICHELIEU 


89 


—  Bon  !  dit  le  conseiller,  je  n'ai  pas  le  temps  de  me  cou- 
cher :  j'ai  rendez-vous  au  palais  à  la   première  heure. 

Et.  repassant  sa  robe  par  dessus  ses  habits,  il  va  à  ses 
affaires. 

Lui  dehors.  M.  de  Guise  sort  de  sa  cachette,  et.  ne  pou- 
vant s'en  aller  en  chemise,  il  prend  les  habits  du  conseil- 
ler. 

En  chemin,  il  se  rappelle  que  Henri  IV  lui  a  recommandé, 
la  veille,  de  venir  au  Louvre  de  bonne  heure. 

—  Par  ma  fol.  dit-il,  allons-y  en  conseiller;  je  conterai 
laffaire  au  roi.   et  11  en  rira 

Il  va  au  Louvre,  conte  larfaire  au  roi.  qui  non  seule- 
ment en  rit.  mais  qui.  croyant  que  le  duc  lui  fait  un 
conte,  envoie,  par  un  exempt,  l'ordre  au  conseiller  de 
venir  au  palais. 

Le  conseiller,  tout  étonné  de  l'honneur  inattendu  que 
lui  fait   le  ri/i.   arrive  et  salue. 

Le  roi  le  tire  à  part,  lui  parle  de  cent  choses,  boutonnant 
et  déboutonnant  sa  robe,  sans  que  celui-ci  comprit  ce  que 
le  roi  avait  à  le  fourrager  ainsi. 

—  Ventre-îaint-gris  !  s'écrie  tout  à  coup  Henri  IV,  mais 
c'est  le  pourpoint  de  mon  cousin  de  Guise  que  vous  avez  lu  ! 

Le  conseiller  ne  voulait  absolument  pas  le  croire  ;  il  fal- 
lut que  le  roi  lui  en  donnât  sa  parole. 

Nous  avons  dit  que  M,  de  Guise  était  fort  indiscret.  Un 
jour,  il  rencontre  le  maréclial  de  Grammont  et  lui  raconte 
qu'il  vient  d'obtenir  les  dernières  faveurs  d'une  dame  de 
la  cour. 

Le  maréchal  de  Grammont  lui  en  fait  son  compliment, 
mais,   contre  son    habitude,    garde    le   secret. 

Quelques    jours    après.    M.    de    Guise    le    rencontre. 

—  Eh  !  monsieur  le  maréchal,  lui  dit-il,  il  me  semble  que 
TOUS  ne   m'aimez  plus  tant. 

—  Pourquoi  cela,   monseigneur? 

—  Comment  !  je  vous  raconte  que  j'ai  été  l'amant  de 
madame  une  telle  pour  que  vous  le  disiez  ù  tout  le  monde, 
et,  au  contraire,  vous  ne  le  dites  à  personne;  ce  n'est 
pas   bien,  monsieur  le  maréchal. 

Et  il  le  quitte  tout  piqué. 

Une  autre  fois,  ayant!  passé  la  nuit  auprès  d'une  per- 
sonne qu'il  avait,  à  force  de  protestations,  fini  par  con- 
vaincre de  sou  amour.  la  personne  s'aperçut  que,  le  jour 
commençant  à  poindre  à  peine,  M.  de  Guise,  au  lieu  de 
se  reposer  et  de  s'endormir,  se  tournait  et  se  retournait 
de  côté  et  d'autre. 

—  Qu'avez-vous  donc,   cher   duc?   lui   demanda   la    dame. 

—  Eh!  pardieu  !  chère  amie,  répondit  le  duc,  j'ai  envie 
d'être  dehors  pour  dire  à  tout  le  monde  la  satisfaction 
que  je  viens  d  avoir  à  passer  la  nuit  dans  votre  chambre. 

Et,  en  effet,  il  se  lève,  sort  et  arrête  le  premier  passant 
pour  lui  conter  son  bonheur. 

Un  soir  qu'il  était  venu  à  pied  chez  M.  de  Créqui,  et 
qu'il  y  était  resté  plus  tard  qu'il  ne  comptait,  M.  de  Créqui 
ne  voulut  point  le  laisser  retourner  à  pied  à  l'hOtel  de 
Guise. 

En   conséquence,  il  lui  offre  une  haquenée. 

Le  duc  se  débat  un  instant,  puis  accepte. 

Il  monte  sur   la  haquenée  et  lui  lâche  la   bride. 

Or,  la  hatfuenée  avait  l'habitude  de  conduire  son  maître 
au  logis  d'une  dame.  où.  de  son  côté,  le  maître  avait 
l'habitude  d'être  galamment  reçu. 

Elle  y   conduit  tout  droit  M.  de  Guise. 

Au  bruit  du  pas  de  la  béte,  la  porte  s'ouvre, 

—  Est-ce   vous,    monseigneur?    dit    une   voix   de   suivante 

—  Ma  foi,  oui,  c'est  moi.  répond  M.  de  Guise  en  se  cou- 
vrant le  nez  de  son  manteau. 

—  Entrez  ;  madame  est  dans  sa  chambre. 

—  Où  cela  ? 

—  Ne  connaissez-vous  pas  la  chambre  de  madame  ? 

—  Si  fait;  mais  j'ai  eu  affaire  à  des  tire-laine  et  je  suis 
un  peu  troublé  ;  conduis-moi 

La  suivante  conduit  M.  de  Guise,  toujours  encliaribotté 
dans  son  manteau,  jusqu'au  lit  de  sa  maîtresse,  qai  atten- 
dait dans  une  chambre  sans  lumière. 

—  Ma  loi.  au  petit  bonheur  !  dit  M.  de  Guise  en  se  cou- 
chant. 

Au  jour.  11  se  trouva  que  la  dame  était  charmante  ;  seu- 
lement, elle  fut  bien  étonnée  et  recommanda  le  secret 
au  duc. 

La  première  personne  à  qui  le  duc  alla  conter  la  chose 
fut    M,    de    Créqui. 

H  aimait  a.ssez  les  vers  et  disait  toujours  qu'il  voudrait 
être  poêle.  In  jour,  le  TouiUoux  lui  dit  une  épigramme 
de  Gombauli. 

Le  duc  se  la  fait  répéter  une  fois,  deux  fois,  puis  se 
promène  tout  pensif. 

Tout    à   coup,    rappelant   le   gentilhomme  : 

—  Eh  !    monsieur,     lui    demandat-il.     n'y    aurait-il    pas 

»      moyen  que  cette  épigramme  lût  de  moi  ? 
Un  autre  jour,   il   monte   en    c>irrosse. 
—  On  (ffiiduirai-je  monseigneur?  demanda  le  cocher. 


—  Partout  oii  tu  voudras,  pour™  que  j'aille  chez  M.  le 
nonce  et  chez  .M.  de  Loménle. 

M.  de  Loménie  étant  plus  près,  le  coclier  l'y  mène  d  abord, 

11  ne  voulut  jamais  croire  que  ce  ne  fat  pas  le  nonce 
et  s'opposa  obstinément  a  ce  que  M.  de  Lomunie  le  recon- 
duisit. 

En  sortant  de  là.  Il  alla  chez  le  nonce,  qu'il  traita  fort 
cavalièrement. 

Comme  sou  père  et  son  grand-père,  —  quoique  sa  fortune 
ne  fût  point  en  harmonie  avec  la  leur,  —  M.  le  duc  de 
Guise   était   tort    libéral. 

Un  jour,  il  gagne  au  président  de  Clicvry  cinquante  milK 
livres  sur  parole. 

Le  lendemain,  celui-ci  les  lui  envoie  par  son  commis  Ra- 
phaël Corbinelli.  Il  y  avait  quarante  mille  francs  en  argent 
et  di.x  mille  en  écus  d'or  dans   un  petit  sac. 

M,  de  Guise  prend  le  petit  sac  et  le  donne  à  Corbinelli 
pour  sa  peine. 

Celui-ci,  en  rentrant  chez  lui,  ouvre  son  petit  sac,  voit 
de  l'or,  compte  les  dix  mille  livres  et  comprend  que  M.  de 
Guise  s'est  trompé. 

En  toute  hâte,  il  retourne  à  l'hôtel  de  Guise  et  dit  au 
duc  ce  qui  le  ramène. 

•—  Gardez,  gardez,  mon  cher,  répond  celui-ci  ;  dans  ma 
famille,  on  n'a  jamais  repris  ce  que  l'on  avait  donné. 

Le  duc  de   Guise  mourut   en    1740, 

Le  chevalier  de  Guise  était  moins  excentrique  que  son 
frère,   et,   cependant,   il   avait  sa  bonne   part  d'originalité. 

Il  était  brave,  beau,  bien  fait  et  de  bonne  mine  ;  «  seu- 
lement, dit  Tallemanl  des  Réaux.  il  avait  l'esprit  fort 
court  ". 

Un  jour,  il  se  confessa  d'être  l'amant  d'une  femme;  lui, 
au  moins,  ne  disait  ces  choses-là  qu'à  son  confesseur,  tandis 
que  son  frère  le  disait  à  tout  le  monde. 

Le    confesseur   était    un   jésuite. 

—  Mon  fils,  lui  dit-il,  je  ne  vous  donnerai  point  l'absolu- 
tion que  vous   ne  quittiez  votre  maltresse, 

—  Oh  !  quant  à  cela,  dit  le  chevalier,  je  laime, trop  et  n'en 
ferai  rien. 

Le  jésuite  s'obstina  ;  le  chevalier  tint  bon.  et  il  fut  convenu 
que  l'on  irait  devant  le  saint  sacrement  demander  â  Dieu 
d'ôter  au  pauvre  chevalier  cette  obstination  du   cœur. 

On  y  va. 

Une  fois  à  l'autel,  le  jésuite  se  met  à  conjurer  Dieu  avec 
le  plus  grand  zèle  du  monde,  afin  qu'il  ait  à  guérir  le 
jeune  prince  ;  mais  lui,  voyant  l'ardeur  du  bon  père,  s'en- 
fuit le  tirant  par  la  robe,  pour  lui  dire,  tout  en  s  enfuyant  : 

—  Mon  père,  mon  père,  n'y  allez  pas  si  chaudement. 
Peste  !  Dieu  n'aurait  qu'à  vous  accorder  ce  que  vous  lui 
demandez:  qui  serait  puni?   c'est  moi. 

Un  jour,  il-passe  devant  un  canon  qu'on  éprouve. 

—  Attendez,   dit-il  aux  artilleurs. 

Et  il  se  met  à  califourchon  sur  le  canon. 

—  Maintenant,  allez  !  dit-il. 

On  eut  beau  lui  faire   remarquer  le  danger  qu'il  courai!. 

—  Allez,  allez   toujours  ! 

Voyant    qu'il    s'obstinait,    les    artilleurs    cédèrent. 

L'un  d'eux  approcha  la  mèche  de  la  lumière  et  mit  le 
feu  au  canon  !  Le  canon  éclata,  et  le  chevalier  dé  Guise 
disparut,  haché  en  lambeaux  ! 

C'était  à  cet  écervelé  que  madame  de  Chevreuse  renvoyait 
Buckingham.  Nous  verrons  de  quelle  utilité  le  chevalier 
de  Guise  fut  à  Buckingham,  dans  la  fête  donnée  par  sa 
belle-sœur. 

Un  rapport  que  fit  faire  par  sa  police  particulière  le  car- 
dinal-duc, nous  a  conservé  tous  les  détails  de  cette  fête; 
comme  ils  appartiennent  tout  naturellement  au  côté  désha- 
billé de  la  royauté,  nous  le  reproduisons  en  entier,  nous 
contentant  d'en  rajeunir   la  forme. 

«  D'abord,  la  reine,  après  être  descendue  de  voiture,  désira 
faire  un  tour  dans  les  parterres  ;  en  conséquence,  elle  s'ap- 
puya sur  le  bras  de  la  duchesse,  et  commença  sa  prome- 
nade. 

«  Elle  n'avait  pas  fait  vingt  pas,  qu'un  jardinier  se  pré- 
senta devant  elle  et  lui  offrit  d'une  main  une  corbeille  de 
fruits,  et  de  l'autre  un  bouquet.  La  reine  prit  le  bouquit  ; 
mais,  au  moment  où  elle  accordait  un  salaire  à  la  préve- 
nance dont  elle  était  l'objet,  sa  main  toucha  celle  du  jar- 
dinier, qui  lui  dit  quelques  mots  tout  bas.  (La  reine  fit 
un  geste  d'étonnement,  et  ce  geste  et  la  rougeur  qui  l'ac- 
compagna sont  consignés  dans  le  rapport  où  lious  puisons 
ces  détails.) 

"  Aussi,  à  l'instant  même,  le  bruit  se  répandit  que  le 
galant  Jardinier  n'était  autre  que    le  duc   de   Buckingham, 

«  Aussitôt  ch.acun  se  mit  en  quête  ;  mais  il  était  déjà  trop 
tard:  le  jardinier  avait  disparu,  et  la  reine  se  faisait  dii'c 
la  bonne  aventure  par  un  magicien  qui,  à  l'inspection  seule 
de  sa  belle  main  qu'il  tenait  entre  les  siennes,  lui  contait 
des  choses  si  étranges,  que  la  reine,  en  les  écoutant,  ne 
pouvait  cacher  son  trouble 


ALEXl-VNDRE  DUMaS  ILLUSTRE 


«  Enfin,  ce  trouble  augmenta  au  point  que  la  princesse 
perdit  tout  à  fait  contenance,  et  que  madame  de  Clievreuse, 
effrayée  des  suites  <iue  pouvait  avoir  une  pareille  folie,  fit 
signe  au  duc  qu'il  avait  outre-passé  les  bornes  de  la  pru- 
dence,  et  1  engagea  désormais   à  plus  de    circonspection. 

"  Toujours  est-il  que,  quels  que  fussent  les  discours  qu'elle 
entendait.  Anne  d'Autriche  les  souffrit,  quoiqu'elle  ne  se 
fût  pas  plus  méprise  aux  hommages  du  magicien  qu'à  ceux 
du  jardinier.  La  reine  avait  de  bons  yeux,  et,  d'ailleurs, 
son  officieuse  amie  était  là  qui  voyait   double. 

<•  Le  duc  de  Buckingham  excellait  dans  l'art  de  la  danse, 
qui,  è  cette  époque,  —  nous  en  avons  vu  la  preuve  dans 
la  sarabande  dansée  par  le  cardinal,  —  n'était  dédaignée 
de  personne. 

«  Les  têtes  couronnées  elles-mêmes  avaient  à  cœur  cette 
espèce  de  supériorité,  dont  les  dames  se  montraient  fort 
touchées  :  Henri  IV  aimait  beaucoup  les  ballets,  et  ce  fut 
dans  un  ballet  qu  il  vit  pour  la  première  fols  la  belle  Hen- 
riette de  Montmorency,  qui  lui  fit  faire  de  si  grandes 
folies  ;  Louis  XIH  composait  lui-même  la  musique  de  ceux 
qu'on  dansait  devant  lui,  et  il  en  avait  un  préféré  surtout 
que  l'on  appelait  le  ballet  de  la  Merlaison.  On  sait  en  ce 
genre  les  succès  de  Grammont,  de  Lauzun  et  de  Louis  XIV. 
"  Buckingham  figura  donc  avec  un  éclat  surprenant  dans 
un  certain  ballet  de  démons  qu'on  avait  imaginé  ce  soir-là 
comme  le  plus  gracieux  divertissement  dont  on  pût  réjouir 
Leurs  Majestés. 

•I  Le  roi  et  la  reine  applaudirent  le  danseur  inconnu, 
qu'ils  prirent  —  il  est  probable  qu'un  seul  des  deux  com- 
mit cette  erreur  —  pour  un  seigneur  de  la  cour  de  France. 
"  Enfin,  le  ballet  terminé.  Leurs  Majestés  se  préparèrent 
à  ouvrir  la  séance  du  divertissement  le  plus  pompeux  de 
la  soirée  ;  là  aussi,  Buckingliam  remplissait  un  rôle,  et  11 
l'avait  non  pas  choisi,  mais  usurpé  d'une  manière  bien 
audacieuse    et   bien    adroite. 

"  C'était  la  coutume  alors  de  flatter  les  rois  jusque  dans 
leurs  plaisirs,  et  les  Orientaux,  si  habiles  dans  ce  genre  de 
courti.saneriç,  étaient  mis  à  contribution  par  les  maîtres  des 
cérémonies  français. 

"  La  coutume  des  mascarades  dans  le  genre  de  celle  que 
nous  allons  raconter  se  perpétua  jusqu'en  1720,  et  fut  appli- 
quée une  dernière  fois  à  ces  fêtes  de  nuit  données  par 
madame  du  Maine,  en  sou  palais  de  Sceaux,  et  qu'on  ap- 
pelait les   nuits  blanches. 

«  Il  s'agissait  de  supposer  que  tous  les  potentats  de  la 
terre,  et  surtout  ceux  des  pays*  mystérieux  qui  sont  situés 
de  l'autre  côté  de  l'équateur.  les  fabuleux  Sofis,  les  Khans 
bizarres,  les  Mongols  riches  à  milliards,  et  les  Incas  souve- 
rains des  mines  d'or,  s'avisaient  un  jour  de  se  réunir  pour 
venir  adorer  le  trône  du  roi  de  France.  On  voit  que  l'Idée 
n'était   pas  mal   ingénieuse. 

"  Louis  XIV,  prince  assez  glorieux,  comme  on  le  sait,  en 
fut  dupe  bien  plus  sérieusement  encore,  lorsqu'il  reçut  la 
visite  mystiflante  du  fameux  ambassadeur  persan  Méhémet 
Riza-Bey.  et  qu'il  voulut  que  la  réception  de  ce  charlatan 
tût  faite  avec  toute  la  pompe  dont  la  cour  de  Versailles 
était   susceptible. 

•■  Les  rois  orientaux,  dans  la  fête  dont  nous  parlons, 
devaient  être  représentés  par  les  princes  des  maisons  sou- 
veraines de  France  ;  MM.  de  Lorraine,  de  Rnhan.  de  Bouil- 
lon, de  Chabot  et  de  la  Trémou  111e  .furent  désignés  par  le 
roi  pour  faire  partie  du  divertissement. 

«  Le  jeune  chevalier  de  Guise,  fils  du  Balafré,  qui  faisait 
le  Grand  Mogol.  était  frère  cadet  de  M.  de  CheiTeuse  ; 
c'était  le  même  qui  avait  tué  en  duel  le  baron  de  Luz  et 
son  nis.  et  qui.  plus  tard,  s'étant  mis  sur  un  canon  qu'on 
éprouvait,   fut  tué  par  ce  canon,   qui  creva. 

«  La  veille  même  du  divertissement,  Buckingham  avait 
été  faire  une  visite  au  chevalier  de  Guise,  lequel,  comme 
tous  les  seigneurs  de  l'époque,  se  trouvant  fort  gêné  d  ar- 
gent, en  était  réduit  aux  expédients  et,  malgi'é  toutes  les 
ressources  qu'il  avait  e,pnployées.  commençait  à  avoir  grand'- 
peur  de  ne  point  paraître  le  lendemain  à  la  fête  de  madame 
de  Chevreuse  avec  toute  la  magnificence  qu'il  eût  désirée. 
•1  Buckingham  était  connu  par  sa  générosité  :  depuis  son 
arrivée  à  la  cour  de  France,  11  avait  obligé  de  sa  bourse 
les   plus  fiers  et  les  plus  riches. 

«  Cette  visite  parut  donc  au  chevalier  de  Guise  une  Ijonne 
fortune,  et  11  toui-nait  dans  son  esprit  les  discours  qu'il 
allait  adresser  au  splendide  ambassadeur,  lorsque  celui-ci 
alla  au-devant  de  ses  désirs  en  se  mettart  à  sa  discrétion 
pour  une  somme  de  trois  mille  plstoles,  et  en  offrant,  en 
outre,  au  chevalier  de  lui  prêter,  pour  rehausser  l'éclat 
de  son  costume,  tous  les  diamants  de  la  couronne  d'Angle- 
terre, que  Jacques  VI  avait  laissé  emporter  à  son  repré- 
sentant. 

■I  C'était  plus  que  n'eût  osé  espérer  le  clievallcr  de  Guise; 

11  tendit   la    main   à   Buckingham,   et  lui   demanda   quelle 

chose  il  pouvait  faire  pour  reconnaître  un  si  grand  service. 

«  —  Ecoutez,  lui  dit  Buckingham,  Je  voulais  —  c'est  une 

satisfaction  puérile  peut-être,  mais  c  est  une  chose  qui  me 


fera  grand  plaisir  —  je  voulais  trouver  occasion  de  porter 
à  la  fois  sur  mon  habit  toute  cette  cargaison  de  pierreries 
que  j'ai  apportées  avec  moi;  prêtez-moi  votre  place  une 
partie  de  la  soirée  de  demain  ;  tant  que  le  Grand  Mogol 
restera  masqué,  je  ferai  le  Grand  Slogol  ;  au  moment  où 
il  faudra  se  démasquer,  je  vous  rendrai  votre  place.  Nous 
pourrons  ainsi  jouer,  vous  ostensiblement,  moi  en  secret, 
chacun  notre  rôle.  Nous  ferons  un  seul  personnage  à  nous 
deux,  voilà  tout  ;  vous  souperez  et  je  danserai.  Cela  vous 
convient-il  ainsi? 

«  Le  chevalier  de  Guise  trouvait  la  chose  trop  facile  à 
faire  pour  refuser  le  marché  ;  il  accepta  donc,  se  croyant 
l'obligé  du  duc,  et  reconnaissant  en  lui  son  maître  ;  car 
quoique  ses  folies  eussent  fait  quelque  bruit  en  France, 
il  était  loin  encore  d  approcher,  pour  l'extravagance  sur- 
tout,  d'un  amoureux   comme    Buckingham. 

'<  Les  choses  furent  laites  ainsi  qu'il  était  convenu,  et 
le  duc,  masqué,  resplendissant  au  feu  des  lustres  et  des 
flambeaux,  apparut  aux  regards  de  la  reine,  escorté  d'une 
suite  nombreuse,  dont  la  magnificence  n'égalait  point,  mais 
ne  déparait  pas  la  sienne. 

«  La  langue  orientale  est  fertile  en  comparaisons  empha- 
tiques et  en  poétiques  allusions  ;  Buckingham  mit  tout  son 
art  à  glisser  à  la  reine  plusieurs  compliments  passionnés. 
Cette  situation  plaisait  d'autant  plus  à  l'esprit  aventureux 
du  duc  et  à  l'esprit  romanesque  d'Anne  d'Autriche,  qu'elle 
était  fort  dangereuse. 

«  Le  roi,  le  cardinal  et  toute  la  cour  étaient  là,  et,  comme 
le  bruit  s'était  déjà  répandu  que  le  duc  se  trouvait  au  bal, 
chacun  regardait  de  tous  ses  yeux,  écoutait  de  toutes  ses 
oreilles;  mais  nul  ne  se  doutait  que  ce  Grand  Mogol,  que 
l'on  prenait  pour  le  chevalier  de  Guise,  fût  Buckingham 
lui-même. 

«  Aussi,  le  divertissement  eut-il  un  si  prodigieux  succès, 
que  le  roi  ne  put  s'empêcher  d'en  témoigner  sa  satisfaction 
à  madame  de   Chevreuse. 

n  Enfin,  arriva  le  moment  où  l'on  annonça  que  le  roi  était 
servi  ;  c'était  l'heure  de  se  démasqruer,  et  des  salons  avalent 
été  préparés  à   cet   effet. 

«  Le  Grand  Mogol  et  son  porte-iabre  se  retirèrent  dans 
un  cabinet;  le  porte-sabre  n'était  autre  que  le  chevalier  de 
Guise,  qui  prit  à  son  tour  les  habits  du  duc  et  s'en  alla 
souper  en  costume  de  Grand  Mogol,  tandis  que  Buckingham 
avait  pris  le  sien. 

«  L'entrée  du  chevalier  fut  un  véritable  triomphe,  et  11 
lui  lut  adressé  force  compliments  sur  la  richesse  de  ses 
habits  et  sur  la  grâce  avec  laquelle  il  avait  dansé. 

«  Après  ce  souper,  le  chevalier  vint  rejoindre  le  duc  dans 
le  cabinet  où  celui-ci  l'attendait  ;  là,  la  transformation 
s'opéra  de  nouveau.  Le  chevalier  redevint  simple  porte-sabre 
et  le  duc  remonta  au  rang  de  Grand  Mogol  ;  puis  ils  ren- 
trèrent dans  la  salle.  Il  va  sans  dire  que  la  richesse  du 
costume  de  ce  puissant  souverain,  et  le  poste  élevé  qu'il 
occupait  dans  la  hiérarchie  des  t(>tes  couronnées,  lui  valu- 
rent l'honneur  d'être  choisi  par  la  reine  pour  danser  avec 
eue. 

o  Buckingham  eut  ainsi  jusqu'au  matin  toute  liberté 
d'exprimer,  sous  le  masque  et  dans  le  tumulte  de  la  fête, 
des  sentiments  qui,  grâce  aux  confidences  préparatoires  de 
madame  de  Chevreuse,  n'étaient  déjà  plus  un  secret  pour 
la  reine. 

..  Enfin,  quatre  heures  du  matin  sonnèrent,  et  le  roi  parla 
de  se  retirer. 

«  La  reine  ne  fit  aucune  insistance  pour  rester  ;  car  déjà, 
depuis  quelques  minutes,  les  cinq  monarques  avalent  dis- 
paru, et  avec  eux  s  étaient  évanouis  1  entrain  du  bal  et 
l'ornement  de  la  fête. 

<.  Anne  d'.\utriche  regagna  donc  son  carrosse  ;  un  laquais 
à  la  livrée  et  aux  armes  de  la  connétable  se  tenait  à  la 
portière  pour  l'ouvrir  et  la  refermer. 

"  A  la  vue  de  la  reine,  il  mit  un  genou  en  terre  ;  mais, 
au  Heu  d'abaisser  le  marchepied,  il  tendit  la  main 

..  La  reine  reconnut  la  galanterie  de  son  amie  madame 
de  Chevreuse  ;  mais  cette  main  lui  pressa  si  doucement 
le  pied,  quelle  baissa  les  yeux  sur  l'officieux  serviteur,  et 
qu'elle  reconnut  Buckingham. 

..  Quoiqu'elle  fût  préparée  à  tous  les  déguisements  que  le 
duc  pouvait  prendre,  son  étonnement  fut  si  grand,  qu'elle 
poussa  un  cri  et  qu'une  vive  rougeur  lui  monta  au  visnge. 
«  Ses  officiers  s'avancèrent  aus.sitot  pour  savoir  la  cause 
de  cette  émotion  ;  mais  la  reine  était  déjà  au  fond  de  son 
carrosse  avec  madame  de  Lannoy  et  madame  de  Vernet. 
Le  roi  revint  dans  le  sien  avec  le  cardinal.  » 

Mais,  si  bien  que  le  secret  fût  gardé,  si  Intéressés  que 
fussent  à  le  tenir  ceux  qui  avaient  joué  un  rôle  dans  la 
comédie  amoureuse,  quelques  jours  s'étaient  à  peine  écou- 
lés après  la  fête,  que  le  bruit  de  ces  divers  déguisements 
se  répandit  à   la  cour. 

On  disait,  en  outre,  et  tout  bas.  que  le  duc  possédait, 
dans   un    cabinet    de   l'hôtel   de   l'ambassade,    un    portrait 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII   ET   mCllELIEU 


lAnne  d'Anf  riche  ;  que  ce  portrait  était  placé  sous  un 
I  lis  de  velours  bleu,  surmonté  ilp  plumes  blanches  et  rouges. 
'in  disait  encore  qu'un  secoml  portrait,  médaillon  enrichi 
10  diamants,  ne  quittait  pas  le  duc.  qui  le  portait  sus- 
lendu  à  son  cou  par  une  chaîne  d'or. 

On  savait  la  chose,  prétendalt-on,  par  ses  familiers,  et 
:  on  ajoutait  que  son  culte  pour  ce  second  portrait  était 
-I  grand,  qu'il  n'y  avait  aucun  doute  qu'il  ne  le  tînt  d".\nne 
J  Autriche  elle-même. 

Ces  bruits,  qui  tourmentaient  le  roi  et  faisaient  damner 
le  cardinal,  rendaient  de  plus  en  plus  dang-ereuses  et  de 
;'Ius  en  plus  difficiles  les  entrerues  de  Buckingham  et  de 
;a  reine.  * 

Les  inventions  de  madame  de  Chevreuse  étaient  à.  bout  ; 
railleurs,  comme,  par  sa  police  secrète,   le  cardinal  avait 

ppris  qu'elle  était  la  conûdente  des  deux  amants  —  et 
i:cus  disons  ici  amants  en  invoquant  la  devise  anglaise  : 
Honni  soit  qui  mal  y  pense  :  —  comme  le  cardinal  avait 
ippris  qu'elle  était  la  confidente  des  deux  amants,  elle  était 
:  losque  aussi  sévèrement  espionnée  que  la  reine. 

.Mais  le  danger  enflammait  Buckingham.  au  lieu  de  le 
refroidir  ;  il  résolut  de  tout  risquer  pour  voir  la  reine 
-eule,   ne   fiit-ce   qu'un   instant. 

U  supplia  madame  de   Chevreuse  de  s'informer  auprès  de 

I  reiue  de  quel  œil  celle-ci  verrait  une  semblable  entreprise. 
La    reine    répondit    qu'elle   n'aiderait    u    rien,    mais    lais- 

-  rait   faire. 

Cette  réponse  donnait  carte  blanche  à  Bin  Kinsrham  ;  ,seu- 
Sment,  restait  à  trouver  le  moyen. 

»  Cherche,  dit  l'Evangile,  et  tu  trouveras  :  « 

Madame  de  Chevreuse  chercha  et  trouva. 

II  y  avait  une  vieille  tradition  qui  avait  grand  cours. 

On  racontait  que,  lorsqu'un  roi  ou  une  reine  de  France 
devait  mourir,  un  fantôme  apparaissait  qui  présageait  cette 
mort.  Ce  fantôme  était  du  sexe  féminin  et  avait  nom  la 
dame  blanche.  —  Nous  avons  vu  de  nos  jours  une  autre 
tradition  non  moins  populaire  la  remplacer:  c'est  celle  du 
velil  homme  rouge. 

Madame  de  Chevreuse  raconta  au  duc  de  Buckingham  la 
tradition  de  la  dame  blanche  dans  tous  ses  détails  et  lui 
proposa  de  jouer  le  rôle  du  fantôme. 

Le  duc  accepta. 

Pourvu  que  ce  rôle  le  conduisit  en  f.ice  de  la  reine,  peu 
lui   importait   sous   quel   déguisement   il  y   viendrait. 

11  y  avait  une  chose  incontestable  :  c'est  que,  fut-il  vu 
sous  ce  formidable  costume  de  la  dame  blanche,  personne 
n'oserait  lui  barrer  le  passage. 

Maintenant,  l'apparition  aurait-elle  lieu  dans  la  journée, 
dans  la  soirée  ou  dans  la  nuit  ? 

La  reine  repoussa  également  la  journée,  parce  que,  dans 
la  journée,  le  duc  perdrait  le  bénéfice  de  son  déguisement. 
et  la  nuit,  parce  que,  la  nuit,  ce  bénéfice,  au  contraire, 
serait   peut-être   trop  grand. 

Elle  adopta  la  soirée. 

Mais  alors  il  y  eut  discussion  entre  elle  et  madame  de 
Chevreuse. 

Dans  la  soirée,  il  arrivait  parfois  ù  Louis  XIII  de  descen- 
dre chez  Anne  d'Autriche,  et  le  duc  pouvait  rencontrer 
le  roi  ;  mais  la  reine  battit  en  brèche  cette  objection  en 
-  disant  que  l'on  pouvait  hardiment  se  fier  à  son  valet  de 
«     chambre  Berlin. 

Bertin  veillerait  sur  le  corridor  du  roi.  et.  si  le  roi  sortaii 
de  son  appartement,  il  préviendait  s.a  maîtresse  -,  a  tout 
hasard,  on  tiendrait  ouverte  une  porte  de  dégagement,  et 
par   cette  porte  fuirait  le   duc. 

n  fut  donc  décidé  que  ce  sera(t  pendant  la  soirée,  à  neuf 
heures  du  soir,  que  Buckingham  entrerait  au  Louvre. 

A  neuf  heures,  en  effet,  le  duc  frappait  à  la  porte  de 
l'appartement  de  madame  de  Chevreuse. 

C'était  chez  la  confidente  commune  que  devait  s'opérer 
la  transformation. 

Madame  de  Chevreuse  était,  en  outre,  chargée  de  con- 
fectionner  le  déguisement. 

Les  deux  amoureux  avaient  là,  comme  on  voit,  une  pré- 
cieuse amie. 

Le  costume  était  prêt  et  attendait  le  dtic.  II  est  vrai  que 
le  duc  ne  fit  pas  attendre  longtemps  le  costume. 

Il  consistait  en  une  longue  robe  blanche  d'une  forme 
bizarre,  constellée  de  larmes  noires  et  ornée  de  deux  têtes 
de  mort,  l'une  placée  sur  la  poitrine,  l'autre  dans  le  dos  ; 
un  bonnet  blanc  et  noir  comme  la  robe,  un  immense  man- 
teau noir,  et  un  de  ces  chapeaux  dont  Beaumarchais  coiffa 
depuis  son  Basile,  complétaient  ce  costume. 

Mais,  à  la  vue  de  ce  grotesque  accoutrement,  la  coquetterie 
de  George  Villiers  se  révolta  ;  le  moyen  que  le  plus  bel 
homme  des  trois  royaumes  consentît,  même  |X)ur  un 
Instant,  à  devenir  ridicule!  Aussi  déclara-t-il  tout  net  que 
Jamais  il  ne  se  présenterait  devifht  Anne  d'Autriche  sous 
un  pareil  déguisement 


Mais  le  duc,  sous  ce  rapport,  trouva  chez  madame  de 
Chevreuse  un  entêtement  égal  au  sien.  La  confidente  déclaia 
que  c'était  à  prendre  ou  à  laisser:  qu'il  n'y  avait  que 
ce  moyen  de  voir  la  reine,  que  le  duc  la  verrait  en  dame 
blanche  ou  ne  la  verrait  pas. 

Puis  vinrent  les  reproches. 

Le  duc  se  disait  amoureux  et  hésitait  au  moment  de  voir 
celle  qu'il  prétendait  aimer  !  De  son  côté,  la  reine  avait 
consenti  ù  tout  ;  prévenue,  elle  attendait  le  duc,  et  le  duc 
allait  la  faire  attendre  inutilement.-  c'était  une  grande 
chance  pour  ne  la  revoir  jamais. 

Il  y  avait  un  grain  de  malice  au  fond  de  cette  insistonce 
de  madame  de  Chevreuse.  Selon  toute  probabilité,  la  rail- 
leuse confidente  se  faisait  une  fôte,  après  avoir  vu  un  car- 
dinal déguisé  en  danseur  espagnol,  de  voir  un  ambass.T 
dpur  déguisé  en  fantôme. 

Peut-être  aussi,  de  son  côté,  la  reine,  se  sentant  entrai 
née  vers  le  beau  duc,  voulait-elle  se  donner  des  armes  a 
elle-même  en  le  voyant  sous  cet  accoutrement  plus  que 
bizarre. 

Enfin,  le  duc  céda,  réfléchissant  peut-être  que,  sous  quoJ- 
qne  déguisement  que  ce  fut,  sa  belle  et  noble  tête  conser- 
verait sa   grftce   et    sa  séduction. 

Mais,  sur  ce  point,  il  avait  encore  compté  sans  liiadame 
de  Chevreuse.  Il  fallait  que,  si  le  duc  était  vu.  il  ne  fat 
point  reconnu.  Elle  avait,  en  conséquence,  décidé,  dans  sa 
sagesse,  qu'elle  déguiserait  la  tête  comme  elle  avait  déguisé 
le  reste  du  corps. 

.\  cette  proposition,  faite  par  madame  de  Chevreuse  d'un 
ton  si  ferme,  que  Buckingham  vit  bien  qu'il  faudrait  céder 
comme  au  reste  du  costume,  il  offrit,  en  manière  de  conces- 
sion, de  mettre  un  masque  de  velours  nr.ir.  Ces  sortes  de 
masques,  qui  portaient  le  nom  de  lonps,  —  nous  invitons 
ceux  qui  savent  létymologie  du  nom  à  nous  la  dire.  — 
ces  sortes  de  masques  étaient  fort  en  usage  à  cette  époque, 
et  Buckingham  comptait,  en  ôtant  le  sien,  rentrer  dans 
tous  ses  avantages. 

Mais,  en  faisant  cette  propositioii,  il  avait  toujours  compté 
.sans  madame  de  Chevreuse  :  le  masque  pouvait  tomber,  le 
véritable  visage  apparaître,  le  duc  être  reconnu,  tout  le 
monde  compromis  I  C'était  tout  autre  chose  qu'un  loup 
qu'il  fallait    appliquer  sur  le  visage  du    mallieureux  dut. 

11  était  dix  lieures  ! 

La  discussion  avait  dévoré  une  cinquantaine  de  minutes, 
la  mère  de  celui  qui,  un  jour,  faillit  attendre,  attendait 
déjà,  sans  doute.  . 

Le  duc   dut  présenter  son  visage  et  se  laisser  faire. 

In  physicien  nommé  Norblin  venait  de  signaler  une  nou- 
velle découverte  :  11  s'agissait  d'une  pellicule  couleur  de 
chair,  au  moyen  de  laquelle,  à  l'aide  d'une  cire  blanche  et 
molle,  on  pouvait  se  défigurer  entièrement.  Cette  pellicule 
se  superposait  â  tous  les  méplats  du  visage  et  formait  un 
masque  adhérent  à  la  peau,  laissant  les  yeux  libres,  mais 
changeant   complètement   la   forme   des    traits. 

Grâce  a  cette  ingénieuse  invention,  au  Ijout  de  cinq 
minutes,  Buckingham  était  devenu  méconnaissable  à  ses 
propres  yeu.x  et   se   faisait    peur  à  lui-même. 

L'opération  du  masque  achevée,  le  duc  ôta  son  manteau, 
mais  tint  bon  pour  le  reste  de  son  costume. 

La  robe  fut  donc  passée  par-dessus  son  pourpoint  et  ses 
chausses  :  puis  il  enferma  ses  beaux  cheveux  blonds  et  bou- 
clés dans  le  bonnet  fantastique,  recouvi'it  du  masque  de 
velours  son  visage,  déjà  défiguré  par  la  pellicule  de  l'ingé- 
nieux physicien,  mit  sur  le  tout  un  chapeau  a  larges  bords, 
et.  donnant  le  bras  à  madame  de  Chevreuse,  monta  avec  elle 
dans  .son  carrosse. 

Ce  carrosse  était  connu  au  Louvre  et  ne  pouvait  inspirer 
aucune  défiance;  on  avait  l'habitude  de  le  voir  entrer  et 
sortir  à  toute  heure  du  jour  et  même  de  la  nuit.  —  Au 
reste,   le  duc   devait  être   introduit  par   les  petites  entrées 

.Au  guichet  du  Louvre,  Bertin  faisait  sentinelle  ;  le  con- 
cierge était  prévenu  par  lui  qu'il  était  la* attendant  un 
astrologue   Italien  que   la  reine   voulait  consulter. 

Le  duc  passa  pour  l'astrologue  et  fut  introduit. 

\'ne  fois  le  guichet  passé,  le  chemin  était  libre  jusque 
chez   la  reine. 

.Vnne  d'Autriche  avait  eu -le  soin  d'éloigner  madame  de 
Flotte,  sa  dame  d  honneur  ;  elle  était  seule  et  attendait 
avec  anxiété. 

A  la  porte,  le  valet  de  chambre  abandonna  mailame  de  Che- 
vreuse et  le  duc,  et  alla  se  mettre  en  observation  au  bas 
de  l'oscalier  .du  roi. 

Madame  de  Chevreuse  n'eut  pas  besoin  de  frapper;  habi- 
tuée à  entrer  à  toute  heure  chez  sa  royale  amie,  elle  avait 
une  clef  de  son  appartement. 

Elle  Introduisit  le  duc  et  entra  derrière  lui.  laissant  la 
clef  à  la  porte,  afin  que.  en  cas  d'alerte,  Bertin  pût  entrer 
à  son   tour. 

Après  avoir  traversé  deux  ou  trois  chambres,  le  duc  se 
trouva  enfin  en  présence  de  la,  reine 

.Mois,  ce  que  le  galant  ambassadeur  avait  prévu  arriva  : 


92 


ALF.KAXDUE  DUMAS  ILLUSTRI' 


quelle  que  fût  son  angoisse,  Anne  dAutiiclie  ne  put  s'empê- 
cher de  rire. 

Bucliingliam  comprit  que  ce  qu'il  avait  de  mieux  à  faire 
était  de  ne  pas  demeurer  en  reste  de  gaieté.  Il  fit  les  hon- 
neurs de  sa  personne  avec  la  désinvolture  d'un  homme  d'es- 
prit, et  bientôt  la  reine,  oubliant  le  côté  ridicule  de  la 
mascarade,  ne  vit  plus  que  les  risques  courus  par  un  amant 
passionné. 

Buckingham  profita  du  changement  qui  se  faisait  dans 
I  esprit  d'.\nne  d'Autriche  :  il  la  supplia  de  lui  accorder 
quelques  minutes  de  tcte-à-tête. 

La  reine,  vaincue  par  cette  voix  si  douce,  ouvrit  la  porte 
de  son  oratoire   et  y   entra.   Bucliingham  l'y  suivit. 

Madame  de  Chevreuse  poussa  doucement  la  porte  et  resta 
en    dehors. 

Dix  minutes  s'écoulèrent. 

Au  bout  de  ces  dix  minutes,  Bertin  entra  tout  pâle  et 
tout  effaré  en  criant  : 

—  Le  roi  ! 

Madame  de  Chevreuse  ouvrit  la  porte  et  répéta  le  cri 
d'alarme  : 

—  Le  roi  ! 

Mais  sa  terreur   fut   grande 

Buckingli.tm.  non  plus  un  dame  blanche,  mais  sans  mas- 
que, ses  beaux  cheveux  flottants  sur  ses  épaules,  ayant 
rejeté  son  costume  de  fantôme  et  vêtu  de  ses  habits  de 
cavalier,    était   aux    iiieds  de    la  reine. 

11  n'avait  pu  y  tenir,  et,  au  risque  d'être  reconnu;  il  s'était 
montré  à   sa   bien-aimée   reine    tel   qu'il    était,   c'est-à-dire 
comme    un  des   plus  beaux   cavaliers   du   monde. 
Mais  la   question   n'était  plus  là. 

Le  valet  de  ch.Tmbre  éperdu  ne  cessait  de  crier:  «  Le  roi! 
le  roi  !  >.   Il  fallait  fuir,  et  cela,  sans  perdre   une  seconde. 
Madame  do  Ohe'vreuse  ouvrit  un  petit  couloir  qui  donnait 
sur  le  corridor. 

Le  duc  s'élança  dans  le  couloir,  emportant  toute  sa 
défroque.   Madame  de    Chevrcttse  s'y  élança  derrière  lui. 

La  porte  se  referma,  et  Anne  d'Autriche,  à  moitié  éva- 
nouie, rentra  dans  .sa  cliambre,  et  se  laissa  tomber  dans 
un  fauteuil,  s'attendant  à  cliaque  instant  à  voir  apparaître 
le    roi, 

ine  fois  dans  le  corridor,  Buckingham  voulait  jeter  la 
robe  et  le  manteau,  et  fuir  en  cavalier;  mais  madame  de 
iJhevreuse  ne  permit  point  une  pareille  imprudence  ;  elle 
força  le  duc  à  endosser  sa  robe,  à  replacer  le  masque  sur 
son  visage,  à  se  recoiffer  de  son  bonnet,  et,  seulement  alors, 
lui    permit   de   continuer   son   chemin. 

Bien  lui  en  prit  d  avoir  exigé  du  duc  toutes  ces  précau- 
tions. 

Arrivé  à  l'extrémité  du  corridor,  le  fugitif  rencontra  les 
gens  du  petit  .service.  Il  fit  un  mouvement  pour  retourner 
en  arrière  ;  dans  ce  mouvement,  le  manteau  tomba.  Mais  cet 
accident  prouva  combien  étaient  intelligentes  les  précau- 
tions de  madame  de  Chevreuse.  En  voyant  cette  grande  robe 
blanche  constellée  de  larmes  et  ornée  de  deux  têtes  de  mort. 
les  gens  du  petit  service,  au  lieu  de  courir  après  le  duc, 
s'enfuirent  chacun  de  son  côté,  comme  si  le  diable  les  em- 
portait, criant  : 

-  La  dame  blanche  !  la  dame  blanche  ! 
Ce  que  voyant  le  duc.  au  lieu  de  continuer  de  fuir  de 
son  côté,  il  s'élança  à  leur  poursuite,  et,  tandis  que  ma- 
dame de  Chevreuse  retournait  près  de  la  reine,  que  Berlin 
ramassait  le  cliapeau  et  le  manteau,  il  atteignit  l'escalier, 
gagna  la  porte  et  se  trouva  dans  la  rue. 

En  rentrant  chez  son  amie,  madame  de  Chevreuse  l'avait 
trouvée  pâle  et  tremblante  sur  son  f.auteuil  ;  mais,  en 
entendant  sa  joyeuse  compagne  rire  aux  éclats,  Anne  d'Au- 
triche comprit  que  le  danger  était  passé. 

En  effet,  comme  nous  l'avons  dit,  le  duc  avait  gagné 
la   rue. 

Quant  au  ro«.  il  avait  bien,  il  est  vrai,  qtiitté  son  appar- 
tement :  mais  ce  n'était  point  pour  descendre  chez  la  reine  : 
ayant  une  grande  chasse  arrêtée  pour  le  lendemain,  il 
ailait,  afln  de  ne  point  ijerdre  de  temps,  coucher  au  lieu 
du  rendez-vous.  Il  avait  passé  devant  la  porte  de  la  remc, 
mais  n'avait  pas  même  eu  l'idée  de  prendre  congé  d  elle, 
devant  revenir  au  Louvre  le  lendemain  au   soir. 

A  son  retour,  il  trouva  le  château  tout  en  émoi,  s'informa 
et  apprit  que  la  fameuse  dame  blanche  avait  couru  par 
les   corridors.  . 

Il  fit  venir  les  gens  qui  avaient  vu  le  fantôme,  les  inter- 
rogea reçut  des  réponses  précises  sur  les  allures  et  le 
costume  du  spectre,  et,  comme  ce  costume  et  ces  allures 
étaient  parfaitement  conformes  à  ceux  de  la  tradition,  il 
ne  m  aucun  doute  que  l'apparition  ne  fût  réelle  ;  mais  le 
cardinal  fut  moins  crédule  que  le  roi  II  mit  sa  police 
sur  les  traces  de  la  prétendue  danu»,  et  sut  par  Boisrobert. 
qui  séduisit  Patrice  O'RelUy,  valet  de  chambre  du  duc, 
la  véritc  vraie  touchant  le  singulier  événement  que  nous 
Tsnons  de  taoonter. 


Sur  ces  entrefaites,  arriva  à  Paris  la  nouvelle  de  la  mort 
de   Jacques   VI. 

Le  digne  roi  était  trépassé  le  S  avril  1625,  et  Charles  1er, 
âgé  de  vingt-cinq  ans,  était  monté  sur  le  trône. 

L'ambassadeur  reçut  en  même  temps  la  nouvelle  de  cette 
mort  inattendue  et  l'ordre  de  presser  le  mariage. 

Nul  ordre  ne  pouvait  être  plus  désagréable  à  Buckingham, 
et   plus  agréable  au   roi   et  à  Eicltelieu 

Buckingham  avait  compté  sur  la  parenté  •  de  madame 
Henriette  avec  Charles  !«  pour  retarder  le  mariage  ;  ils 
étaient  cousins  germains.  Il  savait  combien,  d'habitude, 
la  cour  de  Eome  est  lente  pour  les  dispenses  ;  mais  il  avait 
compté  sans  les  intérêts  réunis  de  Louis  XIII  et  de  Riche- 
lieu. 

A  'a  suite  d'une  conférence  avec  le   roi.  Richelieu  écBivit 
au  pape  que,  s'il  n'envoyait  pas  la  bulle,  on  s'en  passerait. 
Richelieu  reçut  la  dispense    courrier  par  courrier. 
Un   mais  et  demi  après   la  mort  du  roi  Jacques,  le  ma- 
riage se  fit. 

XI.  de  Chevreuse  remplaça  Charles  l"\  dont,  par  Marin 
Stuart,  il  était  le  petit-cousin,  et.  le  it  mai.  sur  un  petit 
théâtre  dressé  devant  le  portail  de  Notre-Dame,  madame 
Henriette  et  son  époux  provisoire  furent  unis  par  M  le 
cardinal   de  la  Eocliefoucauld. 

Charles  I"  réclamait  sa  femme  à  grands  cris  ;  force  fut 
donc  à  "Buckingham  de  se  mettre  en  roule  aussitôt  la  cérê; 
monte   achevée 

Par  bonheur  pour  le  favori,  on  marchait  à  cette  époque 
à  petites  journées. 

La  cour  de  Fiance  devait  accompagner  la  reine  jusqu'à 
Amiens. 
A  Amiens,  l'on  s'arrêta. 

Là  devait  arriver  cette  fameuse  aventure  ipii  lit  tant  de 
bruit,  et  qui  est  consignée  dans  les  mêmes  termes,  à  peu 
près,  chez  I,a  Porte,  chez  madame  de  Motleville  et  chez 
Tallemant  des  Réaux. 

Les  trois  reines.  Anne  d  Autriche,  Marie  de  Médicis  et 
madame  Ilenrielle  n'avaient  point  trouvé  de  logis  conve- 
nable dans  la  ville  pour  les  recevoir  foules  trois. 
Il  leur  avait  donc  fallu  prendre  des  hôtels  séparés 
Celui  d'Anne  d'Autriche  était  situé  près  de  la  Somme,  avec 
de  grands  jardins  descendant  jusqu'à  la  rivière.  Comme  ii 
se  trouvait  à  la  fois  le  plus  commode  et  le  plus  pittoresque. 
il  était  le  rendez-vous  des  autres  reines,  et  comme  Buckin- 
gham. pour  donner  à  cette  dernière  halte  toute  l'extension 
possible,  inventait  fête  sur  fête,  c'était  là  aussi  le  rendez- 
vous   de   la   cour 

On  était  d'autant  plus  libre  que,  depuis  trois  jours,  le 
roi  et  le  cardinal  avaient  été  forcés  de  partir  pour  Fontai- 
nebleau. 

Depuis  ce  départ,  11  va  sans  dire  que  Buckingham  avait 
remis  toutes  ses  batteries  en  jeu. 

Donc,  un  soir  que  la  reine,  par  un  temps  magnifique, 
par  une  de  ces  douces  nuits  de  mai  amoureuses  et  parfu- 
mées, avait  prolongé  sa  promenade  dans  les  jardins,  toute 
fri.ssonnante  de  ces  tièdes  inquiétudes  que  donnent  les  pre- 
mières brises  du  printemps,  advint  cette  fameuse  aventure 
que  l'on  nomma   l'aventure  d'Amiens. 

Voici  comment,  selon  toute  probabilité,  les  choses  se  pas- 
sèrent : 

Le  duc  de  Buckingham  donnait  la  main  à  la  reine,  et 
lord  Rlch  accompagnait  madame  de  ChevTeuse.  On  avait 
d'abord  été  se  promener  sous  les  allées  sombres  et  cou- 
vertes, on  avait  admiré  les  reflets  de  la  lune  brisant  ses 
rayons  argentés  dans  le  cours  de  la  Somme  :  puis  on  s'était 
assis  sur  une  pelouse,  jeunes  gens  et  jeunes  femmes  sem- 
blables à  ceux  et  à  celles  du  Décaméron  de  Boccace  ;  enûn, 
la  reine  s'était  levée,  avait  repris  le  bras  du  duc,  et  s'était 
éloignée,  distraitement  peut-être,  ne  songeant  point  à  ce 
qu'elle  faisait,  et  sans  inviter  personne  à  la  suivre. 

Calculée  ou  instinclive,  l'imprudence  n'en  était  pas  moins 
grande. 

A  défaut  des  pas,  tous  les  yeux  avaient  suivi  la  reine 
et  le  duc,  et  on  les  avait  vus  disparaître  derrière  une  char- 
mille. 

Tout  à  coup,  on  entendit  un  cri  étouffé,  et  l'on  reconnut 
la   voix  de  la   reine. 

\   ce  cri,  le  premier  écuyer  de   la  reine,   Putange,    mit 
l'épée  à  la  main  et  passa  à  travers  la  charmille. 
11  vit  la  reine  se  débattre  aux  bras  de  Buckingham, 
A  l'aspect  de  cet  Itomme  tenant  une  épée  nue  à  la  main, 
le  duc  dégaina  de  son  côté,  lâcha  la  reine  et  se  rua,  furieux, 
sur  Putange. 

La  reine  n'eut  que  le  temps  de  se  jeter  entre  eux  deux, 
criant  tout   à  la  fois  au   duc  de   se   retirer  et    à  Putange 
de  remettre   son  épée  au  fourreau 
Buckingham   obéit. 

Toute  la  cour  s'empressa  d'arriver  sur  le  théâtre  de  l'évé- 
nement. 


i:ENRi    IV,   LOUIS   Xm    ET    RICHELIEU 


9:i 


Mais  la  reine  et  Putange  étaient  seuls  :  Buckingliam 
avait  disparu. 

On  s'empressa  autour  de  la  reine,  ciiacun  questionnant, 
tltant  les  massifs,  (uretaut  des  yeux. 

Mais   Anne   d'Autriclie  : 

—  Ce  nest  rien,  dit-elle  ;  M.  de  Buckingham  s'est  éloigné, 
me  laissant  seule,  et  j'ai  eu  si  grand'peui'  de  me  trouver 
ainsi  perdue  dans  l'obscurité,  que  j  ai  appelé  i  mon  aide... 
Je   vous  remercie,    Puiaiijje,  d'être  venu. 

On  ne  pouvait  démentir   la  reine;  on  Ht  donc  semblant. 


chaperon,  qu'il  revint  vers  le  carrosse  des  reines,  entroavrit 
vivement  la  portière,  et,  malgré  la  présence  de  la  reine 
mère  et  de  la  princesse  de  Conti,  prit  le  bas  de  la  robe 
d  Anne   d'Autriche   et   le   baisa   avec   passion. 

Puis,  comme  la  reine  lui  faisait  remarquer  que  cette 
étrange  marque  de  sa  passion  la  pouvait  compromettre,  il  se 
releva,  mais,  n'ayant  pas  le  courage  de  s'éloigner,  s'enve- 
loppa dans  les  rideau.x  de  la  litière,  du  milieu  desquels  sor- 
tirent   bientôt    des    sanglots   étouffés. 

Au   bruit  de  ces  sanglots,  la  reine,  de  son  cOté,   ne  put 


:iii)i*f!lliu>iii.i^uj|ii. 


L:i  reine  reçut  une  invjlalion  qui  équivalait  à  un  ordre. 


devant  elle,  de  croire  à  cette  version  ;  mais  il  va  Fans  dire 
que,  derrière  elle,  la  vérité  sortit   de*  terre. 

La  Porte  raconte  en  toutes  lettres  que  le  duc  s  émancipa 
jusqu'à  vouloir  caresser  la  reine,  et  Tallemaiit  des  Rfaux, 
très  malveillant,  du  reste,  pour  la  cour,  \a  un  peu  plus 
loin   encore. 

Le  lendemain,  on  partit  ;  la  reine  mère  ne  pouvait  se 
décider  à  se  séparer  de  madame  Henriette.  k'Me  voulut 
reconduire  sa  fille  pendant  quelque  temps  encore. 

On  remonta  en  carrosse. 

Le  carrosse  se  composait  de  Marie  de  Médicis.  d'Anne 
d'Autriche  et  de  la  princesse  de  Conti  :  la  reine  mère  et 
madame  Henriette  étaient  au  fond  :  Anne  d'Autriche  e!  la 
princesse  de  Conti  étalent  sur   le  devant. 

Il  fallut  enfin  se  séparer  :  les  voitures  firent  halte  ;  le  duc 
de  Buckingham  vint  ouvrir  la  portière  du  carrosse  des 
reines  et  offrit  la  main  à  madame  Henriette  pour  la  con- 
duire au  carrosse  qui  lui  était  destiné,  et  où  lattendalt 
madame  de  Chevreuse,  chargée  de  raccompagner  jusju'cn 
Angleterre. 

Mais  à  «eine  eut-Il  remis  la  jeune  reine   à  son   étrange 


retenir  ses  larmes  ;  elle  porta  son  mouchoir  à  ses  yeux, 
et  la  reine  mère  et  la  princesse  purent  voir,  au  mouve- 
ment  de  son   sein,  qu'elle  pleurait  abondamment. 

Enfin,  comme,  en  se  prolongeant,  cette  scène  devenait  ou 
ridicule  ou  dangereuse,  tout  a  coup  Buckingham  s'arr.tcha 
de  la  voiture  de  la  reine,  et,  sans  adresser  aucun  adieu  ù 
personne,  s'élança  dans  celle  de  madame  Henriette  et  donna 
l'ordre  de  partir. 

Anne  d'.\utriche  croyait  cet  adieu  le  dernier,  et,  n'espérant 
plus  revoir  Buckingham.  qu'au  fond  du  cœui-  elle  aimait 
tendrement,  elle  n'es.saya  même  plus  de  cacher  sa  tristesse 
et  laissa  les  larjnes  inonder  son  visage. 

C'était  à  Boulogne  que  l'embarquement  devait  avoir  lieu. 

En  arrivant  a  Boulogne,  il  se  trouva  que  le  vent,  d'accord 
avec  les  désirs  de  Buckingham,  soufflait  du  nord  et  refou- 
lait  les  vagues  dans  la  rade. 

Le  pilote  déclara  qu'il  était  impossible  de  mettre  à  la 
voile. 

Buckingham  était  Incertain  sur  ce  qu'il  allait  faire,  lors- 
qu'il vit  arriver  La  Porte.  le  fidèle  valet  de  chambre  d'.\nne 


ALEXANDRE  DLMAS  ILLUSTRE 


d'Autriche.   Celui-ci   ayalt  deux   missions,   lune   ostensible, 
l'autre   cachée;   la   mission    ostensible  était   celle-ci: 

"  La  reine,  ayant  su  le  retard  apporté  au  voyage  par  le 
mauvais  temps,  fait  demander  des  nouvelles  de  madame 
Henriette.  » 

La  mission  cachée  était,  selon  toute  probabilité,  uuclaue 
message  —  soit  verbal,  soit  écrit  —  pour  Backiiigliam. 

Le  mauvais  temps  dura  huit  jours. 

Pendant  ces  huit  jours,  La  Porte  fit  trois  voyages  à 
Boulogne. 

Au  retour  de  son  troisième  voyage,  il  annonça  à  la  reine 
Anne  que,   le  soir  même,   elle  reverrait    Buckingham. 

Bucliingham  avait,  disait-il,  reçu  du  roi  Cliarles  I"  une 
dépêcle  qui  nécessitait  une  dernière  cm  revue  avec  la  reine 
mère. 

Le  duc,  au  nom  de  son  amour,  faisait  supplier  Anne 
d'Autriche   de   s'arranger    de   laton   qu'il    la   trouvât   seule. 

C'était  une  nouvelle  excursion  dans  le  pays  de  l'aventure. 

Mais  Anne  d'Autriche  était  tellement  sollicitée  par  son 
propre  coeur  à  faire  ce  que  lui  demandait  le  duc,  que, 
sans  doute  dans  le  but  de  se  ménager  un  tête-à-tête,  elle 
avait  dê.l.î  annoncé  qu'elle  allait  .se  faire  saigner  et  avait 
congédié  tout  le  monde,  lorsque  Nogent-Bautru  entra  et 
.innonça  à  toute  la  société,  qui  se  retirait,  que  le  duc  de 
lîuckingham    et    lord   Ricli    venaient    d'arriver. 

C'était  le  renversement  de  tous  les  projets  d'Anne  d'Au- 
triche. Si  elle  demeurait  seule  maintenant,  il  était  évident 
que  cette  solitude,  même  innocente,  donnait  lieu  aux  plus 
malignes  interprétations. 

II  n'y  avait  qu'un  moyen  :  c'était  de  se  faire  réellement 
saigner.  Elle  l'employa,  espérant  que  cette  opération  éloi- 
gnerait tout  le  monde  ;  mais,  malgré  ses  instances,  malgré 
1.^  désir  qu'elle  exprima  de  rester  seule  pour  essayer  de 
dormir,  elle  ne  put  éloigner  madame  de  Lanuoy. 

Or,  la  reine  avait  toute  raison  de  croire  que  madame  de 
Lannoy  était  une  créature  appartenant  corps  et  âme  au 
cardinal. 

Elle  attendit  donc,  pleine  d'angoisses,  ce  qui  allait  arriver. 

A  dix  heures,  la  porte  s'ouvrit,  et  l'on  annonça  le  duc 
de  Buckingham. 

En  même  temps  qiie  madame  de  Lannoy  disait  : 

—  La  reine    n'est  pas   visible. 
La  reine  dl.sait  : 

—  Faites  entret  ! 

Le  duc,  collé  contre  la  porte,  n'attendait  que  cette  permis- 
sion. A  peine  lui  lut-elle  donnée,  qu'il  se  précipita  dans 
la  chambre  ;  la  reiiie  était  au  lit,  madame  de  Lannoy  debout 
à  son- chevet. 

Le  duc  s'arrêta  court  sur  le  seuil  :  il  croyait  la  reine 
seule  ;  Il  était  visible  que  le  tonnerre  tombant  ;i  ses  pieds 
leùt  moins  atterré  que  cette  présence  de  madame  de  Lan- 
noy. 

La  reine  vit  l'effet  produit  et  eut  pitié  du  duc  ;  elle  lui 
dit  en  espagnol  quelques  mots  de  consolation. 

Sans  doute  ces  quelques  mots  expliquaient  la  présence 
de  madame  de  Lannoy. 

A\OTS.  le  duc  s'avança  lentement,  s'agenouilla  devant  le 
lit,  baisa  les  draps,  et  cela,  avec  tant  de  passion,  que 
madame  de  Lannoy  fit  observer  au  duc  qu'il  s'éloignait 
des  règles  de   l'étiquette   française. 

—  Eh  !  madame,  dit  le  duc  avec  impatience,  je  ne  suis 
pas  Français,  et  les  lois  de  létiquette  française  ne  peuvent 
m'engager.  Je  suis  George  Villiers,  dnc  de  Buckingham, 
ambassadeur  du  roi  Charles  Iw  ;  je  représente  une  tête 
couronnée  ;  en  conséquence,  11  n'y  a  qu'une  personne  ici 
qui  ait  le  droit  de  louer  ou  de  blâmer  ma  conduite  : 
c'est  la  reine. 

Puis,  s'adressant  à  la  reine  elle-même  : 

—  Oui,  madame,  dit-il,  ordoiniez.  et  à  vos  ordres  j'obéirai 
à  genoux  ..  à  moins  que  ces  ordres  ne  me  commandent  une 
chose   impossible,  c'est-à-dire  de   ne  plus  vous  aimer. 

—  Jésus  Dieu  '.  s'écria  madame  de  Lannoy,  milord-duc 
na-t-ll  pas  eu  l'audace  de  dire  qu'il  aimait  Votre  Majesté? 

—  Oh!  oui!  s'écria  le  duc,  je  vous  aime,  madame  1...  Et, 
puisque  l'on  en  doute,  je  répéterai  l'aveu  de  cet  amour  A 
la  face  du  monde  entier..  Oui,  Je  vous  aime  !  et.  comme  une 
vie  passée  loin  de  vous  me  serait  Insupportable,  je  n'ai 
plus  cpi'un  désir,  qu'un  but  :  c'est  de  vous  revoir  ;  et.  pour 
vous  revoir,  fût-ce  malgré  le  roi.  fiH-cc  malgré  le  cardinal, 
fiit-ce  malgré  vous-même.  J'emploierai  tous  les  moyens  qui 
seront  en  mon  pouvoir  -,  ainsi  donc,  tenez-vous-lc  pour  dit  : 
dussé-je  bouleverser  l'Europe  pour  vous  revoir,  je  vous  re- 
verral ! 

Et,  à  ces  mots,  saisissant  la  main  de  la  reine.  Il  la  cou- 
vrit de  baisers,  malgré  les  efforts  qu'elle  faisait  pour  la 
retirer. 

Puis,  comme  un  fou.  comme  un  insensé,  11  s'élança  hors 
de  l'appartement.  •' 

—  Fermez  la  porte  derrière  le  duc,  et  laissez-moi  seule, 
madame,   dit  la  reine 


.  Madame  de  Lannoy  obéit. 

A  peine  Anne  d'Autriche  fut-elle  seule,  qu'elle  fit  appe- 
ler cette  duègne  dont  nous  avons  déjà  parlé,  doiia  Este- 
fania  :  puis,  se  faisant  donner  papier,  encre  et  plume,  elle 
traça  quelques  mots  à  la  hâte,  prit  une  cassette  cachée 
dans  la  ruelle  de  son  lit,  et  ordonna  à  dona  Estefania  de 
porter  au   duc  la  lettre  et  la  cassette. 

La  lettre  était  un  ordre  de  partir  ;  la  cassette  contenait 
ces  douze  ferrets  de  diamants  que  le  roi  avait  donnés  à 
la  reine  pour  la  fête   de  madame  de   Chevretise. 

Trois  Jours  après,  la  mer  se  calma,  et  le  duc  partit  pour 
r.^ngleterre.  amenant  au  roi  Charles  !«'■  la  fille  de  Henri  IV. 

Les  craintes  d'Anne  d'.Autriche  n'étaient  que  trop  fondées  : 
le  cardinal  sut  dans  tous  ses  détails  laventure  des  jardins 
d'.\miens  :  le  cardinal  sut  dans  tous  ses  détails  l'apparition 
de  Buckingham  dans  la   chambre  de  la  reine. 

Du  moment  que  le  cardinal  le  savait,  le  roi  devait  le 
savoir  ;  seulement,  chaque  détail,  en  passant  par  la  bouche 
d'un  prêtre,  prenait  un  caractère  plus  grave  :  d'une  étour- 
derie,  il  avait  trouvé  le  moyen   de  faire  un  crime. 

C'était  une  des  roueries  du  premier  ministre  que  d'incrus- 
ter ses  propres  sentiments  dans  le  cœur  du  roi.  Ainsi, 
peut-être,  abandonné  a  sa  propre  impulsion,  Louis  XIU 
n  eût-il  pas  été  jaloux  d'Anne  d'Autriche,  ou  ne  'l'eût-il 
pas  fait  .souffrir  de  cette  jalousie  :  mais,  ijoussé  par  Riche- 
lieu, dont  il  ignorait  1  amour,  il  se  constitua  le  gardien 
de  la  reine,  sans  se  douter  qu'il  la  gardait  non  seulement 
pour  son  propre  compte,  mais  encore  pour  le  compte  de  son 
ministre.  Il  en  résulta  que.  la  colère  du  ministre  gagnant 
le  roi,  le  roi  fit  grand  bruit  des  deax  aventures  que  nous 
avons  racontées. 

On  congédia  madame  de  Vernet  ;  on   chassa  Putange. 

Sans  doute,  on  eût  disgracié  madame  de  Che'vreuse  si  elle 
eût  été  à  Paris  ;  mais  madame  de  Che\Teuse  était  à  Lon- 
dres,  et   la   colère   du   roi   passa   sans   l'atteindre. 

Cependant,  soit  que  madame  de  Lannoy  eût  su  que  la 
reine  avait  donné  une  cassette  à  Buckingham,  et  que  cette 
cassette  renfermait  les  ferrets  ;  soit  que.  ne  les  voyant  plus 
dans  1  écrin  de  la  relue,  elle  se  doutât  simplement  de  quelle 
façon  ils  avaient  disparu,  elle  prévint  le  cardinal  de  leur 
disparition  et  du  chemin  qu'elle  pensait  qu'ils  avaient  pris. 

Le  cardinal  vit  dans  cette  révélation  un  moyen  de  perdre 
la  reine.  Il  écrivit  à  lady  Clarick,  qui  avait  été  la  maîtresse 
de  BucWngbam,  et  lui  promit  cinquante  mille  livres  si 
elle  parvenait,  d'une  façon  ou  de  l'autre,  à  couper  deux  des 
douze  ferrets,  et  à  les  lui  envoyer. 

Un  beau  jour.  Richelieu  reçut  les  deux  ferrets:  lady 
Clarick  avait  réussi.  Le  cardinal  paya  scrupuleusement  les 
cinquante  mille  livres  promises,  et  dressa  ses  batteries  pour 
perdre  la  reine.  Le  jtlan  était  bien  simple  :  pousser  le  roi 
à  donner  ou  à  recevoir  une  fête,  et  faire  prier  par  lui  la 
reine    de   venir    à  cette   fête   avec   ses   ferrets. 

Le  hasard  .sembla  d'abord  être  de  moitié  dans  le  jeu  du 
cardinal.  Les  échevlns  de  Paris  donnaient  un  bal  à  l'hôtel 
de  ville  :  ils  invitèrent  le  roi  et  la  reine  à  honorer  ce  bal 
de  leur  présence.  Le  cardinal  glissa  un  mot  dans  l'oreille 
du  roi.  et  la  reine  reçut  une  invitation  qui  équivalai»  à 
un   ordre. 

Cette  invitation  était  de  se  parer   de  ses  ferrets. 

Le  cardinal  était  là  quand  le  r»i  avait  exprimé  ce  désir 
conjugal  â  Anne  d'.\utriche  :  il  en  avait  suivi  l'effet  sur 
le  visage  de  la  reine,  et.  à  son  grand  étonnement,  le  visage 
de  la  reine  demeura  parfaitement   calme. 

Puis,  avec  une  voix  dans  laquelle  il  était  impossible  de 
découvrir  la  moindre  émotion  : 

—  C'était  mon  intention,  sire,  répondit-elle. 

Richelieu  rentra  chez  lui,  doutant  de  lui-même.  11  exa- 
mina les  deux  ferrets  :  il  n'y  avait  point  à  s'y  tromper  : 
ils  faisaient  bien  partie  des  douze  donnés  par  le  roi  à  la 
reine. 

L'heure  du  bal  arriva  :  le  ■cardinal  y  assistait  :  le  roi 
venait  de  son  côté,   la  reine  devait  venir  du  sien. 

Le  cardinal  passa  à  attendre  la  reine  une  des  heures  les 
plus  anxieuses  peut-être  qu'il  eût  passées  de  sa  vie.  La 
reine  entra  dans  une  toilette  charmante,  mais  de  la  plus 
grande  simplicité  :  son  seul  luxe,  c'étaient  ces  douze  fer- 
rets que  lui  avait   donnés  le  roi. 

Richelieu  s'approcha  d'elle,  sous  prétexte  de  louer  son 
goût,  examina  sa  toilette  dans  le  plus  grand  détail,  compta 
les  ferrets  :  tous  les  douze  y  étaient,  et  non  seulement  il 
ne  manquait  pas  un  ferret  aux  aiguillettes,  mais  encore 
il  ne  manquait   pas  un  diamant   aux   ferrets. 

Et  cependant  le  cardinal,  avec  des  convulsions  de  rage, 
serrait  les  deux  ferrets  dans  sa  main. 

Voici   ce  qui   s  était  passé  : 

En  revenant  du  bal  et  se  dévêlant,  Buckingham  s'aper- 
çut que  deux  ferrets  venaient  de  lui  être  volés.  Sa  première 
idée  fut  qu'il  avait  été  victime  de  la  hardiesse  d'un  voleur 
cudinaire  ;  mais,  en  y  réfléchissant  bien,  il  devina  facile- 
ment que  les  ferrets  avaient  été  enlevés  dans  une  intention 
hostile. 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII   ET   RICHELIEU 


•)."> 


Il  songea  à  l'iDstant  mime  au  tort  qu'une  dénonciation 
louvait  taire  à  la   reine. 

Maître,  comme  grand  amiral  de  tous  les  ports  du  royaume, 
il  mit  à  riDstam  mt'^mc  l'embargo  sur  tous  les  ports.  d'An- 
gleterre. 

11  y  avait  peine  de  mort  i)Our  tout  patron  de  bâtiment 
(lui  mettrait  à  la  voile. 

L'.\ngleterre  tressaillit  de  surprise  :  elle  crut  que  quelque 
irrande  conspiration  venait  détre  découverte,  que  quelque 
siierre  mortelle  était  déclarée.  Les  politiques  les  plus  habi- 
les bâtirent  cent  romans  dont  pas  un  n'approchait  de  la 
vérité. 

Pourquoi  l'embargo  était-il  mis  sur  tous  les  ports  du 
royaume  ? 

Pour  que  le  joaillier  de  Buckingham  eût  le  temps  de 
laire  deux  ferrets   pareils  aux  deux  ferrets  volés. 

La  nuit  suivante,  un  léger  bâtiment,  pour  lecpiel  seule- 
ment la  consigne  était  levée,  voguait  vers  la  France  et  ap- 
portait les  douze  ferrets  à  Anne  d'.Autriche. 

Douie  heures  après  le  départ  de  la  goélette,  l'embargo 
était   levé. 

Il  en  résulta  que  la  reine  avait  reçu  les  ferrets  vingt- 
quatre  heures  avant  l'invitation  que  lui  fit  le  roi  de  s'en 
parer  pour  le  bal  de  l'hôtel  de  ville. 

De  là  cette  grande  tranquillité  dont  s'était  si  fort  étonné 
le  cardinal,  qui  croyait  tenir  dans  sa  main  l'exil  de  son 
ennemie. 

Le  coup  était  terrible  pour  lui  ;  mais,  avec  les  moyens 
dont  il  pouvait  faire  usage,  le  cardinal  ne  se  regarda  point 
pour  battu  :  ce  qu'il  n'avait  pas  pu  faire  avec  Buckingham, 
il  y  réussirait  peut-être  avec  le  duc  d  .\njou. 

Le  cardinal,  en  menant  le  duc  d'.\njou  en  avant,  et  en 
essayant  de  perdre  la  reine,  se  déliviait  de  deux  ennemis. 

Le  duc  d'Anjou  détestait  de  longue  main   le  cardinal. 

Dès  1631.  celui-ci  avait,  le  9  juin,  fait  mettre  son  gou- 
verneur. M.  d'Ornano.  à  la  Bastille. 

Pois  Richelieu  voulait  absolument  marier  M  le  duc 
d  .\njou.  lequel  n'y  tenait  aucunement,  surtout  avec  la 
femme  que  1  on  voulait  lui  donner  ;  cette  femme  était  ma- 
demoiselle de    Guise,   fille  du   feu  duc   de  Montpensier. 

Or.  le  cardinal,  —  écarté  un  instant  de  .<es  soupçons  sur 
Gaston  et  de  la  reine  par  les  amours  bien  autrement  réels 
•ip  Buckingham,  —  Buckingham  parti,  le  cardinal  revint  à 
'•   pis  aller. 

11  mit  la  résistance  de  Monsieur  au  mariage  sur  le  compte 
■  !•■   son  amour  pour  la  reine. 

Puis  il  inventa  une  conspiration.  —  On  sait  qu'en  fait  de 

•nspirations.  nulle  imagination  n'était  plus  inventive  que 
elle  de  M.  le  cardinal  de  Richelieu. 

11  prétendit  que  le  colonel  d  Ornano,  qui  venait  de  recevoir 
le  bâton  de  maréchal,  avait  l'intention  d'enlever  le  jeune 
prince,  de  l'emmener  hors  de  la  cour,  et  même  hors  de 
France,  et  de  le  résener  fiour  (luelque  alliance  plus  illustre. 

Si  l'on  s'en  rapporte  aux  Mémoires  du  cardinal,  cette 
•  injuration  était  une  des  plus  horribles  qui  eussent  jamais 

ê  tramées.  Tous  les  princes  et  les  grands  devaient  s'unir 
.  cette  révolte.  L'Espagne  aidait  le  complot  de  son  argent  ; 
-es  quadruples  de  Philippe  IV  compromettaient  Anne  d'Au- 
iirhe;  il  fallait  donc  les  faire  sonner  bien  fort.  Le  duc 
de  Savoie  y  entrait  par  ressentiment  de  la  iiaix  faite  avec 
l'Espagne.  Les  huguenots  en  espéraient  leur  salut  Quant 
au  roi.  en  devait  le  mettre  dans  un  monastère,  ni  plus  ni 
moins  qu'un  prince  mérovingien. 

En  consétinence,  le  cardinal  décida  que,  la  conspiration 
étant  mûre,  on  arrêterait  ie  maréchal  d'Ornano.  comme  don- 
nant de  mauvais  conseils  au  jeune  prince. 

Ce  qui   était  décidé  fut    fait. 

Le  soir  du  i  mai  16:b.  la  cour  étant  retirée,  le  roi  fit 
appeler  le  maréchal  d  Ornano. 

Le  maréchal  était  en  train  de  souper  ;  il  se  leva  de  table 
et  se  rendit  à  l'Invitation  du  roi. 

An  lieu  du  roi.  le  maréchal  trouva  le  capitaine  des  gardes, 
qui  lui  demanda  son  épée  et  le  mena  prisonnier  dans  la 
même  salle  où.  vingt-quatre  années  auparavant,  Henri  IV 
avait  fait  conduire  le  maréchal  de  Biron. 

I.p  lendemain,  on  transféra  le  maréchal  d'Ornano  au  don- 
jon de  Vincennes.  Ses  deux  frères  furent  mis  à  la  Bastille  ; 
sa  femme  eut  ordre  de  se  retirer  aux  champs,  dans  une 
de  ses  maisons. 

.  Le  duc  d'Arjou,  dit  gravement  l'histoire,  fut  fort  touché 
de  cet   événement.   • 

Voyons  un  i>en.  en  entrouvrant  La  Porte,  de  quelle  façon 
le  Jeune  prince  manifesta  son  mécontentement. 

"  D'abord.  Monsieur,  apprenant  l'arrestation  de  son  gou- 
verneur, s'en  alla  directement  pester  dans  la  chambre  du 
roi,  disant  à  Sa  .Majesté  qu'il  voulait  savoir  qui  lui  avait 
donné  l'Idée  de  faire  arrêter   le  maréchal. 

•  Le  Jeune  prince  était  dans  une  si  grande  colère,  que  le 
roi  en  eut  peur  et  lui  dit  que  ce'qu'll  avait  fait,  il  lavait 
fait  par  l'avis  de  son  conseil. 


«  Monsieur,  toujours  furieux,  alla  trouver  le  chancelier 
d'Aligre. 

"  Le  chancelier  d'Aligre.  bonhomme  chartrain,  ■vra!  cul- 
de-plomb,  esprit  doux  et  timide,  répondit  en  tremblam  que 
ce  n'était  pas  lui  et  qu'il  n'était  pas  informé  de  cette  arres- 
tation 

'  •  Monsieur  revint  chez  le  roi  et  m  plus  de  bruit  qu'au- 
paravant ;  Si  bien  que  le  roi,  ne  sachant  comment  s'en 
débarrasser,  envoya  chercher  le  cardinal,  ann  qu'il  se 
débarbouillât  avec  son  frère. 

«  Richelieu,  sans  dénégation  ni  ambage.  déclara  tout  net 
que  c'était  lui  qui  avait  donné  au  roi  1  avis  de  faire  arrêter 
le  maréchal,  et  qu'un  jour  Monsieur  l'en  remercierait  tout 
le  premier. 

«  —  Moi  !  moi  !  dit  Monsieur  étouffant  de  colère  :  tenez, 
vous  êtes  un  j...-f...  ! 

"   Et,   sur   ces   belles   paroles,   il   s'en    alla.    » 

Ce  fut  loraison  funèbre  du  maréchal  d'Ornano,  qui,  ar- 
rêté le  4  mai,  mourut  le  3  septembre. 

Le  bruit  courut  qu'il  avait  été  empoisonné.  On  combattit 
ce  bruit  en  dis^t  qu'il  avait  été  mis  dans  une  chambre  trop 
humide. 

Cette  chambre  trop  humide  devint  proverbiale.  On  y  met- 
tait tous  ceux  que  1  on  ne  voulait  pas  loger  trop  longtemps. 

Madame  de  Rambouillet  disait  en  parlant  de  cette  cham- 
bre : 

—  Elle  vaut  son  pesant  d'arsenlç. 


Quelque  chose  qu'eût  pu  faire  Richelieu,  la  reine  n'avait 
été  que  médiocrement  compromise  dans  cette  atfaire  ;  il 
fallait  lui  en   susciter   une   autre. 

Nous  avons  dit  combien  le  cardinal  était  un  habile  limier, 
une   fois   lâché    sur    ces   sortes    de    pistes. 

11  regarda  tout  autour  de  lui,  et  son  regard  sinistre  tomba 
sur   Henri   de   Talleyraud,    comte    de   Chalais. 

C'était  un  beau  jeune  homme  de  vingt-huit  à  trente  ans, 
fort  élégant,  fort  couru,  peu  rétléchi.  très  railleur,  impru- 
dent et  vain,  brave  à  l  e.vcès  ;  un  de  ses  duels  avait  fait 
grand  bruit. 

Ayant  eu  à  se  plaindre,  dans  une  affaire  d'amour,  de 
M.  de  Ponigibaut,  et  l'ayant  rencontré  sur  le  pont  Neuf, 
qui  revenait  de  la  campagne  à  cheval  et  en  gi-osses  bottes, 
il  l'invita  à  mettre  pied  â  terre  et  à  lui  donner  satisfac- 
tion sur  le  lieu  même. 

Pontgibaut.  qui  était  aussi  brave  que  Chalais,  descendit 
à  l'instant,  et,  à  la  troisième  passe,  tomba  roide  mort. 

La  naissance  de  Chalais  était  e.vcellente  :  petit-fils  du 
maréchal  de  Montluc,  il  touchait  par  les  femmes  à  cette 
brave  race  des  Bussy.  —  Vous  rappelez-vous,  chers  lecteurs, 
le  Bussy  de  ta  Dame  âe  Moîisorcau? 

Chalais  appaitenait  au  roi,  et,  comme  tous  ceux  qui 
appartenaient  au  roi,  il  avait  honte  de  l'esclavage  où  le 
tenait  le  cardinal. 

Lu  mot  du  vieil  archevêque  Bertrand  de  Chaud  peint  à 
merveille  la  mesui-e  de  puissance  que  Richelieu  laissait  au 
roi. 

Louis  xni  lui  avait  promis  plus  d'une  fois  le  chapeau 
rouge  et    mourut  sans   le  lui    donner. 

—  Ah  !  disait  le  vieil  archevêque  ne  lui  faisant  pas  autre- 
ment reproche  de  son  manque  de  parole,  si  le  roi  était 
en  laveur,   je  serais   cardinal  ! 

Chalais  était  du  parti  de  Vaverston.  —  On  appelait  ceux 
qui  déte.'^taient  le  cardinal,  les  aveisionnaircs. 

Gaston  avait  crié  bien  haut  contre  l'arrestation  du  maré- 
chal d'Ornano  ;  nous  avons  même  dit  dans  quels  termes 
il   avait   crié. 

H  demandait  à  qui  voulait  l'entendre  de  conspirer  avec 
lui  contre  le  cardinal,  et,  comme  on  ne  connaissait  pas 
encore  Richelieu  pour  si  terrible  qu'il  lut  par  la  suite, 
on  répondait  assez  à  l'appel. 

Ceux  qui  y  répondirent  les  premiers  furent  les  deux 
frères  naturels  du  roi  et.  par  conséquent,  de  Monsieur,  les 
deux  bâtards  de  Henri  IV  :  Alexandre  de  Bourbon,  grand 
prieur  de  France,  et  César,  duc  de  Vendôme. 

Ils  proposèrent  un  plan  à  Gaston,  et  y  entraînèrent  Cha- 
lais. 

On  devait  assassiner  le  cardinal,  et  voici  de  quelle  façon  : 

Richelieu,  sous  le  voile  éternel  de  la  mauvaise  santé,  vollo 
qui  lui  servit  à  cacher  tant  de  choses,  s'était  retiré  à  sa 
campagne  de  Fleury  ;  de  là,  le  malade  dirigeait  les  affaires 
du  royanme. 

Le  duc  d'Anjou  et  ses  amis  devaient  faire  une  chasse  : 
la  chasse  devait  les  conduire  du  côté  de  Fleury  ;  la.  comme 
s'ils    étaient    fatigués,    ils    devaient    demander    l'hospitalité 


96 


ALFA.-WDRF.  OIM  \S  ILLUSTRE 


au  cardinal,  et.  cette  hospitalité  accordée,  saisir  le  premier 
moment  favorable,  envelopper  Son  Eminence,  puis,  enfin, 
lui  couper  la  gorge. 

Si  ces  complots  paraissent  étranges  aujourd  hui,  nous 
dirons  qu'alors  ils  avaient  des  antécédents  :  c'est  ainsi  qw 
Visconti  avait  été  assassiné  dans  la  catliédrale  de  Milan  ; 
Julien  de  Médicis  dans  le  choeur  de  Sainte-Marie  des  Fleurs 
à  Florence  ;  Henri  HI  à  Saint-Germain  ;  Henri  IV  rue  dtj 
la  Ferronnerie,  et  le  maréchal  d'Ancre  sur  le  pont  du 
Louvre. 

Gaston,  en  se  défaisant  du  cardinal,  ne  faisait  donc  que 
suivre  l'exemple  de  son  frère,  se  défaisant  du  maréchal 
d'Ancre.  Il  avait  de  plus  cet  avantage,  que  Louis  XIII 
haïssait  au  fond  son  favori,  el  que,  ce  favori  mort,  -le  roi 
se  réjouirait   de  cette  mort  avec  les   meurtriers. 

Chalais,  nous  lavons  dit,  était  du  complot  ;  mais,  soit 
faiblesse  de  résolution,  soit  —  ce  gui  est  plus  probable  — 
qu'il  voulût  l'attirer  dans  le  complot,  Chalais  s'en  ouvrit 
un  jour  au  commandeur  de  Valancé. 

Le  commandeur  de  Valancé,  homme  raisonnable,  et  qui 
avait  mesuré  la  puissance  du  cardinal  sur  la  faiblesse  du 
roi,  au  lieu  de  céder  aux  raisonnements  de  Chalais,  le  .St 
plier  sous  les  siens,  et  finit  par  le  conduire  ciuz  le  cardi- 
nal. 

Ce  fut  le  commandeur  de  Valancé  qui  parla  ;  Chalais  se 
tut  ;  il  ne  faisait,  au  reste,  qu'une  condition  à  la  révéla- 
tion :  l'impunité  des  coupables.  Or,  les  coupables,  quels 
étaient-ils?  Le  frère  légitime  et  les  deux  frères  naturels 
du    roi. 

Le   cardinal    promit  de  ne    point   sévir. 

Il  n'était  pas  encore  de  force  à  faire  tomber  trois  têtes 
royales,  et  il  savait  que,  lorsqu'on  touche  à  ces  têtes-là, 
il  faut  qu'elles  tombent. 

Le  cardinal  remercia  Chalais  et  l'invita  à  le  revenir  voir 
en  particulier  ;  puis  il  alla  trouver  le  roi,  lui  raconta  tout, 
en  demandant  son  indulgence  pour  un  complot  qui  ne 
menaçait    que    lui,    Richelieu. 

Le  cardinal,  disait-il,  gardait  toute  sa  sévérité  pour  les 
complots   qui    menaceraient  le  roi. 

II  posait,  sur  cette  feinte  magnanimité,  la  première  plan- 
che de  ses  échafauds  à  venir. 

Mais  le  roi  lui  demanda  ce  qu'il  comptait  faire  en  cette 
circonstance. 

—  Sire,  répondit  le  cardinal,  laissez-moi  mener  l'affaire 
jusqu'au  bout  ;  seulement,  comme  je  n'ai  autour  de  mol 
ni  gardes  ni  cavaliers,  prêtez-moi  quelqu'un  de  vos  gens 
d'armes. 

Le   roi  lui  prêta  soixante  cavaliers. 

Ces  soixante  cavaliers  arrivèrent  à  Fleury  la  veille  du 
jour  o£i  l'assassinat  devait  avoir  lieu.  On  les  cacha  dans 
les  communs. 

La  nuit  s'écoula  tranquillement. 

Le  cardinal  ne  dormait  point  cependant  et  ruminait  son 
projet. 

Le  matin  venii.  il  ne  lavait  pas  encore  arrêté,  quand  le 
chef  du  complot  lui  donna  lui-même  un  moyen  de  sortir 
galamment  d'embarras. 

Au  point  du  jour.  les  officiers  de  la  bouche  du  duc  d'.\njou 
arrivèrent  à  Fleury.  Ils  annonçaient  qu'au  retour  de  la 
chasse,  leur  maître  devait  s'arrêter  chez  Son  Eminence,  et, 
pour  lui  épargner  tout  ennui,  à  lui  et  à  ses  gens,  les  en- 
voyait préparer  son  diner. 

Le  cardinal  répondit  que  lui  et  sa  maison  étaient  au  ser- 
vice du  prince  ;  mais  aussitôt  il  sauta  â  bas  de  son  lit, 
se   fit  habiller,    et   partit   pour   Fontainebleau, 

Sa  résolution    était   prise. 

II  arriva  vers  sept  heures  du  matin,  et  au  moment  oii 
Monsieur,  de  son  cOté,  se  levait  et  s'habillait  pour  la 
chasse. 

Tout  à  coup,  la  porte  de  sa  chambre  à  coucher  s'ouvrit, 
et  l'on  annonça  au  jeune  prince  le  cardinal  de  Richelieu. 

Avant  que  le  valet  de  chambre  de  service  eût  eu  le  temps 
de  répondre  que  son  maitre  n'était  pas  visible.  Son  Emi- 
nence  était   dans   la    chambre. 

Le  trouble  avec  lequel  Monsieur  reçut  l'illustre  visiteur 
prouva   à  celui-ci   que   Chalais   avait    dit   la  vérité. 

Aussi  Gaston  n'étalt-ll  point  encore  revenu  de  son  éton- 
nement,    quand   le   cardinal,    sapprochant   de   lui  : 

—  En  vérité,  monseigneur,  dit-il.  j'ai  raison  d'être  fâché 
contre  vous. 

Gaston   était  facile  à  effrayer. 

—  Contre  mol  !  fâché  !  vous  !  s'écrla-t-il  tout  démonté  ; 
pourquoi  donc  cela  ? 

—  Jlais  parce  que  vous  n'avez  pas  voulu  me  faire  l'hon- 
neur de  me  commander  à  dîner  à  moi-même,  et  que  vous 
avez  envoyé  vos  officiers  de  bouche  ;  circonstance  qui  m  in- 
dique que  Votre  Altesse  désire  être  en  liberté  chez  moi  : 
je  lui  abandonne  donc  Fleury  afin  quelle  en  dispose  :\ 
son   plaisir. 

A  ces  mots,  le  cardinal,  tenant  à  prouver  au  duc  d'Anjou 
qu'il  était  son  très  humblç  serviteur,  prit  la  chemise   des 


mains  du  valet  de  cliambre,  et,  presque  de  force,  la  passa 
au  prince  ;  après  quoi,  il  se  retira  en  lui  souhaitant  une 
bonne  chasse. 

Gaston  comprit  que  le  complot  était  éventé,   se  plaignit 
d'une  indisposition  subite,  et  se  mit  au  lit. 
Il  va  sans  dire  que  la  chasse  fut  remise  à  un  autre  jour. 
Or,  le  cardinal,  forcé  de  l'aire  grâce  cette  fois,  avait  une 
terrible  revanche  a  prendre. 

Abandonnant  le  complot  qui  lui  était  personnel,  il  s'oc- 
cupa d  en  créer  un  autre  contre  les  mêmes  conjurés. 

Il  lui  fallait  un  complot  où  fussent  compris  M.  le  grand 
prieur  de  France,  le  duc  de  Vendôme,  et  même  Chalais  :  — 
il  avait  gardé  une  dent  contre  le  pauvre  Chalais,  l'illustre 
cardinal,  et  sa  révélation  n'avait  pu  lui  faire  péirdonner  sa 
complicité. 

Au  reste,  au  milieu  de  cette  cour  brouillonne  et  tapageuse, 
les  complots  n'étaient  pas  difficiles  à  faire  éclore. 
Voici  celui  que  le  cardinal  pétrit  de  ses  propres  mains  : 
Nous  avons  dit  les  difficultés  que  Monsieur  opposait 
à  son  mariage  avec  mademoiselle  de  Montpensier,  fille  de 
madame  la  duchesse  de  Guise.  Or,  Gaston  résistait,  non  point 
que  la  future  ne  fut  pas  jeune,  ne  fût  pas  jolie,  ne  fût  pas 
riche,  elle  était  tout  cela,  mais  parce  qu'elle  ne  lui  appor- 
tait aucune  assistance  pour  ses  projets  ambitieux. 

Que  fallait-il  à  un  homme  qui,  toutes  les  nuits,  essayait  en 
rêve  la  couronne  de  France?  L'appui  d'un  prince  étranger 
chez  lequel  il  pût  se  réfugier  si  l'un  de  ses  complots  échouait. 
Il  y  avait  donc  à  la  cour  un  parti  pour  l'alliance  étrangère: 
ce  parti,  qui  se  rattachait  à  Gaiton,  était  le  parti  de  tous 
les  mécontents;  et  Dieu  sait  ce  qu  il  y  avait  de  mécontents 
à  la  cour  de  France  ! 

Le  cardinal  avait  dirigé  les  yeux  du  roi  sur  cette  ma- 
nœuvre de  son  frère  ;  il  lui  avait  fait  comprendre  le  motif 
réel  de  cette  répulsion  contre  sou  mariage  avec  mademoi- 
selle de  Montpensier  ;  il  lui  avait  montré  ses  deux  frères 
naturels  l'encourageant  dans  cette  résistance. 

Le  roi  était  donc  convaincu  que  le  duc  d'Anjou,  pour  le 
bien  et  la  sécurité  de  la  ciuronne,  devait  épouser  mademoi- 
selle de  Montpensier;  et  il  finit  par  convenir  avec  le  cardi- 
nal que  ce  serait  bien  heureux  si  l'on  pouvait  à  la  fois 
mettre  la  main  sur  le  grand  prieur  et  sur  son  frère. 

C'était  quelque  chose  que  d'avoir  amené  le  roi  à  cet  aveu  : 
mais  ce  n'était  pas  tout  :  après  avoir  reconnu  que  ce  serait 
hon  de  les  arrêter,  il  fallait  arriver  à  les  arrêter.  Là  gisait 
la  difficulté. 
Tâclions  de  faire  comprendre  cela  à  nos  lecteurs. 
On  représente  l'histoire  avec  un  flambeau  â  la  main  ; 
mais  elle  tient  d'habitude  le  flambeau  si  élevé,  qu'il  n'éclaire 
que  les  hauts  sommets  :  plaines  et  vallons  se  perdent  dans  la 
demi-teinte  de  l'obscurité  ;  à  plus  forte  raison  les  préci- 
pices 

Et  quelle  époque,  grand  Dieu  !  est  plus  pleine  de  préci- 
pices que  le  règne  de  Louis  XIXI,  ou  plutôt  du  cardinal  de 
Richelieu  ! 

Allumons  donc  notre  lanterne  a.i  flambeau  de  l'nistolre, 
et  descendons  au  plus  profond  de  ces  précipices. 

Nous  sommes,  si  je  m'en  souviens,  a  la  recherche  de  la 
difficulté  qu'il  y  avait  ;i  mettre,  d'un  seul  coup,  la  main  sur 
les  deux  frères. 

M,  le  grand  prieur  était  bien  à  portée  ;  malheureusement, 
lî  n'en  était  pas  ainsi  du  duc  de  Vendôme. 

Le  duc  de  Vendôme  é'ait  gouverneur  de  Bretagne  :  — 
c'était  déjà  quelque  chose  que  d'êtr;  le  chef  d'ua  pareil 
gouvernement,  mais  ce  n'était  pas  tout  ce  qu'était  le  duc  de 
Vendôme  ;  —  par  le  fait  de  sa  femme,  héritière  de  la  maison 
de  Luxembourg,  et.  par  conséquent^  de  la  maison  de  Pen- 
thièvre,  il  avait  de  grandes  prétentions  à  la  souveraineté  de 
cette  province  ;  de  plus,  il  nouait,  disait-on,  un  mariage 
entre  son  fils  et  l'aînée  des  filles  du  duc  de  Retz,  qui  avait 
deux  places  fortes  dans  la  province. 

La  Bretagne,  ce  fleuron  toujours  mal  soudé  à  la  couronne 
de  France,  pouvait  donc  s'en  détacher  à  la  voix  du  flls  de 
Henri  IV. 

Or.  voici  ce  qui  pouvait  arriver,  un  mot  d'ordre  étant 
donné  par  la  reine.  Monsieur  et  les  deux  bâtards  royaux,  en 
supposant  que  Monsieur  éiousât  quelque  fille  de  prince  du 
saint-empire  : 

A  la  voi>;  de  la  reine,  l'Espagnol  traversait  la  frontière  ;  — 
à  la  voix  du  duc  d'Anjou,  lempire  marchait  contre  la 
France  ;  —  à  la  voix  du  duc  de  Vendôme.  la  Bretagne  se 
révoltait. 

L'arrestation  des  deux  frères  et  le  mariage  de  M.  le  duc 
d'Anjou    déjouaient   donc   ce   grand    complot. 

Exista-t-il  jamais  ailleurs  que  dans  l'esprit  du  cardinal? 
C'est   ce  que   nous   ne   poui  rions  dire. 

Maintenant,  suivons  le  travail  patient  de  l'araignée  à  la 
toile  de  pourpre 

Les  ennemis  du  cardinal,  voyant  l'affaire  de  Fleur>-  man- 
quée,  et  n'ayant  pas  été  poursuivis,  quoique  Richelieu  fût 
plus  puissant  que  jamais,  attribuaient  au  hasard  l'a-vorte- 
ment  du  complot. 


HENRI   IV,  LOUIS  XIII   ET   BICHF.LIEU 


97 


Le  grand  prleui-,  qui  sélail  momentanément  éloigne  de  la 
lour,  y  reparut  ;  le  duc  de  Vtudùmt',  seul,  resta  prudemment 
dans  sa  province. 

La  première  fois  que  le  cardinal  revit  le  grand  prieur, 
apris  trois  mois  d  absence,  il  le  reçut  a  bras  ouverts. 

L'accueil  paraissait  si  sincère  et  si  franc,  luc  le  bAtard 
loyal  se  hasarda  d  exprimer  un  désir  qui,  depuis  longtemps, 
ftait  l'objet  de  son  ambition  :  c'était  qu'on  lui  confiât  la 
charge  de  grand  amiral. 

—  Si  la  chose  ne  dépen.lait  que  de  moi,  dit  Richelieu,  vous 
savez,    monseigneur,    quelle   serait    faite. 

Le  gi-and  ptieur  s'inclina  tout  3oyeu.\. 

—  Mais,  demandat-il,  si  1  obstacle  ne  vient  pas  de  Votre 
Eminence,   de  qui  viendra-t-il? 

—  Du  roi,   répondit  le  cardinal 

—  Du  roi  I  reprit  le  grand  prieur  étonné.  Et  que!  grief  le 
roi  a-t-il  donc  contre  mol? 

—  Aucun. 

—  Eh    bien,    mais   alors?... 

—  laissez-moi  vous  dire  la  vériié,  monseigneur. 

—  Dites,    dites 

C'est  votre  frf^re  qui  ^ous  fait  du  tort. 

—  Mon  frère  César? 

-  Oui.  le  roi  se  défie  .;e  lui. 

-  .\  quel  propos? 

—  Le  roi  pense  —  à  tort.  Je  n'en  doute  pas,  mais  il  pense 
ainsi,  —  le  roi  pense  qu'il  écoute  des  gens  mal  intentionnés. 

—  Que  faire,  alors  ? 

—  Effacer  les  mauvaises  impressions  que  le  roi  a  reçues 
contre  votre  frère,  puis  ensuite  revenir  à  vous... 

—  Votre  Eminence  veut-elle  que  j'aille  quérir  mon  frère 
dans  son  gouvernement,  et  que  je  1  amène  au  roi  pour  le  jus- 
tifier? 

—  Ecoutez,  dit  le  cardinal,  —  et  les  choses  s'arrangent  à 
niei-veille  peur  que  1.',  roi  ne  puisse  croire  à  quelque  chose 
de  préparé  entre  nous  ;  —  d'ici  a  queloues  jours,  le  roi 
compte  aller  se  divertir  à  Klcis.  Partez  pour  la  Bretagne, 
amenez  ù  Blois  M.  de  Vendôme  ;  nous  lui  aurons  épargné  la 
moitié  du  chemin,  et  la  visite  paraîtra   toute  naturelle 

—  -Mais,  dit  le  grand  prieur.  Votre  Eminence  comprend 
liu  il  me  faudrait  une  assurance  qu  il  n'arrivera  rien  de  fà- 
cheu.\  à  mon  frère 

—  Quant  à  cette  assurance,  monseigneur,  répondit  hum- 
ble.nent  le  premier  ministre,  c'est  au  roi  à  vous  loffrir,  et 
je  suis  certain  qu'il  ne  vous  la  refu.sera  pas. 

—  Eh  bien.  Immédiatement  après  avoir  vu  le  roi,  je  pars. 

—  -\llez  attendre  chez  v.]us  l'ordre  d'audience,  monsei- 
gneur ;  je  vous  promets  r.ue  vous  ne  l'attendrez  pas  long 
temps. 

En  effet,  dès  le  lei.demain,  le  grand  prieur  était  reçu  par 
11*  roi. 

Louis  XIII  ne  lui  donna  pas  la  peine  de  chercher  une 
entrée  en  matière  :  le  premier,  il  entama  la  question  du 
voyage  de  Blois.  iHvilant  au.K  chasses  magnifiques  qui  al 
lalent  avoir  lieu  le  g-and  prieur  et  son  frère. 

—  Mais,  hasarda  le  grand  prieur,  mon  frère  sait  que  le  roi 
croit  avoir  des  griefs  contre  lui  ;  peut-être  aural-je  quelque 
peine  à  lui  faire   quitter   son   gouvernement. 

—  .\llons  donc  !  dit  Louis  XIII,  qu'il  vienne  en  toute  assu- 
rance, et  je  vous  engage  ma  parole  royale  qu'U  ne  lui  sera 
point  fait  plus  de  mal  qu'ï  vous. 

Le  roi  pouvait  s'engager  à  cela  :  11  comptait  les  faire  arrê 
ter  toiLS  deux 

Le  grand  prieur  partit  pour  la  Bretagne,  et,  le  surlende 
main,  la  cour  partit  pour  Blois. 

Sous  prétexte  que  sa  mauvaise  santé  l'obligeait  à  voyager 
i  petites  journées,  le  cardinal  s'était  mis  en  route  dès  la 
veille.  Quoique  parti  vingt-quatre  heures  avant  le  roi,  il 
n'arriva  qu'un  jour  après  lui,  et,  trouvant  la  ville  trop 
hniyanie,  se  retira  dans  une  rharm.nntp  petite  maison  située 
^  une  lieue  de  la  ville  et  appelée  Beauregard. 

Deux  ou  trois  jours  aprss  l'Installation  du  roi  au  château, 
l3  grand  prieur  et  son  frère  arrivèrent  a  leui-  tour.  Le  même 
soir.  Ils  étalent  reçus  par  ;e  roi.  qui  les  invitait  à  la  chasse 
du  lendemain  ;  mais  eux  repondirent  qu'ils  remerciaient  le 
roi.  et  lui  demandèrent  un  jour  Je  repns  Ils  venaient,  pour 
présenter  leurs  hommages  â  Sa  Majesté,  de  faire  quatre- 
vingts  lieues  à  franc  étrier  '  —  Le  roi  les  embrassa  tous  deux 
et  leur  souhaita  une  bonne  nuit 

.^  trois  heures  du  matin,  pour  ne  point  mentir  a  la  pro- 
messe faite  qu'il  n'arriverait,  pns  plus  île  mal  à  C^sar  de 
Vendi'imc  i/u'au  qrand  prl-ur.  le  roi  les  faisait  arrêter  tous 
deux  et  acheminer  sur  Amboise. 

On  comprend  le  bruit  que  fit  Tarreslation  des  deux  fils  de 
Kenri   IV. 

Clial.ilB  l'apprit  comme  les  autres.  TI  avait  continué  de  voir 
lo  cardinal,  et.  le  cardinal  continuant  de  lui  faire  bon  ac- 
cueil, II  croyait,  sur  la  j.romesse  qu'il  avait  reçue,  que  luus 
ceux  qui  avaient  participé  i  l'artalre  de  Fleury  étaient  sau- 
vegardés par  cette  promesse. 


Voyant  le  grand  prieur  et  son  frère  arrêtés,  il  courut  chez 
Richelieu,  et  réclama  le  bénéfice  de  sa  parole. 

Le  cardinal  répondit  que  M.  le  grand  prieur  et  M.  de  Ten- 
dôme  n'étaient  point  arrStés  comme  complices  ou  Instiga- 
teurs du  complot  de  Fleury,  mais  A  cause  des  mauvais  con- 
seils qu'ils  donnaient,  l'un  de  vive  voix,  l'autre  par  lettres, 
à  monseigneur  le  duc  d'Anjou. 

Chalais  se  retira,  assez  mécontent  de  cette  réponse. 

Aussi,  après  avoir  réfiéc'il  pendant  quelque  temps,  il  crut 
son  honneur  engagé  à  faire  au  cardinal  une  déclaration  po- 
sitive :  cette  déclai'ation  était  qu'il  retirait  sa  parole  et 
priait  le  cardinal  de  ne  plus  compter  sur  lui  ;  seulement, 
la  liifflculté  était  de  trouver  quelqu'un  qui  portât  un  sem- 
blable avis  au  ministre. 

Deux  ou  trois,  bien  avisés  du  danger  qu'ils  couraient, 
refusèrent. 

Chalais  prit  le  partit   d'écrire,   et  écrivit  en   effet. 

Presque  aussitôt,  il  renoua  avec  madame  do  Chevreuse,  qui 
avait  autrefois  été  sa  maîtresse. 

C'était  une  déclaration  de  guerre  bien  autrement  fla- 
grante que  la  lettre  qu'il  avait  écrite 

Dès  lors,  il  fut  désigné  dans  l'esprit  du  cardinal  comme  le 
loue  expiatoire  du  premier  complot  qui  aurait  lieu 

D'ailleurs,  le  cardinal  se  doutait  bien  que  Chalais  ne  se 
tiendrait  pas  Iranoaille,  et  qu'il  allait  se  mettre  Immédiate- 
ment à  intriguer 

Il  attendit. 

L'attente    ne    fut   pas    IM  gue. 

M  d'.\njou,  singulièrement  effrayé  de  l'absence  de  ser  detix 
frères,  cherchait  plus  que  jamais  un  lieu  de  refuge  hors  des 
frontières,  ou  quelque  place  forte  en  France,  derrière  les 
murailles  de  laquelle  il  pût  tenir  tête  au  cardinal  et  dicter 
SCS  conditions. 

Chalais    s'offrit    au   jeune   prince   comme    intermédiaire. 

La  proposition  fut  acceptée. 

Chalais  se  mit  à  l'œuvre. 

Il  écrivit  à  la  fois  au  comte  de  Soissons,  cpii  tenait  Paris, 
au  marquis  de  Lavalette.  qui  tenait  Metz,  et  au  marquis  de 
Laisque.   favori  de  l'archiduc,   h  Bruxelles. 

Lavalette  refusa,  non  point  à  cause  du  cardinal,  dont  il 
avait  h  se  plaindre  comme  toute  la  noblesse  de  France,  mais 
j.arce  que,  marlame  de  Moiitpensier  étant  sa  proche  parente, 
i!  ne  se  souciait  pas  d'entrer  dans  une  cabale  qui  rompait 
son  mariage  avec  un  fils  de  France. 

Le  comte  de  Soissons  accepta,  et,  de  plus,  envoya  au  duc 
d'Anjou  un  homme  â  lui,  nommé  Boyer,  lequel  lui  offrit  cinq 
cent  mille  écus,  huit  mille  hommes  de  pied  et  cinq  cents 
chevaux,  si  le  prince  le  voulait  venir  rejoindre  h  l'instant 
même  à  Paris. 

Quant  au  marquis  de  Laisque,  on  verra  plus  tard  comment 
les  choses  se  passèrent  de  son  côté. 

Le  même  jour  où  le  comte  de  Soissons  envoyait  Boyer  au 
duc  d'Anjou,  Louvigny  venait  prier  Chalais  de  lui  servir  de 
second. 

Roger  de  Grammont.  comte  de  Louvigny,  était  frère  de 
père  et  de  mère  du  maréchal  de  Grammont.  En  sa  qualité 
de  cadet  de  famille,  il  n'avait  pas  le  sou  et  se  faisait,  d'ap- 
parence du  moins,  plus  pauvre  encore  qu'il  n'était.  C'était  la 
gueuserie  personnifiée,  et,  généralement,  on  disait  qu'il  eût 
mieux  fait  d'aller  sans  chausses  (lun  de  montrer  celles  qu'il 
portait.  Il  n'avait  qu'une  chemise  et  une  fraise;  tous  les 
n.atins,  on  les  lui  blanchis.snlt  et  repass.ait.  Une  fois.  Mon- 
sieur l'envoya  quérir.  Monsieur  était  très  pressé. 

—  Ma  foi.  répondit  Louvigny.  monseigneur  attendra  :  ma 
chemise  et  ma  fraise  ne  sont  pas  encore  blanchies. 

Une  autre  fols,  il  marchait  en  pleine  boue,  sans  faire  au- 
cunement attention  à  l'endroit  où  il  posait  le  pied. 

—  Prenez  garde,   comte,  lui  dit-on  ;  vous  gâtez  vos  bas  ! 

—  Laissez  faire,  répondit  Louvigny,  ils  ne  sont  pas  à  mol. 
Tout  cela  n'eût  rien  été  :  mais  Louvigny  avait  commis  une 

Iftcheté  épouvantable.  Se  battant  avec  Hocquincourt,  qui  fut 
depuis  maréchal  de  France  et  vivement  pre.ssé  par  lui  ; 

—  Mes  éperons  me  gênent,  dit-il  à  son  adversaire  ;  ôtez 
les  vôtres,   et  laissez-moi  ôter  les  miens. 

Hocquincourt  s'arrêta,  prit  son  épée  entre  ses  dents  et  se 
baissa  pour  déboucler  la  courroie.  Alors,  traîtreusement  et 
par  derrière,  Louvigny  lui  avait  passé  son  épée  au  travers 
du  corps. 

Hocquincourt  avait  failli  en  crever  et  était  resté  six  mois 
au  lit.  .Au  moment  où  il  était  au  plus  mal.  son  confesseur 
le  supplia  de  pardonner  à  Louvigny  :  mais  Hocquincourt  lui 
en  voulait  trop  pour  ne  pas  prendre  ses  précautions. 

—  Si  Je  meurs,  oui,  dit-il,  je  lui  pardonne;  mais  si  j'en 
reviens,  non. 

C'était  lA  un  si  fScheux  antécédent,  il  était  si  connu,  Il 
avait  si  souvent  f-té  reproc»ié  k  Louvigny,  que,  quand  celui- 
ci  vint  demander  a  Chalais  de  lui  servir  de  témoin,  ou 
plutôt,  comme  on  le  disait  plus  correctement  alors,  de  se- 
cond,. Chalais  refusa. 

•  Le  méchant  garçon  fut  si  piqué  de  ce  refus,  dit  Bassom- 


98 


,\LEX.\NDRt;  DUMAS  ILLLSTRE 


pierre,  qu'il  s'en  alla  droit  révéler  au.  cardinal  tout  ce  qu'il  ■ 
savaii  et  tout  ce  qu'il  ne  savait  pas.  » 

Or,  LA)UVigny,  qui  vivait  avec  Ch?laiî  comme  un  frère, 
savait  a  peu  près  tout  :  Louvigny  raconta  donc  que  Clialais 
avait  écrit  au  marquis  de  lavalette,  au  comte  de  boissons  et 
au  marquis  de  I.aisque. 

C'était  la  conspiration  brabançonne  qui  allait  le  mieux  au 
cardinal;  aussi  lut-te  celle-là  qu  il  choisit. 

Une  conspiration  avec  1  lispagne,  peste  :  c'était  cela  quil 
cliercUait  depuis  si  longtemps  ;  on  la  lui  apportait  :  elle  était 
la  bienvenue.  En  la  conduisant  avec  adresse,  on  y  faisait 
entrer  le  roi  d'Espagne  ;  et  le  roi  d  Espagne  était  le  frère 
d'Anne  d'Autriche. 
Enfin,  le  cardinal  tenait  donc  son  complot  : 
Il  appela  Rochefort.  son  àme  damnée.  —  Le  lecteur  se  le 
rappelle,  nous  1  espérons  :  i.ous  en  avons  fait  la  cheville 
ouvrière  de  notre  roman  des  Mousquetaires. 

Rochefort  reçut  l'ordre  de  partir  pour  Bruxelles,  déguisé 
en  capucin.  I>e  moine  de  contrebande  emportait  une  lettre 
du  père  Joseph,  qui  le  recommandait  aux  couvents  de 
Flandre  ;  cette  lettre  était  signée  du  gardien  du  couvent  des 
capucins  de  la  rue  Saint-Uonoré.  Tout  le  monde  devait 
ignorer  son  déguisement  ;  il  voyagerait  à  pied,  sans  argent, 
en  véritable  frère  mendiant  ;  il  entrerait  chez  les  capucins 
de  Bruxelles  et  se  soumettrait  à  toute  l'austérité  de  l'ordre. 
Ut,  il  devait  suivre  de  l'œil  tous  les  mouvements  du  mar- 
quis   de   Laisque 

Le  marquis  était  ami  du  supérieur  et  familier  du  couvent. 
Rochefort  avait  un  rôle  bien  simple  à  remplir  :  ennemi  du 
cardinal,  il  n'avait  qu'i  parler  comme  un  écho,  qu'à  répéter 
le. mai  que  l'on  disait  du  j  rélat-ministre. 

11  renchérit,  inventa,  broda  ;  il  arrivait  de  Paris,  on 
écoula  ce  qu'il  disait. 

Rochefort  était  un  homme  habile  ;  il  joua  son  rôle  de  telle 
façon,  que  tout  le  monde  s  v  laissa  prendre,  de  Laisque  tout 
le  premier. 

Au  bout  de  quinze  jours,  de  I,aisqne,  parf.Tltement  con- 
vaincu, s'ouvrit  au  faux  mi.lne. 

U  s'agissait  de  rentrer  en  France  et  de  remettre  à  leur 
adresse  des  lettres  de  la  plus  haute  importance. 

Kocliefort  commença  par  refuser  .  l'habit  qu'il  portait  lui 
interdisait  tout  contact  avec  les  choses  temporelles. 
De    Laisque    insista. 

Le  faux  moine  eût  bien  voulu  rendre  service  à  un  gentil- 
homme qui  lui  donnait  tant  de  marques  de  bouté;  mais, 
pour  rentrer  en  France,  il  lui  fallait  quitter  le  couvent  :  et 
comment  quitter  le  couvent  sans  la  permission  du  gardien, 
souverain  chef  de  la  communauté? 
N'était-ce  que  cela? 

Le  marquis  de  Laisque  fit  parler  au  gardien  jiar  larchiduc 
luiniême  :  on  comprend  qu'une  pareille  recommandation 
aplanit  toutes  les  difficultés;  le  faux  moine  fut  ,iutorisé  à 
aller  prendre  les  eaux  de  Forges,  et  le  marquis  de  Laisque  le 
chargea,  non  point  de  remettre  des  lettres  à  Taris,  mats 
d'écrire  au  destinataire  de  les  venir  preudrs  au  rendez-vous 
qu  il  lui  donnerait. 
Rochefort  partit. 

.\  peine  en  ileçà  de  la  frontière  de  France,  il  écrivit  au 
cardinal  de  lui  en\oyer  un  homme  sur.  Le  messager  ne  se 
fit  pas  attendre.  Rochefort  lui  remit  le  paquet  qui  lui 
avait  été  contlé  par  le  maniuis  de  Laisque  ;  Richelieu  en  prit 
connaissance,  fit  copier  toutes  les  lettres  qu'il  contenait,  et 
;etourna  le  paquet  â  Rochefort,  qui  li  reçut  à  (juelques  lieues 
de  Forges. 

Remis  en  possession  du  paciuet,  Rochefort  écrivit  au  desti- 
nataire de  venir  chercher  les  lettres  ;  cinq  ou  six  jours 
apris,  le  destinataire  arriva  :  c'était  un  avocat  nommé 
Pierre,  qui  logeait  rue  Perdue,  près  la  place  Maubert. 

Celui-ci  revint  à  Paris,  et  descendit  tout  droit  à  l'hôtel  de 
Chalals. 
Chalais  lut  les  lettres  et  y  répondit. 

Que  contenait  cette  réponse?  Nul  ne  le  sut  Jamais,  que  le 
cardinal  et  le  roi. 

Au  premier  avis  que  le  cardinal  donna  au  roi  de  cette 
menée,  le  roi  voulait  faire  arrêter  Chalals  et'  mettre  en 
jugement  la  reine  et  le  duc  d  .\njou  ;  mais  le  cardinal  sup- 
plia le  roi  d'attendre  que  le  complot  fut  mûr. 
Que  fallait-il  au  complot  pour  qu'il  mûrit? 
U  fallait  une  lettre  du  roi  d'Espagne  en  réirouse  -A  'ine 
lettre  écrite  par  Chalals.  Coite  lettre  dcv.aJt  annoncer  que  Sa 
Majesté  Catholique  était  prête  ti  conclure  un  traité  avec  Ja 
noblesse  de  France 

Mais,  pendant  que  cette  lettre  viendrait,  Chalals  pouvait 
avoir  des  soupçons  et  fuir.  T/"  roi  commanda  un  voyage  en 
Bretagne  ;  la  cour  le  suivit  :  Chalals  .suivit  la  cour  —  En  sa 
qualité  de  maître  de  la  garde-robe.  U  ne  pouvait  quitter  le 
roi  —  Louis  XTTI.  qui  le  voyait  A  sou  lever  et  à  son  coucher, 
était  sûr  de  l'avoir  sous  la  main  lorsqu'il  voudrait  éten- 
dre la  main  sur  lui. 
Enfin  la  lettre  de  Philippe  TV  arriva. 
Le  jour  même  qu'il  la  reçut,  Chalais  eut  un  long  entre- 


tien avec  la  reine  et  avec  ilonsieur  ;  en  outre,  jusqu'à  deux 
heures  du  matin,  il  resta  ciiez  madame  de  Chevreuse, 

Le  lendemain,  il  fut  arrêté. 

Le  complot  était   mûr  ' 

Chalais  commençait  cette  liste  de  favoris  que  Louis  XIII 
Livra  les  uns  après  les  autres  à  son  ministre,  et  son  ministre 
au  bourreau 

Louis  XIII  avait  fort  aimé  Chalais  ;  mais,  un  jour  qu'en 
sa  qualité  de  maître  de  la  garde-robe.  Chalais  passait  la  che- 
mise du  roi,  le  jeune  homme  s'amusa  à  conU'éfaire  un  des 
tics  de  Sa  Majesté.  Par  malheur,  Louis  XIII  passait  sa 
chemise  devant  une  glacé:  il  vit  dans  ^titte  glace  Chalais 
se  moquant  de  lui. 

Plus  d'une  fois  aussi,   Chalais  avait  raillé  le  roi  sur  sa 
froideur  de  tempérament   et  sur  sa  faiblesse  physique  ;  ces 
plaisanteries,    qui    n'étaient   que    des   griefs,    devinrent    des 
crimes   lorsque   Chalals   fut   accusé   par  le   cardinal.    (Juelle     ■ 
était  cette  accusation,  —  celle  qui  tianspirait  du  moins?  ', 

D'avoir  voulu,  de  connivence  avec  la  reine  et  .M.  U  duc      ' 
d'.\njou,  assassiner  le  roi. 
Comment   cela? 

Les  uns  disaient  avec  une  chemise  empoisonnée  ;  les  au- 
tres disaient  en  le  frappant  tout  simplement  d'un  coup  de 
poignard:  quelques-uns  al.';>ient  même  plus  loin:  ils  ra^'on- 
taient  qu'un  jour,  ou  plutôt  une  nuit,  Chalais  avait  tiré 
les  rideaux  du  lit  pour  accomplir  cet  assassinat,  mais  que, 
reculant  devant  la  majesté  royale,  toute  tempérée  qu'elle 
était  par  le  somu^eil.  le  coi,teau  lui  était  tombé  des  mainsv 
Quant  à  cette  dernière  accusation,  elle  s'évanouit  devant 
ce  simple  article  du  cérémonial  de  France: 

«  Le  maître  de  la  gai-de-robe  ne  demeure  pas  dans  la 
chambre  du  roi  quand  le  roi  dort,  et  lî  valet  de  chambre  ne 
quille  jamais  la  chambre  quand  le  roi  est  au  lit.  » 

Si  l'action  avait  été  vraie,  et  que  l'événement  se  fftt  passé 
comme  on  le  racoi.talt,  il  eût  fallu  que  le  valet  de  chambre 
eût  été  complice  Ue  Chalals.  ou  que  Clialais  eût  tenté  l'assas- 
sinat  pendant   le  STmmell   du   valet   de   chambre. 

Nous  lavons  dil,  le  c.irdinal  tenait  son  complot;  il  le 
mena  habilement.  La  reine  tomba  en  disgrâce  complète  ;  le 
duc  d'Anjou,  pour  écliaprer  ù  un  jugement  de  complicité, 
fut  contraint  d'épouser  mademoiselle  de  Montpensier  ;  enfin. 
Chalais  fut  condamné  à  être  appliqué  à  la  question  ordinaire 
et  extraordinaire,  à  avoir  la  tète  tranchée,  et  le  corps  coupé 
en   quatre  quartiers  ! 

Quelques  jours  avant  que  cet  arrêt  fût  rendu,  la  mère  de 
Chalais  éiait  arrivée  ;i  Nantes  :  celait  une  de  ces  femmes  de 
grande  race  et  de  grand  ta'ur,  telles  qu'on  en  voit  de  place 
on  place,  voilées  et  en  deuil,  sur  le-;  degrés  de  Ihlstoire. 
Comme  la  condamnation  n  était  point  douteuse,  elle  flt  tout 
ce  iiu'elle  put  pour  parvenir  juscjuau  roi  ;  mais  les  ordres 
étaient  donnés  :  le  roi  n'était  visible  que  pour  le  cardinal. 

L'arrêt  prononcé,  madame  de  Chalais  la  mère  fit  de  nou- 
velles déni;irches  pour  arriver  jusiiu'au  roi  :  tout  fui  inutile. 

Enfin,  elle  pria,  supplia  tant,  qu  elle  ob'lnt  que  l'on  re- 
mettrait au  roi  une  lettre  qu'elle  avait  apportée.  Le  roi  reçut 
la  lettre,  la  lut,  et  fit  dire  qu'il  rendrait  la  réponse  dans  la 
journée. 

Cette  lettre,  que  je  ne  trouve  dans  aucune  histoire,  —  pas 
même  dans  l'histoire  couronnée  de  M.  Bazin.  —  mérite  d'être 
connue  ;  aussi,  au  risque  de  ne  pas  obtenir  le  prix  de  dix 
mille  francs  pour  être  descendu  à  de  pareils  détails,  la  met- 
trons-nous sous  les  yeux  du  lecteur  : 

.<  Sire, 
"  J'avoue  que  qui  vous  offense  mérite,  avec  les  peines 
temporelles,  celles  de  l'autre  vie,  puisque  vous  êtes  l'Image 
de  Dieu;  mais,  lorsque  Dieu  promît  pardon  à  ceux  qui  le 
demandent  avec  une  digne  repentance,  il  enseigne  aux  rois 
comme  Ils  doivent  en  user.  Or,  puisque  les  larmes  changent 
Us  arrêts  du  ciel,  les  miennes,  sire,  n'auront-elles  pas  la 
puiss:inie  démouvoir  votre  pitié?  I.a  justice  est  un  moindre 
elTet  de  la  puissance  des  rois  que  la  miséricorde  :  le  pnnlr 
est  moins  louable  que  le  pardonnar.  Combien  de  gens  vivent 
au  monde  qui  seraient  sous  terre  avec  Infamie,  si  Votre  Ma^ 
jesté  ne  leur  eût  fait  grftce  l 

"  S.lre,  vous  êtes  roi.  père  et  maître  de  ce  misérable  pri- 
sonnier :  peut-il  être  plus  méchant  que  vous  n'êtes  bon,  plus 
coupable  que  vous  n'êtes  miséricordieux?  ne  serait-ce  pas 
vi  us  offenser  que  de  ne  rcint  espérer  en  votre  clémence? 
Les  meilleurs  exemples  pour  les  bons  sont  de  la  pitié  ;  les 
méchants  deviennent  plus  lins  et  non  pas  meilleurs  par  les 
supplices  d  autrui.  Sire,  je  vous  demande,  les  genoux  en 
terre,  la  vie  de  mon  fils,  et  de  ne  permettre  point  que  celui 
que  j'ai  nourri  pour  votre  service  meure  pour  celui  d'autrui  ; 
que  cet  enfant  que  j'ai  si  chèrement  élevé  soit  la  désolation  de 
ce  peu  de  Jours  qui  me  restent,  et,  enfin,  que  celui  crue  j'ai 
mis  au  monde  nie  mette  au  lirabeaii.  Héla*  !  sire,  que  ne  mou- 
rût-ll  en  naissant  ou  du  coup  qu'il  reçut  à  Saint-Jean,  ou  à 
quelque  autre  des  périls  où  11  s'est  trouvé  pour  votre  service, 
tant  à  Monlauban,   Monlrelller  ou  autres   lieux,   ou  de  la 


HENRI    IV,   LOL'IS  XIII   ET   MICHELIEU 


maia  même  de  celui  qui  nous  a  causé  tant  Je  déplaisirs  1 
Ayez  pitié  de  lui,  sire  :  son  ingiatitude  passée  rendia  votre 
miséricorde  d  autant  plus  rcioiiinianciable.  Je  vous  l'ai  donné 
i  huit  ans;  il  étail  petit-nis  du  muréclial  de  ilouUuc  et  du 
(irésldent  Jeaunln  par  alliance.  Les  siens  vous  seiveni  tous 
le*  jours,  qui  n'osent  se  jeter  à  vos  pieds,  de  peur  de  vous 
déplaire,  ne  laissant  pas  de  demaniler.  en  toute  humilité  et 
révérence,  les  larmes  à  l'œil,  avec  moi,  la  vie  de  ce  misé- 
rable, soil  qu'U  la  doive  acUever  dan-  une  rri-on  pi-rpétuelle, 
ou  dans  les  armées  étranjîères.  en  vous  faisant  service    Ainsi 


Dieu  mayaut  fait  cette  gri( e  particulière  de  m'élire  Ici-bas 
sa  vraie  image,  il  n'eût  encore  fait  celle,  qu'il  .s'est  réservée 
a  lui  seul,  de  pouvoir  couiaitre  1  intirieur  des  hommes;  car. 
alors,  selon  la  vraie  connaissance  que.  je  pourrais  puiser  dé 
cette  divine  grâce,  jo  lancerais  et  retirerais  la  loudre  de  mes 
châllmeuts  sur  la  tête  de  v.,tre  fils,  dès  que  j'aurais  reconnu 
sa  vraie  repentance  ou  non,  de  laquelle  toutefois,  bien  que 
je  ne  puisse  faire  aucun  jiisfcnient  assuré,  vous  pourriez  en- 
core obtenir  pardon  de  ma  démence,  s  il  n  y  avait  que  moi 
seul  qui  eusse  intérêt  dans  cette  offense  ;  car  sacliez  que  je  ne 


Le  roi  les  faisait  arrêter  tous  les  ceux. 


Votre  Majesté  peut  relever  les  siens  de  1  infamie  et  de  la 
I-erte,  satisfaire  à  sa  justice  et  à  sa  clémence,  nous  obligeant 
de  plus  en  plus  à  louer  sa  bénignité,  et  à  prier  Pieu  conti- 
nuellement pour  la  santé  et  prospérité  de  sa  royale  per- 
sonne, et  moi  particulièrement  qui  suis, 
«  Votre  très  obéissante  servante  et  sujette 

«   DE   MONTLUC.    » 

Voulez-vous  savoir  comment  Louis  XIII,  le  roi  sans  cœur 
et  sans  entrailles,  répondit  à  ce  chef-d'œuvre  d'éloquence 
maternelle'?  Il  est  vrai  que.  selon  toute  probabiUté,  la  ré- 
ponse fut  dictée  par  le  cardinal. 

A  madame  Je  ChalaU  la  mère 
•  Dieu,  qui  n'a  jamais  failli,  serait  grandement  mécompte 
si,  établissant  par  ses  décrets  un  séjour  éternel  de  peines 
pour  les  coupables,  il  faisait  grâce  à  tous  ceux  qui  deman- 
dent pardon.  Alors,  les  bons  et  les  vertueux  n'auraient  pas 
plus  d'avantages  que  les  méchants,  qui  ne  manquent  jamais 
de  larmes  pour  changer  les  arrêts  du  ciel.  Je  1  avoue,  et 
cet  aveu  ferait  que  je  vous  pardonnerais  très  volontiers,  si. 


suis  point  roi  cruel  et  sévère,  et  que  j'ai  toujours  les  bras 
de  ma  miséricorde  ouverts  peur  recevoir  ceux  qui,  avec  une 
vraie  contrition  de  leur  faute  commise,  m'en  viennent  hum- 
blement demander  pardon. 

"  Mais,  quand  je  jette  l'i  vue  sur  tant  de  millions  d'hom- 
mes qui  s'en  reposent  toits  sur  ma  diligence,  dont  je  suis  le 
fidèle  pasteur,  et  que  Dieu  m'a  donnés  en  garde  comme  à  un 
bon  père  de  famille,  qui  en  doit  avoL-  pareil  soin  et  gouver- 
nement qu'il  a  pour  ses  propres  enfant.',  afin  de  lui  en  rendre 
compte  après  cette  vie  ;  et  c'est  en  quoi  je  vous  témoigne 
assez  que  la  justice  est  un  moindre  effet  de  la  puissance  que 
la  miséricorde  et  la  compassion  que  j'ai  de  mes  loyaux  su- 
jets et  mes  fidèles  serviteurs,  lesquels  espérant  tous  en  ma 
bonté,  je  veu.x  les  sauver  tous  du  présent  naufrage  par  le 
juste  ch.-itlment  d  un  seul:  n'y  ayant  rien  de  plus  certain 
que  c'est  quelquefois  une  grâce  envers  plusieurs  que  d'en 
bien  châtier  quelqu'un.  SI  Je  vous  avoue  que  beaucoup  de 
gens  vivent  encore  qui  seraient  sous  la  terre  avec  Infamie  si 
Je  ne  leur  avals  pardonné,  aussi  m'avouerez-vous  que  l'of- 
fense de  ceu-x-ia.  n'étant  pas  à  comparer  au  crime  exéc-able 
de  votre  flls,  les  a  rendus  dignes  de  ma  clémence.  Comme 


;i)0 


ALF.XANDIîF,  DUMAS  ILLUSIKE 


vous  pouvez  voir,  en  effet,  la  vérllé  que  je  vous  dis  par  ies 
exemples  de  quelques  autres  atteiuts  et  convaincus  du  même 
1  lime,  qui,  justement  puais,  pourrissent  maintenant  sous 
ia  terre,  lesquels,  s'ils  eussent  survécu  à  leurs  entreprises  im- 
pies et  damnables,  cette  couronne  qui  ceint  mon  clief  .serait, 
.1  présent,  un  déplorable  objet  de  misère  à  ceu.xlù  mêmes 
<iui  ont  vu  fleurir  !ts  sacrés  lis  a»  milieu  des  mouvements  et 
des  troubles  ;  et  cette  puissante  monarchie,  si  bien  et  si  heu- 
reusement gouvernée  et  conservée  pa.'  les  rois  mes  prédéces- 
seurs, serait  maintenant  déchirée  et  mise  en  piccei  par  d'il- 
légitimes usurpateurs.  Xe  m'estime-:  donc  non  plus  cruel 
ipie  1  habile  chirurgien  qui  coupe  quelquefois  uu  membre 
gangrené  et  pourri  pour  garantir  les  autres  parties  du  corps 
qui  s'en  allaient  être  la  nourriture  des  vers  sans  ce  pi- 
toyable retrancliement  ;  et  assurez-vous  que,  s  il  y  a  quelques 
méchants  qui  deviennent  plus  fins,  aussi  y  en  a  t-il  bcau- 
roup  qui  s  amendent  par  l'appréhension  du  supplice. 

"  Levez  donc  vos  genoux  de  terre  et  ne  me  demandez  plus 
la  vie  d'un  qui  la  veut  ôter  à  celui  qui  est,  comme  vous  le 
dites  vous-même,  son  bon  père  et  maître,  et  à  la  Fiance,  qui 
est  sa  mère  et  sa  nourrice.  Cette  considération,  ma  cousine, 
m'ijte  maintenant  la  croyance  que  vous  lavez  jamais  nourri 
et  élevé  pour  mon  service,  puisque  la  nourriture  que  vous  lui 
avez  donnée  produit  des  effets  d'un  naturel  s:  méchant  et  si 
barbare,  que  de  vouloir  commettre  un  si  étrange  parricide  ! 
.le  l'aime  donc  bien  mieu.\  voir  à  i  résent  la  désolation  du 
lieu  de  jours  qui  vous  restent  à  vivre  que  de  récompenser 
indignement  sa  trahison  et  son  infidélité  par  la  ruine  de  ma 
personne  et  de  tout  mon  peuple,  qui  me  rend  une  entière  et 
fidèle  obéissance;  j'autorise  bien  le«  regi'éts  que  vous  avez 
qu'il  ne  soit  pas  mort  à  Saint-Je:iu,  Montauban  ou  autres 
lieux,  qu'il  tftchait  de  conserver,  non  pour  son  prince  natu- 
l'pl,  mais  pour  d'autres  ennemis  de  mon  bien  ;  non  pour  le 
lepos  de  mon  peuple.  m;iis  pour  le  troubler  Cependant, 
.-il  est  vrai  qu'à  quelque  chose  malleur  est  bon.  je  dois  re- 
mercier le  ciel  de  i  ouvoir  garantir  tout  mon  Etat  à  un  si 
noble  exemple,  puisqu'il  servira  de  miroir  à  ceux  qui  vivent 
aujourd'hui  et  â  la  postérité,  pour  apprendre  comme  il  faut 
.•limer  et  servir  fidtlement  son  roi,  et  qu'il  sera  la  crainte  de 
plusieurs  autres  qui  se  rendraient  plus  hardis  a  commettre 
un   semblable  crime  par  l'nnpunité  de   celui-ci. 

«  C'est  pourquoi  vous  implorez  désormais  en  vain  ma  pitié, 
vu  (lue  j'en  ai  plus  que  je  ne  le  saurais  exprimer  et  que  ma 
volonté  serait  que  cette  offense  ne  touchât  que  moi  seul  ;  car 
ainsi  vous  auriez  bientôt  obtenu  le  pardon  que  vous  de- 
mandez ;  mais  vous  savez  que  ies  rois,  étant  personnes  pu- 
bliques, dont  le  repo.»  de  l'Etat  dépend  entièrement,  ne  doi- 
vent rien  permettre  qui  puisse  être  reproché  ù  leur  mémoire, 
et  qu'ils  doivent  étrj  les  vrais  protecteurs  de  la  justice 

«  .le  ne  dois  don:  rien  souffrir  en  cette  qualité,  qui  puisse 
mètre  reproché  par  mes  fidèles  sujets,  et  aussi  je  crain- 
drais que  Dieii,  qui,  régnant  sur  les  rois  comme  les  rois  ré- 
gnent sur  les  peuples,  favorise  toujours  les  bonnes  ot  saintes 
aciions  et  punit  ri,Koureusement  les  Injustices,  ne  me  fit  un 
Jour  rendre  compte,  au  péril  de  ma  vie  éternelle,  d'avoir  In- 
justement donné  la  vie  temporelle  à  celui  qui  ne  peut  espé- 
rer de  ma  miséricorde  d'auires  promesses  que  celles  que  .le 
vous  fais  à  tous  deux,  qu'en  considération  des  larmes  que 
vous  versez  devant  moi.  je  changerai  l'arrêt  de  mon  conseil, 
adoucissant  la  rigueur  du  supplice  ;  comme  aussi  l'assistance 
i;ue  je  vous  promets  dt  mes  suintes  prières  que  j'enverrai  au 
ciel,  afin  qu  11  lut  plaise  d  être  aussi  pitoyable  et  misérl- 
'  nrdleux  enyers  son  âme  qu'il  a  éfi  cruel  et  Impito.vable 
'M vers  .son  prince,  et  à  vous,  qu'il  vous  donne  la  patience 
on  votre  affliction,  telle  que  vous  la  désire  votre  bon  roi. 

■•  Louis.  » 

Restait  le  cardinal 

Mad.ame  de  Chalais  n'y  songea  même  pas  ;  elle  préféra 
^  adresser  aux  bourreaux.  Nous  disons  n!i.r  bourreaux,  car 
il  y  en  avait  en  ce  moment  deux  à  Nantes  :  l'un  qui  avait 
suivi  le  roi,  et  que  l'on  appelait  lî  bourreau  de  hi  cour: 
1  autre  qui  re.stalt  à  Nantes,  et  que  l'on  appelait  le  bourreau 
■le  la  rlUe. 

I,a  malheureuse  mère  réunit  tout  ce  qu  elle  avait  d'or  et  de 
bijoux,  attendit  la  nuit,  et  se  présenta  tout  à  coup  chez  ces 
deux  hommes. 

L'exécution  ne  devait  nvnir  Heu  que  le  lendemain. 

Qu'on  nous  permette  d'emprunter  les  détails  suivants  à 
notre  fltslolrr  de  l.nuis  XIV  ;  nous  pouvons  répondre  que  de 
nouvelles  recherches  ne  nous  apprendraient  rien  de  nouveau. 

"  Chalais  avait  nié  toutes  hv  révélations  t.ities  au  cardinal, 
di.sant  qu'elles  avalent  été  dictées  par  Son  Emlnence.  sous 
promesse  de  grâce  :  enfin  il  avait  réclamé  une  confrontation 
avec    Louvlçny,    son    seul    accusateur 

"  C'était  bien  le  moins  qu'on  lui  accordât  cela,  et  Von 
n'avait  pas  cru  pouvoir  s'y  refuser. 

"  A  sept  heures,  r.ouvigny  fut  donc  conduit  à  la  prison  et 
mis  en  face  de  Chalais.  I^ouvlgny  était  pâle  et  tremblant  ; 
Ch.nlals  était  ferme  comme  un  homme  qui  sait  n'avoir  rien 
dit  II  adjura  Lonvipny.  au  nom  de  nieu  devant  lequel  lui. 
Chalais,  allait  paraître,  de  déclarer  si  Jamais  11  lui  avait  fait 


la  moindre  confidence  touchant  l'assassinat  du  roi  et  le  ma- 
riage de  la  reine  avec  le  duc  d'.Anjou.  Louvigny  se  troubla, 
et  avoua,  malgré  ses  déclarations  précédentes,  qu  il  ne  tenait 
rien   de  la  bouche   de   Chalais. 

■<  —  Mais,  demanda  le  garde  des  sceaux,  comment,  alors, 
le  complot  est-il  parvenu  a  votre  connaissance  1 

«  —  Etant  à  la  chasse,  répondit  Louvigny,  J'ai  entendu  des 
gens  -vêtus  de  gris  que  je  ne  connais  point,  qui,  derrière  un 
buisson,  disaient  à  quelques  seigneurs  de  la  ccur  ce  que  j'ai 
rapporté  à  M.  le  cardinal. 

«  Chalais  sourit  dédaigneusement,  et,  se  retournant  vers 
le  garde  des  sceaux  : 

«  —  .Maintenant,   monsieur,   dit-il.   Je   suis   prêt   â   mourir. 

«  Puis,  à  voix  basse  : 

«  —  Ah!  traître  cardinal,  murmura-t-il,  c'est  toi  qui  m'as 
mis  où  je  suis  : 

"  En  effet,  l'heure  du  supplice  approchait  ;  mais  une  cir- 
constance étrange  faisait  croire  que  l'exécution  n'aurait  pas 
lieu  :  le  bourreau  de  la  cour  et  le  bourreau  de  la  ville  avaient 
disparu  tous  deux,  et,  depuis  le  point  du  Jour,  ou  les  cher- 
Lhait    vainement. 

'.  La  première  idée  fut  que  c'était  une  ruse  employée  par  le 
cardinal  pour  accorder  à  Chalais  un  sursis  pendant  lequel  on 
obtiendrait  pour  lui  une  commutation  de  peine  ;  mais  bientôt 
le  bruit  se  répandit  qu  un  nouveau  bourreau  était  trouvé,  et 
que  1  exécution  serait  retardée  d  une  heure  ou  deux,  voilà 
tuut.  Ce  nouveau  bourreaa  était  un  soldat  condamné  à  la 
potence,  et  auquel  on  avait  promis  s;i  grâce  s'il  consentait  à 
exécuter  Chalais 

"  Comme  on  le  pense  Lien,  si  inexpérimenté  qu'il  fût  à 
cette  besogne,   le  soldat  avait   accepté 

"  .\  dix  heures,  tout  fut  donc  prêt  pour  le  supplice.  Le 
greffier  vint  prévenir  Chalais  qu  il  n'avait  plus  que  quelques 
instants  à  vivre.  C  était  dur.  quand  on  était  jeune,  riche  et 
beau,  issu  d'un  des  plus  ne  blés  sangs  de  France,  de  mourir 
pour  une  si  pauvre  intrigue  et  victime  dune  pareille  trahi- 
son ;  aussi,  à  l'annonce  de  sa  mort  prochaine,  Chalais  eut-il 
un   moment   de   désespoir. 

"  En  ehet,  le  malheureux  jeune  homme  semblait  aban- 
donné de  tout  le  monde.  I.a  reine,  cruellement  compromise 
elle-même,  n'avait  pu  hasarder  une' seule  démarche;  Mon- 
sieur s'était  retiré  â  Chateaubriand  et  ne  donnait  pas  signe 
de  vie  ;  madame  de  Chevreuse,  après  avoir  fait  tout  ce  que 
son  esprit  remuant  lui  a\ait  inspiré,  s'était  réfugiée  chez 
M.  le  prince  de  Cîuéinénée.  pour  ne  pas  voir  cet  odieux  spec- 
tacle de  la  mort  de  son  amant 

«  Chalais  croyait  donc  ravoir  plus  rien  à  attendre  de  per- 
sonne au  monde,  lorsque,  tout  à  coup,  il  vit  apparaître  sa 
mère,  dont  il  ignorait  la  présence  à  Nantes,  et  qui.  n'ayant 
pu  sauver  son  flls,  venait  l'aider  à  mour'ir. 

..  .Madame  de  Clialais.  nous  l'avons  dit,  était  une  de  ces 
nobles  natures  plein  !s  à  la  fois  de  dévouement  et  de  rési- 
rnatiou  ;  elle  avait  fait  tout  ce  qu'il  était  humainement  pos- 
sible de  faire  pour  disputer  son  enfant  à  la  mort  ;  il  lui  fal- 
lait maintenant  l'accompagner  à  l'échafaud  et  le  soutenir 
jusqu'au  dernier  moment.  C  était  dans  ce  but  que,  après 
avoir  obtenu  la  permission  d'accompagner  le  condamné,  elle 
se  présentait  devant  lui. 

«  Chalais  se  jeta  dans  les  bras  do  sa  mère  et  pleura  abon- 
damment :  mais,  puisant  une  force  virile  dans  cette  force 
maternelle,  il  releva  la  tête,  essuya  ses  yeux  et  dit  le  pre- 
mier : 

..  —  Je   suis   prêt  ! 

..  Il  sortit  de  la  prison.  A  la  porte  attendait  le  soldat,  à 
qui  on  avait  donné,  pour  remplir  sa  terrible  mission,  la  pre- 
mière épée  venue  ;  c'était  celle  d'un  garde  suisse 

••  Le  funèbre  ciirtège  s'avança  veis  la  place  publique,  oU 
était  dressé  l'échafaud.  Chalais  marchait  entre  le  prêtre  et  sa 
nièr»". 

"  On  plaignait  tort  ce  beau  jeune  homme,  richement  vêtu, 
qui  allait  être  exécuté  ;  mais  il  y  avait  aussi  bien  des  larmes 
pour  cette  noble  veuve,  encore  en  deuil  de  son  mari,  et  qui 
accompagnait  son  hls  unique  à  la  mcrt. 

"  Arrivée  au  pied  de  l'échafaud,  elle  en  monta  les  degrés 
avec  lui. 

•■  Chalais  s  appuya  sur  son  épaUle:  le  confesseur  les  suivit 
par  dernère. 

..  Le  soldat  était  plus  pâle  et  plus  tremblant  que  le  con- 
damné. 

••  Chalais  embrassa  une  dernière  fols  sa  mère,  et,  s'age- 
nouillant  devant  le  billot,  fit  une  courte  prière.  Sa  mère 
s'agenouilla  près  de  lui  et  unit  ses  prières  aux  siennes. 

•■  Un  instant  après,  Chalais  se  retourna  du  cOté  du  soldat  : 

«  —  Fiappe!  dlt-ll.  j'attends. 

.  Le  .soldat,  tremblant.  Ir-va  son  épée  et  frappa.  Chalais 
poussa  un  gémissement,  mais  releva  la  tête;  il  était  seule- 
ment blessé  â  l'épaule  :  l'exécuteur  Inexpérimenté  avait 
frappé  trop   bas. 

•  On  le  vit  tout  rouvert  de  sang,  échanger  quelques  pa- 
roles avec  le  bourreau,  tandis  que  sa  mère  se  levait  et  venait 
l'embrasser. 


HENRI    IV,   LOUIS  XHI    ET   RICHELIEU 


loi 


•  Puis  il  replaça  sa  tête  sur  le  billot,  et  le  soldat  frappa 
une   seconde   fois. 

.  Clialais  poussa  uii  second  cri  :  cette  fois  encore,  il  nétalt 
que   blessé. 

•  —  Au  diable  cette  épi'e.  dit  le  soldat  ;  elle  est  trop  lé- 
gère, et.  si  1  oïl  lie  me  donne  pas  autre  chose,  je  ne  viendrai 
jamais  a  bout  de  la  besosne, 

•  Et  il  Jeta  l'épée  loin  de  lui. 

«  Le  patient  se  traîna  sur  ses  genoux  et  alla  poser  sa 
tête  toute  sanglante  et  toute  mutilée  sur  la  poitrine  de  sa 
mère. 

■  On  apporta  au  soldat  la  doloire  d'un  tonnelier  ;  mais  ce 
n'était  pas  larme  qui  nian-iuait  à  leyécuteur,  c'était  le  bras. 

■  Chalais  repiu  ya  place. 

■  Les  spectateurs  de  cette  horrible  sccne  comptèrent 
trente-deux  coups.  Au  vingtitme,  le  condamné  criait  encore  : 

•  —  Jésus  :  -Maria  :  • 

■  Puis,  lorsque  tout  fut  fini,  madame  do  Chalais  se  re- 
dressa, et.  levant  ses  deux  mains  au  ciel: 

•  —  Merci,  mon  Dieu:  dit-elle,  je  croyais  n'être  que  la 
mère  d'un  coiidamné,  et  je  suis  la  mère  d'un  martyr! 

«  ElU'  demamia  les  lestes  de  sou  lils.  et  on  les  lui  accorda. 
Le  cardinal  était  parfois  plein  de  clémence. 

«  Madame  de  Chevreuse  reçut  1  ordre  de  demeurer  au  Ver- 
ger, où  elle  était. 

•  Gaston  apprit  la  mort  fie  Ch.ilais  tandis  qu'il  était  au 
jeu,  et  continua  sa  partie. 

•  La  reine  fut  sommée  tir  le  roi  de  descendre  au  conseil, 
où  on  la  fit  asseoir  sur  un  tabouret  Là.  on  lui  montra  la  dé- 
position de  Louvigny  f.i  les  aveux  de  Chalais.  On  lui  reprocha 
d'avoir  voulu  assassiner  le  roi  pour  épouser  Monsieur. 

«  Jusque-là,  là  reine  r.vait  gardé  le  silence  ;  mais,  à  cette 
dernière  accusation,  elle  se  leva  et  se  contenta  de  répondre 
avec  l'un  de  ces  dédaigneux  sourires  si  familiers  ù  la  belle 
Espagno;e  : 

«  —  Je  n'aurais  point  as^ez  gagné  au  change. 

•  Cette  réponse  acheva  de  lui  aliéner  l'esprit  du  roi,  qui 
crut  jusqu'à  son  dernier  moment  que  Chalais,  Monsieur  et  la 
reine  avait  véritablement  conspiré  sa  mort. 

"  Louvigny  ne  porta  y^as  loin  .son  infâme  accusation  :  un 
an  après,  il  fut  tué  en  duel 

•  Quant  à  Rochefort,  il  était  audncieusement  retourné  à 
Bruxelles,  et  même,  après  l'e.xécution  de  M.  de  Chalais,  il 
demeura  dans  son  couvent,  sans  que  personne  sut  la  part 
qu'il  avait  prise  i  la  mort  de  ce  m.'.lheureux  Jeune  homme. 
Mais,  un  jour,  en  tournant  1  angle  d'une  rue,  il  rencontra 
l'écuyer  du  comte  df  Chalais  et  n  eut  que  le  temps  d'abais- 
ser son  capuchon  sur  son  visage  :  cependant,  malgré  cette 
précaution,  craignant  d'avoir  été  reconnu.  11  s'échappa  aus- 
sitôt de  la  ville.  Bien  lui  en  prit,  car  derrière  lui  les  portes 
se  fermèrent  ;  puis  des  recherches  lurent  faites,  et  le  couvent 
fut  fouillé. 

■  Il  était  trop  tard  :  Rochefort,  redevenu  cavalier,  courait 
la  poste  sur  la  route  de  Paris  ;  il  revint  alors  près  de  Son 
Eminence,  s'applaudissant  du  succès  de  sa  mission,  que, 
dans  ses  idées  à  lui,  il  déclarait  avoir  honorablement  rem- 
plie. » 


Ce  que  c'est  que  la  conscience  ! 


XII 


Au  milieu  des  péripéties  de  ce  drame  sanglant,  une  nou- 
velle fortune  s'était  faite  :  c'était  celle  d'un  Jeune  homme 
ayant  nom  François  de  llairadas. 

D'où  venait  ce  champignr.n  de  fortune?  comme  on  disait 
alors.  C  est  difficile  à  savoir;  les  biographes  n'ont  pas  Jugé 
son  nom  digne  d'être  Inscrit  sur  leurs  colonnes,  et  les  mé- 
moires particuliers  en  disent  peu  de  chose. 

Il  est  vrai  que,  comme  l'impie,  le  temps  de  passer,  il  n'était 
déjà  plus. 

Tallemant  des  Réau.\  est  court  mais  explicite  ;  il  dit  : 

"  Le  roi  aima  violemment  Barradas  :  on  l'accusait  de  faire 
cent  ordures  avec  lui.   » 

Le  commencement  de  la  brouille  entre  Barrad.is  et  le  roi 
vint  de  ce  que  telul-ci  était  amoureux  d'une  dame  de  la 
reine  nommée  la  bell.»  Cressios,  et  la  voulait  épouser  ;  le  roi 
refusa  son  consentement. 

Dans  cette  tUspositlon  d'esprit  du  roi,  11  fallait  bien  peu  de 
chose  pour  perdre  le  favori. 

Laissons  Jlènage  raconter  ce  qui  le  perdit  :  il  y  a  certains 
détails  que  J'aime  autant  donner  par  citation. 

«  11  était  un  jour  à  la  rh:isse  avec  le  roi.  lorsque  le  chapeau 
de  ce  prince,  étant  tombé,  roula  justement  sous  le  ventre  du 
cheval  de  Barradas  ;  dans  ce  moment-là,  le  cheval,  étant  venu 
à  pisser,  gâta  tout  le  chapsau  du  roi,  qui  se  mit  dans  une 


aussi  grande  colère  contre  le  maître  du  cheval  que  s'il  l'avait 
fait  exprès.  Cet  incident,  qui  eu  aurait  fait  rire  un  autre, 
fut  très  mal  pris  par  le  roi,  qui  commença,  dès  ce  temps-la,  à 
ne  plus  aimer  Bariadas.  .. 

Le  cardinal  profita  de  la  circonstance  iJarradas  n'était  pas 
complètement  blanc  dans  1  affaire  de  ciiaiais;  le  cardinal 
demanda  au  mi  le  renvoi  de  ces  petites  gens,  qui  abusaient 
insolentint^Ht  de  son  orci'Je. 

Le  roi  donna  congé  à  trois  de  ses  domestiques,  dont  deux 
se  croyaient  bien  hu-s  de  la  faveur  du  maître,  ayant  trempé 
dans  l'assassinat  au  maréclial  d'Ancre. 

Barradas  lut  compris  oans  la  disgrâce:  mais,  n'ayant  pas 
eu  le  temps  d'abuser  de  son  favoritisme,  il  en  fut  quitte  pour 
1  e.xil  Six  mois  de  faveur  encore,  et  peut-être  y  eùt-il  laissé 
sa  tête. 

.\lors,  comme  11  fallait  toujours  que  le  roi  aimât  quelqu  un, 
il  s'attacha  à   un  Jeune  homme   nommé  Saint-Simon. 

Il  est  vrai  que  celui-ci  avait  des  qualités  solides  et  qui  Jus- 
liflaient  bien  l'attactiemotil  du  roi  :  11  rapportait  toujours 
des  nouvelles  certaines  de  la  chasse,  il  ne  tourmentait  pas  les 
chevaux,  et,  quand  ii  sonnait  du  co-,  il  ne  bavait  pas  dedans. 

Ouvrez  tous  les  mémoires  du  temps,  ch^rs  lecteurs,  et 
cherchez  d'autres  causes  à  la  grande  fortune  dont  Jouit  ce 
Jeune  homme  ;  Je  vous  mets  au  défi  den  trouver. 

.\ussi,  le  14  décembre  lO'.'C,  Malherbe  écrivait-il  à  son  ami 
Pelresc  • 

«  Vous  avez  su  le  congé  donné  à  Barradas.  Nous  avons 
M.  Saint-Simon,  page  de  la  même  écurie,  qui  a  pris  sa 
place.  Le  roi.  mercredi  dernier,  le  présenta  à  la  reine  mère  : 
c'est  un  Jeune  garçon  de  aix-liuit  an-  ou  environ,  La  mau- 
vaise conduite  de  l'autre  lui  sera  une  leçon,  et  sa  chute 
un  exemple  de  faire  mieux.  J'ai  ouï  dire  à  madame  la 
princesse  de  Contl  que  le  roi,  par  caresse,  lui  Jeta  un  Jour 
quelques  gouftes  d  eau  de  Heur  d'oranger  au  visage  dans  la 
chambre  de  la  reine  (à  Barradas);  il  se  mit  dans  une  telle 
colère,  qu'il  sauta  sur  les  mains  du  roi,  lui  arracha  le  petit 
pot  où  était  l'eau  et  le  lui  cassa  aux  pieds.  Ce  n'est  point  là 
l'action  d'un  homme  qui  voulait  mourir  dans  la  faveur.  » 

Celui  qui,  dans  tout  cela,  avait  le  plus  agi  contre  le 
pauvre  Barradas,  était  M.  de  Champagny. 

M.  de  Champagny  pass.'iit  pour  le  fils  du  cardinal. 

Vn  Jour  qu'il  se  tenait  chez  le  roi  une  assemblée  où  il 
c-lait  question  de  renverser  M.  de  Riehelieu,  et  de  le  mettre  à 
la.  Bastille,  Champagny  vota  comme  les  autres. 

—  Tu  quoquc,  fUl  !  s'écria  le  roi. 

L'inimitié  de  Champagny  contre  Barra'das  venait  de  ce  que 
celui-ci  ne  l'avait  pas  salaé,  à  cause  d'une  incivilité  que 
l'autre  lui  avait  laite.  I.nrsque  le  roi  vit  l'ordre  d'envoyer 
Barradas  dans  une  province  éloignée,  il  secoua  la  tête  en 
disant  : 

—  Je  le  connais,  il  n'Ira  pas. 

Barradas  se  débattit  longtemps,  en  disant,  en  effet,  qu'il  ne 
partirait  pas  sans  voir  J".  roi  ;  mais,  enfin,  il  lui  fallut 
obéir  ;\  la  force. 

Plus  tard,  tandis  que  Louis  XllI  assiégeait  Corbie,  Barra- 
das prit  si  bien  son  temps,  qu'il  revit  le  roi.  Alors,  —  tou- 
jours plein  de  haine  contre  Richelieu  —  il  proposa  d  arrêter 
le  cardinal,  ne  demandant  pour  cela  que  cinq  cents  chevaux, 
un  cordon  bleu  et  un  .  apltaine  des  gardes;  si  Ion  souscri- 
vait à  ces  conditions,  il  attendrait  le  cardinal  dans  un  dé- 
filé, et  il  prétendait  que  Son  Eminence.  en  se  voyant  tout  à, 
coup  lace  à  face  avec  un  homme  quelle  croj'ait  exilé  et 
qu'elle  savait  être  encore  aimé  du  roi,  perdrait  la  tête  et  se 
laisserait  conduire  où  l'on  voudrait 

C'était  à  M.  de  Soissons  que  Barradas  faisait  cette  ouver- 
ture. 

—  C'est  bien,  monsieur,  dit  le  ccmte  ;  J'en  parlerai  à 
monseigneur  le   nue   d'\iiJou 

—  Oh  !  monsieur  le  comte,  repartit  B.arradas,  c'est  inutile  : 
Je  ne  veu.<  avoir  affaire  qu'à  des  honnêtes  gens. 

Au  reste,  tout  cela  distrayait  un  peu  ce  pauvre  roi,  qui 
s'ennuyait  à  mourir.  C'était  un  des  malheurs  de  celte  orga- 
nisation incomplète  que  de  toujours  s'ennuyer.  Aussi  n'était- 
il  sotte  Invention  dont  il  n'essayât  pour  se  distraire  :  il 
apprit  toute  sorte  de  métiers,  outre  ceux  qui  concernaient  la 
chasse  :  il  savait  faire  des  canons  de  cuir,  des  lacets,  de  la  , 
monnaie.  Il  était  bon  cuisinier,  faisait  des  confitures  dans  la 
saLson,  soignait  et  cultivait  des  pois  verts  qu'il  envoyait 
vendre  au  marché;  enfin,   un  Jour,  il  apprit  à  larder! 

Pendant  tout  le  temps  que  cette  fantaisie  le  tint,  on  vit 
venir  dans  sa  cli.imbre  son  écuyer  Georges  avec  des  lardoires 
d'argent  et  des  longes  de  veau  magnifiques. 

Un  Jour,  le  conseil  fit  annoncer  qu'il  était  réuni. 

—  La  délibération  ne  saurait  avoir  lieu  aujourd'hui,  ob- 
serva l'huissier  :  Sa  Majesté  larde. 

Il  rasait  aussi  bien  que  le  meilleur  barbier.  Un  Jour,  il  lui 
prit  l'idée  de  raser  tous  ses  officiers  en  ne  leur  laissant  qu'un 
petit  toupet  de  barbe  au  menton  :  de  là  vient  le  nom  de 
Touale  appliqué  à  cet  ornement  du  visage. 

On  fit  une  chanson  sur  cette  fantaisie  ;  elle  est  intitulée  : 


IIESBl    IV,    I.OUlS   xril    ET    RICHELIEU 


15 


102 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Chanson  sur  ce  que  le  roi  ne  laissa  plus  qu'un  t"ui)et  sous 
la  lèvre  d'en  bas.  et  coupa  luUmèms  la  barbe  ou  la  fit  couper 
en  sa  présence  à  tous  ses  officiers  et  courtisans. 

Voici  cette  chanson  ;  elle  n'est  pa.6  bien  méctiante,  comme 
on  va  voir  : 

—  Hélas:  ma  pauvre  barbe, 
Ou'e3l-ce  qui   t  ;i  faite  ainsi  î 

—  C  est  le  grand  roi  Louis, 
Treizième  de  ce  nom. 

Qui  tout  a  ébarOé  Sa  maison. 

—  Çâ,   monsieur  de  la  Force 
Que  je  vous  la  fasse  aussi. 

—  Hélas  !  sire,   merci  ; 
Xe  me  la  faites  pas. 

Plus  ne  me  recmnaltralent  vos  soldats. 

Laissons  la  barbe  en   pointe 
Au  cousin  de  Kichelieu, 

Car,  par  là  vertudieu  : 

Ce  serait  tro|.  oser. 
Que  de  la  lui  r-rétendr»  raser 

Nous  ne  citons  pas  la  chanson  pour  la  chanson,  mais 
comme  i  ièce  justificative. 

Nous  avons  déjà  dit  que  Louis  XIII  était  assez  bon  musi- 
cien et  même  coH'i'Ositeur.  Quand  le  cardinal  mourut,  éprou- 
tant  le  besoin  de  'aire  un  rir  à  propos  de  cet  événement,  il 
prit  un  rondeau  de  circonstance  qui  commençait  par  ces 
mots  : 

11  a  passé,  il  .1  plié  bagage. 

Le   romleau  était   de  Miron.   le   r.iaître   des   comptes. 

Son  dernier  métier  fut  de  faire  des  cliâssis  de  fenêtres  ;  dès 
sa  jeunesse,  il  avait  le  goût  de  tou'-ïs  ces  occupation;  ;  car,  à 
la  date  de  1618.  Bassompierre  dit  de  lui  : 

■  En  ce  temps-là,  le  roi,  (;ui  était  fort  jeune,  s'amusait  à 
faire  force  petits  exercices  de  son  âge,  comme  de  peindre,  de 
chanter,  d'Imiter  les  artifices  des  eatix  de  Saint-Germain  par 
de  petits  canaux  en  i>lume.  de  faire  de  petits  engins  de 
chasse,  de  jouer  du  tambour.  —  à  quoi  il  réussissait  fort 
bien.  •' 

On  fit  sur  lui  une  épitaptie  qui  finissait  par  ces  mots  ; 

Il  eut  cent  vertus  de  valet. 
Et  pas  une  vertu  de  maître. 

"  Cependant,  dit  Talleaiant  des  Réaux,  on  lui  a  trouvé  une 
vertu  de  roi,  si  la  dissimulation  en  est  une.  La  veille  que 
l'on  arrêta  MM  de  Vendôme,  il  leur  ht  mille  caresses,  et,  le 
lendemain,  comme  il  disait  à  M.  de  Liancourt  : 

"  —  Eussiez-vous  jamais  cru  cela? 

«  —  Non,  sire,  répondit  M  de  Liancourt.  je  ne  l'eusse  pas 
cru  :  vous  avez  trop  bien  joué  votre  i)ersonnage    » 

Charles  IX  aussi,  le  lendemain  de  la  Saint-lîartnélemy  de- 
mandait à  sa  mère  ;  «  Eh  :  madame,  comment  trcavez-vous 
iiue  j'ai  joué  mon  petit  rC.lct?  « 

Eh  bien,  malgré  toutes  ces  distractions  que  se  créait  le 
roi.  il  ne  laissait  pas  que  de  s'ennuyer  encore.  Dans  ce  cas, 
et  quand  l'ennui  devenait  trop  fort,  il  choisissait  celui  pour 
lequel,  dans  le  moment,  11  avait  le  plus  de  sympathie,  et,  le 
prenant   par   le   bras  : 

—  Mettons-nous  à  cette  fenêtre,  monsieur,  disait-il,  et 
ennuyons  nous 

Et,  alors,  le  roi  s'ennuyait,  mais  un  peu  moins  cependant, 
attendu  que  quelqu'un  s'ennuyait   avec  lui. 

Maintenant,  veut-on  savoir  ce  qu'étalent  devenus  les  enne- 
mis du  cardinal,  un  an  aiirt;  la  copspiration  de  Chalais? 

Chalais.  on  l'a  \u,  avait  été  e.xécuté  ;  le  maréchal  d'Ornano 
était  mort  au  donjon  de  Vincennes  ;  le  grand  prieur  et  son 
frère  y  étaient  prisonniers  ;  madame  de  Chevreuse  était  exilée 
en  Lorraine  ;  le  comte  de  Soissons  s'était  réfugié  en  Italie  ; 
enfln.  le  due  d'.Xnjou  était  n  arié  et  doté  par  le  roi  d'un  mil- 
lion d'apanage  :  sa  femme  lui  avait  aiiporté  quatre  ce-i:  mille 
livres  de  rente,  et.  par  le  fait  de  cette  alliance.  11  était  de- 
venu prmce  de  Donibes  et  de  la  Roche-sur-Von,  duc  d'Or- 
.  léans,  de  Chartres,  de  Montpensiei-  et  de  Châtellerault, 
comte  de  Blols.  seigneur  de  Montargis.  —  Seulement,  tous 
ces  titres  étaient  écrits  au  contrat  avec  le  sang  de  Chalais  ! 

Quant  au  prince  Henri  da  Condé,  il  avait  été  mis,  iiuatre 
ou  chKi  ans  auparavant,  à  Vincenneï  et  ne  s'était  jamais 
relfvé  de  cet  échec.  —  Il  est  vrai  que,  pendant  ses  trois 
ans  de  captivité.  M.  le  Prince  s'était  rapproché  de  sa  femme, 
et  que  de  ce  rapprochement.  11  était  résulté  doux  enfants  : 
Anne-Oeneviève  de  Bourho.n,  connue  plus  tard  s/'us  le  nom 
de  duchesse  de  I»ngncvllle,  et  Louis  II  de  Bourbon,  qui  fut 
depuis  le  grand  Condé. 

Rien  de  umt  cela  n'était  donc  plus  à  craindre  pour  le  car- 
dinal .  mais  «.indls  qu'il  al>alssait  les  ennemis  de  l'intérieur, 
un  ennemi  av;ilt  grandi  à  l'extérieur  :  cet  ennemi,  c'était  le 
duc   do   Buckingliani. 


Bucliingham,  amant  aimé,  avait  quitté  la  France  sans  per- 
dre l'espoir  de  devenir  amaut  heureux;  il  avait  conservé  des 
lelatious  avec  madame  .le  Chevreuse,  et,  par  cet  intermé- 
diaire, il  n'ignorait  pas  qu'il  tenait  toujours  la  première 
place  dans  le  cœur  d'Anne  d'Autriche 

En  conséquence,  il  faisait  solUcitor  sans  relâche  par  le  roi 
Charles  I  '  la  permission  de  revenir  à  Paris  comme  ambassa- 
deur ;  mais  Louis  XIII  lU  plutôt  lu  cardinal  refusait  cette 
permission  avec  une  persistance  égale  à  celle  qu'on  mettait 
à  la  demander. 

Or,  Buckingham  avait  dit  à  la  reine  :  ■•  Si  je  ne  puis  re- 
venir en  ami,  je  reviendrai  en  ennemi,  et  je  vous  reverrai, 
rtussé-je,  pour  vous   revoir,   bouleverser  le   monde  :   » 

Le  moment  était  arrivé  pour  Buckingham  de  tenir  sa  pro- 
messe ;  ne  pouvant  revenir  en  ami,  il  résolut  de  revenir  en 
ennemi  ;  la  Rochelle  lui  servit  de  piétexte. 

Mais,  avant  de  prendre  un  parti  e.xtrême,  il  avait  épuisé 
tous  les  autres  moyens. 

D'abord,  il  avait  suscité  des  tracasseries  entre  Charles  I" 
et  madame  Henriette,  tracasseries  semblables  â  celles  (lue, 
de  son  côté,  Richelieu  suscitait  entre  Louis  XIII  et  Anne 
d'Autriche 

Puis  il  avait,  un  beau  malin,  fait  renvoyer  toute  la  maison 
fi-ançaise  de  la  reine,  comme,  un  beau  matin.  Louis  XHI 
avait  renvoyé  toute  la  U'aison  espagnole  de  l'infante,  et. 
cela,  si  brutalement,  que  madame  Henriette  avait  été  obligée 
de  faire  ses  adieux  à  ses  compatriotes  du  haut  de  cei;e  même 
fenêtre  de  Whitehall  par  laquelle,  vingt-deux  ans  plus  tard, 
Charles  I"  passa  pour  monter  à   l'échafaud. 

L'outrage  était  violent  :  l'Espagne,  en  cas  de  guerre,  offrait 
de  se  joindre  à  la  Fiance  ;  mais  Richelieu  pensa  que  c'était 
là  une  trop  petite  cause  pour  brouiller  deux  royaumes.  En 
conséquence,  il  se  contenta,  le  27  septembre  1646.  d'envoyer 
à  Londres  le  maréchal  de  Eassompierre,  afin  d  obtenir  une 
réparation  amiable  de  1  irsulte  faite  à  la  reine 

L'ambassade  produisit  un  accommodement  conjugal  Im- 
parfait, tout  en  laissant  subsister  les  haines  amoui'euses  et 
politiciues. 

Le  maréchal  ramenait  en  .\ngleterre  le  confesseur  de  la 
reine.  On  voulut  d'abord  le  lui  faire  renvoj-er  :  mais  Bassom- 
pierre tint  bon.  et  il  parvint  non  seulement  â  réinstaller  le 
confesseur  et  le  desservant  ordinaii-e  de  la  chapelle  de  la 
reine,  mais  encore  à  faire  admettre  un  évêque  «t  dix  prêtres 
français  non  réguliers.  On  stipula,  en  outre,  le  nombre  de 
serviteurs  que  madame  Henriette  pourrait  tirer  de  son  pays. 

Après  quoi.  11  fut  donné  de  grandes  fêtes  qui  n'abusèrent 
personne,  et  le  comte  de  Bassompierre  revint  en  France 
avec  des  présents  magnifiques,  et  rajneuant.  —  comme  Du- 
quesne  ilevait  le  faire  plus  tard,  à  son  retour  de  l'.Mgérie. 
—  soixante  et  dLx  prêtres  catholiques  anglais,  qu'à  sa  prière 
on  avait  tiré  de  prison. 

Alors.  Buckingham,  voyant  que  ces  deux  premières  tenta- 
tives avaient  été  insuffisantes  pour  amener  une  rupture. 
engagea  le  roi  d'Angleterre  à  adopter  le  parti  des  protestants 
de  France,  et  à  leui'  foui  ;iir  des  secours  ;  eu  mën>.e  temps, 
il  faisait  sous  main  dire  à  la  Rochelle,  menacée  par  Bictte- 
lieu,  de  s'adresser  â  lui. 

Les  Rochellois  s  empressèirent  de  mettre  l'avis  à  profit  :  Us  . 
envoyèrent  à  Buckingham  le  duc  de  Soubise  et  le  comte  de 
Brancas  ;  et  le  favori,  acccrdant  à  ceux-ci  plus  qu'ils  ne  ve- 
naient demander,  conduisit  hors  ubs  purts  de  la  Grande- 
Bretagne  une  Hotte  de  cent  voiles,  et  vint  se  ruer  avec  elle 
sur  l'ile  de  Ré,   dont  il  s'empara. 

La  citadelle  seule  résista  :  elle  était  défendue  par  le  comte 
de  'R)iras  et  deux  cents  Français  :  cette  poignée  de  vaillants 
soldats  tint  en   échec  vingt   mille  .\nglals  ! 

Cette  fois,  il  n'y  avait  pai  moyen  pour  la  France  de  refuser 
la  guerre  :  le  gant  lui  étai'L  jeté,  et  sur  son  propre  territoire. 

Quel  était  l'espoir  de  Buckingham';  Le  voici: 

Buckingham.  qui  disposait  des  forces  de  toute  l'Angleterre, 
comptait  encore  réunir  contre  la  France,  l'Esjiagne  —  frois- 
sée que  l'on  eût  repoussé  son  alliance  —  l'Empire  et  la 
Lorraine. 

Or.  la  France,  si  forte  que  l'eût  faite  Henri  IV  et  qu'es- 
sayait de  la  faire  Richelieu,  ne  pouvait  résister  à  mie  telle 
coalition  ;  cUé  serait  forcée  de  plier. 

Buckingham  alors  se  r.résenterait  comme  négociateur;  la 
paix  serait  accordée;  mais  une  des  conditions  de  cette  paix 
serait  la  rentrée  de  Buckingham  à  Paris  comme  ambassa- 
deur. 

L'Europe  allait  donc  se  soulever,  1.x  France  allait  donc  être 
mise  à  feu  et  ù  sang  à  propos  des  amours  d'Anne  d'Autriche 
et  de  Buckingham  ' 

0  grands  secrets  soigneusement  enfermés  dans  les  arcanes 
de  l'histoire,  que  vous  êtes  petits  quand  la  main  du  chroni- 
queur vous  fait  paraître  nus  et  sans  voile  aux  regards  du 
public  !  Le  beau  livre  que  l'on  ferait  sur  les  véritables  cau- 
ses des  gueri-es  qui  ont  ensanglanté  le  monde  depuis  la 
guerre  de  Troie  jusqu'à  ">.i  guerre  de  Sept  ans  !  et  l'effroyable 
statistique  que  celle  des  morts   laissés  sur  les  cUamps  de 


HENRI   IV,   LOUIS  XIII   ET   RICHELIEU 


103 


bataille  de  l'Asie,  de  l'Europe,  de  l'Afrique  et  de  l'Inde,  à 
propos  des  amours  des  reines  et  des  ambitions  des  rois  l 

Le  poignard  de  Feituu  mit  fin  à  celie-cl. 

Le  34  août,  cette  nouvelle  s  élança  de  l'ortsmoutb  et  alla 
s'abattre  dans  toute  l'Europe,  que  lord  Buclkingliam  venait 
d'être  assassiné. 

Trois  jours  auparavant,  une  sédition  avait  éclaté  à  Ports- 
mouth  ;  le  peuple  prétendant,  à  juste  raison,  que  tous  les 
malbeurs  du  temps  lui  venaient  de  Buclvingtiam,  avait  en- 
foncé les  portes  de  son  hôtel  et  égorgé  son  médecin. 

Le  lendemain,  ou  trouva  ce  placard  afficlié  dans  toutes  les 
rues  de  Londies  : 

•  Qui  gouverne  le  royaume?  Le  roi. 
«  Qui    gouverne   le   roi';    Le   duc. 
«  Qui  gouverne   le  duc  ?  Le  diable  : 

«  Que  le  duc  y  prenne  garde,  car  il  aura  le  sort  de  son 
docteur  !  » 

Buckingtiam  était  habitué  à  ces  sortes  de  menaces;  il  ne 
fit  pas  même  attention  à  celle-là. 

Mais,  le  '23  août  lùiS,  au  moment  où,  après  avoir  reçu, 
dans  la  maison  qu  il  habUait  à  Portsmouth,  le  duc  de  Sou- 
bise  et  les  envoyés  de  la  Rochelle,  Buckinglian  sortait  de  sa 
chambre  et  se  retournait  rour  adresser  la  parole  au  duc  de 
Frias.  il  éprouva  tout  à  coup  une  vive  douleur  au  Banc 
gauche,  y  porta  la  main,  et  seutit  le  manche  d'un  couteau 
qui  sortait  de  sa  blessure. 

En  même  temps,  apercevant  un  homme  qui  fuyait  : 

—  Ah  I   le   misérable,   cria-t-il,   il   m'a   tué  ! 

A  ces  mots,  il  tomba  eutie  les  bras  dt  ceux  qui  l'accompa- 
gnaient, murmura  quelques  paroles  inintelligibles,  —  un 
adieu  au.\  rêves  de  ses  amours  sans  doute,   —  et.  expira. 

Près  du  duc,  à  terre,  se  trouvait  un  chapeau  ;  un  des  té- 
moins le  ramassa,  et,  dans  ce  chapeau,  aperçut  un  papier 
sur  lequel  étaient  écrits  ces  mots  : 

«  Le  duc  de  Buckingham  était  l'ennemi  du  royaume  :  à 
cause  de  cela,  je  l'ai  tué.  » 

Alors,  les  assistants  coururent  aux  fenêtres  et  crièrent  : 

—  Le  lord-duc  vient  d'être  assassiné  !  L  assassin  est  nu- 
tête...   Arrêtez   l'assassin  : 

Damlens  fut  arrêté  pour  une  cause  toute  contraire  :  après 
avoir  frappé  Louis  X'\',  Il  avait  gardé  son  chapeau  sur  sa 
tête  ;  peu  familier  avec  l'étiquette,  il  avait  oublié  que,  lors- 
qu'on poignarde  les  rois,  il  faut  les  poignarder  le  chapeau  à 
la  main 

Revenons  à  l'assassin  de  Buckingham.  Celui-ci  ne  faisait 
que  de  faibles  effets  pour  fuir  ;  aussi  tut-il  arrêté  facile- 
ment. 

Lorsqu'on  se  jeta  sur  lui,  en  criant  :  «  Cet  homme  est  l'as- 
sassin du  duc  !  ■> 

—  Oui.  répondit-il  tranquillement,   c'est  mol  qui  l'ai  tué. 
C'était    un    Irlandais    nommé   .John    Felton,    un    fanatique 

de  la  trempe  des  .Jacques  Clément  et  des  RavaiUac  ;  de 
plus,  un  ambitieux.  Lieutenant  dans  l'armée  anglaise,  U 
avait  deux  fols  demandé  au  duc  le  grade  de  capitaine  ;  deux 
fois  le  duc  le  lui  avait  refusé. 

Il  mourut  avec  la  fermeté  d'un  sectaire  et  le  calme  d'un 
martyr. 

Cn  officier  de  la  reine  d'Angleterre  apporta  la  nouvelle 
en   France. 

—  Impossible  !  s'écria  Anne  d'Autriche  à  moitié  évanouie  -, 
je  Tiens  de  recevoir  une  lettre  de  lui  ! 

Mais  il  lui  fallut  bien  croire  a  la  nouvelle  de  cette  mort  : 
elle  lui  fut  confirmée  par  le  roi  Louis  XIII,  et  celui-ci  la 
lui  annonça  avec  tout  le  Bel  qu'il  avait  dans  le  caractère, 
ne  cachant  pas  la  joie  que  lui  causait  l'événement.  Il  or- 
donna devant  la  reine  que  l'on  comptât  mille  écus  au  mes- 
sager qui  avait  annoncé  la  bonne  nouvelle. 

De  même  que  Louis  XIII  ne  cachait  point  sa  joie,  Anne 
d'Autriche  ne  cachait  point  sa  douleur  ;  eUe  s'enferma  avec 
ses  plus  Intimes,  et,  là,  dans  cette  Intimité,  donna  un  libre 
cours  à  ses    larmes. 

Aussi,  ses  familiers,  sachant  combien  elle  gardait  du 
beau  duc  un  tendre  souvenir,  s'entretenaient-ils  souvent  de 
lui,  certains  que  ce  sujet  de  conversation,  si  douloureux 
qu'il  fat,  était  encore  le  plus  agréable  à  l'amante  royale. 

Cherchez  dans  le  roman  de  Cinq-Mars  de  notre  ami  Al- 
fred de  Vigny,  et  vous  trouverez  une  .scène  pleine  de  mé- 
lancolie, où  la  reine,  en  ouvrant  une  boîte  richement  ornée, 
se  trouve  en  face  d'un  portrait  entouré  de  diamants  et 
d  un  vieux  couteau  rongé  par  la  rouille. 

t'n  soir,  au  reste,  que  la  pauvre  reine,  triste  et  isolée 
comme  une  simple  femme,  causait  dans  sa  chambre  du 
pauvre  duc  en  tête-à-tête  avec  son  poëte  favori  Voiture,  la 
conversation  tomba  peu  à  peu  et  le  poète  resta  plongé  dans 
une  profonde  rêverie.     • 

La  reine  le  regarda  qnelque  temps  en  silence  ;  puis,  enfin, 
désirant  savoir  ce  qui  le  préoccupait  ainsi  : 

-  X  quoi   pensez-vous,   Voiture?  lui  demanda-t-ellc. 

Alors,  celui-ci.  relevant  la  tête,  et  la  regardant  avec  tris- 
tesse,  lui  répondit  : 


Je  pensais  que  la  destinée. 
Après  tant  d'Injustes  malheurs, 
Vous  a  justement  couronnée 
.•\ujourd'hui  d'éclat  et  d  honneurs. 
Mais  que  vous  étiez  plus  heureuse 
Lorsque    vous   étiez   autrefois. 
Je   ne    dirai   pas  amoureuse, 
La  rime   le   veut   toutefois 

Je  pensais  —  nous  autres  poètes, 
Nous  pensons   extravagamment,  — 
Ce  que,  dans  l'humeur  où  vous  êtes, 
Vous  feriez  si,  dans  ce  moment. 
Vous  avisiez   en  cette  place 
Venir  le  duc  de  Buckingham, 
Et  lequel  serait  en   disgrâce 
Do  lui  ou  du  père  Vincent... 

Le  père  Vincent  était  le  confesseur  de  la  reine. 

Or,  en  quelle  année  Voiture  faisait-il  ces  vers?  En  1644, 
c'est-à-dire  seize  ans  après  1  assassinat  que  nous  venons  de 
raconter.  —  Seize  ans  de  fidélité  à  la  mémoire  d'un  mort, 
c'est  beau  pour   une   reine  i 

Il  est  vrai  que  cette  reine  était  bien  malheureuse. 

Profitons  de  ce  que  le  nom  de  Voiture  vient  de  se  glisser 
sous  notre  plume,  pour  faire  un  retour  vers  la  littérature 
de  l'époque. 

D'ailleurs,  Voiture  nous  ouvrira  tout  naturellement  les 
portes  de  1  hôtel  Rambouillet,  où  nous  avons  promis  d'in- 
troduire nos  lecteurs. 

Voiture  fut  le  poëte  à  la  mode  de  l'époque  ;  il  était  en 
grande  faveur  au  Louvre,  ei,  ce  qui  était  peut-être  moins 
Important  pour  sa  fortune,  mais  plus  important  pour 
sa  réputation,  en  haute  faveur  aussi  près  de  l'hôtel  Ram- 
bouillet. 

Vincent  Voiture  était  né  à  Amiens  en  159S  ;  il  avait  donc 
un  peu  plus  de  trente  ans  à  l'époque  où  nous  sommes  arri- 
vés. C'était  le  fils  d'un  marchand  de  vin  ;  —  lui,  niait  le 
fait,  mais  plus  il  niait,  plus  ses  ennemis,  et  même  ses  amis, 
faisaient   allusion   à   sa  naissance. 

Un  jour  que,  devant  madame  des  Loges,  qui  lui  en  vou- 
lait pour  quelques  propos  tenus  contre  elle,  il  racontait 
certaine  anecdote  une  première  fois  déjà  racontée  par   lui  : 

—  Oh  !  monsieur  Voiture,  dit  madame  des  Loges,  vous 
nous  avez  déjà  raconté  cela  l  tirez-nous  du  nouveau,  si  cela 
vous  est  possible.  * 

Voiture  était  un  joueur  acharné  ;  il  tenait,  au  reste,  ce 
défaut  de  son  père,  qui  se  prétendait  le  premier  joueur  de 
piquet  de  France,  et  qui  avait  donné  son  nom  à  ce  coup 
de  soi.xante  et  dix  qui  se  marque  par  quatre  jetons  en 
carré  :  on  appelait  ces  quatre  jetons  le  carré  de  Voiture. 

Cette  madame  des  Loges  avait  alors  une  grande  réputation 
d'esprit. 

«  Comme  c'a  été,  dit  Tallemant  des  Réaux,  la  première 
personne  de  son  sexe  qui  ait  écrit  des  lettres  raisonnables, 
et  que,  d'ailleurs,  elle  avait  une  conversation  enjouée  et 
un  esprit  vil  et  accort,  elle  fit  grand  bruit  à  la  cour.  ■> 

Aussi,  Balzac  —  celui  qu'on  appelait  alors  le  grand 
Balzac  —  lui  écrivait-il  : 

«  Dieu  vous  a  élevée  au-dessus  de  votre  sexe  et  du  nôtre, 
et  n'a  rien  épargné  pour  achever  en  vous  son  ouvrage.  Vous 
êtes  admirée  de  la  meilleure  partie  de  l'Europe  ;  en  ce  point 
s'accordent  les  deux  religions,  et  les  catholiques  n'ont  point 
de  dispute  avec  les  huguenots.  Le  nonce  du  pape  vous  a 
présenté  notre  créance  jusque  chez  nous,  toute  parfumée  de 
compliments  et  de  civilités  d  Italie  ;  les  princes  sont  vos 
courtisans,  et  les  docteurs  sont  vos.  écoliers.  "' 

On  est  tout  étonné  que  des  noms  qui  tenaient  une  pareille 
place  dans  la  société  d'alors,  société  qui,  à  tout  prendre, 
est  l'aieule  de  la  nôtre,  soient  à  peine  connus  de  nos  jours; 
c'est  a  nous  de  les  e.xhumer  et  de  les  faire  connaître  :  les 
historiens  ne   descendent   point   jusque-là. 

Faisons  donc  une  petite  excursion  à  la  suite  de  madame 
des  Loges;  nous  reviendrons  ensuite  à  Voiture. 

Monsieur,  dans  sa  petite  jeunesse,  —  expression  char- 
mante du  temps,  et  qui  mérite  d'être  conservée.  —  Monsieur 
allait  souvent  chez  elle,  et,  comme  il  lui  chantait  toute 
chose  dont  il  avait  à  se  plaindre,  on  appelait  Monsieur  la 
linotte  de   madame  des   Lofies. 

Monsieur,  quand  on  lui  fit  sa  maison,  c'est-à-dire  lors  de 
son  mariage,  —  donna  à  madame  des  Loges  quatre  mille 
livres  de  pension,  sous  prétexte  que  son  mari  n'était  point 
payé  de  ses  deux  mille  livres  de  traitement  comme  gentil- 
homme de  la   chambre. 

Ce  n'était  point  vrai,  mais  cela  le  devint  :  le  cardinal, 
voyant  quelque  chose  de  louche  dans  cette  grande  faveur 
dont  jouissait  madame  des  Loges  près  du  nouveau  duc  d'Or- 
léans, le  cardinal,  disons-nous,  fit  réellement  supprimer  les 
deux  mille  livres  à  son  mari. 


lai 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Trois  ans  après.  —  en  1629,  —  elle,  prévoyant  bien  que 
l'on  finirait  par  la  cliasser  comme  madame  de  Ctievreuse, 
qui  était  une  autre  grande  dame  quelle,  se  retira  en  Li- 
mousin,  chez  M.  d'Oradour,  son  gendre. 

Elle  était  fille  d  un  brave  Champenois  nommé  Bruneau  ; 
ce  digne  homme  était  riche  :  il  vint  a  Paris,  acheta  la 
charge  de  secrétaire  du  roi,  et  s'appela  M.  de  Bruneau.  Il 
avait  deux  filles  ;  l'aînée  fut  mariée  à  Beringhen,  père  de 
M.  le  Premier:  —  on  désignait  ainsi  le  premier  valet  de 
chambre  ;  —  la  cadette  était  Marie  de  Bruneau,  qui  devint 
depuis  madame  des  Loges. 

Marie  de  Bruneau  avait,  s  il  faut  en  croire  les  mémoires 
du  temps,  une  liberté  admirable  en  toutes  choses  :  elle  écri- 
vait devant  cinq  ou  six  amis  qui  bavardaient  autour  d'elle, 
et  avec  autant  de  facilité  que  si  elle  eût  été  seule  ;  elle  fai- 
sait, en  outre,  des  impromptus  fort   ingénieux. 

Comme  toutes  les  dames  de  cette  époque,  elle  était  légère- 
ment galante,  et,  sous  ce  rapport,  elle  avait  donné  de  bonne 
heure  son  prospectus.  Fiancée,  à  l'âge  de  treize  ans,  à 
M.  des  Loges  et  ne  devant  l'épouser  que  deux  ans  plus 
tard,  elle  se  trouva  enceinte  à  quatorze  ans  :  on  s'em- 
pressa de  conclure  le  mariage.  Elle  soutint  toujours  que 
son  mari  et  elle  étaient  si  naifs,  qu'ils  avaient  péché  par 
pure   innocence. 

Voiture,  après  avoir  été  rabroué  par  elle  comme  nous 
l'avons  vu,   devint   plus   tard    son   favori. 

Du  reste,  dès  le  collège.  Voiture  commença  de  faire  du 
bruit.  Il  s'était  lié  sur  les  bancs  de  la  classe  avec  d  .\vaux, 
gui  fut  plus  tard  1  amant  de  madame  de  Saintot,  femme 
du  trésorier.  Malgré  Ihumeur  jalouse  du  mari.  d'-\vaux 
avait  entrée  chez  cette  dame,  et,  de  peur  qu'il  n'arrivât 
malheur  à  son  ami,  Voiture  1  accompagnait  jusqu'à  la  porte 
de  la  maison  ;  mais  il  n'avait  pas  permission  de  passc-r 
outre,  et  il  attendait  là.  Or,  comme,  en  attendant,  il  s'en- 
nuyait, il  s'accosta  d'une  voisine  dont  il  eut  une  fille  nom- 
mée   Latouche. 

Enfin,  à  force  d'attendre  à  la  porte,  Voiture  fut  introduit, 
et  ce  fut  à  son  tour  d  être  le  second  maître  de  la  maison. 

Une  lettre  de  lui,  qui  a  beaucoup  couru,  et  qui  fit  en 
son  temps  grande  sensation,  est  adressée  à  madame  Sain- 
lot. 

Elle    porte   pour   suscriptlon  : 

■■  \  madame  de  Saintot.  en  lui  envoyant  le  Rolaiid  turieux 
d'.^rioste.  traduit  en  français.  » 

La  réputation  de  Voiture  était  donc  déjà  en  bon  train, 
lorsqu'un  jour  M.  de  Chaudebonne,  —  M.  de  Chaudebonne 
était  de  la  maison  du  Puits-Saint-Martin  de  Dauphiné.  et 
le  meilleur  des  amis  de  madame  de  Rambouillet,  —  lors- 
qu'un jour,  disons-nous,  M.  de  Chaudebonne,  le  rencon- 
trant dans  une  maison,  lui  dit  : 

—  Monsieur  Voiture,  vous  êtes  trop  galant  homme  pour 
demeurer  dans  !a  bourgeoisie:    il  faut  que  je  vous  en  tire. 

Et,  incontinent,  il  en  parla  à  madame  de  Rambouillet. 
qui  lui  donna  permission  d  amener  le  poëte  chez  elle. 

C'est  ce  qui  fait  que  Voiture  dit  dans. une  de  ses  lettres; 

"  Depuis  que  M.  de  Chaudebonne  ma  réengendré  avec 
madame  et  mademoiselle  de  Rambouillet...  » 

L'épreuve  était  dure,  pour  le  flls  d  un  petit  marchand  de 
vin,  de  passer  tout  à  coup  de  la  bourgeoisie  dans  l'un  des 
salons  les  plus  aristocratiques  de  Paris  :  Voiture  en  sortit 
triomphant.  Il  fut  bientôt  1  âme  et  la  joie  de  tous  les  pré- 
cieux et  de  toutes  les  précieuses  ;  aussi  répudla-t-i!  la  pau- 
vre madame  de  Saintot,  qui  commença  par  faire  pour  lui 
toutes  les  folies  de  la  terre,  et  lui  resta  fidèle  jusqu'à  la 
mort. 

Voiture  était  petit  mais  bien  fait  ;  lui-même  trace  son 
portrait,  dans  sa  lettre  à  une  Inconnue  : 

..  Ma  taille,  dit-il.  est  de  deux  ou  trois  doigts  au-dessous 
de  la  médiocre;  J'ai  la  tête  assez  belle  avec  beaucoup  de 
cheveux  gris,  les  yeux  doux,  mais  un  peu  égarés,  et  le  vi- 
sage assez  niais.  » 

C'était,  suivant  la  chronique  du  temps,  le  plus  coquet  de 
tous  les  hommes  ;  ses  passions  dominantes  étaient  l'amour 
et  le  jeu.  mais  le  jeu  encore  plus  que  l'amour  :  11  Jouait 
avec  tant  d  ardeur,  que  toujours,  après  avoir  joai,  et  par- 
fois même  en  jouant,  11  fallait  qu'il  changeât  de  chemise. 

i^uand  Voiture  n'était  pas  avec  son  monde,  il  demeurait 
bdiicho  close,  rien  ne  pouvait  le  faire  parler.  Il  était  sujet, 
au  reste,  à  de  grandes  inégalités  d'humeur,  même  avec  cetuc 
a  iiul  il  voulait  plaire.  Soit  distraction,  soit  familiarité, 
il  se  livrait  par  moments  à  d  étranges  inconvenances  :  un 
Jour,  on  le  vit,  devant  madame  la  Princesse,  q>illter  ses 
galoches  pour  se  chauffer  les  pieds;  c'était  déjà  beaucoup 
que  d'avoir  des  galoches,  mais  c'était  un  peu  trop  que  de 
les  quitter  ! 

Au  surplus,  les  grands  seigneurs  le  prenant  ainsi.  Voiture 
eOt  été  bien  bon  de  se  gêner.  M.  le  duc  d'Enghlen  disait 
de  lui  : 


—  En  vérité,  si  Voiture  était  de  notre  condition,  il  n'y 
aurait  pas  moyen  de  le  souffrir. 

Madame  de  Rambouillet  prétendait  que  ses  négligences, 
ses  distractions  et  ses  familiarités  lui  avaient  fait  perdre 
grand  nombre  d  amis  ;  que,  quant  à  elle,  elle  avait  fini  par 
s'y  habituer  de  telle  façon,  qu'elle  n  était  i.as  plus  gênée, 
lui  étant  la,  que  lui  n'y  étant  pas  ;  s'il  était  en  humeur  de 
causer,  elle  le  faisait  causer  ;  s'il  était  en  humeur  de  rêver, 
elle  le  laissait  rêver,  et  n'en  faisait  pas  moins  tout  ce 
qu'elle   avait   a   faire. 

Voiture  était  fort  galant  et  en  contait  à  toutes  les  femmes. 
La  chose  était  tellement  pa.«sée  chez  lui  en  habitude,  que 
parfois  il  ne  savait  plus  a  qui  il  s'adressait.  Mademoiselle 
de  Chalais,  dame  de  compagnie  de  la  marquise  de  Sablé,  ra- 
contait que.  comme  il  était  près  de  mademoiselle  de  Ker- 
veno.  et  qu'il  la  venait  voir,  11  voulait  faire  sa  cour  à 
mademoiselle  de  Kerveno.  qui  n'avait  que  douze  ans  i  Ma- 
demoiselle de  Clialais  l'en  empêclia  ;  mais,  alors.  Voiture 
s'adressa  â  sa  sœur,  qui  n'avait  que  sept  ans;  Mademoiselle 
de  Kerveno  laissa  Voiture  lui  défiler  tout  son  chapelet  ; 
puis,  quand  il  se  leva  et  prit  son  chapeau  pour  partir  : 

—  Eh  !  monsieur  Voiture,  dit-elle,  nous  avons  encore  là 
une  demoiselle  de  Kerveno  qui  est  en  nourrice  ;  ne  lui  fai- 
tes-vous pas  aussi  quelque  compliment  avant  de  vous  en 
aller  ? 

Miossens,  qu'on  appela  plus  tard  le  maréchal  d'Albret,  et 
dont  nous  aurons  peut-être  occasion  de  parler  à  propos 
de  ses  amours  avec  la  duchesse  de  Rohan.  fut  longtemps 
sans  savoir  ce  qu'il  disait  ;  ses  paroles  étaient  une  espèce 
de  galimatias  double  auquel  personne  n'entendait 'mot,  quoi- 
que, à  travers  tout  cela.  Jaillit  parfois  un  trait  spirituel. 
Un  jour  qu  11  y  avait  grand  rond  à  l'hôtel  Rambouillet.  — 
depuis,  au  lieu  de  rond,  on  a  dit  cercle.  —  Miossens  parla 
un  quart  d'heure  de  son  style  ordinaire,  tout  le  monde 
écoutant,   mais   ne   comprenant   rien. 

Au  beau  milieu  de  son  discours.  Voiture,  impatienté,  se 
lève  et  va  à  lui. 

—  Mopsieur  de  Miossens,  lui  dit-il,  je  me  donne  au  dia- 
ble si  J*ai  compris  un  mot  de  ce  que  vous  venez  de  dire  ! 
Parlerez-vous  encore  longtemps  ainsi  ?  Dans  ce  cas,  pré- 
venez-moi franchement. 

Au  lieu  de  se  fâclier.  Miossens  se  mit  à  rire  ;  seulement  : 

—  Eh  !  mon  cher  monsieur  Voiture,  dit-il,  épargnez  un 
peu  vos  amis  ! 

—  Ah  !  par  ma  foi,  répondit  Voiture,  il  y  a  si  longtemps 
que  je  vous  épargne,  que  je  commence  à  m'en  ennuyer. 

Un  jour,  il  trouve  dans  la  rue  Saint-Thomas  deux  me- 
neurs d  ours  avec  leurs  bétes  muselées:  il  leur  donne  à 
chacun  un  écu,  et  leur  (ait  signe  de  le  suivre  à  l'hdtel 
Rambouillet.  Le  suisse  le  laisse  passer  :  —  Voiture  avait 
entrées  franches,  non  seulement  pour  lui.  mais  encore  pour 
les  bêtes  et  les  gens  qu'il  lui  plaisait  d  amener.  —  Avec 
son  étrange  compagnie,  il  monte  dans  la  chambre  de  mai- 
dame  de  Rambouillet  ;  elle  lisait  près  du  feu.  entourée  d'un 
paravent  ;  elle  entend  quelque  bruit,  se  retourne  et  voit 
deu.x  museaux  d  ours  apparaître  au-dessus  de   sa  tête! 

Madame  de  Rambouillet  pensa  d'abord  en  mourir  de 
peur,  puis  finit  par  raconter  l'aventure  ;i  tout  le  monde 
comme  une  gentillesse  de  son  ami  Voiture 

M.  le  comte  de  Guiche  en  tint  aussi  pour  sa  part.  Ayant 
dit  un  Jour  à  Voiture  : 

—  Est-il  vrai,  monsieur  Voiture,  que  tous  soyez  marié  î 
Le  bruit  en  court. 

Voiture  ne  lui  répondit  rien  pour  le  moment  :  mais,  quel- 
ques jours  plus  tard,  à  deux  heures  du  matin,  il  se  pré- 
sente à  l'hôtel  Grammont. 

Le  suisse  lui  demande  ce  qu'il  veut  à  une  pareille  heure. 

—  .-^vant  tout,    dit  Voiture,  le  comte  est-il  à  l'hôtel T 

—  Sans  doute  qu'il  y  est. 

—  Tant   mieux. 

—  Mais  il  est  couché  ! 

—  X  importe,  il  faut  que  je  lui  parle  pour  affaires  d'Im- 
portance. 

Le  suisse  résistait  ;  mais  Voilure  insista  tant  et  si  bien, 
qu'on   le  conduisit   à  la  chambre  du  comte. 
Celui-ci  était  couché,  en  effet,  et  dormait  à  poings  fermés. 

—  lié  !  monsieur  le  comte,  crie  Voiture,  çà,  éveillez-vous  i 
Le  comte  se  frotte  les  yeux,  rdgarde  et    reconnaît  notre 

poète. 

Ah  :  c'est  vous,  monsieur  Voiture,  dit-il  en  bâillant  à 

se   démonter   la   mâchoire  ;    que   diable    me   voulez-vous   si 
matin? 

—  Monsieur  le  comte,  dit  Voiture,  il  y  a  quelques  Jours, 
vous  me  fltes  l'honneur  de  me  demander  si  J'étais  marié; 
Je  viens  vous  dire  que  Je  le  suis. 

—  Ah  !  peste  !  s'écria  le  comte,  croyez-vous  que  cela  m'oc- 
cupe au  point  que  J'aie  besoin  d'être  réveillé  à  deux  heures 
du  matin  pour  le  savoir? 

—  Monsieur,  reprit  gravement  Voiture,  après  la  bonté  que 
vous  avez  eue  de  vous  informer   de  mes  petites  affaires,  Je 


HENRI    IV,   LOUIS   XIII    ET   KICHELIEU 


1(15 


ne  pouvais,  i  moins  d'être  un  ingrat,  demeurer  plus  long- 
temps  marié  sans  vous  le  venir  dire. 

In  jour  iiu'il  se  promenait  au  Cours  avec  M.  Arnauld 
et  le  marquis  de  Pisani.  le  troisième  enfant  de  madame  de 
Rambouillet,  et  qu'il  s  amusait  à  deviner  sur  la  mine  la 
profession  des  gens,  un  carrosse  passii  dans  Icifuel  il  y  avait 
un  homme  vêtu  de  taffetas  noir  avec  des  bas  veris. 

—  Que  peut  être  cet  homme?  demanda  le  marquis  de 
Pisani. 

—  Je  gage  que  c'est  un  conseiller  à  la  cour  des  aides,  dit 
Voiture. 

—  Nous  gageons,  M  Arnauld  et  mol,  ii  la  condition  tjue 
TOUS  Irez  le  lui  demander.  —  X'est<e  pas,  Arnauld? 

—  Ma   fol,  oui,  dit  celui-ci. 

—  Tope  !  dit   Voiture.  —  Arrêtez,  cocher  : 

11  descend  alors  du  carrosse  du  marquis  de  Pisani,  et, 
s'approchant   de   celui   de   l'inconnu  : 

—  Monsieur,  dit-il,  n'est-il  point  vrai  que  vous  soyez  con- 
seiller a  la  cour  des  aides? 

—  Pourquoi  me  demandez-vous  cela,  monsieur?  répond 
1  homme  aux  bas  verts. 

—  Parce  que  j  en  ai  fait  la  gageure,  dit  Voiture. 

—  Monsieur,  reprit  celui  auquel  il  venait  de  s'adresser, 
gagez  toujours  que  vous  êtes  un  sot.  et  vous  ne  perdrez 
jamais. 

Voiture  était  forf  sujet  à  la  colique.  Quand  la  chose  le 
prenait  en  ville,  et  qu'il  en  a'.ait  le  temps,  il  se  faisait 
conduire  ou  courait  à  toutes  jambes  chez  un  brave  homme 
de  la  rue  Saint-Honoré  qu  il  favorisait  de  ses  visites  dans 
ces  sortes  de  circonstances. 

L'homme,  qui  avait  parfois  besoin  de  visiter  le  même 
endroit,  y  trouva  deux  ou  trois  fois  Voilure,  aussi  tran- 
quillement installé  lu  que  saint  Louis  sous  sotC  chêne,  et 
prenant  son  temps  et  ses  aise.i. 

Lassé  d'attendre  ainsi  le  bon  plaisir  d'un  inconnu  sur  un 
terrain  où  il  croyait  avoir  tout  droit  de  suzeraineté,  le 
propriétaire  fit  mettre  un  cadenas  à  la  porte. 

Le  lendemain,  Voiture,  plus  pressé  que  jamais,  accourt  et 
trouve,  comme  on  dit,  visage  de  bois. 

11  va  à  la  porte  de  l'appartement,  et  sonne. 

Un   domestique   vient  ouvrir. 

Voiture  sans  rien  dire,  s'accroupit  dans  un  coin  et  fait 
ce  qu'il  avait  à  faire. 

—  Eh  I  monsieur,  s'écrie  le  domestique,   êtes-vous   fou? 

—  Par  ma  foi,  dit  Voiture,  cela  apprendra  à  ton  maître 
à  faire  poser  un  c.xdenas  à  la  porte  de  son  cabinet  ! 

Avec  ces  laçons  d'agir,  on  comprend  que  Voiture  ramas- 
sât de  temps  en  temps  quelque  mauvaise  affaire;  une  fois 
ramassée,  du  reste,  il  la  menait  jusqu'au  bout. 

Il  y  avait,  à  cette  époque,  tel  bravo  de  profession  qui 
n'eût  pas  pu  se  vanter  d'avoir  fait  ce  que  fit  Voiture  ;  car 
il  s  était  battu,  non  seulement  de  jour  et  de  nuit,  au  so- 
leil et  à  la  lune,  mais  encore  aux  flambeaux  :  la  première 
fols,  ce  fut  au  collège,  contre  le  président  des  Hameaux  ; 
la  seconde,  au  jeu,  contre  un  de  ses  amis  nommé  Lacoste  ; 
la  troisième  fois,  ce  fut  à  Bruxelles,  et  au  clair  de  la  lune, 
contre  un  Espagnol  ;  enfin,  la  quatrième  fois,  ce  tut  dans 
le  jardin  même  de  Ihôtel  Rambouillet,  et  au.x  flambeau.x, 
contre  l'intendant  de  la  maison  Chavaroche. 

Nous  avons  dit  que  Voiture  était  un  joueur  enragé.  Un 
Jour,  il  fît  vœu  de  ne  plus  toucher  ni  cartes  ni  dés  :  mais, 
au  bout  de  quarante-huit  heures,  le  diable  le  tente  :  que 
faire?  Aller  chez  le  coadjuteur.  qui  le  relèvera  de  son  vœu. 
Chez  le  coadjuteur,  il  trouve  Geoffroy,  marquis  de  Laigue. 
capitaine  des  gardes  de  monseigneur  Casion,  duc  d  Or- 
léans. Celui-ci  demande  à  Voiture  ce  qui  l'amène,  Voiture 
le  lui  dit. 

—  Bon  !  dit  Laigue.  vous  connaissez  le  proverbe  :  "  Ser- 
ment de  Joueur:  .  ■•  Moquez-vous  de  votre  vœu  et  jouons. 

Ils  Jouent,   et  Voiture   perd    trois  cents  pistules. 

Ce  fut  son  dernier  exploit  de  joueur.  «  S'étant  purgé 
tandis  qu'il  avait  la  goutte,  dit  'Tallemant  des  Réaux.  il 
tomba  malade,  et  mourut  au  bout  de  quatre  ou  cinq  jours 
de  maladie.  • 

Pendant  l'été  qui  avait  précédé  sa  mort,  il  avait  fait  une 
promenade  â  Saint-Cloud  avec  le  coadjuteur,  le  maréchal 
de  Turenne,  madame  de  Lesdiguières  et  deux  autres  dames  ; 
la  nuit  les  prend  au  bois  de  Boulogne,  et  pas  de  flambeaux. 
Cela  monte  l'imagination  des  femmes,  qui  se  mettent  à 
faire  des  contes  de  revenants. 

Au  moment  le  plus  terrible  du  récit.  Voiture  passe  la  tête 
hors  de  la  portière,  pour  voir  si  un  écuyer  qui  était  à  che- 
val suivait  le  carrosse.  / 

—  Ah  !  vraiment,  dlt-ll,  mesdames,  si  vous  en  voulez  voir, 
des  revenants,  en  voilà  huit  qui  sont  a  nos  trousses  : 

On  regarde,  et.  en  effet,  on  distingue  huit  figures  noi- 
res qui  allaient  en  pointe;  plus  l'on  se  hâtait,  pins  les  fan- 
tômes se  hâtaient  aussi.  Ces  huit  figures  fantastiques  sui- 
virent le  cartos.-e  jusque  dans  Paris. 

On  faisait  cent  conjectures. 


—  Pardicu  !  dit  le  coadjuteur,  je  Jure  bien  que  Je  saurai 
ce  que  c'est. 

Il  fit  faire  des  recherches  et  découvrit  que  c'étaient  huit 
aug^ustins  déchaux,  qui  revenaient  de  se  baigner  â  Saint- 
Cloud,  et  qui,  de  peur  que  la  porte  de  la  ville  ne  fût  fer- 
mée, suivaient  le  carrosse  à  grande  course  afin  de  rentrer 
avec  lui. 

Tallemant  des  Réaux  a  écrit  une  historiette  sur  Voiture. 
—  Qu  on  nous  permette  de  citer,  comme  enseignement,  trois 
paragraphes  de  cette  historiette. 

Le  premier  concerne  Voiture  lui-même  ;  le  second,  Cor- 
neille :   le   troisième,    Bossuet. 

On  verra  comment  les  grands  liommes  sont  appréciés  de 
leur  temps. 

§  !«■■.  „  Voiture  est  le  premier  qui  ait  amené  le  libertinage 
dans  la  poésie  ;  avant  lui.  personne  n'avait  fait  de  stances 
inégales,  soit  de  vers,  soit  de  mesui-e.  » 

§  II.  «  Corneille  est  aussi  celui 'qui  a  gâté  le  théâtre; 
par  ses  dernières  pièces,  il  y  a  introduit  la  déclamation.  » 

§  III.  ..  Un  soir,  M.  Arnauld  avait  amené  le  petit  Bos- 
suet de  Dijon,  aujourd'hui  l'abbé  Bossuet,  qui  a  de  la  ré- 
putation pour  la  chaire,  afin  de  donner  à  madame  la  mar- 
quise de  Rambouillet  le  divertissement  de  le  voir  prêcher  ; 
car  il  a  prichoté  dès  l'âge  de  douze  ans  ;  ce  qui  fit  dire  â 
Voiture  ;  «  Je  n  ai  jamais  vu  prêcher  de  si  bonne  heure 
«  ni  si  tard.  » 

Faites  donc  le  Discours  sur  l'hlstnire  universelle  et  les 
Oinisons  funèbres,  pour  qu'on  dise  que  ous  ;.>ez  l'réchoté 
dès  l'âge  de  douze  ans  ! 


Nous  voici  enfin  arrivés  a  ce  fameux  hôtel  Rambouillet  et 
à  ses  hôtes,  qui  firent  tant  de  bruit  pendant  un  bon  tiers  du 
xviie  siècle. 

L  hôtel  Rambouillet  était  situé  rue  Saint-Thomas-du-Lou- 
vre,  à  Paris  ;  c'était  l'ancien  hôtel  Pisani,  qui  avait  changé 
de  nom,  et  qui  était  devenu  la  propriété  de  madame  de 
Rambouillet,  du  chef  de  son  père.  L'hôtel  Rambouillet 
proprement  dit  avait  été  vendu,  en  ICOQ,  par  le  marquis  de 
Rambouillet,  au  prix  de  trente-quatre  mille  cinq  cents  livres 
tournois,  â  Pierre  Forget-Dufresny,  lequel  le  revendit, 
en  1624,  au  prix  de  trente  mille  écus,  au  cardinal  de  Riche- 
lieu. Le  cardinal  ne  le  rachetait  que  pour  le  faire  raser,  et 
faire  élever  en  son  lieu  et  place  le  Palais-Cardinal,  depuis 
le  Palais-Royal. 

Quant  à  la  maison  de  Rambouillet,  c'était  une  branche 
de  la  maison  d'Angennes,  qui,  dès  le  xiv»  siècle,  posséda 
la  terre  de  Rambouillet,  et  qui  produisit  quelques  person- 
nages remarquables  :  en  autres,  Jacques  d'Angennes,  sei- 
gneur de  Rambouillet,  favori  de  François  I'"'',  capitaine  de 
ses  gardes,  etc.  ;  Charles  d'Angennes,  cardinal  de  Rambouil 
let.  qui  fut  évêque  du  Mans,  assista  au  concile  de  Trente, 
et  fut  ambassadeur  auprès  de  Grégoire  XllI  ;  enfin,  Charles 
d'Angennes,  marquis  de  Rambouillet,  maréchal  de  camp, 
et  ambassadeur  en  Piémont  et  en  Espagne,  —  .lequel  n'est 
autre  que  le  fameux  marquis  de  Rambouillet,  époux  de 
Catherine  de  Vivonne,  et  père  de  la  célèbre  Julie-Lucine 
d'Angennes.  qui  épousa  M.  de  Montausier,  type  de  l'Alceste 
du  Misaiithrope. 

Le  grand-père,  Jacques  d'Angennes,  seigneur  de  Rambouil- 
let, était  un  homme  fort  grave.  Un  jour  qu'il  avait  disputé 
avec  sa  femme,  il  lui  demanda  une  trêve  comme  il  eut 
fait  à  l'ennemi  sur  le  champ  de  bataille  ;  sa  femme  la  lui 
accorda. 

Alors,   s  adressant   à   elle  : 

—  Madame,  lui  dit-il,  faites-moi  le  plaisir  de  me  prendre 
par  la  barbe. 

On  portait,  à  cette  époque,  la  barbe  longue  et  les  che- 
veux courts. 

—  Pour  quoi  faire?  demanda  la  femme  étcnnée. 

—  Prenez   toujours. 

Elle  prend  son  mari  par  la  barbe. 

—  Tirez  !    dit    le   seigneur    de    Rambouillet. 

—  Mais  je    vous   ferai   mal. 

—  Ne   vous    Inquiétez    point  ;    tirez  ! 
Elle  tire. 

—  Plus  fort. 

—  Mais,    monsieur... 

—  Non,  non;  tirez  de  toute  votre  force!  tirez!  tlrek  ! 
Elle  tira  à  en  perdre   haleine. 

—  Ah  !  par  ma  foi.  monsieur,  dit-elle,  Je  ne  puis  davan- 
tage. 

—  Vous   y  renoncez  î 

—  Oui. 


106 


ALEX.\XDPE  DUNÎAS  ILLUSTRE 


—  A  mon.loUT. 

II  lui  prend  cmelciues  cheveux,  et  tire. 
La  dame  crie  :  Im  continue  de  tirer. 
Elle   crie  plus   fort  :   lui  tire  toujours. 
Enfin,    elle  appelle  à  laide  :  il  la  lâche  ;  puis,   sérieuse- 
ment : 

—  Vf.us  voyez,  lui  dit-il.  que  je  suis  plus  fort  que  vous. 
Dans  votre  intérêt,  je  vous  prie,  ne  nous  battons  donc  pas  ! 

Madame  de  Rambouillet  comprit  la  parabole  et  devint, 
assure  la  chronique,  d'une  douceur  charmante  à  l'endroit 
de  son  mari. 

A  propos,  nous  oubliions,  dans  la  liste  des  hommes  émi- 
nents  de  cette  maison,  le  père  du  marquis,  qui  fut  vice-roi 
de  Pologne  en  attendant  l'arrivée  de  Henri  III. 

Henri  III  arrivé  : 

—  Sire,  dit  le  marquis  de  Rambouillet,  j'ai  une  somme 
considérable  à  vous  remettre  entre  les  mains. 

C'était  plus  de  cent  mille  écus. 

—  Vous  vous  moquez,  monsieur  de  Rambouillet  ;  c'est 
votre  épargne. 

—  Soit,  insista  le  marquis,  prenez  toujours,  car  vous  en 
aurez  bon  besoin  ! 

Henri  III  prit  l'argent,  et,  en  effet,  s'en  trouva  bien. 

Après  la  bataille  de  Jamac,  le  même  Henri  III.  qui  n'était 
encore  que  duc  d'.\njou,  manda  au  roi  Charles  IX  que  l'on 
devait  le  succès  de  la  journée  à  M  de  Rambouillet.  Char- 
les IX  écrivit  au  marquis  pour  l'en  remercier.  On  gardait 
précieusement  la  lettre  dans  la  famille. 

M.  de  Rambouillet  avait  été  fort  lié  avec  le  maréchal 
d'Ancre;  il  disait  de  celui-ci  que  c'était  un  homme  qui 
avait  tellement  peur  de  se  compromettre,  que.  lorsqu'on  lui 
demandait  1  heure  qu'il  était,  pour  toute  réponse,  il  tirait 
sa  montre  et  faisait  voir  le  cadran. 

Mais  laissons  ce  marquis  de  Rambouillet,  et  terminons- 
en  avec  le  nôtre. 

Nous  avons  dit  qtu'U  avait  été  ambassadeur  en  Espagne  ; 
c'était  sous  le  cardinal-duc  et  à  propos  de  la  Valteline  :  Il 
pensa  faire  mourir  le  comte-duc  enragé  !  —  c'est  M.  d'Oli- 
varès  que  l'on  désignait  alors  par  le  titre  de  comte-duc, 
comme  on  désignait  M.  de  Richelieu  par  celui  de  cardinal- 
duc.  Le  comte  d'Olivarès  se  faisait  donner  de  1  exceltcnce  et 
n'en  voulait  pas  donner  aux  autres;  ce  que  voyant  M.  de 
Rambouillet,  il  refusa  d'entamer  aucune  affaire  qu'on  ne 
lui  donnât  le  même  titre  qu'au  comte  duc  II  disait  à  ce 
sujet  qu'étant  ambassadeur  extraordinaire,  et  nourri  aux 
dépens  du  roi  d'Espagne,  c'était  une  grande  économie  pour 
lui  de  gagner  du  temps,  qu'il  n'était  donc  pas  pressé,  et 
qu'il  ne  demandait  pas  mieu.x  que  de  finir  ses  jours  à  Ma- 
drid, où  il  se  trouvait  beaucoup  mieux  que  dans  son  hôtel 
de  la  rue  Saint-Thomas-du-Louvre,  que  madame  de  Ram- 
bouillet   n'avait  pas   encore  fait  arranger  à  cette  époque. 

Enfin,  le  comte-duc  céda  sur  un  point,  M.  de  Rambouillet 
céda  sur  un  .autre,  et,  s'il  n'eut  pas  de  l'excellence,  il  eut 
au  moins  du  vos.  Il  possédait  un  talent  merveilleux  pour 
mettre  le  comte-duc  en  colère  et  lui  faire  dire  tout  ce  qu'il 
avait  sur  le  cœur,  tandis  que,  lui,  quoiqu  il  enrageât  Inté- 
ilenrement,  n'en  laissait  jamais  rien  voir  au  dehors,  sauf 
un  petit  tremblement  nerveux  dont  ses  amis  seuls  s'aper- 
cevaient. 

Comme  il  avait  la  vue  très  courte  et  la  bourse  assez  mal 
garnie,  les  Espagnols   disaient   de  lui  : 

—  Monsieiir  lambassadeur  est  aussi  court  de  bourse  que 
de  vue. 

Au  reste,  d'après  le  portrait  qu'en  fait  Tallemant  des 
Réaux,  ce   devait  être  un  admirable  diplomate. 

■  Il  n'y  avait,  dit  le  chroniqueur,  que  Dieu  qui  pût  lui 
ôter  de  la  tête  ce  qu'il  y  avait  mis  une  fois  ;  il  avait  ter- 
riblement d'esprit,  mais  frondeur,  et  persuadé  que  l'Etat 
n'irai!  jamais  bien  s'il  ne  gouvernait.  C'était  un  des  plus 
grands  disputeurs  qui  aient  jamais  été  ;  à  cet  égard,  il  avait 
bien  trouvé  chaussure  à  son  pied  en  son  gendre  Montau- 
sier.  ■ 

M  de  Rambouillet  mourut  à  l'âge  de  soixante-quinze  ans, 
sans  avoir  été  longtemps  malade  ;  on  prévint  M.  et  madame 
de  Montausier  du  danger  où  était  leur  père  ;  mais,  quoi- 
qu'ils eussent  des  reprises  â  faire  à  sa  mort,  ils  répondi- 
rent que,  tant  que  leur  mère  vivrait.  Ils  n'avalent  absolu- 
ment rien  à  prétendre. 

Le  marquis  laissa  sa  fortune  dans  un  état  déplorable  ;  la 
bonne  administration  de  sa  veuve  rétablit  peu  à  peu  les 
choses;  puis  M.  et  madame  de  Montausier,  n'ayant  plus  à 
craindre  cette  discussion  incarnée,  vinrent  demeurer  à  l'hô- 
tel :  ce  qu'ils  n'auraient  fait  pour  rien  au  monde  du  vi- 
vant de  M.  de  Rambouillet. 

Passons    à   la    marquise. 

Catherine  de  Vivonne,  marquise  de  Rambouillet,  était 
ûlle  de  Jean  de  vivonne,  marquis  de  Pisani,  et  de  Julla 
Savelli,  de  la  vieille  maison  romaine  des  SavelU  ;  elle  était 
née   en    1588  ;   elle    avait    épousé,    en    1600,    le    marquis   de 


Rambouillet,  auquel  elle  avait  apporté  dix  mille  écus  de 
son  personnel. 

A  l'époque  où  nous  sommes  arrivés,  elle  avait  donc  qua- 
rante-quatre ans. 

Sa  mère,  comme  nous  l'avons  dit,  et  comme  son  nom  le 
dit  bien  mieux  que  nous,  était  une  grande  dame  ;  on  en 
faisait  grand  cas  à  la  cour  du  Louvre,  et  Henri  IX  l'envoya, 
avec  madame  de  Guise,  recevoir  la  reine  mère  à  Marseille. 
Elle  s'était  mariée,  à  un  peu  plus  de  onze  ans,  avec  le 
vidame  du  Mans. 

Madame  de  Rambouillet  avait  toiijours  fort  aimé  les  bel- 
les-lettres r  à  l'âge  de  vingt  ans.  eUe  allait  apprendre  le 
latin,  dans  le  seul  but  de  lire  Virgile,  quand  une  maladie 
l'en  empêcha.  Elle  était  habile  en  toutes  choses  ;  elle  avait 
été  elle-même  l'architecte  du  nouvel  hôtel  Rambouillet  ; 
mal  satisfaite  de  tous  les  dessins  qu'on  en  avait  faits,  elle 
se  mit  à  rêver  à  l'œuvre  de  cette  construction. 

Tout  à  coup,  on  l'entendit  crier  :  "  Du  papier  !  du  pa- 
pier !  vite!  j'ai  trouvé  ce  que  je  cherchais.  »  C'était  Archl- 
mède   et   son   eurêka. 

On  lui  apporta  le  papier  demandé,  une  règle,  un  crayon, 
un  compas;  la  même  nuit,  le  plan  géométral  de  l'hôtel 
Rambouillet  était  achevé.  On  suivit  le  dessin  de  point  en 
point.  Ce  lut  d'elle  que  les  gens  du  métier  apprirent  à 
mettre  les  escaliers  sur  les  côtés,  pour  avoir  une  longue 
suite  de  chambres  ;  avant  elle,  on  ne  savait  faire  qu'un 
salon  à  droite,  une  chambre  à  gauche,  avec  I  escalier  au 
milieu.  Ce  fut  encore  d  elle  qu'on  apprit  à  exhausser  les 
planchers,  à  faire  des  portes  et  des  fenêtres  hautes  et  larges, 
et  à  les  placer  vis-à-vis  les  unes  des  autres,  .\ussi,  quand 
la  reine  mère  bâtit  le  Luxembourg,  ordonna-t-elle  aux 
architectes  d'aller  visiter  Ihôtel  Rambouillet,  et  de  sou- 
mettre leurs  plans  à  la  marqtilse.  Jusque-là,  on  n'avait 
peint  les  chambres  qu'en  rouge  :  madame  de  Rambouillet 
eut  l'Idée  de  faire  tapisser  la  sienne  couleur  d'azur  ;  d'où 
vint  le  nom  historique  de  la  fameuse  chambre  bleue. 

«  La  chambre  bleue,  dit  Sauvai,  l'auteur  des  .intifiuiléi 
de  Paris,  si  sévère  dans  les  œuvres  de  Voiture,  était  parée 
d'un  ameublement  de  velours  bleu  rehaussé  d'or  et  d'ar- 
gent ;  C'était  celui  où  Arthénice  recevait  ses  visites.  Les 
fenêtres  sans  appui,  qtil  régnent  de  haut  en  bas  depuis  son 
plafond  jusqu'à  son  parterre,  la  rendent  très  gaie  et  lais- 
sent jouir  sans  obstacle  de  l'air,  de  la  vue  et  du  plaisir  du 
jardin.  • 

L'hôtel  de  Rambouillet  était,  pour  ainsi  dire,  le  théâtre 
de  tous  les  divertissements  ;  c'était  le  rendez-%ous  de 
ce  qu'il  y  avait  de  plus  galant  à  la  cour,  et  de  plus  poil 
parmi  les  beaux  esprits  du  siècle.  Or,  ces  réunions  préoccu- 
paient fort  le  cardinal  ;  ne  pouvant  y  assister,  il  désirait  an 
moins  savoir  ce  qui  s'y  disait.  Il  en  résulta  qu'un  jour.  II 
envoya  Boisrobert  à  madame  de  Rambouillet  pour  lui  pro- 
mettre son  amitié,  si  elle  voulait  lui  donner  avis  de  ceux 
qui  parleraient  mal  de  lui  chez  elle. 

Madame  de  Rambouillet  se  contenta  de  répondre  que 
chacun  connaissait  trop  la  considération  et  le  respect  qu'elle 
portait  à  Son  Eminence  pour  en  mal  parler  chez  elle.  Bois- 
robert n'en  put  tirer  autre  chose. 

Elle  fut  encore  plus  claire  et  plus  précise  dans  une  autre 
circonstance,  car  le  cardinal  ne  s'était  point  tenu  pour 
battu. 

Comme  M.  de  Rambouillet  était  en  Espagne,  il  envoya  le 
père  Joseph   chez  la   marquise. 

Un  mot  sur  le  père  Joseph,  qu'on  appelait  Véminence 
grise  ;  nous  reviendrons  ensuite  à  madame  de  Rambouillet. 
Le  père  Joseph,  de  l'ordre  des  capucins,  se  nommait  Fran- 
çois Leclerc  du  Tremblay  ;  il  était  né  à  Paris,  le  4  septem- 
bre 1577,  et  était  frère  de  M.  du  Tremblay,  qu'il  avait  fait 
nommer  gouverneur  de  la  Bastille.  Ayant  été  envoyé  par 
ses  supérieurs  dans  le  Poitou,  comme  il  n'était  encore  que 
simple  abbé,  il  eut  ainsi  l'occasion  de  se  faire  remarquer 
du  cardinal,  qui  dès  lors  le  prit  pour  son  cimfldent.  C'était 
un  Intrigant  avec  un  esprit  tout  de  feu  ;  H  avait  p.assé  une 
partie  de  sa  vie  à  prêcher  la  guerre  sainte  :  ce  fut  d'abord 
contre  le  Grand  Turc  qu'il  dirigea  sa  croisade  ;  tous  les 
jours,  en  compagnie  de  M.  de  Mantoue,  de  M.  de  Brèves  et 
de  madame  de  Rohan.  11  conquérait  les  Etats  du  sultan  et 
prenait  Constantinople.  .\près  le  Turc,  vint  le  tour  de  la 
maison  d'.\utrifhe  le  révérend  père  se  vantait  d'être  né 
pour  abattre  l'Empire,  se  croyant  bon  à  tout,  au  métier  des 
armes  comme  à  son  métier  de  capucin. 

Un  jour  qu'il  prenait  Vienne  sur  la  carte.  II  montra  au 
colonel  écossais  llailbrun  la  route  qu'il  comptait  suivre. 
Indiquant  cette  route  avec   l'index. 

—  Nous  passerons  telle  rivière  ici,  disait-Il.  tel  fleuve  là... 

—  Eh  !  monsieur,  lui  dit  le  colonel,  pour  passer  si  faci- 
lement rivières  et  fleuves,  prenez-vous  votre  doigt  potrr  un 

j    pont  » 

]       Le  père  Joseph  soulageait  fort  le  cardinal-duc  :  Il  faisait 

'   ses   courses,  ses  commissions  secrètes  ou  autres  ;  Il  les  fal 


HENRI   IV,   LOUIS  XIII   ET    RICHELIEU 


107 


sait  d  abord  à  cheval  ;  mais,  un  Jour,  ayant  rencontré  en 
route  le  père  Ange  Sablnl,  moine  du  mfrme  ordre,  qui  avait 
un  cheval  entier,  tandi.':  que  lui,  Joseph,  avait  une  jument, 
il  s'ensuivit  un  groupe  dans  lequel  les  c.ipuchons  des  deux 
moines  jouaient  un  rôle  si  grotesque,  que  le  cardinal  se 
décida  à  donner  un  cari-osse  a  son  factotum. 

Une  personne  de  la  cour  eut  la  curiosité  daller  faire  tme 
visite  au  couvent  où  était  le  père  Joseph  avant  qu  il  vint 
ù  Paris.  Comme  la  faveur  dont  Jouissait  l'ancien  frère  au- 
près du  cardinal  était  une  source  de  bien-être  et  d'au- 
baines pour  le  monastère,  on  y  avait  conservé  une  espèce 
de  culte  pour  l'éminence  grise. 

—  Oh  !  dit  le  frère  gardien  en  Joignant  les  mains,  ne  nous 
apprendrez-vous  rien,  cher  monsieur,  du   lion   père  Joseph? 

—  11  se  porte  fort  bien,  répondit  le  visiteur,  et  est  e-xempt 
de   toute   espèce   d  austérités... 

—  Le  pauvre   homme  !  s'écria  le  gardien. 

—  U  a  une  excellente  litière  quand  il  voyage... 

—  Le    pauvre    homme  ! 

—  Lorsqu'il  y  a  quelque  chose  de  bon  à  la  table  de  il.  le 
cardinal,  on  le  lui  envoie... 

—  Le    pauvre    homme  ! 

—  Enfin,  il  est  en  grand  crédit  à  la  cour,  et  les  plus  flers 
seigneurs   le   cultivent    avec   soin. 

—  Le   pauvre   homme  ! 

Plus  le  visiteur  renchérissait  sur  la  bonne  position  du 
père  Joseph,  plus  le  frère  gardien  s'écriait  :  «  Le  pauvre 
homme  !  » 

Le  conte  fut  fait  a  Molière,  qui  en  tira  parti  et  en  fit  une 
des  scènes  les  plus  comiques  du  Tartufe. 

C'est,  comme  on  sait,  le  père  Joseph  qui  mena  toute 
la  diablerie  de  Loudun.  U  avait  à  se  venger  d  Urbain  Gran- 
•dier,  à  qui  les  capucins  disputaient  la  direction  des  reli- 
gieuses, et  qui  l'avait  emporté  sur  les  capucins.  Laubarde- 
mont  se  trouvait  à  Loudun  pour  veiller  à  la  démolition  du 
château  fort,  lorsque  la  itusscssioit  commença  ;  il  rendit 
compte  au  roi  et  au  cardinal  et  fut  chargé  par  eux  d  infor- 
mer.  On   sait   comment   il   informa. 

Donc.  le  père  Joseph  fut.  comme  nous  le  disions,  envoyé 
chez  madame  de  Rambouillet.  Arrivé  là,  il  commença  par 
donner  un  prétexte  honnête  à  sa  visite  ;  puis,  sans  faire  sem- 
blant de  rien,  parla  à  la  marquise  de  l'ambassade  de  son 
mari,  lui  dit  que  le  cardinal  voulait  profiter  de  la  circons- 
tance pour  faire  quelque  chose  de  considérable  â  son  en- 
droit, mais  qu  il  fallait  que,  de  son  côté,  madame  de  Eam- 
bouillet  donnât  à  monseigneur  une  petite  satisfaction  qu'il 
désirait  d'elle.  La  marquise  répondit  qu'elle  était  prête  â 
donner  toute  satisfaction  au  cardinal,  mais  qu'encore  était- 
il  bi>n  (lu'elle  sût  de  quoi  il  s'agissait. 

—  -Madame,  lui  dit  le  messager,  vous  savez  qu'un  premier 
ministre  ne  peut  prendre  trop  de  précautions.  M.  le  cardi- 
nal désire  savoir,  par  votre  moyen,  les  intrigues  de  madame 
la  Princesse  et  du  cardinal  la  Valette. 

—  Mon  père,  repartit  la  marquise.  Je  ne  crois  pas  que 
madame  la  Princesse  et  le  cardinal  la  Valette  aient  aucune 
Intrigue  ;  mais,  quand  ils  en  auraient,  veuillez  dire  â  Son 
Eminence  que  je  ne  me  sens  pas  propre  au  métier  d'espion. 

Un  des  grands  plaisirs  de  madame  de  Rambouillet  était 
d'envoyer  de  l'argent  aux  gens  sans  qu'ils  sussent  d'où  ve- 
nait cet  argent.  On  lui  disait  un  jour  que  donner  était  un 
plaisir  de  roi. 

—  Vous  vous  trompez,  reprit-elle,  c'est  un  plaisir  de  dieu. 
Elle    ne    pouvait    souffrir   les   femmes   qui    avaient    pour 

amants  des  gens  d'Eglise. 

—  C'est  une  des  choses  pour  lesquelles  Je  suis  aise  de 
n'être  point  demeurée  à  Rome,  disait-elle.  J'étais  bien  sûre 
de  ne  pas  faire  de  mal  ;  mais,  â  coup  sûr,  on  en  eût  dit 
de  mol,  et  je  fusse  morte  de  rage  le  jour  où  le  bruit  se 
serait   répandu   que  j'étais  la  maîtresse   d  un    cardinal. 

C'était  la  meilleure  amie  qu'il  y  eût  au  monde.  Arnault 
d'Andilly.  nis  d  .Antoine  .\rnault,  et  dont  la  brusquerie 
allait  souvent  jusqu'à  la  brutalité,  se  posait  devant  elle  en 
professeur  d  amitié,  et  lui  donnait  des  leçons  dans  l'art 
d'aimer  son  prochain. 

—  Ferlez-vous  telle  ou  telle  chose  pour  un  de  vos  amis  7 
demandait-il  â  la  marquise,  croyant  que  la  chose  qu'il  indi- 
quait serait  un  grand  sacrifice  pour  elle. 

—  Comment!  répondit  madame  de  Rambouillet,  mais  ce 
que  vous  dites  là,  si  je  savais  qu'il  y  eût  un  honnête  homme 
aux  Indes.  —  ne  l'eussé-je  jamais  vu,  ne  dussé-je  jamais  le 
voir,  —  je  le  ferais  pour  lui  sans  hésiter. 

—  Alors,  reprit  M.  d'Andilly,  s'il  en  est  ainsi,  vous  êtes 
plus  forte  que  moi  en  amitié,  madame,  et  Je  n'ai  rien  à 
vous  montrer. 

Elle  avait  la  manie  de  faire  des  surprises.  Un  jour,  Phi- 
lippe de  Cospéan,  évèriue  de  LIslenx,  l'étant  venu  voir  à 
Rambouillet,  elle  lui  proposa  une  promenade  ;  l'évêque 
accopta. 

11  y  avait,  au  pied  du  château,  une  grande  prairie,  et, 
au  milieu  de  cette  prairie,  un  cercle  de  grosses  roches  entre 
lesquelles  «'élevaient    de   grands  arbres   qui    formaient   un 


ombrage  charmant.  C'était  la  retruite  de  prédilection  de 
Rabelais;  le  curé  de  Meudon  s'y  divertissait  lort,  â  ce  que 
l'on  rapporte,  et  l'on  montrait  une  roche  creuse  et  enfumée 
que  1  on  appelait  la  mnrmite  de  Rabelais. 

l'ùur  en  revenir  à  la  marquise,  elle  proposa  donc  à 
M.  de  Lisicux  une  promenade  dans  la  prairie,  et  le  condui- 
sit du  côté  de  ces  roclies  ;  à  mesure  qu  il  approchait,  il  lui 
semblait  voir  dans  les  interstices  quelque  chose  de  brillant 
dont  il  ne  pouvait  se  rendre  compte,  liientot  il  crut  recon- 
naître des  femmes,  et  des  femmes  vêtues   en   nymphes! 

Alors,  se  tournant  vers  la  marquise  : 

—  Mais  voyez  donc,  madame  '.  cria-t-il  ;  mais,  madame, 
voyez  donc  ! 

IClle  l'entraînait  toujours  en  avant,  ne  répondant  que  par 
ces    mots  : 

—  Je  ne  sais  pas  ce  que  vous  voulez  dire. 

Enfin,  on  se  trouva  tout  prés  du  groupe  mythologique. 

C  était  mademoiselle  de  Rambouillet  et  toutes  les  demoi- 
selles de  la  maison,  effectivement  vêtues  en  nymphes,  et 
qui,  assises  sur  des  roches,  offraient,  dit  la  chronique,  le 
plus    charmant    spectacle    du    monde. 

Le  bon  évêque,  au  reste,  en  fut  si  charmé,  que,  depuis,  U 
ne  voyait  jamais  la  marquise  sans  lui  parler  des  roches  de 
Rambouillet. 

Ce  Philippe  de  Cospéan.  qui  aimait  tant  les  nymphes  et 
qui  s'en  cachait  si  jieu,  avait  une  certaine  réputation 
comme  prédicateur  :  Bossuet  lui  dédia  sa  première  thèse 
de  philosophie.  Voici  comment  il  avait  lait  ib.  connaissance 
de  la  marquise.  La  belle-mère  de  celle-ci.  étant  venue  passer 
le  carême  à  Rambouillet,  demanda  un  prédicateur  pour  son 
usage   particulier. 

—  Si  elle  veut  se  contenter  de  trois  sermons  par  semaine, 
répondit  l'évêque,  je  suis  son  homme. 

C'était  tort  raisonnable  :  la  pieuse  belle-mère  s'en  con- 
tenta ;  l'évêque  vint  au  château,  fit  cotinaissance  du  marquis 
et   de  la  marquise  de  Rambouillet,   et  resta  lié  avec  eux. 

Il  avait  connu  M.  de  Vendôme  en  Bretagne  ;  quand  JI.  de 
Vendôme  fut  arrêté  avec  le  grand  prieur,  lui  seul  osa 
parler  au  cardinal   en   faveur  du  prisonnier. 

Il  fut  d'abord  évêque  d'Aire,  puis  de  Nantes,  puis  de 
Lisieux.  Quand  il  passa  de  Nantes  à  Lisieux,  comme  l'évèché 
était  beaucoup  plus   considérable  : 

—  Vous  allez  avoir  plus  grande  charge  d'âmes,  lui  dit-on. 

—  Bah  !  répliqua-t-il.  Je  sais  de  bonne  part  que  les  Nor- 
mands n'en  ont  pas. 

C'était  un  homme  très  reconnaissant,  ainsi  que  le  prouve 
l'anecdote   suivante  : 

Comme  il  avait  sacré  l'évêque  de  Rie,  et  que  le  nouveau 
prélat  l'en  venait  remercier  : 

—  Hélas  !  monseigneur,  dit-il,  c'est  à  moi  de  vous  rendre 
grâce. 

—  Comment  cela  ? 

—  Sans  doute  !..  avant  que  je  vous  eusse  sacré,  j'étais 
le  plus  laid   des  évêques  de  France  ! 

Revenons  â  madame  de  Rambouillet, 

Elle  avait  eu  six  enfants  :  madame  de  Montausier  était  la 
première  ;  madame  d'Hyères,  la  seconde  ;  le  marquis  de 
PIsani,   le  troisième. 

Puis  venait  encore  un  garçon  qui  mourut  de  la  peste  à 
huit  ans  :  sa  gouvernante  alla  voir  un  pestiféré,  et,  en 
quittant  le  lit  de  cet  homme,  revint  à  l'enfant,  qu'elle  eut 
la  sottise   d'embrasser  :  elle  et  lui   moururent  de  la  peste. 

Madame  de  Rambouillet,  madame  de  Montausier  et  made- 
moiselle Paulet  —  chez  laquelle  allait  Henri  IV  lorsqu'il 
lut  assassiné  rue  de  la-  Ferronnerie  —  soignèrent  nourrice 
et  enfant  jusqu'au  dernier  soupir,  et  n'en  furent  nullement 
incommodées.. 

Puis  venait  madame  de  Saint-Etienne,  puis  madame  de 
Pisanl. 

Le  marquis  de  PIsani  naquit  beau,  droit  et  bien  conformé  ; 
il  promettait  d'être  un  %Tai  Rambouillet,  c'est-â-dire  d  avoir 
un  jour  cinq  pieds  huit  pouces  ;  tout  le  monde,  père,  mère 
et  sœurs,  était  grand  dans  la  maison,  et  l'on  disait,  en 
parlant  d'eux,  les  sapins  de  nambovUlel  ;  —  mais  il  arriva 
que.  la  nourrice  du  jeune  marquis  l'ayant  laissé  tomber,  il 
eut,  sans  que  personne  le  sût,  l'épine  du  dos  démise,  de 
sorte  qu'il  en  devint  tout  contrefait,  et  que  non  seulement 
son  corps,  mais  son  visage  même  en  lut  gâté  ;  U  demeura 
donc  petit  et  bossu  comme  un  sac  de  noix. 

En  revanche,  il  avait  grand  esprit  et  grand  coeur,  mais 
peu  ou  point  d'éducation.  Craignant  qu'on  ne  le  fit  d'Eglise. 
Il  n'avait  jamais  voulu  étudier  ;  i-t,  cependant,  il  raisonnait 
comme  s'il  eût  eu  en  tête  toute  la  logliiae  du  monde; 
malgré  son  infirmité,  qui  fai.sait  de  lui  quelque  chose  de 
monstrueux.  Il  était  bien  reçu  des  dames,  fort  débauché  du 
reste,  et  aimant  le  Jeu  ;i  en  enrager  ;  ce  qui  taisait  qu'il 
n'avait  Jamais  le  sou.  Un  jour,  pour  avoir  de  l'argent.  11 
fit  accroire  â  son  père  et  à  sa  mère,  qui,  en  vingt-huit  ans, 
n'avalent  couché  qu'une,  nuit  à  Rambouillet,  qu'il  y  avait 
du  bois  mort  dans  le  parc  et  ci\i'il  le  faudrait  ôter  :  on  le 


im 


ALEX.A.NDBE  DUMAS  ILLUSTRE 


chargea  de  ce  soin,  et  il  fit  couper  six  cents  cordes  du  plus 
beau  et  du  meilleur. 

II  était  grand  ami  de  M  le  Prince,  disputant  toujours  avec 
lui  et.  malgré  la  terrible  figure  qu  U  faisait  à  cheval,  le 
voulant  suivre  dans  toutes  ses  campagnes. 

On  l'appelait  le  chameau  du  bagage- de  M.  le  Prince. 

11  y  avait  un  gros  gueux  qui  demandait  Taumône  à  la 
porte  de  l'hôtel  de  Rambouillet.  Un  jour,  la  marquise,  en 
sortant,  lui  dit  : 

—  Pisani,   donne  donc  à  ce  pauvre  homme. 

—  Peste  :  madame,  répondit  Pisani,  je  m'en  garderai 
bien  :  j'ai  entendu  dire  qu'il  était  riche  comme  le  roi,  et 
je  compte  lui  emprunter  un  de  ces  jours  mille  écus. 

Il  (ut  tué  à  la  bataille  de  XorUlingen  ;  il  était  à  1  aile  du 
maréchal  de  Grammont.  qui  lut  rompue. 
Le  chevalier  de  Grammont,  d'historique  mémoire,  lui  dit  ; 

—  Viens  par  ici,  Pisani  ; 

Mais  lui  secoua  la  tête,  disant  : 

—  Je  ne  veux  pas  me  sauver  en  si  mauvaise  compagnie. 
Merci,  chevalier  ! 

Et  il  tira  du  côté  opposé,  tomba  dans  un  parti  de  Croates, 
et  lut   massacré. 

Nous  avons  dit  qu'à  la  mort  de  leur  père.  il.  de  Montau- 
sier  et  sa  femme  allèrent  demeurer  chez  madame  de  Ram- 
bouillet :  ils  y  prirent  l'appartement  du  défunt,  et  en  firent 
un  appartement  à  la  fois  commode  et  magnifique. 

La  marquise  s'amusait  à  versifier.  Un  jour,  de  la  fenêtre 
de  sa  chambre,  rue  Saint-Thomas-du-Louvre,  elle  aperçut 
un  jet  d'eau  dans  le  parteiTe  du  logement  de  Mademoiselle, 
aux  Tuileries  ;  n'ayant,  elle,  pour  son  compte,  qu'une  mai- 
gre fontaine,  lenvie  lui  prend  d  avoir  un  jet  d  eau,  ni  plus 
ni  moins  qu'une  princesse  du  sang  ;  elle  en  parle  â  madame 
d'.\iguiUon.  qui  lui  promet  d  en  toucher  un  mot  au  cardi- 
nal, et  qui.  malgré  sa  promesse,  est  quelque  temps  à  lui 
répondre  Alors,  pour  lui  rendre  la  mémoire,  madame  de 
Rambouillet   lui   adressa   ce  quatrain  .- 

Orante,  dont  les  soins  obligent  tout  le  monde. 
Garde  que  le  cristal  dont  se  forme  cette  onde. 
Qui  dans  le  grand  parterre  a  son  trône  établi, 
A  la  fin  ne  se  perde  au  Heuve  de  l'oubli  ) 

Cette  fontaine  de  Mademoiselle,  dont  le  mince  filet  d'eau 
faisait  si  fort  envie  à  la  marquise,  avait  cependant  été  chan- 
tée  par   Malherbe. 

C'est  pour  elle  que  le  poète  fit  cette  inscription  : 

Vois-tu,    passant,    couler   cette   onde. 
Et   s'écouler   incontinent  : 
Ainsi  fait  la  gloire  du  monde. 
Et  rien,  que  Dieu   n'est   permanent. 

Toute  jeune  encore,  la  marquise  avait  été  atteinte  d'une 
singulière  infirmité  :  le  feu  lui  échauffait  étrangement  le 
sang  et  la  faisait  tomber  en  faiblesse.  Comme  elle  était 
très  frileuse  et  aimait  passionnément  à  se  chauffer,  elle  ne 
s'en  abstint  pas  tout  d  abord  :  au  contraire,  ayant  franchi 
l'été,  elle  voulut,  dès  que  le  froid  fut  revenu,  voir  si  son 
incommodité  continuait  ;  elle  trouva  que  les  huit  mois  écou- 
lés n'avaient  fait  qu  augmenter  le  mal.  Elle  essaya  de  nou- 
veau l'hiver  suivant  ;  mais,  alors,  elle  ne  pouvait  plus  du 
tout  supporter  le  feu  ;  puis,  au  bout  de  quelques  années. 
ce  fut  au  tour  du  soleil  de  lui  causer  les  mêmes  douleurs 
que  le  feu;  c  était  bien  pis!  Cette  lois,  elle  ne  voulait  pas 
absijlument  se  rendre.  Personne  plus  qu'elle  n'aimait  à  se 
promener;  mais,  un  jour  qu'elle  se  rendait  à  Saint-Cloud. 
elle  n'était  pas  encore  à  rentrée  .du  cours,  qu'elle  s  éva- 
nouit ;  on  lui  voyait  bouillir  le  sang  dans  les  veines;  il  est 
vrai  qu'elle  avait  la  peau  fort  délicate. 

Plus  elle  avança  en  âge,  plus  cette  étrange  incommodité 
augmenta  ;  une  bassinoire  qu'on  oublia  par  mégarde  sous 
son  Ut  lui  donna  un  érésipèle.  A  partir  de  ce  moment,  ma- 
dame de  Rambouillet  lut  condamnée  à  rester  chez  elle: 
cette  nécessité  lui  fit  emprunter  aux  Espagnols  la  mode 
des  alcôves.  Quand  il  gelait,  elle  se  tenait  sur  son  lit,  les 
jambes  dans  un  sac  de  peau  d'ours,  tandis  qiu;  les  visiteurs, 
quand  ils  avaient  froid,  allaient  se  chauffer  dans  les  anti- 
chambres. 

Mécontente  des  prières  que  l'on  trouve  dans  les  livres  de 
messe,  madame  de  RarmbouiUet  s  en  était  composé  pour 
son  usage  particulier  :  puis  6111'  le-  donna  à  M.  Conrart 
pour  les  faire  copier  par  Nicolas  Jarry,  le  plus  célèbre  des 
calligraphes  du  xvn»  siècle.  M.  Conrart  les  fit  copier  et 
mèm,-  relier:  après  quoi,  11  les  rendit  à  la  marquise. 

—  Monsieur,  avait  dit  Jarry  en  rapportant  les  prière?  à 
lelui  qui  les  lui  avait  données  à  copier,  laissez-moi  prendre 
queUines-uiies  de  ces  prières;  car,  dans  les  heures  que  l'on 
me  lait  copiir,  11  y  en  a  de  si  soties,  que  j  al  honte  de  les 
transcrire. 

Madame  de  RainlioulUet  avait,  pour  certaines   choses,  la 
prétention  de  la  double  vue. 
Ainsi,  le  roi  Louis  XIII  étant  à' 1  extrémité,  on  disait: 


—  Le  roi  mourra  aujourd  hui  ;  le  roi  pourra  demain. 

—  Non.  dit  madame  de  Rambouillet,  11  ne  mourra  que  te 
jour  de  r.\scension. 

Le  matin  de  l'Ascension,  on  lui  annonça  que  le  roi  se 
portait   mieux. 

—  N'importe,  répondit-elle,  il  n'en  mourra  pas  moins  ce 
soir. 

Et,  en  effet,  le  soir,  il  mourut. 

Au  reste,  elle  détestait  le  roi  Louis  XIII,  sentiment  qui 
lui  était  commun  avec  les  trois  quarts  de  la  France  :  seu- 
lement, chez  elle,  cette  haine  allait  si  loin,  que  mademoiselle 
de  Rambouillet  disait  : 

—  J'ai  peur  que  l'aversion  que  ma  mère  a  pour  le  roi  ne 
la  fasse   damner. 

La  marquise  de  Rambouillet  mourut,  elle,  le  27  décem- 
bre 1663,  à  l'âge  de  soixante-dix-huit  ans.  .\  part  cette  in- 
commodité de  ne  pouvoir  sentir  le  feu,  et  celle  de  branler 
la  tête  —  qu  elle  attribuait  à  un  trop  grand  abus  des  pas- 
tilles d'ambre  —  elle  n  avait  rien  d  une  vieille  femme, 
ayant  conservé  le  teint  très  beau.  Une  maladie  lui  avait 
rendu  les  lèvres  d  une  vilaine  couleur,  et  aux  lèvres  seule- 
ment elle  mettait  du  rouge.  Elle  avait,  au  reste,  l'esprit  et 
la  mémoire  aussi  nets  qu  à  trente  ans  ;  elle  lisait  toute  la 
journée  sans  avoir  la  ^Tie  le  moins  du  monde  fatiguée. 

Tallemant  des  Réaux,  son  ami  intime,  ne  lui  trouvait 
qu'un  défaut  :  c'était  d  être  un  peu  trop  persuadée  que  la 
maison  Savelli,  de  laquelle,  nous  l'avons  dit,  elle  descen- 
dait par  sa  mère,  était  la  première  maison  non  seulement 
de  Rome,  mais  encore  du  monde  entier.  Cette  maison  avait, 
en  effet,  donné  deux  papes  :  Honoré  III,  mort  en  l-2'27,  et 
Honoré  IV,  mort  en  1287. 

Vers  la  fin  de  sa  vie,  madame  de  Rambouillet  avait  com- 
posé elle-même  son  épitaphe.  Nous  la  retrouvons  dans  Mé- 
nage : 

Ici  git  Arthénice,  exempte  des  rigueurs 
Dont  la  rigueur  du  sort  l'a  toujours  poursuivie  ; 
Et  si  tu  veux,  passant,  compter  tous  ses  malheurs 
Tu  n'auras  qu'à  compter  les  moments  de  sa  vie. 

Passons,  maintenant,  à  madame  de  Montausier. 

Nous  avons  déjà  dit  qu'elle  se  nommait  Jolie-Luclae 
d'Angennes. 

Lucine,  malgré  son  surnom  mythologique,  qui  rappelle 
un  de  ceux  de  Junon,  n'était  point  une  déesse  païenne  ; 
c'était,  au  contraire,  la  seconde  sainte  de  la  mai.son  Sa- 
velli :  car,  outre  ses  deux  papes,  la  maison  Savelli  avait  eu 
une  sainte  ;  ce  qui  est  bien  autrement  rare  dans  les  grandes 
maisons  romaines  ! 

Au  reste,  Lucine  était  un  prénom  de  famille  ;  la  mère  et 
la  grand  mère  de  madame  de  Montausier  l'avaient  porté 
avant  elle,  et,  dans  la  maison  SavoUi,  on  avait,  depuis  deux 
ou  trois  siècles,  contracté  1  habitude  de  joindre  ce  nom  à 
celui  des  filles  en  les  baptisant.  ^ 

Après  Hélène  —  sans  avoir  toutefois  causé  la  ruine  d'un 
empire  —  Julie  d  .\ngennes  (qu'on  nous  laisse  l'appeler 
comme  1  appelaient  ses  adorateurs)  est  bien  certainement  la 
femme  dont  la  beauté  a  été  le  plus  chantée  ;  et  cependant, 
quoique  de  taille  grande  et  élégante,  elle  n'était  pas  pi'éci- 
sément  belle  ;  seulement,  elle  avait  le  teint  éclatant,  dan- 
sait admirablement  bleu,  faisait  tout  avec  infiniment  de 
grâce  et  d  esprit,  et  était  en  tout  point  une  charmante  per- 
sonne. 

«  Elle   eut   des   amants   de   plusieurs  sortes,  »   disent    les 
chroniques  du  temps;  —  mais  le  mot  amant  n'avait  point, 
à   cette   époque,    la    signification    qu  il    a    aujourd'hui  :    il 
voulait  seulement  dire  aimant,  amoureux  ;  —  les  principaux  • 
sont   Voiture  et  Arnault. 

Le  dernier  n'eut  jamais  de  prétention  qu'au  titre  de 
martyr  ;  quant  à  Voiture,  fort  entreprenant  de  caractère, 
c'était  autre  chose.  Un  jour  qu'il  tenait  les  mains  de  made- 
moiselle de  Rambouillet,  il  s  émancipa  jusqu  à  lui  baiser  le 
bras  ;  mais  elle  lui  témoigna  si  hautement  que  cette  har- 
diesse ne  lui  plaisait  point,  qu'elle  lui  ôla  l'envie  de  pren- 
dre une  autre  fols  la  même  liberté.  —  Paris  s'occupa  tout 
un  mois  de  cette  hardiesse  de  Voiture,  et  elle  est  consignée 
dans  le  Ménagiana.  tome  II,  page  8,  édition  de  1715. 

Pour  M.  de  Montausier,  avant  de  devenir  le  mari  de  la 
belle  Julie,  il  avait  été  son  mourant  pendant  une  douzaine 
d  années.  —  Mourant  est  un  terme  du  temps,  qui  tenait  le 
milieu  entre  amant  et  martyr. 

U  avait  d  abord  été  question  de  marier  Julie  avec  M  de 
Montausier  l'alné,  frère  de  celui  qui  1  épousa  ;  mais  la 
personne  qui  s'était  faite  l'intermédiaire  de  ce  mariage, 
Françoise  Lebreton  VlUandry,  confisqua  le  futur  à  son 
profit,  de  sorte  que  le  mariage  manqua. 

Ce  n  était  point  une  petite  affaire,  en  effet,  que  de  marier 
mademoiselle  de  Rambouillet  :  elle  n'appartenait  pas  a  ses 
parents,  elle  appartenait  encore  moins  à  ellemime  :  elle 
appartenait  à  1  hôtel  Rambouillet,  c'est-à-dire  à  toute  une 


HENRI    IV,   LOUIS   XIII    ET   RICHELIEU 


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coterie  de  beaux  esprits  dont  elle  était  l'âme  et  qui  ne   la 
voulaient  lâcher  pour  rien  au   inonde. 

Aussi,  un  jour  que  l'on  disait  a  M.  de  Rambouillet  qu  il 
ne  devait  marier  sa  fille  qu'à  quelqu'un  qui  ne  la  pût 
point  éloigner  de  la  capitale  : 

—  Alors,  dit  le  marquis,  il  faut  donc  la  marier  a  l'arche- 
vêque  de    Paris  ? 

—  Gardons-nous-«n  bien  !  s'écria  'Voiture,  MM.  les  prélats 
ont  une  telle  aversion  pour  la  résidence,  que.  sur  les  douze 
mois  dont  se  compose  Tannée,  l'archevêque  en  passe  huit  à 
Saint-Aubin  d'Angers. 

Achevons  l'histoire  de  M.  de  Montausier  aine,  que  lun 
appelait  le  marquis  de  Montausier. 

En  arrivant  à  la  cour,  la  première  connaissance  que  fit 
le  marquis  fut  cette  demoiselle  Françoise  Lebreton  Vil- 
landry.  femme  de  Jean  .\ubry,  conseiller  d  Etat  ordinaire. 

Mad.iJiie  Aubry  traitait  terriblement  son  mari  de  haut  en 
bas.  dit  la  chronique  :  il  était  quelquefois  trois  mois  à  la 
prier  pour  obtenir  d'elle  une  fois  ce  que  Louis  XV  ai  pe- 
lait (e  deroir. 

l'n  jour  qu'elle  parlait  â  M.  de  :\lontausier  de  l'iiôtel 
Rambouillet,  et  qu  elle  lui  faisait  un  grand  éloge  de  la 
compagnie  qui   y  tenait   assemblée  : 

—  Eli  bien,  madame,  lui  dit  le  marquis,  menez-m'y. 

—  Oh  !  s'écria  madame  Aubry,  meiiez-m'ij  !  Saintongeois 
que  vous  êtes  !  apprenez  d'abord  à  parler  ;  je  vous  y  mè- 
nerai après. 

Et,  en  effet,  de  trois  mois,  elle  ne  l'y  voulut  mener,  pr'- 
tendant  toujours  qu  il  avait  des  façons  de  parler  qui  fe- 
raient tache  avec  le  langage  des  précieux  et   des  précieuï. , 

Sur  ces  entrefaites,  la  guerre  survint.  Le  marquis  étaii 
homme  de  guerre  endiablé;  il  se  jeta  dans  Casai,  et  eut 
part  aux  grands  exploits  qui  s  y  firent  :  il  arrêta  notam- 
ment toute  l'armée  du  duc  de  Savoie  devant  un  pont  dont 
le  passage  paraissait   ne  pouvoir  être  défendu. 

Mais  il  ût  bien  autre  chose  encore  :  étant  amoureux 
d'une  dame  piémontaise,  et  la  ville  où  elle  était  se  trouvant 
assiégée,  il  se  déguisa  en  capucin,  entra  dans  !a  ville,  se 
fit  reconnaître,  prit  le  commandement  de  la  garnison,  et  y 
tint  contre  toute  probabilité. 

A  son  retour  d  Italie  il  retrouva  madame  Aubry  sur  sa 
route  ;  elle  jeta  de  nouveau  le  filet  sur  lui.  et  il  redevint 
son  favori  ;  seulement,  comme  il  fallait  un  prétexte,  non 
pas  aux  yeux  du  mari  —  le  bon  conseiller  ne  voyait  que 
ce  que  sa  femme  lui  permettait  de  voir  —  mais  aux  yeux 
du  monde,  pour  demeurer  du  matin  au  soir,  et  quelquefois 
plus  tard,  dans  la  maison,  on  fil  courir  le  bruit  que  le 
marquis  recherchait  mademoiselle  Aubry.  qui  épousa  de- 
puis Louis  de  la  Trémouille,  duc  de  Xoirmoustier. 

Cela  dura  ainsi  quatre  ans. 

Cette  madame  .Aubry  était,  parait-il.  tort  agréable,  sans 
être  précisément  belle  :  «  Elle  avait  le  teint  clair,  la  taille 
souple,  et  était  fort  propre  (lisez  :  fort  élégante)  ;  »  eile 
avait  infiniment  d'esprit,  et  chaulait  si  bien,  qu'elle  ne  le 
cédait  qu'à  mademoiselle  Paulet,  qui,  on  se  le  rappelle, 
fit  un  jour  mourir  de  jalousie  un  rossignol  :  Au  re.>'!3.  in- 
quiète, soupçonneuse,  coquette,  querelleuse,  exigeante,  elle 
rendait  le  pauvre  marquis  si  malheureux,  que  madame  de 
Rambouillet  nommait  son  tourment  Venter  d'Atiitstumx.  — 
Anastarax  est  le  nom  que  portait  parmi  les  précieux  le 
marquis  de  Montausier. 

Madame  Aubry  apprit  cela,  et  défendit,  sous  peine  de  vie, 
au  pauvre  marquis  d'aller  à  l'hôtel  Rambouillet.  Cette  dé- 
fense fit  rompre  la  torde  trop  tendue  :  lassé  d'être  le  piitito 
de  madame  Aubry,  M.  de  Montausier  la  planta  la,  et  s  en 
alla  tout  droit  et  tout  vif  â  l'hôtel  dont  l'entrée  lui  était 
défendue. 

Le  déplaisir  de  la  conseillère  en  fut  si  grand,  qu'elle  se  mi' 
au  lit,  fit  une  confession  générale,  et  mourut. 

Ainsi  se  réalisa  la  prédiction  de  madame  de  Rambouillet. 
qui,  regardant  un  jour  dans  la  main  du  marquis,  s'était 
icrlée  : 

—  Oh  !  fl,  l'horreur  !  vous  tuerez  une  femme  ! 

Ce  fut  alors  que  M.  de  Montausier  se  déclara  comme 
poursuivant  de  la  belle  Julie  ;  mais  on  allait  avoir  la 
guerre   en   Valteline,   et   on   le  remit   après   la   campagne. 

Le  marquis  laissa  tomber  sa  tète  dans  sa  main,  comme 
s'il  eût  été  plongé  dans  une  rêverie  prufoiuie,  puis,  la 
relevant  : 

—  Madame,  dlt-ll  à  madame  de  Rambouillet,  à  mon  tour 
de  vous  faire  une  prédiction  :  je  serai  tué  dans  la  campa- 
gne, et  c'est  mon  frère  qui,  plus  heureux  que  mol,  épousera 
la  belle  Julie. 

Et,  en  effet,  il  partit  en  guerre,  reçut  une  fiierre  â  la  tête, 
et  mourut  du  coup.  Il  y  aurait  eu  moyen  de  le  sauver  en 
le  trépanant  :  mais  11  s'y  opposa  en  disant  : 

—  Il  y  a  déjà  bien  assez  d'idiots  au  monde  et  de  fous 
dans  ma  famille  ! 

Le  pivjinré  voiil.Tit.  à  cette  époque,  qu'un  homme  trépané 
devint  idiot  ou  fou. 
Xe  parlons  pliis  de  celui-là,  puisque  le  voilà  mort 


Si,  parlons-en  pour  en  dire  un  dernier  mot. 

Le  marquis  de  Montausier  n'avait  presque  pas  de  che- 
veux :  il  se  fit  raser  et  fut  le  premier  qui  porta  perruque. 

Le   tait    méritait   d'être   consigné. 

Autre  chose  encore  :  c'était  1  homme  le  plus  ambitieux 
qui  se  pût  voir;  il  avouait  qu  il  n'y  avait  personne  au 
monde,  fût-il  son  parent  le  plus  proche  ou  son  ami  le  plus 
cher,  qu'il  ne  laissât  pendre,  si  cette  pendaison  pouvait  le 
faire  roi. 

Madame  de  Rambouillet,  depuis  le  jour  où  11  avait  sou- 
tenu cette  thèse,  ne  l'appela^it  que  el  rey  de  Geonjia.  La 
nouvelle  venait  justement  d'arriver  en  France  qu'un  sim- 
ple particulier  s  était  fait  roi  de  Géorgie. 

De  son  côté,  Voiture  lui   écrivait  : 

«  Il  me  déplaît  de  penser  qu'avec  toute  cette  tendre.sso 
que  vous  me  témoignez,  il  y  a  quelque  occasion  pour  la- 
quelle vous  voudriez  que  Je  fusse  pendu  !  Je  désire  avec  tant 
de  passion  que  vous  ayez  tout  ce  que  vous  méritez,  que, 
s'il  ne  tenait  qu'à  ma  pendaison  que  vous  eussiez  un 
royaume,  sans  mentir,  je  crois  que  j'y  consentirais  ;jussi 
bien  que  vous.  » 

M.  de  Montausier  le  cadet,  que  l'on  appelait  M.  de  Salles, 
devint  naturellement  1  aîné  à  la  mort  de  son  frère,  et  reprii 
le  nom  du  défunt.  Il  y  avait  déjà  quatre  ans  à  cette  époque 
qu'il  était  amoureux  de  mademoiselle  de  Rambouillet  ;  il  ne 
se  déclara  point,  cependant,  qu'il  ne  fût  maréchal  de  camp 
et  gouverneur  de  lAlsace  :  il  est  probable  que  son  aîné  con- 
naissait cet  amour,  et  que  ce  fut  ainsi  qu'il  prédit  que  de 
Salles  épouserait  mademoiselle  de  Rambouillet  quand  lui, 
Montausier,    ne   serait    plus   là. 

Au  reste,  le  nouveau  Montausier,  une  fois  son  frère  mort, 
ne  caclia  plus  sa  passion  ;  il  la  portait  partout  avec  lui, 
il  en  parlait  à  tout  venant,  composait  des  compliments  en 
prose,  des  madrigaux  en  vers,  et  tout  cela  en  pure  perte  : 
mademoiselle  de  Rambouillet  n'y  faisait  aucune  attention, 
disant   quelle  voulait   rester  vierge  comme  les  Muses. 

Mais  lui  persista  toujours,  malgré  ses  refus  :  il  semblait 
n'être    que  plus  épris. 

Trois  ou  quatre  ans  avant  de  l'épouser.  Il  lui  envoya  la 
Gulrlaïuie  de  Julie,  c'est-à-dire  une  des  plus  illustres  galan- 
teries  qui   aient   jamais  été  faites. 

Cette  guirlande  était  une  guirlande  de  fleurs,  chaque  fleur 
était  enluminée  sur  vélin,  et,  à  la  suite  de  chaque  fleur, 
il  y  avait  des  vers  écrits  de  cette  belle  écriture  de  Jarry 
dont  nous  avons  déjà  parlé.  Le  frontispice  du  livre  était 
une  guirlande  au  milieu  de  laquelle  on  lisait  ce  titre  : 

La  Guirlande  de  Julie 

JIOUÎ' 

Mademoiselle   de  R.\mbouillet,  Julie-Lucine  d'ANGENXES. 

A  la  feuille  suivante,  il  y  avait  un  Zéphyre  qui  épandait 
des  fleurs.  Le  livre  entier  était  couvert  des  chiffres  de  ma- 
demoiselle   de    Rambouillet. 

Il  n'y  eut  pas  jusqu  au  marquis  de  Rambouillet,  père  de 
Julie,  qui  n'y  mit  à  la  suite  de  Ihyacintlie  un  madrigal  de 
sa    façon. 

Voici  ce  madrigal  : 

Je  n'ai  plus  de  regret  à  ces  armes  fameuses 

Dont  l'injuste  refus  précipita  mon  sort  ; 

Si  je  n'ai  possédé  ces  marques  glorieuses. 

Un  destin  plus  heureux  m'accompagne  à  ma  mort  : 

Le  sang  que  jal  versé  d'une   illustre  folie 

A  fait  naître  une  fleur  qui  couronne  Julie. 

Nous  avouons  que  nous  ne  comprenons  point  parfaitement 
les  quatre  premiers  vers  ;  peut-être  caclient-ils  un  sens  par- 
ticulier qui  n'est  nullement  aonné  par  le  récit  mytholo- 
gique. 

Tous  les  beaux  esprits  de  1  époque  concoururent  à  cette 
fameuse  guirlande,  à  l'exception  de  Voiture  ;  il  est  vrai 
qu'amoureux,  de  son  côté,  de  la  belle  Julie,  ses  chiens  ne 
chassaient  point  avec  ceux  de   M.  de  Jlontausier. 

Ce_  chef-d'œuvre  de  l'amour  et  de  la  calligraphie  fut  ac- 
quis", en  17S4,  à  la  vente  Lavallière,  par  M.  Payne.  libraire 
anglais,   au   prix  de  uualorze  mille   eiiui   cent   dix  francs  '. 

La  belle  Julie  reçut  la  guirlande,  mais  ne  donna  rien 
en  retour. 

M.  de  Montausier  crut  que  sa  religion  était  un  obstacle 
et  se  mit  sous  la  protection  d  un  Dieu  plus  propice,  puis  il 
traita  du  gouvernement  de  la  Saintonge  et  de  l'Angoumois, 
pour  deux  cent  mille  livres,  avec  M.  de  Brassac,  le  mari  '.le 
sa    tante. 

Alors,  se  voyant  gouverneur  de  deux  provinces,  11  fit  par- 
ler à  la  belle  Julie  par  mademoiselle  Paulet,  et  par  madame 
d'Aiguillon,    nièce   du    cardinal. 

Mademoiselle  de  Rambouillet  estimait  fort  JI.  de  Mcntaii- 
sier.  mais  elle  ne  pouvait  vaincre  son  aversion  pour  le  ma- 
riage ;  le  cardinal  fut  mis  en  avant,  et  la  reine  elle-même  : 


no 


ALEX-WDRE  DLMAS  ILLUSTRÉ 


tout  échoua;  si  bien  que  la  marquise  de  Rambouillet,  qui 
<Jésirait  cette  union,  se  retira,  un  soir,  toute  désespérée  de 
1  entêtement  de  sa  fille. 

Julie,  ayant  vu  sa  mère  porter  un  mouchoir  à  ses  veux, 
demanda  ce  qu'elle  avait;  on  lui  dit  la  cause  des  Ia"rmes 
de  la  marquise. 

—  C'est  bien,  répondit-elle  ;  demain,  elle  ne  pleurera  plus. 
En    effet,  le  lendemain,  elle  annonça  d'elle-même  quelle 

était  résolue  à  épouser  M.  de  Montausler,  et  mit  toute  la 
bonne  grâce  possible  à  dissimuler  sa  répugnance. 

Cependant,  le  mariage  fut  ajourné  jusqu'à  la  fin  de  la 
campagne  :  M.  de  Mnntausier  devait  commander  en  Alle- 
magne un  corps  de  deux  mille  hommes  ;  mais  M.  de  Tu- 
renne  le  rorça  de  rester  en  France. 

Quant  au  marquis  de  Plsanl,  il  suivit  M.  le  Prince  à  l'ar- 
mée. 

—  Montausier  est  si  heureux,  dit-il  en  partant,  que  Je 
ne  manquerai  pas  de  me  faire  tuer,  puisqu'il  va  épouser 
ma  sœur. 

Il  n'y  manqua  point,  en  effet:  nous  avons  dit  comment 
il   était   mort. 

Le  mariage  se  fit  à  Rueil,  et  M.  Godeau,  évêquc  de  Grasse 
—  celui-là  même  que  l'on  appelait  le  nain  de  la  princesse 
Julie  —  unit  les  deux  époux. 

Les  vingt-quatre  violons,  ayant  appris  que  mademoiselle 
de  Rambouillet  se  mariait,  vinrent  spontanément  lui  don- 
ner une  sérénade,  disant  qu'elle  avait  fait  tant  d'honneur 
a  la  danse,  qu'ils  seraient  bien  ingrats  s'ils  ne  lui  en 
étaient  reconnaissants. 

M.  de  Montausler,  malgré  sa  brusquerie  allant  jusqu'à  la 
rudesse,  et  sa  franchise  allant  jusqu'à  l'incivilité  n'en 
faisait  pas  moins  très  sérieusement  le  métier  de  bel  esprit  ; 
étant  aussi  précieux  que  sa  femme  était  précieuse  il  allait 
aux  samedis,  c'est-à-dire  aux  assemblées  chez  mademoiselle 
de  Scudéry  ;  il  faisait  des  traductions,  mettait  Perse  en 
vers  français,  voyait  régulièrement  MM.  Chapelain  et  Con- 
rart,  aimait  mieux  Claudien  que  Virgile,  et  goûtait  la  Pu- 
celle  avant  toute  chose. 

Dans  le  grand  Dictionnaire  Mstorique  deg  précieuses  par 
Saumaise.  M.  et  madame  de  Montausler  ont  chacun  '  leur 
article,  sous  les  noms  de  Ménalidus  et  de  Ménalide  ;  seule- 
ment, 11  y  est  parlé  d'eux  avec  toute  la  gravité  que  leur 
nom  commandait. 

«  Ménalidus,  dit  le  biographe,  joint  les  choses  qui  parais- 
sent les  plus  éloignées;  11  est  vaillant  et  docte,  galant  et 
brave,  fler  et  civil;  en  un  mot,  c  est  un  homme  accompli.  » 

Saumaise  avait  raison  :  M.  de  Montausier,  malgré  le  petit 
côté  ridicule  que  l'histoire  littéraire  attachait  à  son  nom 
garda  dans  l'histoire  politique  l'attitude  d'un  homme  droit 
loyal  et  désintéressé.  En  ]6ô2,  au  plus  fort  de  la  Fronde  s'il 
eût  voulu,  quand  M.  le  Prince  était  en  Saintonge  donner 
<Jes  soupçons  au  cardinal  Mazarin,  il  eût  été  lait  maréchal 
de  France;  mais  il  dit  lui-même  que  c'eût  été  escroauer 
le   bdton. 

Il  fut  tait  duc  et  pair  par  lettres  du  mois  d'août  1664 
enregistrées  au  p;u-lement  au   mois  de  décembre  1665 

Madame  de  Moniausier  devint  mère  à  prés  de  quarante 
ans,  et  fut  fort  malade  à  la  suite  de  ses  couches.  On  envoya 
Chavaroche  —  à  propos  de  son  duel  avec  Voiture,  nous  avons 
dit  ce  qu'était  Chavaroche  —  on  envoya  Chavaroche  cher- 
cher, à  SaintGerma!n-des-Prés,  la  ceinture  de  sainte  Mar- 
guerite, relique  qui  passait  pojr  fort  efficace  dans  ces 
sortes  de  douleurs.  C'était  en  été,  à  la  pointe  du  jour  ;  or, 
Chavaroche,  qui  en  tenait  encore  pour  la  belle  Julie,  quoi- 
qu'elle fût  devenue  madame  de  Montausier,  trouva  les 
moines  au  Ut,  et,  comme  ils  tardaient  à  se  lever  11  se  mit 
dans  une  si  grande  colère,  qu'il  s'écria  : 

—  Voilà,  par  ma  foi  !  de  beaux  fichus  moines,  qui  se  per- 
mettent de  dormir  quand  madame  de  Montausier  accou- 
che ! 

Madame  de  Montausier  mit  au  jour  deux  jumeaux  •  le 
premier  mourut  au  bout  de  trois  ans,  des  suites  d'une 
chute,  et  le  second,  pour  n  avoir  jamais  voulu  prendre  le 
sein  d'une  autre  nourrice  que  celle  qu'on  lui  avait  donnée 
d'abord,  et   qui  perdait  sou  lait, 

«  Celui-là,  dit  Tallemant  des  Réaux.  en  donnant  ce  signe 
d'entêtement,  prouva  bien  qu'il  était  le  digne  fils  de  son 
père.  » 

Après  ces  deux  jumeaux,  madame  de  Montausier  eut  une 
fille  ;  elle  en  eut  même  plusieurs  ;  mais  ne  parlons  que  de 
l'aînée. 

Dès  sa  grande  Jeunesse,  l'enfant,  qui  chassait  de  race 
promit  d'être  une  précieuse  de  premier  ordre  et  toute  là 
société  de  l'iiôtel  Rambouillet  répétait  en  extase  les  Jolis 
mots  qu'elle   disait. 

On  amena  chez  M.  de  Montausier  un  renard  qui  appar- 
tenait à  M.  Godeau  ;  la  petite  fille,  en  voyant  l'animal  de- 
manda ce  que  c'était. 

—  C'est  un  renard,  lui  dit-on. 


—  Oh!  mon  Dieu!  fit-elle  en  portant  les  mains  à  un  col- 
lier de  perles  dont  on  lui  avait  fait  cadeau  huit  jours  au- 
paravant. 

-Pourquoi  portes-tu  les  mains  à  ton  collier"  lui  de- 
manda  sa   mère. 

—  Oh  !  maman.  J'ai  peur  qu'il  ne  me  le  vole  :  les  renards 
sont  si   fins  dans   le.s   fables   d'Esope  ' 

Quelque  temps  après,  on   lui  montra  M.    Godeau 

—  Tiens!  lui  dit-on,  c'est  le  maître  du  renard  que  tu  as 
vu   1  autre   jour.  i  c  lu  a. 

—  Ah  !    vraiment  7    dit-elle. 
Et   elle   le   regarda   attentivement. 

—  Eh  bien,  qu'en  penses-tu? 

—  Qu  il  a  l'air  encore  plus  fin  que  son  renard 
M.   Godeau,   qui  était   de  très  petite  taille,  crut  l'embar- 
rasser  en    lui   demandant  : 

—  Combien  y  a-t-il  de  temps  que  votre  grande  poupée  a 
ete  sevrée  ?  ^     h  ^  ^ 

—  Mais,  répondit  l'enfant,  vous  devez  le  savoir. 

—  Comment   le   saurais-je  ? 

—  Parce  qu'elle  a  dû  être  sevrée  en  même  temps  que 
vous  :  vous  n'êtes  guère  plus  grand   qu'elle. 

—  Que  fais-tu  là?  lui  demanda  un  jour  sa  grand'mère 
en   lui   voyant   barbouiller   du   papier. 

—  Une  tragédie,  grand'maman,  répondit-elle. 

—  Comment!    une    tragédie? 

—  Oui  ;  mais  il  faudra,  grand'maman,  que  vous  priiez 
un  peu.  M.  Corneille  d'y  Jeter  les  yeux  avant  que  nous  la 
jouions. 

Sa  gouvernante,  lui  apportant  un  bouillon,  lui  dit  pour 
la  déterminer  à  le  prendre  : 

—  Prenez  ce  bouillon  pour  l'amour  de  moi,  ma  chère 
enfant. 

La  petite  le  goûta,  et,  le  trouvant  bon  : 

—  Je  le  prendrai  pour  l'amour  de  mol,  et  non  pou^ 
l'amour  de  vous,  dit-elle. 

M.  de  Xemours,  archevêque  de  Rouen,  lui  disait  ou'il  la 
voulait  épouser. 

-Gardez   votre  archevêché,   monseigneur,  répliqua-t-elle 
Il  vaut  mieux  que  moi. 

Nous  avons  dit  que  madame  de  Rambouillet  restait  pre-^- 
que  constamment  au  lit  ;  un  jour,  l'enfant  prit  un  siège  à  sa 
taille  et  alla  s'asseoir  auprès  du  lit  de  la  marquise  en  di- 
sant : 

—  Çà,  grand'maman.  maintenant  que  je  suis  raisonnable 
parlons  des  affaires  d'Etat. 

Elle  avait  cinq  ans. 
Lorsque  son  grand-père  mourut,  en  1652.  voyant  madame 
de  Rambouillet  fort  triste  : 

—  Con.solez-\ous,  grand'maman.  lui  dit-elle,  si  grand- 
papa  est  mort,  c  est  que  Dieu  l'a  voulu...  Xe  voulez-vous 
point  ce  que  Dieu  veut  ? 

D'elle-même,  et  .sur  ses  épargnes,  elle  s'avisa  de  faire  dire 
des  messes  pour  le  marquis. 

—  Ah  !  dit  sa  gouvernante,  si  votre  grand-papa,  qui  vous 
aimait  tant,  savait  cela? 

—  Il  le  sait,  dit  l'enfant. 

—  Comment,  il  le  sait? 

—  Sans  doute  :  ceux  qui  sont  devant  Dieu  ne  savent-Ils 
pas  tout  ? 

«  C'est  dommage,  dit  Tallemant  des  Réaux  qu'elle  ait  les 
yeux  de  travers  :  car  elle  a  la  raison  bien  droite.  Pour  le 
reste,  elle  est  grande  et  bien  faite.   » 

Pourtant,  il  ajoute  : 

«  Elle  s'est  gâtée  depuis  pour  l'esprit  et  pour  le  corps.  . 

Quant  aux  autres  filles  de  madame  de  Rambouillet  les- 
quelles se  firent  religieuses,  à  l'exception  d'Angélique-Clarlsse 
d'Angcnnes.  qui  épousa  le  comte  de  Grlgnau,  leur  vie  se  passa 
dans  les  brigues  du  couvent,  et  ne  vaut  pas  la  peine  que 
nous  nous  en  occupions  Nous  passerons  donc,  avec  la  per- 
mission de  nos  lecteurs,  â  deux  grandes  figures  de  l'époque 
qui  se  rattachent  par  plus  d'un  coté  à  la  société  des  précieu- 
ses, et  dont  11  a  été  dit  quelques  mots  dans  le  courant  de  ce  '-l 
chapitre. 

Nous  voulons  parler  de  ^f.  et  de  mademoiselle  de  Scudérl. 

.Scudéri.  ou  plutôt  Georges  de  Scudéri,  était  originaire  de 
Sicile  ;  ses  ancêtres  passèrent  en  Provence,  en  suivant  le 
parti  des  princes  de  la  maison  d'Anjou.  Son  père  était  atta- 
ché à  André-Baptiste  de  Brancas,  seigneur  de  Vlllars,  gou-  M 
veilleur  du  Havie,  cièé  amiral  par  Henri  IV  en  1594  et  de- 
meura toujours  près  de  lui. 

De  là  Ihonneur  qu'eut  la  ville  du  HEtvre  de  donner 
nais.sance  à  Scudéri  et  à  sa  sœur. 

Scudéri  naquit  en  1601.  11  commença  par  avoir  un  régi- 
ment dans  la  guerre  du  Piémont  ;  puis  il  samusa  à  faire  des 
pièces  de  tlié.'ltre  :  d  abord,  Luadamont  et  Li/dias  ou  la  Res- 
semblance, puis  le  Trompeur  puni  ou  V.BIstoire  septen- 
trionale; tout  cela  tiré  de  VAstree. 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII    ET   RICHELIEU 


111 


Il  avait  fait  faire  son  portrait  avec  un  justaucorps  de  buffle 
et  graver  ces  mots  à  lenteur  : 

Et  poëfe  et  guerrier, 
Il  aura  du  laurier. 

On  en  fit  une  caricature,  et.  aux  deux  vers  que  nous  ve- 
nons de  citer,  on  substitua  ceux-ci  : 

Et  poète  et  gascon. 
Il  aura  du  bâton. 

Il  avait  donné  une  édition  des  Œuvres  de  Théophile,  qui 
était  son  auteur  de  prédilection,  et  il  avait  mis  dans  la 
préface  : 


•  Et.  à  moins  que  les  puissances  souveraines  ne  me  l'or- 
donnent, je  ne  travaillerai  plus  à  l'avenir.  > 

Dans  une  lettre  à  sa  sœur,  il  disait  : 

«  Vous  êtes  mon  seul  renfort  dans  les  débris  de  ma  mai- 
son. ■> 

De  son  côté,  maiiemoiselle  de  Scucléri.  comme  s  il  se  fût 
agi  du  bouleversement  de  l'empire  grec,  ne  manquait  Jamais 
de  dire  :  «  Depuis  le  renversement  de  notre  maison...  » 

Madame  d'Xigulllon  voulut  faire  donner  à  Scudéri  la  lieu- 
teuance  d'une  galère  ;  mais  lui  refusa,  disant  que.  dans  sa 
maison,   il  n'y  avait  jamais  eu  que  des  capitaines. 

Il  avait,  en  effet,  consigné  la  chose  dans  ces  quatre  vers  : 


Richelieu  fil  venir  le  Père  Joseph. 


«  Je  ne  fais  pas  difficulté  de  publier  que  tous  les  morts  ou 
tons  les  vivants  n'ont  rien  qui  puisse  approcher  des  forces 
<le  ce  vigoureux  génie,  et  si.  parmi  les  derniers,  il  se  ren- 
contre quelque  extr.ivagant  qui  juge  que  j 'offense  sa  gloire 
Imaginaire,  pour  lui  montrer  que  je  le  ci-ains  autant  que  Je 
l'estime.  Je  veux  qu'il  sache  que  je  m'appelle  de  Scudéri.  » 

Scudéri  avait,  comme  on  volt,  le  courage  de  ses  opinions. 

Il  était  de  ceux  —  et  Ion  doit  pardonner  à  ceux-là  :  l'en- 
cens de  la  flatterie  leur  tournait  la  tête  —  il  était  de  ceux, 
disons-nous,  qui  croyaient  fermement  deux  choses  :  c'est 
que  leurs  arrêts  en  littérature  étaient  sans  appel,  et  que  le 
monde  gravitait  autour  d'eux. 

Ecrivant  une  lettre  à  la  louange  d'un  de  ses  amis,  Scodéri 
disait  en  commençant  : 

«  Si  Je  me  connais  en  vers,  et  Je  pense  m'y  connaître...  » 

Et  en  terminant  ; 

■  C'est  mon  avis,  je  le  soutiens,  Je  le  maintiens,  et  je  si- 
gne :  SE  SCUDÉBI.   >  < 

A  la  suite  d'un  catalogue  de  ses  ouvrages,  11  écrivait  : 


Moi  qui  suis  fils  d'un  capitaine 
i^ue  la  France  estima  jadis. 
Je  fais  des  desseins  plus  hardis  ; 
Ma  Minerve  est  bien  plus  hautaine. 

Scudéri,  si  bien  partagé  du  côté  de  la  famille  et  du  côté 
du  génie,  avait  fort  peu  de  chance  du  côté  de  la  fortune. 

Une  fols,  cependant,  il  crut  être  sur  le  point  de  rentrer 
dans  une  dette  de  famille  :  un  ami  de  son  père,  qui  lui 
devait  dix  mille  écus,  lui  écrivit  de  venir  les  toucher  à 
Paris. 

Scudéri  et  sa  sœur  partent  du  Havre  ;  à  Rouen,  ils  trou- 
vent une  personne  de  leur  connaissance  qui  arrivait  de  Paris. 

—  truelles  nouvelles?   demanda   Scudéri. 

—  Ma  foi,  aucune.  .  .\h  !  si  fait  :  liler.  un  tel.  se  prome- 
nant parmi  des  milliers  de  gens  sur  le  boulevard  de  la  Tour- 
nelle.  a  été  tué  d'un  coup  de  tonnerre  i 

Le  mort  était  l'homme  au.x  dix  mille  écus. 

Par  Philippe  de  Cospéan.  évéque  de  Lisieux,  dont  nous 
avons  dit  quelques  mots  à  propos  des  nymphes  de  Ram- 
bouillet, la  marquise  lui  fit  avoir  le  gouvernement  de  Ncîre- 
Dame-de-la-Garde,  à  Marseille.  Au  moment  de  délivrer  les 
expéditions  de  cette  charge.  M.  de  Dricnne  écrivit  à  madame 


112 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


de  Rambouillet  qu'il  était  de  dangereuse  conséquence  de  don- 
ner ce  gouvernement  a  un  poète  qui  avait  tait  des  poésies 
pour  riiôtel  de  Bourgogne.  Madame  de  Rambouillet  répondit 
qu'elle  avait  trouvé,  dans  un  ancien  auteur,  que  Sciplon 
l'Africain  avait  fait  des  tragédies. 

—  Oui,  riposta  JI.  de  Brienne  ;  mais  11  ne  les  a  pas  fait 
jouer  à  riiôtel  de  Bourgogne. 

Les  e.xpédilious  n'en  furent  pas  moins  envoyées  à  madame 
de    Rambouillet. 

Scudéri  partit  donc  pour  Marseille,  et  s'Installa  a  Notre- 
Dame-de-la-Garde. 

Madame   île   Rambouillet   disait    de    lui  : 

—  Cet  homme-là  n'aurait  pas  voulu  un  gouvernement 
dans  une  vallée  ;  et  il  doit  être  magnifique  à  voir  sur  son 
donjon  de  -Votre-Dame-de-la-Garde,  la  tête  dans  les  nues,  re- 
gardant avec  mépris  tout  ce  qui  est  au-dessous  de  lui. 

Parmi  les  aventures  dont  il  était  le  héros,  et  qui  flattaient 
sa  vanité,  en  voici  une  que  racontait   Scudéri  : 

Un  grand  seigneur  des  Pays-Bas  était  venu  le  prier  de  vou- 
loir bien  lui  faire  trois  stances,  l'uue  sur  le  bleu,  l'autre  sur 
le  vert,  et  la  dernière  sur  le  jaune  ;  ce  grand  seigneur,  amou- 
reux dune  clame  qui  portait  ces  trois  couleurs,  avait  pris  la 
poste  exprès  pour  venir  lui  demander  cette  grâce. 

—  Eh  !  monsieur,  lui  dit  Scudéri,  ne  voulez-vous  que 
trois  stances  ? 

—  Oui,  monsieur  de  Scudéri. 

—  Trois,  c'est  bien  peu  !  laissez-moi  faire  au  moins  deux 
strophes  sur  chaque  couleur. 

—  Xon,  monsieur,  il  ne  me  faut  que  trois  stances. 
Scudéri  les  fit.  mais  en  grognant  d'être  restreint  sur  un 

•  si   beau   sujet. 

Il  va  sans  dire  que  Scudéri  fut  Ce  r.\cadémie. 

Mademoiselle  de  Scudéri  se  lança  dans  la  carrière  litté- 
raire par  les  Harangues  des  femmes  illustres  et  l'Illustre 
Bassa.  Elle  mettait  tout  sous  le  nom  de  son  frère,  afin  que 
cela  se  vendit  mieux;  car  c'était  lui  qui  avait  la  réputation. 
Ce  fut  ainsi  qu'elle  fit  C\irus  et  Clélie. 

Dans  le  monde  des  précieuses,  elle  avait  nom  Saplio. 

Tout  cela,  oeuvres  de  la  sœur,  oeuvres  du  frère,  se  vendait 
fort  bien  ;  mais,  par  malheur,  le  frère,  comme  chef  de  la 
communauté,  touchait  l'argent  et  en  achetait  des  tulipes. 

La  Carte  du  Tendre  qui,  d'après  l'avis  de  Chapelain,  lut 
mise  dans  la  délie,  était  de  mademoiselle  de  Scudéri. 

Sapho  avait  pris  le  samedi  pour  demeurer  chez  elle  :  et 
ses  soirées  avaient  un  tel  retentissement,  que.  lorsqu'on  di- 
sait :  «  Allez-vous  aux  samedis?  .•  on  savait  que  cela  voulait 
dire:  «  Allez-vous  chez  mademoiselle  de  Scudéri?  » 

Le  grand  rival  de  ,Scudéri  était  la  Calprenède.  Ces  deux 
illustres  ne  se  ix>uvaieut  voir  ni  sentir  :  la  Calprenède  était 
gascon  :  Scudéri,  gascon  et  demi.  Et,  cependant,  le  premier 
était  né  au  château  de  Toulgou,  près  de  Sarlat,  et  le  second 
au  Havre. 

La  Calprenède  s'appelait  Gaultier  de  Costes  de  la  Calpre- 
nède ;  il  vint  jeune  à  Paris  et  débuta  par  la  Murt  de  Mitlni- 
dale,  qui  fut  imprimée  en  1637. 

11  racontait  qu'il  avait  rimé  malgré  toute  sa  famille,  et 
surtout  malgré  son  père,  lequel  trouvait  que  c'était  déchoir 
à  un  la  Calpi-enède  iiue  de  se  taire  imète. 

—  Un  jour  que  mon  père  me  trouva  faisant  des  vers,  dit- 
il,  il  fut  .si  indigné,  qu'il  prit  un  pot  de  chambre  et  me  le 
jeta  ;î  la  tête. 

—  C'est  de  là  que  vous  avez  la  tête  félée?  demanda  l'ami 
auquel  il  raiontait  l'anecdote. 

—  Non,  i-é!)ondit  le  poète;  car  j'évitai  le -projectile,  qui 
alla  donner  contre  la  muraille. 

—  Alors,  ce  fut  le  pot  de  chambre  qui  fut  cassé  T 

—  Apprenez,  mon  cher,  repartit  la  Calprenède,  qu'au 
château  de  mon  père,  tous  les  pots  de  chambi-e  sont  d'argent. 

En  fait  de  romans,  il  publia  d'abord  Cnssaïutn'.  où  la  plu- 
part des  héroïnes  sont  veuves,  parce  qu'il  était  amoureux 
d'une  veuve  ;  puis  CUopdlre,  dont  il  eut  idée  de  faire  la  plus 
honnête  femme  de  la  terre  ;  le  premier  n'avait  que  dix  vo- 
lumes, le  second  en  eut  vingt. 

11  allait,  d'habitude,  chez  une  madame  Bonté;  U  y  ren- 
contra une  petite  veuve  appelée  madame  de  Brac  :  celle-ci 
était  folle  de  ses  romans  et  avait  quelque  bleu.  Elle  l'épousa 
à  la  condition  qu  il  Unirait  la  Clcutnitie  :  la  clause  fut  mise 
au   conti'at. 

C'était  le  plus  grand  hâbleur  du  monde.  Tin  jour  qu  il 
allait  par  les  rues  avec  Sarrasin,  il  voit  passer  un  cavalier  et 
se  met  à  crier  : 

—  Faut-il  que  je  suis  malhurux  !  faut-U  que  je  suis  malhu- 
rux  ! 

—  Qu'y  a-t-U  donc?  lui  demande  Sarrasin,  et  quelle  mouche 
vous   pique? 

—  a  avais  fé  serment  dé  tuer  ce  couquin  la  première  fols 
QUé  je  lé  lencontrerals. 

—  Eh  bien,  dit  Sarrasin,  l'occasion  est   belle,  puisque  le 

TOiCl. 

—  Cul;  mais,  par  malhur,  j'allé  hier  â  confessé  et  je  pro- 


mis à  mon  confessur  dé  lé  laisser  encore  un  pu  dé  temps' 
Sarrasin   disait  : 

—  Que  voulez-vous  :  il  a  tant  donné  de  cœur  à  ses  héros 
qu'il  n'en  a  pas  gardé  pour  lui. 

Quelques  jours  après  son  mariage,  la  Calprenède,  étant 
allé  faire  visite  à  Scarrou,  lui  dit  tout  en  causant  : 

—  Je  laissé  un  homme  en  bas  ;  je  vous  prié,  Scarron,  faites 
monter  cet  homme. 

Puis,  comme  Scarron  allait  donner  l'ordre  ; 

—  Non,   non.   reprit-il,  c'est  inutile,  n'en  faites  rien 
Ce  qui  ne  l'empêchait  pas  d'ajouter  un  instant  après 

—  Cependant,  je  crois  qu'il  serait  mieux  de  faire  monter 
ce    pauvre    homme. 

—  Voyons,  dit  Scarron,  vous  voulez  me  faire  entendre  que 
vous  avez  en  bas  un  gentilhomme  de  votre  suite''  C'est 
bon,  je  me  le  tiens  pour  dit. 

Après  Cassamlre  et  Cléopdtre,  la  Calprenède  fit  imprimer 
un  roman  de  Pliaramond  qu  il  signa  :  ..  Gaultier  de  Cônes 
chevalier,  seigneur  de  la  Calprenède  Toulgou,  Saint-Jean  dé 
Livet   et   Valimesnil.    » 

Quant  à  Sarrasin,  que  nous  venons  d'apercevoir  allant  pat 
les  rues  avec  lui,  et  qui  était  aussi  un  des  beaux  esprits  du 
temps,  c'était  le  fils  d'un  trésorier  de  France  en  la  ville  de 
Caen.  Quoique  sa  naissance  fût  médiocre,  il  vint  a  Paria 
jouant  l'homme  de  grande  famille,  et  fit  connaissance  de  ma- 
demoiselle Paulet,  qui  le  présenta  partout  comme  un  homme 
de  bon   lieu  et   tort  â  son  aise, 

II  est  vrai  qu'il  avait  un  carrosse;  ..  mais  ses  chevaux  dit 
Tallemant  des  Eéaux,  étaient  les  plus  mal  nourris  de 
France.   ■. 

Lors  de  la  guerre  de  Paris,  le  coadjuteur  fit  tant  par  le 
moyeu  de  madame  de  LongueviUe,  que  le  prince  de  Contl 
prit  Sarrasin  pour  secrétaire.  Celui-ci  resta  chez  le  prince 
jusqu  a  sa  mort  —  mort  tragique,  du  reste,  car  11  fut  dit- 
on.  empoisonné  par  un  Catalan  qui  le  soupçonnait  d  être 
l  amant  de  sa  femme.  -  Ce  qui  rend  la  chose  probable,  c'est 
que  la  femme  du  Catalan  mourut  le  même  jour,  â  la  même 
heure  et  de  la  même  maladie. 


XIV 


Pendant  tout  ce  temps,  devinez  ce  qu'avait  fait  le  roi 

Il  était  devenu  amoureux  : 

Oh  :  mais  rassurez-vous  ;  amoureux  comme  pouvait  l'être 
le  loi.  Christine  de  Suède  disait  de  lui  que,  des  femmes  il 
n'aimait   que   l'espèce. 

Au  reste,  avec  son  caractère  triste  et  ennuyé,  Louis  XIII  ne 
pouvait  se  iiasser  ou  dune  maîtresse  ou  d'un  favori  ;  seule- 
ment, tout  au  contraire  de  Properce,  il  était  plus  jaloux  de 
Gallus  que  de  Cynihie, 

Et  de  qui  le  roi  était-il  devenu  amoureux? 

Excusons-le,  s'il  a  besoin  d'excuse  :  d'une  personne  char- 
mante, de  mademoiselle  Louise  de  la  Favette.  cinquième 
fille  de  Jean  de  la  Fayette,  seigneur  de  Hautefeuille  et  de 
Marguerite  de  Bourboii-Busset. 

Ce  fut  pendant  le  voyage  que  la  reine  fit  à  Lyon,  en  1G30 
que  cette  passion  prit  naissance.  Bassompierre  raconté 
quêtant  allé,  à  propos  de  la  campagne,  prendre  les  ordres 
de  Sa  Majesté,  il  trouva,  à  son  grand  étonnement.  le  roi 
parmi  les  dames,   et,   contre  sa  coutume,  galant   et  amou- 

Mademoiselle  de  la  Fayette,  qui  avait  eu  sous  les  yeux 
des  exemples  du  peu  de  constance  de  la  faveur  royale  com- 
prit qu'elle  ne  devait  pas  appuyer  son  avenir  sur  celte 
constance,  et  ne  s'occuiia  que  de  distraire  Sa  Majesté  afin  de 
ne  faire  aucun  ombrage  à  la  polliiiiue  de  M,  de  Richelieu 

Malheureusement,  elle  se  trouva  sur  la  route  du  pèie 
Jo.'eph. 

Le  célèbre  capucin  avait  remarqué  la  haine  que  le  roi  por- 
tait a  son  ministre,  et,  d'un  génie  presque  égal  a  celui  de 
Richelieu,  il  s  était  dit  que,  si  Richelieu  tombait  en  le  lais- 
sant deboui,  ce  serait  sur  lui,  Joseph,  que  s'appuierait  ce 
roi  faible  et  qui  ne  pouvait  marcher  sans  soutien. 

Mais  il  lui  fallait  d'abord  être  cardinal  pour  aller  de  pair 
avec  celui  qui  avait  été  son  maître.  Dans  l'espoir  d'en  arriver 
là.  Il  offrit  au  pape  Urbain  VIII  de  faire  conclure  la  paix 
avec  la  maison  d'Autriche,  et  d'établir  par  le  traité  sinon 
une  supériorité  des  catholiques  sur  les  protestants,  a;i  moins 
une  complète  égalité  entre  eux.  Ces  ouvertures  tiattalent 
le  pape,  qui  y  voyait  un  moyeu  d'agrandir  la  maison  Bar- 
benni,  dont   il  était. 

Seulement,  le  père  Joseph  avait  besoin  dune  recomman- 
dation du  roi.  Comment  obtenir  cette  recommandation? 

L'éminence  grise  songea  tout  naturellement  â  mademoiselle 
de  la  Fayette,  qui  était  quelque  peu  sa  parente.  On  fit  envisa- 
ger a  la  pauvre  enfant  que  servir  les  projets  du  père  Joseph 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII    ET   RICHELIEU 


113 


contre  ceux  du  cardinal,  c'était  leudrc  la  paix  à  la  France; 
si  elle  réussissait,  elle  serait  l'ange  béni  de  toute  1  Europe. 
Mademoiselle  de  la  Fayette  vit  une  mission  providentielle  à 
remplir,  elle  s'y  dévoua  au  nom  de  l'humanité. 

Le  roi  fut  tout  étonné  qu'un  jour  —  pour  la  première  fois 
—  mademoiselle  de  la  Fayette  lui  iiarlât  politique.  11  voulut 
changer  la  conversation  ;  mais  mademoiselle  de  la  Fayette 
y  revint  obstinément.  De  son  coté,  le  père  Joseph  commença 
de  démasquer  ses  batteries  et  de  tirer  à  boulets  rouges  sur 
le   cardinal. 

Le  faible  Louis  XIIl  vit  une  conspiration  dans  cette  har- 
monie de  sentiments  politiques  du  capucin  avec  sa  maîtresse, 
et,  selon  son  habitude,  il  alla  tout  dire  à  Richelieu. 

Richelieu  se  sentit  trahi  par  son  bras  di'oit  ;  il  fit  venir  le 
père  Joseph,  lui  reprocha  sa  perfidie,  se  mit  à  la  traverse  de 
ses  projets,  et  résolut  d  éloigner  mademoiselle  de  la  Fayette. 
C'était  contrecarrer  les  inclinations  du  roi.  c  était  briser 
son  bonheur  privé  aux  dépens  de  ses  projets  politiques, 
c'était  une  nouvelle  lutte  à  entreprendre  ;  mais  Richelieu 
savait  comment  on  sortait  de  ces  sortes  de  luttes,  et  le  passé 
lui  répondait   de  lavenir. 

Il  s  adressa  au  confesseur  de  mademoiselle  de  la  Fayette, 
au  père  Carré,  qui  bientôt  commença  de  prêcher  la  retraite 
à  aa  jolie  pénitente,  lui  expliquant  combien,  loin  du  monde, 
sdn  âme  trouvei'ait  uue  voie  facile  pour  monter  au  ciel. 

Mademoiselle  de  la  Fayette  fit  part  au  roi  des  insinuations 
du  père  Carré. 

—  Bon  :  dit  le  roi,  je  le  connais,  le  bon  père  :  il  est  un  de 
ces  sots  que  l'on  gagne  aisément  dès  qu  on  leur  dore  une 
chapelle. 

Le   père   Carré   perdit  donc   son   éloquence,   ou   peut-être 
cessa-t-il  de  la  prodiguer  inutilement,  la  chapelle  du  saint 
étant  dorée. 
Richelieu  avisa. 

Le  roi  avait  tiré  de  sa  garde-robe  et  fait  l'un  de  ses  pre- 
miers valets  de  chambre  un  nommé  Boizenval  :  le  cardinal 
fit  venir  cet  homme,  et  le  menaça  de  toute  sa  colère  s'il  ne 
se  faisait  pas  son  espion  près  du  roi  et  de  mademoiselle  de 
la  Fayette. 

Boizenval,  en  sa  qualité  de  valet  de  chambre,  savait  lequel, 
de  Louis  XIII  ou  de  Richelieu,  était  le  véritable  roi  :  il  se 
donna  corps  et  âme  au  cardinal,  s'obligeant  non  seulement 
à  lui  rapporter  les  paroles  et  les  actions  des  deux  amants, 
mais  encore  â  lui  donner  connaissance  des  lettres  et  des  bil- 
lets qu'ils  s'écriraient. 

11  exécuta  fidèlement  sa  promesse  :  â  partir  de  ce  moment, 
Richelieu  se  trouva  littéralement  en  tiers  avec  les  deux  jeunes 
gens. 

Malheureusement,  le  cardinal  alla  trop  loin  ;  il  ne  se  con- 
tenta pas  de  savoir  ce  qui  se  disait  dans  le  tête-à-tête,  de 
lire  ce  qui  s'écrivait  pendant  l'absence,  il  .supprima  certains 
billets,  il  en  altéra  d  autres  ;  de  sorte  qu'il  y  eut  brouille, 
mais,  à  la  suite  de  la  brouille,  explication. 

L'explication  amena  la  découverte  de  la  vérité.  Boizenval 
fut  chassé. 

Mademoiselle  de  la  Fayette  sentit  alors  de  quel  poids  pesait 
l'Inquisition  du  cardinal,  et,  d  elle-même,  elle  commença  à 
parler  de  la  retraite.  Elle  y  était  portée  par  un  double  sen- 
timent :  la  piété  d'abord,  et  ensuite  le  dégoût  que  lui  ins- 
pirait la  faiblesse  du  roi. 

Il  ne  fallait  donc  que  quelques  instances  nouvelles  pour 
déterminer  cette  iladeleine  sans  péché  à  quitter  le  monde. 
Ces  instances,  on  les  fit  faire  par  la  marquise  de  Sennecey, 
première  dame  d'honneur  de  la  reine,  amie  de  mademoiselle 
de  la  Fayette,  et  par  1  évêque  de  Limoges,  son  oncle. 

Quant  au  père  Joseph,  il  était  malade  et  retiré  au  couvent 
des  capucins  Dieu  lavait  puni  :  depuis  la  trahison  qu'il  avait 
commise  envers  son  patron,  sa  santé  s'était  toute  dérangée, 
et  11  ne  se  remit  jamais  bien. 

Mademoiselle  de  la  Fayette  se  décida  donc  à  plier  sous  le 
Tent  qui  la  poussait  vers  ce  qu'on  appelait  le  port,  c'est-à- 
dire  vers  le  couvent  de  la  Visitation. 

Elle   y   entra'   au    commencement   du    mois    de    mars    de 
i'an    1637. 
Cependant  le  roi  continua  d'aller  la  voir. 
C'est  à  ces  visites  au  couveut  de  la  Visitation  qu'il  faut  rat- 
tacher la   naissance  du  roi  Louis   XIV. 

Touchez  du  bout  des  doigts  à  ce  mystère  de  la  naissance 
du   grand    roi  :    Ihlstoire   brûle. 

Le  5  décembre  1037,  le  roi  alla  faire  au  couvent  de  la  Visi- 
tation une  visite  a  sœur  Angélique.  -  Sœur  .Angélique  était 
le  nom  que  portait  mademoiselle  de  la  Favette,  depuis  quelle 
s  était  retirée  dij  monde.  -  Une  des  prérogatives  attachées 
au  litre  de  roi.  de  reine  ou  d'enfant  de  France,  était  d'avoir 
accès  dans  tous  les  couvents  et  de  converser  librement  avec 
les  religieuses  :  le  roi  Louis  XIII  conversa  donc  librement 
avec  sœur  .Angélique. 

Ce  qui  fut  dit  dans  cette  conversation,  nul  ne  le  sut  Jamais  ; 
mais  ce  que  I  on  sait,  c'est  qu'en  sortant  du  couvent,  le  roi 
paraissait  fort  pensif.       ,  vvu.cui,,  le  lui 


Il  faisait,  en  outre,  une  affreuse  tempête  mêlée  de  pluie  et 
de  grêle,  une  obscurité  â  ne  pas  voir  â  quatre  pas  devant  soi. 

Ou  était  venu  de  cirosbois  ;  —  car,  depuis  longtemps,  le 
roi  n'allait  plus  au  Louvre,  et  n'avait  plus  aucun  rapport 
avec  la  reine.  —  Le  cocher  demanda  si  Ion  retournait  à. 
Grosbois.  Louis  XIII  alors  parut  faire  un  grand  effort  sur  lui- 
même,  et,  après  un   instant  de  silence  : 

—  Non,  dit-il,  nous  allons  au  Louvre. 

Et  le  cocher  prit  rapidement  le  chemin  du  palais,  enchanté 
qu'il  était  de  n'avoir  pas  quatre  lieues  ù.  faire  par  un  temps 
pareil. 

On  arriva  au  Loxivre. 

.\  la  vue  de  sou  époux,  la  reine  se  leva  avec  un  étonne- 
ment  réel  ou  simulé.  Elle  salua  respectueusemsnt  Louis  Xlll  ; 
Louis  XIII  alla  vers  elle,  lui  baisa  la  main,  et,  d'une  voix 
contrainte  ou  simplement  embarrassée  : 

—  Madame,  lui  dit-il,  il  fait  si  mauvais  temps,  que  je  ne 
puis  retourner  à  Grosbois.  Je  viens  donc  vous  demander  un 
souper  pour  ce  soir  et  un  gîte  pour  cette  nuit. 

—  Ce  me  sera  un  grand  honneur  et  une  grande  joie  d'offrir 
luu  et  l'autre  a  Votre  Majesté,  dit  la  reine,  et  je  remercie 
Dieu  maintenant  de  cette  tempête,  qui  m'a  tant  effrayée  tout 
a   l'heure. 

.Ainsi  Louis  .XIII,  pendant  cette  nuit  du  5  décembre  1637, 
iw.rtagea  non  seulement  le  souper,  mais  encore  la  couche 
d  Anne  d'Autriche. 

Le  lendemain  matin,  il  partit  pour  Grosbois. 

Etait-ce  le  hasard  qui  avait  amené  ce  rapprochement  entre 
le  mari  et  la  femme?  La  tempête  avait-elle  véritablement 
conduit  Lo'uis  XIH  au  Louvre,  ou  mademoiselle  de  la 
Fayette  avait-elle  usé  de  sou  influence  pour  le  pousser  dans 
le  lit  de  sa  femme?  La  chose  était-elle  convenue  d'avance 
entre  Anne  d  Autriche  et  sœur  Angélique,  et  avait-on,  en 
lermes  de  magie  blanche,  fait  prendre  a  Louis  XIII  la  carte 
forcée  7 

Quoi  qu'il  en  soit,  cette  nuit  fut  une  nuit  mémorable  pour 
la  France  et  même  pour  l'Europe  ;  car,  neuf  mois  après, 
heure  pour  heure,  Louis  XIV  devait  venir  au  monde, 

La  reine  s'aperçut  bientôt  qu'elle  était  enceinte,  et,  cepen- 
dant, elle  ne  parla  de  cette  grossesse  que  le  il  mai  1638: 
elle  venait  de  sentir  remuer  l'enfant.  .A  qui  en  parla-t-elle  î 
A  M.  de  Chavigny  d'abord.  —  M.  de  Cliavigny  était  ministre 
d'Etat,  et,  néanmoins,  chose  singulière,  la  reine  avait  tou- 
jours eu  à  se  louer  de  lui.  Elle  crut  donc  devoir  le  favoriser 
le  premier  de  cette  confidence. 

M.  de  Chavigny  s'achemina  vers  l'appartement  du  roi  — 
Le  roi,  par  hasard,  était  au  Louvre. 

Sa  .Majesté  allait  partir  pour  la  chasse  au  vol  ;  aussi,  crai- 
gnant d'être  retardée  par  son  ministre,  son  premier  mou'se- 
ment  lut-il  de  froncer  le  sourcil. 

—  Eh;  qu  avez-vous  â  me  dire,  monsieur?  demanda 
Louis  XIII.  Affaire  d'Etat?  Cela  ne  me  regarde  point:  cela 
regarde  le  cardinal. 

—  Sire,  dit  M.  de  Chavigny,  je  viens  vous  demander  la 
grâce  d'un  pauvre  prisonnier. 

—  La  grâce  d'un  prisonnier?  répéta  le  roi.  Cela  ne  me 
regarde  pas,  monsieur  de  Chavigny  ;  cela  regarde  le  cardinal. 
Demandez-lui  donc  cette  grâce  ;  car  ce  prisonnier  doit  être 
son  ennemi  et,  par  conséquent,  le  nôtre. 

Et.  faisant  un  mouvement  vers  la  porte,  il  Indiqua  à 
ceux  qui  devaient  l'accompagner  qu'il  les  invitait  à  le 
suivre. 

—  Sire,  dit  Chavigny  insistant,  la  reine  avait  pensé  cpi'en 
laveur  de  la  nouvelle  que  Je  vous  apporte.  Votre  Majesté 
ferait  quelque  chose  pour  son  protégé. 

Ce  protégé,  c'était  le  pauvre  La  Porte,  tenu  en  prison  pour 
crime  de  ndèlilé  ;  —  La  Porte,  vous  vous  rappelez,  cher  lec- 
teur, celui  qui  veillait  dans  les  corridors,  tandis  que  madame 
de  Chevreuse  introduisait  Buckingham  chez  la  reine. 

—  Et  quelle   nouvelle   m'apportez-vous?   demanda  le   roi. 

—  La  nouvelle  que  la  reine  est  enceinte,  sire,  répondit 
Chavigny. 

—  La  reine  enceinte  :  s'écria  le  roi.  Si  la  reine  est  enceinte, 
ce  doit  être  de  la  nuit  du  5  décembre. 

Louis  XIII  n'était  point  un  monarque  avec  lequel  il  pût  y 
avoir  de  confusion. 

—  Je  ne  sais  de  quelle  nuit,  sire,  reprit  Chavigny  :  mais 
ce  que  je  sais,  c'est  que  Dieu,  dans  sa  miséricorde,  a  regardé 
le  i-oyaume  de  France  et  a  fait  cesser  la  stérilité  qui  nous 
affligeait  tous. 

—  Etes- vous  bien  sur  de  ce  que  vous  me  dites  là,  Chavigny? 
demanda  le  roi. 

—  Aujourd'hui  même,  sire,  la  reine  a  senti  remuer  l'en- 
fant, et,  comme  il  parait  que  Votre  M.ijesté  lui  a  promis,  le 
cas  échéant,  de  lui  accorder  la  grâce  qu'elle  lui  demanderait 
elle  vous  demande,  sire,  de  faire  sortir  de  la  Bastille  La 
Porte,  son   ancien   valet  de  chambre. 

—  C'est  bon,  c'est  bon,  dit  le  roi;  si  nous  avons  promis, 
nous  tiendrons  notre  promesse. 

Puis,  se  tournant  vers  les  seigneurs  de  sa  suite  : 


li 


114 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Messieurs,  dit-il,  ce  n'est  qu'un  petit  retard  pour  notre 
chasse  ;  allez  mattendre  en  bas,  tandis  que,  moi  et  Ctiaviguy, 
nous  passerons  chez  la  reine. 

Les  courtisans  sortirent  tout  joyeux.  Le  roi  et  Chavigny 
passèrent  chez  la  reine. 

La  reine  était  dans  son  oratoire  ;  le  roi  y  entra  seul  : 
Chavigny  resta  dans  la  pièce  attenante. 

Au  bout  de  dix  minutes,  le  roi  sortit  ;  il  avait  le  visage 
tout  radieux. 

—  Chavigny,  dit-il.  c'était  vrai.  Dieu  veuille,  maintenant, 
que  ce  soit  un  dauphin  :...  Ali  :  comme  vous  enrageriez,  mon 
cher  frère  ! 

—  Et  La  Porte,  sire?  demanda  Chavigny. 

—  Il  sorîiia  demain  de  la  Bastille,  mais  à  la  condition  qu'il 
se  retirera  à  Saumur. 

Le  lendemain,  13  mai,  M.  LejTas.  secrétaire  des  comman- 
demenu  de  la  relue,  se  présenta  à  la  Bastille,  accompagné 
d'un  commis  de  M.  de  Chavigny  ;  il  fit  signer  à  La  Porte  la 
promesse  de  se  retirer  à  Saumur  ;  La  Porte  signa,  et,  le  13  au 
matin,  il  lut  mis  en  liberté. 

Ainsi  le  premier  mouvement  de  Louis  XIV  dans  le  sein  de 
sa  mère  ou\Tit  les  portes  de  la  Bastille  à  un  innocent. 

Nous  venons  de  raconter  les  nouvelles  officielles  ;  à  pré- 
sent, rapportons  les  cancans  de  la  chronique  privée. 

II  est  inutile  de  dire  que  mille  bruits  étranges  se  répandi- 
rent sur  cette  conception  inattendue,  venant  vingt-deux  ans 
après,  le  mariage,  dix-sept  ans  après  sa  consommation. 

On  assurait  que  la  reine  avait  été  parfaitement  convaincue 
que  la  stérilité  qu'on  lui  reprochait  ne  venait  point  d'elle  ; 
ainsi,  outre  une  première  fausse  couche  qu'elle  avait  faite. 
en  1624,  pour  avoir  sauté  un  fossé  en  courant,  avec  madame 
de  Che%Teuse.  à  travers  les  prairies  de  Saint-Cloud,  elle  se 
serait  aperçue,  vers  l'année  1C36,  qu'elle  était  enceinte,  mais 
trop  tard  pour  que  le  roi  pût  prendre  date.  Cette  grossesse, 
disait-on.  avait  été  heureusement  cachée  au  roi. 

Là  est  peut-être  la  clef  de  ce  grand  mystère  qui  a  préoc- 
cupé tout  le  xviif  siècle,  le  mot  de  cette  énigme  qu'on  ap- 
pela l'homme  au  masque  de  fer.  La  disparition  de  ce  premier 
enfant,  qui.  selon  les  mêmes  bruits,  aurait  été  un  garçon, 
avait  donné  de  graves  regrets  à  .\nne  d'.\ulriche.  d'abord 
comme  mère,  ensuite  comme  reine  :  le  roi.  plus  malade  de 
jour  en  Jour,  pouvait  mourir  tout  à  coup,  et  la  reine  se  trou- 
vait, veuve,  exposée  à  la  vieille  haine  de  Richelieu. 

Or,  nous  l'avons  vu,  Richelieu  s'était  donné  la  peine  de 
dire  lui-même  à  Anne  d  .-Vutriche  ce  qu'il  fallait  faire  pour 
éviter  ce  désagrément. 

.\ussi,  à  peine  —  disait-on  toujours  —  s'aperçut-elle  de  sa 
troisième  grossesse,  qu'elle  résolut  d'en  tirer  parti  en  faisant 
accroire  à  Louis  XIII  qu'il  y  était  Intéressé,  et  en  utilisant 
le  fruit  de  cette  grosse.sse.  si  c'était  un  garçon,  comme  héri- 
tier présompiif  de  la  couronne. 

La  scène  qui  se  serait  passée  au  couvent  de  la  'V'isitatlon.  et 
que  nous  avons  racontée,  n'aurait  été,  dans  ce  cas,  que  le 
prologue  d'une  pièce  déjà  faite. 

Des  indiscrétions  verbales  et  même  écrites  du  vieux  Gui- 
taut.  capitaine  des  gardes  de  la  reine,  corroborèrent  ces 
bruits.  M.  de  Guitaut  avait  raconté  que.  pendant  cette  mémo- 
rable soirée  du  5  décembre,  ce  n'était  pas  le  roi  qui  avait  eu 
l'idée  d'aller  au  Louvre,  mais  bien  la  reine  qui  l'avait  envoyé 
chercher  deux  fois  au  couvent  de  la  Visitation.  .Ainsi,  ce  se- 
rait de  guerre  lasse,  et  non  pas  de  sa  propre  volonté,  que 
Louis  XIII  se  serait  rendu  au  Louvre. 

Quant  au  père  de  l'cnlant.  on  Indiquait  d'un  accord  una- 
nime le  cardinal  de  Mazarin.  Et  cela  devint  par  la  suite  d  au- 
tant plus  vraisemblable  que.  Louis  XIII  mort.  Mazarin  se 
maria  presiiue  aussi  ostensiblement  avec  .\nne  d'.\utrlche  que. 
Jlarie-Thérèse  morte,  Louis  XIV  se  maria  avec  madame  de 
Mainlenon.  On  sait  qu'aucune  loi  canonique  ne  s'opposait  à 
ce  mariage,  Mazarin  étant  cardinal,  mais  n'étant  pas  prêtre 

Il  était  d  habitude,  à  cette  époque,  de  faire  tirer  l'horoscope 
des  enfants  royaux  ;  KIchelieu,  plus  intéressé  que  personne 
à  savoir  quelle  serait  la  destinée  de  celui  que  Anne  portait 
dans  son  sein,  avait  déclaré  qu'il  ne  connaissait  qu'un 
homme  capable  de  révéler  d'une  façon  infaillible  les  mys- 
tères de  l'avenir:  cet  homme,  c'était  un  Jacobin  espagnol 
nommé  Campanella.  On  s'informa  de  ce  qu'était  devenu  le 
susdit  Campanella  :  11  avait  quitté  la  France. 

Le  cardinal  fit  prendre  des  renseignements  sur  lui  :  11  ap- 
prit que  Campanella,  ayant  eu  maille  à  partir  avec  l'Inqui- 
sition italienne,  était  prisonnier  du  .saint-offlce  et  attendait 
son  jugement  dans  les  taihots  de  Milan. 

lUchelieu  demanda  sa  liberté  avec  tant  d'Instances,  qu'elle 
lui  fut  accordée.  Il  était  temps:  le  pauvre  Jacobin  sentait 
p.assablemsnt    le    roussi  : 

C  était  la  seconde  personne  que  Louis  XIV  faisait  sortir  de 
l>ris.iii  avant  d'être  venu  au  monde. 

l'ii  sut  que  Campanella  était  acheminé  vers  la  France:  la 
riii!e    iiavalt    donc    plus   qu'a    accoucher. 

Ce  fut  le  dlmauclie  i  .septembre,  vers  clmi  heures  du  matin 
que  le  roi  fut  averti,  par  la  demoiselle  Filandre,  que  la  reine, 


qui,  depuis  la  veille  à  oiue  heures  du  soir,  était  dans  les  dou- 
leurs de  l'enfamcment,  allait  probablement  être  délivrée. 

11  se  rendit  près  d'elle. 

A  onze  heures  et  demie  du  matin,  la  sage-femme  annonça 
que  le  royaume  de  France  ne  tomberait  pas.  cette  fois  encore, 
en  quenouille  la  reine  étant  accouchée  d'un  garçon. 

Louis  XIII  prit  à  linstant  même  des  mains  de  la  sage- 
femme  l'enfant  tel  qu  il  était,  et  alla  à  la  fenêtre,  en  crlaot 
aux  gens  qui  étaient  rassemblés  sous  le  balcon  : 

—  Un  fils,  messieurs  !  un  fils  ! 

Cela  se  passait  au  château  de  Saint-Germain. 

Cinq  minutes  après,  on  savait  la  nouvelle  à  Paris,  des  télé- 
graphes ayant  été  disposés  tout  le  long  de  la  route. 

Le  cardinal  était  à  Saint-Quentin  lorsque  arriva  l'heureux 
événement  ;  11  écrivit  au  roi  pour  le  féliciter,  et  l'invita  à 
nommer  le  dauphin  Ihéodose,  c  est-à-dire  Dicudonne.  Le  roi 
ne  fit  point  la  guerre  à  la  mauvaise  intention  ;  seulement,  U 
décida  que   le   dauphin   s'appellerait    Louis. 

Par  le  même  courrier,  Richelieu  félicitait  la  reine  ;  maU 
sa  lettre  était  courte  et  froide.  «  Les  grandes  Joies  ne  par- 
lent point.   »  disait-il. 

Le  lendemain  même  de  l'accouchement  de  la  reine,  Cam 
panella  était  à  Saint-Germain.  Il  demanda  de  retarder  l'ho- 
roscope jusqu'à  l'arrivée  du  cardinal. 

Le  cardinal  arriva. 

Campanella,  comprenant  quelle  immense  responsabilité  il 
allait  assumer  sur  lui,  aurait  bien  voulu  gagner  encore  dt» 
temps  ;  mais  Richelieu  lui  fit  entendre  qu  il  ne  l'avait  pas 
tiré  pour  rien  des  prisons  de  Milan. 

On  prit  donc  jour  et  heure. 

Le  jour  et  l'heure  arrivés,  on  Introduisit  Campanella  près 
du  dauphin  ;  il  lui  fit  ûter  Jusqu'à  sa  chemise  et  l'étudia  at 
tentivement  ;  puis,  layant  fait  rhabiller,  il  s  en  revint  chez 
lui   pour   tirer  ses  pronostics. 

Au  bout  de  trois  lieures.  la  reine,  désireuse  de  savoir 
l'avenir  qui  attendait  son  fils,  envoya  chercher  l'astrologue. 

Campanella  revint;  il  prétendit  que  les  observations  faites 
par  lui  sur  le  corps  de  l'enfant  royal  n'étaient  point  suffi- 
santes ;  il  le  fit  déshabiller  de  nouveau,  et  l'examina  ime 
seconde  fois. 

Enfin,  pressé  de  formuler  sa  prédiction,  il  répondit  en 
latin  : 

—  Cet  enfant  sera  luxurieux  comme  Henri  IV...  Il  sera 
très  fier...  Il  régnera  longtemps  et  péniblement...  Sa  fin  sera 
misérable  et  amènera  une  grande  confusion  dans  la  religion 
et   dans  le   royaume. 

L'ambassadeur  de  Suède  Grotius  écrivait  ù  Oxenstlern,  le 
douzième  jour  de  la  naissance  du  dauphin  : 

'■  Le  dauphin  a  déjà  changé  ti'ois  fois  de  nourrice  ;  car  non 
seulement  il  tarit  leur  sein,  mais  encore  il  le  déchire. 

"  Que  les  voisins  de  la  France  prennent  garde  à  une  si 
précoce  rapacité  !  » 

L'horoscope  de   Campanella  s'accomplit. 

Les  craintes  de  Grotius  se  réalisèrent...  - 

Pour  suivre  Jusqu'au  bout  l'inHuence  de  mademoiselle  de 
la  Fayette  sur  les  destinées  de  la  France,  nous  avons  santé 
par-dessus  léchafaud  du  duc  de  Montmorency. 

On  a  vu  comment  Monsieur  s'était  tiré  de  l'affaire  Chalais  : 
au  lieu  d'y  perdre  quelque  chose,  il  y  avait,  au  contraire, 
gagné  le  titre  de  duc  d'Orléans,  de  Chartres,  de  Montpensier 
et  de  Chàtellerault  ;  le  titre  de  comte  de  Blois  ;  le  titre  de 
prince  de  Dombes  et  de  la  Roche-sur-Yon.  etc.,  etc.  ;  pins, 
un  apanage  d'un  million  donné  par  le  roi,  et  quatre  cent 
mille  livres  de  rente  apportées  par  sa  femme. 

11  voulait  savoir  si,  par  le  même  moyen,  il  ne  pourrait 
pas  doubler  tout  cela. 

Donc.  Il  s'éveilla  un  bçau  matin,  tout  ému  du  traitement 
que  le  cardinal  faisait  subir  à  Marie  de  Médlcls  —  prison- 
nière, ou  à  peu  près  —  fit  demander  les  pierreries  de  sa  femme 
pour  les  convertir  en  argent,  disposa  toutes  choses  pour  quit- 
ter l'hôtel  de  Bellegarde.  où  il  était  logé,  et,  suivi  de  quinze 
gentilshommes,  il  alla  frapper  à  la  porte  du  Palais-Royal. 

I.e  cardlual,  étonné  de  la  visite  du  prince,  s'avança  au- 
devant  de  lui  Jusque  dans  les  antichambres. 

—  Monsieur,  lui  dit  le  duc,  je  suis  venu  pour  vous  dire 
que  je  ne  pouvais  ni  ne  voulais  plus  rester  votre  ami.  Je 
quitte  Paris,  et  me  retire  dans  mon  apanage,  où  Je  saurai  me 
défendre,  sachez  cela,  monsieur  : 

El,  laissant  le  cardinal  tout  stupéfait  de  cette  boutade,  U 
monta  en  voiture  et  partit,  en  effet,  pour  Orléans. 

Arrivé  là.  uaston  envoya  de  tous  côtés  des  agents  pour  re- 
cruter une  armée  :  ces  agents  revinrent  avec  une  vingtaine 
d'hommes  :  c'était  juste  ce  qu'il  fallait  pour  faire  tomber 
vingt  têtes  en   Grève.  "> 

En  même  temps,  le  bruit  courait  que  le  roi  en  personns 
allait  marcher  sur  Orléans. 

On  conseilla  à  Gaston,  ou  de  faire  la  paix  —  chqse 
facile,  car  le  roi  la  proposait  lui-même  —  ou  de  sortir  Ai 
royaume. 

Les  conditions  de  la  paix  n'étaient  point  assez  brillantes 
ifoui'  être  acceptées  par  le  duc  d'Orléans  :  il  pensa  qu'étant 


HENRI    /\-,   LOUIS  XIH    ET   RICHELIEU 


plus   coupable,    il   obtiendrai!   des   couditiuns   plus   avanta- 
geuses, et  i>iit  le  parti  de  quitter  la  France. 

a  se  mit  en  route,  escorté  par  une  petite  troupe  de  sei- 
gneurs des  meilleui'es  ramilles  ;  cette  petite  troupe  était 
commandée  par  le  comte  de  Moiet.  fils  naturel  de  Henri  IV, 
et  par  Louis  de  Gouffler,  comte  de  Roanne. 

En  traversant  le  pays,  on  criait  :  ..  Vive  Monsieur  !  vive  la 
liberté  du  peuple!  ..  Il  ne  se  fit  aucun  soulèvement,  et  cela. 
pour  deux  raisons  :  le  peuple  savait  déjà  ce  qu'était  Monsieur] 
II  ne  savait  pas  encore  ce  que  c'était  que  la  liberté. 

Au  reste,  toutes  les  villes  de  la  Bourjfogne  se  fermaient 
devant  le  prince  rebelle;  il  ny  eut  que  Seurre  qui  lui  ouvrit 
ses  portes,  parce  que  Seurre  appartenait  au  duc  de  belle- 
garde,  et  que  le  duc  de  Bellegarde  ne  se  crut  pas  le  droit 
dlnierUire  à  un  flls  de  France  l'entrée  d'une  ville  qui  était 
sienne. 

Là.  il  fut  rejoint  par  le  duc  d'EIbeuf  et  par  le  comte  et  la 
comtesse   de   Fargis. 

Mais  Gaston  ne  m  à  Seurre  qu'une  halte  d'un  instant  et  se 
retira  en  Loi-raine. 

Le  roi  mai'cliait.  pour  ainsi  dire,  sur  les  talons  de  son 
frère:  il  arriva  derrière  lui  à  Seurre.  y  mit  garnison,  et.  le 
31  mars  IC31.  lança  un  édit  par  lequel  "tous  ceux  qui  avaient 
accompagné  le  duc  d'Orléans,  et  particulièrement  le  comte  de 
Moret.  les  ducs  d  Elbeuf.  de  Bellegarde  et  de  Roanne,  le  pré- 
sident Lecoupieux  et  M.  de  Puylaureus  étaient  déclarés  cou- 
pables de  haute  trahison. 

Lorsque  Gaston  eut  passé  la  frontière,  et  que  son  intention 
de  s'établir  hors  de  France  ne  fut  plus  douteuse,  le  roi  revint 
.1   Fontainebleau. 

11  y  avait  à  peine  quelques  mois  que  ces  faits  s'étaient  ac- 
liimplis,  lorsqu'on  apprit  à  la  cour  que.  par  une  belle  soirée 
d  été  —  c'était  le  IS  juillet  —  un  carrosse  à  six  chevaux 
était  sorti  de  Compiègne  vers  dix  heures  du  .soir  :  qu'à  la 
même  heure,  une  dame  accompagnée  dun  gentilhomme 
s  était  fait  ouvrir  une  porte  du  château  donnant  sur  le  rem- 
part, dans  le  but  apparent  daller  prendre  le  frais  ■  que  le 
carrosse  avait  passé  l'Oise  sur  un  bac,  et  que  la  dame  sortie 
du   château    n'y   était   pas    rentrée 

C'est-à-dire  que  la  reine  mère  s'était  enfuie  pour  aller  re- 
joindre son  second  tils  hors  de  France. 

Onze  ans  après,  l'année  même  où  mourait  Richelieu  un  an 
avant  que  mouri'it  Louis  XllI.  elle  expirait,  misérable  et  man- 
quant de  tout,  dans  la  maison  de  son  peintre  Rubens  à  Colo- 
gne. 

Quant  à  Gaston  d'Orléans,  qui  faisait  mourir  les  autres 
dans  I  exil,  il  n'était  pas  si  fou  que  d'y  mourir  lui-même. 

Son  affaire  avait  perdu  beaucoup  de  son  importance.  Chassé 
des  Etats  envahis  du  duc  de  Lorraine,  il  était  poursuivi,  par 
le  maréchal  de  la  Force,  en  France,  où  il  était  rentré  ■  sa  pré- 
sence  remuait  les  provinces,  mais  ne  les  soulevait  point  Lan- 
gres  lui  avait  fermé  ses  portes,  le  canon  de  Dijon  avait  tiré 
siirlui  :  il  avait  traversé  la  Loire  à  Moulins,  était  entré  dans 
le  Bourbonnais,  et  avait  pénétré  jusque  dans  l'Auvergne  lors- 
que, tout  a  coup,  on  apprit,  avec  un  étonnement  mêlé  de  dou- 
leur, que  le  duc  Henri  de  Montmorency  venait  de  se  rallier 
a  son  parti  et  avait  soulevé  tout  le  Languedoc  en  sa  faveur. 

Nous  avons  dit  :  ..  Avec  un  étonnement  mêlé  de  douleur  ■  .. 
en  effet,  le  due  de  Montmorency  était  fort  aimé  et  l'on  sa- 
vait deja  ce  que  risquaient  les  insensés  qui  embrassaient  la 
cause  de  Gaston  d'Orléans. 

Expliquons  en  quelques  mots  ce  qu'était  le  dernier  duc  de 
Montmorency,  et  tachons  surtout  de  le  montrer  à  nos  lecteurs 
Ne'^s*""  "*'  ''°'"''  *'  "°"  ^'^^  '^'  "ï"''  '^  mo°«>'ent  les  histo- 

»rrfi°îL-"'  ^""^  "^  Montmorency,  était  né  à  Chantilly  le  30 
nr^t  n,„V.  =>7'«  'î™'^  trente-deux  ans  à  peine,  lorsqu'il 
Tr»  ./  î?"  '"  """^  d'Orléans.  Quoiqu'il  eût  les  yeux  de 
ÏTu  /"'•','  "'agréable  mine.  et.  quoiqu'il  eût  la  langue 

embarrassée,  il  avait  le  geste  si  gracieux,  que  l'on  cessait  S'é 

ven  n'coJ?^™"'  F""  "'  "'"^  ^""^  1"«  ^'''  pantomime.  Sou- 
à  ml  chP^n  T  ■'"*  un  .ompllment  ou  un  récit  et  s'arrêtait 
IMmbonini  if'''.  "'■«'""■'■«  ^""^  "3""  Parut  chez  madame  de 
le  r va  èM.  n    ^  '""''"'•'''^'■-'  tellement,  que  ce  fut  le  cardinal 

TtJu'.vZrLf'!,  "  temps-là  même,  le  dur  continua 
eu  tus  Tes  ^'n^"'  "".  ""''^  "  """  '^''^''  '^  cardinal,  qu'il 
autr;"ui  l'eûtTaît  '"  <=°'"P'in'-<.  «uoiflue  ce  fut.  un 
-  Jésus  I  s'écria  le  duc  de  Candale.  fils  aîné  de  M  d'Fner 
non^  que  ce,  homme  est  donc  heureux  d'avoir  des  bras  :  ' 
libérard'ansî  .  de  Montmorency  était  riche,  brave,   galant. 

leigLTÂVLlt'^^r"^^'-  S*?''   '"^^  "'«■>   ^  Cheval,   .ivai 
.ira  gens  <i  espilt<^  ses  gages,  fôisait  faire  ses  vers  mr  Tiiéo 

dl^U         ■  "°''  "^"'Z"  -'=^'°"   "°  gentilhomme   qui 

s^TauLT""^''  ''"^  "'"'  ''""  ^  emprunter    ma  fortune 


liô 


monsieur,   dit-il  ,   j'ai   à   vous 


Il  le  tire  à  part. 

—  Venez   che^   moi   demain, 
parler. 

Le  gentilhomme  se  rend  à  l'invitation  et  trouve  les  vingt 
mille  écus  comptés  sur  une  table. 
Un  an  après,  ce  gentilhomme,  enrichi,  les  lui  rapporte 

—  Gardez,  dit  le  duc  ;  les  Montmorencv  ne  prêtent  nas  • 
ils   donnent.  ' 

L'autre   insistant  : 

—  -Monsieur,  ajouta-t-il.  je  suis  récompensé  par  le  plaisir 
Que  j'ai  a  voir  un  gentilhomme  tenir  sa  parole  ■  gardez  les 
vingt  mille  écus;  vous  me  désobligeriez  en  me  forçant  à 
les   reprendre. 

11  envoya  un  jour  à  la  marquise  de  Sablé,  dont  il  était 
1  amant,  une  donation  de  quarante  mille  livres  de  rente  en 
fonds  lie  terre  ;  mais  elle  la  lui  renvoya,  et,  plus  sévère  sur 
ce  point  que  le  gentilhomme  aux  vingt  mille  écus  rien 
ne  put  la  lui  faire  accepter. 

Une  femme  qui  refuse  une  donation  de  quarante  mille 
livres  de  rente  mérite  bien  qu'on  s'occupe  d'elle  un  ins- 
tant; nous  reviendrons  tout  à  l'heure  à  M.  de  Montmo- 
rency. 

Madeleine  de  Souvray,  femme  de  Philippe-Emmanuel  de 
Laval,  m.arquis  de  Sablé,  était  flUe  du  maréchal  de  Sou- 
vray, qui  avait  et»  gouverneur  de  Louis  XIII.  Elle  était 
fort  jeune  lorsqu'elle  vit  pour  la  première  fois  M  de  Mont- 
morency, qu'elle  aima  passionnément.  Il  obtint  d'elle  un 
rendez-vous.  Ce  rendez-vous  était  donné  dans  une  salle 
basse;  au  lieu  d'entrer  par  la  porte,  le  duc,  avec  une  agi- 
lité qui  n'appartenait  qu'à  lui,  bondit  par  la  fenêtre  •  à 
partir  de  ce  moment  eUe  fut  prise  et  garda  cet  amour  à 
peu  près  toute  sa  vie. 

Par  malheur,  M.  de  Montmorency  était  loin  d'être  aussi 
sentimental  que  sa  maîtresse,  et  cette  dissemblance  dans 
le   caractère   amenait   des   refroidissements    entre   eux. 

Un  .jour  que  le  duc  revenait  de  son  gouvernement  du 
Languedoc,  madame  de  Sablé  envoya  un  gentilhomme  au- 
devant  de  lui  à  une  demi-journée,  pour  lui  témoigner  toute 
l'impatience  où   elle   était  qu'il   fût   près   d'elle. 

Le  gentilhomme  trouva  le  duc  et  revint  en  disant  : 

—  iladame,  monseigneur  n'est  pas  moins  impatient  que 
vous. 

—  Mais  où  est-il? 

—  Il  va  venir. 

—  Pourquoi   donc    n'est-il   pas   venu    tout   de   suite? 

—  Madame,  le  lieu  où  il  s'est  arrêté  pour  dîner  n'avait 
que  de  mauvaises  auberges  mal  approvisionnées;  de  sorte 
qu'il  a  été  contraint  d'envoyer  chercher  deux  perdrix, 
qu'il  les  a  fait  plumer  en  sa  présence,  qu'il  les  a  vii 
rôtir,   et  les  a  mangées  de  grand   appétit. 

Cela  ne  parut  point  à  madame  de  Sablé  une  grande 
marque  d'impatience,  et,  quoique  le  maréchal  arrivât  sur 
ces  entrefaites,  elle  fut  si  piquée  de  son  peu  d'empresse- 
ment, qu'elle  s'enferma  chez  elle  et  ne  le  voulut  point  voir. 

Elle  était  tort  jalouse  de  M.  de  Montmorency,  et  il  faut 
avouer  qu'il  y  avait  de  quoi,  car  le  duc  était  fort  coquet  • 
seulement,  elle  était  jalouse  à  tort  et  à  travers  Un  jour! 
elle  lui  reprocha  d'avoir  dansé  au  bal  de  la  cour,  et  d'avoir 
choisi   les  plus   belles   danseuses. 

—  Eh  !  madame,  lui  demanda  M.  de  Montmorency,  vou- 
liez-vous   donc   que   je   choisisse   les   plus   laides? 

—  Certainement,  monsieur,  répondit-elle  ;  c'était  votre 
devoir. 

Après  l'exécution  du  pauvre  maréchal,  elle  devint  une 
des  plus  grandes  visionnaires  du  monde,  surtout  à  l'en- 
droit de  la  mort  ;  plusieurs  fois  elle  tomba  malade  de 
frayeur  en  entendant  dire  que  la  sœur,  le  frère  ou  la  tante 
de  celui  ou  de  celle  qui  parlait  avait  eu  la  rougeole  ou 
simplement  la  fièvre. 

Comme  Mademoiselle  avait  la  petite  vérole,  M.  de  Nemours 
alla  visiter  la  marquise. 

Dès  qu'elle  le  vit_  elle   lui  demanda  : 

—  Ah!  muiispigneiir,  n'avez-vous  point  été  assez  impru- 
dent pour  aller  chez  Mademoiselle? 

—  Justement,  répondit-il. 

—  Je  parle  que  vous  y  êtes  monté?  s'écria  la  marquise 
pâlissant. 

—  Sans  doute  ;  je  voulais  parler  à  quelqu'un. 

—  Et   que   vous   êtes   entré   dans   sa   chambre? 

—  Non  ;  une  de  ses  femmes  est  venue  au-devant  de  mol. 

—  Et  vous  avez  parlé  à  cette  femme  ? 

—  Je  montais  pour  cela. 

—  Oh  !  sauvez-vous,   monsieur   de   Nemours  !   sauvez-vous  ! 

Le  duc  s'en  va.  Dix  minutes  après,  madame  de  Longue- 
ville  arrive  et  trouve  la  chambre  pleine  de  fumée  :  madame 
de  Sablé  y  avait  brûlé  tout  ce  (lul  peut  chasier  le  mau- 
vais air. 

Mailame  de  Longueville  voulait  pai-ler  :  mais  la  marquise 
n'écouta  pas  un  mot  de  ce  qu'elle  disait,  répétant  sru« 
cesse  : 


116 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLlSITir 


—  Avez-vous  TU  un  homme  aussi  imprudent  que  M.  de 
Nemours  ! 

Quand  il  s'agissait  de  la  saigner,  c'était  bien  une  autre 
histoire  :  elle  faisait  d'abord  conduire  le  chirurgien  dans 
le  lieu  de  la  maison  le  plus  éloigné  de  celui  où  elle  cou- 
chait ;  là,  on  donnait  au  praticien  un  bonnet  et  une  robe 
de  chambre,  s'il  avait  un  aide,  on  donnait  à  laide  un  pour- 
point ;  tout  cela_  de  peur  qu'ils  ne  lui  apportassent  le  mau-  : 
vais   air.  *  I 

Un  jour  qu'elle  était  chez  la  maréchale  de  Guébriant.  rue 
de  Seine,  près  de  Ihûtel  Liancourt  : 

—  Ah  !  dit-elle,  ne  vous  étonnez  pas  que  je  reste  si  long- 
temps :   je  suis  empêchée  de  m'en   retourner.  , 

—  Et   pourquoi  cela  "! 

—  J'ai  TU  sur  le  pont  Xeuf  un  petit  garçon  qui  a  eu  depuis    ' 
peu  la  petite  vérole  ;  il  demande  l'aumône  :  en  le  chassant, 
mes  gens  pourraient  gagner  le  mal. 

—  Mais,  alors,  pourquoi  ne  tous  en  allez-vous  point  par 
le  pont   Rouge? 

— *\h  bien,  oui  !  la  dernière  fois  que  j'y  suis  passée,  je 
l'ai  entendu  qui  craquait  ! 

Elle  se  décida  enfin  à  s'en  aller  par  le  pont  Rouge,  crai- 
gnant moins  encore  la  chute  du  pont  que  la  petite  Térole. 

Il  fut  question  de  peste  à  Paris  ;  alors  la  terreur  de  la 
marqui-e  n'eut  plus  de  bornes:  elle  crut  aToir  besoin  d'une 
consultation,  se  sentant  déjà  malade.  Elle  fit,  en  consé- 
quence, réunir  trois  médecins  au.xquels  on  donna  à  chacun 
une  robe  et  un  bonnet  comme  à  l'ordinaire  :  puis  on  les  fit 
asseoir  prés  de  la  porte  d'une  grande  salle  à  l'extrémité  de 
laquelle  était  la  maniuise.  couchée  sur  son  lit  comme  une 
personne  mourante.  La  dame  de  compagnie  allait  dire  aux 
médecins  ce  que  sa  maifre?se  éprouTait  et  retournait, 
ensuite  transmettre  à  celle-ci  les  réponses  de  la  Faculté. 

C'était  juste  au  moment  où  le  fîls  de  madame  de  Ram- 
bouillet venait  de  mourir  de  la  peste.  La  belle  Julie  d'An- 
gennes  écriTait  dans  le  même  temps  à  la  marquise,  mais  en 
prenant,   bien   entendu,   toutes   les   précautions   nécessaires. 

Voici,  du  reste_  la  lettre  de  mademoiselle  de  Rambouillet; 
nous  aimons  à  croire  qu'elle  fut  écrite  avant  la  mort  de 
son  frère  ;  sans  quoi,  elle  ferait  plus  d'honneur  à  son  esprit 
qu'à  son  cœur  :  pourtant,  nous  devons  l'avouer,  le  contenu 
de  cette  lettre  laisse  à  penser  qu'elle  fut  postérieure  à  la 
mort. 

La   suscription   portait   d'abord   ceci  : 

«  Mademoiselle  du  Chalais  (c'était  le  nom  de  la  demoi- 
selle de  compagnie  de  madame  de  Sablé)  lira,  s'il  lui  plaît, 
cette  lettre  à  madame  la  marquise  au-dessous  du  vent.  « 

Puis  la  lettre  contenait  ce  qui  suit  ; 

"  Madame,  je  crois  ne  pouvoir  commencer  de  trop  bonne 
heure  mon  traité  avec  vous  ;  car  je  suis  assurée  qu'entre  la 
première  proposition  que  l'on  vous  fera  de  me  voir  et  la 
conclusion,  vous  aurez  tant  de  réflexions  à  faire,  tant  de 
médecins  à  consulter  et  tant  de  craintes  à  surmonter,  que 
j'aurai  eu  tout  le  loisir  de  m'aviser.  Les  conditions  que  je 
vous  offre  sont  de  n'aller  point  chez  vous  que  je  n'aie  été 
trois  jours  sans  aller  à  l'hôtel  de  Condé  ;  de  changer  de 
toute  sorte  d'habillements,  de  choisir  un  jour  qu'il  aura 
gelé;  de  ne  vous  approcher  que  de  quatre  pas  ;  de  ne  m';is- 
seolr  que  sur  un  seul  siège.  Vous  pourrez  aussi  faire  faire 
un  grand  feu  dans  votre  chambre,  brûler  du  genièvre  aux 
quatre  coins,  vous  environner  de  vinaigre  impérial,  de  rue 
et  d'absinthe.  Si  vous  pouvez  trouver  vos  sûretés  dans  ces 
propositions  sans  que  Je  me  coupe  les  cheveux,  je  vous  jure 
de  les  exécuter  très  religieusement  ;  et.  si  vous  avez  besoin 
d'exemple  pour  vous  fortifier,  je  vous  dirai  que  la  reine  a 
bien  voulu  voir  M.  de  Chaudebonne,  qui  sortait  de  la 
chambre  de  mademoiselle  de  Bourbon,  et  que  madame  d'Ai- 
guillon qui  a  bon  goût  sur  ces  choses-lii  et  à  qui  l'on  ne 
saurait  rien  reprocher  sur  de  pareils  sujets,  vient  de  me  man- 
der que,  si  je  ne  voulais  aller  la  voir,  elle  viendrait  me 
chercher  !  » 

On  Ignore  si.  malgré  toutes  ces  précautions,  la  belle  Julie 
d'.Xngennes  fut  reçue. 

Cn  jour,  madame  la  marquise  de  Sablé  fit  tirer  son 
horoscope. 

—  Quel   âge   avez-vous,   madame?    demanda    l'astrologue. 

—  Trente-six  ans. 

Elle  en  avait  quarante-deux. 

L'astrologue  parla  tout  bas  à  mademoiselle  de  Chalais. 

—  Que  dlt-ilî  demanda  la  marquise,  qui  selon  son  habi- 
tude, se  tenait  à  distance. 

—  Madame,  11  me  dit  gu'U  ne  peut  rien  faire  qu  11  ne 
sache  votre  âge  au  juste. 

—  11  se  moque,  Il  se  moque,  cet  astrologue  ! 
Puis,   au   bout  d'un   Instant  : 

—  S  11  n'est  pas  satisfait,  Je  lui  donne  six  mois  de  plus  ■ 
mais  qu'il  commence,  il  n'en  aura  pas  davantage. 


Avant  d'emménager  dans  une  maison,  elle  s'informait  si 
personne  n'y  était  mort.  Un  jour,  elle  résilia  un  bail,  en 
payant  un  gros  dédit,  parce  qu'elle  apprit  qu'un  maçon 
s'était  tué  en  la  bâtissant. 

Elle  se  faisait  celer  si  souvent,  que  l'abbé  de  la  Vic- 
toire. Claude  Duval  de  Coupeauville,  prélat  d'un  esprit  char- 
mant, ne  disait  plus,  en  parlant  d'elle,  que  feu  la  mar- 
quise  de    Sablé. 

Pour  le  coup,  elle  se  crut  morte,  et  en  demeura  plus 
d'un  an  brouillée  avec  l'abbé  de  la  Victoire. 

Sa  meilleure  amie  était  la  comtesse  de  Maure,  vision- 
naire comme  elle  :  elles  s'étaient  logées  porte  à  porte  pour 
se  voir  tout  à  leur  aise  ;  mais,  comme,  à  I.i  moindre  indis- 
position de  lune  l'autre  avait  peur  d'attraper  quelque 
maladie  mortelle,  elles  étaient  quelquefois  trois  mois  sans 
se  voir,  s'écrivant   dix  fois  le  jour. 

La  comtesse  de  Maure  tomba  sérieusement  malade. 

On  comprend  que.  dès  lors,  toute  communication  directe 
fut  rompue  entre  les  deux  amies  ;  seulement,  chaque  jour, 
mademoiselle  de  Chalais,  d  une  fenêtre  à  l'autre,  interro- 
geait les  gens  de  la  comtesse  de  Maure  sur  la  santé  de 
leur  maîtresse. 

Il  est  vrai  que  madame  de  Sablé  avait  bien  recommandé, 
si  madame  de  Maure  mourait,  qu'on  ne  le  lui  dît  pas. 

Enfin,   celle-ci   mourut 

Chalais   revint   toute   triste   de   son   observatoire. 

—  Eh  bien.   Chalais?   demanda  la  marquise. 

—  Oh  :   madame  ! 

—  Est-ce  quelle  ne  mange  plus? 

—  Non. 

—  Est-ce  qu'elle  ne  parle  plus? 

—  Non. 

—  Ah  !    Chalais.    elle   est   morte,    alors. 

—  Madame,  répondu  Clialals,  souvenez-vous  que  c'est  vous 
qui  lavez   dit.   et   non  pas  mol. 

Un  autre  jour,  elle  entend  un  chant  d'église  dans  la 
cour  de  son  hôtel. 

—  Chalais.  voyez  ce  que  c'est. 

—  Eh  :  madame,  ce  sont  tous  les  enfants  de  chœur  rouges 
et  blancs  de  Paris. 

—  Mais   que   font-ils? 

—  Ils  (hantent  un  iJc  prolundis. 

—  Pour  qui  ? 

—  Pour  vous. 

—  Comment,  pour  moi  ?  Mais  qui  donc  envoie  ces  petits 
misérables? 

—  L'abbé  de  la  Victoire. 

—  L'abbé   de  la  Victoire  ? 

—  Oui  ;  ne  vous  voyant  pas,  il  continue  à  soutenir  qu« 
vous  êtes  morte,  et  11  prie  et  fait  prier  pour  le  repos  de 
votre  àme. 

—  Il  est  donc  là,  avec  toute  sa  sainte  marmaille? 

—  Oui.   madame. 

—  Eh  bien,  dites-lui  que  je  lui  pardonne,  mais  qu'il  s'en 
aille,  lui  et  ses  maudits  choristes. 

—  Madame,  il  dit  qu'il  ne  sera  sur  que  vous  êtes  vivante 
que  lorsqu'il  vous  aura  parlé. 

—  Qu'il  monte,  alors  ! 

L'abbé  monta,  fut  pardonné  et  renvoya  ses  enfants  de 
chœur. 

Revenons  à  M.  de  Montmorency. 

Nous  avons  dit  qu  il  était  fort  coquet  ;  aussi  donna-t-il 
bien  du  chagrin  à  la  pauvre  marquise  de  Sablé. 

Il  aima  d'abord  la  Choisy,  fille  de  bon  lievi,  mais  très 
galante,  qui.  quoique  ayant  été  mariée  depuis,  fit  mettre 
sur  son  tomlieau  qu  elle  avait  été  fort  estimée  des  grands  et 
avait   eu   l'amitié   de   plusieurs. 

Puis  le  duc  fut  amoureux  de  la  reine  :  mais  Buckingham 
vint,  sans  dire  gare,  donner  au  milieu  de  cet  amour  et  le 
dérangea  fort.  M.  île  Montmorency  avait  un  portrait  de 
son  auguste  bien-aimée,  et  il  faisait  mettre  à  genoux  les 
gens  au.xquels  il  le  montrait. 

Un  jour,  il  eut  querelle  avec  Bassompierre  ;  celui-ci  dan- 
sait mal,  M.  de  Montmorency  s'en  moqua. 

—  Il  est  vrai,  dit  Bassompierre,  que  je  n'ai  pas  tant  d'es- 
prit que  vous  dans  les  pieds  ;  mais  je  me  vante  d'en  avoir 
davantage  ailleurs. 

—  En  tout  cas.  répliqua  le  duc.  si  je  n'ai  pas  aussi  bon 
bec,  je  crois  avoir  meilleure  épée. 

—  Oui,  dit  Bassompierre,  vous  avez  celle  du  grand  Anne. 
Et   Bassompierre  prononça    le    mot    comme    s'il    n'avait 

qu'un  n. 

Ils  allaient  se  battre  le  lendemain,  mais  on  les  accorda 
avant   qu'ils  se  séparassent. 

M.  de  Montmorency  eut  une  autre  querelle  avec  le  duo 
de  Retz.  Il  avait  été  sur  le  point  d'épouser  mademoiselle  de 
Ueaupréau  ;  mais  la  reine  fit  rompre  le  mariage,  pour  lui 
donner  une  de  ses  parentes  qui  était  de  la  maison  des 
Urslns  ;  plus  tard,  le  duc  de  Retz  épousa  mademoiselle  de 
Beaupréau.  La  querelle  vint  de  ce  que,  au  Heu  d'appeler 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII    ET   RICHELIEU 


son  rival  duc  de  netz,  M.  de  Montmorency  l'avait  appelé 
duc  de  ilon-Iicste. 

La  duchesse  de  Montmorency  était  fort  jalouse  de  son 
mari,  qu'elle  aimait  tendrement.  Cependant  comme  toutes 
les  femmes  couraient  après  son  cher  duc.  et  quil  en  venait 
de  la  province  rien  que  pour  le  voir,  elle  fit  un  marché 
avec  lui  :  c'est  qu'il  aurait  carte  blanche,  pourvu  qu'il  lui 
racontât  ses  bonnes  fortunes.  Le  marché   fut  non  seulement 


l'épée  de  connétable,  qui  déjà  quatre  fols  était  entrée  dans 
sa  famille,  et  lui  montra  les  té'es  encore  sanglantes  de 
Chalais  et  de  Marillac  roulant  au  pied  de  l'échafaud. 

Montmorency  adhéra. 

Seulement,  il  avait  demandé  le  temps  de  faire  des  levées 
et  de  réunir  un  nombre  d'iiummes  suffisant,  lorsque,  tout 
a  coup,  il  apprit  que  Gaston  d'Orléans  arrivait,  poursuivi 
par  deux  armées. 


L'échafaud  avait  été  dressé  dans  la  cour  de  l'HoIel  de  Ville. 


fait,  mais  tenu,  et  la  duchesse  se  consolait  des  infidélités 
de  son  mari  en  voyant,  disait-elle  avec  orgueil,  quelles 
grandes   dames   il   lui   donnait   pour   rivales. 

Le  duc  était  très  brave,  mais  très  médiocre  homme  de 
guerre,  comme  on  le  verra  tout  â  l'heure  quand  nous  racon- 
terons l'affaire  où  11  tomba  entre  les  mains  des  troupes 
royales. 

Keprenons  donc  notre  récit  où  nous  l'avons  laissé,  c'est-à- 
dire  au  moment  où  l'on  apprit  que  le  duc  venait  d'embras- 
ser la  cause  de  Gaston  d'Orléans. 

L'abbé  d'Iilbcne,  neveu  de  l'évéque  d'.MbI,  était  venu,  de 
la  part  du  prince,  propo.-er  à  .Vl.  de  Montmorency  de  se 
déclarer  contre  Richelieu;  Il  lui  cvagéra  la  gloire  dont  se 
couvrirait    l'homme  qui   renverserait    l'Idole,     lui    promit 

IIFMtl  IV,  lOCIS  X1!I  ET  niCIIKMEO' 


Gaston  amenait  environ  deux  mille  hommes  avec  lui,  et, 
pour  ces  deux  mule  hommes,  huit  ou  dix  maréchaux  de 
camp. 

Montmorency,  quoique  pris  à.  court,  ne  voulut  point  fail- 
lir à  la  parole  donnée.  11  avait  envoyé  des  émissaires  en 
Espagne  pour  en  tirer  de  l'argent  et  y  lever  des  hommes  : 
car  il  peine  si.  avec  ce  que  lui  amenait  le  duc  d'Orléans. 
11  avait  six  mille  soldats  à  opposer  aux  troupes  royales  ■ 
encore  étaient-Ils  répartis  entre  Lodéve,  Albl.  Uzès,  .Mais, 
Lunel  et  SaInt-Pons. 

Deux  armées,  comme  nous  l'avons  dit.  poursuivaient  le 
duc  :  l'une  était  commandée  par  le  maréchal  de  la  Force  : 
l'autre  par  le  maréchal  de  .Schomberg. 

Montmorency   résolut  d'attaquer   la  dernière. 

I('> 


us 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Le  29  août  1632,  11  la  joignit,  'et  prit  aussitôt  ses  disposi- 
tions de  combat.  Monsieur  était  en  personne  près  du  duc  de 
Montmorency. 

Alors,  le  maréchal  de  Schomberg,  n'oubliant  pas  qne  le 
cardinal  de  Richelieu  n'était  que  ministre,  et  pouvait  tom- 
ber ;  songeant  que  le  roi  était  d'une  santé  chancelante,  et 
pou-vait  mourir;  qu'enfin,  Monsieur,  contre  lequel  il  mar- 
chait, était  Ihérilier  du  trône,  le  maréch.il  de  Schomberg, 
disons-nous,  ouvrit  une  dernière  négociation  avec  le  prince, 
et   envoya  Cavoye   pour   parlementer. 

Mais  le  duc  répondit  : 

—  Combattons   d'abord;   après   la   bataille,   on   parlemen- 

La  journée  du  31   se  passa  en  reconnaissances  mutuelles. 

Le  !<"■  septembre,  a  huit  heures  du  matin,  M.  de  Schom- 
berg s'empara  d'une  maison  qui  n'était  qu'à  quelques  por- 
tées de  mousquet  des  premières  lignes  du  duc  de  Jlontmo- 
rency    et  y  logea   une  avant-garde. 

A  cette  nouvelle,  le  maréchal-duc  prit  avec  lui  cinq  cents 
homme';  alla  reconnaître  l'armée  de  Schomberg,  et,  se  trou- 
vant près  de  la  maison  occupée,  chargea  ceux  qui  étaient 
dedans    lesquels   abandonnèrent   aussitôt   leur  poste. 

M  de  Montmorency  revint  vers  son  corps  d'armée,  tout 
joyeux  de  ce  succès,  qu'il  tenait  pour  être  de  bon  augure. 

Il  trouva  le  duc  d'Orléans  qui  l'attendait,  avec  le  comte  de 
Moret,  son  frère  naturel,  et  le  maréchal  de  Rieux.- 
'  Alors,  s'avançant  vers  le  prince  ; 

—  Monsieur,  lui  dit-il,  voici  le  jour  où  vous  serez  victo- 
rieux de  totis  vos  ennemis,  le  jour  où  vous  réunirez  le  fils 
avec  la  mère:  Mais,  ajouta-t-il.  il  ïaut  que,  ce  soir,  votre 
épée  soit  comme  est  la  mienne  ce  matin,  c'est-à-dire  rouge 
jusqu'à  la  garde  !  ^         .     . 

Lft  duc  d'Orléans  n'aimait  pas  les  épées  nues  et  surtout 
les  épées  sanglantes  :   il  détourna  les  yeux. 

—  Eh  '  monsieur,  dit-il,  ne  perdrez-vous  donc  jamais  1  ha- 
bitude de  vos  rodomontades?  Ce  que  vous  avez  fait  ce 
matin  ne  préjuge  en  rien  de  la  journée  et  nous  donne  tout 
au  plus  des  espérances. 

—  En  tout  cas,  reprit  le  maréchal,  en  supposant  que  je 
ne  vous  donne  que  des  espérances,  c'est  plus  que  ne  vous 
donne  le  roi  votre  frère  ;  car,  au  lieu  de  vous  donner  des 
espérances,  11  vous  les  ôte  toutes,  même  celle  de  la  vie. 

—  Bah  !  fit  Gaston  en  haussant  les  épaules,  croyez-vous 
que  la  vie  de  l'iiéritler  présomptif  soit  jamais  en  jeu"  Arrive 
qui  arrive,  je  suis  toujours  sûr  de  faire  ma  paix,  pour  moi 
et  trois  personnes. 

Le  maréchal  sourit  amèrement. 

—  Bon  !  dit-il  il  demi-voix  au  comte  de  Moret  et  au  maré- 
chal de 'Rieux,  voilà  déjà  notre  homme  qui  saigne  du  nez; 
il  compte  s'enfuir,  lui  troisième;  mais  ce  n'est  ni  vous  ni 
moi,    n'est-ce    pas.    messieurs,    qui    lui    servirons    d'escorte? 

Les   deux   gentilshommes   répondirent   que   non. 

—  Eh  bien,  continua  le  maréchal-duc,  joignez-vous  à  moi. 
Il  faut  que  nous  l'engagions  si  avant  aujourd'hui,  que  nous 
le  vovJons  l'épée  à  la  main. 

En  ce  moment,  on  vint  annoncer  que  l'on  voyait  l'armée 
de  Schomberg  sortir  du  bois  et  se  ranger  en  bataille. 

—  Allons  :  messieurs,  dit  le  raaréchal-duc,  voici  l'heure... 
Chacun  à  son  poste  ! 

Puis,  voulant  juger  par  lui-même  de  la  force  de  l'ennemi. 
M.  de  Montmorency,  tout  couvert  de  plumes  aux  couleur.^ 
du  duc  d'Orléans,  monta  sur  un  cheval  gris  qui  n'avait 
point  encore  fatigué,  lui  lit  franchir  un  ruisseau,  et  s'en 
alla  jusqu'à  cinquante  pas  des  lignes  ennemies  ;  puis,  lors- 
qu'il eut  vu  ce  qu'il  désirait  voir,  11  revint  vers  ses  hom- 
mes, et  prit  le  commandement  de  l'aile  droite,  laissant  celui 
de  l'aile  gauche  au  comte  de  Moret. 

Presque  aussitôt,  les  premiers  coups  de  feu  se  firent  en- 
tendre :  les  deux  généraux,  qui  ne  devaient  plus  se  revoir, 
se  saluèrent  une  dernière  fols  avec  leurs  épées.  et  marchè- 
rent à  l'ennemi. 

Du  cMÉ  du  duc.  l'affaire  fut  courte. 

Impatient  d'en  venir  aux  mains,  Il  se  met  à  la  tête  d'un 
escadron  de  cavalerie,  franchit  un  fossé,  et  se  jette  dans  un 
chemin  étroit  où  quelques  gentilshommes  seulement  peu- 
vent le  suivre. 

Le  comte  de  Rieux  avait  voulu  le  retenir  ;  mais,  voyant 
la  chose  impossible  : 

—  Je  vais  donc  vous  suivre,  monseigneur.  dit-U,  et  au 
moins  mourral-je  avec  vous  ! 

11  tint  parole. 

A  re.xtrémité  du  chemin  où  Montmorency  s'était  si  im- 
prudemment engagé,  l'infanterie  royale  était  rangée  en 
bataille. 

Le  duc  reçut  le  leu  sans  s'arrêter,  et  quoiqu'une  balle 
l'eût  touché  à  la  gorge. 

Au  même  instant,  11  se  trouva  en  t.ace  de  quehiues  che- 
vau-iégors  du  roi,  accourus  à  sa  rencontre.  D'un  coup  de 
pistolet.  11  cassa  le  bras  de  l'officier  qui  les  commandait, 
mais  qui,  en  même  temps,  lui  logeait  deux  balles  dans  la 
bouche. 


Sans  s'occui)ep  de  sa  triple  blessure,  le  maréchal  continua 
de  pousser  en  avant  ;  deux  des  chevau-légers,  le  baron  de 
Laurieres  et  son  fils,  tentent  de  lui  barrer  le  passage  :  il 
les  culbute  tous  deux;  mais  tous  deux,  en  tombant,  déchar- 
gent sur  lui  leurs  pistolets,  dont  les  deux  balles  lui  labou- 
rent la  poitrine. 

N'importe  !   il  continue  son   chemin. 

Enfin,  après  avoir  forcé  le  septième  rang,  son  cheval,  criblé 
de  blessures,  s'abat,  et  le  maréchal-duc  roule  avec  lui,  per- 
dant son  sang  par  dix  plaies,  et  jetant,  comme  dernier  Cri 
de  guerre,  son  nom  de  Montmorency. 

Ainsi  qu'on  le  voit,  cette  bataille,  dite  de  Castelnaudary, 
fut  à  peine  un  combat  ;  pendant  que  le  duc  se  faisait  prendre 
le  comte  de  Moret  se  faisait  tuer.  L'engagement  ne  dura 
pas  plus  d'une  heure  :  M.  de  Schomberg.  dans  son  rapport, 
compte  huit  morts  et  deux  blessés.  —  Les  deux  blessés  et 
quatre  des  morts  l'étaient  du  lait  de  M.  de  Montmorency. 

Le  duc.  tombé  évanoui  sous  son  cheval,  en  fut  tiré  par 
les  soins  d'un  archer  du  roi. 

Lorsqu'il  revint  à  lui.  sa  première  parole  lut  pour  deman- 
der un  confesseur  ;  se  croyant  blessé  à  mort,  il  tira  de  son 
doigt  une  bague  qu'il  pria  l'archer  de  remettre  à  la  duchesse 
sa  femme. 

On  lui  enleva  d'abord  son  armure,  ce  qui  le  soulagea  fort  ; 
puis  l'.ircher  et  quelques-uns  de  ses  camarades  le  portèrent 
sur  leurs  bras  jusqu'à  une  métairie  voisine,  où  l'aumônier 
du   maréchal  de  Schomberg  reçut  sa  confession. 

Un  chirurgien  vint  ensuite,  qui  lava  et  banda  ses  plaies  ; 
après  quoi,  on  plaça  une  planche  avec  de  la  paille  sur  une 
échelle  :  les  gardes  du  roi  y  étendirent  leurs  manteaux,  et. 
sur  ce  brancard  improvisé,  portèrent  le  duc  à  Castelnaudary. 

Son  arrivée  dans  cette  ville,  où  il  était  adoré,  occasionna 
presque  une  émeute,  et  11  fallut  employer  la  violence  pour 
empêcher  la  douleur  populaire  de  devenir  séditieuse. 

Lorsqu'on  se  fut  assuré  que  les  blessures  du  duc  n'étalent 
pas  mortelles,  on  s'occupa  de  lui  faire  son  procès. 

Pour  cela,  on  le  conduisit  à  Toulouse. 

Mais  les  capitouls  déclarèrent  que.  quelle  que  fût  la  garde 
que  l'on  donnât  au  maréchal,  ils  ne  pouvaient  répondre 
d'un  prisonnier  si  cher  au  peuple  ;  en  conséquence,  on  l'en- 
ferma au  château  de  Lectoure.  qui.  pour  le  gouvernement 
dépendait  de  la  Guyenne,  et,  pour  la  justice,  de  Toulouse 

M.  de  Montmorency  commença  par  récuser  les  juges  qu'on 
lui  voulait  donner,  disant  que  c'était  au  parlement  de  Paris 
de  faire  son  procès. 

Mais  bientôt  il  eut  honte,  lui,  soldat,  d'engager  cette  lutte 

—  Bah  !  dit-il,  à  quoi  bon  chicaner  ma  vie?  .le  serai  aussi 
bien  condamné  à  Paris  qu'ici. 

Alors,  il  coupa  sa  moustache  et  s.a  cadenette  —  on  n'en 
portait  qu'une  à  cette  époque  —  et  les  envoya  à  sa  femme. 

Quant  au  duc  d'Orléans,  il  avait,  comme  de  raison,  fait 
sa  paix  :  le  l"  octobre,  les  conditions  en  furent  ratifiées  à 
Montpellier.  Il  avait  bien  un  peu  bataillé  pour  obtenir  la 
vie  de  Montmorency  ;  mais,  voyant  que  son  obstination  fai- 
sait traîner  en  longueur  ses  propres  affaires,  il  avait  cédé, 
abandonnant  le  pauvre  maréchal  comme  il  avait  déjà  aban- 
donné  Chalais. 

Cependant,  on  faisait  de  grandes  Instances  près  du  roi 
en  faveur  de  M.  de  Montmorency  ;  mais  le  roi  ne  voulait 
entendre  à  rien. 

—  11  faut  que  mon  frère  soit  puni,  répétait-il.  Etrange 
manière  de  punir  Gaston  d'Orléans  que  de  couper  le  cou  à 
Henri   de  Montmorency  ! 

Sollicité  de  tous  côtés,  le  cardinal  ne  put  s'empêcher  de 
présenta  un  terme  moyen  :  c'était  de  faire  condamner  le 
duc,  mais  de  surseoir  au  châtiment  en  se  tenant  néanmoins 
tout  prêt  à  l'exécuter,  dès  qu'on  aurait  à  se  pl.alndre  du 
duc  d'Orléans,  et.  cela,  sans  autre  forme  que  d'envoyer  le 
grand  prévôt  faire  sa  charge  au  lieu  où  le  prisonnier  serait 
gardé. 

—  Il  est  vrai,  ajoutait  le  cardinal,  que  M.  de  Montmo- 
rency est  d'une  garde  difficile  ! 

Le  roi  ti-ouva  que  ce  serait  trop  d'embarras,  et  décida  (lue 
la  justice  aurait  son  cours. 

Le  procès  ne  pouvait  être  long  :  le  duc  avouait  tout.  Amené 
sur  la  sclletic,  il  déclara  reconnaître  la  faute  dans  laquelle 
il  était  tombé,  plus  par  imprudence  que  par  malice,  dont 
11  avait  maintes  fois  demandé  pardon  à  Dieu  et  au  roi, 
comme  il  faisait  présentement. 

La  Cour  rendit  son  arrêt. 

Cet  arrêt  dépouillait  le  duc  de  tous  états,  honneuTS  et 
dignités;  il  le  condamnait  à  avoir  la  tête  tranchée  sur  un 
échafaud  dressé  en  la  place  de  Salins,  déclarait  les  terres 
de  Montmorency  et  de  Dnnville  privées  à  jamais  du  titre  de 
pairie  et  réunies  au  domaTne  avec  tous  les  autres  biens  du 
condamné. 

Le  duc,  au  reste,  avait  demandé  une  singulière  grâce  qui 
lui  avait  été  octroyée  sans  conteste  :  celle  d'être  traité 
avant  le  jugement  même,  comme  si  l'arrêt  eût  été  prononcé. 
En  conséquence,  on  lui  accorda  un  confesseur  dès  le  second 
Jour  de  son  arrivée  à  Toulouse. 


HENRI    IV,   LO'JIS  XIII    ET   RICHELIEU 


tfo 


Le  père  Arnoux.  ancien  confesseur  du  roi,  disgracié  onze 
ans  auparavant,  avait  été  choisi  par  le  duc.  Il  fut  Intro- 
duit près  de  lui.  et  y  resta  jus(iuaa  momentde  l'exécution. 

Montmorency  demanda,  en  outre,  pour  sa  lecture.  l'Imlla- 
lioii  lie  Jisua-Clirtfl.  et  se  fit  .ipporter  Quelques  reli<]ues  ;  en 
même  temps,  comme  s'il  Voulait  rompre  avec  tous  les  sou- 
venirs mondains,  il  se  dépouilla  de  sa  chaîne  et  de  ses  bra- 
celets. 

Le  roi  hâtait  le  jugement  tant  qu'il  pouvait  :  11  s'ennuyait 
à  Toulouse,  et  était  pressé  d'en  partir.  Cependant  l'arrêt 
prononcé,  le  père  Arnoux  implora  vingt-quatre  heures  de 
sursis  :  il  lui  fallait  ces  vlii^rt-quatre  heures,  disait-il,  pour 
achever  de  détacher  le  malheureux  duc  des  choses  de  ce 
monde.  C'était  un  simple  prétexte  ;  car  le  duc  était  parfai- 
tement résigné  ;  mais  tous  les  amis  du  condamné  s'étaient 
donné  le  mot.  et  devaient  profiter  de  cette  journée  pour 
tâcher  d'obtenir  sa  grâce. 

Par  malheur,  le  roi  s'était  mis  à  l'abri  des  sollicitations 
en  Interdisant  à  tous  les  parents  du  condamné  l'entrée  de 
la  ville  où  II  se  tenait.  Madame  de  Condé.  sœur  du  duc, 
tenta  vainement  d'arriver  jusqu'au  roi  ;  rebutée  de  tous 
cotés,  elle  se  retira  dans  une  chapelle  où  elle  demeura  jus- 
qu'au soir  en  prière. 

Le  duc  d'.\ngouléme,  qui  devait  sa  liberté  à.  M.  de  Mont- 
morency, écrivit  au  roi  pour  Implorer  sa  clémence  ;  un  gen; 
tllhomme  du  duc  d'Orléans,  porteur  d'une  lettre  suppliante 
écrite  par  son  maître,  se  jeta  par  trois  fois  aux  pieds  du  roi, 
pleurant  et  baisant  le  bas  de  son  manteau  ;  mais  prières  et 
larmes  furent  inutiles. 

Le  cardinal  de  la  Valette,  le  duc  et  la  duchesse  de  Che- 
vreuse.  impitoyablement  repoussés,  forcèrent  le  duc  d'Eper- 
uon  de  supplier  pour  eux  ;  le  vieillard,  avec  ses  cheveux 
blancs  et  sa  barbe  blanche,  s'agenouilla  devant  Louis  XIII, 
et  le  pria  de  pardonner  au  duc  de  Montmorency  le  crime 
dont  lui-même,  duc  d'Epernon.  s'était  rendu  coupable,  don- 
nant sa  fidélité  présente  comme  exemple  de  ce  que  pouvait 
produire  le  pardon  :  le  roi  resta  les  yeux  baissés,  les  sour- 
cils froncés,  le  visage  morne,  et  ne  répondit  pas  plus  que 
s'il  eût  été  sourd  et  muet. 

Enfin,  desserrant  ses  lèvres  blêmes  et  serrées  par  la 
colère  : 

—  Retirez-vous,  monsieur  !  dit-il  au  duc. 

Le  vieillard  joignit  les  mains  avec  un  geste  suppliant. 

—  Retirez-vous!  répéta  le  roi. 
Le  duc  se  retira. 

Dès  lors,  tout  le  monde  vit  bien  qu'il  fallait  s'adresser  non 
plus  au  roi.  mais  à  Dieu,  et  qu'un  miracle  seul  pouvait  sau- 
ver le  condamné. 

Ramené  à  l'hôtel  de  ville,  et  pendant  qu'on  délibérait 
encore,  le  maréchal-duc  écrivit  â  sa  femme  une  lettre 
d'adieu,  lui  envoya  un  état  de  ses  dettes,  une  espèce  de  tes- 
tament en  faveur  de  ses  domestiques  et  des  gentilshommes 
de  sa  maison  ;  puis,  enfin,  la  pria  de  faire  don  de  trois 
tableaux  précieux  qu'il  possédait  à  trois  légataires  diffé- 
rents. 

L'un  dé  ces  tableaux  était  pour  sa  sœur  la  princesse  de 
Condé  ;  l'autre,  pour  la  maison  professe  de  Saint-Ignace,  et 
le  troisième,  chose  étrange  !   pour  le  cardinal  de   Richelieu. 

C'est  ainsi  que  ceux  que  l'on  invitait  à  s'ouvrir  les  veines. 
sous  Caligula  et  sous  Néron,  ne  manquaient  jamais  de  lais- 
ser quelque  legs  précieux  à  l'empereur  qui  les  faisait  mou- 
rir. 

Ces  soins  accomplis.  le  duc  quitta  rhablUement  qu'il  por- 
tait et  en  prit  un  de  toile  blanche,  qu'il  avait  fait  préparer 
(^'''.vance  pour  son  dernier  jour  ;  puis  il  écrivit  encore  deux 
lettres,  l'une  au  cardinal  de  la  Valette,  l'autre  a  la  prin- 
cesse de  Condé.  et  fit  quelques  nouvelles  dispositions  pour 
ses  serviteurs. 

On  vint  alors,  au  nom  du  roi.  —  et  comme  c'était  l'usage 
en  pareille  occasion.  —  demander  nu  condamné  le  bflton  de 
maréchal  et  le  collier  de  l'Ordre,  qu'il  remit  aussitôt,  en  se 
pnéparant  à  descendre  à  l'étage  Inférieur  pour  y  entendre 
l'aiTét  de  la  cour...  En  ce  moment,  le  lieutenant  des  gardes 
qui  lommandait  A  l'hôtel  de  ville  fut  mandé  de  la  part  du 
roi.  Tout  le  monde  crut  que  Sa  Majesté  faisait  grâce,  et  il  y 
eut  un  murmure  de  Joie  qui  se  répandit  jusque  sur  la  place. 

Le  lieutenant,  plein  d'espoir,  arriva  tout  courant  au  logis 
du  roi.  et  trouva  le  maréchal  de  Châtillon  suppliant  à  son 
"tour  en  faveur  du  malheureux  duc  :  le  roi  resta  inébran- 
lable :  seulement,  «  ayant  égard  aux  prières  d'un  de  ses 
serviteurs  pour  que  l'exécntlon  du  duc  se  fit  en  un  lieu  par- 
ticulier, aln=i  qu'il  fut  autrefois  accordé  en  semblable  cns 
par  son  très  honoré  père,  que  Dieu  absolve,  «  il  permit, 
comme  Henri  IV  avait  fait  pour  BIron,  que  Montmorency 
eût  la  tête  tranchée  dans  la  cour  de  l'hôtel  de  ville  de 
Toulouse. 

L'officier  retourna  vers  le  condamné,  et,  en  le  voyant  de 
loin  revenir  morne  et  silencieux,  on  comprit  que  toute  espé- 
rance était  perdue. 

En  efTet,  il  apportait'  pour  toute  gi'âce  celle  que  nous 
avons  dite. 


L'heure  était  donc  arrivée. 

Le  lieutenant  trouva  le  prisonni»  v  au  milieu  des  gardes 
et  s'eutretenant  avec  le  père  Arnoux. 

II   le  lit  descendre  dans  la  chapelle. 

Moîiiniorency.  un  crucifix  a  la  main,  et  couvert  d'une 
méchante  casaque  de  soldat  jetée  sur  son,  linceul  de  toile, 
alla  droit  â  1  autel,  y  lit  sa  prière,  puis  entendit  à  genoux 
la  lecture  de  sa  .sentence. 

Pendant  ce  temps,  l'officier  tentait  un  dernier  effort. 

—  Je  vais  rendre  compte  au  roi,  avait-il  dit.  Attendez  mon 
retour  avant  daller  plus  loin. 

On  attendit  .son  reti)ur  :  il  rapportait  au  bourreau  l'ordre 
de  faire  son  office. 

Le  duc,  alors,  donna  ses  mains  à  lier,  son  cou  à  dépouil- 
ler, ses  cheveux  à  couper  :  —  il  avait  les  cheveux  longs  et 
flottants   sur  les   épaules,   suivant   la   mode   du   temps. 

La  seule  recommandation  qu'il  fit  â  l'exécuteur,  pendant 
cette  opéi'atioa  suprOme  <iue  notre  époque  railleuse  a  appe- 
lée la  toilette,  fut  celle-ci  : 

—  Mon  ami.  veillez,  je  vous  prie,  à  ce  que  ma  tête  ne 
roule  pas  jusqu'à  terre. 

Puis,  toujours  s'eutretenant  avec  le  père  Arnoux,  il  sortit 
de  la  chapelle  et  s'avança  vers  l'échafaud,  dressé  dans  la 
cour  de  l'hôtel  de  ville,  dont  les  portes  étaient  fermées;  sans 
s'arrêter,  il  monta  les  degrés  d'un  pas  ferme,  se  mit  à 
genoux,  et  posa  sa  tote  sur  le  billot. 

.\u-dessus  du  billot,  dit  la  relation,  était  suspendue  une 
sorte  de  doloire  tenue  entre  deux  ais  de  bols  Rt  attachée 
par  une  corde  qui,  en  se  lâchant,   la  faisait  tomber. 

Cependant,  comme  le  duc  s'était  mal  placé,  ou  que,  dans 
la  position  prise,   ses  blessures   le  faisaient   souffrir  : 

—  Attendez,  dit-il  au  bourreau. 
Et  il  se  plaça  autrement. 

Puis,  faisant  signe  qu'il  était  prêt  : 

—  Domine  Jesu!  raurmura-t-il,  accipe  splrlinm  meuiit  : 
(Seigneur  Jésus,   recevez  mon  âme  !) 

La  corde  fut  fâchée,   et  la  tète  séparée  du  corps. 

C'était   un   essai   de   notre   guillotine   moderne. 

.aussitôt  la  tète  trancliée,  —  et  l'exécuteiir,  fidèle  à  la 
recommandation  faite,  avait  eu  soin,  en  la  retenant  par  les 
cheveux,*  d'empêcher  qu'elle  ne  roulât  à  terre,  —  aussitôt  la 
tête  tranchée,  disons-nous,  on  ouvrit  les  portes,  les  soldats 
sortirent  de  l'hôtel  de  ville,  et  le  peuple  s'y  précipita. 

Ainsi  s'accomplit  la  prédiction  de  Nostradamus  exprimée 
dans  ces  deux  vers  de  ses  Centuries  : 

Xeufve  obtvrfe  au  grand  Montmorency, 
Hors  lieux  prouvés,  délivré  à  clère  peine  (1). 

La  pau\'Te.  veuve,  en  recevant  la  lettre  et  les  cheveux  de 
son  mari,  se  retira  au  couvent  de  la  Visitation  de  Moulins. 
dont  elle  mourut  supérieure,  le  5  juin   IC66. 

«  Elle  y  pleura  tant,  dit  Tallemant  des  Réaux,  que,  de 
voûtée  qu'elle  était  devenue  d'une  grande  fluxion  ;  elle  rede- 
vint droite  comme  auparavant  :  sa  fluxion  s'était  écoulée 
par  les  yeux.   » 

Mairet.  en  lui  dédiant  une  tragédie,  lui  donne  la  qualité 
de  "  très  inconsolable   princesse.   » 

Elle  fit  élever  un  tombeau  magnifique  à  son  mari  ;  ce  tom- 
beau existe  toujours  à  Moulins,  et  a  son  double  dans  la 
galerie   de   Versailles. 


XV 


Cependant,  le  roi  était  redevenu  amoureux. 

Cette  fois,  c'était  de  mademoiselle  de  Hautefort,  qui  fut  de- 
puis la  maréchale  de  Schomberg. 

Jlarie  de  Hautefort,  rdle  de  Charles,  marquis  de  Hautefort, 
était  née  en  IGiG. 

A  douze  ans,  elle  fut  admise  parmi  les  filles  d'honneur  de 
Marie  de  Médlcis,  et,   comme  elle  était  très  pieuse,  on  ne  . 
l'appelait  à  la  cour  que  sainte  Hautefort. 

Dès  1fi30,  Louis  XIII  l'avait  remaniuée  ;  or,  â  cette  époque, 
Marie  de  .Médicis  était  déjà  exilée,  ou  a  peu  près,  et  c'était 
la  moindre  des  choses  de  faire  passer  la  jeune  .aile  du 
service  de  la  jeine  mère  â  celui  d  Anne  d'Autriche  ;  pour 
justifier  cette  mutation,  on  donna  à  madame  de  Flotte. 
grand'mère  de  mademoiselle  de  Hautefort,  la  charge  de 
dame  d'atours  de  la  reine;  de  sorte  que  mademoiselle  de 
Hautefort  se  trouva,  par  cet  arrangement,  obligée  de  suivre 
la  cour.  ^,    .         . 

Le  cardinal  n'avait  point  nul  à  ce  nouveau  goût  dii  roi. 
.Nous  avons  vu  combien  il  se  défiait  de  mademolseUe  de 
la  Fayette  ;  U  poussa  maderaoiseUe  de  Hautefort  en  avant. 


(l)  Sieufve  :  Gabl^lnaudary,  qui.  f...,,»!"'*.  vcul  dire  forUyuscjie  <^, 
-obtw-ée  :  urinée-;  -  prouve'»:  publics  l-clire  peine  :  n.aniero  .le 
prononcrr  lis  ;nTèls  lie  mort  an  i).vlcniiul  .le  Tmilotiso. 


120 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


comme,  plus  tard,  U  poussa  Saint-Simon,  comme,  plus  tard 
encore,  11  poussa  Cinq-Mars;  c'était  sa  manière  de  faire. 

Cependant  il  ne  tardait  jamais  â  se  repentir  de  ces  sortes 
de  manœuvres,  et  il  en  lut  cette  lois  comme  à  l'ordinaire. 
Sainte  Uauleforl,  réduite  a  ses  simples  inspirations,  était 
peu  dangereuse  ;  mais  tout  le  monde  n'avait  pas  son  caracr 
tère  inotfensif. 

Elle  se  lia  avec  une  autre  fille  de  la  reine  nommée  Chéme- 
rault  ;  à  peine  liées,  les  deu.\  petites  filles  se  mirent  à  caba- 
1er  :  c'était  la  rage  de  l'époque. 

Chémerault  et  Hautefort  reçurent  aussitôt  l'ordre  de  quit- 
ter la  cour,  et  de  se  mettre  en  retraite  chacune  dans  un 
couvent. 

Hautefort  choisit  les  Sladelonnettes  ;  or,  le  choix  était  sin- 
gulier, et  indiquait  une  humilité  grande  :  les  filles  de  la 
Madeleine,  ou  les  Madelonneties,  établies  en  1620  dans  la 
rue  des  Fontaines,  ne  recevaient  d  habitude  que  des  made- 

Mademoiselle  de  Hautefort  était  loin  de  se  trouver  dans  ce 
cas-là  ;  aussi,  l'abbé  de  la  Victoire  étant  allé  lui  faire  visite  ; 

—  Ah  !  mademoiselle,  lui  demanda-t-il,  c  est  donc  pour 
laire  honneur  au  roi  que  vous  vous  êtes  retirée  ici  t 

Disons  quelques  mots  de  cet  abbé  de  la  Victoire,  un  des 
beaux  esprits  du  temps,  et  dont  nous  avons  déjà  cité  ç[uel- 
ques  traits  à  propos  de  la  marquise  de  Sablé. 

L'abbé  de  la  Victoire,  Claude  Duval  de  Coupeauville.  était 
d'une  bonne  famille  de  robe,  originaire  de  Rouen.  Il  fut  pré- 
senté à  la  cour  par  Voiture,  et  se  fourra  immédiatement 
dans  la  société  de  M.  le  Prince. 

Son  abbaye  de  la  Victoire  était  située  prés  de  Senlis.  La 
reine  y  alla  une  fois  ;  si  avare  que  fût  l'abbé  —  et  11  l'était 
comme  une  fourmi  —  il  ne  laissa  point  que  de  lui  offrir  une 
collation. 

—  Ah  !  dit  la  reine  en  regardant  autour  d'elle,  comme  vous 
avez  bien  fait  raccommoder  cette  abbaye-là  ! 

—  Madame,  repartit  l'abbé,  s'il  vous  plaisait  de  m'en 
donner  encore  deux  ou  trois  vieilles,  je  vous  promets  de  les 
faire  raccommoder  aussi  bien  que  celle-ci. 

La  reine,  sans  aller  aussi  loin  qu'il  le  désirait  lui  en  ob- 
tint cependant  une  seconde,  ce  qui  porta  son  revenu  a  trente 
mille  livres,  mais  ne  le  rendit  pas  moins  avare,  au  contraire. 
Il  connaissait  sa  lésinerle,  en  riait  lui-même,  et  se  sauvait 
en  goguenardant. 

Il  disait  à  M.  Godeau,  évêque  de  Vannes  —  vous  savez, 
celui  qu'on  appelait  le  nain  de  la  princesse  Julie  : 

—  Je'vous  aime  tant,  mon  cher  évêque,  que,  si  j'étais  ca- 
•pable  de  faire  de  la  dépense,  c'est  pour  vous  que  j'en  ferais. 

A  quelque  temps  de  là,  Godeau  annonce  à  l'abbé  de  la  Vic- 
toire qu'à  cause  de  la  cherté  du  foin,  il  a  vendu  ses  che- 
vaux. 

—  En  vérité,  dit  l'abbé,  c'est  le  moment  de  me  venir  laire 
une  visite. 

—  Et  comment  voulez-vous  donc  que  je  vous  la  fasse,  cette 
visite,  puisque  je  n'ai  plus  de  chevaux? 

—  En  chaise,  donc  ! 

—  Que  ferez-vous  des  porteurs?  Il  m'en  faudra  au  moins 
quatre. 

—  Bon  !  je  les  attraperai  bien  :  je  vous  enverrai  prendre 
en  carrosse  à  une  lieue  de  la  Victoire. 

Il  racontait  lui-même  que  son  cuisinici-  lui  avait  demandé 
congé,  disant  qu'à  .son  service,  il  oublierait  le  peu  qu'il 
savait. 

Bref,  on  citait  les  mots  de  l'abbé  de  la  Victoire  comme  on 
citait  ceux  de  madame  Cornuel. 

Mademoiselle  de  Hautefort  .se  croyait  tranquille  aux  Made- 
lonnettes,  quand  l'inquiétude  du  ministre  vint  l'y  relancer; 
Richelieu  craignit  qu'on  ne  la  rappelât  à  la  cour,  ainsi 
que  Chémerault,  et  toutes  deux  reçurent  l'ordre  de  quitter 
Paris. 

Plus  tard,  lorsque  l'ancienne  fille  d'honneur  fut  devenue 
duchesse  de  Schomberg,  le  jésuite  Lemoine  lui  adressa  des 
vers  qui  faisaient  allusion  à  son  exil.  Les  voici  ;  peut-être 
sont-ils  un  peu  bien  galants  pour  des  vers  de  jésuite  :  tant 
■  mieux  l  ils  réhabiliteront  l'ordre,  qui  n'était  point  accusé  de 
faiblesse  pour  les  femmes. 

A  la  duchesse  de  Schomberg 
Après  le  mauvais  temps  qu'a  vu  votre  «laîtresse. 
Xe   vous   étonnez    pas.    vertueuse   duchesse. 
Que.  sans  avoir  égard  à  la  fieur  de  vos  ans. 
Sans  respect  des  amours  déclarés  vos  suivants. 
Et  sans  considérer  ces  grâces  si  pudiques, 
Déjà  de  votre  train,  déjà  vos  domestiques, 
Un  vent  funeste  aux  fleurs  et  des  grâces  jaloux 
Se  soit  si  rudement  élevé  contre  vous. 
De  quelque  noble  feu  que  la  rose  s'allume. 
De  quelque  doux  esprit  que  l'œillet  se  parfume, 
Et  la  rose  et  l'œillet  soit  au  front  du  Printemps. 
Soit  sur  le  sein  de  Flore,  ont  à  craindre  les  vents; 
Et  les  Grâces  jamais  ni  les  Amours,  leurs  frères. 
N'ont  pu  calmer  ces  vents  du  jaloux  en  colère. 


En  cela,  pour  le  moins,  vous  reste  le  bonheur 
De  faire  dans  le  trouble  éclater  votre  coeur. 
Et,  par  une  merveille  à  la  cour  bien  nouvelle. 
On  y  vit  une  fleur  aussi  tendre  que  belle. 
Plus  forte  que  les  vents  qui  font  plier  les  pins 
Et  de  la  tète  aux  pieds  font  trembler  les  sapins  l 
Au  bruit  que  Ion  en  fit,  les  nymphes  de  la  Seine. 
La   coiffure   en  désordre  et  toutes  hors  d'haleine, 
Montèrent  sur  leur  rive,  et  de  leurs  longs  soupirs. 
Secondés  de  leurs  flots,   imités  des  zéphyrs. 
Pleurèrent  les  vertus  avec  vous  rejetées. 
Regrettèrent  en   vous  les  grâces  maltraitées. 
D  autre  part,  à  ce  bruit,  la  Loire  au  lit  d'argent 
Dépêcha  vers  la  Seine  un  zéphyr  diligent, 
Pour  vous  servir  d'escorte,  et,  de  là,  vous  conduire 
Vers  l'heureuse  contrée  où  s'étend  son  empire. 

Ce  qui  avait  éloigné  mademoiselle  de  Hautefort  la  ra- 
mena ;  Richelieu  eut  peur  de  la  Fayette,  qui,  même  derrière 
les  grilles  du  couvent  de  la  Visitation,  lui  paraissait  une  ri- 
vale redoutable.  Il  rappela  donc  mademoiselle  de  Hautefort. 
et.  comme  celle-ci  ne  voulait  point  revenir  sans  Chéme- 
rault, les  deux  inséparables  rentrèrent  ensemble  à  la  cour. 

Les  amours  du  roi  recommencèrent,  —  amours  platoniques 
s'il   en   fut  ! 

Un  jour  que  Louis  XIII  jouait  au  volant  avec  les  ûeux 
amies,  le  volant  alla  se  planter  dans  la  gorge  de  made- 
moiselle de  Hautefort. 

Elle,  en  riant,  s'approcha  du  roi,  lui  offrant  le  volant  sur 
la  charmante  raquette  où  il  était  tombé  ;  mais  lui  prit  les 
pincettes,  comme  on  fait  au  lazaret  de  peur  de  la  peste,  et, 
du  bout  des  pincettes,  saisit  le  volant. 

Une  seconde  occasion  se  présenta  de  faire  éclater  au  même 
endroit  la  chasteté  de  Louis  XIII. 

La  reine,  ayant  reçu  un  billet  dont  elle  voulait  faire  mys- 
tère au  roi  et  auquel  cependant  elle  désirait  répondre,  atta- 
cha ce  billet  à  la  tapisserie  de  sa  chambre,  afin  de  l'avoir 
sous  les  yeux  et  de  ne  point  l'oublier.  Tout  à  coup,  le  roi 
vint  à  entrer;  la  reine  n'eut  que  le  temps  de  faire  un  signe 
à  mademoiselle  de  Hautefort,  qui  s'empara  du  billet. 

Louis  XIII  vit  le  mouvement,  et,  toujours  soupçonneux, 
voulut  savoir  quel  était  ce  billet  et  d'où  il  venait.  En  consé- 
quence, il  tenta  de  l'arracher  à  Hautefort,  qui  se  débattit 
longtemps  contre  lui,  mais  qui,  étant  enfin  à  bout  de  force, 
enfonça  le  billet  dans  sa  gorge. 

Aux  yeux  de  Louis  XIII,  c'était  là  un  lieu  d'asile,  et  le  bil- 
let   fut    respecté. 

La  gorge  de  mademoiselle  de  Hautefort  avait  cependant 
une  grande  réputation  de  beauté.  Une  perle  y  étant  tombée, 
Boisrobert  fit  à  ce  sujet  le  madrigal  suivant  : 

Ne  te  plains  pas  du  piège  où  je  te  vois  tombée. 
Riche  perle  qui  fais  le  plaisir  de  nos  yeux  : 

La  gorge  qui  t'a  dérobée 

Fait  des  larcins  plus  précieux  ! 

Cette  haine  de  Louis  le  Chaste  pour  les  gorges  de  ses  su- 
jettes se  manifesta  un  jour  d'une  façon  plus  éclatante  encore. 
On  lit  dans  le  jésuite  Barry  l'anecdote  suivante  : 

«  Une  jeune  demoiselle  s'étant  présentée  au  dîner  de 
Louis  XIII,  a  Dijon,  avec  la  gorge  découverte,  le  roi  s'en  prit 
garde  et  tint  son  chapeau  enfoncé  et  l'aile  abattue  tout  le 
temps  du  dîner,  du  côté  de  cette  curieuse  ;  seulement,  la  der- 
nière fois  qu'il  but,  11  retint  une  gorgée  de  vin  en  sa  bouche 
et  la  lança  dans  le  sein  découvert  de  la  demoiselle.  » 

La  faveur  de  Louise  de  Hautefort  grandit  de  telle  façon, 
que  Richelieu  vit  bien  qu'il  fallait  la  combattre  par  une 
autre. 

Ce  fut  alors  qu'il  lança  Cinq-Mars. 

Le  beau  roman  de  notre  confrère  et  ami  Alfred  de  Vigny  a 
donné  au  nom  de  Cinq-Mars  une  grande  popularité  en 
France. 

Nous  avons  "vu  comment,  pour  combattre  Barradas.  le  car- 
dinal avait  inventé  Saint-Simon  ;  comment,  pour  combattre 
la  Fayette,  il  avait  inventé  Hautefort.  Voyons  comment, 
pour  combattre  Hautefort.  il  Inventa  Cinq-Mars. 

Un  jour,  le  roi  allant  à  la  chasse,  entra  aux  Filles-Salnte- 
Marle,  où  était  la  Fayette. 

Il  resta  cinq  heures  à  causer  avec  elle. 

En  le  voyant  revenir,  Xogent  lui  dit  ; 

—  Eh  bien,  sire,  vous  venez  de  consoler  la  pauvre  prison- 
nière. 

—  Hélas  !  répondit  le  roi.  je  suis  plus  prisonnier  qu'elle  t . 
Le  cardinal  sut  la  chose  et  pensa  qu'il  était  temps  de  dis- 
traire le  roi  par  quelque  nouveau  visage.  ■ 

Henri  Colffler,  marquis  de  Cinq-Mars,  était  le  second  flls 
du  maréchal  d'Effiat. 

Le  maréchal  d'Effiat  —  dubiœ  nobilUatis,  comme  on  disait 
alors,  -  s'appelait  Colffler-Ruzé.  et  on  le  prétendait  parent 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII    ET   RICHELIEU 


121 


d  une  certaine  Coiffler  qui  tenait  cabaret.  C'était  un  tort  bel 
homme,    fort   élégant   et   fort    adroit. 

Lorsque  le  duc  de  Savoie  —  celui  qu'on  appelait  le  Bossu 
—  vint  a  Paris,  Henri  IV  lui  donna  de  grandes  courses  de 
bague,  et  fit  courir  les  gentilshommes  les  plus  habiles  à.  ce 
jeu  ;  mais  il  garda  d'Efûat  pour  la  Un.  D'Efflat  remporta  le 
pri.x. 

Beaulieu-Ruzé.  son  grand-oncle  maternel,  le  fit  son  héri- 
tier, à  la  condition  qu  il  prendrait  son  nom  et  ses  armes. 

A  peine  M.  d'Efûat  savait-il  écrire,  et  Tallemant  des  Réaux 
parle  d'une  lettre  de  lui,  où  le  mot  octobre  était  écrit  auque- 
laubrai. 

Il  fut  envoyé  en  Angleterre  pour  le  mariage  de  madame 
Henriette  de  France  avec  Charles  !•■',  puis  fait  grand  maître 
de  lartilleric  et  surintendant  des  finances.  Il  mourut  en  103'2  ; 
de  sorte  qu'il  ne  vit  ni  l'élévation  ni  la  chute  de  son  flls. 

Le  cardinal  avait  remarqué  que  le  roi  avait  quelque  incli- 
nation pour  Cinq-Mars.  11  n'y  avait  plus  rien  à  faire  de 
Saint-Simon,  dont  la  faveur  durait  depuis  cinq  ou  six  ans 
déjà.  Cinq-Mars  étant  le  fils  d'une  de  ses  créatures,  Riche- 
lieu pensa  qu  il  n'avait  rien  à  craindre  de  lui 

Cinq-Mars  avait  une  profonde  répulsion  pour  Louis  XIII  ; 
il  savait  à  quel  pri.x  on  achetait  la  faveur  royale  ;  les  précé- 
dents de  Chalais  et  de  Barradas  n'étaient  pas  faits  pour  le 
rassurer;    puis  peut-être  avait-il  un   pressentiment... 

Quoi  qu'il   en   soit,   son   destin   1  entraîna. 

Nous  l'avons  dit,  Louis  XIU  était  bien  autrement  ardent 
en  amitié  qu'en  amour  ;  et,  tout  Bourbon  qu  il  était,  il  sem- 
blait avoir  hérité  des  vices  des  Valois. 

Le  roi  n  avait  jamais  aimé  personne  aussi  chaudement 
que  Cinq-Mars  :  il  l'appelait  son  cher  ami  ;  de  sorte  que, 
lorsqu'on  parlait  du  jeune  marquis  a  la  cour,  on  disait  d'ha- 
bitude le  cher  ami. 

Louis  XllI  commença  par  le  faire  grand  écuyer  ;  de  là  le 
titre  de  .V.  (e  Grand,  que.  dans  les  mémoires  contemporains, 
on  donne  au  favori  aussi  souvent  que  le  nom  de  Cinq-Mars. 

Pendant  qu  il  était  au  siège  d'.\rras,  il  fallait  qu'il  écrivit 
au  roi  deux  fois  par  jour.  Un  matin,  on  trouva  Sa  Majesté 
tout  en  larmes  :  M.  de  Cinq-Mars  avait  tardé  d'un  jour  à  lui 
donner  de  ses   nouvelles  ! 

Cinq-Mars,  durant  la  première  année  de  sa  faveur,  fut 
tout  simplement  l'espion  du  cardinal  auprès  du  roi  ;  Riche- 
lieu exigeait  que  le  jeune  homme  lui  dît  jusqu'au  moindi'e 
mot  échangé  entre  lui  et  son  auguste  compagnon  ;  Cinq- 
Mars  résistait,  ne  voulant  rapporter  au  cardinal  que  ce  qui 
pouvait  intéresser  directement  celui-ci. 

Richelieu  avait  d'abord  désiré  que  M.  de  Cinq-Mars  filt  ce 
qu'avait  été  Chalais.  c'est-à-dire  grand  maître  de  la  garde- 
robe  ;  mais  cela  ne  se  put,  M.  de  la  Force  tenant  la  place  et 
refusant  de  s'en  défaire.  Le  cardinal  proposa  alors  au  roi  de 
faire  son  favori  premier  écuyer  ;  cette  fois,  ce  fut  Cinq-Mars 
qui  refusa,  disant  qu'il  resterait  ce  qu'il  était,  ou  qu  on  le 
ferait  grand  écuyer.  Le  roi  ne  voulut  point  mécontenter  son 
cher  ami  :  il  le  fit  donc  grand  écuyer. 

Ce  fut  le  premier  déboire  que  Cinq-Mars  donna  à  M.  de 
Richelieu. 

Puis,  bientôt,  comme  le  roi  disait  tout  à  son  favori, 
grandes  et  petites  affaires,  le  cardinal  commença  d'être  ja- 
loux de  cette  confiance  ;  il  en  fit  des  reproches  au  roi,  lui 
exposant  le  danger  qu'il  y  avait  à  déposer  les  secrets  de 
l'Etat  dans  une  si  jeune  tête.  Cinq-Mars,  auquel  le  roi 
répéta  le  propos,  en  conçut  un  vil  ressentiment  ;  aussi, 
quelque  temps  après  soupçonnant  la  Chesnaie,  premier  valet 
de  chambre  du  roi,  d'être  son  espion  pour  le  compte  de 
l'émlnentissime.   demanda-t-il  instamment  son  renvoi. 

Le  roi  chassa  la  Chesnaie,  et.  comme  en  le  chassant,  11 
le  maltraitait  : 

—  Messieurs,  dit-il,  ne  vous  inquiétez  point  ;  le  drôle  n'est 
pas  gentilhomme. 

Le  cardinal  vit  d'où  venait  le  coup  :  il  fit  avouer  à  Cinq- 
Mars  que  c'était  lui  qui  avait  exigé  le  renvoi  de  la  Ches- 
naie. 

Cinq-Mars  s'excusa  en  disant  que  la  Chesnaie  était  une 
mauvaise  langue  qui  le  mettait  mal  avec  le  roi. 

Mais  Richelieu  ne  pardonna  point  celte  rébellion  à  son  an- 
cien protégé,  et,  dès  ce  moment,  il  lui  déclara  une  guerre 
à  mort. 

Louis  XIII  était  d'une  si  merveilleuse  tcndreisse  avec  ses 
favoris,  que  cela  leur  donnait  le  vertige  :  ils  se  croyaient 
ancrés  sur  le  roi,  et  cette  croyance  les  perdait. 

Il  en  fut  ainsi  de  M.  de  Cinq-Mars. 

Comment  aussi  les  favoris  ne  seraient-ils  pas  devenus  fous? 
Lisez  la  page  71  du  tome  III  de  Tallemant  des  Réaux,  édi- 
tion Charpentier.  Nou»  prendrions  bien  la  peine  de  copier 
cette  page  ;  mais  nous  n'osons  pas  ;  il  faut  pour  publier  de 
pareilles  choses,  être  un  grave  magistrat  comme  Jl.  de  Mon- 
merqué. 

Bref,  Louis  XIII  «slt  plus  jaloux  de  M.  de  Cinq-Mars 
qu'il  ne  lavait  jamais  été  de  la  reipe  ;  il  le  faisait  épier  nuit 


et  jour  pour  savoir  s'il  n  allait  pas  en  cachette  chez  quel- 
que femme. 

11  est  vrai  que  le  grand  écuyer  était  de  complexion  fort 
amoureuse.  Il  avait  été  fou  de  Manon  Delorme  ;  il  allait 
alors  chez  elle  jusqu'à  quatre  fois  par  jour,  et,  chaque  fois, 
changeait  d'habit  des  pieds  a  la  tète  ,  —  ce  qui  faisait  fort 
enrager  sa  mère,  femme  du  nature  assez  avare.  —  Enfin,  la 
passion  de  Cinq-Mars  acquît  de  telles  proportions,  que  la 
maréchale  d  Efflat,  craignant  qu'il  ne  voulût  épouser  la 
belle  courtisane,  obtînt  du  parlement  d'y  mettre  opposition. 

Jlais  la  plus  grande  passion  do  Cinq-Mars  fut  pour  made- 
moisi'lle  de  Chémerault,  celle  que  nous  avons  vu  exiler  avec 
niadenioisulle  de  Hautefort  ;  l'amour  du  marquis  servit 
mémo  de  prétexte  à  cet  e.xil. 

Un  soir  que  la  cour  était  à  Saint-Germain,  M.  le  grand 
écuyer  rencontre  un  de  ses  amis  nommé  Ruvigny,  et  lui  dit . 

—  Suis-moi. 

Ruvigny  lait  quelques  observations  sur  la  colère  où  sera 
le  roi  quand  il  apprendra  que  Cinq-Mars  a  été  à  Paris  ; 
mais  celui-ci  se  contente  de  répondre: 

—  Viens  si  tu  veux,  mon  cher;  quant  à  moi,  j'ai  rendez- 
vous  avec  Chémerault,  et  il  faut  que  j'y  aille. 

Ruvigny  se  décide  à  l'accompagner. 

11  y  avait  un  endroit  des  fossés  où  un  palefrenier  devait 
attendre  Cinq-Mars  avec  deux  chevaux.  Le  palefrenier  était 
bien  là,  mais  seul  :  il  s'était  endormi,  et  on  lui  avait  volé 
les  deux  chevaux  ! 

Voilà    Cinq-Mars   au   dése.spoir. 

Alors,  Ruvigny  et  lui  vont  de  porte  en  porte  pour  se  pro- 
curer d'autres  montures  ;  mais  bientôt  ils  s'aperçoivent  que 
quelqu'un  les  suit. 

—  Qui  êtes-vous  ?  que  demandez-vous  ?  dit  Cinq-Mars  en 
se  retournant. 

L'homme  répond  que,  croyant  que  ces  messieurs  voulaient 
se  battre,  il  les  suivait  pour  les  en  empêcher. 

—  Crois-moi,  dît  Ruvigny  à  Cinq-Mars,  c'est  un  espion  du 
roi.   Rentre   au   château. 

Cinq-Mars  secouait  la  tête  ;  il  voulait  à  toute  force  aller  à 
Paris,  fût-ce  à  pied  ;  cependant  Ruvigny  lui  fit  entendre 
raison  et  non  seulement  le  força  de  rentrer,  mais  encore  de 
faire  venir  dans  sa  chambre  quelques  officiers  de  la  garde- 
robe  qui  n'étaient  point  encore  couchés,  pour  s'entretenir 
avec  eux.  L'important  était  de  prouver  au  roi  que  Cinq- 
Mars  n'avait  pas  découché. 

Le  lendemain,  en  apercevant  le  grand  écuyer,  le  roi  lui 
dit  ; 

—  Ah  !  vous  avez  été  à  Paris.   Cînq-:Mars  ? 
Le  jeune  homme  nie. 

Le  roi  affirme. 

.•\lors.  Cîiiq-.Mars  fait  venir  les  officiers  qui  lui  avaient  tenu 
compagnie  jusqu'à   deux   heures  du   matin. 

Le  roi  fut  bien  forcé  de  croire  à  leur  témoignage,  et  l'es- 
pion en  fui  pour  ses  frais. 

Il  faut  dire  que  l'existence  d'un  favori  du  roi  Louis  XIII 
était  une  triste  existence,  et  l'on  comprend  que  Cinq-Mars 
s'en  soit  défendu  tant  que  la  chose  lui  fut  possible.  Le  roi 
fuyait  le  monde  et  surtout  Paris  ;  il  avait  honte  de  la  mi- 
sère du  peuple.  Quand  il  venait  par  hasard  dans  la  capi- 
tale, à  peine  si  quelques  cris  de  «  Vive  le  roi  !  n  s'élevaient 
sur  son  passage  ;  et  puis  Louis  XIII  haïssait  tout  ce  que 
Cinq-Mars  aimait,  et  Cinq-Mars  aimait  tout  ce  que  Louis  XIII 
haïssait.  Ils  ne  s'entendaient  qu'iii  un  point  :  —  ils  détes- 
taient  abominablement   tous   deux  le   cardinal. 

Ce  fut  sur  ces  entrefaites  que  l'éminentissime,  ayant  fait 
bâtir  une  salle  de  spectacle  dans  son  palais,  y  fit  représenter 
Mirante. 

Parlons  un  peu  de  Mirame,  de  l'Académie,  des  cinq  ail- 
leurs ;  la  chose  se  rattache  indirectement  aux  affaires  du 
malheureux   Cinq-Mars. 

En  1633.  le  cardinal  avait,  comme  nous  l'avons  vu,  fondé 
l'Académie  française  ;  aussi  les  académiciens,  reconnais- 
sants, commencèrent-ils  par  proclamer  le  cardinal  dieu,  et 
par   censurer   le   Cid. 

Le  cardinal  était  enragé  contre  le  Cid,  parce  que  le  Cid 
avait  réussi  et  que  les  pièces  des  cinq  auteurs  ne  réussis- 
saient pas,  quoique  Corneille  en  lût.  Les  cinq  auteurs 
étaient  Boisrobert.  Colletet,  Desmarets,  l'Estoile  et  Rotrou. 
Chacun  d'eux  faisait  un  acte,  mais  le  sujet  était  toujours 
donné  par  son  Erainence. 

Richelieu  disait  tout  haut  qu'il  n'aimait  et  n'estimait  que 
la  poésie.  Un  jour  qu'il  travaillait  avec  Desmarets,  il  lui  de- 
manda :  .  . 

—  A  quoi  croyez-vous  que  je  prenne  le  plus  de  plaisir, 
monsieur? 

—  Selon  toute  probabilité,  monseigneur,  à  faire  le  bon- 
heur de  l.a  France.  ' 

—  Point  du  tout,  dit  le  cardinal  :  à  faire  des  vers. 
Mais    sur  ce  point  comme  sur  tous  les  autres,  11  n'aimait 

guère  à  être  repris.  Une  fols,  par  distraction,  11  avait  fait 
un  vers  de  quinze  pieds  ;  l'Estoile  le  lui  fit  remarquer,  en 
disant  ; 


122 


ALEX.4NDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Monseigneur,  voilà  un  vers  qui'  ne  passera  jamais. 

—  Pourquoi  cela,  monsieur  ?  demanda  le  cardinal. 
.  —  Mais  il  a  quinze  pieds,  monseigneur  ! 

Le  cardinal  les  compta. 

—  Bah  !  dit-il,  nous  le  ferons  bien  passer  tout  de  même. 
Il  croyait  qu'il  en  était  dun  vers  comme  d'un  édit. 

Au  reste,  il  traitait  habituellement  les  gens  de  lettres  avec 
de  grandes  civilités.  Un  jour,  il  ne  voulut  jamais  se  couvrir 
parce  que  Gombaud  voulait  rester  nu-téte  :  il  posa,  en  con- 
séquence, son  chapeau  sur  la  table,  disant  : 

—  En  ce  cas,  monsieur  Gombaud,  nous  nous  Incommode- 
rons tous  deux. 

Vingt  fois  11  força  Desmarets  de  se  couvrir  et  de  s'asseoir 
dans  un  fauteuil,  exigeant,  en  outre,  qu  il  ne  l'appelât  que 
monsieur. 

Soit  qu'il  fit  de  la  politique,  soit  qu'il  fit  de  la  littéra- 
ture, le  cardinal  dictait,  et  le  plus  souvent  ne  travaillait 
que  la  nuit  ;  quand  11  se  réveillait,  il  faisait  réveiller  son 
secrétaire.  Ce  secrétaire  était  un  jeune  garçon  de  Nogent- 
le-Rotrou  nommé  Cliéret  ;  il  avait  plu  à  Son  Eminence 
parce  qu'il  était  discret  et  assidu  ;  mais  cette  vie  de  reclus 
que  menait  le  pauvre  diable,  ce  défaut  de  sommeil  de  nuit 
qu'on  ne  lui  laissait  pas  rattraper  pendant  le  jour,  ren- 
daient son  existence  presque  inlolérable  ;  aussi  il  arriva 
qu'au  bout  de  huit  ou  dix  ans  que  Chéret  travaillait  auprès 
du  cardinal,  un  homme  ayant  été  arrêté  et  mis  à  la  Bas- 
tille, Laffemas,  qui  avait  été  commis  pour  l'interroger, 
trouva  parmi  ses  papiers  quatre  lettres  de  Chéret,  dans 
chacune  desquelles  on  lisait  : 

"  Je  ne  puis  vous  aller  trouver  comme  je  vous  l'avais  pro- 
mis ;  car  nous  vivons  ici  dans  la  plus  étrange  servitude  du 
monde,  et  sous  le  plus  grand  tyrau  qui  fut  jamais  !  » 

Le  cardinal,  ayant  eu  connaissance  des  lettres,  fit   appe- 
ler Chéret. 
Celui-ci  arriva. 

—  Ohéret,  lui  demanda  le  cardinal,  qu'aviez-vous  de  bien, 
quand  vous  êtes  entré  à  mon  service? 

—  Rien,   monseigneur,  répondit  Chéret. 

—  Qu'avez-vous.  maintenant? 

—  Monseigneur,  dit  Chéret  tout  étonné,  excusez-moi  ;  mais 
il  faut  que  J'y  pense  un  peu. 

Le  cardinal  attendit  dix  minutes. 

—  Eh  bien,   demanda-t-il,   y  avez-vous  pensé? 

—  Oui,  monseigneur. 

—  Dites  ce   que  vous  avez,   alors. 
Chéret   fit    ses   comptes. 

—  Vous  oubliez,  dit  le  cardinal,  un  article  de  cinquante 
mille   livres. 

—  Je  n'ai  point  touché  cette  somme,   monseigneur. 

—  N'importe!  vous  la  toucherez...  Faites  votre  total,  Ché- 
ret. 

Chéret  fit  soa  total,  et  il  se  trouva  que  ce  garçon,  qui 
était  entré  sans  un  sou  au  service  du  cardinal,  avait,  au 
bout  de  huit  ans.  cent  vingt  mille  écus  de  bien. 

Alors,  le  cardinal,  lui  mettant  ses  lettres  sous  les  yeux  : 

—  Allez  !  vous  êtes  un  coquin  !  lui  dit-il  ;  que  je  ne  vous 
revoie  jamais. 

Et  il  le  chassa.  —  Mais  madame  d'Aiguillon  le  lui  fit  re- 
pi'endre  plus  tard. 

On  voit  qu'en  robe  de  chambre,  le  cardinal  avait  parfois 
du  bon. 

Revenons  à  sa  tragédie  de  Mtraiiie,  dont  l'histoire  de  Ché- 
ret nous  a  écartés. 

Nous  avons  dit  que  le  cardinal  avait  fait  bâtir  une  salle 
de  théâtre  dans  .son  palais.  11  avait  dépensé  trois  cent  mille 
écus  à  la  construction  de  cette  salle,  —  Aujourd'hui,  il  n'en 
re.ste  rien,  que  l'habitude  répandue  dans  les  théâtres  de 
France  de  désigner  la  droite  du  spectateur  par  le  côic'  cotir 
et  la  gauche  par  le  côté  jardin  ;  cette  désignation  tenait  à 
la  manière  dont  la  salle  du  prélat-poète  était  placée,  son 
coté  droit  donnant  sur  la  cour  du  palais,  son  cOté  gauche 
sur  le  jardin. 

Pour  inaugurer  cette  salle  et  pour  se  venger  en  même 
temps  de  la  reine.  Richelieu  avait  fait,  avec  Desmarets.  une 
tragédie  de  Mirante.  L'héroine  de  la  pièce  méprise  l'hom- 
mage du  roi  de  Phrygie,  et  lui  préfère  Ariraant,  favori  du 
roi  de  Colchos.  —  Il  est  inutile  d'ajouter  que  le  roi  de 
Phrygie  était  Louis  XIII,  et  le  roi  de  Colchos,  Buckingham. 

I.  abhé  Arnauld.  qui  assistait  à  la  représentation  de  cette 
tragédie  fameuse,  dit  dans  ses  Mémoires; 

•  J'eus  ma  part  de  ce  spectacle  et  m  étonnai,  comme  beau- 
coup d  autres,  qu'on  etit  en  l'audace  d'Inviter  Sa  Majesté  à 
être  spectatrice  d'une  Intriffue  qui,  sans  doute,  ne  devait 
pas  lui  plaire,  et  que.  par  respect,  je  n'expliquerai  ijoint  ; 
mais  11  lui  f.Tllut  souffrir  rolto  injure,  que  l'on  dit  qu'elle 
s'était  attirée  par  le  mépris  ([u'oUe  avait  fait  des  recher- 
ches du  cardinal.  » 

Son    Eminence   comiitnit    dnm     sur   deux    triomphes   dans 


la  même  soirée  :  triomphe  de  vengeance,  triomphe  de  poé- 
sie. La  pièce,  comme  nous  l'avons  dit,  était  remplie  d'allu- 
sions amères  contre  Anne  d'Autriche,  et  tour  à  tour  ses 
relations  avec  l'Espagne  et  ses  amours  avec  Buckingham 
y  étaient  censurés. 
Le  roi  de  Phrygie  disait,  par  exemple  : 

Celle  qui  vous  paraît  un  céleste  flambeau 

Est   uu    flambeau    funeste    à    toute    ma    famille 

Et  peut-être  à   l'Etat... 

Plus  loin,  le  même  personnage  disait  encore  : 

Acaste,   il  est  trop  vrai,   par  différents  ressorts. 
On  sape  mon  Etat  au  dedans,  au  dehors  ; 
On  corrompt   mes   sujets,   ou   conspire  ma   perte. 
Tantôt  couvertement,  tantôt  à  force  ouverte. 

En  outre,  Mirame,  accusée  de  crime  d'Etat,  s'accusait  eUe- 
mème  d'infidélité,  et,  dans  un  moment  d'abandon,  disait  à 
sa  coufldente  : 

Je  me  sens  criminelle,  aimant  un  étranger 
Qui  met,  par  mon  amour,   cet  Etat   en   danger. 

Tous  ces  vers,  qui  entraient  comme  autant  de  poignards 
dans  le  cœur  de  la  reine,  étaient,  on  le  comprend  bien, 
criblés  d'applaudissements. 

Quant  au  cardinal,  il  était  dans  le  délire,  il  sortait  à  moi- 
tié de  sa  loge^  tantôt  pour  applaudir,  tantôt  pour  imposer 
silence;  ij  en  résulta  que,  dans  tous  ces  mouvements,  le 
cardinal  vit,  au  fond  de  la  loge  du  roi,  deux  jeunes  gens 
qui  causaient  de  leurs  affaires,  riaient  beaucoup  ef  n'ap- 
plaudissaient point.  Son  œil  perçant  alla  chercher  leur 
visage  dans  la  pénombre  où  ils  se  tenaient,  et  l'auteur 
blessé  reconnut  Cinq-Mars  et  Fontrailles  :  il  jura  qu'il  trou- 
verait, uu  jour  ou  l'autre  l'occasion  de  se  venger  d'eux. 

Finissons-en   avec   Mirame. 

Mirame  fut  dédiée  au  roi.  —  Le  roi  venait  de  refuser  la 
dédicace  de  l'olijeucte,  de  peur  d'être  obligé  de  donner  à  Cor- 
neille ce  que  M.  de  Montausier  lui  avait  donné  pour  la  dédi- 
cace de  Cirina,  c'est-à-dire  deux  cents  écus  ;  en  conséquence, 
Polyeucte  avait  été  dédié  à  la  reine. 

Cela  valait  mieux  que  Mirame,  mais  cela  faisait  moins  de 
bruit. 

Quelque  temps  après  la  représentation  de  Mirame,  Fon- 
trailles. Ruvigiiy  et  quelques  autres  seigneurs  étant  dans 
l'antichambre  du  cardinal,  où  l'on  attendait  je  ne  sais  quel 
ambassadeur.  Richelieu  sortit  pour  aller  au-devant  de  celui- 
ci,  et.  trouvant  sur  son  chemin  Fontrailles,  qui  était  petit 
et  contrefait  ; 

—  Rangez-vous,  monsieur  de  Fontrailles,  lui  dit  le  car- 
dinal ;  cet  ambassadeur  n'est  pas  venu  en  France  pour  voir 
des   monstres. 

Fontrailles  grinça  des  dents  et  fit  deux  pas  en  arrière. 

—  Ah  '.  scélérat  !  dit-il  à  demi-voix,  tu  viens  de  me  mettre 
le  poignard  dans  le  cœur  ;  mais,  sois  tranquille,  je  te  le  met- 
trai, moi.  où  je  pourrai  ! 

Dès  ce  moment,  Fontrailles  n'eut  plus  qu'un  seul  désir 
celui  de  la  vengeance. 

Louis  d'Astarac.  vicomte  de  Fontrailles,  était  Intime  ami 
de  Cinq-Mars.  Comment  le  itionsire,  suivant  l'expression  de 
lUchelltu.  sétail-il  attaché  à  l'un  des  hommes  les  plus 
beaux  et  les  plus  élégants  de  la  cour,  et  comment  cet  homme 
s'était-11  attaché  à  lui  ? 

Sans  doute  par  la  loi  des  contrastes. 

Quoi  qu'il  en  soit.  Fontrailles.  étant,  ainsi  que  notl» 
lavons  dit.  des  meilleurs  amis  de  Cinq-Mars,  lui  lit  com- 
Iirendre  quelle  honte  c'était  pour  lui  d'avoir  la  réputation 
de  servir  d'espion  au  cardinal,  et  de  trahir  à  son  profit  le 
roi.  qui  le  comblait  de  biens. 

Cinq-Mars  baissait  le  cardinal,  il  était  ambitieux.  le  vent 
soufflait  à  la  conspiration  :  Cinq-Mars  se  laissa  aller  à  une 
nouvelle  cabale. 

Il  était  question  de  la  campagne  du  Roussillon  ;  on  avait 
enfln  compris  que  c'était  par  les  Pyrénées,  et  non  par  les 
Alpes,  qu'il  fallait  chasser  d'Italie  les  Espagnols,  comme  ce 
lut  par  l'Afrique  que  l'on  chassa  Annibal  de  la   Calabre. 

On  fit  donc,  vers  le  commencement  de  16'il,  tous  les  pré- 
paratifs de  la  campagne. 

Un  de  ces  préparatifs  fut  de  faire  venir  l'amiral  de  Brézé 
pour  aimer,  à  Brest,  des  vaisseaux  qui  passeraient  le  dé- 
troit et  liraient  ci'oiser  devant  Barcelone. 

Le  lendemain  de  son  arrivée.  M.  de  Brézé  se  présente  chez 
le  roi.  et  gralle  à  la  porte;  l'huissier  ouvre,  et.  le  recon- 
naissant, l'introduit  à  l'instant  même. 

L'amiral  entre  sans  être  vu.  entend  pai-ler  dans  l'embra- 
sure d'une  fenêtre,  et  écoute. 

Ceux  qui  parlaient  étaient  le  roi  et  M.  de  Cinq-Mars  :  — 
Cinq-Mars  disait  pis  que  pendre  du  cardinal. 

M  de  Brézé  se  retire  et  se  consulte.  —  Malgi'é  la  grande 
charge  qu'il  tenait,  il  avait  vingt-deux  ans  a  peine;  de 
sorte  que,  ne  se  liant  pas  a   sa  propre  expérience,  Il  hésita 


HENRI    IV,   LOUIS  XlII    ET   RICHELIEU 


I2t 


un  instant.  —  Sa  première  idée,  toute  juvénile,  tout  hono- 
rable (M.  de  Brézé  était  cardinaliste  enragé),  ce  fut  de  pro- 
voquer cet  ennemi  du  cardinal-duc,  et  de  tacher  d'en  dé- 
barrasser Son   Eminence. 

Il  se  mit  donc  a  suivre  M.  le  Grand. 

Un  jour,  à  la  chasse,  il  le  rencontre  dans  un  endroit 
écarté  ;  mais,  au  moment  de  lui  faire  son  compliment,  il 
aperçoit  un  chien  ;  ce  chien  pouvait  précéder  son  maître  : 
M.  de  Brëzé  croit  prudent  d'ajourner  1  affaire. 

Le    lendemain,    il    reçoit    Tordre   de    partir    Immcdiate- 


Le  lendemain,   il   revoit  Ruvigny. 

—  Eh  bien  ?   lui  demande  celui-ci. 

—  Kh  bien,  le  roi  m'a  dit  :  <>  Prends  de  mes  gardes,  cher 
ami.  » 

Uuvigny  n'en  crut  rien,  et,  regardant  Cinq-Mars  entre  les 
deux  yeu.x  : 

—  Et  pourciuoi  n  en  as-tu  pas  pris  ?  lui  dit-il.  Le  roi  ne 
t'a  pas  dit  cela  ! 

Cinq-.Mars    rougit:    il    ét.iit    évidfnt    qu'il    avait   tenté    un 
mensonge. 


gVA  r^  i^Sè^j^^t?^'  '-^'^rrirrr 


MKmMÊÊM 


-     ''^it'^'" 


Le  cardinal  fit  appeler  Chérel. 


trou- 
vraie 


ment.  Peu  pressé  d'obéir,  il  reste  deux  jours  caché,  faisant 
travailler  à  ses  équipages.  Le  cardinal  apprend  qu'il  est 
encore  i.  Paris,  l'envoie  chercher  et  le  malmène. 

Alors,  ne  sachant  plus  que  faire,  .M.  de  Brézé  va 
ver  de  ^.  des  Noyers,  «  François  Sublet  des  Noyers, 
âme  de  valet,  n  dit  Tallemant  des  Réaux. 

.M.  des  Noyers  répond  à  l'amiral  ; 

—  Ne  partez  pas  encore  demain. 

Puis  il  va  trouver  lîichelieu.  et  lui  raconte  tout. 

Aussitôt,  le  cardinal  fait  venir  M.  de  Brézé.  le  remercie  de 
son  zèle,  et  lui  annonce  qu'il  peut  partir  ;  lui,  Richelieu, 
mettra  bon  ordre  â  tout. 

Au  reste,  M.  de  Cinq-Mars,  se  croyant  silr  de  la  faveur  du 
roi.  était  si  Imprudent  dans  ses  paroles,  que  le  bruit  courut 
qu'il  avait  fait  venir  des  sbires  pour  assassiner  le  cardinal. 

La  chose  fut  répétée  à  Son  Eminence,  en  face  de  M.  le  duc 
d'Enghien,  qui   fut  depuis   le  grand   Condé. 

—  Voulez-vous  que  je  vous  le  tue,  monseigneur?  demanda 
tout  simplement  le  duc  d'Enghien. 

Le  marquis  de  Tiennes  était  là  :  il  prévient  Ruvignv,  afin 
que  Ruvigny  prévienne  f  inq-Mars. 
Cinq-Mars  va  raconter  la  chose  au  roi. 


—  Au  moins,  ajouta  Ruvigny  en  haussant  les  épaules,  va 
chez  M.  le  duc  accompagné  de  trois  ou  quatre  de  tes  amis, 
pour  lui  faire  voir  que  tu  n'as  pas  peur  . 

Cinq-Mars  y  alla.  Ruvigny  à  son  côté.  M.  le  duc  jouait  :  il 
le  reçut  a  merveille,  on  causa  gaiement,  et  l'on  sortit  sans 
aventure. 

Ce  qui  poussa  encore  Cinq-Mars  à  conspirer,  ce  fut  son 
amour  pour  la  princesse  Marie  de  Gonzague,  qui  devint  plus 
tard  reine  de  Pologne. 

Ainsi,  Cinq-Mars  avait  A  ses  oreilles  les  deux  i>lus  mau- 
vais conseillers  qu  il  y  ait  au  niniule.  attendu  qu'ils  sont 
tous  deux  aveugles  :  la  haine,  qui  lui  parlait  par  la  bouche 
de  Fontrallles  ;  l'amour,  qui  lui  parlait  par  la  bouche  de  la 
princesse   Marie. 

Un  mot  sur  cette  charmante  feninio.  qui  eut  une  si  fu- 
neste influence  sur  la  destinée  du  pauvre  jeune  homme. 

Louise-AIarle  de  Gonzague,  lillu  de  Charles  de  Gonzague. 
duc  de  Nevers  et  de  Mantouc,  était  née  vers  1612  ;  c'était 
donc  déjà,  lorsque  Cinq-Jlars  s'éprit  d'elle,  une  femme 
d'une  trentaine  d'années,  l'rivée  de  sa  mère  avant  d'avoir 
eu,  pour  ainsi  dire,  le  temps  de  la  connaître,  elle  fut  mise 
par  ion  père  chez  madame  de  Longueville,  sa  tante,  mère  de 


124 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


la  fameuse  duchesse  qui  joua  un  si  grand  rôle  dans  la 
Fronde 

Marie  de  Gonzague  était  tort  belle,  fort  spirituelle,  grande 
habituée  de  Ihôtel  Rambouillet,  grande  amie  de  Julie  d'An- 
gennes. 

Monsieur  étant  devenu  veuf  de  mademoiselle  de  Guise, 
Jcvint  amoureux  de  la  jeune  princesse  et  voulut  l'épouser  ; 
mais  la  maison  de  Guise  s'opposa  à  ce  mariage.  La  chose 
alla  si  loin,  que  madame  de  Longueville  et  sa  mère  en  furent 
quinze  jours  prisonnières  â  Vincennes, 

Plus  tard.  Monsieur  ayant  quitté  la  cour,  et  madame  de 
Longueville  mère  ni  M.  de  Mantoue  n'étant  plus  de  ce 
monde,  la  princesse,  sans  fortune  et  sans  avenir,  résidait 
tantôt  à  Xevers,  tantôt  â  Paris,  où  la  ramenaient  de  vagues 
idées  d'ambition. 

Un  Italien  nommé  Promontorio,  qui  disait  la  bonne  aven- 
ture et  qui  vendait  des  chiens  de  Bologne,  avait,  un  jour, 
proposé  u  la  prince.s--:e  de  lui  vendre  un  de  ces  chiens  cin- 
quante pistoles,  à  la  condition  qu'elle  le  lui  payerait  quand 
l'Ile   serait   reine. 

Elle  l'avait  acheté  à  cette  condition. 

Et,  en  effet,  quatre  ans  après  la  mort  de  Cinq-Mars,  en 
li;'i6,  Marie  de  Gonzague  épousa  Ladislas  IV,  roi  de  Po- 
i  -gne,  —  et  plus  tard,  en  deuxièmes  noces,  Jean-Casimir, 
.sou  beau-frère  aussi  roi  de  Pologne  ;  —  de  sorte  que  ce  Tut 
non  pas  un  roi  comme  11  lui  avait  été  prédit,  mais  deux 
rois  qu'elle  épousa. 

En  attendant,  elle  poussait  Cinq-Mars  à  cabaler.  lui  pro- 
mettant d'être  sa  femme  s'il  devenait  premier  ministre. 

Le  cardinal  voulait  que  1  on  chjssàt  M.  de  Cinq-Mars,  — 
et  si  on  l'eût  chassé,  peut-être  les  choses  en  fussent-elles  res- 
tées là,  —  mais  le  roi  ne  le  voulait  point,  par  cette  seule 
raison  que  le  cardinal  le  voulait  ;  car  la  faveur  de  Cinq- 
Mars  baissait  de  jour  en  jour  ;  ce  qui  rendait  celui-ci  plus 
pressé   encore   d'agir. 

Un  jour,  le  marquis  fit  dire  par  de  Thou  à  Abraham  Fa- 
bert  (depuis  maréchal  de  France),  qu'il  y  aurait  pour  lui 
une  fortune  a  faire  s'il  consentait  à  entrer  dans  la  cabale 
qui   s'organisait   contre   Richelieu. 

Mai.s  Fabert  était  un  homme  sage. 

—  Monsieur  de  Thou,  rénondit-11,  n'allez  pas  plus  loin, 
car,  du  moment  où  ce  que  vous  me  dites  sentira  le  complot, 
je  serai  forcé  de  tout  révéler  à  Son  Erainence. 

—  Mais,  reprit  M,  de  Thou,  réfléchissez  donc  qu'on  vous 
lni--e  sans  récomnOiis?  aucune!  votre  compagnie  aux  gardes 
elle-même,  vous  l'avez  achetée. 

—  Oh  !  monsieur  de  Thou  !  monsieur  de  Thou  !  dit  Fabert 
en  secouant  la  tête,  n'avez-vous  point  de  honte  de  vous 
faire  le  suivant  de  ce  fou  qui  a  1  air  de  sortir  des  pages  ? 
Monsieur  de  Thou.  vous  êtes  dans  un  plus  mauvais  pas  que 
vous  ne  pensez. 

De  Thou  alla  reporter  la  chose  à  Cinq-Mars,  qui,  dès  ce 
intiment,  prit  Fabert  en  grippe,  mais  sans  s'inquiéter  il  son 
endroit,  le  sachant  honnête  homme. 

Ce  fut  justement  ;\  l'occasion  de  Fabert  que  Cinq-Mars  put 
s'apercevoir  que  son  crédit  baissait. 

l'n  jour,  en  présence  du  roi.  on  vint  à  discuter  fortiflca- 
I  ons  et  sièges.  Fabert  était  là;  Cinq-Mars  émit  et  soutint 
liiie  opinion  contraire  à  celle  du  savant  capitaine. 

Alors,  le  roi,  avec  un  mouvement  d'impatience  : 

—  Eh  !  monsieur  le  Grand,  dit-il,  je  vous  trouve,  en 
vérité,  bien  présomptueux  de  discuter  sur  de  pareils  sujets 
■  outre  M,  Fabert,  qui  en  sait  dix  fois  plus  que  vous  là- 
dessus  ! 

—  Sire,  répondit  Cinq-Mars,  lorsqu'on  a  reçu  de  la  nature 
un  certain  sens,  on  sait  les  choses  sans  les  avoir  apprises. 

Puis,  comme  le  roi  s'éloignait  : 

^  Pardieu  !  sire,  ajouta  le  marquis,  vous  eussiez  bien  pu 
vous  passer  de  dire  ce  que  vous  m'avez  dit. 

Mais,  à  cette  apostrophe,  le  roi  se  fâcha  tout  à  fait, 

M.  le  Grand,  furieux,  s'éloigna;  et.  en  s'éloignaut,  il  dit 
timt   bas  à  Fabert  : 

—  Monsieur  Fabert,  je  vous  remercie. 

Le   roi    n'avait   pas  entendu,   mais  il   avait   vu   le   mouve- 
ment  et   se   douta   de  tout. 
Il  alla  à  Fabert. 

—  Que  vous  a  dit  M,  de  Cinq-Mars  ?  demanda-t-il. 

—  Rien,  sire. 

—  Si  fait. 

—  Il  m'a  dit  adieu. 

—  Oui  ;   mais,   en   vous   disant  adieu,   il  vous   a  menacé. 

—  Sire,  dit  Fabert.  on  ne  fait  point  de  menaces  en  votre 
présence,   et.   ailleurs,   je  ne   les  souTfrirais  pas, 

—  Eh  bien,  alors.  U  faut  tout  vous  dire,  monsieur,  s'écria 
le  roi  :  il   y  a  six   mois  que  je  vomis  cet  homme  ! 

Nous  demandons  pardon  à  nos  lecteurs  de  nous  servir  de 
ce  terme  royal. 

Votre  Ma.ii'sté  m'étonne,  reprit  Fabert  ;  je  le  croyais  au 
plus   haut   degré   de  faveur. 

—  C'est  lui  qui  répand  ce  bruit-lù.  poursuivit  le  roi  ;  c'est 
lui  qui  veut  qu'on  le  croie,  et  savez-vous  ce  qu'il  fait  pour 


cela  ?  Afin  qu  on  s'imagine  qu'il  m'entretient  encore  quand 
tout  le  monde  est  retiré,  il  reste  une  heure  dans  la  garde- 
robe  a  lire  l'Arioste  !  Les  deux  premiers  valets  de  chambre 
le  laissent  faire  :  ils  sont  a  sa  dévotion.  11  n'y  a  pas 
d'homme  plus  perdu  de  vices,  ni  si  peu  complaisant  ;  c'est 
le  plus  grand  Ingrat  dU  monde,  monsieur  Fabert  !  il  m'a  fait 
quelquefois  attendre  des  heures  entières  dans  mon  carrosse 
tandis  qu'il  crapulait.  Il  lui  faudrait  un  royaume  pour  ses 
dépenses,  et  encore...  Savez-vous,  à  l'heuie  qu'il  est,  combien 
il  a  de  bottes  ?  Plus  de  trois  cents  !  Allez,  monsieur  Fabert, 
ne  vous  fiez  point  à  cette  faveur-là;  car  11  n  en  a  plus  pour 
longtemps  1 

Fabert  se  tut  sur  ce  que  venait  de  dire  le  roi,  comme  il 
s'était  tu  sur  ce  que  lui  avait  dit  Cinq-Mars-,  cependant, 
quelque  chose  en  transpira,  puisque  le  cardinal  le  sut  et 
envoya  Chavigny  —  le  lu  quoque  —  provoquer  les  confi- 
dences du  loyal  soldat,  Fabert  raconta  tout;  le  cardinal 
n'en  pouvait  revenir:  il  croyait  Cinq-Mars  au  mieux  avec 
le  roi,  et  reprit  tout  courage. 

Cinq-Mars,  de  son  côté,  soit  fierté,  soit  dégoût,  négligeait 
de  reconquérir  les  bonnes  grâces  du  roi  ;  il  se  fiait  sur  un 
traité  qu'il  avait  avec  l'Espagne,  Ce  traité  avec  l'Espagne,  le 
cardinal  en  avait  entendu  parler  ;  mais  il  ne  savait  point 
quel  i!  pouvait  être,  lorsqu'un  jour,  on  lui  annonça  un 
courrier  apportant  un  paquet  du  maréchal  de  Brézé, 

Le  courrier  fut  introduit  et  remit  le  paquet. 

En  quatre  lignes,  le  maréchal  de  Brézé  annonçait  à  Son 
Emineiice  qu'une  barque  ayant  échoué  sur  la  côte,  on  y 
avait  trouvé  le  traité  qu  il  lui  envoyait  :  ce  traité,  c'était  ce- 
lui de  M,  d'Orléans  avec  1  Espagne,  traité  qui  s'était  fait 
à  la  diligence  de  Cinq-Mars. 

Le  cardinal  était  alors  à  Tarascon,  déjà  souffrant  de  la 
maladie  qui  devait  l'emporter.' 

Ce  billet  reçu,  ce  traité  lu,  il  ordonna  de  faire  retirer 
tout  le  monde  ;  puis,  restant  avec  Charpentier,  son  pre- 
mier secrétaire,  dans  lequel  il  avait  une  entière  confiance  : 

—  Faites-moi  apporter  un  bouillon,  Charpentier,  dit-il  ;  je 
suis   tout   troublé. 

Charpentier  alla  recevoir  le  bouillon  dans  la  chambre 
voisine,   et   rentra. 

—  Fermez  la  porte.  Charpentier,  dit  le  cardinal. 
Charpentier  fit  selon  le  désir  de  Son  Eminence. 

—  Au  verrou,   Charpentier  !  au  verrou  ! 
Charpentier  obéit. 

Alors,  le  cardinal,  levant  les  mains  au  ciel  : 

—  Oh  !  Dieu  !  murmura-t-il,  il  faut  que  tu  aies  bien  soin 
de  ce  royaume  et  de  ma  personne  !  —  Lisez  cela,  Charpentier, 

Et  il  passa  à  Charpentier  le  billet  et  le  traité. 
Charpentier   les  lut. 

—  Maintenant,  reprit  le  cardinal,  faites  trois  copies  du 
traité. 

Le  secrétaire  se  mit  à  son  bureau. 

Pendant  ce  temps,  le  cardinal  e.xpédia  un  exprès  à  Cha- 
vigny. avec  ordre  de  le  venir  trouver,  quelque  part  qu'il 
fût. 

Chavigny  accourut  à  Tarascon. 

—  Tenez,  lui  dit  le  cardinal  en  lui  remettant  une  des 
copies,  voyez  ce  traité,  Chavigny...  Il  faut  aller  trouver  le 
roi  et  lui  mettre  cela  sous  les  yeux. 

—  C'est    une   copie,    monseigneur? 

—  Oui,  bien...  Aussi,  le  rai  dira-t-il  que  c'est  une  fausseté, 
un  mensonge,  une  tentative  pour  nuire  â  son  favori  ;  mais 
vous  iiroposerez  au  roi  de  faire  arrêter  M.  de  Cinq-Mars, 
quitte  à  le  relâcher  si  je  n'ai  point  dit  la  vérité.  Insistez 
s'il  résiste,  et  dites-lui  :  •■  Sire,  une  fois  que  l'ennemi  sera 
en  Champagne,  il  sera  trop  tard  pour  remédier.  »  Allez 
Chavigny  !   allez  ! 

Chavigny  partit  avec  des  Noyers,  et  alla  trouver  le  roi. 

Celui-ci,  comme  l'avait  prévu  le  cardinal,  ne  manqua  point 
de  dire  que  l'on  calomniait  M.  de  Cinq- Mars;  il  se  mit 
dan.s  une  horrible  colère  contre  Cliavlguy  et  des  Noyers, 
criant  que  c'était  une  méchanceté  du  cardinal,  qui  voulait 
perdre  M.  le  Grand.  Enfin,  après  une  heure  de  protestations, 
les  deux  messagers  du  cardinal-duc  amenèrent  le  roi  à  leur 
point  de  vue.  et  lui  arrachèrent  1  ordre  d'aiTèter  Cinq-Mars. 

Cinq-Mars  se  trouvait  dans  les  antichambres  avec  Fon- 
trailles,  lorsque  était  arrivé  Chavigny  :  c'était  déjà  assez  in- 
quiétant ;  mais,  en  le  voyant  rester  une  heure  avec  le  roi 
sans  que  personne  entrât  ni  sortît,  les  deu.x  jeunes  gens 
s'alarmèrent   tout  à  fait, 

Fontrailles  surtout  avait  un   mauvais  pressentiment, 

—  Monsieur,  dlt-11  à  Cinq-Mars,  je  crois  qu'il  est  temps  de 
partir. 

Cinq-Mars    ne    voulut    point. 

—  Soit,  dit  Fontrailles  ;  pour  vous,  monsieur,  vous  serez 
encore  d'une  belle  taille  quand  on  vous  aura  ôté  la  tête  de 
dessus  les  épaules  ;  mais,  moi.  —  même  avec  la  tôle.  —  je 
suis  en  vérité  trop  petit  pour  risquer  cela. 

Et.  revêtant  un  habit  de  capucin  qu'il  tenait  prêt  à  tout 
hasard,  il  quitta  la  ville  à  l'instant  même. 


HENRI    IV,   LOUIS  XIII    ET   RICHELIEU 


125 


Fontrailles  essaya  de  passer  en  Espagne  ;  mais,  n'y  pou- 
vant parvenir,  il  se  retira  en  Angleterre,  où  il  attendit 
tranquillement  la  mort  du  cardinal.  Il  avait  mis  son  bien 
a  couvert  avant  de  s'engager  dans  le  complot  ;  cela  en  valait 
la  peine  :  11  avait  vingt-deux  mille  livres  de  rente  en  terres, 
cest-ù-dire  quatre-vingt  mille  de  nos  jours. 

Il  ne  souffrait  point  qu'on  le  plaisantât  sur  sa  bosse  ;  mais, 
sur  tout  le  reste.  11  entendait  parfaitement  raillerie.  Il  était 
des  esprits  forts  du  Marais  qui,  a  cette  époque,  donnaient  le 
Ion  à  tout  Paris.  Ces  messieurs  ayant  imaginé  de  remettre 
à  la  mode  les  souliers  à  la  poulaine,  quelques  capitaines  aux 
gardes  s'en  moquèrent  en  dansant,  ce  que  Ion  appela  le 
ballet  des  longs  iiicds  :  Fontrailles  prit  cela  pour  un  dén,  et, 
avec  Ruvigny  et  Fiesque,  amena  sur  le  terrain  trois  des 
railleurs.  Le  comte  de  Fiesque  et  son  homme  se  blessèrent 
mutuellement,  Fontrailles  fut  culbuté  par  son  adversaire, 
Huvlgny  désarma  le  sien. 

Le  Marais,  comme  le  reste  de  Paris,  était  alors  infesté  de 
voleurs  ;  cela  nuisait  au.v  soirées  des  belles  dames  qui  de- 
meuraient là  :  Ninon,  Marion  Delorme,  etc.  etc.  Messieurs  du 
Marais  résolurent  de  faire  eux-mêmes  la  police  ;  ils  char- 
gèrent les  voleurs  et  leur  firent  une  si  rude  chasse,  qu'où 
n'en  revit  plus  un  seul  dans  le  quartier  !  Ce  fut  ainsi  que  le 
Marais  conquit  celte  réputation  d'honnêteté  qu'il  a  conser- 
vée jusqu  à  nos  jours. 

Le  cardinal  —  pour  en  revenir  à  lui  —  était  fort  mal,  et 
comme  santé,  et  comme  faveur,  lorsqu'il  découvrit  si  mira- 
culeusement le  complot  tramé  contre  lui.  11  se  retirait,  et, 
contre  l'habitude,  le  roi  le  laissait  se  retirer  sans  mot  dire. 
C'est  que  Louis  XIII  lui-même  se  sentait  mourir  et  devenait 
indifférent  à  toutes  choses.  Il  s'endormait  dans  une  vie, 
pour  ainsi  dire,  végétative,  n'ayant  plus  même  la  force  de 
s'ennuyer. 

Cependant,  Chavigny  et  des  Noyers  ayant  fini  par  lui 
mettre  le  feu  sous  le  ventre,  il  partit  avec  toute  sa  cour, 
—  M.  le  Grand  comme  les  autres,  —  et  arriva  à  Narbonne. 

Là,  Cinq-Mars  commença  enfin  à  s'apercevoir  que  les 
choses  tournaient  mal  pour  lui  ;  il  quitta  furtivement 
l'hôtel  de  ville,  qu'habitait  le  roi,  et  courut  se  cacher  chez 
un  bourgeois  dont  la  fille  avait  des  accointances  avec  son 
valet  de  chambre  Belet,  lequel  l'introduisit  dans  la  maison. 

La  nuit  venue,  le  grand  écuyer  dit  à  un  de  ses  domes- 
tiques d'aller  voir  si,  par  hasard,  on  n'aurait  pas  laissé 
ouverte  quelque  porte  donnant  sur  la  rue  ;  ce  domestique 
répondit  qu'il  avait  déjà  de  lui-même  fwt  cette  visite,  et 
que   toutes   les   portes   étaient  soigneusement   fermées. 

Il  mentait  :  non  seulement  il  ne  s'était  aucunement  dé- 
rangé, mais  justement  une  porte  était  restée  ouverte  et  le 
resta  toute  la  nuit  pour  faire  entrer  le  train  de  M.  de  la 
Sleillerale. 

On  sait  comment  Cinq-Mars  fut  dénoncé  par  son  hôte,  et 
comment  lui  et  de  Thou,  ayant  été  arrêtés,  remontèrent  le 
Rhône  dans  une  barque,  à  la  remorque  de  celle  du  cardi- 
nal. 

Pendant  le  trajet,  un  petit  laquais  catalan  qui  était  à 
M  de  Cinq-Mars,  parvint  à  lui  jeter  du  rivage  une  boulette 
de  cire  ;  cette  boulette  contenait  un  billet  de  la  princesse 
Marie. 

Cinq-Mars  avait  commencé  par  nier  obstinément  le  com- 
plot dont  on  l'accusait  ;  mais,  à  Lyon,  le  chancelier  répéta 
tant  au  pauvre  garçon  que  le  roi  l'aimait  trop  pour  per- 
mettre qu'on  lui  lit  aucun  mal,  et  qu'il  en  serait  quitte 
pour  quelques  jours  de  prison,  qu'il  finit  par  tout  confes- 
ser. Son  opinion,  à  lui  aussi,  était  que  le  roi  se  contente- 
rait de  réloigner.  et  que,  bien  tranquillement  dans  l'exil, 
il  attendrait  la  mort  du  cardinal.  Il  était  loin  de  se  douter 
que,  pendant  ce  temps,  le  roi  débitait  cent  puérilités  contre 
lui,  disant,  par  exemple,  que  c'était  un  méchant  garçon 
auquel  11  n'avait  jamais  pu  apprendre  à  réciter  son  Pater. 
ou  bien  encore  —  comme  on  était  en  train  de  faire  des 
confitures  —  que  l'àme  de  M.  de  Cinq-Mars  était  aussi  noire 
que  le  cul  du  poêlon. 

Que  ne  pouvons-pous  une  bonne  fois  obliger  l'hi.stoire  à 
appeler  les  rois  par  leurs  vrais  noms,  et,  au  lieu  de  dire  : 
Louis  le  Chaste  ou  Louis  le  Juste,  à  dire  :  Louis  l'Idiot  ou 
Louis   le   Misérable  ! 

Cinq-Mars,  du  reste,  fit  ses  aveux  d'une  façon  parfaite- 
ment dégagée,  et  en  termes  dignes  d'un  gentilhomme  :  il  dit 
qu'il  était  vrai  que  M.  de  Thou  connaissait  le  traité  avec 
l'Espagne;  mais  que,  loin  d'y  avoir  aidé,  il  s'y  était,  au 
contraire,  opposé  de  tout  son  pouvoir. 

L'innocence  du  malheureux  de  Thou  était,  en  effet,  si  pa- 
tente, que  M.  de  Miromesnil  eut  le  courage  d'ouvrir  l'avis 
d'une  entière  absolution  :  —  si  le  cardinal  eût  vécu,  M.  de 
Miromesnil  n'eût  probablement  pas  porté  cette  hardiesse  en 
paradis  :  —  Mais,  un  autre  commissaire  ayant  fait  valoir 
que  l'aïeul  de  l'accusé,  le  président  do  Thou,  avait  jadis 
condamné  à  mort  un  homme  de  qualité  comme  coupable 
du  crime  de  non-révélation,  cet  argument  nuisit  fort  au 
petit-flls    du    sévère    justicier. 

Avant  de  lire  à  M.  le  Grand  sa  sentence,  on  voulut  lui 


faire  prendre  quelque  nourriture,  afin  de  lui  donner  de  la 
force  ;  mais  il  prévoyait  si  peu  un  résultat  fatal,  qu'il  ré- 
pondit : 

—  Non.  non,  je  ne  mangerai  pas,  j'ai  besoin  de  me  pur- 
ger :  on  m'a  ordonné  des  pilules  et  je  vais  les  prendre. 

Et,   comme  on  insistait,   il  mangea,  mais  fort  peu. 

Quand  il  eut  fini,  on  l'appela  et  on  lui  lut  sa  sentence  : 
il  était  condamné  à  mort. 

Quoiqu'il  ne  s'attendît  point  à  ce  coup,  il  le  supporta 
bravement,  et  ne  laissa  rien  paraître  au  dehors  de  ce  qu'il 
éprouvait. 

On  avait  résolu  de  ne  lui  point  donner  la  question.  Ce- 
pendant, comme  le  jugement  portait  qu'elle  lui  serait  ap- 
pliquée, on  le  conduisit  dans  la  salle  des  tortures,  pour 
faire  le  simulacre.  Lui,  sans  pâlir,  se  mit  tranquillement 
à  déboutonner  son  pourpoint.  On  lui  apprit  alors  que,  par 
grâce  du  roi,  cette  peine  lui  était  épargnée,  et  qu'il  suf- 
firait qu'il  levât  la  main  en  jurant  de  dire  la  vérité. 

Il  leva  la  main,  et  répondit  : 

—  Il  est  inutile  que  je  jure;  j'ai  tout  révélé. 

L'heure  de  l'e.xécution  arrivée,  les  deux  jeunes  gens  furent 
menés  au  lieu  du  supplice,  —  c'est-à-dire  place  des  Ter- 
reaux, —  chacun  dans  un  carrosse  et  assisté  d'un  frère 
jésuite. 

Cinq-Mars  garda  jusqu'au  bout  sa  tranquillité  :  il  monta 
le  premier  sur  l'échataud,  et  ne  s'amusa  point  à  haranguer 
la  foule  ;  seulement,  il  salua  ceux  des  spectateurs  qu'il 
reconnut  aux  fenêtres  de  la  place.  Quand  l'exécuteur  lui 
voulut  couper  les  cheveux,  il  lui  ôta  les  ciseaux  des  mains 
et  les  passa  au  frère  jésuite,  ne  se  laissant  couper  que  ce 
qui  était  absolument  nécessaire  ;  puis  il  ramena  les  autres 
par  devant,  et,  sans  souffrir  qu'on  lui  liât  les  moins,  ni 
qu'on  lui  bandât  les  yeux,  il  s'agenouilla  près  du  Mllot. 

Lorsque  l'épée  lui  trancha  la  tête,  on  remarqua  qu'il 
avait  les  yeux  tout  grands  ouverts. 

Il  tenait  le  billot  si  ferme,  qu'on  eut  toutes  les  peines 
du  monde  à  lui  desserrer  les  bras. 

Sa  tête  était  tombée  d'un   seul  coup. 

M.  de  Thou  mourut  vaillamment  aussi,  quoique  rn  peu 
plus  en  moine,  demandant  plusieurs  fois  s'il  n'y  avait  point 
de  vanité  mondaine  dans  son  calme  et  dans  son  humilité. 
Quelques  heures  avant  sa  mort,  il  fit  des  inscriptions  de 
vœux  et  des  fondations,  et  écrivit  une  longue  lettre  â  une 
dame  de  ses  amies,  qu'on  supposa  être  madame  de  Guémé- 
née.  C'était,  du  reste,  bien  plus  un  cavalier  qu'un  lomme 
de  robe  :  il  avait  servi  en  volontaire,  et  s'était  fait  casser 
un  bras.  Sa  chimère  et  celle  des  siens  était  de  descendre 
des  comtes  de  Tout.  Il  avait  un  caractère  teUemjnt  irré- 
solu, tellement  craintif,  que  Cinq-Mars  l'appelait  ion  In- 
quiétude, comme  il  appelait  le  roi  Sa  Majesté. 

Lui  aussi  fut  tué  du  premier  coup,  quoique  sa  tête  n'eût 
pas  été  entièrement  trancliée. 

Le  roi  s'était  fait  exactement  informer  de  l'heure  à 
laquelle    M.    de    Cinq-Mars   devait    être    exécuté. 

A  cette  heure  juste,  il  tira  sa  montre  de  son  gousset,  et, 
avec  un  de  ces  sourires  qui  n'appartenaient  qu'à  lui: 

—  A  l'heure  qu'il  est,  dit-il,  le  cher  amt  fait  une  vilaine 
grimace  ! 

Ce  fut  l'oraison  funèbre  de  Cinq-Mars 


XVI 


Au  milieu  de  toutes  ces  intrigues  sanglantes,  c'est-à-dire 
le  21  septembre  1H40,  la  reine  était  accouchée  d'un  second 
flls,  qui  avait  reçu  le  nom  de  duc  d'Anjou. 

Le  mois  de  septembre,  consignons  le  fait  en  passant,  avait 
ej  une  singulière  influence  sur  le  siècle. 

Le  cardinal  était  né  le  5  septembre  1.5S.5  :  le  roi  était  né 
le  27  septembre  iOOl  :  la  reine  était  née  le  22  septembre  1601  ; 
le  dauphin  était  né  le  5  septembre  1638;  enfin,  le  duc  d'An- 
jou venait  de  naître  le  21  septembre  16-M 

Ceci  une  fois  dit,  en  manière  de  parenthèse,  revenons  à 
M,  de  Richelieu. 

Après  avoir  traîné  Cinq-Mars  et  de  Thou  derrière  lui  sur 
le  Rhône,  il  eut  grand'peine  à  gagner  la  Loire  ;  car  lui- 
même  était  horriblement  malade.  Il  avait  pris,  dans  la 
Gaule  Narbonnaise,  une  de  ces  fièvres  terribles  dont  mou- 
raient autrefois  les  consuls  romains,  et  dont  meurent  en- 
core aujourd'hui  les  habitants  d'.^rles  et  d'Algues-Mortes  ; 
de  sorte  que,  ne  pouvant  aller  ni  en  carrosse  ni  en  voiture. 
Il  se  faisait  porter  dans  une  Immense  litière  qui,  trop  large 
pour  entrer  par  la  porte  des  maisons,  et  quelquefois  même 
par  celle  des  villes,  forçait  d'abattre  des  pans  de  mur  et 
de  rempart  sur  son  passage.  SI  le  logement  préparé  pour 
le  cardinal  était  au  premier  ou  au  second  étage,  on  éta- 
blissait une  pente  douce  pour  que  le  malade  n'eût  point 
la  secousse  des    escaliers,  et  l'on  entrait  par  les   fenêtres. 


126 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Douze  hommes  portaient  l'énorme  machine  et  étaient  re- 
layés pai'  douze  autres  qui  suivaient.  Une  lois  qu'on  eut 
gagné  la  Loire,  ce  fut  plus  facile  ;  on  ciioisissalt  (les  logis 
proches  du  fleuve,  et  l'on  n'avait  qu'à  porter  l'illustre  ma- 
lade du  fleuve  a  son  logis.  Madame  d'.\iguiUon  et  toute  sa 
tour  le  suivaient  dans  des  bateaux  a  pan  :  c  était  comme 
une  petite  flotte.  Enfin,  deux  compagnies  de  cavaliers  l'es- 
cortaient, longeant,  lune  la  rive  droite,  l'autre  la  rive 
gauche.  Quand  les  eaux  étaient  basses,  on  creusait  un  che- 
min pour  donner  de  la  profondeur  au  fleuve,  et,  lorsqu'on 
arriva  au  canal  de  Briare,  qui  était  presque  tari,  on 
lâcha  les  écluses. 

De  retour  à  Paris,  cependant,  la  première  pensée  du  car- 
dinal fut  pour  une  tragi-comédie  (lu'il  avait  laissée  à  exé- 
cuter au  poète  Desm.irets,  son  collaborateur  ordinaire  :  elle 
s'appelait  l'Europe:  elle  était  en  cinq  actes,  avec  prologue. 
Le  cardinal,  à  son  retour,  y  ajouta  une  espèce  d'épilogue 
intitulé:  la  Prise  de  Sedan,  ou  l'Autre  des  monstres:  c'était 
un  manifeste  contre  la  maison  d  Espagne  :  comme  toujours, 
Richelieu  en  avait  fait  le  plan,  et  Desmarets  les  vers. 

La  pièce  fut  jouée  avec  une  grande  pompe  sur  le  théâtre 
de  l'hôtel  de  Bourgogne;  mais  le  cardinal  ne  put  y  assis- 
ter. 

Il   avait   fait   les  répétitions  et   payé   les   costumes. 

On  reconnut,  à  son  absence,  qu'il  devait  être  bien  ma- 
lade ! 

Au  retour  du  théâtre,  madame  d'.\iguiUon  le  trouva  avec 
M     de   Mazarin. 

—  Ma  nièce,  lui  dit-il  en  montrant  son  futur  successeur, 
pendant  que  vous  étiez  à  la  comédie,  j'instruisais  un  mi- 
nistre d'Etat. 

Le  cardinal,  se  sentant  plus  mal.  avait  nommé  un  con- 
seil ;  mais  c'était  une  dérision  :  pour  que  ce  conseil  le  ren- 
dît, lui,  Richelieu,  plus  indispensable  encore  que  s'il  ne 
l'eût  point  Institué,  Il  avait  fait  M.  de  Saint-Chaumont  mi- 
nistre d'Etat. 

Une  anecdote  donnera  idée  de  la  valeur  de  M.  de  Saint- 
Chaumont. 

Convaincu  que  la  distinction  dont  il  venait  d'être  l'objet 
était  accordée  à  son  mérite,  et  rencontrant  Gorde,  le  capi- 
taine des  gardes  du  corps  : 

—  Eh  !  Gorde,  lui  dit-il,  sais-tu  l'honneur  que  le  roi  me 
fait? 

—  Ma  foi,  non.  lui  répond  le  capitaine  des  gardes;  mais 
dites,  je  le  saurai. 

—  Le  roi  m'a  nommé  ministre  d'Etat. 

—  Bon  !  comme  je  vais  croire  cela,  attendez  l 

Et  Gorde  entre  chez  le  roi  en  riant  à  gorge  déployée. 
Louis  XTTI   ne  riait   guîTé  ;   aussi  était-il   toujours   étonné 
d  entendre    rire   les   autres. 

—  Pourquoi    riez-vous    ainsi,    monsieur?    demand.i-t-il. 

—  Oh:  une  excellente  plaisanterie  que  vient  de  me  faire 
Saint-Chaumont,   sire. 

—  Quelle  plaisanterie? 

—  Il  va  disant   qu'il  est   nommé  ministre   <i'Etat, 

—  II   vous    l'a   dit? 

—  Oui,  sire. 

—  Et  que  lui  avez-vous  répondu? 

^  Je  lui  ai  répondu  :  «  Cherchez  un  sot  qui  vous  croie, 
mais   ce  ne  sera  pas   moi     » 

—  Voici    son   ordonnance,    dit   le   roi. 

Et  il  montra  â  Gorde  l'ordonnance  (|ul  nommait  Saint- 
Chaumont. 

Gorde  en  demeura  abasourdi. 

Le  cardinal,  si  malade  qu'il  fiit.  croyait  revenir  de  sa 
maladie  :  il  en  donnait  une  preuve  dans  l'insistance  qu'il 
mettait  â  poursuivre  M.  le  duc  d'Orléans,  dont  il  voulait  si 
bien  établir  la  réputation,  qu'en  cas  de  mort  du  roi.  on 
lui  enlevât  la  régence  pour  la  donner  â  la  reine.  Quant 
a  celle-ci,  outre  qu'il  s'était  un  peu  rapproché  d'elle.  Ri- 
chelieu espérait  la  gouverner  par  le  cardinal  Mazarin.  sa 
créature.  En  le  lui  présentant  pour  la  première  fois,  — 
après  le  traité  de^  Casai,  qui  commença  la  fortune  de  Ma- 
zarin : 

—  Madame.  lui  avaIt-11  dit,  vous  aimerez  bien  celui-là. 
je  l'espère  ;  il  ressemble  â  M.  de  Buckingham. 

Dos  ce  moment,  en  effet,  la  reine  parut  avoir  de  l'incli- 
nation  pour  Mazarin. 

Mais,  si  Richelieu  s'était  rapproché  d'Anne  d'.^utriclic, 
il  n'en  était  pas  ainsi  avec  le  roi.  Jamais  la  haine  que 
Louis  XIII  portait  à  son  ministre  n'avait  été  plus  pro- 
fonde,  et   cela,   grâce   surtout  à    M.   de   Tréville. 

On  connaît  M.  de  Tréville  :  Henri-Joseph  de  Payre,  comte 
de  Troisville,  —  on  prononçait  Tréville  ;  —  nous  en  avons, 
fait  un  des  personnages  principaux  de  notre  roman  des 
Trois  \foust]uetaires. 

Le  cardin.nl  av.ait  su.  par  la  déposition  de  M.  de  Cinq- 
Mars,  qu'un  jour  le  roi  loi  avait  dit  en  montrant  M.  de 
Tréville  : 

—  Cher  ami,  voici  un  homme  qui,  lorsque  je  voudrai, 
me  défera  du  cardinal. 

Tréville,  en  effet,  commandait  les  mousquetaires  ù  cheval. 


iiui.  accompagnaient  le  roi  partout,  à  la  chasse,  à  la  prome- 
nade et  jusqu'au  couvent  où  11  visitait  mademoiselle  de  la 
Fayette.  '  , 

Le  cardinal  avait  gagné  la  cuisinière  de  M.  de  Tréville 
pour  espionner  son  maître,  et  peut-être  faire  pis  :  il  don- 
nait à  cette  femme  quatre  cents  livres  par  an.  Mais  il 
pensa  bientôt  que  la  précaution  n'était  point  suffisante,  et 
qu'il  fallait  éloigner  l'homme  dans  lequel  le  roi  avait  une 
si  grande  confiance. 

En  conséquence,  il  envoya  Chavigny  pour  inviter  le  roi  à 
chasser   son   capitaine  des  gardes. 

Chavigny  exposa  au  roi  la  commission  dont  il  était  chargé. 

—  Mais,  monsieur,  répondit  humblement  Louis  XIII,  con- 
sidérez, je  vous  prie,  que  le  cardinal  est  exigeant,  que  cela 
me  perd  de  réputation,  que  Tréville  ma  bien  servi,  .qu'il 
en  porte  les  marques,  et  que  c'est   un  de  mes  plus  fidèles  ! 

—  Mais,  sire,  repartit  Chavigny,  vous  devez  considérer 
aussi  que  il.  le  cardinal  vous  a  bien  servi,  qu'il  est  fidèle, 
qu'il  est  nécessaire  à  votre  Etat,  et  que  vous  ne  devez  pas 
le  mettre  dans  un  plateau  de  la  balance,  et  M.  de  Tréville 
dans    l'autre. 

—  N'importe,  fit  le  roi  ;  M.  le  cardinal  dira  ce  qu'il  vou- 
dra, je  ne  chasserai  pas  Tréville. 

Chavigny  revint  avec  ce  refus  et  raconta  au  cardinal  co 
qui  venait  de  se  passer. 

—  Comment  I  s'écria  Richelieu,  vous  n'avez  pas  insisté 
plus   que   cela  ? 

—  Voyant  que  le  roi  y  tenait  si  fort,  je  n'ai  point  osé, 
dit   Chavigny. 

—  Retournez,  retournez,  et  dites  au  roi  qu'il  faut  que 
M.  de  Tréville  soit  chassé. 

lît  M.  de  Tréville  fut  chassé  le  jour  même,  c'est-à-dire  le 
I"   décembre. 

Mais  le  roi  lui  fit  dire  qu'il  avait  eu  la  main  forcée, 
qu  il  l'aimait  toujours,  qu'il  eût  à  lui  rester  fidèle,  et 
qu'il  lui  promettait  que  son  exil  ne  serait  pas  long. 

En  effet,  dans  les  derniers  jours  de  novembre,  le  cardi- 
nal était  devenu  très  souffrant  ;  le  29.  ses  douleurs  s'étaient 
tellement  accrues,  qu'il  avait  fallu  recourir  aux  médecins  ; 
le  30,  Son  Eminence  avait  été  saignée  deux  fois:  et,  de  cette 
double  saignée,  11  était  résulté  si  peu  de  bien,  que  M.  de 
lirézé,  Jl.  de  la  MeiUeraie  et  madame  d'.\lguillon  avaient 
cru   devoir  coucher  au  Palais-Cardinal. 

Le  lundi  1"  décembre,  jour  du  congé  de  M.  de  Tréville, 
le  malade  se  tro-yva  un  peu  mieux  :  mais,  vers  les  trois 
heures  de  l'après-midi,  la  fièvre  redoubla  et  prit  une  ef- 
frayante intensité;  toute  la  nuit,  le  cardinal  cracha  le 
sang,  éprouvant  des  difficultés  incroyables  à  respirer. 

Bouvard,  premier  médecin  du  roi.  passa  cette  nuit  au 
chevet  de  Son  Eminence,  qu'il  saigna  encore  deux  fois 
sans    obtenir    aucune    amélior.ition. 

Le  mardi  matin,   il  y  eut  consultation. 

Vers  deux  heures,  on  annonça  le  roi. 

Le  cardinal  fut  vivement  impressionné  de  sa  venue  ;  car. 
au  point  où  il  en  était  avec  Sa  Majesté,  cette  visite  avait 
l'air   d'une   réconciliation    au    Ut    de    mort. 

Lorsque  Riclielieu  vit  le  roi  s'approcher  de  son  lit,  il 
fit  un  effort  et  se  souleva. 

—  Sire,  lui  dit-il.  je  vois  bien  qu'il  me  faut  partir  et 
prendre  congé  de  Votre  Majesté  ;  mais,  au  moins,  je  menrs 
avec  la  satisfaction  de  ne  l'avoir  jamais  desservie,  de  laisser 
son  Etat  florissant  et  tous  ses  ennemis  abattus.  En  recon- 
naissance de  mes  services  passés,  je  supplie  Votre  Majesté 
d'avoir  soin  de  mes  parents  Je  laisse  après  moi  plusieurs 
personnes  fort  capables  et  bien  instruites  des  affaires  ;  ce 
.•sont  MM.   des  Noyers,  de  Chavigny  et  le  cardinal  Mazarin. 

—  Soyez  tran(|uille,  monsieur  le  cardinal,  dit  le  roi,  vos 
recommandations  me  seront  sacrées,  quoique  j'espère  n'avoir 
I)olnt   encore   de   sitôt    â   y   faire   droit. 

Puis,  comme  on  apportait  au  malade  une  tasse  de  bouil- 
lon, le  roi  la  prit  des  mains  du  valet,  et  la  présenta  lui- 
même   à   son    ministre. 

Richelieu  salua  le  roi,  vida  la  tasse  à  moitié,  et  la  remit 
au   valet. 

Alors,  le  roi.  ayant  ^^>  ce  qu'il  voulait  voir  : 

--  Monsieur  le  cardinal,  dit-il,  j'aurais  plaisir  à  rester 
plus  longtemps  avec  vous  ;  mais,  en  prolongeant  ma  visite, 
je  craindrais  de  vous  fatiguer.  Je  vous  quitterai  donc  en 
vous  souhaitant  meilleure  santé. 

Et.   sur  ce,   il   se   leva   et   sortit. 

En  .sortant,  11  ét^ait  si  joyeux  de  voir  que  le  cardinal  en 
avait  tout  au  plus  pour  vingt-quatre  heures,  qu'il  ne  put 
s'empêcher  de  rire  aux  éclats,  bien  qu'il  filt  suivi  du  maré- 
chal de  Brézé  et  du  comte  d'Harcourt,  deux  des  meilleurs 
amis   du   cardinal. 

Lorsque  le  comte  d'Harcourt  revint  de  conduire  le  roi, 
le  cardinal,  qui  avait  dvi  entendre  les  rires  de  Sa  Majesté, 
et  que  ces  rires  .avaient  sans  doute  éclairé  sur  sa  situation, 
le  cardinal  tendit  la  main  au  comte,  et  lui  dit  : 

—  .\h  !  monsieur  d'Harcourt,  vous  allez  perdre  en  mol  un 
bien   lion   ami  ! 


HENRI    IV,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


127 


Le  comte  avait  rintentlon  de  rassurer  le  cardinal  sur  son 
état  :  mais  l'émotion  fut  la  plus  forte  :  aux  premiers  mots 
qu'il  essaya  de  iirononcer,  il  éclata  en  sanRlots. 

Riclielieu,  le  laissant  à  ses  larmes,  se  tourna  vers  ma- 
dame d'Aiguillon. 

—  Ma  nièce,  lui.  dit-il,  je  veux  qu'après  ma  mort,  vous 
fassiez... 

Mais  ce  qu'il  voulait  recommander  à  sa  nièce  ne  devait 
prol>ablement  pas  être  connu  des  étrangers  qui  étalent  là, 
car  il  baissa  tout  à.  coup  la  voix,  et  madame  d'Aiguillon 
seule  pue  entendre   ce  que  son  oncle   lui  disait. 


—  Sfonseigaeur,  dit-il  en  laissant  retomber  la  main  du 
malade,    dans    vingt-quatre    heures,    vous   serez    mort    ou 

guéri. 

—  A  la  bonne  heure  !  dit  Richelieu,  voilà  qui  est  parler. 
Et,  remerciant  Clilcot,  il  lui  fit  signe  qu'il  désirait  pester 

seul. 

Sur  lo  soir,  il  y  eut  redoublement  de  fièvre,  et  le  cardi- 
nal fut  encore  saigné  deux  fois. 

A   minuit   il   fit    demander   le   viatique. 

Dès  la  veille,  le  curé  de  Saint-Eustaclie  avait  été  averti  ; 
au  premier  désir  de  Son  Eminence,  il  fut  donc  à  son  chevet 


Le  Cardinal  se  faisait  porter  dans  une  immense  Htiérc. 


Elle  se  leva  et  sortit  en  pleurant. 

Alors,  le  cardinal  appela  les  deux  médecins  qui  se  trou- 
vaient dans  la  chambre. 

—  Messieurs,  leur  dit-il,  je  suis  très  fermement  résolu  à 
la  mort.  Dites-moi  donc,  je  vous  prie,  le  temps  qu'il  me 
reste   à   vivre. 

Les  médecins  se  regardèrent  ;  ni  l'un  ni  l'autre  n'osa 
prendre  la   parole. 

—  Messieurs,  insista  le  moribond,  je  vous  en  prie  i 

—  Monseigneur,  répondit  un  des  médecins.  Dieu,  qui 
vous  voit  si  nécessaire  au  bonlieiir  de  la  France,  fera  un 
coup  de  sa  main  pour  vous  conserver  la  vie. 

—  C'est  bien,  murmura  le  cardinal  ;  qu'on  fasse  venir 
Chicot. 

Chicot  était  le  médecin  particulier  du  roi  ;  Richelieu  avait 
la  plus  grande  confiance  en  lui.  et,  cette  confiance.  Chicot 
la  méritait,   car  c'était  un  homme  très  savant. 

—  Ah!  Chicot,  mon  ami,  venez!  dit  le  cardinal  dès  qu'il 
l'aperçut,  je  vous  demande,  non  pas  comme  ù  un  méde- 
cin, mais  comme  à  un  frère,  de  me  dire  combien  il  me 
reste  de  temps  à   vivre. 

—  Vous  me  faites  venir  pour  cela,  monseigneur?  demanda 
Chicot. 

—  Oui.  car  je  n'ai  confiance  qu'en  vous  seul. 

—  Alors.  VOU.S  m'e.xcuserez  si  je  vous  dis  toute  la  vérité? 

—  .Te    vous    en    «ernl  '  reconn.ilssant. 

Chicot   lui   lit    tirer   la   langue  et   lui   t.lta   le   iniiils 


En  entrant,  le  prêtre  avait  déposé  l'hostie  sur  une  tabl^ 
préparée  à  cette  inlention. 
Le  cardinal   se   tourna   vers   l'iiostie. 

—  Voilà  mon  juge  !  dit-il,  celui  qui  me  jugera  bientôt  !  Je 
le  prie  de  bon  cœur  pour  qu'il  me  condamne  si  j'ai  jamais 
eu  dans  le  cœur  autre  chose  que  le  bien  de  la  religion  et 
de  l'Etat. 

Puis   il   communia. 

A  trois  heures  après  minuit.   11   reçut  l 'extrême-onction. 
Alors,   il  avait   abjuré  jusqu'à   l'apparence   de  cet  orgueil 
qui  avait  été  le  mobile  de  tonte  sa  vie. 

—  Mon  pasteur,  dit-il  au  curé,  parlez-moi  comme  .i  un 
grand  pécheur,  et  traitez-moi  comme  le  plus  chétit  de  votre 
paroisse. 

Le  curé  lui  ordonna  de  réciter  lo  Pater  poster  et  le 
Credo  :  ce  que  fit  le  cardinal  avec  beaucoup  d'onction,  mais 
d'une  voi.\  si  faible,  qu'on  attendait  à  chaque  moment  son 
dernier  soupir. 

Madame  d'Aiguillon  était  hors  d'elle-même;  elle  ne  put 
supporter  plus  longtemps  le  spectacle  de  l'agonie  de  son 
oncle  :  elle  rentra  chez  elle  éclatant  en  sanglots,  et  il  fallut 
la  saigner. 

Le  lendemain,  les  médecins  déclarèrent  qu'ils  ne  pou- 
vaient plus  rien  pour  le  mourant  :  de  sorte  que,  selon  l'ha- 
bitude, en  l'abandonna  aux  empiriques. 

A  onze  heures  du  matin,  il  était  si  mal.  i|iic  le  bruit  de 
sa    mort    se    répandit 


12S 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Alors  se  présenta  un  charlatan  de  Troyes  en  Champagne, 
qui  dit  se  nommer  Lefèvre  et  demanda  de  Jaire  une  tenta- 
tive pour  guérir  le  moribond. 

Introduit  près  du  cardinal,  il  lui  fit  prendre  une  pilule 
<le  sa  composition.  Quelques  instants  après,  un  mieux,  sen- 
sible se  manifesta. 

Vers  quatre  heures  du  soir,  le  l'oi  se  rendit  au  Palais- 
Cardinal,  espérant  trouver  son  ministre  mort  :  il  apprit, 
avec  un  grand  désappointement,  qu'une  amélioration  ines- 
pérée s'était  produite   dans  son   état. 

Il  entra  pour  en  juger  par  ses  yeux  :  en  effet,  le  cardinal 
semblait  revenir  à  la  vie  ! 

Sa  Majesté  resta  une  heure  environ  près  de  lui,  et  sortit 
fort  triste  :  le  mieux  était  sensible. 

La  nuit,  comparativement  aux  précédentes,  fut  plutôt 
bonne  que  mauvaise  ;  la  ficvre  avait  baissé  au  point  que, 
le  lendemain  matin,  tout  le  monde  croyait  le  cardinal  en 
convalescence. 

Vers  huit  heures,  il  prit  une  médecine,  laquelle  parut  le 
soulager  beaucoup  et  augmenta  les  espérances  de  ceu.x  qui 
l'entouraient.  Lui  seul  ne  se  laissa  point  abuser  par  ce 
retour  apparent  à  un  état  meilleur  ;  car  un  gentilhomme 
étant  Tenu,  dans  la  journée,  lui  demander,  de  la  part  de 
la  reine,  comment  il  se  trouvait  : 

—  Mal,  monsieur  !  répondit-il  ;  et  dites  à  Sa  Majesté  que, 
si.  dans  le  cours  de  sa  vie,  elle  a  cru  avoir  quelques  griefs 
contre  moi,  je  la  prie  bien  humblement  de  me  les  pardon- 
ner. 

Le  gentilhomme  se  retira. 

A  peine  la  porte  se  fut-elle  refermée  derrière  lui,  que  le 
cardinal  se  sentit  comme  frappé  à  mort. 
Alors,    se    tournant    vers    madame    d'Aiguillon  : 

—  Ma  nièce,  dit-il,  je  me  sens  bien  mal...  je  vais  mourir... 
Eloignez-vous,  je  vous  prie  :  votre  douleur  m'attendrit 
trop!  N'ayez  pas  ce  déplaisir  de  me  voir  rendre  l'àme. 

IMadame  d'.-Mguillon  essaya  de  rester;  mais  le  cardinal 
lui  fit  tout  à  la  fois  un  geste  si  tendre  et  si  suppliant, 
qu'elle    se    retira   sans    insister    davantage. 

Le  cardinal  la  suivit  des  yeux  ;  mais  à  peine  eut-elle  dis- 
paru, qu'il  fut  pris  d'un  éblouissement,  battit  l'air  de  ses 
hias,  puis,  laissant  retomber  sa  tète  sur  l'oreiller,  rendit 
le  dernier  soupir. 

Il  avait  cinquante-huit  ans. 

Cette  fois,  il  était  bien  trépassé  !  La  mort,  de  sa  main 
puissante,  avait  enfin  soulevé  la  montagne  qui  pesait  sur 
la  poitrine  du  roi. 

De  même  que,  le  cardinal  Dubois  mort,  le  régent  écrivait 
à  Noce  :  «  Morte  la  bête,  mort  le  venin  !  «  de  même,  le 
<ardinal  de  Richelieu  mort.  Louis  XIII  écrivit  à  Tréville,  à 
des  Essarts,  à  La.s.salle,  à  Tailladet  de  revenir,  fit  sortir  de 
la  Bastille  Dassompierre,  le  maréchal  de  Vitry  et  le  comte 
de  Cramaille,  et  ordonna  que  les  restes  de  sa  mère  fussent 
ramenés  à  Paris. 

La  pauvre  femme  était  morte,  comme  nous  l'avons  dit, 
dans  la  maison  de  son  peintre  Rubens,  sans  autres  soins 
iiue  -ceux  d'une  vieille  gouvernante,  sans  autre  argent  que 
celyl  qu'elle  tenait  de  la  pitié  de  l'électeur.  Elle  avait  de- 
mandé, dans  son  testament,  que  ses  restes  fussent  rappor- 
tés il  Saint-Denis  :  mais  la  haine  du  cardinal  était  une 
M.iine  tenace  qui  s'attachait  aux  morts  comme  aux  vivants, 
et.  pour  ne  pas  désobliger  Son  Emincnce.  le  roi  avait  laissé 
pourrir  le  corps  de  sa  mère  dans  la  chambre  où  elle  était 
morte  ! 

Un  gentilhomme  fut  envoyé  pour  recueillir  et  ramener 
I  PS  pauvres  restes  qui  réclamaient  leur  place  dans  le  tom- 
beau des  rois.  l'n  service  solennel  fut  célébré  à  Cologne  : 
liiils  le  corbillard  se  mit  en  route  pour  la  France.  .Au  bo\it 
de  vingt  jours  de  marche,  le  cercueil  entrait  à  Saint-Denis. 

Dans  ce  moment,  on  parlait  d'une  campagne  à  la  cour, 
mais  pour  parler  de  quelque  chose;  car,  en  voyant  le  roi, 
personne  n'y  croyait.  On  eût  dit,  tant  il  changeait  rapide- 
ment et  inclinait  d'une  façon  visible  vers  la  tombe,  que, 
de  dessous  terre,  le  cardinal  l'attirait  à  lui  :  esclave  de 
cet  homme  pendant  sa  vie,  11  lui  obéissait  encore  après  sa 
mort. 

Vers  la  fin  de  iévrier,  le  roi  tomba  sérieusement  malade. 
Par  malheur,  le  fameux  journal  de  son  médecin  Hérouard 
s'arrête  li  1626;  de  sorte  que  l'on  a  peu  de  détails  sur  cette 
maladie. 

Aux  s>'mptOmes  rapportés,  on  peut  juger  que  c'était  une 
gastro-entérite. 

Dans  les  premiers  jours  d'avril,  il  parut  se  rétablir:  le 
2.  après  un  mois  de  souffrances,  .se  trouvant  mieux,  II  se 
leva  et  se  mit  à  peindre  des  caricatures  ;  ce  qui  fut  une  des 
dernières  dlslractions  de  sa  vie. 

Le  3,  il  se  leva  comme  la  veille,  et  voulut  faire  un  tour 
dans  la  galerie.  Souvré,  son  premier  gentilhomme,  et  Char- 
rost.  son  second  capitaine  des  gardes,  le  soutenaient  par- 
dessous  les  hr.as  et  l'aidaient  à  marcher,  tandis  que  son 
valet  de  chambre  Dubois  suivait,  portant  un  siège  sur  le- 
quel, de  dix  pas  en  dix  pas.  le  roi  s'asseyait 

Ce  fut  sa  dernière  promenade. 


Il  se  leva  bien  encore  quelquefois,  —  se  traînant  de  son 
lit  à  son  fauteuil,  et  de  son  fauteuil  à  la  fenêtre,  —  mais 
il  ne  s'habilla  plus,  et  alla  s'affaiblissant  jusqu'au  diman- 
che 19  avril. 

Le  matin  de  ce  jour,  après  avoir  passé  une  mauvaise  nuit: 

—  Messieurs,  dit-il  à  ceux  qui  l'entouraient,  je  me  sens 
tout  à  fait  mal,  et  vois  mes  forces  qui  diminuent...  Cette 
nuit,  j'ai  fait  une  prière  à  Dieu. 

Les  assistants  attendaient  respectueusement  que  Sa  Ma- 
jesté dit  quelle  prière  elle  avait  faite. 

—  J'ai  demandé  au  Seigneur,  reprit  Louis  XIII,  que,  si 
c'était  sa  volonté  de  disposer  de  moi,  il  daignât  abréger 
mes  .souffrances. 

Puis,  s'adressant  à  son  médecin,  Bouvard,  que  nous  avons 
vu  au  chevet  du  cardinal  : 

—  Bouvard,  lui  dit-il,  vous  savez  qu'il  y  a  longtemps  que 
j'ai  mauvaise  idée  de  cette  maladie;  dites-moi  votre  opi- 
nion  bien    sincère   sur    mon   état. 

—  Sire...,   balbutia  Bouvard. 

—  Plusieurs  fois  déjà,  je  vous  ai  fait  cette  question, 
mais  vous  n'avez  pas  voulu  me  répondre  :  j'en  ai  auguré 
que  mon  mal  était  sans  remède,  j'en  ai  auguré  qu'il  me 
fallait  mourir,  et,  ce  matin,  j'ai  demandé  M.  de  Meaux, 
mon   aumônier. 

—  Dans   quel    but,    sire?    demanda   Bouvard. 

—  Je  désire  me  confesser,  répondit  Louis  XIII,  et  rece- 
voir les  sacrements. 

Il  espérait  que  Bouvard  allait  se  récrier,  dire  que  rien  ne 
pressait,  mais  Bouvard  se  tut  ;  le  roi  comprit,  poussa  un 
soupir,  et  fit  signe  à  ceux  qui  étaient  là  de  se  retirer. 

Vers  deux  heures,  on  retendit  sur  une  chaise  longue, 
auprès  de  la  fenêtre,  afin  qu'il  pût,  suivant  son  désir,  voir 
d.3  là  sa  dernière  maison  ;  —  or,  sa  dernière  maison,  c'était 
l'église  de  Saint-Denis,  dont  on  apercevait  le  clocher,  des 
fenêtres  du  château  neuf  de  Saint-Germain. 

Le  lundi  20  avril,  le  roi  déclara  la  reine  régente  du 
royaume. 

La  nuit  fut  mauvaise. 

Le  21  au  matin,  comme  plusieurs  gentilshommes  étaient 
venus  demander  des  nouvelles  de  l'auguste  malade,  Dubois, 
son  valet  de  chambre,  tira  les  rideaux  du  lit  pour  l'enfer- 
mer derrière,  et  pouvoir  le  changer  de  linge. 

Alors,  le  roi  se  regarda. 

—  Ah  !   Jésus  !    dit-il,    que   je    suis    maigre  ! 
Et,  passant  son  bras  à  travers  les  rideaux  : 

—  Pontis,  dit-il.  voilà  cependant  la  main  qui  a  tenu 
trente-deux  ans  le  sceptre  !  voilà  cependant  le  bras  d'un 
roi  de  France  !  Ne  dirait-on  pas  la  main  et  le  bras  de  la 
Mort  môme  1 

Le  dauphin  n'était  pas  encore  baptisé;  le  roi  voulut  que 
cette  cérémonie  s'accomplit  immédiatement.  II  décida  que 
l'enfant  royal  se  nommerait  Louis,  et  qu'il  aurait  pour  par- 
rain le  cardinal  de  Mazarin.  et  pour  marraine  madame  la 
princesse  Charlotte-Marguerite  de  Montmorency.  —  La  prin- 
cesse Charlotte  avait  été,  on  se  le  rappelle,  la  dernière  pas- 
sion de  Henri  IV,  et  était  la  mère  du  grand  Condé,  né  à 
Il  Bastille,  et  commandant,  à  cette  heure,  un  corps  des 
armées  du  roi. 

L'enfant  fut  baptisé  dans  la  chapelle  du  château  de  Saint- 
Germain.  Il  portait  un  costume  magniûque  que  lui  avait 
envoyé  le  pape  Urbain  VIII. 

Après  la  cérémonie,  on  le  ramena  dans  la  chambre  de  son 
père. 

Le  roi  le  fit  mettre  sur  son   Ut. 

—  Comment    t'appelles-tu?    lui    demanda-t-il. 

—  Louis   XIV,    répondit    l'enfant. 

—  Pas  encore,  pas  encore,  dit  Louis  XIII;  mais  prie  Dieu 
que  ce  soit  bientôt. 

Le  lendemain  22,  l'état  du  roi  alla  empirant  ;  les  médecins 
lui  déclarèrent  que,  s'il  voulait  communier,  il  était  temps 
qu'il  y  songeât. 

On  avertit  la  reine,  afin  qu'elle  amenât  ses  deux  enfants 
et  qu'ils  reçussent  la  bénédiction  de  leur  père. 

La  communion  accomplie: 

^  Croye?-vous  que  ce  soit  pour  la  nuit  prochaine.  Bou- 
vard ?  demanda   le  i-oi  se  tournant  vers  son  médecin. 

—  Sire,  répondit  Bouvard,  à  moins  d'accidents  imprévus, 
ma  conviction  est  que  Votre  Majesté  n'est  pas  si  près  de  la 
mort  qu'elle  l'imagine. 

—  Dieu  est  le  maître  !  dit  le  roi  avec  un  signe  de  rési- 
gnation. 

Le   lendemain,   il   reçut   l'extrême-onction. 

Comme  le  prêtre  venait  de  sortir,  un  de  ces  beaux  rayons 
de  soleil  qui  annoncent  le  printemps  entra  dans  la  "chambre 
du  mourant.  Par  mégarde,  M.  de  Pontis  se  plaça  entre  le 
roi  et  ce  rayon  de  soleil. 

—  Eh  !  Pontis.  lui  dit  Louis  XIll,  ne  môle  donc  pas  ce 
que  tu  ne  saurais  me  donner. 

Dans  la  journée  qui  suivit,  le  roi  se  trouva  mieux,  à  tel 
point  qu'il  ordonna  à  Lenyers,  son  premier  valet  de  garde- 
robe,  de  prendre  son  lutli  et  de  l'accompagner;  puis  il  se 


HENRI    IV,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


12'J 


mit  à  chanter,  avec  trois  ou  quatre  gentilshommes  qui 
étaient  là,  des  airs  qu'il  avait  composés  sur  des  paraphrases 
de  David  par  l'évêque  de  Vence.  Le  bruit  de  toute  cette 
musique  se  répandit  dans  les  corridors  ;  on  prévint  la  reine 
que  le  roi  chantait  :  elle  accourut,  et  complimenta  Sa  Ma- 
jesté, qui  se  montrait  en  si  bonne  disposition. 

Quelques  jours  se  passèrent  dans  des  alternatives  de  bien 
et  de  mal  :  mais,  le  6  mai,  le  roi  retomba  plus  bas  qu'il 
n'avait  jamais  été. 

Enfin,  il  se  sentit  si  Jaible,  qu'il  dit  a  Chicot  : 

—  Quand  donc  me  donncra-i-on  cette  bonne  nouvelle, 
qu'il  me  faut  partir  pour  aller  à  Dieu? 

Le  S.  la  maladie  empira  encore.  Le  9,  le  roi  tomba  dans 
un  tel  assoupissement,  que  les  médecins  s'en  inquiétèrent, 
et  dirent  qu'il  fallait,  à  tout  pri.x.   le  réveiller. 

-•Vlors,  le  père  Dinet.  son  confesseur,  s'approcha  de  son 
oreille,  et  par  trois  fois  cria  : 

—  Sire,  que  Votre  Majesté  se  réveille,  s'il  lui  plaît  ;  H 
y  a  longtemps  qu'elle  n'a  pris  aucun  aliment,  et  l'on  craint 
que  ce  sommeil  ne  l'affaiblisse. 

A  la  troisième  fols,  le  malade  se  réveilla. 

—  Oui,  je  vous  entends,  mon  père,  dit-il,  et  je  ne  vous  en 
veux  pas  de  me  réveiller;  mais  j'en  veux  à  ceux  qui  sa- 
chant que  je  ne  dors  pas  la  nuit,  me  réveillent  maintenant 
que  j'ai  un  peu  de  repos. 

Le  lendemain  10.  il  était  plus  mal  encore,  et  si  faible. 
qu'on  eût  dit  à  chaque  instant  qu'il  allait  passer.  On  le 
tourmenta  pour  lui  faire  prendre  un  peu  de  gelée  fondue. 

—  Eh  !  messieurs,  dit-il,  avec  un  léger  mouvement  d'im- 
patience, faites-moi  donc  la  grâce  de  me  laisser  mourir  en 
paix  ! 

Et  il  se  rendormit. 

Pendant  son  sommeil,  on  fit  entrer  le  dauphin. 
Les  rideaux  du  Ut  étaient  ouverts  ;  les  traits  du  roi  com- 
mençaient à  s'altérer.  Le  jeune   prince  s'approcha  du  lit. 

—  Monseigneur,  lui  dit  le  valet  de  chambre  Dubois, 
regardez  bien  comme  le  roi  dort,  afin  qu  11  vous  souvienne 
de  votre  père  quand  vous  serez  grand. 

L'enfant  regarda  le  mourant  avec  terreur. 

—  .\vez-vous  bien  vu  le  roi,  demanda  Dubois,  et  vous  le 
rappellerez-vous  î 

—  Oui.  répondit  l'enfant  ;  il  a  la  bouche  ouverte  et  les 
yeux  tout  tournés. 

Vers  six  heures,  le  roi  s'éveilla  en  sursaut  II  vit  M.  le 
prince  Henri  de  Bourbon  qui  se  tenait  dans  la  ruelle  de  son 
Ut,  et  le  reconnut. 

—  Oh  !  monsieur,  lui  dit-il,  que  je  viens  de  faire  un 
beau  rêve  ! 

—  Platt-il  à  Votre  Majesté  de  nous  le  raconter?  demanda 
le  prince. 

—  Je  rêvais  que  M.  le  duc  d'Enghien,  votre  fils,  en  était 
venu  aux  mains  avec  l'ennemi,  et  qu'après  un  rude  combat, 
la  victoire  lui  était  demeurée. 

C'était  un  rêve  prophétique  :  à  dix  jours  de  là,  le  duc 
d'Enghien  remportait  la  victoire  de  Rocroy. 


Le  11,  l'état  du  roi  fut  désespéré;  toute  la  journée,  il  se 
plaignit.  On  voulut  en  vain  lui  faire  prendre  quelque 
chose  :  11  ne  put  rien  avaler. 

Le  13,  comme  on  cherchait  à  lui  faire  boire  quelques 
gorgées  de  petit-lait  : 

—  Xe  me  pressez  pas,  dit-il  ;  si  vous  me  forcez  à  faire 
le  moindre  mouvement,  je  sens  que  je  vais  mourir. 

Le  jeudi  l-i.  il  appela  ses  médecins. 

—  Messieurs,  dit-il,  ne  croyez-vous  pas  que  je  puisse  aller 
jusqu'à  demain  ? 

Et,  comme  ils  se  regardaient  entre  eux  : 

—  Faites  ce  que  vous  pourrez  pour  cela,  reprit-il  ;  le  ven- 
dredi m'a  toujours  été  un  jour  heureux:  j'ai  triomphé  de 
mes  ennemis  et  gagné  mes  batailles  le  vendredi  ;  je  suis 
convaincu  que  je  ferais  une  meilleure  mort,  si  je  mourais 
le  jour  où   expira  Xotre-Seigneur. 

—  Sire,  dirent  les  médecins,  nous  ferons  ce  que  nous 
pourrons  ;  mais  nous  ne  croyons  pas  que  vous  alliez  jus- 
qu'à demain. 

—  Kh  bien,  soit!  dit  le  roi;  je  n'en  louerai  pas  moins 
Dieu.  —  Faites  venir  la  reine. 

On  fit  venir  la  reine. 

Le  moribond  l'embrassa  tendrement,  lui  dit  une  foule  de 
choses  qu'elle  seule  put  entendre  ;  puis  il  embrassa  le  dau- 
phin, puis  son  frère,  le  duc  d'Orléans;  après  quoi,  les  évê- 
ques  de  Meaux  et  de  Lisieu.x,  et  les  pères  Ventadour,  Denis 
et  Vincent  entrèrent  dans  la  ruelle  de  son  Ut,  qu'ils  ne 
quittèrent  plus. 

Dans  un  moment,  le  roi  appela  encore  Bouvard. 

—  Tâtez-moi,   lui   dit-il. 
Le  médecin   obéit. 

—  Eh  bien,  que  pensez-vous? 

—  Sire,  mon  opinion  est  que  Dieu  vous  délivrera  bientôt  ; 
je  ne  sens  plus  votre  pouls.  • 

Le  mourant  leva  les  yeux  au   ciel. 

—  Mon  Dieu  !  dit-U,  recevez-moi  dans  votre  miséricorde  ! 
Puis,  se  tournant  vers  l'évêque  de  Meaux  : 

—  Vous  verrez  bien,  n'est-ce  pas,  mon  père,  dit-il,  quand 
il  faudra  lire  les  prières  des  agonisants?...  Vous  les  trou- 
verez facilement  :  je  les  ai  marquées  d'avance. 

Cinq  minutes  après,  il  entrait  dans  l'agonie,  et  monsei- 
gneur de  Meaux  lisait  les  prières. 

A  une  heure,  le  roi  ne  parlait  plus  et  n'entendait  plus. 
Peu  â  peu  les  esprits  de  la  vie  semblaient  se  retirer  de 
lui,  indiquant  leurs  adieux  par  des  frissonnements  et  leur 
départ  par  l'immobilité  ;  toutes  les  parties  du  corps  sem- 
blaient mourir  les  unes  après  les  autres  i  ce  furent  d'abord 
les  pieds,  puis  les  jambes,  puis  les  bras. 

Enfin,  à  deux  heures  trois  quarts.  Louis  XIII  rendit  le 
■  dernier  soupir,  après  un  règne  de  trente-trois  ans,  —  mpins 
une  heure. 

C'était  le  li  mai  1643.  jour   de   l'.\scension. 


•►»- 


TABLE    DU     NOLUME 


ASCANIO 


II.    —    HENRI    IV,    LOUIS    XIII    ET    RICHELIEU 


ALEXANDRE    DUMAS 


ILLUSTRE 


•* 


■     Les    Deux    Diane 


ILLUSTRATIONS 

DE 

JANET-LANGE   &  Gi  stave   JANET 


PARIS 

A.    LE  VASSEURET   C'»,   ÉDITEURS 

33,  rue  de  Fleurus,  33 


LES  DEUX  DIANE 


UN  FILS  DE  COMTE  ET    UNE  FILLE    DE    ROI 


Celait  le  5  mai  de  l'année  1551.  Un  jeune  homme  de  dix- 
huit  ans,  et  une  femme  de  quarante,  sortant  dune  petite 
maison  de  simple  apparence,  traversaient  côte  à  côte  le 
village  de  Montgommery,  situé  dans  le  pays  d'Auge. 

Le  leune  homme  était  de  cette  belle  race  normande  aux 
clieveux  châtains,  aux  yeux  bleus,  aux  blanches  dents, 
jux  lèvres  rosées.  II'  avait  ce  teint  frais  et  velouté  des 
liommes  du  nord,  qui,  parfois,  ôte  un  peu  de  puissance  a 
leur  beauté  en  leur  faisant  presque  une  beauté  de  femme. 
Au  reste,  admirablement  pris  dans  sa  taille  forte  et  flexible 
a  la  fois,  tenant  tout  ensemble  du  chêne  et  du  roseau.  11 
était  simplement  mis,  mais  élégamment  vMu  d  un  pour- 
point de  drap  violet  foncé  avec  de  légères  broderies  de  soie 
lie  môme  couleur.  Les  trousses  étalent  du  même  drap  et 
portaient  les  mêmes  ornemens.  que  son  pourpoint  ;  de  lon- 
gues bottes  de  cuir  noir,  comme  en  avalent  les  pages  et 
les  varlets,  lui  montaient  au-dessus  du  genou,  et  un  lo- 
quet de  velours  légèrement  inclRié  sur  le  côté  et  ombragé 
d'une  plume  blanche  couvrait  un  front  où  l'on  pouvait 
reconnaître  tout  à  la  fois  les  indices  du  calme  et  de  la 
fermeté. 

Son  cheval,  dont  II  tenait  la  bride  passée  à  son  bras,  le 
suivait  en  relevant  de  temps  en  temps  la  tète  en  aspirant 


1  air,  et  en  hennissant  aux  émanations  que  lui  apportait 
le  vent. 

La  femme  paraissait  appartenir,  sinon  à  la  classe  infé- 
rieure de  la  société,  du  moins  à  celle  qui  se  trouve  placée 
entre  celle-là  et  la  bourgeoisie.  Son  costume  était  simple, 
mais  d'une  propreté  si  grande,  que  cette  propreté  extrême 
semblait  lui  donner  de  l'élégance.  Plusieurs  fois  le  jeunn 
homme  lui  avait  offert  de  s'appuyer  sur  son  bras,  mais  elle 
avait  toujours  refusé,  comme  si  cet  honneur  eût  été  au- 
dessus  de  sa  condition. 

A  mesure  qu'ils  marchaient  en  traversant  le  village,  et 
s'avançant,  comme  nous  l'avons  dit,  vers  l'extrémité  de 
la  rue  qui  conduisait  au  chftteau  dont  on  voyait  les  tours 
massives  dominer  l'humble  bourg,  une  chose  était  à  remar- 
quer, c'est  que  non  seulement  les  jeûnas  gens  et  les  hommes, 
mais  encore  les  vieillards,  saluaient  profojidément  au  pas- 
sage le  jeune  homme,  (jui  leur  répondait  par  un  sisrne  de 
tète  amical.  Chacun  semblait  reconnaître  pour  son  supé- 
rieur et  son  maître  cet  adolescent  qui,  on  le  verra  bientôt, 
ne  se  connaissait  pas  lui-même. 

Kn  sortant  du  villagL'.  tous  deux  prirent  le  chemin  ou 
plutôt  le  sentier  qui,  s'escarpant  au  flanc  de  la  montagne, 
donnait  à  grand'peinc  passage  à  deux  personnes  de  front. 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Aussi,  après  quelques  difûcultés,  et  sur  lobserration  que 
le  jeune  cavalier  fit  à  sa  compagne  de  route,  quêtant  forcé 
de  tenir  son  cheval  en  bride  il  serait  dangereux  pour  elle 
de  marcher  derrière,  la  bonne  femme  se  décida  à  passer 
devant. 

Le  Jeune  homme  la  suivit  sans  prononcer  une  parole.  On 
voyait  que  son  front  pensif  s'inclinait  sous  le  poids  dune 
puissante  préoccupation. 

C'était  un  beau  et  redoutable  château  que  celui  vers  le- 
quel s'acheminaient  ainsi  ces  deux  pèlerins  si  différens 
d'âge  et  de  condition.  Il  avait  fallu  quatre  siècles  et  dix 
générations  pour  que  cette  masse  de  pierres  s'élevât  de 
sa  base  à  ses  créneaux,  et,  montagne  elle-même,  dominât 
la  montagne  sur  laquelle  elle  était  bâtie. 

Comme  tous  les  édifices  de  cette  époque,  le  château  des 
comtes  de  Montgommery  ne  présentait  aucune  régularité. 
Les  pères  lavaient  légué  à  leurs  fils,  et  chaque  proprié- 
taire provisoire  avait,  selon  son  caprice  ou  son  besoin, 
ajouté  quelque  chose  au  géant  de  pierre.  Le  donjon  carré, 
la  forteresse  principale,  avait  été  bâti  sous  les  ducs  de  Nor- 
mandie. Puis  les  tourelles  aux  créneaux  élégants,  au.x 
fenêtres  brodées,  s'étaient  ajoutées  au  donjon  sévère,  mul- 
tipliant leurs  ciselures  de  pierre  à  mesure  que  le  temps 
marchait,  comme  si  le  temps  eût  fécondé  cette  végétation 
de  granit.  Enfin,  vers  la  fin  du  règne  de  Louis  XII  et  le 
commencement  de  celui  de  François  1er,  une  longue  galerie 
aux  croisées  ogivales  avait  complété  la  séculaire  agglo- 
mération. 

De  cette  galerie,  et  mieux  encore  du  haut  du  donjon,  la 
vue  s'étendait  à  plusieurs  lieues  sur  les  plaines  riches  et 
verdoyantes  de  la  Normandie.  Car,  nous  l'avons  déjà  dit, 
le  comté  de  Montgommery  était  situé  dans  le  pays  d'Auge, 
et  ses  huit  ou  dix  baronnies.  ainsi  que  ses  cent  cinquante 
fiefs  dépendaient  des  bailliages  d'Argentan,  de  Caen  et 
d'Alençon. 

Enfin  on  arriva  à  la  grande  porte  du  château. 

Chose  étrange  !  depuis  plus  de  quinze  ans,  le  magnifique 
et  puissant  donjon  était  sans  maître.  Un  vieil  Intendant 
continuait  de  percevoir  les  fermages  ;  des  serviteurs  qui, 
eux  aussi,  avaient  vieilli  dans  cette  solitude,  continuaient 
d'entretenir  le  château  qu'on  ouvrait  chaque  Jour,  comme 
si  chaque  jour  le  maître  avait  dû  revenir  ;  qu'on  fermait 
chaque  soir,  comme  si  le  maître  était  attendu  le  lendemain. 

L'intendant  reçut  les  deux  visiteurs  avec  la  même  ami- 
tié que  chacun  témoignait  à  la  femme,  et  la  même  défé- 
rence  que  tous  paraissaient  accorder  au  Jeune  homme. 

—  Maître  Elyot,  dit  la  femme,  qui,  comme  nous  l'avons 
vu,  marchait  la  première,  voulez-vous  bien  nous  laisser 
entrer  au  château?  J'ai  quelque  chose  à  dire  à  monsieur 
Gabriel  (elle  montrait  le  Jeune  homme),  et  je  ne  puis  le 
dire   que   dans    le   salon    d'honneur. 

—  Passez,  dame  Aloj'se,  dit  Elyot,  et  dites  où  vous  vou- 
drez ce  que  vous  avez  à  dire  à  ce  jeune  maître.  Vous 
savez  que  malheureusement  personne  ne  viendra  vous  dé- 
ranger. 

On  traversa  la  salle  des  gardes.  Autrefois  douze  hommes, 
levés  sur  les  terres  du  comté,  veillaient  Incessamment 
dans  cette  salle.  Depuis  quinze  ans,  sept  de  ces  hommes 
étaient  morts,  et  n'avaient  point  été  remplacés.  Cinq  res- 
taient et  vivaient  là,  faisant  le  même  service  qu'ils  fai- 
saient du  temps  du  comte  en  attendant  qu'ils  mourussent 
à  leur  tour. 

On  traversa  la  galerie;  on  entra  dans  le  salon  d  hon- 
neur. 

Il  était  meublé  comme  au  jour  où  le  dernier  comte  l'avait 
quitté.  Seulement,  dans  ce  salon  où  se  réunissait  autre- 
fois, Lùmme  dans  le  salon  d'un  seigneur  suzerain,  toute 
la  noblesse  de  Normandie,  depuis  quinze  ans,  personne 
n'était  entré  que  les  serviteurs  chargés  de  l'entretenir,  et 
un  chien,  le  chien  favori  du  dernier  comte,  qui,  chaque  fois 
qu'il  y  entrait,  appelait  lamentablement  son  maître,  et 
un  jour  n'ayant  pas  voulu  en  sortir,  s'était  couché  aux 
pieds  du  dais,  où  ou  l'avait  retrouvé  mort  le  lendemain. 

Ce  ne  fut  point  sans  une  certaine  émotion  que  Gabriel, 
on  se  rappelle  que  c'est  le  nom  qui  avait  été  donné  au 
jeune  homme  ;  que  Gabriel,  disons-nous,  entra  dans  ce 
salon  aux  vieux  souvenirs.  Cependant  l'impression  qu'il 
recevait  de  ces  muralUes  sombres,  de  ce  dais  majestueux. 
de  ces  fenêtres  si  profondément  entaillées  dans  la  muraille 
que,  quoiqu'il  fût  dix  heures  du  matin,  le  jour  semblait 
s  arrêter  à  ^'extérieur,  cette  Impression,  disons-nous,  ne 
fut  point  as«ez  puissante  pour  le  distraire  un  seul  Instant 
de  la  cause  qui  l'avait  amené,  et,  dès  que  la  porte  se  fut 
refermée  derrière  lui  : 

—  Voyons,  ma  chère  Aloyse,  ma  bonne  nourrice,  dlt-11, 
en  vérité,  quoique  tu  paraisses  plus  émue  que  mol-même, 
tu  n'as  plus  aucun  prétexte  pour  reculer  l'aveu  que  tu  m  as 
promis.  Maintenant,  Aloyse,  il  faut  me  parler  sans  crainte 
et  surtout  sans  retard.  N'as-tu  pas  assez  hésité,  bonne 
nourrice,  —  et,  fils  obéissant,  nai-je  point  assez  attendu? 
quand  je  te  demandais  quel  nom  J'avais  le  droit  de  porter. 


quelle  famille  était  la  mienne,  et  quel  gentilhomme  était 
mon  père,  tu  me  répondais  :  —  Gabriel,  Je  vous  dirai  tout 
cela  le  jour  où  vous  aurez  dix-huit  ans,  l'âge  de  la  majorité 
pour  quiconque  a  le  droit  de  porter  une  épée.  Or,  aujour- 
d'imi  5  mai  1551,  J'ai  dix-huit  ans  accomplis;  Je  suis  venu 
alors,  ma  bonne  Aloyse,  te  sommer  de  tenir  ta  promesse, 
mais  tu  m'as  répondu  avec  une  solennité  qui  m'a  presque 
épouvanté  : 

"  Ce  n'est  point  dans  l'humble  maison  de  la  veuve  d'un 
pauvre  écuyer  que  je  dois  vous  découvrir  à  vous-même  : 
c'est  dans  le  château  des  comtes  de  Montgommery,  et  dans 
la  salle  d'honneur  de  ce  château.  » 

Nous  avons  gravi  la  montagne,  bonne  Aloyse.  nous  avons 
franchi  le  seuil  du  château  des  nobles  comtes,  nous  sommes 
dans   la   salle   d'honneur,   parle    donc. 

—  Asseyez-vous,  Gabriel,  car  vous  me  permettez  de  vous 
donner    encore  une  fois  ce  nom. 

Le  Jeune  homme  lui  prit  les  deux  mains  avec  un  mou- 
vement d'affection   profonde. 

—  Asseyez-vous,  reprit-ell«,  non  pas  sur  cette  chaise,  non 
pas  sur  ce  fauteuil. 

—  Mais  où  veux-tu  donc  que  Je  m'asseye,  bonne  nour- 
rice?  interrompit  le  jeune  homme. 

—  Sotis  ce  dais,  dit  Aloyse  avec  une  voix  qui  ne  man- 
quait pas  d'une  certaine  solennité. 

Le  jeune  homme   obéit. 
Aloyse  fit  un  signe  de  tête. 

—  Maintenant,  écoutez-moi,   dit-elle. 

—  Mais  assieds-toi,  au  moins,  dit  Gabriel. 

—  Vous  le  permettez? 

—  Railles-tu.  nourrice? 

La  boime  femme  s  assit  sur  les  degrés  du  dais,  aux  pieds 
du  jeune  homme  attentif  et  fixant  sur  elle  un  regard  plein 
de  bienveillance  et  de  curiosité. 

—  Gabriel,  dit  la  nourrice  décidée  enfin  à  parler,  vous 
aviez  à  peine  six  ans  quand  vous  perdîtes  votre  père  et 
quand  moi  je  perdis  mon  mari.  Vous  aviez  été  mon  nour- 
risson, car  votre  mère  était  morte  en  vous  mettant  au  monde. 
De  ce  jour-là,  moi,  soeur  de  lait  de  votre  mère,  je  vous 
aimai  comme  mon  propre  enfant.  La  veuve  dévoua  sa 
vie  à  l'orphelin.  Comme  elle  vous  avait  donné  son  lait, 
elle  vous  donna  son  âme,  et  vous  me  rendrez  cette  justice, 
n'est-ce  pas,  Gabriel,  que  dans  votre  conviction,  jamais,  à 
défaut  de  moi,  ma  pensée  n'a  cessé  de  veiller  sur  vous. 

—  Chère  Aloyse.  dit  le  Jeune  homme,  beaucoup  de  mères 
véritables  eussent  fait  moins  bien  que  toi.  Je  le  jure,  et 
pas  une.   Je  le  jure  encore,   n'eût  fait  mieux. 

—  Chacun,  au  reste,  reprit  la  nourrice,  s'empressa  au- 
tour de  vous  comme  Je  m'étais  empressée  la  première.  — 
Dom  Jamet  de  Croisic,  le  digne  chapelain  de  ce  château, 
qui  est  retourné  au  Seigneur  il  y  a  trois  mois,  vous  ensei- 
gna avec  soin  les  lettres  et  les  sciences,  et  nul,  à  ce  qu'il 
disait,  ne  pourrait  vous  en  remontrer  pour  ce  qui  est  de 
lire,  d'écrire  et  de  connaitre  l'histoire  du  temps  passé, 
et  surtout  celle  des  grandes  maisons  de  France.  Enguer- 
rand  Lorien,  l'ami  intime  de  mon  défunt  mari,  Perrot  Tra- 
vigny,  et  1  ancien  écuyer  des  comtes  de  Vimoutlers,  nos 
voisins,  vous  instruisirent  aux  armes,  au  maniement  de  la 
lance  et  de  l'épée.  ù  l'équitation,  enfin  à  toutes  les  choses 
de  la  chevalerie,  et  lors  des  fêtes  et  joutes  qui  se  tinrent  à 
Alençon  à  l'occasion  du  mariage  et  du  couronnement  de 
notre  sire  Henri  II,  vous  avez  prouvé,  il  y  a  deux  ans  déjà,  • 
que  vous  aviez  profité  des  bonnes  leçons  d'Enguerrand.  Mol, 
pauvre  ignorante.  Je  ne  pouvais  que  vous  aimer  et  vous 
apprendre  à  servir  Dieu;  c'est  ce  que  j'ai  toujours  tâché  de 
faire.  La  bonne  Vierge  m'y  a  aidée,  et  aujourd'hui,  à  dL\- 
huit  ans,  vous  voilà  un  pieux  chrétien,  un  seigneur  savant 
et  un  homme  d'armes  accompli,  et  J'espère  qu'avec  le  se- 
cours de  Dieu  vous  ne  serez  pas  indigne  de  vos  ancêtres, 
monseigneur  g.\briel,  seigneur  de  loboe,  comte  de 
Montgommery  ! 

Gabriel  se  leva  en  jetant  un  cri  ! 

—  Comte  de  Jlontgommery.  moi  !  puis  il  reprit  avec  un 
sourire   superbe  : 

—  Eh  bien  )  Je  l'espérais,  et  je  m'en  doutais  presque  : 
tiens,  Aloyse.  dans  mes  rêves  d'enfant,  je  l'ai  dit  un  Jour 
à  ma  petite  Diane.  Mais  qu'est-ce  donc  que  tu  lais-là  à  mes 
pieds,  bonne  Aloyse?  debout  et  dans  mes  bras,  sainte 
femme  !  Est-ce  que  tu  ne  veux  plus  me  reconnaître  pour  ton 
enfant,  parce  que  Je  suis  l'héritier  des  Montgommery?  1  hé- 
ritier des  Montgommery  :  répétait-Il  malgré  lui  avec  une 
fierté  frémissante,  tout  en  embrassant  sa  bonne  nourrice. 
L'héritier  des  Montgommery  !  mais  c'est  que  je  porte  un  des 
plus  vieux  et  des  plus  glorieux  noms  de  France.  Oui.  Dom 
Jamet  m'a  appris,  règne  par  règne,  génération  par  généra- 
tion, l'histoire  de  mes  nobles  aïeux  ..  de  mes  aïeux  !  Em- 
brasse-moi encore,  Aloyse  !  Qu'est-ce  donc  que  va  dire 
Diane  de  tout  cela?  Salnt-Godegrand,  évêque  de  Suez,  et 
Sainte-Opportune,  sa  soeur,  qui  'vivaient  sous  Charlemagne, 
étaient  de  notre  maison.  Roger  de  Montgommery  com- 
manda une  des  armées  de  Guillaume  le  Conquérant,  Gull- 


LES  DEUX  DIANE 


laume  de  Montgommcry  Qt  une  croisade  à  ses  frais.  Nous 
avons  été  alliés  plus  d  une  lois  aux  malsons  royales  d'Ecosse 
et  do  Fiance,  et  les  iiremiei'S  lords  de  Londres,  les  plus 
illustres  gentîlsliomnies  de  Paris  m'appelleront  mon  cou- 
sin;  mon  père  enflu- 

Le  jeune  homme  s'arrêta  comme  abattu.  Puis  11  reprit 
bientôt  : 

—  Hélas  :  avec  tout  cela.  Aloyse,  je  suis  seul  au  monde. 
Ce  grand  seigneur  est  un  pauvre  orphelin,  ce  descendant  de 
tant  d'aieux  royaux  n'a  pas  son  père!  Mon  pauvre  père' 
Tiens,  je  pleure,  Aloyse,  à  présent.  Et  ma  mère  !  morts 
l'un  et  l'autre.  Oh  !  parle-moi  d'eux  que  je  sache  com- 
ment ils  étaient,  maintenant  que  je  sais  que  je  suis  leur 
(Ils.  Voyons,  commençons  par  mou  père  :  comment  est-Il 
mort?  raconte-moi  cela. 

Aloyse  se  tut.  Gabriel  la  regarda  avec  étonnement. 

—  Je  te  demande,  nourrice,  comment  mon  père  est  mort  ? 
reiiril-il. 

—  Monseigneur,  Dieu  seul  peut-être  le  sait,  dit-elle.  Un 
jour,  le  comte  Jacques  de  Monlgommery  a  quitté  l'hûtel 
qu'il  habitait  rue  des  Jardlns-Saint-Paul  à  Paris.  U  n'y  est 
plus  rentré.  Ses  amis,  ses  cousins,  l'ont  cherché  depuis 
vainement.  Disparu,  monseigneur  !  Le  roi  François  1"  a 
ordonné  une  enquête  qui  n'a  pas  eu  de  résultats.  Ses  en- 
nemis, s'il  a  péri  victime  de  quelque  trahison,  étalent 
bien  habiles  ou  bien  puissans.  Vous  n'avez  plus  de  père, 
monseigneur,  et  cependant  la  tombe  de  Jacques  de  Montgom- 
mery  manque  dans  la  chapelle  de  votre  château  :  car  on 
ne  l'a  retrouvé  ni  vivant  ni  mort. 

—  C'est  que  ce  n'était  pas  son  fils  qui  le  cherchait,  s'écria 
Gabriel.  Ali  :  nourrice,  pourquoi  as-tu  si  longtemps  gardé 
le  silence  !  Me  cachais-tu  donc  ma  naissance,  parce  que 
j'avais  mon  père  a  venger  ou  à  sauver? 

—  Non,  mais  parce  que  je  devais  vous  sauver  vous-même, 
monseigneur.  Ecoutez-moi.  Savez-vous  quelles  lurent  les 
dernières  paroles  de  mon  mari,  du  brave  Perrol  Travigny, 
qui  avait  pour  votre  maison  comme  une  religion,  monsei- 
gneur? Femme,  me  dit-il  quelques  minutes  avant  de  ren- 
dre le  dernier  soupir,  tu  n'attendras  pas  que  je  sois  enseveli, 
tu  me  fermeras  seulement  les  yeux  et  tu  quitteras  Paris 
tout  de  suite  avec  l'entant.  Tu  iras  â  Montgommery,  non 
pas  au  château,  mais  dans  la  maison  que  nous  tenons  des 
bontés  de  monseigneur. 

G  est  la  que  tu  élèveras  l'héritier  de  nos  maîtres,  sans 
mystère,  mais  aussi  sans  bruit.  Nos  bonnes  gens  du  pays 
le  respecteront  et  ne  le  trahiront  pas.  Cache-lui  surtout 
à  lui-même  son  origine  ;  U  se  montrerait  et  se  perdrait. 
Qu'il  sache  seulement  qu'il  est  gentilhomme,  c'est  assez 
pour  sa  dignité  et  ta  conscience.  Puis,  quand  l'âge  l'aura 
fait  prudent  et  grave,  comme  le  sang  le  fera  brave  et  loyal, 
quand  il  aura  dix-huit  ans  par  exemple,  dis-lui  son  nom  et 
sa  race,  Aloyse.  Il  jugera  lui-même  alors  ce  qu  il  doit  et 
ce  qu'il  peut  faire.  Mais  prends  garde  jusque-la  ;  des  ini- 
mitiés redoutables,  des  haines  invincibles  le  poursuivraient, 
s'il  était  découvert  ;  et  ceux  qui  ont  atteint  et  touché  l'aigle 
n'épargneraient  pas  sa  couvée.  Il  me  dit  cela  et  mourut, 
monseigneur,  et  moi,  docile  à  ses  ordres,  je  vous  pris, 
pauvre  orphelin  de  six  ans  qui  aviez  vu  à  peine  votre  père, 
et  je  vous  amenai  ici.  On  y  savait  déjà  la  disparition  du 
comte,  et  l'on  soupçonnait  que  des  ennemis  terribles  et 
Implacables  menaçaient  quiconque  portait  son  nom.  On 
vous  vit,  on  vous  reconnut  sans  doute  dans  le  village,  mais, 
par  un  accord  tacite,  nul  ne  m'Interrogea,  nul  ne  s'étonna 
de  mon  silence.  Peu  de  temps  après,  mou  fils  unique,  votre 
frère  de  lait,  mon  pauvre  Robert  me  fut  enlevé  par  les  fiè- 
vres. IJIeu  voulait  apparemment  que  je  fusse  ii  vous  tout 
entière.  La  volonté  de  Dieu  soit  bénie  !  Tous  firent  sem- 
blant de  croire  que  c'était  mon  fils  qui  survivait,  et  cepen- 
dant tous  vous  traiialent  avec  un  respect  pieux  et  une  obéis- 
sance touchant^.  C'est  que  vous  ressembliez  déjà  à  votre 
père  et  de  figure  et  de  coeur.  L'instinct  du  lion  se  révélait 
en  vous,  et  l'on  voyait  bien  que  vous  étiez  né  maître  et 
chef.  Les  enfans  des  environs  prenaient  déjà  l'habitude 
de  se  former  en  troupe  sous  votre  commandement.  Dans 
tous  leurs  jeux  vous  marchiez  à  leur  tête,  et  pas  un  d'eux 
n'eût  osé  vous  refuser  son  hommage.  Jeune  roi  du  pays, 
c'est  le  pays  qui  vous  a  élevé,  et  qui  vous  voyant  grandir 
fier  et  beau  vous  admirait.  La  redevance  des  plus  beaux 
fruits,  la  dime  de  la  récolte,  venaient  a  la  maison  sans  que 
J'eusse  rien  demandé.  Le  plus  beau  cheval  du  pâturage 
TOUS  était  toujours  réservé.  Dom  Jamet.  Enguerrand  et  tous 
Ie.s  varlets  et  serviteurs  du  château,  vous  donnaient  leurs 
services  C'Uime  une  dette  naturelle,  et  vous  les  acceptiez 
comme  votre  droit.  Rien  en /vous  que  de  vaillant,  de  hardi 
et  de  magnanime.  Vous  faisiez  voir  dans  les  moindres  cho- 
ses de  quelle  race  vous  sortiez.  On  raconte  encore  dans  les 
veillées  comment  un  jour  vous  avez  troqué  à  un  page  mes 
deux  vaches  contre  un  faucon.  Mais  ces  Instincts  et  ces 
élans  ne  vous  trahissaient  que  pour  les  fidèles,  et  vous 
re.stiez  caché  et  inconnu  aux  malvelUans.  Le  grand  bruit 
des  guerres  d'Italie,  d'Espagne  et  de  Flandre  contre  l'em- 


pereur Charles-Qulnt.  ne  contribuait  pas  peu.  Dieu  merci  ' 
à  vous  protéger,  et  vous  êtes  enfin  arrivé  sain  et  sauf  à 
cet  âge  où  Perrot  m'avait  permis  de  me  fier  à  votre  raison 
et  à  votre  sagesse.  Mais  vous  d'ordinaire  si  grave  et  si 
prudent,  voilà  que  vos  premiers  mots  sont  pour  la  témé- 
rité et  le  bruit,  la  vengeance  et  les  éclats. 

—  La  vengeance,  oui  ;  les  éclats,  non  !  Aloyse,  tu  penses 
donc  que  les  ennemis  de  mon  pauvre  père  vivent  encore? 

—  Monseigneur,  je  ne  sais  ;  seulement  il  serait  plus  stlr 
de  le  présumer,  et  Je  suppose  que  vous  arriviez  à  la  cour 
Inconnu  encore,  mais  avec  votre  nom  éclatant  qui  atti- 
rera sur  vous  les  regards,  brave  mais  Inexpérimenté,  fort 
de  votre  bon  désir  et  de  la  justice  de  votre  cause,  mais  sans 
amis,  sans  alliés,  et  même  sans  réputation  personnelle, 
qu'arrivera-t-il?  Ceux  qui  vous  haïssent  vous  verront  venir 
et  vous  ne  les  verrez  pas  ;  Ils  vous  frai)peront  et  vous  ne 
saurez  pas  d'où  partira  le  coup,  et  non  seulement  votre 
père  ne  sera  pas  vengé,  mais  vous,  monseigneur,  vous 
serez  perdu. 

—  Vollâ  justement,  Aloyse,  pourquoi  je  regrette  de  n'avoir 
pas  eu  le  temps  de  me  faire  des  amis  et  un  peu  de  gloire... 
Ah  !  si  j'avais  été  averti  il  y  a  deux  ans,  par  exemple  l... 
N'importe  !  ce  n'est  qu'un  retard,  et  je  regagnerai  les  jours 
perdus.  Aussi  bleu,  pour  d'autres  raisons,  je  me  félicite 
d'être  resté  ces  deux  dernières  années  à  Montgommery  ;  j'en 
serai  quitte  pour  doubler  le  pas.  J'irai  à  Paris',  Aloyse  ; 
et  sans  cacher  que  Je  suis  un  Montgommery,  je  puis  bien 
ne  pas  dire  que  je  suis  le  fils  du  comte  Jacques  ;  les  flefs  et 
les  titres  ne  manquent  pas  plus  dans  notre  maison  que 
dans  la  maison  de  France,  et  notre  parenté  est  assez  nom- 
breuse en  Angleterre  et  en  France  pour  qu'un  Indifférent 
ne  puisse  s'y  reconnaître.  Je  puis  prendre  le  nom  de  vi- 
comte d'Exmès,  Aloyse,  et  ce  ne  sera  ni  me  cacher,  ni  me 
montrer.  Puis,  j'irai  trouver...  —  Qui  irai-je  trouver  à  la 
cour?  Grâce  à  Enguerrand,  je  suis  au  fait  des  choses  et 
des  liommes.  M'adresserai-je  au  connétable  de  Montmo- 
rency, à  ce  cruel  diseur  de  patenôtres?  non,  et  je  suis  de 
l'avis  de  ta  grimace,  Aloyse...  Au  maréchal  de  Saint-An- 
dré? il  n'est  pas  assez  jeune  ni  assez  entreprenant...  A  Fran- 
çois de  Guise  plutôt  ?  oui,  c'est  cela.  Montmédy,  Saint- 
Dlzier,  Bologne,  ont  prouvé  déjà  ce  qu'il  peut  taire.  C'est  à 
lui  que  J'irai,  c'est  sous  ses  ordres  que  je  gagnerai  mes 
éperons.  C'est  à  l'ombre  de  son  nom  que  je  conquerrai  le 
mien. 

—  Monseigneur  me  permettra  de  lui  faire  remarquer,  dit 
Aloyse,  que  l'honnête  et  loyal  Elyot  a  eu  le  temps  de  met- 
tre de  bonnes  sommes  de  côté  pour  riiéritier  de  ses  maîtres. 
Vous  pourrez  mener  un  équipage  royal,  monseigneur,  et  les 
jeunes  hommes  vos  tenanciers,  que  vous  exerciez  en  jouant 
à  la  guerre,  ont  pour  devoir  et  auront  pour  joie  de  vous 
suivre  à  la  guerre  pour  tout  de  bon.  C'est  votre  droit  de 
les  appeler  autour  de  vous,  vous  le  savez,  monseigneur. 

—  Et  nous  en  usei-ons,  Aloyse,  de  ce  droit,  nous  en  use- 
rons. 

—  Monseigneur  veut-il  bien  actuellement  recevoir  tous 
ses  domestiques,  serviteurs,  et  gens  de  ses  flefs  et  baronnies 
qui  brûlent  du  désir  de  le  saluer. 

—  Pas  encore,  s'il  te  plaît,  ma  bonne  Aloyse  ;  mais  dis 
à  Martin-Guerre  qu'il  selle  un  cheval  pour  m'accompa- 
gner.  J'aurai  avant  tout  une  course  à  taire  aux  environs. 

—  Serait-ce  pas  du  côté  de  vimoutiers?  dit  la  bonne 
Aloyse   en   souriant   avec   quelque   malice. 

—  Oui,  peut-être.  Ne  dois-Je  pas  à  mon  vieux  Enguerrand 
une  visite  et  mes  remercîments? 

—  Et  avec  les  compliments  d'Enguerrand.  monseigneur 
sera  bien  aise  de  recevoir  ceu.x  d'une  Jolie  petite  fille  appe- 
lée Diane,   n'est-ce  pas? 

—  Mais,  répondit  en  riant  Gabriel!  cette  jolie  petite  fille 
e.st  ma  femme  et  Je  suis  son  mari  depuis  trois  ans,  c'est-à- 
dire  depuis  que  j  ai  eu  tiuinze  ans  et  qu'elle  en  a  neuf. 

Aloyse  devint  rêveuse. 

—  Monseigneur,  dit-elle,  si  je  ne  savais  pas  combien, 
malgré  votre  jeunesse,  vous  êtes  grave  et  sincère,  et  que 
tout  sentiment  en  vous  est  austère  et  profond,  je  me  gar- 
derais des  iiaroles  que  je  vais  oser  vous  dire.  Mais  ce  qui 
pour  d'autres  est  un  jeu  pour  vous  est  souvent  une  chose 
sérieuse.  Songez,  monseigneur,  qu'on  ne  sait  pas  de  qui 
Diane  est  la  fille.  Un  Jour  la  femme  d  Enguerrand,  lequel 
dans  ce  temps-là  avait  suivi  à  Fontainebleau  son  maître,  la 
comte  de  Vimoutiers,  a  retrouvé  eu  rentrant  chez  elle  un 
enfant  dans  un  berceau  et  une  lourde  bourse  d'or  sur  une 
table.  Dans  la  bourse  il  y  avait  une  somme  assez  considé- 
rable, la  moitié  d  un  anneau  gravé,  et  un  papier  avec 
ce  seul  mot  :  Diane.  Berthe,  la  Icmme  d'Enguerrand,  n'avait 
pas  d'enfant  de  son  mariage,  et  elle  a  accepté  avec  joie 
cette  autre  maternité  qu'on  lui  demandait.  Mais,  de  retour 
à  Vimoutiers,  elle  est  morte,  comme  est  mort  mon  mari  â 
qui  son  maître  vous  avait  confié,  monseigneur,  et  c'est  une 
femme  qui  a  élevé  l'orphelin,  c  est  un  homme  qui  a  élevé 
l'orpheline.  Mais  Enguerrand  et  mol,  chargés  tous  deux 
d'une  tâche  pareille,  nous  avons  échangé   nos  soins,  et  j'ai 


ALEX.\XDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


taché  de  laire  Diane  bonne  et  pieuse,  comme  Enguerrand 
vous  a  lait  adroit  et  savant.  Naturellement  vous  avez 
connu  Diane,  et  naturellement  vous  vous  êtes  attaché  â  elle. 
Mais  vous  êtes  le  comte  de  Montgommery  reconnu  par  des 
papiers  authentiques  et  par  la  notoriété  publique,  et  l'on 
n'est  pas  encore  venu  réclamer  Diane  avec  l'autre  moitié 
de  l'anneau  d'or.  Prenez  garde,  monseigneur,  je  sais  bien 
que  Diane  est  une  enfant  de  douze  ans  à  peine,  mais  elle 
grandira,  mais  elle  sera  dune  beauté  ravissante,  et  avec  un 
naturel  comme  le  vôtre,  je  le  répète,  tout  est  sérieux.  Pre- 
nez garde  ;  il  se  peut  quelle  reste  toujours  ce  qu'elle  est 
encore,  un  enfant  trouvé,  et  vous  êtes  trop  grand  seigneur 
pour  l'épouser,  et  trop  gentilhomme  pour  la  séduire. 

—  Mais,  nourrice,  puisque  je  vais  partir,  te  quitter  et 
quitter  Diane,  dit  Gabriel  pensif. 

—  C'est  juste,  cela  ;  pardonnez  à  votre  vieille  Aloyse  sa 
prévoyance  trop  inquiète,  et  allez  voir,  si  cela  vous  plaît, 
cette  douce  et  gentille  enfant  que  vous  nommez  votre  petite 
femme.  Mais  songez  qu'on  vous  attend  impatiemment  ici. 
A  bientôt,  u'est-il  pas  VTai,  monseigneur  le  comte? 

—  A  bientôt,  et  embrasse-moi  encore.  Aloyse  :  appelle-moi 
toujours  ton  enfant,  et  sois  remerciée  mille  fois,  ma  bonne 
nourrice. 

.Soyez  mille  fois  béni,  mon  enfant  et  mon  seigneur. 

Maitre  Martin-Guerre  attendait  Gabriel  à  la  porte,  et  tous 

deu.\  montèrent  à  cheval. 


II 


UNE    MARIEE    QUI    JOUE    A    LA    POUPÉE 


Gabriel  prit  pour  aller  plus  vite  par  des  senilers  à  lui 
connus. 

Et  pourtant  il  laissait  parfois  son  cheval  ralentir  le  pas, 
et  on  peut  même  dire  qu'il  laissait  aller  le  bel  animal  selon 
le  train  de  sa  rêverie.  Des  sentimeus  bien  divers  en  effet 
tantôt  passionnés  et  tantôt  tristes,  tantôt  fiers  et  tantôt  ac- 
cablés, passaient  tour  à  tour  dans  le  cœur  du  jeune  homme. 
Quand  il  songeait  qu'il  était  le  comte  de  Montgommery,  son 
regard  étincelait  et  il  donnait  de  l'éperon  à  son  chsval, 
comme  s'enivrant  de  1  air  qui  sifflait  autour  de  ses  tempes, 
et  puis  il  se  disait  :  ■■  Mon  père  a  été  tué  et  n'a  pas  été 
vengé:...  »  et  il  laissait  fléchir  la  briiie  dans  sa  main.  Mais 
tout  à  coup  il  pensa  qu'il  allait  se  biitlre,  se  faire  un  nom 
redoutable  et  redouté,  et  payer  toutes  ses  dettes  d'honneur 
et  de  sang,  et  il  repartait  au  galon  comme  s'il  courait 
vraiment  â  la  gloire,  jusqu'à  ce  que  réfléchissant  ciu'il  lui 
faudrait  pour  cela  quitter  sa  petite  liane  si  riante  et  si 
jolie,  il  retombât  dans  la  mélancolie,  et  en  arrivât  peu  ùl 
peu  à  ne  plus  marcher  qu'au  pas,  ccmme  s'il  eût  pu  retar- 
der ainsi  le  moment  cruel  de  la  séparation.  Mais,  il  revien- 
drait, il  aurait  retrouvé  les  ennemis  de  son  père  et  les  pa- 
rents de  Diane..  Et  Gabriel,  piquant  des  deux,  volait  aussi 
prompt  que  son  espérance.  Il  tiait  arrivé,  et  décidément, 
dans  cette  jeune  âme  toute  ouverte  au  bonheur,  la  joie 
avait   chassé   la   tristesse 

Par-dessus  la  haie  qui  entourait  le  verger  du  vieil  En- 
guerrand, Gabriel  aperçut  à  travers  les  arbres  la  robe 
blanche  de  Diane.  II  eut  bientôt  fait  d'attacher  son  cheval 
à  un  tronc  de  saule  et  de  franchir  d'un  bond  la  haie;  ra- 
dieux et  triomphant,  il  tomba  aux  pieds  de  la  jeune  fille. 

Mais  Diane  pleurait. 

—  Qu'y  a-t-il  chère  petite  femme,  dit  Gabriel,  et  d'où 
nous  vient  cet  amer  chagrin  ?  Est-ce  qu'Enguerrand  nous 
aurait  grondée  pour  a\oir  déchiré  qi  elciue  robe,  ou  mal 
dit  nos  prières?  ou  bien  notre  bouvreuil  se  serait-il  envolé? 
parle,  Diane,  ma  chérie.  Voici  pour  te  consoler  ton  che- 
valier fidèle. 

—  Hélas  !  non.  Gabriel,  vous  ne  pouvez  plus  être  mon 
chevalier,  dit  Diane,  et  c'est  justement  pour  cela  que  je 
suis  triste  et  que  je  pleure. 

Gabriel  crut  que  Diiue  avait  appris  par  Enguerrand  le 
nom  de  son  compagnon  de  jeux,  et  qu'elle  voulait  l'éprou- 
ver peut-être.   Il  re|)rlt  : 

—  Et  quel  est  donc,  Diane.  le  malheur  ou  le  bonheur 
qui  pourrait  jamais  me  faire  renoncer  au  doux  titre  que  tu 
mas  laissé  prendre  et  que  je  suis  si  joyeux  et  si  fier  de 
porter?  Vois  donc.  Je  suis  à  tes  genoux. 

Mais  Diane  ne  parut  pas  comprendre,  et  pleurant  plus 
fort  que  jamais  en  ci>chanl  .son  fro-il  sur  la  poitrine  de 
Gabriel,  elle  s'écria  en  sanglotant: 

—  Gabriel  !  Gabriel  !  il  faudra  ne  plus  nous  voir  désor- 
mais. 

—  Et  qui  nous  en  empêchera?  reprit-il  vivement. 

Elle  releva  sa  blonde  et  charmante  tête  et  ses  yeux  bleus 
baignés  de  larmes  ;  puis  avec  une  petite  moue  tout  A  fait 
solennelle  et   grave  : 

—  Le  devoir,  répnndlt-elle  en  soupirant  profondément. 


Sa  ravissante  physionomie  eut  une  expression  si  désolée 
et  si  comique  à  la  lois  que  Gabriel,  charmé  et  tout  à  ses 
pensées  d'ailleurs,  ne  put  s'empêcher  de  rire,  et  prenant 
entre  ses  mains  le  front  de  l'enfant,  il  le  baisa  à  plu- 
iieurs  reprises,  mais  elle  s'éloigna  vivement. 

—  Non.  mon  ami.  dit-elle,  plus  de  ces  causeries.  Mon 
Dieu  !  mon  Dieu  !  elles  nous  sont  à  présent  défendues. 

—  Quels  contes  lui  ;iura  fait  Enguerrand?  se  dit  Gabriel 
persistant  dans  soa  erreur,  et  il  ajouta.  —  Ne  m'aimes-tu 
donc  plus,  ma  Diane  chérie  : 

—  Moi  !  ne  plus  t'aimer  !  s'écria  Diane.  Comment  peux-tu 
supposer  et  dire  de  pareilles  choses,  Gabriel?  N'es-tu 
pas  l'ami  de  mon  enfance  et  le  frère  de  toute  ma  vie?  Ne 
m'as-tu  pas  toujours  traitée  avec  une  bonté  et  une  tendresse 
de  mère  ?  Quand  je  riais  et  quand  je  pleurais,  qui  trouvais- 
je  là  sans  cesse  à  mes  côtés,  pour  partager  gaité  ou  peine? 
toi,  Gabriel!...  Qui  me  portait  quand  j'ilais  lasse?  qui  m'ai- 
dait à  apprendre  mes  leçons?  qui  s'attribuait  mes  lautes  et 
partageait  mes  punitions  quand  il  ne  pouvait  pas  les  pren- 
dre pour  lui  seul  ?  toi  encore  l  Qui  inv  entait  pour  moi  mille 
jeux?  qui  me  faisait  de  beaux  bouquetr  dans  les  prés?  qui 
me  dénichait  des  nids  de  chardonnerets  dans  les  bois  ?  toi, 
toujours!  Je  t'ai  trouvé,  en  tout  lieu  et  en  tout  temps,  bon, 
gracieux  et  dévoué  pour  moi,  Gabriiîl.  Gabriel,  je  ne  t'ou- 
blierai jamais,  et  tant  que  mon  cœ.ir  vivra,  tu  vivras  dans 
mon  coeur;  j'aurais  voulu  te  donner  rton  existence  et  mon 
âme,  et  je  n'ai  jamais  rêvé  le  bonheur  qu'en  rêvant  à  toi. 
Mais  tout  cela  n'empêche  pas,  hélas  !  qu'il  laut  nous  sépa- 
rer, et  pour  ne  plus  r.cus  revoir,  sans  doute. 

—  Et  pourquoi?  pour  te  punir  d  avoir  malicieusement 
iniroduit  le  chien  Piiylax  dans  la  ba.«e-cour?  demand.-i 
Gabriel. 

—  Oh  !  pour  bien  autre  chose,  va  ! 

—  Et  pourquoi   enfin  ? 

Elle  se  leva,  et  laissant  retomber  ses  bras  le  long  de  sa 
robe  et  sa  tête  sur  sa  poitrine  : 

—  Parce  que  je  suis  la  îemrae  d  un  autre,  dit-elle. 
Gabriel  ne  riait  plus,  et  un  trouble  singulier  lui  serrait 

le  cœur  ;  il  reprit  d'une  voix  émue  : 

—  Qu'est-ce  que  cela  signifie,  Diane  ? 

—  Je  ne  m'appelle  plus  Diane,  répondit-elle,  je  m'appelle 
madame  la  duchesse  de  Castro,  puisque  mon  mari  s'appelle 
Horace   Farnèse,   duc   de    Castro. 

Et  la  petite  fille  ne  pouvait  s'empêcher  de  sourire  un 
peu  à  travers  ses  larmes  en  dis.iut  :  mon  mari,  à  douze 
ans  !  En  effet,  c'était  glorieux  :  mnd'iinc  la  duchesse  !  mais  sa 
douleur  lui  reprit  en  voyant  la  douleur  de  Gabriel. 

Le  jeune  homme  était  debout  devant  elle,  pâle  et  les 
yeux  effarés. 

—  Est-ce  un  jeu?  est-ce  un  songe?  dit-il 

—  Non.  mon  pauvre  ami,  c'est  la  triste  réalité,  reprit 
Diane.  N'as-lu  lias  rencontré  en  route  Enguerrand,  qui  est 
parti  pour  Montgommery,   il  y  a   une  demi-heure? 

—  J'ai  pris  par  les  chemins  détournés.  Mais  achève. 

—  Pourquoi  aussi,  Gabriel,  es-tu  resté  quatre  jours  sans 
venir?  Cela  n'était  jaif  ais  arrivé,  et  cela  nous  a  porté  mal- 
heur, vois-tu.  .\vant  hier  au  soir,  j'avais  eu  de  la  peine  à 
m'endormir.  Je  ne  t'av;.ls  pas  vu  depuis  deux  jours,  jetais 
Inquiète,  et  j'avais  fait  promettre  à  Enguerrand  que.  si  tu 
ne  venais  pas  le  lendemain,  nous  irions  à  Montgommery 
le  jour  d'après.  Et  puis,  comme  par  un  pressentiment,  nous 
avions  parlé,  Enguerrand  et  moi,  de  l'avenir,  du  passé,  de 
mes  parents  qui  semblaient  m'avoir  oubliée,  hélas  !  C'est 
mal   ce   que  je   vais   dire,   mais  j'aurais   été   plus   heureuse 

I  peut-être  s'ils  m'eussent  oubliée  en  effet.  Tout  ce  grave 
entretien  m'avait,  comme  de  raison,  un  peu  attristée  et 
f.'il ignée,  et  j'eus,  comme  je  te  le  dis.iis,  assez  longtemps  à 
m'endormir,  ce  qui  fut  cause  que  je  m'éveillai  hier  malin 
un  peu  plus  tard  que  de  coutume.  Te  m'habillai  en  toute 
hâte,  je  fis  ma  prière,  et  je  m'apprêtais  à  descendre,  quand 
j'entendis  un  grand  bruit  sous  ma  fenêtre,  devant  la  porte 
d;  la  maison  C'étaieat  des  cavaliers  magnifiques,  Gabriel 
suivis  d'écuyers,  de  pages  et  de  varlets,  et  derrière  la  ca- 
valcade un  carrosse  doré,  tout  éblouissant.  Comme  je  regar- 
dais curieiisemcut  le  cortège.  m'Monnant  qu  >1  s'arrêtAt 
devant  notre  pauvre  demeure.  Antoine  vint  frapper  à  ma 
porte  et  me  pria  de  la  part  d  Enguerrand  de  descendre  tout 
de  suite.  Je  ne  sais  pourquoi  j'eus  peur,  mais  il  fallait 
obéir  cependant,  et  J'obéis.  Quand  j'entrai  dans  la  gi-ande 
salle,  elle  était  pleine  de  ces  superbes  seigneurs  que  j'avais 
vus  de  ma  croisée.  Je  me  mis  alors  à  rougir  et  à  trembler 
plus  effrayée  que   jamais,  tu  conçois  cela,  Gabriel? 

—  Cul.  reprit  Gabriel  avec  amertume.  Continue  donc, 
car  la  chose  devient  intéressante  en  vérité. 

—  A  mon  entrée,  continua  Diane,  un  des  seigneurs  les 
plus  brodés  vint  à  moi,  et  me  présentant  .sa  main  gantée 
me  conduisit  devant  un  autre  gentilhomme  non  moins 
richement    orné    que    lui,    puis    s'inclinant  : 

—  Monseigneur  le  duc.de  Castro,  iul  dit-Il.  j'ai  l'honneur 
dL'  vous  présenter  votre  femme.  Madame,  ajouta-t-ll  en  se 
retournant  vers  moi.  monsieur  -Hor.ice  Farnèse.  duc  de 
Castro,  votre  mari. 


LES  DEUX  DIANE 


Le  duc  me  salua  avec  un  sourire.  Mais  moi,  tou'.c  con- 
iiise  et  éplorée,  je  me  jetai  dans  les  bras  d'Lng'icrraud  que 
je   venais   d'apercevoir   dans   un   coin. 

—  Enguerrand  :  Knguerrand  !  ce  n'est  pas  mon  mari,  ce 
1. rince,  je  n'ai  pas  d'autre  mari  que  Gabriel  ;  Enguerrand, 
dis-le  donc  A.  ces  messieurs,  je  t'en  prie. 

Celui  uni  m'av.iil  présentée  au  duc  fronça  le  sourcil. 

—  Qu  est-ce  que  cet  enfantillage?  demanda-t-il  à  Enguer- 
r.md  d'une  voi.\  sévère 

—  Rien,  monseigneur,  un  enfantillage  en  effet,  répondit 
i;nguerrand  tout  p:\Ie.  Et  s'adressant  à  moi  tout  bas  : 
Efes-vous  folle,  rtianeî  Qu'est-ce  qu'une  rébellion  pareille  1 
refuser  ainsi  d'obéir  à  vos  parents,  qui  vous  ont  retrouvée 
et  qui  Vous  réclament  1 

—  Où  sont-ils.  mes  purents?  dis-je  tout  haut.  C'est  à  eux 
que  je  veux  parler. 

—  C'est  en  leur  iwm  que  noas  venons,  m.idemoi.selle, 
reprit  le  seigneur  sévère  Je  suis  ici  leur  repré.sentant.  Si 
vous  n'en  croyez  pas  mes  paroles,  vcici  l'ordre  signé  du 
roi  Henri  II,  notre  sire  ;  lisez  : 

11  me  présentai!  jn  parcliemin  scellé  d'un  cachet  rouge, 
et  je  lisais  au  haut  de  la  page  :  «  Xo'.;s  Henri,  par  la  grâce 
do  Dieu;  »  et  au  bas  la  signature  royale:  Henri.  J'étais 
aveuglée,  étourdie,  auénntie.  J'avais  le  vertige  et  le  délire. 
Tout  ce  monde  (lui  avait  les  .veux  sur  moi  i  Enguerrand 
lui-môme  qui  m'abandonnait  !  L'idi^e  de  mes  parents  !  le 
nom  du  roi  !  c'était  trop,  tout  cela,  pour  ma  pauvre  tête. 
El  tu  n'étais  pas  là,  Gabriel  ! 

—  Mais  il  me  parait  que  ma  présence  ne  ijouvait  pas 
vous  être  nécessaire,   rejrlt   Gabriel. 

/—Oh;  si,  Gabriel,  toi  présent,  j'aurais  résisté  encore, 
tandis  que  ne  t'ayant  pas  là  quand  le  gentllliomme  qui 
semblait  tout  conduire  m'a  dit:  Allons,  c'est  ^ssez  de  re- 
lard comme  cela.  .Madame  de  Levistou,  je  confie  à  vos 
soins  madame  de  Castro  ;  nous  vous  attendons  pour  mon- 
ter a  la  cliapelle.  Sa  \(jix  était  si  livève  et  si  impérieuse,  il 
semlilait  permettre  si  peu  la  résistance,  que  je  me  suis 
laissé  emmener.  Gabriel,  pardonue-moi.  J'étais  brisée, 
éperdue,  et  je  n'avais  plus  une  idée... 

—  Comment  donc,  mais  cela  se  conçoit  â  merveille,  ré- 
pondit Gabriel  avec  un  sourire  sardonique. 

—  On  m'a  conduite  dans  ma  cliimi)re.  reprit  Diane.  L,\, 
celte  madame  de  Leviston,  aidée  de  deux  ou  trois  femmes, 
a  tiré  de  granife  coffres  une  robie  Llanche  de  soie.  l'uis, 
malgré  ma  honte,  elles  m'ont  déshabillée  et  rliabillée. 
C'est  tout  au  plus  si  j  osais  marcher  dans  ces  beaux  atours. 
l'uis  elles  m'ont  mis  des  perles  aux  oreilles,  un  collier  de 
perles  autour  du  cou  ■  mes  larmes  rjtilaieiit  sur  les  perles. 
Mais  ces  clames  ne  faisaient  que  lire  ilc  mon  embarras  sans 
doute,  et  peut-être  même  de  mon  cliagrin.  Au  bout  d  une 
demi-lieure,  j'étais  prête,  et  elles  avaient  beau  dire  que 
j'étais  charmante  ainsi  parée,  je  croîs  que  c'était  vrai,  Ga- 
briel, mais  je  pleurais  tout  de  même.  J'avais  fini  par  me 
persuader  que  j'agissais  dans  un  lève  ébloui.s.-ant  et  ter- 
rible. Je  marchais  sans  volonté,  j'allais  et  venais  machinale- 
ment. Cependant  les  chevaux  piaffaient  devant  la  porte, 
écuyers.  pages  et  variais  attendaient  debout.  Nous  descen- 
dîmes. Les  regards  impo.sans  de  touti!  cette  assemblée  re- 
commencèrent â  percer  sur  moi.  Le  seigneur  à  la  voix 
rude  m'offrit  de  nouveau  la  main. et  me  conduisit  à  une 
litière  toute  or  et  salin,  dans  laquelle  je  dus  m'asseoir  sur 
des  coussins  presque  aussi  beaux  que  ma  robe.  Le  duc  de 
Castro  marchait  à  cheval  à  la  porti'jre,  et  c'est  ainsi  que  le 
(ortège  monta  lentement  à  la  ch.apelle  du  château  de  'Vi- 
moutiers.  Le  prêtre  était  déjà  à  l'autel.  Je  ne  .sais  pas  quel- 
les paroles  on  prononça  autour  de  mol.  quelles  i.aroles  on 
me  dicta,  je  sentis,  à  ur.  moment,  dans  ce  .songe  étrange, 
le  duc  me  passer  au  doigt  un  anneau.  Puis,  au  bout  de 
vingt  minutes  ou  de  vingt  ans,  je  n'en  ai  pas  conscience, 
un  air  plus  frais  me  [i-appa  le  visa'.'e.  .Nous  sortions  de  la 
chapelle;  on  m'appelait  madame  la  duche.sse  ;  j'étais  ma- 
riée i   Entends-tu  ccl.i.  Gabriel''  j'étais   mariée. 

Gabriel  ne  répondit  ([ue  par  un  farouche  éclat  de  rire. 

—  Tiens.  Gabriel,  reprit  Diane,  j'étais  si  véritablement 
hors  de  mol-même  que,  pour  la  première  fois  seulement, 
en  rentrant  à  la  maison,  je  songeai,  un  peu  remise,  à  re- 
garder le  mari  que  tous  ces  étranges  étaient  venus  m'im- 
poscr.  Jusque-là,  je  l'avais  vu,  mais  je  ne  l'avais  pas  re- 
gardé. Gabriel.  Ah  :  mon  pauvre  Gabriel  !  11  est  bien  moins 
beau  que  toi  !  .Sa  taille  d'abord  est  médiocre,  et  dans  ses 
riches  habits,  il  semble  bien  moins  élégant  que  toi  dans 
ton  simple  pourpoint  brun.  Et  puis  il  a  l'air  aussi  imper- 
tinent et  hautain  que  tu  parais  doux  et  poli.  .Vioute  à  cela 
des  cheveux  et  une  longue  barbe  d'un  blond  ardent.  Ja 
suis  sacrifiée,  Gabriel.  Après  s'être  entretenu  quelque  temps 
.avec  celui  qui  s'était  donné  pour  le  représentant  du  roi. 
le  duc  s'est  approché  de  moi.  et  me  prenant  la  main  : 

—  Madame  la  duchesse,  m'a-t-il  dit  avec  un  sourire  très 
fin.  pardonnez-moi  la  dure  obligation  où  je  suis  de  vous 
quitter  .si  vite,  .^f;lls  vous  savez,  ou  vous  ne  s.'ivi'Z  p.is,  que 
nous  sommes  au  plus  fort  de  la  guerre  contre  l'Espagne,  et 


mes  hommes  d'armes  réclament  sur-le-champ  ma  pré 
sence.  J'espère  avoir  la  joie  de  vous  revoir  d.-ins  quelque 
temps  à  la  cour,  où  vous  irez  demeurer  près  de  Sa  Majesté, 
dès  cette  semaine.  Je  vous  prie  d'accepter  quelques  pré- 
.sens  que  je  me  suis  permis  de  laisser  ici  pour  vous.  Au 
revoir,  madame.  Conservez-vous  gaie  et  charmante,  comme 
on  l'est  à  votre  âge,  et  amusez-vous,  jouez  de  tout  votre 
cœur  tandis  que  je  vais  me   battre. 

Ce  disant,  il  m'a  baisée  familièrement  au  front,  et  même 
sa  longue  barbe  m'a  piquée;  ce  n'est  pas  comme  la  tienne, 
Gabriel.  Et  puis,  tous  ces  seigneurs  et  ces  dames  m'ont 
saluée,  et  ils  s'en  sont  allés  peu  à  peu,  Gabriel,  me  laissant 
enfin  seule  avec  mon  père  Enguerrand.  Il  n'avait  pas  beau- 
coup plus  compris  que  moi  toute  cette  aventure.  On  lui 
avait  donné  à  lire  le  parchemin  du  roi  qui  m'ordonnait,  à 
ce  qu'il  parait,  d'épouser  le  duc  de  Castro.  Le  seigneur  qui 
représenlait  Sa  Majesté  s'appelle  le  comte  d'Humières.  En- 
guerrand l'a  reconnu  pour  l'avoir  vu  autrefois  avec  mon- 
sieur de  Vimoutlers.  Tout  ce  qu  Enguerrand  savait  de  plus 
que  moi.  c'était  encore  cette  triste  nouvelle  que  cette  dame 
de  Lcviston  qui  m'a  habillée,  et  qui  habite  Caen,  me  vien- 
drait cliercher  ces  jours-ci  pour  me  conduire  à  la  Cour, 
et  que  j'eusse  à  me  tenir  toujours  prêle.  Voilà  ma  singu-. 
lière  et  douloureuse  histoire,  Gabriel.  Ah  !  j'oubliais.  En 
rentrant  dans  ma  chambre,  j'ai  trouvé  dans  une  grande 
boite  lu  ne  devinerais  jamais  quoi?  une  superbe  poupée 
avec  un  trousseau  complet  de  linge,  et  trois  robes  :  soie 
blanche,  damas  rouge,  et  brocart  vert,  !e  tout  à  l'usage  de 
ladite  poupée.  J'étais  outrée,  Gabiicl,  c'étaient  donc  là  les 
présents  de  mon  mari  !  me  traiter  comme  une  petite  tille  ! 
c'est  le  rouge  d'ailleurs  qui  va  le  mieu.x  à  la  poupée,  parce 
qu'elle  a  le  teint  naturellement  coloré  Les  petits  souliers 
sont  aussi  cliarmans,  mais  le  procédé  est  iiullgne,  car 
enfin,  il  me  semble  que  je  ne  suis  plus  une  enfant. 

—  Si  !  vous  êtes  une  enfant,  Diane,  répondit  Gabriel  dont 
la  colère  avait  insensiblement  fait  place  à  la  tristesse,  une 
véritable  entant  !  je  ne  vous  en  veux  pas  d'avoir  douze  ans, 
ce  serait  inju.ste  et  absurde.  Je  vois  seulement  que  j'ai  eu 
tort  d'altaclier  sur  une  âme  jeune  et  légère  un  sentiment 
aussi  ardent  et  aussi  profond.  Car  je  sens  à  ma  douleur 
combien  je  vous  aimais,  Diane.  Je  vous  répète  pourtant 
que  je  ne  vous  en  veux  pas.  Mais  si  vous  aviez  été  plus 
forte,  mais  si  vous  aviez  trouvé  en  vous  l'énergie  néces- 
saire pour  résister  à  un  ordre  injuste,  si  vous  aviez  seule- 
ment su  obtenir  un  peu  de  temps,  Diane,  nous  aurions  pu 
èti'e  heureux,  puisque  vous  avez  retrouvé  vos  parents  et 
qu'ils  paraissent  de  race  illustre.  Moi,  aussi  Diane,  je  ve- 
nais vous  dire  un  grand  secret  qui  m'a  été  révélé  aujour- 
d'hui même.  Slals  à  quoi  bon  à  présent?  il  est  trop  tard. 
Votre  faiblesse  a  lait  rompre  le  fil  de  ma  destinée  que  je 
croyais  tenir  enfin.  Pourrai-je  le  rattacher  jamais?  je  pré- 
vois que  toute  ma  vie  se  souviendra  de  vous,  Diane,  et  que 
mes  jeunes  amours  tiendront  toujours  la  plus  grande  place 
dans  mon  cœur.  Vous  cependant,  Diane,  dans  l'éclat  de  la 
Cour,  dans  le  bruit  des  têtes,  vous  perdrez  vite  de  vue  qui 
TOUS  a,  tant  chérie  aux  jours  de  votre  obscurité. 

—  Jamais  !  s'écria  Diane.  Et  tiens.  Gabriel,  maintenant 
que  lu  es  là  et  que  tu  peux  m'encourager  et  m'aider,  veux- 
tu  que  je  refuse  de  partir  quand  on  viendra  me  cliercher, 
et  que  je  résiste  aux  prières,  aux  Instances,  aux  ordres, 
pour   rester    toujours    avec    toi  ? 

—  Merci,  chère  Diane,  mais  dorénavant,  vois-tu,  devant 
les  hommes  et  devant  Dieu,  tu  appartiens  à  un  autre.  Il 
faut  accomplir  notre  devoir  et  notre  sort.  Il  faut,  comme 
l'a  dit  le  duc  de  Castro,  aller  chacun  de  notre  côté,  toi  aux 
réjouissances  et  à  la  Cour,  moi  aux  camps  et  aux  batailles. 
(Jue  Dieu  me  donne  seulement  de  te   revoir  un  jour  ! 

—  Oui,  Gabriel,  je  te  reverrai,  je  t'aimerai  toujours  ! 
s'écria  la  pauvre  Diane  en  se  jetant  éplorée  aux  bras  de 
son  ami. 

Mais,  en  ce  moment.  Enguerrand  parut  dans  une  allée 
voisine,   précédant   madame  de  Leviston. 

—  La  voici,  madame,  dit-il  en  lui  montrant  Diane.  .4h  ! 
c'est  vous,  Gabriel,  fit-il  en  apercevant  le  jeune  comte, 
j'allais  à  Montgommery  vous  voir  quand  j'ai  rencontré  la 
voiture  de  madame  de  Leviston,  et  j'ai  dû  retourner  sur  mes 
pas. 

—  Oui,  madame,  dit  à  Diane,  madame  de  Leviston.  le 
roi  à  mandé  à  mon  mari  qu'il  avait  hâte  de  vous  voir,  et 
j'ai  avancé  notre  départ.  Nous  allons,  s'il  vous  plait,  nous 
mettre  en  route  dans  une  heure.  Vos  préparatifs  ne  seront 
pas  longs,  j'imagine,    n'est-ce  pas? 

Diane   regarda  Gabriel. 

—  Du  courage  !  lui  dit  gravement  celui-ci. 

—  J'ai  la  joie  de  vous  annoncer,  reprit  madame  de  Le- 
viston, que  votre  brave  père  nourricier  peut  et  veut  nous 
accompagner  à  Paris,  et  nous  rejoindre  demain  à  Alençon, 
si  cela  vous  convient. 

—  Si  cela  me  convient  !  s'écria  Diane.  Ah  I  madame,  on 
ne  m'a  pas  nommé  encore  mes  parents,  mais  je  le  nomme- 
rai toujours  mon  père. 


10 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Et  elle  tendit  sa  main  à  Enguerrand,  qui  la  couvrit  de 
baisers,  pour  avoir  le  droit  de  regarder  encore  un  peu.  à 
travers  le  voile  de  ses  larmes.  Gabriel  pensif  et  triste,  mais 
résigné   et  décidé  pourtant. 

—  Allons,  madame,  dit  madame  de  Leviston  que  ces 
adieux  et  ces  retards  impatientaient  peut-être,  songez  qu'il 
faut  que  vous  soyez  à  Caen  avant  la  nuit 

Diane  alors,  suffoquée  de  sanglots,  s'éloigna  ijrécipitam- 
ment  pour  monter  à  sa  chambre,  non  sans  avoir  fait  signe 
à  Gabriel  de  l'attendre.  Enguerrand  et  madame  de  Levis- 
ton la    suivirent.   Gabriel   attendit. 

Au  bout  dune  heure,  pendant  laquelle  on  chargea  dans 
la  voiture  les  effets  que  Diane  voulait  emiKirter,  Diane  re- 
parut toute  prête  et  habillée  pour  le  voyage.  Elle  demanda 
à  madame  de  Leviston,  qui  la  suivait  comme  son  ombre, 
la  permission  de  faire  une  dernière  fois  le  tour  du  jardin 
où  elle  avait  joué  douze  ans  si  insouciante  et  si  heureuse. 
Gabriel  et  Enguerrand  marchaient  derrière  elle  durant 
cette  visite.  Diane  s'arrêta  devant  un  rosier  de  roses  blan- 
ches que  Gabriel  et  elle  avaient  planté  l'année  précédente. 
Elle  cueillit  deux  roses,  en  attacha  une  à  sa  robe,  respira 
l'autre,  et  la  présenta  à  Gabrier.  Le  jeune  homme  sentit 
qu'elle  lui  glissait  en  même  temps  dans  la  main  un  papier 
qu'il  cacha  précipitamment  dans  son  pourpoint. 

Lorsque  Diane  eut  dit  adieu  à  toutes  les  allées,  à  tous  les 
bosquets,  à  toutes  les  fleurs,  il  fallut  cependant  bien  qu'elle 
se  déterminât  à  partir.  Arrivée  devant  la  voiture  qui  allait 
l'emmener,  elle  donna  la  main  aux  serviteurs  de  la  mai- 
son, et  même  aux  bonnes  gens  du  bourg,  qui  tous  la  con- 
naissaient et  l'aimaient.  Elle  n'avait  pas  la  force  de  parler, 
la  pauvre  enfant  :  elle  faisait  seulement  à  chacun  un  petit 
signe  de  tête  amical.  Puis,  elle  embrassa  Enguerrand.  puis 
Gabriel,  sans  aucunement  s'embarrasser  de  la  présence  de 
madame  de  Leviston.  Dans  les  bras  de  son  ami,  elle  recovi- 
vra  même  la  voix.  et.  comme  il  lui  disait  :  Adieu  !  adieu  ! 
elle  reprit  :  —  Non.  ati  revoir  ! 

Elle  monta  alors  en  voiture,  et  l'enfance,  après  tout,  ne 
perdant  pas  tout  à  fait  ses  droits  sur  elle.  Gabriel  l'enten- 
dit demander  à  ma'dame  de  Leviston  avec  cette  petite  moue 
qui    lui   allait   si    bien  : 

—  A-t-on  mis  au  moins  là-haut  ma  grande  poupée? 
La  voiture  partit  au  galop. 

Gabriel  ouvrit  le  p,apier  que  Diane  lui  avait  remis  :  il  y 
trouva  une  boucle  de  ces  beaux  cheveux  cendrés  qu'il  ai- 
mait tant  à  baiser. 

Un  mois  après,  Gabriel,  arrivé  à  Paris,  se  faisait  annon- 
cer à  l'hôtel  de  Guise,  au  duc  François  de  Guise,  sous  le 
nom  de  vicomte  d  Exinès. 


III 

AU   CAMP 


—  Oui  messieurs,  dit  en  entrant  dans  sa  tente  le  duc  de 
Guise  aux  seigneurs  qui  l'entouraient  ;  oui.  aujourd'hui 
24  avril  1557.  au  soir,  après  être  rentré  le  15  sur  le  terri- 
toire de  Naples,  après  avoir  pris  Campli,  en  qu.ifre  jours, 
nous  mettons  le  siège  devant  Civitetta  ;  le  I"  mai.  maîtres 
de  Civitetta.  nous  irons  camper  devant  Aqulla.  Au  10  mai, 
nous  serons  à  Arplno.  au  20  à  Capoue.  où  nous  ne  nous 
endormirons  pas  comme  Annibal.  Au  l»'  juin,  messieurs, 
je  veux  vous  faire  voir  Naples.  s'il  plaît  ft  Dieu... 

—  Et  au  pape,  mon  cher  frère,  dit  le  duc  d'Aumale.  Sa 
Sainteté,  qui  nous  avait  tant  promis  l'appui  de  ses  soldats 
pontificaux,  nous  laisse  jusqu'ici  réduits  à  nous-mêmes,  ce 
me  semble,  et  notre  armée  n'est  guère  forte  pour  s'aventu- 
rer ainsi  en  pays  ennemis. 

—  Paul  II,  dit  François,  a  trop  d'intérêt  au  succès  de 
nos  armes  pour  nous  laisser  sans  secours,  La  belle  nuit 
transparente  et  éclairée,  messieurs  !  Biron.  savez-vous  si 
les  parti.sans.  dont  les  Caraffa  nous  avalent  annoncé  le  sou- 
lèvement dans  les  Abruzzes,  commencent  à  faire  quelque 
bruit  ? 

—  Ils  ne  bougent  pas.  monseigneur,  j'ai  des  nouvelles 
toutes  fralclies  et  certaines. 

—  Nos  mousquetades  les  vont  réveiller,  dit  le  duc  de 
Guise,  Monsieur  le  marquis  d'Elbeuf.  reprlt-il,  avez-vous 
entendu  parler  des  convois  de  vivres  et  de  munitions  que 
nous  devions  recevoir  à  .\scoli,  et  qui  vont  enfin  nous  re- 
joindre ici,  j'imagine? 

—  Oui,  j'en  ai  entendu  parler,  mais  à  Rome,  monseigneur. 
et  depuis,  hélas  !.. 

—  Un  simple  retard,  interrompit  le  duc  de  Guise,  ce  n'est 
assurément  qu'un  retard  ;  et  après  tout  nous  ne  .sommes 
pas  encore  tout  à  fait  au  dépourvu.  La  prise  de  Cainiili 
nous  a  ravit.iillés  quelque  peu,  et  si,  dans  une  heure  d'Ici, 
j'entrais  dans  la  tente  de  chacun  de  vous,  messieurs,  je 
gage  que  j'y  trouverais  un  bon  souper  servi,  et  à  table 
avec   vous,   une  pauvre    veuve   ou    une    jolie   orpheline   de 


Campli  que  vous  seriez  en  train  de  consoler.  Rien  de  mieux, 
messieurs.  D'aiUeurs,  ce  sont  là  devoirs  de  victorieux  qui 
font  trouver  douce,  n'est-ce  pas  l'habitude  de  la  victoire. 
Allez  donc  vous  entretenir  le  goût,  je  ne  vous  retiens  pas  ; 
demain  matin,  au  jour,  je  vous  manderai  pour  chercher 
avec  vous  les  moyens  n'entamer  ce  pain  de  sucre  de  Civi- 
tetta ;  jusque-là,  allez  messieurs,  bon  appétit  et  bonne  nuit. 
Le  duc  reconduisit  en  riant  les  chefs  de  l'armée  jusqu'à 
la  porte  de  sa  tente  ;  mais,  quand  la  tapisserie  qui  la  fer- 
mait fut  retombée  sur  le  dernier  d'entre  eux,  et  que  Fran- 
çois de  Guise  se  retrouva  seul,  sa  mâle  physionomie  prit 
tout  â  coup  une  expression  soucieuse,  et,  s'asseyant  devant  i 
une  table  et  prenant  sa  tête  dans  ses  mains,  il  murmura 
avec    inquiétude  : 

—  Est-ce  donc  que  j'aurais  mieux  fait  de  renoncer  à 
toute  ambition  personnelle,  de  rester  seulement  le  général 
de  Henri  II,  et  de  me  borner  à  recouvrer  Milan  et  à 
affranchir  Sienne  ?  Me  voici  sur  cette  terre  de  Naples  dont 
mes  rêves  m'appelaient  à  être  roi  ;  mais  j'y  suis  sans  alliés, 
bientôt  sans  vivres,  et  tous  ces  chefs  de  mes  troupes,  mon 
frère  le  premier,  esprits  sans  énergie  et  sans  portée,  se 
laissent  déjà  aller  au  découragement,  je  le  vois  bien. 

En  ce  moment,  le  duc  de  Guise  entendit  que  quelqu'un 
marchait  derrière  lui.  Il  se  retourna  vivement,  tout  cour- 
roucé contre  le  téméraire  interrupteur  ;  mais  quand  il  l'eut 
vu.  au  lieu  de  le  réprimander,  il  lui  tendit  la  main. 

—  Ce  n'est  pas  vous,  n  est-ce  pas,  vicomte  d'Exmès,  dit- 
il,  ce  n'est  pas  vous,  mon  cher  Gabriel,  qui  hésiteriez  ja- 
mais à  aller  en  avant,  parce  que  le  pain  est  trop  rare  et 
l'ennemi  trop  nombreux?  vous  qui  êtes  sorti  le  dernier  de 
Metz,  et  entré  le  premier  à  Valenza  et  à  Campli.  Mais  venez- 
vous  m'annoncer  quelque  chose  de  nouveau,  ami? 

—  Oui,  monseigneur,  un  courrier  qui  arrive  de  France, 
répondit  Gabriel  ;  il  est,  je  crois,  porteur  de  lettres  de 
votre  illustre  frère,  monseigneur  le  cardinal  de  Lorraine. 
Faut-il  l'introduire  auprès  de  vous? 

—  Non,  mais  qu'il  vous  remette  les  messages  dont  il  est 
chargé,  vicomte,  et  apportez-les-moi  vous-même,  je  vous  prie. 

Gabriel  s'inclina,  sortit  et  revint  bientôt  après,  apportant 
une  lettre  cachetée  aux  armes  de  la  maison  de  Lorraine. 

Six  ans  écoulés  n'avaient  presque  pas  changé  notre  ancien 
ami  C;abriel  ;  seulement  ses  traits  avaient  pris  un  caractère 
plus  viril  et  plus  résolu  ;  on  devinait  maintenant  en  lui  un 
iiomme  qui  a  éprouvé  et  connu  sa  propre  v^eur.  Mais  c'était 
toujours  le  même  front  pur  et  grave,  le  même  regard  loyal 
et  franc,  et,  disons-le  d'avance,  le  même  cœur  plein  de  jeu- 
nesse et  d'illusion.  Aussi  bien,  n'avait-il  encore  que  vingt- 
quatre  ans. 

Le  duc  de  Guise  en  avait  trente-sept,  lui  ;  et  bien  que  ce 
fût  une  nature  généreuse  et  grande,  son  ame  était  revenue 
déjà  de  bien  des  endroits  où  celle  de  G.abriel  n'était  pas 
encore  allée,  et  plus  d'une  ambition  déçue,  plus  d'un  senti- 
ment éteint,  plus  d'un  combat  inutile,  avaient  approfondi 
son  œil  et  dégarni  ses  tempes  Pourtant  il  comprenait  et  11 
aimait  le  caractère  chevaleresque  et  dévoué  de  Gabriel,  et 
une  irrésistible  sympathie  attirait  l'homme  éprouvé  vers  le 
jeune  homme  confiant. 

Il  prit  de  ses  mains  la  lettre  de  son  frère,  et  avant  de 
l'ouvrir  : 

—  Ecoutez,  vicomte  d'Exmès  lui  dit-il,  mon  secrétaire, 
que  vous  connaissiez.  Hervé  de  Thelen.  est  mort  sous  les 
murs  de  Valenza:  mon  frère  d'Aumale  n'est  qu'un  soldat 
vaillant  mais  incapable  ;  j'ai  besoin  d'tin  bras  droit,  d'un 
confident  et  d'un  second,  Gabriel.  Or,  depuis  que  vous  êtes 
venu  me  trouver  à  Paris,  en  mon  hOtel.  il  y  a  cinq  ou  six 
ans.  je  crois,  j'ai  pu  m'assurer  que  vous  êtes  un  esprit 
supérieur,  et  mieux  encore  un  coeur  fidèle.  Je  ne  vous  con- 
naissais que  de  nom,  et  tout  Montgommery  est  brave,  mais 
vous  ne  m'étiez  recommandé  par  personne,  et  cependant  vous 
m'avez  plu  tout  de  suite;  je  vous  ai  emmené  avec  mol  dé- 
fendre Metz,  et  si  cette  défense  doit  être  une  des  belles 
pages  de  mon  histoire,  si.  après  soixante-cinq  Jours  d  atta-  ■ 
que.  nous  avons  réussi  à  chasser  des  murs  de  Metz  une 
armée  qui  comptait  cent  mille  soldats,  et  un  général  qui 
s'appelait  Cliarle.s-Qtiint,  je  me  rappelle  que  votre  intrépidité 
toujours  présente,  et  votre  intelligence  toujours  en  éveil, 
n'ont  pas  peu  contribué  à  ce  glorieux  résultat  L'année 
d'après  vous  étiez  encore  avec  mol  à  la  victoire  de  Renty, 
et  si  cet  ane  de  Montmorency,  le  bien  baptisé...  mais  Je 
n'ai  p.as  à  injurier  mon  ennemi,  j'ai  à  louer  mon  ami  et 
mon  bon  compagnon,  Gabriel,  vicomte  d'ExmCs.  le  digne 
p.nrent  des  dignes  Montgommery.  J'ai  à  vous  dire.  Gabriel,  . 
qu'en  toute  occasion,  depuis  que  nous  sommes  entrés  en-- 
Italie  plus  que  J.amais,  je  votis  ai  trouvé  de  bonne  aide,  de' 
bon  conseil  et  de  bonne  amitié,  et  n'ai  absolument  qu'un 
reproche  à  votis  faire,  celui  d'être  avec  votre  général  trop, 
réservé  et  trop  discret.  Oui.  certes  il  y  a  an  fond  de  votre 
vie  un  sentiment  nu  une  Idée  que  vous  me  cachez,  Gabriel. 
Mais  bail  '.  vous  me  confierez  cela  un  jour,  l'important  est  de 
savoir  que  vous  avez  quelque  chose  à  faire.  Eh  !  par  Dieu  I 
j'ai  aussi  à  faire  quelque  chose,  mol,  Gabriel,  et,  si  voif»  ^ 
voulez,  nous  unirons  nos  fortunes,  vous  m'aiderez  et  Je  vous 


LES  DEUX  DIANE 


U 


aiderai.  Quand  j'aurai  quelque  entreprise  importante  et 
dUfliile  a  commauder  à  un  autre  moi-même,  je  vous  appel- 
lerai. Quand  pour  vos  desseins  un  protecteur  puissant  vous 
sera  nécessaire,  je  serai  là.  Est-ce  dit  ? 

—  Oh  :  monseigneur,  répondit  Gabriel,  je  suis  à  vous  corps 
et  ame.  Ce  que  je  voulaLs  d  abord,  c'est  de  pouvoir  croire 
en  moi  et  d'y  laire  croire  les  autres.  Or,  j'ai  acquis  un  peu 
de  confiance  eu  moi-même,  et  vous  daignez  avoii'  pour  moi 
quelque  estime;  j'ai  donc  jusqu'à  présent  toucbé  mon  but; 
qu'il  s'en  puisse  offrir  dans  1  avenir  un  autre  à  mes  eftorta 
c'est  ce  que  je  ne  nie  pas.  monseigneur,  et  alors,  puisque 
vous  avez  bien  voulu  m  offrir  un  marché  si  beau,  j'aiirais 
recours  à  vous,  comme  vous  pouvez  jusque-là  compter  sur 
moi  â  la  vie.  à  la  mort. 

—  A  la  bonne  heure  :  per  Bacco  !  comme  disent  ces  païens 
Ivrognes  de  cardinaux,  et  sois  tranquille,  Gabriel,  François 
de  Lorraine,  duc  de  Guise,  te  servira  chaudement  à  l'occasion 
dans  ton  amour  ou  dans  ta  haine,  car  U  y  a  en  nous  sous  jeu 
l'un  ou  l'autre  de  ces  sentiments-là,  n'est-ce  pas  vrai,  mou 
maître  î 

—  Mais  l'un  et  l'autre  peut-être,  monseigneur. 

—  Ah  !  oui-dà  ?  et  comment  quand  on  a  l'âme  si  pleine, 
ne  pas  l'épancher  dans  celle  d'un  ami? 

—  Hélas  :  monseigneur,  c'est  que  je  sais  à  peine  qui  j'aime, 
et  que  je  ne  sais  pas  du  tout  qui  je  liais. 

—  Vraiment  :  dis  donc,  Gabriel,  si  tes  ennemis  allaient  être 
les  miens,  par  rencontre  !  si  ce  vieux  paillard  de  Montmo- 
rency pouvait  en  être  ! 

—  Mais  cela  se  pourrait  bien,  monseigneur,  et  si  mes 
doutes  ont  raison...  Mais  ce  n'est  pas  de  moi  qu'il  s'agit 
pour  l'heure,  c'est  de  vous  et  de  vos  grands  projets.  A  quoi 
puis-je  vous  être  bon.  monseigneur? 

—  Mais  d'abord  à  me  lire  cette  lettre  de  mon  frère  le  car- 
dinal de  Lorraine,  Gabriel. 

Gabriel  décacheta  et  déplia  la  lettre,  puis,  après  y  avoir 
jeté  un  coup  d'oeil,  la  rendant  au  duc  : 

—  Pardon,  monseigneur,  cette  lettre  est  écrite  en  carac- 
tères particuliers,  et  je  ne  saurais  la  lire. 

—  Ah!  reprit  le  duc.  c'est  donc  le  courrier  de  Jean  Pan- 
quet  qui  l'a  apportée  ?  c  est  une  lettre  confidentielle  à  ce  que 
je  vois,  une  lettre  à  grille    Attendez,  Gabriel. 

Il  ouvrit  un  coffret  de  fer  ciselé,  eu  tira  un  papier  régu- 
lièrement découpé  à  jour.  qu'U  superposa  sur  la  lettre  du 
cardinal,  et  la  présentant  à  Gabriel  :  —  Lisez  maintenant, 
lui  dit-il.  Gabriel  semblait  hésiter  ;  François  lui  prit  la  main, 
la  lui  serra,  et  avec  un  regard  empreint  de  confiance  et  de 
loyauté  :  —  Lisez  donc,  mon  ami. 

Le  vicomte  d'Exmès  lut  : 

«  Monsieur,  mon  très  honoré  et  très  illustre  frère  (et  quand 
pourrai-je  vous  nommer  en  un  seul  mot  de  quatre  lettres  : 
Sire...)  » 

Gabriel  s'arrêta  de  nouveau  ;  le  duc  se  prit  à  sourire. 

—  Tous  vous  étonnez.  Gabriel,  mais  j'espère  que  vous  ne 
me  soupçonnez  pas.  Le  duc  de  Guise  n'est  pas  un  conné- 
table de  Bourbon,  mon  ami  ;  que  Dieu  conserve  à  notre  sire 
Henri  II  la  couronne  et  la  vie  !  mais  il  n'y  a  pas  au  monde 
que  le  trône  de  France.  Puisque  le  hasard  m'a  mis  avec 
vous  sur  la  voie  d  une  confidence  entière,  je  ne  veux  rien  vous 
celer,  et  veux  vous  faire  entrer,  Gabriel,  dans  tous  mes 
dessein?  et  dans  tous  mes  rêves  ;  ils  ne  sont  pas,  je  crois, 
d'une  âme  médiocre. 

Le  duc  s'était  levé,  11  marchait  dans  sa  tente  à  grands 
pas. 

—  Notre  maison.  Gabriel,  qui  toudie  à  tant  de  royautés, 
peut,  selon'moi.  aspirer  à  toutes  les  grandeurs.  Mais  aspirer 
n'est  rien  ;  je  veux  qu'elle  obtienne.  Notre  sœur  est  reine 
d'Ecosse  ;  notre  nièce  Marie  Stuart,  est  fiancée  au  dauphin 
François  ;  notre  petit-neveu,  le  duc  de  Lorraine,  est  gendre 
désigné  du  roi.  Ce  n'est  pas  tout  :  nous  entendons  encore 
représenter  la  seconde  maison  d'Anjou  dont  nous  descendons 
par  les  femmes.  Donc  nous  avons  des  prétentions  ou  des 
droits,  c'est  la  même  chose,  sur  la  Provence  et  sur  Naples. 
Contentons-nous  de  Xaple*  pour  l'instant.  Est-ce  que  cette 
couronne  n'Irait  pas  mieux  à  un  Français  qu'à  un  Espagnol? 
Or,  qu'étals-Je  venu  faire  en  Italie?  la  prendre.  Nous  sommes 
alliés  au  duc  de  Ferrarc.  unis  aux  Caraffa,  neveux  du  pape. 
Paul  IV  est  vieux  :  mon  frère,  le  cardinal  de  Lorraine  lui 
succède.  Le  trône  de  Naples  est  chancelant,  j'y  monte  ;  voilà 
pourquoi,  mon  Dieu  !  j'ai  laissé  derrière  moi  Sienne  et  le 
Milanais  pour  bondir  Jusqu'aux  Abruzzes.  Le  songe  était 
splendide.  mais  j'ai  bien  peur  qu'il  ne  re.ste  Jusqu'ici  un 
songe.  Pensez  donc.  Gabriel,  je  n'avais  pas  douze  mille  hom- 
mes quand  j'ai  franchi  les  .\lpes  Mais  le  duc  de  Ferrare 
m'avait  promis  sept  mille  hommes  ;  11  les  garde  dans  ses 
états  :  mais  Paul  IV  et  les  Caraffa  s'étalent  vantr^s  de  sou- 
lever dans  le  royaume  de  Naples  une  faction  puissante,  et 
s'engageaient  il  fournir  des  soldats,  de  l'argent,  dis  approvi- 
sionnements; lis  n  envolent  ni  un  homme,  ni  un  fourgon,  ni 
nn  écu.  Mes  officiers  hésitent,  mes  troupes  murmurent  ; 
n'Importe  I  J'irai  jusqu'au  bout  ;  Je  ne  quitterai  qu  à  la 
dernière  extrémité  cette  terre  promise  que  je  foule,  et  si  Je 
la  quitte.  J'y  reviendrai.  J'y  reviendrai! 


Le  duc  frappa  du  pied  le  sol  comme  pour  en  prendre 
possession  :  son  regard  étincelait  :  11  était  grand  et  beau. 

—  Monseigneur,  s'écria  Gabriel,  combien  je  suis  fier  à 
présent  d  avoir  pu  être  associé  par  vous,  pour  quelque  faible 
part  que  ce  soit,  à  d'aussi  glorieuses  ambitions. 

—  Et  maintenant,  reprit  en  souriant  le  duc,  vous  ayant 
donné  deux  lois  la  ciel  de  cette  lettre  de  mon  frère,  Gabriel, 
je  crois  que  vous  pouvez  la  lire  et  la  comprendre.  Donc, 
achevez,  je  vous  écoule. 

—  •■  Sire!...  »  C'est  là  que  J'en  étais  resté,  reprit  Gabriel. 
«  J'ai  à  vous  annoncer  deux  mauvaises  nouvelles  et  une 
bonne.  La  bonne  nouvelle,  c'est  que  le  mariage  de  notre 
nièce  Marie  Stu.irt  est  décidément  fixé  au  20  du  mois  pro- 
chain, et  sera  solennellement  célébré  à  Paris  ledit  jour. 
L'une  des  mauvaises  nouvelles  est  arrivée  d'Angleterre.  Phi- 
lippe II  d  Espagne  y  est  débarqué,  et  excite  journellement  la 
reine  Marie  Tudor,  sa  femme,  qui  lui  obéit  si  passionnément, 
à  dénoncer  la  guerre  à  la  France.  Nul  ne  doute  qu'il  n'y 
réussisse,  malgré  les  intérêts  et  le  d6sir  de  la  nation  anglaise. 
On  parle  déjà  d'une  armée  qui  se  rassemblerait  sur  les 
frontières  des  Pays-Bas,  et  dont  le  duc  Philibert-Emmanuel 
de  Savoie  aurait  le  commandement.  Alors,  mon  très  cher 
frère,  dans  la  pénui-ie  d  hommes  oii  nous  sommes  ici,  le  roi 
Henri  U  vous  rappellerait  nécessairement  d'Italie  ;  alors 
nos  plans  de  ce  coté-là  seraient  au  moins  ajournés.  Mais 
enfin,  pensez,  François,  qu'il  vaudrait  mieux  les  remettre 
que  de  les  compromettre  ;  point  de  témérité  ni  de  coup  de 
tète.  Notre  soeur,  la  reine  régente  d'Ecosse,  aura  beau  me- 
nacer de  rompre  avec  l'Anglais,  croyez  que  Marie  d'Angle- 
terre, tout  énamourée  de  sou  jeune  mari,  n'en  tiendra 
compte,  et  réglez-vous  là-dessus.  » 

—  Par  le  corps  du  Christ  !  interrompit  le  duc  de  Guise, 
en  frappant  violemment  du  poing  la  table,  il  n'a  que  trop 
raison,  mon  frère,  et  c'est  un  rusé  renard  qui  sait  flairer 
les  choses.  Oui,  Marie  la  prude  se  laissera  bien  siir  séduire 
par  son  légitime  mari  ;  et  non,  certes,  je  ne  désobéirai  pas 
ouvertement  au  roi  qui  me  redemandera  ses  soldats  dans 
un  cas  si  grave,  et  me  départirai  plutôt  de  tous  les  royaumes 
du  monde  ;  donc,  encore  un  obstacle  à  cette  maudite  expé- 
dition. Car  n'est-elle  pas  maudite,  je  vous  le  demande,  Ga- 
briel, malgi'é  la  bénédiction  du  saint-père?  Gabriel,  entre 
nous,  parlez-moi  franchement,  vous  la  trouvez  désespérée, 
n'est-ce  pas? 

—  Je  ne  voudrais  pas,  monseigneur,  dit  Gabriel,  être  rangé 
par  vous  entre  ceux  eiui  se  découragent,  et  pourtant,  puis- 
que vous  faites  appel  à  ma  sincérité... 

^  Je  vous  entends,  Gabriel,  et  suis  de  votre  avis.  Ce  n'est 
pas  de  ce  coup,  je  le  prévois,  que  nous  ferons  ensemble  ici 
les  grandes  choses  que  nous  projetions  tout  à  l'heure,  mon 
ami  ;  mais  je  jure  bien  que  ce  ne  sera  que  partie  remise,  et 
frapper  Philippe  U  en  quelque  lieu  que  ce  soit,  ce  sera 
toujours  le  frapper  à  Naples  ;  mais  continuez,  Gabriel  ;  nous 
avons  encore  une  mauvaise  nouvelle  à  apprendre,  si  J'ai 
bonne  mérpoire. 

Gabriel  reprit  sa  lecture. 

«  L'autre  fâcheuse  affaire  que  j'ai  à  vous  annoncer,  pour 
être  particulière  à  notre  famille,  n'en  serait  pas  moins 
grave  ;  mais  il  est  sans  doute  encore  temps  de  la  prévenir, 
et  c'est  pourquoi  je  me  hâte  de  vous  en  donner  avis.  Il 
faut  que  vous  sachiez  que  depuis  votre  départ,  monsieur  le 
connétable  de  Montmorency  est,  comme  de  raison,  toujours 
aussi  maussade  et  acharné  contre  nous,  et  ne  cesse  de  nous 
jalouser,  et  de  maugréer,  selon  sa  coutume,  des  bontés  du 
roi  pour  notre  famille  La  prochaine  célébration  du  mariage 
de  notre  chère  niôie  Marie  avec  le  Dauphin  n'est  pas  faite 
pour  le  remettre  en  bonne  humeur.  L'équilibre  que  le  ro: 
a  pour  politique  de  maintenir  entre  les  deux  maisons  de 
Guise  et  de  Montmorency  se  trouve,  par  là  pencher  singu- 
lièrement en  notre  faveur,  et  le  vieu.x  connétable  demande  à 
grands  cris  un  contrepoids  ;  il  l'a  trouvé  ce  contrepoids, 
mon  cher  frère,  ce  serait  le  mariage  de  son  fils  François,  le 
prisonnier  de  Thérouanne,  avec... 

Le  jeune  comte  n'acheva  pas.  La  voix  lui  manqua  et  la 
pilleur  couvrit  son  front. 

—  Eh  bien!  qu'avez-vous  donc,  Gabriel?  demanda  le 
duc.  Comme  vous  voilà  pâle  et  défait  !  Quel  mal  subit  vous 
saisit  donc? 

—  Ce  n'est  rien,  monseigneur,  rien  absolument,  un  peu 
de  fatigue  peut-être,  une  sorte  d'étourdissement  :  mais  me 
voici  remi».  et  je  reprends,  si  vous  voulez  bien,  monseigneur. 
Oi'i  en  étais-Je?  Le  cardinal  disait,  je  crois,  qu'il  y  avait  du 
remède.  Ah!  non.  plus  loin.   M'y  voici: 

■c  Ce  serait  le  mariage  de  son  fils  François  avec  m.Tdame 
Diane  de  Castro,  la  fille  légitimée  du  roi  et  de  madame 
Diane  de  Poitiers.  Vous  vous  rappelez,  mon  frèi-e.  que  ma- 
dame de  Castro,  veuve  à  treize  ans  du  duc  Horace  Farnèse, 
qui  avait  été  tué  six  mois  apYôs  son  mariage  au  siège  de 
Hesdin,  est  restée  pendant  ces  cinq  années  au  couvent  des 
FllIes-Dleu  de  Paris.  Le  roi.  à  la  sollicitation  du  connétable, 
■vient  de  la  rappeler  à  la  cour.  C'est  une  perle  de  bea,ité. 
mon  frère,  et  vous  savez  que  Je  m'y  connais.  Sa  grâce  a 
d'abord  conquis  tous  les  cœurs,  et  avant  tout  le  cœur  pater- 


t2 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


neL  Le  roi,  qui  l'avait  dotée  autrefois  déjà  de  la  duché  de 
Chatelleraull,  vient  de  l'arauager  encore  de  celle  d'Angou- 
lême.  Il  nj-  a  pas  deux  semaines  qu'elle  est  ici,  et  son  as- 
cendant sur  l'esprit  du  roi  est  un  fait  reconnu.  Son  charme 
et  sa  douceur  sont  sans  doute  les  causes  de  cette  affection  si 
vive.  Enfin,  la  chose  en  est  au  point  que  madame  de  Valen- 
tinois  qui,  je  'ne  sais  pourquoi,  a  jugé  convenable  de  lui 
.supposer  officiellement  une  autre  mère,  me  semble,  à  l'heure 
qu  il  est.  jalouse  de  ce  nouveau  pouvoir  qui  s'élève.  L'affaire 
serait  donc  bonne  pour  le  connétable,  s  il  pouvait  faire  en- 
trer dans  sa  maison  cette  puissante  alliée  '\'ous  savez,  entre 
nous,  que  Diane  de  Poitiers  n'a  pas  grand'chose  à  refuser  à 
ce  vieux  ribaud,  et  si  notre  frère  d'Aumale  est  son  gendre, 
Anne  de  Jlontmorency  la  touche  encore  de  plus  près.  Le 
roi,  d'autre  ijart,  est  disposé  à  compenser  l'autorité  trop 
grande  qu'il  nous  voit  prendre  dans  ses  conseils  et  ses  ar- 
mées. Ce  damné  mariage  a  donc  bien  des  chances  pour 
s'accomplir...  ■■ 

—  Voilà  encore  que  votre  voix  s'altère,  Gabriel,  inter- 
rompit le  duc  ;  reposez-vous,  mon  ami,  et  laissez-moi  ache- 
ver moi-même  cette  lettre  qui  m'intéresse  au  plus  haut 
point.  Car,  de  fait,  le  connétable  prendrait  là  sur  nous  un 
dangereux  avantage.  Mais  je  croyais  son  grand  niais  de 
François  marié  avec  une  de  Tiennes.  Voyons,  donnez-moi 
cette  lettre,   Gabriel. 

—  liais  vraiment  je  suis  très  bien,  monseigneur,  dit  Ga- 
briel qui  avait  lu  un  peu  d'avance,  et  je  puis  parfaitement 
continuer  les  quelques  lignes  qui  restent. 

«  Ce  damné  mariage  a  donc  bien  des  chances  pour  s'ac- 
complir. Une  seule  est  pour  nous.  François  de  Montmo- 
rency est  engagé  par  un  mariage  s£y?ret  à  mademoiselle 
de  Fiennes  :  un  divorce  est  provisoirement  nécessaire. 
Mais  il  y  faut  l'assentiment  du  pape,  et  François  vient  de 
partir  pour  Rome  afin  de  l'obtenir.  C'est  donc  affaire  à 
TOUS,  mon  cher  frère,  de  le  devancer  auprès  de  Sa  Sain- 
teté, et  par  nos  amis  les  Caraffa.  et  par  votre  propre  in- 
fluence, de  faire  rejeter  la  demande  en  divorce  qu'appuiera 
cependant,  je  vous  en  préviens,  une  lettre  du  roi  .Mais  la 
position  attaquée  est  assez  capitale  pour  que  vous  mettiez 
tous  vos  efforts  à  la  défendre  comme  vous  avez  fait  de 
Saint-Dizier  et  de  Metz.  J'agirai  en  même  temps  de  mon 
côté  avec  toute  mon  énergie,  car  il  le  faut.  Et  sur  ce,  je 
prie  Dieu,  mon  cher  frère,  de  vous  donner  bonne  et  longue 
vie.  n 

Allons  !  rien  n'est  encore  perdu,  dit  le  duc  de  Guise, 
quand  Gabriel  eut  achevé  la  lettre  du  cardinal,  et  le  pape, 
qui  me  refuse  des  soldats,  pourra  bien  au  moins  me  faire 
cadeau  d'une  bulle. 

—  Ainsi,  reprit  Gabriel  tremblant,  vous  espérez  que  Sa 
Sainteté  ne  ratifiera  pas  ce  divorce  de  Jeanne  de  Fiennes. 
et  s'opposera  à  ce  mariage  de  François  de  Montmorency? 

—  Oui.  oui.  je  l'espère.  Mais  comme  vous  êtes  ému,  mon 
ami  !  Ce  cher  Gabriel  !  il  entre  dans  nos  intérêts  avec  une 
passion!...  Je  suis  aussi  tout  à  vous.  Gabriel,  soyez-en 
assuré.  Et  voyons  donc,  parlons  de  vous  un  peu  ;  et  puis- 
que dans  cette  expédition,  dont  je  ne  prévois  que  trop  l'is- 
sue, vous  ne  pourrez  guère,  je  le  crois,  ajouter  mainte- 
nant de  nouvelles  actions  d'éclat  aux  éminents  services 
dont  je  vous  suis  déjà  redevable,  si  je  commençais  à  vous 
payer  ma  dette  à  mon  tour?  .Te  ne  veux  pas  non  plus  rester 
trop  en  arrière,  mon  ami.  Est-ce  que  je  ne  pourrais  pas 
vous  être  utile  ou  agréable  en  quelque  chose?  Dites,  allons: 
dites  franchement. 

—  Oh  !  monseigneur  a  trop  de  bonté,  reprit  Gabriel,  et 
je  ne  vois  pas.., 

—  Depuis  cinq  ans  tout  à  l'heure  que  vous  combattez 
héroïquement  parmi  les  miens,  dit  le  duc,  vous  n'avez 
jamais  accepté  un  denier  de  moi.  Vous  devez  avoir  besoin 
d'argent,  que  diable  :  Tout  le  monde  a  besoin  d'argent.  Ce 
n'est  pas  un  don  ni  un  prêt  que  je  vous  offre,  c'est  une 
restitution.  Ainsi,  pas  de  vain  scrupule,  et  quoique  nous 
soyons,  vous  le  savez,  assez  à  court.,. 

—  Oui,  je  sais  cela,  monseigneur,  que  les  petits  moyen? 
manquent  parfois  à  vos  grandes  idées  et  j'ai  si  peu  besoin 
d'argent,  que  je  voulais  vous  proposer  quelques  milliers 
d'écus  qui  serviraient  fort  à  l'armée,  et  qui,  en  vérité,  me 
sont  bien  inutiles,  à  moi. 

—  Et  que  je  reçois  alors,  car  ils  arrivent  à  propos.  Je 
l'avoue;  mais  on  ne  peut  donc  absolument  rien^aire  pour 
vous,  ô  jeune  homme  sans  désirs  '.  —  ,\h  !  tenez,  ajouta- 
t-il  en  baissant  la  voix,  ce  gaillard  de  Tliibault,  vous  savez, 
mon  valet  de  corps,  avant-hier  au  sac-  de  CampU,  a  fait  met- 
tre de  coté  pour  moi  la  jeune  femme  du  procureur  de  la 
ville.  !a  beauté  de  l'endroit,  à  ce  qu'on  dit.  après  toutefois 
la  femme  du  gouverneur,  sur  laquelle  on  n'a  pu  mettre  la 
main.  Mais  moi.  ma  fol!  j'ai  bien  d'autres  soucis  en  tête, 
et  mes  cheveux  commencent  à  grisonner.  Sans  façon. 
Gabriel,  voulez-vous  ma  part  de  prise!  Sang-Dieu!  vous 
êtes  tourné  de  façon  à  dédommager  d'un  procureur  !  Qu'en 
dites-vous  ? 

—  Je    dis.    monseigneur,    que    la   femme    du    gouverneur 


dont  vous  parlez,  et  sur  laquelle  on  n'a  pas  mis  la  main, 
c'est  moi  qui  l'ai  rencontrée  dans  la  bagarre  et  qui  lai 
emmenée,  non  pour  abuser  de  mes  droits,  comme  vous 
pourriez  penser.  J'avais  au  contraire  l'intention  de  sous- 
traire une  dame  noble  et  charmante  aux  violences  de  la 
soldatesque.  Mais  j'ai  vu  depuis  que  la  belle  n'aurait  pas 
de  répugnance  à  se  mettre  du  côté  des  vainqueurs,  et  crie 
ralt  volontiers  comme  le  soldat  gaulois  :  l'œ  victis  :  Mais 
comme  moins  que  jamais,  hélas  :  je  suis  maintenant  dis- 
posé à  lui  faire  écho,  je  puis,  si  vous  le  souhaitez,  mon- 
seigneur, la  faire  conduire  ici  auprès  d'un  appréciateur 
plus  digne  de  ses  attraits  et  de  son  rang, 

—  Oh  !  oh  !  s'écria  le  duc  en  riant,  voilà  une  austérité 
qui  sent  presque  le  huguenot.  Gabriel.  Est-ce  que  vous 
auriez  quelque  penchant  pour  ceux  de  la  religion?  Ah: 
prenez  garde,  mon  ami.  Je  suis  par  conviction";  et  par  po- 
litique, qui  pis  est,  un  catholique  ardent.  Je  vous  ferais 
brûler  sans  miséricorde.  Mais  là  aussi,  plaisanterie  à  part, 
pourquoi  diable  n'étes-vous  pas  libertin? 

—  Parce  que  je  suis  amoureux  peut-être,  dit  Gabriel. 

—  Ah  :  oui,  je  me  rappelle  ;  une  haine,  un  amour.  EU 
bien  '  puis-je  vous  être  bon  à  vous  rapprocher  de  vos  en- 
nemis ou  de  votre  amie?  Vous  faudrait-il  par  exemple  de» 
titres  ? 

—  Merci,  monseigneur  cela  non  plus  ne  me  fait  pas 
défaut,  et  je  vous  l'ai  dit  en  commençant,  ce  que  j'ambi- 
tionne, ce  ne  sont  pas  des  honneurs  vagues,  c'est  un  peu 
de  gloire  personnelle.  Ainsi,  puisque  vous  présumez  qu'il 
n'y  a  plus  gi'and'chose  à  faire  ici.  et  que  je  ne  dois  plus 
guère  vous  être  utile,  une  grande  joie  pour  moi,  ce  serait 
d'être  chargé  par  vous  d  aller  porter  à  Paris,  au  roi,  pour 
le  mariage  de  votre  royale  nièce,  je  suppose,  les  drapeaux 
que  vous  avez  gagnés  en  Lombardie  et  dans  les  Abruzzes. 
Mon  bonheur  surtout  serait  au  comble,  si  une  lettre  de  vous 
daignait  attester  à  Sa  Majesté  et  à  la  cour  que  quelques- 
uns  de  ces  drapeaux  ont  été  pris  par  moi-même,  et  non 
pas  tout  à  fait  sans  danger. 

—  Eh  bien  !  c'est  facile  cela,  et  de  plus  c'est  juste,  dit  le 
duc  de  Guise.  J'aurais  regret  toutefois  à  vous  quitter,  mais 
vraisemblablement  ce  ne  sera  pas  pour  longtemps,  si  lit 
guerre  éclate  du  côté  de  la  Flandre,  comme  tout  semble 
le  prouver,  et  nous  nous  reverrions  par  là,  n'est-ce  pas. 
Gabriel?  —  Votre  place  a  vous  est  où  l'on  se  bat,  et  voilà 
pourquoi  vous  voulez  vous  en  aller  d'ici,  où  l'on  ne  fait 
plus  que  s'ennuyer,  corps  du  Christ  !  Mais  on  se  divertira 
autrement  dans  les  Pays-Bas,  et  je  veux,  Gabriel,  que  nous 
nous  y  amusions  ensemble. 

—  Je  serai  trop  heureux  de  vous  y  suivre,  monseigneur. 

—  En  attendant,  quand  voulez-vous  partir,  Gabriel,  pour 
porter  au  roi  les  présents  de  noce  dont  vous  avez  eu  l'idée? 

—  Mais  le  plus  tôt  serait,  je  crois,  le  mieux,  monsei- 
gneur, si  le  mariage  a  lieu  le  20  mal,  comme  monseigneur 
le  cardinal  de  Lorraine  vous  r.annoncc. 

—  C'est  vrai.  Eh  bien  !  partez  dès  demain.  Gabriel,  et 
vous  n'aurez  pas  trop  de  temps  encore.  .Mlez  vous  reposer, 
mon  ami,  moi,  je  vais  pendant  ce  temps  écrire  la  lettre 
qui  vous  recommandera  au  roi,  et  aussi  la  réponse  à  mon- 
sieur mon  frère,  dont  vous  voudrez  bien  vous  charger,  et 
dites-lui  de  vive  voix  que  j'espère  bien  mener  à  bonne  fin 
l'affaire  en  question  auprès  du  pape. 

—  Et  peut-être,  monseigneur,  dit  Gabriel,  ma  présence 
à  Paris  contribuerait-elle  pour  cette  altaire  à  l'issue  que 
vous  souhaitez,  et  ainsi  mon  absence  vous  servirait  encore. 

—  Toujours  mystérieux,  vicomte  d'Exmès  !  mais  avec  vous 
l'on  s'y  habitue.  Adieu  donc,  et  bonne  nuit  poiir  la  dernière 
que  vous  passerez  près  de  moi, 

—  Je  viendrai  demain  matin  chercher  mes  lettres  et  votre 
bénédiction,  monseignetir.  Ah  !  je  laisse  avec  vous  mes 
gens  qui  m'ont  suivi  dans  toutes  mes  campagnes.  Je  vojs 
demanderai  seulement  la  permission  d'emmener,  .ivec  deux 
d'entre  eux.  mon  écuyer  Martin-Guerre:  il  me  suffira;  il 
m'est  dévoué,  et  c  est  un  brave  soldat  qui  n'a  peur  au  monde 
que  de  deux  choses,  de  sa  femme  et  de  son  ombre. 

—  Comment  cela?  dit  le  duc  en  riant. 

—  Monseigneur,  Martin-Guerre  s'est  sauvé  de  son  pays 
d'.\rtigues,  près  de  Rieux.  pour  échapper  a  sa  femme  Ber- 
trande  qu'il  adorait,  mais  qui  le  battait.  Dès  avant  Metz  11 
est  entré  à  mon  service  ;  mais  le  diable  ou  sa  femme,  ixiur 
le  tourmenter  ou  le  punir,  lui  apparaît  de  temps  en  temps 
sous  la  forme  de  son  Sosie.  Oui.  tout  à  coup,  il  voit  à  sei 
côtés  un  autre  Martin-Guerre,  .«a  frappante  image,  lui  res- 
semblant comme  son  reflet  dans  un  miroir,  et  dame  :  cela 
l'épouvante.  Mais  à  cela  près,  il  se  moque  des  balles,  et  em- 
porterait seul  une  redoute.  A  Renty  et  à  Valenza,  il  m'a 
sauvé  deux  fols  la  vie. 

—  Emmenez  donc  avec  vous  ce  vaillant  poltron,  Gabriel  : 
serrez-moi  encore  la  main,  mon  ami,  et  demain  au  jour 
soyez  prêt  :  mes  lettres  vous  attendront, 

Gabriel,  le  lendemain,  fut  en  effet  prêt  de  bonne  heure: 
il   avait  passé  la  nuit   a  rêver,   mais  sans  dormir.   Il  vint 


LES  DEUX  DIANE 


13 


l>iemlie  les  deiiiî.-res  iiisiructious  et  les  derniers  adieux  du 
duc  de  (Juisc.  et  le  20  avril,  a  six  heuies  du  maiiu  parut 
avec  Martin-Guerre  et  deux  de  ses  hommes,  pour  Rome' 
et  de  là  your  Paris. 


IV 


LA   M.\ITKESSE    D'UN   ROI 


Nous  sommes  au  2o  piai.    â    Paris,     au    Louvre.    dau<    la 
chambre    de   madame    la    grande    sénéchale    de    Brézé.    du- 
chesse de  Valent innis.  appelée  communément  Diane  de  roi- 
tiers.    Neuf   heures   du   malin   viennent   de   sonner   à   Ihor- 
loge  du  ch4teau.  Madame  Diane,  tout  en  blanc,   dans  un 
négligé  au   moins   coquet,   est  penchée   ou   couchée   à   demi 
sur  un  lit  de  repos  couvert  de  velours  noir.  Le  roi  Henri  II. 
déjà  habillé  et  paré  dun  magnifique  costume,  se  tleut  assis 
sur  une  chaise  a  ses  côtés. 
Regardons  un  peu  le  décor  et  les  personnages. 
La   chambre   de   Diane   de   Poitiers   resplendissait   de   tout 
le  luxe  dont  ce  beau  lever  du  soleil  de  l'art  qu'on  nomme 
la  Renaissance  avait  pu  éclairer  une  chambre  de  roi.  Les 
peintures,   signées   le   Primatiùe,    repi-ésentaient    les    divers 
épisodes  dune  chasse  dont  Diane  la  clia.sseresse,  déesse  des 
bois  et  des  forêts,  était  naturellement  la  principale  héroïne. 
Les  médaillons  et   panneaux  dorés   et   colorés  offraient   par- 
tout les  armes  mêlées  de  François  1er  et  de  Henri  II.  Ainsi 
se  mêlaient  dans  le  cœur  de  la  belle  Diaiie  les  souvenirs  du 
père   et   du   fils.    Les   emblèmes   n'étaient   pas    moins    histo- 
riques et  significatifs,  et  en  vingt  endroits  le  croissant  de 
Diane-Fhœbé  se  faisait  remarquer  entre  la  Salamandre  du 
vainqueur  de  Marignan.   et   le   Bellérophon  terrassant   une 
Chimère,  symbole  adopté  par  Henri  II  depuis  la  reprise  de 
Boulogne  sur  les  Anglais.  Cet  inconstant  croissant  se  variait 
d'ailleurs  en  mille   formes  et   combinaisons  différentes,   qui 
faisaient  toutes  honneur  à  l'imagination  des  décorateurs  du 
temps  :  ici  la  couronne  royale  le  surmontait  ;  là  quatre  H, 
quatre  fleurs  de  lis  et  quatre  couronnes  lui  formaient  un 
glorieux    entourage,    plus    loin    il   était    triple    et    plus   loin 
étoile.  Les  devises  n'étaient  pas  moins  diverses,   et  la  plu- 
part du  temps  rédigées  en  latin  :  Diana  regum  venalrix.  — 
Kiait-ce  une  impei-tinence  ou  une  flatterie  ?  —  Donec  lotum 
iiiipteat  orbcm.  —  Double  traduction  :  I.e  ci'oissan.t  deviendra 
pleine   lune  ;*la  gloire   du   roi   remplira   l'univers.    —   Cum 
plena    est.    fit    œiiivla    soUs.    —    Version    libre  :    Beauté    et 
royauté  sont  soeurs.  Et  les  ravissantes  arabesques  qui  enca- 
draient emblèmes  et  devises,  et  les  meubles  élégans  qui  les 
reproduisaient,  tout  cela,  si  nous  le  décrivions,  humilierait 
d'abord  nos  magnificences  dà-présent,  et  puis  perdrait  trop 
à  être  écrit. 
Jetons  maintenant  les  yeux  sur  le  roi. 
L'histoire  nous  apprend  qu'il  était  grand,   souple  et   fort. 
11  devait  combattre  par  une  diète  régulière  et  par  un  exer- 
cice  Journalier    certaine    tendance    à    l'embonpoint,    et    ce- 
pendant il  dépassait   à  la  course  les  plus  lestes,  et  l'empor- 
tait dans  les  luttes  et   les  tournois  sur  les  plus  •vigoureux. 
11   avait    les  cheveux   et   la   barbe  noirs,   et    le   teint   brun 
tnncé  ;   ce   qui.   disent   les  mémoires,   ne  l'en   animait   que 
mieux.   11   portait,   ce  jnur-là  comme   toujours,   les  couleurs 
de  la  duchesse  de  Valentinols  :  habit  de  satin  vert  à  crevés 
blancs,   relevé   de  lames   et   broderies   d'or  :   toque   à  plume 
blanche,   tout   étincelante  de  perles   et   de  (li.nmans;   chaîne 
d'or  à  double  rang  qui  supportait  un  médaillon  de  l'ordre 
de  Saint-Michel  ;  épée  ciselée  par  Benvenuto  ;  col  blanc  en 
point    de    Venise:    un     manteau    de    velours    étoile    de    lis 
rl'or   flottait   enfin   gracieusement    sur    ses   épaules.    Le    cos- 
iiinie  était   dune   rare   richesse,   et   le   cavalier   d'une   élé- 
u'.uice   exquise. 

Nous  avons  dit  en  deux  mots  que  Diane  était  vêtue  d'un 
-impie  peignoir  blanc  d  une  transparence  et  d'une  ténuité 
singulières;  peindre  sa  divine  beauté  sei'ait  moins  facile, 
on  n'aurait  su  dire  lequel,  du  coussin  de  velours  noir  o(i 
t-lh-  appuyait  sa  lèle.  ou  de  la  robe  d'une  blancheur  écla- 
tante qui  l'enveloppait,  faisait  res.sortir  le  mieux  les  neiges 
et  les  lis  de  son  teint.  Et  puis  c'était  une  perfection  de  dé- 
licates fui'mes  à  désespérer  Jean  Goujon  lui-même.  II  n'y 
a  pas  de  statue  antique  plus  iri'éprochable.  et  la  statue  était 
vivante,  et  bien  vivante  à  ce  qu'on  dit.  Quant  à  la  grâce 
répandue  sur  ces  membres  charmans.  il  ne  faut  pas  es- 
sayer d'en  parler.  Cela  ne  se  reproduit  pas  plus  qu'un 
rayon  de  soleil.  Pour  son  Age,  elle  n'en  avait  pas.  Pareille 
en  ce  point  comme  en  bien  d'autres,  aux  immortelles, 
seulement  les  plus  fraîches  et  les  plus  Jeunes  paraissaient, 
à  côté  d'elle,  vieilles  et  ridées.  Les  protestans  parlaient  de 
philtres  et  de  breuvages  à  l'aide  de.squels  elle  restait  tou- 
jours à  seize  ans.  Les  catholiques  disaient  .seulement  qu'elle 
prenait  un  bain  froid  tous  les  Jours,  et  se  lavait  le  visage, 
même  en  hiver  avec  de  l'eau  glacée.  On  a  gardé  les  re- 
cettes de  Diane  ;  mais  s'il  est  viai  que  la  Diane  au  cerf  de 


Jean   Goujon   ait  été  sculptée  sur  ce   royal  modèle    on   n'a 
pas  retrouvé  sa  beauté.  "'oucie,   on   n  a 

Elle  était  donc  bien  digne  de  l'amour  des  deux  rois  qu'elle 
a  1  un  après  l'autre  éblouis.  Car  si  l'histoire  de  la  grâce  ce 
moiisieur  Saint-Vallier  obtenue  par  ses  beaux  yeux  bruns 
semble  apocr>-,,he  il  est  à  peu  près  p,-ouvé  que  Diane  fut 
la  maîtresse  de  François  avant  de  devenir  celle  de  Henri 
«On  dit,  rapporte  Le  Laboureur,  que  le  roi  François,  qui 
le  premier  avait  aimé  Diane  de  Poitiers,  lui  ayant  u:.  i.„r 
témoigné  quelque  déplaisir,  après  la  mort  du  dauphin 
François  .son  flls,  du  peu  de  vivacité  ouil  vovait  eu  le 
prince  llcnry,  elle  lui  dit  qu'il  fallait  le' rendre" amoureux 
et   qu  elle  en   voulait   faire  son   galant  » 

Ce  que  femme  veut.  Dieu  le  veut,  et  Diane  fut  pendant 
vingt-deux   ans   la  blen-aimée   et   la  seule   aimée   de   Henri 
Mais  api-es  avoir  regardé  le  roi  et  la  favorite,  n'est-il  pas 
temps  de  les  écouter  ■? 

Henri  tenant  un  parchemin  lisait  à  voix  haute  les  vers 
que  voici,  non  sans  entremêler  sa  lecture  d'interruptions 
et  de  commentaires  en  action  que  nous  ne  pouvons  noter 
ICI,   vu  qu'ils  appartiennent   à  la   mise  en   scène. 

Douce   et   belle   bouchelette. 

Plus  fraîche  et  plus  vermeillette 

Que  le  bouton  églantin, 
Au   matin  : 

Plus  suave    et    mieux   fleurante 

Que  l'immortelle  amarante. 

Et  plus  mignarde  cent  fois 

Que    n'est    la   douce    rosoe 

Dont   la    terre    est   arrosée 

Goutte   à   goutte   au   plus   doux  mois. 

Baise-moi,  ma  douce  amie. 

Baise-moi,  chère  vie 

Baise-moi    mignonnement. 
Serrement, 

Jusques   à   tant  que  je  die  ; 

Las  !  je   n'en   puis   plus,   ma   mie. 

Las!   mou  Dieu,   je  n'en   puis   plus. 

Lors   ta   bouchette   retire. 

Afin  que   mort,   je  soupire. 

Puis,  me  donne  le  surplus. 

Ainsi    ma    douce    guerrière. 

Mon  cœur,  mon  tout,  ma  lumière, 

Vivons  ensemble,  vivons. 
Et  suivons 

Les  doux  soutiens  de  jeunesse, 

-Aussi  bien  une  viellle.sse 

Nous  menace  sur  le  port. 

Qui  toute  courbe  et  tremblante 

Nous  attraîne,  chancelante, 

La  maladie  et  la  mort. 

—  Et  comment  s'appelle  le  gentil  poêle  qui  dit  si  bien 
ce  que  nous  faisons  1  demanda  Henri  quand  il  eut  achevé 
sa  lecture. 

—  Il  s'appelle  Remy  Belleau.  sire,  et  promet,  que  je 
crois,  un  rival  à  Ronsard.  Eh  bien  !  continua  la  duchesse, 
estimez-vous  comme  moi  cinq  cents  écus  cette  amoureuse 
poésie  ? 

—  Il   les   aura,    ton   protégé,   ma    belle   Diane. 

—  Mais  il  ne  faut  pas  oublier  pour  cela  les  anciens,  sire. 
Avez-vous  signé  le  brevet  de  pension  que  j'ai  promis  en 
votre  nom  à  Ronsard,  le  prince  des  poètes  ?...  Oui,  n'est- 
ce  pas?  Je  n'ai  donc  plus  alors  qu'à  vous  demander  l'ab- 
baye vacante  de  Recouls  pour  votre  bibliothécaire,  Mellin 
de  Salnt-Gelais,  notre  Ovide  de  France. 

—  Ovide  sera  abbé,  entends-tu,  mon  gentil  Mécène,  dit 
le  roi. 

—  .-^h  !  que  vous  êtes  heureux,  sire,  de  pouvoir  disposer 
à  votre  gré  de  tant  de  bénéfices  et  de  charges.  Si  j'avais 
votre  puissance  seulement  une  beui'e  ! 

—  Ne  l'as-tu   pas   toujours,  ingrate  ? 

—  Vraiment,  mon  roi  ?  —  Mais  voilà  deux  minutes  au 
moins  que  je  n'ai  eu  de  baiser  de  vous!.,  à  la  bonne 
heure  !...  vous  disiez  que  votre  puissance  était  toujours  à 
mol  r...  —  Ne  me  tentez  donc  pas,  sli'e  l  je  vous  préviens  que 
J'en  userais  pour  acquitter  la  grosse  dette  que  me  réclame 
Philibert  Delornie,  sous  prétexte  que  mon  château  d'Anet 
est  terminé.  Ce  sera  l'honnenr  Ue  votre  règne,  sire,  mais 
que  c'est  cher,  un  baiser,  mon  Henri  ! 

—  Et  pour  ce  baiser,  Diane,  prends  pour  ton  Philibert 
Delorme  les  .sommes  que  produira  la  vente  de  ce  gouver- 
nement  de   Picardie. 

—  Sire,  est-ce  que  je  vends  mes  baisers  ?  Je  te  les  donne, 
Henri...  C'est  deux  cent  mille  livres  que  vaut  ce  gouver- 
nement de  Picardie.  Je  crois  1  Oh  I  bien,  alors  Je  pourrai 
prendre  ce  collier  de  perles  qu'on  m'offrait,  et  dont  J'avais 
bien  envie  de  me  parer  aujourd'hui  au  mariage  de  votre 
blen-almé  fils  François.  Cent  mille  livres  à  Philibert,  cent 
mille  livres  pour  le  collier,  le  gouvernement  de  Picardie 
y  passera. 


14 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  D'autant  plus  que  tu  l'estimes  juste  la  moitié  au- 
dessus  de  sa  valeur,  Diane. 

—  Quoi  :  ne  Taut-il  que  cent  mille  livres  1  Eli  bien,  c'est 
tout  simple,  Je  renonee  au  collier  alors. 

—  Bail  1  reprit  en  riant  le  roi.  nous  avons  quelque  part 
trois  ou  quatre  compagnies  vacantes  qui  pourront  payer 
ce  collier,  Diane. 

—  Oh  !  sire,  vous  êtes  le  plus  généreux  des  rois,  comme 
vous  êtes  le  mieux  aimé  des  amans. 

—  Oui,  tu  m'aimes  vraiment  comme  je  t'aime,  n'est-ce 
pas,  Diane  1 

—  Il  le  demande  1 

—  C'est  que  moi,  vois-tu  je  t'adore  toujours  davantage, 
car  tu  es  toujours  plus  belle.  —  Ah  !  le  doux  sourire  que 
TOUS  avez,  mignonne  !  ah  !  le  gentil  regard  >.  Laissez-moi, 
laissez-moi  à  vos  pieds.  Mettez  vos  deux  blanches  mains 
sur  mes  épaules.  Que  tu  es  belle,  Diane  !  Diane,  que  je 
t'aime  !  je  resterais  ainsi  à  te  contempler  des  heures,  des 
années;  j'oublierais  la  France,  j'oublierais  le  monde. 

Et  même  le  solennel  mariage  de  monseigneur  le  dau- 
phin, dit  Diane  en  riant,  et  c'est  pourtant  aujourd'hui, 
dans  deux  heures,  qu'on  le  célèbre.  £t  si  vous  êtes  déjà 
prêt  et  magnifique,  sire,  je  ne  suis  pas  prête  du  tout,  moi. 
Allons!  mon  roi,  il  est  temps,  je  crois,  que  j'appelle  mes 
femmes.   Dix   heures   vont  sonner   dans   un   instant. 

—  Dix  heures  !  reprit  Henri  j'ai  un  rendez-vous  en  effet 
pour   cette   lieure-lâ. 

—  Un  rendez-vous,  sire  î  avec  une  femme  peut-être. 

—  Avec   une    femme. 

—  Et  jolie  sans  doute  ? 

—  Oui,  Diane,  très  jolie. 

—  Alors,  ce  n'est  pas  la  reine  1 

—  Méchante  !  Catherine  de  Médicis  a  sa  beauté,  beauté 
sévère  et  froide,  mais  réelle.  Cependant,  ce  n'est  pas  la 
reine  que  j'attends.  Tu   ne  devines  pas  qui  ? 

—  Non  en  vérité,  sire. 

—  C'est  une  autre  Diane,  c'est  le  souvenir  vivant  de  nos 
jeunes  amours,  c'est  iiotre  flUe,   notre  flUe  chérie  l 

—  Vous  le  répétez  trop  haut  et  trop  souvent  sire,  reprit 
Diane  en  fronçant  le  sourcil  et  d'un  ton  embarrassé.  Il 
était  convenu  pourtant  que  madame  de  Castro  passerait 
pour  la  fille  d'une  autre  que  moi.  J'étais  née  pour  avoir  de 
vous  des  enfants  légitimes.  J'ai  été  votre  maîtresse  parce 
■que  je  vous  aimais  ;  mais  je  ne  souffrirai  pas  que  vous  me 
déclariez    ouvertement    votre    concubine. 

—  Il  sera  fait  comme  ta  fierté  le  désire,  Diane,  dit  le  roi, 
tu   aimes  bien  notre   enfant,    cependant,   n'est-il  pas   vrai  1 

—  Je   l'aime   d'être    aimée   de   vous. 

—  Oh  !  oui,  bien  aimée.  .  Elle  est  si  charmante,  si  spiri- 
tuelle et  si  bonne  ?  Et  puis,  Diane,  elle  me  rappelle  mes 
jeunes  années,  et  ce  temps  où  je  t'aimais  ;  ah  !  non  pas  plus 
profondément  qu'aujourd'hui,  mais  où  je  t'aimais  pour- 
tant... jusqu'au  crime. 

Le  roi  était  tout  à  coup  tombé  dans  une  sombre  rêverie, 
puis  relevant   la   tête. 

—  Ce  Montgommery!  vous  ne  l'aimiez  pas,  n'est-ce  pas, 
Diane  ?   vous  ne  l'aimiez  pas  ? 

—  Quelle  question  !  reprit,  avec  un  sourire  de  dédain  la 
favorite.    .\près   vingt   ans,    encore   cette    jalousie  ! 

~  Oui,  j'étais  jaloux,  je  le  suis,  je  le  serai  toujours  de 
toi  Diane,  Enfin  tu  ne  l'aimais  pas;  mais  il  t'aimait,  ruî,  le 
misérable,    il   osait   t'aimer  ! 

—  Mon  Dieu  !  sire,  vous  avez  toujours  trop  ajouté  fol  aux 
calomnies  dont  ces  protestans  me  poursuivent.  Ce  n'est 
pas  d'un  roi  catliolique.  cela.  En  tout  cas,  quand  cet  hom- 
me m'aurait  aimée,  qu'importe,  si  mon  cœur  n'a  pas  un 
instant  cessé  d'être  a  vous  et  le  comte  de  Montgommery 
est  mort  depuis   longtemps. 

—  Oui,  murl  !  dit  le  roi  d'une  voix  scivrde. 

—  N'attristons  donc  pas  de  ces  souvenirs  un  jour  qui  doit 
être  un  jour  de  fête,  reprit  Diane,  .ivez-vous  déj:\  vu  ïTan- 
çois  et  Marie,  voyons?  sont-ils  ton  [ours  au.ssi  amoureux, 
ces  enfans  ?  Voilà  que  leur  grande  impatience  sera  bientôt 
satisfaite.  Enfin,  dans  deux  heures.  Ils  seront  l'un  à  l'autre, 
bien  joyeux,  bien  heureux  encore,  jias  aussi  joyeux  que  les 
Guises  dont  celte  union  doit  combler  les  voeux 

—  Oui,  mais  qui  enrage?  dit  le  roi;  mon  vieux  Montmo- 
rency; et  le  connétable  a  d'autant  plus  le  droit  d'enr.iger 
que  notre  Diane,  j'en  al  peur,  ne  sera  pas  non  plus  pour 
.son  fils 

—  Mais,  sire,  ne  lui  avlez-vous  iias  promis  ce  mariage 
comme  dédommagement  ? 

—  Assurément,  mais  11  parait  que  maiiame  de  Castro  a 
des   répugnances... 

— -  Une  enfant  de  dix-huit  ans  qui  sort  du  couvent  à  peine- 
Quelles  répngn.ances  peut-elle  avoir  1 

—  C'est  pour  me  les  confier  qu'elle  uoit  m'attendre  à  celte 
heure  chez  moi. 

—  Allez  la  rejoindre,  sire;  moi,  je  vais  me  faire  belle 
pour  vous  plaire- 

Et  après  la  cérémonie,  je  vous  r( verrai  au  carrousel. 


Je   romprai   encore   aujourd'hui  des   lances   en   votre   hon- 
neur, et  veux  vous  faire  la  reine  du  tournoi. 

—  La  reine?  et  l'.iutre? 

—  Il  n'y  en  a  qu'une,  Diane,  et  tu  le  sais  bien.  An  re- 
voir. 

—  .\u  revoir,  sire,  et  surtout  pas  de  témérité  imprudente 
dans  ce  tournoi,  vous  me  faites  peur  quelquefois. 

—  Il  n'y  a  pas  de  darger,  hélas  !  (-t  j-^  voudrais  qu'il  y  en 
eût  pour  en  avoir  un  peu  plus  de  .Hérite  à  tes  yeux.  Mais 
l'heure  s'écoule,  et  mes  deux  Diane  s'impatientent.  Dis-moi 
pourtant  encore  une  fois  que  tu  m'aimes. 

—  Sire,  comme  je  vous  ai  toujours  aimé,  comme  je  vous 
aimerai    toujours. 

Le  roi,  avant  de  laisser  retomber  sur  lui  la  portière,  en- 
voya de  la  main  un  ciernier  baiser  à  sa  maîtresse.  —  Adieu 
ma  Diane  bien  aimante  et  hien-almée,  dit-il. 

Et  il  sortit. 

Alors  un  panneau  caché  par  une  tapisserie  s'ouvrit  dans 
la  muraille  opposée. 

—  Par  la  mort  Dieu  !  avez-vous  assez  bavardé  aujour- 
d'hui? dit  brutalement  en  entrant  le  connétable  de  Mont- 
morency. 

—  Mon  ami,  dit  Diane  qui  s'était  levée,  vous  avez  vu 
que,  même  avant  dix  heures,  l'heure  où  je  vous  avals  donné 
rendez-vous,  j'ai  tout  fait  pour  le  renvoyer.  Je  souffrais 
autant  que  ^ous,  croyez-le. 

—  .\utant  que  moi  !  non,  pasques-Uieu  !  ma  chère,  et  si 
vous  vous  imaginez  que  vos  discours  étaient  édifians  et 
amusans...  Et  d'abord  qu'est-re  que  cette  nouvelle  lubie  de 
refuser  à  mon  fils  Frrnçols  la  main  de  votre  fille  Diane. 
après  me  l'avoir  solennellement  promise?  Par  la  couronne 
d'épines  !  ne  dirait-on  pas  que  cette  biltarde  fait  un  grand 
honneur  à  la  maison  des  Montmorency  en  daignant  y  ren- 
trer !  Il  faut  que  ce  mariage  ait  lieu,  entendez-vous,  Diane  ; 
vous  vous  arrangerez  pour  cela.  C'est  le  seul  moyen  qui 
nous  reste  de  rétablir  un  peu  l'équilibre  entre  nous  et  ces 
Guises  que  le  diable  étrangle  !  ,\lnsl,  Diane,  malgré  le  roi, 
malgré  le  pape,  malgré  tout,  je  veux  que  cela  se  fas.se 

—  Mais,  mon  ami... 

—  Ah  !  s'écria  le  connétable,  quand  je  vous  dis  que  je  le 
veux,  Pater  nosten... 

—  Cela  se  fera  donc,  mon  ami,  s'empressa  de  dire  Diane 
épouvantée 


LA  CHAMBKE  DES  ENFANS  DE  FRANCE 


Le  roi,  en  rentrant  chez  lui,  n'y  trouva  pas  >a  lillo. 
L  huissier  de  service  l'avertit  qu'après  l'avoir  longtemps 
attendu,  madame  Diane  avait  passé  dans  le  logement  des 
enfans  de  France,  priant  qu'on  )a  prévint  dès  que  Sa  Ma- 
jesté   serait   de    retour. 

—  C'est  bien,  dit  Henri,  je  vais  moi-même  l'y  rejoindre. 
Qu'on  me  laisse,  je  veux  aller  seul. 

II  traversa  une  grande  salle,  prit  un  long  corridor,  puis 
ouvrant  dojcement  une  porte,  s'arrêta  pour  regarder  der- 
rière la  haute  portière  entrebâillée.  !,os  cris  et  les  rires  des 
enlaus  avaient  couvert  le  bruit  de  se."  pas,  et  il  put  voir 
sans  être  vu  le  plus  charmant  et  le  plus  gracieux  tableau. 

Debout  devant  la  croisée,  -Marie  Stuort,  la  jeune  et  char- 
mante mariée,  avait  autour  d'elle  Diane  de  Castro,  Elisa- 
hetii  et  Marguerite  de  France,  toutes  trois  empressées  et 
h.'d niantes,  redressant  un  pli  à  ton  costume,  ajustant  une 
liGiicle  dér.angée  à  sa  coiffure,  donnant  enfin  a  sa  fraîche 
loilflte  ce  dernier  fini  iiue  les  femmes  seules  savent  donner. 
.\  1  autre  extrémité  de  la  chambre,  les  frères  Charles.  Henri, 
f!  le  plus  jeune.  François,  riant  et  cria'it  ;t  (|ui  mieux  mieux, 
pesaient  de  toutes  leurs  forees  sur  une  porte  (lutssayalt 
vainement  de  pousser  le  dauphin  François,  le  jeune  marié, 
à  qui  les  espiègles  voulaient  Interdire  jusqu'au  dernier 
moment  la  vue  de  sa  femme. 

Jacques  Amyot,  !)récepleur  des  jirinces,  causait  grave- 
ment dans  un  coin  avec  madame  de  Conl  et  lady  Lennox, 
gouvernantes  des  princesses. 

Il  y  avait  la  aussi  n-unis.  dans  l'espace  que  peut  embras- 
ser d'un  coup  d'œil  tente  l'iiistoire  de  l'avenir,  bien  des 
malheurs,  des  passions  et  de  la  gloire.  Le  dauphin  (|ui  s'ap- 
pela François  U.  EUs.ibeth  qui  épousa  Philippe  II  et  devint 
reine  d'Espagne.  Charles  qui  fut  Charles  IX.  Henri  <iui  fut 
Henri  III,  Marguerite  de  Valois  qui  fut  reine  et  femme  de 
Henri  IV,  François  qui  fut  duc  d'Alonçon,  d'.\njoH  et  de 
l'iahan;.  et  Marie  Stuart  qui  fut  reine  deux  fois  et  de  plus 
m.-irtyre. 

L'illustre  traducteur  de  Plutarque  suivait,  d'un  œil  mélan- 
colique et  profond  en  même  temps,  les  jeux  de  ces  enfans  et 
les  destinées  futures  de  la  France. 

—  Non,  non,  François  n'entrera  pas,  criait  avec  une  sorte 


LES  DEUX  DIANE 


15 


de  viok'iice  le  sauvage   Charles-Maximillen  qui  ordonna  la 
Saïut-Baitliélemy. 

Et  aidé  de  ses  frères  il  réussit  à  pousser  le  verrou,  et  à 
rendre  ainsi  l'entrée  tout  à  fait  impossible  au  pauvre  dau- 
liltin  François,  qui,  trop  frêle  d'ailleurs  pour  l'emporter, 
même  sur  trois  enfans,  ne  pouvait  'iu«  trépigner  et  l'implo- 
rer au  dehors. 

—  Cher  Jfrançois  !  comme  ils  le  tourmentent,  dit  Jlarie 
Stuart  à  ses  sœurs. 

—  Tenez-vuus  doue,  madame  la  dat.phine.  que  j'attaclie 
au  moins  cette  épingle,  dit  en  riant  la  petite  Marguerite. 
Quelle  belle  invention  que  celle  des  épingles,  et  comme  ce- 
lui qui  les  a  imagi-iées  1  an  passé  devait  être  un  grand 
homme,  ajouta-t-elle. 

—  lit  l'épingle  mise,  reprit  la  tendre  Elisabeth,  je  vais 
ouvrir,  moi.  à  ce  pauvre  François,  malgré  ces  démons;  car 
je  souffre  de  le  voir  ainsi  souffrir. 

—  Oui.  tu  comprenJs  cola.  toi.  Elisabeth,  dit  en  soupirant 
Marie  Stuart.  et  tu  penses  â  ton  gentil  Espagnol  don  Carlos, 
le  flls  du  roi  d  Espagne,  qui  nous  a  tant  fêtées  et  diver- 
ties  à.   Saint-Germain. 

—  Tiens  !  s'écria  malicieusement  en  battant  des  mains  la 
petite  Marguerite,  Elisabeth  rougit...  le  fait  est  qu'il  était 
galant  et  beau  son  C;'.slillan. 

—  Allons  donc  !  intervint  maternellement  Diane  de  Castro, 
la  sœur  ainée.  il  n  est  pas  bien  de  se  railler  ainsi  entre 
sœurs,  Marguerite. 

—  Rien  n'était  plus  ravissant  en  effet  que  l'aspect  de  ces 
quatre  beautés  si  diveises  et  si  parfaites;  boutons  en  Heurs! 
Diane,  toute  pureté  et  douceur  ;  Elisabeth,  gravité  et  ten- 
dresse ;  Marie  Stuart,  provocante  langueiu- ;  Marguorite. 
pétillante  étourderie.  Henri,  ému  et  ravi,  ne  pouvait  rassa- 
sier .ses  yeu.\  de  ce  charmant  spectacle. 

Il  fallut  bien  pourtant  qu'il  se  décidât  à  entrer.  —  Le  roi  ! 
cria-t-on  dune  voix;  et  tous  et  tontes  se  levant  accouru- 
rent vers  le  roi  et  le  père.  Seulement  Marie  Stuart,  restant 
un  peu  en  arrière,  vint  tirer  doucement  le  verrou  qui  rete- 
nait François  captif.  Le  dauphin  entra  promplement,  et  la 
Jeune  famille  se  trouva  ainsi  complétée 

—  Bonjour  mes  entans,  dit  le  roi,  je  suis  bien  content 
de  vous  trouver  ainsi  tous  en  santé  et  en  joie.  —  On  te  re- 
tenait donc  dehors,  François,  mon  pauvre  amoureux?  mais 
tu  vas  avoir  le  temps  maintenant  de  voir  souvent  et  tou- 
jours ta  mignonne  fiancée.  Vous  vous  aimez  bien  mes  en- 
fants ? 

—  Oh  !  oui,  sire,  j'aime  Marie  !  et  le  passionné  garçon 
mit  un  baiser  ardent  sur  la  main  de  celle  qui  allait  être  sa 
femme. 

—  Monseigneur,  dit  vivement  et  sévèrement  lady  Lennox. 
on  ne  baise  pas  ainsi  publiquement  la  main  des  dames,  en 
présence  de  Sa  Majesté  surtout.  Que  va-t-elle  penser  de 
madame  Marie  et  de  sa  gouvernante? 

—  Mais  cette  main  n  est-elle  pas  a  moi?  dit  le  dauphin. 

—  Pas  encore,  monseigneur,  dit  la  duègne,  et  j'entends 
remplir  jusqu  au  bout  mon  devoir. 

—  Sois  tranquille,  reprit  Slarie  à  demi-voix  à  son  mari 
qui  boudait  déjà,  quand  elle  ne  nous  regardera  pas,  je  te 
le    rendrai. 

Le  roi  riait  sous  sa  barbe. 

—  Vous  êtes  bien  austère,  milady  ;  mais  vous  avez  rai- 
son, ajouta-t-il  en  se  reprenant.  —  Ht  vous,  messire  .\myot, 
vous  n'êtes  pas  mécontent,  j'espère,  de  vos  élèves.  Ecoutez 
bien  votre  savant  précepteur,  messieurs,  il  vit  dans  la  fa- 
miliarité des  grands  héros  de  1  antiquité.  —  Mes.sire  Amyot, 
y  a-t-il  longtemps  quj  vous  n  avez  eu  de  nouvelles  de 
Pierre  Danoy.  notre  n.altre  â  tous  les  deux,  et  de  Ifenri 
Etienne,  notre  condisciple? 

—  Le  vieillard  et  le  jeune  homme  vont  bien,  sire,  et  se- 
ront heureux  et  fiers  du  souvenir  que  Votre  Majesté  a  dai- 
gné  garder   deux. 

—  Allons,  mes  enfaus.  dit  le  roi,  j'ai  voulu  vous  voir 
avant  la  cérémonie,  et  suis  aise  de  vous  avoir  vus.  Mainte- 
nant, Diane,  je  suis  tout  à  vous,  ma  mignonne,  suivez-moi 
donc. 

IJlane,  sMncllnant  profondément,  se  mit  en  devoir  do 
suivre  le  roi. 


VI 


DIANE    DE   CASTRO 

Diane  de  Castro  que  nous  avons  vue  enfant,  avait  main- 
tenant près  de  dix-huit  ans.  Sa  bea:ité  avait  tenu  toutes  ses 
promesses,  et  s  était  développée  à  la  fois  régulière  et  char- 
mante: l'expression  particulière  de  son  doux  et  Un  visage 
était  une  candeur  virginale.  Diane  de  Castro,  de  caractère 
et  d'esprit."  était  rcslée  l'enfant  que  nous  connaissons  Elle 
n'avait  pas  encore  t  -eize  ans,  quand  le  duc  de  Castro, 
qu'elle  n'.nvalt.  pas  revu  depuis  le  jour  de  son  mariage, 
avait  élé  tué  au  sit-ge  d'Hesdin.  Le  roi  avait  envoyé  la  veuve 


enfant  passer  son  deud  au  couvent  des  Filles-Dieu  à  Paris, 
et  Diane  avait  trouvé  li  des  affections  si  chères  et  de  si 
douces  habitudes,  qu'elle  avait  demandé  ii  son  père  la  per- 
mission de  rester  avec  les  bonnes  religieuses  et  ses  com- 
pagnes, jusqu'il  ce  qu'il  lui  idût  de  disposer  d'elle  de  nou- 
veau. On  ne  pouvait  (,ue  resi]ecter  une  intention  si  pieuse, 
et  Henri  n'avait  fait  .-ortir  Diane  du  ccuvoiit  que  depuis  un 
mois,  depuis  que  le  connétable  de  Montmorency,  jaloux  de 
l'autorité  prise  par  les  Ciuises  dans  le  gouvernement,  avait 
sollicité  et  obtenu  pour  son  fils,  la  main  de  la  flUe  du  roi 
pt  de  la  favorite. 

Pendant  ce  mois  qu'elle  venait  de  passer  i  la  cour,  Diane 
avait  su  s'attirer  tout  de  suite  le  respect  et  l'admiration  de 
tous  :  o  Car,  dit  Brantôme  au  livre  des  Dames  illustres,  elle 
était  fort  bonne  et  ne  faisait  point  de  déplaisir  à  personne, 
encore  qu'elle  eût  le  cœur  grand  et  haut,  et  l'âme  fort  gé- 
néreuse, sage  et  fort  vertueuse.  »  ilals  cette  vertu,  qui  se 
détachait  si  pure  et  si  aimable  au  milieu  de  la  corruption 
générale  du  temps,  n'était  mêlée,  d'ailleurs,  d'.aucuno  aus- 
térité et  d'aucune  rudesse.  Comme  un  jour  un  homme  dit 
devant  Diane  qu'une  fille  de  France  devait  être  vaillante,  et 
que  sa  timidité  sentait  trop  la  religieuse,  elle  apprit  en  peu 
de  jours  û  monter  à  cheval,  et  il  n'y  avait  pas  de  cavalier 
qui  fût  aussi  hardi  et  aussi  élégant  qu'elle.  Elle  accom- 
pagna dès  lors  le  roi  â  la  chasse,  et  Henri  se  laissa  de  plus 
en  plus  captiver  par  cette  bonne  grâce  qui  cherchait  sans 
affectation  la  moindre  occasion  de  le  prévenir  et  de  lui 
plaire.  Aussi  Diane  avait-elle  le  privilège  d'entrer  à  toute 
heure  chez  son  père  et  elle  était  toujours  la  bienvenue. 
Son  charme  touchant,  sa  chaste  attitude,  ce  parfum  de  vir- 
ginité et  d'innocence  qu'on  respirait  autour  d'elle,  jusqu'à 
son  sourire  un  peu  triste,  en  faisaient  la  figure  la  plus  e.x- 
quise  et  la  plus  ravissante  peut-être  de  cette  cour,  qui 
comptait  cependant    tant   d'éblouissantes   beautés. 

—  Eh  bien  !  dit  Henri,  je  vous  écoute  â  présent,  ma  mi- 
gnonne. Voilà  onze  heures  qui  sonnent.  La  cérémonie  du 
mariage  à  Saint-Germain  l'-Auxerrois  n'est  que  pour  midi. 
J'ai  donc  toute  une  demi-heure  a  vous  donner,  et  que  n'en 
ai-je  plus  encore  !  Ce  sont  de  bons  instans  de  ma  vie,  ceux 
que  je   passe  auprès  de  vous. 

—  Sire,  que  vous  êtes  Indulgent  et  paternel  ! 

~  Non,  mais  je  vous  aime  bien,  mon  affectueuse  enfant, 
et  je  voudrais  de  tout  mon  cœur  faire  quelque  chose  qui 
vous  plût,  à  condition  de  ne  pas  nuire  aux  Intérêts  graves 
qu'un  roi  doit  considérer  toutefois  avant  toute  affection.  — 
Et  tenez,  Diane,  pour  vous  en  donner  la  preuve,  je  veux 
d'abord  vous  rendre  compte  des  deux  requêtes  que  vous 
m  avez  adressées.  La  bonne  sœur  Monique,  qui  vous  a  tant 
chérie  et  soignée  â  votre  couvent  des  Filles-Dieu,  vient,  à 
votre  recommandation,  d'être  nommée  abbesse  supérieure 
du  couvent  d'Origny   à   Saint-Quentin. 

—  Oh  !  que  de   remerciements,  sire  ! 

—  Quant  au  brave  Antoine,  votre  serviteur  préféré  à  Vi- 
moutlers.  il  aura  sa  vie  durant  une  bonne  pension  sur  no- 
tre trésor.  Je  regrette  bien,  Diane,  que  le  sire  Enguerrand  ne 
soit  plus.  Nous  aurions  voulu  royalement  témoigner  notre 
reconnaissance  au  digne  écuyer  qui  a  si  heureusement 
élevé  notre  chère  fille  Diane.  Mais  vous  l'avez  perdu  l'an 
passé,  je  crois,  et  il  ne  laisse  pas  même  d'héritier. 

—  Sire,  c'est  trop  de  générosité  et  de  bonté,  vraiment. 

—  Voilà  de  plus,  Diane,  les  lettres  patentes  qui  vous  con- 
fèrent le  titre  de  duchesse  d'Angouîêmo.  Et  ce  n'est  pas 
le  quart  de  ce  que  je  souhaiterais  faire  pour  vous.  Car  je 
vous  vois  parfois  rêveuse  et  triste,  et  c'est  de  quoi  j'avais 
hâte  de  m'entretenir  avec  vous,  désirant  vous  consoler,  ou 
guérir  vos  peines.  Voyons,  ma  mignonne,  n'es-tu  donc  paL 
heureuse  ? 

—  Ah  !  sire,  reprit  Diane,  comment  ne  le  serais-je  pas 
ainsi,  entourée  de  votre  affection  et  de  vos  bienfaits?  Je  ne 
demande  qu'une  chose,  c'est  que  le  présent  si  plein  de  joie 
se  continue.  L  avenir,  si  beau  et  si  glorieux  qu'il  puisse 
être,  ne  le  compenserait  jamais. 

—  Diane,  dit  gravement  Henri,  vous  savez  que  je  vous 
al  rappelée  du  couvent  pour  vous  donner  à  François  de 
Montmorency.  C'était  un  grand  parti.  Diane,  et  pourtant 
ce  mariage,  qui,  je  ne  vous  le  cache  pas,  eût  servi  utilement 
les  intérêts  de  ma  couronne,  semble  vous  répugner.  Vous 
me  devez  au  moins  les  motifs  de  ce  refus  qui  m'afflige, 
Diane. 

—  Aussi  ne  vous  les  cachcrai-je  pas,  mon  père.  Et  d'abord, 
dit  Diane  avec  quelque  embarras,  on  m'a  assuré  que  Fran- 
çois de  Montmoremy  était  marié  déjà  .secrètement  à  made- 
moiselle de  Flennes.  une  des  dames  de  la  reine  ? 

—  C'est  vrai,  reprit  le  roi,  mais  ce  mariage  contracté 
clandestinement,  sans  le  consentement  du  connétable  et 
le  mien,  est  nul  de  plein  droit,  et  si  le  pape  prononce  le 
divorce,  vous  ne  pouvez  pas,  Diane,  vous  montrer  plus 
exigeante  que  Sa  Sainteté  !  Donc,  si  c'est  là  votre  raison  ?... 

—  Mais  c'est  qu'il  y  en  a   une  antre,   mon   père. 

—  Et  laipielle.  voyons?  comment  une  alliance  qui  hono- 
rerait les  plus  nobles  et  les  plus  riches  héritières  de  France 
peut-elle  faire  votre  malheur? 


16 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Eh  hien  !  mon  père,  parce  que...  parce  que  j'aime  quel- 
qu'un, dit  Diane  en  se  jetant  toute  confuse  et  éplorée  dans 
les  Jjras  du  roi. 

—  Vous  aimez,  Diane?  reprit  Henri  étonné,  et  comment 
s'appelle  celui  que  vous  aimez  ? 

—  Gabriel,   Sire  ! 

—  Gabriel   de   quoi?    dit    le   roi   en   souriant. 

—  Je  n'en   sais   rien,   mon   père. 

—  Comment  cela,  Diane?  Au  nom  du  ciel!  expliquez-vous. 

—  Sire,  je  vais  tout  vous  dire.  C'est  un  amour  denfance. 
Je  voyais  Gabriel  tous  les  jours.  II  était  si  complaisant,  si 
brave,  si  beau,  si  iSavant,  si  tendre  !  il  m'appelait  sa 
petite  femme.  Ah  !  Sire,  ne  riez  pas,  c'était  une  affection 
grave  et  sainte,  la  première  qui  se  fût  gravée  dans  mon 
cœur  ;  d'autres  pourront  s  y  ajouter,  aucune  ne  l'effa- 
cera. Et  pourtant  je  me  suis  laissé  marier  au  duc  Farnèse, 
Sire,  mais  c'est  qiie  Je  ne  savais  pas  ce  que  je  faisais  ; 
c'est  qu'on  m'a  contrainte  et  que  j'ai  obéi  comme  une 
petite  tille.  Depuis,  j'ai  vu,  j'ai  vécu,  j'ai  compris  de  quelle 
trahison  je  m'étais  rendue  coupable  envers  Gabriel  !  Pau- 
vre Gabriel  !  en  me  quittant,  il  ne  pleurait  pas,  mais  dans 
son  regard  profond  quelle  douleur  !  Tout  cela  m'est  re- 
venu avec  les  souvenirs  dorés  de  mon  enfance,  pendant 
les  années  solitaires  que  j'ai  passées  au  couvent.  De  sorte 
que  j'ai  vécu  deu.x  fois  les  jours  écoulés  auprès  de  Gabriel, 
dans  le  fait  et  dans  la  pensée,  dans  la  réalité  et  dans  le 
rêve.  Et  de  retour  ici,  à  la  cour,  Sire,  parmi  ces  gentils- 
liommes  accomplis  qui  vous  font  comme  une  autre  cou- 
ronne, je  n'en  ai  pas  vu  un  seul  qui  pût  rivaliser  avec 
Gabriel,  et  ce  n'est  pas  François,  le  fils  soumis  du  hautain 
connétable,  qui  me  fera  jamais  oublier  le  doux  et  fier 
compagnon  de  mon  enfance.  Aussi,  maintenant  que  je  com- 
prends mes  actions  et  leur  portée,  mon  père,  tant  que  vous 
me  laisserez  libre,  je  resterai  fidèle  â  Gabriel, 

—  L'as-tu  donc  revu  depuis  que  tu  as  quitté  ■\'imoutiers, 
Diane  ? 

—  Hélas  !  non,  mon  père. 

—  Mais  tu  as  eu  de  ses  nouvelles,  au  moins? 

—  Pas  davantage.  J'ai  seulement  appris  par  Enguerrand 
qu'il  avait  quitté  le  pays  après  mon  départ  :  11  avait  dit  à 
Aloyse,  sa  nourrice,  qu'il  ne  la  reverrait  que  glorieux  et  re- 
doutable, et  qu'elle  ne  s'inquiétât  pas  de  lui.  Et  là-dessus  il 
est   parti.   Sire. 

—  Sans  que  sa  famille  ait  depuis  entendu  parler  de  lui? 
demanda  le  roi. 

—  Sa  famille?  répéta  Diane.  Je  ne  lui  connaissais  pas 
d'autre  famille  qu'Aloyse,  mon  père,  et  jamais  je  n'ai  vu 
ses  parents  quand  j'allais  avec  Enguerrand  lui  faire  visite 
à  Montgommery. 

—  A  Jlontgommery  !  s'écria  Henri  en  p.Mlssant.  Diane. 
Diane  !  ce  n'est  pas  un  Montgommery  j'espère!  dis-moi  bien 
vite  que  ce  n'est  pas  un  Jlontgommery. 

—  Oh  !  non,  Sire  ;  sans  cela  il  me  .semble  qu'il  eût  habité 
le  château,  et  il  demeurait  dans  la  maison  d'Aloyse  sa 
nourrice.  Mais  que  vous  ont  donc  fait  les  comtes  de  Mont- 
gommery pour  vous  émouvoir  à  ce  point,  Sire  ?  Seraient-ils 
vos  ennemis?  on  n'en  parle  dans  le  pays  qu'avec  vénéra- 
tion. 

—  Ah  !  vraiment  !  reprit  le  roi  avec  un  rire  de  dédain  ; 
ils  ne  m  ont  rien  fait  d'ailleurs,  rien  du  tout.  Diane  !  que 
veux-tu  qu'un  Montgommery  fasse  à  un  Valois?  Revenons 
à  ton  Gabriel.  N'est-ce  pas  Gabriel  que  tu  le  nommes? 

—  Oui  .. 

—  Et  il  n'avait  pas  d'autre  nom? 

—  Pas  d'autre,  que  je  sache,  Sire;  c'était  un  orplielin 
comme  moi,  et  jamais  en  ma  présence  on  n'a  parlé  de 
son  père. 

—  Et  vous  n'avez  pas  enfin.  Diane,  d'autre  objection  à 
faire  à  l'alliance  projetée  entre  vous  et  Montmorency,  que 
votre  ancienne  affection  pour  ce  jeune  homme  ?  pas  d'ati- 
tre,  n'est-ce  pas? 

—  Cela  sufht  â  la  religion  de  mon  cœur.  Sire. 

—  Fort  bien.  Diane,  et  je  n'essayerais  peut-être  pas  de 
vaincre  vos  scrupules  si  votre  ami  était  là,  qu'on  pût  le 
connaître  et  l'apprécier,  et.  bien  qu'il  soit,  je  le  devine, 
de  race  douteuse.  . 

—  N'y  a-t-il  pas  aussi  une  barre  à  mon  écusson,  Votre 
Majesté? 

—  Au  moins  avez-vous  un  écusson,  madame,  et  les  Jlont- 
morency  comme  les  Castro  tiennent  â  lionneur  d'introduire 
dans  leurs  maisons  une  fille  légitimée  de  la  mienne,  veuillez 
vous  le  rappeler.  Votre  Gabriel,  au  contraire...  mais  ce 
n'est  pas  de  cela  qu'il  s'agit.  Ce  qui  m'occupe,  c'est  que 
depuis  six  ans  il  n'a  pas  reparu,  qu'il  vous  a  ouljliée, 
Diane,  qu'il  en  aime  une  autre,   peut-être. 

—  Sire,  vous  ne  connaissez  pas  Gabriel,  c'est  un  coeur 
sativage  et  fidèle,  et  qui  s'éteindra  on  m'aimant. 

—  Bien  !  Di.ane.  Avec  vous  l'inlidélilé  n'est  pas  vraisem- 
blable sans  doute,  et  vous  avez  raison  de  la  nier.  Jfais  tout 
vous  porte  enfin  à  croire  que  ce  jeune  homme  est  parti 
pour  la  guerre.  Eh  bien  !  n'est-ll  pas  probable  qu'il  y  ait 


péri  ?  Je  t'afflige,  mon  enfant,  et  voilà  ton  beau  front  tout 
pâle  et  tes  yeux  tout  noj-és  de  larmes.  Oui,  je  le  vols, 
c'est  en  toi  un  sentiment  profond,  et  quoique  je  n'aie 
guère  eu  occasion  d'en  rencontrer  de  pareil,  et  qu'on  m'ait 
habitué  à  douter  de  ces  grandes  passions,  je  ne  souris  pas 
de  la  tienne  et  veux  la  respecter.  Slais  vols  pourtant,  ma 
mignonne,  pour  un  amour  d'enfant,  dont  l'objet  n'est  même 
plus,  pour  un  souvenir,  pour  une  ombre  :  vois  dans  quel 
embarras  ton  refus  va  me  jeter.  Le  connétable,  si  je  lui 
retire  injurieusement  ma  parole,  se  fâchera,  non  sans  droit, 
ma  nUe,  se  retirera  du  service  peut-être;  et  alors,  ce  n'est 
plus  moi  qui  suis  le  roi,  c'est  le  duc  de  Guise.  Regarde, 
Diane  ;  des  six  frères  de  ce  nom.  le  duc  de  Guise  a  sous  la 
main  toutes  les  forces  militaires  de  la  France,  le  cardinal 
toutes  les  finances,  un  troisième  mes  galères  de  Marseille, 
un  quatrième  commande  en  Ecosse,  et  un  cinquième  va 
remplacer  Brissac  en  Piémont.  De  .sorte  que  dans  tout  mon 
royaume,  moi,  le  roi,  je  ne  puis  disposer  ni  d'un  soldat  ni 
d'un  écu  sans  leur  assentiment.  Je  te  parle  doucement, 
Diane,  et  je  t'explique  les  choses  ;  je  prie  quand  je  pour- 
rais ordonner.  Mais  j'aime  bien  mieux  te  faire  juge  toi- 
même,  et  que  ce  soit  le  père  et  non  le  roi  qui  obtienne  do 
sa  fille  son  consentement  à  ses  vues.  Je  l'obtiendrai,  car  tu 
es  bonne  et  dévouée.  Ce  mariage  me  sauve,  mon  enfant  ; 
il  donne  aux  Montmorency  l'autorité  qu'il  retire  aux  Guises. 
Il  égalise  les  deux  plateaux  de  la  balance,  dont  mon  pou- 
voir royal  est  le  fléau.  Guise  en  devient  moins  superbe  et 
Montmorency  plus  dévoué.  Eli  bien  !  tu  ne  réponds  pas, 
mignonne,  resteras-tu  sourde  aux  supplications  de  ton  père, 
qui  ne  te  violente  pas,  qui  ne  te  brusque  pas,  qui  entre 
dans  tes  idées,  au  contraire,  et  te  demande  seulement  de 
ne  pas  lui  refuser  le  premier  service  dont  tu  puisses  payer 
ce  qu'il  a  fait  et  ce  qu'il  veut  encore  faire  pour  ton  bonheur 
et  ton  honneur?..  Eh  bien,  Diane,  ma  fille,  consens-tu, 
voyons  ? 

—  Sire,  reprit  Diane,  vous  êtes  plus  puissant  mille  fois 
quand  votre  voix  implore  que  lorsqu'elle  ordonne.  Je  suis 
prête  à  me  sacrifier  à  vos  intérêts,  mais  à  une  condition 
cependant.   Sire. 

—  Et   laquelle,    enfant  gâtée  ? 

—  Ce  mariage  n'aura  lieu  que  dans  trois  mois,  et  d'ici  là, 
je  ferai  demander  â  Aloyse  des  nouvelles  de  Gabriel,  et 
prendrai  ailleurs  toutes  les  Informations  possibles,  afin  que, 
s'il  n'est  plus,  je  le  sache,  et  que  s'il  vit,  je  puisse  au  moins 
lui   redemander   ma    promesse. 

—  Accordé  de  grand  cœur,  dit  Henri  tout  joyeux,  et 
j'ajouterai  qu'on  ne  peut  pas  mettre  plus  de  raison  dans 
renfantillage...  Ainsi,  tu  feras  rechercher  ton  Gabriel,  et 
je  t'y  aiderai  au  besoin,  et  dans  trois  mois  tu  épouseras 
François,  quel  que  soit  le  résultat  de  nos  Informations,  que 
ton   jeune   ami   soit    vivant   ou    mort? 

—  Et  à  présent,  dit  Diane  en  secouant  douloureusement 
la  tête,  je  ne  sais  pas  si  je  dois  le  plus  souhaiter  sa  mort 
ou  sa  vie. 

Le  roi  ouvrit  la  bouche  et  allait  hasarder  une  théorie 
assez  peu  paternelle,  et  une  consolation  passablement  ris- 
quée. Mais  il  n  eut  qu'à  rencontrer  le  regard  candide  et  le 
profil  pur  de  Diane  pour  s'arrêter  à  temps,  et  sa  pensée 
ne  se  traduisit  cpie  par  un  sourire. 

—  Par  bonheur  et  par  mallieur,  l'usage  de  la  cour  la 
formera,  se  dit-il. 

Et  tout  liant  : 

—  Voici  l'heure  de  se  rendre  à  l'égli.se.  Diane  ;  acceptez 
ma  main  jusqu  à  la  grande  galerie,  madame,  et  puis  je  vous 
reverrai  aux  carrousels  et  aux  jeux  de  l'après-diner,  et 
si  vous  ne  m'en  voulez  pas  trop  de  ma  tyrannie,  vous 
daignerez  applaudir  à  mes  coups  de  lance  et  à  mes  passes- 
d'armes,  mou  joli  juge. 


VII 


LES  l'ATF.XOTRES  DE  M.  LE  CnXNKTMÎLE 


Le  même  jour,  dans  l'après-midi,  pendant  que  les  car- 
rousels et  les  fêtes  se  tenaient  aux  ïournelles,  le  conné- 
taljle  de  Montmorency  achevait  d'interroger  au  Louvre, 
dans  le  cabinet  de  Diane  de  Poitiers,  un  de  ses  affldés  se- 
crets. 

L'espion  était  de  taille  moyenne  et  brun  de  figure.  II  avait 
les  yeux  et  les  cheveux  noirs,  le  nez  aquilin,  le  menton 
fourchu,  la  lèvre  inférieure  saillante,  et  le  dos  légèrement 
courbé.  H  ressemblait  de  la  façon  la  plus  frappante  à  Mar- 
tin-Guerre, le  fidèle  écuyer  de  Gabriel.  Qui  les  eut  vus  sé- 
liarés  les  eût  pris  l'un  pour  l'autre.  Qui  les  eût  vus  en- 
semble aurait  cru  avoir  affaire  à  deux  jumeaux,  tant  leur 
conformité  était  de  tout  point  exacte.  C'étaient  les  mêmes 
traits,  le  même  Age,  la  môme  tournure. 


I 


LES  DEUX  DIANE 


17 


—  Et  du  courrier,  qu'en  avez-vous  fait,  maître  Arnauld? 
demanda  le  connétable. 

—  Monseigneur,  je  l  ai  supprimé.  Il  le  fallait  bien.  Mais 
c'était  la  nuit,  dans  la  forût  de  Fontainebleau.  On  mettra 
le  meurtre  sur  le  compte  des  voleurs.  Je  suis  prudent. 

—  N'importe,  maître  Arnauld.  la  chose  est  grave,  et  je 
■    us  blAme  d'être  si  prompt  à  jouer  du  couteau. 

—  Je  ne  recule  devant  aucune  extrémité  quand  il  s'agit 
Uu  service  de  monseigneur. 

—  Oui.  mais  une  fois  pour  toutes,  maître  .\rnauld.  songez 
«tue  si  vous  vous  laissez  prendre,  je  fous  laisserai  pendre, 

lit  d'un'  ton  sec  et  quelque  peu  méprisant  le  connétable. 

—  Soyez  tranquille,  monseigneur,  on  est  homme  de  pré- 
uutton. 

—  Voyons  la   lettre   maintenant. 

—  La  'voici,  monseigneur. 

—  Eh  bien  !  décachetez-la  sans  altérer  le  scel,  et  lisez.  Est- 
ce  que  vous  vous  imaginez  que  je  sais  lire,  par  la  mort  Dieu. 

Maître  Arnauld  du  rhil  prit  dans  sa  podie  une  sorte  de 
:*eau  tranchant,  découpa  soigneusement  le  cachet  et  dé- 
l'ioppa  la  lettre.  11  courut  d'abord  à  la  signature. 

-  Monseigneur  voit  que  je  ne  me  trompais  pas.  La  lettre 
:ilressée  au  cardinal  de  Guise  est  bien  du  cardinal  Caraffa. 

'mme  ce  misérable  courrier  avait  eu  la  sottise  de  me 
.  avouer. 

—  Lisez  donc,  par  la  couronne  d'épines  !  s'écria  Anne  de 
Montmorency. 

Maître  Arnauld  lut. 

•  Monseigneur  et  cher  allié,  trois  mots  seulement  d'im- 
portance. Premièrement,  selon  votre  demande,  le  Pape  traî- 
nera en  longueur  l'affaire  du  divorce,  et  renverra  de  congré- 
-'atîon  en  congrégation  François  de  Montmorency,  qui  nous 
est  arrivé  d'hier  à  Rome,  pour  finalement  lui  refuser  les 
dispenses  qu  il  sollicite.  » 

—  Pater  noster...  murmura  le  connétable.  Que  Satan  les 
brûle,   toutes  ces   robes  rouges  ! 

—  «  Deuxièmement,  reprit  Arnauld  continuant  sa  lecture, 
monsieur  de  Guise,  votre  illustre  frère,  après  avoir  pris 
Campoli.  tient  Civitella  en  échec.  Mais  pour  nous  résoudre 
ici  a  lui  envoyer  les  hommes  et  provisions  qu'il  demande, 
iriaiid  .sacrifice  pour  nous,  en  somme,  nous  voudrions  être 
(lu  moins  assurés  que  vous  ne  le  rappellerez  pas  pour  la 
guerre  de  Flandres,  comme  le  bruit  en  court  ici.  Faites  en 
sorte  qu'il  nous  reste,  et  sa  Sainteté  se  déterminera  à  une 
grande    émission    d'indulgences,    quoique    les    temps    soient 

luis,  pour  aider  monsieur  François  de  Guise  à  châtier  effi- 
acement  le  duc  d'Albe  et  son  maître  arrogant.  » 

—  Adieniat  regnuvi  luum...  grommelait  Montmorency. 
Nous  aviserons  à  cela,  tête  et  sang  !  nous  y  aviserons,  dus- 
-ions-nous  appeler  les  Anglais  en  France  ;  continuez  donc, 
par  la   messe  I   .arnauld. 

—  «  Troisièmement,  reprit  l'espion,  je  vous  annonce,  mon- 
seigneur, pour  vous  encourager  et  vous  seconder  dans  vos 
efforts,  l'arrivée  prochaine  à  Paris  d'un  envoyé  de  votre 
frère,  le  vicomte  d  Exmês,  apportant  à  Henri  les  drapeaux 
■  onquis  dans  cette  campagne  d'Italie.  Il  part,  et  il  arri- 
vera sans  doute  en  même  temps  que  ma  lettre,  que  j'ai 
préféré  confier  cependant  à  notre  courrier  ordinaire  ;  sa 
présence,  et  les  glorieuses  dépouilles  qu'il  va  offrir  au  roi. 
vous  seront  assurément  d'un  bon  secoui's  pour  diriger  vos 
négociations  dans  le  sens  qu'il  faut.  » 

—  Fiat  voliwtas  tua  :  s'écria  le  connétable  furieux.  Nous 
allons  bien  le  recevoir,  cet  ambassadeur  d'enfer  !  je  te  le 
recommande.  Arnauld.  Est-elle  finie  cette  damnée  lettre  ? 

—  Oui,  monseigneur,  suivent  les  compliments  et  la  signa- 
ture. 

—  C'est  bon.  tu  vois  que  tu  vas  avoir  de  la  besogne,  mon 
maitre. 

—  Je  ne  demande  que  cela,  monseigneur,  avec  un  peu 
d'argent  pour  la  conduire  â  bonne  fin. 

—  Drôle  !  voilà  cent  ducats.  Il  faut  toujours  avec  toi  avoir 
l'argent  à  la  main. 

—  Je  dépense  tant  pour  le  service  de  monseigneur. 

—  Tes  vices  te  coûtent  plus  que  mon  service,  maraud. 
-■  Oh  :  comme  monseigneur  se  trompe  sur  mon   compte  ' 

Mon  rêve  serait  de  vivre  calme  et  heureux,  et  riche,  dans 
quelque  province,  entouré  de  ma  femme  et  de  mes  en- 
fants, et  de  couler  là  en  paix  mes  jours  comme  un  honnête 
père  de  famille. 

—  C  est  tout  à  fait  vertueux  et  bucolique,  en  effet.  Eh 
bien  :  amende-loi.  mets  de  côté  quelques  doublons,  marie- 
toi,  et  tu  pourras  réaliser  tes  plans  de  bonheur  domestique. 
Qui  t  en  empêche? 

—  .\h  :  monseigneur,  la  fougue  !  Et  quelle  femme  voudrait 
de  moi  ? 

—  .\u  fait,  en  attendant  votre  hyménée.  maître  Arnauld. 
recachetez  toujours  précieusement  cette  lettre,  et  portez-la 
au  cardinal.  Tous  vous  déguiserez,  entendez-vous?  et  vous 
direz  que  vous  avez  été  chargé  par  votre  camarade  mou- 
rant... 

—  MonselgnetiT  peut  se  fier  à  mol.  Lettre  refermée  et  cour- 


rier remplacé  seront  plus  vraisemblables  que  la  vérité  elle- 
même. 

—  Ah  :  mort  Dieu  !  reprit  Montmorency,  nous  avons  oublié 
de  prendre  le  nom  de  ce  plénipotentiaire  annoncé  par  le 
Guise.   Comment  s'appelle-t-il  déjà  ? 

—  Le  vicomte  d'Exmés,  monseigneur. 

—  Oui.  c'est  cela,  maraud.  Eh  bien  !  retiens  ce  nom.  Eh  l 
là!  qui  vient  me  déranger  encore? 

—  Que  monseigneur  me  pardonne,  dit  en  entrant  le  four- 
rier du  connétable.  C'est  un  gentilhomme  arrivant  d'Ita- 
lie, qui  demande  â  voir  le  roi  de  la  part  du  duc  de  Ciuise, 
et  J'ai  cru  devoir  vous  en  prévenir,  vu  surtout  qu'il  voulait 
absolument  parler  au  cardinal  de  Lorraine.  Il  s  appelle  le 
vicomte  d'Exmés. 

—  C'est  très  bien  fait  à  toi,  Guillaume,  dit  le  connéta- 
ble. Fais  entrer  ici  ce  seigneur.  Et  toi.  maitre  Arnauld. 
mets-toi  là,  derrière  cette  portière,  et  ne  perds  pas  cette 
occasion  de  voir  celui  à  fiui  tu  auras  sans  doute  affaire.  C'est 
pour  toi  que  je  le  reçois,  attention  I 

—  M'est  avis,  monseigneur,  répondit  Arnauld,  que  je  l'ai 
rencontré  déjà  dans  mes  voyages.  N'importe!  il  est  bon 
de  s  en  assurer.  .  Le  vicomte  d'Exmés?... 

L'espion  se  glissa  derrière  la  tapisserie.  Guillaume  intro- 
duisit Gabriel. 

—  Pardon,  dit  le  j,eune  homme  en  saluant  le  vieillard,  i 
qui  ai-je  l'honneur  de  parler? 

—  Je  suis  le  comte  de  Montmorency,  monsieur  ;  que  dési- 
rez-vous ? 

—  Pardon  encore,  reprit  Gabriel,  ce  que  j'ai  à  dire,  c  est 
au  roi  que  je  dois  le  dire. 

—  Vous  savez  que  Sa  Majesté  n'est  pas  au  Louvre  ?  et  en 
son  absence... 

—  Je  rejoindrai  ou  j'attendrai  Sa  Majesté,  interromjiit 
Gabriel. 

—  Sa  Majesté  est  aux  fêtes  des  Tournelles,  et  ne  revien- 
dra pas  avant  le  soir  ici.  Ignorez-vous  qu'on  célèbre  aujour 
dhui  le  mariage  de  monseigneur  le  dauphin? 

—  Non,  monseigneur,  je  l'ai  appris  sur  mon  chemin. 
Mais  je  suis  venu  par  les  rues  de  l'Université  et  le  pont 
au  Change,  et  n'ai  point  traversé  la  rue  Saint-Antoine. 

—  Vous  auriez  dû  suivre  alors  la  direction  de  la  foule. 
Elle  vot>s  eût  conduit  au  roi. 

—  C'est  que  je  n'ai  pas  l'honneur  d'avoir  été  vu  encore 
'  par  Sa  Majesté.  Je  suis  tout  à  fait  étranger  à  la  cour.  J'es- 
pérais trouver  au  Lou^Te  monseigneur  le  cardinal  de  Lor- 
raine. C'est  son  Eminence  que  j'avais  demandée,  et  je  ne 
sais  pourquoi,  monseignem-,  c'est  à  vous  que  l'on  ma 
mené. 

—  Monsieur  de  Lorraine,  dit  le  connétable,  aime  les  simu- 
lacres de  combat,  étant  homme  d'église  ;  mais  moi  qui  suis 
homme  d'épée.  je  n'aime  que  les  combats  réels,  et  c'est 
pourquoi  je  suis  au  Louvre,  tandis  que  monsieur  de  Lor- 
raine est  aux  Tournelles. 

—  Je  vais  donc,  s'il  vous  plaît,  monseigneur,  aller  l'y 
rejoindre. 

—  Mon  Dieu  !  reposez-vous  un  peu,  monsieur,  vous 
paraissez  arriver  de  loin,  d  Italie  sans  doute,  puisque  vous 
êtes    entré    par    l'Université. 

—  D'Italie  en  effet,  monseigneur.  Je  n'ai  aucune  raison 
de  le  cacher. 

—  Vous  venez  de  la  part  du  duc  de  Guise  peut-être.  Eh 
bien!  que  fait-il  là-bas? 

—  Peimettez-moi.  monseigneur,  de  l'apprendre  d'abord 
à  Sa  Majesté,  et  de  vous  quitter  pour  aller  remplir  ce  de- 
voir 

—  Allez,  monsieur,  puisque  vous  êtes  si  pressé.  Sans  doute, 
ajouta-t-il  avec  une  bonhomie  jouée,  vous  êtes  impatient  de 
revoir  quelqu'une  de  nos  beUea.  dames.  Je  gage  que  vous 
avez  hâte  et  peur  à  la  fois.  Eh!  n'est-ce  pas  vrai,  voyons, 
jeune  homme? 

.Mais  Gabj-iel  çrit  sau  air  froid  et  grave,  ne  répondit  que 
par  un  profond  salut  et  s'éloigna. 

—  Pater  noster  gui  e»  in  acelisi...  grinça  le  connétable 
quand  la  porte  se  fut  refermée  sur  Gabriel.  Est-ce  que  ce 
maudit  muguet  s'imagine  que  je  voulais  lui  faire  des  avan- 
ces, par  hasard,  le  gagner,  qui  sait  ?  le  corrompre  peut- 
être  1  Est-ce  que  je  ne  sais  pas  aussi  bien  que  lui  ce  qu'il 
vient  dire  au  roi?  N'Importe,  si  je  le  retrouve,  il  payera 
cher  ses  airs  farouches  et  son  insolente  défiance?  —  Holà? 
maître  Arnauld.  Eh  bien  !  quoi,  où  est  le  drôle  ?  envolé 
aussi  !  Par  la  croix  !  tous  les  gens  se  sont  donné  le  mot  pour 
être  stupides  aujourd'hui  ;  Satan  les  confonde  !...  Pater 
noster  I... 

Tandis  que  le  connétable  exhalait  sa  mauvaise  humeur 
en  injures  et  en  patencltres.  selon  sa  coutume.  Gabriel,  tra- 
versant pour  sortir  du  Louvre  une  galerie  assez  ob.scure, 
vit  .à  .son  grand  étoniiement,  debout  près  de  la  porte,  son 
écuyer  Martin-Guerre,  auipiel  il  avait  ordonné  de  l'attendre 
dans  la  cour. 

—  C'est  vous,  maître  Martin,  lui  dit-il.  Vous  êtes  donc 
venu   à  ma   rencontre?    Eh   bien!   prenez   les   devans   avec 


LES    DEUX    DIANE 


18 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


Jérôme,  et  allez  m  attendre  avec  les  drapeaux  bien  envelop- 
pés au  coin  de  la  rue  Sainte-Catherine,  dans  la  rue  Saint- 
Antoine.  Monseigneur  le  cardinal  voudra  peut-être  que  nous 
les  présentions  au  roi  sur-le-champ,  et  devant  la  cour  ras- 
semblée au  carrousel.  Christophe  me  tiendra  mon  cheval  et 
m'accompagnera.  Allez!  vous  m'avez  compris? 

—  Oui,  monseigneur,  je  sais  ce  que  je  voulais  savoir, 
répondit  Martin-Guerre. 

Et  il  se  mit  à  descendre  les  escaliers,  en  devançant  Ga- 
briel, avec  une  promptitude  de  bon  augure  pour  l'exécution 
de  sa  commission.  Aussi  Gabriel  qui  sortit  du  Louvre  plus 
lentement  et  comme  rêvant,  fut  très  surpris  de  retrouver 
encore  dans  la  cour  son  écuyer  tout  effaré  et  tout  blême 
cette  fois. 

—  Eh  bien!  Martin,  qu'est-ce  donc  et  quavez-vous ?  lui 
demanda-t-il. 

—  Ah  !  monseigneur,  je  viens  de  le  voir,  il  a  passé  là 
près  de  moi.  à  l'instant,  il  m'a  pa^lé. 

—  Qui  donc  ? 

—  Qui?  si  ce  n'est  Satan,  le  fantôme,  l'apparition,  le 
monstre,  l'autre  Martin-Guerre. 

—  Encore  cette  folie,  Martin  !  vous  rêvez  donc  tout  de- 
bout ? 

—  Non.  non.  je  n'ai  pas  rêvé.  Il  ma  parlé,  monseigneur 
vous  dis-je  ;  il  s'est  arrêté  devant  moi.  m'a  pétrifié  de  son 
regard  magique,  et  riant  de  son  rire  infernal  :  «  —  Eh 
bien  !  m'a-t-il  dit,  nous  sommes  donc  toujours  au  service 
du  vicomte  d'Exmès?  remarquez  ce  pluriel  nous  sommes, 
monseigneur  :  et  nous  rapportons  d'Italie  les  drapeaux  con- 
quis dans  la  campagne  par  monsieur  de  Guise?  Je  réponds 
oui  de  la  tète,  malgré  moi,  car  il  me  fascinait.  Comment 
sait-il  tout  cela,  monseigneur?  —  Et  il  a  repris  :  —  N'ayons 
donc  pas  peur,  ne  sommes-nous  pas  amis  et  frères  !  —  Et 
puis  il  a  entendu  le  bruit  de  vos  pas.  monseigneur,  il  a 
seulement  ajouté  avec  son  Ironie  diabolique  qui  me  fait 
dresser  les  cheveux  sur  la  tête  :  —  Nous  nous  reverrons, 
Martin-Guerre,  nous  nous  reverrons.  Et  il  a  disparu,  par 
cette  petite  porte  peut-être,  ou  plutôt  dans  la  muraille 

—  Fou  que  tu  es  !  reprit  Gabriel.  Comment  aurait-il  eu 
le  temps  matériel  de  dire  et  de  faire  tout  cela,  depuis 
que  tu  mas  quitté  là-haut  dans  la  galerie. 

—  Moi.  monseigneur,  je  n'ai  pas  bougé  de  cette  place 
où  vous  m'aviez  ordonné    de  vous  attendre. 

—  En  voici  bien  d'une  autre,  et  si  ce  n'est  à  toi,  à  qui 
ai-Je  parlé  tout  à  l'heure? 

—  Assurément  à  l'autre,  monseigneur,  à  mon  double,  à 
mon  spectre. 

—  Mon  pauvre  Martin,  reprit  Gabriel  avec  pitié,  souf- 
fres-tu? tj  dois  avoir  mal  a  la  tête.  Nous  avons  peut-être 
trop  longtemps  marché  au  soleil. 

—  Oui,  dit  Martin-Guerre,  vous  vous  imaginez  encore  que 
j'ai  le  délire,  n'est-ce  pas?  Mais  une  preuve,  monseigneur. 
que  je  ne  me  trompe  pas,  c'est  que  je  ne  sais  pas  le  pre- 
mier mot  de  ces  ordres  que  vous  êtes  censé  m 'avoir  donnés. 

—  Tu  les  as  oubliés,  Martin  !  dit  Gabriel  avec  douceur. 
Eh  bien  !  je  vais  te  les  répéter,  mon  ami.  Je  te  disais  d'al- 
ler m'attendre  avec  les  drapeaux,  rue  Saint-.\ntoine.  au 
coin  de  la  rue  Sainte-Catherine.  Jérôme  t'accompagnerait 
et  je  garderais  Christophe  :  te  rappelles-tu  cela  mainte- 
nant? 

—  Pardon,  monseigneur,  comment  voulez-vous  qu'on  se 
rappelle    ce  qu'on   n'a   jamais    su? 

—  Enfin,  dit  Gabriel,  vous  le  savez  maintenant.  Martin. 
Allons  reprendre  nos  chevaux  au  guichet,  où  nos  gens  doi- 
vent nous  les  tenir,  et  en  route  promptement.  Aux  Tour- 
nelles  ! 

—  J'obéis,  monseigneur.  En  somme  cela  vous  fait  à  vous 
deux  écuyers?  mais  il  est  bien  heureux  au  moins  que  je 
n'aie  pas  deux  maîtres. 

La  lice  des  fêtes  solennelles  avait  été  dressée  à  travers 
la  rue  Saint-Antoine,  depuis  les  Tournelles  jusqu'aux  écu- 
ries royales.  Elle  formait  un  carré  long  bordé  de  chaque 
côté  par  des  échafauds  couverts  de  spectateurs  :  à  l'une 
des  extrémités  se  tenaient  la  reine  et  la  cour  ;  â  l'extrémiié 
opposée  se  trouvait  l'entrée  de  la  lice  où  attendaient  les 
combattants  des  joutes  :  la  foule  se  pressait  au.\  deux  autres 
galeries. 

Quand,  après  la  cérémonie  religieuse  et  le  repas  qui  sui- 
vit, la  reine  et  la  cour,  vers  trois  heures  de  l'après-midi, 
vinrent  prendre  place  aux  rangs  qui  leur  étalent  réservés, 
les  vivats  et  les  acclamations  de  joie  retentirent  de  toutes 
parts. 

Mais  ces  cris  bruyants  d'allégresse  firent  précisément  com- 
mencer la  fête  par  un  malheur.  Le  cheval  de  M.  d'Aval- 
lon.  un  des  capitaines  des  gardes,  effrayé  de  ce  tumulte, 
se  cabra  et  s'emporta  dans  l'arène,  et  son  cavalier  désar- 
çonné alla  donner  de  la  tète  contre  une  des  barrières  de 
bols  qui  garnissaient  l'enceinte,  et  fut  retiré  à  demi  mort 
et  remis  entre  les  mains  des  chirurgiens  dans  un  état  a 
peu  près  désespéré. 

Le  rot  fut  fort  affecté  de  ce  déplorable  accident,  mais  sa 


passion  pour  les  jeux  et  carrousels  eut  bientôt  pris  le  des- 
sus sur  son   chagrin. 

—  Ce  pauvre  M.  d'Avallon,  dit-il,  un  serviteur  si  dévoué  ! 
qu'on   en  prenne  bien  soin  au  moins. 

Et    il    ajouta  : 

—  Allons  !  On  peut  toujours  commencer  les  courses  à  la 
bague. 

Le  jeu  de  bague  de  ce  temps-là  était  un  peu  plus  com- 
pliqué et  plus  difficile  que  celui  que  nous  connaissons.  La 
potence  où  pendait  l'anneau  était  placée  à  peu  près  aux 
deux  tiers  de  la  lice.  Il  fallait  parcourir  au  galop  le  pre- 
mier tiers,  au  grand  galop  le  second,  et  enlever,  en  pas- 
sant, dans  cette  course  rapide,  la  bague  à  la  pointe  de  la 
lance.  Mais  le  bois  ne  devait  pas  surtout  toucher  le  corps, 
il  fallait  la  tenir  horizontalement  et  le  coude  haut  au-des- 
sus de  la  tête.  On  achevait  de  parcourir  l'arène  au  trot. 
Le  prix  était  une  bague  en  diamants  offerte  par  la  reine. 

Henri  II,  sur  son  cheval  blanc  caparaçonné  d'or  et  de 
velours,  était  le  plus  élégant  et  le  plus  liabile  cavalier 
qui  se  pût  voir.  Il  tenait  sa  lance  et  la  maniait  avec  une- 
grâce  et  une  sûreté  admirables,  et  ne  manquait  guère  la 
bague.  Pourtant  M.  de  Vieilleville  rivalisait  avec  lui,  et 
il  y  eut  un  moment  où  l'on  crut  que  la  victoire  appartien- 
drait à  celui-ci.  Il  avait  deux  bagues  de  plus  que  le  roi,  et 
il  n'en  restait  plus  que  trois  à  enlever,  mais,  M.  de  Vieille- 
ville,  en  homme  de  cour  bien  appris,  les  manqua  toutes 
les  trois,  par  un  guignon  prodigieux,  et  ce  fut  le  roi  qui 
eut  le  prix. 

En  recevant  la  bague,  il  hésita  un  moment,  et  son  regard 
se  porta  avec  regret  vers  Diane  de  Poitiers,  mais  le  don 
était  offert  par  la  reine,  il  dut  venir  le  présenter  à  la  nou- 
velle dauphine  Marie  Stuart,   la  mariée  du  jour. 

—  Eh  bien  !  demanda-t-il  dans  l'entracte  qui  suivit  cette- 
première  course,  a-ton  espoir  de  sauver   M.  d'Avallon  ? 

—  Sire,  il  respire  encore,  lui  fut-il  répondu,  mais  II  n'y 
a  guère  de  chance  de  le  tirer  de  là. 

—  Hélas!  fit  le  roi.  passons  donc  au  jeu  Kles  gladiateurs. 
Ce  jeu  des  gladiateurs  était  un  simulacre  de  combat  avec 

passes  et  évolutions,  fort  nouveau  et  fort  rare  dans  ce 
temps-là,  mais  qui  ne  frapperait  pas  sans  doute  l'imagina- 
tion du  spectateur  de  nos  jours,  et  des  lecteurs  de  nôtre- 
livre.  Nous  renvoyons  donc  à  Brantôme  ceux  qui  seraient 
curieux  de  connaître  les  marches  et  contre-marches  de  ces 
douze  gladiateurs  «  vestus  de  satin  blanc  les  six,  et  les 
autres  de  satin  cramoisi,  fait  à  l'antique  romaine.  »  Ce- 
qui  en  effet  devait  paraître  fort  historique  en  un  siècle  où 
la  couleur   locale  n'était  pas   encore  inventée. 

Cette  belle  lutte  terminée  au  milieu  des  applaudissements- 
universels,  on  fit  les  dispositions  nécessaires  pour  commen- 
cer la  course  aux  pieux. 

A  l'extrémité  de  la  lice  où  se  tenait  la  cour,  plusieurs 
pieux  de  cinq  à  six  pieds  étaient  enfoncés  en  terre  de  dis- 
tance en  distance.  Il  fallait  arriver  au  galop  de  son  cheval, 
tourner  et  retourner  en  tous  sens  autour  de  ces  arbrcs- 
improvisés,  sans  en  manquer  et  sans  en  dépasser  un  seul. 
Le  prix  était  un  bracelet  du  plus  'merveilleux  travail. 

Sur  huit  carrières  fournies.  1  honneur  de  trois  revint  au 
roi.  et  M.  le  colonel-général  de  Bonnivet  en  gagna  ti-ols 
également.  La  neuvième  et  dernière  devait  décider  ;  maiS' 
M.  de  Bonnivet  n'était  pas  moins  respectueux  que  M.  de 
Vieilleville  ;  et,  malgré  toute  la  bonne  volonté  de  son  che- 
val, il  n'arriva  que  troisième,  et  Henri  eut  encoi'e  le  prix. 

Le  roi  alla  s'asseoir  alors  auprès  de  Diane  de  Poitiers, 
et  lui  mit  publiquement  au  bras  le  bracelet  qu'il  venait 
de  recevoir. 

La  reine  pâlit  de  rage. 

Gaspard  de  Tavannes,  qui  était  derrière  elle,  se  pencha  .1 
l'oreille  de  Catherine  de  Médicis. 

—  Madame,  lui  dit-il,  suivez-moi  bien  des  yeux  où  .e 
vais,  et  i-egardezmoi   faire. 

—  Et  que  vas-tu  faire,  mon  brave  Gaspard?  dit  la  remr 

—  Couper  le  nez  à  madame  de  Valentinois.  répondit  froi- 
dement  et  sérieusement  Tavannes. 

Il  y  allait,  Catherine  le  retint  moitié  effrayée,  moitié 
charmée. 

—  Mais.    Gaspard,  vous  seriez   perdu,  y  songez-vous? 

—  J'y  songe,  madame,  mais  je  sauverai  le  roi  et  la  France." 

—  Merci  !  Gaspard,  reprit  Catherine,  vous  êtes  un  vail- 
lant ami,  aussi  bien  qu'un  rude  soldat.  Mais  je  vous  or- 
donne de  rester,  Gaspard,   ayons  patience. 

Patience  !  C'était  lu  en  effet  le  mol  d'ordre  que  Cathe- 
rine de  .Médicis  semblait  jusqu'à  présent  avoir  donné  à 
sa  vie.  Celle  qui  se  mit  si  volontiers  plus  tard  au  premier 
rang  ne  paraissait  jamais  dans  ce  temps-là  aspirer  à  sor- 
tir de  l'ombre  du  second.  Elle  attendait.  Elle  était  pour- 
tant alors  dans  toute  la  puissance  d'une  beauté  sur  la- 
quelle le  sieur  de  Bourdeille  nous  a  laissé  les  détails  le» 
plus  Intimes  ;  mais  elle  évitait  avant  tout  de  paraître,  et 
c'est  probablement  à  cette  modestie  qu'elle  dut  le  silence 
absolu  de  la  médisance  sur  son  compte  du  vivant  de  son 
mari.   11   n'y  avait   que  ce  brutal  de   connétable  assez  osé 


t 


LES  DEUX  DIANE 


19 


pour  faire  remarquer  au  roi  quaprès  dix  ans  de  stérilité, 
les  dix  enfanw  que  Catherine  avait  donnés  à  la  France, 
ressemblaient  bien  peu  a  leur  père  Personne  autre  n'eût 
eu  la  témérité  de  soufncr  un  mot  contre  la  reine. 

Toujours  est-il  que  Catherine,  ce  jour-ia  comme  d'habi- 
tude, sembla  ne  pas  même  remarquer  les  attentions  dont 
■  le  roi  entourait  Diane  de  Poitiers,  au  vu  et  au  su  de  toute 
la  cour.  Après  avoir  calmé  la  fougueuse  indignation  du 
maréchal,  elle  se  mit  a  s'entretenir  avec  ses  dames  des 
courses  qui  venaient  d  avoir  lieu,  et  de  l'adresse  qu'avait 
déployée  Henri. 


VIII 
UN  CARROl'SEL  HEUREL'X 

Les  tournois  ne  devaient  avoir  lieu  que  le  lendemain  et 
les  jours  suivants  :  mais  plusieurs  seigneurs  de  la  cour 
étaient  venus  demander  au  roi  la  permission,  l'heure  étant 
peu  avancée,  de  rompre  quelques  lances  en  l'houueur  et 
pour  le  plaisir  des  dames. 

—  Soit  :  messieurs,  répondit  comme  de  raison  le  roi  ;  je 
vous  l'accorde  de  grand  cœur,  bien  que  cela  doive  déran- 
ger peut-être  monsieur  le  cardinal  de  Lorraine,  qui  n'a 
jamais  eu,  je  crois,  à  démêler  si  nombreuse  correspondance 
que  depuis  deux  heures  que  nous  sommes  ici.  Voilà,  coup 
sur  coup  deux  messages  qu'il  reçoit  et  dont  il  parait  fort 
affairé.  N'importe;  nous  saurons  après  ce  que  c'est,  et 
vous  pouvez  en  attendant  rompre  quelques  lances...  Et 
voici  un  prix  pour  le  vainqueur,  ajouta  Henri  en  détachant 
de  son  cou  le  collier  d'or  qu'il  portait.  Faites  de  votre  mieux, 
messieurs,  et  prenez  garde  cependant  que  si  la  partie 
s'échauffe,  je  pourrai  bien  m'en  mêler  et  tâcher  de  rega- 
gner ce  que  je  vous  offre,  d'autant  plus  que  je  redols 
quelque  chose  â  madame  de  Castro.  Notez  aussi  qu'à  six 
heures  précises  le  combat  sera  flni,  et  le  vainqueur,  quel 
qu'il  soit,  couronné.  Allez  donc,  vous  avez  une  heure  pour 
nous  montrer  vos  beaux  coups.  Ayez  soin  toutefois  qu'il 
n'arrive  de  mal  à  personne.  —  Et  à  propos,  comment  va 
monsieur    d'Avallou  ? 

—  Hélas  !  sire,  il  vient  tout  à  l'heure  de  trépasser. 

—  Wue  Dieu  ait  donc  son  âme,  reprit  Henri.  De  mes  capi- 
taines des  gardes,  c'était  peut-être  le  plus  zélé  pour  mon 
service  et  le  plus  brave.  Qui  donc  me  le  remplacera?...  Mais 
les  dames  attendent,  messieurs,  et  la  lice  va  s  ouvrir.  Voyons. 
qui  aura  le  collier  des  mains  de  la  reine  ? 

Le  comte  de  Pommerive  fut  le  premier  tenant,  puis  il  dut 
céder  à  monsieur  de  Burie,  à  qui  monsieur  le  maréchal 
d  Amville  prit  ensuite  le  champ.  Mais  le  maréchal,  qui  était 
très  vigoureux  et  très  habile,  s'y  soutint  constamment  contre 
cinq  tenans  successifs. 

Le  roi  n'y  put  tenir. 

—  Eh  !  dit-il  au  maréchal,  je  vais  voir,  monsieur  d'.^mr 
ville,  si  vous  êtes  rivé  là  pour  léternité  ! 

Il  s'arma,  et  dès  la  première  course,  monsieur  d  Amville 
quitta  les  étriers.  Ce  fut  après  le  tour  de  M.  d'Aussun.  Puis 
aucun  assaillant  ne  se  présenta  plus. 

—  Qu  est-ce  donc,  messieurs?  dit  Henri.  Quoi!  personne 
ne  veut  plus  jouter  contre  moi.  Est-ce  que  par  hasard  on 
me  ménage?  reprit-il  en  fronçant  le  sourcil.  Ah!  mordieu  i 
si  je  le  croyais!  il  ny  a  de  roi  ici  que  le  vainqueur,  et  de 
privilèges  que  ceux  de  1  adresse.  Donc,  attaquez-moi,  mes- 
sieurs, et  hardiment. 

Mais  pas  un  ne  se  risquait  à  faire  la  passe  du  roi,  on 
craignait  également  d  être  vainqueur  et   d  être  vaincu. 

Le  roi  pourtant  s'impatientait  fort.  Il  commençait  à  se 
douter  peut-être  qu  aux  joutes  précédentes  ses  adversaires 
n  avalent  pas  usé  de  tous  leurs  moyens  contre  lui,  et  cette 
idée,  qui  diminuait  à  ses  propres  yeux  sa  victoire,  le  rem- 
plissait de  dépit. 

Enfin  un  nouvel  assaillant  passa  la  barrière.  Henri,  sans 
regarder  seulement  qui  c'était,  prit  du  champ,  s'élança.  Les 
deux  lances  se  brisèrent,  mais  le  roi.  le  tronçon  jeté,  tré- 
bucha en  selle  et  fut  obligé  de  saisir  l'arçon  :  l'autre  resta 
immobile.  En  ce  moment  six  heures  sonnaient.  Henri  était 
vaincu. 

Il  descendit  leste  et  joyeux  de  cheval,  jeta  la  bride  aux 
mains  d  un  écuyer.  et  vint  prendre  par  la  main  son  vain- 
queur pour  le  conduire  lui-même  à  la  reine.  A  s«  grande 
surprise,  U  vit  un  visage  qui  lui  était  parfaitement  inconnu 
C  était  d'ailleurs  un  cavalier  de  belle  prestance  et  de  noble 
mine,  et  la  reine,  en  passant  le  collier  au  cou  du  jeune 
homme  agenouillé  devant  elle,  ne  put  s'empêcher  de  le  re- 
marquer et  de  lui  sourire. 

Mais  lui,  après  s'être  Incliné  profondément  se  releva,  nt 
quelques  pas  vers  l'estrade  de  la  cour,  et  s'arrêtant  devant 
madaine  de  Castro,  lui  offrit  le  collier,  prix  du  vainqueur. 

Les  fanfares  retentissaient  encore,  de  sorte  qu  on  n'enten- 
dit pas  deux4;ris  sortis  en  même  temps  de  deux  bouches 


—  Gabriel  ! 

—  Diane  ! 

Diane,  toute  pâle  de  joie  et  de  .surprise,  prit  le  collier 
d'une  main  tremblante.  Chacun  pensa  que  le  cavalier  in- 
connu avait  entendu  le  roi  promettre  ce  collier  à  madame 
de  Castro,  et  ne  voulait  pas  en  frustrer  une  si  belle  dame. 
On  trouva  que  sa  démarche  était  galante  et  d'un  bon  gen- 
tilhomme. Le  roi  lui-même  ne  prit  pas  la  cliose  autrement. 

—  Voilà,  dit-il,  une  courtoisie  qui  me  touche.  Mais  moi 
qui  passe  pour  connaître  par  leur  nom  tous  les  gentilshom- 
mes de  ma  noblesse,  j'avoue,  monsieur,  ne  pas  me  rappe- 
ler où  et  quand  je  vous  ai  déjà  vu,  et  je  serais  pourtant 
charmé  de  savoir  qui  ma  donné  tout  à  l'heure  cette  rude 
secousse  qui  m  aurait  désarçonné,  je  crois,  si.  Dieu  merci  ' 
je  n'avais  pas  les  jambes  assez  fermes. 

—  Sire,  répondit  Gabriel,  c  est  la  première  fois  que  j  al 
l'honneur  de  me  trouver  en  présence  de  Votre  Jlajesté.  J'étais 
jusqu'à  présent  à  l'armée,  et  en  ce  moment  même  j'arrive 
d'Italie.   Je   m'appelle   le   vicomte  d'Exmès 

—  Le  vicomte  d  Exmès  !  reprit  le  roi  ;  bien  !  je  me  sou- 
viendrai à  présent  du  nom  de  mon  vainqueur. 

—  Sire,  dit  Gabriel,  il  n  y  a  pas  de  vainqueur  là  où  vous 
êtes,  et  j'en  apporte  la  preuve  glorieuse  à  Votre  Majesté  " 

11  fit  un  signe.  Martin-Guerre  et  les  deux  hommes  d'armes 
entrèrent  dans  la  lice  avec  les  drapeaux  italiens  qu  ils  dépo- 
sèrent aux  pieds  du   roi. 

—  Sire,  reprit  Gabriel,  voici  les  drapeaux  conquis  en  Ita- 
lie par  votre  armée,  et  que  monseigneur  le  duc  de  Guise 
envoie  a  Votre  Majesté.  Son  Eminence  monsieur  le  cardi- 
nal de  Lorraine  m'assure  que  Votre  Majesté  ne  me  saura  pas 
mauvais  gre  de  lui  rendre  ces  dépouilles  aussi  Inopinément 
et  en  présence  de  la  cour  et  du  peuple  de  France  témoins 
intéressés  de  votre  gloire.  Sire,  j'ai  aussi  l'Iionneur  de 
remettre  entre  vos  mains  les  lettres  que  voici  de  la  part 
de  monsieur  le  duc  de  Guise. 

—  Merci,  monsieur  d'Exmès,  dit  le  roi.  Voilà  donc  le  se- 
cret de  toute  la  correspondance  de  monsieur  le  cardinal 
Ces  lettres  vous  accréditent  auprès  de  notre  personne  vi- 
comte. Mais  vous  avez  de  triomphantes  façons  de  vous  'pré- 
senter vous-même.  Qu'est-ce  que  je  lis?  que  de  ces  drapeaux 
vous  en  avez  pris  quatre  en  personne.  Notre  cousin  de  Guise 
vous  tient  pour  un  de  ses  plus  braves  capitaines.  Monsieur 
d  Exmès,  demandez-moi  ce  que  vous  voudrez,  et  je  jure  Dieu 
que  vous  l'obtiendrez  sur-le-champ. 

—  Sire,  vous  me  comblez,  et  je  m'en  remets  aux  bontés  de 
Votre  Majesté. 

—  Vous  êtes  capitaine  auprès  de  monsieur  de  Guise  mon- 
sieur, dit  le  roi.  Vous  plairait-il  de  l'être  dans  nos  gardes'' 
J'étais  embarrassé  de  remplacer  monsieur  d'AvalIon  si  mal- 
heureusement trépassé  aujourd'hui,  mais  je  vois  qu'il  aura 
un  digne  successeur. 

—  Votre  Majesté... 

—  Vous  acceptez?  c'est  dit.  Vous  entrerez  demain  en  fonc- 
tions. Nous  allons  maintenant  retourner  au  Louvre  Vous 
in'entretiendrez  plus  au  long  des  détails  de  cette  guerre  d'ita- 

Gabriel  salua. 

Henri  donna  l'ordre  du  départ.  La  foule  se  dispersa  aux 
cris  de  Vive  le  Roi  !  Diane,  comme  par  enchantement  se 
retrouva  un  instant  auprès  de  Gabriel. 

—  Demain,  au  cercle  de  la  reine,  lui  dit-elle  à  voix  basse 
Elle  disparut  emmenée  par  son  cavalier,  mais  laissant  à  son 

ancien  ami  une  espérance  divine  au  cœur. 


IX 

QU'ON  PEUT   P.4SSEB   A  COTÉ   DE   SA   DESTINÉE    SANS 
LA   CONNAITRE 


Quand  il  y  avait  cercle  chez  la  reine,  c'était  ordinairement 
le  soir  après  le  souper.  Voilà  ce  qu'on  apprit  à  Gabriel,  en 
le  prévenant  que  sa  nouvelle  qualité  de  capitaine  des  gardes, 
non  seulement  l'autorisait,  mais  l'obligeait  même  à  s'y 
montrer.  II  n'avait  garde  de  manquer  à  ce  devoir,  et  son  seul 
souci  était  qu'il  fallait  attendre  vingt-quatre  lieures  avant 
de  le  remplir.  On  voit  que,  pour  le  zèle  et  pour  la  bravoure, 
monsieur  d'Avallon  était  dignement  remplacé. 

Mais  il  s'agissait  de  tuer  lune  après  l'autre  ces  vingt-qua- 
tre éternelles  heures  qui  séparaient  Gabriel  du  moment  dé- 
siré. Le  jeune  homme  que  la  Joie  délassait,  et  qui  n'avait 
guère  vu  Paris  encore  qu'en  passant  d'un  camp  à  un  autre, 
se  mit  à  parcourir  la  ville  avec  Martin-Guerre,  cherchant 
un  logement  convenable.  Il  eut  le  bonheur,  car  il  était  en 
chance  ce  jour-là,  de  trouver  vacant  le  logement  que  son 
père  le  comte  de  Montgommery  avait  occupé  autrefois  II 
le  retint,  bien  qu'il  fin  un  peu  splendide  pour  un  simple 
capitaine  aux  gardes  ;  mais  Gabriel  en  serait  quitte  pour 
écrire  à  son  fidèle  Elyot  de  lui  envoyer  de  Montgommery 


20 


ALEXA^"DRE  DUMAS  ILLUSTRE 


queltjue  somme.  Il  manderait  aussi  à  sa  bonne  nourrice 
Aloyse   de  venir  le   rejoindre. 

Le  premier  but  de  Gabriel  était  atteint.  Il  n'était  plus  un 
enfant  à  présent,  mais  un  homme  qui  avait  fait  déjà  ses 
preuves  et  avec  lequel  il  fallait  compter;  à  liUustration  qui 
lui  venait  de  ses  aïeux  il  avait  su  joindre  une  gloire  qui 
lui  était  personnelle.  Seul  et  sans  autre  appui  que  son  épée, 
sans  autre  recommandation  que  son  courage,  il  était  arrivé 
â  vingt-quatre  ans  a  un  grade  éminent.  11  pouvait  enfin 
s'offrir  fièrement  à  celle  qu  il  aimait  comme  à  ceux  qu'il 
devait  haïr.  Ceux-ci.  Aloyse  pourrait  l'aider  â  les  recon- 
naître ;  celle-lu  1  avait  reconnu. 

Gabriel  s  endormit  le  cœur  content  et  dormit  bien. 

Le  lendemain,  il  dut  se  présenter  chez  monsieur  de  Boissy, 
le  grand  écuver  de  France,  pour  y  donner  ses  preuves  de 
noblesse.  Morisieur  de  Boissy,  un  honnête  liomme.  avait  été 
l'ami  du  comte  de  Jlontgommery  II  comprit  les  motifs  de 
Gabriel  pour  tenir  caché  son  vrai  titre,  et  lui  engagea 
sa  parole  qu'il  lui  garderait  le  secret.  Ensuite,  monsieur  le 
maréchal  d  Amville  fit  reconnaître  le  vicomte  par  sa  com- 
pagnie. Puis  Gabriel  commença  immédiatement  son  service 
par  la  visite  et  1  inspection  des  prisons  d  Etat  de  Paris,  com- 
mission pénible  qui,  un.e  fois  par  mois,  rentrait  dans  les 
•  attributions  de  sa  charge. 

Il  commença  par  la  Bastille  et  finit  par  le  Chàtelet. 

Le  gouverneur  lui  remettait  la  liste  des  prisonniers,  lui 
déclarait  ceux  qui  étaient  morts,  malades,  translérés  ou  mis 
en  liberté,  et  les  lui  faisait  passer  ensuite  en  revue,  triste 
revue,  morne  spectacle.  11  croyait  avoir  terminé,  quand  le 
gouverneur  du  Chàtelet  lui  montra  dans  sou  registre  une 
page  presque  blanche,  laquelle  portait  seulement  cette  note 
singulière  qui  frappa  entre  toutes  Gabriel. 

—  A'»  21,  X...,  prisonnier  au  secret.  SI  dans  la  visite  du 
gouverneur  ou  du  caiHtalne  des  gardes,  il  essaye  seulonent 
de  parler,  le  taire  transporter  dans  un  cachot  plus  profond 
et  plus  dur. 

—  Muel  est  ce  prisonnier  si  important  ?  peut-on  le  sa\'oir  ? 
demanda  Gabriel  à  monsieur  de  Salvoiscn,  gouverneur  du 
Chàtelet. 

—  Nul  ne  le  sait,  répondit  le  gouverneur.  Je  l'ai  reçu  de 
mon  prédécesseur,  comme  il  lavait  reçu  du  sien.  Vous 
vovez  sur  le  registre  que  la  date  de  son  entrée  est  lais- 
sée en  blanc.  Ce  doit  être  sous  le  règne  de  Fran- 
çois I"  qu'on  l'a  amené.  Il  a  essayé,  ma-t-on  dit,  deux  ou 
trois  fois,  de  parler.  Mais,  au  premier  mot,  le  gouverneur 
doit,  sous  les  peines  les  plus  graves,  refermer  la  porte  de 
sa  prison  et  le  faire  transporter  dans  une  prison  plus  sévère  ; 
ce  qu'on  a  fait.  Il  ne  reste  ici  maintenant  qu'un  cacliot  plus 
terrible  que  le  sien,  et  ce  cachot  serait  la  mort.  On  voulait 
en  venir  là  sans  doute,  mais  le  prisonnier  se  tait  à  présent. 
C'est  sans  doute  quelque  criminel  redoutable.  Il  demeure 
constamment  enchaîné,  et  son  geôlier,  pour  prévenir  jus- 
qu'à la  possibilité  d  une  évasion,  entre  dans  sa  prison  à 
toute  minute. 

—  Mais,  s'il   parlait  à  ce  geôlier?  dit  Gabriel. 

—  Oh  !  Ion  a  pris  un  sourd  et  muet,  né  au  Chàtelet,  et 
qui   n'en   est  jamais    sorti. 

Gabriel  frissonna.  Cet  homme  si  complètement  séparé  du 
monde  des  vivans,  qui  vivait  pourtant  et  qui  pensait,  lui 
in.spirait  une  pitié  mêlée  de  je  ne  sais  quelle  horreur.  Quelle 
idée  ou  quel  remords,  quelle  peur  de  l'enfer  ou  quelle  foi 
au  ciel  pouvaient  empêcher  un  ctie  aussi  misérable  de  se 
briser  la  tête  contre  les  murs  de  son  cachot?  Etait-ce  une 
vengeance  ou  bien  un  espoir  qui  le  retenait  encore  dans 
la  vie?... 

Gabriel  ressentait  une  sorte  d'avidité  inquiète  de  voir  cet 
homme;  son  coeur  battait  comme  11  n'avait  encore  battu 
qu'aux  moments  où  il  allait  revoir  Diane.  11  venait  de  visiter 
cent  prisonniers  avec  une  compassion  banale.  Mais  celui- 
là  l'attirait  et  le  touchait  plus  que  tous  les  autres  et  l'an- 
goisse serrait  sa  poitrine  quand  il  songeait  à  cette  existence 
tumulalre. 

—  Allons  au  numéro  21.  dit-il  au  gouverneur  d'un  ton  sln- 
gulicrcmont  ému. 

Ils  descendirent  plusieurs  escaliers  noirs  et  humides,  tra- 
versèrent plusieurs  voûtes  pareilles  aux  spirales  horribles 
de  l'enfer  de  Dante  ;  puis  le  gouverneur  s'arrêtant  devant 
une  porte  en  fer  : 

—  C'est  là.  Je  ne  vois  pas  le  gardien,  il  est  dans  la  pri- 
son sans  doute  ;  mais  j'ai  de  doubles  clés.  —  Entrons. 

Il  ouvrit  en  effet,  et  Us  entrèrent  à  la  lueur  de  la  lan- 
terne que  tenait  un  porte-clefs. 

Gabriel  vit  alors  un  tableau  silencieux  et  effrayant, 
comme  on  n'en  voit  guère  que  dans  les  cauchemars  du 
délire. 

Pour  parois,  partout  la  pierre.  —  la  pierre  noire,  mous- 
sue, fétide;  car  ce  lieu  lugubre  était  creusé  plus  bas  que  > 
lit  de  la  Seine,  et  les  eaux,  dans  les  grandes  crues,  l'inon- 
daient à  moitié.  Sur  ces  parois  funèbres,  des  bêtes  vis 
ftuêuses  rampaient  ;  l'air  glacé  ne  résonnait  d'aucun  bruit 
si  ce  n'est  celui  d'une  goutte  d'eau  qui  tombait  régulière 
et   sourde   de   la   hideuse   voûte. 


Un  peu  moins  que  cette  goutte  d'eau,  un  peu  plus  que 
les  limaces  immobiles,  vivaient  là  deux  créatures  humaines, 
lune  gardant   l'autre,   mornes  et   muettes  toutes   deux. 

Le  geôlier,  espèce  d'idiot,  géant  à  l'œil  hébété,  au  teint 
blafard,  se  tenait  debout  dans  l'ombre,  regardant  d'un 
regard  stiipide  le  prisonnier  couché  dans  un  coin  sur  un 
grabat  de  paille,  les  mains  et  les  pieds  enchaînés  dune 
chaîné  rivée  au  mur.  C  était  un  vieillard  à  la  barbe  blan- 
che, aux  cheveux  blancs.  Quand  on  entra,  11  semblait  dor- 
mir et  ne  bougea  pas;  on  eût  pu  le  prendre  pour  un  cada; 
vre  ou  pour  une  statue. 

Mais  tout  à  coup  il  se  leva  sur  son  séant,  ouvrit  les  yeux, 
et  son  regard  s'attacha  sur  le  regard  de  Gabriel. 

11  lui  était  défendu  de  parler,  mais  ce  regard  terrible  et 
magnifique  parlait.  Gabriel  en  fut  fasciné.  Le  gouverneur 
visitait  avec  le  porte-clefs  tous  les  recoins  du  cachot.  Lui. 
Gabriel,  cloué  au  sol.  n'avançait  pas.  ne  remuait  pas.  mais 
restait  là  tout  atterré  par  ces  yeux  de  flamme  ;  il  ne 
pouvait  s'en  détaclier,  et  en  même  temps  fout  un  monde 
d'étranges  et  inexprimables  pensées  s'agitait  en  lui. 

Le  prisonnier  ne  paraissait  pas  non  plus  contempler  son 
visiteur  avec  indifférence,  et  il  y  eut  même  im  moment  où 
il  fit  un  geste  et  ouvrit  la  bouche,  comme  s'il  allait  par- 
ler... mais,  le  gouverneur  s'étant  relourné,  il  se  souvint  a 
temps  de  la  loi  qui  lui  était  prescrite,  et  ses  lèvres  ne  par- 
lèrent que  par  un  amer  sourire.  Il  referma  les  yeux,  et  re- 
tomba dans  son  immobilité  de  pierre. 

—  Oh  :  sortons  d'ici,  dit  Gabriel  au  gouverneur.  Sortons, 
de  grâce  !  j'ai  besoin  de  respirer  l'air  et   de  voir  le  ïoleil.  . 

Il  ne  reprit  en  effet  son  calme  et  pour  ainsi  dire  sa  vie  ■ 
qu'en  se  retrouvant  dans  la  rue,  au  milieu  de  la  foule  et 
du   bruit.   —   Encore   la   sombre   vision   était-elle   restée   en 
lui   et   le   poursuivit-elle   tout   le  jour,   tandis   qu'il   allai! 
pensif  le  Imig  de  la  grève. 

Quelque  chose  lui  disait  que  le  sort  de  ce  misérable  pri 
sonnier  touchait  au  sien,  et  qu'il  venait  de  passer  à  côte 
d  un  grand  événement  de  sa  vie.  Lassé  enfin  par  ces  près 
sentiments  mystérieux,  il  se  dirigea,  comme  le  jour  finis- 
sait, vers  la  lice  des  TourncUes.  Les  tournois  de  la  journée, 
auxquels  Gabriel  n'avait  pas  voulu  prendre  part,  se  ter- 
minaient. Ciabriel  put  apercevoir  Diane,  et  fut  aperçu  par 
elle,  et  ce  double  regard  dissipa  l'ombre  de  son  cœur  comme 
un  rayon  de  soleil  dissipe  les  nuages.  Gabriel  oublia  le 
morne  captif  qu'il  avait  vu  dans  le  jour  pour  ne  plus  son- 
ger qu'à  l'éblouissante  jeune  fille  qu'il  allait  revoir  dans 
la  soirée. 


ÉLÉGIE    PENDANT     LA     COMÉDIE 


C'était  une  tradition  du  règne  de  François  î^'.  Trois  fols 
par  semaine  au  moins,  le  roi.  les  seigneurs  et  toutes  les 
dames  de  la  cour,  se  réunissaient  le  soir  dans  la  cham- 
bre de  la  reine.  Là  on  devisait  des  événements  du  jour  en 
toute  liberté,  parfois  même  en  toute  licence.  Puis,  dans  la 
conversation  générale,  des  entretiens  particuliers  s'établis- 
saient, et,  «  se  trouvant  là.  dit  Brantôme,  une  troupe  de 
•■  déesses  humaines,  chaque  seigneur  et  gentilhomme  entre- 
«  tenait  celle  qu'il  aimait  le  mieux.  »  Souvent  aussi  il  y 
avait  bal  ou  speclacle. 

C'est  à  une  réunion  de  ce  genre  que  devait  se  rendre  le 
soir  même  notre  ami  Gabriel,  et,  contre  son  habitude,  il 
se  para  et  se  parfuma  pour  ne  point  paraître  avec  trop  de 
désavantage  aux  yeux  de  celle  qu'il  aimait  te  mieux,  afin 
de  parler  toujours  comme  Rrantôme. 

La  joie  de  Gabriel  n'était  pas  d'ailleurs  sans  quelque  mé- 
lange d'Inquiétude,  et  certains  mots  vagues  et  malsoiinants 
qu'on  avait  murmurés  autour  de  lui  sur  le  prochain  ma- 
riage de  Diane,  ne  laissaient  pas  que  de  le  troubler  inté- 
rieurement. Tout  au  bonheur  qu'il  avait  ressenti  en  re- 
voyant Diane  et  en  croyant  retrouver  dans  ses  regards  la 
tendresse  d'autrefois,  il  avait  presque  oublié  d  abord  li 
lettre  du  cardinal  de  Lorraine,  qui  l'avait  pourtant  fait 
partir  si  vite  ;  mais  ces  bruits  qui  circulaient  dans  l'air, 
ces  noms  réunis  de  Diane  de  Castro  et  de  François  de  Mont- 
morency, qu'il  n'avait  entendus  que  trop  distinctement,  reu- 
dlrent  la  mémoire  à  sa  passion.  Diane  se  prêterait-elle  donc 
à  cet  odieux  mariage?  Almeralt-elle  ce  François?  Doutes 
déchirans  que  l'entrevue  du  soir  ne  réussirait  peut-être 
pas  à  dissiper  tout  à  fait. 

Gabriel  avait,  en  conséquence,  résolu  d'interroger  là- 
dessus  Martin-Guerre,  qui  avait  fait  déjà  plus  d'une  con- 
naissance, et,  en  sa  qualité  d'êcuyer,  devait  en  savoir  bien 
plus  long  que  les  maîtres.  Car,  un  effet  d'acoustique  gé- 
néralement observé,  c'est  que  les  bruits  de  toutes  sortes 
retentissent  bien  mieux  en  bas,  et  qu'il  n'y  a  guère  d'échos 
que  dans  les  vallées.  La  résolution  du  comte  d'Exmès  lui 


LES  DEUX  DIANE 


21 


était  venue  au  reste  d'autant  plus  à  propos,  que.  de  son 
coté,  Martin-Guerre  s'était  bien  promis  d'interroger  son 
matlre.  tlont  la  préoccupation  ne  lui  avait  pas  échappé,  et 
i|ul  cependant  n  avait  pas.  en  conscience,  le  droit  de  rien 
cacher  de  ses  actions  et  de  ses  sentiments  à  un  fidùle  servi- 
teur Ue  ciuq  années,  et  à  un  sauveur,  qui  plus  est. 

De  cette  détermination  réciproque,  et  de  la  conversation 
.|Ul  s'ensuivit,  il  résulta  pour  Gabriel  que  Diane  de  Cas- 
tro u  aimait  pas  François  de  Montmorency,  et  pour  Martin- 
Oiierre  que  Gabriel  aimait  Diane  de  Castro. 

Cette  double  conclusion  les  réjouit  tellement  l'un  et  l'au- 
tre, que  Gabriel  arriva  au  Louvre  une  lieure  avant  l'ou- 
verture des  portes,  et  que  Martin-Guerre,  pour  faire  hon- 
neur a  la  malli-esse  royale  du  vicomte,  alla  sur-le-champ 
cliez  le  tailleur  de  la  cour  saclieter  un  justaucorps  de  drap 
brun  et  des  chausses  de  tricot  jaune.  Il  paya  le  tout  comp- 
tant, et  revêtit  immédiatement  ce  costume  pour  le  mon- 
trer dés  le  soir  dans  les  antichambres  du  Louvre,  où  il 
devait  aller  attendre  son  maître. 

.\ussi    le    tailleur   fut-ll    très   étonné    de    voir    une    deml- 

eure  après  reparaître  Martin-Guerre,  et  dans  des  habits 
ùriêrens.  Il  lui  eu  fit  la  remaniue.  Marliu-Guerre  lui  ré- 
londit  que  la  soirée  lui  avait  paru  un  peu  Iraiche.  et  qu'il 
avait  jugé  à  propos  de  se  vêtir  plus  cliaudement.  Du  reste. 
Il  était  toujours  tellement  satisfait  du  justaucorps  et  des 
chausses,  qu  il  venait  prier  le  tailleur  de  lui  vendre  ou  de 
lui  faire  un  justaucorps  du  même  drap  et  de  la  même  coupe. 
Vainement  le  mai-chand  fit  observer  à  Martin-Guerre  qu'il 
aurait  l'air  de  i>orier  toujours  le  même  habit,  et  qu'il  vau- 
drait mieux  demander  un  costume  difïérent.  un  justaucorp.s 
jaune  et  des  chausses  brunes,  par  exemple,  puisqu'il  sera- 
lilait  affeciiouner  ces  couleurs,  Martin-Guerre  ne  voulut 
pas  démoidie  de  son  idée,  et  le  tailleur  dut  lui  promettre 
de  ne  pas  même  varier  la  nuance  des  vêtements  (pi'il  allait 
pi'ompiement  lui  faire,  puisqu'il  n'en  avait  pas  de  tout 
laits.  Seulement,  pour  cette  seconde  commande.  .Martin- 
Guerre  demandait  un  peu  de  crédit.  Il  avait  bellement  ac- 
quitté la  première,  il  était  1  écuyer  du  vicomte  d'Exmès, 
capitaine  des  gardes  du  roi  ;  le  tailleur  était  doué  de  cette 
héroïque  confiance  qui  fut  de  tout  temps  l'apanage  histo- 
rique de  ceux  de  son  état,  il  consentit  et  promit  pour  le 
lendemain  ce  second  costume  complet. 

Cependant  l'heure  pendant  laquelle  Gabriel  avait  dii 
rOder  aux  portes  de  son  paradis  était  écoulée,  et,  avec 
nombre  d  autres  seigneurs  et  dames,  il  avait  pu  pénétrer 
dans  lapîiariement  de  la  reine. 

Du  premier  regard  Gabriel  aperçut  Diane  ;  elle  était  as- 
sise auprès  de  la  reine-dauphine,  comme  on  appela  dès 
iors  ilarie  Stuart. 

L'aborder  sur-le-champ  eût  été  bien  hardi  pour  un  nou- 
veau venu,  et  un  peu  imprudent  sans  doute.  Gabriel  se  ré- 
signa a  attendre  un  moment  favorable,  celui  où  la  conver- 
sation allait  s  animer  et  distraire  les  esprits.  Il  se  mit  a 
causer,  en  attendant,  avec  un  jeune  seigneur  pâle  et  d'ap- 
parence délicate  que  le  liasard  avait  amené  près  de  lui. 
Mais,  après  s'être  quelque  temps  entretenu  de  sujets  insi- 
gniTiaiis  comme  semblait  l'être  sa  personne,  le  jeune 
cavalier   ayant   demandé   a   Gabriel  : 

—  .\  qui  donc  ai-Je  l'honneur  de  parler,   monsieur? 

—  Je  m'appelle  le  vicomte  d'Exmès.  répondit  Gabriel.  Et 
■jserai-je,  monsieur,  vous  adresser  la  même  question  ?  ajou- 
ta-t-il. 

Le  jeune  homme  le  regarda  d'un  air  étonné,  puis  reprit 

—  Je  suis  François  de  Montmorency. 

Il  aurait  dit  :  Je  suis  le  diable  !  Gabriel  se  serait  éloi- 
gné avec  moins  d'épouvante  et  de  précipitation,  François, 
qui  n'avait  pas  lintelllgence  très  vive,  en  resta  tout  stupé- 
fait ;  mais  comme  il  n'aimait  pas  à  travailler  de  tète,  il 
lais.sa  bientôt  de  coté  cette  énigme,  et  alla  chercher  ailleurs 
des  auditeurs   un   peu-  moins   farouches, 

Gabriel  avait  eu  soin  de  diriger  sa  fuite  du  côté  de  Diane 
de  Castro,  mais  il  fut  arrêté  par  un  grand  mouvement  qui 
se  fit  du  côté  du  roi.  Henri  II  venait  d'annoncer  que  vou- 
lant terminer  celte  journée  par  une  surpri.se  aux  dames. 
Il  avait  fait  dresser  un  théâtre  dans  la  galerie,  et  qu'on  al- 
lait y  représenter  une  comédie  en  cinq  actes  et  en  vers  le 
M.  Jean  Antoine  de  Baïf,  intitulée  le  Brave:  celte  nou- 
velle fut  naturellement  accueillie  par  les  remerclments  et 
les  acclamations  de  tous.  Les  gentilhommes  présentèrent  la 
main  aux  dames  pour  passer  dans  la  salle  voisine  où  la 
scène  av.iit  été  Improvisée;  mais  Gabriel  arriva  trop  tard 
auprès  de  Diane,  et  put  seulement  se  placer  non  loin  d'elle 
derrière  la  reine. 

Catherine  de  Médicis  l'aperçut  et  l'appela:  il  dut  venir 
devant  elle. 

—  Monsieur  d'Exmès.  lui  dit-elle,  pourquoi  donc  ne  vous 
a-t-on  pas  vu  au  tournoi  d'aujourd'hui? 

—  Madame,  répondit  Gabriel,  les  devoirs  de  la  charge  que 
sa  Majesté  m'a  fait  l'honneur  de  me  confier  m'en  ont  em- 
pêché. 

—  Tant  pis,'  reprit  Catherine  avec  un  charmant  sourire. 


car  vous  Êtes  à  coup  sûr  un  de  nos  plus  hardis  et  de  nos 
plus  adroits  cavaliers.  Vous  avez  fait  chanceler  le  roi  hier. 
ce  qui  est  un  coup  rare.  J'aurais  eu  du  plaisir  i  être  de 
nouveau  témoin  de  vos  prouesses. 

Gabriel  s'inclina  tout  embarrassé  de  ces  compliments  aux- 
quels il  ne  savait  que  répondre. 

—  Connaissez-vous  la  pièce  que  l'on  va  nous  représenter? 
poursuivit  Catherine,  évidemment  bien  disposée  en  faveur 
du  beau  et  timide  jeuue  homme, 

—  Je  ne  la  connais  qu'en  latin,  répondit  Gabriel,  car 
c'est,  m'a-t-on  dit,  une  simple  imitation  d'une  pièce  de  Té- 
rentius. 

—  Je  vois,  dit  la  reine,  que  vous  êtes  aussi  savant  que 
vaillant,  aussi  versé  dans  les  choses  des  lettres  qu'habile 
aux  coups  de  lance. 

Tout  cela  était  dit  à  demi-voix,  et  accompagné  de  re- 
gards qui  n'étaient  pas  précisément  cruels.  Assurément  le 
,cœur  de  Catherine  était  vide  pour  le  moment.  Mais  sauvage 
comme  l'Uippolyte  d'Euripide.  Gabriel  n'accueillait  ces 
avances  de  l'Italienne  qu  avec  un  air  contraint  et  des 
sourcils  froncés.  L'ingrat  !  il  allait  pourtant  devoir  à  cette 
bienveillance  dont  il  faisait  h  d'abord,  non  seulement  la 
place  qu  il  ambitionnait  depuis  si  longtemps  auprès  de 
Diane,  mais  encore  la  plus  charmante  bouderie  où  pût  se 
trahir  lamour  d'une  jalouse. 

En  effet,  lorsque  le  prologue  vint,  selon  l'usage,  récla- 
mer l'indulgence  de  l'auditoire.  CatJierine  dit  à  Gabriel  : 

—  Allez  vous  asseoir  la  derrière  moi,  parmi  ces  dames, 
monsieur  le  lettré,  pour  qu  au  besoin  je  puisse  avoir  re- 
cours a  vos  lumières. 

Madame  de  Castro  avait  choisi  sa  place  à  l'extrémité 
d'une  ligue,  de  sorte  qu'après  elle  il  n'y  avait  que  le  pas- 
sage. Gabriel,  après  avoir  salué  la  reine,  prit  modestement 
un  tabouret  et  vint  s'asseoir  dans  ce  passage  à  côté  de 
Diane,   afin  de  ne  déranger  personne. 

La  comédie  commença. 

C'était,  ainsi  que  Gabriel  l'avait  dit  à  la  reine,  une  'ml- 
tation  de  l'Eunuque  de  Térence.  composée  en  vers  de  huit 
syllabes  et  rendue  avec  toute  la  pédante  naïveté  du  temps. 
Nous  nous  abstiendrons  d'analyser  la  pièce.  Ce  serait  d'ail- 
leurs un  anachronisme,  la  critique  et  les  comptes  rendus 
n'étant  pas  inventés  encore  à  cette  époque  barbare.  Qu'il 
nous  suffise  de  rappeler  que  le  personnage  principal  de  .a 
pièce  est  un  faux  brave,  un  soldat  fanfaron  qui  se  laisse 
duper  et  malmener  par  un  parasite. 

Or,  dès  le  début  de  la  pièce,  les  nombreux  partisans  des 
Guises  assis  dans  la  salle  virent  dans  le  vieux  pourfendeur 
ridicule  le  connétable  de  Montmorency,  et  les  partisans  de 
Montmorency  voulurent  reconnaître  les  ambitions  du  duc 
de  Guise  dans  les  rodomontades  du  soldat  fanfaron.  Dés 
lors  chaqtie  scène  lut  une  satire  et  chaque  saillie  une  allu- 
sion. On  riait  dans  les  deux  partis  à  gorge  déployée  :  on  se 
montrait  réciproquement  du  doigt,  et  d  vrai  dire,  cette  co- 
médie qui  se  jouait  dans  la  salle,  n'était  pas  moins  amu- 
sante que  celle  que  les  acteurs  représentaient  sur  l'estrade. 

Xos  amoureux  profitèrent  de  l'intérêt  que  prenaient  à  la 
représentation  les  deux  camps  rivaux  de  la  cour  pour  lais- 
ser parler  harmonieusement  leur  amour  au  milieu  des 
huées  et  dos  risées  Ils  prononcèrent  d'abord  leurs  deux 
noms  a  voix  basse.  C'est  là  l'invocation  sacrée. 

—  Diane  .'  .  * 

—  Gabriel  ! 

—  Vous  allez  donc  épouser  François  de  Montmorency? 

—  Vous  êtes  donc  bien  avant  dans  les  bonnes  grâces  de 
la  reine? 

—  Vous  avez  entendu  que  c'est  elle  qui  m'a  appelé. 

—  Vous  savez  que  c'est  le  roi  qui  veut  ce  mariage. 

—  Mais  vous  y  consentez.  Diane? 

—■  Mais  vous  écoulez  Catherine.  Gabriel  ? 

—  Un  mot,  un  seul  !  reprit  Gabriel.  Vous  vous  intéresse» 
donc  encore  à  ce  qu'une  autre  peut  me  faire  éprouver? 
Cela  vous  fait  donc  quelque  chose  ce  qui  se  passe  dans 
mon  cœur? 

—  Cela  me  fait,  dit  madame  de  Castro,  cela  me  fait  ce 
que  vous  fait  à  vous  ce  qui  se  passe  dans  le  mien. 

—  Oh  !  alors.  Diane,  permettez-moi  de  vous  le  dire,  vous 
.êtes  jalouse  si  vous  êtes  comme  moi  :  si  vous  êtes  comme 
mol,  vous  m'aimez  éperdument,  follement. 

—  Monsieur  d'Exmès,  reprit  Diane  qui  un  ni'  ment  vou- 
lut être  sévère,  la  pauvre  enfant  !  monsieur  d'Exmès,  Je 
m'appelle  madame  de  Castro. 

—  Mais  n'êtes-vous  pas  veuve,  madame?  N'êtes-vous  pas 
libre? 

—  Libre,  hélas  ! 

—  Oh  !  Diane  !  vous  soupirez  —  Diane,  avouez  que  ce 
sentiment  de  l'enfant  qui  a  parfumé  nos  premières  années 
a  laissé  quelque  trace  dans  le  cœur  de  la  jeune  fille,  .\vouez, 
Diane,  que  vous  m'aimez  encore  un  peu.  Oh  !  ne  craignez 
pas  qu'on  vous  entende  :  ils  sont  tous  autour  de  nous  aux 
plaisanteries  de  ce  parasite;  Ils  n'ont  rien  de  plus  doux  i 


22 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


écouter   et    ils    rient.    Vous,    Diane,    souriez-moi,    répondez- 
moi:  Diane,   m'almez-vous? 

—  Chut  !  Ne  voyez-vous  pas  que  l'acte  iinit,  dit  la  mali- 
cieuse enfant.  Attendez  que  la  pièce  recommence  au  moins. 

L'entr'acte  dura  dix  minutes,  di.x  siècles  !  Heureusement 
Catherine,  occupée  par  Marie  Stuart,  n'appela  pas  Gabriel. 
Il  eût  été  capable  de  n'y  pas  aller  et  il  eut  été  perdu. 

Quand  la  comédie  recommença  au  milieu  des  éclats  de 
rire  et  des  applaudissements  bruyans  : 

—  Eh  bien  ?  demanda  Gabriel. 

—  Quoi  donc  ?  reprit  Diane  teignant  une  distraction  bien 
loin  de  son  coeur.  .\h  !  vous  me  demandiez,  je  crois,  si  je 
vous  aime.  Eh  bien  !  ne  vous  ai-je  pas  répondu  tout  â 
l'heure  :  «  Je  vous  aime  comme  vous  vous  m'aimez.  » 

—  Ah  !  s'écria  Gabriel,  savez-vous  bien.  Diane,  ce  que 
vous  dites?  Savez-vous  jusqu'où  va  mon  amour  auquel  vous 
dites  le  vôtre  pareil  ? 

—  Mais,  dit  la  petite  hypocrite,  si  vous  voulez  que  je  le 
sache,  11  faut  au  moins  me  l'apprendre. 

—  Ecoutez-moi  alors,  Diane,  et  vous  allez  voir  que,  de- 
puis six  ans  que  je  vous  ai  quittée,  toutes  les  heures  et 
toutes  les  actions  de  ma  vie  ont  tendu  à  me  rapprocher 
de  vous.  C'est  seulement  en  arrivant  à  Paris,  un  mois  après 
votre  départ  de  Vimoutiers,  que  j  ai  appris  qui  vous  étiez  : 
la  fille  du  roi  et  de  madame  de  Valentinois.  Mais  ce  n'était 
pas  votre  titre  de  fille  de  France  qui  m'épouvantait,  c'était 
votre  titre  de  femme  du  duc  de  Castro,  et  pourtant  quelque 
chose  me  disait  :  «  N'importe  ;  rapproche-toi  d'elle,  acquiers 
de  la  renommée,  qu'un  jour  elle  entende  du  moins  pronon- 
cer ton  nom,  et  qu'elle  t'admire  comme  d'autres  te  crain- 
dront. ■>  Voilà  ce  que  je  pensais.  Diane,  et  je  me  donnai 
au  duc  de  Guise  comme  à  celui  qui  me  paraissait  le  plus 
propre  à  me  faire  toucher  vite  et  bien  le  but  de  gloire  que 
j'ambitionnais.  En  effet,  l'année  suivante,  j'étais  enfermé 
avec  lui  dans  les  murs  de  Metz,  et  contribuais  de  toutes  mes 
forces  à  amener  le  résultat  presque  inespéré  de  la  levée  du 
siège.  C'est  à  Metz,  où  j'étais  resté  pour  faire  relever  les 
remparts  et  réparer  tous  les  désastres  causés  par  soixante- 
cinq  jours  d'attaque,  que  j'appris  la  prise  d'Hesdin  par  les 
Impériaux  et  la  mort  du  duc  de  Castro  votre  mari.  Il  ne 
vous  avait  pas  même  revue,  DTane  !  Oh  !  je  le  plaignis, 
mais  comme  je  me  battis  à  Renty  !  vous  le  demanderez  à 
monsieur  de  Guise.  J'étais  aussi  à  Abbeville,  à  Dinant,  à 
navay,  à  Cateau-Cambrésis,  J'étais  partout  où  retentissait 
la  mousquetade,  et  je  puis  dire  qu'il  ne  s'est  rien  fait  de 
glorieux  sous  ce  règne  dont  je  n'aie  eu  ma  petite  part. 

A  la  trêve  de  Vaucelles,  dit  Gabriel  en  poursuivant  son 
récit,  je  vins  à  Paris,  mais  vous  étiez  toujours  au  couvent, 
Diane,  et  mon  repos  forcé  me  lassait  bien,  quand  par 
bonheur  la  trêve  fut  rompue.  Le  duc  de  Guise,  qui  voulait 
bien  déjà  m'accorder  quelque  estime,  me  demanda  si  je 
voulais  le  suivre  en  Italie.  Si  je  le  voulais  !  Les  Alpes  fran- 
chies en  plein  hiver,  nous  traversons  le  Milanais,  Valenza 
est  emportée,  le  Plaisantin  et  le  Parmesan  nous  livrent  pas 
sage,  et  d'une  marche  triomphale  par  la  Toscane  et  les 
Etats  de  l'Eglise,  nous  arrivons  aux  Abruzzes.  Cependant 
1  argent  et  les  troupes  manquent  à  monsieur  de  Guise;  il 
prend  pourtant  Campli  et  assiège  Civitella  ;  mais  l'armée 
est  démoralisée,  l'expédition  compromise.  C'est  à  Civitella, 
Diane,  que  par  une  lettre  de  Son  Eminence  de  Lorraine  à 
son  frère,  j'apprends  votre  mariage  annoncé  avec  François 
de  Montmorency. 

Il  n'y  avait  plus  rien  de  bon  à  faire  de  ce  cOté  des  .•Mpes. 
monsieur  de  Guise  en  convenait  lui-même,  et  j  obtins  alors 
de  sa  bonté  de  revenir  en  France,  appuyé  de  sa  recomman- 
dation puissante,  pour  apporter  au  roi  les  drapeaux  con- 
quis. Mais  ma  seule  ambition  était  de  vous  voir,  Diane,  de 
vous  parler,  de  savoir  de  vous  si  vous  contractiez  volon- 
tiers ce  nouveau  mariage,  et  enfin,  après  vous  avoir  ra- 
conté, comme  je  viens  de  le  faire,  mes  luttes  et  mes  efforts 
de  six  années,  de  vous  demander  ce  que  je  vous  demande  ; 
■1  Diane,  dites,  m'aimez-vous  comme  je  vous  aime?  » 

—  Ami,  dit  doucement  madame  de  Castro,  je  vais  vous 
répondre  à  mon  tour  avec  ma  vie.  Quand  j'arrivai,  enfant 
de  douze  ans,  à  cette  cour,  après  les  premiers  moments 
que  l'étonnement  et  la  curiosité  remplirent,  l'ennui  me 
prit,  les  chaînes  dorées  de  cette  existence  me  pesèrent,  et 
je  regrettai  bien  .amèrement  nos  bois  et  nos  plaines  de  Vi- 
moutiers et  de  Montgommery.  Gabriel  :  Chaque  soir  je 
m'endormais  en  pleurant  Le  roi  mon  père  était  pourtant 
bien  bon  pour  moi,  et  je  tiVchais  de  répondre  à  son  affection 
par  mon  amour.  Mais  où  était  ma  liberté?  où  était  Aloy.se? 
où  étiez-vous.  Gabriel?  Je  ne  voyais  pas  le  roi  tous  les 
jours.  Madame  de  Valentinois  était  avec  moi  froide  et  con- 
trainte, et  semblait  presque  m'évlter,  et  moi,  j'ai  besoin 
d'être  aimée,  Gabriel,  vous  vous  en  souvenez.  Donc,  j'ai 
bien  souffert,  ami,  cette  première  année. 

—  Pauvre  chère  Diane  !  dit  Gabriel  ému. 

—  Ainsi,  reprit  Diane,  tandis  que  vous  combattiez,  je 
languissais.  L'homme  agit  et  la  femme  attend,  c'est  le  sort. 
Mais  il  est  parfois  bien  plus  dur  d'attendre  que  d'agir    Dès 


la  première  année  de  ma  solitude,  la  mort  du  duc  de  Cas- 
tro me  laissa  veuve,  et  le  roi  m'envoya  passer  mon  deuil 
au  couvent  des  Filles-Dieu.  Mais  l'existence  pieuse  et  calme 
qu'on  menait  au  couvent  convenait  bien  mieux  à  ma  na- 
ture que  les  intrigues  et  les  agitations  perpétuelles  de  la 
cour.  Aussi,  mon  deuil  terminé,  je  demandai  au  roi  et  j'ob- 
tins de  rester  encore  au  couvent.  On  m'y  aimait  au  moins  ! 
La  bonne  sœur  Monique  surtout  qui  me  rappelait  Aloyse. 
Je  vous  dis  son  nom,  Gabriel,  afin  que  vous  l'aimiez.  Et 
puis  non  seulement  j'étais  chérie  par  toutes  les  sœurs, 
mais  encore  je  pouvais  rêver,  Gabriel,  j'en  avais  le  temps 
et  j'en  avais  le  droit.  J'étais  libre;  et  qui  remplissait  mes 
rêves,  faits  autant  du  passé  que  de  l'avenir?  ami,  vous  le 
devinez,  n'est-ce  pas? 

Gabriel  rassuré  et  ravi  ne  répondit  que  par  un  regard 
passionné.  Heureusement  la  scène  de  la  comédie  était  des 
plus  intéressantes.  Le  fanfaron  était  odieusement  bafoué, 
et  les  Guise  et  les  Montmorency  se  pâmaient  de  joie.  Les 
deux  amants  auraient  été  moins  seuls  dans  un  désert. 

—  Cinq  années  de  paix  et  d'espoir  passèrent,  continua 
Diane.  Je  n'avais  eu  qu'un  malheur,  celui  de  perdre  En- 
guerrand.  mon  père  nourricier.  Un  autre  malheur  ne  se 
fit  pas  attendre.  Le  roi  me  rappelait  auprès  de  lui  et  m'ap- 
prenait que  j'étais  destinée  à  devenir  la  femme  de  Fran- 
çois de  Montmorency.  J'ai  résisté,  Gabriel,  je  n'étais  plus 
une  enfant  qui  ne  sait  ce  qu'elle  fait.  J'ai  résisté.  Mais  alors 
mon  père  m'a  suppliée,  il  ma  montré  combien  ce  mariage 
importait  au  bien  du  royaume.  Vous  m'aviez  oubliée,  sans 
doute...  Gabriel,  c'est  le  roi  qui  disait  cela  !  Et  puis,  où 
étiez-vous?  qui  étiez-vous?  Bref,  le  roi  a  tant  insisté,  m'a 
tant  implorée.,.  —  C  était  hier,  oui.  c'était  hier!  —  j'ai  pro- 
mis ce  qu'il  voulait,  Gabriel,  mais  à  condition  que.  d'abord, 
mon  supplice  serait  retardé  de  trois  mois,  et  puis,  que  je 
saurais  ce  que  vous  étiez  devenu. 

—  Enfin,   vous  avez  promis?...  dit  Gabriel  palissant. 

—  Oui.  mais  je  ne  vous  avais  pas  revu,  ami,  je  ne  sa- 
vais pas  ce  que,  le  jour  même,  votre  aspect  imprévu  allait 
remuer  en  moi  d'impressions  délicieuses  et  douloureuses 
quand  je  vous  ai  reconnu.  Gabriel,  plus  beau,  plus  fier 
qu'autrefois,  et  pourtant  le  même!  Ah!  j'ai  senti  tout  de 
suite  que  ma  promesse  au  roi  était  nulle  et  ce  mariage 
impossible;  que  ma  vie  vous  appartenait,  et  que  si  vous 
m'aimiez  encore,  je  vous  aimais  toujours.  Eh  bien  !  conve- 
nez que  je  ne  suis  pas  en  reste  avec  vous,  et  que  votre 
vie  n'a  rien  à  reprocher  à  la  mienne. 

—  Oh  !  vous  êtes  un  ange,  Diane  !  et  tout  ce  que  j'ai  fait 
pour  vous  mériter  n'est  rien. 

—  Voyons.  Gabriel,  puisque  maintenant  le  sort  nous  a 
un  peu  rapprochés,  mesurons  les  obstacles  qui  nous  sépa- 
rent encore.  Le  roi  est  ambitieux  pour  sa  fille,  et  les  Castro 
et  les  Montmorency  l'ont  rendu  difficile,  hélas  ! 

—  Soyez  tranquille  sur  ce  point.  Diane,  la  maison  dont 
je  suis  n'a  rien  à  envier  aux  leurs,  et  ce  ne  serait  pas  la 
première  fois  qu'elle  s'allierait  à  la  maison  de  France. 

—  .\h  !  vraiment  !  Gabriel,  vous  me  comblez  de  joie  en 
me  disant  cela.  Je  suis,  comme  vous  le  pensez,  bien  igno- 
rante en  blason.  Je  ne  connaissais  pas  les  d'Exmès.  Là- 
bas,  à  Vimoutiers.  je  vous  appelais  Gabriel  et  mon  cœur 
n'eût  pas  eu  besoin  d'un  nom  plus  doux.  C'est  ce  nom-là 
que  j'aime,  et  si  vous  croyez  que  l'autre  satisfasse  le  l'ol. 
tout  va  bien  et  je  suis  heureuse.  Que  vous  vous  appeliez 
d'Exmès.  ou  Guise,  ou  Montmorency...  du  moment  que  vous 
ne  vous  appelez  pas  Montgommery  tout  va  bien. 

—  Et  pourquoi  donc  ne  faut-il  pas  que  je  sois  un  Mont- 
gommery ?    reprit   Gabriel    épouvanté. 

—  Oh  !  les  Montgommery,  nos  voisins  de  là-bas.  ont  fait, 
à  ce  qu'il  paraît,  du  mal  au  roi;  car  il  leur  en'veut  beau- 
coup. 

—  Oli  !  vraiment  ?  dit  Gabriel  dont  la  poitrine  se  serrait  ; 
mais  sont-ce  les  Montgommery  qui  ont  fait  du  mal  au  roi, 
ou  bien  est-ce  le  roi  qui  a  fait  du  mal  aux  Munlirommery ? 

—  Mon  père  est  trop  bon  pour  avoir  jamais  été  injuste. 
Gabriel. 

—  Don  pour  sa  fille,  oui.  dit  Gabriel,  mais  contre  ses 
ennemis  . 

—  Terrible  peut-être,  reprit  Diane,  comme  vous  l'êtes 
contre  ceux  de  la  France  et  du  roi.  Mais  qu'importe  I  et 
que  nous  font  les  Montgommery.   Gabriel  ? 

—  Si  pourtant   j'étais  un  Montgommery.  Diane? 

—  Oh  !  ne  dites  pas  cela.  ami. 

—  Mais  enfin   si  cela  était  ? 

—  Si  cela  était,  reprit  Diane,  si  je  me  trouvais  ainsi 
placée  entre  mon  père  et  vous,  je  me  jetterais  aux  pieds  de 
l'offensé,  quel  qu'il  fût.  et  je  pleurerais  et  je  supplierais 
tant  que  mon  père  vous  pardonnerait  à  cause  de  mol,  ou 
qu'à  cause  de  moi  vous  pardonneriez  à  mon  père. 

—  Et  votre  voix  est  si  puissante.  Diane,  que  certaine- 
ment l'offensé  vous  céderait,  si  toutefois  il  n'y  avait  pas  eu 
de  sang  versé  ;  car  il  n'y  a  que  le  sang  qui  lave  le  sang. 

—  Oh  !    vous    m'effrayez,    Gabriel  !    c'est    assez   longtemps 


I 


I 


LES  DEUX  DIANE 


l'S 


prolonger  cette  épreuve,  car  ce  n  était  guune  épreuve,  n'est- 
ce  pas? 

—  Oui,   Diane,    une  simple   épreuve.   Dieu   permettra  que 
ce  ne  soit  qu'une  épreuve,  muimura-t-il  comme  à  lui-même. 

—  Et  il  n'y  a,  il  ne  peut  y  avoir  de  lialne  entre  mon  père 
«t  vous? 

—  Je   l'espère   Diane,   je   l'espère  ;  je    souffrirais  trop  de 
vous  faire  souffrir. 

—  A  la  bonne  heure,  Gabriel.  Eh   bien  !  si  vous  espérez 
cela,  mon  ami,  ajouta-t-elle  avec  son  gracieu.\  sourire,  j'es- 


—  Ni  moi,  au  fait,  repartit  Diane,  et  les  avances  de  la 
reine... 

—  Oh  !  méchante  !  dit  Gabriel. 

—  La  méchante,  c'est  elle  qui  vous  sourit  et  non  pas 
moi  qui  vous  gronde,  entendez-vous?  Ne  lui  parlez  plus 
ce  soir,  ami,  je  le  veux 

—  Vous  le  voulez  !  que  vous  êtes  bonne  !  .  Non,  je  ne 
lui  parlerai  pas.  Mais  voici  l'épilogue  aussi  terminé,  hélas  : 
Adieu!  et  à  bientôt,  n'est-ce  pas,  Diane?  Dues-moi  un  der- 
nier mot  qui  ine  soutienne  et  me  console,  Diane? 


Calhcrire  de  Médicis  l'aperçut  et  l'appela. 


père,  moi.  obtenir  de  mon  père  qu'il  renonce  à  ce  mariage 
qui  serait  ma  mort.  Un  roi  puissant  comme  lui  doit  avoir 
enfin  des  dédommagements  à  offrir  à  ces  Montmorency. 

—  Non.  Diane,  et  tous  ses  trésors  et  tout  son  pouvoir  ne 
sauraient  dédommager  de  votre  perte. 

—  Ah  :  c'est  comme  cela  que  vous  l'entendez,  bon,  bon  ! 
vous  m'aviez  tait  peur,  Gabriel.  Jlais  ne  craignez  rien, 
ami  ;  François  de  Montmorency  ne  (lense  pas  comme  vous 
ià-dessus.  Dieu  merci  !  et  il  préférera  à  votre  pauvre  Diane 
un  bâton  de  bols  qui  le  fera  maréchal.  .Moi  cependant,  ce 
glorieux  échange  accepté,  je  préparerai  le  roi  tout  dou- 
cement. Je  lui  rappellerai  les  alliances  royales  de  la  mai- 
son  d'Exmès.    vos  e.\plolts  à  vous,   Gabriel... 

Elle  s'interrompit. 

—  Ah  !  mon  Dieu  !  voilà  la  pièce  qui  finit,  ce  me  semble. 

—  Cinq  actes  que  c'est  court,  dit  Gabriel.  Mais  vous  avez 
raison,  Diane,  et  voilà  l'Epilogue  qui  vient  débiter  l'affa- 
bulation. 

—  Heureusement,  reprit  Diane,  nous  nous  sommes  dit 
à  peu  près  tout  ce  que  nous  avions  à  nous  dire. 

—  Je  ne  vous  en  al  pas  dit  la  millième  partie,  moi,  fit 
Gabriel. 


—  A  bientôt,  à  toujours.  Gabriel,  mon  petit  mari,  souffla 
la  joyeuse  enfant  à  l'oreille  de  Gabriel  charmé. 

Et  elle  disparut  dans  la  foule  pressée  et  bruyante.  Gabriel 
s'esquiva  de  son  côté  pour  éviter,  selon  sa  promesse,  la 
rencontre  de  la  reine  .  Touchante  fidélité  à  ses  serments!., 
et  il  sortit  du  Louvre,  trouvant  qu'Antoine  de  Baïf  était 
un  bien  granl  homme,  et  qu'il  n'avait  jamais  assisté  à 
représentation  qui  lui  eût  fait  autant  de  plaisir. 

Il  prit  en  passant  dans  le  vestibule  Martin-Guerre,  qui 
l'attendait   tout  flambant   dans  ses  habits  neufs. 

—  Eh  bien!  monseigneur  at-il  vu  madame  d'.\ngoulème? 
demanda  l'écuyer  à  son  maître  quand  ils  furent  dans  la 
rue. 

—  Je  l'ai  vue,  répondit  Gabriel  rêveur. 

—  Et  madame  d'Angoulème  aime  toujours  monsieur  le 
vicomte?  poursuivit  Martin-Guerre,  qui  voyait  Gabriel  en 
bonne  disposition. 

—  Maraud!  s'écria  Gabriel,  qui  t'a  dit  cela?  0£i  as-tu 
pris  que  madame  de  Castro  maimàt,  ou  que  j'aimasse  seu- 
lement madame   de  Castro?   Veux-tu   bien   te  taire,  drôl»  ! 

—  Bien  '  murmura  mailrc  Martin,  monseigneur  est  aimé, 
—  sinon  il  aurait  soupiré  et  ne  m'aurait  pas  injurié,  —  et 


ALEX.\NDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


monseigneur   esl    amoureux,   siuon   il  aurait   remarqué   que 
j  ai  une  cape  et  des  chausses  neuves. 

—  (^ue  Tiens-tu  me  parler  de  ctiausses  et  de  cape?  Mais 
en  effet,  tu  n'avais  pas  ce  pourpoint-la  tantôt? 

—  Xon,  monseigneur,  je  lai  acheté  ce  soir  pour  faire 
honneur  à  mon  malti-e  et  à  sa  maltresse,  et  je  lai  payé 
comptant  encore.  —  car  ma  lemme  Bertrande  ma  formé 
à  l'ordre  et  à  l'économie,  comme  à  la  tempérance,  à  la 
chasteté,  et  à  tontes  sortes  de  vertus.  —  Je  dois  lui  rendre 
cette  justice,  et.  si  j'avais  pu  la  lormer.  elle,  à  la  douceur, 
nous   aurions   fait    le   plus   heureux   couple. 

—  C'est  bon,  bavard,  on  te  remboursera  tes  avances,  puis- 
que c'est  pour  moi  que  tu  t'es  mis  en  frais. 

—  Oh  :  monseigneur,  quelle  générosité  !  Mais  si  mon- 
seigneur veut  me  taire  son  secret,  qu'il  ne  me  donne  donc 
pas  cette  nouvelle  preuve  qu'il  est  aimé  comme  il  est  amou- 
reux. On  ne  vide  guère  si  volontiers  sa  bourse  quand  on 
n'a  pas  le  cœur  plein.  D'ailleurs,  monsieur  le  vicomte  con- 
naît Martin-Guerre,  et  sait  qu'on  peut  se  fier  à  lui.  Fidèle 
et  muet  comme  lépée  qu'il  porte! 

—  Soit,  mais  en  voilà  assez,  maitre  ilartin. 

—  Je  laisse  monseigneur  rêver.  . 

Gabriel  rêva  tellement  en  effet  que.  renti-é  dans  son  lo- 
gement, il  eut  absolument  besoin  d'épancher  ses  rêves,  et 
écrivit  dès  le  soir  à  Aloyse. 

'■  Ma  bonne  Aloyse,  Diane  m'aime  !  Mais  non,  ce  n'est 
pas  cela  que  je  dois  te  dire  d'abord.  —  Ma  bonne  Aloyse, 
viens  me  rejoindre;  depuis  six  ans  d'absence,  j'ai  bien  be- 
soin de  t'embrasser.  Les  préliminaires  de  ma  vie  sont  main- 
tenant posés.  Je  suis  capitaine  des  gardes  du  roi.  un  des 
grades  militaires  les  plus  enviés,  et  le  nom  que  je  me 
suis  fait  m'aidera  à  remettre  eu  honneur  et  gloire  celui 
que  je  tiens  de  mes  aieux.  J  ai  aussi  be.soin  de  toi  pour 
cette  tâche,  -\loyse.  Et  enfin  j  ai  besoin  de  toi  parce  que 
je  suis  heureux,  parce  que.  je  le  répète,  Diane  m'aime,  — 
oui.  la  Diane  d'autrefois,  ma  sœur  d  enfance,  qui  n'a  pas 
oublié  sa  bonne  Aloyse,  quoiqu'elle  appelle  le  roi  son  père. 
Eh  bien  !  Aloyse,  la  fllle  du  roi  el  de  madame  de  \  alenti- 
nois.  la  veuve  du  duc  de  Castro  na  jamais  oublié  et 
aime  toujours  de  toute  son  âme  charmante  son  obscur  ami 
de  Tlmoutiers.  Elle  vient  de  me  le  dire  il  n  y  a  pas  une 
heiue.  —  et  sa  voix  douce  retentit  encore  â  mon  cœur. 

■  Viens  donc,  Aloyse,  car  vraiment  je  suis  trop  heureux 
pour  être  heureux  seul.  ■> 


XI 


LX  PAIX  or  LA  GUERRE  V 


Le  7  juin,  il  y  avait  séance  du  conseil  du  roi.  et  le  con- 
seil d'Etat  était  au  grand  complet.  Autour  d'Henri  II  et 
des  princes  de  sa  maison  siégeaient  ce  jour-là  Anne  de 
.Montmorency,  le  cardinal  de  Lorraine  et  son  frère  Charles 
de  Guise,  ai-chetéque  de  Reims,  le  chancelier  Olivier  de 
Lenville.  le  lîrésident  Bertrand,  le  comte  d'.\umale,  Sedan, 
llumières,    et   Saint-.\ndré  avec   son    fils. 

Le  vicomte  d'Exmès,  en  qualité  de  capitaine  des  gardes, 
se  tenait  deboilt  près  de  la  porte,  lépée  nue. 

Tout  l'intérêt  de  la  séance  était,  comme  d'habitude,  dans 
le  jeu  des  ambitions  adverses  des  maisons  de  Montmorency 
et  de  Lorraine,  représentées  ce  Jour-là  au  conseil  par  le 
connétable  lui-même  et   le  cardinal. 

—  Sire,  disait  le  cardinal  de  Lori-aine.  le  danger  est  pres- 
sant, l'ennemi  est  à  nos  portes.  Une  redoutable  armée  s'or- 
ganise en  Flandre,  et  demain  Pliilippe  11  peut  envahir  notre 
territoire,  et  Marie  d'.\npléterre  vous  déclarer  la  gueri-e. 
Sire,  il  vous  fatit  Ici  un  général  intrépide,  jeune  et  vigou- 
reux, qui  ijulsse  agir  hardiment  et  dont  le  nom  seul  soit 
déjà  un  sujet  tl'eflrol  pour  l'Espagnol  et  lui  rappelle  dé 
récentes  défaites. 

—  Comme  le  nom  de  votre  frère  monsieur  de  Guise,  par 
exemple,   dit  Montmorency  avec  ironie. 

—  Qomme  le  nom  de  mon  frère,  en  effet,  répondit  bra- 
vement le  cardinal:  comme  le  nom  du  vainqueur  de  Metz, 
de  Renty  et  de  Valenza.  Oui.  Sire,  c  est  le  duc  de  Guise 
qu'il  est  npces.saire  de  rappeler  promptoment  d'Italie,  où 
les  moyens  lui  manquent,  «ii  il  vient  d'être  forcé  de  lever 
le  siège  de  Civiiella.  et  où  sa  présence  et  celle  de  .son  armée. 
qui  seraient  utiles  contre  l'invasion,  deviennent  inutiles  pour 

'  la  conquête. 

Le  roi  se  tourna  nonchalamment  vers  JI.  de  Montmorency. 
comme  pr>ur   lui   dire:   A   votre  loiir 

—  Sire,  reprit  en  effet  le  connétable,  rappelez  l'armée. 
soit  !  puisque  aussi  bien  cette  conquête  pompeuse  d'Italie 
finit,  comme  je  l'avais  prédit,  par  le  ridicule.  Mais  qn'avez- 
Tous  besoin  du  général?  Voyez  les  dernières  nouvellag  du 
nord:  la  frontière  des  Pays-Bas  est  tran<iuille  :  Philippe  II 
tremble,  et  Marie  d'Angleterre  se  tait.  Vous  pouvez  encore 


renouer  la  trêve.  Sire,  ou  dicter  les  conditions  de  la  paix 
Ce  n'est  pas  un  aventui-eux  capitaine  qu'il  vous  faut,  c'est 
un  ministre  expérimenté  et  sage,  que  la  fougue  de  1  âge 
n  aveugle  pas.  pour  qui  la  guerre  ne  soit  pas  l'enjeu  d  une 
ambition  insatiable,  et  qui  puisse  poser  avec  honneur  et 
dignité   pour  la  France  les  bases  d'une  paLx  durable. 

—  Comme  vous-même,  par  exemple,  monsieur  le  conné- 
table, interrompit  avec  amertume   le  cardinal  de  Lorraine 

—  Comme  moi-même,  reprit  superbement  Anne  de  Mont- 
morency, et  je  conseille  ouvertement  au  roi  de  ne  pas 
s'occuper  des  chances  d'une  guerre  qu  on  ne  fera  que  s'il 
le  veut  et  quand  il  le  voudra.  Les  affaires  intérieures,  l'état 
des  finances,  les  Intérêts  de  la  religion,  réclament  bien  plus 
particulièrement  nos  soins  ;  et  un  administrateur  prudent 
vaut  cent  fois  aiijourd'hui  le  plus   entreprenant  général 

—  Et  a  droit  cent  fois  plus  aux  faveurs  de  Sa  Majesté, 
n'est-ce  pas?  dit  aigrement  le  cardinal  de  Lorraine. 

—  Son  Eminence  achève  ma  pensée,  poursuivit  froide- 
ment Montmorency,  et,  puisqu'elle  a  mis  la  question  sur 
ce  terrain,  eh  '.  bien,  j'oserai  demander  à  Sa  Majesté  la 
preuve    que    mes    services    pacifiques    lui    plaisent. 

—  Qu'est-ce  que  c'est?   dit  en   soupirant    le   roi. 

—  Sire,  j'adjure  Votre  Majesté  de  déclarer  publiquement 
l'honneur  qu'elle  daigne  faire  a  ma  maison  en  accordant 
à  mon  fils  la  main  de  madame  d'Angoulême.  J'ai  besoin 
de  cette  manifestation  officielle  et  de  cette  solennelle  pro 
messe  pour  marcher  fermement  dans  ma  voie,  sans  avoir 
à  craindre  les  doutes  de  mes  amis  et  les  clabauderies  de 
mes  ennemis. 

Cette  hardie  requête  fut  accueillie,  malgré  la  présence 
du  roi,  par  des  mouvements  d  approbation  ou  d'improba- 
tion,  selon  que  les  conseillers  appartenaient  à  l'un  ou  à 
l'autre  parti.  * 

Gabriel  pâlit  et  frissonna.  Mais  il  reprit  un  peu  courage, 
en  entendant  le  cardinal  de  Lorraine  répondre  avec  vi- 
vacité : 

—  La  bulle  du  saint-père,  qui  casse  le  mariage  de  Fran- 
çois de  Montmorency  et  de  Jeanne  de  Fiennes.  n'est  pas 
encore  ariivée,  que  je  sache,  et  peut  ne  pas  arriver  du  tout. 

—  On  s  en  passerait  alors,  dit  le  connétable  :  un  édit 
peut   déclarer  nuls  les  mariages  clandestins. 

—  Mais  un  édit  n'a  pas  d'effet  rétroactif,  répondit  le 
cardinal. 

—  On  lui  en  donnerait  un,  n'est-il  pas  \Tai.  Sire?  Dites- 
le  hautement,  je  vous  en  conjure,  pour  apporter  à  ceux 
qui  m'attaquent  et  à  moi-même.  Sire,  tm  témoignage  cer- 
tain de  l'approbation  que  vous  voulez  bien  accorder  a  me."- 
vues.  Dites-leur  que  votre  bienveillance  royale  irait  jus- 
qu'à donner  un  effet  rétroactif  à  ce  juste  édit. 

—  Sans  doute,  on  pourrait  le  lut  donner,  dit  le  roi.  dont 
la  faiblesse  indifférente  semblait  céder  à  ce  ferme  langage. 

Gabriel  fut  obligé  pour  ne  pas  tomber  de  se  soutenir  sur 
son  épée. 

Le  regard  du  connétable  étincela  de  joie.  Le  parti  de  la 
paix  semblait,  grâce  à  son  impudence,  décidément  triom- 
pher. 

Mais  en  ce  moment  un  bruit  de  trompettes  retentit  dans 
la  cour;  l'air  qu'elles  jouaient  était  un  air  étranger;  les 
membres  du  conseil  se  regardèrent  surpris.  L'huissier  entra 
presque    aussitôt,    et    après    un    profond    salut  : 

—  Sir  Edward  Flaming,  héraut  d'Angleterre,  sollicite, 
dit-il.    l'honneur  d'être   admis  en    présence  de   Sa    Majesié 

—  Faites  entrer  le  héraut  d'Angleterre,  dit  le  roi  surpris 
mais  calme. 

Henri  fît  un  signe  :  le  dauphin  et  les  princes  vinrent  se 
ranger  debout  autour  de  lui,  et  autour  des  princes  les  au- 
tres membres  du  conseil  r^al.  Le  héraut,  accompagné  seu- 
lement de  deux  suivants  d'armes,  fut  introduit.  Il  salua  le 
roi.  qui,  du  fauteuil  où  il  resta  assis.  Inclina  légèrement 
la  tête 

Le  héraut  dit  alors  : 

—  Marie,  reine  d'.Angleterre  et  de  France,  à  Henri,  roi 
de  France  «  Pour  avoir  entretenu  relation  et  amitié  avec 
les  proiestans  anglais,  ennemis  de  notre  religion  et  de 
notre  Etat,  et  pour  leur  avoir  offert  .et  promis  secours  et 
protection  contre  les  justes  poursuites  exercées  sur  eux, 
—  Nous,  Marie  d'.\ngleterre,  dénonçons  la  guerre  sur  terre 
et  sur  mer  à  Henri  de  France.  Et  en  gage  de  ce  défi.  moi. 
Edward  Flaming.  héraut  d'Angleterre,  je  jette  ici  mon  gant 
de  bataille.  » 

Sur  un  geste  du  roi.  le  vicomte  d'Exmès  alla  ramasser 
le  gant  de  sir  Flaming.  Puis  Henri  dit  simplement  et  froi- 
dement au  héraut  : 

—  Merci  ! 

Détachant  ensuite  le  magnifique  collier  qu'il  portait,  H 
le  lui  fit  remettre  par  Gabriel,  et  ajouta  avec  un  nouveau 
signe  de  tête  : 

—  Vous  pouvez  vous  retirer. 

Le  héraut  salua  profondément  et  sortit  L'in.stant  d'après, 
on  entendit  résonner  de  nouveau  les  trompettes  anglaises, 
et  ce  fut  alors  seulement  que  le  roi  rompit  le  silence. 


! 


LES  DEUX  DIANE 


25. 


—  Mon  cousin  de  Montmorency,  dit-il  au  connétable,  11 
me  semble  que  vous  vous  ^licz  un  peu  trop  hâté  de  nous 
iiiometli-e  la  paix  et  les  bonnes  intentions  de  la  reine  Marie. 
Cette  protection,  soi-disant  dunnée  aux  protestants  anglais, 
est  un  pieux  prétexte  (jui  caclie  l'amour  de  notre  sœur  d'An- 
gleterre pour  son  jeune  mari  Philippe  II.  La  guerre  avec 
n-  deux  époux,  soit  :  Un  roi  de  France  ne  la  redoute  pas 
avec  l'Europe,  et,  si  la  iroutiere  des  l'ays-Bas  nous  laisse 
un  peu  le  temps  de  nous  reconnaître.  . 

—  Eh  bien  !  qu'est-ce  donc?  Qu'y  a-t  il  encore,  Florimond? 

—  Sire,  dit  l'huissier  en  rentrant,  un  courrier  extraordi- 
naire de  monsieur  le  gouverneur  de  Picardie,  avec  des  dé- 
pêches jiressées. 

—  .\Ilez  voir  ce  que  c'est,  je  vous  prie,  monsieur  le  car- 
dinal de  Lorraine,  dit  gracieusement  le  roi. 

Le  cardinal  revint  avec  les   dépêches  qu'il  remit  à  Henri 

—  Ah  ;  ah  :  messieurs,  dit  le  roi  après  y  avoir  jeté  un 
coup  d'oeil,  voici  bien  d'autres  nouvelles.  Les  armées  de 
Philippe  II  se  réunissent  à  Civet  et  monsieur  Gaspard  de 
("oligny  nous  mande  que  le  duc  de  Savoie  est  a  leur  tête 
Uu  digne  ennemi  I  Votre  neveu,  monsieur  le  connétable, 
pense  que  les  troupes  espagnoles  vont  attaquer  Mézières  et 
Rocroy  pour  isoler  Marienbourp.  I!  demande  en  toute  hâte 
des  secours  pour  munir  ces  places  et  tenir  tête  aux  pre- 
miers   assaillans. 

Toute  rassemblée  s'était  à  moitié  levée,  émue  et  agitée. 

—  Monsieur  de  Montmorency,  reprit  Henri  en  souriant 
tranquillement,  vous  n'êtes  pas  heureux  dans  vos  prédic- 
tions d'aujourd'hui.  Marie  d'Angleterre  se  tait,  disiez-vous, 
et  nous  venons  d'entendre  ses  trompettes  retentissantes. 
Philippe  II  a  peur  et  les  Pays-Bas  sont  tranquilles,  ajou- 
tiez-vous.  Or,  le  roi  d'Espagne  n'a  pas  plus  peur  que  nous, 
e%  les  Flandres  se  remuent  passablement,  ce  me  semble. 
Décidément,  je  vois  que  les  administrateurs  prudents  doi- 
vent céder  le  pas  aux  hardis  généraux. 

—  Sire,  dit  Aune  de  Montmorency,  je  suis  connétable  de 
France,  et  la  guerre  me  connaît  mieux  encore  que  la  paix. 

—  C'est  juste,  mon  cousin,  reprit  le  roi,  et  je  vois  avec 
plaisir  que  vous  vous  rappelez  i  temps  la  Bicoque  et  Ma- 
rignan,  et  que  les  idées  belliqueuses  vous  reviennent.  Tirez 
donc  du  fourreau  votre  épée.  je  m'en  réjouis.  Tout  ce  que 
Je  voulais  dire,  c'est  que  nous  ne  devons  plus  penser  qu'à 
faire  la  guerre,  et  ù  la  faire  bonne  et  glorieuse.  Monsieur 
le  cardinal  de  Lorraine,  écrivez  i  votre  frère,  monsieur  de 
Guise,  qu'il  ait  à  revenir  sur-le-champ.  Quant  aux  affaires 
d'Intérieur  et  de  famille,  il  faut  nécessairement  les  ajour- 
ner; et,  pour  le  mariage  de  madame  d'Angoulème,  mon- 
sieur de  Montmorency,  nous  ferons  bien  maintenant,  je 
crois,  d'attendre  la  dispense  du  pape. 

Le  connétable  lit  la  grimace,  le  cardinal  sourit,  Gabriel 
respira. 

—  Allons  !  messieurs,  ajouta  le  roi,  qui  semblait  avoir 
secoué  tout  à  fait  sa  torpeur  :  allons .'  nous  avons  à  nous 
recueillir  pour  songer  gravement  à  tant  de  choses  graves. 
La  séance  est  levée  ce  matin  ;  mais  il  y  aura  conseil  dès 
ce  soir.  A  ce  soir  donc,  et  Dieu  protège  la  France  ! 

—  Vive  le  roi  !  crièrent  tout  d'une  voix  les  membres  du 
conseil. 

Et  l'on  se  sépara 


XII 

IN   DOCBLE   FRIPON 


Le  connéialile  sortait  soucieux  de  cliez  le  roi.  Maître  Ar- 
,DauId  du  ïhill  se  trouva  sur  son  chemin  et  l'appela  à 
voix  basse. 

Ceci  se  passait  dans  la  grande  galerie  du  Louvre.  . 

—  Monseigneur,   un   mot...    ' 

—  Qu'est-ce  donc?  dit  le  connétable.  Ah!  c'est  vous,  Ai-- 
nauld?  Que  me  voulez-vous?  Je  ne  suis  guère  en  train  de 
vous  écouter  aujourd'hui 

—  Oui,  Je  conçois,  reprit  Arnauld,  monseigneur  est  con- 
iraiié  de  la  tournure  que  prend  le  projet  de  mariage  entre 
madame  Diane  et  monseigneur  François. 

—  Comment  sais-tu  cela  déjà,  drûie?  Mais  au  fait,  que 
m'importe  qu'on  le  sache.  —  Le  vent  est  à  la  pluie  et  aux 
Guises,   le  fait  est  certain. 

—  Mais  le  vent  sera  demain  au  beau  temps  et  aux  Mont- 
morency, dit  l'espion;  et  s'il  n'y  avait  aujourd'hui  que  le 
roi  contre  ce  mariage,  le  roi  serait  pour  ce  mariage  de- 
main. Non.  l'obstacle  nouveau,  qui  va  vous  barrer  la  route, 
monseigneur,   est   plus   grave  et   vient   d'ailleurs. 

—  Et  d'où  peut  venir,  dit  le  connétable,  un  obstacle  plus 
grave  que  la  défaveur  ou  seulement  la  froideur  du  roi  ? 

—  Mais  de  madame  d'Angoulème,  par  exemple,  répondit 
Arnauld, 

—  Tu  as  flairé  quelque  chose  de  ce  côté-là,  mon  fin  limier  : 


dit  en  se  rapprochant  le  connétable,  évidemment  intéressé. 

—  A  quoi  monseigneur  pensait-il  donc  que  j'eusse  em- 
ployé les  quinze  jours  qui   viennent  de  s'écouler? 

—  C'est  vrai,  il  y  a  longtemps  qu'on  n'a  entendu  parler 
de  toi. 

—  M  directement,  ni  Indirectement,  monseigneur  :  re- 
prit fièrement  .\rnauld,  et  vous,  qui  me  reprochez  d'être 
noté  trop  souvent  dans  les  rapports  des  rondes  du  guet  de 
la  police,  il  me  semble  que,  depuis  deux  semaines,  j'ai  tra- 
vaillé sagement  et  sans  bruit. 

—  C'est  encore  vrai,  dit  le  connétable,  et  je  m'étonnais- 
de  n'avoir  plus  à  intervenir  pour  te  tirer  d'embarras,  co- 
quin, qui  bois  quand  tu  ne  joues  pas,  et  qui  ribaudes 
quand  tu  ne  te  bats  pas. 

—  Et  le  héros  turbulent  de  ces  quinze  derniers  jours,  ce 
n'a  pas  été  moi,  monseigneur,  mais  certain  écuyer  du 
nouveau  capitaine  des  gardes,  le  vicomte  d'Exmès.  un 
nommé  Martin-Guerre. 

—  Eu  elïet.  je  me  le  rappelle,  et  Martin-Guerre  a  rem- 
placé Arnauld  du  Thill  sur  le  rapport  que  je  dois  examiner 
chaque  soir. 

—  Qui.  par  exemple,  l'autre  soir,  a  été  rama.ssé  ivre- 
mort  par  le  guet?  demanda  Arnauld. 

—  Martin-Guerre. 

—  Qui,  à  la  suite  d'une  querelle  de  jeu  pour  des  dés 
reconnus  pipés,  a  donné  un  coup  d'épée  au  plus  beau  gen- 
darme  du   roi   de   France  ? 

—  Oui,    Martin-Guerre    encore. 

—  Qui,  liier  enfin,  a  été  suriuis  essayant  d'enlever  la 
femme  de  maître  Gorju,  taillandier? 

—  Ce  Martin-Guerre  toujours  !  dit  le  connétable.  Un  drôle 
tout  à  fait  pendable.  Et  son  maître,  le  vicomte  d'Exmès,  que 
je  t'ai  chargé  de  surveiller,  ne  doit  pas  valoir  mieux  que 
lui  :  car  il  le  soutient,  le  défend,  et  assure  que  son  écuyer 
est  le  plus  doux  et  le  plus  rangé  des  hommes. 

—  C'est  ce  que  vous  aviez  parfois  la  bonté  de  dire  pour 
moi.  monseigneur.  Martin-Guerre  se  croit  possédé  du  diable. 
La  vérité  est  que  c'est  moi  qui  le  possède. 

—  Quoi?  qu'est-ce?  tu  n'es  pas  Satan?  s'écria  en  se  si- 
gnant tout  effrayé  le  connétable,  ignorant  comme  une  carpe, 
et  superstitieux  comme  un  moine. 

Maître  Arnauld  ne  répondit  que  par  un  ricanement  in- 
fernal,  et,   quand   il   vit   .Montmorency   assez   effrayé  : 

—  Eh  !  non,  je  ne  suis  pas  le  diable,  monseigneur,  dit-il. 
Pour  vous  le  prouver  et  vous  rassurer,  tenez,  je  vous  de- 
mande cinquante  iiistoles.  Or.  si  j'étais  le  diable,  aurais-je 
besoin  d'argent,  et  me  tirerais-je  moi-même  par  la  queue? 

—  C'est  juste,  dit  le  connétable,  et  voilà  les  cinquante 
pistoles. 

.—  Que  J'ai  bien  gagnées,  monseigneur,  en  gagnant  la  con- 
fiance du  vicomte  d'Exmès;  car,  si  je  ne  suis  pas  diable. 
Je  suis  sorcier  un  peu,  et  je  n'ai  qu'à  endosser  certain  pour- 
point brun  et  a  passer  certaines  chausses  jaunes  pour 
que  le  vicomte  d'Exmès  me  parle  comme  à  un  ancien  ami 
et  à  un   confident  éprouvé. 

—  Hum  !  tout  ceci  sent  la  corde,  dit  le  connétable. 

—  Maître  Xostradamus,  rien  qu'en  me  voyant  passer  dans 
la  rue,  m'a  prédit,  au  seul  asiiect  de  ma  physionomie,  que 
Je  mourrais  entre  la  terre  et  le  ciel.  Donc,  je  me  résigne  â 
ma  destinée  et  la  dévoue  à  vos  intérêts,  monseigneur.  Avoir 
à  soi  la  vie  d'un  pendu,  c'est  inappréciable.  Un  homme 
qui  est  sûr  de  finir  par  la  potence  ne  craint  rien,  pas  même 
la  potence.  Pour  commencer,  je  me  suis  fait  le  double 
de  l'êcuyer  du  vicomte  d'Exmè.'^.  Je  vous  disais  que  j'ac- 
complissais des  miracles  !  or.  savez-vous.  devinez-vous,  mon- 
seigneur,  ce  qu'est  ledit  vicomte? 

—  Parbleu  !  un  partisan  effréné  des  Guises. 

—  Mieux.  L'amoureux  aimé  de  madame  do  Castro. 

—  Que  me  di.s-tu  là.  maraud,  et  comment  sais-tu  cela? 

—  Je  suis  le  confident  du  vicomte,  vous  dis-je.  C'est  moi 
qui  le  plus  souvent  porte  ses  billets  à  la  belle,  et  apporte 
la  réponse.  Je  suis  au  mieux  avec  la  suivante  de  la  dame, 
—  laquelle  suivante  s'étonne  seulement  d'avoir  un  amou- 
reux si  inégal,  entreprenant  comme  un  page,  un  jour,  et. 
le  lendemain,  timide  comme  une  nonne.  Le  vicomte  d'Ex- 
mès et  madame  de  Castro  se  voient  trois  fois  la  semaine 
chez  la  reine,  et  s'écrivent  tous  les  jours.  Pourtant,  vous  me 
croirez  si  vous  voulez,  leur  amour  est  pur.  Ma  parole  !  Je 
m'intéresserais  à  eux.  si  je  ne  m'intéressais  a  moi.  Ils  s'ai- 
ment comme  des  chérubins,  et  depuis  l'enfance,  à  ce  qu'il 
paraît.  J'entr'ouvre  de  temps  en  temps  leurs  lettres,  et  elles 
me  touchent  Madame  Diane,  elle,  est  jalouse,  devinez  un 
peu  de  qui.  monseigneur  !  —  de  la  reine.  .Mais  elle  a  bien 
tort,  la  pauvrette.  11  se  peut  que  la  reine  pense  au  vicomte 
d'Exmès... 

—  Arnauld,  interrompit  le  connétable,  vous  êtes  un  ca- 
lomniateur ! 

—  Et  votre  sourire,  mon.seigneur,  il  est  au  moins  un  mé- 
disant, reprit  le  drôle.  Je  disais  donc  qu'il  se  pouvait  bien 
<(ue  la  reine  pensât  au  vicomte,  mais  qu'à  coup  sûr,  K  vi- 
comte ne  pensait  pas  a  la  reine.  Ce  sont  des  amours  arca- 
diens    et  irréprochables  que    les    leurs,    et  qui    m'émeuvent 


ALEXWDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


comme  un  doux  roman  pastoral  ou  chevaleresque  ;  ce  qui 
n'empêche  pas,  Dieu  m'épargne  :  de  les  trahir  pour  cin- 
quante pistoles,  ces  pauvres  tourtereaux  :  Mais  avouez, 
monseigneur,  que  j'avais  raison  en  commençant,  et  que 
j'ai  bien   gagné   ces  cinquante  pistoles-Ià. 

—  Soit  :  dit  le  connétahle  ;  mais  comment,  encore  une 
fois,    es-tu   si   bien   informé  ? 

—  .\h  '.  pardon,  monseigneur,  c'est  là  mon  secret,  que 
vous  pouvez  deviner  si  vous  voulez,  mais  que  je  dois  encore 
vous  taire.  Peu  vous  importent,  d'ailleurs,  mes  moyens, 
dont  je  suis  seul  responsable  après  tout,  pourvu  que  vous 
touchiez  la  fin.  Or,  la  fin  pour  vous,  c'est  d'être  renseigné 
sur  les  actes  et  desseins  qui  pourraient  vous  nuire,  et  il 
me  semble  que  ma  révélation  d'aujourd'hui  n'est  pas  sans 
gravité  et  sans  utilité  pour  vous,  monseigneur. 

—  Sans  doute,  coquin  ;  mais  il  faut  continuer  à  épier  ce 
damné  vicomte. 

—  Je  continuerai,  monseigneur  ;  je  suis  à  vous  autant 
qu'au  vice.  Vous  me  donnerez  des  pistoles,  je  vous  don- 
nerai des  paroles,  et  nous  serons  contens  tous  deux.  — 
Oh  :  mais  quelqu'un  entre  dans  cette  galerie.  Une  femme  : 
diable  :  je  vous  dis  adieu,  monseigneur. 

—  Qui  est-ce  donc?  demanda  le  connétable,  dont  la  vue 
baissait. 

—  Eh  :  madame  de  Castro  elle-même,  qui  va  sans  doute 
chez  le  roi.  et  il  est  important  quelle  ne  me  voie  pas  avec 
TOUS,  monseigneur,  quoiqu'elle  ne  me  connaisse  pas  sous 
ces  habit?-lâ.  Elle  s'approche  :  je  m  esquive. 

Il  s'esquiva  en  effet  du  côté  opposé  à  celui  par  où  ve- 
nait Diane. 

Pour  le  connétable,  il  hésita  un  moment,  puis,  prenant 
le  parti  de  s'assurer  par  lui-même  de  la  vérité  des  rapports 
d'.\rnauld,  il  aborda  résolument  madame  d'Angoulème  au 
passage. 

—  Vous  vous  rendez  dans  le  cabinet  du  roi.  madame?  lui 
dit-il. 

—  En  effet,  monsieur  le  connétable. 

—  Je  crains  bien  que  vous  ne  trouviez  pas  Sa  Majesté 
disposée  à  vous  entendre,  madame,  reprit  Montmorency 
naturellement  alarmé  de  cette  démarche,  et  les  nouvelles 
graves  qu'on  a  reçues   . 

—  Rendent  précisément  le  moment  on  ne  peut  plus  oppor- 
tun pour  moi.  monsieur. 

—  Et  contre  moi.  n'est-il  pas  vrai,  madame?  car  vous 
nous  portez  une  terrible  haine. 

—  Hélas  :  monsieur,  le  connétable,  je  n'ai  de  haine  con 
tre  personne. 

—  N'avez-vous  vraiment  que  de  l'amour?  demanda  Anne 
de  Montmorency  d'un  ton  si  expressif  que  Diane  rougit  et 
baissa  les  yeux.  —  Et  c'est  à  cause  de  cet  amour  sans  doute, 
ajouta  le  connétable,  que  vous  résistez  aux  désirs  du  roi 
et  aux  vo'ux  de  mon  fils? 

Diane  embarrassée  se  tut. 

—  .\rnauld  ma  dit  vrai,  pensa  le  connétable,  elle  aime 
le  beau  messager  des  triomphes  de  M    de  Guise. 

—  Monsieur  le  connétable,  reprit  enfin  Diane,  mon  devoir 
est  d'obéir  à  Sa  Majesté,  mais  mon  droit  est  d'implorer 
mon  père. 

—  Ainsi,  dit  le  connétable,  vous  persistez  à  aller  trouver 
le  roi. 

—  Je   persiste. 

—  Eh  bien  :  moi.  je  vais  aller  tiouver  madame  de  Va- 
lentinois.  madame. 

—  Comme  il  vous  plaira,  monsieur 

Ils  se  saluèrent,  et  quittèrent  la  galerie  chacun  par  la  porte 
opposée;  et  au  moment  oil  en  effet.  Diane  entrait  chez  le 
roi,  le  vieux  Montmorency  entrait  chez  la  favorite. 


XIII 

LA   CIME  DtJ  BOh'HEUR 


—  Venez  cà.  maître  .Martin,  disait,  le  même  jour  et  ù  la 
même  heure  à  peu  près,  Gabriel  à  son  écuyer  ;  je  suis 
obligé  d'aller  faire  ma  ronde  et  ne  rentrerai  ici  à  la  mai- 
son que  dans  deux  heures.  Vous.  Martin,  dans  une  heure, 
vous  irez  vous  poster  à  l'endroit  accoutumé,  et  vous  y  at- 
tendrez une  lettre,  une  lettre  importante  que  Jacinthe  "vien- 
dra vous  remettre  comme  d'habitude.  Ne  perdez  pas  une 
minute  et  accourez  me  l'apporter.  Si  ma  ronde  est  achevée, 
j'irai  d'ailleurs  au-devant  de  vous,  sinon  attendez-moi  ici 
Avez-vous  compris? 

—  J'ai  compris,  monseigneur,  mais  j'ai  une  grâce  à  vous 
demander. 

—  Parle. 

—  Faites-moi   accompagner   par   un   garde,   monseigneur, 
je  vous  en  conjure. 

—  t-'n    garde     pour    l'accompagner,    qu'est-ce    que    cette 
nouvelle  folle  ?  que  crains-tu  î 


—  Je  me  crains,  répondit  piteusement  Martin.  11  parait, 
monseigneur,  que  j'eis  ai  fait  de  belles  la  nuit  dernière  ! 
Jusqu'ici  je  ne  m'étais  montré  qu'ivrogne,  joueur  et  bret- 
teur.  Me  voici  paillard  à  présent  :  Moi  que  tout  Artigues  re- 
nommait pour  la  pureté  des  mœurs  et  la  candeur  de  l'âme  '. 
Croiriez-vous,  monseigneur,  que  j'ai  eu  la  bassesse  d  essayer 
cette  nuit  un  rapt?  oui,  un  rapt!  J'ai  tenté,  de  vive  force, 
d'enlever  la  femme  du  sieur  Gorju,  taillandier,  —  une  fort 
belle  femme,  à  ce  qu'il  parait.  Par  malheur,  ou  par  bonheur 
plutôt,  on  m'a  arrêté,  et  si  je  ne  m'étais  encore  nommé  et 
recommandé  de  vous,  je  passais  la  nuit  en  prison.  C'est  in- 
fâme. 

—  Voyons.  Martin,  as-tu  rêvé  ou  commis  cette  nouvelle 
incartade  ? 

—  Rêvé:  monseigneur,  voici  le  rapport.  Rien  qu'en"  le 
lisant,  je  rougissais  jusqu'aux  oreilles.  Oui,  il  fut  un  temps 
où  je  croyais  que  toutes  ces  actions  damnables  étaient  des 
cauchemars  affreux,  ou  bien  que  le  diable  s'amusait  à  pren- 
dre ma  forme  pour  se  livrer  à  des  faits  nocturnes  et  mons- 
trueux. Mais  vous  m'avez  détrompé,  et  d'ailleurs  je  ne  vois 
plus  celui  que  je  prenais  autrefois  pour  mon  ombre  Le 
.saint  prêtre  auquel  j'ai  remis  la  direction  de  ma  conscience 
m'a  détrompé  aussi,  et  celui  qui  viole  toutes  les  lois  divines 
et  humaines,  le  coupable,  le  mécréant,  le  scélérat,  c'est 
bien  moi,  à  ce  qu'on  m'assure.  Or,  c'est  ce  que  je  crois 
désormais.  Comme  une  poule  qui  a  couvé  des  canards,  mon 
âme  conçoit  des  pensées  honnêtes  qui  se  révoltent  en  actes 
impies,  et  toute  ma  vertu  n'aboutit  qu'au  crime.  Je  n'ose 
dire  qu'à  vous  que  je  suis  possédé,  monseigneur,  par  la  rai- 
son qu'on  me  brûlerait  vif,  mais  il  faut,  voyez-vous,  qu'à  de 
certains  moments,  j'aie  vraiment,  comme  on  dit,  le  diable 
au  corps. 

—  Non,  mon  pauvre  Martin,  dit  en  riant  Gabriel,  seule-  . 
ment  tu  te  laisses  aller  à  boire,  je  crois,  depuis  quelque* 
temps,  et  quand  tu  as  bu,  dam  :  tu  vois  double. 

—  Mais  je  ne  bois  que  de  l'eau,  monseigneur,  que  de 
l'eau  :  à  moins  que  celte  eau  de  la  Seine  ne  porte  au  cer- 
veau... 

—  Pourtant.  Martin,  ce  soir  où  l'on  t'a  déposé  ivre  en 
bas  sous  le  porche  ? 

—  Eh  bien  !  monseigneur,  ce  soir-là,  je  m'étais  couché 
et  endormi  en  recommandant  mon  âme  au  Seigneur  ;  je  me 
suis  levé  aussi  vertueusement,  et  c'est  par  vous,  par  vous 
seul,  que  j'ai  appris  la  vie  que  j'avais  menée.  De  même  la 
nuit  où  j'ai  blessé  ce  magnifique  gendarme.  De  même 
cette  nuit  encore  où  le  plus  odieux  attentat.  .  Et  cependant 
je  me  fais  enfermer  et  verrouiller  par  Jérôme  dans  ma 
chambre,  je  clos  mes  volets  à  triple  chaîne  ;  mais  baste  ! 
rien  n'y  fait  ;  je  me  relève,  il  faut  croire,  et  mon  existence 
souillée  de  somnambule  commence.  "Le  lendemain  au  réveil, 
je  me  demande  :  —  Qu'est-ce  que  je  vais  avoir  fait,  doux 
Jésus  :  pendant  mes  absences  de  cette  nuit  ?  Je  descends 
l'apprendre  de  vous,  monseigneur,  ou  des  rapports  du  quar- 
tenier.  et  je  vais  sur-le-champ  décharger  ma  conscience  de 
ces  nouveaux  forfaits  à  confesse,  où  l'on  me  refuse  une  ab- 
solution rendue  impossible  par  d'éternelles  rechutes.  Ma 
seule  consolation  est  de  jeûner  et  de  me  mortifier  une  partie 
du  jour  à  grands  coups  de  discipline.  Mais  je  mourrai,  je  le 
prévois,  dans  l'impénitence  finale. 

—  Crois  plutôt,  Martin,  dit  le  vicomte,  que  cette  fougue 
s'apaisera,  et  que  tu  redeviendras  le  Martin  sage  et  rangé 
d'autrefois.  En  attendant,  obéis  à  ton  maître  et  remplis 
ponctuellement  cette  commission  dont  il  te  charge.  Com- 
ment veux-tu  que  je  te  donne  quelqu'un  pour  l'accompa- 
gner ?  tu  sais  bien  que  tout  ceci  doit  rester  secret,  et  que 
loi  seul  es  dans  la  confidence. 

—  Soyez  silr.  monseigneur,  que  je  vais  faire  mon  po."!- 
sible  pour  vous  contenter.  Mais  je  ne  saurais  répond»e  Je 
moi,  je  vous  en  préviens. 

—  Oh!  pour  le  coup,  Martin,  c'est  trop  fort,  et  pour- 
quoi cela  ? 

—  Ne  vous  impatientez  pas  à  cause  de  mes  absences, 
monseigneur;  —  je  crois  être  là- et  je  suis  ici;  faire  ceci  et 
je  fais  cela.  L'autre  jour,  ayant  pour  pénitence  trente 
pater  et  trente  ave.  je  prends  la  résolution  de  tripler  la  dose 
pour  me  mater  par  un  ennui  surhumain,  et  je  reste  ou 
plutôt  je  crois  rester  à  l'église  Saint-Gervais  à  tourner  dans 
mes  doigts  les  grains  de  mon  chapelet  pendant  deux  heures 
et  plus.  Ah  bien  oui:  en  rentrant  ici.  j'apprends  que  vous 
m'aviez  envoyé  porter  un  billet,  et  qu'a  preuve  je  vous 
avais  rapporté  la  réponse,  et  le  lendemain,  dame  Jacinthe, 
—  une  autre  belle  femme,  hélas  ;  —  me  gronde  pour  avoir 
été  la  veille  très  téméraire  à  son  endroit.  Et  cela  s'est  re- 
nouvelé trois  lois,  monseigneur,  et  vous  voulez  que  je  sols 
sûr  de  moi,  après  de  pareils  tours  de  mon  imagination? 
non,  non  ;  —  Je  ne  suis  p.is  assez  maître  au  logis- pour  cela, 
et  quoique  l'eau  bénite  ne  me  brûle  pas  les  doigts,  il  y  a 
parfois  dans  ma  peau  un  autre  compagnon  que  maître 
îlartin. 

—  Enfin  j'en  cours  le  risque,  dit  Gabriel  impatienté,  et 
comme  Jusqu'Ici,  en  somme,  que  tu  sois  à  l'église  ou  rue 
Froid-Manteau,    tu   t'es   habilement  et   fidèlement   acquitté 


LES  DEUX  DIANE 


(le  la  commission  qjie  je  te  donne,  tu  la  i-empliras  encore 
aujuuidliui,  et  sache,  si  tu  as  besoin  de  cela  pour  stimu- 
ler ton  zèle,  que  lu  vas  me  rapporter  dans  ce  billet  mon 
bonheur  ou  mon  désespoir. 

—  Oh  !  monseigneur,  mon  dévouement  pour  vous  n'a 
pas  besoin  détre  excité,  je  vous  jure,  et  sans  ces  diabo- 
liques substitutions... 

—  Allons:  vas-tu  recommencer*  interrompit  Gabriel,  il 
faut  que  je  parte,  et  toi.  dans  une  heure  pars  aussi,  et  n'ou- 
blie aucune  de  mes  instructions.  Un  dernier  mot  tu  sais 
que  depuis  plusieurs  jours  j'attends  avec  iiKimétude  de 
Normandie  .Vloyse  ma  nourrice,  et  que.  si  elle  arrive  en 
mon  absence,  il  faut  lui  donner  la  chambre  qui  touche  à 
la  mienne,  et  la  recevoir  comme  chez  elle.  Tu  t'en  sou- 
viendras? 

—  Oui,   monseigneur 

—  Allons,  Martin,  promptitude,  discrétion,  et  présence 
d'esprit  surtout. 

Martin  ne  répondit  qu'en  poussant  un  soupir,  et  Gabriel 
quitta  sa  maison  de  la  rue  des  Jardins. 

11  y  revenait  deux  heures  après,  comme  il  l'avait  dit;  — 
lœll  distrait,  la  pensée  préoccupée.  Il  ne  vit  en  entrant  que 
Martin,  courut  A  lui.  lui  prit  des  mains  la  lettre  qu'il  at- 
tendait avec  tant  d'impatience,  le  congédia  du  geste,  et  lut  : 

"  Remercions  Dieu.  Gabriel,  disait  cette  lettre  ;  le  roi  a 
cédé,  nous  serons  heureu.x.  Vous  devez  avoir  appris  déjà 
l'arrivée  du  héraut  d'armes  d'.\ngleterre,  qui  est  venu  dé- 
clarer la  guerre  au  nom  de  la^  reine  i(:irie.  et  la  nouvelle 
du  grand  mouvement  qui  se  prépare  en  Flandre.  Ces  évé- 
nements, menaçants  peut-être  pour  la  France,  sont  favora- 
bles â  notre  amour,  Gabriel,  puisqu'ils  augmentent  le  crédit 
du  jeune  duc  de  Guise,  et  diminuent  celui  du  vieux  Mont- 
morency Le  roi  a  pourtant  encore  hésité.  —  Mais  je  l'ai 
supplié,  Gabriel,  j'ai  dit  que  je  vous  avais  retrouvé,  que 
vous  étiez  noble  et  vaillant  ;  je  vous  ai  nommé  ;  —  tant 
pis  :...  Le  roi.  sans  rien  promettre,  a  dit  qu'il  réfléchirait, 
<iu'après  tout,  l'intérêt  d'Etat  devenant  moins  pressant,  il 
serait  cruel  à  lui  de  compromettre  mon  bonheur,  qu'il  pour- 
rait donner  à  François  de  Montmorency  une  compensation 
dont  il  aurait  à  se  contenter.  Il  n'a  rien  promis,  mais  il 
tiendra  tout.  Gabriel  ;  Oh  :  vous  l'aimerez.  Gabriel,  comme 
je  l'aime,  ce  bon  père,  qui  va  réaliser  ainsi  nos  rêves  de 
six  années  :  J'ai  tant  à  vous  dire,  et  ces  paroles  écrites  sont 
si  froides  :  Ecoulez,  ami,  venez  ce  soir  à  six  heures,  pendant 
le  conseil.  Jacinthe  vous  amènera  près  de  moi,  et  nous  au- 
rons une  grande  heure  pour  causer  de  cet  avenir  radieux 
qui  s'ouvre  à  nous.  Aussi  bien,  je  prévois  que  cette  cam- 
pagne de  Flandre  va  vous  réclamer,  et  il  faut  la  faire,  hé- 
las :  pour  seiTir  le  roi.  et  me  mériter,  monsieur,  moi  qui 
vous  aime  tant.  Car  je  vous  aime,  mon  Dieu,  oui  ]  A  quoi 
bon  essayer  maintenant  de  vous  le  cacher  i  Venez  donc, 
que  je  vole  si  vous  êtes  aussi  heureux  que  votre  Diane.  » 

—  Oh  !  oui,  bien  heureux,  s'écria  fiabriel  à  haute  voix, 
quand  il  eut  achevé  cette  lettre,  et  que  manque-t-il  à  mon 
bonheur  à  présent? 

—  Ce  n'est  pas  sans  doute  la  présence  de  votre  vieille 
nourrice,  dit  tout  à  coup  Aloyse  qui  était  restée  assise,  im- 
mobile et  silencieuse  dans  l'ombre. 

—  -Aloyse  !  s'écria  Gabriel  en  courant  vers  elle,  et  en 
l'embrassant.  —  Aloyse  l  Oh  !  si,  bonne  nourrice,  tu  me 
manquais  bien.  Comment  vas-tu  ?  tu  n'as  pas  changé,  toi. 
Embi'asse-moi  encore.  Je  ne  suis  pas  changé  non  plus,  du 
moins  de  cceur,  de  ce  cœur  qui  t'aime.  J'étais  bien  tour- 
menté de  ton  retard  Demande  à  Martin,  pourquoi  donc 
t  es-tu  fait  si  longtemps  attendre  ? 

—  Les  dernières  pluies,  monseigneur,  ont  effondré  les 
chemins,  et  si,  excitée  par  votre  lettre,  je  n'avais  pas  bravé 
des  obstacles  de  toutes  sortes,  je  ne  serais  pas  arrivée  en- 
core. 

—  Oh  !  tu  as  bien  fait  de  te  hâter.  Aloyse.  tu  as  bien  fait, 
parce  que  vraiment  â  quoi  cela  sert-il  d'être  heureux  touc 
seul?  Vois-tu  cette  lettre  que  je  viens  de  recevoir  ?  elle  est 
de  Diane,  de  ton  autre  enfant,  et  elle  m'annonce,  sais-lu 
ce  qu'elle  m'annonce  ?  que  les  obstacles  qui  s'opposaient  à 
notre  amour  vont  pouvoir  être  levés,  que  le  roi  n'exige 
plus  le  mariage  de  Diane  avec  François  de  Montmorency. 
que  Diane  m'aime  enfin  !  qu'elle  m'aime  1  et  tu  es  là  pour 
écouter  tout  cela,  .•Vloyse,  dis,  ne  suis-je  pas  véritablement 
à  la  cime  du  bonheur  ? 

—  SI  pourtant,  monseigneur,  dit  Aloyse.  sans  quitter  sa 
gravité  triste,  si  pourtant  il  vous  fallait  renoncer  ù  madame 
de   Castro  ? 

—  Impossible,  Aloyse  I  et  puisque  toutes  les  difficultés 
s'aplanissent  comme  d'elles-mêmes  ! 

—  On  peut  toujours  vaincre  les  difficultés  qui  viennent 
des  hommes,  dit  la  nourrice,  mais  non  celles  qui  viennent 
de  Dieu,  monseigneur;  vous  savez  si  je  vous  aim'>.  et  si  je 
donnerais  ma  vie  pour  épargner  à  la  vôtre  l'ombie  d  un 
souci  ;  eh  "jien  1  si  je  vous  disais  :  Sans  en  demander  la 
raison,  monseigneur,  l'enoncez  ;i  madame  de  Castro,  cessez 
de  la  "olr.  étouffez  cet  amour  par  tous  les  moyes  en  votre 
pou''jlr.  Un  «ecret  terrible,  et  dont  je  vous  conjure,  dans 


votre  intérêt  même,  de  ne  pas  me  demander  la  révélation, 
est  entre  vous  deux.  —  Si  je  vous  disais  cela,  suppliante  et 
a  genoux,  que  me  répondriezvoiis  monseigneur  1 

—  Si  c'était  ma  vie.  .\loyse,  que  tu  me  demandais  d'anéan- 
tir, sans  exiger  la  raison,  je  t'oliéirais.  Mais,  mon  amour 
est  hors  de  la  portée  de  ma  volonté,  nourrice,  et  lui  aussi 
vient  de  Dieu. 

—  Seigneur  !  s'écria  la  ncmrrice  en  joignant  les  mains,  il 
blasphème.  Mais  vous  voyez  qu'il  ne  sait  pas  ce  qu'il  fait, 
pardonnez-lui.  Seigneur  ! 

—  Mais  tu  m'épouvantes,  ne  me  tiens  pas,  Aloyse  !  si 
longtemps  dans  ces  angoisses  mortelles,  et,  quoique  tu 
veuilles  et  que  tu  doives  me  dire,  parle,  parle,  je  t'en  sup- 
plie. 

—  Vous  le  voulez,  monseigneur  ?  11  faut  absolument 
vous  révéler  le  secret  que  j'avais  juré  devant  Dieu  de  gar- 
der, mais  que  Dieu  lui-même,  aujourd'hui  m'ordonne  de 
ne  pas  celer  plus  longtemps  ?  Eh  bien  ?  monseigneur,  vous 
vous  êtes  trompé  ;  il  faut,  entendez-moi,  il  est  nécessaire 
que  vous  vous  soyez  trompe  sur  la  nature  de  l'affection  que 
vous  Inspirait  Diane.  Ce  n'était  pas  désir  et  ardeur,  oh  I 
non,  soyez-en  sur,  mais  une  affection  sérieuse  et  dévouée, 
un  besoin  de  protection  amicale  et  fraternelle,  rien  de  plus 
tendre  et  de  plus  intéressé,  monseigneur. 

—  Mais  c'est  une  erreur,  Aloyse,  et  la  beauté  charmante 
de  Diane... 

—  Ce  n'est  pas  une  erreur,  se  hâta  de  dire  .\Ioyse,  et 
vous  allez  eu  convenir  avec  moi  ;  car  la  preuve  va  vous  en 
apparaître  évidente  comme  à  mol-m^me.  Sachez  que,  selon 
toutes  les  probabilités,  hélas  !  madame  de  Castro  —  du 
courage,  mon  enfant  !  —  madame  de  Castro  est  votre  sœur  ! 

—  Ma  sœur  !  s'écria  Gabriel  en  se  dressant  debout  com- 
me mû  par  un  ressort,  ma  sœur  !  répéta  t-il  presque  insensé. 
Comment  la  fille  du  roi  et  de  madame  de  Valeutinois  pour- 
rait-elle être  ma  sœur? 

—  Monseigneur,  Diane  de  Castro  est  née  en  mai  1539, 
n'est-ce  pas  ?  le  comte  Jacques  de  Moutgommery,  votre 
père,  a  disparu  en  janvier  de  la  même  année,  et  savez-vous 
sur  quel  soupçon  ?  savez-vous  de  quoi  on  l'accusait,  votre 
père  ?  d'être  l'amant  heureux  de  madame  Diane  de  Poi- 
tiers, et  le  rival  préféré  du  dauphin,  aujourd'hui  roi  de 
Fi-ance.  Maintenant,  comparez  les  dates,  monseigneur. 

—  Ciel  et  terre  !  s'écria  Gabriel.  Mais  voyons,  voyons, 
reprit-il  en  rassemblant  toutes  les  puissances  de  son  être, 
mon  père  était  accusé,  mais  qui  prouve  que  l'accusation  fût 
fondée  ?  Diane  est  née  cinq  mois  après  la  mort  de  mon  père, 
mais  qui  prouve  que  Diane  n'est  pas  la  fille  du  roi,  qui 
l'aime  comme  son  enfant  ? 

—  Le  roi  peut  se  tromper,  comme  je  puis  me  tromper 
aussi,  monseigneur  ;  remarquez  que  je  ne  vous  ai  pas  dit  : 
Diane  est  votre  sœur.  Mais  il  est  probable  qu'elle  l'est  ;  il 
est  possible  qu'elle  le  soit,  si  vous  voulez.  Mon  devoir,  mon 
terrible  devoir,  n'était-il  pas  de  vous  faire  cet  aveu,  Ga- 
briel ?  Oui,  n'est-ce  pas  ?  puisque  vous  ne  vouliez  pas,  sans 
cet  aveu,  renoncer  à  elle  ?  Maintenant,  que  votre  conscience 
juge  votre  amour,  et  que  Dieu  juge  votre  conscience. 

—  Oh  !  mais  ce  doute  est  mille  fois  plus  affreux  que  le 
malheur  même,  dit  Gabriel.  Qui  me  tirera  de  ce  doute, 
mon   Dieu  ! 

—  Le  secret  n'a  été  connu  que  de  deux  personnes  au 
monde,  monseigneur,  dit  Aloyse,  et  deux  créatures  humai- 
nes seulement  auraient  pu  vous  répondre  :  Votre  père,  en- 
seveli aujourd'hui  dans  une  tombe  ignorée,  et  madame  de 
Valentinois,  qui  n'avouera  jamais,  je  pense,  qu'elle  a 
ti'ompé  le  roi,  et  que  sa  flUe  n'est  pas  la  fille  du  roi. 

—  Oui  et  en  tout  cas,  si  je  n'aime  pas  la  fille  de  mon 
père  dit  Gabriel,  jaTme  la  fille  de  l'assassin  de  mon  père  I 
-  Car  c'est  du  l'oi,  c'est  de  Henri  II  que  j'ai  a  tirer  ven- 
geance de  la  mort  de  mon  père,  n'est-il  pas  vrai,  Aloyse  ? 

—  Qui  sait  encore  cela,  hormis  Dieu  ?  répondit  la  nour- 

—  Partout  confusion  et  ténèbres!  doute  et  terreur!  dit 
Gabriel  Oh  !  j'en  devendrai  fou,  nourrice  !  Mais  non, 
reprit  l'énergique  jeune  homme,  je  ne  veux  pas  deveiiir 
fou  encore;  je  ne  le  veux  pas!  J'épuiserai  d'abord  tous  les 
moyens  de  connaître  la  vérité.  J'irai  à  madame  de  Valen- 
tinois je  lui  demanderai  son  secret  <iui  me  sera  sacré 
Elle  est  catholique,  dévote,  j'obtiendrai  d'elle  un  serment 
qui  m'atteste  sa  sincérité.  J'irai  â  Catherine  de  Médi«s,  qui 
a  su  quelque  chose  peut-être.  J'irai  aussi  à  Diane,  et  la 
main  sur  mon  cœur,  j'interrogerai  les  battements  de  mon 
cœur.  Où  nlral-je  pas  î  J'irais  au  tombeau  de  mon  père,  si 
je  savais  où  le  trouver,  Aloyse,  et  je  l'adjurerais  dune  voix 
si  puissante,  qu'il  se  relèverait  d'entre  les  morts  pour  me 
répondre. 

—  Pauvre  cher  enfanl  !  murmurait  Aloyse,  si  hardi  et  si 
vaillant,  même  après  ce  coup  terrible  !  si  fort  contre  un 
destin  si  cruel  ! 

—  Et  je  ne  perdrai  pas  une  minute  pour  me  mettre  a 
l'œuvre,  dit  en  se  levant  Gabriel,  animé  d'une  sorte  de  fièvre 
d'action.  Il  est  quatre  heures  ;  dans  une  demi-heure,  je  se- 


ALEXANDRE  DLMAS  ILLUSTRE 


rai  près  de  madame  la  grande  sénéchale  ;  une  heure  après, 
chez  la  reine  ;  a  six  heures,  au  rendez-vous  où  Diane  mat- 
tend,  el,  quand  je  reviendrai  ce  soir,  Aloyse,  j'aurai  peut- 
être  soulevé  un  coin  de  ce  voile  lugubre  de  ma  destinée,  .v 
ce  soir. 

—  Et  moi,   monseigneur,  ne  pui.s-je  rien   faire  iiour  vous 
aider  dans  votre  redoutable  tûclie  ?  dit  Aloyse. 

—  Tu  peu.v  prier  Dieu,  Aloyse  ;  prie  Dieu 

—  Pour  vous  et   pour   Diane,   oui,   monseigneur. 

—  Prie    aussi   pour   le   roi,    .Aloyse.    dit    Gabriel   d  un    air 
sombre. 

Et  il  sortit  dun  pas  précipité. 


.\IV 

DiA.vE  HE  Poitiers 


Le  connétable  de  Jloutnioreucy  était  encore  chez  Diane 
de  Poitiers,  et  lui  parlait  d'une  voix  aitiei!;,  uu».  rune 
et  impératif  avec  elle  qu'elle  se  montrait  douce  et  tendre 
poui-  lui. 

—  Kh  !  mort  Dieu  !  c'est  votre  fille,  au  bout  du  compte, 
lui  disait-il.  el  vous  avez  sur  elle  les  mêmes  droits  et  la 
même  autorité  que  le  roi.  Exigez  ce  mariage. 

—  -Mais,  mon  ami,  répondit  Diane,  songez  iiu'ayant  été 
jusqu'ici  as.sez  peu  mure  pour  la  tendresse,  je  ue  puis  es- 
pérer d'être  assez  mère  pour  le  pouvoir,  et  frapper  sans 
avoir  cares.sé.  >;ous  sommes,  vous  le  savez,  madame  d  .Aii- 
goulème  et  moi,  bien  froides  l'une  pour  l'autre,  et,  malgré 
ses  avances  du  commencement,  nous  avons  continué  à  ne 
nous  voir  qu'à  des  intervalles  fort  rares.  Elle  a  su  gagner, 
d'ailleurs,  une  grande  influence  personnelle  sur  l'esprit  du 
loi.  et  je  ne  .siis.  en  vérité,  laquelle  de  iiciu.  deux  est  la 
plus  puissante  a  cette  heure.  Ce  que  vous  me  demandez, 
ami,  est  donc  bien  difficile,  pour  ue  pas  dire  impossible. 
Laissez-là  ce  mariage,  et  remplacez-le  par  une  alliauce 
plus  brillante  encore.  Le  roi  a  fiancé  la  petite  Jeanne  â 
Charles  de  .Mayenne;  nous  obiiendrons  de  lui  la  petite 
Marguerite  pour  votre  fils. 

—  -Mon  fils  couche  dans  un  lit  et  non  dans  un  berceau, 
répondit  le  connétable,  et  comment  une  petite  flUe,  qui 
sait  parler  d  hier,  pourrait-elle  aider  à  la  fortune  de  ma 
maison  ■»  Madame  de  Castro,  au  contraire,  a  comme  voUs 
me  le  faites  remarquer  vous-même  avec  un  merveilleux  ù 
propos,  une  grande  intlueiice  personnelle  .-ur  lespril  du 
roi,  et  voila  pourquoi  je  veux  madame  de  Castro  pour  bru. 
.Mort  Dieu  !  il  est  bien  étrange  que  lorsqu'un  gentilhomme, 
qui  porte  le  nom  du  premier  baron  de  la  chrétienté,  daigne 
épouser  une  bâtarde,  il  éprouve  tant  de  difficultés  ii  con- 
sommer cette  mésalliance.  .Madame,  vous  n'êtes  pas  pour 
rien  la  maîtresse  de  notre  siie,  comme  je  ne  suis  pas  pour 
rien  votre  amant.  Malgré  madamo  de  Castro,  migré  ce 
muguet  qui  l'adore,  malgré  le  roi  lui-même,  je  veux  que  ce 
mariage  .se  fa.sse.  je  le  veux. 

—  EU  bien  !  voyons,  mon  ami,  dit  doucement  Dlafle  de 
l'oltiers,  je  m'engage  a  faire  le  po.ssible  et  l'impossible  pour 
Vous  amener  a  vos  fins,  (^ue  voulez-vous  que  .le  vous  dise 
de  plus  ?  Mais  au  moins,  vous  serez  me  Heur  pour  mol, 
dites,  et  ne  me  parlerez  plus  avec  cette  grosse  voix,  iné- 
cliaijt  '. 

Et  de  ses  lèvres  fines  et  roses,  la  belle  duchesse  effleura 
la   barbé  grise  et  rude  du  vieux  Anne,  qui  se  laissait  faire 

I  11  grommelant. 

Car  telle  était  cette  passion  étrange  et  que  rien  n'expli- 
c|uait  sinon  une  dépravation  singulière  de  la  maîtresse  ido- 
lâtrée d'un  roi  jeune  et  beau  pour  un  vieux  barbon  qui 
la  rudoyait.  La  brusquerie  de  Jlontmorency  la  dédomma- 
geait de  la  galanterie  de  Henri  II.  et  elle  trouvait  plus  de 
charmes  à  être  malmenée  par  l'un  qu'à  être  llattée  par 
l'autre.  Caprice  monstrueux  il'un  coeur  féminin  !  .\nne  de 
.Montmorency  n'était  ni  spirituel  ni  brillant,  et  il  passait,  à 
Juste  titre,  pour  être  avide  et  avare  Les  horribles  supplices 
qu'il  avait  Infligés  a  la  population  rebelle  de  bordeaux,  lui 
avaient   seuls   donné  une  .sorte   de  célébrité  odieuse.    Brave, 

II  est  vrai,  qualité  vulgaire  en  France,  il  n  avait  pourtant 
guère  été  heureux  jusque-la  dans  les  batailles  où  il  s'était 
trouvé.  Aux  victoires  de  Ravennes  et  de  Marignan,  oii  il 
ne  commandait  pas  encore,  on  ne  le  distingua  pas  dans 
la  foule  ;  à  La  Bicoque,  où  11  était  colonel  des  .Suisses,  il 
laissa  ;i  peu  près  massacrer  son  régiment,  et  i\  Pavie.  il  fut 
fait  prisonnier.  Son  illustration  militaire  n'allait  pas  au 
delà,  et  Saint-Laurent  devait  piteusement  couronner  tout 
cela.  Sans  la  faveur  de  Henri  II,  inspirée  san^  doute  par 
Diane  de  Poitiere,  il  filt  resté  au  second  rang  dans  les  con- 
seils comme  à  la  guerre,  et  cependant  Diane  l'aimait,  le 
choyait  et  lui  obéissait  en  tout,  maîtresse  'd'un  roi  char- 
mant,   esclave  d  un   soudard   ridicule. 

En  ce  moment,  on  gratta  discrètement  à  la  porte,  et  un 
page,  entrant  sur  la  permission  de  madame  de  Valent  inois. 


annonça  que  le  vicomte  d'Exmès  implorait  avec  Instance 
la  faveur  d'être  admis  un  Instant,  pour  le  motif  le  plus 
grave,  auprès  de  la  duchesse. 

—  L'amoureux  :  s'écria  le  connétable.  Que  veut-il  donc 
de  vous,  Diane  ?  Viendrait-il,  par  hasard,  vous  demander 
la  main  de  voire  fille  ? 

—  Faut-il  le  laisser  entrer  ?  demanda  docilement  la  favo- 
rite. 

—  Sans  doute,  sans  doute,  cette  démarche  peut  nous 
aider.  Mais  qu'il  attende  quelques  instants.  Un  mot  en- 
core pour  nous  entendre  ! 

Diane  de  Poitiers  transmit  ces  ordres  au  page  qui  sor- 
tit.» 

—  Si  le  vicomte  d'Exmès  vient  à  vous,  Diane,  reprit  le 
connétable,  c'est  que  quelques  difficultés  inattendues  se 
présentent,  et  il  faut  que  le  cas  soit  bien  désespéré  pour 
qu'il  ait  recours  à  un  si  désespéré  remode.  Donc,  écoutez- 
moi  bien.  et.  si  vous  suivez  exactement  mes  itistructions, 
votre  intervention  hasardée,  j  en  conviens,  auprès  du  roi 
deviendra  peut-être  inutile,  Diane,  quelque  chose  que 
le  vicomte  vienne  solliciter  de  vous,  refusez-le.  SI  c'est 
son  chemin  qu  il  vous  demande,  envoyez-le  du  coté  opposé  i 
sa  route.  S'il  veut  que  vous  répondiez  oui,  dites  non.  et 
oui.  si  c'est  non  qu'il  espère.  Soyez  avec  lui  dédaigneuse, 
hautaine,  mauvaise,  la  digne  fille  enfin  de  la  fée  Mélusiue, 
dont  vous  autres,  de  la  mai-son  de  Poitiers  de.scendez  a  ce 
qu'il  parait.  M'avez-vous  bien  compris,  Diane?  et  ferez- 
Tous  ce  que  je  vous  dis  la? 

—  De  point  en  point,  mon  connétable. 

—  Alors,  les  écheveaiix  du  galant  vont  un  peu  s'em- 
brouiller, j'espère.  Le  pauvret,  qui  se  jette  ainsi  dans  la 
gueule  de  la...  —  Il  allait  dire  de  la  louve,  mais  il  se 
reprit  :  —  dans  la  gueule  des  loups.  Je  vous  le  laisse,  Diane, 
et  rendez-m'en  bon  compte  de  ce  beau  prétendant.  A  ce 
soir  ! 

Il  daigna  embrasser  Diane  au  front,  et  sortit.  On  Intro- 
duisit par  une  autre  porte  le  vicomte- d'Exmès. 

Gabriel  fit  le  salut  le  plus  resiiectueux  à  Diane,  qui  ré- 
pondit par  le  salut  le  plus  impertinent.  Mais  Gabripl,  s'ar- 
ma nt  de  courage  pour  ce  combat  inégal  de  la  passion  ar- 
dente contre  la  vanité  glacée,  commença  avec  assez  de 
calme. 

—  Madame,  dit-il,  la  démarche  que  j'ose  faire  auprès  de 
vous  est  bien  hardie,  sans  doute,  et  bien  insensée.  Mais  il 
y  a  parfois,  dans  la  vie.  des  circonstances  si  graves,  si  su- 
prêmes et  si  solennelles,  qu'elles  vous  mettent  au-dessus  des 
convenances  oi-dinaires  et  des  scrupules  habituels.  Or,  je 
suis  dans  une  de  ces  crises  redoutables  de  la  destinée,  ma- 
dame. L'homme  qui  vous  parle  vient  mettre  dans  vos 
mains  sa  vie.  et  si  vous  la  laissez  tomber  sans  pitié,  elle 
se  brisera. 

Jfadame  de  Valentinois  ne  fit  pas  le  moindre  signe  d'en- 
couragement. Le  corps  penché  en  avant,  appuyant  le  men- 
ton sur  sa  main  et  le  coude  sur  son  genou,  elle  regaidait 
fixement  Gabriel  avec  un  air  d'étonnement  eunuyé. 
-  —  Madame,  reprit  celui-ci  en  essayant  de  secouer  l'in- 
fluence attristante  de  ce  silence  affecté,  vous  savez  ou  vous 
ignorez  peul-ctre  que  j'aime  madame  de  Castro.  Je  l'aime, 
madame,  d'un  amour  profond,  ardent,  irrésistible. 

—  Qu'est-ce  que  cela  me  fait?  sembla  dire  un  sourire  non- 
chalant de  Diane  de  Poitiers. 

—  Je  vous  parle  de  cet  amour,  qui  m'emplit  l'âme,  ma- 
dame, pour  arriver  à  vous  dii-e  que  je  dois  comprendre. 
excuser,  admirer  même  les  aveugles  fatalités  et  les  exigen- 
ces implacables  de  la  passion.  Loin  de  la  blAmer  comme  le 
vulgaire,  de  la  disséquer  comme  les  philo.sophes.  de  la  con- 
damner comme  les  prêtres.  Je  m'agenouille  devant  elle  et  je 
l'adore  comme  un  reflet  de  Dieu.  Elle  fait  le  cœur  où  elle 
entre  plus  pur,  plus  grand,  plus  divin;  et  Jésus  ne  l'a-t-il 
pas  sacrée,  le  jour  oij  il  a  dit  à  Madeleine  qu'elle  était 
bénie  entre  toutes  les  femmes  pour  avoir  beaucoup  aimé  ! 

Diane  de  Poitiers  changea  d'attitude,  et,  les  yeux  à  demi 
fermés,  s'étendit  négligemment  dans  son  fauteuil. 

—  Où  veut-il  en  venir  avec  son  sermon  ?  pensait-elle.    ^ 

—  .iinsi,  vous  le  voyez,  madame,  poursuivit  uauriei, 
l'amour  pour  moi  est  saint  ;  de  plus,  il  est  tout-puissant  à 
mes  yeux.  Le  mari  de  madame  de  Castro  vivrait  encore, 
que  j'aimerais  madame  de  Castro,  et  n'essaierais  même  pas 
de  vaincre  un  instinct  irrésistible.  Il  n'y  a  que  les  faux 
amours  qui  se  puissent  dompter,  et  l'amour  vrai  ne  s'évite 
pas  plus  qu  il  ne  se  commande.  —  .\insi.  madame,  vous 
même,  choisie  et  aimée  par  le  plus  grand  roi  du  monde, 
vous  ne  devez  pas  être  pour  cela  à  l'abri  de  la  contagion 
d'une  passion  sincère,  et  vous  n'auriez  pas  su  lui  résister, 
que  Je  vous  plaindrais  et  que  je  vous  envierais,  mais  je  ue 
vous  condamnerais  pas.  ' 

Même  silence   de   la   part   de   la  duchesse   de   Yalentlnols.    ' 
Un  étonnement   railleur  était   le  seul  sentiment  q'tii  se  pei- 
gnit  sur  son   vi.sage.   Gabriel   reprit   avec   plus  de   chaleur 
encore,  comme  pour  amollir- cette  âme  d'airain  aux  flam- 
mes de  la  sienne  :  ■• 


I 


LES  DEUX  DIANE 


•29 


—  Un  roi  s'éprend,  et  c'est  tout  simple,  de  votre  admi- 
rallie  beauté  ;  vous  êtes  touchée  de  cet  amour,   mais  votre 

<eur  qui  veut  y  répondre  le  peut-il  nécessairement?  Hé- 
l.is  non.  Cependant,  à  côté  du  roi.  un  gentilhomme  beau. 
v.iiUant  et  dévoué,  vous  voit,  vous  aime,  et  celte  p.Tssion 
[■lus  obscure,  mais  non  pas  moins  puissante,  atteint  votre 

ime,  oii  n'a  pu  entrer  la  pen.«ée  d'un  roi.  Mais  n'ètes-vous 
las  reine  aussi,  reine  de  beauté,  comme  le  souverain  qui 
vous  aime  est  roi   de  puissance?   N'y  a-t-11  pas  entre  vous 


bien  !  c'est  en  son  nom  que  je  viens  vous  adjurer,  madame, 
el  vous  faire  une  question  qui  vous  paraîtra  bien  auda- 
cieuse, je  le  répète,  mais  je,  répète  aussi  que  votre  réponse, 
si  vous  avez  la  bonté  de  me  répondre,  ne  produira  dans  mon 
cœur  que  reconnaissance  et  adoration  :  car  à  cette  réponse 
est  attachée  ma  vie  :  je  répète  enfin  que  si  vous  ne  me 
la  refusez  pas.  je  serai  dorénavant  :i  vous  corps  et  ânio,  et 
la  plus  solide  puissance  du  monde  peut  avoir  besoin  d  un 
bras  et  d'un  cœur  dévoués,   madame. 


■We^ 


\  'IU.S  ne  me  parlerez  plus  de  celle  grosse  voi.v. 


égalité  indépenOaute  et  libre?  Sont-ce  les  titres  qui  gagnent 
les  cœurs?  Qui  peut  vous  empêcher  d'avoir  préféré  uii  jour, 
une  heure,  dans  votre  généreuse  bonne  foi.  le  sujet  au 
maître?  Ce  n'est  pas  moi.  du  moins,  qui  aurais  assez  peu 
d  Intelligence  des  nobles  sentimens  pour  faire  un  crime  à 
Diane  de  Poitiers  d'avoir,  étant  aimée  de  Henri  II,  aimé 
le  comte  de  Montgommery. 

Diane,  pour  le  coup,  fit  un  mouvement,  se  souleva  à  demi, 
et  rouvrit  ses  grands  yeux  verts  et  clairs.  Trop  peu  de  per- 
sonnes, en  effet,  savaient  son  secret  à  la  cour  pour  que 
cette  brusque  iiarole  de  Gabriel  ne  lui  causât  pas  quelque 
surprise. 

—  Est-ce  que  vous  avez  des  preuves  matérielles  de  cet 
amour?  demanda-t-elle.  non  sans  une  nuance  d'inquiétude. 

—  Je  n'ai  qu'une  certitude  morale,  madame,  répondit  Ga- 
briel,  mais  Je  l'ai 

—  Ah  !  lit-elle  en  reprenant  sa  moue  Insolente.  Eh  bien  ! 
alors,  cela  m  est  bien  égal  de  vous  avouer  la  vérité.  Oui, 
j'ai  aimé  le  comte  de  Montgommery.  Après? 

Mais,  après.  Gabriel  ne  savait  plus  rien  de  positif  et  oe 
marchait  plus  que  dans  les  ténèbres  des  conjectures.  Il 
continua  pourtant  : 

—  Vous  avez  aimé  Jacques  de  Jfontgommery.  madame,  et 
J'o.se  dire  que  vous  aimez  encore  son  souvenir:  car  enfin, 
s'il  a  disparu  de  la  surface  du  monde,  c'est  pour  vous.  lîh 


—  Achevez,  monsieur,  dit  la  duches-se,  et  venons  donc  a 
cette  question  terrible. 

—  Je  veux  être  à  genoux  pour  vous  l'adresser,  madame. 
dit  Gabriel  eu  se  mettant  a  genoux  en  effet. 

Kt  il  reprit  alors,  le  cœur  palpitant  et  la  voix  tremblante  : 
--  Madame,  c  est  dans  le  courant  de  l'année  1538  que  vous 
avez  aimé  le  comte  de  Montgommery? 

—  Il  se  peut,   dit  Diane  de   Poitiers.  —  Knsuite? 

—  u  esc  en  janvier  1539  que  le  comte  de  .Montgommery  a 
disparu,  et  c'est  en  mai  1539  que  madame  Diane  de  Castro  est 
née? 

—  Eh  bien  ?  demanda  Diane. 

—  Eh  bien  !  madame,  reprit  Gabriel  si  bas  qu'elle  l'en- 
tendit à  peine,  la  est  le  secret  que  Je  viens  à  vos  pieds  im- 
plorer  de   vous,    le   secret   d'où   dépend   mon   sort,   et   qui 

.mourra,  croyez-le  bien,  dans  mon  sein  si  vous  daignez  me 
le  révéler.  Devant  le  crucifix  que  voilà  au-dessus  de  votre 
tète,  je  vous  le  jure,  madame,  on  m  arracherait  la  vie 
avant  votre  confidence.  Et  d'ailleurs  vous  pourriez  toujours 
me  démentir;  on  vous  croirait  plus  que  moi.  et  je  ne  vous 
tlemande  pas  de  preuve,  mais  votre  parole  seulement.  — 
—  Madame,  madame,  est-ce  que  Jacques  de  Montgommery 
serait  le  père  de  Diane  de  Castro? 

—  Ah!  ah!  dit  Diane  en  partant  d'un  rire  dédaigneux, 
la  question  est  téméraire,  en  effet,  et  vous  aviez  bien  raison 


30 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


de  la  faire  précéder  de  tant  de  préambules.  Pourtant,  ras- 
surez-Tous,  mon  ctier  monsieur,  je  ne  vous  en  veux  pas. 
Vous  m'aviez  vraiment  intéressée  comme  une  énigme,  et  te- 
nez, vous  m'intéressez  encore  ;  car  enfin  qu'est-ce  que  cela 
peut  vous  faire,  monsieur  d'E.xmès,  que  madame  d'Angou- 
léme  soit  la  fille  du  roi  ou  l'enfant  du  comte?  Le  roi  passe 
pour  être  son  père  ;  cela  doit  suffire  à  votre  ambition,  si 
vous  êtes  ambitieux.  De  quoi  venez-vous  donc  vous  mêler, 
et  qu'est-ce  que  celte  prétention  de  vouloir  inutilement  in- 
terroger le  passé?  vous  avez  une  raison,  voyons;  mais  cette 
raison,  c[uelle  est-elle? 

—  J'ai  une  raison,  en  effet,  madame,  dit  Gabriel,  mais  je 
vous  conjure  en  grâce  de  ne  pas  me  la  demander. 

—  Ah  !  oui-da,  reprit  Diane,  vous  voulez  mes  secrets  et  vous 
gardez  les  vôtres.  Le  marclié  serait  avantageux  pour  vous, 
au  moins  ! 

Gabriel  détacha  le  crucifix  d'ivoire  qui  dominait  le  prie 
Dieu  de  chêne  sculpté  placé  derrière  Diane. 

—  Par  votre  salut  éternel  :  madame,  lui  dit-il,  jurez-vous 
de  faire  ce  que  je  vais  vous  dire,  et  de  n  en  abuser  d'au- 
cune façon  contre  moi? 

—  Un  pareil  serment  !  dit  Diane. 

—  Gui,  madame,  car  je  vous  sais  ardente  et  pieuse  catho- 
lique, et,  si  vous  jurez  par  votre  salut  éternel,  je  vous 
croirai. 

—  Et  si  je  refuse  de   jurer? 

—  Je  me  tairai,  madame,  et  vous  m'aurez  refusé  ma  vie. 

—  Savez-vous,  monsieur,  reprit  Diane,  que  vous  piquez 
d'une  étrange  façon  ma  curiosité  de  femme?  Oui,  le  mys- 
tère dont  vous  vous  entourez  si  tragiquement  m'attire  et 
me  tente,  je  l'avoue.  Vous  avez  obtenu  sur  mon  imagina- 
tion ce  triomphe,  je  vous  le  dis  franchement,  et  je  ne 
croyais  pas  qu'on  pût  m'intriguer  à  ce  point.  Si  je  jure, 
c'est  pour  en  savoir  davantage  sur  votre  compte,  je  vous 
en  préviens.   Curiosité  pure,  je  dois  en  convenir. 

—  Moi  ausi,  madame,  dit  Gabriel,  c'est  pour  savoir  que 
je  vous  supplie  ;  seulement  ma  curiosité  est  celle  de  l'ac- 
cusé qui  attend  son  arrêt  de  mort.  Amère  et  terrible  cu- 
riosité :  comme  vous  voyez.  Aoulez-vous  prononcer  ce  ser- 
ment, madame  ? 

—  Dites  les  paroles  et  je  les  répéterai,  monsieur. 
Et,  api'ès  Gabriel,  Diane  répéta  en  effet: 

—  "  Sur  mon  salut,  dans  cette  vie  et  dans  l'autre,  je  jure 
de  ne  découvrir  i  personne  au  monde  le  secret  que  vous  al- 
lez me  dire,  de  ne  jamais  m'en  servir  pour  vous  nuire,  et 
d'agir  en  tous  points  comme  si  je  l'avais  toujours  ignoré,  et 
comme  si  je  l'ignorais  toujours.  » 

—  Bien,  madame,  dit  Gabriel,  et  je  vous  remercie  de  cette 
pi-emière  preuve  de  condescendance.  Maintenant,  en  deux 
mots,  vous  allez  tout  comprendre  :  Je  m'appelle  Gabriel 
de  Montgommery,  et  Jacques  de  Montgommery  fut  mon 
père. 

—  Votre  père  !  s'écria  Diane,  en  se  levant  debout,  tout 
émue  et  stupéfaite. 

—  De  sorte,  reprit  Gabriel,  que  si  Diane  de  Castro  que 
j'aime  ou  que  je  croyais  aimer  d'un  amour  éperdu,  est  la 
hUe  du  comte  de  Montgommery,  elle  est  ma  sœur  ! 

—  Ah  !  je  conçois,  reprit  Diane  de  Poitiers  se  remettant 
un  peu.  —  Voilà  qui  sauve  le  connétable,  pensa-t-elle. 

—  Maintenant,  madame,  continua  Gabriel,  pâle,  mais 
ferme,  voulez-vous  bien  m'accorder  cette  grâce  de  jurer, 
comme  tout  à  l'heure,  sur  ce  crucifix,  que  madame  de  Cas- 
tro est  la  fille  du  roi  Henri  11  ?  Vous  ne  répondez  pas?  Oh  I 
pourquoi  donc  ne  répondez-vous  pas,  madame  ? 

—  Parce  que  je  ne  puis  prononcer  ce  serment,  monsieur. 

—  Ah  1  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  Diane  est  l'enfant  de  mon 
père?  dit  Gabriel  tout  chancelant. 

—  Je  ne  dis  pas  cela  !  je  ne  conviendrai  jamais  de  cela 
s'écria  madame  de  Valenlinois  :  Diane  de  Castro  est  bien  la 
fllle  du  roi. 

—  Oh  !  vraiment,  madame  !  oh  !  que  vous  êtes  bonne  !  dit 
Gabriel.  Mais,  pardon  :  votre  intérêt  peut  vous  ordonner  de 
parler  ainsi.  Jurez  donc,  madame,  jurez  :  au  nom  de  votre 
enfant,  qui  vous  bénira,  jurez  ! 

—  Je  ne  jurerai  pas,  dit  la  duchesse.  Pourquoi  jurerais- 
je? 

—  Mais,  madame,  dit  Gabriel,  tout  à  l'heure  vous  avez 
prononcé  un  serment  pareil  à  celui  que  j'implore,  seule- 
ment pour  satisfaire  une  curiosité  banale,  c'est  vous  qui 
me  l'avez  dit  ;  et  maintenant,  quand  11  s'agit  de  la  vie  d'un 
homme,  quand,  avec  quelques  mots,  vous  pouvez  tirer  du 
gouffre  deux  destinées,  vous  demandez  :  —  Pourquoi  dirais- 
je  ces  quelques  mots? 

—  Enfin,  monsieur,  je  ne  jurerai  pas,  dit  Diane  froids- 
ment  et  résolument. 

—  Et  si,  néanmoins.  J'épouse  madame  de  Castro,  ma- 
dame ;  et  si  madame  de  Castro  est  ma  sœur,  croyez-vous 
que  le  crime  ne  retombera  pas  sur  vous? 

—  Non.   reprit  Diane,  puisque  je  n'aurai  pas  juré, 

—  Horrible!  horrible!  s'écria  Gabriel.  Mais  pensez  donc, 
madame,  que  je  puis  dire  partout  que  vous  avez  aimé   le 


comte  de  Montgommery,    que  vous    avez   trahi   le   roi,   que 
moi,   fils  du  comte,  j'en  al  la  certitude. 

—  Certitude  morale,  mais  pas  de  preuves,  dit,  avec  un 
mauvais  sourire,  Diane,  qui  reprit  dès  lors  sa  nonchalance 
impertinente  et  hautaine.  Je  vous  démentirai,  monsieur  ; 
et,  vous  me  l'avez  dit  aussi  vous-même,  quand  vous  affir- 
merez et  quand  je  nierai,  ce  n'est  pas  vous  qu'on  croira. 
Ajoutez  que  je  puis  dire  au  roi  que  vous  avez  osé  me  dé- 
clarer un  insolent  amour,  me  menaçant,  si  je  n'y  cédais, 
de  me  calomnier.  Vous  seriez  perdu  alors,  monsieur  Ga- 
briel de  Montgommery.  Mais,  pardon,  ajouta-t-elle  en  se  • 
levant,  je  suis  obligée  de  vous  quitter,  monsieur  ;  vous 
m'avez  beaucoup  intéressée,  en  vérité,  mais  beaucoup,  et 
votre  histoire  est  des  plus  singulières. 

Elle  frappa  sur  un  timbre  pour  appeler. 

—  Oh  !  c'est  infâme  !  s'écria  Gabriel  en  se  frappant  le 
front  de  ses  poings  fermés.  Oh  !  pourquoi  êtes-vous  une 
femme  ou  pourquoi  suis-je  un  gentilhomme  ?  Mais  prenez 
garde,  néanmoins,  madame,  vous  n'aurez  pas  joué  impu- 
nément avec  mon  cœur  et  ma  vie,  et  Dieu  vous  punira  et 
me  vengera,  car  ce  que  vous  faites  est,  je  le  répète,  infâme. 

—  Vous  trouvez  ?  dit  Diane.  Et  elle  accompagna  ces  pa- 
roles d'un  petit  rire  sec  et  moqueur  qui  lui  était  particu- 
lier. 

En  ce  moment,  le  page  qu'elle  avait  appelé  soulevait  la 
portière  de  tapisserie.  Elle  fit  à  Gabriel  un  petit  salut  iro- 
nique et  quitta  la  chambre. 

—  .Allons  !  se  disait-elle,  il  a  décidément  de  la  chance, 
mon  connétable.  La  Fortune  est  comme  moi  :  elle  l'aime. 
Pourquoi    diable   l'aimons-nous? 

Gabriel  sortit  sur  les  pas  de  Diane,  ivre  de  rage  et  de 
douleur. 


XV 


i 


CATHERINE   DE   MÉDICIS 


Mais  Gabriel  était  un  cœur  ferme  et  brave,  [dein  de  ré- 
solution et  de  fermeté.  .\près  le  premier  moment  de  cons- 
ternation, il  secoua  son  abattement,  releva  la  tête  et  se  fit' 
annoncer  chez  la  reine. 

Catherine  de  Médicis  pouvait  en  effet  avoir  entendu 
parler  de  cette  tragédie  inconnue  de  la  l'ivalité  de  son 
mari  et  du  comte  de  Montgommery  ;  qui  sait  même  si  elle 
n'y  avait  pas  joué  un  rôle.  Elle  n'avait  guère  plus  de  vingt 
ans  dans  ce  temps-là.  Sa  jalousie  de  jeune  femme  belle  et 
négligée  n'avait-elle  pas  dû  lui  tenir  les  yeux  constamment 
ouverts  sur  toutes  les  actions  et  sur  toutes  les  fautes  de  sa 
rivale?  Gabriel  comptait  sur  ses  souvenirs  pour  l'éclairer 
dans  la  voie  obscure  où  il  ne  marchait  qu'à  tâtons,  et  où 
pourtant,  comme  amant  et  comme  fils,  pour  son  bonheur 
ou  pour  sa  vengeance,  il  avait  tant  d'intérêt  à  voir  clair. 

Catherine  accueillit  le  vicomte  d'Exmès  avec  cette  bien- 
veillance marquée  qu'elle  ne  cessait  de  lui  témoigner  en 
toute  occasion. 

—  C'est  vous,  beau  vainqueur,  lui  dit-elle.  A  quel  heu- 
reux hasard  dois-je  donc  votre  bonne  visite?  tous  nous 
venez  voir  rarement,  monsieur  d'Exmès,  et  c'est  même, 
je  crois,  la  première  fois  que  vous  nous  demandez 
audience  dans  notre  appartement.  Vous  êtes  pourtant  et 
vous  serez  toujours  le  bien  arrivé  auprès  de  nous,  son- 
gez-y. 

—  Madame,  dit  Gabriel,  je  ne  sais  comment  vous  remer- 
cier de  tant  de  bontés,  et  soyez  sûre  que  mon  dévouement... 

—  Laissons  là  votre  dévouement,  interrompit  la  reine  et 
venons  au  but  qui  vous  amène.  Est-ce  que  je  pourrais  vous 
servir  en  quelque  chose  ? 

—  Oui,  madame,  je  crois  que  vous  le  pourriez. 

—  Tant  mieux  !  monsieur  d'Exmès.  reprit  Catherine  avec 
le   plus   encourageant   sourire,   et   si   ce  que   vous  allez   me 
demander  est  en   mon  pouvoir,  je  m'engage  par  avance 
vous  raccorder.   C'est  là  un   engagement  un   peu   compro-] 
mettant  peut-être;  mais  vous  n'en  abuserez  pas,  mon  beai 
gentilhomme. 

—  Que  Dieu  m'en  préservé!  madame,  telle  n'est  pas  mon' 
Intention. 

—  Parlez  donc,  voyons,  dit  en  soupirant  la  reine. 

—  C'est  un  renseignement,  madame,  que  J'ose  venir  cher- 
cher auprès  de  vous,  rien  de  plus.  Mais,  pour  mot,  ce  rien- 
là  c'est  tout.  Aussi  m'excuserez-vous  de  vous  rappeler  des 
souvenirs  qui  doivent  être  douloureux  à  Votre  Majesté.  H 
s'agit  d'un  événement  qui  remonte  à  l'année  1539. 

—  Oh  !  J'étais  bien  Jeune  alors,  presque  enfant,  dit  la 
reine. 

—  Mais  déjà  bien  belle  et  bien  digne  d'amour  assuré- 
ment, répartit  Gabriel. 

—  Aucuns  le  disaient  quelquefois,  reprit  la  reine,  char- 
mée de  la  tournure  que  prenait  l'entretien 


i 


1 

1 


LES  DEUX  D1.\NE 


31 


—  Et  pourtant,  continua  Gabriel,  une  autre  femme  osait 
déjà  empiéter  sur  le  droit  ipie  vous  tenez  de  Dieu,  de  votre 
naissance  et  de  votre  beauté,  et  cette  femme,  non  contente 
de  détourner  de  vous,  par  magie  et  enchantement  sans 
doute,  les  yeux  et  le  cœur  d'un  mari  trop  jeune  pour  être 
bien  clairvoyant,  cette  femme  trahissait  celui  qui  vous 
trahissait,  et  aimait  le  comte  de  Montgommery.  Mais  dans 
votre  Juste  dédain  vous  avez  peut-être  oublié  tout  cela, 
madame  ? 

—  Non  pas,  dit  la  reine,  et  cette  aventure,  et  tous  les  ma- 
nèges commençants  de  celle  dont  vous  parlez  sont  encore 
présents  il  ma  mémoire.  Oui.  elle  aima  le  comte  de  Nfont- 
gommery  ;  puis,  voyant  sa  passion  découverte,  elle  prétendit 
lâchement  que  c'était  une  feinte  pour  éprouver  le  cœur 
du  dauphin,  et.  quand  Montgommery  disparut,  lui,  — 
peut-être  par  son  ordre  seulement  l  —  elle  ne  le  pleura 
pas  et  parut  radieuse  et  folle  au  bal  le  lendemain.  Oui,  je 
me  souviendrai  toujours  des  pi-emières  intrigues  à  laide 
desquelles  cette  femme  sapait  ma  jeune  royauté  ;  car  je 
m  en  aflligeais  alors;  car  je  passais  mes  nuits  et  mes  jours 
dans  les  larmes.  Mais,  depuis,  ma  fierté  s'est  réveillée  ; 
j'avais  toujours  rempli  et  au  delà  mon  devoir:  j'avais  fait 
constamment  respecter  par  ma  dignité,  mes  titres  d'épouse. 
de  mère  et  de  reine;  j'avais  donné  sept  enfants  au  roi  et 
à  la  France.  Mais  maintenant,  je  n'aime  mon  mari  qu'avec 
calme,  comme  un  ami  et  comme  le  père  de  mes  fils,  et 
je  ne  lui  reconnais  plus  le  droit  d'e.xiger  de  mol  un  sen- 
timent plus  tendre;  j'ai  assez  vécu  pour  le  bien  général. 
ne  puis-je  pas  un  peu  vivre  pour  moi-même?  n'ai-je  pas 
gagné  assez  chèrement  mon  bonheur?  si  quelque  dévoue- 
ment jeune  et  passionné  s'offrait  à  moi,  serait-ce  un  crime 
pour  moi  que  de  ne  pas  le  repousser,   Gabriel? 

Les  regards  de  Catherine  commentaient  ses  paroles.  Mais 
l'esprit  de  Gabriel  était  ailleurs.  Depuis  que  la  reine  avait 
cessé  de  parler  de  son  père,  il  n'écoutait  plus,  il  rêvait. 
Cette  rêverie  que  Catherine  interprétait  dans  le  sens  qu'elle 
désirait,  ne  lui  déplaisait  pas.  Mais  Gabriel  rompit  bientôt 
le  silence. 

—  Un  dernier  éclaircissement,  madame,  et  le  plus  grave. 
lui  dit-il.  Vous  êtes  si  excellente  pour  moi  !  Vraiment,  je 
savais  bien  en  venant  près  de  vous  que  j'en  sortirais  satis- 
fait. Vous  avez  parlé  de  dévouement,  comptez  sur  le  mien, 
madame.  Mais  achevez  votre  œuvre,  de  grâce  !  Puisque 
vous  avez  connu  les  détails  de  cette  sombre  aventure  du 
comte  de  -Montgommery.  savez-vous  si  l'on  a  douté  dans 
le  temps  que  madame  de  Castro,  née  quelques  mois  après  la 
disparition  du  comte,  fût  bien  réellement  la  fille  du  roi  ? 
La  médisance,  disons  même  la  calomnie,  n'a  telle  pas  ex- 
primé des  soupçons  à  cet  égard,  et  attribué  à  monsieur  de 
Montgommery  la  paternité  de  Diane? 

Catherine  de  Médicis  regarda  quelque  temps  Gabriel  en 
silence,  comme  pour  se  rendre  compte  de  l'intention  qui 
avait  dicté  ses  paroles.  Elle  crut  avoir  trouvé  cette  inten- 
tion et  se  prit  à  sourire. 

—  Je  m'étais  aperçue  en  effet,  dit-elle,  que  vous  aviez  re- 
marqué madame  de  Castro,  et  que  vous  lui  faisiez  une  cour 
assez  assidue.  Je  vois  maintenant  vos  motifs.  Seulement, 
avant  daller  plus  loin,  vous  voulez  vous  assurer,  n'est-ce 
pas?  que  vous  ne  faites  pas  fausse  route,  et  que  c'est  bien 
à  une  fille  de  roi  que  vous  adressez  vos  hommages?  Vous 
ne  voulez  pas  qu'après  avoir  épousé  la  fille  légitimée  de 
Henri,  vous  vous  trouvfez  un  Jour,  par  quelque  décou- 
verte inattendue,  avoir  pour  femme  la  bâtarde  du  comte  de 
Montgommery.  En  un  mot.  vous  êtes  ambitieux,  monsieur 
d'Exmès.  Ne  vous  en  défendez  pas.  je  ne  vous  en  estime 
que  plus,  et  cela  d'ailleurs,  loin  de  contrarier  les  desseins 
que  j'ai  sur  vous,  peut  les  servir.  Vous  êtes  ambitieux, 
n'est-ce  pas? 

—  Mais,  madame...  reprit  Gabriel  embarrassé  ;  peut-être 
effectivement... 

—  C'est  bon,  je  vois  que  je  vous  avals  deviné,  mon  gen- 
tilhomme, dit  la  reine.  Eh  bien  !  voulez-vous  en  croire  une 
amie?  dans  l'intérêt  même  de  vos  projets,  renoncez  à  vos 
^•ues  sur  cette  Diane.  Laissez  là  cette  poupée.  Je  ne  sais 
pas,  à  vrai  dire,  si  elle  est  la  fille  du  roi  ou  la  fille  du 
comte,  et  la  dernière  hypothèse  pourrait  pourtant  bien  être 
la  véritable;  mais  fût-elle  née  du  roi,  ce  n'est  pas  la 
femme  et  le  soutien  qu'il  vous  faut.  Madame  d'Angoulême 
est  une  nature  faible  et  molle,  toute  de  sentiment,  de 
grâce,  si  vous  voulez,  mais  sans  force,  sans  énergie,  sans 
vaillance.  Elle  a  su  gagner  les  bonnes  grâces  du  roi,  j'en 
conviens,  mais  elle  ne  saura  pas  en  profiter.  Ce  qu'il  vous 
faut,  Gabriel,  pour  l'accomplissement  de  vos  grandes  chi- 
mères, c'est  un  cœur  viril  et  puissant,  qui  vous  aide  comme 
il  vous  aime,  qui  vous  serve  et  se  serve  de  vous,  et  qui 
remplis.se  en  môme  temps  votre  âme  et  votre  vie.  Ce  cœur, 
vous  l'avez   trouvé   sans    le  savoir,  vicomte   d'Exmès. 

Il  la  regardait,  surpris.   Elle  poursuivit,  entraînée  : 

—  Ecoutez  :  notre  sort  doit  nous  alïranchir.  nous  autres 
remes.  des  convenances  vulgaires;  et,  placées  haut  comme 
nous   le  sommes,    si   nous   voulons  qu'une  affection   arrive 


à  nous,  il  faut  que  nous  fassions  quelques  pas  au-devant 
d'elle  et  que  nous  lui  tendions  la  main.  Gabriel,  vous  êtes 
beau,  brave,  ardent  et  fier  !  nu  premier  moment  où  je 
vous  ai  vu,  jai  senti  là  pour  vous  un  .sentiment  inconnu, 
et,  —  me  suis-je  trompée?  —  vos  paroles  et  vos  regards, 
et  Jusqu'à  cette  démarche  daujourdiiui,  qui  n'est  peut- 
être  qu'un  adroit  détour,  tout  m'a  fait  supposer  enfin  que 
je  n'avais  pas  rencontré  un  ingrat. 

—  Madame  !...   dit   Gabriel   épouvanté. 

—  Oui.  vous  êtes  ému  et  surpris,  je  le  vois,  reprit  Cathe- 
rine avec  son  plus  doux  sourire.  Mais  vous  ne  me  jugez 
pas  sévèrement,  n'est-il  pas  vrai,  sur  ma  sincérité  néces- 
saire? Je  vous  le  répète,  la  reine  doit  taire  excuser  la 
femme.  Vous  êtes  timide,  quoique  ambitieux,  monsieur 
d'Exmès,  et  des  scrupules  au-dessous  de  moi  auraient  pu 
me  faire  perdre  un  dévouement  précieux  ;  J'ai  mieux  aimé 
parler  la  première.  Allons,  remettez-vous  donc  !  suis-je  si 
redoutable  ? 

—  Oh  !  oui,  murmura  Gabriel  pâle  et  consterné. 

Mais  la  reine  qui  l'entendit  se  méprit  au  sens  de  son 
exclamation. 

—  Allons  donc  !  dit-elle  avec  un  doute  enjoué,  je  ne  vous 
ai  pas  encore  fait  perdre  la  raison,  ce  me  semble,  au  point 
de  vous  faire  oublier  vos  intérêts,  et  ces  renseignements  que 
vous  me  demandiez  sur  madame  d'Angoulême  en  sont  bien 
un  peu  la  preuve.  Mais,  soyez  tranquille,  je  ne  veux  pas.  Je 
vous  le  dis  encore,  votre  abaissement,  je  veux  votre  gran- 
deur, Gabriel,  je  me  suis  jusqu'ici  effacée  au  second  rang  ; 
mais,  sachez-le,  je  brillerai  bientôt  au  premier.  Madame 
Diane  de  Poitiers  n'est  plus  d'âge  à  conserver  longtemps 
sa  beauté  et  sa  puissance.  Du  jour  où  le  prestige  de  cette 
femme  s'effacera,  mon  règne  commence,  et  apprenez  que 
je  saurai  régner,  Gabriel  :  les  instincts  de  domination  que 
Je  sens  en  moi  m'en  sont  garans  ;  et  d'ailleurs,  c'est  dans 
le  sang  des  Médicis,  cehi.  Le  roi  saura  un  jour  qu'il  n'a 
pas  de  conseiller  plus  habile,  plus  adroit  et  plus  expéri- 
menté que  moi.  —  Et  alors,  Gabriel,  à  quoi  ne  pourra  pas 
prétendre  l'homme  qui  aura  uni  sa  fortune  à  la  mienne, 
quand  la  mienne  était  obscure  encore?  qui  aura  aimé  en 
moi  la  femme  et  non  pas  la  reine?  La  maîtresse  du 
royaume  ne  voudra-t-elle  pas  dignement  récompenser  celui 
qui  se  sera  dévoué  à  Catherine?  Cet  homme  ne  sera-t-il 
pas  son  second,  son  bras  droit,  le  roi  véritable  sous  un 
fantôme  de  roi  ?  Ne  tlendra-t-11  pas  dans  sa  main  toutes 
les  dignités  et  toutes  les  forces  de  la  France?  Un  beau  rêve, 
n'est-ce  pas,  Gabriel?  Eh  bien!  Gabriel,  voulez-vous  être 
cet  homme  ? 

Elle  lui  tendit  bravement  la  main. 

Gabriel  mit  un  genou  en  terre  et  baisa  cette  main  blanche 
et  charmante,..  Mais  son  caractère  était  trop  entier  et 
trop  loyal  pour  pouvoir  se  plier  aux  ruses  et  aux  menson- 
ges d'un  amour  feint  Entre  une  tromi  erie  et  un  danger,  il 
était  trop  sincère  et  ti'op  résolu  pour  hésiter,  et,  relevant 
son  noble  visage  : 

—  Madame,  dit-il,  l'humble  gentilhomme  qui  est  à  vos 
pieds  vous  prie  de  le  considérer  comme  le  plus  respectueux 
de  vos  .serviteurs  et  le   plus  dévoué  de  vos  sujets.   Mais... 

—  Mais,  interrompit  Catherine  avec  un  sourire,  ce  ne 
sont  pas  ces  termes  de  vénération  qu'on  vous  demande,  mou 
noble   cavalier. 

—  Et  pourtant,  madame,  continua  Gabriel,  je  ne  puis 
me  servir  en  vous  parlant  de  mots  plus  doux  et  plus 
tendres,  car,  —  pardonnez  !  —  celle  que  j'aimais  avant  même 
de  vous  connaître,  c'est  bien  véritablement  madame  Diane 
de  Castro,  et  nul  amour,  fût-ce  l'amour  d'une  reine,  ne 
saurait  plus  trouver  place  dans  te  cœur  tout  rempli  d'une 
autre  image. 

—  Ah  !  dit  seulement  Catherine,  le  front  pâle  et  les  lèvres 
serrées. 

Gabriel,  tête  baissée,  attendait  pourtant  sans  trembler 
l'orage  d'indignation  et  de  mépris  qui  allait  fondre  sur  lui. 
Mépris  et  indignation  ne  se  firent  pas  longtemps  attendre, 
et,  après  quelques  minutes  de  silence  : 

—  Savez-vous,  monsiejr  d'Exmès,  dit  Catherine  de  Mé- 
dicis contenant  à  grand'peine  sa  voix  et  sa  colère,  savez- 
vous  que  Je  vous  trouve  hardi,  pour  ne  pas  dire  impu- 
dent !  Qui  vous  parlait  d'amour,  monsieur  ?  Où  avez-vous 
iris  qu'on  voulût  tenter  votre  vertu  s!  farouche?  Il  faut 
que  vous  ayez  de  votre  mérite  une  idée  bien  vaine  et  bien 
insolente  pour  oser  croire  à  de  pareilles  choses,  et  pour 
expliquer  si  témérairement  une  bienveillance  qui  n'a  eu 
que  le  tort  de  s'adres-ior  en  lieu  Indigne.  Vous  avez  .sérieuse- 
ment insulté  une  femme  et  une  reine,  monsieur  ! 

—  Oh  !  madame,  reprit  Gabriel,  croyez  que  mon  reli- 
gieux respect... 

—  Assez,  interrompit  Catherine,  je  vous  dis  que  vous 
m'avez  insultée,  et  que  vous  veniez  pour  m'insulter  !  Pour- 
quoi êtes-vous  ici?  Quel  motif  vous  amenait?  Que  m'im- 
porte â  moi  votre  amour  et  madame  de  Castro,  et  tout  ce 
qui  vous  concerne  !  Vous  veniez  chercher  près  de  moi  des 
renseignements  !  Ridlcile  prétexte  !  Vous  vouliez  faire  faire 


;J2 


ALEXANUliL;  DLMAS  ILLL.SIRE 


par  une  reine  de  France  la  police  Ce  votre  passion  !  C'est 
insensé,  je  vous  le  dis  ;  et  j  ajoute  encore  :  C'est  outra- 
geant ! 

—  Non,  madame,  répondit  Gabriel  debout  et  fier,  vous 
n'avez  pas  été  outragée  pour  avoir  rencontré  un  honnête 
bomme  qui  a  mieux  aimé  vous  blesser  que  vous  tromper. 

—  Taisez-vous,  monsieur  I  reprit  Catherine  ;  je  vous  or- 
donne de  vous  taire  et  de  sortir.  Estimez-vous  heureux 
■que  je  veuille  bien  encore  ne  pas  révéîer  au  roi  votre  auda- 
cieuse méprise.  Mais  ne  reparaissez  jamais  devant  moi, 
et  tenez  désormais  Catherine  de  Médicis  pour  votre  impla- 
cable ennemie.  Oui,  je  vous  retrouverai,  soyez-en  certain, 
monsieur  d'Exmès  !  Mais  en  attendant,   sortez! 

Gabriel  salua  la  reine,  et  se  retira  sans  dire  un  mot. 

—  Allons  :  pensa-t-il  quand  il  se  trouva  seul,  une  haine 
de  plus  1  Mais  qu'est-ce  que  cela  me  ferait  si  j'avais  appris 
quelque  chose  sur  mon  père  et  sur  Diane  !  La  maîtresse 
<lu  roi  et  la  femme  du  roi  pour  ennemies  1  Le  sort  veut  me 
préparer  peut-Otre  à  devenir  leuuemi  du  roi.  Allons  chez 
Diane  à  présent,  1  heure  est  venue,  et  Dieu  veuille  que  je  ne 
sorte  pas  plus  triste  encore  et  plus  désolé  de  chez  celle 
<]ui  m'aime  que  de  chez  celles  qui  me  haïssent  i 


XVI 
AMANT   OU  FRÈIÎE? 

Quand  Jacinthe  introduisit  Gabriel  dans  la  chambre  que 
Diane  de  Castro,  comme  tille  légitimée  du  roi,  occupait  au 
iouvre,  celle-ci,  dans  son  effusion  i.aive  et  chaste,  courut 
au-devant  du  bien-aimé  sans  dissimuler  aucunement  sa 
joie.  Elle  n'eut  pas  môme  retiré  son  front  de  son  baiser; 
mais  lui  se  contenta  Je  lui  serrer  la  maiu. 

—  Vous  voilà  donc  enfin  Gabriel .  dit-elle.  Avec  quelle 
impatience  je  vous  attendais,  mon  ami  i  Depuis  tantôt,  je 
ne  sais  où  déverser  le  trop  plein  de  bonheur  que  je  sens 
€n  moi.  Je  parle  tou'.e  seule,  je  lis  toute  seule,  je  suis 
toile  :  Mais  vous  voilà,  Gabriel,  et  nous  pourrons  du  moins 
être  heureux  ensemble  !  —  Eh  bien  !  qu'avcz-vous  donc, 
mon  ami?  vous  avez  l'air  froid,  jrrave  et  presque  triste. 
Est-ce  avec  ce  visage  contraint  et  ces  manières  réservées 
que  vous  me  témoignez  votre  amour,  et  à  Dieu  et  à  mon 
père  votre  reconnaissance  7 

^A  votre  père';...  oui,  parlons  de  votre  père,  Diane. 
Quant  à  cette  gravité  qui  vous  étonjie,  c'est  mon  habitude 
d'accueillir  avec  ce  front  sévère  la  benne  fortune;  car  je 
me  défie  d'abord  de  ses  dons,  n'y  étant  pas  jusqu'ici  ac- 
coutumé, et  j'ai  éprouvé  qu'elle  cacliait  trop  touvent  une 
douleur  sous  une  faveur. 

—  Je  ne  vous  savais  pas  si  pliilosophe  ni  si  malheureux, 
Gabriel,  reprit  la  jeune  tille  moitié  enjouée  et  moitié  pi- 
quée. Mais,  voyons  !  vous  disiez  (fue  vous  vouliez  parler  du 
roi  ;  c'est  mieux  cela  :  comme  il  a  été  bon  et  généreux, 
<3abrlel  ! 

—  Oui.  Diane,  il  vous  aime  bien,  n'ost-ce  pas? 

—  Avec  une  tendx-essc  et  une  douceir  infinies,   Gabriel. 

—  Sans  doute,  murmura  le  vicomte  d'Exmès,  il  pe-.t 
<;roire,  lui,  qu'elle  est  sa  fille  ..  Une  seule  chose  m'étonne, 
reprlt-il  tcuit  haut  :  comment  le  loi.  ayant  certainement 
déjà  au  cœur  le  pressentiment  de  eut  amour  qu'il  vous 
porterait,  a-t-il  pu  néanmoins  rester  douze  années  sans 
vous  voir  et  sans  vous  connaître,  cl  vous  laisser  l'eléguée 
â  Vimoutiers,  perdue  e^  Inconnue?  \e  lui  avez-vous  jamais 
demandé,  Diane,  la  raison  de  cette  étrange  indifférence? 
Un  oubli  pareil,  savez-vous?  est  difP.cile  à  concilier  avec 
cette   bienveillance  qu'il  vous  témoigne   maintenant. 

—  Oh!  reprit  Diane,  c'est  que  <e  n'était  pas  lui  qui 
m'oubliait,    pauvre    père 

—  Mais  qui   donc  alors? 

—  Qui?  si  ce  n'est  madame  Diane  de  Poitiers,  je  ne  sais 
î-as  si  je  dois  dire  .'na  mire. 

—  Et  pourquoi  se  résignait-elle  à  vous  abandonner  ainsi. 
Diane?  Ne  devait-elle  pas  se  réjou-r  et  se  glorifier  aux 
yeux  du  roi  de  voire  naissance,  qui  lui  donnait  un  titre  de 
l)Ius  à  son  amour?  Qu  avait-elle  à  craindre?  son  mari 
«tait   mort-.,   son  père   mort... 

—  Assurément,  Gabriel,  dit  Diane,  et  II  me  serait  difficile, 
pour  ne  pas  dire  inipcssible.  de  vous  justifier  cette  fierté 
singulière  qui  fait  que  madame  de  Valentinois  n'a  jamais 
■consenti  à  me  reconnaître  officiellement  pnur  son  enfant. 
Vous  ignorez  donc,  ami,  qu'elle  a  oblenu  du  roi  de  cacher 
d'aboré  ma  naissance,  qu  elle  ma  seniemejil  rappelée  à  la 
cour  sur  ses  instances,  et  presque  sur  son  ordre,  et  qu'elle 
n'a  pas  même  voulu  être  nommée  dans  l'acte  de  ma  légi- 
timation? Je  ne  m'en  plains  pas.  Gabriel,  puisque,  sans 
cet  orgueil  bizarre,  je  ne  vous  aurais  p;is  connu  et  vous  ne 
m'auriez  pas  aimée.  Mais  je  n'en  al  pas  moins  songé  par- 
tois  avec  chagrin  à  ci  (te  sorte  d'aversion  de  ma  mère  poor 
tout  ce  qui   me   concerne. 


—  Aversion  qui  pourrait  bien  n'être  que  du  "remords,  pensa 
Gabriel  avec  épouvante  ;  elle  savait  tromper  le  roi,  et  ne  le 
faisait  pas  sans  hésitation  et   sans  oainte... 

—  Mais  à  quoi  songez-vous  donc,  mon  ami  ?  reprit 
Diane,  et  pourquoi  m'auressez-vous  toutes  ces  questions? 

—  Pour  rien:  un  doute  de  mon  esprit  inquiet.  Ne  vous 
en  préoccupez  pas,  Diane;  mais,  du  moins,  si  votre 
mère  n'a  pour  vous  quéloignement  iL  presque  haine,  votre 
père.  Diane,  votre  père  compense  cette  froideur  par  sa 
tendresse  ;  et  vous,  de  votre  côté,  si  vous  vous  sentez 
timide  et  contrainte  a\ec  madame  de  Valentinois,  en  pré- 
sence du  roi  votre  cœur  se  dilate,  r.'est-il  pas  vrai,  et  re- 
connaît en  lui  un   vrai  père  î 

—  Oh  1  certainement  :  reprit  Diaue,  et,  du  premier  jour 
où  je  l'ai  vu,  et  où  il  ma  parlé  avec  tant  de  bonté,  je  me 
suis  sentie  attirée  vers  lui  tout  de  suite.  Ce  n  est  pas  par 
politique  que  je  suis  avec  lui  prévenante  et  affectueuse,  c'est 
d'instinct.  Il  ne  serait  pas  le  roi.  il  ne  serait  pas  mon  bien- 
faiteur el  mon  protecteur,  que  je  1  aimerais  tout  autant: 
c'est  mon  père  ; 

—  On  ne  se  trompe  pourtant  pas  à  ces  choses-là  !  s'écria 
Gabriel  ravi.  Ma  Qhère  Diane  ;  ma  biet;-aimée  !  c'est  bien  a 
vous  d'aimer  ainsi  votre  père,  et  de  vous  sentir  émue  devant 
lui  de  reconnaissance  et  d  amour.  Cette  douce  piété  filiale 
vous  fait  lionneur,  Diane. 

—  Et  c'est  bien  aussi  à  vous  de  !«  comprendre  et  de 
l'approuver,  mon  ami,  dit  Diane.  Mais,  après  avoir  parlé 
de  mon  père,  et  de  1  atlection  qu'il  me  porte  el  que  je 
lui  rends,  et  de  nos  obligatious  envers  lui,  Gabriel,  si  nous 
parlions  un  peu  de  nous  et  de  notre  amour,  hein  ?  yue 
voulez-vous?  on  est  egclste,  ajouta  la  jeune  fille,  avec  cette 
ingénuité  cliarmante  qui  lui  était  propre.  D'ailleurs,  le 
roi  serait  là,  qu'il  me  reprocherait  de  ne  pas  penser  du  tout 
à  moi,  à  nous  ;  et  savez-vous,  Gabriel,  ce  que,  tout  à  l'heure 
encore  il  me  répétait  :  —  Chère  cnfaat,  sois  heureuse  !  Etre 
heureuse,  entends-tu  bien?  c'est  me  rendre  lieureux.  — 
Ainsi,  monsieur,  notre  dette  à  la  reconnaissance  payée,  ne 
soyons  pas  non  plus  trop  oublieux  de  nous-mêmes. 

—  C'est  cela,  dit  Gabriel  songeant,  oui,  c'est  cela.  Soyons 
maintenant  tout  à  cet  attachement  gui  nous  lie  pour  la  vie 
l  un  â  l'autre  Regardons  dans  nos  cœurs,  et  voyons  ce  qui 
s  y  passe.   Racontons-nous  réciproquement  nos  âmes. 

—  A  la  bonne  heure  '.  dit  Diane  ;  ce  sera  ch.armant,  cela. 

—  Oui,  charmant,  reirit  tristement  Gabriel.  Et  voyons, 
vous  d'abord,  Diane,  que  sentez-vous  pour  moi?  dites.  Ne 
m'aimez-vous  pas  moins  que  votre  père? 

—  îléchant  jaloux  !  dit  Diane.  Sachez  seulement  que  ie 
vous  aime  autrement.  Ce  n'est  pas  facile  de  vous  expliquer 
cela,  au  moins!  Quand  le  roi  est  là.  je  suis  calme  et  mon 
cœur  ne  bat  pas  plus  vite  qu  a  l'ordinaire  ;  mais  lorsque  je 
vous  vois,  oh:  un  trouble  singulier,  qui  me  fait  mal  et  qui 
me  cJiarme,  se  répand  dans  tout  mon  être.  Je  dis  à  mon 
père,  même  devant  tout  le  monde,  les  paroles  caressantes 
et  ilouces  qui  me  viennent  à  la  bouche  ;  mais  à  vous,  il  me 
semble  que  devant  quelqu'un  je  n'oserais  jamais  vous  dire 
seulement  :  Gabriel  :  —  même  quand  je  serais  votre  femme 
En  un  mot,  autant  la  joie  que  je  ressens  auprès  de  mon 
|)ère  est  paisible,  autant  le  bonhear  que  votre  présence 
m'aiiporte  est  inquiet,  j'allais  dire  douloureux;  et  cette- 
douleur,  pourtant,  est  plus  délicieuse  que  ce  calme. 

—  Tais-toi  !  oh  :  tais-toi  !  s'écria  Gabriel  éperdu.  Oui.  tu 
m'aimes,  et  cela  m'effraie!...  el  cela  me  rassure,  veux-je 
dire,  car  enfin  Dieu  n'aurait  pas  permis  cet  amour  si  lu 
ne  pouvais   pas   m'almer  ! 

—  Que  voulez-vous  dire.  Gabriel"  demanda  Diane  étonnée 
Pourquoi  mon  aveu,  que  j'ai  bi»n  le  droit  de  vous  faire 
puisque  vous  allez  être  mon  mari,  vous  met-il  lainsi  hors  de 
vous?  Quel  danger  peut  se  cacher  dan»  mon  amour? 

—  Aucun,  chère  Diane,  aucun.  Ne  faites  p.as  attention 
C'est  la  joie  qui  m'enivre  ainsi,  la  joie  !  Un  bonheur  si 
haut  donne  le  vertige.  Cependant,  vous  ne  m  avez  pas 
toujours  aimé  avec  ces  inquiétudes  et  ces  souffrances 
Lorsque  nous  nous  promenions  ensemble  sous  les  ombrages 
de  Vimoutiers,  vous  n'aviez  pour  moi  qu'une  amitié...  fra- 
ternelle. 

—  J'étais  une  enfant,  alors,  dit  Diane;  je  navals  pas 
rêvé  a  vous  pendant  six  années  de  solitude;  mon  amour 
n'avait  pas  grandi  avec  moi-même  ;  je  n'avais  pas  vérn 
deux  mois  au  milieu  d'une  cour  où  la  corruption  du  lan- 
gage et  des  mœurs  n'a  pu  cependant  me  faire  chérir  davan- 
tage notre  passion  pure  et  .sainte 

—  C'est  vrai,   c'est   vrai,   Diane,   dit  Gabriel. 

—  Mais  vous,  mon  ami,  dit  Diane,  à  votre  tour,  dites- 
moi  donc  ce  qu'il  y  a  en  vous  pour  moi  de  dévouement  et 
d'ardeur.  Ouvrez-moi  donc  votre  cœur  comme  je  vous  ai 
dévoilé  le  mien  Si  mes  paroles  vous  ont  fait  du  bien,  lais- 
sez-moi entendre  votre  voix  me  dire  combien  vous  m'ai- 
mez, et  comment  vous  m'aimez. 

—  Oh  !  moi,  je  ne  sais  pas.  dit  Gabriel,  je  ne  peux  pas 
vous  dire  cela!  Ne  m'interrogez  pas  là-dessus;  n'exigez  pas 
que  je  m'interroge  mol-même,  c'est  trop  affreux  ! 


LES  DEUX  DIANE 


33 


—  OU  !  mais,  Gabriel,  s  écria  Diane  consternée,  ce  sont 
vos  paroles  qui  sont  aHrcuses  ;  ne  le  sentez-vous  pas?  Quoi! 
TOUS  ne  voulez  pas  même  me  dire  que  vous  m'aimez! 

—  Si  je  faimc,  Diane  !  Elle  me  demande  si  je  laime  ! 
Mais,  oui,  je  t'aime,  comme  un  insensé,  comme  un  criminel, 
peut-être  I 

—  Comme  un  criminel  )  reprit  madame  de  Castro  éton- 
née. Quel  crime  peut-il  y  avoir  dans  notre  amour?  Ne  som- 
mes-nous pas  libres  tous  les  deux?  Mon  père  ne  va-t-il  pas 
consentir  a  notre  union?  Dieu  et  les  anges  se  réjouissent 
d'un  amour  semblable  ! 

—  Faites,  Seigneur,  qu'elle  ne  blasphème  pas  !  s'écria  en 
lui-même  Gabriel,  comme  j'ai  peut-être  blasphémé  tantôt 
en   parlant  à  Aloyse. 

—  Mais  qu'a-t-il  donc?  reprenait  Diane.  Mon  ami,  vous 
n'êtes  pas  malade,  au  moins?  Vous,  si  terme  d  ordinaire, 
d'où  TOUS  viennent  ces  craintes  chimériques?  Oh!  moi,  je 
n'ai  pas  peur  auprès  de  vous  ;  je  sais  qu  avec  vous  je  suis 
en  sûreté  comme  avec  mon  père.  Tenez,  pour  vous  rappeler 
à  vous-même,  à  la  vie,  au  bonheur,  je  me  serre  contre  votre 
poitrine  sans  etlroi,  ô  mon  époux  bien-almé  !  Je  pose  mon 
front  sur  vos  lèvres  sans  scrupule. 

Elle  s'approchait  de  lui,  souriante  et  charmante,  son  lu- 
mineux visage  levé  vers  le  sien,  et  de  son  regard  angé- 
lique  sollicitant  sa  chaste  caresse. 

Mais  Gabriel  la  repoussa  aTec  terreur.  —  Non,  va-t  en,  lui 
cria-t-il,    laisse-moi,   fuis  ! 

—  0  mon  Dieu  !  dit  Diane  laissant  tomber  ses  bras  le 
long  de  son  corps,  mou  Dieu!  il  me  repousse,  il  ne  m'aime 
vas  '. 

—  Je  t'aime  trop  !  dit  Gabriel. 

—  Si  vous  m  aimiez,  mes  caresses  vous  feraient-elles  hor- 
reur? 

—  Me  font-elles  donc  horreur,  vraiment  ?  se  dit  Gabriel 
pris  d'un  autre  effroi.  Est-ce  que  c'est  mon  instinct  qui  les 
repousse,  et  non  ma  raison  ?  Oh  !  viens  !  Diane,  que  je  voie, 
que  je  sache,  que  je  sente  !  Viens,  et  laisse-moi  en  effet 
poser  ma  bouche  sur  ton  front,  baiser  de  frère,  après  tout, 
et  qu'un   fiancé  peut  bien   se  permettre. 

Il  attira  Diane  sur  son  cœur,  et  mit  un  long  baiser  sur 
ses  cheveux. 

—  Ali  ;  je  me  trompais  !  dit-il.  ravi  à  ce  doux  contact,  ce 
n  est  pas  la  voix  du  sang  qui  crie  en  moi,  c'est  bien  la  voix 
<le  l'amour  !  Je  la  reconnais.  Quel  bonheur  ! 

—  Que  dis-tu  donc,  ami?  reprit  Diane.  Mais  tu  dis  que  tu 
m'aimes  :  voilà  tout  ce  que  je  veux  entendre  et  savoir. 

—  Oh  !  oui,  je  t'aime,  ange  adoré,  je  t  aime  avec  désir, 
avec  passion,  avec  frénésie.  Je  t'aime,  et  sentir  ton  coeur 
battre  contre  le  mien,  vois-tu,  c'est  le  ciel...  ou  bien  c'est 
l'enfer  !  cria  tout  à  coup  Gabriel  en  se  dégageant  de 
l'étreinte  de  Diane.  Va-t'en,  va-t'en,  laisse-moi  fuir,  je  suis 
maudit! 

Et  il  s'enfuit  éperdu  de  la  chambre,  laissant  Diane  muette 
d  épouvante  et  pétrifiée  de  désespoir. 

Pour  lui,  il  ne  savait  plus  où  il  allait,  ni  ce  qu'il  faisait. 
Il  descendit  machinalement  les  escaliers,  tout  chancelant  et 
ivre  en  quelque  sorte.  C  était  trop  pour  sa  raison  de  ces 
trois  épreuves  terribles.  Quand  il  arriva  dans  la  grande 
galerie  du  Louvre,  ses  yeux  se  fermèrent  malgré  lui,  ses 
jambes  fléchirent,  et  il  s  affaissa  sur  ses  genoux  auprès  de 
la  muraille,  en  murmurant  : 

—  Je  prévoyais  bien  que  l'ange  me  ferait  souffrir  encore 
plus  que  les  deux  démons. 

Et  il  s'évanouit.  La  nuit  était  tombée  et  personne  ne  pas- 
sait dans  la  galerie. 

Il  ne  revint  a  lui  qu'en  sentant  une  petite  main  passer 
sur  son  front,  et  qu'en  entendant  une  voi.x  douce  parler  à 
son  âme.  Il  ouvrit  les  yeux.  La  petite  reine-dauphine.  Ma- 
rie Stuart,  était  devant  lui,   un  flambeau  allumé  à  la  main. 

—  Heureusement,  voilà  un  autre  ange,  dit  Gabriel. 

—  C'est  donc  vous,  monsieur  d'Exmês,  dit  Marie.  Oh  !  vous 
m'avez  fait  une  peur  !  Je  vous  ai  cru  mort.  —  Qu  avez- 
vous?  Comme  vous  êtes  paie!  Vous  sentez-vous  mieux?  Je 
vais  appeler,  si  vous  voulez. 

—  Inutile,  madame,  dit  Gabriel  en  essayant  de  se  soule- 
ver. Votre  voix  m'a  rappelé  h  la  vie. 

—  Attendez  que  je  vous  aide,  reprit  Marie  Stuart.  Pauvre 
jeune  homme  !  ètes-vous  défait  !  Vous  étiez  donc  évanoui .' 
en  passant.  Je  vous  al  aperçu  et  la  force  ma  manqué  pour 
crier.  Et  puis,  la  réflexion  m'a  rassurée,  je  me  suis  appro- 
chée, il  m'a  fallu  Joliment  du  courage,  j  espère  !  J'ai  posé 
ma  main  sur  votre  front  qui  était  tout  glacé.  Je  vous  ai 
appelé,  et  vous  avez  repris  vos  sens.  Le  mieux  contlnue-t-il  ? 

—  Oui,  madame,  et  soyez  bénie  pour  votre  bonté.  Je  me 
rappelle  maintenant.  Une  horrible  douleur  m'a  tout  A  coup 
serré  les  tempes  comme  un  étau  de  fer  ;  mes  genoux  se  sont 
dérobés  sous  moi  et  Je  suis  tomb»  le  long  de  cette  tapis.serle. 
Mais  comment  cette  douleur  m'a-l-elle  pris?  Ah!  oui,  Je  me 
rappelle  maintenant,  je  me  rappelle  tout.  Hélas i  mon  Dieu  I 
mon  Dieu  !  voici  que  je  me  rappelle. 

—  C'est  quelque  grand  chagrin  qui  vous  a  accablé,  n'est- 
ce  pas?  reprit  Marie.  Oh!  oui,  car  au  seul  souvenir  de  ce 


que  vous  avez  souffert,  vous  voilà  plus  paie  que  jamais. 
Appuyez-vous  sur  mon  bras,  je  suis  forte.  Je  vais  appeler  et 
vous  donner  du  monde  pour  vous  reconduire  chez  vous 

—  Je  vous  remercie,  madame,  dit  Gabriel  en  rassemblant 
ses  forces  et  son  énergie.  Je  me  sens  encore  la  vigueur  né- 
cessaire pour  aller  seul  chez  mol.  Tenez,  je  marche  sans 
aide  et  d  un  pas  assez  ferme.  Je  ne  vous  en  remercie  pas 
moins,  et  je  me  souviendrai  tant  que  Je  vivrai  de  votre  sim- 
ple et  touchante  bonté,  madame.  Vous  m'êtes  apparue  comme 
un  ange  consolateur  dans  une  crise  de  ma  destinée.  11  n'y 
a  que  la  mort,  madame,  qui  pourra  effacer  cela  de  mon 
coeur. 

—  0  mon  Dieu  !  c'est  bien  naturel  ce  que  j  ai  fait,  mon- 
sieur d'Exmès.  Je  l'eusse  fait  pour  toute  créature  souffrante, 
à  plus  forte  raison  pour  vous  que  je  sais  l'ami  dévoué  de 
mon  oncle  de  Guise.   Ne  me  remerciez  pas  pour  si  peu. 

—  Ce  peu,  madame,  était  tout  dans  la  douleur  désespé- 
rée où  Je  gisais.  Vous  ne  voulez  pas  qu'on  vous  remercie, 
mais  moi,  je  veux  me  souvenir,  .\dieu,  madame,  je  me  sou- 
viendrai. 

—  Adieu  !  monsieur  d'Exmès,  et  soignez-vous  bien  au  moins, 
et  tâchez  de  vous  consoler. 

Elle  lui  tendit  la.  main  que  Gabriel  balsa  avec  respect. 
Puis,  elle  sortit  d'un  côté  et  lui  de  l'autre. 

Quand  il  fut  hors  du  Louvre,  il  prit  le  bord  de  l'eau,  et 
fut  à  la  rue  des  Jardins  au  bout  d'une  demi-heure.  Il  n'avait 
pas  dans  le  cerveau  une  seule  pensée,  mais  une  grande  souf- 
france. 

Aloyse  l'attendait  avec  anxiété. 

—  Eh  bien  ?   lui  dit-elle. 

Gabriel  maîtrisa  un  ébloulssement  qui  voilait  de  nouveau 
sa  vue.  Il  aurait  bien  voulu  pleurer,  mais  il  ne  le  pouvait 
pas.  Il  répondit  d'une  voix  altérée  : 

—  Je  ne  sais  rien.  Aloyse  !  Tout  a  été  muet,  ces  femmes 
et  mon  cœur.  Je  ne  sais  rien,  sinon  que  mon  front  est 
glacé  et  que  pourtant  je  brûle.  Mon  Dieu  !  mon   Dieu  ! 

—  Du  courage,  monseigneur,  dit  -Moyse. 

—  Du  courage,  j'en  ai.  dit  Gabriel.  Dieu  merci  !  je  vais 
mourir. 

Et  il  tomba  de  nouveau  à  la  renverse  sur  le  parquet,  mais 
ne  revint  pas  à  lui  cette  fois. 


XVII 

L'HOROSCOPE 


—  Le  malade  vivra,  dame  .\loyse.  Le  danger  a  été  grave, 
et  le  rétablissement  sera  long.  Toutes  ces  saignées  ont  affai- 
bli le  pauvre  jeune  homme,  mais  il  vivra,  gardez-vous  d'en 
douter,  et  remerciez  Dieu  que  l'anéantissement  du  corps  ait 
atténué  le  coup  que  son  âme  a  reçu,  car  nous  ne  guérissons 
pas  ces  blessures-là,  et  la  sienne  aurait  pu  être  mortelle  et 
peut  l'être  encore. 

Le  docteur  qui  parlait  ainsi  était  un  homme  de  liante 
taille,  au  grand  front  bombé,  aux  yeux  profonds  et  per- 
çants. Le  peuple  l'appelait  maître  Nostredame  ;  il  signait 
pour  les  savants  .\ostradamus.  Il  ne  paraissait  pas  avoir 
plus  de  cinquante  ans. 

—  Mais.  Jésus  !  voyez-le  donc,  messire,  reprit  dame  Aloyse  : 
il  est  là,  gisant  depuis  le  7  juin  au  soir  ;  nous  sommes  le 
•2  juillet,  et  durant  tout  ce  temps  11  n'a  pas  dit  un  mot,  il 
n'a  pas  eu  l'air  de  me  voir  ni  de  me  connaître,  il  est  déjà 
comme  mort,  hélas  !  Vous  touchez  sa  main,  mais  il  ne  s'en 
aperçoit  même  pas  ! 

—  Tant  mieux,  je  vous  le  répète,  dame  Aloyse  ;  qu'il  re- 
vienne le  plus  tard  possible  au  sentiment  de  ses  maux  ;  s'il 
peut  demeurer,  comme  je  l'espère,  un  mois  encore  dans 
cette  langueur,  sans  intelligence  et  sans  pensée,  il  est  sauvé 
tout  à  fait. 

—  Sauvé  1  dit  Aloyse  en  levant  les  yeux  au  ciel  comme 
pour  remercier  Dieu. 

—  Il  1  est  dès  à  présent,  s'il  n'y  a  pas  de  rechute,  et  vous 
pouvez  le  dire  à  cette  Jolie  suivante  qui  vient  deux  fois  par 
Jour  savoir  de  ses  nouvelles  ;  car  il  y  a  sous  tout  ceci  quel- 
que passion  de  grande  dame,  ri'est-ce  pas?  C'est  parfois 
charmant,  et  parfois  fatal. 

—  Oh  !  ici,  c'est  fatal,  vous  avez  bien  raison,  maître  Nos- 
tredame,  dit  en  soupirant  Aloyse. 

—  Dieu  veuille  donc  qu'il  se  tire  de  la  passion  comme  de 
la  maladie,  dame  Aloyse,  si  toutefois  maladie  et  passion 
n'ont  pas  mêmes  effets  et  même  cause.  Mais  je  répondrais 
de  l'une  et  non  de  l'autre. 

Nostradamus  ouvrit  la  main  molle  et  inerte  qu'il  tenait,  et 
considéra  avec  une  attention  songeuse  la  paume  de  cette 
main.  Il  tendit  même  la  peau  au-dessus  de  l'Index  et  du 
médius  ;  il  semblait  chercher,  non  sans  peine,  dans  sa  mé- 
moire un   souvenir. 

—  C'est  singulier,  dit-il  à  deml-voIx  et  comme  à  lui-même, 
voilà  plusieurs  fois  que  j'étudie  cette  main,  et  11  me  semble 


LES    DEUX    DIANE 


3i 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


toujours  qu  à  une  autre  époque  je  l'ai  déjà  examinée.  Mais 
quels  signes  m'avaient  donc  Irappé  alors?  La  ligne  mensale 
est  favorable  ;  la  moyenne  est  douteuse,  mais  la  ligne  de 
vie  est  parfaite.  Rien  que  d  ordinaire,  d'ailleurs.  La  qua- 
lité dominante  de  ce  jeune  homme  doit  être  une  volonté 
ferme,  rigide,  implacable  comme  la  tioche  dirigée  par  une 
main  sûre.  Ce  n'est  pas  cela  qui  ma  autrefois  étonné.  Et 
puis,  mes  souvenirs  sont  trop  confus  pour  n  être  pas  anciens, 
et  votre  maître,  dame  Aloyse.  n'a  pas  plus  de  vingt-cinq  ans, 
n'est-il  pas  vrai? 

—  II  n'en  a  que  vingt-quatre,  messire. 

—  Il  est  alors,  né  en  1533  .  Savez-vous  le  jour,  dame  Aloyse? 

—  Le  6  mars. 

—  Mais  vous  ne  savez  pas  si  c'était  le  matin  ou  le  soir? 

—  Pardon!  j'étais  auprès  de  .sa  mère  que  j'assistais  dans 
les  douleurs  de  l'enfanlement.  Monseigneur  Gabriel  est  né 
au  coup  de  six  heures  et  demie  du  matin. 

Nostradamus  prit  des  notes. 

—  Je  verrai  quel  était  en  ce  jour  et  à  cette  heure  l'état  du 
ciel,  dit-il.  Mais  si  le  vicomte  d'Exmès  avait  vingt  ans 
de  plus,  je  jurerais  que  j'ai  déjà  tenu  sa  main  dans  la 
mienne.  Au  reste  peu  importe  !  ce  n'est  pas  le  sorcier,  comme 
le  peuple  m'appelle  quelquefois,  qui  a  affaire  ici.  c'est  le 
médecin,  et,  je  vous  le  répète,  dame  Aloyse,  le  médecin  ré- 
pond à  présent  du  malade. 

—  Pardon  !  maître,  reprit  tristement  Aloyse.  vous  avez 
dit  que  vous  répondiez  de  la  maladie,  mais  que  vous  ne 
répondiez  pas  de   la  cassion. 

—  La  passion  '.  Eh  i  mais,  dit  en  souriant  Xostradamus. 
il  me  semble  que  la  préseiice  de  la  petite  suivante  deux 
fois  par  jour  prouve  qu'elle  n'est  pas  désespérée. 

—  Au  contraire,  maître,  au  contraire,  s'écria  Aloyse  avec 
effroi. 

—  Allons  donc,  dame  Aloyse  !  riche,  brave,  jeune  et  beau, 
comme  l'est  le  vicomte  d'Exmès,  on  n'est  pas  longtemps 
repoussé  par  les  dames  dans  un  temps  comme  le  nôtre  ; 
on  est  quelquefois  ajourné,  tout  au  plus. 

—  Supposez  pourtant  qu'il  n'en  soit  pas  ainsi,  maître. 
Supposez  que  lorsque  monseigneur  reviendra  à  la  vie  et  à 
la  raison,  la  première,  la  seule  idée  qui  frappe  cette  raison 
ressuscitée  soit  celle-ci  :  La  femme  que  j'aime  est  irrévo- 
cablement perdue  pour  moi;   qu'arrivera-t-il? 

—  Oh  !  espérons  que  votre  supposition  n'est  pas  fondée. 
dame  Aloyse,  ce  serait  terrible.  Cette  puissante  douleur 
dans  ce  cerveau  si  faible,  ce  serait  terrible  !  Autant  qu'on 
peut  juger  d'un  homme  par  les  traits  de  son  visage  et  le 
regard  de  ses  yeux,  votre  maître,  Aloyse,  n'est  pas  un 
homme  superficiel,  et  ici  sa  volonté  énergique  et  puissante 
ne  serait  qu'un  danger  de  plus,  et.  brisée  contre  l'impos- 
sible, pourrait  briser  la  vie  avec  elle. 

—  Jésus  !    mon    enfant    mourrait  :   s'écria   Aloyse. 

—  n  y  aurait  danger  du  moins  que  l'inflammation  du 
cerveau  ne  le  reprît,  dit  Nostradamus.  Mais  quoi  :  il  y  a 
toujours  moyen  de  faire  briller  à  ses  yeux  une  lueur  d'es- 
pérance. La  chance  la  plus  lointaine,  la  plus  fugitive,  il 
la  saisirait  et  serait  sauvé. 

—  Il  sera  sauvé  alors,  dit  Aloyse  d'un  air  sombre.  Je  me 
parjurerai,  mais  fl  sera  sauvé.  Messire  Nostredame.  je  vous 
remercie 

Une  semaine  s'écoula,  et  Gabriel  sembla,  sinon  trouver, 
du  moins  chercher  sa  pensée.  Ses  yeux,  encore  vagues  et 
sans  expression.  Interrogeaient  pourtant  les  visages  et  les 
objets.  Puis,  11  commençait  à  aider  les  mouvements  qu'on 
voulait  lui  imprimer,  à  se  soulever  tout  seul,  à  prendre 
le  breuvage  que  lui  présentait  Xostradamus. 

Aloyse.  riebout  et  infatigable  au  chevet  du  lit.  attendait. 

Au  bout  d'une  autre  semaine,  Gabriel  put  parler.  La  lu- 
mière ne  se  faisait  pas  complète  encore  dans  le  chaos  de 
son  intelligence  ;  11  ne  prononçait  que  des  mots  incohérents 
et  sans  suite,  mais  qui  enfin  avaient  trait  aux  faits  de  sa 
vie  passée.  Bien  plus,  Aloyse  tremblait,  quand  le  médecin 
était  là,  qu'il  ne  trahît  quelqu'un  de  ses  secrets. 

Elle  ne  se  trompait  pas  tout  à  fait  dans  ses  appréhen- 
sions, et,  un  jour,  Gabriel,  dans  son  sommeil  fiévreux. 
.  s'écria,  en  présence  de  Nostradamus  : 

—  Ils  croient  que  je  m'appelle  le  vicomte  d'Exmès.  Non, 
non,   prenez-y   garde  :  Je  suis  le  comte  de  Monigoramery. 

—  Le  comte  de  Montgommery  !  dit  Nostradamus  frappé 
d  un  souvenir. 

—  Silence  I  dit  .\loyse  en  posant  un  doigt  sur  ses  lèvres. 
Mais   Nostradamus   partit  sans  que  Gabriel  eilt  ajouté  un 

mot  et  comme,  le  lendemain  et  les  Jours  suivants,  le  mé- 
decin ne  reparla  plus  des  mots  échappés  au  malade.  Aloyse 
craignit,  en  revenant  là-dessus,  d'altlier  son  attention  sur 
ce  que  son  maître  pouvait  avoir  intérêt  à  cacher.  Cet  Inci- 
dent parut  donc  oublié  pour  tous  deux. 

Cependant  Gabriel  allait  de  mieux  en  mieux.  Il  recon- 
naissait Aloyse  .et  Martin-Guerre  ;  il  demandait  ce  d<int 
il  avait  besoin  ;  11  parlait  avec  une  douceur  triste  qui  lais- 
sait croire  qu'il  avait  enfin  recouvré  sa  raison. 


Un  matin,  le  jour  où  il  se  levait  pour  la  première  fois, 
il  dit  à  Aloyse  ; 

—  Nourrice,  et  la  guerre  ? 

—  Quelle  guerre,  monseigneur? 

—  Mais  la  guerre  contre  l'Espagne  et  l'Angleterre?... 

—  Oh  !  monseigneur,  on  en  fait  des  récits  pitoyables.  Les- 
Espagnols  renforcés  de  dotue  mille  Anglais  sont  entrés, 
dit-on,  en  Picardie.   On  se  bat   sut*  toute  la  frontière. 

—  Tant  mieux  !  dit  Gabriel. 

Aloyse  attribua  cette  réponse  à  un  reste  de  délire.  Mais- 
le  lendemain,  avec  une  présence  d'esprit  parfaite,  Gabriel 
lui  dit  : 

—  Je  ne  t'ai  pas  demandé  hier  si  monsieur  de  Guise  était 
revenu  d'Italie. 

—  Il  est  en  route,  monseigneur,  répondit  Aloyse  étonnée. 

—  C'est  bien  I  Quel  jour  du  mois  sommes-nous,  nourrice? 

—  Le  mardi  4  août,  monseigneur. 

—  Il  y  aura  deux  mois  le  7^  repartit  Gabriel,  que  je  suis 
couché  sur  ce  lit  de  douleur. 

—  Oh  !  s'écria  Aloyse  tremblante,  comme  monseignetir 
se  souvient  ! 

—  Oui,  je  me  souviens,  Aloyse,  je  me  souviens  ;  mais 
ajouta-t-il  tristement  si  je  n'ai  rien  oublié,  il  jne  semble 
qu  on  m'oublie,  moi  ;  personne  n'est  venu  savoir  de  mes 
nouvelles.   .Aloyse  ? 

—  Si  fait,  monseigneur,  répondit  d'une  voix  altérée  Aloyse 
qui  suivait  avec  anxiété  sur  le  visage  de  son  jeune  maître 
l'effet  de  ses  paroles,  si  fait,  une  suivante  du  nom  de  Ja- 
cinthe venait  deux  fois  par  jour  savoir  comment  vous  vous 
trouviez  Mais,  depuis  quinze  jours,  depuis  qu'un  mieux 
sensible  s  est  déclaré,  elle  ne  vient  plus. 

—  Elle  ne  vient  plus!...  et  sais-tu  pourquoi,  nourrice? 

—  Oui,  monseigneur.  Sa  maîtresse,  suivant  ce  que  m'a 
dit  Jacinthe  la  dernière  fois,  a  obtenu  du  roi  de  se  retirer 
dans  un  couvent,  au  moins  jusqti'à  la  fin  de  la  guerre. 

—  Vraiment  !  dit  Gabriel  avec  un  doux  et  mélancolique 
sourire. 

Et  tandis  qu'une  larme,  la  première  qu'il  eût  versée  de- 
puis deux  mois,  coulait  lentement  le  long  de  sa  joue,  il 
ajouta  : 

—  Chère  Diane  ! 

—  Oh  :  monseignetir  !  s'écria  Aloyse  transportée  de  joie, 
monseigneur  a  prononcé  ce  nom  !..  et  sans  secousse,  sans 
défaillance.  Maître  Nostredame  s'est  trompé.  Mon.seigneur 
est  sauvé  !  monseigneur  vivra,  et  je  n'aurai  pas  besoin  de 
traliir   mon  serment. 

On  voit  que  la  pauvre  nourrice  était  folle  de  joie  :  mai» 
Gabriel  heureusement  ne  comprit  pas  ses  dernières  paroles. 
Il  reprit  seulement  avec  un  sourire  amer-. 

—  Oui,  je  suis  sauvé,  et  pourtant,  ma  bonne  Aloyse.  je 
ne  vivrai  pas. 

—  Comment  cela,  monseigneur?  dit  Aloyse  en  tremblant 
dî  tous  ses  membres. 

—  Le  corps  a  bravement  résisté,  reprit  Gabriel,  mais  l'ftme, 
.Moyse,  l'àme.  crois-tu  qu'elle  ne  soit  pas  mortellement 
atteinte?  Je  vais  me  relever  de  celte  longue  maladie,  c'est 
vrai,  et  Je  me  laisse  guérir,  comme  tu  vois.  Mais  par 
bonheur,  on  se  bat  à  la  frontière,  je  suis  capitaine  des 
gardes,  et  ma  place  est  où  l'on  se  bat.  Dès  que  je  pourrai 
monter  à  cheval,  j'irai  là  où  est  ma  place.  Et  à  la  pre- 
mière bataille  où  je  me  trouveiai,  Aloyse.  je  m'arrangerai 
de  façon  à  n'avoir  pas  à  revenir. 

—  Vous  vous  ferez  tuer  !  Sainte  Vierge!  Et  pourquoi  cela, 
monseigneur,  pourquoi  cela? 

—  Pourquoi?  parce  que  madame  de  Poitiers  s'est  tue. 
Aloyse.  parce  que  Diane  est  peut-être  ma  sœur,  et  parce 
que"  j  aime  Diane;  parce  que  le  roi  a  peut-être  fait  assas- 
siner mon  père,  et  qiie  je  ne  puis  punir  le  roi  sans  certi- 
tude. Or.  ne  pouvant  ni  venger  mon  père,  ni  épouser  ma 
soeur,  je  ne  sais  pas  trop  ce  que  j'aurais  à  faire  en  ce 
monde.  Voilà  pourquoi  je  veux  le  quitter. 

—  Non,  monseigneur,  vous  ne  le  quitterez  pas.  dit  alorS' 
d'une  voix  sourde  Aloyse  morne  et  sombre.  Vous  ne  le 
quitterez  pas.  parce  que  vous  avez  justement  beaucoup  à 
faire,  et  une  besogne  terrible,  je  vous  en  réponds...  Mais-  ^ 
je  ne  vous  i>a  lierai  de  cela  que  le  jour  où  vous  serez  en-  •. 
tièrement  rétabli,  et  où  maître  Nostradamus  m'affirmera.  "•< 
que  vous  pouvez  m'entendre  -et  que  vous  en  avez  la   force,  j 

Ce  jour-là  arriva  le  mardi  de  la  semaine  suivante.  Ga- 
hriel  sortait  depuis  trois  jours  pour  faire  préparer  ses  équi- 
pages et  son  départ,  et  Nostradamus  avait  dit  qu'il  vien- 
dr.iit  encore  voir  dans  la  journée  son  convalescent,  mais 
que  ce  serait  pour  la  dernière  fois. 

Dans  un  moment  où  Aloyse  se  trouva  seule  avec  Gabriel  : 

—  Monseigneur,  lui  dit-elle,  avez-vous  réfléchi  à  la  dé- 
termination extrême  que  vous  avez  prise,  et  persisiez-vous 
dans  cette  détermination?  { 

—  J'y   persiste,   dit   Gabriel.  ^ 

—  Ainsi  vous  voulez  vous   tuer? 

—  Je  veux  me  faire  tuer. 

—  C'est  parce  que  vous  n'avez  plus  aucun  moyen  de  sa- 


LES  DELX  DIANE 


saur.  (]ue  vous 


V...,-  SI  madame  de  Castro  esi  ou  non  volic 
mourrez? 
—  C'est  pour  cela 

lez-vous  ce  que  je  vou^  ava"  dit^     '     '"""'''   '""'  ''''>'"■ 

tombe  '  ^''''"''-  ■**  "*  ^^'^  seulement  pas  où  est  cette 

-  -Xi  moi,   mais  ou  la  cherolie.  monseigneur 
rii^;,   f.."",^'!'^   '"*™''    '"   '■^"'•ais    trouvée!   sécria    Gabriel 
pas   .S:"  "'"''  ""'*'  ""  "'"•''''«'  ^«^^  morts  't.  paS 

-  Les   morts,    non  ;    les    vivans.    oui 
llslant''""'    °''"'    ""«    ''*"-^-'"    l're/  reprit    Gabriel    pa- 

-  Ciel  et  terre!  tu  sais  qu'il  vit.  lui  :  mon  père ' 

je~l 'espère       '''èL^"'t  '"""^'^''"'-'"'■-  >"ais  je  le  suppose  et 
je    1  espère,   —  car  c  était   une  nature  vigoureuse  et   rnm-. 

==•.■',=;„:•  ri.  i,sé»;,'ïï~ 

nest  pas  lui  qui  vous  refusera,  comme  m.idame  Diane    il 
secret  d  où  dépend  votre  bonheur  '  '"auame  uiane,   le 

nomdrci:?,  paAr'"/  '  '^"'  ''  '^^"^"^^'•'  •^'->--  -' 

f>To^^*'  ^"^  histoire  eftraranle.  monseigneur'  -  et 
Javais  ,uré  a  mon  mari,  sur  1  ordre  même  de  vo  re  père 
de  ne  jamais  vous  la  révéler  :  car.  dès  que  vous  "a  siurez' 
ous  allez  vous  jeter  dans  des  périls  terr  bles.  Li  î^eS  ëui 
ous  allez  déclarer  la  guerre  à  des  ennemis  ceiu  foi!  plus 
torts  que  vous.  Majs  le  danger  le  plus  désespéré  vU?  mieux 

et  je  saifaurvo'î^s"  •"■■"""'    ''"•"'  ^"'"  ^*^°'"   à  mou  ri  l^ 
?  ,it.        ^        °"^  °  '^"'■'^^  P'*^  Xaibli  dans  cette  résolution 

LmsTiriuT'â  T'  '■""'  '■""  ^"^-  chances  redo  : 
vous  u1  ioini^  «méra.re  que  votre  père  craignait  pour 
\ous.  Au  moins  votre  mort  ainsi  est  moins  assurée  et  sera 
u.ujours  retardée  un  peu.  Je  vais  donc  tout  ,^us  dTre 
monseigneur  et  Dieu  m'absoudra  peut-être  de  mon  arjure 
.^"^.^^"^r^^^  '^''°-  •^'°^-'    -^'""  --  -on 

Po'fe'et ".Cstr'dTmus  S"""   '''''''  -^-rètement  à  la 

-  Ah  !    ah  !    monsieur  d'Exmos,   dit-il   à  Gabriel    comme 

ferez%.[-°T  ^""'r'   "   ""*">'■  ■''  '^  "^"""^   heure  !To" 
n  étiez  pas  ainsi   il  y   a  un  mois.  Vous   voilà  tout   prêt  â 
entrer  en  campagne,  ce  me  semble. 

n^T.J^  t^""*""  *'i  «^«""Pasie.  en  effet,  dit  Gabriel  l'œil  étin- 
celant,  et  regardant  Aloyse. 

,.r.i"I^v°'!  "îi""^  ""''  "^'  médecin  n'a  plus  rien  à  faire  ici 
reprit    Nostradamus.  ' 

—  Kien.  qu'à  recevoir  mes  remercimens.  maître  ef  ie 
n  ose  dire,  le  prix  de  vos  services,  car,  en  certains  'cas,'  on 
ne  paie  pas  la  vie.  ' 

Et  Gabriel,  en  serrant  la  main  du  docteur,  mit  dans  cette 
maiu  un   rouleau  d'or. 

--  Merci,  monsieur  le  vicomte  d'Exmès,  dit  Nostradamus 
Mais  permettez-moi,  à  moi  aussi,  de  vous  faire  un  présent 
que  je  crois  de  valeur 

—  Cfu'est-ce  donc   encore,  maître? 

-  Vous  savez,  monseigneur,  reprit  Nostradamus.  que  ie 
riLT  l"'*  ''^^  occupé  seulement  de  connaître  les  malà- 
,Àni.,  ,  î""*^  '''^^  ''""'"  ""'''  P'"''  '0*0  «  P'xs  haut.  J'ai 
rto^h,^". '*■"■'  '"''''"''f"^-  tâche  pleîne  de  doutes  et 
semCe  ..r'"'"'-  *  ''"''"'  •'^  lumière,  j'ai  parfois,  ce  me 
deux  fi^l,  l'^r,".^"'  """"  °'""'  ■'■«°  «'  'a  conviction,  a 
de  chia,  e  h.^  **  *'^°'"*  '*  P'^"  '^'■^e  «'  P"'-'^5ant  du  sort 
fanneitr.?  !L  'P^  '  '^''"'^  '*'  '^'""^^  '^'^  <•'«'  '^a  patrie,  vers 
^vn  !n^  *,.'f'  ^'"■''  ''  ""''"'"'■  e'  "a"*  'es  lignes  de  sa 
ma.n.  embroui  lé  grimoire  qu  il  porte  avec   lui   sans  cesse, 

mém.  V±  "°n'  ?'*""^  ^^'"^  "°™''''«  "  "e  P«"t  pas 
?Li  cr„tsf  ^*"'''''"'  '"*°  "^^  ■"'"■■='  «  bien  des  nuits, 
L  L^ni!  """^«'^eur.  ces  deux  sciences  sans  fond  comme 
le  tonneau  de.s  nanaides.  -  la  chiromancie  et  l'astrologie. 
7J.  L,r''  '^^'"'"''  """  '°"'«s  les  années  de  ['.avenir:  et 
dans  mu  e  ans  d'ici,  les  hommes  qui  vivront  alors  s'étonne- 
Un  nî^tZ^^fl".'  ?'  "''  prophéties.  Mais  je  sais  pour- 
tant  que  la  vérité  n'y  luit  que  par  éclairs  ;  car  .si  parfois  je 

davoi'i  „?"!'?"'  "if  "'  '  '"  "'^"'^  Néaumoins  Je  suis  certain 
LTJ,Z  ^  ■  '"•«"•ailes  des  heures  de  lucidité  qui  vont  même 
jusqiià  m  effrayer,  monseigneur.  Dans  une  de  ces  heures   I 


35 


prise,  lorsque,  Uaus  vot^e  ma   .  e    dai    'les^.Mres  d'^'  T 

fl.     mon.se.gueur.  le  mois  passe,  dans  votre  flèvré   vous' nrô" 
a7sit    C'ér'.T"'  ''   "'«""^""is  que  ce  nom    m.Us     1 ''me 

saisit^  C  était   le   nom  du   comte  de   .Montgonimerv 
-  pu  comte  de, Montgommery?  s'écria  Gabriel  "effrayé 
-Je  vous   répète,   monseigneur,  que  je   n'ai   entendu   oue 

ce  nom.  et  peu  m'importait  le  reste'  Car  ce  1  omlîa    Velu! 

fe  PI  ;;,  midi^"ïè  "  '"'"■'  T''"'  ■■'™"''"  l"mineu.x  "on  mê 
fin^Prs     f.         ■'«. "»"-»s  chez   moi  je  fouillai   mes  anciens 

gomnerv     M^s'      r'"''""'    .'■'^''r'''P«    '">    ^omte    de    Mon  - 
feommer.v.    M.i.s.    chose    singulière,    monseigneur     et    oui 

vée    iî  IIT\'""  """  ''''""''  "'  '"'*"'»  pas  eiKore  a  ri 
nt  „.  .  :1      ^""^  """-'  ^'^'"'^  ■''^«'^  '<=  '•"mte  de  .Monigommerv 
de   mystérieux   rapports  et   des   affinités   Atran-es    e     iTleu 
qu  na  jamais  donné  à  deux  hommes  deux  destine  s  slm: 
mémls'jr'   '''™'' /^serves   tous   deux,    sans   doute    a" 
mêmes   évenemeus.    Car,   je   ne   m'étais   pas   trompé      i4es 

mU^'e  "f  "  "  '""''"'''  "^'  "«'  ^'■•"«"'  P""r  vo"    deux  le 
mêmes    Je  ne  veux  pas  dire  cependant  qu'il  n'v  ait  aucune 
différence   dans  les   détails   de   vos   deux   vies    m.a  s  le   fiiî 
dominant  qui  les  caractérise  est  paicil.  J'I    autrefois  perd 
de   vue   le  .omte  de   Montgommery,   mais  j'ai  su   iSu^.nm 

blesse  a  la  tête  le  ro,  François  I"  avec  un  ti.son  ardent-  A 
t-U  accompli  le  reste  de  sa  destinée?  c'est  ce  que  j  i"iore 
le  PUIS  ofhrmer  seulement  que  le  malheur  et  if  mon  qui 
le  menaçaient,   vous  menacent.  ' 

—  list-il   possible  ?   dit   Gabriel. 

-  Voici,    monseigneur,    dit     .Vostradamus    en    présentant 
au    vicomte    d'Exmès    un    parchemin    roulé,    voici    HiÔro, 

™r„?"^  ^  r''""*'  ^""  "^"^  '^  '^"'P^  P«"r  'e  "■■mte  de  M  ™  - 
gommery.  Je  ne  l'écrirais  pas  autrement   aujourd'hui' pour 

■„r,""",","'  °'^"''^'  donnez,  dit  Gabriel.  Ce  présent  est 
ù"m'e";"'p'iécre"ux-""'  "  ™"^  "^  ^^'^'''^^  «^-'^  ^  "-^  ^'^^ 

—  Un  dernier  mot.  monsieur  d'Exmès,  reprit  Nostrada- 
mus. un  dernier  mot  pour  vous  mettre  sur  vos  gardes 
quoique  Dieu  soit  le  maître,  et  qu'on  n.  nu^se  guère 
échapper  a  ses  desseins.  La  nativité  de  Hem.  Il  prlLge 
qu  11  mourra  eu  un  duel  ou  comb.it  singulier 

—  Jlais,   demanda  Gabriel,   quel   rapport'' 

—  En  lisant  ce  parchemin,  vous  me  comprendrez,  mon- 
seigneur. Maintenant,  il  ne  me  reste  qu'à  prendre  congé 
(le  vous  et  a  souhaiter  que  la  catastrophe  que  Dieu  a  mife 
dans  votre  vie  soit  du  moins  involontaire 

Et,  après  avoir  saln^  Gabriel  qui  lui  .serra  encore  la  main 
et  te  reconduisit  jusqu'au  seuil,  Nostradamus  sortit 

Des  qu'il  revint  auprès  d'Aloyse,  Gabriel  déploya  le  par- 
chemin et.  s'assurant  que  personne  ne  pouvait  le  déranger 
ou  1  épier,  lut  à  voix  haute  ce  qui  »iit  : 

En  joute  en  amour,  cettuy  louchera 

Le  front  du  roy 
Et  cornes  ou  bien  trou  sanglant  mettra 

Au  front  du  roy. 
Mais  le  veuille  ou  non,  toujours  blessera 

Le  front  du  roy  ; 
Enfin,  l'aimera,  puis  las!  le  tuera 
Dame  du  roy. 

—  C'est  bien  !  s'écria  Gabriel,  le  front  radieux  et  le  re- 
gard triomphant.  Maintenant,  clière  AIoy.se  tu  peux  me 
raconter  comment  le  roi  Henri  II  a  enseveli  vivant  le  comte 
de  .Montgommery.  mon  père. 

—  Le  roi  Henri  II  !  s'écria  Alo.yse,  comment  .savez-vous 
monseigneur?.  . 

—  Je  devine  !  Mais  tu  peux  me  révéler  le  crime  puisque 
Dieu  déjà  me  fait  annoncer  la  vengeance. 


xvni 

IE   PIS-ALLER   D'CNE    COQIETTE 


En  complétant  par  les  mémoires  et  chroniques  du  temps 
le  récit  d'Aloyse,  que  son  mari  Perrot  Davrlgny,  écuyer  et 
confident  du  comte  de  Montgommery.  avait  instruite  à  me- 
sure de  tous  les  faits  de  la  vie  de  son  maître,  voici  quelle  fui 
la  sombre  histoire  de  J.acques  de  Montgommery.  père  .le 
Gubriel.  Sou  Bis  en  savait  les  détails  généraux  et!  officiels, 


36 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


mais  le  sinistre  dénouement  qui  la  terminait  était  ignoré  de 
lui  comme  de  tous. 

Jacgues  de  ilontgommery,  seigneur  de  Lorges.  avait  été 
comme  tous  ses  aïeux,  brave  et  hardi,  et,  sous  le  règne  guer- 
rier de  François  I",  on  l'avait  toujours  vu  au  premier  rang 
là  où  l'on  se  battait.  Aussi,  fut-il  fait  de  bonne  heure  colo- 
nel de  l'infanterie  française. 

Parmi  ses  cent  actions  d'éclat,  il  y  eut  cependant  un 
événement  fàcheu.x,  celui  auquel  Nostradamus  avait  fait 
allusion. 

C'était  en  1521  ;  le  comte  de  Montgommery  avait  vingt 
ans  à  peine  et  n'était  encore  que  capitaine  ;  l'hiver  était 
rigoureux,  et  les  Jeunes  gens,  le  jeune  roi  François  I"  en 
tête,  venaient  de  faire  une  partie  de  pelotes  de  neige  ;  un 
jeu  non  sans  périls,  fort  à  la  mode  dans  ce  temps-lâ  :  on 
se  divisait  en  deux  camps,  —  les  uns  gardaient  une  mal- 
son,  et.  avec  des  boules  de  neige,  les  autres  l'assaillaient. 
Le  comte  d'Engliien,  seigneur  de  Cérisoles.  fut  tué  dans  un 
jeu  pareil.  Peu  s  en  fallut  que  Jacques  de  Montgommery 
ne  tuât  aussi  le  roi.  La  bataille  achevée,  il  s'agissait  de  se 
réchauffer  :  on  avait  laissé  le  feu  s'éteindre,  et  tous  ces 
jeunes  fous  en  tumulte  voulurent  eux-mêmes  le  rallumer. 
Jacques  tout  coiwant  apporta  le  premier  un  tison  enflammé 
entre  des  pincettes,  mais  il  rencontra  sur  son  passage 
François  1"  qui  n'eut  pas  le  temps  de  se  garantir,  et  fut 
violemment  heurté  au  front  par  la  bûche  eu  feu.  Il  n'en 
résulta  par  bonheur  c|u  une  blessure,  mais  assez  grave  en- 
core, et  la  cicatrice  disgracieuse  qu'elle  laissa  donna  lieu  à 
la  mode  de  la  barbe  longue  et  des  cheveux  courts  décrétés 
alors  par  François  I". 

Comme  le  comte  de  Montgommery  fit  oublier  ce  malen- 
contreux accident  par  mille  beaux  faits  d'armes,  le  roi  ne 
lui  en  garda  pas  rancune,  et  le  laissa  s'élever  aux  premiers 
rangs  à  la  cour  et  à  l'armée.  En  1530,  Jacques  épousa  Clau- 
dine de  La  Boissière.  Ce  fut  un  simple  mariage  de  conve- 
nance, pourtant  il  pleura  longtemps  sa  femme,  qui  mou- 
rut en  1553,  après  la  naissance  de  Gabriel.  —  Le  fond  de 
son  caractère  d'ailleurs,  comme  du  caractère  de  ceux  qui 
sont  prédestinés  à  quelque  chose  de  fatal,  était  la  tristesse. 
Quand  il  se  trouva  veuf  et  seul,  ses  distractions  furent  des 
coups  d'épée,  il  se  jetait  dans  les  périls  par  ennui.  Mais 
en  I53S.  après  la  trêve  de  Nice,  lorsque  cet  homme  de 
guerre  et  d'action  dut  se  mettre  au  régime  de  la  cour,  et 
se  promener  dans  les  galeries  des  Tournelles  ou  du  Louvre, 
une  épée  de  parade  au  côté,  il  faillit  périr  de  dégoût. 

Une  passion  le  sauva  et  le  perdit. 

La  Circé  royale  prit  dans  ses  enchantemens  ce  vieil  en- 
fant robuste  et  nait.  Il  s'éprit  de  Diane  de  Poitiers. 

Il  tourna  trois  mois  autour  d'elle,  morne  et  sombre,  sans 
lui  adresser  une  seule  fois  la  parole,  mais  il  la  regardait 
avec  un  regard  qui  disait  tout.  Il  n'en  fallait  pas  tant  à  '.a 
grande  sénéchale  pour  comprendre  que  cette  âme  lui  ap- 
partenait. Elle  écrivit  cette  passion  dans  un  coin  de  sa 
mémoire  comme  pouvant  lui  servir  dans  1  occasion 

L'occasion  vint.  François  I"  commençait  à  négliger  sa 
belle  maîtresse,  et  il  se  tournait  vers  madame  d'Etampes, 
qui  était  moins  belle,  mais  qui  avait  l'avantage  immense 
d'être   belle   autrement. 

Quand  les  symptômes  d'abandon  lurent  flagrans,  Diane 
pour  la  première  fois  fie  sa  vie,  parla  à  Jacques  de  Mont- 
gommery. 

Cela  se  passait  aux  Tournelles,  dans  une  fête  donnée  par 
le  roi  à  la  favorite  nouvelle. 

—  Monsieur  de  Montgommery?  fit  Diane  en  appelant  le 
comte. 

Il  s'approcha,  la  poitrine  émue,  et  salua  gauchement. 

—  Comme  vous  êtes  donc  triste,  monsieur  de  Jlontgom- 
mery  !  lui  dit-elle. 

—  A  en  mourir,  madame. 

—  Et  pourquoi  cela,  grand  Dieu? 

—  Madame,  c'est  que  je  voudrais  me  faire  tuer. 

—  Pour  quelqu'un,  sans  doute f 

—  Pour  quelqu'un  ce  serait  bien  doux  ;  mais,  ma  foi  ! 
pour  rien  ce  serait  doux  encore. 

—  'Voilà,  reprit  Diane,  une  terrible  mélancolie  ;  et  d'où 
vient  cette  maladie  noire? 

—  Est-ce  que  Je  sais,  madame? 

—  Je  sais,  mol,  monsieur  de  Montgommery.  Vous  m'ai- 
mez. 

Jacques  devint  tout  pâle,  puis,  s'armant  de  plus  de  réso- 
lution qu'il  ne  lui  en  eût  certes  fallu  pour  se  jeter  seul  au 
milieu  d'un  bataillon  ennemi,  11  répondit  d'une  voix  rude 
et  tremblante  : 

—  Eh  bien  !  oui,  madame.  Je  vous  aime,  tant  pis  ! 

—  Tant  mieux  !  reprit  Diane  en  riant. 

—  Comment  avez-vous  dit  cela?  s'écria  Montgommery 
palpitant.  Ah!  prenez-y  garde,  madame!  Ce  n'est  pas  un 
jeu.  ceci,  c'est  un  amour  sincère  et  profond,  bien  qu'il 
oC!*  impossible,  ou  parce  qu'il  est  impossible. 

—  Et  pour-^uol  donc  est-11  Impossible  ?  demanda  Diane. 

—  Madame,  reprit  Jacques,   pardonnez  ma   franchise,   je 


[   n'ai  pas  appris  à  farder  les  faits  avec  des  mots.  Est-ce  que 
I    le  roi  ne  vous  aime  pas?  madame. 

—  C'est  vrai,  reprit   Diane  en  soupirant,  il  m'aime. 

—  Vous  voyez  donc  bien  qu'il  m'est  défendu,  sinon  de 
vous  aimer,  du  moins  de  vous  déclarer  cet  amour  indigne. 

—  Indigne  de  vous,  c'est  juste,  dit  la  duchesse. 

—  Oh  !  non,  pas  de  moi  :  s'écria  le  comte,  et  s'il  se  pou- 
vait qu'un  jour  !... 

Mais  Diane  l'interrompit  avec  une  tristesse  grave  et  une 
dignité  bien  jouée  ; 

—  Il  suffit,  monsieur  de  Montgommery,  dit-elle,  cessons, 
je  vous  prie,  cet  entretien. 

Elle  le  salua  froidement  et  s'éloigna,  laissant  le  pauvre 
comte  ballotté  de  mille  sentimens  contraires.  Jalousie,  amour, 
haine,  douleur  et  joie.  Diane  connaissait  donc  l'adoration 
qu'il  lui  avait  vouée  :  Mais  lui  l'avait  blessée  peut-être  !  Il 
avait  dû  lui  paraître  injuste,  ingrat,  cruel  I  II  se  répétait 
toutes  les  sublimes  niaiseries  de  l'amour. 

Le   lendemain.   Diane  de  Poitiers  dit   à   François   I": 

—  Vous  ne  savez  pas.  Sire?  monsieur  de  Montgommery 
est  amoureux  de  moi. 

—  Eh  :  eh  :  reprit  François  en  riant,  les  Montgommery 
sont  d  ancienne  race,  et  presque  aiLssi  nobles,  ma  foi  :  que 
moi-même,  de  plus,  presque  aussi  braves,  et,  je  le  vois,  pres- 
que aussi  galans. 

—  Et  c'est  là  tout  ce  que  Votre  Majesté  trouve  à  me  ré- 
pondre? dit  Diane. 

—  Et  que  voulez-vous,  ma  mie,  que  je  vous  réponde?  reprit 
le  roi.  Et  dois-Je  absolument  en  vouloir  au  comte  de  Mont- 
gommery pour  avoir,  comme  moi,  bon  goût  et  bons  yeux  ! 

—  S  il  s'agissait  de  madame  d'Etampes,  muimura  Diane 
blessée,  vous  ne  diriez  pas  cela. 

Elle  ne  poussa  pas  plus  loin  l'ïntretlen,  mais  résolut  de 
pousser  plus  loin  l'épreuve.  Lorsqu'elle  revit  Jacques,  quel- 
ques jours  après,  elle  linterpella  de  nouveau  : 

—  Eh  quoi  !  monsieur  de  Montgommery,  encore  plus  triste 
que  d'habitude  : 

—  Sans  doute,  madame,  reprit  le  comte  humblement, 
car  je  tremble  de  vous  avoir  offensée. 

—  Non  pas  offensée,  monsieur,  dit  la  duchesse,  mais  af- 
fligée seulement. 

—  Oh  :  madame,  s'écria  Montgommery,  moi  qui  donne- 
rais tout  mon  sang  pour  vous  épargner  une  larme,  com- 
ment donc  ai-je  pu  vous  causer  la  moindre  douleur? 

—  Ne  m  avez-vous  pas  fait  entendre  qu'étant  la  maîtresse 
du  roi.  Je  n'avais  pas  le  droit  d  aspirer  à  l'amour  d'un  gen- 
tilhomme? 

—  Ah  !  ce  n'était  pas  là  ma  pensée,  madame,  fit  le  comte, 
et  ce  ne  pouvait  pas  même  être  ma  pensée,  puisque,  mol, 
gentilhomme,  je  vous  aime  d  un  amour  aussi  sin- 
cère que  profond.  J'ai  voulu  dire  uniquement  que  vous  ne 
pouviez  m'aimer,  puisque  le  roi  vous  aimait  et  que  vous  ai- 
mez le  roi. 

—  Le  roi  ne  m'aime  pas,  et  je  n'aime  pas  le  roi,  répon- 
dit Diane. 

—  Dieu  du  ciel  !  mais  alors  vous  pourriez  donc  m'aimer 
s'écria  Montgommery. 

—  Je  puis  vous  aimer,  répondit  tranquillement  Diane  ; 
mais  je  ne  pourrai  Jamais  vous  dire  que  je  vous  aime. 

—  Et  pourquoi  cela  ?   madame. 

—  J'ai  pu.  reprit  Diane,  pour  sauver  la  vie  à  mon  père, 
devenir  la  maîtresse  du  roi  de  France  ;  mais,  pour  relever 
mon  honneur,  je  ne  dois  pas  être  celle  du  comte  de  Mont- 
gommery. 

Elle  accompagna  ce  demi-refus  d'un  regard  si  passionné 
et  si  languissant  que  le  comte  ne  put  y  tenir. 

—  .\h  :  madame,  dit-il  à  la  coquette  duchesse,  si  vous 
m'aimiez  comme  je  vous  aime?... 

—  Eh  bien?... 

—  Eh  bien  !  que  m'importe  le  monde,  les  préjugés  de 
famille  et  d'honneur  !  Pour  moi,  l'univers  c'est  vous.  De- 
puis trois  mois  Je  ne  vis  que  de  votre  aspect.  Je  vous  aime 
de  tout  l'aveuglement  et  de  toute  l'ardeur  du  premier 
amour.  Votre  beauté  souveraine  m'enivre  et  me  bouleverse. 
Si  vous  m'aimez  comme  Je  vous  aime,  soyez  la  comtesse  de 
Montgommery,  soj'ez  ma  femme. 

—  Merci,  comte,  reprit  Diane  triomphante.  Je  me  rap- 
pellerai ces  nobles  et  généreuses  paroles.  En  attendant, 
vous  savez  que  le  vert  et  le  blanc  sont  mes  couleurs. 

Jacques  transporté  baisa  la  main  blanche  de  Diane,  plus 
fier  et  plus  heureux  que  si  la  couronne  du  monde  lui  eût 
appartenu. 

Et,  le  Jour  suivant,  comme  François  I"  faisait  remarquer 
à  Diane  de  Poitiers  que  son  adorateur  nouveau  conimençalt 
à  porter  publiquement  ses  couleurs  : 

—  N'est-ce  pas  son  droit.  Sire?  dit-elle  en  observant  le 
roi  de  toute  la  pénétration  de  son  regard,  et  ne  puls-Je  lui 
permettre  de  porter  mes  couleurs  quand  11  m'offre  de  porter 
son  nom  ? 

—  Est-il  possible?  demanda  le  roi. 


LE>  DEUX  DIANE 


37 


—  Cela  est  certain,  Siie.  répondit  avec  assurance  la  du- 
chesse, qui  avait  ciu  un  moment  quelle  avait  réussi,  et 
que  la  jalousie  chez  l'infidèle  allait  réveiller  l'amour. 

Mais,  après  un  moment  de  silence,  le  roi.  en  se  levant 
pour   rompre   la   le   discours,   dit   gaiement   à    Diane  : 

—  S  il  en  est  ainsi,  madame,  la  charge  de  grand  séné- 
chal étant  restée  vacaiiie  depuis  la  mort  de  monsieur  de 
Brézé,  votre  premier  mari,  nous  la  donnerons  en  présent  de 
noces  à  monsieur  de  Montgommery. 


Et  cependant  les  trois  mois  se  passèrent  ;  le  comte  de 
Montgommery  était  plus  amourtux  que  jamais,  mais  Diane 
remettait  de  jour  en  jour  l'exéculioii  de  sa  promesse. 

C'est  que  fort  peu  de  temps  après  1  avoir  engagée,  elle 
avait  remarqué  de  quel  regard  la  couvait  à  son  tour  à 
l'écart  le  jeune  daupliiii  Henri.  Là-dessus  une  ambition 
nouvelle  s'était  éveillée  dans  le  cœur  de  l'impérieuse  Diane, 
Le  titre  de  comtesse  de  Montgommery  ne  pouvait  que  cou- 
vrir une  défaite.  Le  titre  de  maîtresse  du  dauphin  était  près- 


Comme  vous  êtes  donc  triste  '. 


—  Et  monsieur  de  Montgommery  pourra  l'accepter,  reprit 
fièrement  Diane,  car  je  lui  serai  une  Adèle  et  loyale  épouse, 
et  ne  lui  trahirais  pas  ma  foi  pour  tous  les  rois  de  l'uni-" 
vers. 

Le  roi  s'inclina  en  souriant  sans  répondre,  et  s'éloigna. 
Décidément,   madame  d'Etampes   l'emportait. 
L'ambitieuse   Diane,   le   dépit   au   coeur,   disait    le   même 
Jour  à  Jacques  ravi  : 

—  Mon  vaillant  comte,  mon  noble  Montgommery,  je 
t'aime. 


XIX 

COMMENT   HENKI    It    Dr    VIVANT   DE    SON    PÈRE.    COMMENÇA 
A   RECl'EILLIR    SON    HÉRITAGE 


Le  mariage  de  Diane  et  du  comte  de  Montgommery  fut 
fixé  à  trois  mois  de  la.  et  le  bruit  public  de  cette  cour  mé- 
disante et  licencieuse  fut  que.  dans  la  précipitation 
de  sa  vengeance,  Diane  de  Poitiers  donna  des  arrhes  à 
son  raarl   futur. 


que  un  triomphe.  —  Quoi  !  madame  d'Etampes,  qui  parlait 
toujours  dédaigneusement  de  l'âge  de  Diane,  n'était  aimée 
que  du  père,  et  elle,  Diane,  serait  aimée  du  fils  !  A  elle 
la  jeunesse,  à  ellt  l'espérance,  à  elle  l'avenir.  Madame 
d'Etampes  lui  avait  succédé,  mais  elle  succéderait  à  ma- 
dame d'Etampes.  Elle  se  tiendrait  devant  elle,  attendant, 
patiente  et  calme,  comme  une  vivante  menace,,.  Car  Henri 
serait  roi  un  jour,  et  Diane  toujours  belle,  et  de  nouveau 
reine.   C'était  une  victoire  véritable  en   effet. 

Le  caractère  de  Henri  la  rendait  plus  certaine  encore. 
11  n'avait  alors  que  dix-neuf  ans.  mais  il  avait  pris  part 
à  plus  d'une  guerre  ;  mais,  depuis  quatre  ans,  il  était  ma- 
rié u  Catherine  de  Médicis,  et  cependant  11  était  resté  un 
enfant  sauvage  et  enveloppé.  Autant  11  se  montrait  entier  et 
hardi  à  l'équitation,  aux  armes,  aux  joutes,  et  dans  tous 
les  exercices  qui  demandent  de  la  souplesse  et  de  l'adresse, 
autant  11  était  gauche  et  embarrassé  aux  fêtes  du  LouiTe  et 
devant  les  femmes.  Lourd  d'esprit  et  de  jugement,  il  se  li- 
vrait à  qui  voulait  le  prendre.  Anne  de  Montmorency,  qui 
était  en  froid  avec  le  roi.  s'était  tourné  vers  le  dauphin, 
et  Imposait  sans  peine  au  jeune  homme  tous  ses  conseils 
et  tous  ses  goûts  d'homme  déjà  mûr.  Il  le  menait  à  son  gré 
et  le  ramenait  à  .son  caprice.  Enfin,  il  avait  jeté  dans  cette 
ame   tendre    et    faible    les    racines    profondes   d'un    Indes- 


38 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


tructible  pouvoir,  et  s'était  emparé  de  Henri  de  telle  sorte 
que  lascendant  dune  lemrae  pouvait  seul  désormais  met- 
tre en  péril  le  sien. 

Mais  il  s'aperçut  bientôt  avec  effroi  que  son  élire  devait 
être  amoureux.  Henri  négligeait  les  amitiés  dont  il  l'avait 
savamment  entouré.  Henri,  de  farouche,  devenait  triste  et 
presque  songeur.  Montmorency  regarda  autour  de  lui,  et 
crut  s'apercevoir  que  Diane  de  Poitiers  était  la  reine  de  ses 
Iiensées.  Il  aimait  mieux  Diane  qu'une  autre,  le  brutal  gen- 
darme !  Dans  ses  idées  grossières,  11  estimait  la  courtisane 
royale  plus  justement  que  le  clievaleresque  Montgommery. 
Il  arrangea  son  plan  sur  les  instincts  vils  qu'il  devinait 
chez  cette  femme,  d'aprt-s  les  siens,  et,  tranquille  dès  lors, 
laissa  le  dauphin  soupirer  sournoisement  pour  la  grande 
sénéchale. 

C'était  bien  en  effet  la  beauté  qui  devait  réveiller  le  cœur 
engourdi  de  Henri  !  Elle  était  malicieuse,  provocante,  vi- 
vante; sa  tête  fine  avait  des  mouvements  jolis  et  prompts, 
son  regard  brillait  de  promesses,  et  toute  sa  personne  avait 
un  attrait  magnétique  (on  disait  magique  alors),  qui  devait 
séduire  le  pauvre  Henri.  II  lui  semblait  que  cette  femme 
devait  lui  révéler  la  science  Inconnue  d'une  vie  nouvelle. 
La  sirène  était  pour  lui,  sauvage  curieus  et  naif,  attirante 
et  dangereuse  comme  un  mystère,  comme  un  abime. 

Diane  sentait  tout  cela;  seulement,  elle  hésitait  encore, 
par  crainte  de  François  1"  dans  le  passé  et  du  comte  de 
Montgommery  dans  le  présent,  à  se  hasarder  dans  ce  nou- 
vel avenir. 

Mais  un  jour  que  le  roi,  toujours  galant  et  empressé, 
même  avec  les  femmes  qu'il  n'aimait  pas.  même  avec  celles 
qu'il  n'aimait  plus,  causait  avec  Diane  de  Poitiers  dans 
l'embrasure  d'une  croisée,  il  aperçut  le  dauphin  qui,  d'un 
œil  furtil  et  jaloux,  épiait  cet  entretien  de  Diane  et  de 
son  père. 

François   appela   à   haute   voix   Henri. 

—  Ah  çà  :  monsieur  mon  fils,  que  faites-vous  là?  appro- 
chez-vous donc  :  lui  dit-il. 

—  Mais  Henri,  tout  pâle  et  honteux,  après  une  minute 
d'hésitation  entre  son  devoir  et  sa  peur,  au  lieu  de  répon- 
dre â  l'invitation  de  son  père,  prit  le  parti  de  s  enfuir 
comme  s'il  n  avait  pas  entendu. 

—  Oh  là  !  quel  garçon  sauvage  et  empêché  !  dit  le  roi , 
comprenez-vous  rien,  madame  Diane,  à  une  timidité  sembla- 
ble? Vous,  la  déesse  des  forets,  avez-vous  jamais  vu  daim 
plus  effarouché?  ah  :  le  \'llaln  défaut  ! 

—  Plalt-il  à  Votre  Majesté  que  jeu  corrige  monseigneur  le 
dauphin  ?    reprit   Diane   en   souriant. 

—  Mais,  dif  le  roi,  il  serait  difficile  qu'il  eût  plus  gentil 
maître  au  monde  et  plus  doux  apprenti.ssage. 

—  Tenez-le  donc  pour  amendé,  Sire,  repartit  Diane  ;  je 
m'en  charge. 

En  effet,  elle  eut  bientôt  rejoint  le  fugitif. 
Le  comte  de  Montgommery,  en  service  ce  jo-ur-lâ,  n'était 
pas  au  LomTe. 

—  Je  vous  cause  donc  un  effroi  bien  grand,  monseigneur  ? 
Diane  commença  ainsi  la  conversation  —  et  la  conversa- 
tion continua. 

Comment  elle  la  termina,  comment  elle  ne  s  aperçut  d'au- 
cune des  bé\iies  du  prince  et  admira  ses  moindres  mots, 
comment  il  la  quitta  avec  la  conviction  qu'il  venait  d'être 
spirituel  et  charmant,  et  devint  en  effet  peu  à  peu  près 
d'elle  charmant  et  spirituel,  comment  enflii  elle  fut.  dans 
tous  les  sens,  sa  maîtresse,  et  lui  donna  en  même  temps  des 
ordres,  des  leçons  et  du  bonheur  ;  c'est  la  la  comédie  éter- 
nelle et  intraduisible  qui  se  jouera  toujours,  mais  qui  ne 
s'écrira  jamais. 

Et  Montgommery?  Oh!  Montgommery  aimait  trop  Diane 
pour  la  juger,  et  s'était  donné  trop  aveuglément  pour  y 
voir  clair.  Chacun  glosait  déjà  a  la  cour  sur  les  amours 
nouvelles  de  madame  de  Poitiers,  que  le  noble  comte  en 
était  toujours  à  ses  illusions,  entretenues  par  Diane  avec 
soin.  Lédltlce  quelle  bâtissait  était  trop  fragile  encore 
pour  qu'elle  ne  redoutât  pas  toute  secousse  et  tout  éclat. 
Elle  gardait  donc  le  dauphin  par  ambition  et  le  comte  par 
prudence. 


XX 


DE    L'UTILITÉ    DES    AMIS 


Laissons  maintenant  Aloyse  continuer  et  achever  le  récit 
qu'ont  posé  seulement  ces  préliminaires. 

—  Mon  mari,  le  brave  Perrot,  disait-elle  à  Gabriel  atten- 
tif, n'avait  pas  été  sans  apprendre  les  bruits  qui  couraient 
publiquement  sur  madame  Diane,  et  toutes  les  railleries 
qu'on  faisait  de  monsieur  de  Montgommery,  Mais  il  ne  sa- 
vait s  il  devait  avertir  son  maître,  qu'il  voyait  confiant  et 


heureux,  ou  bien,  s'il  fallait  lui  cacher  la  trame  odieuse 
où  cette  ambitieuse  femme  l'avait  enveloppé.  Il  me  faisait 
part  de  ses  doutes,  car  je  lui  donnais  ordinairement  de  bons 
coBseils,  et  il  avait  éprouvé  ma  discrétion  et  ma  fermeté  ; 
mais  ici  j'étais  comme  lui  bien  embarrassée  sur  le  parti 
à  prendre. 

l'n  soir,  nous  étions  dans  cette  même  chambre,  mon- 
seigneur, Perrot  et  mol,  car  le  comte  de  Jlontgommery 
ne  nous  traitait  pas  en  serviteurs,  mais  en  amis,  et  avait 
voulu  garder,  même  à  Paris.  I  habitude  patriarcale  de  nos 
veillées  d'iiiver  de  Normandie,  où  maîtres  et  gens  se  ré- 
chauffent au  même  foyer  après  le  labeur  commun  du  jour. 
Le  comte,  pensif  et  la  tête  dans  sa  main,  était  assis  devant 
le  feu.  n  allait  ordinairement  le  soir  chez  madame  de  Poi- 
tiers, mais  depuis  quelque  temps  elle  lui  faisait  souvent 
dire  qu'elle  était  malade  et  ne  pourrait  le  recevoir.  Il  son- 
geait à  cela  sans  doute.  Perrot  raccommodait  les  courroies 
d'une  cuirasse,  et  moi  je  filais. 

C'était  le  7  janvier  1539,  par  une  soirée  froide  et  plu- 
vieuse, et  le  lendemain  de  l'Epiphanie.  Rappelez-vous  cette 
date  sinistre,   monseigneur. 

Gabriel  fit  signe  qu'il  ne  perdait  pas  un  mot.  et  Aloyse 
continua  : 

—  Tout  à  coup  on  annonça  monsieur  de  Langeais,  mon- 
sleiu-  de  Boutlères  et  le  comte  de  Sancerre.  trois  gentils- 
hommes de  la  cour,  amis  de  monseigneur,  mais  encore 
plus  de  madame  d'Etampes.  Tous  trois  étaient  enveloppés 
de  grands  manteaux  sombres,  et.  quoiqu'ils  fussent  entrés 
en  riant,  il  me  sembla  qu'ils  apportaient  avec  eux  le 
malheur,  et  mon  instinct,  hélas  '.  ne  me  trompait   guère. 

Le  comte  de  Montgommery  se  leva  et  alla  an-devant  des 
arrlvans  avec  ces  façons  hospitalières  et  gracieuses  qui  lui 
allaient    si    hien. 

—  Soyez  les  bienvenus,  mes  amis,  dlt-il  airx  trois  gen- 
tilshommes en   leur  serrant  la  main. 

Sur  un  signe,  je  vins  les  débarrasser  de  leurs  manteaux, 
et  tous  trois  prirent  place. 

—  Quelle  bonne  fortune  vous  amène  donc  dans  mon  lo- 
gis?  continua   le   comte. 

—  Un  triple  pari,  répondit  monsieur  de  Boutlères.  et  votre 
présence  ici.  mon  cher  comte,  me  fait  gagner  le  mien  en 
ce  moment. 

—  Mol.  dit  monsieur  de  Langeais,  j'avais  te  mien  déjà 
gagné. 

—  Et  moi.  reprit  le  comte  de  Sancerre,  je  gagnerai  le 
mien  tout  ;i  l'iienre;  vous  allez  voir. 

—  Et  qu'avlez-vous  donc  parié,  messieurs?  demanda  Mont- 
gommery. 

—  Mais,  dit  monsieur  de  Boutlères,  Langeais  que  voilà 
avait  gagé  avec  d'Enghien  que  le  dauphin  ne  serait  pas 
ce  soir  au  Louvre.  Nous  en  arrivons,  et  avons  bien  et 
dûment  constaté  que  d  Enghien  avait  perdu. 

—  Quant  à  de  Boutlères,  reprit  le  comte  de  Sancerre,  Il 
avait  parié  avec  monsieur  de  Montejan  que  vons  seriez  ce 
soir  chez  vous,  mon  cher  comte,  et  vous  voyez  qu'il  a 
gagné. 

—  Et  tu  as  gagné  aussi,  Sancerre,  je  t'en  réponds,  reprit 
à  son  tour  monsieur  de  Langeais  ;  car.  en  somme.  les 
trois  paris  n'en  font  qu'un,  et  nons  aurions  perdu  ou  ga- 
gné ensemble.  Sancerre.  monsieur  de  Montgommery.  a 
gagé  cent  pistoles  contre  d'Aussun  que  madame  de  Poitiers 
serait  malade  ce  soir. 

Votre  père.  Gabiiel,  pftlit  affreusement. 

—  Vous  avez  gagné,  en  effet,  monsieur  de  Sancerre,  dit-Il 
d'une  voix  émue;  car  madame  la  grande  sénéchale  m'a 
fait  prévenir  tantôt  qu'elle  ne  pourrait  recevoir  personne 
ce  soir,  s'étant  trouvée  subitement   Indisposée. 

—  Là  I  s'écria  le  comte  de  Sancerre.  quand  je  le  disais. 
.Vous  attesterez  à  d'Aussun,  messieurs,  qu'il  me  doit  cent 
pistoles. 

Et  tous  de  rire  comme  des  fous  ;  mais  le  comte  de  Mont- 
gommery restait  sérieux. 

—  Maintenant,  mes  bons  amis,  dit-il  avec  un  accent 
quelqtie  peu  amer,  consentirez-vons  à  m'expliquer  cette 
énigme  1 

—  De  grand  cœur,  ma  foi  !  dit  monsieur  de  Boutlères, 
mais  éloignez  ces   bonnes   gens. 

Nous  étions  déjà  près  de  la  porte,  Perrot  et  mol  :  mon- 
seigneur nous  fit   signe  de  rester. 

—  Ce  sont  des  amis  dévoués,  dit-il  aux  jeunes  seigneurs 
et  comme  d'ailleurs  je  n'ai  à  rougir  de  rien,  je  n'ai  rien  à 
cacher. 

—  Soit  !  dit  monsieur  de  Langeais,  cela  sent  un  peu  la 
province  ;  mais  la  chose  vons  regarde  plus  que  nous,  comte. 
Aussi  bien  je  suis  sûr  qu'ils  savent  déjà  le  grand  secret, 
car  il  court  la  ville,  et  vous  aurez  été  le  dernier  à  l'ap- 
prendre,  .selon   l'usage. 

—  Mais  parlez  donc  !  s'écria  monsieur  de  Montgommery. 

—  Mon  cher  comte,  reprit  monsieur  de  Langeais,  nous 
allons  parler,  car  cela  nous  fait  peine  de  voir  ainsi  trom- 
per  un    gentilhomme    comme   nous   et    un    galant    homme 


LES  DEUX  DIANE 


39 


comme  tous  :  mais  si  nous  parlons  pourtant,  c'est  A.  la 
condition  que  vous  accepterez  la  révélation  avec  philoso- 
phie, c'est-â-dire  en  riant  ;  car  tout  ceci  ne  vaut  pas  votre 
colère,  je  vous  assure,  et  d'ailleurs  votre  colère  serait  ici 
d'avance  désarmée. 

—  Nous  verrous;  j'attends,  répondit  froidement  monsei- 
gneur. 

—  Cher  comte,  dit  alors  monsieur  de  Boutièrcs,  le  plus 
jeune  et  le  plus  étourdi  des  trois,  vous  connaissez  la  my- 
thologie, n'est-il  pas  vrai?  Vous  savez  lliistoirc  d'Endy- 
mion,  sans  aucun  doute?  mais  quel  Age  croyez-vous  qu'il 
ait  eu,  Endymion,  lors  de  ses  amours  avec  Diane-Phœbé  ? 
Si  vous  vous  imaginiez  qu'il  touchait  à  la  quarantaine, 
détrompez-vous,  mon  cher,  il  n'avait  pas  même  vingt  ans, 
et  sa  barbe  n'était  pas  poussée.  Je  tiens  le  fait  de  mon 
gouverneur,  qui  savait  parfaitement  la  chose.  Et  voilA 
justement  pourquoi,  ce  soir.  Endymion  n'est  pas  au  Lou- 
vre ;  pourquoi  dame  Luna  est  coucliée  et  invisible,  proba- 
blement à  cause  de  la  pluie;  et  pourquoi,  enfin,  vous  êtes 
chez  vous,  vous,  monseigneur  de  Montgommery  ;  ..  d'où  il 
suit  que  mon  gouverneur  est  un  grand  liomme,  et  que  nous 
avons  gagné  nos  trois  paris.   Vive  la  joie  ! 

—  Des  preuves?  demanda  froidement   le  comte. 

—  Des  preuves  !  reprit  monsieur  de  Langeais,  mais  vous 
pouvez  en  aller  chercher  vous-même.  Ne  demeurez-vous  pas 
à  deux  pas  de  la  Luna? 

—  C'est  juste.  Merci  !  dit  seulement  le  comte. 

Et  il  se  leva.  Les  trois  amis  durent  se  lever  aussi,  assez 
refroidis  et  presque  effrayés  par  cette  attitude  sévère  et 
morne  de  monsieur  de  Montgommery. 

—  Ah  çà  !  comte,  dit  monsieur  de  Sancerre,  n'allez  pas 
faire  de  sottise  ni  d'imprudence,  et  souvenez-vous  qu'il  ne 
fait  pas  bon  se  frotter  au  lionceau,  pas  plus  qu'au  lion. 

—  Soyez  tranquille  !   répondit    le  comte. 

—  Vous   ne  nous  en  voulez  pas  au  moins  ? 

—  C'est  selon,  reprit-il. 

Il  les  reconduisit,  ou  plutôt  les  poussa  Jusqu'à  la  porte, 
■et,  en  revenant,   il  dit  à  Perrot  : 

—  Mon  manteau  et  mon  épée. 
Perrot  apporta   épée  et  manteau. 

—  Est-ce  vrai  que  vous  saviez  cela,  vous  autres?  de- 
manda le  comte  en  ceignant  son  epée 

—  Oui,  monseigneur,  répondit  Perrot  les   yeux  baissés. 

—  Et  pourquoi  ne  m'avez-vous  pas  averti,   Perrot? 

—  Monseigneur:      balbutia  mon  mari. 

—  C'est  Juste  ;  vous  n'étiez  pas  des  amis,  vous,  mais 
de  bonnes  gens  seulement. 

II  frappa  amicalement  sur  l'épaule  de  son  écuyer.  II  était 
très  pâle,  mais  parlait  avec  une  sorte  de  tranquillité  solen- 
nelle.  11  dit  encore  à   Perrot  : 

—  Y  a-t-il  longtemps  que  ces  bruits  courent  ? 

—  Monseigneur,  répondit  Perrot,  il  y  a  cinq  mois  que 
vous  aimez  madame  Diane  de  Poitiers,  puisque  votre  ma- 
riage était  fixé  au  mois  de  novembre.  Eh  bien  !  on  assure 
que  monseigneur  le  dauphin  a  aimé  madame  Diane  un 
mois  après  qu'elle  a  eu  accueilli  votre  demande.  Cepen- 
dant il  n'y  a  guère  plus  de  deux  mois  qu'on  en  parle,  et 
11  n'y  a  pas  quinze  jours  que  je  le  sais.  Les  bruits  n  ont 
pris  de  la  consistance  que  depuis  l'ajournement  du  ma- 
riage, et  l'on  ne  s'en  entretenait  que  sous  le  couvert,  par 
peur  de  monseigneur  le  dauphin.  J'ai  battu  hier  un  des 
gens  de  monsieur  de  La  Garde,  qui  avait  eu  le  Iront  d'en 
Pire  en  dessous  devant  moi,  et  le  baron  de  La  Garde  n  a 
pas  osé  me   reprendre. 

—  On  n'en  rira  plus,  dit  monseigneur  avec  un  accent 
qui  me  ut  frissonner. 

Quand  il  fut  tout  prêt,  il  passa  la  main  sur  son  front  et 
me  dit  : 

—  Aloyse,  va  me   chercher  Gabriel,  je  veux  l'embrasser. 
Vous    dormiez,   monseigneur   Gabriel,   de     votre   sommeil 

calme  de  chérubin,  et  vous  vous  mîtes  à  pleurer  quand  Je 
Tins  vous  éveiller  et  vous  prendre.  Je  vous  enveloppai  dans 
une  couverture  et  vous  apportai  ainsi  à  votre  père.  Il 
vous  prit  dans  ses  bras,  vous  regarda  quelque  temps  en 
silence,  comme  pour  se  rassasier  de  votre  vue.  puis  posa 
sur  vos  beaux  yeux  à  demi  clos  un  baiser.  Une  larme  roula 
en  même  temps  sur  votre  flgui'e  rose,  la  première  larme 
qu'il  eût  versée  devant  mol,  cet  homme  fort  et  vaillant  ! 
II  TOUS  remit  ensuite  à  moi  en  disant  : 

—  Je  te  recommande  mon  enfant.  Aloyse 

Hélas!  c'est  la  dernière  parole  qu'il  m'ait  adressée.  Elle 
est  restée  là.  et  je  l'entends  toujours. 

—  Je  vais  vous  accompagner,  monseigneur,  dit  alors  mon 
brave  Perrof. 

•  —  Non.  Perrot.  répondit  monsieur  de  Montgommery,  11 
faut  que  je  sois  seul  ;  reste. 

—  Cependant,  monseigneur... 
■    —  Je  le  veux,  dlt-ll. 


Il  n'y  avait  pas  à  répliquer  quand  il  jiarlait  ainsi,  et 
Perrot  se  tut.   Le  comte  nous  prit  les  mains. 

—  Adieu  !  mes  bons  amis,  nous  dit-il,  non  !  pas  adieu  ! 
au  revoir. 

Et  puis,  11  sortit  calme  et  d'un  pas  assuré,  comme  s'il 
devait  rentrer  au   bout  d'un  quart  d'heure. 

Perrot  ne  dit  rien  ;  mais,  dès  que  son  maître  lut  dehors, 
11  prit  à  son  tour  son  manteau  et  son  épée.  Nous  n'échan- 
geâmes pas  une  parole,  et  je  n'essayai  pas  de  le  retenir  : 
il  faisait  son  devoir  en  suivant  le  comte,  fut-ce  à  la  mort. 
Il  me  tendit  les  bras,  je  m'y  jetai  en  pleurant  ;  puis  après 
m'avoir  tendrement  embrassée,  il  s'élança  sur  les  traces 
de  monsieur  de  Montgommery.  Tout  cela  n'avait  pas  duré 
une  minute,  et  nous  n'avions  pas  dit  un  seul  mot. 

Restée  seule,  je  tombai  sur  une  cliaise,  sanglotant  et 
priant.  La  pluie  avait' redoublé  au  dehors,  et  le  vent  mu- 
gissait avec  violence.  Vous,  cependant,  monseigneur  Ga- 
briel, vous  aviez  paisiblement  repris  votre  sommeil  inter- 
rompu, dont  vous  ne  deviez  vous  réveiller  qu'orphelin. 


XXI 

ou   IL  EST    DÉMONTRÉ    QUE    LA    JALOUSIE   A   PU    ABOLIR    QUEL- 
QUEFOIS   LES    TITRES    AVANT    LA   RÉVOLUTION   FRANÇAISE 

Ainsi  que  l'avait  dit  monsieur  de  Langeais  l'hôtel  de 
Brézé.  que  madame  Diane  habitait  alors,  n'était  qu'à  deux 
pas  du  nôtre,  rue  du  Figuier-Saint-Paul,  où  il  existe  en- 
core, ce  logis  de  malheur. 

Perrot  suivit  de  loin  son  maître,  le  vit  s'arrêter  à  la 
porte  de  madame  Diane,  frapper,  puis  entrer.  Il  s'approcha 
alors.  Jlonsieur  de  Jlontgommery  j^arlait  avec  hauteur  et 
assurance  aux  valets,  qui  essayaient  de  s'opposer  à  son  pas- 
sage, prétendant  que  leur  maltresse  était  malade  dans  sa 
cliambre.  Mais  le  comte  passa  outre,  et  Perrot  profita  du 
trouble  pour  se  glisser  à  sa  suite  par  la  porte  restée  en- 
tr'ouverte.  Il  connaissait  bien  les  êtres  de  la  maison  pour 
avoir  porté  plus  d'un  message  à  madame  Diane.  Il  monta 
sans  obstacle  dans  l'obscurité  derrière  monsieur  de  Mont- 
gommery, soit  qu'on  ne  l'aperçût  pas,  soit  qu'on  n'atta- 
chât pas  d'importance  â  l'écuyer  dès  que  le  maitre  avait 
rompu  la  consigne. 

Au  liaut  de  l'escalier,  le  comte  trouva  deux  des  femmes 
de  la  duchesse  tout  inquiètes  et  éplorées,  qui  lui  deman- 
dèrent ce  qu'il  voulait  à  pareille  heure.  Dix  heures  du  soir 
sonnaient  en  effet  à  toutes  les  horloges  des  environs.  Mon- 
sieur de  Montgommery  répondit  avec  fermeté  qu'il  voulait 
voir  sur-le-champ  madame  Diane,  qu'il  avait  des  choses 
graves  a  lui  communiquer  sans  retard,  et  que,  si  elle  ne 
pouvait  le   recevoir,   il  attendrait. 

Il  parlait  très  haut  et  de  manière  à  être  entendu  de  la 
chambre  à  coucher  de  la  duchesse,  qui  était  proche.  L'une 
des  femmes  entra  dans  cette  chambre  et  revint  bientôt, 
disant  que  madame  de  Poitiers  se  couchait,  mais  qu'elle 
allait  venir  parler  au  comte,  et  qu'il  eut  à  l'attendre  dans 
l'oratoire. 

Le  dauphin  n'était  donc  pas  là,  ou  il  se  conduisait  bien 
peureusement  pour  un  fils  de  France  !  Monsieur  de  Mont- 
gommery suivit  sans  difficulté  dans  l'oratoire  les  deux  fem- 
mes qui  le  précédaient  portant  des  flambeaux. 

Perrot  alors,  qui  était  resté  tapi  dans  l'ombre  sur  les 
marches  de  l'escalier,  acheva  de  le  gravir  et  se  cacha  der- 
rière une  tapisserie  de  haute  lisse,  dans  un  grand  corridor 
qui  séparait  justement  la  chambre  â  coucher  de  madame 
Diane  de  Poitiers  de  l'oratoire  oii  monsieur  de  Montgom- 
mery l'attendait.  Au  fond  de  ce  vaste  couloir,  deux  portes 
condamnées  avaient  donné  autrefois,  l'une  dans  l'oratoire, 
l'autre  dans  la  chambre.  Ce  fut  derrière  les  portières  lais- 
sées là  pour  la  symétrie  que  se  glissa  Pierrot,  et  il  vit 
avec  joie  qu'il  pourrait,  en  prêtant  l'oreille,  entendre  à  peu 
de  choses  près  ce  qui  se  passerait  dans  l'une  ou  r.autre 
chambre.  Non  que  mon  brave  mari  fût  dirigé  par  un  vul- 
gaire sentiment  de  curiosité,  monseigneur,  mais  les  der- 
nières paroles  du  comte  en  nous  quittant,  et  un  secret  Ins- 
tinct, 1  avertissaient  que  son  maitre  courait  un  danger,  et 
qu'en  ce  moment  même  on  lui  tendait  peut-être  un  piège,  et 
il  voulait  rester  à  portée  de  le  secourir  au  besoin. 

Malheureusement,  comme  vous  alUez  le  voir, monseigneur, 
aucune  des  paroles  qu'il  entendit  et  qu'il  me  rapporta  de- 
puis, ne  peut  répandre  le  moindre  jour  sur  l'obscure  et  fa- 
tale question  qui  vous  préoccupe  aujourd'hui. 

Monsieur  de  Montgommery  n'avait  pas  attendu  deux  mi- 
nutes, quand  madame  de  Poitiers  entra  dans  l'oratoire  et 
même  avec  quelque  précipitation. 

—  Qu'est-ce  à  dire,  monsieur  le  comte?  fft-elle,  et  d'où 
vient  cette  invasion  nocturne,  après  la  prière  qde  je  vous 
avais  adre.ssée  de  ne  pas  venir  aujourd'hui  ? 

—  Je  vais  vous  répondre  en  deux  mots  sincères,  madame  ; 
mais  renvoyez  vos  femmes  d'abord.  Maintenant  écoutez-moi. 


40 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Je  serai  bref.  On  Tient  me  dire  que  vous  me  donnez  un  rival, 
que  ce  rival  est  le  dauphin,  et  qu'il  est  chez  vous  ce  soir 
même. 

—  Et  vous  l'avez  cru,  puisque  vous  accourez  pour  vous  en 
assurer?   dit  madame  Diane  avec  hauteur. 

—  J'ai  souffert.  Diane,  et  j'accours  pour  chercher  auprès 
de  vous  un  remède  à  ma  souffrance. 

—  Eh  bien  !  maintenant,  reprit  madame  de  Poitiers,  vous 
m'avez  vue.  Vous  savez,  qu'ils  ont  menti,  laissez-moi  me 
reposer.  Au  nom  du  ciel,  sortez,  Jacques. 

—  Non  Diane  dit  le  comte  inquiet  sans  doute  de  cet 
empressement  a  l'éloigner;  car,  s  il:!  ont  menti  en  préten- 
dant que  le  dauphin  était  ici,  ils  n  ont  point  menti  peut- 
être  en  assurant  qu'il  y  viendrait  ce  soir  ;  et  je  serais  bien 
aise  de  les  convaincre  jusqu'au  bout  de  calomnie. 

—  Ainsi,  vous  resterez,  monsieur? 

—  Je  resterai  madame.  Allez  vous  reposer,  si  vous  êtes 
malade,  Diane.  '-Moi  je  garderai,  si  vous  le  voulez  bien,  votre 

sommeil.  .,  ,    „ 

—  Mais  de  quel  droit  enfin  feriez-vous  cela?  monsieur, 
s  écria   madame   de  Poitiers.  A  quel  titre?  Xe  suis-je  pas 

libre  encore? 

—  Non,  madame,  reprit  avec  fermeté  le  comte,  vous  n  êtes 
plus  libre  de  rendre  la  risée  de  la  cour  un  loyal  gentilhomme 
dont  vous  avez  accepté  les  prétentions. 

—  Je  n'accepterai  pas  du  moins,  dit  madame  Diane,  cette 
prétention  dernière.  Vous  n'avez  pas  plus  le  droit  de  rester 
ici  que  les  autres  n'ont  le  droit  de  vous  rallier.  Vous  n'êtes 
pas  mon  mari,  n'est-ce  pas?  et  je  ne  porte  pas  votre  nom, 
que  je  sache? 

—  Eh  !  madame  !  s'écria  alors  avec  une  sorte  de  déses- 
poir monsieur  de  Montgommery,  que  m'importe  qu'on  me 
raille  !  Ce  n'est  pas  là  la  question  !  mon  Dieu  !  vous  le  savez 
bien,  Diane;  et  ce  n'est  pas  mon  honneur  qui  saigne  et  qui 
crie,  c'est  mon  amour.  Si  je  m'étais  trouvé  offensé  des  mo- 
queries de  ces  trois  fats,  j'aurais  tiré  mon  épée,  voilà  tout. 
Mais  j'en  ai  eu  le  coeur  déchiré,  Diane,  et  je  suis  accouru. 
Ma  dignité  !  ma  réputation  !  Ce  n'est  pas  de  cela  qu'il  s'agit, 
pas  du  tout  :  il  s'agit  que  je  vous  aime,  que  je  suis  fou, 
que  je  suis  jaloux  ;  que  vous  m'aviez  dit  et  prouvé  que  vous 
m'aimiez,  et  que  je  tuerai  quiconque  osera  toucher  à  cet 
amour  qui  est  mon  bien,  quand  ce  serait  le  dauphin,  quand 
ce  serait  le  roi,  madame  !  Je  ne  m'inquiéterai  guère  du 
nom  de  ma  vengeance,  je  vous  assure.  Mais  aussi  \Tai  que 
Dieu  existe,  je  me  vengerai. 

—  Et  de  quoi  donc,  s'il  vous  plaît?  et  pourquoi?  demanda 
derrière  monsieur  de  Montgommery  une  voix  impérieuse. 

Et  Perrot  frissonna  ;  car,  à  travers  le  corridor  faiblement 
éclairé,  11  venait  de  voir  apparaître  monsieur  le  dauphin, 
actuellement  roi  ;  et,  derrière  le  dauphin,  la  figure  railleuse 
et  dure  de  monsieur  de  Montmorency. 

—  Ah  !  s'écria  madame  Diane  en  tombant  sur  un  fauteuil 
et  en  se  tordant  les  mains,  voilà  ce  que  je  redoutais. 

Monsieur  de  Montgommery  ne  jeta  d  abord  qu'un  cri  : 
Ah  1  puis,  Perrot  l'entendit  reprendre  d'une  voix  assez  calme  : 

—  Monseigneur  le  dauphin,  un  seul  mot...  par  grâce  ■  Dl- 
tesmoi  que  vous  ne  venez  pas  ici  parce  que  vous  aimez 
madame  de  Poitiers,  et  parce  que  madame  Diane  de  Poi- 
tiers vous  aime. 

—  Monsieur  de  Montgommery,  répondit  le  daupliin  avec 
une  colère  encore  contenue,  un  seul  mot,  par  ordre  !  Dites- 
mLÎ  que  je  ne  vous  trouve  pas  ici  parce  que  madame  Diane 
vous  aime,  et  parce  que  vous  aimez  madame  Diane. 

La  scène  se  posant  ainsi,  il  n'y  avait  plus  en  présence 
Ihéritier  du  plus  grand  trône  du  monde  et  un  simple  gen- 
tilhomme, mais  deux  hommes,  deux  rivaux  irrités  et  ja- 
loux, deux  cœurs  souflrans,  deux  âmes  déchirées. 

—  J'étais  l'époux  accepté  et  désigné  de  madame  Diane, 
on  le  savait,  vous  le  saviez,  reprit  monsieur  de  Montgom- 
mery, omettant  déjà  le  titre  auquel  le  prince  avait  droit. 

—  Promesse  en  l'air,  promesse  oubliée!  s'écria  Henri,  et, 
pour  être  plus  récens  que  les  vôtres  peut-être,  les  droits 
de  mon  amour  n'en  sont  pas  moins  certains,  et  je  les  main- 
tiendrai. 

—  Ah  1  l'Imprudent!  11  parle  de  ses  droits,  tenez!  s'écria 
le  comte  Ivre  déjà  de  jalousie  et  de  rage.  Vous  osez  donc 
dire  que  cette  femme  est  à  vous? 

—  Je  dis  qu'elle  n'est  pas  à  vous  du  moins,  reprit  Henri. 
Je  dis  que  Je  suis  chez  madame  de  l'aveu  de  madame,  et 
qu'il  n'en  est  pas  de  même  de  vous,  ce  me  semble.  Donc. 
J'attends  Impatiemment  que  vous  sortiez,  monsieur. 

—  .Si  vous  êtes  si  impatient,  eh  bien  !  sortons  ensemble  ; 
c'est  tout  simple. 

—  Un  défi  !  s'écria  Montmorency,  s'avançant  alors.  Vous 
osez,  monsieur,  porter  un  défi  au  daupliin  de  France  ! 

—  Il  n'y  a  pas  Ici  de  dauphin  de  France,  reprit  le  comte. 
Il  y  a  un  homme  qui  se  prétend  aimé  de  la  femme  que 
J'aime,  voilà  tout 

Il  fit  sans  doute  un  pas  vers  Henri,  car  Perrot  entendit 
madame  Diane  crier  : 


I  —  Il  veut  insulter  le  prince  !  il  veut  tuer  le  prince  !  à. 
l'aide  ! 

I  Et,  probablement  embarrassée  du  rôle  singulier  qu'elle 
jouait,  elle  s  élança  dehors,  malgré  monsieur  de  Montmo- 
rency qui  lui  disait  qu'elle  se  rassurât,  et  qu'ils  avaient  deux, 
épées  contre  une  et  une  bonne  escorte  en  bas.  Perrot  vit 
madame  Diane  traverser  le  corridor  et  se  jeter  dans  sa. 
chambre  tout  éplorée,  en  appelant  ses  femmes  et  les  gens 
du  dauphin. 

Mais  sa  fuite  ne  calma  pas  l'ardeur  des  deux  adversaires, 
loin  de  là  !  et  monsieur  de  Montgommery  releva  avec  amer- 
tume le  mot  d'escorte  qui  venait  d'être  prononcé. 

—  C'est  avec  l'épée  de  ses  gens,  sans  doute,  dit-il,  que 
monseigneur  le  daupliin  entend  venger  ses  injures? 

—  Non,  monsieur,  reprit  fièrement  Henri,  et  la  mienne 
me  suffira  pour  châtier  un  insolent. 

Tous  deux  portaient  déjà  la  main  à  la  poignée  de  leur 
épée,  mais  monsieur  de  Montmorency  intervint. 

—  Pardon  !  monseigneur,  dit-il  ;  mais  celui  qui  sera  peut- 
être  roi  demain,  n  a  pas  le  droit  de  risquer  sa  vie  aujour- 
d'hui. Vous  n  êtes  pas  un  homme,  monseigneur,  vous  êtes 
une  nation  :  un  dauphin  de  France  ne  se  bat  que  pour  la 
France. 

—  Mais  alors,  s  écria  monsieur  de  Montgommery,  un  dau- 
phin de  France  ne  m  arrache  pas,  lui  qui  a  tout,  celle  en 
qui  j'ai  mis  uniquement  ma  vie,  celle  qui  est  pour  moi 
plus  que  ma  patrie,  plus  que  mon  lionneur,  plus  que  mon 
enfant  au  berceau,  plus  que  mon  âme  immortelle  ;  car  elle 
m'eût  fait  oublier  tout  cela,  cette  femme  qui  me  trompait 
peut-être  :  Mais  non,  elle  ne  me  trompait  pas.  c'est  impossible; 
je  l'aime  trop  !  Monseigneur,  pardonnez-moi  ma  violence  et 
ma  folie,  et  daignez  me  dire  que  vous  n'aimez  pas  Diane. 
Enfin,  on  ne  vient  pas  chez  une  femme  qu'on  aime  accompa- 
gné de  monsieur  de  Montmorency,  et  escorté  de  huit  ou 
dix  reitres  :  J'aurais  dû  songer  à  cela. 

—  J'ai  voulu,  dit  monsieur  de  Montmorency,  suivre  mon- 
seigneur ce  soir  avec  une  escorte,  malgré  ses  instances,  parce 
qu'on  m'avait  prévenu  secrètement  qu'il  lui  serait  tendu  un 
guet-apens  aujourd'hui.  Je  devais  pourtant  le  laisser  au  seul! 
de  cette  maison.  Mais  les  éclats  de  votre  voix,  monsieur, 
arrivant  jusqu'à  nous,  m'ont  engagé  à  passer  outre  et  A 
ajouter  foi  jusqu  au  bout  aux  avis  des  amis  inconnus  qui 
m'avaient  si  à  propos  mis  sur  mes  gardes. 

—  Je  les  connais,  moi,  ces  amis  inconnus!  dit  en  riant 
amèrement  le  comte.  Ce  sont  les  mêmes,  sans  doute,  qui 
mont  prévenu  aussi  que  le  dauphin  serait  ici  ce  soir,  et 
ils  ont  réussi  à  souliait  dans  leur  dessein,  eux  et  celle  qui 
les  faisait  agir.  Car  madame  d'Etampes  ne  voulait,  je  le 
présume,  que  compromettre  par  un  éclat  scandaleux  ma- 
dame de  Poitiers.  Or,  monsieur  le  dauphin,  en  n'hésitant 
pas  à  venir  faire  sa  visite  amoureuse  avec  une  armée,  a 
merveilleusement  servi  ce  plan  merveilleux  :  .\h  !  vous  n'en 
êtes  donc  plus.  Henri  de  Valois,  à  garder  le  moindre  ména- 
gement pour  madame  de  Brézé?...  Vous  l'affichez  donc  publi- 
quement pour  votre  maîtresse  officielle?  Elle  est  donc  alen 
réellement  et  bien  authentiquement  à  vous,  cette  femme? 
Il  n'y  a  plus  à  douter  et  à  espérer  !  Vous  me  l'avez  biia 
certainement  volée,  et  avec  elle  mon  bonheur,  et  avec  elle 
ma  vie?  Eh  bien  !  tonnerre  et  sang  !  je  n'ai  pas  non  plus  de 
ménagement  à  garder,  moi  Parce  que  tu  es  fils  de  France, 
Henri  de  Valois,  ce  n'e.st  pas  un  motif  pour  n'être  plus 
gentilliomme.  et  tu  me  rendras  raison  de  ta  forfaiture,  ou 
tu  n'es  qu  un  lâche  ! 

—  Misérable  !  s'écria  le  dauphin  en  tirant  son  épée  et  en 
marchant  sur  le  comte. 

Mais  monsieur  de  Montmorency  se  jeta  de  nouveau  au- 
devant  de  lui. 

—  Monseigneur  !  encore  une  fois,  je  vous  dis  qu'en  ma 
présence  l'héritier  du  trône  ne  croisera  pas  le  fer  pour  une 
femelle  avec  un  .. 

—  Avec  un  gentilhomme  plus  ancien  que  toi.  premier 
baron  chrétien  !  interrompit  le  comte  hors  de  lui.  Tout 
noble  d'ailleurs  vaut  le  roi.  et  les  rois  n'ont  pas  toujours 
été  aussi  prudens  que  vous  voulez  le  prétendre,  vous  autres, 
et  pour  cause  i  Charles  de  Naples  a  défié  .Alphonse  d'.^ra- 
gon  ;  François  pr,  ne  voila  pas  si  longtemps,  a  défié  Charles- 
Quint.  C'était  roi  contre  roi  :  soit  !  Monsieur  de  Nemours, 
le  neveu  du  roi.  a  appelé  un  simple  capitaine  espagnol.  — 
Les  Montgommery  valent  les  Valois,  et,  comme  ils  se  sont 
alliés  plusieurs  fois  avec  les  enfans  des  rois  de  France  ou 
d'.\ngleterre,  ils  peuvent  bien  se  battre  avec  eux.  Les  anciens 
Montgommery  portaient  de  France  pure,  au  deuxième  et  troi- 
sième. Depuis  leur  retour  d'Angleterre,  ot'i  ils  avalent  suivi 
Guillaume  le  Conquérant,  les  armes  des  Montgommery 
étaient  d'azur  au  lion  d  or  armé  et  lampas.sé  d'argent,  avec 
cette  devise  :  Garde  bien  :  et  trois  fleurs  de  lis  sur  un  fond 
de  gueule.  Allons,  monseigneur,  nos  armes  sont  semblables 
comme  nos  épées  !  un  bon  mouvement  de  chevalerie  :  Mi  I 
si  vous  l'aimez  comme  je  l'aime,  cette  femme,  et  si  vous  me 
haïssez  comme  Je  vous  hais  !  Mais  non  :  vous  n'êtes  qu'un 


LES  DEUX  DIANE 


*t 


enfant  timide,   lieureux   de  se  caciier  derrière  son  précep- 
teur. 

—  Monsieur  de  Montmorency.  laissez-moi  !  s'écriait  le 
daupliln  en  se  débattant  contre  monsieur  de  Montmorency 
qui  le  retenait. 

—  -Non.  rfl'iues-Dieu  !  disait  Montmorency,  je  ne  vous  lais- 
serai pas  battre  avec  ce  furieux.  Arriére  !  à  moi  !  cria-t-il 
dehors  à  voix  haute. 

Et  l'on  entendit  distinctement  madame  Diane,  penchée  sur 
l'escalier,  crier  aussi  de  toutes  ses  forces: 

—  A  l'aide  1  Montez  donc,  vous  autres  ;  Allez-vous  laisser 
égorger  vos  maîtres? 

Cette  trahison  de  Dalila,  puisque,  après  tout,  ils  étaipnt 
deux  contre  monsieur  de  Montgomraery,  porta  sans  doute 
au  dernier  degré  l'exaspération  aveusle  du  comte.  Perrot, 
glacé  de  terreur,   l'entendit  leur  dire  : 

—  Faut-il  donc  le  dernier  outrage  pour  vous  convaincre, 
ton  entremetteur  et  toi.  Henri  de  Valois,  de  la  nécessité  de 
me    rendre  raison  ? 

Perrot  supposa  qu'il  s'était  alors  avancé  sur  le  dauphin. 
t  avait  levé  la  main  sur  lui.  Henri  poussa  un  rugis.sement 
ourd.  Mais  monsieur  de  Montmorency  avait  probablement 
retenu  le  bras  du  comte,  car,  tandis  qu'il  appelait  plus 
fort  que  jamais  :  A  moi  :  à  moi  !  Perrot.  qui  ne  pouvait 
voir,  entendait  le  prince   s'écrier  : 

—  Son  gant  a  effleuré  mon  front  :  11  ne  peut  plus  mourir 
que  de  ma  main.  Montmorency  ! 

Tout  cela  s'était  passé  avec  la  rapidité  de  l'éclair.  En  ce 
moment,  les  hommes  de  l'escorte  entrèrent.  Il  se  fit  une 
lutte  acharnée  et  tm  grand  bruit  de  plétlneraens  et  de  fer. 
Monsieur  de  Montmorency  criait  :  —  Liez-le.  cet  enragé  ! 
Et  le  dauphin  :  —  Xe  le  tuez  pas  i  Au  nom  du  ciel  !  ne  le 
tuez  pas  !.. . 

Ce  combat  trop  inégal  ne  dura  pas  une  minute.  Perrot 
n'eut  même  pas  le  temps  d'accourir  pour  aider  son  maitre. 
En  arrivant  au  seuil  de  la  porte,  il  vit  un  des  reitres  gisant 
sur  le  plancher  et  deux  ou  trois  autres  salgnans.  Mais 
le  comte  désarmé  était  lié  déjà  et  maintenu  par  les  cinq 
ou  six  gens  d'armes  qui  l'avalent  assailli  à  l,a  fois.  Perrot. 
qu'on  n'avait  pas  aperçu  dans  le  tumulte,  crut  plus  utile 
aux  intérêts  de  monsieur  de  Montgommery  de  rester  libre 
et  maître  d'avertir  ses  amis  ou  de  le  secourir  en  une  occasion 
plus  favorable.  Il  retourna  donc  sans  bruit  à  son  poste. 
et  là.  l'oreille  au  guet  et  la  main  à  l'épée.  attendit,  puis- 
que monsieur  de  Montgommery  n'était  ni  tué  ni  même 
blessé,  le  moment  de  se  montrer  et  de  le  sauver  peut-être,  . 
car  vous  allez  voir  tout  à  l'heure,  monseigneur,  que  ce 
n'était  ni  le  courage,  ni  la  hardiesse  qui  manquaient  à 
mon  brave  mari.  Mais  11  était  aussi  sage  que  vaillant,  et 
savait  habilement  prendre  son  avantage.  Pour  l'Instant, 
II  n'y  avait  qu'à  observer;  c'est  ce  qu'il  fit  avec, sang-froid 
et  attention. 

Cependant,  monsieur  de  Montgommery  tout  garrotté  criait 
encore  : 

—  Xe  te  le  disais-je  pas,  Henri  de  ■\'alois,  que  tu  ne  fe- 
rais qu'opposer  dix  épées  à  la  mienne,  et  le  courage  obéis- 
sant de  tes  soldats  à  mon  in.sulte? 

—  'Vous  voye^,  monsieur  de  Montmorency  i  disait  le  dau- 
phin tout  frémissant. 

—  Qu'on  le  bâillonne  !  dit  monsieur  de  Montmorency  pour 
toute  réponse.  Je  vous  enverrai  dire,  reprlt-11,  s'adressant 
toujours  aux  gens  d'armes,  ce  qu'il  faudra  faire  de  lui. 
Jusque-là,  gardez-le  n  vue.  Vous  m'en  répondez  sur  votre 
tète. 

Et  il  quitta  l'oratoire,  entraînant  le  dauphin.  Ils  traver- 
sèrent le  corridor  où  Perrot  se  tenait  caché  derrière  la 
tapisserie,  et  entrèrent  chez  madame  Diane. 

Perrot  alors  passa  du  côté  de  l'autre  muraille,  et  colla 
son  oreille   à  l'autre  porte  condamnée. 

La  scène  à  laquelle  11  venait  d'assister  était  encore  moins 
épouvantable  peut-être  que  celle   qu'il   allait  entendre. 


XXII 

QUELLE   EST   LA   PREUVE    LA   PLUS    ÉCLATANTE    QUE    PUISSE 

DONNER  UNE  FEMME 

QU'OTt   HOMME  N'EST   PAS    SON  AMANT 


—  Monsieur  de  Montmorency,  disait  en  entrant  le  dau- 
phin avec  une  tristesse  courroucée,  si  vous  no  m'aviez  pas 
retenu  presque  par  la  force,  je  serais  moins  mécontent  de 
moi  et  de  voiis  que  je  ne  le  suis. 

—  Que  monseigneur,  répondit  Montmorency,  me  permette 
de  lui  dire  que  c'est  parler  en  jeune  homme  et  non  en  flls 
de  roi.  Vos  jours  ne  vous  appartiennent  pas.  Ils  sont  à 
votre  peuple,  monseigneur,  et  les  têtes  couronnées  ont 
diiutres  devoirs  que  les  autres  hommes. 


—  Pourquoi  donc  suis-je  alors  irrité  contre  moi-même  et 
comme  honteux?  dit  le  prince.  .\h  !  c'est  vous,  madame, 
reprit  Henri,  en  s'adressant  à  Diane  qu'il  venait  d'aperce- 
voir sans  doute 

Et  l'amour-propre  blessé  l'emportant  en  ce  moment  sur 
l'amour  jaloux  : 

—  C'est  chez  vous  et  par  vous,  ajouta-t-il,  que  j'ai  reçv» 
mon  premier  outrage. 

—  Hélas  !  oui.  chez  moi.  mais  ne  dites  pas  par  moi.  mon- 
seigneur, répondit  Diane.  Est-ce  que  je  n'ai  pas  souffert 
autant  que  vous,  et  plus  que  vous?  Est-ce  que  je  ne  suis 
pas  Innocente  de  tout  ceci?  Est-ce  que  j'aime  cet  homme, 
enfin?   Est-ce  que  je  l'ai  jamais  aimé? 

Elle  le  reniait  après  l'avoir  trahi  ;  c'était  tout  simple. 

—  Je  n'aime  que  vous,  monseigneur,  reprit-elle  ;  mon 
âme  et  ma  vie  sont  à  vous  tout  entières,  et  mon  existence 
ne  date  que  du  jour  où  vous  avez  accepté  ce  cœur  qui  vous 
est  dévoué.  Autrefois  pourtant,  il  se  peut. ...et  je  me  rap 
pelle  vaguement  que  j'avais  laissé  entrevoir  à  ce  Montgom- 
mery quelques  espérances.  Rien  de  positif,  toutefois,  nul 
engagement  certain.  Mais  vous  êtes  venu,  et  tout  a  été 
oublié.  Et,  depuis  ce  temps,  je  vous  le  jure,  et  croyez-en 
mes  paroles  plutôt  que  les  calomnies  jalouses  de  madame 
d'Etampes  et  des  siens  !  depuis  ce  temps  béni.  11  n'y  a  pas- 
une  des  pensées  de  mon  intelligence,  pas  une  des  pulsa- 
tions de  mon  sang  qui  n'ait  été  pour  vous,  à  vous,  mon- 
seigneur. Cet  homme  ment,  cet  homme  agit  de  concert 
avec  mes  ennemis,  cet  homme  n  a  aucun  droit  sur  celle 
qui  vous  appartient  si  entièrement.  Henri.  Je  connais  à. 
peine  cet  homme,  et  non  seulement  je  ne  l'aime  pas.  grand 
Dieu  !  mais  je  le  hais  et  je  le  méprise.  Je  ne  vous  demande 
pas  seulement,  tenez  !  s'il  est  mort  ou  vivant.  Je  ne  m'oc- 
cupe que  de  vous.  Lui.  je  le  hais  ! 

—  Est-ce   bien    vrai,    madame?   dit   le   dauphin   avec   u»  . 
reste  de  défiance  sombre. 

—  L'épreuve  en  sera  facile  et  prompte,  reprit  monsieur 
de  Montmorency.  Monsieur  de  Montgommery  est  vivant, 
madame,  mais  char.gé  de  liens  par  nos  gens,  et  hors  d'état 
de  nuire.  Il  a  grièvement  offensé  le  prince.  Cependant  le 
traduire  devant  des  juges  est  Impossible  :  le  jugement  pour 
un  crime  semblable  aurait  plus  de  dangers  que  le  crime 
même.  D'un  autre  côté,  que  monseigneur  le  dauphin  .se 
commette  en  un  combat  singulier  avec  cet  insolent,  la  chose 
est  plus  impossible  encore.  Quel  est  donc  lù-dessus  votre 
avis,  madame?  et  que  devons-nous  faire  de  cet  homme? 

il  y  eut  un  moment  de  silence  plein  d'émotion.  Perrot  sus- 
pendait son  souffle  pour  mieux  entendre  ces  paroles  qui 
tardaient  tant  à  sortir.  Mais,  évidemment,  madame  Diane 
avait  peur  d'elle-même  et  de  ce  qu'elle  allait  dire.  Elle 
hésitait  devant  son  propre  arrêt. 

Enfin,  il  fallait  parler,  et,  d'une  voix  encore  assez  ferme  : 

—  Monsieur  de  Montgommery,  dit-elle,  a  commis  un 
crime  de  lèse-majesté.  Monsieur  de  Montmorency,  à  quelle 
peine  condamne-t-on   les   coupables  de   lèse-majesté? 

—  A  la   mort,   répondit  le  connét.able. 

—  Mon  avis  est  donc  que  cet  liorame  meure,  dit  froide- 
ment madame  Diane. 

Tous  frissonnèrent,  et  ce  ne  tut  qu'après  une  autre  pause 
que  monsieur  de  Montmorency  reprit  : 

—  En  effet,  madame,  vous  n'aimez  pas  et  n'avez  jamais 
aimé  monsieur  de   Montgommery. 

—  Mais  mol,  reprit  le  dauphin,  je  veux  moins  que  ja- 
mais que  monsieur  de  Montgommery   meure. 

—  C'est  aussi  mon  avis,  dit  Montmorency,  mais  non  pas, 
je  suppose,  pour  les  mêmes  motifs  que  vous,  monseigneur. 
L'opinion  que  vous  émettez  par  générosité,  je  l'approuve 
par  prudence.  Monsieur  de  Montgommery  a  des  amis  et 
des  alliés  pulssans  en  France  et  en  Angleterre  ;  on  sait  dé- 
plus à  la  cour  qu'il  a  dil  nous  rencontrer  ici  cette  nuit. 
SI  on  nous  le  redemande  hautement  et  bruyamment  demain, 
il  ne  faut  pas  que  nous  n'ayons  à  produire  qu'un  cadavre. 
La  noblesse  n'entend  pas  qu'on  la  traite  comme  les  vilains 
et  qu'on  la  tue  sans  cérémonie.  Il  est  nécessaire  que  nous 
puissions  répondre  :  --  Monsieur  de  Montgommery  est  en 
fuite...  ou  :  —  Monsieur  de  Montgommery  est  blessé  et  ma- 
lade... mais,  en  tout  cas:  —  Monsieur  de  Montgommery 
est  vivant:  Et,  si  l'on  nous  pousse  à  la  dernière  extrémité, 
si  l'on  persiste  a  le  réclamer  jusqu'au  bout,  eh  bien  <.  il 
faut  qu'à  la  rigueur  nous  soyons  libres  de  le  tirer  de  sa 
prison  ou  de  .son  Ut,  et  de  le  montrer  aux  calomniateurs. 
Mais  j'espère  que  la  précaution,  pour  être  bonne,  n'en 
sera  pas  moins  Inutile.  On  demandera  demain  et  après- 
demain  monsieur  de  Montgommery.  Mais,  dans  huit  jours, 
on  en  parlera  moins,  et,  dans  un  mois,  on  n'en  parlera 
plus  du  tout.  Rien  n'oublie  vite  comme  un  ami,  et  il  faut 
bien  clianger  de  sujet  de  conversation  !  Je  trouve  donc  que 
le  coupable  ne  doit  ni  mourir  ni  vivre:  il  doit  disparaître. 

—  Soit  !  dit  le  dauphin.  Qu'il  parte,  qu'il  quitte  la  Frarce. 
Il  a  des  biens  et  des  parens  en  Angleterre,  qu'il  s'y  réfugie. 

—  Non  pas,  monseigneur  !  reprit  Montmorency.  La  mort 
c'est  trop,  mais  l'exil  ce  n'est  pas  assez.  Voulez-vous,  ajouta- 


ALEXANDBE  DUMAS  ILLLSTRE 


t-il  en  baisfant  la  voix,  que  cet  homme  dise  en  Angleterre 
plus  qu'en  France  qu'il  tous  a  menacé  d'un  geste  insultant  ■? 

—  Oh  :  ne  me  rappelez  pas  cela  i  s'écria  le  dauphin  les 
dents  serrées. 

—  Laissez-moi  pourtant  me  le  rappeler,  monseigneur,  afin 
de  vous  prémunir  contre  une  imprudente  détermination. 
Il  faut,  je  le  répète,  que  le  comte  ne  puisse  rien  révéler  ni 
vivant,  ni  mort.  Les  hommes  de  notre  escorte  sont  sûrs, 
et  ne  savaient  pas  d  ailleurs  à  gui  ils  avaient  affaire.  Le 
gouverneur  du  Chàielet  est  mon  ami  ;  de  plus,  muet  et 
sourd  comme  sa  prison,  et  dévoué  au  service  de  Sa  Majesté. 
Que  monsieur  de  Montgommery  soit  transporté  au  Châtelet 
cette  nuit  même  Un  bon  cachot  nous  le  gardera  ou  nous 
le  rendra,  comme  nous  voudrons.  Demain  il  aui'a  disparu, 
et  nous  répandrons  sur  cette  disparition  les  bruits  les  plus 
contradictoires.  Si  ces  rumeurs  ne  tombent  pas  d'elles- 
mêmes,  si  les  amis  du  comte  le  redemandent  avec  trop 
d'instances,  ce  qui  n'est  guère  probable,  et  poussent  jus- 
qu'au bout  une  enquête  sévère,  ce  qui  m'étonnerait  bien, 
alors  nous  nous  justifions  d'un  mot  en  produisant  les  re- 
gistres du  Châlclet  qui  prouvent  que  monsieur  de  Montgom- 
mery, accusé  du  crime  de  lèse-majesté,  attend  en  prison 
1  arrêt  régulier  de  la  justice.  Puis,  cette  preuve  faite,  sera- 
ce  de  noire  faute  si  la  prison  est  malsaine,  si  le  chagrin 
et  le  remords  ont  eu  trop  de  prise  sur  monsieur  de  Mont- 
gommery, et  s'il  est  mort  avant  d'avoir  pu  comparaître  de- 
vant un  tribunal  ? 

—  Oh  !  monsieur  de  Montmorency  !  reprit  le  dauphin  en 
frémissant. 

—  Soyez  tranquille,  monseigneilr,  reprit  le  conseiller  du 
prince,  nous  n'aurons  pas  besoin  d'en  venir  à  cette  extré- 
mité. Les  bruits  causés  par  l'absence  du  comte  s'apaiseront 
tout  seuls.  Les  amis  se  consoleront  et  oublieront  vite,  et 
monsieur  de  Montgommery  vivra,  s'il  veut,  pour  la  prison, 
du  moment  qu'il  sera   mort  pour  le  monde. 

—  Mais  n'a-t-il  pas  un  fils  ?  demanda  madame  Biane. 

—  Oui,  un  enfant  en  bas  âge,  auquel  on  dira  qu'on  ne 
sait  ce  qu  est  devenu  son  père,  et  qui,  une  fois  grand,  s'il 
grandit,  ce  pauvre  orphelin  !  aura  des  intérêts  â  lui.  des 
passions  â  lui,  et  ne  cherchera  plus  â  approfondir  une 
histoire  vieille  de  quinze  ou  vingt  ans. 

—  Tout  cela  est  juste  et  bien  combiné,  dit  madame  de 
Poitiers:    allons,   je   m'incline,    j'approuve  et   j'admiie. 

—  Vous  êtes  trop  bonne  en  vérilë.  madame,  reprit  Mont- 
morency très  flatté,  et  je  vois  avec  plaisir  que  nous  sommes 
faits  pour  nous  entendre. 

—  Mais  je  n'approuve,  ni  je  n'admire,  moi  !  s'écria  le 
dauphin,  je  désavoue,  au  contraire,  et  je  m'oppose... 

—  Désavouez,  monseigneur,  et  vous  aurez  raison,  reprit 
monsieur  de  Montmorency,  désavouez,  mais  ne  vous  opposez 
pas  ;  blâmez,  mais  laissez  faire.  Tout  ceci  ne  vous  regarde 
eu  rien,  et  je  prends  sur  moi  toute  la  responsabilité  de 
l'action  devant  les  hommes  et  devant  Dieu. 

—  Seulement,  il  y  aura  désormais  un  crime  entre  nous, 
n'est-ce  pas?  dit  le  dauphin,  et  vous  serez  plus  que  mon 
ami,   vous  serez   mon   complice. 

—  Oh  !  monseigneur,  loin  de  moi  de  telles  pensées  !  s'écria 
l'astucieux  ministre.  Mais  vous  ne  devez  iias  plus  vous  com- 
promettre à  châtier  le  coupable  qu'à  le  combattre.  Voulez- 
vous  que  nous  en  référions  au   roi  votre  père  ? 

—  Non.  non  ;  que  mon  père  ignore  tout  ceci,  dit  vive- 
ment le  dauphin. 

—  Mon  devoir,  dit  monsieur  de  Moiitmorency,  m'oblige- 
rait pouriant  a  1  avertir,  monseigneur,  si  vous  persistiez  â 
croire  que  le  temps  des  actions  clievaleresques  dure  tou- 
jours -Mais  tenez,  ne  précipitons  rien,  si  vous  le  désirez, 
et  laissons  le  temps  mârir  nos  consellB.  .\ssurons-nous 
seulement  de  la  personne  du  comte,  condition  nécessaire  a 
nos  desseins  ultérituis  quels  qu'ils  puissent  être,  et  remet- 
tons à  plus  tard  toute  décision  formelle  à  ce  sujet. 

—  Soit  !  dit  le  dauphin  dont  la  volonté  faible  accepta 
avec  emprfs.sement  cet  atermoiement  prétendu,  Monsieur 
de  .Mouigiimmiry  aura  aiii.-l  le  temps  de  revenir  sur  uii 
premier  emportement  lrri;ûéclil.  et  moi  je  pourrai  aussi 
songer  à  loisir  à  ce  Que  ma  conscience  et  ma  dignité  m'or- 
donnent de  faire. 

—  Rentrons  donc  au  Louvre,  monseigneur,  dit  monsieur 
de  .Montmorency,  et  constatons-y  bien  noue  présence.  .Te 
vous  le  renverrai  ilemain,  madame,  leprli-il  en  s  adressant 
à  madame  de  Poiters  avec  un  sourire  :  car  j'ai  pu  voir  que 
vous  l'aimez  d'un  amour  véritable. 

—  Mais  monseigneur  le  dauphin  iq  esi-il  persuadé,  lui? 
dit  Diane,  et  m'a-t-U  pardoimé  le  malheur,  si  peu  prévu 
par  moi.  de  cette  rencontre? 

—  Oui.  vous  m'aimez...  terriblemîot  en  effet.  Diane,  re- 
prit le  dauphin  pensif,  et  J'ai  trop  besoin  de  croire  pour 
douter,  et,  le  comte  eilt-il  dit  vrai,  j  ai  trop  vu  â  la  douleur 
<iul  m'a  saisi  quand  je  m'imaginais  vous  avoir  perdue,  que 
votre  amour  est  ilésoi-mals  nécessaire  à  mon  existence,  et 
que.  (|uand  on  vnus  aime,  c'est  pour  'a  vie. 

—  Ah  !  pulsslez-vovis  dire  vrai  :  s  écria   rii.'ute  avec  un  ac- 


cent passionné,  en  baisant  la  .main  que  lui  tendait  le  prince 
en   signe   de  réconciliation. 

—  .allons!  partons  sans  plus  de  têtard,  dit  monsieur  de 
Montmorency. 

—  Au  revoir,   Diane. 

—  Au  revoir,  mon  seigneur,  dit  la  duchesse  en  séparant 
ces  deux  mots  avec  >jne  expression   le  charme  indicible. 

Elle  le  reconduisit  jusqu  au  seuil  de  sa  chambre.  Tandis 
que  le  dauphin  descendait  1  escalier,  monsieur  de  Mont- 
morency rouvrit  la  porte  de  l'oratoire  oti  monsieur  de 
Montgommery  gisait  toujours,  gardé  et  enchaîné,  et,  s'adres- 
sant  au  clief  des  hommes  d  armes  : 

—  J'enverrai  tout  à  llieure,  lui  dit-il,  un  homme  à  moi 
qui  vous  informera  de  ce  que  vous  aureiz  à  faire  de  votre 
prisonnier.  Jusque-là,  surveillez  lous  ses  mouvemens  et  ne 
le  perdez  pas  de  vue  une  minute.  Vous  m'en  lépondez 
tous  sur  votre  vie. 

—  Il  suffit,  monseigneur,  répondit  le  relire. 

—  D'ailleurs,  j  y  veilleiai.  reprit,  de  la  porte  où  elle  était 
restée,  madame  de  Poitiers. 

—  Tous  s  éloignèrent,  et  Perrot.  de  sa  cachette,  n'entendit 
plus  que  le  pas  régulier  de  la  sentinelle  placée  dans  l'inté- 
rieur de  l'oratoire,  et  qui  gardait  la  porte  tandis  que  ses 
camarades  gardaient  le  prisonnier. 


XXI II 


us  devoi;emext  inutile 


Aloyse,  après  s'être  reposée  quelques  instans,  car  elle 
pouvait  respirer  a  peine  au  souvenir  de  cette  lugubre  his- 
toire, reprit  courage,  et,  sur  les  sollicitations  de  Gabriel, 
acheva  son  récit  eu  ces  termes  : 

Une  heure  du  matin  sonnait  au  moment  où  s'éloignaient 
le  dauphin  et  son  peu  scrupuleux  mentor.  Perrot  voyait 
que  son  maitre  était  perdu  sans  ressources,  s'il  laissait  au 
messager  de  monsieur  de  Montmorency  le  temps  d'arriver. 
L  Instant  d'agir  était  donc  venu  pour  lui.  Il  avait  remarqué 
que  monsieur  de  Montmorency  n'avait  indiqué  aucun  mot 
d'ordre,  ni  aucun  signe  auquel  on  put  reconnaître  son 
envoyé.  Donc,  après  a\oir  attendu  une  demi-heure  environ, 
afin  de  rendre  probable  la  rencontre  que  monsieur  de 
Montmorency  pouvait  avoir  faite  de  lui,  Perrot  sortit  dou- 
cement de  sa  cachette,  descendit  d'un  pied  suspendu  quel- 
ques m.arches  de  1  escalier,  les  remonta  ensuite  en  marquant, 
au  contraire,  nettement  le  bruit  de  son  pas,  et  vint  fiapper 
à  la   porte  de   l'oratoire. 

Le  plan  qu'il  avait  spontanément  conçu  était  hardi,  mais 
avait,  à  cause  de  celte  hardiesse  même,  des  chances  de 
réussite 

—  Qui  est  là?  demanda  la  sentinelle. 

—  Envoyé  de  monsei.gneur  le  baron  de  Montmorency. 

—  Ouvrez,  dit  le  chef  de  la  troupe  à  la  sentinelle. 
On  ouvrit,  Peri-ot  entra  hardiment  et  la  tête  haute. 

—  Je  suis,  dit-il,  l'écuyer  de  monsieur  Charles  de  Manf- 
fo!  qui  est  à  monsieur  de  Montmorency,  comme  vous  savez. 
Nous  rentrions,  mon  maitre  et  moi,  dp  la  garde  au  Louvre, 
quand  nous  avons  rencontré  sur  la  Grève  monsieur  de 
Montmorency,  accompagné  d'un  grand  jeune  homme  tout 
enveloppé  d  un  manteau.  Monsieur  de  Montmorency  a  re- 
connu M.  de  Manffol  et  l'a  appelé.  .Après  quelques  instans 
d'entretien,  lous  deux  m'ont  ordonné  de  venir  ici  rue  du 
Figuier,  chez  madame  Diane  de  Poitiers.  J'y  trouverai, 
m'ont-ils  dit,  iin  prisonnier  sur  lequel  monsieur  de  Mont- 
morency m'a  donné  l'es  instructions  que  je  viens  remplir. 
J'ai  demandé  pour  cela  quelcpies  hommes  d'escorte:  mais  il 
m'a  prévenu  qu'il  y  avait  déjà  Ici  une  force  suffisante,  et 
je  vois  en  effet  que  vous  êtes  plus  nombreux  qu'il  ne  le  faut 
pour  appuyer  la  mission  de  conciliation  qui  m'a  été  confiée. 
Où  est  le  prisonnier?  .\h  !  le  voici!  ôtez-lul  son  bâillon,  car 
11  faut  que  je  lui  parle  et  qu'il  imisse  me  répondre. 

Le  consciencieux  chef  des  estaflers  hésitait  encore,  malgré 
l''  ton  délibéré  de  Perrot 

—  N'avez-vous  pas  d'ordre  écrit  à  me  remettre?  lui  de- 
danda-t-il. 

—  Ecrit-on  des  ordres  sur  la  place  de  Grève,  à  deux 
heures  du  matin?  répondit  Perrot  en  haussant  les  épaules; 
mais  monsieur  de  Montmorency  m'avait  dit  que  vous  étiez 
prévenu  de  mon  arrivée- 

—  C'est  vrai. 

—  Eh  bien  !  quell.»s  chicanes  me  venez-vous  faire,  mon 
brave  homme?  Cà,  éloignez-vntis,  vous  et  vos  gens:  car  ce 
que  j'ai  à  dire  à  ce  seigneur  doit  rester  secret  entre  lui  et 
mol    Eh!  ne  m'entendez-vous  pas?  Reculez,  vous  autres. 

Ils  reculèrent,  en  effet,  et  Perrot  approcha  librement  de 
monsieur  de  Montgommery  délivré  de  son  bâillon. 


LES  DELX  DIANE 


43 


—  Mon  brave  Penot  :  iltt  le  comte  qui  avait  reconnu 
J  abord  son   écuyer.   comment  donc  te   trouves-tu  ici? 

—  Vous  le  saurez,  monseigneui-,  mais  aous  n'avons  pas 
une  minute  à  perdre  :  écoutez-moi. 

Il  lui  raconta  en  peu  de  mots  la  sctne  qui  venait  de  se 
passer  chez  madame  Diane,  et  la  résolution  que  monsieur 
Je  Montmorency  paraissait  avoir  prise  d'ensevelir  a  Jamais 
le  secret  terrible  de  l'insulte  avec  l'insulteur.  11  {allait  doue 
se  soustraire  à  celte  captivité  mortelle  par  un  coup  déses- 
péré. 

—  Et  que  comptes-tu  faire,  Perrof.'  demanda  monsieur  de 
Montgommery.  Vois,  ils  sont  huit  contre  nous  deux,  et 
nous  ne  sommes  pas  ici  dans  une  mai.ou  amie,  ajouta-t-il 
avec   amertume. 

—  X'importe  !  dit  Perrot,  laissez-moi  faire  et  dire  seule- 
ment, et  vous  êtes  sauvé,  vous  êtes  libre. 

(—  A  quoi  bon  ?  Perrot.  dit  tristement  le  comte.  Que  Xerais- 
je  de  la  vie  et  de  la  liberté?  Diane  ne  m'aime  pas!  Diane 
me   déteste   et   me   trahit  ! 

—  Laissez  la  le  souvenir  de  cette  femme,  et  songez  à  votre 
enfant,    monseigneur. 

—  Tu  as  raison,  Perrot.  je  l'ai  trop  oublié,  mon  pauvi'e 
petit  Gabriel,  et  Dieu  m'en  punit  avec  justice.  Pour  lui 
donc,  je  dois,  je  veux  tenter  la  dernière  chance  de  salut 
que  tu  viens  m'offrir.  ami.  Mais,  avant  tout,  écoute  :  si  elle 
me  manque,  cette  chance,  si  l'entreprise.  Insensée  à  force 
d'être  audacieuse,  que  tn  vas  risquer  échoue.  Je  ne  veux  pas, 
Perrot,  léguer  â  1  orphelin  pour  héritage  la  suite  de  ma 
destinée  fatale  ;  je  ne  veux  pas  lui  imposer,  après  ma  dis- 
parition de  la  vie,  les  inimitiés  redoutables  sous  lesquelles 
J'aurai  succombé.  Jure-moi  donc  que,  si  la  prison  ou  la 
tombe  s  ouvre  sur  moi  et  si  tu  survis.  Gabriel  ne  saura 
Jamais  par  toi  comment  son  père  a  disparu  du  monde.  S'il 
connaissait  ce  secret  terrible,  il  voudrait  un  jour  me  venger 
ou  me  sauver,  et  il  se  perdrait.  J'aurai  un  compte  assez 
grave  i  rendre  à  sa  inci'e.  sans  y  ajouter  encore  ce  poids. 
Que  mon  fils  vive  heureux  et  sans  souci  du  passé  de  son 
pére  !  Jure-moi  cela,  Perrot,  et  r^e  te  crois  relevé  de  ce 
serment  que  si  les  trois  acteurs  de  la  scone  que  tu  m'as 
rapportée  meurent  avant  moi.  et  si  le  dauphin  (qui  sera  roi 
sans  doute  alors),  madame  Diane  et  monsieur  de  Montmo- 
rency emportent  dans  la  tombe  leur  haine  toute-puissante 
et  ne  peuvent  plus  rien  contre  mon  enfant.  .Vlors.  dans 
cette  hypothèse  bien  douteuse,  qu'il  essaie,  s'il  veut,  de 
me  retrouver  et  de  me  lederaaiider.  Mais,  jusque-là,  qu'il 
Ignore,  autant  que  les  autres,  plus  que  les  autres,  la  fin 
de  son  père.  Tu  me  le  promets.  Perrot?  tu  me  le  jures? 
Je  ne  m'abandonne  d'abord  a  ton  dévoùmenf  téméraire  et, 
l'en  ai  peur,  inutile,  qu'à  cette  seule  c(ndition,  Perrot. 

—  Vous  le  voulez,  inf)nseigneur  ?  je  le  jure  donc. 

—  Sur  la  croix  de  ton  épée,  Perrot.  Gabriel  ne  saura 
rien  par  toi  de  ce  dangereux  mystère? 

—  Sur  la  croix  de  mon  épée,  monseigneur,  dit  Perrot  la 
main    droite    étendue. 

—  Xlerci  !  ami.  Maihtenant  fais  ce  que  tu  voudras,  mon 
Adèle  serviteur.  Je  me  livre  à  ton  courage  et  à  la  grâce  de 
Dieu. 

—  Du  sang-froid  et  de  l'assurance,  monseigneur,  reprit 
Perrot.   Vous  allez   voir. 

Et,  s'adressant  au  chef  des  gens  d'armes  : 

—  Les  paroles  que  le  prisonnier  vient  de  me  donner  sont 
satisfaisantes,  lui  dit-il,  vous  pouvez  le  délier  et  le  laisser 
partir. 

—  Le  délier?  le  laisser  partir?   répliqua  le  sbire  étonné. 

—  Eh  sans  doute  !  c'est  l'ordre  de  monseigneur  de  Mont- 
morency 

—  Monsieur  de  Montmorency,  reprit  l'estafier  en 
hochant  la  tête.  noUs  a  ordonné  de  gaider  ce  prisonnier  à 
vue,  et  a  dit  en  partant  que  nous  en  répondions  sur  notre 
vie  Comment  monseigneur  de  Montmorency  peut-il  vouloir 
malnteuant  mettre  te  seigneur  en   liberté? 

—  Comment  cela,  vous  refusez  de  m  obéir,  à  moi,  parlant 
en  son  nom  ?  dit  Perrot  sans  rien  ))C-rdre  de  son  assurance. 

—  J'hésite.  Ecoutez  donc,  vous  me  cimmanderiez  d'égorger 
ce  seigneur,  ou  d'aller  le  Jeter  à  l'eau,  ou  de  le  conduire 
à  la  Bastille,  nous  obéirions,  mais  le  relâcher,  ce  n'est 
pas  dans  notre  état,  cela 

—  Soit  :  répondit  Perrot  sans  se  dcconcerter.  Je  vous  ai 
transmis  hs  ordres  que  j'avais  reçus,  je  me  lave  les  mains 
du  reste.  Vous  répondrez  à  monsieur  de  Montmorency  des 
suites  de  votre  désobéissance.  Mol,  Je  n'ai  plus  lien  à  faire 
Ici,  bonsoir  ! 

Et  11  ouvrit   la   porte,   comme  pour  s'en   aller. 

—  Eh  )  un  Instant,  dit  l'estafier,  éles-vous  pressé  donc  ! 
Ainsi  vous  ni'afllrmez  que  c'est  la  volonté  de  monsieur  de 
Montmorency  qu'on  laisse  aller  le  prisonnier?  vous  êtes 
sûr  que  c'est  bien  monsieur  de  Jlontmorency  qui  vous  en- 

'  voie? 


—  Niais  !  reprit  Peri'ot.  comment  aurais-je  su  sans  cela 
qu  il  y  avait  un  prisonnier  gardé?  (Quelqu'un  est-il  sorti 
pour  le  dire,  si  ce  n'est  monsieur  de  Montmorency  lui- 
même? 

—  Allons  !  on  va  donc  vous  délier  votre  homme,  dit  le 
mlquelet,  mécontent  comme  un  tigre  ;\  proie  à  qui  l'on  re- 
tire son  os  a  déchirer.  Que  ces  grands  seigneurs  sont  chan- 
geans,  coriis  Dieu  ! 

—  C'est  bon.  Je  vous  attends,   dit  Perrot. 

Il  resta  -néanmoins  dehors,  sur  la  première  marche  de 
l'escalier,  la  face  tournée  vers  les  degrés  et  son  poignard 
tiré  à  la  main.  S'il  voyait  monter  le  véritable  messager  de 
Montmorency,  il  ne  !ul  laisserait  pas  faire  un  pas  de  plus. 

Mais  11  ne  vit  pas  et  n'entendit  pas  derrière  lui  madame 
Diane,  attirée  par  le  bruit  des  voix,  sertir  de  sa  chambre  et 
s'avancer  jusqu'à,  la  porte  laissée  ouverte  de  l'oratoire.  Elle 
vit  qu'on  détachait  monsieur  de  Montgommery,  qui  resta 
muet  d'iiorreur  en  l'artrcevant. 

—  Misérables  !  s'éeria-t-elle,   que  faites-vous  donc  là  ? 

—  Nous  obéissons  aux  ordres  de  monsieur  de  Montmo- 
rency, madame,  dit  le  chef  des  sbires,  nous  délions  le  pri- 
sonnier. 

—  Impossible  !  reprit  madame  de  Poitiers,  Monsieur  de 
Montmorency  n'a  pu  donner  un  ordre  pareil.  Qui  vous  a 
apporté  cet  ordre  ? 

Les  estaflers  montrèrent  Perrpt,  qui  s'était  retourné 
frappé  d'épouvante  et  de  stupeur,  en  entendant  madame 
Diane.  Un  rayon  de  la  lampe  donnait  sur  le  visage  pâle  du 
pauvre   Perrot  ;  madame  Diane  le  reconnut. 

—  Cet  homme  7  dit-elle,  cet  homme  est  l'écuyer  du  pri- 
sonnier !  Voyez  ce  que  vous  alliez  faire  ! 

—  Mensonge  !  reprit  Perrot,  essayant  encore  de  nier.  Je 
suis  monsieur  de  Manffol  et  envoyé  ici  par  monsieur  de 
Montmorency. 

—  Qui  se  dit  envoyé  par  monsieur  de  Montmorency?  dit 
la  voix  d'un  survenant  qui  n'était  autre  que  l'envoyé  vé- 
ritable. Mes  braves  gens,  cet  homme  ment.  Voici  l'anneau 
et  le  sceau  des  Montmorency,  et  vous  devez  d'ailleurs  me 
reconnaître,  je  suis  le  comte  de  Montansier  (1).  Quoi  !  vous 
avez  osé  retirer  le  bâillon  du  prisonnier  et  vous  le  déta- 
chez ?  Malheureux  !  qu'on  le  bâillonne  et  qu'on  le  lie  plus 
solidement  encore. 

—  A  la  bonne  heure  !  dit  l'estafier  en  chef,  voilà  des  or- 
dres  vraisemblables    et   intelligibles  1 

—  Pauvre  Perrot  !  dit  seulement  le  comte. 

Il  ne  daigna  lias  ajouter  un  mot  de  reproche  à  madame 
Diane,  bien  qu'il  en  eut  eu  le  temps  avant  que  le  mouchoir 
qu'on  lui  mit  encre  les  dents  fût  attaché.  Peut-être  aussi 
craignit-il  de  compromettre  davantage  son  brave  écuyer. 
Mais  Perrot,  malheureusement,  n'imita  pas  sa  prudence,  et 
s'adressant  à  madame  Diane  avec  indignation  : 

—  Bien  !  madame,  dit-il,  vous  ne  vous  arrêtez  pas  au 
moins  à  moitié  chemin  dans  la  félonie  !  Saint  Pierre  avait 
renié  trois  fois  son  Dieu  ;  mais  Judas  ne  l'avait  trahi  qu'une 
fois.  Vous,  depuis  une  heure  vous  .avez  trahi  trois  fois 
votre  amant.  Il  est  vrai  que  Judas  n'était  qu'UH  homme 
et  vous  êtes  une  femme  et  une  duchesse  ] 

—  Emparez-vous  de  cet  homme,  s'écria  madame  Diane 
furieuse. 

—  Emparez-vous  de  cet  homme,  répéta  après  elle  le 
comte  de  Montansier. 

—  Ah  !  Je  ne  suis  pas  pris  encore,  s'écria  Perrot. 

Et,  dans  vine  passe  si  désespérée,  il  fit  un  coup  de  déses 
poir,  s'élança  et  bondit  jusqu'à  monsieur  de  Montgommery, 
et  du  tranchant  de  son  poignard  commença  à  couper  ses 
liens,   en  lui   criant  : 

—  '.Mdez-vous,  monseigneur,  et  vendons-leur  cher  notre 
vie. 

—  Mais  11  eut  seulement  le  temps  de  lui  délivrer  le  bras 
gauche  ;  car  il  ne  pouvait  que  se  défendre  imparfaitement, 
tout  en  essayant  de  couper  les  cordes  du  comte.  Dix  épées 
écartèrent  la  sienne.  Entouré  et  frappé  de  toutes  jjarts,  un 
coup  violent  qu'il  reçut  enti-e  les  épaules  le  Jeta  aux  pieds 
de  son  maître,  et  il  tomba  sans  connaissance  et  comme 
mort. 


(Il  Le  jouiip  coiiilc  (le  MoiUansior  prt'rludait  uiiisi  par  l'aiTeslation  de 
Montjjomiiu'i'y  à  l'.-is.^.-issiiial  île  Li};iic)-ollL's.  On  sait  que  M.  de  Ligaerolles 
ayant  rapporlé  à  (ijiarlfs  I.K  qui-  le  duc  d'Anjou,  son  niaîlre,  lui  avait 
confié  II.'  sei-ret  dessein  ipi'un  av;ii1  de  se  defaii-e  des  ehefs  huguenots,  le 
roi  détermina  son  fi-ère  à  faire  luer  I,ii;nerolIes  pour  prévenir  toute  indis- 
crétion. Le  eoinie  de  Montansier  se  chargea  ilo  l'exéeulion  avec  quatre  ou 
cinq  autres  geiililshoinines-boui'i'eiiux,  (pii  tous  périrent  iniséivibleineiit  par 
la  suite.  «  Kn  quoi,  dit  Brantôme,  doit-on  hie!i  prendre  garde  quai.d  on 
a  tue  un  hinniin:  mal  à  pi'opos  ;  car  guère  n';i-t-oii  vu  de  tels  meurtres 
M  qu'ils  n'aient  été  vengé>  par  la  permisâion  lie  Dieu  lequel  nous  a  donnii 
a  une  t'pée  au  côté  pour  <;ti  user  et  non  pour  en  ahuser.  « 


kk 


ALF.NANDP.E  DUMAS  n.LL'SlRÉ 


XXIV 

QUE   LES   TACHES    DE    SANG    NE    SEFIACENT    JAMAIS 
COMPLÈTEMENT 


mais  surtout  pas  un  cri. 


ce  qui  se  passa  depuis,   Perrot  lignorait. 

Quaiid  11  revint  à  lui,  la  première  Impression  qii  il  ressen- 
tit fut  une  impression  de  Iroid.  Il  rappela  ses  idées  alors 
rouvrit  les  yeux  et  regarda  autour  de  lui  :  c  était  toujours 
L"  ult  profonde.  11  se  irouvait  étendu  sur  la  terre  mouillée 
et  un  cadavre  gisait  à  son  côté.  A  la  lueur  de  la  petite 
lampe  toujours  allumée  dans  la  niche  de  la  statue  de  la 
V^Trge,  il  reconnut  cjuil  était  dans  le  cimetière  des  Inn»^ 
cens  Le  cadavre  jeté  près  de  lui  était  celui  du  garde  tué 
par  monsieur  de  Montgommery.  On  avait  cru  mon  pauvre 
mari  mort,  sans  doute  . 

Il  e<^saya  de  se  lever  :  mais  alors  l'atroce  douleur  de  ses 
blessures"  se  réveilla.  Pourtant,  en  rassemUlant  toutes  ses 
forces  avec  un  courage  surhumain,  il  parvint  a  se  dresser 
debout  et  à  faire  quelques  pas.  Eu  ce  moment,  la  lueur 
d'un  falot  étoila  lombre  protonde,  et  Perrot  vit  venir  deux 
hommes  de  mauvaise  mine,  portant  bêches  et  pioches  avec 

*"-  on  nous  a  dit  au  bas  de  la  statue  de  la  Vierge,  dit 
l'un  des  deux  hommes 

—  Voici  nos  gaillards,  reprit  le  second,  en  apercevant  le 
soldat.  Mais  non,  il  n'y  en  a  qu  un. 

—  Eli  bien  !  cherchons  l'autre. 
Les  deux  fossoyeurs  éclairèrent  avec  leur  lanterne  le  sol 

avoisinant.  Mais  Perrot  avait  eu  la  force  de  se  ti'ainer  der- 
rière  une   tombe  .assez   éloignée   de   l'endroit   ou   ils    cher- 

"^ —  Le  diable  aura  emporté  notre  homme,  dit  l'un  des 
fossoyeurs,  qui  paraissait  jovial. 

-Oh'  reprit  l'autre  en  frissonnant,  ne  dis  donc  pas  de 
pareilles  choses,   toi,   à  pareille   heure  et   en   pareil  lieu  ! 

Et   il  se  signa  avec  toutes  les  marques  de   1  effroi. 

—  Mlous'  il  n'y  en  a  décidément  qu'un,  dit  !s  premier 
fossoyeur  ■  Que  faire  en  somme  ?  Bah  1  enterrons  toujours 
celui  qui  reste,  nous  dirons  que  son  ami  s'était  échappé; 
ou  peut-être,  avait-on  mal  compté. 

Ils  se  mirent  â  creuser  une  fosse,  et  Perrot,  qui  s  éloi- 
gnait pas  à  pas  en  chancelant,  entendit  encore  avec  joie  le 
fossoveur  gai  dire  à  son  camarade  : 

-jv  songe.  Si  nous  avouons  n'avoir  trouvé  qu'un  corps 
et  creusé  qu'une  fosse,  l'homme  ne  nous  donnera  peut- 
être  que  cinq  pistoles  au  lieu  de  dix.  Est-ce  que  le  mieux, 
pour  notre  intérêt,  ne  serait  pas  de  taire  cette  fuite  bizarre 
du   second   cadavre  ?  . 

_  oui  faitau  !  répondit  le  fossoyeur  pieux.  Nous  nous 
contenterons  de  dire  que  nous  avons  achevé  la  besogne,  et 
nous   n'aurons  nas   menti. 

Cependant  Perrot.  mm  sans  de  mortelles  défaillances  avait 
atteint  la  rue  .^ubry-le-Boucher.  Là,  il  vit  passer  une  char- 
reltè  de  maraîcher  qui  revenait  du  marché,  et  demanda  a 
l'homme  qui  la   conduisait  où  il  allait. 

—  A  Montreuil.  réponîlit   l'Iiomme, 

—  Alors  seriez-vous  assez  charitable  ppur  me  laisseï 
asseoir  sur  le  bord  de  votre  charrette  jusqu'au  coin  de  la 
rue  GeoiTroy-L'Asnler,  dans  la  rue  Saint-Antoine,  ou  je  de- 
meure  l 

—  Montez,  dit  le  maraîcher.  ,       ^      ■         ,.   ,,. 
Perrot  fit  ainsi,   sans  trop  de  fatigue,  le  chemin   qui  le 

séparait  du  logis,  et  pourtant,  dix  fois  pendant  la  route,  il 
crut  qu'il  allait  passer  de  vie  à  trépas.  Enfin,  à  la  rue 
Geoffrov-L'Asnier,  la  voiture  s'arrêta. 

—  llol.'i  '.   vcms  voilà  chez  vous,   l'ami,   dit  le  maraîcher. 

—  Merci  !  mon  brave  liomme,  dit  Perrot. 
Il  descendit  tout   trébuchant,   et   fut   obligé  de   s'appuyer 

contre  la  première  muraille  qu'il  rencontra. 

—  Le  compagnon  a  bu  un  coup  de  trop,  reprit  le  paysan. 
Hé  !  dia  !  la  grise  ! 

11  s'éloigna  en  chantant  la  chanson,  alors  toute  nouvelle. 
de  maître  François  Rabelais,  le  Joyeux  curé  de  Meudon  ; 
O  Dieu,  père  Paterne 
Qui  muas  l'eau  en  vin. 
Fais   de    mon    cul    lanterne 
Pour  luire  à  mon  voisin... 
Perrot  mit  une  heure  pour  venir  de  la  rue  Saint-Antoine 
à  la  rue  des  Jardins.   Heureusement   les  nuits  de  janvier 
sont  longues  !   Il   ne    rencontra  encore  personne   et  arriva 
vers  les  six  heures. 

Malgré    le    froid,    monseigneur,    l'inquiétude    m'avait   te- 
nue toute  la  nuit  debout  à  la  fenêtre  ouverte.  Au  premier 
appel  df^  Perrot.  je  courus  donc  à  la  porte  et  lui  ouvris. 
—  Silence  !   sur  ta  vie  !   me  dlt-11  tout  d'abord,  Aide-moi 


■A  monter  jusqu'à  notre  chambre 
pas  un  mot. 

Il  marcha,  soutenu  par  moi,  qui  le  voyant  blessé  n  osais 
pourtant  pas  parler,  suivant  sa  défense,  mais  pleurais  à  pe- 
tit bruit.  Quand  nous  fûmes  arrivés  et  que  j  eus  défait  ses 
habits  et  ses  armes,  le  sang  du  malheureux  couvrait  mes 
mains,  et  ses  plaies  mapparurent  larges  et  béantes.  Il  pré- 
vint mon  cri  d'un  geste  impérieux,  et  prit  sur  le  lit  la  posi- 
tion qui  le  faisait  le  moins  .souffrir. 

—  Du  moins  laisse  que  je  fasse  venir  un  chirurgien,  lui 
dis-je  en   sanglotant. 

—  Inutile  !  me  dit-il.  Tu  sais  que  je  m'y  connais  un  peu 
en  chirurgie  Une  de  mes  blessures  pour  le  moins,  celle 
au-dessous  du  cou,  est  mortelle  ;  et  je  ne  vivrais  déjà  plus. 
je  crois  si  quelque  chose  de  plus  fort  que  la  douleur  ne 
m'avait 'soutenu,  et  si  Dieu  qui  punit  les  assassins  et  les 
traîtres  n'avait  prolongé  ma  fin  de  quelques  heures  pour 
servir  à  ses  desseins  futurs.  Bientôt  la  fièvre  me  va  prendre, 
et  tout  sera  dit.  Nul  médecin  au  monde  ne  peut  rien  à  cela. 

Il  parlait   avec  des  efforts  pénible?.   Je  le  suppliai  de  se 

reposer  un  peu.  j       -x  .. 

—  C'est  juste,  me  dit-il  et  je  dois  ménager  mes  dernières 
forces.   Donne-moi   seulement   de  quoi   écrire. 

Je  lui  apportai  ce  qu'il  demandait.  Mais  il  ne  s  était  pas 
aperçu  qu'un  coup  d  épée  lui  avait  déchiré  la  ma.n  droite. 
Il  n'écrivait  d'ailleurs  que  difficilement;  U  dut  Jeter  la 
plume  et  papier.  .  . 

-Allons'  je  parlerai,  dit-il,  et  Dieu  me  laissera  vivre 
jusqu'à  ce  que  j'aie  achevé.  Car  enfin,  s'il  frappe,  ce  Dieu 
iuste  '  les  trois  ennemis  de  mon  maître  dans  leur  puissance 
ou  dans  leur  vie.  qui  sont  les  biens  périssables  des  mé^ 
chans.  il  faut  que  monsieur  de  Montgommery  puisse  être 
sauvé    lui    par  son  fils. 

—  Alors  monseigneur,  reprit  .Moyse.  Perrot  me  raconta 
toute  la  lugubre  histoire  que  je  viens  de  vous  dérouler.  Il 
y  fit  cependant  de  longues  et  fréquentes  interruptions  et, 
quand  il  se  sentait  trop  épuisé  pour  continuer,  U  m  adon- 
nait de  le  quitter  et  de  descendre  me  montrer  aux  gens  de 
la  maison  Je  parus,  et  sans  peine,  hélas  !  tros  inquiète  du 
conue  e?  de  mon  mari.  Je  les  envoyais  tous  prendre  des  in- 
formations au  Louvre,  puis  chez  tous  ^es  amis  de  monsieur 
le  comte  de  Montgommery  successivtoient,  puis  chez  ses 
simple  connaissances.  Madame  de  Poitiers  répond,!  quelle 
ne  l'avait  pas  vu  et  monsieur  de  Montmorency  qu  .1  ne  sa- 
vait  de  auol  on  venait  l'ennuyer.  . 

Alns'  tout  soupçon  fut  écarté  de  moi,  ce  que  voulai 
Perrot'et  ses  meurtriers  purent  croir..  leur  secret  enseveli 
dan™  e  cachot  du  maître  et  dans  la  fosse  de  1  ecuyer 

Quand  "ïvais  pour  quelque  temps  écarté  les  serviteurs, 
et  que  je  vous  avais  confié  à  l'un  deux.  "'""se-Kheur  Ga- 
briel   je   remontais  auprès  de  mon  pauvre  Perrot  qui  re- 

^^  ir  m^:rr%r  l "^hombles   souffles   q^U 

^"^-t:ini^r:fa^rr  :r^?an^Sn"^:L 

'^'^■Î:  ^L"ux"r ^^U^m^n    tristement^   c'est   la 
flèTre  que    e  ravais  annoncée.  Mais.  Dieu  merci  !  j  al  achevé 

"u  a  exigé  de  moi  monsieur  de  Montgommery,  tu  vas  me 
"'Ç^t  c;;^i.^v"-a  d^l"  pour  Gabriel  à  -oir  s^  Père 

""l  Je  jurai  en  pleurant,  et  c'est  ce  serment  «acre  que  .e 
viens  de  tmhir,  monseigneur  ;  car  vos  trois  ennemis  plus 
Duissans  et  M  is  redoutables  que  jamais,  vivent  encore. 
Mais  vous  alliez  mourir,  et  si  vous  voulez  user  de  ma  ré- 
vélation ave  prudence  et  sagesse,  ce  qui  devait  voiis  per- 
dre peut  sauver  votre  père  et  vous.  Pourtant,  répétez^mo  . 
monseigneur,  que  je  n'ai  pas  commis  un  crime  irrémissl- 
me  et  qu'a  cause  de  l'intention.  Dieu  et  mon  cher  Perrot 
nourront  me  pardonner  mon  parjure.  

"l'y  a  pas  de  parjure  en  tout  ceci,  sainte  femme 
reprit  Gabriel,  et  toute  ta  conduite  n'est  que  dévouement 
et   héroïsme.   Mais  achève  :   achève  ! 

_  Perrot.  continua  Aloyse.  ajouta  encore  ; 

-  Quand  je  n'y  serai  plus,  chère  femme,  tu  '«''it^.P^"^*'»; 
ment  de  fermer  cette  maison,  de  congédier  les  serviteurs  et 
^e"  en  aller  à  Montgommery  avec  Gabriel  et  notre  enfant. 
Et  mêm;,  à  Montgommery.  n'habite  pas  le  ch.lteau,  retire^ 
Toi  "ans  notre  petite  maison,  et  élève  1  héritier  des  nobles 
comtes  Sinon  tout  à  fait  secrètement,  du  moins  sans  faste 
et  sans  bruit,  de  façon  à  ce  que  ses  amis  le  «"inaissent  et  i 
ce  que  ses  ennemis  1  oublient.  Toutes  nos  bonnes  gens  de 


i 


LES  DEUX  DIANE 


là-bas,  et  l'intendaut  et  le  chapelain,  faiderout  dans  le 
grand  devoir  que  le  seigneur  t'impose.  Il  vaudra  peut-être 
mieu.x  ((ue  Gabriel  lui-même,  jusqu'à  dix-huit  ans,  isnore 
le  nom  qu  il  porte,  et  sache  seulement  qu'il  est  gentil- 
homme, lu  verras.  Notre  digne  chapelain  et  le  seigneur  de 
Vimoutiers.  tuteur-né  de  l'eniant,  te  donneront  leurs  con- 
seils. Mais  à  ces  amis  sûrs  eux-mêmes  cache  le  récit  que  je 
viens  de  te  faire.  Borne-toi  à  dire  que  tu  crains  pour  Ga- 
briel les  ennemis  puissans  de  son  père. 
Perrot   ajouta   encore   toutes  sortes  d'avertissemens  qu'il 


Comme  une  détaillance  allait  prendre  mon  pauvre  Perrot. 
et  qu'il  insistait  pour  avoir  m,\  parole,  je  lui  promis  tout 
ce  qu'il  voulut.  Vers  le  soir,  le  délire  s'empara  de  lui  ; 
puis,  d'épouvantables  douleurs  se  succédèrent.  Je  me  frap- 
pais la  poitrine  de  désespoir  de  ne  pouvoir  le  soulager,  mais 
il  me  faisait  signe  que  tout   serait  Inutile. 

Enfiu.  brûlé  par  la  névre  et  dévoré  d'atroces  souffrances, 
il  me  dit  : 

—  .^loyse,  donne-moi  à  boire  ;  une  goutte  d'eau  seule- 
ment. 


On  nous  a  dit  au  bas  de  la  statue. 


me  répétait  en  mille  façons  jusqu'à  ce  que  les  souffrances  !e 
reprirent,  mêlées  d  abatlemens  non  moins  douloureux.  Et 
cependant.  Il  profitait  encore  du  moindre  moment  de  calme 
pour  m'encourager  et  me  consoler. 

Il  me  dit  aussi  et  me  fit  promettre  une  chose  qui  n'exi- 
gea pas  de  mol  le  moins  d'énergie,  je  l'avoue,  et  ne  me 
causa  pas  le   moins   d'angoisses. 

—  Pour  monsieur  de  Montmorency,  me  dit-il,  je  suis  en- 
seveli au  cimetière  des  Innocens.  Il  faut  donc  que  je  sois 
disparu  avec  le  comte.  Si  une  trace  de  mon  retour  ici  se 
retrouvait,  tu  serais  perdue,  .Aloyse,  et  Gabriel  avec  toi, 
peut-être  !  Mais  tu  as  le  bras  robuste  et  le  cœur  vaillant. 
Quand  tu  m'auras  fermé  les  yeux,  rassemble  toutes  les 
lorces  de  ton  âme  et  de  ton  corps,  attends  le  milieu  de  la 
nuit,  et,  dès  que  tout  le  monde  ici,  après  les  fatigues  de 
cette  journée,  sera  endormi,  descends  mon  corps  dans  l'an- 
cien caveau  funéraire  des  seigneurs  de  Brissac  auxquels  cet 
hûtel  a  autrefois  appartenu.  Personne  ne  pénètre  plus  dans 
cette  tombe  abandonnée  et  tu  en  trouveras  la  clef  rouiUée 
dans  le  grand  bahut  de  la  chambre  du  comte.  .T'aurai  ainsi 
une  sépulture  consacrée,  et,  bien  qu'un  simple  écuyer  soit 
indigne  de  reposer  parmi  tarit  de  grands  seigneurs,  après 
la  mort,  n'est-ce  pas?  il  n'y  a  que  des  chrétiens. 


—  Je  lui  avais  déjà  offert,  dans  mon  ignorance,  d'étan- 
cher  celte  soif  ardente  dont  il  disait  souffrir,  mais  il 
m'avait  toujours  refusé.  Je  m'empressai  donc  d'aller  cher- 
cher un  verre  que  je  lui  tendis. 

Avant  de  le  prendre  ; 

—  .\loyse,  me  dit-il,  un  dernier  baiser  et  un  dernier 
adieu  !...   et  souviens-toi  !   souviens-toi  ! 

Je  couvris  son  visage  de  baisers,  et  de  larmes.  Il  me 
demanda  ensuite  le  crucifix  et  posa  ses  lèvres  mourantes 
sur  les  clous  de  la  croix  de  Jésus,  en  disant  seulement  :  O 
mon  Dieu  !  ô  mon  Dieu  !  Puis,  me  serrant  la  main  d'une 
faible  et  dernière  étreinte,  il  prit  le  verre  que  je  lui  offrais. 
Il  n'en  but  qu'une  gorgée,  fit  un  soubresaut  violent,  et  re- 
tomba sur  l'oreiller. 

11  était  mort. 

Je  passai  le  reste  de  la  soirée  dans  les  prières  et  dans  les 
larmes.  Cependant  j'allai,  comme  d'habitude,  présider  à 
votre  coucher,  monseigneur.  Personne,  bien  entendu,  ne 
s'étonna  de  ma  douleur.  La  consternation  était  dans  la  mai- 
son, et  tous  les  fidèles  servltevirs  pleuraient  le  comte  et 
leur  bon  camarade  Perrot. 

Pourtant,  vers  deux  heures  de  la  nuit,  nul  bruit  ne  se 
fit  plus  entendre,   et  mol   seule   veillais.   Je   lavai   le  sang 


■i6 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


dont  le  corps  de  mon  mari  était  couvert,  je  1  enveloppai 
d  un  drap,  et  me  recommandant  à  Dieu,  je  me  mis  à  des- 
cendre ce  cher  lardeau.  plus  lourd  encore  à  mon  cœur  qu'à 
mon  bras.  Quand  mes  lorces  détaillaient,  je  m'agenouil- 
lais  auprès   du    cadavre    et   je    priais. 

Enfin,  au  bout  dune  demi-lieure  éternelle,  j'arrivai  à  la 
porte  du  caveau.  Quand  je  l'ouvris,  non  sans  peine,  un 
vent  glacé  éteignit  la  lampe  que  je  portais  et  laillit  me 
suffoquer.  Néanmoins,  je  revins  à  moi,  je  rallumai  ma 
lampe,  et  je  déposai  le  corps  de  mon  mari  dans  une  tombe 
restée  ouverte  et  vide  et  qui  semblait  attendre  ;  puis,  après 
avoir  baisé  une  dernière  fois  son  linceul,  je  fis  retomber 
le  lourd  couvercle  de  marbre,  qui  séparait  de  moi  a  jamais 
le  cher  compagnon  de  ma  vie.  Le  bruit  de  la  pierre  sur  la 
pierre  me  causa  une  telle  épouvante,  que,  me  donnant  à 
peine  le  temps  de  refermer  la  porte  du  caveau,  je  pris  la 
fuite  et  ne  m'arrêtai  que  dans  ma  cliambre  où  je  tombal 
à  demi-morte  sur  une  chaise.  Cependant,  avant  le  jour,  il 
me  fallut  encore  brûler  les  draps  et  les  linges  sanglans 
qui  auraient  pu  me  trahir.  Mais,  quand  le  matin  parut,  ma 
dure  besogne  était  achevée,  et  il  ne  restait  pas  une  seule 
trace  des  événemens  de  la  veille  et  de  la  nuit.  J'avais  tout 
fait  disparaître  avec  le  soin  dune  criminelle  qui  ne  veut 
pas  laisser  de  traces  et  de  souvenir  à  son  crime 

Seulement  tant  d'efforts  m'avaient  épuisée,  et  je  tombai 
malade.  Mais  mon  devoir  était  de  vi\Te  pour  les  deux  or- 
phelins que  la  Providence  avait  confiés  à  ma  seule  protec- 
tion, et  je  vécus,  monseigneur. 

—  Pauvre  femme  :  pauvre  martyre  !  dit  Gabriel  en  ser- 
rant la  main  d'Aloyse  dans  les  siennes. 

—  Un  mois  après,  poursuivit  la  nourrice,  je  vous  empor- 
tais à  Montgommery,  suivant  les  dernières  instructions  lie 
mon  mari. 

Du  reste,  ce  que  monsieur  de  Montmorency  avait 
prévu  était  arrivé.  Il  ne  fut  bruit  a  la  cour  pendant  une 
semaine  que  de  l'inexplicable  disparition  du  comte  de 
Montgommery  et  de  son  écuyer  ;  ptiis,  on  en  parla  moins  ; 
puis,  la  prochaine  arrivée  de  l'empereur  Charles-Quint,  qui 
devait  traverser  la  France  pour  aller  punir  les  Gantois,  fut 
l'unique  sujet  de  toutes  les  conversations. 

C'est  au  mois  de  mal  de  la  même  année,  cinq  mois  après 
la  mort  de  votre  père,  monseigneur,  que  Diane  de  Castro 
naquit. 

—  Oui  !  reprit  Gabriel  pensif  ;  et  madame  de  Poitiers 
était-elle  à  mon  père?  a-t-elle  aimé  le  dauphin  après  lui, 
en  même  temps  que  lui'?...  questions  sombres,  que  les  bruits 
médisans  d'une  cour  oisive  ne  suffisent  pas  ii  résoudre... 
Mais  mon  père  vit  !  mon  père  doit  vivre  !  et  je  le  retrouve- 
rai, Aloyse.  Il  y  a  maintenant  en  moi  deux  hommes,  un 
fils  et  un  amant  qui   sauront  le  retrouver. 

—  Dieu  le  veuille  :  dit   Aloyse. 

—  Et  tu  n'as  rien  appris  depuis,  nourrice,  dit  Gabriel, 
sur  la  prison  où  ces  misérables  ajaient  pu  enfouir  mon 
père  ? 

—  Rien,  monseigneur,  et  le  seul  indice  que  nous  ayoas 
lâ-dessus  est  cette  parole  de  monsieur  de  Montmorency 
recueillie  par  Perrot  que  le  gouverneur  du  Cliâtelet  était 
uu  ami  dévoué  à  lui  et  dont  il  pouvait  répondre. 

—  Le  Chatelet  !  s'écria  Ciabriel,  le  Chàtelet  ! 

Kt  le  rapide  éclair  d'un  souvenir  horrible  lui  montra  tout 
à  coup  le  morne  et  désolé  vieillard  qui  ne  devait  jamais 
pi'ononcer  une  parole,  et  qu'il  avait  vu,  avec  un  remue- 
ment de  coeur  si  étrange,  dans  1  Un  des  plus  profonds  ca- 
chots de  la  prison  royale. 

Gabriel  se  jeta  dans  les  bras  d  Aloyse  en  fondant  en 
larmes. 


XXV 

LA  RANci'N  Héroïque 


Mais  le  lendemain.  12  août,  ce  Un  d'un  pas  ferme  et  avec 
un  visage  calme  que  Gabriel  de  Montgommery  s'ache- 
mina vers  le  Louvre  pour  demander  audience  au  roi. 

Il  avait  longuement  débattu  avec  Aloyse  et  avec  lui- 
même  ce  qu'il  devait  faiie  et  dire.  Convaincu  que  la  vio- 
lence ne  sei'vlrait  avec  un  adversaire  couionné  qu  à  lui  at- 
tirer le  sort  de  son  père,  Gabriel  avait  résolu  d'être  net  et 
digne,  mais  modéré  et  re.spectueux.  Il  demanderait,  il  n'exi- 
gerait pas.  Ne  serait-il  pas  toujours  temps  de  parler  haut, 
et  ne  fallait-il  pas  d'abord  voir  si  dlxhult  ans  écoulés 
n  .ivaient  pas  émoussé  la  haine  de  Henri  II? 

Gabriel,  en  prenant  une  détermination  pareille,  montrait 
autant  de  sagesse  que  de  prudence  qu'en  pouvait  admettre 
le  parti  hardi  auquel  il  s'était  arrêté. 

Les  circonstances  allaient  d'ailleurs  lui  prêter  une  aide 
inattendue. 

En  arrivant  dans  la  cour  du  Louvre,  suivi  de  Martin- 
Guerre,   du   véritable   Martln-CUierre   pour   cette   fols,    Ga- 


briel remarqua  bien  une  agitation  inusitée,  mais  il  regar- 
dait trop  fixement  sa  pensée  pour  considérer  avec  atten- 
tion les  groupes  affairés  et  les  visages  attristés  qui  bor- 
daient tout  sou  chemin. 

Pourtant,  11  dut  bien  reconnaître  sur  son  passage  une 
litière  aux  armes  des  Guise,  et  saluer  le  cardinal  de  Lor- 
raine, qui  descendait,   tout  animé,   de  sa  litière. 

—  Eh)  c'est  vou^,  monsieur  le  vicomte  d  Exmès,  dit  Char- 
les de  Lorraine,  vous  voilà  donc  remis  tout  à  fait  ?  Tant 
mieux  !  tant  mieux  !  monsietu'  mon  frère  me  demandait 
encore  de  vos  nouvelles  avec  beaucoup  d'intérêt  dans  sa 
dernière  lettre. 

—  Monseigneur,    tant    de    bonté  !...    répondit    Gabriel. 

—  ■\'ous  la  méritez  par  tant  de  bravoure  !  dit,  le  cardinal. 
Mais  où  allez-vous  donc  si  vilement? 

—  Chez  le  roi,  monseigneur. 

—  Ilum  1  le  roi  a  bien  d'autres  affaires  que  de  vous  rece- 
voir, mon  jeune  ami.  Tenez,  je  vais  aussi  chez  Sa  Majesté, 
qui  vient  de  me  mander  tout  à  l'heure.  Montons  ensemble, 
je  vous  introduirai  et  vous  me  prêterez  votre  jeune  bras. 
Aide  pour  aide.  C'est  cela  même  justement  que  je  vais  dire  à 
l'instant  à  Sa  Majesté  ;  car  vous  savez  la  triste  nouvelle, 
je  suppose  ? 

—  Non,  vraiment  !  répondit  Gabriel,  j'arrive  de  chez  moi, 
et  j'ai  seulement  remarqué  en  effet,  une  certaine  agitation. 

—  Je  crois  bien  :  dit  le  cardinal.  Monsieur  de  Montmorency 
a  fait  des  siennes  là-bas  à  l'ai-mée.  Il  a  voulu  voler  au 
secours  de  Saint-Quentin  assiégé,  le  vaillant  connétable  : 
Ne  montez  pas  si  vite,  monsieur  d'Exmès,  je  vous  prie, 
je  n'ai  plus  vos  jambes  de  vingt  ans.  Je  disais  donc  qu'il  a 
offeVt  aux  ennemis  la  bataille,  l'intrépide  connétable  ; 
C'était  avant-hier,  10  août,  jour  de  la  Saint-Laurent.  Il 
avait  des  troupes  égales  à  peu  près  en  nombre  à  celles  des 
Espagnols,  une  cavalerie  admirable  et  1  élite  de  la  no- 
blesse française.  Eh  bien  :  il  a  si  habilement  arrangé  les 
choses,  lexpèrimenté  capitaine  1  qu'il  a  css\iyé  dans  les 
plaines  de  Gibercourt  et  de  LizeroUes  une  épouvantable 
défaite,  qu'il  est  pris  lui-même  et  blessé,  et,  avec  lui,  tous 
ceux  des  chefs  et  généraux  qui  ne  sont  pas  restés  sur  le 
champ  de  bataille,  ilonsleur  d'Enghlen  est  de  ces  derniers, 
et,  de  toute  l'infanterie,  il  n'est  pas  revenu  cent  hommes. 
Et  voila  pourquoi,  monsieur  d'Exmès,  vous  voyez  tout  le 
monde  si  préoccupé,  et  pourquoi  Sa  Majesté  me  lait  man- 
der  .sans   doute. 

—  Grand  Dieu  !  s'écria  Gabriel,  frappé,  même  au  milieu 
de  sa  douleur  personnelle,  de  ce  grand  dés,astre  public, 
grand  Dieu  !  est-ce  que  les  journées  de  Poitiers  et  d'Azin- 
court  peuvent  vraiment  revenir  pour  la  France  !  Mais  Salnt- 
Queutin,  monseigneur?... 

—  Saint-Quentin,  répondit  le  cardinal,  tenait  encore  au 
départ  du  courrier  ;  et  le  neveu  du  connétable,  monsieur 
l'amiral  Gaspard  de  Collgny,  qui  défend  la  ville,  avait  juré 
d'atténuer  la  bévue  de  son  oncle,  en  se  laissant  ensevelir 
sous  les  débris  de  la  place  plutôt  que  de  la  rendre.  Mais 
j  ai  bien  peur  qu'à  1  heure  qu'il  est  il  ne  soit  enseveli  déjà, 
et  le  dernier  rempart  qui  arrête  l'ennemi  emporté. 

.  —  Jlais  alors  le  royaume  serait  perdu  :  dit  Gabriel. 

—  Que  Dieu  protège  la  France  !  reprit  le  cardinal,  mais 
nous  voici  chez  le  roi,  nous  allons  voir  ce  qu'il  va  faire 
pour  se  protéger  lui-même. 

Les  gardes,  comme  de  raison,  laissèrent  passer  en  s'incli- 
nant  le  cardinal,  Ihomme  nécessaire  de  la  situation,  et  ce- 
lui dont  le  frère  pouvait  seul  encore  sauver  le  pays.  Cliar- 
les  de  Lorraine,  suivi  de  Gabriel,  entra  saus  opposition  chez 
le  roi,  qu'il  trouva  seul  avec  madame  de  Poitiers,  et  plongé 
dans  la  consternation.  Henri,  en  voyant  le  cardinal,  se 
leva  et  vint  avec   empressement  à   sa  rencontre. 

—  Que  votre  Eminence  soit  la  bien  arrivée  !  dlt-ll  !  Eh 
bien  !  monsieur  de  Lorraine,  quelle  affreuse  catastrophe  !, 
tjui  l'eût  dit,  je  vous  le  demande? 

—  Moi,  sire,  répondit  le  cardinal,  si  Votre  Majesté  me 
1  eût  demandé  il  y  a  un  mois,  lors  du  départ  de  monsieur 
de  Jlontmorency... 

—  Pas  de  récriminailon  vaine  :  mon  cousin,  dit  le  roi  : 
il  ne  s'agit  pas  du  passé,  mais  de  l'avenir  si  menaçant, 
du  présent  si  périlleux.  Monsieur  le  duc  de  Guise  est  en 
roule  pour  venir  d  Italie,  n  est-ce  pas? 

—  Oui,   sire,   et   il   doit   être   à  Lyon   maintenant. 

—  Dieu  soit  loué  :  s'écria  le  roi.  Eh  bien  1  Monsieur  de 
Lorraine,  je  remets  aux  mains  de  votre  illustre  frère  le 
salut  de  l'Etat.  .\ye2,  vous  et  lui,  pour  ce  glorieux  but  plein 
pouvoir  et  autorité  souveraine.  Soyez  rois  comme  moi  et 
plus  que  moi.  Je  viens  d'écrire  moi-môme  à  monsieur  de 
Guise,  pour  hâter  son  retour  ici.  Voici  la  lettre.  Que  Votre 
Eminence  veuille  bien  en  écrire  une  aussi  et  peigne  a  son 
frère  l'horrible  situation  où  nous  sommes  et  la  nécessité  le 
ne  pas  perdre  une  minute,  si  l'on  veut  encore  préserver  la 
Fiance.  Dites  bien  à  monsieur  de  Guise  que  je  m'abandonne 
à  lui  entièrement.  Ecrivez,  monsieur  le  Cardinal,  écrivez 
vite,  je  vous  prie.  Vous  n'avez  pas  besoin  de  sortir  d'ici. 
Tenez,  là,  dans  ce  cabinet,  vous  trouverez  tout  ce  qu'il  faut 


LES  DEUX  DIANE 


attend     en 


vous     «avez.     Le  comiier     botté    et    éperonné 
bas    déjà  en  selle,  .\llez,  de  grâce  !  monsieur  le  Cardinal  : 
Allez  :  une  demi-lieure  de  plus  ou  de  moins  peut  tout  sauver 
ou  tout  perdre. 

—  Jobéis  à  Votre  Majesté,  répondit  le  cardinal  en  se  di- 
rieeant  vers  le  cabinet,  et  mon  glorieu.x  frère  obéira  comme 
mol  car  sa  vie  appartient  au  roi  et  au  royaume  ;  cepen- 
dant qu  il  réussisse  ou  qu'il  échoue.  '  Sa  Majesté  voudra 
bien  se  rappeler  plus  tard  quelle  lui  a  confié  le  pouvoir 
dans  une  situation  désespérée. 

—  Dites  dangereuse,  reprit  le  roi,  mais  ne  dites  pas  déses- 
pérée. Enfln,  ma  bonne  ville  de  Saint-Quentin  et  son  brave 
défenseur  monsieur  de  Coligny  tiennent  encore? 

—  Ou  du  moins  tenaient  il  y  a  deu.\  jours,  dit  Charles  de 
Lorraine  Mais  les  tortitications  étaient  dans  un  pitoyable 
état  mais  les  habitans  atïamés  parlaient  de  se  rendre  ; 
et  Saint-Quentin  au  pouvoir  de  lEspagnol  aujourd'hui. 
Paris  est  à  lui  dans  huit  jours.  N'importe,  Sire  :  je  vais 
écrire  à  mon  frère,  et  vons  savez  dès  A  présent  que  ce  qui 
est  seulement  possible  à  un  homme,  monsieur  de  Guise  le 

Et  le  cardinal,  saluant  le  roi  et  madame  Diane,  entra 
dans  le  cabinet  pour  écrire  la  lettre  que  lui  demandait 
Henri. 

Gabriel  était  resté  à  l'écart  tout  pensif  sans  eti-e  aperçu. 
Son  cœur  Jeune  et  généreux  était  profondément  touché 
de  cette  extrémité  terrible  où  la  France  était  réduite.  Il 
oubliait  que  c'était  monsieur  de  Montmorency,  son  plus 
cruel  ennemi,  qui  était  vaincu,  blessé  et  prisonnier.  Il  ne 
voyait  plus  pour  le  moment  en  lui  que  le  général  des 
troupes  françaises.  Enffn.  il  songeait  presque  autant  aux 
dangers  de  la  patrie  qu'aux  douleurs  de  .son  père.  Le  noble 
enfant  avait  de  l'amour  pour  tous  les  sentiments  et  de  la 
pUié  pour  toutes  les  Infortunes,  et  quand  le  roi,  après 
la  sortie  du  cardinal,  retomba  désolé  sur  son  fauteuil,  le 
front   dans  les  mains,   en   s'écriant  : 

—  O  Saint-Quentin  I  c'est  la  qu'est  maintenant  la  fortune 
de  la  Fiance.  Saint-Quentin  ;  ma  bonne  ville  :  si  tu  pouvais 
résister  seulement  huit  jours  encore,  monsieur  de  Guise  au- 
rait le  temps  de  revenir,  la  défense  pourrait  s'organiser  der- 
rière tes  murailles  fidèles  !  tandis  que,  si  elles  tombent, 
l'ennemi  marche  sur  Paris,  et  tout  est  perdu.  Saint-Quentin  ! 
oh  !  je  te  donnerais  pour  chacune  de  tes  heures  de  résis- 
tance un  privilège  et  pour  chacune  de  tes  pierres  écroulées 
un  diamant,  si  tu  pouvais  résister  seulement  huit  jours  en- 
core ; 

—  Slpe  :  elle  résistera,  et  plus  de  huit  jours  !  dit  en 
s'avançant  Gabriel. 

Il  avait  pris  son  parti,  un  parti  sublime  : 

—  Monsieur  d'E.xmès  !  s'écrièrent  en  même  temps  Henri 
et  Diane  ;  le  roi  avec  surprise  et  Diane  avec  dédain. 

—  Comment  étes-vous  Ici.  monsieur?  demanda  sévèrement 
le  roi. 

—  Sire,  je  suis  entré  avec  son  Eminence. 

—  C'est  différent,  reprit  Henri,  mais  que  disiez-vous  donc, 
monsieur  d'^mès  !  que  Saint-Quentin  pourrait  résister,  je 
crois  î 

—  Oui,  sire,  et  vous  disiez,  tous,  que,  si  elle  résistait, 
vous  lui  donneriez  libertés  et  richesses. 

—  Je  le  dis  encore,  reprit  le  roi. 

—  Eh  bien?  ce  que  vous  accorderiez,  sire,  à  la  ville  qui 
se  défendrait,  le  refuseriez-vous  à  l'homme  qui  la  ferait  .-e 
défendre;  à  l'homme  dont  1  énergique  volonté  s  impose- 
rait à  la  cité  tout  entière,  et  qui  ne  la  rendrait  que  lors- 
que le  dernier  pan  de  mur  tomberait  sous  le  canon  en- 
nemi. La  faveur  que  vons  demanderait  alors  cet  homme,  qui 
vous  aurait  donné  ces  huit  jours  de  répit,  et  votre  royaume 
par  conséquent,  sire,  la  lui  ferlez-vous  attendre?  et  mar- 
chanderiez-vous  une  grâce  à  qui  vous  aurait  rendu  un 
empire  ? 

—  Non,  certes  !  s'écria  Henri,  et  tout  ce  que  peut  un  roi, 
cet  homme   l'aurait. 

—  Marché  conclu  :  sire,  car  non  seulement  un  roi  peut, 
mais  un  roi  doit  pardonner,  et  c'est  un  pardon  et  non 
point  des  titres  ou  de  l'or  que  cet  homme  vous  demande. 

—  Mais  où  est-Il?  quel  est-ll  ce  sauveur?  dit  le  roi? 

—  Il  est  devant  vous,  sire  C'est  moi,  votre  simple  capi- 
taine des  gardes,  mais  qui  sens  dans  mon  àme  et  dans  mon 
bras  une  force  surhumaine,  qui  vous  prouverai  que  je  ne 
me  vante  pas  en  m'engageant  à  sauver  à.  la  fois  mon  pays 
et  mon  père. 

—  Votre  père:   monsieur  d'Exmès?   reprit  le  roi  étonné. 

—  Je  ne  m'appelle  pas  monsieur  d  Exmès,  dit  Gabriel. 
Je  suis  Gal)riel  de  Montgoramery,  fils  du  comte  Jacques 
de  Monigommery,  que  vons  devez  vous  rappeler,  sire. 

—  Le  fils  du  comte  de  Montgommery  !  s'écria  en  se 
levant  le  roi.  qui  pâlit. 

Madame  Diane  recula  aussi  son  fauteuil  avec  un  mouve- 
ment de  terreur. 

—  Oui,  sire,  reprit  tranquillement  Gabriel,  je  suis  le  vi- 
comte de  Montgommery,   qui  en  échange  du  service  qu'il 


vous  rendra   en  maintenant   huit   jours  Saint-Quentin,   vous 
demande  seulement  la  liberté  de  son  père. 

—  \'otre  père,  monsieur  :  dit  le  roi,  votre  père  est  mort, 
a  disparu   que  sais-je?  J'ignore,  mol,  où  est  votre  père? 

—  Mais  '  mol,  sire,  je  le  sais,  reprit  Gabriel  qui  surmonta 
une  appréhension  terrible.  Mon  pore  est  au  Chàtelet  depuis 
dix-huit  ans  attendant  la  mon  divine  ou  la  pitié  royale. 
Mon   père   est   vivant,   j'en    suis   sûr.    Pour   son   crime,    Je 

—  L'ignorez- vous?  demanda  le  roi  sombre  et  fronçant  le 

sourcil 

—  Je  l'ignore  sire  ;  et  la  faute  doit  être  grave  pour 
avoir  méi'ilé  uiie  captivité  si  longue;  mais  elle  n'est  pas 
irrémissible,  puisqu'elle  n'a  pas  mérité  la  mort.  Sire,  écou- 
tez-moi. En  dix-huit  ans,  la  justice  a  eu  le  temps  de  s  en- 
dormir et  la  clémence  de  se  réveiller.  Les  passions  humaines, 
qu'elles  nous  fassent  méchans  ou  bons,  ne  résistent  pas  .i 
une  si  longue  durée.  Mon  père,  qui  est  entré  homme  en  pri- 
son en  sortirait  vieillard.  Si  coupable  qu'il  soit,  n'a-t-il  pas 
assez  expié  ■  et  si.  par  hasard,  la  punition  avait  été  trop 
se'vère,  n'est-il  pas  trop  faible  pour  se  souvenir?  Rendez  a 
la  vie  sire  un  pauvre  prisonnier  désormais  sans  impor- 
tance 'Rappelez-vous,  roi  chrétien,  les  paroles  du  symbole 
chrétien,  et  pardonnez  les  offenses  d'autrui  pour  que  les 
vôtres    vous    soient    pardonnées. 

Ces  derniers  mots  lurent  prononcés  d'un  ton  significatif, 
qui  fît  que  le  roi  et  madame  de  Valentinois  se  regardèrent 
comme  pour  s'interroger  l'un  1  autre  avec  épouvante. 

Mais  Gabriel  ne  voulait  toucher  lue  délicatement  le  point 
douloureux  de  leurs  consciences,  et  il  se  hâta  de  reprendre; 
—  Remarquez.  Sire,  que  je  vous  parle  en  sujet  obéissant 
et  dévoué.  Je  ne  viens  pas  vous  dire  ;  Mon  père  n'a  pas  été 
jugé  mon  père  a  été  condamné  secrètement  sans  avoir  été 
entendu  et  cette  injustice  ressemble  bien  à  de  la  vengeance... 
donc  mol,  son  fils,  je  vais  en  appeler  hautement  devant  la 
noblesse  de  France  de  l'arrêt  clandestin  qui  la  frappe  ;  je 
vais  dénoncer  publiquement  à  tout  ce  qui  porte  une  épée 
l'injure  qu'on  nous  a  faite  a  tous  dans  la  personne  d'un 
gentilhomme... 
Henri    fit    un    mouvement. 

—  Je  ne  viens  pas  vous  dire  cela.  Sire,  continua  Gabriel. 
Je  sais  qu'il  est  des  nécessités  suprêmes  plus  fortes  que  ia 
i  loi  et  le  droit,  où  l'arbitraire  est  encore  le  moindre  danger. 
Je  respecte,  comme  mon  père  les  respecterait  sans  doute,  les 
secrets  d'un  passé  déjà  loin  de  nous.  Je  viens  vous  deman- 
der seulement  de  me  permettre  de  racheter  par  une  action 
glorieuse  et  libératrice  le  reste  de  la  peine  .de  mon  père. 
Je  vous  offre  pour  sa  rançon  de  soustraire  pendant  une  se- 
maine Saint-Quentin  aux  ennemis,  et,  si  cela  ne  suffit  pas, 
tenez  !  de  compenser  la  perte  de  Saint-Quentin  en  reprenant 
aux  Espagnols  ou  bien  aux  .anglais  une  autre  ville!  Cela 
vaut  bien,  en  somme,  la  liberté  d'un  vieillard.  Eh  bien  I  je 
ferai  cela!  Sire,  et  plus  encore  !  car  la  cause  qui  arme  mon 
bras  est  pure  et  sainte,  ma  volonté  est  forte  et  hardie,  et 


je  sens  que  Dieu  sera  avec  moi. 

Madame  Diane  ne  put  retenir  un  sourire  d'incrédulité 
devant  cette  héroïque  confiance  de  jeune  homme  qu'elle  ne 
savait  pas  et  ne  pouvait  pas  comprendre. 

—  Je  comprends  votre  sourire,  madame,  reprit  Gabriel 
avec  un  regard  mélancolique  ;  vous  croyez  que  je  succom- 
berai à  cette  grande  tâche,  n'est-il  pas  vrai?  Mon  Dieu! 
c'est  possible.  Il  est  possible  que  mes  pressentimens  me 
mentent.  Mais  quoi  !  alors  je  mourrai.  Oui,  madame,  oui. 
Sire  si  les  ennemis  entrent  a  Saint-Quentin  avant  la  fin  du 
huitième  jour,  je  me  ferai  tuer  sur  la  brèche  de  la  ville  que 
je  n'aurai  pas  su  défendre.  Dieu,  mon  père  et  vous,  ne 
pouvez  m'en  demander  davantage.  Ma  destinée  aura  été 
ainsi  accomplie  dans  le  sens  qu'aura  voulu  le  Seigneur  : 
mon  père  mourra  dans  son  cachot  comme  je  serai  mort  sur 
le  champ  de  bataille,  et  vous,  vous  serez  débarrassé  naturel- 
lement de  la  dette  en  même  temps  que  du  créancier.  Vous 
pouvez  donc   être  tranquille. 

—  C'est  assez  juste  au  moins  ce  qu'il  dit  là!...  murmura 
Diane  à  l'oreille  du  roi  tout  pensif. 

Cependant,  elle  reprit  en  s'adressant  à  Gabriel,  tandis 
que   Henri  gardait  ce  silence  rêveur. 

—  Même  dans  le  cas  où  vous  succomberiez,  monsieur,  lais- 
sant votre  œuvr»  inaccomplie,  nest-il  pas  dllflcile  de  sup- 
poser qu'il  ne  vous  survivra  aucun  héritier  de  votre  créance, 
aucun  confident  de  votre  secret? 

—  Je  vous  jure  sur  le  salut  de  mon  père,  dit  Gabriel,  que, 
mol  mort,  tout  mourra  avec  moi,  et  que  nul  n'aura  le  droit 
ni  le  pouvoir  d'importuner  Sa  Majesté  là-dessus.  Je  me 
soumets  d'avance,  je  le  répète,  aux  desseins  de  Dieu,  comme 

I  vous  devrez,  sire,  reconnaître  son  intervention  s  il  me 
prête  la  force  nécessaire  pour  accomplir  mon  grand  pro- 

'  jet  Mais  dès  à  présent,  si  je  péris,  je  vous  dégage  de  toute 
obligation  comme  de  toute  responsabilité,  sire;  du  moins 
envers  les  hommes  ;  car  les  droits  du  Très-Haut  ne  .se  rres- 

1       Henri  frissonna;  mais  cette  âme  naturellement  irrésolue 


*;8 


ALEX.\NDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


ne  savait  quelle  décision  prendre,  et  le  faible  prince  se  tour- 
nait vers  madame  de  Poitiers  comme  pour  lui  demander 
aide   et   conseil. 

Celle-ci,  qui  comprenait  bien  ces  incertitudes,  auxquelles 
elle  était  habituée,  reprit  avec  un  singulier  sourire  : 

—  Est-ce  que  ce  n'est  pas  votre  avis,  sire,  que  nous  de- 
vons croire  à  la  parole  de  monsieur  dExmès,  qui  est  un 
gentilhomme  loyal  et  tout  à  fait  chevaleresque,  ce  me 
semble?  Je  ne  sais  pas  si  sa  demande  est  ou  non  fondée. 
«t  le  silence  de  Votre  Majesté  à  cet  égard  ne  permet  ni  a 
moi  ni  à  personne  datflrmer  rien,  et  laisse  tous  les  doutes 
•subsister  là-dessus.  Mais,  â  mon  humble  avis,  sire,  on  ne 
peut  pas  rejeter  une  offre  aussi  généreuse  ;  et,  si  jetais  que 
de  vous,  j'engagerais  volontiers  à  monsieur  d  Exmes  ma 
parole  rovale  de  lui  accorder,  s'il  réalisait  ses  héroïques 
et  aventureuses  promesses,  la  grâce,  queUe  quelle  fut,  qu  U 
me  demanderait  à  son  retour. 

—  .\h  !  madame,  cest  tout  ce  que  je  souhaite,  demanda 

—  Un  dernier  mot  pourtant,  reprit  Diane.  Comment, 
ajouta-t-elle  en  fixant  sur  le  jeune  homme  son  regard  pé- 
nétrant comment  et  pourquoi  vous  ètes-vous  décidé  a  par- 
ler d'un  mvstiie.  qui  me  paraît  d'importance,  devant  moi, 
devant  une  femme,  assez  indiscrète  peut-être,  et  fort  étran- 
gère à  tout  ce  secret,  je  suppose  ? 

—  J'avais  deux  raisons,  madame,  répondit  Gabriel  avec 
un  sang-froid  parfait.  Je  pensais  d'abord  qu'aucun  secret 
ne  pouvait  et  ne  devait  subsister  pour  vous  dans  le  cœur  de 
Sa  Majesté.  Je  ne  vous  apprenais  donc  que  ce  que  vous 
auriez  su  plus  tard,  ou  ce  que  vous  saviez  déjà.  Ensuite, 
j'espérais,  ce  qui  est  arrivé,  que  vous  daigneriez  m'ap- 
puyer  auprès  du  roi,  que  vous  l'exciteriez  à  m'envoyer  à 
cette  épreuve,  et  que  vous,  femme,  vous  seriez  encore, 
comme  vous  avez  dû  l'être  toujours,  du  parti  de  la  clémence. 

U  eût  été   impossible  à  l'observateur  le  plus  attentif  de 


pleine  d  épouvante  ;  dire  à  Diane  de  Castro  tout  ce  qu'il  at- 
tendait maintenant  de  l'avenir,  et  puiser  dans  ses  regards 
le  courage  dont  il  allait  avoir  tant  besoin. 

Il  savait  qu  elle  était  entrée  au  couvent,  mais  dans  quel 
couvent?  Ses  femmes  ne  l'y  avaient  peut-être  pas  suivie, 
et  il  se  dirigea  vers  le  logement  qu'elle  occupait  autrefois 
au  Louvre,  afin  d'interroger  Jacinthe. 

Jacinthe  avait  accompagné  sa  maîtresse  ;  mais  Denise  la 
seconde  suivante,  était  restée,  et  ce  fut  elle  qui  reçut  Ga- 
briel. 

—  Ah  !  monsieur  d'Exmès  !  s'écria-t-elle.  Soyez  le  bien- 
venu !  est-ce  que  vous  m'apportez  des  nouvelles  de  ma 
bonne   maîtresse,   par  hasard? 

—  Je  venais,  au  contraire,  en  chercher  auprès  de  vous. 
Denise,  dit  Gabriel. 

—  .\h  :  Sainte-Vierge  i  je  ne  sais  rien  de  rien,  et  vous 
m'en  voyez  tout  justement  alarmée. 

—  Et  pourquoi  cette  inquiétude.  Denise  7  demanda  Ga- 
briel qui  commençait  à  être  assez  inquiet  lui-même. 

—  Quoi  donc  !  reprit  la  suivante  :  vous  n'ignorez  pas 
sans  doute,  où  madame  de  Castro  se  trouve  maintenant? 

—  Si  fait  !  je  l'ignore  entièrement.  Denise,  et  c'est  ce  que 
j'espérais  apprendre  de  vous. 

—  Jésus  I  Eh  bien  :  monseigneur,  ne  s'est-elle  pas  avisée, 
il  y  a  un  mois,  de  demander  au  roi  la  permission  de  se 
retirer  au  couvent. 

—  Je  sais  cela;  après? 

—  Après  ;  C'est  là  justement  qu'est  le  terrible.  Car.  savez- 
vous  quel  couvent  elle  a  choisi  ?  celui  des  Bénédictines  1 
dont  son  ancienne  amie,  sœur  Monique,  est  la  supérieure, 
à  Saint-Quentin,  monseigneur;  à  Saint-Quentin,  actuelle- 
ment assiégée  et  peut-être  prise  par  ces  païens  d'Espagnols 
et  d'Anglais.  Elle  n'était  pas  arrivée  de  quinze  jours,  moD- 

!    seigneur,  qu'on  a  mis  le  siège  devant  la  place. 

—  Oh  !   s'écria    Gabriel,    le   doigt   de    Dieu   est    dans   tout 


ainsi  mon  courage  et  mes  forces.  Merci.  Denise.  Voici  pour 
tes  bons  renseignements,  ajouta-t-il.  en  lui  mettant  une 
bourse  dans  les  mains.  Prie  le  ciel  pour  ta  maîtresse  et 
pour  mol. 

11  redescendit  en  toute  hâte  dans  la  cour  du  Louvre,  où 
Martin-Guerre   l'attendait. 

—  Où  allons-nous  maintenant,  monseigneur?  lui  demanda 
l'écuyer. 

—  Là  où  le  canon  retentit.  Martin,  à  Saint-Quentin  !  à 
Saint-Quentin  !  il  faut  que  nous  y  soyons  après-demain,  et 
nous  partons  dans  une  heure,  mon  brave. 

—  Ah  I  tant  mieux  I  s'écria  Martin  O  grand  saint  Martin, 
mon  patron,  ajouta-t-il  ;  je  me  résigne  encore  à  être  bu- 
veur, joueur  et  paillard.  Mais  je  me  jetterais,  je  vous  en 
préviens,  à  travers  les  bataillons  ennemis,  si  jamais  j'étais 
lâche. 


XXVI 


démêler  dans  l'accent  de  Gabriel  la  moindre  intention  diro-    i    ceci.  Il  anime  toujours  en  moi  le  fils  par  l'amant  et  double 
nie    et  sur  ses  traits  impassibles  le  plus  imperceptible  sou-   '      •     ■  -  ..._..... 

rire  de  dédain  :  le  regard  perçant  de  madame  Diane  y  per- 
dit sa  peine. 

Elle  répondit  à  ce  qui  pouvait  être,  après  tout,  un  com- 
liliment.  par  une  légère  inclinaison  de  tête. 

—  Permettez-moi  encore  une  question,  monsieur,  reprit- 
elle,  cependant.  Une  circonstance  qui  pique  ma  curiosité, 
voilà  tout.  Comment  donc,  vous,  si  jeune,  pouvez-vous  être 
en  possession  d'im  secret  de  dix-huit  années? 

—  Je  vous  répondrai  d'autant  plus  volontiers,  madame, 
dit  Gabriel  grave  et  sombre,  que  ma  réponse  doit  servir  à 
vous  convaincre  de  l'intervention  de  Dieu  dans  tout  ceci. 
Un  écuyer  de  mon  père,  Perrot  d'Avrigny,  tué  dans  les  évé- 
nemens"  qui  ont  amené  la  disparition  du  comte,  est  sorti  de  '; 
sa  tombe,  par  la  permission  du  Seigneur,  et  m'a  révélé  ce  , 
que    je  viens   de   vous   dire. 

A  cette  réponse  faite  d'un  ton  solennel,  le  roi  se  dressa 
debout,  pâle  et  la  poitrine  haletante,  et  madame  de  Poitiers 
elle-même,  malgré  ses  nerfs  d'acier,  ne  put  s'empêcher  de 
Irémir.  Dans  cette  époque  superstitieuse,  où  l'on  croyait  vo- 
lontiers aux  apparitions  et  aux  spectres,  la  parole  de  Ga- 
briel, dite  avec  la  conviction  de  la  vérité  même,  devait  être 
effrayante,  en  effet,  pour  deu.x  consciences  bourrelées. 

—  Cela  suffit,  monsieur,  dit  précipitamment  le  roi  d'une 
voix  émue,  et  tout  ce  que  vous  me  demandez,  je  vous  l'ac- 
corde.  .\llez  !   allez  ! 

—  Ainsi,  reprit  Gabriel,  je  puis  partir  sur-le-champ  pour 
Saint-Quentin,  confiant  dans  la  parole  de  Votre  Majesté? 

—  Oui,  partez,  monsieur,  dit  le  roi  qui.  malgré  les  re- 
•gards  d'avertissement  de  Diane,  avait  grand  peine  à  se  re- 
mettre de  son  trouble  :  partez  tout  de  suite  ;  faites  ce  que 
vous  avez  promis,  et  je  vous  donne  ma  parole  de  roi  et  de 
gentilhomme  que  je  ferai  ce  que  vous  voudrez. 

Gabriel,  la  joie  au  cœur,  s'inclina  devant  le  roi  et  devant 
4a  duchesse,  puis  sortit  sans  prononcer  d'autre  parole, 
comme  si,  ayant  obtenu  ce  qu  il  désirait,  il  n'avait  plus 
maintenant  une  seule  minute  à  perdre. 

—  Enfin  !  il  n'est  plus  là  !  dit  Henri,  respirant,  comme 
soulagé  d'un  poids  énorme 

—  Sire,  reprit  madame  de  Poitiers,  calmez-vous  et  maî- 
trisez-vous. Vous  avez  failli  vous  trahir  devant  cet  homme. 

—  C'est  que  ce  n'est  pas  un  homme,  madame,  dit  le  roi 
rêveur,  c'est  mon  remords  qui  vit,  c'est  ma  conscience  qui 
parle. 

Eh  bien  ;  sire,  reprit  Diane  qui  se  remettait,  vous  avez 

très  bien  fait  d'accorder  à  ce  Gabriel  sa  requête,  et  de  l'en- 
voyer là  où  11  va  ;  car.  je  me  trompe  fort,  ou  votre  remords 
va  mourir  devant  Saint-Quentin,  et  vous  serez  débarrassé 
•de  votre  conscience. 

Le  cardinal  de  Lorraine  rentra  en  ce  moment  avec  la 
lettre  qu'il  venait  d'écrire  à  son  frère,  et  le  roi  n'eut  pas  le 
iemps  de  répondre. 

Cependant  Gabriel,  en  sortant  de  chez  le  roi.  le  cœur 
léger,  n'avait  plus  qu'une  pensée  dans  le  monde  et  qu'un 
désir":   revoir,    plein   d'espérance,   celle   qu'il   avait   quittée 


JEAN  PEUQCOT  LE  TISSEBAND 


Il  y  avait  dans  la  maison  de  ville  de  Saint-Quentin  con- 
seil et  assemblée  des  chefs  militaires  et  des  notables  bour- 
geois. On  était  au  15  août  déjà,  et  la  ville  ne  s'était  pas 
rendue  encore,  mais  elle  parlait  fort  de  se  rendre.  La  souf- 
france et  le  dénuement  des  habitans  étaient  au  comble,  et 
puisqu'il  n'y  avait  aucun  espoir  de  sauver  leur  vieille  cité, 
puisque  l'ennemi,  un  jour  plus  tôt,  un  jour  plus  tard, 
devait  s'en  emparer,  ne  valait-il  pas  mieux  abréger  du 
moin's  tant  de  misères. 

Gaspard  de  Coligny.  le  vaillant  amiral,  que  le  conné- 
table de  Montmorency,  son  oncle,  avait  chargé  de  la 
défense  de  la  place,  n'eût  voulu  y  laisser  entrer  l'Espagnol 
qu'à  la  dernière  extrémité.  Il  savait  que  chaque  jour  de 
retard,  si  douloureux  aux  pauvres  assiégés,  pouvait  être  le 
salut  du  royaume.  Mais  que  pouvait-il  contre  le  découra- 
gement et  les  murmures  d'une  population  tout  entière?  La 
guerre  du  dehors  ne  permettait  pas  les  chances  de  la  lutte 
du  dedans,  et,  si  les  habitans  de  Saint-Quentin  se  refu- 
saient un  jour  aux  travaux  qu'on  leur  demandait  aussi 
bien  qu'aux  soldats,  toute  résistance  devenait  inutile.  Il  n'y 
avait  plus  qu  à  livrer  à  Philippe  II.  et  à  son  général  Phi- 
libert-Emmanuel de  Savoie,  les  clefs  de  la  ville  et  la  ciel  de 
la  France. 

Pourtant,  avant  d'en  venir  là,  Coligny  avait  voulu  ten- 
ter un  dernier  eîTort,  et  voilà  pourquoi  il  avait  convo- 
qué cette  assemblée  des  principaux  de  la  ville,  qui  va 
achever  de  nous  renseigner  sur  l'état  désespéré  des  rem- 
parts, et  surtout  sur  l'état  des  courages,  ces  remparts 
meilleurs. 

Au  discours  par  lequel  l'amiral  ouvrit  la  séance  en  fai- 
sant appel  au  patriotisme  de  ceux  qui  l'entouraient,  il  ne 
fut  répondu  que  par  un  morne  silence.  .\Iors  Gaspard  de 


LES  DEUX  DIANE 


49 


Coligny  interpella  directement  le  capitaine  Oger.  un  des 
braves  gentilshommes  qui  lavaient  suivi.  Il  espérait,  en 
commençant  par  les  officiers,  entraîner  les  bourgeois  à  la 
résistance.  Mais  lavis  du  capitaine  Oger  ne  fut  pas,  par 
malheur,  celui  que  l'amiral  attendait. 

—  Puisque  vous  me  faites  l'honneur  de  me  demander 
mon  opinion,  monsieur  l'amiral,  dit  le  capitaine,  je  vous 
la  dirai  avec  tristesse,  mais  avec  franchise  :  Saint-Quentin 
ne  peut  pas  résister  plus  longtemps.  Si  nmis  avions  l'espoir 
de  nous  y  maintenir  seulement  huit  jours  encore,  seule- 
ment quatre  jours,  seulement  deu.\  jours  même,  je  dirais  : 
Ces  deux  jours  peuvent  permettre  a  l'armée  de  s'organiser 
derrière  nous,  ces  deux  jours  peuvent  sauver  la  patrie, 
laissons  tomber  la  dernière  muraille  et  le  dernier  homme, 
et  ne  nous  rendons  pas.  Mais  Je  suis  convaincu  que  le  pre- 
mier assaut,  qui  aura  lieu  dans  une  heure  peut-être,  nous 
livrera  à  l'ennemi.  N'est-il  donc  pas  préférable,  puisqu'il  en 
est  temps  encore,  de  sauver  par  une  capitulation  ce  qui 
peut  être  sauvé  de  la  ville,  et,  si  nous  ne  pouvons  éviter  la 
défaite,  d'éviter  au  moins  le  pillage? 

—  Oui,  oui,  c'est  cela,  bien  dit  ;  c'est  le  seul  parti  rai- 
sonnable, murmura  l'assistance. 

—  Non,  messieurs,  non  I  s'écria  l'amiral,  et  ce  n'est  pas 
de  raison  qu'il  s'agit  ici,  c'est  de  cœur.  Qu'un  seul  assaut 
d'ailleurs  doive  maintenant  introduire  l'Espagnol  dans  la 
place  quand  nous  en  avons  (i^y\  repoussé  cinq,  c'est  ce 
que  je  ne  puis  croire.  Voyons.  Lauxford.  vous  qui  avez  la 
direction  des  travaux  et  des  coni remines,  n'est-ce  pas  que 
les  fortifications  sont  en  assez  bon  état  pour  tenir  long- 
temps encore?  Parlez  sincèrement,  ne  faites  les  choses  ni 
meilleures  ni  pires  qu'elles  ne  sont.  Nous  sommes  réunis 
p«ur  connaître  la  vérité,  c'est  la  vérité  que  je  vous  de- 
mande. 

—  Je  vais  donc  vous  la  dire,  reprit  1  ingénieur  Lauxford, 
ou  plutôt  les  faits  vous  la  diront  mieux  que  moi  et  sans 
flatterie.  Il  suffira  pour  cela  que  vous  examiniez  avec  moi 
par  la  pensée  les  points  vulnérables  de  nos  remparts. 
Monsieur  l'amiral,  quatre  portes  y  sont  ouvertes,  à  l'heure 
qu'il  est.  à  l'ennemi,  et  je  m  étonne,  s'il  faut  l'avouer, 
qu'il  n'en  ait  pas  profité  déjà  D'abord,  au  boulevard  Saint- 
Martin,  la  brèche  est  si  large  que  vingt  hommes  de  front  y 
pourraient  passer.  Nous  avons  perdu  là  plus  de  deux  cents 
hommes,  murs  vlvans.  qui  ne  pourront  pas  pourtant  sup- 
pléer aux  murs  de  pierre  .\  la  porte  Saint-Jean,  la  grosse 
tour  seule  reste  debout,  et  la  meilleure  partie  de  la  cour- 
tine est  abattue.  Il  y  a  bien  là  une  contremine  toute 
fermée  et  apprêtée  ;  mais  je  crains,  si  l'on  en  fait  usage, 
qu'elle  ne  fasse  crouler  cette  grosse  tour  qui  seule  tient 
encore  les  assaillans  en  échec,  et  dont  les  ruines  leur  ser- 
viraient d'échelles.  .\u  hameau  de  Rémicourt.  les  tran- 
chées des  Espagnols  ont  percé  le  revers  du  fossé,  et  Us  s'y 
sont  établis  à  l'abri  d'un,  mantelet  sous  lequel  ils  attaquent 
sans  relâche  les  murailles.  Enfin,  du  coté  du  faubourg 
d'Isle.  vous  savez,  monsieur  l'amiral,  que  les  ennemis  sont 
maîtres  non  seulement  des  fossés,  mais  encore  du  boule- 
vard et  de  l'abbaye,  et  ils  s'y  sont  logés  si  bien  qu'il  n'est 
plus  guère  possible  de  leur  faire  du  mal  sur  ce  point-là, 
tandis  qu'eux,  pas  à  pas.  gagnent  le  parapet  qui  n'a  que 
cinq  à  six  pieds  d'épaisseur,  avec  leurs  batteries  prennent 
en  flanc  les  travailleurs  du  boulevard  de  la  Reine,  et  leur 
causent  un  dommage  tel  qu'on  a  du  renoncer  à  les  retenir 
à  l'ouvrage.  Le  reste  des  remparts  se  soutiendrait  peut- 
être  :  mais  ce  sont  là  quatre  blessures  mortelles  et  par  où 
la  vie  de  la  cité  doit  s'échapper  bientôt,  monseigneur.  Vous 
m'avez  demandé  la  vérité,  je  vous  la  donne  dans  toute 
sa  tristesse,  laissant  à  votre  sagesse  et  à  votre  prévoyance 
le  soin  de  s'en  servir. 

Là-dessus,  les  murmures  de  la  foule  recommencèrent, 
et.  si  personne  n'osait  prendre  tout  haut  la  parole,  chacun 
disait  tout  has  : 

—  Le  mieux  est  de  se  rendre  et  de  ne  pas  courir  les 
chances  désastreuses  d'un   assaut. 

Mais  l'amiral  reprit  sans  se  décourager  : 

—  Voyons,  messieurs,  un  mot  encore.  Comme  vous  l'avez 
dit.  monsieur  Lauxford,  si  nos  murs  nous  font  défaut,  nous 
avons,  pour  y  suppléer,  de  vaillans  soldats,  vivans  remparts 
Avec  eux,  avec  le  concours  zélé  des  citoyens,  n'est-ll  pas 
possible  de  retarder  de  quelques  jours  la  prise  de  la  ville? 
(Et  ce  qui  serait  encore  honteux  aujourd  hui  deviendrait 
glorieux  alors!)  Oui,  les  fortifications  »ont  trop  faibles. 
J  en  conviens,  mais  enfin  nos  troupes  sont  assez  nombreuses. 
n'est-il   pas    vrai,   monsieur   de   Rambouillet? 

—  Monsieur  l'amiral,  dit  le  capitaine  invoiiué.  si  nous 
étions  là-bas  sur  la  place,  au  milieu  de  la  foule  qui  attend 
les  résultats  de  nos  délibérations,  je  vous  répondrais  :  Oui  ; 
car  11  faudrait  Inspirer  à  tous  espoir  et   confiance. 

Mais  ici,  en  conseil,  devant  des  courages  éprouvés.  Je 
n'hésite  pas  à  vous  dire  qu'en  vérité  les  hommes  ne  sont 
pas  sutflsans  pour  le  rude  et  périlleux  service  que  nous 
avons  à  faire.  Nous  avons  donné  des  armes  à  tous  ceux 
qui  étaient  en  état  d'en   porter.  Les  autres  sont  employés 

LB6  r>Ei;x  niAM! 


aux  travaux  de  la  défense,  et  enfans  et  vieillards  y  contri- 
buent. Les  femmes  elles-mêmes  nous  aident  en  secourant 
et  en  soignant  les  blessés.  Pas  un  bras  enfin  n'est  inutile, 
et  cependant  les  bras  manquent.  Il  n'y  a  pas  sur  aucun 
point  des  remparts  un  homme  de  trop,  et  souvent  il  y 
en  a  trop  peu.  Mais  on  a  beau  se  multiplier,  on  ne  peut 
faire  que  cinquante  hommes  de  plus  ne  soient  tout  à  lait 
nécessaires  à  la  porte  Saint-Jean,  et  cinquante  autres  au 
moins  au  boulevard  Saint-Martin.  La  défaite  de  Saint-Lau- 
rent nous  a  privés  des  défenseurs  que  nous  pouvions  espé- 
rer, et,  si  vous  n'en  attendez  pas  de  Paris,  monseigneur, 
c'est  à  vous  de  considérer  si.  dans  une  extrémité  semblable, 
11  y  a  lieu  de  hasarder  le  peu  de  forces  qui  nous  restent, 
et  ces  débris  de  notre  vaillante  gendarmerie,  qui  peuvent  si 
efficacement  encore  servir  à  conserver  d'autres  places,  et 
peut-être  à  préserver  la  patrie. 

Toute    rassemblée    appsya   et    approuva    ces    paroles    de 
ses  murmures,  et  la  lointaine  clameur  de   la  foule  pressée 
autour  de  la  maison   de  ville    les   commenta  plus  éloquem- 
ment  encore. 
Mais  alors  une  voi.K  de   tonnerre    cria"  : 
—  Silence  ! 

Et  tous  en  effet  se  turent,  car  celui  qui  parlait  si  haut 
et  si  ferme,  c'était  Jean  Peuquoy,  le  syndic  de  la  corpora- 
tion des  tisserands,  un  citoyen  très  estimé,  très  écouté,  et 
un   peu  redouté  par  la  ville. 

Jean  Peuquoy  était  le  type  de  cette  brave  race  bourgeoise 
qui  aimait  sa  Cité  à  la  fois  comme  une  mère  et  comme  un 
enfant,  l'adorait  et  la  grondait,  vivait  pour  elle  toujours 
et  mourait  pour  elle  au  besoin.  Pour  l'honnête  tisserand, 
il  n'y  avait  au  monde  que  la  France,  et  en  France  que  Saint- 
Quentin.  Nul  ne  connaissait  comme  lui  l'histoire  et  les  tra- 
ditions de  la  ville,  les  vieilles  coutumes  et  les  vieilles  lé- 
gendes. Il  n'y  avait  pas  un  quartier,  pas  une  rue.  pas  une 
maison  qui,  dans  le  présent  et  clans  le  passé,  eut  quelque 
chose  de  caché  pour  Jean  Peuquoy.  C'était  le  municipe 
incarné.  Son  atelier  était  la  seconde  Grand'place,  et  sa 
maison  de  bois  de  la  rue  Saint-Martin  lautre  maison  de 
ville.  Cette  vénérable  maison  se  faisait  remarquer  par  une 
enseigne  assez  étranga  :  une  navette  couronnée  entre  les 
bois  d'un  cerf  dix-cors.  Un  des  aïeux  de  Jean  Peuquoy  (car 
Jean  Peuquoy  comptait  des  aïeux  comme  un  gentilliomme  !) 
tisserand  comme  lui.  cela  va  sans  dire,  et.  de  plus,  tireur 
d'arc  renommé,  avait  à  plus  de  cent  pas  crevé  de  deux 
coups  de  flèche  les  deux  yeux  de  ce  beau  cerf.  On  voit  en- 
core à  Saiiit-Quentîîi,  rue  Saint-Martin,  la  magnifique  ra- 
mure. .4  dix  lieues  à  la  ronde  on  connaissait  alors  la  ma- 
gnifique ramure  et  le  tisserand.  Jean  Peuquoy  était  donc 
comme  la  ci*é  vivante,  et  chaque  habitant  de  Saint-Quen- 
tin   en   l'écoutant   entendait   parler   sa  patrie. 

Voilà  pourquoi   pas  un  ne  bougea  plus   quand  la  voix  du 
tissei-and,    au    milieu    des    rumeurs,    cria  :    silence  ! 

—  Oui.  silence  !  reprit-il,   et   prêtez-moi,   mes  bons  compa- 
triotes et  chers  amis,  une  minute  d'attention,  je  vous  prie. 
Regardons,  s'il  vous  plaît,  ensemble  ce  que  nous  avons  fait 
déjà,   cela   nous   instruira   peut-être   de    ce   que   nous   avons 
à   faire.    Quand   l'ennemi    est   venu   mettre   le   siège   devant 
nos  murs,  quand  nous  avons  vu  sous  la  conduite  du  redou- 
table Philibert-Emmanuel  tous  ces  Espagnols.  Anglais,  .Alle- 
mands   et    Wallons,     s'abattre    comme    des    sauterelles    de 
malheur  autour  de   notre    ville,   nous  avons    bravement    ac- 
cepté notre  Sort,  n'est-ce  pas?  Nous  n'avons  pas  murmuré, 
nous  navoiis   pas  accusé   la  Providence  de  ce  qu'elle  mar- 
quait justement    Saint-Quentin  comme  la  victime  expiatoire 
de  la  France.  Loin  de  là,  monseigneur  l'amiral  nous  rendra 
cette  justice,    du  jour   même  où   il  est  arrivé  ici,    nous  ap- 
portant le  secours  de  son  expérience  et  de  son  courage,  nous 
avons  tâché  d'aider  ses  projets  de  nos  personnes  et   de  nos 
biens.   Nous  avons  livré  nos  provisions  et  nos  biens,  donné 
notre   argent,   et    pris   nous-mêmes    l'arbalète,   la    pique   ou 
la   pioche    Ceux   de  nous   qui   n'étaient   pas   sentinelles   sur 
les  remparts,  se  faisaient  ouvriers  dans  la  ville.  Nous  avons 
contribué    à    discipliner    et    à    réduire    les    paysans    mutins 
des    environs   qui   refusaient    de    payer    de    leur    travail    le 
refuge  que  nous   leur  avions  donné.  Tout  ce  qu'on  pouvait 
demander  enfin   à  des  hommes  dont   la  guerre  n'est   pas  le 
métier    nous  l'avons  lait,  que  je  crois.  Aussi  espérions-nous 
que  le  roi  notre  Sire   penserait   bientôt   à  ses  braves  Saint- 
(.jupntinois  et  nous  enverrait  prompte  assistance.  Ce  qui  est 
arrivé    Monsieur  le  connétable  de  Montmorency  est  accouru 
pour  chasser  d  ici  les  troupes  de  Philippe  11,  et  nous  avons 
remercié   Dieu  et  le   roi.    Mais  la   fatale  journée    de   Samt- 
Laurent   a   en   quelques   heures   an.'Mnti   nos   espérances.   Le 
connétable   a    été   pris,    son   armée   détruite,   et    nous   voila 
plus  abaïuionnés  que  jamais.   11  y  a  de  cela  cinq  jours,  et 
1  ennemi   a    mis   à   profit   ces    cinq   journées.    Trois   assauts 
acharnés  nous  ont  coûté  plus  de  deux  cents  hommes  et  des 
pans  entiers  de   muraille.  Le  canon  ne  cesse  plus   de  ton- 
ner   et     tenez     il   accompagne   encore   mes   paroles.    Noas, 
cependant,   nous   ne   voulons    pas  l'entendre,    et   nous   écou- 
tons seulement  du  côté  de  Paris  si  quelque  bruit  n'annonce 


! 


ALEXANDRE  DtMAS  ILLUSTRE 


pas  un  secours  nouveau,  liais  rien  )  les  dernières  ressources 
sont,  à  ce  qu'il  parait,  pour  le  moment  épuisées.  Le  roi  nous 
délaisse,  et  a  bien  autre  chose  à  faire  qu'à  songer  à  nous. 
Il  faut  qu'il  rallie  là-bas  ce  qui  lui  reste  de  forces,  il 
faut  qu  il  sauve  le  royaume  avant  une  ville,  et.  s'il  tourne 
quelquefois  encore  les  yeux  et  la  pensée  vers  Saint-Quentin, 
c'est  pour  se  demander  si  son  agonie  laissera  à  la  France 
le  temps  de  vivre.  Mais  d'espoir,  mais  de  cliances  de  salut 
ou  de  secours,  il  n'y  en  a  plus  pour  nous  maintenant,  chers 
concitoyens  et  amis  ;  monsieur  de  Rambouillet  et  monsieur 
de  Lauxford  ont  dit  la  vérité.  Les  murs  et  les  soldats  nous 
manquent,  notre  vieille  cité  se  meurt,  nous  sommes  aban- 
donnés, désespérés,  perdus  I 

—  Oui  !  oui  !  cria  tout  d'une  voix  l'assemblée,  il  faut  se 
rendre,   il  faut  se  rendre. 

—  Non  pas,    reprit  Jean   Peuquoy,  11  faut  mourir. 

Le  silence  de  l'étonnement  succéda  à  cette  conclusion 
inattendue.  Le  tisserand  en  profita  pour  reprendre  avec 
plus  d'énergie. 

—  11  faut  mourir.  Ce  que  nous  avons  fait  déjà  nous  com- 
mande ce  qui  nous  reste  à  faire.  Messieurs  Lauxford  et  de 
Rambouillet  disent  que  nous  ne  pouvons  pas  résister.  Mais 
monsieur  de  Coligny  dit  que  nous  devons  résister.  Résistons  ! 
Vous  savez  si  je  suis  dévoué  à  notre  bonne  ville  de  Saint- 
Quentin,  mes  compatriotes  et  frères.  Je  l'aime  comme  j'ai- 
mais ma  vieille  mère,  en  vérité.  Chacun  des  boulets  qui 
vient  frapper  ses  vénérables  murailles  semble  m'atteindre 
au  cœur.  Et  pourtant,  quand  le  général  a  parlé,  je  trouve 
qu'il  faut  obéir.  Que  le  bras  ne  se  révolte  pas  contre  la 
tète,  et  que  Saint-Quentin  périsse  !  monsieur  l'amiral  sait 
ce  qu'il  fait  et  ce  qu'il  veut.  Il  a  pesé  dans  sa  sagesse  les 
destinées  d'une  ville  et  les  destinées  de  la  France.  Il  trouve 
bon  que  Saint-Quentin  meure  comme  une  sentinelle  à  son 
poste,  c'est  bien.  Celui  qui  murmure  est  un  lâche,  et  celui 
qui  désobéit  un  traître."  Les  murs  croulent,  faisons  des  murs 
avec  nos  cadavres,  gagnons  une  semaine,  gagnons  deux 
jours,  gagnons  une  heure  au  prix  de  tout  notre  sang  et  de 
tous  nos  biens,  monsieur  l'amiral  n'ignore  pas  ce  que 
tout  cela  vaut,  et  puisqu'il  nous  demande  tout  cela  c'est 
qu'il  le  faut.  Il  rendra  ses  comptes  à  Dieu  et  au  roi,  cela 
ne  nous  regarde  pas.  Xous,  notre  affaire  est  de  mourir 
quand  il  nous  dit  ;  mourez.  Que  la  conscience  de  monsieur 
de  Coligny  s'arrange  du  reste.  Il  est  responsable,  soyons 
soumis. 

Après  ces  sombres  et  solennelles  paroles,  tous  se  turent  et 
baissèrent  la  tête,  et  Gaspard  de  Coligny  comme  les  autres, 
et  plus  que  les  autres.  C'était  en  effet  un  rude  poids  que 
celui  dont  le  chargeait  le  syndic  des  tisserands,  et  il  ne 
put  s'empêcher  de  frémir  en  songeant  à  toutes  ces  exis- 
tences dont  on   le  faisait   comptable. 

—  Je  vois  à  votre  silence,  amis  et  frères,  reprit  Jean  Peu- 
quoy,  que  vous  m'avez  compris  et  approuvé.  Mais  on  ne 
peut  pas  demander  à  des  époux  et  des  pères  de  condamner 
tout  haut  leurs  enfans  et  leurs  femmes.  Se  taire  ici,  c'est 
répondre.  Vous  laissez  monsieur  l'amiral  faire  vos  femmes 
veuves  et  vos  enfans  orphelins  :  mais  .vous  ne  pouvez,  n'est- 
ce  pas,  prononcer  leur  arrêt  vous-mêmes?  c'est  juste.  Xe 
dites  rien  et  mourez.  Nul  n'aurait  la  cruauté  d'exiger  que 
vous  criiez  :  meure  Saint-Quentin  :  Mais,  si  vos  cœurs  pa- 
triotiques sont,  comme  je  le  crois,  d'accord  avec  le  mien, 
vcus   pouvez  du  moins  crier  :  Vive  la  France  ! 

—  Vive  la  France  !  répétèrent  quelques  murmures  faibles 
comme  des  plaintes  et  lugubres  comme  des  sanglots. 

Mais  alors  tîaspard  de  Coligny  très  ému  et  très  agité  se 
leva  précipitamment. 

—  Ecoutez  !  écoutez  !  s'écria-t-il  ;  je  n'accepte  pas  seul 
une  responsabilité  aussi  terrible;  j'ai  pu  vous  résister  quand 
vous  vouliez  céder  à  l'ennemi,  mais  quand  vous  me  cédez 
à  moi,  je  ne  puis  plus  discuter,  et,  puisqu'enfln  vous  êtes 
dans  celte  assemblée  tous  contre  mon  avis,  et  que  vous  jugez 
tous  votre  sacrifice  inutile... 

—  Je  crois.  Dieu  me  pardonne  !  interrompit  une  voix  forte 
dans  la  foule,  que  vous  allez  aussi  parler  de  rendre  la  ville, 
monsieur  l'amiral  ! 


XXVII 
GABRIEL    A    L'ŒUVRE 

—  Qui  donc  ose  ainsi  m'interrompre?  demanda  Gaspard 
de  Coligny  en  fronçant  le  sourcil. 

~  Moi  !  dit  en  s'avani,ant  un  liomme  revêtu  du  costume 
des  paysans  des  environs  de  Saint-Quentin. 

—  Un  paysan  !  dit  l'amiral. 

—  Non,  pas  un  paysan,  reprit  l'Inconnu,  mais  le  vicomte 
d'Exmês.  capitaine  aux  gardes  du  roi,  et  qui  vient  au  nom 
de  Sa  Majesté. 

—  .Vu  nom  du  rot  !  reprit  la  foule  étonnée. 

—  Au   nom  du   roi,    reprit   Gabriel  ;   et   vous   voyez  qu  il 


n'abandonne  pas  ses  braves  Saint-Quentinois,  et  pense  à  eux 
toujours.  Je  suis  arrivé  déguisé  en  paysan,  il  y  a  trois 
lieures,  et  pendant  ces  trois  heures,  j'ai  vu  vos  murailles 
et  entendu  votre  délibération.  Mais  laissez-moi  vous  dire 
que  ce  que  j'ai  entendu  ne  s'accorde  guère  avec  ce  que 
j'ai  vu.  Qu  est-ce  que  ce  découragement,  bon  tout  au  plus 
pour  vos  femmes,  qui  s'empare  ici  comme  une  panique  des 
plus  fermes  esprits  1  D'où  -vient  que  vous  perdez  ainsi  subi- 
tement tout  espoir  pour  vous  laisser  aller  à  des  craintes 
chimériques?  Quoi!  vous  ne  savez  que  vous  rebeller  contre 
la  volonté  de  monsieur  l'amiral  ou  courber  la  tête  en  vic- 
times résignées?  Relevez  le  front,  vive  Dieu!  non  contre 
vos  chefs,  mais  contre  l'ennemi,  et,  s'il  vous  est  impossible 
de  vaincre,  faites  que  votre  défaite  soit  plus  glorieuse 
qu'un  triomplie.  J'arrive  des  remparts,  et  je  vous  dis  que 
vous  pouvez  tenir  quinze  jours  encore,  et  le  roi  ne  vous  de- 
mande qu'une  semaine  pour  sauver  la  France.  A  tout  ce 
que  vous  venez  d'entendre  dans  cette  salle,  je  veux  répondre 
en  deux  mots,  indiquer  aux  maux  un  remède,  et  aux  doutes 
un  espoir. 

Les  officiers  et  les  notables  se  pressaient  autour  de  Gabriel. 
saisis  déjà  par  l'ascendant  de  cette  volonté  puissante  et 
sympathique. 

—  Ecoutez,  écoutez  !  disaient-ils. 

Ce  fut  au  milieu  du  silence  de  l'intérêt  que  Gabriel  reprit  : 

—  Vous  d'abord,  monsieur  Lauxford,  l'ingénieur,  que 
disiez-vous?  que  quatre  points  faibles  des  remparts  pou- 
vaient ouvrir  des  portes  à  l'ennemi  ?  Voyons  ensemble.  Le 
côté  du  faubourg  d'Isle  est  le  plus  menacé  :  les  Espagnols 
sont  maitres  de  l'abbaye  et  entretiennent  par  là  un  feu  si 
bien  nourri  que  nos  travailleurs  n'osent  plus  s'y  montrer. 
Permettez-moi,  monsieur  Lauxford,  de  vous  indiquer  un 
moyen  très  simple  et  très  excellent  de  les  préserver,  que  j'ai 
vu  employer  à  Civitella  par  les  assiégés,  cette  année  même. 
Il  suffit  pour  mettre  nos  ou-n'iers  a  couvert  des  batteries 
espagnoles,  d'établir  en  travers  du  boulevard  et  de  superpo- 
ser de  vieux  bateaux  remplis  de  sacs  de  terre.  Les  boulets 
se  perdent  dans  celte  terre  molle,  et,  derrière  cet  abri,  nos 
travailleurs  seront  aussi  en  sûreté  que  s'ils  étaient  hors  de 
la  portée  du  canon.  .\u  hameau  de  Remicourt,  les  ennemis, 
garantis  par  un  mantelet,  sapent  tranquillement  la  mu- 
raille, disiez-vous?  J'ai  effectivement  vérifié  le  fait.  Mais 
c'est  là.  monsieur  l'ingénieur,  qu'il  faut  établir  une  contre- 
mine  et  non  à  la  porte  Saint-Jean,  où  la  grosse  tour  rend 
votre  contremine  non  seulement  inutile,  mais  dangereuse. 
Rappelez  donc  vos  mineurs  de  l'ouest  au  sud,  monsieur 
Lauxford,  et  vous  vous  eu  trouverez  bien.  Mais  la  porte 
Saint-Jean,  demanderez-vous,  mais  le  boulevard  Saint-Martin 
vont  donc  demeurer  sans  défense?  Cinquante  hommes  au 
premier  ipoint.  cinquante  au  second  suffisent.  Monsieur  de 
Rambouillet  vient  lui-même  de  nous  le  dire.  Mais,  ,a-t-ll 
ajouté,  ces  cent  liomraes  manquent.  Eh  bien  :  je  vous  les 
amène. 

Un  murmure  de  surprise  et  de  joie  circula  dans  l'audi- 
toire. 

—  Oui,  reprit  Gabriel,  d'un  accent  plus  ferme  en  voyant 
les  esprits  un  peu  ranimés  par  sa  parole,  j'ai  rallié  à  trois 
lieues  d'ici  le  baron  de  Vaulpergues  avec  sa  compagnie  de 
trois  cents  lances.  Nous  nous'sommes  entendus.  J'ai  promis 
de  venir  ici,  à  travers  tous  les  dangers  du  camp  ennemi, 
m'assurer  des  endroits  favorables  où  i!  pourrait  entrer 
dans  la  ville  avec  sa  troupe.  Je  suis  venu,  comme  vous 
voyez,  et  mon  plan  est  fait.  Je  vais  retourner  près  de  Vaul- 
pergues. Nous  partagerons  sa  compagnie  en  trois  corps,  je 
prendrai  moi-même  le  commandement  d'un  des  détache- 
meus,  et.  la  nuit  prochaine,  nuit  sans  lune,  nous  nous  di- 
rigerons, chacun  de  notre  côté,  vers  une  poterne  désignée 
d'.avauce.  Nous  aurons  certes  du  malheur  s'il  n'y  a  qu'une 
de  nos  trois  troupes  qui  échappe  à  l'ennemi  distrait  par 
les  deux  auti'és.  En  tout  cas.  il  y  en  aura  bien  une,  cent 
hommes  déterminés  seront  jetés  dans  la  place,  et  ce  ne  sont 
pas  les  provisions  qui  manquent.  Les  cent  hommes  seront 
postés,  comme  je  le  disais,  à  la  porte  Saint-Jean  et  au  bou- 
levard Saint-Martin,  et  dites-moi  maintenant,  monsieur 
Lauxford.  monsieur  de  Rambouillet,  dites-moi  quel  point  des 
murailles  pourra  encore  livrer  à  l'ennemi  un  passage  facile? 

Une  acclamation  universelle  accueillit  ces  bonnes  paroles 
qui  venaient  de  réveiller  si  puissamment  l'espoir  dans  tous 
ces  cœurs  découragés. 

—  Oh  !  maintenant,  s'écria  Jean  Peuquoy,  noiis  pourrons 
combattre,   nous  pourrons  vaincre. 

—  Combattre,  oui.  vaincre,  je  ne  l'ose  espérer,  reprit  avec 
autorité  Gabriel  ;  je  ne  veux  pas  vous  faire  la  situation 
meilleure  qu  elle  n'est,  je  vwulais  seulement  qu'on  ne  vous  la 
fît  pas  pire.  Je  voulais  vous  prouver  à  tous,  et  à  vous  le 
premier,  maître  Jean  Peuquoy.  qui  avez  prononcé  de  si 
vaillantes,  mais  de  si  tristes  paroles,  je  voulais  vous  prouver 
d'abord  que  le  roi  ue  vous  abandonnait  pas.  et  puis,  que 
votre  défaite  pouvait  être  glorieuse  et  votre  résistance  utile. 
Vous  disiez  :  immolons-nous.  Vous  venez  de  dire  :  combat- 
tons. C'est  un  grand  pas.  Oui.  il  est  po.ssible.  il  est  probable 
que  les  soixante  mille   hommes  qui  assiègent   vos  pauvres 


LES  DEUX  DIANE 


remparts  flairont  par  sen  emparer.  Mais,  dabord  gardez- 
vous  de  croire  que  la  généreuse  lutte  que  vous  aurez 
supportée  TOUS  expose  a  de  plus  cruelles  représailles  Phili- 
ben-Emmauuel  est  un  soldat  courageux,  qui  aime  et  honore 
le  courage,  et  qui  ne  punira  pas  votre  vertu.  Ensuite,  songez 
que  SI  vous  pouvez  tenir  dLx  ou  douze  jours  encore,  vous 
aurez  peut-être  perdu  votre  ville,  mais  vous  aurez  certaine 
ment  sauvé  votre  pays.  Grand  et  sublime  résultat  '  Les  vUles 
comme  les  hommes,  ont  leurs  lettres  de  noblesse,  et  les 
hauts  faits  qu  elles  accomplissent  sont  leurs  titres  et  leurs 
aieax.  A  os  petits  enfans,  habitans  de  Saint-Quentin  seront 
ûers  un  jour  de  leurs  pères.  On  peut  détruire  vos  mura'ues 
mais  qui  pourra  détruire  riUuatre  souvenir  de  ce  siège? 
Courage  donc  !  héroïques  sentinelles  d  un  royaume  Sauvez 
le  roi,  sauvez  la  patrie.  Tout  à  Iheure,  le  front  baissé,  vous 
paraisMez  résolus  a  mourir  en  victimes  résignées  Relevez 
maintenant  la  tête  I  Si  vous  périssez,  ce  sera  en  héros  vo 
lontalres,  et  votre  mémoire  ne  périra  pas!  Donc  vous 
voyez  que  vous  pouvez  crier  avec  moi  :  Vive  la  France  '  et 
vive  Saint-yuentiu  !  ^iciuce.  et 

«7,  ^"'®.  '"  .'^''^°"  '  "'"«  Saint-Quentin  !  vive  le  roi  !  criè- 
rent ceut  VOIX  avec  enthousiasme 

t,r^,^i  ,  "f  ^'*^'"'''  ■■*"'■"  Gabriel,  aux  remparts  et  au 
Inns  -.,  H  T'î^^'  '^^  '■°"'^  exemple  vos  concitoyens  qui 
vous  attendent.  Demain  cent  bras  de  plus,  je  vous  le  jure 
vous  ailleront  dans  votre  œuvre  de  salui  et  de  "loire 

—  .\ux  remparts  !  cria  la  foule. 

Et  elle  se  précipita  dehors,  toute  transportée  de  joie 
d  espoir  et  dorgueil,  entraînant  par  ses  récits  et  son  enthou- 
siasme ceux  qui  n'avaient  pas  entendu  le  libérateur  ines- 
péré que  Dieu  et  le  roi  venaient  d'envoyer  à  la  ville  épuisée 

*I'^'^,'^''K''^  ^.°"""^"'  '^  '^'°"^  ^  généreux  chef,  avait 
écouté  oabnel  dans  le  silence  de  l'étonuement  et  de  l'ad- 
miration. Quand  toute  l'assemblée  se  dissipa  avec  des  cris 
de  triomphe.  U  descendit  du  siège  qu'il  occupait,  vint  au 
jeun^e  homme  «t  lui  serra  la  main  avec  une  sorte  de  sur- 

-  Merci!  monsieur,  lui  dit-il,  vous  avez  sauvé  Salnt- 
Quentln  et  moi  de  la  honte,  peut-être  la  France  et  le  roi  de 
leur  perte. 

--  Hélas!  je  n'ai  rien  fait  encore,  monsieur  l'amiral  re- 
prit Gabriel.  Il  faut  maintenant  que  j'aille  rejoindre  Vaul- 
pergues  et  Dieu  seul  peut  faire  que  je  sorte  comme  je  suis 
entré  et  que  j  introduise  ces  ceut  liommes  promis  dans  la 
p^ace.  C  est  Dieu,  ce  n'est  pas  moi  qu'il  faudra  remercier 


XXVIII 


ou   MAKTIX'-GUEKRE  N'EST   PAS    ADROIT 


Gabriel  de  Montgommery  s'entretint  encore  plus  d'une 
heure  avec  l'amiral.  Coligny  était  émerveillé  de  la  fermeté 
de  la  hardiesse  et  des  connaissances  de  ce  jeune  homme 
qui  lui  parlait  de  stratégie  comme  un  général  en  chef  de 
travaux  de  défense  comme  un  ingénieur  et  d'influence  mo- 
n^Ki/T"?^  ""  vieillard.  Gabriel,  de  son  côté,  admira  le 
h^  .,  L  i"*"  caractère  de  Gaspard  et  cette  bonté,  cette 
honnêteté  de  conscience  qui  en  faisaient  peut-être  le  gen- 
tilhomme le  plus  pur  et  le  plus  loyal  du  temps.  Certes  le 
neveu  ne  ressemblait  guère  à  l'oncle  !  Au  bout  d'une  heure 
ces  deux  hommes,  l'un  aux  cheveux  grisonnants  déjà  l'au- 
tre aux  boucles  toutes  noires  encore,  se  comprenaient  et 
s  estimaient  comme  s'ils  se  fussent  connus  depuis  vingt  ans 

Quand  ils  se  furent  bien  entendus  sur  les  mesures  a  pren- 
dre pour  favoriser  dans  la  nuit  suivante  l'entrée  de  la 
compagnie  de  Vaulpergiies,  Gabriel  prit  congé  de  l'amiral 
™J"  ,.  ï*"^  '^"^'^  assurance:  Au  revoir!  U  emportait  les 
mots  d  ordre  et  les  signaux  nécessaires. 

l'au?nrt»"u"*'?-  ^^^.""*  *"  '•'^'•san  comme  sort  maître, 
I  attendait  au  bas  de  l'escalier  de  la  maison  de  la  ville 

Ah!   vous  voiia   donc,    monseigneur!   s'écria    le   brave 
ecujer.  Je  suis  bien  aise  de  vous  revoir  enfin,  depuis  une 

com,:  dTxn^^?'n"''  '°"'  ^^"-^  ''"'  P»^^«"'  paner  du  v' 
éC«.  v^,^  •  ""'l!  '""'  ''''^'  '"«"^^  exclamations  et  quels 
éloges!  \ous  avez  bouleversé  toute  la  ville.   Quel  talisman 

f'^,'r°  !,■  "'  ^P"""*'  "9"sei?neur,  pour  changer  ainsi 
1  esprit    dune  population   entière'' 

nin<;^ti,''i""n'^  "'"ÏL  """"""^  déterminé,  Martin,  rien  de 
mus    Mais  U  ne  suffit  pas  de  parler  et  maintenant  U  faut 

mrm.^^if*""'  "«"seigneur,  l'action  pour  ma  part  me  va 
même  mieux  que  la  parole,  nous  allons,  je  vois  cela    aller 

«nLlT^AMn'"  '""'   'a   campagne  au   nez  des  sentinel les 
ennemies.  Allons  !  monseigneur.  Je  suis  prêt 
-  Pas  tant  de  hâte.   Martin,   reprit  Gabriel  •   Il   fait  troc 

iZen"'"''  *'  ^''"'"^=  '^^  "'■'"''  "O"'  sortir  d'ici  c  est 
convenu  avec   monsieur  lamiral.  Xous  avons  donc  devant    ' 


51 


nous  près  de  trois  heures.  J'ai  d'ailleurs  pondant  ce  temns 
quelque  chose  à  faire,  ajouta-t-il  avec  un  cenain  embar- 
ras, OUI  un  soin  important  à  prendre,  quelques  intima- 
tions a  demander  par  la  ville.  'uiorma- 

-. T'entends,  reprit  Martin-Guerre;  encore  sur  les  forces 
de  la  garnison,  n'est-ce  pas?  ou  sur  les  côtés  faibles  dts 
fortifications  i  quel  zèle  infatigable  !  i<"uies  aes 

-  Tu  n'entends  pas  du  tout,  mon  pauvre  Martin    dit  en 
soui'iant  Gabriel  :  non,  je  sais  tout  ce  que  je  voulait  savoi? 
quant  aux  remparts  et  aux  troupes,  et  c'est  duu  su^^t  pto 
personnel  que  je  m'occupe  en  ce  moment 
quT  fhJse":  °'''°'"'S°^"'--  e'  s*  je  puis  vous  être  bon  à  quel- 

^mi  ri^i^M]''''!'"'  '".^''■•'*  '^  '^'='  ""  serviteur  fidèle  et  un 
ami  dévoué.  Aussi  n'ai-je  de  secrets  pour  toi  que  ceux  qui 
ne  m  appartiennent  pas.  Si  donc  tu  ne  sais  pas  qui  ?e 
Cherche   avec   Inquiétude   et  amour  dans  cette   ville   après 

z:  tf  [rou^br  "^'  ''''''"'■  '-'''  '°^'  ^'-p— '  p'- 

M^TUu'u'^'.fu'  .T'^'f^"^'"'''   ^'^  '"'"  ^  P-'^se"*'   S'écria 
r.J    ^aS't.  "est-Il  pas  vrai,  d'une...  Bénédictine? 

»n~,i  »  ?■  ^'^i"'"-  Qu'est-elle  devenue  dans  cette  ville 

tLTv.ZJV'''  "^^  °'''  ^°  ^""«'  le  demander  à  mon 
^?i^  .  t"^^'  ^*  P^"''  ''^  "^e  trahir  par  mon  trouble.  Puis 
aura.t-.l  su  me  répondre?  Diane  aura  changé  de  nom  sans 
doute  en  rentrant  au  couvent? 

mrp.?»"i;/f  ",  '^''"'"°'  '''''  ^^  '"e  suis  laissé  dire  que  celui 
qu  elle  porte,  et  qui  me  semble  charmant  â  moi  était  païen 
quelque  peu.  â  cause  de  madame  de  Poitiers,  e  suppose 
m^^u^L^d"!!  e'st  ^1  '''  -^  -'^  --  ---^  -°™trë 
mZ  ^°°™<=f  donc  faire?  dit  Gabriel.  Le  mieux  serait  peut- 
général'  ''  "^  "^^  '^°"''^°'  '^'''  Bénédictines  en 
--  Oui,  dit  Martin-Guerre,  et  puis  nous  irons  du  géné- 
ral au  particulier,  comme  dLsait  mon  ancien  curé  qu'on 
soupçonnait  d'être  luthérien.  Eh  bien  !  monseigneur  pour 
ces  informations  comme  pour  toutes  choses,  je  suis  à  vos 
ordres.  '"° 

-  Il  faut  aller  aux  renseignements  chacun  de  notre  côté 
Martin,    nous    aurons    ainsi    deux    chances   pour    une     Sols 
adroit  et  réservé,  et  tâche  surtout  de  ne  pas  boire    ivrogne 
nous  avons  besoin  de  tout  notre  sang-froid.  ' 

—  Oh  !  monseigneur  sait  que,  depuis  Paris,  j'ai  retrouvé 
mon  ancienne  sobriété  et  ne  bois  que  de  l'eau  pure  II  ne 
m  est  pas  arrivé  d'y  voir  double  une  seule  fois 

-  A  la  bonne  heure  !  dit  Gabriel.  Eh  bien  !  alors    Martin 
dans  deux  heures  rendez-vous  à  cette  même  place 

—  J'y  serai,  monseigneur. 
Et  ils  se  séparèrent. 

Deux  heures  après,  ils  se  retrouvaient  comme  ils  en  étaient 
ZTf^-r^''^''''^  é'^'t  r^^dieux,  mais  Martin-Guerre  assez 
f»?  B  J-T  "  '"^  Martin-Guerre  avait  appris,  c'est  que 
les  Bénédictines  avaient  voulu  partager  avec  les  autres 
femmes  de  la  ville  le  soin  et  l'honneur  de  panser  et  de  gar- 
der les  blesses;  que  tous  les  jours  elles  étaient  dispersées 
dans  les  ambulances  et  ne  rentraient  au  couvent  que  le  soir 
entourées  de  1  admiration  et  du  respect  des  soldats  et  des 
citoy6ns.  i 

Gabriel,  par  bonheur,  en  savait  davantage.  Quand  le  pre- 
mier passant  venu  l'eut  informé  de  tout  ce  que  Martin- 
Guerre  avait  appris,  Gabriel  demanda  le  nom  de  la  supé- 
rieure du  couvent.  C'était,  si  l'on  s'en  souvient,  la  mère 
Monique,  l'amie  de  Diane  de  Castro.  Gabriel  s'enquit  alors 
de  1  endroit  où  il  trouverait  la  sainte  femme 
■-  A  l'endroit  le  plus  périlleux,  lui  fut-il  répondu 
Gabriel  alla  au  faubourg  d'Isle  et  trouva  en  effet  la  supé- 
rieure. Elle  savait  déjà  par  le  bruit  public  ce  qu'était  le 
vicomte  d  Exmès.  ce  qu'il  avait  dit  à  la  maison  de  ville  et  ce 
qu  11  venait  faire  à  Saint-Quentin.  Elle  le  reçut  comme  ren- 
voyé du  roi  et  comme  le  sauveur  de  la  cité. 

—  A'ous  ne  vous  étonnerez  donc  pas,  ma  mère  lui  dit 
Gabriel,  si.  venant  ici  au  nom  du  roi,  je  vous  demande  des 
nouvelles  de  la  fille  de  Sa  Majesté,  madame  Diane  de  Cas- 
tro. Je  1  ai  en  vam  cherchée  parmi  les  religieuses  que  je  rea- 
contuais  sur  mon  p;is.sagc.  Elle  n'est  pas  malade    j'espère- 

-  Non,  monsieur  le  vicomte,  répondit  la  supérieure;  mais 
j  al  pourtant  exigé  d'elle  quelle  restât  aujourd'hui  au  cou- 
vent et  prît  un  peu  de  repos,  car  nulle  de  nous  ne 
1  a  égalée  en  dévouement  et  en  courage.  Elle  était  partout 
présente  et  toujours  prèle,  exerçant  à  toute  heure  et  en 
tout  lieu,  et  avec  une  sorte  de  joie  et  d'ardeur,  sa  sublime 
charité,  qui  est  notre  bravoure  à  nous  autres  pacifiqueB 
religieuses.  Ah!  c'est  la  digne  fille  du  sang  de  France'  Et 
cependant  elle  n'a  pas  voulu  qu'on  connût  son  titre  et  son 
rang,  et  vous  saura  môme  gré,  monsieur  le  vicomte,  de  res- 
pecter son  glorieux  incognito.  N'imr>nrlel  si  elle  cachait  sa 
noblesse,  elle  montrait  sa  bonté,  et  tous  ceux  qui  souffrent 
connaissent  cette  figure  d  ange  qui  passe  comme  un  espoir 
céleste  au  milieu  de  leurs  douleurs.  Elle  s'était  appelée  du 
nom  de  notre  ordre,  la  sœur  Benedicla  :  mais  nos  blessés 
qui  ne  savent  pas  le  latin,  rappellent  la  sœur  Bénie. 


52 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Cela  Taut  bien  madame  la  duchesse  !  sécria  Gabriel  qui   l 
sentit  de  douces   larmes  mouiller  ses  paupières.  Ainsi,   ma 
mère,   reprit-il,  je  pourrai   la  voir  demain  ?   si  je   reviens,   ; 
toutefois  !  ' 

—  Vous  reviendrez,    mon    frère,   répondit    la   supérieure, 
et,  là  où  vous  entendrez  le  plus  de  gémissements  et  de  cris,    | 
c'est   là  que  vous  trouverez  la  soeur  Bénie. 

Ce  fut  alors  que  Gabriel  revint  joindre  Martin-Guerre,  le 
cœur  plein  de  courage,  et  certain  maintenant,  comme  la 
supérieure,  qu'il  sortirait  sain  et  saut  du  redoutable  péril 
de  la  nuit. 


XXIX 

ou  MAKTIX-GIERRE  EST  MALADROIT 


Gabriel  avait  pris  des  renseignements  assez  précis  sur  les 
environs  de  Saint-Quentin,  pour  ne  pas  s  égarer  dans  un 
pays  où  il  n'était  pas  encore  venu.  Favorisé  par  la  nuit 
tombante,  il  sortit  sans  encombre  de  la  ville  avec  Martin- 
Guerre  par  la  poterne  la  moins  surveillée.  Couverts  tous 
deux  de  longs  manteaux  bruns,  ils  se  glissèrent  comme  des 
ombres  dans  les  fossés,  puis,  de  là,  par  la  brèclie,  dans  la 
campagne. 

Mais  ils  n'étaient  pas  quittes  du  plus  grand  danger.  Des 
détachements  ennemis  couraient  jour  et  nuit  dans  les  envi- 
rons ;  divers  camps  étaient  établis  çà  et  là  autour  de  la  ville 
assiégée,  et  toute  rencontre  pouvait  être  fatale  à  nos  paysans- 
soldats.  Le  moindre  risque  qu'ils  couraient  était  de  faire 
retarder  d'un  jour,  c'est-à-dire  de  rendre  peut-être  à  jamais 
Inutile  l'expédition  projetée. 

Aussi,  quand  après  une  demi-heure  de  chemin,  ils  arrivè- 
rent à  un  carrefour  où  la  route  bifurquait,  Gabriel  s'arrêta 
et  parut  réfléchir.  Martin-Guerre  s  arrêta  aussi,  mais  ne 
réflécliit  point.  Il  laissait  d'ordinaire  ce  soin  à  son  maître, 
Martin-Guerre  était  un  brave  et  fidèle  écuyer,  mais  il  ne 
voulait  et  ne  pouvait  être  que  la  main.  Gabriel  était  la  tête. 

—  Martin,  reprit  donc  Gabriel  au  bout  d'un  instant  de 
réflexion,  voici  devant  nous  deux  routes  qui  toutes  deux  con- 
duisent auprès  du  bois  d'Angimont,  où  nous  attend  le  baron 
de  Vaulpergues.  Si  nous  restons  ensemble,  Martin,  nous 
pouvons  être  pris  ensemble.  Séparés,  nous  doublons  nos 
chances  de  réussite,  comme  pour  la  recherche  de  madame 
de  Castro.  Prenons  chacun  un  des  deux  chemins  Toi,  va 
par  celui-là,  c'est  le  plus  long,  mais  le  plus  sûr,  à  ce  que 
croit  monsieur  l'amiral.  Tu  rencontreras  pourtant  les  tentes 
des  Wallons  où  monsieur  de  Montmorency  doit  être  prison- 
nier. Tu  les  tourneras,  comme  nous  avons  fait  la  nuit  passée. 
De  l'assurance  et  du  sang-froid  !  Si  tu  rencontres  quelque 
troupe,  tu  te  donnes  pour  un  paysan  d'Angimont  attardé  qui 
revient  de  porter  des  vivres  aux  Espagnols  campés  autour  de 
Saint-Quentin.  Imite  de  ton  mieux  le  patois  picard,  ce  qui 
n'est  pas  très  difficile  avec  des  étrangers.  Mais,  sur  toute 
chose,  va  plutôt  du  côté  de  l'impudence  que  du  côté  de  l'hési- 
tation. Aie  l'air  sûr  de-  ton  affaire.  Si  tu  barguignes,  tu  es 
perdu. 

—  Oh  !  soyez  tranquille,  monseigneur,  reprit  Martin- 
Guerre  d'un  air  capal)le.  On  n'est  pas  si  simple  qu'on  semble, 
et  je  leur  en  ferai  voir  de  belles, 

—  Bien  dit,  Martin,  Pour  moi,  je  vais  prendre  par  là; 
c'est  le  plus  court,  mais  le  plus  périlleux,  car  c'est  la  route 
directe  de  Paris  qu'on  surveille  avant  toutes  les  autres.  Je 
rencontrerai.  Je  le  crains,  plus  d  un  détachement  ennemi, 
et  j'aurai  plus  d'une  fois  à  me  mouiller  dans  les  fossés  ou 
à  m'écorcher  dans  les  buissons.  Puis  an  bout  du  compte,  il 
est  bien  possible  que  je  n'.irrive  pas  à  mon  but.  N'importe! 
Martin  ;  qu'on  ne  m'attende  qu'une  demi-heure.  Ri  après  ce 
délai  je  ne  vous  ai  pas  rejoints,  que  monsieur  de  Vaulpergues 
parte  sans  plus  de  retard.  Ce  sera  vers  le  milieu  de  la  nuit, 
et  le  danger  sera  moins  grand  que  ce  soir.  Néanmoins,  re- 
commande-lui de  ma  part  les  plus  grandes  précautions.  Mar- 
tin. Tu  sais  ce  qu'il  y  a  à  faire  :  partager  sa  compagnie  en 
trois  corps,  et.  par  trois  points  opposés,  s'approrlior  de  la 
ville  le  plus  secrètement  possible.  11  ne  faut  pas  trop  espérer 
que  les  trois  détachements  réussissent  Mais  la  perte  de  l'un 
fait  alors  peut-être  le  salut  des  autres.  C'est  égal  !  11  y  a 
quelques  chances  pour  q\ie  nous  ne  nous  revoyions  plus,  mon 
biavo  ^viarlin  !  Mais  il  ne  faut  penser  qu'au  bien  de  la  patrie, 
'la  main,  et  que  Dieu  te  garde  ! 

—  Oh  !  Je  ne  le  prie  que  pour  vous,  monseigneur,  reprit 
Martin,  S'il  vous  sative.  11  peut  bien  faire  de  mol  ce  qu'il 
voudra,  et  je  ne  suis  guère  bon  qu'à  vous  aimer  et  à  vous 
servir  Oh  I  et  aussi.  J'espère,  à  jouer  quelque  bon  tour  ce 
soir  à  ces  Espagnols  damnés. 

—  .l'aime  à  te  voir  dans  ces  dispositions.  Martin.  Allons, 
adieu  !   Bonne  chance,   et   de  l'aplomb,   surtout  ! 

—  Bonne  chance,  monselgneiir.  et  de  la  prudence  i 

Le  maître  et  l'écuyer  se  séparèrent  encore.  Tout  alla  bien 


d'abord  pour  Martin,  et,  bien  qu  il  ne  fût  guère  possible  de 
s'écarter  de  la  route,  il  évita  pourtant  assez  habilement 
quelques  gens  d'armes  suspects  au,xquels  la  nuit  noire  le 
déroba.  Mais  il  approchait  du  camp  des  Wallons,  et  les  sen- 
tinelles allaient  se  multiplier. 

A  l'angle  de  deux  chemins,  Martin-Guerre  se  trouva  tout 
à  coup  entre  deux  troupes,  l'une  à  pied,  l'autre  à  cheval, 
et  un  :  Qui  vive  ?  bien  accentué  prouva  au  malheureux  Mar- 
tin-Guerre qu'il  avait  été  aperçu. 

—  Allons  !  se  dit-il,  voilà  le  moment  venu  de  montrer 
l'impudence   que   m'a  tant  recommandée   mon  maître. 

Et.  frappé  d'une  idée  tout  à  fait  lumineuse  et  providen- 
tielle, il  se  mit.  avec  un  à-propos  parfait,  à  chanter  à  tue- 
tête  la  chanson  du  siège  de  Metz . 

Le  vendredi  de  la   Toussaint, 
Est  arrivé  la  Germanie 
A  la  uene  croix  ce  Aiessain. 
Pour  faire  grande  boucherie. 

—  Holà  ?  qui  va  là  ?  cria  une  voix  rude  avec  un  accent  et 
un  jargon  à  peu  près  inintelligibles,  mais  que  nous  n'imite- 
rons pas  de  peur  d'être  inintelligible  nous-même. 

—  Paysan  d'.\ngimont.  répondit  Martin-Guerre  dans  un 
patois  non  moins  obscur. 

Et  il  continua  sa  route  et  sa  chanson  avec  une  célérité  et 
une  verve  croissantes. 

Se  campant  au  haut  des  vignes. 
Le  duc  d'Albe  et   sa  compagnie, 
A  Saint-.\rnou.  près  nos  fossés 
C'était   pour   faire   l'entreprise 
De  reconnaître   nos  fossés  .. 

—  Hé  !  là  !  veux-tu  te  taire  et  t  arrêter,  paysan  de  mal- 
heur, avec  ta  maudite  chanson  ?  reprit  la  voix  féroce. 

Martin-Guerre  réfléchit  que  les  importuns  qui  1  interpel- 
laient étaient  dix  contre  un  ;  que.  grâce  à  leurs  chevaux,  Us 
l'atteindraient  toujours  sans  peine,  et  que  sa  fuite  d'ailleurs 
produirait  le  plus  mauvais  effet.  Il  s'arrêta  donc  tout  court. 
Après  tout,  il  n'était  pas  précisément  fâché  d  avoir  occasion 
de  déployer  son  sang-froid  et  son  habileté.  Son  maître  qui 
semblait  parfois  douter  de  lui  n'en  aurait  plus  de  motif 
désormais,  s'il  savait  se  tirer  adroitement  d'un  pas  aussi  dif- 
ficile. 

Il  affecta  d'abord  la  plus  grande  confiance. 

—  Par  Saint-Quentin,  martyr!  murmurait-il  en  s'avan- 
çant  vers  la  troupe,  voilà  un  beau  coup  que  vous  faites-là 
d'empêcher  un  pauvre  paysan  attardé  d'aller  rejoindre  à 
Angimont  sa  femme  et  ses  petits.  Parlez,  çà.  que  me  vou- 
lez-vous ? 

Ceci  eut  l'intention  d  être  dit  en  picard,  mais  fut  dit  en 
auvergnat   avec  un  accent  provençal. 

L'homme  qui  avait  crié  eut  de  même  l'intention  de  ré- 
pondre en  français,  mais  répondit  en  wallon  avec  un  accent 
allemand. 

—  Ce  que  nous  voulons?  l'interroger  et  te  visiter,  rôdeur 
de  nuit  qui,  sous  ta  souquenille  de  paysan,  pourrais  bien 
cacher  un  espion. 

—  Dà,  interrogez-moi.  visitez-moi,  reprit  Martin-Guerre 
avec  un  gros  rire  in\Taisemblable. 

—  C'est  ce  que  nous  verrons  au  camp  où  tu  vas  nous  suivre. 

—  .\u  camp  :  reprit  Martin.  Eh  bien  !  c'est  ça.  Je  veux  par- 
ler au  chef.  .Ah  !  vous  arrêtez  un  malheureux  paysan  qui 
i-evient  de  Saint-Quentin  porter  des  vivres  à  vos  camarades 
de  là-bas.  Que  Dieu  me  damne,  si  je  recommence  !  Je  laisse- 
rai toute  votre  armée  crever  de  faim  à  son  aise.  J'allais  à 
Angimont  chercher  d'autres  provisions  ;  mais,  puisque  vous 
me  retenez  en  route,  bonsoir  !  .\h  :  vous  ne  me  connaissez 
g»ère  !  et  je  vous  revaudrai  ce  procédé-là.  Saitit-Quentin.  tête 
(le  kien.  dit  le  proverbe  picard.  Me  prendre  pour  un  espion! 
Je  veux  me  plaindre  au  chef  !  Allons  au  camp. 

—  Mordieu  :  quelle  langue  :  reprit  celui  qui  commandait 
le  détachement.  I.e  chef,  l'ami,  c'e.st  mol  !  et  c'est  à  moi 
que  vous  aurez  affaire  quand  nous  y  verrons  clair,  s'il  vous 
plait.  Croyez-vous  qu'on  va  réveiller  les  généraux  pour  un 
drôle  de  votre  espèce? 

—  Oui.  c'est  aux  généraux  que  je  veux  être  conduit  : 
s'écria  Martin-Guerre  avec  volubilité.  J'ai  à  dire  quelque 
chose  aux  généraux  et  aux  maréchiux.  J'ai  à  leur  dire 
qu'on  n'arrête  pas  ainsi  sans  crier  seulement:  Gare!  un 
quelqu'un  qui  vous  nourrit,  vous  et  vos  gens-  Je  n'ai  pas 
fait  de  mal.  Je  .suis  un  honnête  habitant  d'.Angimont.  Je 
vais  demander  une  indemnité  pour  ma  peine,  et.  vous, 
vous  serez  pendu  pour  la  vôtre. 

—  Camarade,  il  a  l'air  sûr  de  son  fait,  pourtant  !  dit  au 
relire  un  de  ses  hommes 

—  Oui.  répondit  l'autre,  et  je  le  relâcherais  bien  si  je  ne 
croyais,  par  momens.  reconnaître  (ette  tournure  et  cette 
voix.  Allons,  marchoits.  .Au  camp  tout  s'explùiuera 

Martin-Guerre,  placé  jiour  plus  de  sûreté  entre  deux 
des  cavaliers,  ne  cessa  de  jurer  et  de  maugréer  pendant 
toute  la  route.  En  entrant  dans  la  tente  où  on  le  conduisit 
d  abord,  il  Jurait  et  maugréait  encore. 


LES  DEUX  DIANE 


53 


—  Voili  comme  vous  arrangez  vos  alliés,  vous  autres  ! 
au  bien  !  à  la  bonne  heure  :  on  vous  en  fournira  de  lavoine 
pour  vos  bêtes  et  de  la  farine  pour  vous  !  Je  vous  aban- 
donne. Dès  que  vous  iiaurez  reconnu  et  relâché,  je  retourne 
ù  ADgimont  et  n'en  sors  plus.  Ou  plutôt,  si,  j'en  sors,  et 
dès  demain,  pour  aller  porter  plainte  contre  vous  à  mon- 
seigneur Philibert-Emmanuel  en  personne.  Ce  n'est  pas  lui 
qui  me  ferait   un  affront  semblable. 

En  ce  moment,  l'enseigne  des  reitres  approchait  un  flam- 


Thill,  répétèrent  les  ûix  voi.x  ensemble  avec  une  effrayante 
unanimité. 

—  Arnauld  du  Thill  !  qu'est-ce  que  cela  7  demanda  Martin 
C'i   pâlissant. 

—  Oui,  renie-toi  toi-même,  infâme  l  s  écria  l'enseigne. 
Mais  voih'i  par  bonlieur  dix  témoins  qui  te  loiitredisent. 
Devant  eux,  malgré  ton  déguisement  de  paysan,  aurais-tu 
le  front  d'assurer  que  je  ne  t'ai  pas  fait  prisonnier  à  la 
bataille  de  Saint-Laurent,  dans  la  ^uite  du  connétable? 


Il  approciiail  un  flambeau  du  visage  lie  Marlin-CiuciTc. 


beau  du  visage   de   M? i tin-Guerre,    il   recula   de   trois  pas 
de  surprise  et  d'horreur. 

—  Par  le  diable  i  s  écrla-t-il,  je  ne  me  trompais  pas. 
C'est  bien  lui.  le  misérable  !  Est-ce  que  vous  ne  le  reconnais- 
se pas  maintenant,  vous  autres? 

—  Oh,  oui  1  Oh,  oui!  répéta  l'un  après  l'autre  chacun 
des  reitres  en  venant  à  son  tour  ex;iminer  Martin-Guerre 
avec  une  curiosité  qui  se  changeait  immédiatement  en  indi- 
gnation. 

—  Ah  !  vous  me  reconnaissez  donc  enfin  ?  reprit  le  pauvre 
écuyer  qui  commençait  a  s'alarmer  sérieusement.  Vous 
»vez  qui  je  suis?  .Martin  Cornouiller  d'.Snglmont...  'Vous 
allez  me  relâcher,  ce  n'est  pas  mallieureux  ! 

—  Nous,  te  relâcher,  malandrin,  paillard,  pendard  !  s'écria 
l'en.seigne.  les  yeux  enflammés  et  les  poings  men.açans. 

—  Ah:  çà,  qu'est-ce  qui  vous  prend  donc,  l'ami?  dit  Mar- 
tin. Je  ne  suis  peut-être  plus  Martin  Cornouiller,  à  cette 
iieure? 

—  Non.  tti  n'es  pas  Martin  Cornouiller,  reprit  l'enseigne, 
et,  pour  te  démasquer  et  te  dém-jntir  voila  dix  hommes 
autour  de  toi  qui  te  connaissent.  Mes  amis  nommez  cet 
Imposteur  à  lui-même,  afin  de  le  convaincre  de  fraude  et 
de   flagrant   mensonge. 

—  C'est  Arnauld  du  ThlII  !  c'est  ce  misérable  Arnauld  du 


—  Non.  non,  je  suis  Martin  Cornouiller,  balbutia  Martin 
qui  perdait  la  tête. 

~  Tu  es  Martin  Cornouiller?  dit  l'enseigne  avec  un  rire 
méprisant;  tu  n'es  pas  ce  lâche  Arnauld  du  Thill  qui 
m'avait  promis  rançon,  que  je  traitais  a\ec  égards,  et  qui,  la 
nuit  dernière,  a  pris  la  fuite,  m'enlevant,  outre  le  peu 
d'argent  que  je  possédais,  ma  blen-aimée  Gudule.  la  gen- 
tille vivandière?   ScMérat  !  qu'as-tu  fait   de  Uudule? 

—  Qu'as-tu  fait  de  Gudule?  répétèrent  les  reitres  dans  un 
chœur   formidable. 

—  Ce  que  j'ai  fait  de  Gudule?  dit  Martin-CJuerre  accablé. 
Eh  !  le  sais-je,  misérable  que  je  suis  :  Ah  çà  1  vraiment, 
vous  me  reconnaissez  donc  tous?  vous  êtes  donc  certains 
de  ne  pas  vous  tromper?  vous  pourriez  tous  jurer  que  je 
m'appelle...  ArnauM  du  Thill.  que  ce  bi'ave  homme  m'a  fait 
prisonnier  à  la  bataille  de  Saint-Laurent  et  que  je  lui  al 
eidevé  traitreu.sement  sa  Gudule?  vous  pourriez  le  jurer? 

—  Oui  !  oui  !  oui  !   s'écrièrent  les  dix  voix  avec  énergie. 

—  Eh  bien  !  cela  ne  m'étonne  pas.  reprit  piteusement  Mar- 
tin-Guerre qui  divaguait  assez,  on  s'en  souvient,  quand  on 
touchait  ce  sujet  de  sa  double  existence.  Non,  vraiment 
cela  ne  m'étonne  pas.  Je  vous  aurais  soutenu  jusqu'à  de- 
main que  je  m'appelle  Martin  Cornouiller.  Mais  vous  me 
connaissez  comme  ArLauId  du  Thill,  j'étais  hier  ici,  je  ne 


54 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


dis  plus  non  ;  je  ne  résiste  plus  ;  Je  me  résigne.  Du  mo- 
ment Que  la  chose  est  ainsi,  j'ai  les  pieds  et  les  poings  liés. 
Je  n'avais  pas  prévu  celle-là.  Voilà  si  longtemps,  mon  Dieu  : 
gue  mes  alibi  avaient  cessé  :  Allons  '  c'est  très  bien,  laites 
de  moi  ce  que  vous  voudrez,  emm(;ne2-mol,  emprisonnez- 
moi,  garrottez-moi.  Ce  que  vous  me  dite-^  de  Gudule  achève 
surtout  de  me  convaincre  que  vous  ne  vous  trompez  pas. 
Oui,  je  me  reconnais  li  !  Seulement,  je  suis  bien  aise  de 
savoir  que  je  m'appelle  Arnauld  du  Thill. 

Le  pauvre  Jlartin-Guerre  avoua  dès  lors  tout  ce  qu'on 
voulut,  se  laissa  accabler  d'injures  et  de  rebuffades,  et  offrit 
le  tout  à  Dieu  en  pénitence  des  nouveaux  méfaits  qu'on 
venait  de  lui  reprocher.  Comme  il  ne  put  dire  ce  que 
Gudule  était  devenue,  on  le  chargea  de  liens .  et  on  lui  fit 
souffrir  toutes  sortes  de  mauvais  traitemens,  mais  sans 
lasser  son  angélique  patience.  Tout  ce  qu'il  regrettait,  c'est 
de  n'avoir  pas  eu  le  temps  d'accomplir  sa  mission  auprès 
du  baron  de  Vaulpergues.  Mais  qui  aurait  pu  supposer 
que  de  nouvelles  actions  criminelles  allaient  tourner  con- 
tre lui  et  réduire  à  néant  ses  beaux  projets  d'adresse  et  de 
présence   d'esprit. 

—  Ce  qui  me  cons.jle  du  moins,  pensait-il  dans  le  coin 
humide  oti  on  l'avait  jeté  sur  le  sol,  c'est  que  peut-être  Ar- 
nauld du  ThlU  entre  triomphant  à  Saint-Quentin  avec  le 
détachement  de  Vaulpergues.  Mais  non,  non.  c'est  encore 
une  chimère  cela  !  et  ce  que  je  connais  du  drôle  me  ferait 
plutôt  conjecturer  que  le  monstre  est  dans  quelque  auberge 
sur  la  route  de  Paris  à  caresser  la  gentille  Gudule.  Hélas  : 
hélas!  il  me  semble  que  j'aurais  plus  de  cœur  à  la  péni- 
tence si  du  moins  j'avais  un  peu  conscience  du  péché. 


XXX 


RUSES    DE    GUERRE 


Quelque  chimérique  qu'il  lui  parût,  l'espoir  de  Martin- 
Guerre  fut  cependant  réalisé.  Quand  Gabriel,  après  mille 
dangers,  arriva  dans  le  bois  où  l'attendait  le  baron  de  Vaul- 
pergues, la  première  figure  qu'il  aperçut  fut  celle  de  son 
écuyer,  le  premier  cri  qu'il  jeta  fut  :  Martin-Guerre  ! 

—  Moi-même,  monseigneur,  répondit  résolument  l'écuyer. 
Ce  n'est  pas  à  ce  Martln-Guerre-là  qu'il  était  besoin  de 

recommander  l'impudence. 

—  Est-ce  que  tu  me  devances  de  beaucoup,  Martin?  de- 
manda Gabriel. 

—  Mais  je  suis  Ici  depuis  une  heure,  monseigneur. 

—  En  vérité  !  mais  il  me  semble  que  tu  as  changé  de 
costume,  tu  n'avais  pas  en  me  quittant  11  y  a  trois  heures 
ce  justaucorps-là? 

—  Non,  monseigneur,  je  l'ai  demandé  à  un  paysan  plus 
vraisemblable  que  moi,  à  ce  qu'il  m'a  paru,  et  je  lui  al 
donné  le  mien  en  échange. 

—  Bien!  et  tu  n'as  fait  d'ailleurs  aucune  mauvaise  ren- 
contre ? 

—  Aucune,  monseigneur. 

—  Au  contraire,  reprit  le  baron  de  Vaulpergues  surve- 
nant, et  le  drôle,  en  arrivant  Ici,  était  accompagné  d'une 
fille  de  fort  jolie  tournure,  ma  foi  !  une  vivandière  flamande 
comme  nous  avons  pu  en  juger  à  son  langage  Elle  parats- 
.salt  pleurer  fort,  la  rau\Te  petite,  mais  il  l'a  très  brutale- 
ment et  très  prudemment  congédiée,  malgré  ses  larmes, 
sur  la  lisière  du  bois,  avant  de  pénétrer  jusqu'ici. 

—  Non  pas  sans  l'avoir,  au  préalaole,  débarrassée  d'une 
partie  de  sa  marchandise,  dit  le  faux  Martin-Guerre  avec 
son  rire  insolent. 

—  Ah  !  Martin  I  Martin  !  reprit  Gabriel,  voilà  encofe  le 
vieil  homme  qui   reparait. 

—  Monseigneur  veut  dire  le  jeune  homme.  Mais,  pardon  ! 
reprit  maître  Arnauld  se  souvenant  de  son  rôle,  j'occupe 
avec  mes  balivernes  les  momens  si  précieux  de  vos  Sei- 
gneuries. 

—  Oh  !  dit  le  baron  de  \aulpergues.  si  c'est  votre  avis, 
monsieur  d'Exmès,  et  celui  de  l'amiral,  nous  ne  partirons 
d'ici  que  dans  une  demi-heure.  11  n'est  pas  encore  minuit 
je  suis  pour  n'arriver  devant  Satnt-ijuentin  que  vers  trois 
heures.  C'est  le  moment  où  la  surveillance  se  fatigue  et  se 
relâche.  Ne  le  pcnsez-vcus  pas.  monsieur  le  vicomte? 

—  Si  fait,  et  les  instructions  de  M.  de  Coligny  s'accor- 
dent exactement  avec  votre  opinion.  C'est  à  trois  heilres 
du  matin  qu'il  nous  attendra  et  que  nous  devons  arriver, 
si  toutefois  nous  arrivons 

—  Oh  !  nous  arriverons,  monseigneur,  permettez-moi  de 
vous  l'affirmer,  dit  Arnauld-Marlin  J'ai  profité  de  mon 
passage  auprès  du  -^amp  des  W.Tllons  pour  observer  les 
alentours,  et  je  vous  guiderai  par  là  aussi  sûrement  que  si 
J'avais  couru  les  environs  pendant  quinze  jours. 

—  Mais  c'est  prodigieux.  Martin  !  s'écria  Gabriel.  En  si 
peu  de  temps,  que   de  choses  faites  :   Allons,  j'aurai  doré- 


navant la  même  confiance  en  ton  intelligence  qu'en  ta  fidé- 
lité. 

—  Oh  !  monseigneur,  si  vous  vous  fiez  seulement  à  mon 
zèle  et  surtout  à  ma  discrétion,  je  n'ai  pas  d'ambition  plus 
haute. 

La  trame  de  l'astucieux  Arnauld  était  si  bien  ourdie  par 
le  hasard  et  par  son  audace,  que,  depuis  l'arrivée  de  Ga- 
briel,  l'imposteur  n'avait  dit  que  la  vérité. 

Pendant  que  Gabriel  et  Vaulpergues  s'entendaient  à  l'écart 
sur  la  marche  à  suivre,  lui,  de  son  côté,  acheva  de  combiner 
son  plan,  de  façon  à  ne  pas  déranger  les  miraculeuses 
chances  qui  l'avaient  servi  jusque-là. 

Voici,  en  effet,  ce  qui  était  arrivé.  Arnauld,  après  s'être 
échappé,  grâce  à  Gudule,  du  camp  où  on  le  tenait  prison- 
nier, avait  rôdé,  pendant  dix-huit  heures,  dans  les  bols  en- 
vironnans,  n'osant  sortir  de  peur  de  retomber  a\ix  mains 
de  l'ennemi.  Vers  le  soir,  il  avait  cru  reconnaître  dans  la 
forêt  d'Angimont  des  traces  de  cavaliers,  qui  devaient  se 
cacher  pour  s'être  hasardés  par  des  sentiers  si  peu  frayés. 
C'était  donc  des  Français  en  embuscade,  et  Arnauld  ta- 
cha de  les  rejoindre  et  y  parvint.  Ce  fut  alors  qu'il  congé- 
dia le  plus  lestement  du  monde  la  pauvre  Gudule,  qui  s'en 
retourna  pleurant  aux  tentes,  sans  se  douter  qu'après  la 
perte  de  son  amoure  lx,  elle  allait  y  retrouver  un  autre 
.lui-même.  Pour  Arn.iuld,  le  premier  soldat  de  Vaulper- 
gues qui  l'aperçut  le  salua  du  nom  de  Martin-Guerre,  et, 
comme  de  raison,  il  ne  le  démentit  point.  En  écoutant  de 
toutes  ses  oreilles  et  en  parlant  le  moins  possible,  11  apprit 
bientôt  tout  Le  vicomte  d'Exmès  allait  revenir  la  nuit 
même,  après  avoir  averti  l'amiral  de  I  arrivée  â  Saint-Quen- 
tin de  Vaulpergues.  et  pris  avec  lui  les  dispositions  néces- 
saires pour  favoriser  l'entrée  du  détachement  dans  la  place 
Martin-Guerre  l'accompagnerait.  On  prenait  donc  naturel- 
lement Arnauld  pour  Martin,  et  on  l'interrogeait  sur  son 
maître. 

—  Il  va  venir,  répondait-il  ;  nous  avons  pris  des  chemins 
différens 

Et,  en  lui-même,  il  calculait  combien  il  lui  serait  avanta- 
geux dans  le  moment  de  se  réunir  à  Gabriel  :  d'abord  sa 
subsistance,  dans  ces  temps  difficiles,  serait  assurée  ;  puis, 
il  savait  que  le  connétable  de  Montmorency,  son  maître, 
pour  l'heure  prisonnier  de  Philibert-Emmanuel,  souffrait 
moins  peut-être  de  la  honte  de  sa  défaite  et  de  sa  captivité, 
que  de  la  pensée  que  son  rival  odieux,  le  duc  de  Guise,  allait 
avoir  toute  puissance  à  la  cour  et  tout  crédit  sur  l'esprit 
du  roi.  S'attacher  aux  pas  d'un  ami  du  Guise,  c'était  donc, 
pour  Arnauld,  se  mettre  à  la  source  de  tous  les  rensei- 
gnemens  qu'il  vendait  assez  cher  au  connétable.  Enfin 
Gabriel  n'était-il  pas  l'ennemi  personnel  des  Montmorency 
et  l'obstacle  principal  au  mariage  du  duc  François  avec 
madame   de   Castro? 

Arnauld  se  remémorait  tout  cela,  mais  songeait  çn  inSme 
temps  avec  mélancolie  que  le  retour  de  Martin-Guerre  à 
côté  de  son  maître  allait  déranger  quelque  peu  ses  beaux 
plans.  Aussi,  pour  ne  pas  être  convaincu  d'imposture,  guetta- 
t-11  avec  soin  Gabriel,  espérant  éloigner  ou  supprimer  le 
crédule  Martin-Guerre.  Mais  quelle  fut  sa  joie  en  voyant 
le  vicomte  d'Exmès  arriver  seul  et  le  reconnaître  tout  de 
suite  pour  son  écuyer  !  Arnauld  avait  dit  vrai,  sans  le 
savoir  Alors  il  s'abandonna  à  sa  chance,  et.  comptant  <jue 
le  diable,  son  patron,  avait  fait  tomber  le  pauvre  Martin 
aux  mains  des  Espagnols,  il  prit  audacleusement  le  rôle 
de  l'absent,  ce  qui  lui  réussit  comme  nous  venons  de  le 
I    voir. 

Cependant,  la  conférence  de  Gabriel  et  de  Vaulpergues  ter- 
minée, et  lors(iu'on  forma  les  trois  détachemens  pour  se 
mettre  en  route  de  différens  côtés,  Arnauld  insista  pour 
accompagner  Gabriel  par  la  route  des  tentes  wallones 
C'était  le  chemin  qu'avait  dû  prendre  le  vrai  Martin-Guerre, 
et,  si  on  le  rencontrait  encore,  Arnauld  voulait  être  là 
pour  le  faire  disparaître  ou  disparaître  lui-même  au  besoin. 
Mais  on  dépassa  la  hauteur  du  camp  sans  trouver  le 
moindre  Martin,  et  l'idée  de  ce  péril  assez  mince  s'effaça 
bientôt,  pour  .\rnauld.  devant  le  péril  plus  grave  qui  l'at- 
tendait, avec  Gabriel  et  la  troupe  dont  11  faisait  partie,  de- 
vant  les    murailles   partout  entourées  de   Saint-Quentin. 

Dans  l'Intérieur  de  la  vlUç,  l'anxiété  n'était  pas  moindre, 
comme  on  le  peut  supposer  ;  car  le  saUit  ou  la  perte  de 
tous  dépendait  à  peu  près  du  coup  de  main  hardi  de  Gabriel 
et  de  Vaulpergues.  Aussi,  dès  deux  heures  du  matin,  l'ami- 
ral fit-il  lui-même  sa  ronde  aux  points  convenus  entre  lui 
et  le  vicomte  d'Exmès.  et  recommanda  aux  sentinelles  choi- 
sies qu'on  avait  placées  à  ces  postes  délicats  la  plus  sévère 
attention.  Puis,  Gaspard  de  Coligny  monta  sur  la  tour  du 
beffroi  qui  dominait  la  ville  et  tous  les  environs,  et  là. 
muet,  immobile,  retenant  son  haleine,  écouta  le  silence 
et  regarda  la  nuit.  Mais  il  n'entendit  que  le  bruit  sourd 
et  lointain  des  mines  espagnoles  et  des  contre-mines  fran- 
çaises ;  U  ne  vit  que  les  tentes  de  l'ennemi,  et,  plus  loin, 
les  bols  sombres  d'Origny  se  détachant  noirs  dans  l'ombra 
noire. 


LES  nrUX  DIANE 


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Alors,  incapable  de  maîtriser  son  inquiétudo,  l'amiral 
uiulut  au  moins  se  rapprocher  de  l'endroit  où  allait  se 
décider  le  sort  de  SainiQuentin.  Il  descendit  de  la  tour  du 
beffroi,  et.  à  cheval,  suivi  de  quelques  olficiers,  courut  au 
boulevard  de  la  Reine,  vers  une  des  poternes  où  devait 
arriver  Vaulpergues.  et,  monté  sur  lun  des  angles  du  rem- 
part, attendit. 

Comme  trois  heures  sonnaient  à  la  Collégiale,  du  fond 
des  marais  de  la  Somme  le  cri  d'un  hibou  retentit. 

—  Dieu  soit  loué  !  les  voici  :  s'écria  l'amiral. 

Monsieur  Du  Breull.  sur  un  geste  de  Coligny,  se  faisant 
de  ses  mains  un  pone-voix.  répondit  au  signai  en  imitant 
distinctement  le  cri  de  l'orfraie. 

Puis  un  silence  de  mort  succéda.  L'amiral  et  ceux  qui 
l'entouraient  demeurèrent  immobiles  et  comme  de  pierre, 
l'oreille   au  guet  et    le  coeur  serré. 

Mais  subitement  un  coup  de  mousquet  se  fit  entendre  dans 
la  direction  d  où  le  cri  était  parti,  et.  presque  aussitôt, 
succéda  une  décharge  générale  qu'accompagnaient  sinistre- 
ment  des  gémissemens   aigus  et  une  rumeur  terrible. 

Le  premier  détachement  avait  été  découvert. 

—  Déjà  cent  braves  de  moins  !  s'écria   l'amiral. 

Alors  il  descendit  rapidement  du  rempart,  remonta  à 
cheval,  et.  sans  ajouter  une. parole,  se  dirigea  vers  le  bou- 
levard Saint-Martin,  où  il  attendait  uue  autre  partie  de 
la  compagnie  de  Vaulpergues. 

Là,  il  fut  repris  des  mêmes  angoisses.  Gaspard  de  Coli- 
gny  ressemblait  à  un  joueur  qui  joue  sa  fortune  sur  trois 
coups  de  dés  :  il  venait  de  perdre  la  première  partie,  quelle 
chance  aurait  la  seconde? 

Hélas  !  le  même  cri  se  fit  entendre  de  l'autre  côté  du  rem- 
part, le  même  cri  lui  répondit  dans  la  ville  :  puis,  comme 
si  cette  seconde  scène  n  était  que  la  répétition  fatale  de 
la  première,  une  sentinelle  donna  encore  l'alarme,  et  la 
mousquetade  et  les  cris  annoncèrent  aux  SaintQuentinois 
épouvantés  un  second  combat  ou  plutôt  une  autre  bou- 
cherie. 

—  Deux  cents  martyrs  :  dit  Colignj-  d'une  voix   sourde. 
Et    de   nouveau,   s'élancanî   sur  son   cheval,    il  fut   arrivé 

en  deux  minutes  à  la  poterne  du  faubourg,  qui  était  le 
troisième  point  convenu  entre  Gabriel  et  lui.  Il  allait  si 
vite  qu'il  se  trouva  le  premier  et  seul  sur  le  rempart,  et 
que  ses  officiers  ne  le  rejoignirent  que  peu  à  peu.  Mais  tous 
eurent  beau  écouter,  on  n'entendait  toujours  que  le  cri  des 
mourans  au  loin,  et  les  exclamations  des  vainqueurs. 

L'amiral  jugea  tout  perdu.  L'alarme  était  donnée  au  camp 
ennemi  Pas  un  soldat  espagnol  qui  ne  fût  éveillé  main- 
tenant. Celui  qui  commandait  la  troisième  troupe  aurait 
Jugé  à  propos  de  ne  pas  s'aventurer  à  un  péril  aussi  mortel. 
et  se  serait  retiré  sans  rien  entreprendre,  .\insi,  cette  troi- 
sième et  dernière  chance  manquait  tout  à  fait  au  joueur 
éperdu.  Coligny  se  disait  même,  par  momens.  que  le  der- 
nier détachement  avait  peut-être  été  surpris  avec  le  second, 
et  que  seulement  le  bruit  des  deux  massacres  s'était  con- 
fondu en  un  seul. 

Une  larme,  larme  brûlante  de  désespoir  et  de  fureur,  coula 
sur  les  joues  basanées  de  l'amiral.  Dans  quelques  heures, 
la  population,  découragée  de  nouveau  par  ce  dernier  échec, 
demanderait  à  grands  cris  la  reddition  de  la  place,  et,  ne 
la  demandât-elle  pas.  Gaspard  de  Coligny  ne  se  dissimu- 
lait plus  que  devant  des  troupes  aussi  démoralisées  que 
les  siennes,  le  premier  as.saut  ouiTirait  aux  Espagnols  les 
portes  de  Saint-Quentin  et  de  la  France.  Et  cet  assaut,  il 
ne  se  ferait  pas  certes  attendre,  et  le  signal  en  serait  donné 
dès  que  le  jour  paraîtrait,  ou  peut-être  même  sur-le-champ, 
pendant  la  nuit,  alors  que  ces  trente  mille  hommes,  fout 
fiers  d'avoir  égorgé  trois  cents  soldats,  étaient  encore  dans 
l'enivrement   d'un    si    glorieux   triomphe. 

Comme  pour  confirmer  les  appréhensions  de  Gaspard  de 
Coligny,  le  gouverneur  Du  Ereuil  fit  entendre  à  ses  côtés 
le  cri  :  Alerte  '.  d'une  voix  étouffée,  et.  comme  lamiral  se 
retournait  vers  lui.  il  lui  montra  dans  le  fossé  une  troupe 
noire  et  silencieuse,  qui  semblait  marcher  du  pas  des  ombres 
et  se  diriger  vers  la  poterne. 

—  Sont-ce  des  amis  ou  des  ennemis?  demanda  Du  Ereuil 
à  voix  basse. 

—  Silence  :  reprit  l'amiral,  et  tenons-nous  en  tout  cas 
sur  nos  gardes. 

—  Comment  ne  font-Ils  donc  pas  plus  de  bruit  !  reprit  le 
gouverneur.  Il  me  semble  pourtant  que  j  aperçois  des  che- 
vaux, et  pas  un  caillou  ne  résonne  !  et  la  terre  même  sem- 
ble sourde  sous  leurs  pas  !  on  dirait  vraiment  des  fantômes  ! 

Et  le  superstitieux  Du  Breuif  se  mit  à  faire  le  signe  de 
la  croix,  pour  plus  de  sûreté.  Mais  Coligny.  le  grave  pen- 
seur, regardait  attentivement  la  troupe  noire  et  muette  sans 
crainte  et  sans  émotion. 

Quand  les  survenans  ne  furent  plus  qu'à  cinquante  pas 
Coligny  imita  lui-même  le  cri  de  l'orfraie. 

Le  cri  du  hibou  répondit. 

Alors  l'amiral,  transporté  de  joie,  se  précipita  vers  le 
corps  de  garde  «de  la  poterne,  donna  ordre  d'ouvrir  sur-le- 


champ,  et  cent  cavaliers  enveloppés,  eux  et  leurs  montures, 
de  grands  manteaux  sombres,  entrèrent  dans  la  haute  ville, 
toujours  aussi  silencieux.  Mais  on  put  remarquer  alors  que 
les  sabots  des  chevaux,  qui  frappaient  si  mats  sur  le  pavé, 
étaient  enveloppés  de  morceaux  de  toile  remplis  de  sable. 
C'est  grâce  à  cet  expédient,  dont  on  n'avait  eu  l'idée  qu'en 
voyant  les  deux  autres  détacheniens  trahis  par  le  bruit, 
que  la  troisième  troupe  avait  pu  entrer  sans  encombre.  Et 
celui  qui  avait  trouvé  cet  expédient  et  qui  commandait  la 
troupe    n'était   autre   que   Gabriel. 

C'était  peu  de  chose,  sans  doute,  que  ce  secours  de  cent 
hommes  ;  mais  il  suffisait  pour  quelques  jours  à  maintenir 
deux  postes  menacés,  mais  c'était  le  premier  événement  heu- 
reux* d'un  siège  si  fécond  en  désastres.  .«Vussi  la  nouvelle  de 
bon  augure  circula-t-elle  sur-le-champ  par  toute  la  ville.  Les 
portes  s'ouvrirent,  les  fenêtres  s'éclairèrent,  et  des  applau- 
dissemens  unanimes  accueillirent  sur  leur  passage  Gabriel 
et  ses  cavaliers. 

—  Non,  pas  de  joie  !  dit  Gabriel  d'une  voix  grave.  Son- 
gez aux  deux  cents  qui  sont  tombés  là-bas. 

Et  il  souleva  son  chapeau,  comme  pour  saluer  ces  morts 
héroïques,  au  nombre  desquels  devait  être  le  brave  Vaul- 
pergues. 

—  Oui,  répondit  Coligny,  nous  les  plaignons  et  nous  les 
admirons.  Mais  vous,  monsieur  d'Exmès.  que  faut-il  vous 
dire  et  comment  vous  remercier  !  Laissez-moi  du  moins, 
ami.  vous  presser  dans  mes  bras,  car  vous  avez  sauvé  déjà 
Saint-Quentin  deux  fois. 

Mais  Gabriel  lui  serrant  la  main,  reprit  encore  : 

—  Monsieur  l'amiral,   vous  me  direz  cela  dans  dix  jours. 


XXXI 

LE  MÉMOIRE  D'ARN'AULD  DU  TUILL 


Il  était  temps  que  le  coup  réussît,  et  que  le  blenlieureux 
secours  entrât  dans  la  ville  ;  car  le  jour  coinmençait  à 
poindre.  Gabriel  écrasé  de  fatigue,  pour  avoir  à  peine  reposé 
depuis  quatre  jours,  fut  conduit  par  l'amiral  a  la  maison  de 
ville,  où  Coligny  voulut  lui  donner  la  chambre  la  plus 
voisine  de  celle  qu'il  occupait  lui-même.  Là.  Gabriel  épuisé 
se  jeta  sur  un  lit  et  s'endormit  comme  s'il  ne  devait  plus 
se  réveiller. 

Il  ne  se  réveilla  en  effet  que  sur  les  quatre  heures  de 
l'après-midi,  et  encore  ce  fut  Coligny  qui.  en  entrant  dans 
sa  chambre,  interrompit  ce  bon  sommeil  réparateur,  dont 
le  pauvre  jeune  homme,  malgré  ses  soucis,  avait  tant  besoin. 
Un  assaut  avait  été  tenté  dans  la  journée  par  l'ennemi  et 
repoussé  vaillamment  :  mais  il  en  annonçait  un  autre 
sans  doute  pour  le  lendemain,  et  l'amiral,  qui  s'était  bien 
trouvé  jusque-là  des  conseils  de  Gabriel,  venait  les  lui  de- 
mander encore. 

Gabriel  fut  bientôt  à  bas  de  son  lit  et  prêt  à  recevoir 
Coligny. 

—  Un  mot  seulement  à  mon  écuyer,  monsieur  l'amiral, 
lui   dit-il.  et  je  suis  tout  à  vos  ordres. 

—  Faites,  monsieur  le  vicomte  d'Exmès.  répondit  Coligny. 
Puisque  sans  vous  le  drapeau  espagnol  flotterait  à  l'heure 
qu'il  est  sur  cet  Hôtel  de  ville,  je  puis  bien  vous  dire  :  Vous 
êtes  chez  vous. 

Gabriel  alla  à  la  porte  et  appela  Martin-Guerre.  Martin- 
Guerre  accourut   aussitôt.    Gal)riel   le  prit  à  l'écart. 

—  Mou  brave  Martin,  lui  dit-Il.  je  te  répétais  hier  encore 
que  j'aurais  désormais  une  confiance  égale  dans  ton  intel- 
ligence et  dans  ta  fidélité.  Je  te  le  prouve.  Tu  vas  aller 
sur-le-champ  à  l'ambulance  du  faubourg  d'isle.  Là.  tu 
demanderas,  non  pas  madame  de  Castro,  mais  la  supérieure 
des  Bénédictines,  la  respectable  mère  Monique,  et  c'est  elle, 
elle  seulement,  que  tu  prieras  d'avertir  la  soeur  Bénie,  tu 
entends,  la  sœur  Bénie,  que  le  vicomte  d'Exmès.  envoyé  à 
Saint-Quentin  par  le  roi,  sera  auprès  d'elle  dans  une  heure, 
et  qu'il  la  conjure  de  l'attendre.  Tu  vois,  monsieur  de  Co- 
ligny va  me  retenir  ici  quelque  temps,  et  un  intérêt  de 
vie  et  de  mort  m'oblige,  tu  le  sais,  à  mettre  toujours  mon 
devoir  avant  ma  joie.  Va  donc,  et  qu'elle  sache  du  moins 
que  mon  cœur  est  avec   elle. 

—  Elle  le  saura,  monseigneur,  dit  l'empressé  Martin,  qui 
sortit  en  effet,  laissant  son  maître  un  peu  moins  impatient 
et  un  peu  plus  tranquille. 

Et.  de  fait,  il  se  hâta  jusqu'à  l'ambulance  du  faubourg 
d'isle,  et  demanda  partout  la  sœur  Monique  avec  beaucoup 
d'empressement. 

On  lui   indiqua  la  supérieure. 

—  Ah  !  ma  mère,  lui  dit  en  l'abordant  le  ru.'^é  drôle,  que 
je  suis  aise  de  vous  rencontrer  enfin  !  mon  pauvre  maître 
eût  été  si  triste  si  je  n'avais  pu  remplir  ma  commission 
.auprès  de  vous  et  de  madame  Diane  de  Castro  surtout. 


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ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


—  Qui  donc  étesTous  mon  ami,  et  de  la  part  de  qui 
venez-vous?  demanda  la  supérieure  surprise  autant  quaf- 
Higfe  de  voir  le  secret  quelle  avait  recommandé  à  Gabriel 
aussi  mal  gardé  par  lui. 

—  Je  viens  de  la  part  du  vicomte  dExmès,  reprit  le  faux 
-Uartin-Guerre  affectant  la  simplicité  et  la  bonhomie.  Vous 
devez  connaître  le  vicomte  d'Exmès.  j'espère:  toute  la  ville 
ne  connaît  que  lui. 

—  Certes  !  dit  la  supérieure,  je  connais  notre  sauveur  à 
.ous.  Xous  avons  bien  prié  pour  lui.  J'ai  eu  l'honneur  de 
le  voir  déjà  hier,  et  je  comptais,  d'après  sa  promesse,  le 
revoir  aujourd'hui. 

—  Il  va  venir,  le  digne  seigneur,  il  va  venir,  reprit  Ar- 
nauld-Martin.  Mais  monsieur  de  Coligny  le  retient,  et*  dans 
son  impatience,  il  m'a  d'avance  envoyé  vers  vous,  vers  ma- 
dame de  Castro.  Xe  vous  étonnez  pas,  ma  mère,  que  je 
sache  ei  que  je  prononce  ce  nom.  Cne  vieille  fidélité,  vingt 
fois  éprouvée,  permet  à  mon  maître  de  se  fier  à  moi  comine 
à  lui-même,  et  il  n'a  pas  de  secrets  pour  son  lovai  et  dévoué 
serviteur.  Je  n'ai  d'esprit  et  d'intelligence,  à  ce  que  dirent 
les  autres,  que  pour  l'aimer  et  le  défendre:  mais  cet  ins- 
tmct-Ià,  du  moins,  je  l'ai  bien,  et  nul  ne  peut  me  le  refuser 
par  les  reliques  de  Saint-Quentin  !  Oh  ;  pardonnez-moi  ma 
mère,  de  jurer  comme  cela  devant  vous.  Je  n'y  pen"=ais 
pas,  et  l'habitude,  voyez-vous  et  puis  l'élan  du  cœur 

—  C'est  bien  !  c'est  bien  !  dit  en  souriant  la  mère  Monique 
Ainsi  monsieur  d'Exmès  va  venir?  il  sera  le  bien  arrivé 
La  sœur  Bénie  surtout  désire  sa  présence  pour  avoir  par 
lui  des  nouvelles  du  roi  qui  la  envoyé. 

—  Eh  !  eh  :  dit  Martin  en  riant  niaisement,  qui  l'a  en- 
voyé a  Saint-Quentin,  mais  pas  à  madame  Diane,  je  suppose 

—  Que  voulez-vous  dire  ?  reprit  la  supérieure. 

—  Je  dis,  madame,  que  mol,  qui  aime  le  vicomte  d'Ex- 
mès, à  la  fois  comme  un  maître  et  comme  un  frère,  je  suis 
vraiment  bien  aise  que  vous,  une  femme  si  digne  de  res- 
pect et  si  pleine  d'autorité,  vous  vous  mêliez  un  peu  des 
amours  de  monseigneur  et  de  madame  de  Castro. 

—  Des  amours  de  madame  de  Castro  !  s'écria  la  supé- 
rieure épouvantée. 

—  Eh  !  sans  doute,  reprit  le  faux  imbécile.  Madame  Diane 
n'a  pas  été  sans  vous  confier  tout,  à  vous,  sa  véritable  mère 
et  sa  seule  amie? 

—  Elle  m'a  parlé  vaguement  de  peines  profondes  de 
cœur,  dit  la  religieuse,  mais  de  cet  amour  profane,  mais 
du  nom  du  vicomte,  je  n'en  savais  rien,   rien  absolument  ! 

—  Oui,  oui,  vous  niez...  par  modestie,  reprit  .Vrnauld  en 
hochant  la  tête  d'un  air  capable.  De  fait,  moi  je  trouve 
votre  conduite  très  belle,  et  je  vous  en  suis,  pour  ma  part, 
on  ne  peut  plus  reconnaissant.  Vous  agissez  très  courageu- 
sement au  moins!  Ah!  vous  êtes-vous  dit,  le  roi  s'oppose 
aux  amours  de  ces  entants  !  ah  !  le  père  de  Diane  entrerait 
dans  une  redoutable  colère  s'il  soupçonnait  qu'ils  peuvent 
seulement  se  rencontrer  !  Eh  bien  !  moi,  sainte  et  digne 
femme,  je  braverai  la  majesté  royale  et  l'autorité  pater- 
nelle, je  prêterai  à  mes  pauvres  amoureux  la  sanction  de 
mon  appui  et  de  mon  caractère  ;  je  leur  ménagerai  des  en- 
tre\-ues,  je  leur  rendrai  l'espérance  et  ferai  taire  leurs 
remords.  Eh  bien  !  c'est  superbe,  c'est  magnifique  ce  que 
vous  faites  là,  entendez-vous  ! 

—  Jésus  !  put  seulement  dire  en  joignant  les  mains  de 
surprise  et  de  terreur  la  supérieure,  cœur  craintif  et  cons- 
cience timorée.  Jésus  !  un  père,  un  roi  bravés,  et  mon  nom, 
ma  vie  mêlés  à  ces  intrigues  amoureuses  !  oh  ! 

—  Tenez,  reprit  Arnauld,  j'aperçois  justement  là-bas  mon 
maître  qui  accourt  pour  vous  remercier  lui-même  de  votre 
bonne  entremise  et  pour  vous  demander,  l'impatient  jeune 
homme  :  quand  et  comment  il  pourra,  grâce  à  vous  revoir 
sa  maîtresse  adorée. 

Gabriel  arrivait  en  effet,  hors  d'haieîne.  Mais,  avant  qu'il 
se  fût  approché,  la  supérieure  l'arrêta  d'un  geste  et  se 
redressant  avec  dignité  : 

—  Pas  un  pas  de  plus  et  pas  un  mot,  monsieur  le  vi- 
comte, lui  dit-elle.  Je  sais  maintenant  à  quel  titre  et  dans 
quelles  intentions  vous  vouliez  vous  rapprocher  de  madame 
de  Castro.  N'espérez  donc  pas  (lue  désormais  je  prête  les 
mains  a  des  projets,  indignes,  je  le  crains,  d'un  gentil- 
homme. Et  non  seulement  je  ne  dois  plus  et  ne  veux  plus 
vous  entendre,  mais  je  prétends  user  de  mon  autorité  pour 
retirer  à  Diane  toute  occasion  et  tout  prétexte  de  vous 
voir  et  de  vous  rencontrer,  soit  au  parloir  du  couvent  soit 
aux  ambulances.  Elle  est  libre,  je  le  sais,  et  n'a  pas"  pro- 
noncé de  vœux  qui  l'engagent  ;  mais,  tant  qu'elle  voudra 
rester  dans  l'asile,  choisi  par  elle,  de  notre  saint  couvent 
elle  trouvera  bon  que  ma  protection  sauvegarde  son  hon- 
neur et  non  pas  son  amour. 

La  supérieure  salua  d'un  air  glacial  Gabriel  immobile 
d'étonnement,  et  se  retira,  sans  écouter  sa  réponse  et  sans 
se  retourner  vers  lui  une  seule  fois. 

—  Qu'est-ce  que  cela  signifie?  demanda,  après  un  mo- 
ment de  stupéfaction,  le  jeune  homme  à  son  prétendu  écuyer 

—  Je  n'en  sais  pas  plus  que  vous,  monseigneur,  répondit 
Arnauld,  qui  donnait  à  sa  joie  intérieure  le  masque  de  la 


s^rlaurî^d,'...''^?'"'  l-l^^Périeure  m'a  fort  mal  reçu, 
s  11  faut  e  dire,  et  m  a  déclaré  qu'elle  n'ignorait  rien  dé 
le" ÂlTàTrJ'V,'  <n.'elle  devait  s'y  oppofer  et  seconder 
c?  J.^  •    '  "^"^  madame  Diane  ne  vous  aimait  plus 

si  elle  vous  avait  jamais  aimé.  aiuian  pius. 

—  Diane  ne  m'aime  plus  )  s'écria  Gabriel  pâlissant  Hé- 
las !  helas!  reprit-il,  tant  mieux  peut-être  •  Cependant  ,^ 
veux  la  voir  encore,  je  veux  lui  prouver  que  je  ne  suis 
envers  elle  n.  indiffèrent  ni  coupable.  Cet  entretien  suprême 
dont  j  ai  besoin  pour  m'encourager  dans  ma  tâche  a  fau- 
dra absolument  que  tu  m'aides  à  l'obtenir,-  Martin-Guerre 

-  Monseigneur  sait  répondit  humblement  .\rnauld  que  je 
SUIS  un  instrument  dévoué  de  sa  volonté,  et  que'  je  liî 
obe.s  en  toutes  choses,  comme  la  main  obéit  au  front  Je 
m  emploierai  de  tous  mes  efforts,  comme  je  viens  de  le 
faire  encore  à  l'instant  même,  pour  que  monseigneur  ait 
avec  madame  de  Castro  cet  entretien   qu'il  souhfite 

^3  '^-T^  '^''°'«  5"'"t'  en  riant  sous  cape,  Gabriel  qui 
rentra  a  la  maison  de  ville  tout  abattu 

fJ,!^%^'',-^°'^  ''"''"''''  '^'"■'^^  "°«  ''o°<le  aux  remparts  le 
faux  Martm-Guerre  se  retrouva  seul  dans  sa  chambre  il 
tira  de  sa  poitrine  un  papier  qu'il  se  mit  à  lire  avec  un  air 
de  vive  satisfaction. 

\,^Tr^^^  d'.^rnauld  du  Thill,  pour  M.  le  connétable  de 
..  Montmorency,  depuis  le  jour  où  il  a  été  séparé  violem- 
«  ment  de  monseigneur.  Ce  compte  comprenait  tant  les 
«  services  publics  que  les  services  privés  ) 

"  ~  ^.°"'",  *™''''  ^"^^"^  prisonnier  de  l'ennemi  après  la 
°  vk"''"!^  ^  Saint-Laurent,  et  conduit  en  présence  de  Phi- 
«  libert-Eramanuel,  conseillé  à  ce  général  de  renvoyer  le 
.  connétable  sans  rançon,  sous  le  spécieux  prétexte  que 
.  monseigneur  ferait  moins  de  tort  aux  Espagnols  avec  son 
«  épée.  que  de  bien  par  ses  avis  au  roi,  -  cinquante  écus 

«  Pour  s  être  échappé  par  ruse  adroite  du  camp  où  l'on 
«  retenait  ledit  Arnauld  prisonnier,  et  avoir  ainsi'  épargné 
«  a  M.  le  connétable  les  frais  de  la  rançon  qu'il  n'aurait 
«  pas  manque  de  payer  généreusement  pour  retrouver  un 
«  SI  fidèle  et  si  précieux  serviteur,  —  cent  écus 

«  Pour  avoir  conduit  habilement,  par  des  sentiers  igno- 
«  rés,  le  détachement  que  le  vicomte  d'Exmès  amenait  au 
«  secours  de  Saint-Quentin  et  de  monsieur  l'amiral  de  Co- 
-  Ugny,  le  neveu  bien-aimé  de  monsieur  le  connétable  — 
«  vingt  livres.   >> 

Il  y  avait  encore  dans  la  note  du  sieur  Arnauld  plus 
d  un  article  aussi  impudemment  avide  que  ceux-là  L'es- 
pion les  relisait  en  se  caressant  la  barbe.  Quand  il  eut 
achevé  sa  lecture,  il  prit  une  plume  et  ajouta  à  la   liste  • 

«  Pour  avoir,  étant  entré  au  service  du  vicomte  d'Exmès 
«  sous  le  nom  de  Martin-Guerre,  dénoncé  ledit  vicomte  à 
«  la  supérieure  des  Bénédictiîies  comme  amant  de  madame 
"  de  Castro,  et  séparé  ainsi  pour  longtemps  ces  deux  jeunes 
"  gens  comme  c'est  l'intérêt  de  monsieur  le  connétable  — 
"  deu.x  cents  écus.  .> 

—  Cela,  par  exemple,  n'est  pas  cher,  se  dit  Arnauld,  et 
voila  un  de  ces  chapitres  qui  font  passer  les  autres  Le 
total,  en  somme,  est  assez  rond.  Xous  approchons  de  mille 
livres,  et.  avec  un  peu  d'imagination,  nous  irons  bien  jus- 
qu  a  deux  mille  :  —  et,  si  je  les  ai,  ma  fol  !  je  me  retirerai 
des  affaires,  je  me  marierai,  je  serai  père  de  mes  enfants 
et  marguillier  de  ma  paroisse  dans  quelque  province  et 
toucherai  ainsi  le  rêve  de  toute  ma  vie  et  le  but  honnête 
de  toutes  mes  mauvaises  actions. 

Arnauld  se  coucha  et  s'endormit  sur  ces  vertueuses  réso- 
lutions. 

Le  lendemain,  il  fut  requis  par  Gabriel  d'aller  encore  à 
la  recherche  de  Diane,  et  l'on  devine  comment  il  s'acquitta 
de  la  commission.  Gabriel  lui-même  quitta  monsieur  de  Co- 
ligny  pour  s'informer  et  interroger.  Mais,  vers  dix  heures 
du  matin,  l'ennemi  tenta  un  furieux  assaut,  et  il  fallut 
courir  aux  boulevards.  Gabriel  y  fit  des  prodiges  de  valeur, 
selon  sa  coutume,  et  s'y  conduisit  comme  s'il  avait  deux 
vies  à  perdre. 

C'est  qu'il  en  avait  deux  à  sauver. 

En  outre,  s'il  se  faisait  remarquer,  Diane  entendrait  par- 
ler de  lui,  peut-être. 


-xxxn 


THÉOLOGIE 


Gabriel  revenait  de  l'assaut,  brisé  de  fatigue  à  côté  de 
Gaspard  de  Coligny,  quand  deux  hommes  qui  passaient  à 
trois  pas  de  lui  prononcèrent  dans  leur  conversation  le 
nom  de  la  sœur  Bénie.  Il  laissa  1  amiral,  et  courant  à  ces 
hommes,  leur  demanda  avec  empressement  s'ils  savaient  des 
nouvelles  de  celle  qu'ils  venaient  de  nommer. 

—  Oh  !  mon  Dieu  :  non,  mon  capitaine,  pas  plus  que 
vous,  dit  un  des  hommes,  lequel  n'était  autre  que  Jean  Peu- 


LES  DEUX  DIANE 


57 


quoy.  Justement,  je  m'en  inquiétais  avec  mon  compagnon, 
car  on  n'a  pas  vu  la  noble  et  vaillante  fille  de  tout  le  jour, 
et  Je  disais  que  pourtant,  après  une  chaude  journée  comme 
celle-ci.  il  y  a  bien  des  malheureux  blessés  qui  auraient 
besoin  de  ses  soins  et  de  son  sourire  d'ange.  Slais  nous  sau- 
rons bientôt  si  c'est  qu'elle  est  sérieusement  malade  ;  car 
c'est  son  tour  demain  soir  de  taire  à  l'ambulance  le  service 
de  nuit  ;  elle  n'y  a  pas  manqué  jusqu'ici,  et  les  religieuses 
sont  en  trop  petit  nombre  et  se  relaient  de  trop  près  pour 
qu'on  veuille  ou  qu'on  puisse  l'en  dispenser,  à  moins  de  né- 
cessité absolue.  Nous  la  reverrons  donc  demain  soir,  bien 
sûr,  et  j'en  remercierai  Dieu  pour  nos  malades,  vu  qu'elle 
sait  vous  consoler  et  vous  ranimer  comme  une  vraie  Notre- 
Dame. 

—  Merci,  ami,  merci,  dit  Gabriel  en  serrant  chaleureuse- 
ment la.  main  à  Jean  Peuquoy.  tout  surpris  d'un  tel  hon- 
neur. 

Gaspard  de  Coligny  avait  entendu  Jean  Peuquoy,  et  re- 
marqué la  joie  de  Gabriel.  Quand  celui-ci  l'eut  rejoint,  il 
ne  lui  dit  pourtant  rien  d'abord;  mais,  une  lois  qu'ils 
lurent  rentrés  à  la  maison,  et  seuls  tous  deux  dans  la 
chambre  où  l'amiral  avait  ses  papiers  et  donnait  ses  ordres, 
Gaspard  dit  avec  son  fin  et  dou.x  sourire  à  Gabriel  : 

—  Vous  prenez,  je  le  vois,  à  cette  religieuse,  la  soeur 
Bénie,  un  vif  intérêt,  mon  ami  7 

—  Le  même  intérêt  que  Jean  Peuquoy,  répondit  Gabriel 
en  rougissant  ;  le  même  intérêt  que  vous-même  sans  doute, 
monsieur  l'amiral,  car  vous  avez  dû  remarquer  comme  moi 
à  quel  point  elle  manque  réellement  à  nos  blessés,  et  quelle 
influence  bienfaisante  exercent  sur  eux  et  sur  tous  ceux  qui 
combattent  sa  parole  et  sa  présence. 

—  Pourquoi  voulez-vous  me  tromper,  ami?  reprit  l'amiral 
avec  une  nuance  de  tristesse.  Vous  avez  donc  bien  peu  de 
confiance  en  moi  que  vous  essayez  ainsi  de  me  mentir. 

—  Quoi  !  monsieur  l'amiral...  répondit  Gabriel  de  plus 
en  plus  embarrassé,  qui  a  pu  vous  faire  supposer?... 

—  Que  la  soeur  Bénie  n'est  autre  que  madame  Diane  de 
Castro?  reprit  Coligny,  et  que  vous  aimez  d'amour  madame 
de  Castro? 

—  Vous  le  savez  !  s'écria  Gabriel  au  comble  de  la  sur- 
prise. 

—  Comment  ne  le  saurais-je  pas?  reprit  l'amiral.  Mon- 
sieur le  connétable  n'est-il  pas  mon  oncle?  Est-il  pour  lui 
quelque  chose  de  caché  à  la  cour?  Madame  de  Poitiers 
n'a-t-elle  pas  l'oreille  du  roi.  et  monsieur  de  Montmorency 
n'a-t-il  pas  le  cœur  de  Diane  de  Poitiers?  Comme  il  y  a 
sous  toute  cette  affaire  de  graves  intérêts  pour  notre  famille, 
à  ce  qCPil  parait,  j'ai  été  naturellement  prévenu  tout  d'abord 
de  me  tenir  sur  mes  gardes  et  prêt  à  seconder  les  projets 
de  ma  noble  parenté.  Je  n'étais  pas  entré  depuis  un  jour 
dans  Saint-Quentin  pour  défendre  la  place  ou  pour  mourir, 
quand  j'ai  reçu  de  mon  oncle  un  exprès.  Cet  exprès  ne  venait 
pas  m'informer,  comme  je  le  crus  d'abord,  des  mouvements 
de  l'ennemi  et  des  plans  militaires  du  connétable.  Non. 
vraiment  !  Il  avait  traversé  mille  périls  pour  venir  me  don- 
ner avis  qu'au  couvent  des  Bénédictines  de  Saint-Quentin 

■  se  cachait,  sous  un  nom  supposé,  madame  Diane  de  Castro, 
flUe  du  roi,  et  que  j'eusse  à  surveiller  exactement  toutes 
ses  démarches.  Puis,  hier,  un  émiss.aire  flamand,  gagné  à 
prix  d'or  par  monsieur  de  Montmorency  prisonnier,  m'a 
demandé  à  la  poterne  du  Sud.  J'ai  pensé  qu'il  allait  nie  dire 
de  la  part  de  mon  oncle  de  prendre  courage,  que  je  devais 
relever  la  gloire  des  Montmorency  ternie  par  lécliec  de 
Saint-Laurent,  que  le  roi  ajouterait  immanquablement  d'au- 
tres secours  à  ceux  amenés  par  vous,  Gabriel,  et  qu'en  tout 
cas,  je  mourusse  sur  la  brèche  plutôt  que  de  rendre  Saint- 
Quentin.  Non  !  non  !  l'émissaire  acheté  ne  venait  pas  m'ap- 
porter  ces  généreuses  paroles  qui  raniment  et  excitent,  et  je 
m'étais  grossièrement  trompé  !  Cet  homme  devait  m'avertir 
seulement  que  le  vicomte  d'Exmès,  arrivé  de  la  veille  dans 
ces  murs  sous  prétexte  d'y  combattre  et  d'y  mourir,  aimait 
madame  de  Castro  fiancée  à  mon  cousin  François  de  Mont- 
morency, et  que  la  réunion  des  amans  pouvait  porter  at- 
teinte aux  grands  projets  mûris  par  mon  oncle.  Mais  je  me 
trouvais,  par  bonheur  I  gouverneur  de  Saint-Quentin,  et 
mon  devoir  était  d'employer  mon  activité  tout  entière  à  sé- 
parer par  tous  les  moyens  possibles  madame  Diane  et  Ga- 
briel d'Exmès,  à  m'opposer  surtout  à  toutes  leurs  entre- 
vues, et  à  contribuer  ainsi  à  l'élévation  et  à  la  puissance 
de   ma  famille  ! 

Tout  ceci  fut  dit  avec  une  amertume  et  une  tristesse  évi- 
dentes. Mais  Gabriel  ne  sentait  que  le  coup  porté  a  ses 
espérances   d'amour. 

—  Ainei.  monsieur,  dit-il  avec  une  sourde  colère  a 
l'amiral,  c'est  vous  qui  m'avez  dénoncé  à  la  supérieure  des 
Bénédictines,  et  qui.  fidèle  aux  instructions  de  votre  oncle, 
comptez  sans  doute  m'cnlever  une  a  une  toutes  les  chances 
qui  pourraient  me  rester  de  retrouver  et  de  revoir  Diane? 

—  Taisez-vous,  jeune  homme  !  s'écria  l'amiral  avec  une 
expression  de  fierté  indicible.  Mais  je  vous  pardonne, 
reprit-il  plus  doucement,   la  passion  vous  aveugle,  et  vous 


n'avez   pas   encore  eu   le  temps    de  connaître   Gaspard  da 

Coligny 

Il  y  eut  dans  l'accent  de  ces  paroles  tant  de  noblesse  et 
de  bonté  que  tous  les  soupçons  de  Gabriel  s'évanouirent, 
et  qu'il  eut  honte  de  les  avoir  seulement  admis  une  minute. 

—  Pardon  !  dit-il  en  tendant  la  main  â  Gaspard.  Com- 
ment ai-je  pu  croire  que  vous  fussiez  mêlé  à  de  pareilles 
intrigues  !  Pardon  mille  fois,  monsieur   l'amiral. 

—  A  la  bonne  heure,  Gabriel,  reprit  Coligny,  je  vous 
retrouve  avec  vos  instincts  jeunes  et  purs.  Non,  certes,  je 
ne  me  mêle  pas  à  de  telles  menées,  je  les  méprise  et  je 
méprise  ceux  qui  les  ont  conçues.  Je' n'y  vois  pas  la  gloire, 
mais  la  honte  de  ma  famille,  ot  loin  de  vouloir  en  profiter, 
j'en  rougis.  Si  ces  hommes  qui  bâtissent  leur  fortune  par 
tous  les  moyens,  scandaleux  ou  non,  qui  ne  regardent  pas, 
pour  assouvir  leur  ambition  et  leur  cupidité,  a  la  douleur 
et  a  la  ruine  de  leurs  semblables,  qui  passeraient  même, 
pour  arriver  plus  tôt  à  leur  but  infâme,  sur  le  cadavre  de 
la  mère-patrie,  si  ces  hommes  sont  mes  parens.  c'est  le 
châtiment  par  lequel  Dieu   frappe  mon   orgueil   et  me  rap- 

I  pelle  à  l'humilité  ;  c'est  un  encouragement  à  me  montrer 
sévère  envers  moi-même  et  intègre  envers  les  autres  pour 
racheter  les  fautes  de  mes  proches. 

—  Oui,  reprit  Gabriel,  je  sais  que  l'honneur  et  la  vertu 
des  temps  évangéliques  résident  en  vous,  monsieur  l'ami- 
ral, et  je  vous  fais  encore  m'es  excuses  de  vous  avoir  un 
moment  parlé  comme  à  un  de  ces  seigneurs  de  notre  cour, 
sans  foi  ni   loi.  que   j'ai  trop  appris  à  mépriser  et   à  haïr. 

—  Hélas  !  dit  Coligny,  il  faut  plutôt  les  plaindre,  ces 
pauvres  ambitieux  de  rien,  ces  pauvres  papistes  aveuglés. 
Mais,  reprit-il,  j'oublie  que  je  ne  suis  pas  devant  un  de 
mes  frères  en  religion.  N'importe,  vous  êtes  digne  d'être 
des  nôtres.  Gabriel,  et  vous  serez  des  nôtres  tôt  ou  tard. 
Oui.  Dieu,  pour  qui  tous  les  moyens  sont  saints,  vous 
ramènera,  je  le  prévois,  à  la  vérité  par  la  passion  même, 
et  cette  lutte  inégale,  oii  votre  amour  va  vous  briser  contre 
une  cour  corrompue,  finira  par  vous  conduire  dans  nos 
rangs  un  jour  ou  l'autre.  Je  serais  heureux  de  contribuer 
à  jeter  en  vous,  ami,  les  premières  semences  de  la  mois- 
son divine. 

—  Je  savais  déjà,  monsieur  l'amiral,  dit  Gabriel,  que 
vous  apparteniez  au  parti  des  réformés,  et  j'en  al  appris  â 
estimer  le  parti  qu'on  persécute.  Néanmoins,  voyez-vous, 
je  suis  un  faible  d'esprit,  étant  un  faible  de  cœur,  et  Je 
sens  bien  que  je  serai  toujours  de  la  religion  dont  sera 
Diane. 

—  Eh  bien  !  dit  Gaspard  de  Coligny,  pris  comme  ses  core- 
ligionnaires de  la  fièvre  du  prosélytisme  ;  eh  bien  !  si 
madame  de  Castro  est  de  la  religion  de  la  vertu  et  de  la 
vérité,  elle  est  de  notre  religion,  et  vous  en  serez,  Gabriel. 
Vous  en  serez  aussi,  je  le  répète,  parce  que  cette  cour  dis- 
solue avec  laquelle,  imprudent  !  vous  entrez  en  lutte,  vous 
vaincra,  et  que  vous  voudrez  vous  venger.  Croyez-vous 
que  monsieur  de  Jlontmorency  qui  a  jeté  son  dévolu  sur  la 
fille  du  roi  pour  son  fils,  consente  â  vous  abandonner  cette 
riche   proie? 

—  Hélas  !  je  ne  la  lui  disputerai  peut-être  pas.  dit 
Gabriel.  Que  le  roi  tienne  seulement  des  engagemens 
sacrés   pris  avec   moi... 

—  Des  engagemens  sacrés  !  reprit  l'amiral.  Est-ce  qu'il 
en  est,  Gabriel,  pour  celui  qui,  après  avoir  ordonné  au 
parlement  de  discuter  librement  devant  lui  la  question  de 
la  liberté  de  conscience,  fit  brûler  .\nne  Dubourg  et  Dufaur, 
pour  avoir,  sur  la  foi  de  la  parole  royale,  plaidé  la 
cause  (le  la  réforme  ! 

—  Oh  !  ne  me  dites  pas  cela  :  monsieur  l'amiral,  s'écria 
Gabriel  ;  ne  me  dites  pas  que  le  roi  Henri  II  ne  tiendra  pas 
la  promesse  solennelle  qu'il  m'a  faite  ;  car  alors  ce  ne 
serait  pas  seulement  ma  croyance  qui  se  ferait  rebelle, 
ce  serait  aussi,  j'en  ai  peur,  mon  épée  :  je  ne  deviendrais 
pas  huguenot,  je   deviendrais  meurtrier. 

—  Non.  si  vous  deveniez  huguenot,  reprit  Gaspard  de 
Coligny.  Nous  pourrons  être  martyrs  ;  nous  ne  serons 
jamais  assassins...  Mais  votre  vengeance  pour  n'être  pas 
sanglante,  n'en  serait  pas  moins  terrible,  ami.  Vous  nous 
aideriez  de  votre  jeune  courage,  de  votre  ardent  dévoue- 
ment, dans  une  œuvre  de  rénovation,  qui  devra  sembler 
plus  funeste  au  roi  qu'un  coup  de  poignard,  peut-être.  Son- 
gez, Gabriel,  que  nous  voudrions  lui  arracher  ses  droits 
iniques  et  ses  monstrueux  privilèges  ;  songez  que  ce  n'est 
pas  seulement  dans  l'Eglise,  mais  aussi  dans  le  gouverne- 
ment, que  nous  tâcherions  d'apporter  une  réforme,  salu- 
taire aux  bons,  mais  redoutable  aux  pervers.  Vous  avez 
pu  voir  si  j'aime  la  France  et  si  je  la  sers.  Eh  bien  !  je  suis 
avec  les  réformés,  en  partie,  parce  que  je  vois  dans  la 
réforme  la  grandeur  et  l'avenir  de  la  patrie.  Gabriel  ! 
Gabriel  !  si  vous  aviez  lu  seulement  une  fois  les  livres 
puissans  de  notre  Luther,  vous  verriez  comme  cet  esprit 
d'examen  et  de  liberté  qu'ils  respirent  mettrait  en  vous 
une  autre   ame  et  vous  ouvrirait  une  nouvelle  vie. 

—  Ma  vie.  c'est  mon  amour  pour  Diane,  répondit  Gabriel  : 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


mon  ;lme,   c'est   une  tâche  sainte    que  Dieu    m'a  Imposée    i 
et  que  j  espère  accomplir. 

—  Amour  et  tâclie  d'un  liomme,  reprit  Gaspard,  mais 
qui  doivent  pouvoir  se  concilier,  .certes,  avec  la  tâche  et 
l'amour  d'un  chrétien  !  Vous  êtes  jeune  et  aveuglé,  ami  ; 
mais,  je  ne  le  prévois  que  trop,  et  mon  cœur  saigne  de 
vous  le  prédire,  le  malheur  vous  dessillera  les  yeux.  Votre 
générosité  et  votre  pureté  vous  attireront  tôt  ou  tard  des 
douleurs  dans  cette  cour  licencieuse  et  méchante,  comme 
les  grands  arbres,  daus  un  air  de  tempête,  attirent  la 
foudre.  Vous  réfléchirez  alors  à  ce  que  je  vous  dis  aujour- 
d'hui. Vous  connaîtrez  nos  livres  celui-ci.  par  exemple, 
reprit  l'amiral  en  montrant  sur  sa  table  un  volume  ouvert 
qu'il  prit.  Vous  comprendrez  ces  paroles  hardies  et  sévères, 
mais  justes  et  belles,  que  vient  de  notis  faire  entendre  un 
jeune  homme  comme  vous,  conseiller  au  parlement  de 
Bordeaux,  qu'on  appelle  Etienne  de  la  Boétie.  Vous  direz 
alors.  Gabriel,  avec  ce  livre  vigoureux  de  La  Servitude 
volontaire  ■  «  Quel  malheur  ou  quel  vice  de  voir  un  nom- 
bre infini,  non  pas  obéir,  mais  servir  ;  non  pas  être  gou- 
vernés, mais  tyrannisés  d'un  seul,  et  non  pas  d'un  Her- 
cule ni  d  un  Samson,  mais  d'un  seul  hommeau,  et  le  plus 
souvent  du  plus  lâche  et  féminin  de  la  nation,  tout  empê- 
ché   de   servir    virilement    à   quelque    femmelette.    »  1 

—  Ce  sont  là,  en  effet,  dit  Gabriel,  de  dangereux  et  | 
audacieux  discours,  et  qui  étonnent  l'intelligence.  Vous 
avez  d'ailleurs  raison,  monsieur  l'amiral,  il  se  peut  qu'un 
jour  la  colère  me  jette  dans  vos  rangs,  et  que  l'oppression 
me  mette  du  parti  des  opprimés.  Mais  jusque-là,  voyez- 
vous,  ma  vie  est  trop  pleine  pour  que  ces  idées  nouvelles 
que  vous  me  présentez  puissent  y  tenir,  et  j'ai  à  faire  trop  , 
de  choses  pour  avoir  le  temps  de  méditer  des  livres. 

Néanmoins,  Gaspard  de  Coligny  développa  encore  avec 
chaleur  les  doctrines  et  les  idées  qui  fermentaient  alors 
comme  un  vin  nouveau  dans  son  esprit,  et  la  conversation 
se  prolongea  longtemps  entre  le  jeime  homme  passionné 
et  l'homme  convaincu,  l'un  résolu  et  fougueux  comme 
l'action,  l'autre  grave  et  profond  comme  la  pensée. 

L'amiral  d'ailleurs  ne  se  trompait  guère  dans  ses  som- 
bres prévisions,  et  le  malheur  devait  en  effet  se  charger 
de  féconder  les  germes  que  cet  entretien  semait  dans  l'âme 
ardente  de  Gabriel. 


XXXIII 
LA  SŒUK  BÉNIE 


C'était  une  soirée  d'août  sereine  et  splendide.  Dans  le 
ciel,  d'un  bleu  calme  et  profond,  tout  parsemé  d'étoiles,  la 
lune  cependant  ne  s'était  pas  encore  levée  ;  mais  la  nuit, 
plus  mystérieuse,  n'en  était  que  plus  rêveuse  et  plus  char- 
mante. I 

Cette  douce   tranquillité  contrastait   singulièrement  avec    ■ 
le  mouvement   et   le  fracas  qui   avaient   rempli  la  Journée. 
Les  Espagnols  avaient  donné   deux   assauts   consécutifs.   Us 
avaient  été   repoussés   deux  fois,  mais   non   sans  faire  plus    : 
de    morts    et    de    blessés    que    le    petit    nombre    des    défen-    . 
seurs    de   la   place    n'en    pouvait   supporter.    L'ennemi,    au 
contraire,    avait    de    puissantes    réserves    et     des    troupes    ' 
fraîches    pour    remplacer     les     troupes    fatiguées.     Aussi 
Gabriel,   toujours  sur  ses  gardes,    craignait   que   les    deux 
assauts   du  jour    n'eussent  pour   but   unique   d'épuiser   les    ] 
forces    et    la   vaillance    des    assiégés,    afin    de    favoriser    \in 
troisième  assaut  ou  une  surprise  nocturne.  Cependant  dix 
heures  venaient  de  sonner  à  la  Collégiale,  et  rien  ne  con- 
firmait  ces  soupçons.    Pas    une   lumière  ne  brillait   parmi 
les  tentes  espagnoles.  Dans  le  camp,  comme  dans  la  ville,    i 
on    n'entendait    que    le    cri   monotone    des   sentinelles,    et, 
comme    la   ville,   le   camp   semblait    se    reposer   des   rudes 
fatigues  de  la  journée.  i 

En  conséquence,  Gabriel,  après  une  dernière  ronde  | 
autour  des  remparts,  crut  pouvoir  se  relâcher  un  moment 
de  cette  surveillance  de  toutes  les  minutes  dont  11  avait 
entouré  la  ville,  comme  un  flis  sa  mère  malade.  Salni- 
Quentln,  depuis  l'arrivée  du  jeune  homme,  avait  résisté 
déjà  quatre  jours.  Quatre  jours  encore,  et  il  aurait  tenu 
la  promesse  faite  au  roi,  et  le  roi  n'aurait  plus  qu'à  tenir 
la   sienne.  j 

Gabriel  avait  ordonné  à  son  écuyer  de  le  suivre,  mais 
sans  lui  dire  oii  il  allait.  Depuis  la  déconvenue  de  la  veille  ' 
auprès  de  la  supérieure,  il  commençait  à  se  défier,  sinon 
de  la  fidélité,  au  moins  de  l'intelligence  de  Martin-Guerre,  i 
Il  s'était  donc  gardé  de  lut  faire  part  des  précieux  rensel- 
gnemens  que  Jean  Peuquoy  lui  avait  donnés,  et  le  Martin- 
Guerre  postiche;  qui  croyait  n'accompagner  son  maître 
qu'à  une  ronde  militaire,  fut  assez  étoniié  de  le  voir  se 
diriger  vers  le  boulevard  de  la  Reine,  oti  la  grande  ambu- 
lance avait  été  établie. 


—  Allez-vous  donc  voir  quelque  blessé,  monseigneur?  dit-il. 

—  Cliut  !  répondit  seulement  Gabriel  en  mettant  un  doigt 
sur  ses  lè%Tes. 

La  principale  ambulance,  devant  laquelle  Gabriel  et  Ar- 
nauld  arrivaient  en  ce  moment,  avait  été  placée  auprès  des 
remparts,  non  loin  du  faubourg  d'Isle,  qui  était  l'endroit 
le  plus  périlleux  et  celui  par  conséquent  où  les  secours 
étaient  le  plus  nécessaires.  C'était  un  grand  bâtiment  qui 
servait,  avant  le  siège,  de  magasin  à  fourrage,  mais  qu  on 
avait  dû  mettre  par  urgence  à  la  disposition  des  chirurgiens. 
La  douceur  d'une  nuit  d'été  avait  permis  de  laisser  ouverte 
la  porte  du  milieu  de  l'ambulaDce,  pour  renouveler  et  ra- 
fraîchir l'air.  Du  bas  des  marches  d'une  galerie  extérieure, 
Gabriel  pouvait  donc  déjà,  à  la  lueur  des  lampes  allumées 
sans  cesse,  plonger  son  regard  dans  cette  salle  de  souf- 
frances. 

Le  spectacle  était  navrant.  Il  y  avait  bien  çà  et  là  quel- 
ques lits  sanglans  dressés  à  la  hâte  ;  mais  ce  luxe  n'était 
accordé  qu'aux  privilégiés.  La  plupart  des  malheureux 
blessés  gisaient  à  terre  sur  des  matelas,  des  couvertures,  et 
même  sur  la  paille.  Des  gémissements  aigus  ou  plaintifs 
appelaient  de  toutes  parts  les  chirurgiens  et  leurs  aides 
qui,  malgré  leur  zèle,  ne  pouvaient  entendre  à  tous  ce- 
pendant. Ils  allaient  au  pansement  le  plus  nécessaire,  à 
l'amputation  la  plus  pressée  et  les  autres  devaient  attendre. 
Et  le  tremblement  de  la  fièvre  ou  les  convulsions  de  1  ago- 
nie tordaient  sur  leur  grabat  les  misérables  ;  et  si,  dans 
quelque  coin,  lun  d'eux  étendu  restait  sans  mouvement 
et  sans  cri,  le  drap-linceul,  ramené  sur  sa  tête,  disait  assez 
qu'il  ne  devait  plus  jamais  remuer  ou  se  plaindi'e. 

Devant  ce  douloureux  et  lugubre  tableau,  les  cœurs  les 
plus  vaillans  et  les  plus  pervers  auraient  perdu  leur  en- 
durcissement et  leur  courage.  Arnauld  du  Thill  ne  put 
s'emi>écher  de  frissonner  et  Gabriel  de  pâlir. 

Mais,  tout  à  coup,  sur  cette  pâleur  soudaine  du  jeune 
homme  un  soui'ire  attendri  se  dessina.  Au  milieu  de  cet 
enfer  rempli  d'autant  de  douleurs  que  celui  de  Dante, 
l'ange  calme  et  radieux,  la  douce  Béatrix,  venait  de  lui  ap- 
paraître. Diane,  ou  plutôt  la  sœur  Bénie,  venait  de  passer, 
sereine  et  mélancolique,  au  milieu  de  tous  ces  pauvres 
blessés. 

Jamais  elle  n'avait  semblé  plus  belle  à  Gabriel  ébloui. 
Certes,  aux  fêtes  de  la  cour,  l'or,  les  dlamans  et  le  velours 
ne  lui  seyaient  pas  comme,  dans  cette  morne  ambulance, 
la  robe  de  bure  et  la  guimpe  blanche  de  la  religieuse.  A 
son  prolil  pur,  à  sa  chaste  démarche,  à  son  consolant  re- 
gard, on  eût  dû  la  prendre  pour  la  Pitié  elle-même  descen- 
due en  ce  lieu  de  souffrances.  La  pensée  chrétienne  ne 
pouvait  s'incarner  sous  une  forme  plus  admirable,  et  rîen 
n'était  touchant  comme  de  voir  cette  beauté  choisie  se 
pencher  sur  ces  fronts  hâves  'et  défigurés  par  l'angoisse, 
et  cette  fille  de  roi  tendre  sa  petite  main  émue  à  ces  sol- 
dats sans  nom  qui  allaient  mourir. 

Gabriel  songea  involontairement  à  madame  Diane  de 
Poitiers  occupée  sans  doute,  en  ce  moment  même,  de  dila- 
pidations joyeuses  et  d'Impudiques  amours,  et  Gabriel, 
frappé  de  ce  contraste  étrange  entre  les  deux  Diane,  se  dit 
qu'à  coup  sûr  Dieu  avait  fait  les  vertus  de  la  fUle  pour  ra- 
cheter les  fautes  de   la   mère. 

Tandis  que  Gabriel,  dont  le  défaut  n'était  pourtant  pas 
d'être  un  rêveur,  se  livrait  à  la  contemplation  et  à  ses 
comparaisons  sans  s'apercevoir  que  le  temps  passait,  dans 
l'intérieur  de  lambulance  la  tranquillité  s'établissait  peu 
à  peu.  La  soirée  en  effet  était  déjà  avancée  ;  les  chirur- 
giens achevaient  leur  tournée  ;  le  mouvement  cessait  et 
aussi  le  bruit.  On  recommandait  aux  blessés  le  silence  et 
le  repos  et  des  breuvages  assoupissans  aidaient  à  la  recom- 
mandation. On  entendait  encore  bien  çà  et  là  quelques  gé- 
mlssomens  plaintifs,  mais  plus  de  ces  cris  déchirans  de 
tout  à  l'heure.  Avant  qu'une  demi-heure  se  fût  écoulée, 
tout  redevint  calme,  autant  que  la  souffrance  peut  être 
calme 

Diane  avait  adressé  aux  malades  ses  dernières  paroles  de 
consolation,  et  les  avait,  après  les  médecins  et  mieux  qu'eux, 
exhortés  à  la  paix  et  à  la  patience.  Tous  obéissaient  de  leur 
mieux  à  sa  voix  doucement  impérieuse.  Quand  elle  vit  que 
pour  chacun  d'eux  les  prescriptions  ordonnées  étalent  rem- 
plies, et  qu'en  ce  moment  nul  n'avait  plus  besoin  d'elle, 
elle  respira  longuement,  comme  pour  soulager  sa  poitrine 
oppressée  et  s  approcha  de  la  galerie  extérieure,  sans  doute 
afin  de  respirer  un  peu  à  la  porte  l'air  frais  du  soir,  et  de 
se  reposer  des  misères  et  des  infirmités  des  hommes  en 
contemplant  les  étoiles  de  Dieu. 

Elle  vint,  en  effet,  s'appuyer  sur  une  sorte  de  balustre  de 
pierre,  et  son  regard  levé  au  ciel  n'aperçut  pas  au  bas  des 
marches,  à  dix  pas  d'elle,  Gabriel  ravi  en  extase  à  son  as- 
pect comme  devant  une  apparition  céleste. 

Un  assez  brusque  mouvement  de  Martin-Guerre,  qui  ne 
semblait  pas  partager  ce  ravissement,  ramena  notre  amou- 
reux sur  la  terre. 

—  Martin,  dit-il  à  son  écuyer  à  voix  basse,  tu  vols  quelle 


LES  DEUX  DIANE 


59 


occasion  uni<iue  m'est  offerte.  Je  dois,  je  veux  en  profiter, 
et  parler,  peut-être  hélas  :  pour  la  dernière  fois,  à  madame 
Diane.  Toi,  veille  cependant  à  ce  qu'on  ne  nous  interrompe 
pas,  et  fais  le  guet  un  peu  à  l'écart,  tout  en  restant  néan- 
moins à  portée  de  ma  voix.  Va,  mon  Adèle  serviteur,  va. 

—  Mais,  monseigneur,  olijecta  Martin,  ne  craignez-vous 
pas  que  madame  la  supérieure?... 

—  Elle  est  dans  une  autre  salle  probablement,  reprit  Ga- 
briel. Et  puis,  il  n'y  a  pas  i  hésiter  devant  la  nécessité 
qui  peut  désormais  nous  séparer  pour  toujours 

Martin  parut  se  résignèï  et  s'éloigna  en  jurant,  mais 
tout  bas. 

Pour  Gabriel,  il  s'approcha  de  Diane  un  peu  plus,  et 
contenant  sa  voix  afin  de  n'éveiller  l'attention  de  personne, 
appela  doucement  : 

—  Diane  !  Diane  l 

Diane  tressaillit  ;  mais  ses  yeux,  qui  n'avaient  pas  encore 
eu  le  temps  de  s'habituer  ù  l'ombre,  ne  virent  pas  d'abord 
Gabriel. 

—  Mappelle-t-on  ?  dit-elle;  et  qui  m'appelle  ainslî 

—  Moi  I  répondit  Gabriel,  comme  si  le  monosyllabe  de 
Médée  devait  suffire  pour  le  faire  reconnaître. 

n  suffit  en  effet,  car  Diane,  sans  en  demander  davantage, 
reprit  d'une  voix  que  l'émotion  et  la  surprise  faisaient 
tremblante. 

—  Vous,  monsieur  d'Exmès  !  est-ce  bien  vous  ?  et  que 
voulez-vous  de  moi  en  ce  lieu  et  à  cette  heure  ?  Si,  comme 
on  me  l'avait  annoncé,  vous  m'apportez  des  nouvelles  du 
roi  mon  père,  vous  avez  bien  tardé,  et  vous  choisissez  mal 
l'endroit  et  le  moment  Sinon,  vous  le  savez,  je  n'ai  rien  à 
entendre  de  vous  et  je  ne  veux  rien  entendre.  Eh  bien  ! 
monsieur  d'Exmès,  vous  ne  répondez  pas'?  ne  m'avez-vous 
pas  comprise?  Vous  vous  taisez?  que  signifie  ce  silence, 
Gabriel  ? 

—  Gabriel  !  à  la  bonne  heure  donc  !  s'écria  le  jeune 
Homme  Je  ne  vous  répondais  pas,  Diane,  parce  que  vos 
froides  paroles  me  glaçaient,  et  que  je  ne  trouvais  pas  la 
force  de  vous  appeler  madame,  comme  vous  m'appeliez 
monsieur.  C'est  bien  assez   déjà  de  vous  dire  :  Vous  ! 

—  Ne  m'appelez  pas  madame  et  ne  m'appelez  plus  non 
plus  Diane.  Madame  de  Castro  n'est  plus  ici  ;  c'est  la  sœur 
Bénie  qui  est  devant  vous,  .\ppelez-moi  ma  sœur,  et  je  vous 
appelerai  mon  frère  ! 

—  Quoi  !  qu'est-ce  à  dire  ?  s'écria  Gabriel  en  reculant 
épouvanté.  Mol,  vous  nommer  ma  sœur  !  pourquoi  voulez- 
vous,  grand  Dieu  !  que  je  vous  nomme  ma  sœur  ? 

—  Mais  c'est  le  nom  qu'à  présent  tout  le  monde  me 
donne,  reprit  Diane.  Est-ce  donc  un  nom  si  effrayant? 

—  Oh  '■  oui,  oui,  certes  !  ou  plutôt  non  ;  pardonnez-moi 
Je  suis  fou.  C'est  un  titre  doux  et  charmant  ;  je  m'y  habi- 
tuerai. Diane,  je  m'y  habituerai...  ma  sœur. 

—  Vous  voyez,  reprit  Diane  en  souriant  tristement.  C'est 
d'ailleurs  le  vrai  nom  chrétien  qui  me  convient  désormais  ; 
car.  bien  que  je  n'aie  pas  encore  prononcé  mes  vœux,  je 
suis  déjà  religieuse  par  le  cœur  ;  et  je  le  serai  bientôt  par 
le  fait,  j'espère,  dès  que  j'aurai  obtenu  la  permission  du  roi. 
M'apportez-vous  cette   permission,  mon  frère? 

—  Oh  !  fit  Gabriel  avec   douleur  et  Teproche. 

—  Mon  Dieu  !  reprit  Diane,  il  n'y  a,  je  vous  assure,  au- 
cune amertume  dans  mes  paroles.  J'ai  tant  souffert  depuis 
quelque  temps  parmi  les  hommes,  que  naturellement  je  cher- 
che mon  reluge  en  Dieu.  Ce  n'est  pas  le  dépit  qui  me  fait 
a^r  et  parler,  c'est  la  douleur. 

Il  n'y  avait,  en  effet,  dans  l'accent  de  Diane  que  de  la 
douleur  et  de  la  tristesse.  Et  dans  son  cœur  pourtant  se 
mêlait  à  cette  tristesse,  une  joie  involontaire  qu'elle  n'avait 
pu  contenir  à  l'aspect  de  Gabriel,  de  Gabriel  qu'elle  avait 
cru  autrefois  perdu  pour  son  amour  et  pour  ce  monde,  et 
qu'elle  retrouvait  aujourd'hui  énergique,  fort  et  peut-être 
tendre. 

Aussi,  sans  le  vouloir,  sans  le  savoir,  elle  avait  descendu 
de  deux  ou  trois  degrés  l'escalier,  et,  attirée  par  un  aimant 
invincible,  s'était  ainsi  rapprochée  de  Gabriel. 

—  Ecoutez,  dit  celui-ci,  il  faut  que  le  malentendu  cruel 
qui  a  déchiré  nos  deux  cœurs  re.sse  à  la  fin.  Je  ne  puis  sup- 
porter plus  longtemps  cette  pensée  que  vous  me  méconnai.s- 
sez,  que  vous  croyez  à  mon  indifférence,  ou,  qui  sait?  à  ma 
haine  Cette  Idée  affreuse  me  trouble,  môme  dans  la  tâche 
sainte  et  difficile  que  je  dois  accomplir.  Mais  venez  un 
peu  à  l'écart...  ma  sœur,  vous  avez  encore  confiance  en 
moi,  n'est-ce  pas?  Eloignons-nous,  je  vous  prie,  de  cette 
place  .  si  l'on  ne  peut  nous  voir,  on  peut  nous  entendre,  et 
J'ai  des  raisons  de  craindre  qu'on  ne  veuille  troubler  notre 
entretien,  cet  entretien  qui.  je  vous  le  dis,  ma  sœur,  est 
nécessaire  à  ma  raison  et  à  ma  tranquillité. 

Diane  ne  réfléchit  plus.  De  tels  mots  prononcés  par  une 
telle  bouche  étalent  tout-puissans  sur  elle.  Elle  remonta 
seulement  deux  marches  pour  voir  dans  la  salle  de  l'ambu- 
lance si  l'on  n'avait  pas  besoin  d'elle,  et,  trouvant  tout  en 
repos  comme  U  fallait,  elle  redescendit  aussitôt  vers  Gabriel, 


appuyant   sa  main   confiante   sur   la   main   loyale   de   son 
gentillwmme. 

—  Merci  I  lui  dit  Gabriel,  les  momens  sont  précieux  ;  car 
ce  que  je  crains,  le  savez-vous,  c'est  que  la  supérieure, 
qui  connaît  mon  amour  maintenant,  ne  vienne  s'opposer 
à  cette  e.xplication,  grave  et  pure  pourtant  comme  mon 
affection  pour  vous,   ma  sœur. 

—  C'est  donc  cela,  reprit  Diane,  qu'après  m'avoir  parlé 
elle-même  de  voire  arrivée  et  du  désir  que  vous  aviez  de 
m'entretenir.  la  bonne  mère  Monique,  instruite  par  quel- 
qu'autre  sans  doute  du  passé  que  je  lui  avais  en  partie 
caché,  je  l'avoue,  m'a  empêchée  depuis  trois  jours  de 
sortir  du  couvent,  et  aurait  voulu  encore  m'y  retenir  ce 
soir,  si  mon  tour  de  veille  à  lambulance  étant  arrivé,  je 
n'avais  tenu  absolument  a.  remplir  mon  douloureux  devoir. 
Oh  !  Gabriel  !  la  tromper,  cette  douce  et  vénérable  amie, 
n'est-ce  pas  bien  mal  à  moi  ? 

—  Faut-il  donc  vous  répéter,  reprit  Gabriel  avec  mélan- 
colie, que  vous  êtes  auprès  de  moi  comme  auprès  d'un 
frère,  hélas  1  que  je  dois,  que  je  veux  faire  faire  tous  les 
tressaillemens  de  mon  cœur,  et  vous  parler  uniquement 
comme  un  àmi,  certes  toujours  dévoué  et  qui  mourrait 
pour  vous  avec  joie,  mais  qui  écoutera  sa  tristesse  bien 
plutôt  que  son  amour,   soyez  tranquille  I 

—  Alors  parlez   donc,  mon  frère,   reprit  Diane. 

Mon  frère  !  ce  nom  terrible  et  charmant  rappelait  tou- 
jours à  Gabriel  l'étrange  et  solennelle  r.lternative  où  la  des- 
tinée l'avait  placé,  et,  comme  un  mot  magique,  chassait 
les  ardentes  pensées  qu'auraient  pu  éveiller  au  cœur  du 
jeune  homme  la  nuit  solitaire  et  la  ravissante  beauté  de 
sa  bien-aimée. 

—  Ma  sœur,  dit-il  d'une  voix  assez  ferme,  j'avais  abso- 
lument besoin  de  vous  voir  et  de  vous  parler,  pour  vous 
adresser  deux  prières:  l'une  qui  a  trait  au  passé,  l'autre 
OUI  se  rapporte  â  l'avenir.  Vous  êtes  bonne  et  généreuse, 
Diane,  et  vous  les  accorderez  toutes  deux  a  un  ami  qui  ne 
vous  rencontrera  peut-être  plus  sur  son  chemin  en  ce 
monde,  et  qu'une  mission  fatale  et  dangereuse  ex-pose  à 
toute  minute  à  la  mort. 

—  Oh  !  ne  dites  pas  cela,  ne  dites  pas  cela  !  s'écria  ma- 
dame de  Castro  prête  à  défaillir,  et  mesurant,  éperdue,  son 
amour  à  son   épouvante. 

—  Je  vous  dis  cela,  ma  sœur,  repartit  Gabriel,  non  pour 
que  vous  vous  alarmiez,  mais  pour  que  vous  ne  me  refu- 
siez pas  un  pardon  et  une  grâce.  Le  pardon  est  pour  cet 
effroi  et  ce  chagrin  qu'a  dû  vous  causer  mon  délire,  le 
jour  où  je  vous  al  vue  pour  la  dernière  fois  à  Paris.  J'ai 
jeté  dans  votre  pauvre  cœur  l'épouvante  et  la  désolation 
Hélas  !  ma  sœur,  ce  n'était  pas  moi  qui  vous  parlais, 
c'était  la  fièvre.  —  Je  ne  savais  pas  ce  que  je  disais,  vrai- 
ment ;  et  une  révélation  terrible  reçue  ce  jour-là  même, 
et  que  j'avais  peine  à  contenir  en  moi,  m'emplissait  dé 
démence  et  de  désespoir.  Vous  vous  souvenez  peut-être,  ma 
sœur,  que  c'est  en  vous  quittant  que  je  fus  pris  de  cette 
longue  et  douloureuse  maladie  qui  faillit  me  coûter  la 
vie  ou  au  moins  la  raison  ? 

—  Si  je  m'en  souviens,  Gabriel!  s'écria  Diane. 

—  Ne  m'appelez  pas  Gabriel,  par  grâce  ;  appelez-moi 
mon  frère  toujours,  comme  tout  à  l'heure  ;  appelez-moi 
mon  frère  !  Ce  nom  qui  me  faisait  peur  d'abord,  j'ai  be- 
soin de  l'entendre  à  présent. 

—  Comme  vous  voudrez...  mon  frère,  reprit  Diane  éton- 
née. 

Mais  en  ce  moment,  à  cinquante  pas  d'eux,  le  bruit  ré- 
gulier d'une  troupe  en  marche  se  fit  entendre,  et  la  sœur 
Bénie  se  serra  contre  Gabriel   avec  crainte. 

—  Qui  vient  là  ?  mon  Dieu  !  on  va  nous  voir  !  dit-elle, 

—  C'est  une  patrouille  de  nos  hommes,  reprit  Gabriel 
assez  contrarié. 

—  Mais  ils  vont  passer  auprès  de  nous,  me  reconnaître 
ou  appeler.  Oh!  laissez-moi  rentrer  avant  qu'ils  n'appro- 
chent ;  lalssez-moI  me  .sauver,  je  vous  en  supplie. 

—  Non,  il  est  trop  tard,  reprit  Gabriel  en  la  retenant. 
Fuir  maintenant,  ce  serait  se  montrer.  Par  ici,  plutôt  :  ve- 
nez par  ici.  ma  sœur. 

Et,  suivi  de  Diane  tremblante,  11  monta  en  toute  hâte  un 
escalier  caché  par  une  rampe  de  pierre,  qui  conduisait  sur 
les  remparts  mêmes.  Là,  il  plaça  Diane  et  se  plaça  lui- 
même  entre  une  guérite  non  gardée  et  les  créneaux. 

La  patrouille  passa  à  vingt  pas  sans  les  voir. 

—  Que  voil.^  un  point  mal  protégé  !  se  dit  Gabriel,  chez 
qui  son   idée  fixe   veillait  toujours. 

Mais  il  revint  aussitôt  à  Diane,  à  peine  rassurée  encore. 

—  Soyez  tranquille  maintenant,  ma  sœur,  lui  dit-il  ;  le 
péril  est  passé.  Mais  écoutez-moi  car  le  temps  passe,  et 
j'ai  encore  sur  mon  cœur  les  deux  poids  qui  l'oppressaient. 
Vous  ne  m'avez  pas  dit  d'abord  que  vous  m'aviez  pardonné 
ma  folle,  et  j'ai  toujours  à  porter  ce  lourd  fardeai  du 
passé. 

—  Pardonne-t-on  la  fièvre  et  le  désespoir  1  reprit  Diane  : 
-  non,  mon  frère,  on  les  plaint  et  on  les  console.  Je  ne  vous 


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«M 


ALEXANDHE  DUMAS  ILLLSTRÉ 


ea  Toulais,  pas,  je  pleurais;  à  présent,  vous  voUà  revenu 
à  la  raison  et  à  la  vie,  et  je  suis,  moi,  résignée  à  la  volonté 
de  Dieu. 

—  Ah  !  ce  n'est  pas  le  tout  que  la  résignation,  ma  sœur, 
sécria  Gabriel,  il  faut  que  vous  ayez  l'espérance.  C'est 
pour  cela  que  j'ai  voulu  vous  voir.  Vous  m'avez  délivré  de 
mon  remords  du  passé,  merci  !  Mais  il  faut  que  vous  m'Otiez 
de  dessus  la  poitrine  mon  angoisse  pour  votre  avenir. 
Vous  êtes,  voyez-vous,  un  des  buts  rayonnans  de  mon  exis- 
tence. Il  faut  que,  tranquiOe  sur  ce  but,  je  n  aie  à  me 
jpréoccuper,  en  y  marchant,  que  des  périls  du  chemin  ;  il 
faut  que  je  sois  certain  de  vous  trouver  au  terme  de  ma 
route,  avec  un  sourire,  triste  si  j'éclioue,  et  joyeux  si  je 
réussis,  mais,  en  tout  cas,  avec  un  sourire  ami.  Pour  cela, 
il  ne  doit  pas  y  avoir  entre  nous  de  méprise.  Cependant, 
ma  sœur,  il  sera  nécessaire  que  vous  me  croyiez  sur  parole 
et  que  vous  ayez  eu  moi  un  peu  de  confiance  ;  car  le  se- 
cret qui  réside  au  fond  de  mes  actions  ne  m'appartient  pas  ; 
j  ai  juré  de  le  garder,  et  si  je  veux  qu'on  tienne  les  engage- 
mens  pris  envers  moi,  je  dois  tenir  les  engagemens  pris  par 
moi   envers  les   autres. 

—  Expliyuez-vous,  dit  Diane. 

—  Ah  !  reprit  Gabriel,  vous  voyez  bien  que  j  hésite  et 
que  je  cherche  des  détours,  parce  que  je  songe  à  cet  habit 
que  vous  portez,  à  ce  nom  de  sœur  que  je  vous  donne,  et, 
plus  que  tout  cela,  au  profond  respect  qu'il  y  a  pour  vous 
dans  mon  cœur  ;  et  je  ne  veux  prononcer  aucune  parole 
qui  réveille  ou  des  souvenirs  trop  enivrans,  ou  des  illu- 
sions trop  dangereuses.  Et  pourtant,  11  faut  bien  que  je  vous 
le  dise,  que  jamais  votre  image  adorée  ne  s'est  effacée  ou 
seulement  affaiblie  en  mon  âme,  et  que  rien  et  personne 
ne  pourra  l'affaiblir  jamais  ! 

—  Mon  frère  !...  interrompit  Diane,  à  la  fois  confuse  et 
charmée. 

—  Oh!  écoutez-moi  jusqu'au  bout,  ma  sœur,  reprit  Ga- 
briel. Je  vous  le  répète,  rien  n'a  altéré  et  rien  n'altérera 
jamais  cet  ardent...  dévouement  que  je  vous  ai  consacré; 
et  même,  je  suis  heureux  de  le  penser  et  de  le  dire,  quoi 
qu'il  advienne,  il  me  sera  toujours,  non  seulement  permis, 
mais  commandé  presque  de  vous  aimer.  Seulement,  iM> 
<iuelle  nature  devra  être  cette  tendresse  ?  Dieu  seul  le  sait, 
hélas  I  mais  nous  le  saurons  bientôt  aussi,  je  l'espère:  En 
attendant,  voici  ce  que  j'ai  à  vous  demander,  sœur  :  Con- 
fiante au  Seigneur  et  en  votre  frère,  vous  laisserez  faire  la 
Providence  et  mon  amitié,  u  espérant  rien,  mais  ne  déses- 
pérant pas  non  plus.  Comprenéz-moi  bien.  Vous  m'avez 
dit  autrefois  que  vous  m'aimiez,  et,  pardonnez-moi  !  je  sens 
dans  mon  cœur  que  vous  pouvez  m'almer  encore,  si  le 
destin  le  veut  bien.  Or,  je  désire  atténuer  ce  que  mes  pa- 
roles ont  eu  de  trop  désolant  dans  ma  folie,  lorsque  je 
vous  ai  quittée  au  Louvre.  Il  ne  faut  ni  nous  leurrer  de 
vaines  chimères,  ni  croire  que  tout  est  décidément  fini  pour 
nous  en  ce  monde.  Attendez.  D'ici  à  peu  de  temps  je  vien- 
drai vous  dire  de  deux  choses  l'une  ;  ou  bien  :  Diane,  je 
t'aime,  souviens-toi  de  notre  enfance  et  de  tes  aveux  ;  il 
faut  que  lu  sois  à  moi.  Diane,  et  que,  par  tous  les  moyens 
possibles,  nous  obtenions  du  roi  son  consentement  à  notre 
union.  Ou  bien,  je  vous  dirai  :  Ma  sœur,  une  fatalité  invin- 
cible s'oppose  à  notre  amour  et  ne  veut  pas  que  nous 
soyons  heureux  ;  rien  ne  dépend  de  nous  en  tout  ceci,  et 
c'est  quelque  chose  de  surhumain,  de  divin  presque,  qui 
vient  se  placer  entre  nous,  ma  sœur.  Je  vous  rends  votre 
promesse.  Vous  êtes  libre.  Donnez  votre  vie  à  un  autre, 
vous  n'en  serez  ni  à  blâmer,  ni  même,  hélas  !  à  plaindre  ; 
non,  nos  larmes  même  seraient  Ici  de  trop.  Courbons  la 
tète  sans  mot  dire,  et  acceptons  notre  destinée  inévitable. 
Vous  me  serez  toujours  chère  et  sacrée  ;  mais  nos  deux 
exlsleutes  qui  pourront.  Dieu  merci  :  se  côtoyer  encore, 
ne  pourront  jamais  se  mêler. 

—  Quelle  étrange  et  redoutable  énigme  !  ne  put  s'empê- 
cher de  dire  madame  de  Castro,  perdue  dans  une  rêverie 
pleine  d'effroi. 

—  Cette  énigme,  reprit  Gabriel,  je  pourrai  sans  doute 
vous  en  dire  le  mot  alors.  Jusque-l;ï,  vous  creuseriez  en 
vain  l'abime  de  ce  secret,  ma  sœur.  Jusque-là  donc,  atten- 
dez et  priez.  Me  promettez-vous,  d'abord  de  croire  en  rfion 
•œur,  et  puis,  de  ne  plus  nourrir  la  pensée  désolée  de 
renoncer  au  monde  pour  vous  ensevelir  dans  un  cloître  ? 
Me  promettez- vous  d'avoir  la  foi  et  l'espérance,  comme 
vous  avez  déjà  la  charité  î 

—  Foi  en  vous,  espérance  en  Dieu,  oui,  je  puis  vous 
promettre  cela  maintenant,  mon  frère.  Mais  pourquoi  vou- 
lez-vous que  je  m'engage  à  retourner  dans  le  monde,  si  ce  j 
n'est  pour  vous  y  accompagner?  Mon  ftmi-,  n'csi-ce  pas  ' 
assez  !  pourquoi  voulez-vous  que  je  vous  soumette  aussi  ma 
vie,  quand  ce  n'est  pas  i  vous  peut-être  que  je  devrai  la 
consacrer  ?  Tout  n'est  donc  en  mol  et  autour  de  mol  <iue 
ténèbres,  mon  Dieu  !  1 

—  Sœur,  dit  Gabriel  de  sa  voix  pénétrante  et  solennelle, 
je  vous  demande  cette  promesse  pour  marcher  paisible  et 
fort   désormais   dans  ma  vole  redoutable  et  mortelle  peut- 


,   être,   et  pour  être  sur  de   vous  trouver  libre  et  prête  au 
rendez-vous  que  je  vous  donne. 

—  C  est   bien,  mon  frère,   je  vous  obéirai,   dit  Diane. 

—  Oh  :  merci  :  merci  :  s'écria  Gabriel.  L'avenir  m'appar- 
tient maintenant.  Voulez-vous  mettre  votre  main  dans  la 
mienne  comme  gage  de  votre  promesse,  ma  sœur  ? 

—  La  voici,  mon  frère. 

—  Ah  !  je  suis  sur  de  vaincre  à  présent,  reprit  lardent 
jeune  homme.  Il  me  semble  que  rien  ne  sera  plus  désor- 
mais contraire  à  mes  désirs  et  à  mes  desseins. 

-Mais,  comme  pour  donner  un  dotible  démenti  à  ce  rêve, 
en  ce  moment  même  des  voix  appelant  la  sœur  Bénie 
s'écrièrent  du  côté  de  la  ville,  et,  dans  le  même  temps,  Ga- 
briel crut  entendre  derrière  lui  un  léger  bruit  du  côté  des 
fossés.  Mais  il  ne  s'occupa  d  abord  que  de  l'effroi  de  Diane. 

—  On  me  clierche,  on  m'appelle  ]  Jésus  I  si  on  nous  trou- 
vait ensemble  :  .^dleu,   mon  frère,  adieu,   Gabriel. 

—  Au  revoir,  ma  sœur,  au  revoir  Diane.  Allez  !  je  reste 
ici.  Vous  serez  sortie  seulement  pour  prendre  l'air.  A  bien- 
tôt,  et  merci   encore. 

Diane  se  hâta  de  redescendre  l'escalier  et  d'aller  au-devant 
des  gens  portant  des  torches  qui  l'appelaient  de  toutes  parts 
a  tue-tète,  précédés  par  la  mère  Monique. 

Qui  donc  avait,  par  ses  insinuations  faussement  niaises, 
donné  lévell,  à  la  supérieure  ?  qui,  si  ce  n  est  mons  Ar- 
nauld,  mêlé,  avec  la  mine  la  plus  piteuse  du  monde,  à 
ceux  qui  cherchaient  la  sœur  Bénie.  Personne  n  avait  un 
air  candide  comme  ce  coquln-là  :  aussi  ressemblait-Il  au 
bon   Martin-Guerre. 

Gabriel,  rassuré  en  voyant  de  loin  Diane  rejoindre  sans 
encombre  la  mère  Monique  et  sa  troupe,  s'apprêtait  aussi 
à  quitter  les  remparts,  quand  tout  à  coup  une  ombre  se 
dressa  derrière   lui. 

Un  homme,  un  ennemi,  armé  de  toutes  pièces,  enjam- 
bait la  muraille. 

Courir  à  cet  homme,  le  renverser  d'un  coup  d'épée,  et, 
tout  en  criant  :  Alarme  i  alarme  !  d'une  voix  retentissante, 
s'élancer  à  la  tête  de  l'échelle  dressée  contre  les  murs,  et 
toute  chargée  d'Espagnols,  ce  fut  pour  Gabriel  l'affaire 
d'un   Inslaot. 

Il  s'agissait  tout  simplement  d'une  surprise  nocturne,  et 
Gabriel  ne  s'était  pas  trompé,  l'ennemi  avait  donné  coup 
sur  coup  deux  assauts  dans  le  jour^  pour  pouvoir  hasarder 
plus   sûrement   dans   la  nuit   cette   tentative   hardie. 

Mais  la  Providence,  ou,  pour  parler  plus  véridiquement 
et  plus  paiennement,  r.\mour  avait  amené  là  Gabriel. 
.\vant  qu'un  second  ennemi  eût  le  temps  de  suivre  sur  la 
plate-forme  celui  qu'il  avait  déjà  abattu,  il  saisit  de  ses 
mains  vigoureuses  les  deux  moutans  de  l'échelle  et  les  dix 
assiégeans  qu'elle  portait. 

Leurs  cris,  en  se  brisant  à  terre,  se  mêlaient  aux  cris  de 
Gabriel  appelant  toujours  :  Aux  armes  !  Pourtant,  à  vingt 
pas  plus  loin,  une  autre  échelle  s'était  déjà  dressée,  et,  là, 
pas  de  point  d'appui  pour  Gabriel  !  Par  bonheur,  il  avisa 
dans  l'ombre  une  grosse  pierre,  et,  le  danger  doublant  sa 
vigueur,  11  put  la  soulever  jusque  sur  le  parapet,  d'où  11 
n'eût  qu'à  la  pousser  sur  la  seconde  échelle  ;  ce  poids  ter- 
rible la  brisa  en  deux  du  coup,  et  les  malheureux  qui  y  mon- 
taient, assommés  ou  meurtris,  vinrent  tomber  dans  les  fossés, 
effrayant  de  leur  agonie  leurs  compagnons  dès  lors  hésitants 
Cependant  les  cris  de  Gabriel  avalent  donné  1  alarme  ; 
les  sentinelles  1  avalent  propagée  ;  les  tambours  battaient  le 
rappel  ;  le  tocsin  de  la  Collégiale  retentit  à  coups  pressés. 
Cinq  minutes  ne  s'étaient  pas  écoulées,  et  plus  de  cent 
hommes  déjà  étaient  accourus  auprès  du  vicomte  d'Exmès, 
prêts  à  repousser  avec  lui  les  assaillans  qui  oseraient  se 
présenter  encore,  et  tirant  même  avec  avantage  sur  ceux 
qui  étaient  dans  les  fossés  et  qui  ne  pouvaient  répondre  au 
feu  de  leurs  arquebuses. 

Le  hardi  coup  de  main  des  Espagnols  était  donc  man- 
qué. Il  ne  pouvait  réussir  que  si,  en  réalité,  le  point  de 
l'attaque  avait  été  dégarni  de  défenseurs,  comme  on  avait 
cru  le  remarquer.  Mais  Gabriel,  en  se  trouvant  là,  avait 
déjoué  la  surprise.  Les  assiégeans  n'avaient  plus  qu'à  battre 
en  retraite,  ce  qu'ils  firent  au  plus  vite,  mais  non  pas  sans 
laisser  nombre  de  morts,  et  sans  emporter  nombre  de  blessés. 
La  ville  était  sauvée  encore  une  lois,  et  encore  une  fols 
grâce  à  Gabriel. 

Mais  il  fallait  qu'elle  tint  bon  quatre  longs  jours  encore, 
pour  que  la  promesse  faite  au  roi  fût  accomplie. 


XXXIV 

UNE   VtÇTORIECSE   DÉFAITE 


L'échec  Inattendu  qu'ils  venaient  de  subir  eut  peur  pre- 
mier effet  de  décourager  les  assiégeans,  et  ils  semblèrent 
comprendre  qu'ils  ne  s'empareraient  décldé|nent  de  la  ville 


LES  DEUX  DIANE 


QU  après  avoir  anéanti  un  à  un  les  moyens  de  résistance 
queue  pouvait  leur  opposer  encore.  Donc,  pendant  trois 
Jours.  Ils  ne  tentèrent  pas  de  nouvel  assaut:  mais  toutes 
rlVf'h^'",'"'^'  tonnèrent,  toutes  leurs  mines  jouèrent  sans 
relâche  et  sans  repos.  Les  hommes  qui  défendaient  la  place 
animés  d  un  esprit  surhtimain,  leur  paraissaient  Invin- 
cibles; Ils  s  attaquèrent  au.x  murailles,  et  les  murailles 
furent  moins  solides  que  les  poitrines.  Les  tours  croulaient, 
les  fossés  se  comblaient,  toute  la  ceinture  de  la  ville  tombait 
lambeau  par  lambeau.  '"«""«"i 

Puis  quatre  jours  après  leur  surprise  nocturne,  les  Es- 
pagnols se  hasardèrent  entîn  à  lassaut.  C'était  le  huitième 
et  dernier  jour  demandé  ^  Henri  II  par  Gabriel.  Si  l'attaque 
des  ennemis  échouait  encore  cette  fois,  son  père  était 
sauvé  comme  la  ville  ;  sinon,  toutes  ses  peines  et  tous  ses 
ellorts  devenaient  inutiles,  le  vieillard,  Diane  et  lui-même 
Gabriel,  étaient  perdus. 

Aussi,  quel  furleu.x  courage  il  déploya  dans  cette  journée 
sviprême,   cest   ce  qull  est  plus  qu'impossible   de   dire     Cm 
n  eût  pas  cru  qu'il  put  y  avoir  dans  l'âme  et  dans  le  corps 
d  un  homme  tant  de  puissance  et  d'énergie.   Il  ne  voyait 
pas  les  dangers  et   la  mort,  mais  seulement   la  pensée  de 
son  père  et  de  sa  flancée,  et  il  marchait  contre   les  piques 
et  au-devant  des  balles  et  des  boulets  comme  s'il  eut  été  in- 
vulnérable. Un  éclat  de  pierre  l'atteignit  au  côté  et  un  fer 
de  lance  au  front,  mais  il  ne  sentait  pas  ses  blessures  '  il 
semblait    ivre    de    bravoure:    il    allait,    courant,    frappant 
exhortant  de  la  voi.x  et  de  l'e.xemple.  On  le  voyait  partout 
on  le  péril  était  le  plus  urgent.  Comme  l'àme  anime  tout  le 
corps.  11  animait  toute  cette  ville  :  il  était  dix,  il  était  vin-t 
11  était  cent.  Et.  dans  cette  exaltation  prodigieuse    le  san^- 
frold   et   la  prudence   ne   lui   manquaient  pas.   D'un   coup 
d'œil  plus  prompt  que  l'éclair  il  apercevait  le  danger  et  y 
parait    sur-le-champ.    Puis,    quand    les    assaillans    cédaient 
quand    les   nôtres,   électrisés   par   cette    valeur  contagieuse' 
reprenaient  évidemment  l'avantage,  vite  Gabriel  s'élançait 
a  un  autre  poste  menacé  ;  et  sans  se  lasser,  sans  s'affaiblir 
recommençait   son   héroïque   mission. 
Cela  dura  six  heures,  depuis  une  heure  jusqu'à  sept. 
A  sept  heures,  la  nuit  tombait  et  les  Espagnols  battaient 
en  retraite  de  toutes  parts    Derrière  quelques  pans  de  murs 
avec   quelques  ruines   de  tours  et   quelques  soldats  décimés 
et  mutilés.   Saint-Quentin  avait  encore  prolongé  d'un  jour 
de  plusieurs  jours  peut-être,  sa  glorieuse  résistance 

Quand  le  dernier  ennemi  quitta  le  dernier  poste  attaqué 
Gabriel  tomba  entre  les  mains  de  ceux  qui  l'entouraient' 
épuisé  de  fatigue  et  de  joie. 
On  le  porta  triompalement  à  la  maison  de  ville 
Ses  blessures  d'ailleurs  étaient  légères  et  son  évanouisse- 
ment ne  pouvait  se  prolonger.  Quand  il  revint  à  lui  l'ami- 
ral de  Coligny  tout  radieux  était  à  ses  côtés. 

—  Monsieur  l'amiral,  dit  pour  premier  mot  Gabriel  je 
n'ai  pas  rêvé,  n'est-ce  pas?  il  y  a  bien  eu  aujourd'hui 'un 
assaut  terrible  que  nous  avons  encore  repoussé? 

—  Oui.  ami.  et  en  partie  grâce  à  vous,  répondit  Gaspard. 

—  Et  les  huit  jours  que  le  roi  m'avait  accordés  sont  écou- 
lés !  s'ecria  Gabriel.  Oh  !  merci  :  merci  •  mon  Dieu  ! 

—  Et  pour  achever  de  vous  réconforter,  ami,  reprit  l'ami- 
ral. Je  vous  apporte  d'excellentes  nouvelles.  Protégée  par 
notre  défense  de  Saint-Quentin,  la  défense  de  tout  le  terri 
toire  s'organise,  à  ce  qu'il  paraît  ;  un  de  mes  espions  qui 
a  pu  voir  le  connétable  et  entrer  pendant  le  tumulte  d'au- 
jourd'hui, me  donne  là-dessus  les  meilleures  espérances 
M  de  Guise  est  arrivé  à  Paris  avec  l'armée  de  Pié- 
mont, et.  de  concert  avec  le  cardinal  de  Lorraine  prépare 
à  la  résistance  les  villes  et  les  hommes.  Saint-Quentlu  dé- 
peuplé et  démantelé  ne  pourra  pas  résist'er  au  premier  as- 
saut, mais  son  œuvre  et  la  nôtre  est  faite:  et  la  France  est 
sauvée,  ami.  Oui.  tout  s'arme  derrière  nos  fidèles  remparts  • 
la  noblesse  et  tous  les  ordres  de  l'Etat  se  .soulèvent  les  re- 
crues abondent,  les  dons  gratuits  pleuvent.  deux  corps 
auxiliaires  allemands  viennent  d'être  engagés.  Quand  l'en- 
nemi en  aura  fini  avec  nous,  et  cela  par  malheur  ne  peut 
plus  tarder.  Il  trouvera  du  moins  après  nous  à  qui  parler 
La  France  est  sauvée,   Gabriel  ! 

—  Ah  !  monsieur  l'amiral,  vous  ne  .savez  pas  tout  le  bien 
que  vous  me  faites,  reprit  Gabriel.  Afais  permettez-moi  une 
question  :  ce  n'est  pas  par  un  vain  sentiment  d'amour- 
propre  que  je  vous  la  fais  au  moins  :  vous  me  connaissez 
trop  maintenant  pour  le  croire,  non  :  il  y  a  au  fond  de  ma 
demande  un  motif  bien  sérieux  et  bien  grave,  allez  '  Mon- 
sieur l'amiral,  en  deux  mots,  croyez-vous  «ne  ma  présence 
Ici  depuis  huit  jours  ait  été  pour  quelque  chose  dans  l'heu- 
reux résultat  de  la  défense  de  Saint-Quentin  ? 

—  Pour  tout.  ami.  pour  tout  :  répondit  Gaspard  avec  une 
Bénéreu.se  franchise.  Le  jour  de  votre  arrivée  vous  l'avez 
vu  sans  votre  intervention  bien  inattendue,  je  cédais  j'al- 
lais plier  sous  la  responsabilité  terrible  dont  on  chargeait 
ma  conscience,  je  rendais  moi-même  aux  Espagnols  les 
clefs  de  cette  cité  que  le  roi  avait  confiée  à  ma  garde  Le 
lendemain,  n'avez-vous  pas  achevé  votre  œuvre  en  intro- 
aulsant  dans  la  ville  un  secours,  faible  sans  doute   mais  qui 


61 


de^^^iir^^Lit:  ^"i^^i^^vj:  r  "^^-^  -^ 

aos  ingénieurs.  Je  ne  p.irle  nas  do  h,  i im  ,  ™"'eurs  et  à 
avez  toujours  et  Par.o'urilpTo^'l  ^-1  ^  ^^sauT^a":  ^""v 
a  quatre  jours,  qui  a  miraculeusement  préservé  lâvuiertl 

^^snt'^^-^-L::^  in^f  r  i -n"  ^ -" 
5^^,.-^^^Tio-L^~HF  S 

riirr,,.f^"'  '■°"'  =°'^"*  ■■eûdues,  monsieur  l'amiral 
dit   Gabriel,   pour   vos   bonnes   et   vos   Indulgentes   paroles 

^  ^rZlJ!'^''  •'"^  '""^  ^""-^^^  blen^les'^rVéîeT'^de- 

.,7  ^?  i*^*'  ^^^  seulement  ma  volonté,  ami  reprit  l'amf 
rai,  cest  mon  devoir,  et  vous  savez  qj'à  son  devoir  Gas 
pard  de  Coligny  ne  fault  jamais  ^^^' 

au7ai^le'nas°"ïn'nn=-i"  ''.'"''"•  ''  ""^"^  obligation  ne  vous 
encore'  à'^ce'  service  "  Ne  "iÎ^Hp"  ■  ""'  voulez-vous  ajouter 
„„,  ~-  service  ;   Ne  parlez   a  personne,   le   vous   nri» 

pas  même  a  monsieur  le  connétable    à  monsieur™    conné' 

able  surtout,  de  ce  que  j'ai  pu  faire  pour  vous  aider  dan: 
votre  glorieuse  tâche.   Que  le  roi  le  s-icli-  sf.ni     ^l  l,        .J 
verra  par  la  que  je  n'ïi  pas  tr°àviiu?t'u;7a- gioirf  ^  e 
â-vl    d"/,T  :rer?'/°"'i  *'""  ""   engagemem  piMs  VIS 
^i   lu.   li         ,  "  '^^"^  '^^  ™''""s  PO"!-  me  récompenser 

M„t  lo  .  '°""^"^'  "°  P--"^  mille  fols  plus  euviabîe  que 
tous  les  honneurs  et  toutes  les  dignités  de  son  royaume 
Ou.  monsieur  l'amiral,  que  ce  prix  me  soit  accordé  ^t  la 
centupi:."'""  "  '""'^^  °'°''  ^'  '^^"^  "  y  -•  ^erâ'payée  aS 

-  11  faut  donc  que  la  récompense  soit  en  effet  ma^nifl 
rTne^voûVert"'";  ''""  ''"''''  ""«  '^  reconnaissance  du 
L  dfeirez  G^hr^rir  ^"^  '  '',  '''^'  d'ailleurs  comme  vous 
le  uesirez,  Gabriel,  et  quoiqu'il  m'en  coûte  de  me  taire  sur 
vos  mérites,  puisque  vous  l'exigez,  ie  me  tairai 
^~  ■''^^J'^"'^  Gabriel,  qull  y  a  donc  longtemps  que  je 
ç  ai  goûté  une  tranquillité  pareille  à  celle  que  j'éprouve  en 
ce  moment!  Que  c'est  bon  d'espérer  et  de  crolJe  un  Jeu  " 
1  avenir!  maintenant  j'irai  tout  gaiment  aux  remparts  le 
me  battrai  le  cœur  léger,  et   il  me  semble  queTserl  '  ii 

unTil^l^me^Îui^^pL't   '''  ""   '^   ''''-'   os1raiint1o^uche"r 

souriï:tZ^g?y.^jne';;-  ^s  ^STT^Ù/^^  ^ 
cette  certitude  de  victoire  vous  mentira.  La  ville  est  niesoue 
ouverte  désormais  :  quelques  coups  de  canon  auront  bientôt 
mis  a  bas  ses  derniers  fragmens  de  murailles  et  ses  dern"ers 
fragmens  de  tours.  De  plus,  il  ne  nous  reste  guire 
de  bras  valides,  et  les  soldats  qui  ont  si  bravement  lus 
quici  suppléé  aux  remparts  vont  nous  manquer  à  leu" 
tour.  Le  prochain  assaut  rendra  l'ennemi  maître  de  la 
place,  ne  nous  faisons  pas  illusion  là-dessus 

-  Mais   monsieur  de  Guise  ne  peut-il  pas  nous  envoyer 
de  Pans,  des  secours?  demanda  le  vicomte  d'E.xmès 

-  Monsieur  de  Guise,  répondit  Gaspard,  n'exposera  pas 
ses  précieuses  ressources  pour  une  ville  prise  aux  trois 
quarts,  et  monsieur  de  Guise  fera  bien.  Qu'il  garde  ses  hom 
mes  au  cœur  de  la  France,  c'est  là  qu'Us  sont  nécessaires. 
Saint-Quentin  est  sacrifié.  La  victime  expiatoire  a  lutté  assez 
longtemps.  Dieu  merci!  il  ne  lui  reste  plus  qu'à  tomW 
noblement,  et  c'est  à  quoi  nous  tâcherons  de  l'aider  encore 
n'est-il  pas  vrai,  Gabriel?  Il  faut  que  le  triomphe  des  Espa- 
gnols devant  Saint-Quentin  leur  cotte  plus  cher  qu'une  dé- 
faite. Nous  ne  nous  battons  plus  à  préseut  pour  nous  sau- 
ver, mais  pour  nous  battre. 

r-oT  ?*!'•  ^CV,  '^"''■^'!""'  ''°"'"  '^  '"^^  ■  '■«P'""  joyeusement 
Gabriel,  plaisir  de  héro?  !  monsieur  l'amiral  luxe  digne 
de  vous  !  Eh  bien  !  soit,  amusons-nous  à  tenir  la  ville  en- 
core deux,  trois  jours,  quntre  jours  si  nous  le  pouvons  Fai- 
.sons  rester  Philippe  II.  Philibert-Emmanuel.  l'Espagne 
1  Angleterre  et  la  Flandre,  en  échec  devant  quelques  débris 
de  pierre.  Ce  sera  toujours  un  peu  de  temps  de  gagné  pour 
monsieur  de  Guise,  et  pour  nous  un  spectacle  assez  comique 
a  voir.  Qu'en  dites-vous? 

—  .le  dis.  ami.  répondit  l'amiral,  (lue  vous  avez  la  plai- 
santerie sublime,  et  que.  jusque  dans  vos  jeux,  il  y  a  de 
la  gloire. 

L'aventure  aida  au  souh.nit  de  Gabriel  et  de  Coligny.  Eff 
elïet,  Philippe  II  et  son  général  Philibert-Emmanuel,  fu- 
rieux d'être  arrêtés  si  longtemps  devant  une  ville  et 
d'avoir  déjà  livré  dix  assauts  en  vain,  ne  voulurent  pas  en 
tenter  un  onzième  sans  être  assurés  cette  fois  de  la  vic- 
toire. Comme  ils  l'avalent  fait  déjà  précédemment,  ils  res- 
tèrent trois  jours  sans  attaquer,  et  remplacèrent  leurs 
soldats  par  leurs  canons,  puisque  décidément,  dans  la  cité 
héroïque,    les    murs    étalent    moins    durs    que    les    coeurs 


62 


ALEX.\XDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


JL 'amiral  et  le  vicomte  d'Exmès,  pendant  ces  trois  Jours, 
firent  bien  réparer  â  mesure,  autant  çcue  possible,  par  leurs 
travailleurs,  les  dégâts  des  batteries  et  des  mines  ;  mais 
les  bras  manquaient,  par  malheur.  Le  26  août,  â  midi,  il  ne 
restait  pas  debout  ua  seul  pan  de  muraille.  Les  maisons  se 
voyaient  â  découvert  comme  dans  une  ville  ouverte,  et  les 
soldats  étaient  tellement  clair-semés  qu  ils  ne  pouvaient 
même  plus  former  une  ligne  d'un  homme  de  iront  sur  les 
points  principaux. 

Gabriel  lui-même  fut  obligé  d'en  convenir  ;  avant  que  le 
signal  de  l'assaut  fût  seulement  donné,  la  ville  était  déjà 
prise. 

On  ne  la  prit  pas  du  moins  à  la  brèche  que  défendait 
Gabriel.  Là  se  trouvaient  avec  lui  monsieur  du  Breuil  et 
Jean  Peuquoy,  et  tous  trois  s'escrimèrent  si  bien  et  firent 
de  si  merveilleuses  prouesses  que,  de  leur  côté,  ils  repous- 
sèrent jusqu'à  trois  fois  les  assaillans.  Gabriel  surtout  s'en 
donna  à  cœur  joie,  et  Jean  Peuquoy  s'ébahissait  tellement 
<Jes  grands  coups  d  épée  qu'U  voyait  distribuer  à  droite 
et  à  gauche  qu'il  faillit  être  îué  lui-même  dans  ses  éton- 
nemens  distraits,  et  que  Gabriel  fut  obligé  à  deux  reprises 
de  sauver  la  vie  â  son  admirateur. 

Au.ssi  le  bourgeois  jura  sur  place  au  vicomte  un  culte  et 
un  dévouement  éternels  II  s'écria  même,  dans  son  enthou- 
siasme, qu'il  regrettait  un  peu  moins  sa  ville  natale,  puis- 
qu'il aurait  une  autre  affection  â  vénérer  et  à  chérir,  et 
que  Saint-Quentin,  il  est  vrai,  lui  avait  donné  la  vie,  mais 
que  le  vicomte  d'Exmès  la  lui  avait  conservée  : 

Néanmoins,  malgré  ces  généreux  efforts,  la  ville  ne  pou- 
vait plus  absolument  résister  :  ses  remparts  n'étaient  plus 
qu'une  brèche  continue,  et  Gabriel,  du  Breuil  et  Jean  Peu- 
quoy se  battaient  encore,  que.  derrière  eux.  les  ennemis, 
maîtres  de   Saint-Quentin,   remplissaient  déjà   les  rues. 

Mais  la  vaillante  cité  ne  cédait  à  la  force  qu'au  bout  de 
dix-sept  jours  et  après  onze  assauts. 

11  y  avait  douze  jours  que  Gabriel  était  arrivé,  et  il  avait 
outrepassé  la  promesse  faite  au  roi  de  deux  fois  quarante- 
huit  heures  ! 


XXXV 

ARNACLD  DU  THILL  FAIT  ENCORE  SES  PETITES  AFFAIRES 


Dans  le  premier  moment,  le  pillage  et  le  carnage  sévi- 
rent par  la  ville.  Mais  Philibert  donna  des  ordres  sévères, 
fit  cesser  la  confusion,  et,  l'amiral  de  Colig^'  lui  ayant  été 
amené,  il  le  complimenta  hautement. 

—  Je  ne  sais  pas  punir  la  bravoure,  et  la  ville  de  Saint- 
Quentin  ne  sera  pas  traitée  plus  rigoureusement  qi»e  si  elle 
s'était  rendue  le  jour  où  nous  avons  mis  le  siège  devant 
ses   murailles. 

Et  le  vainqueur,  aussi  généreux  que  le  vaincu,  laissa 
lamLral  débattre  avec  lui  les  conditions  qu'il  aurait  pu 
imposer. 

Saint-Quentin  fut  naturellement  déclarée  ville  espagnole  ; 
mais  ceux  de  ses  habitans  qui  ne  voudraient  pas  accepter 
la  domination  étrangère  pourraient  se  retirer,  en  abandon- 
nant toutefois  la  propriété  de  leurs  maisons.  Tous,  d  ail- 
leurs, soldats  et  bourgeois,  seraient  libres  dès  à  présent,  et 
Philibert  retiendrait  seulement  cinquante  prisonniers  de  tout 
âge,  de  tout  sexe  et  de  toute  condition,  à  son  choix  ou  au 
choix  de  ses  capitaines,  afin  d'en  avoir  rançon  et  de  pou- 
voir payer  ainsi  la  solde  arriérée  des  troupes.  Les  biens  et 
les  personnes  des  autres  seraient  respectés,  et  Philibert  s'ap- 
pliquerait à  prévenir  tout  désordre.  11  faisait,  du  reste,  â 
Coligny,  qui  avait  épuisé  toutes  ses  ressources  personnelles 
dans  ce  siège,  la  galanterie  de  ne  pas  exiger  d  argent  de 
lui.  L'amiral  serait  libre  dès  le  lendemain  de  rejoindre  à 
Paris  son  oncle,  le  connétable  de  Montmorency,  qui  n'avait 
pas  trouvé,  lui.  après  Saint-Laurent,  des  vainqueurs  aussi 
désintéressés,  et  qui  venait  de  fournir  une  bonne  rançon, 
rançon  que  devait  payer  la  France,  bien  entendu,  d  une  façon 
ou  de  l'autre.  Mais  Philibert-Emmanuel  tenait  à  hogneur  de 
devenir  l'ami  de  Gaspard,  et  ne  voulut  pas  mettre  de  prix 
à  sa  liberté.  Ses  principaux  lleutenans  et  les  plus  riches 
d'entre  les  bourgeois  suffiraient  aux  frais  de  la  guerre. 

Ces  décisions.  (|ul  témoignaient  certes  de  plus  de  mansué- 
tude qu'on  n'eût  dû  s'y  attendre  furent  acceptées  avec  sou- 
mission par  Coligny,  et  par  les  habitans  avec  une  joie  mêlée 
lie  quelque  crainte  Sur  qui,  en  offet,  allait  tomber  le  choix 
uedoutable  de  Philibert-Emmanuel  et  des  siens  î  C'est  ce 
i|ue  l.i  journée  du  lendemain  devait  apprendre,  et  ce  jour-là, 
les  plus  fiers  se  fli-ent  bien  humbles,  et  les  plus  opulens  par- 
lèrent bien  haut  de  leur  pauvreté. 

Arnauld  du  Thill,  trafiquant  aussi  actif  qu'ingénieux,  avait 
passé  la  nuit,  lui.  à  songer  à  ses  affaires,  et  avait  trouvé  une 
combinaison  qui  pouvait  lui  devenir  assez  lucrative.  11  s'ha- 
billa avec  le  plus  de  luxe  possible,  et  s'en  alla  dès  le  matin 
se  promener  fièrement  dans  les  rues  tout  encombrées  déjà  de 


vainqueurs  de  toutes  les  langues,  .Allemands,  Anglais,  Espa- 
gnols, etc. 

—  Quelle  tour  de  Babel  !  se  disait  Arnauld  siucieux,  en  n'en- 
tendant sonner  à  ses  oreilles  que  des  syllabes  étrangères. 
Avec  les  quelques  mots  d  anglais  que  je  sais,  jamais  je  ne 
pourrai  m  aboucher  avec  aucun  de  ces  baragouineiu'S.  Les 
uns  disent  :  Carajo  !  les  autres  ;  Goddam  !  les  autres  :  Tau- 
send  saperment  '.  et  pas  un... 

—  Tripes  et  boyaux  !  veux-tu  l'arrêter,  malandrin  !  cria 
en  ce  moment  derrière  Arnauld  une  voix  assez  puissante. 

Arnauld  se  retourna  avec  empressement  vers  celui  qui, 
malgré  un  accent  anglais  prononcé,  semblait  pourtant  pos- 
séder à  fond  les  finesses  de  la  langue  française. 

C'était  un  grand  gaillard  au  teint  blême  et  aux  cheveux 
roux,  qui  paraissait  assez  rusé  comme  marchand  et  fort 
bête  comme  homme.  Arnaud  du  Thill  le  reconnut  .\nglais 
du  premier  coup  d'œil. 

—  Qu'y  a-t-il  pour  votre  service  ?  lui  demanda-t-il. 

—  Je  vous  fais  prisonnier,  voilà  ce  qu'il  y  a  pour  mon 
service,  répondit  l'homme  d  armes  qui,  d'ailleurs,  émaillait 
son  langage  de  vocables  anglais,  ce  qu  Arnauld  s'efforçait  à 
son  tour  d'imiter,  pour  se  rendre  intelligible  à  son  interlocu- 
teur. 

—  Pourquoi.  reprit-Il,  me  faites-vous  prisonnier  plutôt 
qu'un  autre?  plutôt  que  ce  tisserand  qui  passe,  par  exemple? 

—  Parce  que  vous  êtes  mieux  nippé  que  le  tisserand,  ré- 
pondit 1  Anglais. 

—  Oui  dà  !  repartit  .\rnauld,  et  de  quel  cbroit  m  arrêtez- 
vous,  s'il  vous  plaii.  vous,  un  simple  archer,  comme  il  me 
semble  ■? 

—  Oh  !  je  n  agis  pas  pour  mon  compte,  dit  l'Anglais,  mais 
au  nom  de  mon  maître,  lord  Cîrey.  qui  commande  en  effet 
les  archers  anglais,  et  auquel  le  duc  Philibert-Emmanuel  a 
alloué,  pour  sa  part  de  prise,  trois  prisonniers,  dont  deux 
nobles  et  un  bourgeois,  avec  les  rançons  qu  il  en  pourra  tirer. 
Or,  mon  maître,  qui  ne  me  sait  ni  manchot,  ni  aveugle,  m'a 
chargé  d'aller  à  la  chasse  et  de  lui  dépister  trois  prison- 
niers de  valeur.  Vous  êtes  le  meilleur  gibier  que  j'aie  encore 
rencontré,  et  je  vous  prends  au  collet,  messire  le  bour- 
geois. 

—  C'est  bien  de  l'honneur  pour  un  pau>Te  écuyer,  ré- 
pondit modestement  Arnauld.  Me  nourrira-t-il  bien,  votre 
maître? 

—  Maraud  !  est-ce  que  tu  crois  qu'il  va  te  nourrir  long- 
temps? dit  l'archer. 

—  Mais  jusqu  à  ce  qu'il  lui  plaise  de  me  rendre  la  liberté 
j'imagine!  reprit  Arnauld,  il  ne  me  laissera  sûrement  pas 
mourir  de  faim. 

—  Hum  !  fit  l'archer,  est-ce  que  j'aurais  ^Taiment  pris  un 
pamTe  loup  pelé  pour  un  renard  à  magnifique  fourrure  ? 

—  J'en  ai' peur,  seigneur  archer,  dit  Arnauld,  et,  si  lord 
Grey  votre  maître  vous  a  promis  un  droit  de  commission 
sur  les  captures  que  vous  lui  procureriez,  je  crains  que 
vingt  ou  trente  coups  de  bâton  soient  le  seul  bénéfice  que 
vous  retiriez  de  la  mienne.  Après  cela,  ce  que  J'en  dis  n'est 
pas  pour  vous  dégoûter,  et  Je  vous  conseille  d  essayer. 

—  Drôle  '.  tu  peux  bien  avoir  raison  !  reprit  l'Anglais  en 
examinant  de  plus  près  le  regard  malicieux  d'Arnauld,  et 
je  perdrais  tout  de  même  avec  tof  ce  que  lord  Grey  m'a 
promis,  une  livre  par  cent  livres  qu'il  obtiendra  de  mes 
prises. 

—  Voilà  mon  homme  !  pensa  Arnauld.  Holà  !  dit-il  tout 
haut,  camarade  ennemi,  si  je  vous  faisais  mettre  la  main 
sur  une  riche  proie,  sur  un  prisonnier  qui  vaudrait  dix 
mille  livre  tournois  par  exemple,  seriez-vous  homme  à  vous 
montrer  envers  moi  un  peu  reconnaissant,  dites? 

—  Dix  mille  livres  tournois  i  s'écria  lAnglais,  ils  sont  assez 
rares  en  effet  les  prisonniers  de  ce  prix  !  C'est  cent  \lvres 
qui  me  reviendraient  â  mol,  une  belle  part  ! 

—  Oui,  mais  il  faudrait  en  donner  cinquante  à  l'ami  qui 
vous  aurait  indiqué  la  voie.  C  est  juste,  cela,  hein? 

—  Eh  bien  !  soit,  dit  l'archer  de  lord  Grey  après  une  mi- 
nute d'hésitation,  mais  menez-moi  'sur-le-champ  à  l'homme 
et  nommez-le-moi. 

—  Nous  n'irons  pas  loin  pour  le  trouver,  reprit  Arnauld. 
faisons  quelques  pas  de  ce  côté.  Attendez.  Je  ne  veux  pas 
nie  montrer  avec  vous  sur  la  grand'place  Lalssez-mol  me 
cacher  derrière  I  angle  de  cette  maison.  Vous,  avancez.  Voyez- 
vous  au  balcon  de  la  maison  de  ville  un  gentilhomme  qui 
cause  avec  un  bourgeois? 

—  Je  le  vois,  dit  lAnglais,  est-ce  mon  homme? 

—  C'est  notre  homme. 

—  Il  s'appelle? 

—  Le  vicomte  d'Exmès. 

—  Ah  !  vraiment,  reprit  l'archer,  c'est  là  le  vicomte  d  Ex- 
mès  !  on  en  iiarlait  joliment  au  camp.  Est-ce  qu'il  est  ausai 
riche  que  brave  ? 

—  Je  vous  en  réponds. 

—  Vous  le  connaissez  donc  particulièrement,  mon  maître? 

—  Pardieu  !  Je  suis  son  écuyer. 

—  Ah!  Judas!  ne  mit  s'empêcher  de  dire  l  archer. 


LES  DEUX  DIANE 


to 


—  Non.  répondit  tranquillement  Arnauld.  car  Judas  s'est 
pendu,  et  moi.  ja  ne  me  pendrai  pas. 

—  On  vous  en  évitera  peut-être  la  peine,  dit  1  Anglais  qui 
était  facétieux  à  ses  heures 

—  Mais  voyous,  reprit  Arnauld,  voilà  bien  des  paroles  ; 
tenez-vous  notre  marché,  oui  ou  non  ? 

—  Tenu  !  reprit  lAnglais.  je  vais  conduire  votre  maître 
i  milord.  Vous  m  indi<|uerez  après  un  autre  noble  et  quelque 
bon  bourgeois  enrichi,  si  vous  en  connaissez. 

—  J  en  connais  au  même  prLx,  moitié  de  votre  bénéfice. 

—  Vous  1  aurez,   pourvoyeur  du   diable. 

—  Je  suis  bien  le  votre,  dit  Arnauld.  Ah  çà  !  pas  de  tri- 
cheries au  moins  !  Entre  coquins,  on  doit  s'entendre.  D'ail- 
leurs je  vous  rattraperais;  votre  maître  pale-t-il  comptant ■; 

—  Comptant  et  d'avance,  vous  viendrez  avec  nous  chez 
milord,  sous  couleur  d'accompagner  votre  vicomte  d'Exmùs, 
je  toucherai  ma  somme  et  vous  eu  donnerai  votre  part  tout 
de  suite.  Mais  vous,  très  reconnaissant  comme  de  raison, 
vous  m  aiderez  à  trouver  ma  deuxième  et  ma  troisième  cap- 
ture, n  est-il  pas  vrai? 

—  On  verra,  dit  Arnauld,  occupons-nous  d'abord  de  la 
première. 

—  Ce  sera  vite  fait  !  répondit  l'archer,  votre  maître  est 
trop  rude  en  temps  de  guerre  pour  n'être  pas  dou.v  en  temps 
de  paix,  nous  connaissons  cela  ;  prenez  deux  minutes 
d  avance  sur  moi,  et  allez  vous  poster  derrière  lui,  vous  ver- 
rez qu  on  sait  son  métier. 

Arnauld  quitta  en  effet  son  digne  acolyte,  entra  dans  la 
maison  de  ville,  et,  avec  son  visage  deux  fois  double,  vint 
dans  la  chambre  où  Gabriel  causait  avec  son  ami  Jean 
Peuquoy.  et  lui  demanda  s  il  n'avait  pas  besoin  de  ses  ser- 
vices. Il  parlait  encore,  lorsque  l'archer  entra  avec  une  mine 
de  circonstance.  L'.\nglais  alla  droit  au  vicomte  qui  le  re- 
gardait assez  surpris,  et,  lui  faisant  un  salut  profond  : 

—  C'est  à  monseigneur  le  vicomte  d'Exmès  que  j'ai  l'hon- 
neur de  parler  ?  demanda-t-il  avec  les  égards  que  tout  mar- 
chand doit  â  sa  marchandise. 

—  Je  suis  le  vicomte  d'E.vmès,  en  effet,  répondit  Gabriel  de 
plus  en  plus  étonné  ;  que  voulez-vous  de  moi  ? 

—  Votre  épée,  monseigneur,  dit  1  archer  en  s'inclinant  jus- 
qu'à terre. 

—  Toi  1  s'écria  Gabriel  en  se  reculant  avec  un  geste  inex- 
primable de  dédain. 

—  Au  nom  de  lord  Grey  mon  maître,  monseigneur,  reprit 
l'archer  qui  n  était  pas  fier.  Vous  êtes  désigné  pour  l'un  des 
cinquante  prisonniers  que  monseigneur  l'amiral  doit  remet- 
tre aux  vainqueurs.  Xe  m'en  veuillez  pas,  à  moi  chétif, 
d'être  forcé  de  vous  annoncer  cette  désagréable  nouvelle. 

—  T'en  vouloir  !  dit  Gabriel,  non  ;  mais  lord  Grey,  un 
gentilhomme  l  aurait  pu  prendre  la  peine  de  me  demander 
lui-même  mon  épée.  C'est  à  lui  que  je  veux  la  remettre, 
entends-tu? 

—  Comme  il  plaira  à  monseigneur. 

—  Et  j'aime  à  croire  qu'il  me  recevra  à,  rançon,  ton  maî- 
tre? 

—  Oh  !  croyez-le,  croyez-le,  monseigneur,  dit  avec  empres- 
sement l'archer. 

—  Je  te  suis  donc,  dit  Gabriel. 

—  Mais  c'est  une  indignité  !  s'écria  Jean  Peuquoy.  Mais 
vous  avez  tort  de  céder  ainsi,  monseigneur.  Résistez,  vous 
n'êtes  pas  de  Saint-Quentin  !  yous  n'êtes  pas  de  la  ville  ! 

—  Maître  Jean  Peuquoy  a  raison,  reprit  Arnauld  du 
Thill  avec  ardeur,  tout  en  dénonçant  d'un  signe  à  la  déro- 
bée le  bourgeois  à  l'archer.  Oui.  maître  Jean  Peuquoy  a 
mis  le  doigt  sur  la  vérité  ;  monseigneur  n'est  pas  de  Saint- 
Quentin,  et  maître  Jean  Peuquoy  s'y  connaît,  lui  !  maître 
Jean  Peuquoy  connaît  toute  sa  ville  l  II  en  est  bourgeois 
depuis  quarante  ans  !  et  syndic  de  sa  corporation  !  et  capi- 
taine de  la  compagnie  de  1  arc  !  Qu'avez-vous  à  dire  à  cela, 
Anglais  ? 

—  J'ai  à  dire  à  cela,  reprit  l'Anglais  qui  avait  compris, 
que,  si  c'est  là  maître  Jean  Peuquoy.  j'ai  ordre  de  l'arrêter 
aussi,  et  qu'il  est  couché  sur  ma  liste. 

—  Mol  !   s'écria  le  digne  bourgeois. 

—  Vous-même,  mon  maître,  dit  larcher. 
Peuquoy  regardait  Gabriel  avec  interrogation  . 

—  ilélas!  messire  Jean,  dit  en  soupirant  malgré  lui  le 
vicomte  d  Exmès,  je  crois  que  le  mieux,  après  avoir  tait 
notre  devoir  de  soldat  pendant  la  bataille,  est  que  nous 
acceptions  le  droit  du  vainqueur,  la  bataille  achevée.  Ré- 
stgnonsnous,   maître  Jean  Peuquoy. 

—  K  suivre  cet  homme?  demanda  Peuquoy. 

—  Sans  doute,  mon  digne  ami.  Et,  dans  cette  épreuve,  je 
suis  heureux  encore  de  n'être  pas  séparé  de  vous. 

—  C'est  juste  cela,  monseigneur  !  dit  Jean  Peuquoy  tou- 
ché, et  vous  êtes  bien  bon,  et.  puisqu'un  grand  et  vaillant 
capitaine  comme  vous  accepte  son  sort,  est-ce  qu'un  malheu- 
reux bourgeois  comme  moi  doit  murmurer?  Allons!  coquin. 
reprit-Il  en  s'lidres.sant  à  l'archer,  c'est  dit,  je  suis  ton  pri- 
sonnier ou  celui  de  ton  maître. 

—  Et  vous  allez  me  suivre  chez  lord  Grey,  dit  1  archer,  où 


vous  resterez,  s  il  vous  plaît,  jusqu'à  ce  que  vous  ayez  fourni 
une   bonne    rançon. 

—  Où  je  resterai  toujours,  fils  du  diable  1  s'écria  Jean  Peu- 
quoy. Ton  Anglais  de  maître  ne  saura  jamais,  ou  je  meure  ! 
la  couleur  de  mes  écus  ;  il  faudra  qu  il  me  nourrisse,  s'il 
est  chrétien,  jusqu'à  mon  dernier  i"ur,  et  je  me  nourris 
puissamment,  je  t'en  préviens. 

L'arclier  jeta  un  regard  d'épouvante  du  côté,  d  Arnauld  du 
ThlU,  mais  celui-ci  le  rassura  d'un  signe  et  lui  montra 
Gabriel  qui  riait  de  la  boutade  de  son  ami.  L'Anglais  savait 
entendre  la  plaisanterie  et  se  mit  à  rire  avec  bienveillance. 

—  Comme  cela,  dit-il,  monseigneur,  et  vous,  messire,  je 
vais  vous  em... 

—  Vous  allez  nous  précéder  jusqu'au  logis  de  lord  Grey, 
interrompit  Gabriel  avec  hauteur,  et  nous  conviendrons  de 
nos  faits  avec  votre  maître. 

—  A  la  volonté  de  monseigneur,  reprit  hiunblement  l'ar 
cher. 

Et,  marchant  devant  eux  en  ayant  même  soin  de  se 
mettre  de  côté,  il  conduisit  chez  lord  Grey  le  gentilhomme 
et  le  bourgeois  qu'Arnauld  du  Thill  suivait  à  distance. 

Lord  Grey  était  un  soldat  flegmatique  et  pesant,  ennuyé 
et  ennuyeux,  pour  qui  la  guerre  était  un  commerce  et  qui 
était  de  fort  mauvaise  humeur  de  n'être  payé,  lui  et  sa 
troupe,  que  par  la  rançon  de  trois  malheureux  prisonniers. 
Il  accueillit  Gabriel  et  Jean  Peuquoy  avec  une  dignité 
froide. 

—  Ah  !  c'est  le  vicomte  d'Exmès  que  j'ai  l'avantage  d'avoir 
pour  prisouner  !  dit-il  en  considérai-t  Gabriel  avec  curiosité. 
Vous  nous  avez  donné  bien  de  l'embarras,  monsieur,  et,  si 
je  vous  demandais  pour  rançon  ce  que  vous  avez  fait  per- 
dre au  roi  Philippe  II,  je  crois  bien  que  la  France  du  roi 
Henri  y  passerait. 

—  J'ai  fait  de  mon  mieux,  dit  simplement  Gabriel. 

—  Votre  mieux  est  bien  !  et  je  vous  en  félicite,  reprit 
lord  Grey.  Mais  ce  n'est  pas  ce  dont  U  s'agit.  Le  sort  de  la 
guerre  bien  que  vous  ayez  accompli  des  miracles  pour  le 
détourner,  vous  a  mis  en  mon  pouvoir,  vous  et  votre  vail- 
lante épée.  Oh  !  gardez-la,  monsieur,  gardez-la,  ajouta-t-il  en 
voyant  que  Gabriel  faisait  un  mouvement  pour  la  lui  re- 
mettre. Mais,  pour  racheter  le  droit  de  vous  en  servir,  que 
pouvez-vous  bien  sacrifier  ?  Arrangeons  cela.  Je  sais  que 
par  malheur  bravoure  et  richesse  ne  vont  pas  toujours 
ensemble.  Pourtant  je  ne  puis  pas  tout  perdre.  Cinq  mille 
écus,  monsieur,  vous  semblent-ils  pour  votre  liberté  un  prix 
convenable? 

—  Non,   milord,  dit  Gabriel. 

—  Non?  vous  trouvez  cela  trop  cher?  reprit  lord  Grey. 
Ah  !  maudite  guerre  ;  pauvre  campagne  !  Allons  !  quatre 
mille  écus,  ce  n'est  pas  trop.  Dieu  me  damne  1 

—  Ce  n'est  pas  assez,  milord,  répondit  froidement  Gabriel. 

—  Comment,  monsieur,  que  dites-vous?  s'écria  l'Anglais. 

—  Je  dis,  reprit  Gabriel,  que  vous  vous  êtes  mépris  à  mes 
paroles,  milord.  Vous  m'avez  demandé  si  cinq  mille  écus 
me  paraissaient  une  rançon  convenable,  et  je  vous  ai  ré- 
pondu que  non  ;  car,  à  mon  estimation,  je  vaux  le  double, 
milord. 

—  Bien  cela  !  répondit  l'Anglais,  et,  de  fait,  votre  roi 
pourra  bien  donner  cette  somme  pour  conserver  un  vail- 
lant de  votre  sorte. 

—  J'espère  n'avoir  pas  besoin  de  recourir  au  roi,  dit  Ga- 
briel, et  ma  fortune  personnelle  me  permettra,  je  crois,  de 
faire  face  à  cette  dépense  imprévue  et  de  m  acquitter 
envers  vous  directement. 

—  Tout  est  donc  pour  le  mieux,  reprit  lord  Grey  un  peu 
surpris.  C'est  dix  mille  écus,  dans  l'état  des  choses,  que  vous 
aurez  à  me  compter,  et,  pardon!  à  quand  le  payement? 

—  Vous  comprenez,  dit  Gabriel  que  je  n'ai  pas  apporté 
cette  somme  dans  une  ville  assiégée  ■.  d'autre  part,  les  res- 
sources de  monsieur  de  Coligny  et  de  ses  amis  comme  des 
miens  sont  bien  restreintes  ici,  j'imagine,  et  jB  ne  veux  pas 
les  Importuner.  Mais,  si  vous  m'accordez  un  peu  de  temps, 
je  puis  faire  venir  de  Paris... 

—  Très  bien  I  dit  lord  Grey,  et  au  besoin,  je  me  contente- 
rais de  votre  parole  qui  vaut  de  l'or.  Mais  comme  les  af- 
faires sont  les  affaires,  et  que  la  mésintelligence  entre  nos 
troupes  et  celles  de  l'Espagne  m'obligera  peut-être  à  re- 
tourner en  Angleterre,  vous  ne  vous  offenserez  pas  si,  jus- 
qu'à l'entier  paiement  de  la  somme  convenue,  je  vous  fais 
retenir,  non  pas  dans  cette  ville  espagnole  de  Saint-Quentin 
que  je  quitte,  mais  à  Calais  qui  est  ville  anglaise,  et  dont 
mon  beau-frère  loi'd  Wentworth  est  le  gouverneur.  Cet  ar- 
rangement TOUS  convient-il? 

—  A  merveille,  dit  Gabriel  dont  un  sourire  amer  effleura 
les  lèvres  paies  ;  je  vous  demanderai  seulement  la  per- 
mission d'envoyer  à  Paj'is  mou  écuyer  chercher  l'argent, 
afin  que  ma  captivité  et  votre  confiance  n'aient  pas  à  souf- 
frir d'un  trop  long  retard. 

—  Rien  de  plus  juste,  reprit  lord  Grey,  et,  en  attend,->nt 
le  retour  de  votre  homme  de  confiance,  soyez  convaincu  que 
vous  serez  traité  par  mon  beau-frère  avec  tous  les  égards 


64 


ALEXANDRE  niAtAS  ILLLSTP.i: 


qui  vous  sont  dus.  Vous  aurez  à  Calais  toule  la  liberté  pos- 
sible, d'autant  plus  (lue  la  ville  est  fortiflée  et  fermée,  et 
lord  Wentwortli  vous  fera  faire  bonne  chère  ;  car  il  aime 
la  table  et  la  débauche  plus  qu'il  ne  devrait.  Mais  c'est  son 
affaire,  et  sa  femme,  ma  sœur,  est  morte.  Je  voulais  seu- 
lement vous  dire  que  vous  ne  vous  ennuieriez  pas  trop. 
Gabriel  s'inclina  sans  répondre. 

—  A  vous,  maître,  reprit  lord  Grey  en  s'adressant  à  Jean 
Peuquoy,  qui  avait  plus  dune  fois  haussé  les  épaules  d'ad- 
miration pendant  la  scène  précédente,  à  vous.  Vous  êtes  je 
le  vois,  le  bourgeois  qui  ma  été  accordé  avec  deux  gentils- 
hommes. 

—  Je  suis  Jean  Peuquoy,  milord. 

—  Eh  bien  !  Jean  Peuquoy,  quelle  rançon  peut-on  bien 
TOUS  demander  à  vous? 

—  Oh  I  mol,  je  vais  marchander,  monseigneur.  Marchand 
contre  marchand  comme  on  dit.  Vous  avez"  beau  froncer 
le  sourcil,  je  ne  suis  pas  fier,  moi,  milord,  et  m'est  avis 
que  je  ne  vaux  pas  dix  livres. 

—  Allons  !  reprit  lord  Grey  avec  dédain,  vous  paierez 
cent  livres,  c'est  à  peu  près  ce  que  j'ai  promis  à  l'archer 
qui  vous  a  amené  ici. 

—  Cent  livres,  soit  !  milord,  puisque  vous  m'estimez  si 
haut,  repartit  le  malin  capitaine  des  compagnons  de  l'arc. 
Mais   pas  cent   livres   comptant,   n'est-ce   pas? 

—  Quoi!  n'avez-vous  pas  même  cette  misérable  somme? 
dit   lord  Grey. 

—  Je  l'avais,  milord,  reprit  Jean  Peuquoy,  mais  j  ai  tout 
donné  aux  pauvres  et  aux  malades  pendant  le  siège. 

—  Vous  avez  au  moins  des  amis?  des  parens  peut-être? 
reprit  lord  Grey. 

—  Des  amis?  il  ne  faut  pas  trop  compter  sur  eux,  milord  ; 
des  parens?  non,  je  n'en  ai  pas.  Ma  femme  est  morte  sans 
me  laisser  d'enfans,  et  je  n'avais  pas  de  frère,  il  ne  me 
reste  qu'un  cousin... 

—  Eh  bien!  ce  cousin?...  dit  lord  Grey  impatienté. 

—  Ce  cousin,  milord,  qui  m'avancera,  je  n'en  doute  pas, 
la  somme  que  vous  me  demandez,  11  habite  précisément 
Calais. 

—  Ah!  oui  dà?  dit  lord  Grey  avec  quelque  défiance, 

—  Mon  Dieu  !  oui,  milord,  reprit  Jean  Peuquoy  avec  un 
air  de  sincérité  irrécusable,  mon  cousin  s'appelle  Pierre 
Peuquoy,  et  il  est  depuis  plus  de  trente  ans  armurier  de 
son  état,  rue  du  Martroi,  à  l'enseigne  du  Dieu  Mars. 

—  Et  il  vous  est  dévoué?  demanda  lord  Grey. 

—  Je  crois  bien,  milord  !  je  suis  le  dernier  des  Peuquoy 
de  ma  branche,  c'est-à-dire  qu'il  me  vénère  !  Il  y  a  plus 
de  deux  siècles,  un  Peuquoy  de  nos  ancêtres  eut  deux  fils, 
un  qui  devint  tisserand  et  s'établit  à  Saint-Quentin,  l'autre 
qui  se  fit  armurier  et  qui  alla  demeurer  à  Calais.  Depuis 
ce  temps-là.  les  Peuquoy  de  Saint-Quentin  tissent  et  les  Peu- 
quoy de  Calais  forgent.  Mais,  quoique  séparés,  ils  s'aiment 
toujours  de  loin  et  s'assistent  le  plus  qu'ils  peuvent,  comme 
11  sied  à  de  bons  parens  et  à  des  bourgeois  de  la  vieille  roche, 
Pierre  me  prêtera  ce  qu'il  me  faut  pour  me  racheter,  j'en 
suis  sûr,  et  pourtant  je  ne  lai  pas  vu  depuis  près  de  dix 
ans,  ce  brave  cousin  ;  car,  vous  autres  .anglais,  vous  ne  nous 
permettez  pas  aisément,  à  nous  autres  Français,  d'entrer 
dans  vos  villes  fortes. 

—  Oui,  oui.  dit  lord  Grey  avec  complaisance,  il  y  a  tout 
à  l'heure  deux  cent  dix  ans  qu'ils  sont  Anglais  vos  Peuquoy 
de  Calais  i 

—  Oh  !  s'écria  Jean  avec  chaleur,  les  Peuquoy... 
Puis,  il  s'interrompit  subitement. 

—  Eh   bien  !   reprit   lord   Grey  étonné,   les   Peuquoy?... 

—  Les  Peuquoy,  milord,  dit  Jean  en  tournant  son  bonnet 
avec  embarras,  les  Peuquoy  ne  s'occupent  point  de  poli- 
tique, voilà  ce  que  je  voulais  dire.  Qu'ils  soient  .anglais 
ou  Français,  dès  qu'ils  ont  pour  gagner  leur  pain,  ceux 
de  là-bas  une  enclume  et  ceux  d'ici  une  navette,  les  Peu- 
quoy sont  rontens. 

—  Eh  bien  ?  alors,  qui  sait  !  dit  lord  Grey  en  gaieté  ;  vous 
TOUS  établirez  peut-être  tisserand  à  Calais,  et  deviendrez 
aussi  un  sujet  de  la  reine  Marie,  et  les  Peuquoy  seront  en- 
fin, après  tant  d'années,  réunis. 

—  Ma  foi  !  cela  se  peut  bien,  dit  Jean  Peuquoy  avec  bon- 
bomie. 

Gabriel  ne  pouvait  revenir  de  sa  surprise,  en  entendant 
le  vaillant  bourgeois,  qui  avait  défendu  si  héroïquement 
sa  ville,  parler  tranquillement  de  devenir  Anglais  comme 
de  changer  de  casaque  Mais  un  clignement  d'oeil  de  Jean 
Peuquoy,  pendant  que  lord  Grey  ne  pouvait  le  voir,  rassura 
Gabriel  sur  le  patriotisme  de  son  ami,  et  lui  apprit  qu'il  y 
avait  sous  Jeu  quelque  mystère. 

Lord  Grey  les  congédia  bientôt  l'un  et  l'autre. 

—  Nous  quitterons  demain  ensemble  Saint-Quentin  pour 
Calais,  leur  dit-il.  Jusque-là,  vous  pouvez  aller  faire  vos 
apprêts  et  vos  adieux  dans  la  ville.  Je  vous  laisse  libres  sur 
parole,  d'autant  plus  que  vous  serez  consignés  aux  portes, 
et  qu'on  ne  laisse  sortir  personne  sans  un  permis  du  gou 
Terneur. 


Gabriel  rendit  son  salut  à  lord  Grey  sans  répondre,  et 
s'éloignant  avec  Jean  Peuquoy,  sortit  de  la  maison  de  l'An- 
glais, sans  remarquer  que  son  écuyer  Martin  Guerre  restait 
en  arrière  au  lieu  de  le  suivre. 

—  Quelle  est  donc  votre  intention,  ami?  dit-il  au  Peu- 
quoy lorsqu'ils  furent  dehors.  Est-il  possible  que  vous  n'ayez 
pas  cent  écus  pour  vous  racheter  sur-le-champ  ?  Pourquoi 
tenez-vous  ainsi  à  faire  le  voyage  de  Calais?  est-ce  que  ce 
cousin  armurier  existe  réellement?  Quel  motif  étrange  vous 
pousse  â  tout  ceci? 

—  Chut  !  reprit  Jean  Peuquoy  d'un  air  mystérieux,  dans 
cette  atmosphère  espagnole  j'ose  à  peine  maintenant  hasar- 
der une  parole.  Vous  pouvez  compter,  je  crois,  sur  votre 
écuyer  Martin-Guerre? 

—  J'en  réponds,  reprit  Gabriel  ;  malgré  quelques  oublis  et 
quelques  intermittences,  c'est  le  plus  fidèle  cœur  du  monde. 

—  Bon  !  répondit  Peuquoy.  Il  ne  faudra  pas  l'envoyer  di- 
rectement d'ici  quérir  votre  rançon  â  Paris  ;  mais  l'em- 
mener à  Calais  avec  nous,  et  le  faire  partir  de  là.  Nous 
ne   saurions   avoir   trop   d'yeux. 

—  Mais  que  signifient  ces  précautions  enfin?  demanda  Ga- 
briel. Vous  n'avez  pas  à  Calais  le  moindre  parent,  je  le  vois. 

—  Si  fait  !  reprit  Peuquoy  vivement  ;  Pierre  Peuquoy 
existe,  aussi  vrai  qu'il  a  été  élevé  à  aimer  et  à  regretter 
son  ancienne  patrie  la  France,  et  qu'il  donnera  comme  moi 
un  bon  coup  de  main  au  besoin,  si.  par  hasard,  vous  for- 
mez là-bas  quelque  héroïque  projet  comme  vous  en  avez  tant 
exécuté  ici. 

—  Noble  ami,  je  te  devine,  reprit  Gabriel  en  serrant  la 
main  du  bourgeois  ;  mais  tu  m'estimes  trop  haut  et  me 
juges  à  ta  mesure  ;  tu  ne  sais  pas  ce  qu'il  y  avait  d'égoisme 
dans  ce  prétendu  héroïsme  ;  tu  ne  sais  pas  que,  pour  l'ave- 
nir, un  devoir  sacré,  plus  sacré  encore,  s'il  est  possible  que 
la  gloire  de  la  patrie,  me  réclame  avant  tout  et  tout  entier. 

—  Eh  bien  !  dit  Jean  Peuquoy,  vous  remplirez  ce  devoir 
comme  tous  les  autres  devoirs  ;  Et  parmi  les  autres,  ajouta- 
t-il  en  baissant  la  voix,  c'en  est  un  pour  vous  peut-être, 
si  l'occasion  s'en  présente,  de  prendre  à  Calais  votre  re- 
vanche de  Saint-Quentin. 


XXXVI 

SUITE    DES    HONORABLES    NÉG0CI.1TI0NS    DE    MAITRE 
ARNAULD   DU   THILL 


Mais  laissons  le  jeune  capitaine  et  le  vieux  bourgeois  à 
leurs  rêves  de  victoire,  et  revenons  à  l'écuyer  et  à  l'archer 
qui  font  leurs  comptes  dans  la  maison  de  lord  Grey. 

L'archer,  en  effet,  après  le  départ  des  deux  prisonniers, 
avait  demandé  la  prime  promise  à  son  maître,  qui  la  lui 
avait  sans  trop  de  peine  octroyée,  satisfait  qu'il  était  de 
la  sagacité  des  choix  de  son   émissaire. 

Arnauld  du  ThiU.  a  sou  tour,  attendait  sa  part  que  l'An- 
glais, il  faut  être  jusie.  lui  apporta  consciencleasement-  Il 
trouva  Arnauld  griffonnant  dans  un  coin  quelques  lignes 
sur  l'éternelle  note  du  connétable  de  Montmorency,  et  mur- 
miirant   à   part    lui 

»  Pour  avoir  adroitement  fait  mettre  le  vicomte  d'Exmès 
au  nombre  des  prisonniers  de  guerre,  et  avoir  ainsi  pour 
un  temps  débarrassé  monseigneur  le  connétable  dudit 
vicomte.  .  » 

—  Qu'est-ce  que  vous  faites  donc  là,  Taml  ?  dit  à  Arnauld 
l'archer  en  lui  frappait  sur  l'épaule. 

—  Ce  que  Je  fai.s?  un  compte,  répondit  le  faux  Martin- 
Guerre.  Oii  en  est  le  nôtre? 

—  Le  voici  réglé,  dit  l'archer  en  mettant  dans  les  mains 
d'Arnauld  des  écus  que  l'autre  se  mit  à  vérifier  et  à  compter 
avec  attention.  Vou.s  vt.yez  que  le  suis  de  parole,  et  je  ne 
regrette  pas  mon  argent.  Vcuis  m'avez  Indiqué  deux  bons 
choix:  votre  maître  si-rtout.  qui  n'a  pas  marchandé,  au 
contraire  :  La  barbe  grise  a  bien  fait  des  difficultés,  mais, 
pour  un  bourgeois.  Il  n'est  point  trop  mauvais  non  plus,  et, 
sans  vous,  j'aurais  pu  rencontrer  plus  n'ai.  J'en  conviens. 

—  Je  crois  bien,  dit  AinaulU  en  mettant  l'argent  dans  sa 
poche. 

—  Ah  çà  !  reprit  l'archer,  tout  n'e.st  pas  fini,  vous  voyez 
que  je  suis  de  bonne  pale;  11  s'agit  de  m'indiquer  mainte- 
nant ma  troisième  capture,  le  second  prisonnier  noble  au- 
quel nous  avons  droit. 

—  Par  la  messe  !  dit  .\rnauld.  je  n'ai  plus  à  favoriser 
personne,  et  vous  n'avez  qu'a  choisir. 

—  Je  le  .sais  bien,  reprit  l'archer  :  et  ce  que  je  vous  de- 
niande  c'est  précisément  de  m'alder  à  choisir  parmi  les 
hommes,  femmes,  vieillards  ou  enfans  de  race  noble  qu'on 
peut  happer  dans  cette  bonne  ville 

—  Quoi  :  demanda  Arnauld.  les  femmes  en  sont  aussi? 

—  Les  femmes  en  sont  surtout,  dit  l'Anglais,  et  si  vous 
en  connaissez  une  qui  ait,  outre  la  noblesse  et  la  richesse, 


LES  DEUX  DIANE 


65 


!■)  jeunesse  et  la  beauté,  nous  aurons  un  joli  bénéfice  A 
[jaitager.  car  milord  Grey  la  revendra  cher  à  son  beau- 
liêre.  milord  WenlwoiUi,  qui  aime  encore  mieux  les  pri- 
sonnières que  les  prisonniers,  à  ce  que  je  me  suis  laissé  dire. 

—  Par  malheur,  Je  n'en  connais  pas,  reprit  .\rnauld  du 
Thill.  Ah:  si  lait  pouitant!  mais  non,  non,  c'est  impos- 
sible- 

—  Pourquoi  impossible,  camarade?  ne  sommes-uous  pas 
maîtres  et  vainqueurs  ici?  et,  hormis  l'amiral,  y  a-t-U 
quelqu'un  d'e.xempté  c'ans  la  capitulation? 

—  C'est  vrai,  dit  .\rp,nuld.  mais  il  ne  faut  pas  que  la 
beauté  dont  je  parle  soit  rapprochée  de  mon  maître  et  le 
lovoie.  Or.  les  mettre  en  prison  dans  la  même  ville  serait 
un  mauvais  moyen  de  les  séparer. 

—  Bail  :  reprit  l'archer,  est-ce  que  milord  Wenlworth  ne 
gardera  pas  au  secret  et  pour  lui  seul   sa   jolie  captive? 

—  Oui.  à  Calais,  dit  .\rnauld  pensif;  mais  sur  la  route?... 
mon  maître  aura  le  temps  de  la  voir  et  de  lui  parler. 

—  Non  pas,  si  je  veux,  répondit  l'Anglais.  Nets  formons 
deux  détachemens  dont  l'un  doit  précéder  l'autre,  et  il  y 
aura  doux  heures  de  marche  entre  le  chevalier  et  la  belle, 
SI  cela  peut  vous  faii'e  plaisir. 

—  Oui,  mais  que  dira  le  vieux  coni-étable?  se  demanda 
.*.rnauld  à  voix  haute,  et  s'il  sait  que  j'ai  contribué  à  ce 
beau  coup-la,  comme  il  me  fera  pendre  haut  et  court  ! 

—  Est-ce  qu'il  le  s;iura?  est-ce  que  personne  le  saura? 
repartit  l'archer  tentateur.  Ce  n'est  pas  vous  qui  irez  le 
dire,  et,  à  moins  que  votre  argent  ne  prenne  la  parole 
liour  dire  d'où  il  vient.  . 

—  Et  il  y  aurait  encore  pas  mal  d'argent,  la-in  ?  demanda 
.^inauld. 

—  Il  y  aurait  encore  moitié  pour  vous. 

—  ■  Quel  dommage  l  reprit  ArnaukI,  car  la  somme  serait 
Ijonne.  je  le  crois,  et  le  père  n'y  regarderait  pas,  je  pense- 

—  I,e  père  est  duc  ou  prince?  demanda  l'archer. 

—  Le  père  est  roi,  camarade,  et  rappelle  Henri  II  de 
son    nom. 

—  Une  flUe  du  roi  ici  !  s'écria  r.\uglais.  Dieu  me  damne  : 
si  vcus  ne  me  dites  pas  maintenant  où  je  trouverai  la 
colombe,  je  crois  que  je  serai  obligé  de  vous  étrangler,  cama- 
rade :  Une  fllle  du  roi  ; 

—  Et  une  reine  de  beauté,  dit  Arnauld. 

—  Oh  !  milord  Weutwortli  en  perdrait  la  tête,  -reprit 
l'arclier.  Camarade,  ajouta-t-il  solennellement  en  tirant  son 
c.-carcelle  et  en  l'ouvrant  aux  yeux  fascinés  d'.-Vrnauld,  le 
•■•■ntenant  et  le  contenu  pour  toi  en  échange  du  nom  de 
ia  belle  et  de  l'indication  de  son  gîte. 

—  Tope  !  dit  .Arnauld  Incapable  de  résister,  en  saisissant 
la  bourse. 

—  Le  nom?  demanda  l'archer. 

—  Diane   de   Castro,   surnommée   la  sœur  Bénie. 

—  Et  le  gîte? 

—  Le  couvent  des  Bénédictines. 

—  .Je  cours,   s'écria  l'.^nglais  <iui   ôisparut. 

—  C'est  égal,  se  dit  .\ruauld  en  allant  rejoindre  son  maî- 
tre, c'est  égal,  je  ne  mettrai  pas  celle-là  sur  le  compte  du 
■  onnétable. 


.\.\XVll 

lORD  WENTWORrH 

\  trois  jours  de  là,  le  1"  septembre,  lord  Weutworth, 
1,'iiuverneur  de  Calais,  après  avoir  pris  les  instructions  de 
>'M\  beau-frère.  lord  Grey,  et  l'avoir  vu  s'embarquer  pour 
1  .Angleterre,  remonta  à  cheval  et  revint  à  son  hôtel,  où  se 
trouvaient  alors  Gabviel  et  Jean  Peuquoy,  et,  dans  une 
autre    pièce,    Diane. 

-Mais  madame  de  Castro  ne  se  savait  pas  si  près  de  son 
amant,  et.  d'après  la  promesse  faite  à  Arnauld  par  lémis- 
■^alre  de  lord  Grey,  elle  n'avait  eu  avec  lui  aucune  com- 
munication depuis  son   départ  de  Saint-Quentin. 

Lord  Wentworth  formait  avec  .'on  beau-frère  le  plus 
parfait  contraste  :  autant  lord  Grey  était  rogue,  froid  et 
a\are,  autant  "lord  Wentworth  était  vif,  aimable  et  géné- 
reux- C'était  un  beau  gentilhomme  df  liante  taille  et  de 
façons  élégantes.  Il  pouvait  bien  avoir  quarante  ans,  et 
quelques  cheveux  blancs  se  mêlaient  déjà  à  sfh  abondans 
cheveux  noirs  naturellement  bouclés.  Mais  son  allure  toute 
juvénile,  et  la  Uammc  ardente  de  ses  yeux  gris,  annon- 
çaient en  lui  la  fougue  et  les  passions  d  un  jeune  homme, 
et  il  menait  en  effet  joyeusement  et  vaillamment  l,i  vie, 
ccmme  s  11  n'eût  eu  que  vingt  ans  encore. 

Il  entra  d'abord  dans  la  salle  où  1  attendait  le  vicomte 
d'Exmès  et  Jean  Peupioy,  et  les  ;alua  avec  une  affabilité 
souriante  comme  des  botes  et  non  comme  des  prlsrjnnlers. 

—  .Soyez  le  bienvenu  dans  ma  maison,  monsieur,  et 
vous,  maître,  leur  dit-il.  Je  sais  le  plus  grand  gré  a  mon 
cher  beau-frère  de  von.?  avoir  amené  ici,  monsieur  le  vi- 
comte,  et  je   me   réjouis   deux  fois   dt   la   prise   de   Saint- 

I  ES  DECX    t)IANE 


Quentin.  Pardonnez-moi,  mais  dans  cette  triste  place  de 
guerre,  où  je  vis  confiné,  les  distractions  sont  si  rares,  et 
la  société  si  bi.rnée,  que  jo  suis  iieureux  de  rencontrer  de 
temps  en  temps  quelqu'un  à  qui  parler,  cl  je  vais  former 
des  vœux  égoïstes  pour  que  votre  rançon  arrive  le  plus 
tard  possible. 

--  Elle  tardera  en  effet  plus  que  je  ne  croyais,  milord, 
répondit  Gabriel.  Lord  Cîrey  a  dû  vous  le  dire  :  mon  écuyer, 
que  j'avais  l'intention  d'envoyer  à  Inris  pour  me  la  rap- 
porter, s'est,  dans  l'ivresse,  pris  de  querelle  en  route  avec 
un  des  hommes  de  l'escorte,  et  a  l'eçu  a  la  léte  une  bles- 
sure, peu  dangereuse  11  est  vrai,  mais  qui,  je  le  crains, 
le  retiendra  à  Calais  plus  longtemps  que  je  n'aurais  voulu, 
je  l'avoue. 

—  Tant  pis  pour  le  pauvre  garçon  et  tant  mieux  pour 
moi,   monsieur,  dit  lord  Wentworth. 

—  C'est  trop  de  civilité,  milord,  reprit  avec  un  sourire 
frlste  Gabriel. 

—  Non,  il  n'y  a  pas  là,  ma  foi!  la  moindre  civilité,  et  la 
civilité  serait  sans  doute  de  vous  laisser  aller  sur-le-champ 
vous-même  à  Paris  sur  parole.  Mais,  je  vous  le  répète,  je 
suis  pour  cela  trop  égoïste  et  trop  ennuyé,  et  je  n'ai  pas  eu 
de  peine,  quoique  pour  des  motifs  diCférens.  a  entrer  dans 
les  intentions  méfiantes  de  mon  beau-frère,  qui  m'a  fait 
solennellement  promettre  de  ne  vous  donner  la  liberté 
que  contre  un  sac  d'écus.  Que  voulez-vous?  nous  serons  pri- 
sonniers ensemble  et  nous  tàcheroas  de  nous  adoucir  l'un 
à  l'autre  les  ennuis  de  notre  captivité. 

Ciabriel  s'inclina  sans  mot  dire.  11  eilt  mieux  aimé,  en 
effet,  que  lord  Wentwortli  le  rendit  sur  parole  à  la  liberté 
et  à  sa  tâche.  Mais  pouvait-il  réclamer,  lui  inconnu,  une 
telle   confiance? 

Il  se  consolait  du  moins  un  peu  en  pensant  que  Coligny 
était  en  ce  moment  auprès  de  Henri  II.  Or,  il  l'avait  chargé 
de  rapporter  au  roi  ce  qu'il  avait  pu  faire  pour  prolonger 
la  résistance  de  Saint-i^iuentin.  Certes,  le  noble  ami  n'y 
aurait  pas  manqué  :  et  Henri,  fidèle  à  sa  royale  promesse, 
n'attendrait  pas  peut-être  le  retour  du  fils  pour  s'acquitter 
envers  le  père. 

N'importe  !  Gabriel  n'était  pas  tout  à  fait  maître  de  son 
inquiétude,  d'autant  plus  qu'elle  était  double  et  qu'il  n'avait 
pu  revoir,  avant  de  'luitter  Saint-Quentin,  une  autre  per- 
sonne non  moins  chère  Aussi  maudissait-il  de  bon  cœur 
l'accident  arrivé  à  cet  incorrigible  ivrogne  de  Jlartiu- 
Guerre,  et  ne  partageait-il  pas  sur  ce  point  la  satisfaction  de 
Jean  Peuquoy,  lequel  voyait  avec  une  joie  secrète  ses  mys- 
térieux desseins  favorisés  par  ce  même  retard  dont  s'affli- 
geait tant  Gabriel. 

Cependant  lord  Wentworth  poursuivait,  sans  vouloir 
s'apercevoir  de  la  mélancolique  distraction  de  son  prison- 
nier. 

—  Je  m'efforcerai,  d'ailleurs,  monsie-ur  d  Exmès.  de  ne 
pas  vous  être  un  geôlier  trop  farouche,  et,  pour  vous 
prouver  déjà  que  ce  n'est  pas  une  dêliance  injurieuse  qui 
me  fait  agir,  si  vous  voulez  me  donner  votre  parole  de 
gentilhomme  de  ne  pas  chercher  à  vous  échapper,  je  vous 
accorde  toute  permission  de  sortir  à  votre  gré  et  d'aller 
courir  par  la  ville. 

Ici,  Jean  Peuquoy  ne  put  retenir  no  mouvement  de  satis- 
faction non  équivoque,  et,  pour  le  communiquer  à  Gabriel, 
il  tira  vivement  par  derrière  l'habit  du  jeune  homme  assez 
surpris   de   cette    démonstration. 

—  J'accepte  de  bon  cœur,  milord,  répondit  Gabriel  à 
l'offre  courtoise  du  gouverneur,  et  vous  avez  ma  parole 
d'honneur  que  je  ne  penserai  à  aucune  tentative  d'évasion. 

—  Cela  suffit,  monsieur,  reprit  lord  Wentworth.  et  si  même 
i'hospit-alité  que  je  puis  et  dois  vous  offrir  ici.  quoique  ma 
maison  de  passage  soit  .assez  mal  montée  ;  si  celte  hospi- 
talité. dJs-je.  vous  semblait  gênante  et  un  peu  forcée,  eh 
Dien  !  11  ne  faudrait  pas  vous  contraindre,  et  je  ne  vous 
saurais  nullement  mauvais  gré  de  jiréférer  au  mauvais  gite 
que  j'ai  à  votre  disposition,  un  logement  plus  ouvert  et 
plus  commode  que  vous   trouveriez  cans  Calais. 

—  Oh  !  monsieur  le  vicomte,  dit  Jean  i-euquoy  à  Gabriel 
d'un  ton  suppliant,  si  vous  daigniez  accepter  la  plus  belle 
chambre  de  la  maison  de  mon  cousin  Pierre  Peuquoy.  l'ar- 
murier? vous  le  rendriez  bien  fier,  et  moi,  vous  me  ren- 
driez bien  heureux,  je  vous  jure  ! 

Et  le  digne  Peuquoy  accompagna  ces  paroles  d'un  geste 
significatif.  Car  11  ne  procédait  plus  que  par  mystères  et 
réticences,  le  digne  Peuquoy  !  et  il  était  devenu  d'un  téné- 
breux à  faire  peur. 

—  Merci,  mon  ami.  dit  Gabriel  ;  mais,  vraiment,  profiter 
d'une  telle  permission  serait  en  abuser  peut-être- 

—  Non.  je  vous  assure,  reprit  vivement  lord  Wentworth. 
et  vous  êtes  parfaitement  libre  d'accepter  ce  logement  chez 
Pierre  Peuquoy.  C'est  un  riclie  bourgeois,  actif  et  habile 
dans  sa  profession,  et  le  plus  honnête  homme  qui  soit.  Je 
le  connais  bien,  je  lui  ai  acheté  plusieurs  fois  des  armes, 
et  11  a  même  chez  lui  une  assez  jolie  personne,  .«a  fllle  ou  sa 
femme,  je  ne  sais  trop. 


66 


ALEXA^"DRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


—  Sa  sœur,  milord,  dit  Jean  Peuquoj  ;  ma  cousine  Ba- 
bette. Eh!  oui.  elle  est  assez  avenante,  et.  si  je  n'étais  pas 
si  vieux;...  mais  les  Pei'quoy  ne  s'éteindront  pa^  i«;)ur  cela  : 
Pierre  a  perdu  sa  femme,  mais  ell-;  lui  a  laissé  deux 
gros  garçons  lort  vivans,  qui  vous  distrairont,  monsieur 
le  vicomte,  si  vous  voulez  bien  accepter  la  cordiale  hospi- 
talité  du   cousin. 

—  Ce  â  quoi  non  seulement  je  vous  autorise,  mais  aussi 
je  vous  engage,  ajouta  lord  Wentworth. 

Décidément,  Gabriel  commençait  à  croire,  et  non  pas 
sans  raison,  que  le  beau  et  galant  gouverneur  de  Calais 
aimait  autant,  pour  des  motifs  à  lui  connus,  se  débarrasser 
d  un  commensal  qui  serait  à  toute  heure  dans  sa  maison, 
et  Qul.  a  cause  de  la  liberté  même  qu'il  lui  laisserait,  pour- 
rait iinir  par  gêner  la  sienne  Telle  était  en  effet  la  pensée 
de  lord  Wentworth  qui,  ainsi  que  l'archer  de  lord  Grey 
l'avait  élégamment  dit  ù  .\rnauld,  préférait  les  prisonnières 
aux  prisonniers. 

Dès  lors,  Gabriel  n'eut  plus  aucun  scrupule,  et,  se  tour- 
nant en  souriant  vers  Jean  Peuquoy  : 

—  Puisque  lord  Wentworth  me  le  permet,  lui  dit-Il,  ami, 
j'irai  demeurer  chez  votre  cousin. 

Jean  Peuquoy  fit  un  bond  de  joie. 

—  Jla  fol .'  à  vrai  dire,  je  crois  que  vous  faites  bien,  re- 
prit lord  Wentworth.  Non  que  je  n'eusse  été  heureu.x  de 
vous  héberger  de  mon  mieux  !  mais  dans  un  logis  gardé 
nuit  et  jour  par  des  soldats,  et  où  mon  ennuyeuse  autorité 
a  dû  établir  des  règles  sévères,  vous  auriez  bien  pu  ne  pas 
vous  trouver  toujours  à  l'aise,  cotome  vous  allez  lètre  dans 
la  maison  de  ce  brave  armurier.  Et  un  jeune  homme  a 
besoin  de  ses  aises,  nous  savons  cela. 

—  Vous  me  paraissez  le  savoir  en  effet,  dit  en  riant  Ga- 
briel, et  je  vois  que  vous  connaissez  tout  le  prix  de  l'indé- 
pendance. 

—  Ma  fol  !  oui,  reprit  lord  Wentworth  sur  le  même  ton 
enjoué,  et  je  ne  suis  pas  encore  d'âge  à  médire  de  la  liberté  ! 

Puis  s'adressant  a  Jean  Peuquoy  : 

—  Et  vous,  maître  Peuquoy,  lui  dit-il,  comptez-vous,  pour 
votre  part,  sur  la  bourse  du  cousin,  comme  vous  comptez 
sur  sa  maison  quand  il  s'agit  de  monsieur  d'Exmès?  Lord 
Grey  m'a  dit  que  vous  attendiez  de  lui  les  cent  écus  fixés 
pour   votre  rançon. 

—  Tout  ce  que  Pierre  possède  appartient  à  Jean,  répon- 
dit le  bourgeois  sentencieusement  ;  c'est  toujoiu's  ainsi  entre 
les  Peuquoy.  J'étais  tellement  sûr  d'avance  que  la  maison 
de  mon  cousin  était  la  mienne,  que  j'ai  envoyé  chez  lui 
déjà  l'écuyer  blessé  de  monsieur  le  vicomte  d'Exmès.  et  Je 
suis  si  certain  encore  que  sa  bourse  m'est  ouverte  comme  sa 
jiorte,  que  je  vous  prie  de  me  faire  accompagner  de  l'un 
de  vos  gens  qui  vous   rapportera  la  somme  convenue. 

—  Inutile,  maître  Peuquoy,  répondit  lord  Wentworth.  et 
jo  vous  laisse  aussi  aller  sur  parole.  J'irai,  demain  ou 
:i  près-demain,  faire  visite  au  vicomte  d'Exmès  chez  Pierre 
l'euquoy,  et  je  choisirai,  pour  l'argent  dû  à  mon  beau- 
trère,  une  de  ces  belles  armures  qu  il  fait  si  bien. 

—  Comme  il  vous  plaira,  milord,  dit  Jean. 

—  Maintenant,  monsieur  d'Exmès,  dit  le  gouverneur,  ai-je 
besoin  de  vous  dire  que  toutes  les  fois  que  vous  voudrez 
bien  frapper  à  ma  porte,  vous  serez  d'autant  plus  le  bien- 
venu que  vous  étiez  libre  de  ne  pas  le  faire?  Je  vous  le 
repète,  la  vie  est  monotone  à  Calais,  vous  le  reconnaîtrez  bien 
-ans  doute,  et  vous  vous  liguerez,  je  l'espère,  avec  moi  contre 
1  ennemi  commun,  l'ennui  Votre  présence  est  une  fort  bonne 
fortune  dont  Je  veux  profiter  le  plus  possible  :  si  vous  vous 
teniez  éloigné,  j'irais  vous  importuner,  je  vous  en  préviens: 
et  rappelez-vous  qu'en  somme,  je  ne  vous  laisse  la  liberté 
qu'à  demi,  et  que  1  ami  doit  me  ramener  souvent  le  pri- 
sonnier. 

—  Merci,  milord,  dit  Gabriel,  j'accepte  toute  votre  obli- 
geance. A  titre  de  revanche,  ajouta-t-il  en  souriant,  car  la 
guerre  a  des  retours,  et  l'ami  d'aujourd'hui  redeviendra 
lennemi   de  demain. 

—  Oh  !  dit  lord  V>entworth,  je  suis  en  sûreté,  moi,  et 
trop  en  sûreté,  hélas  !  derrière  mes  invincibles  murailles. 
Si  les  Français  avaient  dû  reprendre  Calais.  Us  n'auraient 
pas  attendu  deux  cents  ans  pour  cela.  Je  suis  tranquille, 
et  si  vous  avez  un  jour  A  me  faire  les  honneurs  de  Paris, 
ce  sera  en  temps  de  paix,  j'Imagine. 

—  Laissons  faire  Dieu,  milord.  reprit  Gabriel.  Monsieur 
de  Coligny,  que  je  quitte,  avait  coutume  de  dire  que  le  plus 
sage  parti   pour  l'homme  c'est  d'attendre. 

—  Soit  !  et  en  attendant,  de  vivre  le  plus  heureusement 
possible  A  propos,  j'oubliais,  vous  devez  être  assez  mal  en 
argent,  monsieur  ;  vous  savez  que  ma  bourse  est  à  votre 
disposition. 

—  Merci,  encore,  milord  :  la  mienne,  bien  qu'elle  ne 
soit  pas  assez  garnie  pour  me  permettre  de  m'acquitter  sur- 
le-champ,  est  au  moins  suffisante  pour  les  frais  de  mon 
séjour  ici.   Ma   seule  inquiétude  matérielle,  Je  1  avoue,   est 


que  la  maison  de  votre  cousin,  maître  Peuquoy.  ne  puisse 
s'ouvrir  ainsi  à  l'imprortste  à  trois  nouveaux  hôtes  sans 
dérangement,  et  j  aimerais  mieux,  en  ce  cas,  me  mettre  en 
quête   d'un   autre  logement,   où,  pour  quelques  écus 

—  Vous  vous  moquez  !  interrompit  rtvement  Jean  Peuquoy. 
et  la  maison  de  Pierre  est  assez  grande,  Dieu  merci  :  pour 
contenir  trois  familles,  s'il  le  fallait.  En  province,  on  ne 
bâtit  pas  chichement  et  à  l'étroit  comme  à  Paris 

—  C  est  vrai,  dit  lord  Wentworth,  et  je  vous  atteste,  mon- 
sieur d'Exmès,  que  le  logement  de  l'armurier  n'est  pas 
indigne  du  capitaine.  Une  suite  plus  nombreuse  que  la 
vôtre  y  tiendrait  à  l'aise,  et  deux  métiers  ne  s  y  généraient 
point.  N'était-ce  pas  votre  intention,  maître  Peuquoy,  de 
vous  y  établir  et  d'y  continuer  votre  état  de  tisserand?  lord 
Grey  m'a  touché  deux  mots  de  ce  projet  que  je  verrais  se 
réaliser  avec   plaisir. 

—  Et  qui  se  réalisera  en  effet  peut-être,  dit  Jean  Peuquoy. 
Calais  et  Saint-Quentin  appartenant  bientôt  aux  mêmes 
maîtres,  je  préférerais  me  rapprocher  de  ma  famille. 

—  Oui,  reprit  lord  Wentworth,  qui  se  méprit  au  sens  des 
paroles  du  malicieux  bourgeois,  oui,  il  se  peut  que  Saint- 
Quentin  soit  avant  peu  une  rtlle  anglaise.  Mais  je  vous 
retiens,  ajouta-t-il,  et  après  les  fatigues  de  la  route,  vous 
devez  avoir  besoin  de  repos.  Monsieur  d'E.xmès,  et  vous, 
maître,  je  vous  le  dis  encore  une  fois,  vous  êtes  libres.  Au 
revoir,  et  à  bientôt,  n'est-ce  pas? 

Il  conduisit  le  capitaine  et  le  bourgeois  Jusqu'à  la  porte, 
serra  la  main  de  l'un,  fit  un  salut  amical  à  l'autre,  et  les 
laissa  s'acheminer  ensemble  vers  la  rue  du  Martroi.  C'est 
là,  si  nos  lecteurs  se  le  rappellent,  que  Pierre  Peuquoy  de- 
meurait, à  l'enseigne  vaillante  du  dieu  Mars,  et  que  nous 
retrouverons   bientôt   Gabriel    et    Jean,    s'il    plaît    à    Dieu. 

—  Ma  fol  !  se  dit  lord  Wentworth  quand  il  les  eut  vus 
s'éloigner.  Je  crois  que  j'aî  aussi  bien  fait  d'écarter  de 
chez  moi  ce  vicomte  d'Exmès.  11  est  gentilhomme,  il  a 
dû  vivre  à  la  cour,  et,  n'eût-il  aperçu  qu'une  fois  la  belle 
prisonnière  qui  m'est  confiée,  il  se  la  rappellerait  certes 
toute  sa  vie  Oui,  car  moi  qui  n'ai  fait  que  l'entrevoir, 
quand  elle  a  passé  devant  moi  il  y  a  deux  heures.  J'en  suis 
encore  ébloui.  Qu'elle  est  belle  !  Oh  !  je  l'aime  :  je  l'aime  : 
Pauvre  cœur  si  longtemps  muet  dans  cette  morne  solitude, 
comme  tu  bats  enfin  l  Mais  ce  jeune  homme,  qui  me  paraît 
vif  et  brave,  aurait  pu.  en  reconnaissant  la  fille  de  son  roi, 
se  mêler  peu  agréatlenîEht  aux  rapports  qui,  j'y  compte,  ne 
^ont  pas  manquer  de  s'établir  entre  madame  Diane  et  moi. 
La  présence  d'un  compatriote,  et  peut-être  d'un  ami,  eût 
aussi  sans  doute  gêné  dans  ses  aveux  ou  encouragé  dans 
ses  refus  madame  de  Castro  Point  de  tiers  entre  nous.  Si 
je  ne  veux  avoir  recours  en  tout  ceci  qu'à  des  moyens  dignes 
de  moi,  il  est  fort  Inutile  cependant  de  se  créer  des  obstacles. 

Il  frappa  d'une  façon  particulière  sur  un  timbre.  Au  bout 
d'une  minute,  une  suivante  parut. 

—  Jane,  lui  dit  en  anglais  lord  Wentworth,  vous  êtes 
vous  mise,  comme  je  vous  l'ai  ordonné,  à  la  disposition  de 
cette  dame? 

—  Oui,   milord 

—  Comment    se  trouve-t-elle  en  ce   moment.  Jane? 

—  Elle  paraît  triste,  milord.  mais  non  pas  accablée.  EU' 
a  Iç  regard  fier  et  la  parole  ferme,  et  commande  avec  dou- 
ceur, mais  avec  l'habitude  d'être  obéie. 

—  C'est  bien,  dit  le  gouverneur.  A-t-elle  pris  la  collation 
que  vous  lui  avez  fait  servir? 

—  A  peine  a-t-elle  touché  un  fruit,  milord  ;  sous  lair  d'as- 
surance qu'elle  affecte,  il  n'est  pas  difficile  de  démêler 
beaucoup  d'inquiétude  et  de  douleur. 

—  Il  suffit.  Jane,  dit  lord  Wentworth.  Vous  allez  retourner 
auprès  de  cette  dame,  et  vous  lui  demanderez  de  ma  part, 
de  l'a  part  de  lord  Wentworth,  gouverneur  de  Calais,  à  qui 
lord  Grey  a  dévolu  ses  droits,  si  elle  veut  bien  me  rece- 
voir. Allez  et  revenez  vite. 

Au  bout  de  quelques  minutes  qui  parurent  des  siècles  à 
l'impatient   Wentworth.   la  suivante  reparut. 

—  Eh   bien  ?   deiuanda-t-il. 

—  Eh  bien  :  milord.  répondit  Jane,  cette  dame  non  seule- 
ment consent,  mais  encore  demande  à  vous  entretenir  siir- 
le-champ 

—  Allons  !  tout  va  au  mieux,  se  dit  lord  Wentworth. 

—  Seulement,  ajouta  Jane,  elle  a  retenu  auprès  d'elle  la 
vieille  Mary,  et  m'a  ordonné  i  mol-même  de  remonter  tout 
de  suite. 

—  Bien,  Jane,  allez.  Il  faut  lui  obéir  en  tout,  vous  en- 
tendez. Allez.  Dites  que  vous  ne  me  précédez  que  d'un  ins- 
tant. 

Jane  sortit,  et  lord  Wentworth.  le  cœur  serré  comme  un 
amoureux  de  vingt  ans,  se  mit  à  monter  l'escalier  qui  con- 
duisait à  la  chambre  de  Diane  de  Castro. 

—  Oh!  quel  bonheur!  se  di.sait-il.  J'aime!  Et  celle  que 
j'aime,  la  flUe  d'un   roi!   est  eu  ma  puissance! 


LE<  DEIX  DIANE 


67 


XXXVIU 

LE   GEOLIER  AMOL'REL'X 


Diane  de  Castro  reçut  Im-a  WeiitwoitU  avec  cette  dignité 
calme  et  chaste  qui  empruntait  Ue  son  regard  augélique 
et  de  son  pur  visage  un  pouvoir  et  un  cliarme  irrésistibles. 
Sous  sa  tranquillité  apparente,  il  y  avait  pourtant  bien  de 
1  angoisse,  et  elle  tremblait,  la  pauvre  jeune  fille,  tout  en 
repondant  au  salut  du  gouverneur  et  en  lui  indiquant  d  un 
geste  tout  royal  un  lauteuil  a  quelques  pas  d'elle. 

l'uis,  eUe  fit  signe  à  Xlary  et  ù  Jane,  qui  paraissaient 
vouloir  se  retirer,  de  demeurer  au  contraire,  et,  voyant  que 
lord  Wentworth,  perdu  dans  son  admiration,  gardait  le 
silence,    elle   se   décida   à   parler   la   iiremière. 

—  C'est  devant  lord  Wentworth,  gouverneur  de  Calais, 
que  Je  me  trouve,  je  crois?  dit-elle. 

—  C'est  lord  Weutnorth.  votre  dévoué  serviteur,  qui  at- 
tend vos   ordres,  madame. 

—  Mes  ordres  1  reprit-elle  avec  amertume,  oh  :  milord  ! 
ne  parlez  pas  ainsi,  car  je  pourrais  croire  que  vous  rail- 
lez. Si  Ion  avait  écouté,  non  mes  ordres,  mais  mes  prières, 
mais  mes  supplications,  je  ne  serais  pas  ici.  Vous  savez  qui 
je  suis,  milord,  et  de  quelle  maison  ? 

—  Je  sais  que  vous  êtes  madame  Diane  de  Castro,  madame. 
la  flUe  chérie  du  roi  Henri  II. 

—  Pourquoi  m'a-t-on  laite  prisonnière,  alors?  reprit  Diane 
dont  la  voix  s'affaiblit  au  lieu  de  s'élever  en  faisant  cette 
question. 

—  Mais  précisément  parce  que  vous  étiez  la  fille  d'un  roi, 
madame,  reprit  Wentworth,  parce  que,  d'après  la  capi- 
tulation consentie  par  l'amiral  Coligny,  on  devait  livrer  aux 
vainqueurs  cinquante  prisonniers  à  leur  clioix.  de  tout  rang. 
de  tout  âge  et  de  tout  sexe,  et  qu'ils  ont  naturellement 
choisi  les  plus  illustres.  les  plus  dangereux,  et,  permettet 
moi  de  le  dire,  ceux  qui  pouvaient  leur  payer  la  plus  grosse 
rançon, 

—  Mais  comment  a-t-on  su,  reprit  Diane,  que  J'étais  ca- 
chée à  Saint-Quentin  sous  le  nom  et  l'habit  d'une  religieuse 
Bénédictine?  Avec  la  supérieure  du  couvent,  une  seule  per- 
sonne dans  la  ville  savait  mon  secret, 

—  Eh  bien  !  c'est  cette  personne  qui  vous  aura  trahie, 
voila   tout,   dit   lord  Wentworth. 

—  Oh  !  non.  Je  suis  silre  que  non  !  s'écria  Diane  avec  une 
vivacité  et  une  conviction  telles  que  lord  Wentworth  se 
sentit  mordu  au  cœur  par  le  serpent  de  la  jalousie,  et 
ne  trouva  rien   à  répondre, 

—  C'était  le  lendemain  de  la  prise  de  Saint-Quentin,  pour- 
suivit Diane  etf  sanimant.  Je  m'étais  réfugiée  toute  trem- 
blante et  tout  émue  au  fond  de  ma  cellule.  On  fait  deman- 
der au  parloir  la  sœur  Bénie,  mon  nom  de  novice,  milord. 
C'était  un  soldat  anglais  qui  me  demandait  ainsi.  Je  re- 
doute quelque  malheur,  quelque  nouvelle  terrible.  Je  des- 
cends, néanmoins,  saisie  par  cette  redoutable  curiosité  de 
la  douleur  qui  veut  savoir  ce  qu'elle  doit  pleurer.  Cet  ar- 
cher, que  je  ne  connaissais  pas,  me  déclare  que  je  suis  sa 
prisonnière.  Je  m'indigne,  je  résiste,  mais  que  pouvals-Je 
contre  la  force?  Ils  étaient  trois  soldats,  oui,  trois,  mylord, 
pour  arrêter  une  femme  !  Je  vous  demande  pardon  si  cela 
vous  blesse,  mais  Je  dis  ce  qui  est.  Ces  hommes  s'emparent 
donc  de  moi  et  me  somment  d'avouer  que  je  suis  Diane 
de  Castro,  flUe  du  roi  de  France.  Je  nie  d'abord,  mais 
comme,  malgré  mes  dénégations,  ils  m'entraînent,  je  de- 
mande à  être  conduite  à  monsieur  l'amiral  de  Coligny.  et, 
comme  l'amiral  ne  connaît  pas  la  sœur  Bénie,  je  déclare 
qu'en  effet  je  suis  celle  qu'ils  désignent.  Vous  croyez  peut- 
être  milord.  qu'alors,  sur  mon  aveu,  ils  cèdent  a  ma  ijrière 
et  m'accordent  cette  grâce  bien  simple  d'être  menée  à  mon- 
sieur l'amiral  qui  m'eilt  reconnue  et  réclamée?  Pas  du  tout  ! 
ils  se  réjouissent  seulement  de  leur  capture,  me  poussent  et 
m  entraînent  plus  vite,  me  font  entrer  ou  plutôt  me  jettent, 
pleurante  et  éperdue,  dans  une  litière  fermée,  et  quand, 
suffoquée  de  sanglots  et  anéantie  de  douleur,  je  clierclie 
pourtant  a  reconnaître  où  l'on  me  mène,  Je  suis  déjà  sortie 
de  Saint-Quentln  et  sur  la  route  de  Calais.  Puis,  lord  Grey 
qui  commande,  me  dit-on,  1  escorte,  refuse  de  m  entendre, 
et  c'est  un  soldat  qui  m'apprend  que  Je  suis  prisonnière 
de  son  maître,  et  qu'en  attendant  le  paiement  de  ma  ran- 
çon, on  me  conduit  à  Calais.  C'est  ainsi  que  Je  suis  arrivée, 
milord,  sans  en  savoir  davantage. 

—  Je  n'ai  rien  de  plus  à  vous  dire,  madame,  reprit  lord 
Wentworth    pensif. 

—  Rien  de  plus,  milord.  reprit  Diane  Vous  ne  pouvez 
pas  me  dire  pourquoi  on  ne  m'a  laissé  parler  ni  à  la  supé- 
rieure des  liénédiciines  ni  à  monsieur  lamiral?  Vous  ne 
pouvez  pas  me  dire  ce  qu'on  veut  de  moi,  donc,  puisqu'on 
ne  me  permet  pas  d'approcher  de  ceux  qui  auraient   an- 


noncé ma  captivité  au  roi  et  envoyé  de  Paris  le  prix  de  ma 
rançon  ?  Pourquoi  cette  sorte  d'enlèvement  secret  ?  Pour- 
quoi n  ai-je  pas  même  vu  lord  i;rey,  qui.  m'a-t-on  dit.  a 
ordonné   tout  cela  ? 

—  Vous  avez  vu  lord  Grey.  madame,  tantôt,  quand  vous 
avez  passé  devant  nous.  C'est  le  gentilhomme  avec  leiiuel 
Je  causais,   et  qui  vous  a  saluée  en   même  temps  que  moi. 

—  Excusez-moi,  milord.  J'ignorais  en  présence  de  qui  Je 
me  trouvais,  reprit  Diane.  Mais,  puisque  vous  avez  causé 
avec  lord  Grey,  votre  parent,  a  ce  que  m'a  dit  cette  illle, 
il  a  du  vous  faire  part  de  ses  intentions  envers  moi. 

—  En  effet,  madame,  et,  avant  de  s'embarquer  pour 
r.\ngleterre,  il  me  les  expliquait,  au  moment  même  oCi 
l'on  vous  amenait  dans  cet  hôtel.  11  m'apprenait  qu'on  vous 
avait  désignée  à  lui  a  Saint-yueiifin  pour  la  fille  du  roi,  et 
qu'ayant  trois  prisonniers  à  clioisir  pour  sa  part,  il  avait 
accepté  avec  empressement  une 'si  e.xcellente  prise,  sans 
toutefois  prévenir  personne  de  sa  capture,  afin  d'éviter 
toute  contestation.  Son  but.  fort  .simple,  était  de  tirer  de  vous 
le  plus  d'argent  possible,  madame,  et  j'approuvais,  en  riant, 
mon  avide  beau-frère,  quand  vous  avez  traversé  la  salle 
où  nous  étions.  Je  vous  ai  vue.  madame,  et  j'ai  compris 
que,  si  vous  étiez  fille  du  roi  par  la  naissance,  vous  étiez 
reine  par  la  beauté.  Dès  lors,  je  vous  l'avoue  à  ma  honte, 
j'ai  changé  vis-à-vis  de  lord  Grey  d'avis,  sinon  sur  son 
action  passée,  du  moins  sur  son  projet  à  venir.  Oui,  et  j'ai 
cessé  d'approuver  son  dessein  d'obtenir  une  r.-inçon  de 
vous.  Je  lui  ai  représenté  qu'il  pouvait  espérer  bien  da- 
vantage !  que  r.\ngleterre  et  la  France  étant  en  guerre, 
vous  serviriez  peut-être  à  quelqu'important  échange,  et 
que  vous  valiez  bien  même  une  ville.  Bref,  Je  l'engageais 
fort  â  ne  pas  abandonner  pour  quelques  écus  une  si  riche 
proie.  Vous  étiez  à  Calais,  une  ville  à  nous,  une  ville  im- 
prenable, il  fallait  vous  y  garder,  et  attendre. 

—  Quoi  !  s'écria  Diane,  vous  avez  donné  à  lord  Grey  de 
tels  conseils,  et  vous  en  convenez  devant  moi  !  Ah  !  milord. 
pourquoi  vous  être  opposé  ainsi  à  ma  déli\Tance?  Que 
vous  avais-je  fait?  Vous  ne  m'aviez  vue  qu'une  minute! 
Vous  me   haïssiez   donc  ? 

—  Je  ne  vous  avais  vue  qu'une  minute,  et  je  vous  ai- 
mais,  madame,    dit   lord   Wentworth   éperdu. 

Diane  recula  pâlissante. 

—  Jane  !  Mary  !  crla-t-elle  en  appelant  les  deux  femmes 
qui  se  tenaient  à  l'écart  dans  l'embrasure  d'une  croisée. 

Mai^  lord  Wentworth  leur  fit  un  signe  impérieux,  et 
elles  ne  bougèrent  pas.  Puis  il  reprit  en  souriant  avec  tris- 
tesse : 

—  N'ayez  pas  peur,  madame,  je  .suis  un  gentilhomme, 
et  ce  n'est  pas  vous,  c'est  moi  qui  dois  craindre  et  trem- 
bler. Oui,  je  vous  aime,  et  n'ai  pu  me  tenir  de  vous  le 
dire,  oui.  quand  je  vous  ai  vue  passer  si  gracieuse,  si  char- 
mante, et  pareille  à  une  déesse,  tout  mon  cœur  est  allé  à 
vous  ;  oui.  encore,  vous  êtes  en  mon  pouvoir  ici  et  l'on  m'y 
obéit  sur  un  signe...  C'est  égal,  ne  craignez  rien,  je  suis 
plus  en  votre  possession,  hélas  !  que  vous  n'êtes  en  la 
mienne,  et,  de  nous  deux,  le  véritable  prisonnier  ce  n'est 
pas  vous.  Vous  êtes  la  reine,  madame,  et  je  suis  l'esclave. 
Ordonnez,   et  j'obéirai. 

—  .\loi's,  monsieur,  dit  Diane  palpitante,  renvoyez-moi  à 
Paris,  d'où  je  vous  ferai  passer  telle  rançon  que  vous 
fixerez. 

Lord  Wentworth  hésita,  puis  il  reprit  : 

—  Tout,  hormis  cela,  madame  !  car  je  sens  que  ce  sa- 
crifice est  au-dessus  de  mes  forces.  Quand  je  vous  dis  qu'un 
regard  a  pour  jamais  enchaîné  ma  vie  à  la  vôtre  !  Ici. 
dans  cet  exil  où  je  suis  confiné,  voilà  bien  longtemps  que 
mon  cœur  ardent  n'avait  aimé  d'un  amour  digne  de  lui  : 
Dès  que  je  vous  al  vue.  si  belle,  si  noble,  si  fière.  J'ai 
senti  que  toutes  les  forces  comprimées  de  mon  âme  avaient 
désormais  leur  essor  et  leur  but.  Je  vous  aime  depuis  deux 
heures;  mais,  si  vous  me  connaissiez,  vous  sauriez  que  c'est 
comme  si  je  vous  aimais  depuis  dix  années. 

—  Mais,  mon  Dieu  !  que  voulez-vous  donc,  milord  ?  re- 
prit Diane.  (Ju 'espérez-vous?  Qu'attendez-vous?  Quel  est 
votre  dessein  ? 

—  Je  veux  vous  ^voir,  madame.  Je  veux  Jouir  de  rotre 
présence  et  de  votre  .aspect  gracieux,  voilà  totit.  Ne  me 
supposez  pas,  encore  une  foi.'^.  des  projets  indignes  d'un 
gentilhomme.  Seulement  mon  droit,  que  je  bénis,  est  de 
vous  garder  près  de  moi,  et  J'en  use, 

—  Et  vous  croyez,  milord,  dit  madame  de  Castro,  que 
cette  violence  contraindra  mon  amour  à  répondre  au  vôtre?... 

—  Je  ne  crois  pas  cela,  dit  doucement  lord  Wentworth, 
mais  peut-être  qu'en  me  voyant  chaque  Jour  si  résigné,  si 
respectueux,  venir  seulement  prendre  de  vos  nouvelles 
pour  pouvoir  vous  regarder  une  inimité,  peut-être  que  vous 
serez  touchée  de  la  soumission  de  celui  qui  pourrait  con- 
traindre et  qui   implore. 

—  Et  alors,  reprit  Diane  avec  un  dédaigneux  sourive.  la 
fille  de  France,  vaincue,  deviendra  la  maitrcaiir)  rta  lord 
Wentworth  ? 


6B 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Et  alors,  lord  Wentworth,  répondit  le  gouverneur,  lord 
Wentworth,  le  dernier  rejeton  d'une  des  maisons  les  plus 
riclies  et  les  plus  illustres  de  l'Angleterre,  offrira  à  genoux 
à  madame  de  Castro  son  nom  et  sa  vie.  Mon  amour,  vous 
le  voyez,  est  aussi  honorable  qu'il  est  sincère. 

—  Serait-il  ambitieux?  pensa  Diane. 

—  Ecoutez,  milord,  reprit-elle  à  voix  baute  en  essayant 
de  sourire,  je  vous  le  conseille,  laissez-moi  libre,  rendez- 
moi  au  roi  mon  père,  et  je  ne  me  croirai  pas  quitte  envers 
vous  pour  une  rançon.  Vienne  entre  les  deux  Etats  une 
paix,  à  la  fin  inévitable,  si  je  ne  puis  me  donner  moi- 
même,  j'obtiendrai  au  moins  pour  vous,  je  vous  le  jure, 
autant  et  plus  d'honneurs  et  de  dignités  que  vous  n'en 
pourriez  souhaiter  si  vous  étiez  mon  mari.  .Soyez  géné- 
reux, milord,  et  je  serai  reconnaissante. 

—  Je  devine  votre  pensée,  madame,  dit  Wentworth  avec 
amertume  ;  mais  je  suis  à  la  fois  plus  désintéressé  et  plus 
ambitieux  que  vous  ne  croyez.  De  tous  les  trésors  de  l'uni- 
vers, je  ne  souhaite  que  vous. 

—  Alors,  un  dernier  mot,  milord,  et  que  vous  compren- 
drez, peut-être,  dit  Diane  en  même  temps  confuse  et  flère  : 
Milord,  un  autre  m'aime. 

—  Et  vous  vous  imaginez  que  je  vais  vous  livrer  à  ce 
rival  en  vous  laissant  aller  !  s'écria  Wentworth  hors  de 
lui.  Non  !  il  sera  du  moins  aussi  mallieureux  que  moi  ! 
plus  malheureux  encore,  car  il  ne  vous  verra  pas,  madame. 
A  partir  de  ce  jour,  trois  événements  peuvent  seuls  vous 
délivrer  :  ou  ma  mort,  mais  je  suis  encore  jeune  et  robuste  ; 
ou  une  paix  entre  la  France  et  l'Angleterre,  mais  les 
guerres  entre  la  France  et  l'Angleterre  durent,  vous  le 
savez,  cent  ans  :  ou  la  prise  de  Calais,  mais  Calais  est  im- 
prenable. Hors  ces  trois  cliances  presque  désespérées,  vous 
serez,  je  crois,  longtemps  ma  prisonnière;  car  j'ai  acheté 
à  lord  Grey  tous  ses  droits  sur  vous,  et  je  ne  veux  pas 
vous  recevoir  à  rançon,  fût-elle  un  empire  !  Et  quant  à  la 
fuite,  vous  ferez  aussi  bien  de  n'y  pas  penser  :  car  c'est 
moi  qui  vous  garde,  et  vous  verrez  quel  geôlier  attentif 
et  sur  est  un  homme  qui  aime. 

Ce  disant,  lord  Wentworth  salua  profondément  et  se  re- 
tira, laissant  Diane  tremblante  et  désolée. 

Elle  ne  se  rassurait  un  peu  qu'en  pensant  que  la  mort 
était  un  refuge  certain,  et  qui,  dans  les  dangers  suprêmes, 
restait  toujours  ouvert  aux  malheureux. 


XXXIX 

LA    MAISON    DE   L'ARMURIER 


La  maison  de  Pierre  Peuquoy  formait  l'angle  de  la  rue 
du  Martrci  et  de  la  place  du  marché.  Des  deux  côtés,  elle 
s'appuyait  sur  de  larges  piliers  de  bois  comme  on  en  voit 
encore  à  Paris  aux  piliers  des  Halles.  Elle  avait  deux  étages, 
plus  les  combles.  Sur  sa  façade,  le  bois,  la  brique  et  l'ar- 
doise se  jouaient  curieusement  en  arabesques  à  la  fois  ca- 
pricieuses et  régulières.  De  plus,  les  appuis  des  croisées  et 
les  grosses  poutres  offraient  des  figures  d'animaux  bizarres 
enroulées  dans  des  feuillages  amusans  ;  le  tout  naïf  et  gros- 
sier, mais  non  sans  Invention  et  sans  vie.  Le  toit  liant  et 
large  débordait  assez  pour  mettre  à  couvert  une  galerie 
extérieure  à  balustres.  qui,  comme  dans  les  chalets  suisses, 
circulait  autour  du  second  étage. 

Au-dessus  de  la  porte  vitrée  de  la  boutique  pendait  l'en- 
seigne, sorte  de  drapeau  de  bois,  sur  lequel  un  guerrier  for- 
midablement peint  voulait  représenter  le  dieu  ilars,  ce  à. 
quoi  l'aidait  sans  doute  l'inscription  suivante.-  Au  dieu 
iiurs,    Pierre   Peuquoy,   armurier. 

Sur  le  pas  de  la  porte,  une  armure  complète,  casque, 
cuirasse,  brassards  et  cuissards,  servait  d'enseigne  parlante 
pour  ceux  des  gentilshommes  qui  ne  savaient  pas  lire. 

En  outre,  a  travers  le  vitrage  en  plomb  de  la  devanture 
de  boutique,  on  pouvait  distinguer,  malgré  l'obscurité  des 
magasins,  d'autres  panoplies  et  des  armes  offensives  et  dé- 
fensives de  toute  sorte.  Les  épées  surtout  se  faisaient  re- 
marquer par  leur  nombre,  leur  variété  et  leur  richesse. 

Deux  apprentis  assis  sous  les  piliers  interpellaient  les 
passans,  leur  offrant  la  marcliandise  avec  les  invitations 
le  plus  engageantes. 

Pour  l'armurier  Pierre  Peuquoy.  il  se  tenait  majestueu- 
sement d'ordinaire,  soit  dans  son  arrière-boutique  donnant 
sur  la  cour,  soit  dans  sa  forge  établie  dans  un  liangar  au 
fond  de  cette  même  cour.  Il  ne  venait  que  lorsqu'un  cha- 
land d'importance,  attiré  par  les  cris  des  apprentis  ou  ijIu- 
tôt  par  la  réputation  de  Peuquoy,  faisait  demander  le 
maître. 

L'arrlère-boutlque,  mieux  éclairée  que  le  magasin,  ser- 
vait en  même  temps  de  salon  et  de  salle  à  manger  Elle 
était  partout  lambrissée  de  chêne  et  meublée  d'une  fable 
carrée  A  pieds  tors,  de  chaises  en  tapisserie,  et  d'un  magni- 


fique bahut  sur  lequel  se  voyait  le  chef-d'œuvre  de  Pierre 
Peuquoy  exécuté  par  lui  sous  les  yeux  de  son  père  lorsqu'il 
avait  été  reçu  maître;  c'était  une  charmante  petite  armure 
en  miniature,  toute  damasquinée  d'or  et  du  travail  le  plus 
fin  et  le  plus  délicat.  On  ne  saurait  imaginer  ce  qu'il  avait 
fallu  d'art  et  de  patience  pour  obtenir  la  perfection  d'un 
pareil    bijou. 

En  face  du  bahut,  une  niche  pratiquée  dans  le  lambris 
encadrait  une  statue  de  plâtre  de  la  Vierge,  entourée  de 
buis  bénit.  La  pensée  sainte  veillait  ainsi  toujours  dans  la 
salle  de  famille. 

Une  autre  pièce  en  retour  était  prise  tout  entière  par  la 
cage  d'un  escalier  droit,  de  bois,  qui  conduisait  aux  étages 
supérieurs. 

Pierre  Peuquoy,  ravi  de  recevoir  chez  lui  le  vicomte 
d'Exmès  et  Jean  Peuquoy,  avait  absolument  voulu  céder  le 
premier  étage  â  Gabriel  et  à  son  cousin.  Là,  donc  étaient 
les  cliambres  des  hôtes.  Pour  lui,  il  habitait  le  second  avec 
sa  jeune  sœur  Babette  et  ses  enfans.  On  .avait  aussi  logé  au 
deuxième  l'écuyer  blessé,  Arnauld  du  Thill.  Les  apprentis 
couchaient  aux  combles.  Dans  toutes  les  chambres,  com- 
modes et  bien  closes,  on  sentait,  sinon  la  richesse,  au  moins 
l'aisance  et  la  simplicité  abondante  propre  à  la  vieille 
Irourgeoisie  de   tous   les  temps. 

C'est  à  table  que  nous  retrouverons  Gabriel  et  Jean  Peu- 
quoy auxquels  leur  digne  hôte  achève  de  faire  les  hon- 
neurs d'un  souper  copieux.  Babette  servait  les  convives. 
Les  enfans  se  tenaient  respectueusement  à  quelque  dis- 
tance. 

—  Vive  Dieu  !  monseigneur,  dit  l'armurier,  comme  vous 
mangez  peu.  si  vous  me  permettez  de  le  dire  !  vous  êtes 
tout  soucieux  et  Jean  tout  pensif.  Pourtant  si  le  régal 
est  médiocre,  le  cœur  qui  l'offre  est  bon.  Prenez  donc  au 
moins  de  ces  raisins,  ils  sont  assez  rares  dans  notre  pays. 
Je  tiens  de  mon  grand-père,  qui  tenait  du  sien,  qu'autre- 
fois, du  temps  des  Français,  la  vigne  a.  Calais  était  géné- 
reuse, et  la  grappe  dorée.  Mais  quoi  !  depuis  que  la  ville 
est  anglaise,  la  raisin  se  trompe  et  se  croit  en  Angleterre 
où   il  n'a  pas   coutume  de  milrir. 

Gabriel  ne  pilf  s'empêcher  de  sourire  des  singulières 
déductions  du  patriotisme  de  ce  brave  Pierre. 

—  Allons,  dit-il  en  levant  son  verre,  je  bois  à  la  matu- 
rité des  raisins  à  Calais  ! 

On  pense  si  les  Peuquoy  répondirent  cordialement  à  un 
semblable  toast  !  Puis,  le  souper  achevé,  Pierre  dit  les 
grâces  que  ses  hôtes  écoutèrent  debout  et  tête  nue.  Les 
enfans  turent  alors  envoyés  au  lit. 

—  Toi  aussi,  Babette,  tu  peux  maintenant  te  retirer,  dit 
l'armurier  à  sa  sœur.  Veille  à  ce  que  les  apprentis  ne 
fassent  pas  trop  de  bruit  là-haut,  et,  avant  de  rentrer  dans 
ta  cliambre,  entre,  avec  Gertrude,  dans  celle  de  l'écuyer 
de  monsieur  le  vicomte,  pour  voir  si  le  malade  n'aurait 
pas  besoin   de  quelque  chose. 

La   gentille  Babette  rougit,  fit  une  révérence  et  sortit. 

—  Maintenant,  dit  Pierre  à  Jean,  mon  cher  compère  et 
cousin,  nous  voilà  seuls  tous  trois,  et,  si  vous  avez  une 
communication  secrète  à  me  faire,  je  suis  prêt  à  l'en- 
tendre. 

Gabriel  regarda  avec  étonnement  Jean  Peuquoy  mais 
celui-ci   reprit   sa  liline  grave  ; 

—  En  effet,  Pierre,  je  vous  ai  dit  que  j'avais  â  vous  par- 
ler de  choses  importantes. 

—  Je  vais  me  retirer,   dit   Gabriel. 

—  Pardon,  monsieur  le  vicomte,  dit  Jean  ;  mais  votre 
présence  à  cet  entretien  est  non  seulement  utile,  mais 
nécessaire;  car,  sans  votre  concours,  les  projets  que  j'ai 
à  confier  à  Pierre  ne  sauraient  aboutir. 

—  Je  vous  écoute  donc,  ami,  reprit  Gabriel  en  retombant 
dans  sa  tristesse  rêveuse. 

—  Oui.  monseigneur,  dit  le  bourgeois,  oui,  écoutez-nous. 
et  en  nous  écoutant,  vous  relèverez  la  tête  avec  espérance, 
et.  qui  sait  même?  avec  joie. 

Gabriel  sourit  douloureusement  en  pensant  que.  tant 
qu'il  serait  retenu  loin  de  la  liberté  de  son  père,  loin  de 
l'amour  de  Diane,  la  joie  serait  pour  lui  comme  un  ami 
absent.  Néanmoins.  le  courageux  jonne  homme  se  retour- 
na vers  Jean  en  lui  faisant  signe  qu'il  pouvait  commencer. 

Alors  Jean  s'adressant  gravement  à  Pierre  : 

—  Cousin,  lui  dit-il,  et  plus  que  cousin,  frère,  c'est  a 
vous  â  parler  le  premier,  afin  de  montrer  à  monsieur  le 
vicomte  d'Exmès  quel  fonds  on  peut  faire  sur  vnire  jiatrio- 
tisme.  Dites-nous  donc.  Pierre,  dans  quels  sentimons 
envers  la  France  votre  père  vous  a  élevé  et  avait  été  élevé 
lui-même  par  son  père.  Dites-nous  si.  Anglais  par  la  force 
depuis  plus  de  deux  cents  ans,  vous  avez  jamais  été  .Anglais 
par  le  cœur.  Dites-nous  enfin  si,  le  cas  échéant.  vous 
croiriez  devoir  votre  sang  et  votre  appui  à  l'ancienne 
patrie  de  vos  aïeux  ou  à  la  patrie  nouvelle  qu'on  leur 
a  imposée? 

—  Jean,  répondit  l'autre  bourgeois  avec  autant  de 
solennité  que  son  cousin  ;  Jean,  je  ne  sais  pas,  si  mon  nom 
et  ma  race  étaient  anglais,  ce  que  je  penserais  et  ce  que 


I 


LES  DEUX  DIANE 


W 


je  sentirais  ;  mais  je  sais  bien  par  expérience  que  quand 
une  famille  a  été  Française,  ne  fût-ce  quun  moment, 
fût-ce  au  delà  de  deux  siècles,  toute  autre  domination  étran- 
gère est  insupportable  aux  membres  de  cette  famille,  et 
leur  semble  dure  comme  la  servitude  et  amère  comme 
l'exil.  Celui  de  mes  aieux,  Jean,  qui  avait  vu  Calais  tom- 
ber au  pouvoir  de  l'ennemi,  n'a  jamais  devant  son  flls 
parlé  de  la  France  qu'avec  larmes,  et  de  l'.-Vngleterre 
qu'avec  haine.  Son  fils  en  a  fait  autant  pour  le  sien,  et  ce 
double  sentiment  de  regret  et  d'aversion  s'est  transmis 
de  génération  en  génération,  sans  s'affaiblir  et  sans  s'alté- 
rer. L'air  de  nos  vieilles  maisons  bourgeoises  conserve. 
Le  Pierre  Peuquoy  d'il  y  a  deux  siècles  revit  dans  le 
Pierre  Peuquoy  d  aujourd'hui,  et.  comme  le  même  nom 
français,  j  ai  le  même  cœur  français,  Jean.  L'affront  est 
d'hier  et  aussi  la  douleur.  Ne  dites  pas,  Jean,  que  j'ai 
deux  patries;  il  n'y  en  a.  il  ne  peut  y  en  avoir  jamais 
qu'une  :  Et,  s'il  fallait  choisir  entre  le  pays  que  les  hommes 
m'ont  fait  subir  et  le  pays  que  Dieu  m'avait  donné,  croyez 
bien  que  je  n'hésiterais  pas. 

—  Vous  entendez,  monseigneur  !  s'écria  Jean  en  se  tour- 
nant vers  le  vicomte  d'Exmès. 

—  Oui.  ami.  j'entends,  et  c'est  bien,  et  c'est  noble! 
répondit  Gabriel  pourtant  un  peu  distrait. 

—  Mais  un  mot.  Pierre,  reprit  Jean  Peuquoy,  tous  nos 
anciens  compatriotes  d'ici  ne  pensent  pas  malheureuse- 
ment comme  vous,  n'est-ce  pas?  Vous  êtes  sans  doute,  a 
Calais,  au  bout  de  deux  cents  ans,  le  seul  entant  ae  la 
France  qui  ne  soit   pas  devenu  ingrat  à  la   mère-patrie. 

—  Vous  vous  trompez,  Jean,  répondit  l'armurier.  J'ai 
parlé  en  général  et  non  pour  moi  seul.  Je  ne  dis  pas  que 
tous  ceux  qui  portent  comme  moi  un  nom  français  n'ont 
pas  oublié  leur  origine  ;  mais  plusieurs  familles  bour- 
geoises aiment  et  regrettent  toujours  la  France,  et  c'est 
dans  ces  familles  que  les  Peuquoy  se  plaisaient  à  choisir 
leurs  femmes.  Tenez  :  dans  les  rangs  de  la  garde  civique 
de  Calais,  dont  je  fais  malgré  moi  partie,  maint  citoyen 
briserait  sa  hallebarde  plutôt  que  de  la  tourner  contre  un 
soldat  français. 

—  Bon  encore  a  savoir  cela  !  murmurait  Jean  Peuquoy 
en  se  frottant  les  mains  ;  et  dites-moi.  cousin,  vous  devez 
certainement  avoir  quelque  grade  dans  cette  garde  civique-? 
aimé  et  estimé  comme  vous  l'êtes,  cela  va  sans  dire  ! 

—  Xon  pas.  Jean,  et  j'ai  refusé  tout  grade,  pour  refuser 
toute   responsabilité. 

—  Tant  pis  et  tant  mieux  alors  :  Est-ce  que  le  service 
qu'on  vous  impose  est  bien  pénible.  Pierre?  Est-ce  qu'il  se 
renouvelle  souvent  ? 

—  Mais  oui.  dit  Pierre,  la  corvée  est  assez  fréquente  et 
assez  rude,  vu  que  dans  une  place  comme  Calais  la  gar- 
nison n'est  jamais  suffisante,  et.  pour  ma  part,  je  suis 
commandé  le  5  de  chaque  mois. 

—  Le  5  de  chaque  mois  régulièrement.  Pierre?  Ces  An- 
glais n'ont  pas  de  prudence  de  fixer  ainsi  d  une  manière 
certaine  le  jour  de  service  de  chacun. 

—  Oh  :  reprit  l'armurier  en  secouant  la  tête,  il  n'y  a  pas 
de  danger  après  deux  siècles  de  possession.  Et  puis,  comme 
néanmoins  ils  se  défient  toujours  un  peu  de  la  garde 
civique,  ils  ne  lui  remettent  que  des  postes  imprenables 
par  eux-mêmes.  Moi,  je  suis  toujours  de  faction  sur  la 
plate-forme  de  la  tour  Octogone,  qui  est  défendue  par  la 
mer  mieux  que  par  moi,  et  d'où  les  mouettes  seules  peuvent 
s'approcher,  je  crois. 

—  Ah  :  vous  êtes  toujours  de  faction  le  5  de  chaque  mois 
sur  la  plate-forme  de  la  tour  Octogone.  Pierre? 

—  Oui.  de  quatre  heures  à  six  heures  du  matin.  C'est 
l'heure  que  le  quartenier  me  laisse  choisir  et  que  je  préfère, 
parce  qu'à  cette  heure-là.  je  vois,  les  trois  quarts  de  1  an- 
née, le  reflet  du  lever  du  soleil  sur  l'Océan,  et,  même 
pour  un  pauvre  marchand  comme  moi,  c'est  là  un  spec- 
tacle divin. 

—  Un  spectacle  tellement  divin  en  effet,  Pierre,  reprit 
Jean  Peuquoy  en  baissant  la  voix,  que  si.  malgré  la  posi- 
tion imprenable,  quelque  hardi  aventurier  essayait  d  esca- 
lader de  ce  cûté-là  votre  tour  Octogone,  vous  ne  le  verriez 
tas.  je  parie,  tant  vous  seriez  absorbé  par  votre  contem- 
plation : 

Pierre  regarda  son  cousin  avec  surprise. 

—  Je  ne  le  verrais  pas,  c'est  vrai,  répondit-il  après  une 
minute  d'hésitation  ;  car  je  saurais  qu'un  Français  seul 
peut  avoir  intérêt  à  pénétrer  dans  la  ville,  et,  comme  étant 
contraint  je  ne  suis  pas  tenu  à  rien  envers  ceux  qui  me 
contraignent,  plutôt  que  de  repousser  l'assaillant,  je  l'aide- 
rais à   entrer  peut-être. 

—  Bien  dit.  Pierre:  s'écria  Jean  Peuquoy.  Vous  voyez, 
monseigneur,  que  Pierre  est  un  Français  dévoué,  ajouta- 
t-il  en  sadressant  à  Gabriel. 

—  Je  le  vols,  maître,  reprit  celui-ci  toujours  inattentll 
malgré  lui  à  un  entrelien  qui  lui  semblait  inutile.  Je  le 
vols,  mais  hélas  :  à  quoi  bon  ce  dévouement  ? 


—  A  quoi  bon?  je  vais  vous  le  dire,  moi.  répondit  Jean 
Peuquoy;  car  c'est  à  mon  tour  de  parler,  je  pense.  Eh 
bien  donc,  si  vous  le  voulez,  monsieur  le  vicomte,  nous 
pouvons  prendre  à  Calais  notre  revanche  de  Saint-Quentin. 
Les  Anglais,  tout  flers  de  deux  siècles  de  possession,  s'en- 
dorment dans  une  sécurité  trompeuse  ;  cette  sécurité  doit 
les  perdre.  Nous  avons,  monseigneur  le  voit,  des  auxiliaires 
tout  prêts  dans  la  place.  Mtirissons  ce  projet  ;  que  votre 
intervention  auprès  de  ceu.x  qui  ont  la  puissance  nous 
vienne  en  aide,  et  ma  raison,  plus  encore  que  mon  instinct, 
me  dit  qu'un  coup  de  main  hardi  nous  rendrait  maîtres  de 
la  ville.    Vous    m'entendez,   n'est-ce   pas.   monseigneur? 

—  Oui.  oui,  certainement  !  répondit  Gabriel  qui  n'écou- 
tait plus  en  réalité,  mais  que  cet  appel  direct  réveilla  de 
sa  rêverie,  oui,  votre  cousin  veut  retourner,  n'est-ce  pas? 
dans  notre  beau  royaume  de  France,  être  transféré  dans  une 
ville  française,  .-Vmiens  par  exemple...  Eli  bien!  j'en  par- 
lerai à  milord  Wentworth  et  aussi  à  monsieur  de  Guise. 
La  chose  peut  se  faire  et  mon  intervention  que  vous  récla- 
mez ne  vous  fera  pas  défaut.  Continuez,  ami,  je  suis  tout 
à  vous.  Certainement  je  vous   écoute. 

Et  il  retomba  dans  sa  distraction  puissante. 

Car  la  voix  qu'il  écoutait  en  ce  moment,  ce  n'était  pas. 
à  vrai  dire,  celle  de  Jean  Peuquoy.  non  c'était  en  lui-même 
celle  du  roi  Henri  If,  donnant  ordre,  sur  le  récit  du  siège 
de  Saint-Quentin  fait  par  l'amiral,  de  délivrer  sur-le-champ 
le  comte  de  Montgommery.  Puis,  c'était  la  voix  de  son 
père  lui  attestant,  morne  et  jaloux  encore,  que  Diane  était 
bien  la  fille  de  son  rival  couron.ié.  Enfin,  c'était  la  voix 
de  Diane  elle-même  qui,  après  tant  d'épreuves,  pouvait 
lui  dire,  et  de  laquelle  il  pouvait  écouter  ce  mot  suprême 
et   divin  :   Je    t'aime  ! 

On  comprend  que.  dans  ce  doux  songe,  il  devait  n'écou- 
ter qu'à  moitié  les  projets  hasardeux  et  victorieux  du  digne 
Jean  Peuquoy. 

Mais,  le  grave  bourgeois  devait,  lui.  se  trouver  bles.sé  du 
peu  d'attention  accordée  par  Gabriel  à  un  dessein  qui 
avait  certes  sa  grandeur  et  son  courage,  et  ce  fut  avec  un 
peu  d'amertume  qu'il  reprit  : 

—  Si  monseigneur  avait  daigné  prêter  à  mon  discours 
une  oreille  moins  distraite,  il  aurait  vu  que  nos  idées,  à 
Pierre  et  à  moi.  étaient  moins  personnelles  et  moins  médio- 
cres qu'il  ne  les  suppose... 

Gabriel   ne   répondit    pas. 

—  Il  ne  vous  entend  pas.  Jean,  dit  Pierre  Peuquoy.  en 
montrant  à  son  cousin  leur  hôte  de  nouveau  absorbé,  11  a 
peut-être  aussi  son  projet,  sa  passion  .. 

—  La  sienne  n'est  pas  plus  désintéressée  que  la  nôtre 
toujours  !  reprit  Jean,  non  sans  aigreur.  Je  dirais  même 
qu'elle  est  égoïste,  si  je  n'avais  vu  ce  gentilhomme  braver 
le  danger  avec  une  sorte  de  fureur  et  même  exposer  sa  vie 
pour  sauver  la  mienne.  N'importe  !  il  aurait  dû  m'écouter 
quand  je  parlais  pour  le  bien  et  la  gloire  de  la  patrie.  Mais, 
«ans  lui,  malgré  tout  notre  zèle,  nous  serions  des  instru- 
mens  inutiles,  Pierre.  Nous  n'avons  que  le  sentiment  !  la 
pensée  nous  manque  et  la   puissance. 

—  C'est  égal  !  le  sentiment  était  bon  ;  car  je  t'ai  entendu 
st  compris,  mol.  frère  !  dit  l'armurier. 

Et  les  deux  cousins   se  serrèrent  solennellement  la  main. 

—  Il  faut,  en  attendant,  renoncer  à  notre  chimère,  ou 
l'ajourner  du  moins,  dit  Jean  Peuquoy  :  car  que  peut  le 
bras  sans  la  tête?  que  peut  le  peuple  sans  les  nobles? ... 

Ce  bourgeois  du  vieux  temps  ajouta  avec  un  singulier 
«ou rire  : 

—  Jusqu'au  jour  où  le  peuple  sera  à  la  fols  le  bras  et  m 
télé. 


XL 

OU  DE  NOMBREUX  ÉVÉXEMEXS   SO.XT  RASSEMBLÉS 
AVEC    BEAUCOUP   D'ART 


Trois  semaines  s'étaient  écoulées,  on  touchait  aux  der- 
niers jours  de  septembre,  et  aucun  changement  notable  ne 
s'était  opéré  dans  la  situation  des  divers  personnages  lii 
cette   histoire. 

Jean  Peuquoy  avait,  comme  de  raison,  payé  à  lord  Went- 
worth  la  faible  rançon  à  laquelle  11  avait  su  se  faire  taxer. 
De  plus,  il  avait  obtenu  la  permission  de  se  fixer  à  Calais. 
Mais  nous  devons  dire  qu'il  ne  se  pressait  nullement  de 
monter  un  établissement  nouveau  et  de  se  remettre  a  l'ou- 
vrage. 11  paraissait  fort  curieux  et  fort  nonchalant  de  sa 
nature.  l'honnête  bourgeois:  et  on  le  voyait,  du  matin  au 
soir,  flâner  sur  les  remparts  et  causer  avec  les  soldats  d>;  la 
garnison,  sans  paraître  plus  songer  au  métier  de  tisserand 
que  s'il  eût  été  abbé  ou  moine. 


70 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Toutefois,  il  n  avait  pas  voulu  ou  n'avait  pas  pu  entraîner 
son  cousin  Pierre  PeuQuoy  dans  son  désœuvrement,  et  ja- 
mai-s  1  habile  armurier  n'avait  foui'bi  plus  d  armes  et  Je 
plus  belles. 

Gabriel  devenait  de  jour  en  jour  plus  triste.  U  n'arrivait 
jusqu'à  lui.  de  Paris,  que  des  nouvelles  générales.  La  France 
commençait  à  respirer.  Les  Espagnols  et  les  Anglais  avaient 
perdu  à  prendre  des  bicoques  un  temps  irréparable  ;  le 
pays  avait  pu  se  reconnaître,  et  Paris  et  le  roi  étalent 
sauvés.  Ces  nouvelles,  que  l'héroïque  délense  de  Saint-Quen- 
tin n'avait  pas  peu  contribué  à  faire  si  bonnes,  réjouissaient 
Gabriel  sans  doute:  mais  quoi?  de  Henri  II,  de  Co- 
ligny,  de  son  père,  de  Diane,  pas  un  mot  !  Cette  pensée  as- 
sombrissait son  front  et  lempêchalt  de  se  livrer,  comme 
il  l'eût  fait  peut-être  en  toute  autre  occasion,  aux  ami- 
cales avances  de  lord  Wentworth  pour  lui. 

Le  facile  et  expansil  gouverneur  semblait,  en  effet,  s'être 
pris  de  belle  amitié  pour  son  prisonnier.  L'ennui  et,  depuis 
quelques  jours,  un  peu  de  tristesse  avaient  sans  doute  con- 
tribué à  cette  sympathie.  C  était  une  distraction  précieuse, 
dans  ce  morne  Calais,  que  la  compagnie  d  un  jeune  et  spi- 
rituel gentilhomme  de  la  cour  de  France.  Aussi,  lord 
Wentworth  ne  passait  jamais  deux  jours  sans  aller  faire 
visite  au  vicomte  d'Exmès,  et  voulait  le  voir  trois  fois  jiar 
semaine  au  moins  à  sa  table.  Affection  gênante,  à  tout 
prendre  ;  car  le  gouverneur  jurait  en  riant  qu'il  ne  lâche- 
rait son  captif  qu'à  la  dernière  extrémité,  qu  il  ne  se  rési- 
gnerait jamais  à  le  laisser  aller  sur  parole,  et  que  ce  ne 
serait  que  lorsque  le  dernier  écu  de  la  rançon  de  Gabriel 
lui  aurait  été  bien  et  dùmeut  payé  qu'il  subirait  la  dure 
nécessité  de  se  séparer  d'im  ami  si  cher. 

Comme,  au  fond,  cela  pouvait  u'ctre  fort  bien  qu'une  fa- 
çon élégante  et  seigneuriale  de  se  défier  de  lui.  Gabriel 
n'osait  pas  insister,  et,  dans  sa  délicatesse,  souffrait  sans  se 
plalndi-e.  en  attendant  le  rétablissement  de  son  écuyer  qui, 
si  l'on  s  en  souvient,  devait  aller  chercher  à  Paris  la  ran- 
çon convenue  pour  la  mise  en  liberté  du  vicomte  d'Exmcs. 
Mais  M.artin-Guerre,  ou  plutôt  son  remplaçant  Arnauld 
du  Thill,  ne  se  rétablissait  que  bien  lentement.  .Vu  bout 
de  quelques  jours  cependant,  le  chirurgien  chargé  de  soi- 
gner la  blessure  que  le  drôle  avait  reçue  dans  une  rixe 
s  était  retiré,  déclarant  sa  tâche  achevée  et  son  malade  en- 
tièrement remis.  Un  ou  deux  joiu'S  de  repos  et  les  bons 
soins  de  la  gentille  Babette,  sœur  de  Pierre  Peuquoy. 
suffiraient  pour  compléter  la  guérison,  si  elle  avait  besoin 
d'être  complétée. 

Sur  cette  assurance.  Gabriel  avait  annoncé  à  son  écuyer 
qu'il  partirait  sans  retard  pour  Paris  le  surlendemain.  Mais 
le  surlendemain  au  matin,  .\rnauld  du  Thill  se  plaignit 
d'éblouissemens  et  d'étourdisscmens  qui  l'exposeraient  à  des 
chutes  graves  s'il  faisait  seulement  quelques  pas  sans  l'ap- 
pui accoutumé  de  Babette.  Nouveau  délai,  demandé  et  ac- 
cordé, de  deux  jours.  Mais,  au  bout  de  ce  temps,  une 
sorte  de  lassitude  générale  cassait  bras  et  jambes  au  pau- 
vre .\rnauld  :  il  fallut  combattre  cette  fatigue,  causée  par 
ses  souffrances  assurément,  au  moyen  de  bains  et  d  Une 
diète  assez  sévère.  Mais  ce  régime  occasionna  une  faiblesse 
si  grande  qu'un  autre  délai  fut  jugé  indispensable  pour 
donner  au  fidèle  écuyer  le  temps  de  rétablir  sa  vigueur 
par  des  forlifians  et  un  peu  de  vin  généreux.  Du  moius  sa 
garde-malade  Babette  jurait  en  pleurant  à  Gabriel  que,  s'il 
exigeait  de  MartirNGuerre  un  départ  immédiat,  11  l'exposait 
a  périr  d'inanition  sur  la  grand'route. 

Cette  singulière  convalescence  se  prolongeant  ainsi  bien 
au  delà  de  la  maladie,  malgré  les  soins,  un  médisant  dirait 
glace  aux  soins  de  Babette,  deux  semaines,  gagnées  jour 
par  jour,  s'écoulèrent  ;  ce  qui  faisait  près  d'un  mois  depuis 
l'arrivée  de  Gabriel  à  Calais. 

Mais  cela  ne  pouvait  pas  durer  plus  longtemps.  Gabriel 
à  la  fin  s'impatientait,  et  .Arnauld  du  Tliill  lui-même,  qui 
dans  le  commencement,  clierchait  et  trouvait  des  e.xpé- 
diens  avec  la  meilleure  volonté  du  monde,  déclarait  mainte- 
nant d'un  air  suffisant  et  vainqueur  à  Babette  éplorée  qu'il 
ne  pouvait  pas  risquer  de  mécontenter,  son  maître,  et 
que  le  mieux  était,  après  tout,  de  partir  plus  vite  pour  revu 
nir  plus  vite  aussi.  -Mais  les  yeux  rouges  et  la  mine  abat- 
tue de  la  pauvre  Babette  prouvaient  qu'elle  n'entendait 
guère  cette  raison-là. 

La  veille  du  jour  ov^,  d'après  sa  déclaration  formelle. 
.\rnauld  du  Thill  devait  enfin  se  mettre  en  route  pour  Pa- 
ris. Gabriel  alla  souper  chez  lord  Wentwortli. 

Le  gouverneur  semblait  avoir  plus  de  mélancolie  encore 
que  d'ordinaire  à  secouer  ;  car  il  força  sa  gaieté  jusqu'à 
la  l'olie. 

(,inand  11  quitta  Gabriel,  après  l'avoir  reconduit  jusqu'au 
préau,  éclairé  seulement  à  cette  lieure  par  une  lampe  déj.i 
pâlissante,  le  jeune  homme,  au  moment  où  11  s'envelop- 
pait de  son  manteau  pour  sortir,  vit  une  des  portières  qui 
donnaient  dans  le  préau  s'entrouvrir,  f ne  femme,  que  Ga- 
briel reconnut  pour  une  des  camériércs  de  la  maison,   .~e 


glissa  jusqu  à  lui,  un  doigt  sur  les  lèvres,  et  lui  tendant 
de  1  autre  main  un  papier  ; 

—  Pour  le  gentilhomme  français  que  reçoit  souvent  lord 
WentTiVorth.  dit-elle  à  vois  basse  en  lui  remettant  le  billet 
plié. 

Et  avant  que  Gabriel  stupéfait  eût  eu  le  temps  de  l'in- 
terroger, elle  avait  déjà  pris  la  fuite. 

Le  jeune  homme,  fort  Intrigué,  et  de  sa  nature  un  peu 
curieux  et  passablement  imprudent,  songea  qu'il  avait  un 
quart  d  lieure  de  chemin  à  faire  dans  l'obscurité  avant  de 
pouvoir  lire  le  billet  à  son  aise  dans  sa  chambre,  et  que 
c  était  bien  longtemps  attendi'e  le  mot  d'une  énigme  qui 
paraissait  piquante.  Donc,  sans  plus  de  façon,  et  pour  savoir 
à  quoi  s'en  tenir  tout  de  suite,  il  regarda  autour  de  lui, 
et  voyant  qu'il  était  bien  seul,  il  s'approcha  de  la  lampe 
fumeuse,  déploya  le  billet  et  lut,  non  sans  quelque  émotion, 
ce  qui  suit  : 

«  Monsieur,  je  ne  vous  connais  pas,  je  ne  vous  ai  jamais 
vu  :  mais  une  des  femmes  qui  me  sert  me  dit  que  vous 
êtes  Français  comme  moi  et  prisonnier  comme  moi. 
Cela  me  donne  le  courage  de  crier  vers  vous  dans  ma  dé- 
tresse. Vous  êtes  sans  doute  reçu  à  rançon,  vous.  Vous  re- 
louiTierez  probablement  bientôt  à  Pai'is.  Vous  pourrez  y  voir 
les  miens  qui  ignorent  ce  que  je  suis  devenue.  Vous  pourriez 
leur  dire  oià  je  suis,  que  lord  Wentworth  me  retient  sans 
me  permettre  de  communiquer  avec  âme  qui  vive,  sans 
vouloir  accepter  de  prix  pour  ma  liberté,  et.  qu'abusant 
du  droit  cruel  que  ma  position  lui  donne,  il  ose  chaque 
jour  me  parler  d  un  amour  que  je  repousse  avec  horreur, 
mais  que  ce  mépris  même  et  la  certitude  de  1  impunité  peu- 
vent exciter  au  ciime.  Un  gentilhomme  et  surtout  un  com- 
patriote me  doit  certainement  son  aide  dans  cette  misérable 
extrémité  :  mais  je  veux  encore  vous  dire  qui  je  suis  pour 
que  ce  devoir...   » 

La  lettre  s'arrêtait  là.  non  signée.  Uu  obstacle  inattendu, 
un  accident  subit  l'avait  fait  interrompre  probablement,  et 
cependant  on  avait  voulu  l'envoyer,  même  inachevée,  pour 
ne  pas  laisser  perdre  quelque  précieuse  occasion,  et  parc* 
qu'ainsi  incomplète  elle  disait  pourtant  encore  tout  ce 
qn  elle  voulait  dire,  hormis  le  nom  de  la  femme  si  indi 
gncment    contrainte. 

Ce  nom,  Gabriel  ne  le  savait  pas,  cette  écriture  tremblante 
et  hâtée  il  ne  pouvait  la  connaître,  et  cependant  un 
trouble  étrange,  un  pressentiment  inouï  s'était  gli.ssé  dans 
son  cœur.  Et,  tout  pâle  d'émotion,  il  se  rapprochait  de  la 
lampe  pour  mieux  relire  ce  billet,  quapd  une  autre  por 
tière  s'ouvrit  et  donna  passage  à  lord  Wentworth  lui-mêni' 
qui,  précédé  d'un  petit  page,  traversait  le  préau  pour  sr 
rendre  à  sa  chambre. 

En  ai)ercevant  Gabriel,  qu  il  venait  de  reconduire  cinq 
minutes  auparavant,  le  gouverneur  s  arrêta  assez  étonné. 

—  C'est  vous  encore,  mon  ami?  lui  dit-il  en  allant  à  lui 
avec  l'intérêt  qu'il  lui  témoignait  d'habitude.  Qui  vous  a 
retenu?  ce  n'est  pas,  du  moins  je  l'espère,  «n  accident, 
une  indisposition  ? 

Le  loyal  jeune  homme,  sans  répondre  à  lord  .Wentworîh. 
lui  tendit  seulement  la  lettre  qu  il  venait  de  recevoir.  L  .\ii 
glais  y  jeta  un  coup  d'œil  et  devint  plus  pâle  que  Gabriel, 
mais  il  sut  garder  son  sang-froi*.  et,  tout  en  feignant  lU- 
lire,  combina  habUement  sa  réponse. 

—  La  vieille  folle!  dit-il  en  froissant  et  en  jetant  à  terii' 
le  billet  avec  un  dédain  bien  joué. 

.■Vucune  parole  ne  pouvait  désenchanter  plus  vite  et  mieux 
Gabriel,  tout  a  llieure  perdu  dans  les  rêves  les  plus  émmi- 
vaus.  et  maintenant  fort  l'efroidi  déjà  à  l'endroit  de  lui 
connue.  Pourtant,  il  ne  se  rendit  pas  encore  tout  de  suite 
et  reprit  avec  quehiue  défiance  : 

—  Vous  ne  me  dites  pas  quelle  est  cette  prisonnière  que 
vous  retenez  ici  malgré  elle.  Inilord? 

—  Malgré  elle,  je  crois  bien!  dit  d'un  ton  dégagé  Weiu 
worth.  C'est  une  parente  de  ma  femme,  cerreau  fêlé,  s'il  en 
est  au  monde,  que  la  famille  a  voulu  éloigner  d'.\ngleterrc. 
et  qu'on  a  fort  mal  à  propos  confiée  à  ma  garde,  dans  cette 
ville  où  la  surveillance  est  plus  facile  pour  les  insen.sès 
aussi  bien  que  pour  les  pri.sonniers.  Puisque  vous  avez  pé- 
nétré dans  ce  secret  de  famille,  mon  cher  ami.  j'aime  mieux 
vous  dire  tout  de  suite  ce  qu'il  en  est.  La  manie  de  lady 
Howe.  qui  a  lu  trop  de  poèmes  de  chevalerie,  est  de  se 
croire,  malgré  ses  cinquante  ans  et  ses  cheveux  gris,  une 
héroïne  opprimée  et  persécutée,  et  de  vouloir  intéresser  à 
sa  cause,  au  moyeu  de  fables  plus  ou  moins  bien  trouvées, 
tout  chevalier  jeune  et  galant  qui  passe  à  sa  portée.  Et 
Dieu  me  damne  !  Gabriel,  il  me  semble  que  les  contes  de 
ma  vieille  tante  vous  avaient  touché,  .\llons  !  convenez  que 
sa  missive  vous  avait  un  peu  troublé,  mon  pau^Te  ami  ! 

—  L'histoire  aussi  est  étrange,  convenez-en  vous-même, 
milord.  reprit  Gabriel  assez  froidement,  et  vous  ne  m  aviez 
jamais  parlé,   que  je  sache,   de  cette   parente? 

—  Non,  en  vérité,  répondit  lord  Wentworth,  et  l'on  ne 
se  soucie  pas  d'onlinaire  d'introduire  des  étrangers  dans 
ses  affaires  d'intérieur. 


LES  DEUX  DIANE 


—  Mais  comment  votre  parente  se  dit-elle  Française,  re- 
prit Gabriel. 

—  Eli  1  pour  vous  intéresser  probablement,  dit  lord  Went- 
wurili  avec  un  sourire  qui  commençait  â  être  contraint 

—  Mais  cet  amour  dont  elle  se  dit  obsédée,  milord? 

—  Illusions  de  vieille  qui  prend  des  souvenirs  pour  des 
esiiérances  :  reprit  Weuiworth,  non  sans  marquer  toute- 
tois  un  peu  d'impatience. 

—  Et  c'est  pour  éviter  le  ridicule,  n'est-ce  pas,  milord, 
que  vous  la  tenez  cachée  à  tous  les  regards  ? 

—  AU  !  voilà  bien  des  questions  !  dit  lord  Wentnorth  en 
fronçant  le  sourcil,  mais  sans  éclater  toutefois.  Je  ne  vous 
savais  p.is  interrogatU  à  ce  point.  Gabriel.  Mais  il  est  neuf 
heures  moins  un  quart,  et  je  vous  engage  a  rentrer  chez 
vous  avant  que  le  couvre-feu  ait  sonné;  car  vos  licences  de 
prisonnier  sur  parole  ne  doivent  pas  aller  jusqu  â  enfrein- 
dre les  règlements  de  sûreté  de  Calais.  Si  lady  Howe  vous 
intéresse  tellement,  nous  pourrons  reprendre  demain  l'en- 
tretien sur  ce  sujet.  En  attendant,  je  vous  demande  le  si- 
lence sur  ces  choses  délicates  de  famille,  et  je  vous  sou- 
haite le  bonsoir,  monsieur  le  vicomte. 

Là-des.sus,  le  gouverneur  salua  Gabriel  et  sortit.  11  voulait 
rester  maître  de  lui  jusqu'au  bout,  et  craignait  de  trop 
s'animer  si  la  conversation  se  prolongeait. 

Gabriel,  après  une  minute  d'hésitation  et  de  réfle.xlon, 
quitta  riiotel  du  gouverneur  pour  retourner  i  la  maison 
de  l'armurier.  Mais  lord  Wentworth  ne  s'était  pas  assez 
bien  contenu  jusqu'au  bout  pour  effacer  tout  soupçon  au 
cœur  de  Gabriel,  et  les  doutes  du  jeune  homme,  doutes 
qu'un  secret  instinct  encourageait,  l'assaillirent  de  nou- 
veau pendant  le  chemin. 

Il  résolut  de  garder  désormais  là-dessus  le  silence  avec 
lord  Wentworth,  qui  certes  ne  devait  rien  lui  apprendre, 
mais  d'observer,  d'interroger  et  de  s'assurer  si  véritable- 
ment la  dame  inconnue  n'était  pas  une  compatriote  et  la 
prisonnière  de  l'Anglais. 

—  Mais,  mon  Dieu  !  quand  cela  me  serait  prouvé  jusqu'à 
l'évidence,  se  disait  Gabriel,  que  pourrais-je  faire'?  Xe  suis- 
je  pas  moi-même  prisonnier  ici?  N'ai-je  pas  les  mains  liées, 
et  lord  Wentworth  ne  peut-il  pas  me  redemander  cette  épée 
que  je  ne  porte  que  grâce  à  sa  tolérance;  Il  faut  que  cela 
finisse,  et  qu'au  besoin  je  puisse  sortir  de  cette  position 
é(|uivoque.  11  faut  que  déûnitivement  et  sans  plus  de  délai 
Martin-Guerre  parte  demain.  Je  vais  le  lui  signifier  ce  soir 
même. 

En  effet,  Gabriel,  à  qui  un  apprenti  de  Pierre  Peuquoy 
vint  ouvrir,  monta  au  second  étage,  au  lieu  de  rester 
comme  à  l'ordinaire  à  son  logement  du  premier.  Toute  la 
maison  dormait  à  cette  heure,  et  Martin-Guerre  dormait 
sans  doute  comme  les  autres.  Mais  Gabriel  voulait  le  ré- 
veiller pour  lui  intimer  sa  volonté  e.xpresse.  Il  s'avança 
pourtant  sans  faire  de  bruit  juscru'à  la  chambre  de  son 
écuyer.  afin  de  ne  troubler  le  sommeil  de  personne. 

La  clef  était  sur  la  première  porte,  et  Gabriel  l'ouvrit 
d.iucement.  Mais  la  seconde  porte  était  fermée,  et  Gabriel 
put  seulement  entendre,  à  travers  la  cloison,  des  éclats  de 
rire  et  le  bruit  de  verres  qui  se  choquent.  11  frappa  alors 
avec  quelque  violence,  et  se  nomma  d'une  voix  impérieuse. 
Tout  au.ssitdt,  le  silence  se  fit,  et,  comme  Gabriel  n'en 
élevait  que  plus  haut  la  voix,  .\rnauld  du  Tliill  vint  en 
hâte  ouvrir  les  verrous  à  son  maître.  Mais  justement  il  se 
hâta  trop  et  ne  laissa  jias  le  temps  à  une  robe  de  femme,  qui 
s'enfuyait  par  une  porte  de  côté,  de  disparaître  complète- 
ment avant  l'entrée  de  Gabriel. 

Celui-ci  crut  à  quelque  amourette  avec  la  servante  de  la 
maison,  et  comme,  après  tout,  le  jeune  homme  n'était  pas 
d'une  pruderie  exagérée,  il  ne  put  s'empêcher  de  sourire 
en  morigénant  son  écuyer. 

—  Ah  !  ah  I  dit-il,  il  me  semble,  Martin,  que  tu  te  portes 
mieux  que  tu  ne  le  prétends  !  une  table  dressée,  trois  bou- 
teilles. deu.x  couverts  !  Il  me  parait  que  j'ai  mis  l'autre 
convive  eu  fuite.  N'importe,  j'ai  vu  assez  de  preuves  fla- 
grantes de  ta  guérison,  et  je  crois  plus  que  jamais  pouvoir 
sans  scrupule  t'ordonner  de  partir  demain. 

—  C'était,  vous  le  savez,  mon  intention,  monseigneur,  dit 
Arnauld  du  ThUl  assez  penaud,  et  précisément  je  faisais 
mes  adieux  .. 

—  .\  un  ami?  c'est  d'un  bon  cœur,  dit  Gabriel,  mais  11 
ne  faut  pas  que  l'amitié  fasse  oublier  le  devoir,  et  J'exige 
que  demain,  avant  mon  lever,  tu  sois  sur  la  route  de  Paris. 
Ti:  a'i  la  pa.sse  du  gouverneur,  ton  équipage  est  prêt  depuis 
quelques  Jours,  ton  cheval  reposé  comme  toi.  ton  escarcelle 
pleine,  grâce  à  la  confiance  de  notre  excellent  hôte,  qui  n'a 
qu'un  regret.  le  digne  homme  I  celui  de  ne  pouvoir  m'avan- 
cer  ma  rançon  tout  entière.  Rien  ne  te  manque.  Martin, 
et.  si  tu  pars  demain  matin  de  bonne  heure,  dans  trois 
jours  tu  peux  être  à  Paris.  lA,  tu  te  rappelles  ce  que 
tu  as  à   faire. 

—  Oui.  monseigneur;  je  vais  sur-le-champ  à  l'hotel  de  la 
rue  des  Jardins-Saint-Paul;  je  rassure  votre  nourrice  sur 
votre  compte  ;  je  lui  demande  les  dix  mille  écns  de  votre 
rançon,   plus  trois  mille  autres  pour   vos   dépenses   et  vos 


71 


dettes  ici.  et.  comme  gage,  je  lui  montre  ce  mot  de   vous 
et  votre  anneau. 

—  Précautions  inutiles.  Martin,  caa-  ma  bonne  nourrice  te 
connaît  bien,  mon  fidèle  serviteur;  mais  j'ai  cédé  à  tes 
scrupules.  Seulement,  tais  que  cet  argent  soit  rassemblé 
un    peu   promptement,   entends-tu  ? 

—  Soyez  tranquille.  loonseigneur.  Et  1  argent  rassemblé, 
votre  lettre  à  monsieur  l'amiral  remise,  je  reviens  ici  plus 
vite  encore  que  je  ne  suis  parti. 

—  Et  pas  de  mauvaises  querelles  en  route,  surtout  ! 

—  Il   n'y  a   pas  de   d;inger,   monseigneur. 

—  Allons  !   adieu,   Martin,    et  bonne   chance  : 

—  Dans  dix  jours  d'ici  vous  me  reverrez,  monseigneur, 
et  demain,  au  lever  du  soleil,  je  serai  déjà  loin  de  Calais. 

Arnauld  du  Thill.  cette  fois,  tint  sa  promesse.  11  permit 
seulement  le  lendemain  matin  à  Babette  de  l'accompagner 
jusqu'à  la  porte  de  la  ville.  Il  l'embrassa  une  dernière  fois, 
lui  jurant  à  elle  aussi  qu'elle  le  reverrait  bientôt,  puis  11 
piqua  des  deux,  tort  allègre  en  somme,  comme  un  sacri- 
pant qu'il  était,  et  disparut  bientôt  à  un  angle  du  chemin. 

La  pauvre  fille  se  dépêcha  de  rentrer  avant  que  son  ter- 
rible frère  Pierre  Peuquoy  ne  fût  levé,  mais  elle  fut  obligée 
de  se  dire  malade  pour  pouvoir  pleurer  seule  à  son  aise 
dans  sa  chambre. 

Dès  lors,  il  serait  difficile  de  dire  si  ce  fut  elle  ou  Ga- 
briel qui  attendit  avec  le  plus  d'impatience  le  retour  de 
l'écuyer. 

Ils  devaient  attendre  longtemps  tous   deux. 


XLI 

COMMENT   ARNAULD   DU    rHILL  FIT  PENDRE  ARNAULD   DU  THILL, 
A    NOYON 


Arnauld  du  Thill,  le  premier  jour,  ne  fit  pas  de  mauvaise 
rencontre  et  poursuivit  sa  route  sans  trop  d'obstacles.  II 
trouvait  bien,  de  temps  en  temps,  sur  le  cliemin,  des  troupes 
d'ennemis,  .\llemands  qui  désertaient,  Anglais  licenciés.  Es- 
pagnols Insolens  comme  leur  victoire  ;  car,  dans  cette  pauvi'e 
France  désolée.  11  y  avait  alors  plus  d'étrangers  que  de 
Français.  Mais,  à  tous  ces  questionneurs  de  grand'route.  Ar- 
nauld montrait  fièrement  le  laissez-passer  de  lord  Went- 
worth, et  tous,  non  sans  regrets  et  sans  murmures,  respec- 
taient le  porteur  de  la  signature  du  gouverneur  de  Calais. 

Néanmoins,  le  second  jour,  aux  environs  de  Saint-Quen- 
tin, un  détachement  d'Espagnols  lui  chercha  de  mauvaises 
chicanes,  prétendant  que  son  cheval  n'était  pas  compris 
dans  le  laissez-passer,  et  qu'il  serait  bon  de  le  confisquer 
peut-être.  Mais  le  faux  Martin-Guerre  déploya  une  grande 
fermeté,  demandant  à  être  conduit  au  chef,  et  on  relâcha 
avec  son  cheval   ce  compagnon   difficile. 

L'aventure  toutefois  lui  servit  de  leçon,  et  il  résolut  do- 
rénavant d'éviter  autant  que  possible  les  troupes  qu'il  ren- 
contrerait. La  chose  était  difficile  :  —  l'ennemi,  sans  rem- 
porter depuis  la  prise  de  Saint-Quentîn  d'avantage  décisif, 
avait  pourtant  occupé  tout  le  pays.  Le  Catelet,  Ilam,  Noyon. 
Chauny.  lui  appartenaient,  et  .■Vrnauld  arrlv.-int,  le  soir  de 
ce  deuxième  jour,  devant  Noyon,  dut  se  déterminer,  pour 
prévenir  tout  embarras,  à  tourner  la  ville  et  à  n'aller  cou- 
cher qu'au  village  suivant. 

Mais  pour  cela  il  fallut  quitter  la  route  :  Arnauld  connais- 
sait mal  le  pays,  il  s'égara,  et,  en  cherchant  son  cliemin. 
il  tomba  tout  à  coup,  au  détour  d'un  sentier,  au  millei. 
d'une  troupe  de  reîtres  ennemis  qui  paraissaient  chercher 
aussi. 

Or,  quelle  ne  fut  pas  la  satisfaction  d'.^rnauld  en  enten- 
dant  l'un   d'eux   s'écrier,   quand   il   l'aperçut  : 

—  Holà  !  hé  !  ne  serait-ce  pas  lui  par  hasard,  ce  misérable 
.\rnauld   du    Thill? 

—  Est-ce  qu'Arnauld  du  Thill  Serait  à  cheval?  dit  un 
autre  reitre 

—  Grand  Dieu  !  se  dit  l'écuyer  en  pâlissant,  il  paraît  que 
je  suis  connu  par  Ici,  et,  si  je  .suis  connu,  je  suis  perdu. 

M.iis  il  était  trop  tard  pour  reculer  et  fuir;  les  reîires 
l'entouraient.  Heureusement  la  nuit  se  f;usait  déjà  assez 
sombre. 

—  Qui  êtes-vous?  et  où  allez-vous?  lui  demanda  l'un 
d'eu.\. 

—  Je  m'appelle  Martin-Guerre,  répondit  Arnauld  trem- 
blant, je  suis  l'écuyer  du  vicomte  d'E.xmès,  actuellement 
prisonnier  à  Calais,  et  je  vais  chercher  à  Paris  l'argent  de 
sa  rançon.  'Voici  la  passe  de  milord  Wentworth,  gouverneur 
de  Calais. 

Le  chef  de  la  troupe  appela  lui  des  siens  qui  portait  une 
torche,  et  se  mit  à  vérifier  gravement  le  laissez-passer  d'Ar- 
nauld. 

—  Le  sceau  est  bien  authentique,  dlt-11,  et  la  passe  véri- 
table. Vous  avez  dit  la  vérité,  l'ami,  et  vous  pouvez  con- 
tinuer votre  route. 


ALEXANDI'.E  DLMAs  lLLL.-;r!i: 


—  Merci  !  dit  Arnauld  qui  respira. 

—  Un  mot  encore  pourtant  l'ami.  Vous  n'auriez  pas  ren- 
contré sur  votre  route  un  homme  qui  semblait  fuir,  un 
coquin,  un  pendard  qui  répond  au  nom  d'ArnauId  du  Thill. 

—  Je  ne  connais  pas  du  tout  Arnauld  du  TliiU,  se  hâta 
de  crier  Arnauld  du  ThlU. 

—  Vous  ne  le  connaissez  pas.  l'ami,  mais  vous  auriez 
pu  le  rencontrer  par  ces  sentiers.  Il  est  de  votre  taille,  et, 
autant  qu'on  peut  juger  par  cette  soirée  noire,  un  peu  de 
votre  tournure.  Seulement,  il  n'est  pas  aussi  bien  habillé 
que  vous,  il  s'en  faut.  Il  porte  une  cape  brune,  un  chapeau 
rond  et  des  chausses  grises,  et  il  doit  se  cacher  du  côté 
doù  vous  venez,  le  brigand  !  Oh  !  qu'il  nous  tombe  sous  la 
main,  cet  Arnauld  du  diable  ! 

—  Qu'a-t-il  donc  fait?  demanda  timidement  Arnauld, 

—  Ce  qu'il  A  fait?  c'est  la  troisième  fois  qu'il  s'échappe. 
Il  prétend  qu'on  lui  rend  la  vie  trop  dure.  Je  crois  bien  !  A 
sa  première  escapade,  il  avait  enlevé  la  maîtresse  de  son 
maître.  Cela  méritait  punition,  il  me  semble.  Et  puis,  il 
n'a  pas  de  quoi  payer  .«a  rançon  !  on  l'a  vendu  et  revendu, 
il  passe  de  main  en  main,  et  c'est  à  qui  n'en  voudra  plus. 
Il  est  juste  au  moins,  puisqu'il  ne  peut  nous  profiter,  qu'il 
nous  amuse.  Eh  bien!  il  lait  le  fier,  il  ne 'veut  pas,  il  se 
sauve.  Voilà  trois  fois  qu'il  se  sauve.  Mais  si  nous  le  rat- 
trapons, le  scélérat  !;,. 

—  Oue  lui  ferez-vous?  demanda  encore  Arnauld. 

—  La  première  fois,  on  l'a  battu  ;  la  seconde,  on  l'.a  tué 
à  moitié  :  la  troisième,  on  le  pendra. 

—  On  le  pendra  !  répéta  Arnauld  effrayé. 

—  Tout  de  suite,  l'ami  !  et  sans  autre  forme  de  procès. 
Il  est  à  nous.  Cela  nous  divertira,  et  cela  lui  apprendra. 
Regarde  à  ta  droite,  l'ami.  Tu  vois  bien  cette  potence?  Eh 
bien  !  c'est  â  cette  potence-là  que  nous  pendrons  immédia- 
tement Arnauld  du  Thill  si  nous  parvenons  à  le  reprendre, 

—  Ah  :  oui-dà  !  dit  Arnauld  avec  un  rire  un  peu  forcé. 

—  C'est  comme  je  te  l'affirme,  l'ami  :  et,  si  tu  rencontres 
le  drôle,  mets  la  main  dessus  et  amène-nous-le  ;  nous  recon- 
naîtrons le  service.  Là-dessus,  bon  voyage  ! 

Us  s'éloignaient.  Arnauld,  rassuré,  lès  rappela. 

—  Pardon,  mes  maîtres,  service  pour  service  !  je  me  suis 
égaré,  voyez-vous,  et  je  ne  sais  plus  trop  où  je  suis.  Orien- 
tez-moi donc  un  peu,  s'il  vous  plaît. 

—  Mais  c'est  bien  aisé,  l'ami,  dit  le  reître.  Là,  derrière 
vous,  ces  murailles  et  cette  poterne  que  vous  distinguez 
peut-être  dans  l'ombre,  c'est  Noyon.  Vous  regardez  trop  à 
droite,  du  côté  du  gibet  !  c'est  là,  à  gauche,  où  vous  devez 
voir  briller  les  piques  de  nos  camarades;  car  c'est  à  cette 
poterne  que  notre  compagnie  est  de  garde  cette  nuit  A 
présent,  retournez-vous,  vous  avez  devant  vous  la  route  de 
Paris  à  traders  le  bois,  A  vingt  pas  d'ici,  la  route  se  bifur- 
que. Vous  prendrez  à  gauche  ou  à  droite,  comme  bon  vous 
semblera  ;  les  deux  chemins  ne  sont  pas  plus  longs  l'un 
que  l'autre,  et  tous  deux  se  rejoignent  au  bac  de  l'Oi<;e 
à  un  quart  de  lieue  d'ici.  Le  bac  traversé,  allez  toujour'i 
tout  droit.  Le  premier  village  est  Auvray,  à  une  lieue  du 
bac.  Maintenant  vous  voilà  aussi  bien  renseigné  que  nou» 
l'ami.  Bon  voyage  ! 

—  Merci  !  et  bonsoir,  dit  Arnauld  en  mettant  au  trot  sa 
mouture 

Les  indications  qu'on  lui  avait  données  étaient  exactes 
A  vingt  pas,  il  trouva  le  carrefour  et  laissa  son  cheval 
prendre  la  route  de  gauche. 

La  nuit  était  épaisse,  et  la  forêt  aussi.  Pourtant,  au  bout 
de  dix  minutes,  Arnauld  du  Thill  arriva  à  une  clairière 
dans  le  bois,  et  la  lune,  à  travers  la  nacre  des  nuages,  ré- 
pandit une  faible  lueur  sur  le  chemin. 

En  ce  moment,  l'écuyer  rêvait  à  la  peur  qu'il  venait 
d'avoir  et  à  la  bizarre  aventure  qui  avait  éprouvé  son  sang- 
froid.  Rassuré  sur  le  passé,  11  n'envisageait  pas  l'avenir 
sans  mélancolie. 

—  Ce  ne  peut  être  que  le  vrai  Martin-Guerre  qu'on  pour- 
suit ainsi  sous  mon  nom,  pensait-il.  Mais  s'il  s'est  échappé, 
ce  pendard  !  je  le  retrouverai  aussitôt  que  moi  à  Paris,  et 
un  étrange  conflit  pourra  s'ensuivre.  Je  sais  bien  que 
l'impudence  peut  me  sauver,  mais  elle  peut  aussi  me  per- 
dre. Quel  besoin  ce  drôle  avait-il  de  s'échapper  ;  il  devient 
bien  gênant,  en  vérité  :  et  ce  serait  charité  à  ces  braves 
!iinenils  de  me  le  pendre.  Cet  homme  est  décidément  mon 
in:iiivais  génie. 

en  értifl.ant  monologue  durait  encore  quand  Arnauld, 
qui  avait  la  vue  très  pénétrante  et  très  exercée,  aperçut, 
ou  crut  apercevoir,  à  cent  pas  en  avant,  un  homme,  ou 
plutôt  une  ombre  qui,  à  son  approche,  disparut  vilement 
dans  un  fossé, 

—  Holà  !  encore  une  mauvaise  rencontre,  quelque  em- 
buscade, pensa  le  prudent  Arnauld, 

Il  essaya  d'entrer  dans  le  bois,  mais  le  fossé  était  impé- 
nétrable pour  le  cavalier  et  pour  le  cheval.  Il  attendit 
quelques  minutes,  puis  se  hasarda  à  regarder.  Le  fantôme, 
qui.  s'était  relevé,  se  jeta  rapidement  dans  son  fossé. 

—  Est-ce  qu'il  'aurait  peur  de  moi,  comme  moi  de  lui  1 


I  se  dit  Arnauld.  Est-ce  que  nous  chercherions  réciproque- 
ment à  nous  éviter  ?  Mais  il  faut  prendre  un  parti,  puis- 
que ces  maudits  taillis  m'empêchent  de  gagner  l'autre 
route  à  travers  bois.  Faut-ii  rebrousser  chemin  ?  ce  serait 
le  plus  prudent.  Faut-il  bravement  mettre  mon  cheval  au 
galop  et  passer  comme  un  éclair  devant  mon  homme  ?  ce 
serait  le  plus  court.  Il  est  à  pied,  et  à  moins  qu'un  coup 
d'arquebuse...  Mais  bon  !  je  ne  lui  en  laisserai  pas  le  temp» 

-aussitôt  résolu,  aussitôt  exécuté.  Arnauld  piqua  des  deux 
et  passa  comme  un  trait  devant  l'homme  embusqué  ou  caché 

L'homme  ne  bougea  pas. 

Ceci  ôta  a  .\rnauld  sa  frayeur,  il  arrêta  court  son  che- 
val, et  revint  même  de  quelques  pas  en  arrière,  saisi  de 
l'éclair  d  une  idée  soudaine. 

L  homme  ne  fit  pas  un  seul  mouvement. 

Cela  rendit  à  Arnauld  tout  son  courage  ;  et,  presque  cer- 
tain maintenant  de  son  lait,  il  alla  droit  au  lossé. 

Mais,  alors,  et  avant  qu'il  eût  le  temps  de  dire  :  Jésus  : 
l'homme  s'élança  d'un  bond,  et,  dégageant  subitement  de 
létrier  la  jambe  droite  d'Arnauld  et  la  relevant  avec  vio- 
lence, il  jeta  a  bas  de  cheval  1  écuyer,  tomba  avec  lui  sur  lui, 
et  lui  mit  la  main  à  la  gorge  et  le  genou  sur  la  poitrine. 

Tout  cela  n'avait  pas  duré  vingt   secondes, 

—  Qui  es-tu  ?  et  que  veux-tu  ?  demanda  le  vainqueur  à 
son  ennemi  terrassé, 

—  Làchez-mol,  par  grâce  !  dit  d'une  voix  lort  étranglée 
Arnauld  qui  sentit  son  maître.  Je  suis  Français,  mais  j'ai 
un  laissez-passer  de  lord  Wentworth,  gouverneur  de  Calais. 

—  Si  vous  êtes  Français,  dit  l'homme,  et.  en  effet,  vous 
n'avez  pas  l'accent  de  tous  ces  étrangers  du  démon,  je  n'ai 
pas  besoin  de  votre  laissez-passer.  Mais  qu'aviez-vous  à 
vous  approcher  si  curieusement  de  moi  ? 

—  J'avais  cru  voir  un  homme  dans  le  lossé  reprit  Ar- 
nauld sous  une  étreinte  moins  vigoureuse,  et  je  m'avançais 
pour  regarder  s'il  n'était  pas  blessé,  et  s'il  n'y  avait  pas  à 
lui  porter  secours, 

—  L'intention  était  bonne,  dit  l'homme  en  retirant  sa 
main  et  en  écartant  son  genou.  Allons,  camarade,  relevez- 
vous,  ajûuta-t-il  en  tendant  la  main  à  Arnauld  qui  lut  de- 
bout bien  vite.  Je  vous  ai  peut-être  accueilli  un  peu.., 
sévèrement,  excusez-moi.  C'est  qu'il  ne  vaut  rien  pour  moi 
qu'on  mette  en  ce  moment  le  nez  dans  mes  affaires.  Mais 
vous  êtes  un  compatriote,  c'est  différent,  et,  loin  de  nuire, 
vous  me  servirez.  Nous  allons  nous  entendre  tout  de  suite. 
Moi  je  m'appelle  Martin-Guerre,  et  vous  1 

—  Moi  ?  moi  ?  Bertrand,  dit  Arnauld  tressaillant  ;  car 
seul  avec  lui,  la  nuit,  dans  ce  bois,  l'homme  qu'il  dominait 
d'ordinaire  par  la  ruse  et  l'astuce  le  dominait  à  son  tour 
par  la  force  et  le  courage. 

Heureusement,  la  nuit  profonde  assurait  l'incognito  d'Ar- 
nauld, et   il  déguisait  encore  sa  voix  de  son  mieux, 

—  Eh  bien  !  camarade  Bertrand,  continua  Martin-Guerre, 
sachez  que  je  suis  un  prisonnier  fugitif  échappé  ce  matin 
pour  la  deuxième  fois,  d'autres  disent  pour  la  troisième,  a 
ces  Espagnols,  Anglais,  Allemands,  Flamands,  bref,  à  toute 
cette  séquelle  ennemie  qui  s'est  jetée  sur  notre  pauvre  pays 
comme  une  nuée  de  sauterelles.  Car  la  France  ressemble 
à  cette  heure,  ou  Dieu  me  confonde  !  à  la  tour  de  Babel. 
Depuis  un  mois,  j'ai  appartenu,  tel  que  vous  me  voyez,  à 
vingt  baragouineurs  de  nations  différentes,  et  c'était  tou- 
jours un  nouveau  patois  plus  rude  et  plus  barbare  à  enten- 
dre. Je  me  suis  lassé  d'être  promené  de  bourgade  en  bour- 
gade, d'autant  qu'il  m'a  semblé  qu'on  se  moquait  de  mol 
et  qu'on  se  faisait  un  jeu  de  me  tourmenter.  Ils  mo  repro- 
chaient toujours  une  jolie  diablesse  appelée  Gudule  qui 
m'avait  aimé,  à  ce  qu'il  parait,  jusqu'à  fuir  avec  mol, 

—  Ah  :  ah  !  fit  Arnauld. 

—  Je  vous  dis  ce  qu'on  m'a  dit.  Donc,  leurs  moqueries 
m'ont  ennuyé,  si  bien  qu'un  beau  jour,  c'était  à  Chauny, 
je  me  suis  enfui  de  rechef,  mais  tout  seul.  On  ma,  par 
guignon,  repris  et  roué  de  coups  que  je  m'en  faisais  pitié 
à  mol-même  Mais  à  quoi  bon  tout  cela  ?  Us  ont  eu  beau 
menacer  de  me  pendre  si  je  recommençais,  je  n'en  avals 
que  plus  envie  de  recommencer,  et,  ce  matin,  trouvant 
l'occasion  belle,  pendant  qu'on  m'emménagealt  à  Noyon, 
j'ai  planté  la  bel  et  bien  mes  tyrans.  Dieu  sait  comme  ils 
mont  cherché  pour  me  pendre!.  Mais  moi,  qui  y  répugne, 
je  m'étais  juché,  s  II  Tous  plaît  sur  un  gros  arbre  de  la 
lorêt  pour  y  attendre  la  nuit,  et  je  ne  pouvais  m'empêcher 
de  rire,  quoique  un  peu  pâle,  en  les  voyant  passer  mau- 
gréant et  Jurant  sous  mon  arbre.  Le  soir  arrivé,  j'ai  quitté 
mon  observatoire.  Mais,  premièrement,  je  me  suis  égaré 
dans  ce  bois,  n'étant  jamais  venu  par  ici,  et,  deuxième- 
ment. Je  meurs  de  faim,  n'ayant  rien  mis  sous  ma  dent, 
depuis  vingt-quatre  heures,  que  quelques  feuilles  et  quelques 
racines,  maigre  régal:  c'est_,ce  qui  fait  que  je  tombe  de  fai- 
blesse comme  vous  pouvez  aisément  le  voir. 

—  Penh  !  dit  Arnauld,  Je  n'ai  pas  vu  cela  tout  à  l'heure, 
et  vous  m'avez  paru,  je  dois  l'avouer,  assez  vigoureux  au 
contraire. 


LES  DELX  DIANE 


73 


—  Ah  !  oui.  reprit  Jlarlin,  parce  que  je  vous  al  un  peu 
gourme.  Ne  m'en  tenez  pas  raiicuue.  C'était  eu  Tenté  la 
fièvre  de  la  faim  qui  me  soutenait.  Mais,  i  cette  heure, 
vous  êtes  ma  providence,  car  puisque  vous  êtes  uu  compa- 
triote, vous  ne  me  laisserez  i^as  retomber  aux  mains  de  ces 
ennemis,  n'est-ce  pas  1 

—  N..I11  certainement,  si  j'y  puis  quelque  chose,  répon- 
dit Arnauld  du  Tliill  qui  réfléchissait  sourooisemeot  au  dis- 
cours de  Martin. 

Il  commençait  a  voir  jour  à  reprendre  ses  avantages  un 
moment  compromis  par  le  poignet  de  fer  de  son  sosie. 

—  Vous  devez  pouvoir  beaucoup  pour  moi,  continua 
bonnement  Martin  Guérie.  Connaissez-vous  uu  peu  les  envi- 
ions d  abord  ? 

—  Je  suis  d  Auvraj-,  ;i  un  quart  de  lieue  d  ici,  dit  Arnauld. 

—  Vous  y  alliez  ?  reprit  Martin. 

—  Non  pas.  j'en  revenais,  répondit,  après  un  moment 
d'hésitation,   le  maître  fourbe. 

—  C'est  donc  par  là,  .\uvray  î  dit  Martin,  désignant  le 
coté  oij  se   trouvait   Noyon. 

—  Par  la  justement,  repartit  Arnauld.  C  est  le  premier 
village  après  N'oyou  sur  la  route  de  Pari.s. 

—  Sur  la  route  de  Paris  !  s'écria  Martin  ;  eh  bien  !  voyez 
comme  on  se  perd  dans  les  bois.  Je  m'imaginais  tourner  le 
dos  a  Noyon  et  j'y  revenais.  Je  m'imaginais  marcher 
vei'S  Paris  et  Je  m  en  éloignais.  Votre  maudit  pays  m'est, 
comme  je  vous  le  disais,  parfaitement  inconnu.  C'est  donc 
du  côté  d'où  vous  arriviez  qu'il  faut  que  je  me  dirige  pour 
ne  pas  tomber  dans  la  gueule  du  loup. 

—  Comme  vous  dites,  mou  maître.  Mol,  je  vais  â  Noyon  ; 
mais  faites  avec  moi  quelques  pas.  Nous  allons  trouver 
tout  près  d'ici,  un  peu  avant  le  bac  de  1  Oise,  une  autre 
route  qui  vous  conduira  plus  directement  à  .\uvray. 

—  Grand  merci  :  ami  lienrand,  dit  Martin  ;  il  est  certain 
que  je  .'•ouhaite  fort  épargner  mes  pas,  car  je  suis  bien  las 
et  de  plus  bien  faible,  me  trouvant,  comme  je  vous  le  di- 
sais encoi'e,  aussi  à  jeun  qu'on  peut  i'ètre.  Vous  n'auriez 
pas  sur  vous,  par  hasard,  quelques  subsistances,  ami  Ber- 
trand? ce  serai!  me  sauver  deu.\  fois!  une  fois  de  l'Anglais 
et  une  fois  de  la  faim  non  moins  horrible  que  l'.^iiglals. 

—  Hélas:  répondit  Arnauld,  je  n'ai  pas  une  miette  dans 
mon  havresac.  Mais,  si  vous  voulez  boire  un  coup,  j'ai 
ma  grosse  gouide  pleine. 

Un  effet,  Babette  avait  eu  soin  d'emplir  de  petit  Chypre, 
un  vin  assez  chaud  du  temps,  la  gourde  de  son'  Infidèle,  et 
Arnauld,  jusque-là,  avait  prudemment  ménagé  sa  bou- 
teille, pour  ménager  sa  raison  un  peu  fragile  au  milieu  des 
dangers  du  chemin. 

—  Je  crois  bien  que  je  veux  boire!  s'écria  avec  enthou- 
sia>me  Martiu-Ciuerre.  Un  coup  de  vin  me  ranimera  tou- 
jours un  peu. 

—  Eh  bien  !  prenez  et  buvez,  mon  brave  homme,  dit  Ar- 
nauld en  lui  tendant  sa  gourde. 

—  Merci  :   et   que  Dieu   vous  le  rende,    fit   Martin 

Et  il  se  mit  a  s'ingurgiter  sans  défiance  ce  vin,  aussi 
traître  que  celui  qui  le  lui  offrait,  et  dont  les  fumées  trou- 
blèrent presque  aussitôt  son  cerveau  vide. 

—  Eh  :  dit-U  tout  hilare,  il  iie  manque  pas  d'ardeur  votre 
clairet  ! 

—  Oh  :  mon  Dieu  l  il  est  bien  innocent,  dit  .-Vrnauld,  et 
j'en  bois  à  chaque  repas  deux  bouteilles.  Mais,  tenez,  la 
soirée  est  belle,  asseyons-nous  là  sur  1  herbe  un  instant, 
vous  vous  reposerez  et  vous  boirez  tout  à  votre  aise.  J'ai 
le  temps,  moi,  et  pourvu  que  j'arrive  a  Noyon  avant  dix 
heures,  heure  où  les  portes  sont  fermées,  tout  ira  bien. 
Vous,  de  votre  côté,  bien  qu'.\uvray  tienne  loujour-  pour 
la  France,  vous  pourrez  encore  rencontrer,  si  vous  suivez  la 
grande  route  de  si  bonne  heure,  des  patrouilles  embarras- 
santes, et,  si  vous  quittez  la  grande  route,  vous  vous  éga- 
rerez de  nouveau.  Le  mieux  est  de  nous  arrêter  quelques 
minutes  à  causer  là  de  bonne  amitié.  Où  donc  avez-vous  été 
fait  prisonnier  ? 

—  Je  ne  sais  pas  au  juste,  dit  Martin-Guerre,  car  il  y  a 
là-dessus.  comme  sur  presque  toute  ma  pauvre  existence, 
deux  versions  contradictoires  :  ce  que  je  crois  et  ce  qu  on 
me  dit.  Or.  on  m'assure  que  c'est  à  la  bataille  de  Saint- 
Laurent  que  je  me  suis  rendu  à  merci,  et  mol  je  m'ima- 
gine que  je  n'étais  pas  a  cette  journée,  et  que  <  osi  pliH 
tard  que  je  suis  tombé  seul  dans  un  détachement  ennemi. 

—  Comment  lentendez-vous  1  demanda  Arnauld  du  Thill 
jouant  l'étonnement.  Vous  avez  donc  deux  histoires  ?  Vos 
aventures  me  paraissent  devoir  être  Intéressantes  et  Ins- 
tructives, au  moins  !  Il  faut  vous  dire  que  J'aime  les  récits 
à  en  perdre  la  tête.  Buvez  donc  cinq  ou  six  gorgées  pour 
vous  donner  de  la  mémoire,  et  racontez-moi  quelque  diose 
de  votre  vie.  hein  :  Vous  n'êtes  pas  de  la  Picardie  ? 

—  Non.  répondit  Martin,  après  une  pause  qu'il  remplit 
en  vidant  la  gourde  aux  trois  quarts,  non.  Je  suis  du  midi, 
d'Artigues. 


—  Un  beau  pays,  dit-on.  Vous  avez  là  votre  famille  ? 

—  Famille  et  femme,  cher  ami,  répondit  Martin-Guerre 
devenu,  giàce  au  petit  Chypre,  très  expauslt  et  très  con- 
fiant. 

Et  excité,  moitié  par  les  questions  d'.\rnauld,  moitié  par 
ses  libations  réitérées,  il  se  mit  à  raconter  avec  volubilité 
son  histoire  dans  ses  plus  intimes  détails  :  sa  jeunesse,  ses 
amours,  son  mariage  ;  que  sa  femme  était  charmante,  ik 
cela  près  d'un  petit  défaut  à  la  main,  qu'elle  avait  trop  lé- 
gère et  trop  lourde  à  la  fois.  \  la  vérité  un  soufflet  de 
femme  ne  déshonorait  pas  un  homme,  mais  à  la  longue  cela 
l'ennuyait.  C'est  pourquoi  Martin-Guerre  avait  qutité  sa 
femme  par  trop  expressive.  Narration  circoiistaïuièe  des 
causes,  des  accidens  et  des  suites  de  cette  rupture.  11  l'ai- 
mait pourtant  toujours,  au  fond,  celte  chère  Bertraiide  !  il 
portait  encore  à  sou  doigt  l'anneau  de  fer  de  son  mariage, 
et.  sur  son  cœur,  les  deux  ou  trois  lettres  que  Bertrandelui 
avait  écrites,  lors  d'une  première  séparation.  Ce  disant,  il 
pleurait,  le  bon  Martin-Guerre.  Il  avait  décidément  le  vin 
tendre.  11  voulait  raconter  ensuite  ce  qui  lui  était  arrivé, 
depuis  qu'il  était  entré  au  service  du  vicomte  d  Exmès, 
qu'un  démon  le  poursuivait,  que  lui,  Martin-Guerre  était 
double  et  ne  s'y  reconnaissait  pas  du  tout  dans  ses  deux 
existences.  Mais  cette  partie  de  son  histoire  paraissait  moins 
intéresser  .Arnauld  du  TlûU,  lequel  ramenait  toujours  le  nar- 
rateur à  son  enfance,  à  la  maison  paternelle,  aux  ■anils,  aux 
parens  d'Artigues,  aux  grâces  et  au.x  défauts  de  lîertranJe 

En  moins  de  deux  heures,  le  per.lde  .\rnauld  du  Thill,  au 
moyen  du  plus  habile  Interrogatoire,  sut  tout  ce  qu'il  voulait 
savoir  sur  les  anciennes  habitudes  et  les  iiliis  secrètes  actions 
du  pauvre  Martin-Guerre. 

Au  bout  de  deux  heures,  Martin-Guerre,  la  tète  en  feu. 
se  leva  ou  plutôt  voulut  se  lever:  car  dans  son  mouvement, 
11  trébucha  et  retomba  lourdement  assis. 

—  Eh  bien  !  eh  bien  !  qu'est-ce  que  c'est  ?  dit-il  en  par- 
tant d'un  éclat  de  rire  qui  se  prolongea  fort  longtemps  avant 
de  s'éteindi'e.  Je  crois.  Dieu  me  damne  !  que  ce  petit  vin 
impertinent  fait  des  siennes.  Donnez-moi  donc  la  main,  mon 
camarade,  que  Je  voie  à  me  tenir  debout. 

.\rnauld  le  hissa  courageusement  et  parvint  à  le  rétablir 
sur  ses  Jambes,  mais  non  pas  dans  un  équilibre  classique: 

—  Holà  !  hé  !  que  de  lanternes  !  s'écria  Martin  Mais  que 
je  suis  bête  !  je  prenais  les  étoiles  pour  des  lanternes. 

Puis  il  se  mit   à  chanter  d'une  voix  formidable  : 

Par  ta  foy,  envoyras-tu  pas 
Au  vin,  pour  fournir  le  repas 
Du  meilleur  cabaret  d'Enfer. 
Le  vieil   ravasseur  Lucifer. 

—  Mais  voulez-vous  bien  vous  taire,  s'écria  Arnauld.  Si 
quelque  troupe  ennemie  passait  aux  environs  et  vous  enten- 
dait? 

—  Baste  !  je  m'en  moque  beaucoup,  dit  Martin  ;  qu'est-re 
qu'ils  pourraient  me  faire?  me  pendre?  on  doit  être 'bien, 
pendu  !  Vous  m'avez  fait  trop  boire,  camarade.  Moi  qui  suis 
sobre  ordinairement  comme  un  agneau.  Je  ne  sais  pas  me 
battre  avec  l'ivresse,  et  puis,  j'étais  à  jeun,  j'avais  faim: 
m.iintPiiant  j'ai  soit. 

Par  ta  foy,  envoyras-tu  pas  .. 

—  Chut  !  dit  Arnauld.  .\llons  !  essayez  de  marcher.  Ne 
voulez-vous  pas  aller  coucher  à  Auvray? 

—  Oh!  oui.  me  coucher!  dit  Martin.  Mais  pas  à  Auvray, 
là,  sur  l'herbe,  sous  les  lanternes  du  bon  Dieu. 

—  Oui,  reprit  Arnauld,  et  demain  matin  une  patrouille  es- 
pagnole vous  découvrira  et  vous  enverra  coucher  chez  le 
diable. 

—  Le  vieil  ravasseur  Lucifer?  dit  .ifartin  ;  non  j'aime 
encore  mieux  prendre  un  peu  sui  moi  et  me  traîner  jusqu'à 
Auvray,  C'est  par  là.  n'est-ce  pas?  j'y  vais. 

Mais  il  eut  beau  prendre  sur  lui,  il  décrivait  des  zigzags 
si  extravagans  qu'ArnauId  vit  bien  que.  s'il  ne  l'aidait  un 
peu,  .Martin  allait  se  perdre  encore,  c'est-à-dii'e  cette  fois 
se  sauver.  Or,  ce  n'était  pas  là  le  compte  du  vilain  sii'e. 

—  Voyons,  dit-Il  au  pauvre  Martin,  J'ai  l'.^lme  charitable. 
et  .4uvray  n'est  pas  si  loin.  Je  vais  vous  conduire  jusqiie-h'i 
Laissez-moi  détacher  mon  cheval,  je  le  mènerai  par  la 
bride  et  vous  me  donnerez  le  bras, 

—  Ma  foi  !  j'accepte,  reprit  Martin.  Je  n'ai  aucune  fierté 
moi.  ef  entre  nous,  je  vous  avouerai  que  Je  me  crois  un 
peu  gris.  J'en  reviens  à  mon  opinion,  votre  clairet  ne 
manque  pas  d  ardeur.  Je  suis  très  heureux,  mais  un  peu 
gris. 

—  Allons!  en  route.  11  .se  fait  tard,  dit  Armand  du  Thill. 
en  reprenant,  avec  son  sosie  sous  le  bias.  le  chemin  par 
lequel  11  était  venu,  et  qui  conduisait  directement  à  la 
poterne  de  Noyon,  Mais,  reprlt-11,  pour  abréger  le  chemin, 
est-ce  que  vous  n  allez  pas  me  raconter  encore  quelque  bonne 
histoire  d'.-\rligues? 

—  Voulez-vous  que  Je  vous  raconte  l'histoire  de  Papotte. 
dit  Jfartln-Guerre,   ah  !  cette  pauvre  Papotte  ! 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


L'épopée  de  Papotte  lui  trop  décousue  pour  que  nous  la 
relations  ici.  Elle  était  pourtant  à  peu  près  achevée,  lors- 
que, cahin-caha,  les  deux  ménechmes  du  xw  siècle  arri- 
Têreni  â  la  poterne  de  Xoyon. 

—  Là  :  dit  Arnauld,  je  n'ai  pas  besoin  daller  plus  loin. 
Vcus  voyez  bien  cette  porte?  c  est  la  porte  d'.\uvray.  Frap- 
pez, le  gardien  viendra  vous  ouvrir,  vous  vous  recomman- 
derez de  moi,  Bertrand,  et  il  vous  montrera  à  deux  pas  de 
Il  ma  maison,  où  mon  frère  vous  accueillera,  et  où  vous 
trouverez  bon  souper  et  bon  gîte.  Là-dessus,  adieu,  cama- 
rade. Oui,  une  dernière  poignée  de  main,  et  adieu  : 

—  Adieu  :  et  merci,  i-épondit  Slartin.  Je  ne  suis  qu'un 
pauvre  hère  qui  ne  peu.x  pas  rejionnaitre  ce  que  vous  avez 
lait  pour  moi.  ilais,  soyez  tranquille  !  le  bon  Dieu,  qui  est 
juste,  saura  bien  vous  payer,  lui.  .\d:eu,  l'ami. 

Chose  étraiige  '.  celte  prédiction  d  ivrogne  fit  frémir  .Ar- 
nauld. qui  pourtant  n  était  pas  superstitieux,  et  U  eut,  une 
minute,  envie  de  rappeler  Mar-tln.  Mais  celui-ci  frappait 
déjà  â  tour  de  bras  à  la  poterne. 

—  Pauvre  diable  :  il  frappe  à  sa  tombe  l  pensait  Arnauld  ; 
mais  hall  :  ce  sont  la  des  puérilités. 

Cependant,  .Martin,  qui  ne  se  doutait  pas  que  son  compa- 
gnon de  route  lobservait  de  loin,  criait  à  tue-tèle  : 

—  Hé  !  le  gardien  !  Hé  !  Cerbère  :  veux-tu  bien  ouvrir, 
manant  ;   c  est    Bertrand,   le   digne   Bertrand  qui   m  envoie. 

—  Qui  est  là?  demanda  la  sentinelle  à  l'intérieur.  On 
n'ouvre  plus.  Qui  étes-vous  pour  (aire  tant  de  tapage? 

—  Qui  je  suis?  butor!  je  suis  Martin-Guerre,  ou,  si  tu 
veux,  .\rnauld  du  TUill.  ou,  si  tu  veux  l'ami  de  Bertrand. 
•Je  suis  plusieurs,  moi,  surtout  quand  j'ai  bu.  Je  suis  une 
vingtaine  de  gaillards  qui  allons  te  rcsser  d  importance  si 
tu  ne  m'ouvres  pas  sur-le-champ. 

—  Arnauld  du  Tliill  !  vous  êtes  .Arnauld  du  Thill  ?  de- 
manda la  sentinelle. 

—  Oui.  .Arnauld  du  Thill  en  est,  vingt  mille  charretées 
de  cUables  !  dii  Martin-Guerre  qui  battait  la  porte  des  pieds 
et   des   poings. 

Il  se  fit  al(u-s  derrière  la  porte  une  rumeur  de  soldats 
ajipelés  par  la  sentinelle. 

Puis,  on  vint  ouvrir  avec  une  lanterne,  et  .Arnauld  du 
TlLill.  embus-iué  derrière  les  arbres  à  quelque  distance,  enten- 
dit plusieurs  voix  s'écrier  ensemble  a\cc  l'accent  de  la  sur- 
prise : 

—  C'est  lui.  ma  foi  !  c'est  bien  lui.  Dieu  me  damne  ! 
Pour  Martin-Guerre,  en  reconnaissant  ses  tyrans,  il  jeta  un 

cri  de  désespoir  qui  vint  frapper  .Arnauld  dans  sa  cachette 
comme   une  malédiction. 

Puis.  .Arnauld  jugea,  aux  piétinements  et  aux  cris,  que 
le  brave  Martin,  voyant  tout  perdu,  entreprenait  une  lutte 
impossible.  Mais  il  n'avait  que  ses  deux  poings  contre  vingt 
épées.  Le  bruit  diminua',  puis  s  éloigna,  puis  cessa.  On  avait 
emmené  Martin   jurant    et   blasphémant. 

—  Si  c'est  avec  des  injures  et  des  coups  qu'il  compte  î^c- 
commoder  ses  affaires  !...  se  disait  Arnauld  en  se  frottant  les 
mains. 

Uuand  il  n'entendit  plus  rien,  il  se  li\Ta  pendant  un  quart 
d'heure  a  ses  réilexions:  car  c'était  un  coquin  très  profond 
qu  .Arnauld  du  Thill.  Le  résultat  de  sa  méditation  fut  qu'il 
s  enfonça  dans  le  bois  à  trois  ou  quatre  cents  pas.  attacha 
son  cheval  à  un  arbre,  étendit  à  terre  sur  des  feu.illes 
mortes  la  selle  et  la  couverture  du  cheval,  s'enveloppa  de 
■ïon  manteau,  et.  au  bout  de  quelques  minutes,  s'endormit 
de  ce  profond  sommeil  que  Dieu  permet  au  méchant  endurci, 
encore  plus  qu  à  l'innocent  timide. 

Il  doi'mit    huit   heures   de  suite. 

Xéanmoins.  lorsqu'il  se  réveilla,  il  faisait  nuit  encore,  et 
il  vit  à  la  position  des  étoiles  qu'il  pouvait  être  quatre 
heures  du  matin.  U  se  'eva.  se  secoua,  et.  sans  détacher  son 
cheval,  s'avança  avec  précaution  jusqu'à  la   grande  route. 

.Au  gibet  qu'on  lui  avait  montré  la  veille,  se  balançait 
doucement  le  corps  du  pauvre  Martin-Guerre. 

Un  sourire  liideux  erra  sur  les  lèvi'cs  d'.Arnauld. 

11  s'approcha  sans  trembler  du  cadavre.  Mais  le  corps  pen- 
dait trop  haut  pour  qu'il  pût  lattelndre.  .Alors,  il  grimpa 
le  long  du  poteau  du  cibet,  son  épée  à  la  main.  et.  parvenu 
à  la  hauteur  nécessaire,  coupa  la  corde  du  tranchant  de 
son  épée. 

Le  corps  tomba  à  terre. 

.Arnauld  redescendit,  détacha  du  doigt  du  mort  un  anneau 
de  fer  qui  ne  valait  pas  la  peine  d'être  pris,  fouilla  la  poi- 
trine du  pendu  et  y  trouva  des  papiers  qu'il  serra  avec  soin, 
remit  son  m.anteau.  et  se  retira  tranquillement  sans  un 
n  irard.  sans  une  prière  pour  le  malheureux  qu'il  avait  tant 
l'iirmenté  pendant  sa  vie  et  qu'il  volait  encore  <lans  la  mort. 

U  retrouva  son  cheval  dans  le  taillis,  le  sella  et  s'éloigna 
a-j  grand  galop  du  côté  d'Aulnay.  Il  était  content,  le  misé- 
rable '.  Martin   ne  lui  faisait   plus  peur. 

l'ne  citmi-henre  après,  comme  une  faible  lueur  commen- 
çait à  poindre  au  levant,  un  bûcheron  passant  par  hasard 
sur  la  route  vit  la  corde  du  gibet  coupée,  et  le  pendu  gisant  à 
terre.  Il  s'approcha,  à  ta  fois  craintif  et  curieux,  du  mort 


qui  avait  ses  vêtemens  en  désordre  et  la  corde  assez  lâche 
autour  du  cou  ;  il  se  demandait  si  c'était  le  poids  du  corps 
qui  avait  cassé  la  corde  ou  quelque  ami  qui  1  avait  coupée, 
ti-op  tard  sans  doute.  Il  se  hasarda  même  û  toucher  le  patient 
pour  s  assurer  qu'il  était  bien  mort. 

Mais  alors,  à  sa  grande  terreur,  le  pendu  remua  la  léte 
et  les  mains,  et  se  releva  sur  ses  genoux,  et  le  bûcheron 
épouvanté  s'enfuit  à  toutes  jambes  dans  le  bols,  en  multi- 
pliant les  signes  de  croix  et  en  se  recommandant  à  Dieu  et 
aux  saints. 


XLII 

LES  r£VE5   BUCOLTQVES   D'ARNAULD    Dr  THILL 

Le  connétable  de  Montmorency,  revenu  à  Paris  seulement 
de  la  veille,  après  avoir  payé  une  rançon  royale,  s'était 
présenté  au  Louvre  pour  tâter  tout  de  suite  le  terrain  de 
sa  faveur.  Mais  Henri  II  l'avait  reçu  avec  une  froideur 
sévère,  et  lui  avait  fait  l'éloge  de  1  administration  du  duc 
de  Guise,  qui  s  était  arrangé,  lui  dit-il,  de  façon  à  atténuer, 
sinon  à  réparer  les  malheurs  du  royaume. 

I.e  connétable,  pâlissant  de  colère  et  d'envie,  avait  du 
moins  espéré  trouver  auprès  de  Diane  de  Poitiers  quelque 
consolation.  Mais  la  favorite  lui  avait  battu  froid  aussi,  ci. 
ccmme  Montmorency  se  plaignait  de  cet  accueil  et  semblait 
craindre  que  l'absence  ne  lui  eût  fait  tort,  et  qu'un  plus 
heureux  que  lui  eût  succédé  dans  les  bonnes  grâces  de  la 
duchesse. 

—  Dame  !  reprit  impertinemment  madame  de  Poitiers, 
vous  savez  sans  doute  le  nouveau  dicton  du  peuple  de  Pa- 
ris? 

—  J'arrive,  madame,  et  j'ignore...  balbutia  le  connétable. 

—  Eh  bien  :  il  dit  ce  méchant  peuple  :  C'est  aujourd'hui 
la  saint  Laurent  ;  qui  quitte  sa  place  la  rend. 

Le  connétable  devint  blême,  salua  la  duchesse,  et  sortit  du 
Louvre,  la  mort  dans  le  cœur. 

En  rentrant  a  son  hôtel  et  dans  sa  chambre,  il  jeta  vio- 
lemment son  chapeau  à  terre. 

—  Oh  ;  les  rois  et  les  femmes,  s'écria-t-il,  race  ingrate  ! 
cela  n'aime  que  le  succès. 

—  Monseigneur,  lui  dit  un  valet,  il  y  a  là  un  homme  qui 
demande   à   vous  parler. 

—  Qu'il  aille  au  diable  !  reprit  le  connétable  ;  je  suis  bien 
en  train  de  recevoir  :  envoyez-le  chez  monsieur  de  Guise. 

—  Monseigneur,  cet  homme  m'a  prié  de  vous  dire  son 
nom,  il  s'appelle  Arnauld  du  Thill. 

—  .Arnauld  du  Thill  ;  s'écria  le  connétable  frappé,  c'est 
différent,  faites-le  entrer. 

Le  valet  s'inclina  et  sortit. 

-  Cet  Arnauld.  pensait  le  connétable,  est  habile,  rusé  et 
avide,  de  plus,  sans  scrupule  et  sans  conscience.  Oh  !  s'il 
pouvait  m'alder  à  me  venger  de  tous  ces  gens-là.  Me  ven- 
ger !  eh!  qu'y  gagnerais-je ?  s'il  pouvait  m'aider  à  rentrer 
en  grâce  plutôt  ;  il  sait  beaucoup  de  choses.  J'avais  déjà 
songé  à  me  servir  de  ce  secret  de  Montgommery;  mais  si 
Arnauld  peut  me  dispenser  d'y  avoir  recours,  ce  sera 
mieux. 

En  ce  moment  .Arnauld  du  Thill  fut   introduit. 

La  joie  et  l'impudence  éclataient  sur  la  figure  du  drôle, 
n  salua  le  connétable  jusqu'à  terre. 

—  Je  te  croyais  prisonnier,  lui  dit  Montmorency. 

—  Et  je  l'étais  en  effet,  monseigneur,  comme  vous,  dit 
Arnauld. 

—  Mais  tu  t'en  es  tiré,  à  ce  que  je  vols,  reprit  le  con- 
nétable. 

—  Oui,  monseigneur,  je  les  al  payés  en  ma  monnaie, 
monnaie  de  singe.  Vous  vous  êtes  servi  de  votre  argent,  je 
me  suis  servi  de  mon  esprit,  et  nous  voilà  libres  tous  les 
deux. 

—  .Ah!  çà.  est-ce  une  impertinence,  misérable?  dit  le  con- 
nétable. 

—  Xon,  monseigneur,  répondit  Arnauld.  c'est  de  l'humi- 
lité, cela   veut   dire  que  je   manque   d'argent,   voilà  tout 

—  Hum  !  fit  Montmorency  grondant,  qu'est-ce  que  tu 
veux  de  moi? 

—  De  l'ai-gent,  puisque  j'en  manque,  monseigneur. 

—  Et  pourquoi  te  donnerais-je  ce  l'argent  ?  reprit  le 
connétable. 

Mais  pour  me  payer,  monseigneur,  répondit  l'espion. 


» 


—  Pour  te  payer  quoi  ? 

—  Les   nouvelles   que   je  vous  apporte. 
-—  Voyons  tes  nouvelles. 

—  Voyons  vos  écus. 

—  Drôle  :  si  je  te  faisais  peniire  ? 

—  Vil  détestable  moyen  pour  me  délier  la  langue  que  de 
me  l'allonger,  monseigneur 

—  Il  est  bien  insolent,  se  dit  Montmorency,  il  faut  qu'il 
se  sache  nécessaire. 


LES  DELX  DI.4NE 


75 


Voyons,  Teprit-il  tout  haut,  je  consens  encore  â  te  faire 
ludiques  avances. 

—  Monseigneur  est  bien  bon  :  reprit  ArnauUl.  et  je  lut 
rappellerai  cette  Rénéreuse  parole  nuand  il  se  .'era  acquitté 
envers  moi  des  dettes  du  passé. 

—  ijuelles  dettes?  demanda  le  connétable. 

—  Voici  ma  note,  monseigneur,  dit  ArnauUl  en  lui  pré- 
sentant la  fameuse  pancarte  que  nous  lui  avons  vu  si  sou- 
vent  grossir. 


être  en  ce  moment  bien  triste,  non  seulement  de  la  perte 
de  la  ville  de  Saint-Quentin  et  de  la  bataille  de  Saint-Lau- 
rent, mais  aussi  de  la  perte  de  sa  fille  bien-aimée  Diane  de 
Castro,  qui  a  disparu  après  le  siège  de  Sainf-(Juen1in.  sans 
qu'où  put  savoir  au  juste  ce  quelle  était  devenue;  car 
vingt  bruits  contradictoires  ont  couru  sur  cette  disparition. 
Revenu  d'hier  seulement  vous  deviez  ignorer  cela,  monsei- 
gneur? je  ne  lai  su  muinionie  que  ce  malin. 
—  J'ai   en   effet    tant   d'autres   soucis:    reprit    le    connéta- 


Un  sourire  liidcux  e^^a  sur  les  lèvres  dV\rnaultl. 


.\nne  de  Mi>ntmorency  y  jeta  un  coup  d'œil. 

—  Oui,  dit-il.  il  y  a  là,  à  coté  de  services  parfaitement  chl 
mériques  et  illusoires,  des  sen'ices  qui  auraient  pu  m'êtrc 
utiles  dans  la  situation  où  j'étais  au  moment  où  tu 
me  les  rendais,  mais  qui,  à  l'heure  qu'il  est,  ne  sont  bons 
qu  a  me  donner  des  regrets  tout  au  plus. 

—  Bah  1  monseigneur,  vous  vous  exagérez  peut-être  votre 
(li-grrtce  aussi,  dit  .\rnauld. 

—  Hein?  fit  le  connétable.  Tu  sais  donc,  on  sait  donc  déjà 
que  Je  suis  en  disgrâce? 

—  On  s'en  doute  et  Je  m'en  doute,  monseigneur. 

--  Eli  bien  :  alors.  .-Xmauld,  reprit  Montmorency  avec 
amertume,  tu  dois  te  iloutcr  au.ssi  qu'il  no  me  sert  de  rien  a 
présent  que  le  vicomte  d'Exmès  et  Diane  de  Castro  aient 
été  séparés  à  Salnt-Quentln,  puisque,  selon  toute  proba- 
bilité, le  loi  et  la  grande  sénéchale  ne  voudront  plus  don- 
ner leur  fille  à  mon  fils. 

—  Mon  niéu  !  monseigneur,  reprit  Arnanld,  je  crois,  mol, 
que  le  roi  consentirait  de  grand  cœur  à  vous  la  donner, 
si  vous  pouviez  la  lui  rendre. 

—  Que  veux-tu  dire? 

—  Je   dis,    moii.seigneur,    que    Henri    II,    notre    sire,    doit 


ble.  Je  devais  naturellement   penser  plutôt  à  ma   défaveur 
présente  qu'à  ma  faveur  passée. 

—  C'est  juste,  dit  .-^rnnuld.  Mais  cette  faveur  ne  refleuri- 
rait-elle pas.  monseigneur,  si  vous  veniez  dire  au  roi.  par 
exemple:  Sire,  vous  pleurez  votre  fille,  vous  la  cherchez 
partout,  vous  la  demandez  à  tous.  Mais  moi  seul  je  sais 
où  elle  est,  sire. 

—  Est-ce  que  tu  le  saurais,  toi,  Arnauld?  demanda  vive- 
ment  Montmorency. 

—  Savoir  est  mon  métier,  répondit  l'espion.  Je  vous  al 
dit  que  j'avais  des  nouvelles  à  vendre,  vous  voyez  que  ma 
marchandi-se  n'est  pas  de  mauva'ise  qualité.  Vous  y  réflé- 
chissez?  réfléchissez,   im.  nseigneur. 

—  Je  réfléchis,  dit  le  connétable,  que  les  rois  se  souvien- 
nent des  échecs  de  leurs  serviteurs,  mais  non  de  leurs 
mérites.  Quand  j'aurai  rendu  à  Henri  II  sa  tille.  Il  sera 
d'abord  transporté:  tout  l'or,  tons  les  lionneurs  du  royaume 
ne  suffiraient  pas  dans  le  premier  moment  à  me  payer. 
Et  puis,  Diane  pleurera,  Diane  dira  qu'elle  veut  mourir 
si  on  la  donne  à  un  autre  qu'a  sou  vicomte  d'Exmès,  et 
le  roi,  obsédé  par  elle,  vaincu  par  mes  ennemis.  .<e  rappel- 
lera la  bataille  que  j'ai  perdue,  et  non  plus  l'enfant  que 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


je  lui  aurai  retrouvé.  Ainsi  tous  mes  efforts  auront  abouti 
à  rendre  lieureux  le  vicomte  dExmés, 

—  11  faudrait  donc,  reprit  Arnauld  de  son  mauvais  sou- 
rire, il  faudrait  qu'en  même  temps  ciue  madame  de  Castro 
reparût,  le  vicomte  d'Exmès  disparût.  Ah  :  ce  serait  bien 
joué  cela,  liein  l 

—  Oui,  mais  ce  sont  là  des  moyens  extrêmes  dont  il  me 
répugne  duser,  dit  le  connétable.  Je  sais  que  ton  bras  est 
sûr  et  ta  bouche  discrète.  Cependant... 

—  Ah  !  monseigneur  se  méprend  à  mes  intentions,  sécria 
Arnauld  jouant  lindignation,  monseigneur  me  calomnie  i 
Monseigneur  a  cru  que  je  voulais  le  délivrer  de  ce  jeune 
homme  par  un  procédé...  violent.  (11  fit  un  geste  expressif.) 
Xon,  cent  fois  non  !  j'ai  mieux  que  cela. 

—  Qu'as-tu  donc?  demanda  vivement  le  connétable. 

—  Faisons  d'abord  nos  petits  arrangemens,  monseigneur, 
reprit  Arnauld.  Voyons,  je  vous  dis  l'endroit  où  gite  la 
biche  égarée.  Je  vous  assure,  au  moins  pour  le  temps  néces- 
saire à  la  conclusion  du  mariage  du  duc  François,  l'ab- 
sence et  le  silence  de  son  dangereux  rival.  Ce  sont  là 
deux  fameux  services,  monseigneur  !  Vous,  de  votre  côté, 
que  ferez-vous  bien  pour  moi? 

—  Que  demandes-tu  ?  dit  Montmorency. 

—  Vous  êtes  raisonnable,  je  le  serai,  reprit  .\rnauld.  Vous 
acquitterez  d'abord  sans  marchander,  n'est-il  pas  vrai?  la 
petite  note  du  passé,  que  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  pré- 
senter tout  à  l'iieure  ? 

—  Soit,  répondit  le  connétable. 

—  Je  savais  bien  que  nous  n'aurions  point  de  difficultés 
sur  ce  premier  point,  monseigneur:  le  total  est  une  mi- 
sère, et  cet  argent  n'est  pas  pour  payer  mes  frais  de  route 
«■;  quelques  cadeaux  dont  je  compte  faire  emplette  avant 
de  quitter  Paris.  Mais  l'or  n'est  pas  tout  en  ce  monde. 

—  Quoi  !  dit  le  connétable  étonné  et  presque  effrayé 
c'est  bien  Arnauld  du  Tliill  qui  vient  de  me  dire  que  1  or 
n'était  pas  tout  en  ce  monde? 

—  Arnauld  du  Thill  lui-même,  monseigneur,  mais  non 
plus  cet  .\rnauld  du  Tliill  gueux  et  avide  que  vous  avez 
connu,  non  :  un  autre  Arnauld  du  Thill.  content  d'une 
modique  fortune  qu'il  s'est  acquise,  et  n'ayant  plus  d'au- 
tre désir  liélas  !  que  de  passer  paisiblement  le  reste  de  sa  vie 
dans  le  pays  qui  l'a  vu  naître,  sous  le  toit  paternel,  au 
milieu  de  ses  amis  d'enfance,  au  sein  de  sa  famille.  Ce  fut 
toujours  là  mon  rêve,  monseigneur,  ce  fut  là  le  but  tran- 
quille et  charmant  de  mon  existence  ...agitée. 

—  Oui,  en  effet,  dit  Montmorency,  si,  pour  jouir  du  calme 
il  faut  passer  par  la  tempête,  tu  seras  heureux,  Arnauld. 
Mais  tu  es  donc  devenu  riche? 

—  A  mon  aise,  monseigneur,  à  mon  aise.  Dix  mille  écus 
pour  un  pauvre  diable  comme  moi,  c'est  une  fortune,  sur- 
tout dans  mon  humble  village,  au  sein  de  ma  modeste  fa- 
mille. 

—  Ta  famille  !  ton  village  :  reprit  le  connétable  ;  moi  qui 
te  croyais  sans  feu  ni  lieu,  et  vivant  au  hasard  avec  un 
habit  de  rencontre  et  sous  un  nom  de  contrebande. 

—  Arnauld  du  Thill  est  de  fait  un  nom  supposé,  monsei- 
gneur. Mon  nom  véritable  est  Martin-Guerre,  et  je  suis 
né  au  village  d'.^rtigues  près  Rieux,  où  j'ai  laissé  ma 
femme  et   mes  enfans. 

—  Ta  femme  :  répétait  le  vieux  Montmorency  de  plus 
en  plus  stupéfait.  Tes  enfans  ! 

—  Oui,  monseigneur,  reprit  Arnauld  d'un  ton  sentimen- 
tal le  plus  comique  du  monde,  et  je  dois  prévenir  monsei- 
gneur qu'il  n'a  plus  dorénavant  à  compter  sur  mes  services, 
et  que  ces  deux  expédlens,  dont  je  le  secours  en  ce  moment, 
seront  assurément  les  derniers.  Je  me  retire  des  affaires,  et 
veux  vivre  honnêtement  désormais,  entouré  de  l'affection 
de  mes  i)arens  et  ds  l'estime  de  mes  concitoyens. 

—  A  la  bonne  heure!  dit  le  connéiable.  mais  si  tu  es  de- 
venu si  modeste  et  pastoral  que  tu  ne  veuilles  plus  entendre 
parler  d'argent,  que  demandes-tu  donc  pour  prix  des  secrets 
que   tu  dis   posséder? 

—  Je  demande  plus  et  moins  que  de  l'argent,  monsei- 
gneur, reprit  .\rnauld  de  son  ton  naturel  cette  fois,  je  de- 
mande de  llionneur.  non  pas  des  lionncurs,  cela  s'entend, 
seulement  un  peu  d'Iionneur,  dont  j'ai,  je  vous  l'avoue,  le 
plus   urgent   besoin. 

—  Explique-toi,  dit  Montmorency;  car  tu  parles  en 
énigmes,  véritablement. 

—  Eh  bien!  voici,  monseigneur:  j'ai  fait  préparer  un 
écrit  qui  atteste  que  mol.  Martin-Guerre,  je  suis  resté  à 
votre  service  pendant  tant  d'années,  en  qualité  .  en  <iualUé 
décuyer  (11  faut  embellir  la  chose)  ;  que,  durant  tout  ce 
temps.'  je  me  suis  conduit  en  serviteur  loyal  et  fidèle,  de 
plus  dévoué  ;  et  que  ce  dévouement,  monseigneur,  vous 
l'avez  voulu  reconnaître  en  me  faisant  don  d'une  somme 
assez  forte  pour  me  mettre  le  reste  de  mes  Jours  à  1  abri  du 
besoin,  .\pposez  au  bas  de  cet  écrit  voire  sceau  et  votre  si- 
gnature, ei   nous  serons  quittes,   monseigneur. 

—  Impossible,    reprit    le    connétable.    Je    m'exposerais    à 


être  faussaire,  c'est-à-dire  à  être  appelé  faussaire  et  félon, 
si  je  signais  de  pareils  mensonges. 

—  Ce  ne  sont  pas  des  mensonges,  monseigneur  ;  car  je 
vous  ai  toujours  servi  fidèlement...  dans  mes  moyens,  et 
je  vous  atteste  que,  si  j'avais  économisé  tout  l'argent  que 
j'ai  obtenu  de  vous  jusqu  ici.  la  somme  irait  à  plus  de  dix 
mille  écus.  Vous  n'êtes  donc  exposé  à  aucun  démenti,  et 
croyez-vous  d'ailleurs  que  je  ne  sois  pas  terriblement  ex- 
posé, moi,  pour  amener  l'heureux  résultat  dont  vous  n'au- 
rez plus  qu'à  recueillir  les  fruits. 

—  Misérable  !  cette  comparaison... 

—  Et  juste,  monseigneur,  reprit  Arnauld  Nous  avons 
besoin  l'un  de  l'autre,  et  l'égalité  est  fille  de  la  nécessité. 
L'espion  vous  rend  votre  crédit,  rendez  son  crédit  à  l'espion. 
Allez  !  personne  ne  nous  entend,  monseigneur,  pas  de 
fausse  honte  !  concluez  le  marché  :  il  est  bon  pour  moi. 
meilleur  pour  vous.  Donnant,  donnant.  Signez,  monseigneur. 

—  Non,  après,  reprit  Montmorency.  Donnant,  donnant, 
comme  tu  dis.  Je  veux  d'abord  connaître  tes  moyens  pour  ar- 
river au  double  résultat  que  tu  me  promets.  Je  veux  savoir 
ce  qu'est  devenue  Diane  de  Castro  et  ce  cjue  deviendra  le 
comte  d'Exmès. 

—  Eh  bien  !  monseigneur,  à  part  quelques  réticences  que 
je  crois  nécessaires,  je  veux  bien  vous  satisfaire  sur  ces 
deux  points,  et  vous  allez  être  forcé  de  convenir  que  le 
hasard  et  moi  nous  avons  assez  bien  arrangé  les  choses 
dans  votre   intérêt. 

—  J'écoMte,  dit  le  connétable. 

—  Pour  ce  qui  est  d  abord  de  madame  de  Castro,  reprit 
Arnauld  du  Thill,  elle  n'a  été  ni  tuée  ni  enlevée,  mais  seu- 
lement faite  prisonnière  à  Saint-Quentin,  et  comprise  parmi 
les  cinquante  personnages  notables  dont  on  devait  tirer 
rançon.  Maintenant,  pourquoi  celui  aux  mains  de  qui  elle 
est  tombée  n'a-t-il  pas  publié  sa  capture?  comment  ma- 
dame de  Castro  elle-même  n'a-t-elle  pas  donné  de  ses  nou- 
velles? c'est  ce  que  j'ignore  absolument.  A  vrai  dire,  je  la 
croyais  déjà  libre,  et,  en  arrivant  à  Paris,  je  pensais  l'y 
trouver.  C'est  seulement  ce  matin  que  le  bruit  public  ma 
appris  qu'on  ne  savait  à  la  cour  ce  que  la  fille  du  roi 
était  devenue,  et  que  ce  n  était  pas  là  un  des  moindres 
soucis  de  Henry  II.  Peut-être,  en  ces  tetnps  de  troubles,  les 
messages  de  madame  Diane  ont-ils  été  détournés  ou  égarés, 
peut-être  quelqu'autre  mystère  est-il  caché  sous  ce  retard. 
Mais  enfin  je  puis  lever  sur  ce  point  tous  les  doutes  et  dire 
positivement  en  quel  endroit  et  de  qui  madame  de  Castro 
est  prisonnière. 

—  Le  ren.seignement  est  assez  précieux  en  effet,  dit  le 
connétable,  et  quel  est  cet  endroit,  quel  est  cet  liomme? 

—  .\ttendez  donc,  monseigneur,  reprit  Arnauld.  ne  vou- 
lez-vous pas  avant  tou'^ctre  édifié  également  sur  le  compte 
du  vicomte  d'Exmès?  car,  s'il  est  bien  de  savoir  où  sont  ses 
amis,  il  est  mieux  de  savoir  où  sont  ses  ennemis. 

—  Trêve  de  maximes  !  dit  Montmorency.  Où  est  ce  d'Ex- 
mès? 

—  Prisonnier  aussi,  monseigneur,  répondit  Arnauld.  Qui 
n'a  pas  été  un  peu  prisonnier  dans  ces  derniers  temps? 
C'était  fort  la  mode  !  Or.  le  vicomte  d'Exmès  s'est  conformé 
à  la  mode,  et  il  est  prisonnier. 

—  Mais  il  saura  bien  donner  de  ses  nouvelles.  lui  !  reprit 
le  connétable,  il  doit  avoir  des  amis,  de  l'argent  ;  il  trou- 
vera sans  doute  de  quoi  payer  sa  rançon,  et  nous  tombera 
au  premier  jour  sur  les  épaules. 

—  Vous  l'avez  fort  bien  conjecturé,  monseigneur.  Oui,  le 
vicomte  d'Exmès  a  de  l'argent,  oui,  il  est  impatient  de 
sortir  de  captivité  et  entend  payer  sa  rançon  le  plus  tOt 
possible.  Il  a  même  déjà  envoyé  quelqu'un  à  Paris  pour 
aller  chercher  et  lui  rapporter  au  plus  vite  le  prix  de  .sa 
liberté. 

—  Que  faire  à  cela?  dit  Montmorency. 

—  Jlais,  par  bonheur  pour  nous,  par  malheur  pour  lui. 
continua  Arnauld,  ce  quelqu'un  qu'il  a  envoyé  à  Paris  en 
si  grande  hâte,  c'est  moi,  monseigneur,  moi  qui  servais 
le  vicomte  d'Exmès  sous  mon  vrai  nom  de  Martin-Guerre, 
en  qualité  décuyer.  Vous  voyez  que  je  puis  être  écuyer 
sans  invraisemblance 

—  Et  tu  n'as  pas  fait  la  commission,  drôle?  dit  le  conné- 
table. Tu  n'as  pas  ramassé  la  rançon  de  ton  prétendu  maître  ? 

—  Je  l'ai  ramassée  précieusement,  monseigneur,  on  ne 
laisse  pas  ces  choses-là  à  terre.  Considérez  d'ailleurs  que 
ne  pas  prendre  cet  argent,  c'était  exciter  des  soupçons.  Je 
l'ai  pris  scrupuleusement  ..  pour  le  bien  de  l'entreprise. 
Seulement,  soyez  tranquille!  je  ne  le  lui  porterai  d'ici  à 
bien  longtemps  sous  aucun  prétexte.  Ce  seraient  justement 
ces  dix  mille  écus  qui  m'aideraient  à  passer  pieusement  et 
honnêtement  le  reste  de  ma  vie,  et  que  je  serais  censé  te- 
nir de  votre  générosité,  monseigneur,  d'après  le  papier  que 
vous  allez  signer. 

—  Je  ne  le  signerai  pas.  infâme  !  s'écria  Montmorency. 
Je  ne  me  ferai  pas  sciemment  le  complice  d'un  vol. 


LES  DEUX  DIANE 


—  Oh  !  monseigneur,  reprit  Arnauld,  comment  appelez- 
viiiis  d'un  nom  si  dur  une  nécessité  <iue  je  subis  pour  vous 
rendre  service  )  Quoi  :  je  fais  taire  ma  conscience  par  dé- 
vortment  et  c'est  ainsi  que  vous  m'en  récompensez  !  Eh 
bien  I  soit  !  envoyons  au  vicomte  d'Exmés  cette  somme 
d'argent,  et  11  sera  ici  aussitôt  que  madame  Diane,  s'il  ne 
la  devance.  Tandis  que  s'il  ne  la  reçoit  pas  . 

—  S  il  ne  la  reçoit  pas?  dit  le  connétable. 

—  Nous  gagnons  du  temps,  monseigneur.  Monsieur  d'Ex- 
més m'attend  d'abord  patiemment  quinze  jours.  Il  faut 
bien  quelque  délai  pour  recueillir  di.v  mille  écus.  et  sa  nour- 
rice ne  me  les  a  comptés  en  vérité  que  ce  matin. 

—  Elle  s'est  donc  fiée  à  toi,  cette  j.auvrc  femme  ? 

—  .\  moi,  et  à  l'anneau  et  à  l'écriture  du  vicomte,  mon- 
seigneur. Et  puis  elle  ma  bien  reconnu.  Nous  disions  donc 
quinze  jours  d'attente  impatiente,  une  semaine  d'attente 
inquiète,  une'  autre  semaine  d'attente  désolée.  Ce  n'est  que 
dans  un  mois,  un  mois  et  demi  que  le  vicomte  d'Exmés 
désespéré  enverra  un  autre  messager  à  la  rcclierclie  du 
premier.  Mais  le  premier  ne  se  retrouvera  pas  ;  mais,  si 
dix  mille  écus  sont  difficiles  à  réunir,  dix  mille  autres  sont 
presque  impossibles.  Vous  aurez  assez  de  loL-^ir  pour  marier 
vingt  fois  votre  fils,  monseigneur  ;  car  le  vicomte  d'Exmés 
va  disparaître  comme  s  il  était  mort  pendant  plus  de  deux 
mois,  et  ne  reviendra  vivant  et  furieux  que  l'année  pro- 
chaine. 

—  Oui,  mais  il  reviendra  !  dit  Montmorency,  et,  ce  jour- 
là,  ne  s'informera-t-il  pas  de  ce  qu'est  devenu  son  bon 
écuyer  >rartin-Guerre  ? 

—  Hélas  !  monseigneur,  reprit  piteusement  .4rnanld,  on 
lui  répondra,  j'ai  le  regret  de  vous  l'apprendre,  que  le 
fidèle  Martin-Guerre,  en  venant  retrouver  son  maître  ,ivec 
la  rançon  qu'il  était  allé  chercher,  est  malheureusement 
tcmbé   entre   les   mains   d'un   parti    d'Espagnols  qui.   après 

I  a\oir.  selon  toutes  probabilités,  pillé  et  dépouillé,  l'ont 
cruellement  pendu,  pour  s'assurer  son  silence,  aux  portes 
de  Noyon. 

—  Comment!  Arnauld,  tu  seras  pendu? 

—  Je  l'ai  été,  monseigneur,  voyez   jusqu'où  va    mon  zèle 

II  n'y  a  que  sur  la  date  de  la  pendaison  que  les  versions 
se  contrediront  un  peu.  Mais  croira-ton  au.x  reitres  pillards 
intéressés  à  déguiser  la  vérité?  Allons!  monseigneur,  re- 
prit gaiment  et  résolument  l'impudent  .\rnauld.  Pensez 
donc  que  mes  précautions  sont  habilement  prises,  et  qu'avec 
un  gaillard  expérimenté  comme  moi,  il  n'y  a  pas  de  dan- 
ger que  votre  E.xcellence  soit  jamais  compromise.  .Si  la 
prudence  était  bannie  de  la  terre,  elle  se  réfugierait  au 
cœur  d  un...  pendu.  D'ailleurs,  je  le  répète,  vous  n'affir- 
mez que  la  vérité  :  je  vous  sers  depuis  longtemps,  nombre 
de  vos  gens  peuvent  l'attester  comme  vous,  et  vous  m'avez 
bien  donné  en  somme  di.x  mille  écus,  soyez-en  sûr.  Vou- 
lez-vous, au  reste,  reprit  magnifiquement  le  drôle,  que  je 
vous  fasse  mon  reçu? 

Le  connétable  ne  put  s'empêcher  de  sourire. 

—  Oui,  mais,  coquin,  dit-il,  si,  au  bout  du  compte... 
Arnauld  du   ThiU   l'interrompit  : 

—  Allons!  monseigneur,  dit-il,  vous  n'hésitez  plus  que 
pour  la  forme,  et  qu'est-ce  que  la  forme  pour  les  esprits 
supérieurs?  signez  sans  plus  de  façons. 

Il  mit  sur  la  table  devant  Montmorency  le  papier  qui 
n  attendait   plus  que  cette  sicrnature. 

—  Mais,  d'abord,  le  nom  de  la  ville  et  le  nom  de  l'homme 
qui  tiennent  Diane   de   Castro   prisonnière? 

—  Nom  pour  nom,  monseigneur,  le  vôtre  au  bas  de  ce 
papier  et  vous  saurez  les  autres. 

—  -allons  !   dit    Montmorency. 

Il  traça  le  paraphe  hardi  qui  lui  servait  de  signature. 

—  Et  le  sceau,  monseigneur? 

—  Le    voici.    Es-tu   content? 

—  Comme  si  monseigneur  me  donnait  les  dix  mille  écus. 

—  Eh  bien!   maintenant,  où   est  Diane? 

—  Entre  les  mains  de  lord  Wentworth,  à  Calais,  dit  Ar- 
nauld en  voulant  prendre  le  parchemin  au  connétable  qui 
le  retint  encore. 

—  l"n  Instant,  dit-il,  et  le  vicomte  d'Exmés? 

—  A  Calais,  entre  les  mains  de  lord  Wentwortlj. 

—  Mais  alors  Diane  et  lui  se  volent? 

—  Non.  monseigneur:  il  demeure,  lui  chez  un  armurier 
de  la  ville  appelé  Pierre  Peuquoy,  et  elle  doit  habiter,  elle, 
l'hûtel  du  gouverneur.  Le  vicomte  d'E.\mès  ne  sait  pas  plus 
que  moi,  j'en  jurerais,  que  sa  belle  est  aussi  près  de  lui. 

—  Je  cours  au  Louvre,  dit  le  connétable  en  lâchant  le 
papier. 

—  Et  mol  à  Artlgues,  s'écria  Arnauld  triomphant.  Bonne 
chance,  monseigneur  !  tâchez  de  ne  plus  être  connétable 
pour  rire. 

—  Bonne  chance,  dr6Ie  !  tâche  de  ne  pas  être  pendu  pour 
tout  de  bon. 

Ils  sortirent  chacun  de  leur  côté. 


XLIH 


LES    .\RMES    DE    PIERRE    l'ECQUOY,     LES    CORDES    DE    JEAN 
PEUQUOY,   ET   LES   PLEURS   DE   B.VBETTE   PECQLOÏ 


A  Calais,  près  d'un  mois  se  passa  sans  apporter,  ù  leur 
grand  regret,  aucun  changement  dans  la  situation  de  ceux 
que  nous  y  avons  laissés.  Pierre  Peuquoy  confectionnait 
toujours  des  armes  â  force  ;  Jean  Peuquoy  s'était  remis  à 
tisser  et,  dans  ses  momens  perdus,  achevait  des  cordes 
d'une  longueur  invraisemblable;  Babette  Peuquoy  pleurait. 

Pour  Gabriel,  son  attente  avait  subi  les  phases  prédites 
par  ..\rnauld  du  ïhill  au  connétable.  Il  avait  patienté  les 
quinze  premiers  jours;   mais,  depuis,   il  s'iropatientait. 

Il  n'allait  plus  que  très  rarement  chez  lord  Wentworth, 
et  ne  lui  rendait  que  de  fort  courtes  visites.  Il  y  avait  du 
froid  entre  eux,  depuis  le  jour  où  Gabriel  était  intervenu 
témérairement  dans  les  prétendues  affaires  du  gouverneur. 

Celui-ci  d'ailleurs,  nous  devons  le  dire  avec  satisfaction, 
devenait  de  jour  en  jour  plus  ti^ste.  Ce  n'était  pourtant 
pas  les  trois  messages  envoyés  depuis  le  départ  d'Arnauld  de 
la  part  du  roi  de  France  à  de  courts  intervalles  qui  inquié- 
taient lord  WentworUi.  Tous  trois,  le  premier  avec  poli- 
tesse, le  second  avec  aigreur,  le  troisième  avec  menace, 
demandaient,  on  peut  s'en  douter,  la  même  chose,  la  li- 
berté de  madame  de  Castro  moyennant  une  rançon  qu'on 
laissait  au  gouverneur  de  Calais  le  soin  de  fixer  lui-même. 
Mais  à  tous  trois  il  avait  fait  la  même  réponse  :  qu'il  enten- 
dait garder  madame  de  Castro  comme  otage,  pour  l'échan- 
ger, si  besoin  était,  contre  quelque  prisonnier  important 
pendant  la  guerre,  ou  pour  la  rendre  au  roi  sans  rançon  à 
la  paix.  Il  était  dans  son  droit  strict,  et  bravait  derrière  ses 
fortes  murailles  la  colère  de  Henri  II. 

Ce  n'était  donc  pas  cette  colère  qui  le  troublait,  bien 
qu'il  se  demandât  comment  le  roi  avait  appris  la  captivité 
de  Diane,  ce  qui  le  troublait,  c'était  l'indifférence  de  plus  en 
plus  méprisante  de  sa  belle  prisonnière.  Ni  soumissions, 
ni  prévenances  n'avaient  pu  adoucir  l'humeur  fière  et  dé- 
daigneuse de  madame  de  Castro.  Elle  restait  toujours  triste, 
calme  et  digne  devant  le  passionné  gouverneur,  et.  lors- 
qu'il hasardait  un  mot  de  son  amour,  tout  en  restant 
fidèle,  il  faut  le  dire,  à  la  réserve  que  lui  imposait  son  titre 
de  gentilhomme,  un  regard  à  la  fois  douloureux  et  hau- 
tain venait  briser  le  cœur  et  offenser  l'orgueil  du  pauvre 
lord  Wentworth.  H  n'avait  osé  parler  à  Diane  ni  de  la  let- 
tre écrite  par  elle  à  Gabriel,  ni  des  tentatives  faites  par  le 
roi  pour  obtenir  la  liberté  de  sa  fille,  tant  il  craignait  un 
mot  amer,  un  reproche  Ironique  de  cette  bouche  charmante 
et   cruelle. 

Mais  Diane,  en  ne  revoyant  plus  dans  l'hôtel  la  camérière 
qui  avait  osé  remettre  son  billet,  avait  bien  compris  que 
cette  chance  désespérée  lui  échappait  encore.  Pourtant,  elle 
n'avait  pas  perdu  courage,  la  chaste  et  noble  fille  :  elle  at- 
tendait et  elle  priait.  Elle  se  confiait  en  Dieu  et  en  la  mort, 
au  besoin. 

Le  dernier  jour  d'octobre,  terme  que  Gabriel  s'était  fi-xé 
à  lui-même  pour  attendre  Martin-Guerre,  il  résolut  d'aller 
chez  lord  Wentworth,  et  de  lui  demander  comme  un  ser- 
vice la  permission  d'envoyer  à  Paris  un  autre  messager. 

Vers  deux  heures,  il  quitta  donc  la  maison  des  Peuquoj, 
où  Pierre  iiolissait  une  épée,  où  Jean  nattait  une  de  ses 
cordes  énormes,  et  où,  depuis  plusieurs  jours.  Babette,  les 
yeux  rougis  par  les  larmes,  tournait  autour  de  lui  sans  pou- 
voir lui  parler;  et  il  se  rendit  directement  à  l'iiôtel  du  gou- 
verneur.  . 

Lord  Wentworth  était  pour  le  moment  retenu  par  quel- 
que affaire,  et  fit  prier  Gabriel  de  l'attendre  cinq  minutes. 
Il  serait  tout  à  lui  ensuite. 

La  salle  où  se  trouvait  Gabriel  donnait  sur  une  cour  in- 
térieure. Gabriel  s'approcha  de  la  fenêtre  pour  regarder 
dans  cette  cour,  et  machinalement  ses  doigts  jouaient  et 
couraient  sur  les  vitres.  Tout  à  coup,  sous  ses  doigts  même, 
des  caractères  tracés  sur  le  verre  avec  une  bague  en  dia- 
mant appelèrent  son  attention.  Il  s'approcha  pour  mieux 
voir  et  put  lire  distinctement  ces  mots  :  Diane  lie  Castro. 

C'était  la  signature  qui  manquait  au  bas  de  la  lettre  mys- 
térieuse qu'il  avait  reçue  le  mois  précédent. 

I.'n  nuage  passa  devant  les  yeux  de  Gabriel,  et  il  fut  obligé 
de  s'appuyer  contre  la  muraille  pour  ne  pas  tomber.  Ses 
pressentiments  Intérieurs  ne  lui  avaient  donc  pas  menti  ! 
Diane  !  c'était  bien  Diane,  sa  fiancée  ou  sa  sœur,  que  ce 
Wentworth  débauché  tenait  actuellement  en  son  pouvoir  ! 
c'était  à  la  pure  et  douce  créature  qu'il  osait  parler  de 
son  amour. 

D'un  geste  involontaire,  Gabriel  portait  la  main  à  la 
garde  de  son  épée  absente. 


7S 


ALF.XANDrtE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


En  ce  moment,  lord  Wentworth  entra 

Comme  la  première  fois.  Gabriel,  sans  prononcer  une  pa- 
role Je  conduisit  devant  la  fenêtre  et  lui  montra  la  signa- 
tup'e    accusatrice.  . 

Le  gouverneur  pâlit  d'abord,  puis,  se  remettant  aussitôt 
avec  cet  empire  sur  lui-même  qu'il  possédait  à  un  degré 
éminent  : 

—  Eh  hien  !  quoi?  demanda-t-il 

—  N'est-ce  pas  là  le  nom  de  cette  parente  folle  que  vous 
êtes  obligé   de   garder   ici,    milord?   dit   Gabriel. 

—  C'est  rr;i=sit)lc  ;  après?  reprit  lord  Wentwortli  d'un  air 
hautain. 

—  C'est  que  si  cela  était,  milord.  Je  connais  cette  pa- 
rente .  bien  éloignée  sans  doute  Je  l'ai  vue  souvent  au 
Louvre.  Je  lui  suis  dévoué,  comme  tout  gentilhomme  fran- 
çais doit  lêtre  a  une   fille  de  la  maison  de   France. 

—  Et  puis  ?  dit  lord  Wentworth. 

—  Et  puis,  milord.  je  vous  demanderais  compte  de  la 
façon  dont  vous  retenez  et  dont  vous  traitez  une  prison- 
nière de  ce  rang. 

—  Et  si  Je  refusais,  monsieur,  de  vous  rendre  ce  compte, 
comme  je  lai   refusé  déjà  au  roi  de   France? 

—  Au  roi  de  France  !  répéta  Gabriel  étonné. 

—  Sans  doute,  monsieur,  reprit  lord  Wentworth  avec  son 
inaltérable  sang-froid.  Un  Anglais  n'a  pas.  ce  me  semble, 
à  répondre  de  ses  actions  à  un  souverain  étranger,  surtout 
quaiîd  son  pays  est  en  guen-e  avec  ce  souverain,  .\iiisi.  mon- 
sieur d'Exmès,  si  à  vous  aussi  je  refusais  de  rendre  compte? 

—  Je  vous  demanderais  de  me  rendre  raison,  milord? 
s'écria  Gabriel 

—  Et  vous  espérez  me  tuer  sans  doute,  monsieur,  reprit 
18  gouverneur,  avec  l'épée  que  vous  ne  portez  que  grâce  à 
ma  permission  et  que  l'ai  le  droit  de  vous  redemander  tout 
à  l'heure  ? 

—  Oh  !  milord  !  milord  )  dit  Gabriel  furieux,  vous  me  paie- 
rez aussi  celle-là. 

—  Soit,  monsieur,  reprit  lord  Wentrworth,  et  je  ne  renierai 
pas  ma  dette,  quand  vous  aurez  acquitté  la  vôtre. 

—  Impuissant  !  s'écriait  Gabriel  en  se  tordant  les  mains, 
impuissant  dans  un  moment  où  je  voudrais  avoir  la  force 
de  dix  mille  hommes  ! 

—  Il  est  en  effet  fâcheux  pour  vous,  reprit  lord  Went- 
worth, que  la  convenance  et  le  droit  vous  lient  les  mains 
mais  avouez  aussi  ipiil  serait  trop  commode  pour  un  pri- 
sonnier de  guerre  et  pour  un  débiteur  d'obtenir  tout  sim- 
plement sa  quittance  et  sa  liberté  en  coupant  la  gorge 
à  son  créancier  et  à  son  ennemi. 

—  Milord.  dit  Gabriel  s'eflorçant  de  recouvrer  son  calme, 
vous  n'ignorez  pas  que  j'ai  envoyé,  il  y  a  un  mois,  mon 
l'cuyer  à  Paris  pour  maller  chercher  cette  somme  qui  vous 
préoccupe  si  fort.  Martin-Guerre  a-t-il  été  blessé,  tué  sur  les 
routes,  malgré  votre  sauf-conduit?  lui  a-t-on  volé  l'argent 
qu'il  rapportait?  c'est  ce  que  j'ignore.  Le  fait  est  qu'il 
ne  revient  pas,  et  je  venais  en  ce  moment  même  vous  prier 
de  me  laisser  envoyer  de  nouveau  quelqu'un  à  Paris,  puis- 
que vous  n'avez  pas  foi  dans  une  parole  de  gentilhomme, 
et  que  vous  ne  m'avez  pas  offert  d'aller  chercher  ma  ran- 
çon moi-même.  Maintenant,  milord,  cette  permission  que  je 
venais  vous  demander,  vous  n'avez  plus  le  droit  de  me  la 
refuser,  ou  bien,  moi.  j'ai  le  droit  de  dire  maintenant  que 
vous  avez  peur  de  ma  liberté,  et  que  vous  n'osez  pas  me 
rendre  mon  épée. 

—  Et  à  (!iii  diriez-vous  cela,  monsieur,  reprit  lord  Went- 
worth. dans  une  ville  anglaise,  placée  sous  mon  autorité 
immédiate,  et  où  vous  ne  devez  être  regardé  que  comme 
un  prisonnier  et  un  ennemi? 

—  Je  dirais  cela  tout  haut,  milord,  à  tout  homme  qui 
sent  et  qui  pense,  à  tout  noble  de  cœur  ou  de  nom,  à  vos 
officiers  qui  s'entendent  aux  choses  d'honneur,  a  vos  ou- 
vriers même  que  leur  instinct  éclairerait,  et  tous  convien- 
draient avec  moi  contre  vous,  milord,  qu'en  ne  m'accordant 
lias  les  moyens  de  sortir  d'ici,  vous  avez  démérité  d'être 
le  chef  de  vaillans  soldats. 

—  Mais  vous  ne  songez  pas,  monsietir,  reprit  froidement 
lord  Wentworth.  qu'avant  de  vous  laisser  répandre  parmi 
les  miens  l'esprit  d'indiscipline,  je  n'ai  qu'un  mot  à  pro- 
noncer, qu'un  geste  à  faire  pour  que  vous  soyez  jeté  dans 
une  prison  oii  vous  ne  pourrez  m'accuser  que  devant  des 
murailles. 

—  Oh!  c'est  vrai  pourtant,  mille  tempêtes:  murmurait 
Gabriel  les  dents  serrées  et  les  poings  fermés. 

Cet  homme  de  sentiment  et  d'émotion  se  brisait  contre 
l'impassibilité  de  cet  homme  de  fer  et  d'airain. 

Mais  un  mot  changea  la  face  de  la  scène  et  rétaulit  sou- 
dain entre  Wentworth  et  Gabriel  l'égalité. 

—  Chère  Diane  !  chère  Diane  !  répéta  le  jeune  homme 
avec  angoisse  ;  ne  pouvoir  rien   pour  toi  dans  ton  danger  ! 

—  Qu'e.'ît-ce  que  vous  avez  dit.  monsieur?  demanda  lord 
Wentworth  chancelant,  vous  avez  dit,  je  crois:  Chère  Diane: 
lavez-vous  dit  ou  ai-je  mal  entendu?  est-ce  que  vous  aime- 
riez aussi  madame  de  Castro,  vous? 


—  Eh  bien  !  oui.  je  l'aime  :  s'écria  Gabriel.  Vous  l'aimez 
bien,  vous  :  mais  mon  amour  est  aussi  pur  et  dévoué  que 
le  vôtre  est  indigne  et  cruel.  Oui,  devant  Dieu  et  les  auges  ! 
je  l'aime  avec   idolâtrie. 

—  Qu'est-ce  que  vous  veniez  donc  alors  me  parler  de  fille 
de  France  et  de  protection  que  tout  gentilhomme  devait 
à  une  telle  opprimée  ;  reprit  lord  Wentworth  hors  de  lui. 
Ah  ;  vous  l'aimez  :  et  vous  êtes  celui  qu'elle  aime  sans 
doute  !  dont  elle  invoque  le  souvenir  quand  elle  veut  me 
torturer  !  Vous  êtes  l'homme  pour  l'amour  duquel  elle  me 
méprise!  l'homme  sans  lequel  elle  m'aimerait  peut-être? 
Ah:  celui  qu'elle  aime,  c'est  vous? 

Lord  Wentworth,  tout  à  l'heure  si  railleur  et  dédaigneux. 
considérait  maintenant  avec  une  sorte  de  respectueuse  ter- 
reur celui  qu'aimait  Diane,  et  Gabriel,  de  son  côlé.  aux 
paroles  de  son  rival,  relevait  peu  à  peu  son  front  joyeux 
et  triomphant.  ' 

—  Ah  :  vi-aiment  elle  m'aime  ainsi  :  s'écria-t-il.  elle  pense 
a  moi  encore  !  elle  m'appelle,  comme  vous  le  dites  !  Oh  ! 
bien,  si  elle  m'appelle,  j'irai,  je  la  secourrai,  je  la  sau- 
verai. Allez,  milord  !  prenez  mon  épée,  bâillonnez-moi.  liez- 
moi,  emprisonnez-moi.  Je  saurai  bien,  malgré  l'univers 
et  malgré  vous,  la  secourir  et  la  préserver,  puisqu'elle 
m'aime  toujours,  ma  sainte  Diane  !  Puisqu'elle  m'aime  tou- 
jours, je  vous  brave  et  je  vous  défie,  et,  vous  armé,  moi 
sans  armes,  je  suie  sûr  de  vous  vaincre  encore  avec  l'amour 
de  Diane  pour   divine  égide. 

—  C'est,  vrai,  c'est  vrai,  je  le  crois  bien  !  murmurait  a 
son  tour   lord  Wentworth  écrasé.  • 

—  Aussi  ne  serait-il  pas  généreux  à  moi  maintenant  de 
vous  appeler  en  duel,  reprit  Gabriel,  faites  venir  vos  gardes, 
et  dites-leur  de  m  enfermer,  si  cela  vous  plait.  La  prison 
près  d'elle  et  en  même  temps  qu'elle,  c'est  encore  une  sorte 
de  bonheur. 

Il  se  fit  un  assez  long  silence. 

—  ilonsieur.  reprit  enfin  lord  Wentworth  après  quelque 
hésitation,  vous  veniez  me  demander,  je  crois,  de  laisser 
partir  pour  Paris  un  second  envoyé  qui  rapporterait  votre 
rançon  ? 

—  En  effet,  milord,  répondit  Gabriel,  tel  était  d'abord 
mon   dessein  quand  je  suis  arrivé  ici. 

—  Et  vous  m'avez  reproché  dans  vos  discours,  ce  me 
semble,  continua  le  gouverneur,  de  n'avoir  pas  eu  foi  dans 
votre  honneur  de  gentilhomme  et  de  ne  vous  avoir  pas 
permis,  avec  votre  parole  pour  garant,  daller  chercher  votre 
rançon  vous-même? 

—  C'est  vrai,   milord. 

—  Eh  bien  :  monsieur,  reprit  Wentworth,  vous  pouvez  dès 
aujourd'hui  partir:  les  portes  de  Calais  vous  seront  ou- 
vertes,  votre  demande  vous  est  accordée. 

—  J'entends,  dit  Gabriel  avec  amertume,  vous  voulez 
m'éloigner  d'elle.  Et  si  je  refusais  de  quitter  Calais  main- 
tenant ? 

—  Je  suis  le  maître  ici.  monsieur,  reprit  lord  Wentworth. 
el  vous  n'avez  ni  à  refuser  ni  à  accepter  ma  volonté,  mais 
à  la  subir. 

—  Soit  donc,  dit  Gabriel,  Je  partirai,  milord,  sans  tou- 
tefois vous  savoir  gré  de  cette  générosité,  Je  vous  en  pré- 
viens. 

—  Aussi,  n'ai-Je  pas  besoin,  monsieur,  de  votre  recon- 
naissance. 

—  Je  partirai,  poursuivit  Gabriel,  mais  sachez  que  je  ne 
resterai  pas  longtemps  votre  débiteur,  et  que  Je  reviendrai 
bientôt,  milord.  pour  vous  payer  toutes  mes  dettes  en- 
semble. Et.  comme  je  ne  serai  plus  votre  prisonnier  alors, 
et  que  vous  ne  serez  plus  mon  créancier,  il  n'y  aura  plus 
de  prétexte  pour  que  l'épée  que  j'aurai  le  droit  de  porter 
n3  se  rencontre  pas  avec  la  vôtre. 

—  Je  pourrais  refuser  ce  combat,  monsieur,  reprit  lord 
Wentworth  avec  une  sorte  de  mélancolie  ;  car  les  chances 
entre  nous  ne  sont  pas  égales  :  si  je  vous  tue.  elle  me  haïra 
plus  ;  si  vous  me  tuez,  elle  vous  aimera  davantage.  N'Im- 
porte :  il  faut  que  j'accepte,  et  J'accepte.  Mais  ne  craignez- 
vous  pas.  ajoula-t-il  d'un  air  sombre,  de  me  réduire  par 
là  à  quelque  extrémité?  Quand  tous  les  avantages  sont 
de  votre  côté,  ne  pourrais-je  pas.  dites,  abuser  de  ceux  qui 
me  re-stent  ? 

—  Dieu  là-haut,  et  en  ce  monde  la  noblesse  de  tous  les 
pays  vous  jugeront,  milord.  dit  Gabriel  frissonnant,  si 
vous  vous  vengez  lâchement  sur  ceux  qui  ne  peuvent  se 
défendre  de  ceux  que  vous  n'aurez  pas  vaincus. 

—  Quoi  qu'il  en  soit,  monsieur,  reprit  Wentworth,  Je 
vous  récuse  parmi  mes  Juges. 

Il  ajouta  après  une  pause: 

—  n  est  trois  heures,  monsieur,  vous  avez  jusqu'à  sept 
heures,  heure  de  la  fermeture  des  premières  portes,  pour 
faire  vos  apprêts  el  quitter  la  ville.  J'aurai  donné  mes  or- 
dres pour  qu'on  vous  laisse  librement  passer. 

—  A  sept  heures,  milord.  dit  Gabriel,  Je  ne  serai  plus 
à  Calais. 


LE.-5  DELX  DIANE 


79 


—  Et  compiez,  repi'it  Wen'.wnrth,  que  vous  n'y  rentre- 
rez de  votre  vie  et  que.  quand  même  je  mourrais  tué  par 
vous  dans  ce  duel  hors  de  nos  remparts,  mes  précautions 
du  moins  seront  prises,  et  bien  prises,  flez-vous-en  à  ma 
jalousie  I  pour  que  vous  ne  possédiez  et  ne  revoyiez  ja- 
mais madame  de  Castro. 

Caliriel  avait  déjà  fait  un  pas  pour  sortir  de  la  cliaml)re. 
Il  s'arrêta  devant  la  porte. 

—  Ce  que  vous  dites  est  impossible,  milord.  reprit  il.  II 
est  néces.sairr  qu'un  jour  ou  l'autre  je  revoie  Diane. 


départ.  Maintenant  qu'il  était  libre,  il  tardait  au  vaillant 
jeune  liommo  de'  revoir  Paris  pour  sauver  son  père,  puis, 
de  revoir  Calats  pour  sauver  Diane. 

Quand   il  sortit   de  sa  chambre,   une  demi-heure  après,  !1 
trouva  sur  le  palier  lial)ette  l'euquoy. 

—  Vous    partez    donc,    monsieur    le   vicomte?    Ini   dit-elle 
Vous  ue  me  demanderez  donc  plus  pourquoi  je  pleure? 

—  Non.   mon  enfaut.  car  j'espère  que  lorsque  je  revien- 
drai, vous  ne  pleurerez  plus. 

—  Je   l'espère   aussi,   monseigneur,   reprit   Babette,   .\insi. 


Pierre  polissait  la  lame  de  son  épéc. 


—  Cela  ne  sera  pourtant  pas,  monsieur,  je  vous  le  jure, 
si  la  volonté  d'un  gouverneur  de  place  ou  le  dernier  ordre 
d'un   mo'jranl   ont    quelque   chance   de    s  imposer. 

—  Cela  sera,  milord,  je  ne  sais  comment,  mais  j'en  suis 
sur,  dit  Gabriel. 

-  Alors,  monsieur,  reprit  Wentworth  avec  un  sourire 
dédaigneux,   alors  vous  prendrez  Calais  d'assaut. 

Gabriel  réfléthH  une  minute. 

—  Je  prendrai  d'as-iauc  Calais,  dit-il.  Au  revoir,  milord. 
Il  salua  et  sortit,   laissant  lord   Wentworth   pétrifié  et   ne 

sachant   plus  s'il  devait  s'épouvanter  ou  rire. 

Gabriel  retourna  sur-le-champ  à   la  maison  des  Peuquoy. 

Il  trouva  Pierre  qui  polissait  la  lame  de  .son  épée.  Jean 
qui  faisait  de."   nœuds  à  sa  corde,   et  Babette  qui  soupirait. 

Il  raconta  a  ses  amis  la  conversation  qu'il  venait  d'avoir 
avec  le  gouverneur,  et  leur  annonça  son  départ  qui  en 
était  la  suite.  Il  ne  leur  cacha  pas  le  mot  téméraire  peut- 
être  avec  lequel  11  avait  pris  congé  de  lord  Wentworth. 

Puis  il  leur  dit  : 

—  -Maintenant  je  monte  à  ma  chambre  pour  faire  mes 
préparatifs,  et  je  vous  laisse  à  vos  épées,  Pierre,  a  vos 
cordes,  Jean,  à  vos  soupirs.  Babette. 

Il  monta  en  effet  afin  de  tout  disposer  en  hâte  pour  son 


notre    gouverneur,    vous    comptez 


je  suppose? 


malgré    les   menaces    de 
revenir,  n'es'.-ce  pas? 

—  Je  vous  en  réponds;  liabelte. 

—  Avec   voire  écuyer  ilartin-Guerre, 
^  Assurément. 

—  Comment  cela,  monsieur  d'Exmès,  reprit  la  jeune  flUe. 
vous  Otès  certain  de  le  retrouver  a  Paris.  Martin-Guerre? 
Ce  n'est  pas  un  mallionnéte  homme,  n'est-ce  pas?  il  n'a 
pas  a  coup  sûr  détourné  votre  rançon  ?  11  est  incapable 
d'une...  infidélité? 

—  J'en  jurerais,  dit  Gabriel  assez  étonné  de  ces  ques- 
tions. Martin  a  l'humeur  changeante,  surtout  depuis  quel- 
que temps,  et  11  y  a  comme  deux  liommes  en  lui.  l'un 
simple  d'esprit  et  trantiuille  de  mœurs,  l'autre  rusé  et  ta- 
p.'igeur.  MoiS' 'à  part  ces  variations  de  caractère,  c'est  un 
serviteui-' loyal  et  fidèle. 

—  Et.  reprit  Babette,  il  ne  tromperait  pas  plus  une 
femme  que  son  maître,  n'e.st-il  pas  -vrai  ? 

—  Oh  :  ceci  e.st  plus  chanceux,  dit  Gabriel,  et  je  n'en  ré- 
pondrais plus,  je  l'avoue. 

—  Enfin,  monseigneur,  reprit  la  pauvre  Babette  p.4lis- 
sanl,  auriez-vous  la  bonté  de  lui  feincttre  cette  bague?  il 
saura  de  qui  elle  vient  et  ce  qu'elle  signifie. 


80 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Je  la  remettrai,  Babette,  dit  Gabriel  surpris,  en  se  rap- 
pelant cette  soirée  du  départ  de  son  écuyer.  Je  la  remet- 
trai, mais  la  personne  qui  l'envoie  sait...  que  Martin- 
Guerre      est  marié,  je  présume. 

—  -Marié  :  s'écria  Babette.  Alors  monseigneur,  gardez 
eite  bague,  jetez-la,  mais  ne  la  lui  remettez  pas. 

—  Mais,  Babette... 

—  Merci  :  monseigneur,  et  adieu,  murmura  la  pauvre 
mie. 

Elle  s'enfuit  au  second  étage,  et.  à  peine  rentrée  dans  sa 

liambre,  tomba  sur  une  chaise,  évanouie. 

Gabriel,  chagrin  et  inquiet  du  soupçon  qui,  pour  la  pre- 
mière fois,  lui  traversait  l'esprit,  descendait  pensif  l'esca- 
lier de  bois  de  la  vieille  maison  des  Peuquoy.   - 

Au  bas  des  marches,  il  trouva  Jean  qui  s'approcha  de  lui 
avec  mystère. 

—  Monsieur  le  vicomte,  lui  dit  à  voix  basse  le  bourgeois, 
vous  me  demandiez  toujours  pourquoi  je  confectionnais  des 
cordes  d'une  telle  longueur.  Je  ne  veux  pourtant  pas  vous 
laisser  partir,  surtout  après  vos  admirables  adieux  à  ce 
Weutw'orth.  sans  vous  donner  le  mot  de  l'énigme.  En  joi- 
gnant par  de  petites  cordes  transversales  deux  longues  et 
solides  cordes  comme  celle  que  je  fais,  monsieur  le  vicomte, 
on  obtient  une  immense  échelle.  Cette  échelle,  quand  on 
est  de  la  garde  urbaine,  comme  Pierre  depuis  vingt  ans, 
comme  moi  depuis  trois  jours  on  peut  la  transporter  a 
deux,  en  deux  fois  sous  la  guérite  de  la  plate-forme  de  la 
tour  Octogone.  Puis,  par  une  matinée  noire  de  décembre 
ou  de  janvier,  on  peut,  par  curiosité,  étant  en  sentinelle, 
en  attacher  solidement  deux  bouts  à  ces  tronçons  de  fer 
scellés  dans  les  ci-éneaux.  et  laisser  tomber  les  deu.x  autres 
bouts  dans  la  mer,  à  trois  cents  pieds,  oii  quelque  hardi 
canot  pourrait  se  trouver  par  mégarde. 

—  Mais,  mon  brave  Jean...  interrompit  Gabriel. 

—  Assez  sur  ce  point  :  monsieur  le  vicomte,  reprit  le  tis- 
seraud.  Mais,  excusez-moi,  je  voudrais,  avant  de  vous  quit- 
ter vous  laisser  encore  un  souvenir  de  votre  dévoué  servi- 
teur Jean  Peuquoy.  Voici  un  dessin  tel  quel,  représentant 
le  plan  des  murs  et  des  fortifications  de  Calais.  Je  l'ai  fait, 
en  m'amusant,  après  ces  éternelles  promenades  qui  vous 
étonnaient  si  fort  de  ma  part.  Cachez-le  sous  votre  pour- 
point, et.  quand  vous  serez  à  Paris,  regardez-le  quelque- 
fois, je  vous  prie,  par  amitié  pour  moi. 

Gabriel  voulut  Interrompre  encore,  mais  Jean  ne  lui  en 
laissa  pas  le  temps,  et,  lui  serrant  la  main  que  lu^  tendait 
le  jeune  homme,  s'éloigna  en  lui  disant  seulement  : 

—  .\u  revoir,  monsieur  d'Kxmès.  Vous  trouverez  â  la  porte 
Pierre,  qui  vous  attend  pour  vous  faire  aussi  ses  adieux. 
Ils  compléteront  les  mieus. 

En  effet,  Pierre  attendait  devant  sa  maison,  tenant  en 
bride  le  cheval  de  Gabriel 

—  Merci  de  votre  bonne  hospitalité,  maître,  lui  dit  le 
vicomte  dlCxmùs.  Je  vous  enverrai  sous  peu,  si  même  je 
ne  vous  rajiporte  pas  moi-même,  l'argent  que  vous  avez 
bien  voulu  m'avancer.  J'y  joindrai,  s  il  vous  plait,  une 
bonne  gratihcation  i)Our  vos  gens.  En  attendant,  veuillez 
offrir  de  ma  part  ce  petit  diamant  à  votre  chère  sœur. 

—  J'accepte,  pour  elle,  monsieur  le  vicomte,  répondit 
l'armurier,  mais  à  condition  que  vous  accepterez  aussi 
quelque  chose  de  ma  façon,  ce  cor  que  j'ai  pendu  à  l'ar- 
çon de  votre  selle,  ce  cor  que  j'ai  fabriqué  de  mes  mains 
et  dont  je  reconnaîtrais  le  son,  fOt-ce  à  travers  les  mngis- 
semens  de  la  mer  orageuse,  par  exemple  dans  ces  nuits  du 
6  de  chaipie  mois,  où  je  monte  ma  faction  de  quatre  â  six 
heures  du  matin  sur  la  tour  Octogone  qui  donne  sur  la 
mer. 

—  Merci  :  dit  Gabriel,  en  serrant  la  main  de  Pierre  de  fa- 
çon ,à  lui  prouver  qu'il  avait  compris. 

—  Quant  à  ces  armes  que  vouS'  vous  étonniez  de  me  voir 
faire  en  si  grande  quantité,  reprit  Pierre,  je  me  repens,  en 
effet,  d'en  avoir  chez  moi  un  tel  nombre  :  car.  enfin,  si 
Calais  était  assiégé  quelque  jour.  le  parti  qui  tient  encore 
|ii)ur  la  France  parmi  nous  pourrait  s'emparer  de  ces  ar- 
mes, et  faire,  dans  le  sein  même  de  la  ville,  une  diversiou 
dangereuse. 

—  C'e.it  vrai  ;  dit  Gabriel  en  serrant  plus  fort  encore  la 
main  du  brave  citoyen. 

—  Là-dessus,  je  vous  souhaite  bon  voyage  et  bonne  chance, 
monsieur  d'Exmès.  reprit   Pierre,  .\dieu  et   A  bientôt  : 

—  A  bientôt  :  dit  Gabriel. 

Il  se  retourna  et  salua  une  dernière  fois  de  la  main, 
Pierre  debout  sur  le  seuil.  Jean,  la  tète  penchée  à  la  fenêtre 
lUi  premier  étage,  et  même  Babette  qui  le  regardait  aussi 
partir  derrière  un  rideau  du  second. 

Puis  il  donna  de  l'éperon  à  son  cheval,  et  s'éloigna  au 
galop. 

Des  ordres  avaient  été  envoyés  par  lord  Wentworth  .1  la 
porte  de  Calais:  car  on  ne  fit  nulle  difficulté  pour  laisser 
passer  le  prisonnier,  qui  se  trouva  bientôt  sur  la  route  Je 
Paris,  seul  avec  ses  anxiétés  et  ses  espérances. 

Pourrait-il  délivrer  son  père  en  arrivant  à  Paris?  pour- 
rall-11  délivrer    Diane  en  revenant  ;t  Calais? 


XLIV 

SUITE   DES    TRIBUI.AIIOXS   DE   M-IRTIN-GUEKRE 


Les  routes  de  France  n'étaient  pas  plus  sûres  pour  Cîa- 
briel  de  Montgommery  que  pour  son  éiuyer,  et  il  dut  dé- 
ployer toute  l'intelligence  et  toute  l'activité  de  son  e^prit, 
pour  éviter  les  obstacles  et  les  encombres.  Encore,  malgré 
toute  sa  diligence  n  arriva-t-il  à  Paris  que  le  quatrième 
jour  après  son  départ  de  Calais. 

Mais  les  périls  du  chemin  préoccupaient  peut-être  moins 
Gabriel  que  son  inquiétude  touchant  le  but.  Bien  qu'il  ne 
fût  pas  de  sa  nature  fort  porté  aux  songeries,  sa  marche 
solitaire  le  contraignait  presque  à  rêver  sans  cesse  a  la 
captivité  de  son  père  et  de  Diane,  au.\  moyens  de  délivrer 
ces  •êtres  chers  et  sacrés,  à  la  promesse  du  roi.  au  parti 
qu'il  faudrait  prendre  si  Henri  II  manquait  à  cette  pro 
messe.  Mais  non  :  Henri  II  n'était  pas  pour  rien  le  premier 
gentilhomme  de  la  chrétienté.  L'accomplissement  de  son 
seiment  lui  coûtait,  et  il  attendait  que  Gabriel  vint  le  ré- 
damer pour  pardonner  au  vieux  comte  rebelle,  mais  <1 
pardonnerait.  Et  s  il  ne  pardonnait  pas  pourtant?... 

Ciabriel,  quand  cette  idée  désespérante  traversait  son  es- 
prit, comme  un  poignard  eût  traversé  son  cœur  ;  Gabriel 
donnait  de  l'éperon  à  son  cheval  et  portait  la  main  à  la 
garde  de  son  épée... 

C'était  d'ordinaire  la  douce  et  douloureuse  pensée  de 
Diane  de  Castro  qui  ramenait  au  calme  son  Ame  agitée. 

Ce  fut  au  milieu  de  ces  incertitudes  et  de  ces  angoisses 
qu'il  arriva  enfin  aux  portes  de  Paris,  le  matin  du  qua- 
trième jour.  Il  avait  voyagé  toute  la  nuit,  et  les  clartés 
pâles  de  l'aube  éclairaient  à  peine  la  ville,  lorsqu'il  ti'a- 
versa  les  rues  qui  avoisinaient  le  Louvre. 

Il  s'arrêta  devant  la  maison  royale  fermée  et  endormie, 
et  se  demanda  s'il  devait  attendre  ou  passer  outre.  Mais 
sou  impatience  s'accommodait  mal  de  l'imnipbilité.  Il  ré- 
solut d  aller  tout  de  suite  jusque  chez  lui.  à  la  rue  des  Jar- 
dins-Saint-Paul, où  il  pourrait  du  moins  apprendre  quelque 
chose  de  ce  qu'il  souhaitait  ou  de  ce  qu'il  redoutait. 

Sa  route  le  conduisait  devant  les  sinistres  tourelles  du 
Chàtelet. 

Il  s'arrêta  aussi  devant  la  porte  fatale.  Une  sueur  froide 
baignait  son  front.  Son  passé  et  son  avenir  étaient  pour- 
tant là.  derrière  ces  humides  murailles.  Mais  Gabriel 
n'était  pas  homme  à  donner  aux  émotions  une  longue  par- 
tie du  temps  qu'il  pouvait  utilement  consacrer  à  agir.  Il 
secoua  ces  sombres  pensées  et  se  remit  en  marche  en  se  di- 
sant ;  -Mlons  : 

Lorsqu'il  arriva  devant  son  hôtel,  qu'il  n'avait  pas  revu 
depuis  si  longtemps,  une  lumière  brillait  atix  vitres  de  la 
salle  basse.  La  vigilante  Aloyse  était   debout   déjà. 

Gabriel  frappa  en  se  nommant.  Deux  minutes  après,  il 
était  dans  les  bras  de  la  bonne  et  digne  femme  qui  lui 
avait  servi  de  mère. 

—  .\h  :  vous  voila  donc,  monseigneur  !  vous  voilà,  mon 
enfant  : 

C'est  tout  ce  qu'elle  eut  la  force  de  dire. 

Gabriel,  api'ès  l'avoir  tendrement  embrassée,  recula  d'un 
pas  et  la  regarda. 

Il  y  avait  dans  ce  profond  regard  une  muette  interro- 
gation plus  claire  que  toutes  les  paroles. 

.Aussi  .\loyse  comprit-elle,  et  cependant  elle  baissa  la  tête 
et  ne  répondit  rien. 

—  Donc,  aucune  nouvelle  de  la  cour?  demanda  alors  le 
vicomte,  comme  si  la  révélation  ooiitenue  dans  ce  silence 
ne   lui  suffisait   pas. 

—  Aucune  nouvelle,  monseigneur,  répondit  la  nourrice 

—  Oh  :  je  m'en  doutais  bien.  S'il  s'était  passé  quelque 
chose  d'heureux  ou  de  malheureux,  tu  me  l'aurais  crié 
d'aboril  dans  le  premier  baiser.  Tu  ne  sais  rien  ? 

—  Rien,    hélas  : 

—  Oui,  je  conçois,  reprit  amèrement  le  jeune  homme. 
J'étais  prisonnier,  mort  peut-être  :  On  ne  paie  pas  .ses  det- 
tes à  un  prisonnier,  encore  moins  à  un  mort.  Mais  me 
voici  vivant  et  libre,  et  il  faudra  bien  que  Ion  compte  avec 
moi  ;  de  gré  ou  de  force,   il  le  faudra. 

—  Oh  :  prenez  garde,  monseigneur  !  s'écria  .\loyse. 

—  Xe  crains  rien,  nourrice.  Monsieur  l'amiral  est-il  à 
Paris? 

—  Oui.  monseigneur.  Il  est  venu  et  il  a  envoyé  ici  dix 
fois  pour  s'informer  de  votre  retour. 

—  Bien.   Et  monsieur  de  Guise? 

—  Il  est  revenu  aussi.  C'est  sur  lui  que  le  peuple  compte 
pour  réparer  les  malheurs  de  la  France  et  les  douleurs  des 
citoyens. 

—  Dieu  veuille,  reprit  Gabriel,  qu'il  ne  trouve  pas  des 
douleurs  qu'on  ne  puis.«e  plus  réparer: 

—  Pour  madame  Diane  de  Castro,  que  l'on  croyait  per- 


LES  DELX  DI.WE 


lou  espère  I  en  tirer  bientôt  """-le  a   (.alais.   et 

ave;':n'!.c^:^f^in^ui:r''^??r,.rrr  r-  ""  ^'"'■■'«' 

-  Uuo7'  ir.''.  "^''^«'^"«'"■.  'e  fainéant,  n.nliécile  : 
Quoi,  ici;  Mais  depuis  quand?  que  fait-il- 

I  l.iit  parler  du  pauvre  Martin  avec   quelque  ii-  eu      II   sp 
.l.t  un  peu  malade,  sous  préte.xte  quon  là  pe„U,. 

ranc^rprob^uSetuf  ■'^'-  ^°"^  '"'  ^o'--  '-■«-'  ''^  "'^ 
-Largent  de  votre  rançon,  monseigneur?  Oui  parlez- 
lui  un  peu.  a  ce  triple  idiot  de  largent  de  votre  rançon  ' 
ous  verrez  ce  qu'il  vous  répondra,  lî  ne  saura  pas  ce  me 
^ous  voudrez  lui  dire.  Figurez-vous,  monseign^r  qH 
arrive   .ci    tout    zélé,    tout    en    l.àte.    et   que,   d  ap  4s    von'è 

Ùs  'sinn'ant's"  n'"  ^"^  ''  ^'  '"'  '°"'^'^  ^^^  •""'«  «^'aûx 
..-us    sonnants      H    repart    tout     chaud,    sans    perdre    une 
nunute.    Quelques    jours    après,    qui    vois^ë    Feveiuv  "c 
ore.ile  basse  et   lair  piteux?  Mon  Martin-Guerre  pri: 

.nd  n  avoir  pas  reçu   de  moi   un  rouge  denier     Pris  mner 
lui-même,  bien  avant  la  prise   de   Saint-Qué   t"i     i     ignore 

nous  rabacl.e.  du   matin  au   soir,   quand   on     u     paHe  de 
votre  rançon.  "    -^m   jui    paue   ue 

pa7,^S;^rr^^:nt:''^e;ft;!ëiai^'^:t?Tr  "^ 

mallionnéte    Homme,    asfurémi^?, -ruV/st^lo^a'l'^^eï.'t'    j 

^^  al^^Ti-ii^-r-i^^ij^'--^^^ 

no'^Iv"  u'\"u'nhrvf/r''    '"""■"   °^'^'"""'   W"    •■^""'s^e   de 

=rpîi^t;^;"^^rirr^isr^  zzrT^ 

^^o,cl  le  grand  jour.  Je  vais  au  Louvrl,  je  vais  paWer  â^i 

,t,7?!fZ'l  °l?"^^«'Sneur,  sans  prendre  une  minute  de  repos  ■ 
^lr«  T  f  "  """■*=■  '""^  "<=  '•éflécliisscz  pas  qu  il  n  est 
guère  plus  de  sept  heures,  et  que  vous  trouverie  ermées 
les  portes  qu'on  ouvre  seulement  à  neuf  'eimees 

0~nfon"D,>rt'  '.'"  '^•■"'""'  '"'°™  deux  Heures  d'attente! 
iT»..?!  "■    donnez-moi    la     patience    d'attendre     deuv 

eprTt  ilT'îmi 'f'  ^"  ="'"'"'"  '''"^  "«"^'  ^^ais  du  mo  ns 
de  Guisé.  monsieur  de  Coligny  et  monsieur 

Àl7v^?";^•"M    "''    *""'    vraisemblablement  au   Louvre    dit 

né  pour  °ez  le  TtiV''  T*  ,"'  ''^^°"  "^^  ^^«^^  niMi    et  vol 
trois  h»nl  "'"*  '°*'  -"^  '«^  "■'"ns.   Vous  aurez  donc 

trois  heures  pour  entretenir  monsieur  l'amiral  et  monséi 
gneur  le  lieutenant  général  du  royaume  C  est  v™s  7e" 
Trêves  où"nnr'"  '"''  <'°"'  ""  '■<>'.  dans  les  crrcoilsuxncé 

' -eida^  rn4r"""'  ^.:;:r'" '"?"'''"'"-  '^^  ^"^^^-  ^" 

mndre  Quelques '1:;Î;;^,s' et' drre?:;toir'nd^::  tî 
voTrrretou"'""'"'-    ''"'     °"'    ^'     '""^'«'""■'    îanguf 'apris 

et'ïlstM!re"'H"V'"r"'"''   "  """"^  "°"''  "^^""'•''  <-"   elïet 

.>sr  f  ^;"^;r;^^.^:'r  iri^-y'°r!na^i%- 

res''s1^;^s'VTs!.^u.îri^^^'  '""^  "^'^  ---  ''^  ^°^«  -^ 

S'écr^li.   ^%i°rionS:     ^™^    ''"'■     ™"-'^"-r, 

du'piuvre'é^uyer""""""  ^^'^    froidement   les   transports 

ve7efVuV;e'n':rp:rde"'vT"';   Martin,  lui   dit-il,  con- 
fait  to^t  pourVe^it^r"!  T^^l^'lUL.^^,:!^'    -^  -- 

consteinTion.'"v,>us"Tussi'"rrl"r'';     '"    •^'■''■■""    ''^^'^ 

tru^^Tef^rn^rr  --«""'-^rdr/esTece^rer-d';    , 
-  Mais  sans  doute,  reprit  Gabriel  stupéfait 

vo;:s^mejugeT'cap'bi;'"r.n7?.    '''""^    '«'^   '«"■"de. 
""=    jugez    capable,    moi    .Martin-Guerre,    de    mètre 


81 


LES    DEtX    niANE 


r=t3Siï^y-rir.trrr:=er- 

de  l^^ent'^'  on  ^l  Se^'^^^l  «=""'"^''  '"^"^ 
jui.,  n'ont  jamais  été^uscpi"":";."^ ^^^1^  ^  \V.l 
le  disions   a   l'instant   même  avec    Vlovse    Mi^^i,     n   ,  , 

rrn[^:  ;=-•--   -"-r^'^r'-l^clîl^n 

m^.Sîgnp;r^L;rnr'';;î4mi^S'^t^":;if%a?^nu:^ 

téï;,1l^!1^;p^^|;:i^^;^^ï-,ff-Jt,-e   .ne  soit   ta 

s'é^-î^'c^b  ":;"*""■'"''■    '"="^-"'    '^    ■•^"'<^'-    ^'     ce     point: 

slZc^Z.  a^r^'r-'^friT'^   ''   '^   """""^^    ''"*  --' 
—  Et  Babette?   ingrat!  lui  dit-il 

-Babette!   quelle    Babette?   demanda   l'écuyer   stuDéfnit 
-Mais  celle  que  tu  as  séduite,   indigne  ^'"P^ait, 

I    nom.-'c"  n"est^e.rrbéttrc'â"'cudu?rm^""^'''°™^^^  "^^ 
oui      la    iniivro    «,,„.        '.      ^  Gudule,  monseigneur.  AU! 

séa.^.  .r^^t^^^uitrt^utJ'^u^nr^oti^j^  ^-^^  ■- 

je^e''ircon""s"n.:s%r""'"  '  ''""'  ^''^'^^    ^^  -l,e-,à, 
-Tenez,    monseigneur,    ils    disent   tous    ici    que   /e    suis 

^^farti;^!  vn:  ^  ^léirr-Po^i^nt^^^ie"^"  ^^^ 

ma  raison  et  ma  mémoire,  que  d°Ze     et  V,    ,,.  '°''' 

votif  ra<"uéVT-deToint'""'por"t^"*'  .=>"  ,'^-°'"'  ^^ 
depuis  trois  mois.  depu°  que  je  vous  ai  quTtté"*'*  ""'' 
^r't'i',-:  ^-.  ^^  -e  rippe^iïe^''^;;;.  r  part'  ""'""^' 

Je  serais  curieux  en  effet    dit   r'i,„i,i     i 
mein  tu  vas  expliquer  ton^rrange  c^ond;;;;e  "^  """"■  ^°'°- 

pr'Lnnier,'"  '""'■""  ""  reconnurent.  J'étais^d^  ïeur 
^ -^Allons  !    interrompit  Gabriel,   voilà  déjà   que   tu  diva- 

^r^'^p^ri?^  ^-Ti^^'^^^n^^m'^T^ors:  ^^^ 

saTent     monsei^iL"     l'avo,;';   '''   '""'"'^   "<=   l'econnais- 

^ei^:^:''^e4B^'HT"^^-^-— '- 

de  nous,  dis-je    au  pluriel    r^w'n,    ^       ''"''  ^'"'"=''  de  mol. 

-  Oui,  abrège  tes  condoléances,  dit  Gabriel 
éciiai;^  J^ieloi^!   ro,f;?avS%-;:!ir  ^   ^'^'^^   ^^^ 

n::ïre";::t^.tV..r'^i..^rl?^f'--'-"-"^^~ 

eut  la  sottise  desc  fi  ho  ,.  '^  ^^  Happer  de  nouveau,  mais 
mortsur  la  pla  e  X'imno.  e"'"'"'''  "'  °"  ""  ''''''^'  P°"r 
fuite!  Mais  rattrapé  imé  1,  ^  •'"'"  ""'  "-oisièmo  fois  la 
trahison,  ce  le  di^  V  n  e,""pMi  J'"'"'  ^"'^  "^"'  "■"'  double 
un  coup  de  Tel e  et  ~\  ""  '''"'''""•■  ■i'-'  ^''"'"^  ^aire 
du  désespoîr  e     de   riC  se   VÎT''   T'"*^"'''  ''''''   '^   '"reur 

et~ierrT'a!l''i,o,?;'°','?"="'"'''  ""''"'  ">«  "'suèrent  entre  ciel 
ch^ruii'gi  '''autre"menrdît  n' , '"'"T  ^«"demenratt!! 
les  langues  et  p!a  ois  dont  on  r"'/"  ''"'•  d»"^  'outes 
-Pnelle   vulgaiiîei^^l^t  tl^!^  Z^se^^l^^   ^-^'1^^ 


82 


ALEXANDRE  DUMAS  1LLISTR1-: 


—  Pas  trop,   Martin:  car  eufln  pour  un  pendu.. 

—  Je  me  porte  assez  bien  monseigneur,  c'est  un  lait  ; 
mais  vous  ne  savez-pas  la  fin  de  lUistoire.  Ma  douleur  e: 
riia  lige,  (juand  je  me  vis  jiendi-e.  firent  giie  je  perdis  à 
peu  près  connaissance,  truand  je  revins  a  moi,  jetais 
étendu  sur  l'herbe  fraithe  avec  ma  corde  coupée  autour 
du  cou.  Quelque  voyageur  passant  par  la  route  avait-il 
voulu,  touché  (le  ma  position,  délivrer  le  gibc.t  de  son  Irult 
humain?  C'est  ce  que  ma  misantliroiàe  actuelle  me  défend 
de  croire.  J'imagine  plutôt  qu'un  filou  aura  souhaité  me 
dépouiller  et  coupé  la  corde  i-our  fouiller  mes  poches  à  son 
aise.  C'est  ce  que  ma  bague  nuptiale  et  mes  papiers  enlevés 
m'autorisent,  je  pense,  a  affirmer,  sans  trop  faire  de  tort 
à  la  race  humaine.  Toujours  est-il  que  j'avais  été  détaclié 
à  temps,  et  que.  malgré  mon  cou  un  peu  disloqué,  je 
pus  menfuir  une  quatrième  fois  à  travers  bois  et  cliamps, 
me  cacliant  le  jour,  m'avançaut  la  nuit  avec  précaution, 
vivant  de  racines  et  d'herbes  sauvages,  une  détestable 
nourriture,  à  laquelle  les  bestiau.x  doivent  avoir  bien  de 
la  peine  à  s'accoutumer.  Enfin,  après  mètre  égai-é  cent 
fois,  j'ai  pu,  au  l)out  de  quinze  jours,  revoir  Payis  et  cette 
maison  où  je  suis  arrivé  depuis  douze  jours,  et  où  j'ai 
été  reçu  plus  médiocrement  que  je  ne  m'y  attendais  après 
tant  d'épreuves.  Voilà  mon  histoire,  monseigneur. 

—  Eh  bien  !  moi.  dit  Gabriel,  en  regard  de  cette  histoire, 
je  pourrais  bien  t'en  raconter  une  autre,  une  entièrement 
différente  que  je  t'ai  vu  accomplir  sous  mes  yeux. 

—  L'histoire  de  mon  numéro  2,  monseigneur?  dit  tran- 
quillement Martin.  Ma  foi  !  monseigneirr,  s  il  n'y  a  pas  d'in- 
discrétion, et  si  vous  aviez  cette  bonté  de  m'en  toucher 
deux  mots,  je  serais  assez  curieux  de  la  connaître 

—  Railles-tu,  coquin  ?  dit  Gabriel. 

—  Oli  ;  monseigneur  connaît  mon  profond  respect  !  Mtis 
chose  singulière;  cet  autre  moi-même  ma  causé  bien  des 
embarras,  n'est-il  lias  vrai?  il  m'a  fourré  dans  de  cruelles 
passes  :  Eh  bien  !  malgré  cela,  je  ne  sais  pas,  je  m'inté- 
resse à  lui:  je  crois,  ma  parole  d'Iionneur  !  que  j'aurais  â 
la  fin  la  faiblesse  de  l'aimer,  le  drôle  : 

—  Le  di'ôle,   en  effet  !...  dit   Gabriel. 

Il  allait  entamer  peut-être  le  récit  des  méfaits  d'Arnauld 
du  Thill  ;  mais  il  fut  interrompu  par  sa  nourrice  qui  ren- 
tra suivie  d'un  homme  en  habit  de  paysan. 

—  Qu'esl-ce  encore  que  ceci»  dit  Aloyse.  Voici  un  homme 
qui  se  prétend  envoyé  ici  pour  nous  annoncer  votre  mort, 
ilai'thi-Giiprcf  ' 


XLV 


or   LA   VEKTU  DE  M.\RTIX-GtERRE    COMMENCE  .\  SE 
RÉH.^BILITEn 


—  Ma  mort?  s'écria  Jlariin-Guerre  pâlissant  aux  terri- 
bles  paroles  de    dame  Aloyse. 

—  Ah  :  Jésus  Dieu  !  s'écria  de  son  coté  le  paysan  dès 
qn'il  eut  dévisagé  l'écuyer.  , 

—  Mou  autre  moi  seralt-il  mort  ?  bonté  divine  !  reprit 
Martin.  X'aurais-je  plus  d'existence  de  recliange?  Bah:  au 
fond,  avec  la  réflexion,  j'en  serai  bien  un  peu  fâché,  mais 
rependant  assez  content.  Parle,  toi,  l'ami,  parle,  ajouta-t-il 
en  s'adressant  au  paysan   ébahi. 

—  .\h  :  maitre.  reprit  ce  dernier  quand  il  eut  bien  re- 
gardé et  touclié  Martin,  comment  se  fait-il  que  je  vous 
retrouve  arrivé  avant  mol?  Je  vous  jure  pourtant,  maitre. 
que  je  me  suis  dépêché  autant  qu'liomme  puisse  dépêcher, 
pour  faire  votre  commission  et  gagner  vos  dix  écus  ;  et,  i 
moins  que  vous  n'ayez  piis  un  cheval,  il  est  absolument 
impossible,  maître,  que  vous  m'ayez  dépassé  sur  la  route, 
où  j  aurais  dû,  en  tout  cas,  vous  revoir. 

—  Ah  çà  ;  mais  mon  brave.  Je  ne  fai  jamais  vu,  moi  ;  dit 
Martin-Guerre,  et  tu  me  parles  comme  si  lu  me  connais- 
sais. 

—  Si  je  vous  connais  !  dit  le  paysan  stupéfait  ;  ce  n'est  pas 
vous  peut-être  qui  m  avez  donné  la  commission  de  venir  dire 
Ici  que  M.  Martin-Guerre  était  mort  pendu? 

—  Comment  !  mais  Martin-Guerre,  c'est  moi.  dit  Mar- 
tin-Guerre. 

—  Vous  ?  impossible  !  est-ce  que  vous  auriez  pu  annoncer 
votre  propre  pendaison  ?  reprit  le  paysan. 

—  Mais  pourquoi,  où  et  quand  t'ai-je  annoncé  de  pareilles 
atrocités?  demanda  Martin. 

—  Il  faut  donc  tout  dire  à  cette  heure?  dit  le  paysan. 

—  Oui.  tout. 

—  Malgré  la  frime  que  vous  m'avez  recommandée  ? 

—  Malgré  la  frime. 

—  Eh  bien,  alors,  puisque  yous  avez  si  peu  de  mémoire, 
je  vas  tout  dire;  tant  pis  pour  vous  si  vous  m  y  forcez: 
n  y  a  de  cela  six  jours,  au  matin,  j'étais  en  train  de  sar- 
cler mon  cliamp  .. 


—  Où  est-il  d'abord,  ton  champ?  demanda  Martin. 

—  Est-ce  la  vérité  vraie  qu'il  faut  répondre  mon  mni 
treî  dit  le  paysan. 

—  Eh  :  sans  doute,  .animal  ; 

—  Pour  lors,  mon  champ  est  derrière  Montargis,  là  :  ' 
travaillais,  vous  vîntes  à  passer  sur  la  route,  im  sac  i 
voyage  sur  le  dos. 

—  Eh:  l'ami,  que  fais-tu  là?  C'est  vous  qui  parler 

—  Je  sarcle,  notre  maître.  C'est  moi  qui  réponds. 

—  Combieu  cela  te  rapporte-t-il,  ce  métier-là? 

—  Bon  an  mal  an,  quatre  sols  par  jour. 

—  Veux-tu  gagner  vingt  écus  en  deux  semain|S? 

—  Oh  :  oh  : 

—  Je   te    demande   oui   on    non. 

—  Oui-da. 

—  Eh  bien  :  tu  vas  partir  sur-le-champ  pour  Paris.  En 
marchant  bien,  tu  y  seras  au  plus  tard  dans  cinq  ou  six 
jours  ;  tu  demanderas  la  rue  des  Jardins-Saint-Paul  (  t 
riiôtel  du  vicomte  d'Exmès.  C'est  à  cet  hôtel  qtte  je  t'envoie. 
Le  vicomte  n'y  sera  lias  ;  mais  tu  trouveras  la  dame 
-Aloyse,  une  bonne  femme,  sa  nourrice;  et  voici  ce  que  (u 
lui  diras.  Ecoute  bieu.  Tu  lui  diras:  J'arrive  de  Noyon 
m  comprends?  Pas  de  Montargis,  de  Xoyon.  J'arrive  de 
Xoyoa,  où  quelqu'un  de  votre  connaissiince  a  été  pendu,  il 
y  a  quinze  jours.  Ce  quelqu'un  s'appelle  Martin-Guerre. 
Retiens  bien  ce  nom:  Martin-Guerre.  On  a  pendu  Martin- 
Guerre  après  l'avoir  déirouillé  de  l'argent  qu'il  portait,  d> 
peur  qu'il  ne  s'allât  plaindre.  Mais,  avant  d'être  conduit  au 
gibet,  Martin-Guerre  a  eu  le  temps  de  me  charger  de  venir 
vous  prévenir  de  ce  malheur,  afin,  m  a-t-il  dit,  que  vous 
puissiez  ramasser  une  nouvelle  rançon  à  .=on  maitre.  Il  m'a 
promis  que  pour  ma  peine  vous  me  compteriez  di.x  écus.  -le 
l'ai   vu   pendre,   et   je  suis  venu. 

—  Voilà  ce  que  tu  diras  à  la  bonne  femme,  .\s-tu  coin 
pris?  m'avez-vous  demandé. 

—  Oui,  maître,  ai-je  répondu;  seulement,  vous  aviez  dit 
vingt  écus,  d'abord,  et  vous  ne  dites  jilus  que  dix. 

—  Imbécile;   fites-vous,   voilà   d'avance   les  dix  autres. 

—  A  la  bonne  heure  ;  fls-Je.  Mais  si  la  bonne  femme  Aloyse 
me  demande  comment  était  fait  ce  monsieur  Martin-Guerre 
que  je  n'ai  jamais  ^ti  et  que  je  dois  avoir  vu? 

—  Regarde-moi. 

—  Je  vous  regarde. 

—  Eh  bien  ;  tu  peindras  Martin-Guerre  comme  si  c'était 
moi-même. 

—  C'est  étraugc  ;  murmura  Gabriel,  qui  écoutait  le  narra- 
teur avec  une  attention  profonde. 

—  Maintenant,  reprit  le  paysan,  je  suis  venu,  mon  maî- 
tre, prêt  à  répéter  ma  leçon  comme  t:;ous  me  l'avez  apprise- 
à  deux  fois  et  presque  par  cœur,  et  je  vous  retrovive  ici 
avant  moi  :  Il  est  bien  vrai  que  j'ai  flâné  en  route  et  ro- 
gné dans  le?  cabarets  du  chemin  vos  dix  écus.  dans  l'espé- 
rance de  toucher  bientôt  les  dix  autres.  Mais  enfin  je  n'ai 
eu  garde  de  dépasser  le  terme  que  vous  m  aviez  fixé.  Vous 
m'aviez  donné  les  six  jours,  et  il  y  a  précisément  six  jours 
aujourd'hui  que  j'ai  quitté  Montargis. 

—  Six  jours;  dit  Martin-Guerre  mélancolique  et  rêveur. 
J'ai  passé  â  Montargis  il  y  a  six  jours  i  j'étais,  il  y  a  six 
jours,  sur  la  route  de  mon  pays  :  Ton  récit  est  extrêmement 
vraisemblable,  l'ami,  coutlnua-t-11,  et  je  le  crois  vrai. 

—  Mais  non  :  interrompit  vivement  Aloyse  :  cet  homme 
est  évidemment  un  menteur,  au  contraire,  puisqu'il  pré- 
tend vous  avoir  parlé  à  .Montargis  il  y  a  six  jours,  et  que, 
depuis  douze  jours,  vous  n'êtes  pas  sorti  de  ce  logis. 

—  C'est  juste,  dit  Martin.  Pourtant,  mon  numéro  2... 

—  Et  puis,  reprit  la  nourrice,  il  n'y  a  pas  ([uinze  jours 
que  vous  avez  été  pendu  à  Xoyon  ;  d'après  vos  dires  mêmes, 
il  y  un  mois. 

—  C'est  certain,  repartit  l'écuyer,  et  c'est  justement  au- 
jourd  hui  le  (luantième.  j'y  pensais  en  m'éveillant.  Cepen- 
dant, mon  autre  mol-même... 

—  Balivei-nes  ;   s'écria  la   nourrice. 

—  Xon  pas,  dit  Gabriel  intervenant,  cet  homme  nous  met 
je  le  crois,  sur  la  voie  de  la  vérité. 

—  Oli  :  mon  bon  seigneur,  vous  ne  vous  trompez  pas, 
dit  le  paysan,  .Aurai-je  les  dix  écus? 

—  Oui,  dit  Gabriel,  mais  vous  nous  laisserez  votre  nom 
et  votre  adres.se.  Xous  aurons  peut-être  quelque  Jour  besoin 
de  votre  témoignage.  Je  commence,  à  travers  des  soupçons] 
encore  obscurs,  à  entrevoir  bien  des  crimes. 

—  Cependant,    monseigneur,      voulut    objecter    Martin. 

—  En  voilà  assez  là-dessus,  interrompit  Gabriel,   lu  veil- 
leras,  ma   bonne  .Aloyse.   à   ce  que   ce   brave  homme 
aille  satisfait.  Celte  affalrecl  aura  son  heure, 
sais,  ajouia-t-ll  en  baissant  la  voix,  avant  de  pui 
tilson  envers  l'éruyer.  J'ai   peut-être  à  venger 
envers  le  maître. 

—  Hélas:  murmura  Aloyse. 

—  Voilà  huit  heures,  reprit  Gabriel.  Je  ne  verrai  nos 
gens  qu'au  retour,  car  je  veux  me  trouver-  a  l'ouverture  des 
portes   du   Louvre  ;   si   Je   ne   puis   approcher   le   roi   qu'i 


.*|,|  I  LUI.  yi- 

iel.  lu  vell-  , 
homme  s'eni 

Mais,  tu  tel 
lunlr  la  tra-« 

la   trahison» 


LES  DEUX  DIAMl 


83 


mkli,  je  m'entretiendrai  au  moins  avec  l'amiral  et  monsieur 
Ue  Guise. 

—  Et  après  avoir  vu  le  roi,  vous  reviendrez  ici  sur-le- 
champ,  n'est-ce  pas'?  demanda  Aloyse. 

—  Sur-le-champ,  et  tran(iuillise-toi,  bonne  nourrice,  Quel- 
iiue  chose  me  dit  que  je  sortirai  vainqueur  de  t.ous  ces 
ténébreux  obstacles  qtie  l'intrigue  et  l'audace  accumulent 
auluur  de  moi. 

—  Oh  !  oui,  si  Dieu  entend  ma  prière  ardente,  cela  sera  ! 
dit  Aloyse, 

—  Je  pars,  reprit  Gabriel.  Reste.  Xlartin,  11  faut  que  je 
sois  seul.  Va,  nous  te  justillerons  et  nous  te  délivrerons, 
ami.  Mais,  vois-tu,  j'ai  une  autre  justification  et  une  autre 
déli«'ance  à  accomplir  avant  tout.  A  bientôt,  Martin;  au 
revoir,  nourrice. 

Tous  deux  baisèrent  les  mains  que  leur  tendait  le  jeune 
liomme.  Puis  il  sortit,  seul,  à  pied,  enveloppé  d'un  grand 
manicau,  et  prit,  grave  et  lier,  le  thcniin  du  Louvre. 

—  Hélas!  peus;i  la  nourrice,  voilà  comme  j'ai  vu  une  fols 
partir  son  père,   i|ui  depuis  n'est  pas  revenu. 

.\u  moment  où  Gabriel,  après  avoir  dépassé  le  Pont-au- 
Cliange,  continuait  sa  route  le  long  de  la  Grève,  il  re- 
marqua de  loin  un  homme  couvert  aussi  d'un  grand  man- 
teau, mais  i)lus  grossier  et  plus  soigneusement  terme  que 
le  >ien.  De  plus,  cet  homme  s  efforçait  de  dérober  les  traits 
de  sou  visage  sons  les  larges  rebords  de  son  cliapeau. 

Gabriel,  bien  qu'il  eût  cru  d'abord  distinguer  vaguement 
la  tournure  dune  iiersonue  amie,  passait  cependant  son 
chemin.  Mais  l'inconnu,  il  l'aspect  du  vicomte  d  Exmès,  fit 
un  mouvement,  parut  hésiter,  puis  enfin  s'arrétant  tout  à 
fait  ;  —  Gabriel  !   mon  ami  !   dit-il  avec  précaution. 

11  se  découvrit  à  demi  la  figure,  et  Gabriel  vit.  qu'il  ne 
s'était  pas  trompé. 

—  Monsieur  de  Coligny  !  s'écria-t-il  sans  toutefois  élever 
la  voix.  Vous  à  cette  place  !  à  cette  heure  i 

—  Chut  !  fit  l'amiral.  Je  vous  avoue  que  je  ne  voudrais 
pas  être  en  ce  moment  reconnu,  épié,  suivi.  Mais  en  vous 
voyant,  mon  ami,  après  une  si  longue  séparation  et  tant 
d'inquiétude  sur  votre  compte,  je  n'ai  pu  résister  au  besoin 
de  vous  appeler  et  de  vous  serrer  la  main.  Depuis  quand 
donc  étes-vous  à  Paris?  ^ 

—  De  ce  matin  même,  dit  Gabriel,  et  j'allais  avant  tout 
vous  voir  au  Louvre. 

—  Eli  bien  !  si  vous  n  êtes  pas  trop  pressé,  reprit  l'amiral, 
faiiés  quelques  pas  avec  moi  de  mou  côlé.  Vous  me  direz  ce 
que  vous  étiez  devenu  iiendant  cette  longue  absence. 

—  Je  voxfs  dirai  tout  ce  que  je  puis  vous  dire  comme  au 
plus  loyal  et  au  plus  dévoué  des  amis,  répondit  Gabriel. 
Néanmoins,  veuillez  d'abord,  monsieur  l'amiral,  me  per- 
mettre une  question  sur  un  point  qui  m'intéresse  plus  que 
tout  au  monde. 

—  Je  prévois  cette  question,  dit  l'amiral.  Mais  ne  devez- 
vous  pas,  ami,  prévoir  aussi  ma  réponse  ?  Vous  allez  me 
demander,  n'est-U  pas  vrai,  si  j'ai  tenu  la  promesse  que  je 
vous  avais  faite','  si  j'ai  raconté  au  roi  la  part  glorieuse 
et  efficace  que  vous  aviez  prise  à  la  défense  de  Saint-Quen- 
tin'; 

—  Non,  monsieur  l'amiral,  reprit  le  vicomte  d'Exmès,  ce 
n'est  pas  cela,  en  vérité  i  que  j'allais  vous  demander;  car 
je  vous  connais,  j'ai  appris  à  me  lier  à  votre  parole,  et  je 
stiis  bien  sur  que  votre  premier  soin,  à  votre  retour  ici, 
a  été  de  remplir  votre  engagement  et  de  déclarer  géné- 
reusement au  roi,  au  roi  lui  seul,  que  j'avais  été  pour  quel- 
que chose  dans  la  résistance  de  Saint-Quentin.  Vous  avez 
même  dû,  je  le  crois,  exagérer  à  .Sa  Majesté  mes  quelques 
services.  Oui,  monsieur,  cela  Je  le  savais  d'avance.  .Mais 
ce  que  j'ignore  et  ce  qu'il  m'importe  de  savoir  pourtant, 
c'est  ce  que  Henri  11  a  répondu  à  vos  bonnes  paroles. 

—  Hélas  Gabriel,  dit  l'amiral,  Henri  11  n'a  répondu 
qu  en  m'Interrogeant  sur  ce  que  vous  étiez  devenu.  J'étais 
assez  embarrassé  de  le  lui  dire.  La  lettre  que  voUs  aviez 
laissée  pour  mol  en  quittant  Calais  n'était  guère  explicite 
et  me  rappelait  seulement  ^ma  promesse.  J'ai  répondu  au 
roi  qu'a  coup  sur  vous  n'aviez  pas  succombé,  mais  que, 
selon  toutes  les  probabilités,  vous  aviez  été  fait  prisonnier, 
et  que,  par  délicatesse,  vous  n'aviez  pas  voulu  m'en  ins- 
truire. 

—  Kf  le  roi  alors?      demanda  Gabriel, 

—  Le  roi,  mon  ami,  a  dit  :  —  C'est  bien  !  Et  un  sourire 
de  satisfaction  a  effleuré  ses  lèvres.  Puis,  comme  j'insistais 
svtT  le  mérite  de  vos  faits  d'armes  et  sur  les  obligations  que 
vous  avalent  le  roi  et  la  France.  —  En  voila  assez  là-des- 
sus, a  repris  Henri  11,  et,  changeant  Impérieusement  le  sujet 
de  la  conversation,  il  m'a  contraint  à  parler  d'autre  i  liose. 

—  Dut,  c'est  bien  ce  que  je  présumais:  dit  Gabriel  avec 
ironie. 

—  Ami,  du  courage!  reprit  l'amiral.  Vous  vous  rappelez 
que,  dès  Saint-Quentin,  je  vous  avals  prévenu  qu'il  ne  fal- 
lait pas  compter  sur  la  reconnaissance  des  grands  de  ce 
monde. 


—  Oh  :  mais,  dit  Gabriel  d'un  air  menaçant,  le  roi  a  bien 
pu  vouloir  oublier,  alors  qu'il  m  espérait  captif  ou  mort. 
Mais  quand  je  viendrai  tantôt  lui  rappeler  mes  droits  en 
face,   il  faudra  bien  qu'il  se  souvienne  ! 

—  Et  s  il  persiste  A  manquer  de  mémoire?  demanda  mon- 
sieur de   Coligny, 

—  Monsieur  lamiial,  dit  Gabriel,  quand  on  a  subi  quel- 
que offense,  on  s'adresse  au  roi,  qui  vous  fait  justice. 
Quand  le  roi  lui-même  est  l'offenseur,  ou  n'a  plus  besoin 
de  s'adresser  qu'a  Dieu,   ipii  vuus  venge. 

—  D'ailleurs,  reprit  l'amiral,  j'imagine  que,  s'il  le  fal- 
lait, vous  vous  feriez  volontiers  l'instrument  de  la  ven- 
geance divine  î 

—  Vous  l'avez  dit,   monsieur.  ■   . 

—  Eh  bien  :  reprit  Coligny,  c'est  peut-être  ici  le  lieu  et 
le  moment  de  vous  rappeler  une  conversation  que  nous 
eûmes  ensemljle  sur  la  religion  des  opprimés,  et  où  je  vous 
parlai  d'un  moyen  sur  de  punir  les  rois,  tout  en  servant 
la  vérité. 

—  Oh  !  j'ai  cet  entretien  présent  à  la  pensée,  dit  Gabriel  : 
la  mémoire  ne  nïe  tait  pas  défaut,  à  moi  !  J'aurai  peut- 
être  recours  a  votre  moyen,  monsieur,  sinon  coulre  lleini  II 
lui-même,  du  moins  contre  ses  successeurs,  puisque  ce  moyeu 
est  bon  contre  toiis  les  rois. 

—  Cela  étant,  reprit  l'amiral,  pouvez-vous  en  ce  moment 
me  donner  une  heure? 

—  Le  roi  ne  reçoit  qu'à  midi.  Mon  temps  vous  appartient 
jusque-ia. 

—  Venez  donc  avec  moi  là  oii  je  vais,  dit  l'amiral.  Vous 
êtes  gentilhomme,  et  j'ai  vu  votre  caractère  à  l'épreuve, 
je  ne  vous  demande  donc  pas  de  serment.  Promettez-moi 
simplement  de  garder  un  secret  inviolable  sur  les  personnes 
que  vous  allez  voir  et  les  choses  que  vous  allez  entendre. 

—  Je  vous  promets  un  silence  alisolu,  dit  Gabriel. 

—  Suivez-moi  donc,  reprit  l'amiral,  et,  si  vous  essuyez 
au  Lou^Te  quelque  injustice,  vous  aurez  du  moins  d'avance 
entre  les  mains  votre  revanche.   Suivez-moi. 

Coligny  et  Gabriel  traversèrent  le  l'ont-au-Chauge  et  la 
Cité,  et  s'engagèrent  ensemble  dans  les  ruelles  tortueuses 
qui  avoisinaleiit  •■tlur-i  la  nie  S:iiiii  .1  i.'.iih-; 


XLVl 
T'N    niILOSOPHE   ET   UN   SOLDAT 


Coligny  s'arrêta,  au  commencement  de  la  rue  Saint-Jac- 
ques, devant  la  porte  basse  d'une  maison  de  pauvre  appa- 
rence. Il  frappa,  un  guichet  s'ouvrit  d'abord,  puis  la  porte, 
quand  un  gai'dien  invisible  eut  reconnu  l'amiral, 

Gabriel,  à  la  suite  de  son  noble  auide,  traversa  une  longue 
allée  noire,  et  gravit  les  trois  étages  d'un  escalier  ver- 
moulu. Lorsqu'ils  turent  arrivés  presque  au  grenier,  ù  la 
porte  de  la  chambre  la  plus  haute  et  la  plus  misérable  de 
la  maison,  Coligny  frappa  trois  coups  contre  cette  porte, 
non  avec  la  main,  mais  avec  le  pied.  On  ouvrit,  et  ils  en- 
trèrent. 

Ils  entrèrent  dans  une  chambre  assez  grande,  mais  triste 
et  nue.  Deux  étroites  fenêtres,  l'une  sur  la  rue  Saint- 
Jacques,  l'autre  sur  une  ari-ière-cour,  ne  l'éclairalent  que 
d'une  lueur  sombre.  Pour  tous  meubles.  11  n'y  avait  là  que 
quatre  escabeaux  et  une  table  de  chêne  aux  pieds  tors, 

A  l'entrée  de  l'amiral,  deux  hommes  qui  paraissaient 
l'attendre  vinrent  à  sa  rencontre.  Un  troisième  resta  dis- 
crètement à  l'écart,  debout  devant  la  croisée  de  la  rue,  et 
fit  seulement  de  loin  un  rirofond  salut  à  Coligny, 

—  Théodore,  et  vous,  capitaine,  dit  l'amiral  aux  deux 
hommes  qui  l'avalent  reçu,  je  vous  amène  et  vous  présente 
un  ami,  ami  sinon  dans  le  passé  ou  le  présent,  du  moins, 
je  le  crois,  dans  l'avenir. 

Les  deux  inconnus  s'inclinèrent  en  silence  devant  le  vi- 
comte d'Exmès.  Puis,  le  plus  jeune,  celui  qui  se  nommait 
Théodore,  se  mit  à  parler  à  voix  bas^e  ;i  Coligny  aveu  viva- 
cité. Ciabrièl  s'éloigna  un  peu  pour  les  laisser  plus  libres, 
et  put  alors  examiner  à  .«on  aise  ceux  à  qui  l'amiral  venait 
de  le  présenter  et  dont  11  ignorait  encore  les  noms. 

Le  capitaine  avait  les  traits  accentués  et  l'allure  décidée 
d'un  homme  de  résolniioii  et  d'action.  II  était  grand,  brun 
et  nerveux.  On  n'avait  pas  besoin  d'être  un  observateur 
pour  lire  l'audace  .sur  son  front,  l'ardeur  dans  ses  yeux, 
l'énergique  volonté  aux  plis  de  .ses  lèvres  .serrées. 

Le  compagnon  de  let  aventurier  hautain  ressemblait 
plutôt  a  un  courtisan  :  c'était  un  gracieux  cavalier,  à  la 
ligure  ronde  et  gaie,  au  regard  fin.  aux  gestes  élégans  et 
faciles.  Son  cosiume,  conforme  aux  lois  de  la  mode  la  plus 
récente,  contrastait  singulièrement  avec  le  vêtement,  simple 
jusqu'à  l'austérité,  du  capitaine. 
P'iur   !e  troisième   pei'Sonnage,   qui   était    resté    debout   et 


8/1 


ALEXANDRE  DL'MAS  ILLUSTRE 


séparé  du  groupe  des  autres,  malgré  son  attitude  réservée 
sa  puissante  physionomie  attirait  d'abord  l'attention  :  l'am- 
pleur de  son  Iront,  la  netteté  et  la  profondeur  de  son  coup 
d'œil  indiquaient  assez  aux  moins  clairvoyans  l'homme  de 
pensée,  et,  disons-le  tout  de  suite,  l'homme  de  génie.  i 

Cependant  Coligny,  après  avoir  échangé  quelques  paroles 
avec  son  ami,  se  rapprocha  de  Gabriel. 

—  Je  vous  demande  pardon,  lui  dit-il,  mais  Je  ne  suis  pas 
le  seul  maître  ici,  et  j'ai  dû  consulter  mes  frères  avant  de 
vous  révéler  où  vous  êtes,  et  en  compagnie  de  qui  vous  êtes. 

—  Et  maintenant  puis-je  le  savoir?  demanda  Gabriel. 

—  Vous  le  pouvez,  ami. 

—  Où  suis-je  donc. 

—  Dans  la  pauvre  chambre  où  le  fils  du  tonnelier  de 
Noyon  où  Jean  Calvin  a  tenu  les  premières  réunions  se- 
crètes des  réformés,  et  d'où  il  a  failli  sortir  pour  marcher 
au  bûcher  de  l  Estrapade.  Mais  il  est  aujourd'hui  tnom- 
phaut  et  tout-puissant  à  Genève;  les  rois  de  ce  monde 
comptent  avec  lui,  et  son  seul  souvenir  suffit  a  faire  res- 
plendir les  murs  humides  de  ce  taudis  plus  que  les  ara- 
besques d'or  du  Louvre. 

Gabriel  en  effet,  à  ce  nom  déjà  grand  de  Calvin,  se  dé- 
couvrit. Bien  que  l'impétueux  jeune  homme  ne  se  fut  guère 
occupé  jusque-là  de  questions  de  religion  ou  de  morale, 
cependant  il  n'eût  pas  été  de  son  siècle  si  la  vie  austère 
et  laborieuse,  le  caractère  sublime  et  terrible,  les  doctrines 
hardies  et  absolues  du  législateur  de  la  réforme,  n'eussent 
préoccupé   plus  dune   lois  son  esprit. 

11  reprit  toutefois  avec  assez  de  calme  ; 

—  Et  quels  sont  ceux  qui  m'entourent  dans  la  chambre    i 
vénérée  du  maître?  I 

—  Ses  disciples,  répondit  l'amiral  :  Théodore  de  Bèze.  sa   j 
plume  ;  La  Renaudie,  son  épée.  j 

Gabriel  salua  l'élégant  écrivain  qui  devait  être  l'historien 
des  églises  réformées,  et  l'aventureux"  capitaine  qui  devait 
être  le  fauteur  du  Tumulte  d'Amboise. 

Théodore  de  Bèze  rendit  â,  Gabriel  son  salut  avec  la  grâce 
courtoise  qui  lui  était  habituelle,  et,  prenant  à  son  tour 
la  parole  : 

—  Jlonsieur  le  vicomte  d'Exraès,  lui  dit-il  en  souriant. 
bien  que  vous  ayez  été  introduit  ici  avec  quelques  précau- 
tions, ne  nous  regardez  pas,  je  vous  prie,  comme  de  trop 
dangereux  et  ténébreux  con.spirateurs.  Je  me  hâte  de  vous 
déclarer  que,  si  les  principaux  de  la  religion  se  réunissent 
en  secret  dans  cette  maison  trois  fois  par  semaine,  c'est 
uniquement  pour  se  communiquer  les  nouvelles  de  la  ré- 
forme, et  pour  recevoir  soit  les  néophytes  qui.  partageant 
nos  principes,  demandent  à  partager  nos  périls,  soit  ceux 
que,  pour  leur  mérite  personnel,  nous  serions  jaloux  de 
gagner  à  notre  cause.  Xous  remercions  l'amiral  de  vous 
avoir  conduit  ici,  monsieur  le  vicomte  ;  car  vous  êtes  cer- 
tes de  ces  derniers. 

—  Et,  moi.  messieurs,  je  suis  des  autres,  dit  en  s'avan- 
çant  d'un  air  simple  et  modeste  l'inconnu  qui  était  resté 
jusque-là  à  l'écart.  Je  suis  un  de  ces  humbles  songeurs  que 
la  lumière  de  vos  idées  attire  dans  leur  ombre,  et  qui  vou- 
draient s'en  rapprocher. 

—  Mais  vous  ne  tarderez  pas.  .\mbroise,  à  compter  entre 
les  plus  illustres  de  nos  frères,  dit  alors  La  Renaudie.  Oui, 
messieurs,  continua-t-il  en  s'adressant  à  Coligny  et  à  de 
lièze,  celui  que  je  vous  présente,  un  pi-aticien  encore  obs- 
cur, c'est  vrai,  encore  jeune,  comme  vous  le  voyez,  sera 
pourtant,  j'en  réponds,  une  des  gloires  de  la  religion,  car 
il  travaille  et  pense  heaucoup  ;  et.  puisqu'il  vient  de  lui- 
même  a  nous,  il  faut  nous  féjoulr.  car  nous  citerons  hientôt 
avec  orgueil  parmi  les  nôtres  le  chirurgien  .\mbroise  Paré. 

—  Oh  !  monsieur  le  capitaine  !  se  récria  Ambroise. 

—  Par  qui  maître  Ambroise  Paré  a-t-il  été  instruit  ?  de- 
manda   Théodore   de   Bèze. 

—  Par  le  ministre  Chaudieu,  qui  m'a  fait  connaitro  mon- 
sieur de  La  Renaudie.  répondit  .■\mbroise. 

—  Et  avez-vous  abjuré  déjà  solennellement? 

—  Pas  encore,  répondit  le  chirurgien.  Je  veux  être  sin- 
cère et  ne  m'engager  qu'en  connaissance  de  cause.  Or,  je 
conserve  quelques  doutes,  je  l'avoue:  et,  pour  que  je  me 
donne  sans  retour  et  sans  réserve,  certains  points  me  sont 
trop  obscurs  encore.  C'est  pour  les  éclaircir  que  j'ai  souhaité 
connaître  les  chefs  des  réformé.?,  et  que  j'irais,  s'il  le  fal- 
lait, à  Calvin  lui-même;  car  la  vérité  et  la  liberté  sont 
mes  passions. 

—  Bien  dit!  s'écria,  l'amiral,  et.  so.vez  tranquille,  maître, 
nul  de  nous  n'aurait  garde  de  vouloir  porter  atteinte  à 
votre   rare  et   flère   indépendance  desprit. 

—  Que  vous  disais-je?  reprit  La  Renaudie  triomphant. 
Ne  sera-ce  pas  là  pour  notre  fol  une  précieuse  conquête?.  . 
J'ai  vu  .\mhroise  Paré  dans  sa  liliraiilc.  je  l'ai  vu  au  che- 
vet des  malades,  je  l'ai  vu  même  sur  les  champs  de  ba- 
taille, et  partout,  devant  les  erreurs  et  les  préjugés  comme 
devant  les  blessures  et  les  maladies  des  hommes,  11  est 
ainsi,  calme,  froid,  supérieur  niaitre  des  autres  et  de  lui- 
même. 


Gabriel  reprit  ici.  tout  ému  de  ce  qu'il  voyait  et  de  ce 
qu'il  entendait  : 

—  Qu'on  me  permette  de  dire  un  mot  :  je  sais  mainte- 
nant où  je  suis,  et  je  devine  pour  quels  motifs  mon  géné- 
reux ami.  monsieur  de  Coligny,  m'a  amené  dans  cette  Biat- 
son,  où  se  réunissent  ceux  que  le  roi  Henri  U  appelle  des 
hérétiques,  et  considère  comme  ses  mortels  ennemis.  Mais 
j'ai  certainement  plus  besoin  d'être  instruit  que  maître 
Ambroise  Paré.  Comme  lui,  j'ai  beaucoup  agi  peut-être, 
mais  je  n'ai  guère  réfléchi,  hélas  !  et  il  rendrait  service  , 
un  nouveau  venu  dans  toutes  ces  idées  nouvelles,  s'il  vou- 
lait lui  apprendre  quelles  raisons  ou  quels  intérêts  ont  ac- 
quis au  parti  de  la  réforme  sa  noble  Intelligence. 

—  Ce  ne  sont  pas  des  intérêts,  répondit  Ambroise  Paré  ; 
car.  pour  réussir  dans  mon  état  âe  chirurgien,  mon  intérêt 
serait  de  m'attacher  aux  croyances  de  la  cour  et  des  prin- 
ces Ce  ne  sont  pas  des  intérêts,  monsieur  le  vicomte,  mais 
ce  sont,  comme  vous  le  disiez,  des  raisons  :' et,  si  les  émi- 
nens  personnages  devant  qui  j'élève  la  voix  m  y  autori- 
sent, je  vous  ferai  comprendre  ces  raisons  en  deux  mots. 

—  Parlez  !  parlez  !  dirent  à  la  fois  Coligny,  La  Renaudie 
et  Théodore  de  Bèze. 

—  J'abrégerai,  reprit  .\mljroise,  mon  temps  ne  m'appar- 
tient pas.  Sachez  d'abord  que  j'ai  voulu  dégager  l'idée  de 
la  réforme  de  toutes  les  théories  et  de  toutes  les  formules. 
Ces  broussailles  une  fois  écartées,  voici  les  principes  qui 
me  sont  apparus  et  pour  lesquels  je  me  soumettrais  assu- 
rément  à  toutes  les  ptiséculions. 

Gabriel  écoutait  avec  une  adnfiration   qu'il  ne  cherchai! 
pas  à  cacher,  ce  confesseur  désintéressé  de  la  vérité. 
Ambroise  Paré  poursuivit  : 

—  Les  pouvoirs  religieu.x  et  politiques,  l'église  et  la 
royauté  ont  jusqu  ici  substitué  leur  règle  et  leur  loi  à  la 
volonté  et  à  la  raison  de  1  individu.  Le  prêtre  dit  à  chaque 
homme  :  crois  ceci,  et  le  prince  :  fais  ceci.  Or.  les  choses 
ont  ï>u  durer  de  cette  façon  tant  que  les  esprits  étaient  en- 
fans  encore  et  avaient  besoin  de  s'appuyer  sur  cette  disci- 
pline pour  marcher  dans  la  vie.  Mais,  à  cette  heure,  nous 
nous  sentons  forts:  donc  nous  le  sommes.  Et  cependant,  le 
prince  et  le  prêtre,  l'église  et  le  roi,  ne  veulent  pas  se  dé- 
partir de  l'autorité  qui  est  devenue  pour  eux  une  habi- 
tude. C'est  contre  cet  anachronisme  d'iniquité  que  protesti'. 
selon  moi,-  la  réforme.  Que  toute  âme  dorénavant  puisse 
examiner  sa  croyance  et  raisonner  sa  soumission,  c'est  là. 
ce  me  semble,  que  doit  tendre  la  rénovation  à  laquelle  nous 
consacrons  nos  efforts.  Est-ce  que  je  me  trompe,  messieurs'.' 

—  Non,  mais  vous  allez  bien  loin  et  bien  avant,  dit 
Théodore  de  Bèze,  et  cette  audace  de  mêler  aux  questions 
morales  les  choses  politiques... 

—  Ah  !  c'est  .justement  cette  audace-là  qui  me  plaît  à  moi  i 
interrompit  Gabriel. 

—  Eh  !  ce  n'est  pas  de  l'audace,  mais  de  la  logique  l  re- 
prit Ambroise  Paré.  Pourquoi  ce  qui  est  équitable  dans 
l'Eglise  ne  le  serait-il  pas  dans  l'Etat?  Ce  que  vous  admettez 
pour  la  pensée,  comment  le  lepousseriez-vous  pour  l'action? 

—  Il  y  a  bien  des  révoltes  dans  les  paroles  hardies  que 
vous  avez  prononcées,  maître,   s'écria  Coligny  pensif. 

—  Des  révoltes?  reprit  tranquillpuient  .\mbroise.  Oh  !  moi. 
je  dis  tout  de  suite  des  révolutions. 

Les  trois  réformés  s'entre-regardèrent  avec  surprise. 

Cet  homme  est  plus  fort  encore  que  nous  ne  le  suppo- 
sions, semblait  signifier  ce  regard. 

Pour  Gabriel,  il  n'oubliait  pas  l'éternelle  pensée  de  sa 
vie.  mais  il  y  rapportait  ce  qu'il  venait  d'entendre,  et  il 
songeait. 

Théodore  de  Bèze  dit  vivement  à  l'audacieux  chirurgien  : 

—  Il  faut  absolument  que  vous  soyez  des  nôtres.  Que  de- 
;    mandez-vous  ? 

—  Rien  que  la  faveur  de  vous  entretenir  quelquefois,  et 
de  soumettre   à    vos  lumières   les   quelques   difficultés    qui 

1    m'arrêtent  encore. 

—  Vous  aurez  plus,  dit  Théodore  de  Bèze,  vous  corres- 
pondrez directement  avec   Calvin. 

I       — Ln   tel  honneur  à  moi?  s'écria  Ambroise  Paré  rougis- 

I    sant  de  joie. 

I  —  Oui,  il  faut  que  vous  le  connaissiez  et  qu'il  vous  con- 
naisse,  repartit  l'amiral.  Un  disciple  comme  vous  réclame 

I  un  maître  comme  lui.  Vous  remettrez  vos  lettres  à  votre 
ami  La  Renaudie.  et  nous  nous  chargerons  de  les  faire 
parvenir  à  Genève.  C'est  nous  aus^i  qui  vous  rendrons  les 
réponses.  Elles  ne  se  feront  pas  attendre.  Vous  avez  entendu 

:    parler   de    la    prodigieuse   activité    de    Calvin  ;    vous    serei 

;    content. 

!  —  Ah  !  dit  .\mbroise  Paré,  vous  me  récompen.sez  avant  que 
j'aie  rien  fait.  Comment  donc  ai-je  miérité  tant  de  faveur? 

—  En  étant  ce  que  vous  êtes,  ami,  dit  La  Renaudie.  Je 
savais  bien  que  vous  les  séduiriez  du  premier  coup. 

—  Oli  !  merci,  merci  mille  fois  !  reprit  Ambroise.  Mats, 
continua-t-il.  il  faut  malheureusement  que  je  vous  quitte.. 
Il  y  a  tant   de  souffrances   qui  m'attendent  '. 

-  .Mlez  I    allez!    dit    Théodore    de    Bèze.    vos    motifs   sont 


LES  DEUX  DIANE 


85 


trop   sacrés   pour   (jue   nous   voulions   tous   retenir.   Allez  : 
taites  le  bien  comme  vous  pensez  le  vrai. 

—  Mais,  en  nous  quittant,  reprit  Coligny,  répétez-vous 
bien  que  vous  quittez  des  amis,  et,  comme  nous  le  disons 
de  ceux  de  notre  religion,  des  frères. 

Ils  prirent  ainsi  cordialement  congé  de  lui,  et  Gabriel, 
en  lui  serrant  la  main  avec  chaleur,  s'unit  ii  ce  témoignage 
d'amitié. 

Ambroise  Paré  sortit,  la  joie  et  la  Herté  au  cœur. 

—  l'ne   ânip    vraiment   délite  1   s'écria   'l'iiéodore   de   Bt'ze. 

—  Quelle  liaine  du  lieu  commun  !  reprit  La  Renaudie. 

—  Et  quel  dévouement  sans  calcul  et  sans  arrière-pensée 
à  la  cnu.se  de  riuimanitè?  dit  Coligny. 

—  Hélas  :  reprit  C.abriel.  comme  à  c6té  de  cette  abnéga- 
tion mon  égoisme  doit  vous  paraître  mesquin,  monsieur 
l'amiral  :  Je  ne  subordonne  pas,  moi,  comme  .Ambroise  Paré, 
les  faits  et  les  personnes  aux  idées  et  aux  principes,  mais, 
au  contraire,  les  principes  et  les  idées  aux  personnes  et 
aux  faits.  La  Réforme,  vous  ne  le  savez  que  trop,  ne  serait 
pas  pour  moi  un  but.  mais  un  moyen.  Dans  votre  grand 
combat  désintéressé,  je  combattrais  pour  mon  propre 
compte.  Je  le  sens,  mes  motifs  sont  trop  personnels  pour  que 
j'ose  défendre  une  cause  si  pure,  et  vous  ferez  très  bien  de 
me  repousser  dès  à  présent  de  vos  rang  comme  indigne. 

—  Vous  vous  calomniez  certainement  monsieur  d'Exmès. 
dit  Tliéodore  de  Bèze.  Lors  même  que  vous  obéiriez  a  des 
vues  moins  élevées  que  celles  d'Ambroise  Paré,  les  voies  de 
Dieu  sont  diverses,  et  l'on  ne  trouve  pas  la  vérité  dans 
un  seul  chemin. 

—  Oui,  dit  La  Renaudie,  nous  obtenons  bien  rarement 
des  professions  de  foi  comme  celle  que  vous  venez  d'enten- 
dre, quand  nous  adressons  à  ceux  que  nous  voudrions  en- 
rôler dans  notre  parti  cette  question:  Que  demandez-vous? 

—  e;i  bien  l  reprit  Gabriel  avec  un  sourire  triste.  .Am- 
broise Paré,  a  cette  question,  a  répondu  :  Je  demande  si 
réellement  la  justice  et  le  bun  droit  sont  de  votre  côté 
Savez-vous  ce  que,  moi,  je  demanderais? 

—  Non,  répondit  Théodore  de  Bèze  :  mais,  sur  tous  les 
points,  nous  serions  prêts  à  vous  satisfaire. 

—  Je  demanderais,  reprit  Gabriel  ;  Etes-vous  sûrs  qu'il 
y  ait  de  votre  côté  suffisamment  de  puissance  matérielle  et 
de  nombre,  sinon  pour  vaincre,  au  moins  pour  lutter? 

De  nouveau  les  trois  réformés  s'entre-rcgardèrent  avec 
surprise.  Mais  cette  surplise  n'avait  plus  la  même  signifi- 
cation que  la  première  fois. 

Gabriel  les  observait  dans  un  mélancolique  silence.  Théo- 
dore de  Bèze.  après  une  pause,  repartit  : 

—  Quel  que  soit,  monsieur  d'Exmès.  le  sentiment  qui  vous 
dicte  cette  interrogation,  je  vous  ai  promis  d'avance  de 
vous  répondre  sur  tous  les  points,  et  je  tiens  ma  promesse. 
Nous  n'avons  pas  seulement  pour  nous  la  raison,  mais  aussi 
désormais  la  force,  grâce  à  Dieu  :  Les  progrès  de  la  religion 
sont  rapides  et  incontestalj'es.  Depuis  trois  ans  une  église 
réformée  s'est  établie  à  Paris,  et  les  grandes  villes  du 
royaume,  Blois,  Tours,  Poitiers.  Marseille,  Rouen,  ont  main- 
tenant les  leurs.  A'ous  pourrez  voir  vous-même  monsieur 
d'Exmès,  le  prodigieux  concours  qu'attirent  nos  promenades 
au  Pré-aux-CIercs.  Le  peuple,  la  noblesse  et  la  cour  aban- 
donnent les  fêtes  pour  venir  clianter  avec  nous  les  psaumes 
français  de  Clément  Marot.  Nous  comptons  l'an  prochain, 
constater  notre  nombre  par  une  procession  publique,  mais. 
dès  à  présent,  jafrtrmerais  que  nous  avons  pour  nous  !e 
cuiquieme  de  la  population.  Nous  pouvons  donc  nous  inti- 
tuler sans  présomption  un  parti,  et  in.spirer,  je  crois,  à  nos 
amis  quelipie  lonfianre.  et  à  nos  ennemis  quelque  terreur. 

—  Cela  étant,  dit  froidement  Gabriel,  Je  pourrai  bien,  moi, 
être  avant  peu  au  nombre  des  premiers,  tt  vous  aider  a 
combattre  les  seconds. 

—  Mais  si  nous  avions  été  plus  faibles?..,  demanda  La 
Renaudie. 

—  J'aurais  cherché  d'autres  alliés,  je  l'avoue,  réijondit 
Gabriel  avec  sa  fermeté  tranquille. 

La  Renaudie  et  Théodore  de  Bèze  laissèrent  écliapper  un 
geste  d'étonnement. 

—  Ah  1  s'écria  Coligny,  ne  le  jugez  pas,  amis,  avec  trop 
lie  promptitude  et  de  sévérité.  Je  l'ai  vu  à  l'oeuvre  au 
siège  de  Saint-tjuentin.  et.  quand  on  risque  sa  vie  comme 
il  la  risquait,  on  n'a  point  une  ;"ime  vulgaire.  Mais  je 
sais  qu'il  lui  faut  accomplir  un  devoir  sacré  et  terriiJle,  qui 
ne  laisse  libre  aucune  part  de  .son  dévoûment. 

—  Et,  à  défaut  de  ce  dévoûment,  je  voudrais  vous  ap- 
porter du  moins  la  sincérité,  dit  Gabriel  SI  les  événemens 
me  déterminent  ii  être  des  vôtres,  monsieur  l'amiral  peut 
vous  attester  que  je  vous  offrirai  un  bras  et  un  cœur  soli- 
des. Mais  la  vérité  est  que  Je  ne  puis  pas  me  donner  tout 
entier  et  sans  calcul  ;  car  J'appartiens  ù  une  œuvre  néces- 
saire et  redoutable  que  le  courroux  de  Dieu  et  la  méchan- 
ceté des  hommes  m'ont  imposée,  et.  tant  que  cette  œuvre 
ne  sera  pas  achevée,  il  faut  me  pardonner,  je  ne  suis  pas 
le  maître  de  mon  .sori  La  destinée  d'un  autre  réclame,  à 
toute  heure,  en   tout  lieu,  la  mienne. 


—  On  peut  se  dévouer  à  un  liomme  aussi  bien  qu'à  une 
idée,  dit  Théodore  de  Bèze. 

—  Et,  dans  ce  cas,  reprit  Coligny,  nous  serons  heureux, 
ami,  de  vous  servir,  comme  nous  serons  ners  de  nous  servir 
de  vous. 

—  Nos  vœux  vous  accompagneront,  et  nos  volontés  vous 
aideront  au  besoin,   continua  La  Renaudie. 

—  Ah  :  vous  êtes  des  liéros  et  des  .saints  !  s'écria  Gabriel. 

—  Seulement,  prends-y  garde,  jeinie  homme,  reprit  l'aus- 
tère La  Renaudie  dans  son  langage  familier  et  grand  i 
prends-y  garde,  quand  une  fois  nous  t'appellerons  notre 
frère,  il  faudra  rester  digne  de  nous.  Nous  pouvons  admettre 
dans  nos  rangs  un  dévoûment  particulier  ;  mais  le  cœur 
se  trompe  quelquefois  lui-même.  Es-tu  bien  silr.  jeune 
iiomme.  que.  lorsque  tu  te  crois  uniquement  consacré  à  la 
pensée  d'un  autre,  aucune  pensée  personnelle  ne  se  mêle  à 
tes  actions?  Dans  le  but  que  tu  poursuis,  es-tu  absolument 
et  réellement  désintéressé?  n'es-tu  conseillé  enfin  par  au- 
cune passion,  cette  passion  fût-elle  la  plus  généreuse  du 
monde  ? 

—  Oui,  reprit  Théodore  de  Bèze,  nous  ne  vous  demandons 
pas  vos  secrets  ;  mais  descendez  dans  votre  cœur,  dites- 
nous  que,  si  vous  aviez  le  droit  de  nous  en  révéler  tous  les 
sentimens  et  tous  les  projets,  vous  n'éprouveriez  d'embar- 
ras .'i  aucun  moment,  et  nous  vous  croirons  sur  parole. 

—  S'ils  vous  parlent  ainsi,  ami,  dit  û  son  tour  l'amiral  à 
Gabriel,  c'est  qu'il  faut  en  effet  pour  détendre  les  causes 
pures  des  mains  pures;  sinon,  l'on  porterait  niallieur  et  à 
sa  cause  et  à  soi-même. 

Gabriel  écoutait  et  regardait  l'un  'après  l'autre  ces  trois 
hommes,  sévères  pour  autrui  comme  pour  eux-mêmes,  qui, 
debout  autour  de  lui.  pénétrans  et  graves,  l'interrogeaient 
à  la  fois  comme  des  amis  et  comme  des  juges. 

Gabriel,  à  leurs  paroles,  pâlissait  et  rougissait  tour  à  tour. 

Lui-même  il  interrogeait  sa  conscience.  Homme  tout  d'ex- 
térieur et  de  mouvement,  il  s'était  trop  peu  accoutumé  sans 
doute  à  réfléchir  et  se  reconnaître.  En  ce  moment,  11  se 
demandait  avec  terreur  si  dans  sa  piété  filiale  son  amour 
pour  madame  de  Castro  n'avait  pas  une  bien  grande  part  ; 
s'il  ne  tenait  pas  autant  à  apprendre  le  secret  de  la  nais- 
sance de  Diane  qu'à  délivrer  le  vieux  comte;  si  enfin,  en 
cette  question  de  vie  et  de  mort,  il  apportait  autant  de 
désintéressement  qu'il  en  fallait,  selon  Coligny,  pour  méri- 
ter la  laveur  de  Dieu. 

Doute  effrayant  !  si.  par  quelipie  arrière-pensée  dégoisme, 
il  compromettait  vraiment  devant  le  Seigneur  le  salut  de 
son   père  ! 

Il  frémissait  dans  sa  pensée  inquiète.  Une  circonstance, 
en  apparence  insignifiante,  le  rappela  à  sa  nature,  à  l'ac- 
tion. 

Onze  heures  sonnèrent  à  l'église  Saint-Séverin. 

Dans  une  lieure.  il  serait  en  présence  du  roi  i 

.\lors.   d'une  voix  assez  ferme.   Gabriel  dit  aux  réformés  : 

—  Vous  êtes  des  hommes  de  l'âge  d'or,  et  ceux  qui  se 
croyaient  le  plus  irréprochables,  quand  ils  se  comparent 
à  votre  idéal,  se  sentent  troublés  et  attristés  dans  leur 
estime  d'eux-mêmes.  Cependant  il  est  impossiljle  que  tous 
ceux  de  votre  parti  soient  semblables  à  vous.  Que  vous,  qui 
êtes  la  tête  et  le  cœur  de  la  Réforme,  vous  surveilliez  sévè- 
rement vos  intentions  et  vos  actes,  cela  est  utile  et  néces- 
.saire  ;  mais,  si  je  me  donne,  moi,  à  votre  cause,  ce  ne  sera 
pas  comme  chef,  ce  sera  seulement  comme  soldat.  Or,  les 
souillures  de  l'âme  sont  seules  indélébiles  ;  celles  de  la 
main  peuvent  se  laver.  Je  serai  votre  main,  voila  tout.  Cette 
main  courageuse  et  liardie,  j'o.se  le  dire,  auriez-vous  le 
droit  de  la  refuser? 

—  Non,  dit  Coligny,  et  nous  l'acceptons  dès  cette  heure, 
ami. 

—  Et  je  répondrais,  continua  Théodore  de  Bèze,  qu'elle 
se  posera  aussi  pure  que  vaillante  sur  la  garde  de  son  épée. 

~  Nous  en  voudrions  pour  tout  garant,  reprit  La  Renau- 
die, l'hésitation  même  qu'ont  pu  faire  naître  dans  votre 
cœur  scrupuleux  nos  paroles  peut-être  trop  rudes  et  trop 
exigeantes.  Nous  savons  juger  les  hommes. 

—  Merci,  messieurs,  dit  Gabriel.  Jlercl  de  ne  pas  vouloir 
altérer  la  confiance  dont  j'ai  tant  besoin  clans  la  dure 
tâche  que  Je  vais  remplir.  Merci  à  vous  surtout,  monsieur 
l'amiral,  qui,  selon  votre  promesse,  m'avez  fourni  d'avance 
les  moyens  de  faire  payer  un  manque  de  foi,  même  à  un 
roi  couronné.  11  faut  maintenant  que  Je  vous  quitte,  mes- 
sieurs, et  je  ne  vous  dis  pas  adieu,  mais  au  revoir.  Bien 
que  je  sois  de  ceux  (|ui  obéissent  plutôt  aux  événemens 
qu'aux  alistraclions,  je  crois  pourtant  que  ce  que  vous  avez 
semé   aujourd'iiiii    en    moi    germera   pins    tard, 

-  Nous  le  souhaitons  pour  nous,  dit  Tliéodore  de  Bèze. 

—  Il  ne  faudrait  pas  le  souliaiter  pour  moi,  reprit  Ga- 
briel :  car.  Je  vous  l'ai  avoué,  ce  .sera  le  mallieur  qui  me 
donnera  à  votre  cause,  .\dleu  encore  une  fois,  mess-eurs. 
Je  dois  me  rendre  à  celte  lieure  au  Louvre. 

—  El  Je  vous  y  accompagne,  dit  Coligny.  J'ai  à  répéter 
à   Henri   II,   devant   vous,  ce  que  je  lui  ai   déclaré  déjà,   en 


ALEKSXDRE  DIMAS  ILLUSTRÉ 


votre  absence.  La  mémoire  des  rois  est  courte,  et  il  ne  faut 
pas  (lue  celui-ci  puisse  oublier  ou  nier.  Je  vais  avec  vous. 

—  Je  n'aurais  pas  osé  vous  demander  ce  service,  monsieur 
l'amiral,  dit  Gabriel.  Mais  j'accepte  votre  offre  avec  recon- 
naissance. 

—  Partons  donc,  dit  Coligny. 

Quand  ils  eurent  çpiitté  la  chambre  de  Calvin,  Tliéodore 
de  Bèze  prit  ses  tablettes  et  y  inscrivit  deux  noms  : 
Ambroise  Paré, 
Cabriel,   rtcomte  d'Exmès. 

—  Mais,  lui  dit  La  Renaudie,  il  me  semble  que  vous  vous 
hâtez  un  peu  trop  en  inscrivant  ces  deux  hommes  parmi 
les  nôtres.  Ils  ne  se  sont  nullement  engagés. 

—  Ces  deux  hommes  sont  à  nous,  répondit  de  Bèze.  L'un 
cherche  la  vérité,  et  l'autre  fuit  l'injustice.  Je  vous  dis 
qu'ilj  sont  à  nous,  et  je  récrirai  â  Calvin. 

—  La  matinée  aura  été  bonne  pour  la  religion  alors,  re- 
prit La  Renaudie. 

—  Certes  !  dit  Tliéodore.  nous  y  aurons  conquis  un  pro- 
fond philosoplie  et  un  valeureux  soldat,  une  tête  puissante 
et  un  bras  fort,  un  gagneur  de  batailles  et  un  semeur 
d'idées.  Vous  avez  raison.  La  Kenaudie  :  la  matinée  est 
liimiie.  en   effet. 


XLVII 


LA    GRACE    HE    MARIE    STIART    PASSE    DANS    CE    EOMAX 
AUSSI  FUGITIVEMENT  QUE  D.\XS  L'HISTOIRE   DE     FRANCE 


Gabriel,  en  arrivant  avec  Coligny  aux  portes  du  Louvre, 
fut  atterré  du  permier  mot  qu'il  entendit. 

Le  roi-  ne  recevait  pas  ce  jour-là. 

L'amiral,  tout  amiral  er  neveu  de  Montmorency  qu'il  était, 
se  trouvait  trop  fortement  entacl'.é  d'.i  soupçon  rt'liérésie 
pour  avoir  à  la  cour  beaucoup  de  crédit.  Quant  au  capi- 
taine des  gardes.  Gabriel  d'Exmès,  les  huissiers  du  logis 
royal  avaient  eu  le  temps  d'oublier  sa  figure  et  son  nom. 
Les  deux  amis  eurent  de  la  peine  rien  qu'à  franchir  les 
portes  extérieures. 

Ce  fut  l>ien  pis  au  dedans.  Ils  perdirent  plus  dune  heure 
en  pourparlers,  séductions,  menaces  même.  A  mesure  qu'ils 
avaient  réussi  à  faire  lever  une  hallebarde,  un  autre  venait 
leur  barrer  le  chemin.  Tous  ces  dragons,  plus  ou  moins 
invincihles,  (lui  gardent  les  rois,  semblaient  se  multiplier 
devant  eux. 

Mais  lorsqu'ils  furent  arrivés,  à  force  d'instances,  dans  la 
grande  galerie  qui  précédait  le  cabinet  de  Henri  II,  il  leur 
fut  impossible  de  passer  outre.  La  consigne  était  ti'op  sé- 
vère. Le  roi,  enfermé  avec  le  connétable  et  madame  de 
Poitiers,  avait  donné  les  ordres  les  plus  stricts  pour  qu'on 
ne  le  dérangeftt  sous  aucun  prétexte. 

Il  fallait  que  Gabriel,  pour  avoir  audience,  attendît  jus- 
qu'au soir. 

Attendre,  attendre  encore,  quand  on  croit  enfin  toucher 
a-i  but  poursuivi  par  tant  de  luttes  et  de  douleurs  !  Ces 
quelques  lieures  ù  traverser  paraissaient  a  Gabriel  plus  re- 
doutables et  plus  mortelles  que  tous  les  dangers  qu'il  avait 
jusque-là  bravés  et  vaincus. 

Sans  entendre  les  bonnes  paroles  par  lesquelles  l'amiral 
essayait  de  le  consoler  et  de  lui  faire  prendre  patien(e.  il 
regardait  tristement  par  la  fenêtre  la  pluie  qui  commençait 
ii  tomher  du  ciel  assombri,  et,  saisi  de  coU^^re  et  d'angoisse. 
H  tourmentait  fiévreusement  la  poignée  de  son  épée. 

Comment  renverser  et  dépasser  ces  gardes  stupides  qui 
1  emi)êchaient  de  parvenir  jusqu'à  la  chambre  du  roi,  et 
peut-être  jus(iu'à  la  liberté  de  son  père?... 

Tout  à  coup  la  portière  de  l'antichambre  royale  se  .sou- 
leva, et  une  forme  lilanche  et  rayonnante  sembla  au  morne 
jeune  liomme  illuminer   l'atmosphère  grise  et  pluvieuse. 

La  petite  relne-dauphine,  Marie  Stuart,  traversa  la  gale- 
rie. 

Gabriel,  comme  d'instinct,  jeta  un  cri  et  étendit  les  bras 
vers  elle. 

—  Oh  !  madame  i  fit-il  sans  se  rendre  même  compte  de 
son  mouvement. 

Marie  Stuart  sf  retourna,  reconnut  l'amiral  et  Gabriel  et 
Tint  tout  de  suite  à  eux.  souriante  comme  toujours. 

—  Vous  enfin  de  retour,  monsieur  le  vicomte  d'Exmès  l 
dit-elle.  Je  .suis  heureuse  de  vous  revoir:  j'ai  lieaucoup 
entendu  parler  de  vous  dans  ces  derniers  temps.  Mais  que 
faites-vous  an  Louvre  à  cette  heure  matinale,  et  que  vou- 
lez-vous ? 

—  Parler  au  roi!  parler  au  roi,  madame!  répondit  Ga- 
briel dune  voix  étranglée. 

—  Monsieur  d  Exmès,  dit  alors  l'amiral,  a  en  effet  bien 
besoin  de  larler   sur-le-champ  à  Sa   Majesté.   La  cliose  est 


grave  pour  lui  et  iKjur  le  roi  lui-même,  et  tous  ces  gardes 
lui  interdisent  le  passage,  en  le  remettant  à  ce  soir. 

—  Comme  si  je  pouvais  attendre  à  ce  soir  !  s'écria  Ga- 
briel. 

—  C  est  que,  dit  Marie  Stuart,  je  Crois  que  Sa  Majesté 
achève  en  ce  moment  de  donner  des  ordres  importans. 
Monsieur  le  connétable  de  Montmorency  est  encore  avec  le 
roi,  et,  ^l'aiment,  je  crains... 

Vn  regard  suppliant  de  Gabriel  empêcha  Marie  d'achever 
sa  plirase. 

—  Allons,   voyons,   tant  pis  ]  je  me  risque,  dit-elle. 

Elle  fit  un  signe  de  sa  main  mignonne.  Les  gardes  s'écar- 
tèrent respectueusement.  Gabriel  et  lamiral  purent  passer. 

—  Oh  !  merci,  madame,  dit  l'ardent  jeune  homme.  Merci 
à  vous  qui,  pareille  en  tout  à  un  ange,  m'apparaissez  toujours 
pour  me  consoler  ou  pour  m'aider  dans  mes  douleurs. 

—  Voilà  le  chemin  libre,  reprit  en  souriant  Marie  Stuart. 
Si  Sa  Majesté  se  met  trop  en  colère,  ne  trahissez  l'interven- 
tion de  l'ange  qu'à,  la  dernière  extrémité,  je  vous  en  prie. 

Elle  fit  à  Gabriel  et  ù  son  compagnon  un  salut  gracieux 
et    disparut. 

Gabriel  était  déjà  à  la  porte  du  cabinet  du  roi.  II  y  avait, 
dans  la  dernière  antichambre,  un  dernier  huissier  qui  fai- 
sait encore  mine  de  s'opposer  â  leur  passage.  Mais,  au 
même  instant,  la  porte  s'ouvrait,  et  Henri  II  paraissait  en 
personne  sur  le  seuil,  achevant  de  donner  quelques  instruc- 
tions au  connétable. 

La  vertu  du  roi  n'était  pas  la  résolution.  A  la  vue  subite 
du  vicomte  d'Exmès.  il  recula,  et  ne  sut  pas  même  s'irriter. 

La  vertu  de  Gabriel  était  la  fermeté.  Il  slnclina  d'abord 
profondément  devant  le  roi. 

—  Sire,  dit-il,  daignez  agréer  l'expression  de  mon  resp'ec- 
tueux  hommage... 

Puis,  se  tournant  vers  monsieur  de  Coligny,  qui  s'avançait 
derrière  lui.  et  autjuel  il  voulut  éviter  l'embarras  des  der- 
nières paroles. 

—  Venez,  monsieur  l'amiral,  lui  dit-il,  et,  d'après  la  bien- 
veillante promesse  que  vous  m'avez  faite,  veuillez  rappeler 
à  Sa  Majesté  la  part  que  j'ai  pu  prendre  à  la  défense  de 
Saint-(juentin. 

•  —  Qu  est-ce  à  dire,  monsieur?  sécria  Henri  qui  commen- 
çait à  recouvrer  son  san.g-fioid.  Comment  vous  introduisez- 
vous  ainsi  jusqu'à  nous,  sans  être  autorisé,  sans  être 
annoncé?  Comment  osez-vous  interpeller  monsieur  l'amiral 
en  n(iti'e  présence?... 

Gabriel,  audacieux  dans  ces  occasions  décisives  comme 
devant  l'ennemi,  et  comprenant  bien  que  ce  n'était  pas  le 
moment  de  s'intimider,  reprit  d'un  ton  respectueux,  mais 
résolu  : 

—  J'ai  pensé,  Sire,  que  Votre  -Majesté  était  toujours  prête 
quand  il  s'agissait  de  rendre  justice,  filt-cc  au  dernier  fie 
ses  sujets. 

Il  avait  jii'ofité  du  mouvement  en  arrière  du  roi  pour  entrer 
hardiment  dans  le  cabinet,  où  Diane  de  Poitiers,  pâlis- 
sante et  à  demi  soukvée  sur  son  fauteuil  de  chêne  sculpté, 
regardait  faire  et  dire  le  téméraire,  sans  pouvoir,  dans  sa 
furetir  et  sa  suiprise,  trouver  une  seule  parole. 

Coligny  était  entré  à  la  suite  de.  son  impétueux  ami.  et 
Montmorency,  aussi  stupéfait  qu'eux  tous,  avait  pris  le 
parti  de  l'imiter. 

Il  y  eut  un  moment  de  silence.  Henri  II,  tourné  vers  sa 
maîtresse,  l'iiiterrngpai'  du  regard.  Mais,  avant  <iu'il  eut 
pris  ou  quelle  lui  eflt  dicté  une  résolut iim.  Gabriel,  qui 
savait  bien  qu  en  cette  minute  il  jouait  une  partie  suprême, 
dit  de  nouveau  à  Coligny  avec  un  accent  suppliant  et  digne 
à    la   fois  : 

—  Je  vous  adjure  de  parler,  monsieur  l'amiral. 
:Moiitniorency  fit   rapidement   à  son   neveu  un   signe  néga- 
tif ;  mais  le  brave  Gaspard  n'en  tint  pas  compte. 

—  Je  parlerai  en  effet,  dit-il,  car  c'est  mon  devoir  et  ma 
promesse. 

—  Sire,  reprit-il  en  s'adressant  au  roi.  je  vous  répète 
sommairement  en  présence  de  monsieur  le  vicomte  d'Exmès 
ce  que  j'ai  cru  déjà  devoir  vous  dire  en  détail  avant  son 
retour.  C'est  à  lui,  â  lui  seul,  iiue  nous  devons  d'avoir 
prolongé  la  défense  de  Saint-Quentin  au  delà  du  terme  fixé 
par  A'otre  Majesté  elle-même. 

Le  connétable  fit  ici  un  haut-le-corps  significatif.  Mais 
Coligny,  le  regardant  fixement,  n'en  reprit  pas  moins  avec 
calme  : 

—  Oui.  Slrc.  trois  fois  et  plus,  monsieur  d'Exmès  a  sauvé 
la  ville,  et,  sans  son  courage,  sans  son  énergie,  la  France, 
à  Iheure  qu'il  est.  ne  serait  pas  sans  doute  dans  la  vole 
de  salut  ofi  Ion  peut  désormais  espérer  qu'elle  se  maintien- 
dra. 

—  Allons  donc  I  vous  êtes  trop  modeste  ou  trop  complai- 
sant, notre  neveu:  s'écria  monsieur  de  Montmorency,  hors 
d'état  de  contenir  plus  longtemps  l'expression  de  son  impa- 
tience. 

—  Xon.  monsieur,  dit  Coligny.  je  suis  Juste  et  véridique, 
voilà   tout.  J'ai  contribué   pour  ma  part  et    de  toutes  mes 


•LRS  DELX  UIAKE 


forces  à  la  défense  de  la  cilê  i|ui  m'était  confiée.  Mais  le 
vicomte  il'Exmès  a  vanimé  le  rourajre  des  liabitans.  iiue,  moi. 
je  eoiisidéi-;iis  déjà  tomme  à  jamais  éteint  ;  le  vicomte 
d'Exmés  a  su  introduire  dans  la  place  un  secours  que  je 
ne  savais  pas,  moi.  si  voisin  do  nous  :  le  vicomte  d'Exraès 
a  déjoué  ennn  une  surprise  de  l'ennemi  que.  moi.  je  n'avais 
pas  prévue.  Je  ne  parle  pas  de  la  façon  dont  il  se  c<uuportait 
dans  les  mêlées  :  nous  faisions  tovis  de  notre  mieux.  Mais 
ce  qu'il  a  fait  seul,  je  le  proclame  hautement.  dUt  la  part 
In.mense  de  gloire  qu'il  s'est  acquise  ,en   celte  occasion   dl- 


vous  avez  fait  pour  mol  plus  que  votre  devoir,  et,  si  Sa 
Majesté  daigne  à  présent  m'accoider,  comme  première  ré- 
compense, la  faveur  d'une  minute  d'entietien  particulier  . 

—  Plus  tard,  monsieur,  plus  tard,  je  no  dis  pas  non. 
reprit  vivement  Henri  II  ;  mais,  pour  linstant,  la  chose  est 
impossible. 

—  Impossible  !  s'écria   douloureusement   Gabriel. 

—  Et  pourcpioi  impossible,  sire!  interrompit  paisil)Ument 
Liiane.  à  la  grande  surprise  et  de  Galiriel  et  du  roi  lui- 
même. 


s'inclina  dc'\ant  le  roi. 


miniier  dautani,  ou  même   rendre   tout  à   fait    illusoire   la 
mienne. 
Et.   se   tournant    vers  Gabriel,    le   brave  amiral   ajouta: 

—  Est-ce  ainsi  qu'il  fallait  parler,  ami  !  Al-jc  rempli  à 
vctre  gré  mes  eiigasTemens,   et   êtes-vous  content    de   mol? 

—  Oli  !  je  vous  remercie  et  je  vous  bénis,  monsieur  I  ami- 
ral, pour  tant  de  loyauté  et  de  vertu,  dit  Gabriel  ému  en 
.serrant  les  mains  de  Coligny.  Je  n'attendais  pas  moins  de 
vous  Mais  comptez  .sur  moi,  je  vous  prie,  comme  sur  votre 
éternel  obligé.  Oui,  de  cette  heure,  votre  créancier  est 
devenu  votre  débiteur,  et  se  souviendra  de  sa  dette,  je  vous 
le  Jure. 

l'endant  ce  temps,  le  roi,  les  .sourcils  froncés  et  les  yeux 
baissés  a  terre,  frappait  impatiemment  du  pied  le  parquet 
e:   semblait   luofondémcnt- contrarié. 

Le  connétable  s'était  peu  à  peu  rapproché  de  madame 
de  Poitiers  et  échangeait  avec  elle  queUiues  paroles  à  voix 
basse. 

Ils  parureiit  s'être  arrêtés  à  une  détermination,  car  Diane 
se  mit  à  sourire  ;  et  ce  féminin  et  diaboliijue  sourire  fit 
frémir  Gabriel,  qui  en  ce  moment  portait  par  hasard  ses 
yeux  du  coté  de  la  belle  duchesse. 

Cependant   Gabriel   tiouva    la   force  d'ajouter  : 

—  .le  ne  vmis  r. -titans  (.lo^    inainiMOHtii     tnon^i*  iir  !  'itnir:!!  ; 


—  Quoi!  madame,  Ijalbutia  Henri,  vous  pensez';... 

—  .7e  pense,  sire,  que  ce  qu  11  y  a  de  plus  pressé  pour 
un  roi.  c'est  de  rendre  ;i  chacun  de  ses  sujets  ce  qui  lui 
est  dû.  Or.  votre  dette  envers  monsieur  le  vicomte  diOx- 
mès  est  des  plus  légitimes  et  des  plus  sacrées,  ce  me  semble. 

—  Sans  doute,  sans  doute,  dit  Henri,  qui  clierchait  à  lire 
dans  les  yeux  de  sa  maitresse.  et  je  veux... 

—  Entendre  monsieur  d  Exmôs  sur-le-clïamp,  reprit  Diane  ; 
c'est   bien.  sire,  c'est  justice. 

—  Mats  Sa  Majesté  sait,  dit  Gabriel  de  plus  en  plus  stu- 
péfait, que  j'ai   besoin  de  lui   parler  ser.i  : 

—  Monsieur  de  Montmorency  se  retirait  comme  vous  en- 
triez, monsieur,  reprit  madame  de  Poitiers.  Quant  à  mon- 
sieur l'amiral,  vous  avez  pris  vous-même  la  peine  de  lui 
dire  que  vous  ne  le  reteniez  plus.  Pour  moi.  qui  ai  été 
témoin  de  l'engagement  contracté  par  le  roi  envers  vous, 
et  qui  saurais  même,  s'il  le  fallait,  en  rai)peler  â  Sa  Majesté 
les  termes  précis,  vous  me  permettrez  de  demeurer  peut- 
être  ? 

—  Assurément,  madame,  je  vous  le  demande,  murmura 
Gabriel. 

—  Nous  prenons  congé,  mon  neveu  et  moi,  de  Sa  Majesié 
et  de  vous,  madame,  dit  .Montmorency. 

]f  |i)    ;i    (H;iiie     on    v  jm  1  iii:i  ni    (le\--fit    elle,  un  siirn"  d  en- 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTHE 


coui-agement  dont  elle  ne  paraissait  pourtant  pas  avoir 
tesoin. 

De  son  côté,  Coligny  osa  serrer  la  main  de  Gabriel  ;  puis 
11  sortit  sur  les  pas  de  son  oncle. 

Le  rui  et  la  favorite  restèrent  seuls  avtc  Gabriel,  tout 
épouvanté  de  limprév  le  et  mystérieuse  protection  que  lui 
accordait  la  mère  de  Diane  de  Castro. 


XLVIII 


L  AUTRE   DUNE 


Malgré  sa  rude  puissance  sur  lui-inéme,  Gabriel  ne  put 
empêcher  la  pâleur  de  couvrir  son  visage  et  l'émotion  de 
briser  sa  voix,  quand,  ajacs  une  pau^e,  il  dit  au  roi  : 

—  Sire,  c'est  en  irenjblant,  et  pourtant  avec  une  con- 
fiance profonde  en  votre  royale  promesse,  que  j'ose,  échappé 
d'hier  seulement  de  la  captivité,  rappeler  à  Votre  Majesté 
l'engagement  solennel  quelle  a  ilaig'ié  prendre  envers  moi. 
Le  comte  de  Montgommery  vit  encore,  sire  :  sans  quoi, 
\ous  auriez  arrêté  depuis  longtemps  déj;!  mes  paroles... 

Il  s  arrêta,  la  poitriDe  oppressée.  Le  roi  resta  immobile  et 
muet.  Gabriel  reprit  : 

—  Eh  bien  :  sire,  puisque  le  comte  de  Mnutgnmmery  est 
vivant  encore,  et  que,  d'après  lal'estation  de  monsieur 
1  amiral,  j'ai  prolongé  au  delà  du  terme  fixé  la  résistance 
iiir  Saint-Quentin,  sir:?,  j'ai  dépassé  ma  promesse,  tenez  la 
votre;  sire,  rendez-moi  mon  père! 

—  Monsieur:...  dit  Heini  II  hésitant 

—  Il  regardait  Diane  de  Poitiers,  cîont  le  calme  et  l'assu- 
rance ne   paraissaient   pas  se  troubi  r. 

Le  pas  était  cependant  difficile.  Henri  s  était  habitué  à 
regarder  Gabriel'  comme  mort  ou  prisonnier,  et  n'avait 
l^as  prévu  la  réponse   i  sa  terrible  tleniande. 

Devant  cette  hésitation,  Gabriel  sentait  l'angoisse  lui  ser- 
rer le  cœur. 

—  Sire,  reprit-il  avec  une  sorte  de  désespoir,  il  est  impos- 
sible que  Votre  Majesté  ait  oublié  :  Votre  Jiajesté  certaine- 
ment se  rappelle  ce  -olennel  entretien  ;  elle  se  rappelle  quel 
engagement  j'ai  pris  au  nom  du  prisonnier,  mais  quel  en- 
gagement elle  a  pris  aussi  envers  moi'.' 

Le  roi  fut,  malgré  lui.  saisi  de  la  douleur  et  de  l'effroi 
du  noble  jeune  homme  ;  ses  instincts  généreux  s'éveillè- 
refit  en  lui. 

—  Je  me  souviens  de  tout,  dlt-il  à  Gabriel 

—  Ah  !  sire,  merci  :  s'écria  Gabriel  dont  le  regard  brilla 
de  joie. 

Mais  madame  de  Poitiers  reprit  en  ce  moment  avec  tran- 
quillité : 

—  Sans  doute,  le  roi  se  souvient  de  tout,  'monsieur  d'Ex- 
mès  ;  mais  c'est  vous  qui  me  paraissez  avoir  oublié. 

La  foudre  tombant  à  ses  pieds  .lU  milieu  d'une  belle 
ji'urnée  de  juin  n'eût  pas  davantage  épouvanté  Gabriel. 

—  Comment  :  murmura-t-il,  qu'ai-je  donc  oublié,  ma- 
dame ? 

—  La  moitié  de  votre  tâche,  monsieur,  répondit  Diane. 
Vous  avez  dit  en  effet,  à  .Sa  Majesté,  et  si  ce  ne  sont  pas 
vos  propres  paroles,  c  en  est  du  moins  le  sens;  vous  avez 
liit:  Sire,  pour  racheter  la  liberté  ou  comte  de  Montgom- 
mery. j'arrêterai  l'ennemi  dans  sa  marche  triomphale  vers 
le  centre  de  la  Fran;e. 

—  Eh  bien  :  ne  lai-je  pas  fait,  madame?  demanda  Gabriel 
éiienlu. 

—  Oui.  répondit  DiiUie.  Mais  vous  avez  ajouté:  FA  même, 
s'il  le  l'illnil.  fl'atlaijué  deienaiil  agresseur,  je  m'emparerais 
il'uiie  lies  l'I'iies  dont  l'enneinl  esi  le  iiiailre.  Voilà  ce  que 
vous  avez  dit,  monsieur.  Or.  vous  n'avez  fait,  ce  me  semble, 
que  la  moitié  de  ce  que  vous  aviez  dit.  (Jue  pouvez-vous 
répondre  à  cela?  Vous  avez  maintenu  Saint-Quentin  durant 
un  certain  nombre  de  jours,  c'est  fort  bien,  et  je  ne 
le  nie  pas.  Voilà  la  ville  défendue,  mais  la  ville  prise,  où 
est-elle. 

—  Oh  :  mon  Dieu  :  mon  Dieu  :  put  seulement  dire  (ia- 
briel  anéanti. 

—  Vous  voyez,  reprit  Diane  avec  le  même  sang-froid.  (|ue 
ma  mémoire  est  encore  meilleure  .M  plus  présente  que  la 
vôtre.  Pourtant,  j'espère  que  maintenant,  à  votre  tour, 
vous  vous  souvenez  î 

—  Oui,  c'est  vrai,  je  me. souviens  maintenant  !  s'écria  amè- 
lement  Ciabriel  Mais,  en  disant  cela  je  voulais  dire  seu- 
lement Qu'au  liejoin  je  ferais  l'impossible:  car  prendre  en 
ce  moment  nue  ville  aux  Espagnols  oi:  aux  .Anglais,  est-ce 
possible?  Je  vous  le  demande,  sire?  Votre  Majesté,  en  me 
laissant  partir,  a  tacitement  accepté  la  première  de  mes 
offres,  sans  me  laisser  croire  qu'après  cet  effort  héroïque, 
après  cette  longue  captivité,  jaunis  encore  â  exécuter  la 


seconde.  Sire  :  c'est  à  vous,  à  vous  que  je  m'adresse,  une 
ville  pour  la  liberté  d  un  homme,  n'est-ce  donc  pas  assez  » 
Ne  vous  contenterez-vous  pas  dune  rançon  pareille?  et 
faudra-t-11  que,  sur  une  parole  en  lair  échappée  à  mon 
exaltation,  on  m'impose  à  moi,  pauvre  Hercule  Immain, 
une  autre  tâche  cent  fois  plus  rude  que  la  première,  et 
même,  cela  se  comprend,  sire,  irréalisable. 

Le  roi  fit  un  mouvement  pour  parler  ;  mais  la  grande  séné- 
chale  se  hâta  de  le  prévenir. 

—  Est-il  donc  plus  facile  et  plus  réalisable,  dit-elle,  y  a- 
t-il  donc  moins  de  danger  et  de  folie,  malgré  vos  pro- 
messes, à  rendre  à  la  liberté  un  redoutable  captif,  un  cri- 
minel de  lè.«e-majestè  î  Pour  obtenir  1  impossible,  vous 
avez  offert  l'impossible,  monsieur  d'Exmès  ;  mais  il  "n'est 
pas  juste  que  vous  exigiez  l'accomplissement  de  la  parole 
du  roi,  quand  vous  n'avez  pas  tenu  jisquau  bout  la  vôtre. 
Les  devoirs  d  un  souverain  ne  sont  pas  moins  graves  que 
ceux  d'un  fils  ;  d'immenses  et  surliuir.ains  services  rendus 
à  l'Etat  pouiraient  seuls  excuser  l'extrémité  qui  ferait  im- 
poser silence  par  Sa  Majesté  aux  lois  de  l'Etat.  Vous  avez  à 
sauver  votre  père,  soit  ;  mais  le  roi  a  la  France  à  garder. 

Et,  d'un  regard  expressif  commentmt  ses  paroles,  Diane 
rappelait  deux  fois  à  Henri  quels  risques  il  y  avait  à  laisser 
s  irtir  de  la  tombe  le  vieux  comte  de  Montgommery  et  son 
secret. 

Aussi,  lorsque  Gabriel,  tentant  un  dernier  effort,  s'écria 
en  étendant  les  mains  vers  le  roi  : 

—  Sire,  c'est  à  vous,  c'est  à  votre  équité,  c'est  à  votre 
clémence  même  que  j'en  appelle:  Sire,  plus  tard,  avec 
l'aidi  du  temps  et  des  circonstances,  .je  m'engage  encore  â 
rendre  â  la  patrie  celte  ville,  ou  à  moi;rir  a  la  tâche.  Mais 
en  attendant,  .sire,  faites,  de  grâce,  'pie  je  voie  mon  père  : 

Henri,  conseillé  par  le  regard  fixe  et  par  toute  l'attitude 
de  Diane,  répondit  en  affermissant   ïâ  voix  ; 

—  Tenez  votre  promesse  jusqu'au  bout,  monsieur,  et  Je 
jure  Dieu  qu'alors,  mais  alors  «eulament.  je  remplirai  la 
mienne.  Ma  parole  ne  vaut  qu'autant  que  la  vôtre. 

—  C  est    voire  deruier  mol.   sire?   dit   Cîabriel. 

—  C'est    mon    dernier   mot. 

Gabriel  courba  un  moment  la  1ère,  écrasé,  vaincu  et 
tout  frémissant  de  cette  terrible  défaite. 

iln   une  minute  il  remu;i   un   monde   de  pensées. 

il  se  vengerait  de  ce  roi  ingrat  et  de  celte  femme  perfide  : 
fl  se  jetterait  dans  les  rangs  des  réformés  !  11  remplirait  la 
destinée  des  Jlonîgommery  !  il  frapperait  mortellement 
Henri,  comme  Henri  r.vait  frappé  le  vieux  comte  :  11  ferait 
renvoyer  Diane  de  Poitiers  lionteuse  et  sans  honneurs!  Ce 
serait  là  désormais  le  but  unique  de  sa  volonté  et  de  sa  vie, 
et  ce  but.  quelque  éloigné  et  invrai.-emblable  qu'il  parfit 
pour  un  simple  gentilhomme,  il  saurait  l'aiteindre  à  la  fin  : 

Mais  quoi  :  son  père,  pendant  ce  temps,  serait  mort 
vingt  fois:  Le  venger  était  bien,  le  sauver  était  mieux. 
Dans  sa  position,  prendre  une  ville  n'était  pas  plus  difficile 
l'eut-ètre  que  de  punir,  un' roi.  Seulement,  ce  but-là  était 
saint  et  glorieux,  et   lautre  criminel  el  impie: 

.\vee  l'un  il  perdait  Diane  de  Castro  à  jamais;  avec  l'au- 
tre, qui  sait  s  il  ne  la  gagnerait  pas!  » 

Tous  les  êvénemens  qui  s'éiaieot  accomplis  depuis  la 
prise  de  Saint-Quentin  passèrent  devant  les  yeux  de  Ga- 
briel comme  un  éclair 

En  dix  lois  moins  de  temps  que  nous  n'en  mettons  à 
écrire  tout  ceci,  l'âme  vaillante  et  to:ijours  prête  du  jeune 
îicmme  s'était  relevée.  H  avait  arrêté  une  résolution,  conçu 
un  plan,  entrevu  une  isHte. 

Le  roi  et  sa  maîtresse  le  virent  avec  étonnement,  et 
presque  avec  effroi,  redresser  son  front  pâle,  mais  calme. 

—  Soit  :  dit-il  seulement. 

—  Vous  vous  résignez?   reprit   Henri. 

—  Je  me  décide,  répondit  Gabriel. 

—  Comment?    expliquez  vous  :   dit    ic   roi 

—  Ecoulez-moi.  sire  L'eni reprise  pai  laquelle  Je  tente- 
rais de  vous  rendre  une  ville  pour  celle  que  les  Espagnols 
Vous  ont  occupée,  vous  paraîtrait  désespérée,  impossible, 
insensée,  n'est-ce  pas?  Soyez  de  bonne  foi.  sire,  et  vous 
aussi,  madame,  c'est  ainsi  qu'au  fond  vous  la  jugiez' 

—  C'est  vrai,  répondit   lleuri. 

—  Je  le  crains,   ajouta  Diane. 

—  Selon  toutes  les  probabilités,  poursuivit  Gabriel,  cette 
tentative  me  coûterait  la  vie.  sans  produire  d'autres  résul- 
tats que  de  me  faire  ptsser  pour  un  foc  ridicule. 

—  Ce  n'est  pas  moi  qui  vous  l'ai   proposée,  dit  le  roi. 

—  Et  il  sera  sage  sanï  doute  d'y  renoncer,  reprit  Diane. 

—  Je  vous  ai  dit  pourtant  que  j'y  étais  déiermii  é.  dit 
Gabriel. 

Henri  et  Diane  ne  purent  retenir  un  mouvement  d'admi- 
ration 

—  Oh  :  prenez  garde  :  s'écria  le  roi 

—  A  quoi:  à  ma  vie?  reprit  en  ri.ant  tout  haut  Gabriel, 
il  y  a  longtemps  que  j'en  ai  fait  le  sacrifice.  Seulement,  sire. 
pas  de  malentendu  ei  de  faux-fuyant  cette  fois.  Les  termes 
du  marché  que  nous  concluons  enserniile  devant  Dieu  «ont 


f 


i 


LES  DEUX  DIAM-: 


8'J 


clairs  et  nets  ;i  présent.  Moi.  Gabriel,  vicomte  <1  Exmès,  vi- 
comte de  Monigommery.  je  feivii  de  telle  sorte  que,  par 
moi.  une  ville  actuellement  au  pouvoir  des  Espagnols  ou 
des  Anglais,  tombera  au  vôtre.  Cette  ville  ne  sera  pas  une 
bioiiipie  ini  une  bourgade,  mais  m\3  place  forte  aussi  Im- 
portante que  vous  i>uissiez  la  souhaiter.  Pas  d'ambiguïté 
là-dedan>.  je  pense  l 

—  Non  \Taiment.  dit  le  roi  ti'oubli?. 

—  Mais  aussi,  reprit  Gabriel,  vous,  do  votre  rùlé.  Henri  II, 
roi  de  France,  vous  vous  engagez  à  ouvrir,  à  ma  première 
réquisition,  le  cachot  (le  mon  père,  ft  à  me  rendre  le  comte 
de  Monigommery.  Vous  vous  y  engagez?  c'est  dit'? 

Le  roi  vit  le  sourire  d'incrédulité  de  Diane  et  dit  : 
"  Je  m'y  engage. 

—  Merci,  Votre  .Majesté  :  Jlais  ce  n'est  pas  tout  :  vous  pou- 
vez bien  accorder  une  garantie  de  plus  a  ce  pauvre  insensé 
qui  se  jette  les  yeu.x  ouverts  dans  l'abîme.  11  faut  être  indul- 
gent pour  ceux  (|ui  vont  mourir.  Jl  ne  vous  demande 
pa'i  d'écrit  signé  qui  puisse  vous  compromet  ire.  vous  me 
lefuseriez  sans  doute.  Mais  voici  là  une  Bible-  Sire,  posez 
dessus  votre  main  l'oyale  et  jurez  ce  serment  :  «  En  échan,ge 
dune  ville  de  premier  ordre  que  je  devrai  au  seul  Gabriel 
de  Monigommery.  je  m'engage  sur  les  saints  livres  à  rendre 
au  vicomte  d'Exraès  la  liberté  de  son  père,  et  déclare 
d'avance,  si  je  viole  ce  serment,  ledit  \icomte  dégagé  envers 
moi  et  les  miens  de  toute  fidélité  :  dis  que  tout  ce  (ju'il 
tera  pour  punir  le  parjure  sera  bien  lait,  et  l'absous  devant 
les  lionimes  et  devant  Dieu,  fut-ce  d'un  crime  sur  ma  per- 
s  mne.   »  Jurez  ce  sernient-lâ.  sire. 

—  De  quel  droit  me  le  demandez-vous?  reprit  Henri 

—  Je  vous  l'ai  dit.  sire,  du  droit  de  celui  qui  va  mourir. 

Le  roi  hésitait  encore  .  Mais  la  duchesse,  avec  son  dédai- 
gneux sourire,  lui  faisait  signe  qu'il  pouvait  bien  s'engager 
sans  crainte. 

En  effet,  elle  pensait  que.  pour  le  coup.  Gabriel  avait 
tout  à  .'ait  perdu  la  raison,  et  haussait  les  épaules  de  pitié. 

—  Allons  :  je  consens,  dit  Henri  avec  un  ei;ti"ainement 
fa'tal. 

Et  il  répéta,  la  main  sur  l'Evangile,  la  formule  de  ser- 
ment que  lui  dicta  Gal)riel. 

--  Au  moins,  dit  le  jeune  homme  qi.and  le  roi  eut  fini. 
cela  suffirait  pour  m'éiargner  tout  remords.  I,e  témoin  de 
notre  nouveau  marché,  ce  n'est  plus  seulement  madame, 
c'est  Dieu.  Maintenant,  je  n'ai  plus  de  temps  à  perdre. 
Adieu,  sire.  Dans  deux  mois  d'ici  je  serai  mort,  ou  j  cm- 
br.TSîerai   mon  père. 

Il  s'inclina  devant  le  roi  et  la  duchesse,  et  sortit  précipi- 
tamment. 

Henri,  malgré  lui.  resta  un  moment  sérieux  et  pensif, 
mais  Diane  éclata  de  rire. 

—  .Mlons  '.  vous  ne  riez  pas.  sire  !  dit-elle.  Vous  voyez  bien 
nue  ce  fou  est  perdu,  et  que  son  père  mourra' en  prison. 
Vous  pouvez  rire,   allez  !  sire. 

—  Ainsi  fais-je,  dit  le  roi  en  riant. 


XLIX 

l'XE    GRANDE   IDÉE  POl  R   l'N    CR.4ND   HOMME 


Le  duc  de  Guise,  depuis  qu'il  portait  le  titre  de  lieute- 
nant général  du  royaume,  occupait  un  logement  dans  le 
Louvre  même.  C'était  maintenant  dans  le  château  des  rois 
de  EraiH  e  que  dormait,  ou  plutôt  i|ue  veUlait.  chaque  nuit, 
1  ambitieux  chef  de  la  maison  de  Lorraine. 

iVuels  rêves  rêvait-il  tout  éveillé  sous  ces  lamljris  peuplés 
de  Chimères!  N'avaient-ils  pas  fait  bien  du  chemin,  ses 
songes,  depuis  le  jour  oit  il  confiait  â  CJahriel  sous  sa  tente 
de  Civitella  ses  projets  sur  le  trône  de  Naplfs?  s'en  conten- 
terait-il à  présent  ?  l'hôte  de  la  maison  royale  ne  se  disait- 
il  pas  dès  lors  qu'il  en  pourrait  bien  devenir  le  maître?  ne 
sentait-il  pas  déjà  vaguement  autour  de  ses  tempes  le 
contact  d'une  couronne?  ne  regardait-il  pas  avec  un  sourire 
de  complaisance  sa  bonne  épée.  qui.  plus  sûre  que  la  ba- 
gtiette  d'un  magicien,  pouvait  transformer  son  espérance 
en  réalité? 

H  est  permis  de  supposer  que,  même  à  cette  époque,  Fran- 
çois de  Lorraine  nourrissait  de  telles  pensées.  Voyez  !  le 
roi  lui-même,  en  l'appelant  à  .son  secours  dans  sa  détresse. 
n'autorisait-il  point  ses  ambitions  les  plus  audacieuses? 
Lui  confier  le  salut  de  la  France  dans  cette  passe  désespérée, 
c'élail  le  reconnaître  le  premier  capitaine  du  temps!  Fran- 
çois I^r  n'eilt  pas  agi  avec  celte  modestie  !  11  eût  saisi  son 
épée  de  Marlgnan.  Mais  Henri  If.  quoique  personnellement 
fort  brave,  manquait  de  la  volonté  qui  commande  et  de 
la  force  qui   exécute. 

Le  duc  de  Gtiise  se  disait  tout  cela,  mais  il  se  disait  aussl^  j 
qi>  il  ne  suffisait  pas  de  se  Justifier  à  soi-même  ces  esiioirs'J. 
téméraires,   il  fallait  les  justifier  aux   yeux  de  la  France  ;   T 


il  fallaic.  par  des  services  éclalans,  par  des  succès  signalés, 
acheter  ses  droits  et  conquérir  .s,a  destinée. 

L'heureux  général.  c|ui  avait  eu  la  chance  d'arrêter  à 
Metz  la  seconde  invasion  du  grand  empereur  Charles-Quint, 
sentait  bien  pourtant  qu'il  n'avait  pas  encore  assez  fait 
pour  tout  oser,  truand  bien  même,  à  cette  heure,  il  repous- 
serait de  nouveau  jusqu'à  la  frontière  les  Esiiagnols  et  les 
Anglais,  ce  n'était  pas  assez  non  plus.  Pour  <iue  la  France 
se  donnât  ou  se  laissât  prendre,  il  ne  fallait  pas  seulement 
réparer  ses  défaites,   il   fallait  lui  remporter  des  victoires. 

Telles  étaient  les  réflexions  qui  occupaient  d'ordinaire 
le  grand  esprit  du  duc  de  Guise,  depuis  son  retour  d'Italie. 

Il  se  les  répétait  ce  jour  même  où  Gabriel  de  Monigom- 
mery concluait  avec  Henri  II  son  nouveau  pacte  insensé 
et  sublime. 

Seul  dans  sa  chambre,  François  de  Guise,  debout  à  la 
fenêtre,  regardait  sans  voir  dans  la  cour,  et  tambourinait 
machinalement   tles  doigts  contre   la  vitre. 

ITn  de  ses  gens  gratta  à  la  pprte  avec  discrétion,  et.  en- 
trant sur  la  permission  du  duc,  lui  annonça  le  vicomte 
d'Exmès. 

—  Le  vicomte  d'Exmès  !  dit  le  duc  de  Guise  qui  avait  la 
mémoire  de  César,  et  qui  d'ailleurs  avait  de  bonnes  raisons 
pour  se  rappeler  Gabriel.  Le  vicomte  d'Exmès  !  mon  jeune 
compagnon  d'armes  de  Metz,  de  Renty  et  de  Valenza  !  Faites 
entrer,   Tliibault.    faites  entrer   sur-le-champ. 

Le  valet  s'inclina  et  sortit  pour  Introduire  Gabriel. 

Notre  héros  (nous  avons  bien  lo  droit  de  lui  donner  ce 
nom),  notre  héros  n'avait  pas  hésité.  Avec  cet  instinct  qui 
illumine  l'ànie  aux  heures  de  crise,  et  qui.  s'il  éclaire  tout 
l3  cours  ordinaire  de  l'existence,  s  appelle  le  génie,  Gabriel, 
en  quittant  le  roi.  comme  s'il  eût  pressenti  les  secrètes 
pensées  que  caressait  dans  le  moment  même  le  duc  de  Guise, 
s'était  rendu  tout  droit  au  logement  du  lieutenant  géné- 
ral  du   royaume. 

C'était  peut-être  le  seul  homme  vivant  qui  dût  le  com- 
prendre et  qui  pût  l'aider. 

Gabriel,  d'ailleurs,  eut  lieu  d'être  touché  de  l'accueil  que 
lui  fit  son  ancien  général. 

Le  duc  de  Guise  vint  au  devant  de  lui  jusqu'à  la  porte, 
et  le  serr.i  dans  ses  bras. 

—  Ah  !  c'est  vous  enfin,  mon  vaillant  !  lui  dit-il  avec 
effusion.  D'où  arrivez-vous?  qu'êteS-voiis  devenu  depuis 
Saint-t^uentin  ?  (^ue  j'ai  souvent  peusé  à  vous  et  parlé  de 
vous,  Gabriel  ! 

—  Vraiment,  monseigneur,  j'aurais  gardé  dans  votre  sou- 
venir quelque  place? 

—  Pardieu  !  il  le  demande  !  s'écria  le  duc.  Aussi  bien 
n'avez-vous  pas  des  façons  à  vous  de  vous  rappeler  aux 
gens?  Coligny,  qui  vaut  mieux  a  lui  tout  seul  que  tous  les 
Montmorency  ensemble,  m'a  raconté  (quolqu'à  mots  cou- 
verts, je  ne  sais  pourquoi)  une  p.artie  de  vos  exploits  là-bas, 
à  Saint-Quentin  :  et  encore  il  m'en  taisait,  à  ce  qu'il  disait, 
la  meilleure  moitié. 

—  J  en  ai  trop  peu  fait,  pourtant!  dit  en  souriant  triste- 
ment Gabriel. 

—  .■\mljitieux.   reiirit  le   duc. 

—  Pien  ambitieux,  en  effet  !  dit  Gabriel  en  secouant  la 
tête   avec  mélancolie. 

—  Mais,  Dieu  merci  !  reprit  le  duc  de  Guise,  vous  voilà 
de  retour?  nous  voilà  réunis,  ami!  et  vous  savez  les  pro- 
jets (pie  nous  faisions  ensemble  en  Italie  !  Ah  !  mon  pau- 
vre Gabriel,  c'est  maintenant  que  la  France  a  plus  que  ja- 
mais besoin  de  votre  bravoure.  .\  quelles  tristes  extrémités 
ils  ont  réduit   la  patrie  ! 

—  Tout  ce  que  je  suis  et  tout  ce  que  je  puis,  dit  Gabriel, 
est  consacré  iî  son  soutien  et  je  n'attends  que  votre  signal, 
monseigneur. 

—  Merci,  ami.  répondit  le  duc.  j'userai  de  l'offre,  soyez- 
en  certain,  et  mon  signal  ne  se  fera  pas  attendre. 

—  Ce  sera  donc  a  moi  à  vous  remercier,  monseigneui'  l 
s'écria    Gabriel. 

—  A  vi'ai  dire  pourtant,  reprit  le  duc  de  Guise,  plus  je 
regarde  autour  de  moi  plus  je  trouve  la  situation  embar- 
rassante et  grave.  J'ai  dû  courir  d'abord  au  plus  pressé, 
organi.-^cr  autour  de  Paris  la  résistance,  présenter  une  ligne 
formidable  de  défense  à  l'ennemi,  arrêter  ses  pi'ogrès  enfin. 
Sfais  ce  ii'est  rien,  cela.  Il  a  Saint-Quentin  !  il  a  le  nord  I 
j!  dois,  je  veux  agir.   Mais  comment?.  . 

U  s'arrêta,  comme  pour  consulter  Gabriel.  11  connaissait 
Il  haute  portée  de  l'esprit  du  Jeune  homme,  et  s'était  en 
plus  d'une  occasion  trouvé  bien  de  ses  avis:  mais,  celte 
fois,  le  vicomte  d'Exmès  se  tut.  observant  lui-même  le  duc 
et  le  laissant  venir,  pour  ainsi  dire. 

François  de  Lorraine  reprit  donc  : 

—  N'accusez  point  ma  lenteur,  ami.  Je  ne  suis  point. 
vous  le  .savez,  de  ceux  qui  hésitent,  mais  je  suis  de  ceux 
qui  réilé'-liissent.  Vous  ne  m'en  blâmerez  pas.  car  vous  êtes 
un  peu  comme  moi.  à  la  fois  résolu  et  prudent.  Et  même, 
ajouta   le   duc,   la    pensée   de   votre  jeune   front   me   semble 

«encore  plus  austère  que   par  le  passé.  Je  n'ose  vous  inter- 


9<> 


ALEKAXDRE  DUMAS  ILLUSTOE 


rcger  sur  vous-même.  Vous  aviez,  je  m'en  souviens,  à  vous 
acquitter  île  graves  devoirs  et  à  découvrir  de  dangereux 
ennemi*  .vuriez-vous  à  déplorer  d'autre.s  mallieurs  in'<? 
ceux  de  la  patrie?  J'en  ai  peur;  car  je  vous  ai  quitté 
sérieux  et  je  vous  retrouTe  triste. 

—  Ne  iiarlons  pas  de  moi,  monseigneur,  je  vous  prie, 
dit  Gabriel.  Parlons  de  la  France,  ce  sera  encore  parler 
de  mol. 

— -  Soit  :  reprit  le  duc  de  Guise.  Je  veux  donc  vous  dire 
,à  cœur  ouvert  ma  pensée  et  mon  souci.  Il  me  semble  que 
ce  qui  serait  actuellement  nécessaire,  ce  serait  de  relever 
par  quelque  coup  d'éclat  le  moral  de  nos  gens  et  notre 
vieille  réputation  de  gloire,  ce  serait  de  mettre  la  défense 
dans  l'attaque,  ce  serait  enfin  de  ne  pas  se  borner  à  remé- 
dier à  nos  revers,  mais  de  les  compenser  par  un  succès. 

—  Cet  svis,  c'est  le  mien,  monseigneur!  s'écria  vivement 
Gabriel,  surpris  et  ravi  d'une  coïncidence  si  favorable  à  ses 
propres  desseins 

—  C'est  votre  avis,  n'est-ce  pas?  reprit  le  duc  de  Guise, 
et  vous  avez  songé  plus  d'une  fois  sans  doute  aux  dangers 
de  notre  France  et  aux  moyens  de  Icn  retirer? 

—  J'y  ai  songé  .souvent  en  effet,  dit   Gabriel. 

—  Eh  bien  !  reprit  François  de  Lorraine,  êtes-vous.  ami. 
plus  avancé  que  mol  ?  .\vez-vous  envisagé  la  difficulté  sé- 
rieuse? Ce  coup  d'éclat,  que  vous  jtigez  comme  moi  néces- 
saire, où,  quand  et  comment  le  tenter? 

—  Monseigneur,  je  crois  le  .savoir. 

—  Se  peut-il  ?  s  écria  le  duc.  Oh  !  parlez,  parlez,  mon 
ami  : 

—  Mon  Dieu!  j'ai  peut-être  déjà  parlé  trop  vite,  dit  Ga- 
briel. La  proposition  ,que  j'ai  à  vous  faire  est  de  celles 
qui  auraient  besoin  sans  doute  de  longues  préiiarations. 
Vous  êtes  très  grand,  monseigneur  :  mais,  c'est  égal  !  la 
chose  que  j'ai  à  tous  dire  pourra  bien  encore  vous  paraître 
à  vous-même  démesurée. 

—  Je  ne  suis  guère  sujet  au  vertige,  dit  le  duc  de  Guise 
en  souriant. 

—  X'importe,  monseigneur,  reprit  le  vicomte  d'E.xmès. 
Au  premier  aspect,  mon  projet,  je  le  crains  et  je  vous  en 
préviens,  va  vous  paraître  étrange.  Insensée  irréalisable 
même  !  11  n'est  cependant  que  difficile  et  périlleux. 

—  Mais  c'est  un  attrait  de  plus,  cela  !  dit  François  de 
Lorraine. 

—  .\iiisi.  continua  Gabriel,  il  est  convenu,  monseigneur, 
que  vous  ne  vous  en  eflraierez  pas  d'abord.  Il  y  aura,  je 
I;  répète,  de  grands  risques  à  courir.  Mais  les  moyens  de 
réussite  sont  en  mon  pouvoir,  et  quand  je  vous  les  aurai 
développés,   vous   en   conviendrez   vous-même. 

—  S'il  en  est  ainsi,  parlez  donc,  Gabriel,  dit  le  duc.  Mais, 
ajouta-t-il  avec  impatience,  qui  vient  nous  interrompre  en- 
core? Est-ce  vous  qui  frappez,  Thibault? 

—  Oui,  monseigneur,  dit  le  valet  survenant.  Monseigneur 
m'avait  ordonné  de  l'avertir  quand  il  serait  l'heure  du 
conseil,  et  voilà  deux  heures  qui  sonnent,  monsieur  de 
.Saini-Remy  et  ces  messieurs  vont  venir  dans  l'instant  pren- 
dre monseigneur. 

—  C'est  vrai,  c'est  vrai,  reprit  le  duc  de  Guise.  Il  y  a 
conseil  tout  à  l'heure,  et  conseil  important.  Il  est  Indis- 
pensable que  j'y  assiste.  C'est  bien.  Thibault,  laissez-nous. 
Vous  Introduirez  ces  messieurs  quand  ils  arriveront.  Vous 
voyez,  Gabriel,  que  mon  devoir  va  m'appeler  pi-ès  du  roi. 
Mais,  en  attendant  que  vous  puissiez  ce  soir  me  développer 
à  loisir  votre  dessein,  qui  doit  être  grand  puisqu'il  est 
de  vous,  satisfaites  brièvement,  je  vous  en  supplie,  ma  cu- 
riosité et  mon  impatience.  En  deux  mots.  Gabriel,  que 
prétendriez-vous  faire  ? 

—  En  deux  mots,  monseigneur,  prendre  Calais,  dit  tran- 
quillement Gabriel. 

—  Prendre  Calais  !  s'écria  le  duc  de  Guise  eu  reculant 
de  surprise. 

—  Vous  oubliez,  monseigneur,  reprit  Gabriel  avec  le  même 
sang-froid,  que  vous  aviez  promis  de  ne  pas  vous  effrayer 
de  la  première  Impression, 

—  Oh  !  mais  y  avez-vous  songé  aussi?  dit  le  duc.  Prendre 
Calais  défendu  par  une  garnison  formidable,  par  des  rem- 
parts imprenables,  par  la  mer!  Calais  au  pouvoir  de  l'An- 
gleterre depuis  plus  de  deux  siècles  I  Calais  gardé  comme 
on  garde  la  clef  de  la  France  quand  on  la  tient  :  J'aime 
ce  qui  est  audacieux.  Mais  ceci  ne  serait-Il  pas  téméraire? 

—  Oui,  monseigneur,  répondit  Gabriel.  Mais  c'est  juste- 
ment parce  que  l'entreprise  est  téméraire,  c'est  parce  qu'on 
ne  peut  même  en  concevoir  la  pen.<ée  ou  le  soupçon,  qu'elle 
a  des  chances  meilleures  de  réussite. 

—  C  est  possible,  au    fait,    dit  le  duc  rêvant. 

—  Quand  vous  m'aurez  entendu,  monseigneur,  vous  direz  : 
C'est  certain  1  La  conduite  à  tenir  esi  marquée  d'avance  : 
garder  le  plus  absolu  secret,  donner  le  change  à  l'ennemi 
lar  quelque  fausse  manœuiTe.  et  arriver  devant  la  ville  à 
1  improviste.  En  ciuinze  jours.  Calais  sera  à  nous. 

—  Mii-     ',a,.,,,   vivement  le  duc  de  Guise,  ces   Indications 


I   générales  ne  suffisent  pas.  Votre  plan.  Gabriel,   vous  avez 
un  plan  ? 

—  Oui.  monseigneur,   il  est  simple  et   sûr... 

Gabriel  n'eut  pas  le  temps  d'achever.  En  ce  moment,  la 
porte  s'ouvrit,  et  le  comte  de  Saint-Eemy  entra,  suivi  de 
nombre  de  seigneurs  attachés  à  la  fortune  des  Guise. 

—  Sa  Majesté  attend  au  conseil  monseigneur  le  lieute- 
nant général  du  royaume,  dit  Saint-Remy. 

—  Je  suis  à  vous,  messieurs,  reprit  le  duc  de  Guise  en 
sjiluant   les  arrlvans. 

Puis,  revenant  rapidement  à  Gabriel,  Il  lui  dit  â  voix 
basse  : 

—  Il  faut.  TOUS  le  voyez,  que  je  vovs  quitte,  ami.  Jlais 
l'idée  iaouie  et  magnifique  que  vous  venez  de  jeter  dans 
mon  esprit  ne  me  quittera  pas  de  la  journée,  je  vous  en 
réponds  :  Si  vraiment  vous  croyez  un  tel  prodige  exécuta- 
ble, je  me  sens  digne  de  vous  comprendre.  Pouvez-Tous 
revenir  ici  ce  soir  à  huit  heures?  nous  aurons  à  nous  toute 
la  nuit,  et  nous  ne  serons  plus  interrompus. 

—  A  huit  heures,  je  serai  exact,  dit  Gabriel,  et  j'emploie- 
rai bien  mon  temps  d'ici  là. 

—  Je  ferai  observer  à  monseigneur,  dit  le  comte  de  Saint- 
Remy.  qu'il  est  maintenant  plus  de  deux  lieures. 

—  Me  voici  !  me  voici  :  répondit  le  duc. 

Il  fit  quelques  pas  pour  sortir,  puis  se  retourna  vers  Ga- 
briel, le  regarda,  et  se  rapprochant  encore  de  lui.  comme 
pour  s'assurer  de  nouveau  qu'il  avait  bien  entendu  :  ■ 

—  Prendre  Calais?  répéta-t-il  tout  bas  avec  une  sorte  d'in- 
terrogation. 

Et  Ciabriel.  inclinant  affirmativement  la  tête,  de  répondre 
avec  son  sourire  doux  et  calme  : 

—  Prendre  Calais. 

Le  duc  de  Guise  sortit,  et  le  vicomte  d'Exmès  quitta  der- 
rière lui  le  Louvre 


DIVERS    PROFILS    CE    GENS    D'ÉPEE 

.Moyse  guettait  avec  angoisse  le  retour  de  Gabriel  ,i  1.' 
fenêtre  basse  de  l'hôtel.  Quand  elle  r.apercut  enfin,  elle 
leva  au  ciel  ses  yeux  pleins  de  larmes,  larmes  de  bonheur 
et  de  gratitude,  cette  fois. 

Puis  elle  courut  elle-même  ouvrir  la  porte  à  son  maître 
bien-airaé. 

—  Dieu  soit  béni  !  je  vous  revois,  monseigneur,  s'écrla- 
t-elle    Vous  sortez  du  Louvre  ?  vous  avez  vu  le  roi  ? 

—  Je  l'ai  vu,  répondit  Gabriel. 

—  Eli  bien  ? 

—  Eh   bien  !  ma  bonne  nourrice,   il  faut  encore  ,atteiicl!i> 

—  Attendre  encore  :  répéta  Aloyse  en  joignant  les  mains 
Sainte  A'Ierge  !  c'est  pourtant  bien  triste,  et  bien  difficile 
d'attendre. 

—  Ce  serait  impcssible.  dit  Gabriel,  si,  en  attendant.  Je 
ti'aglssais  pas.  Mais  j'agirai.  Dieu  merci:  je  pourrai  me 
distraire  de  la  route  en  regardant  le  but.  /■ 

Il  entra  dans  la  salle  et  jeta  son  manteau  sur  le  dossier 
d'un  fauteuil. 

Il  n'apercevait  pas  Martin-Guerre  assis  dans  un  coin  et 
plongé  dans  des  réflexions  profondes. 

—  Eli  bien.  Martin,  eh  bien,  paresseux  :  cria  dame  Alo>'se 
à  l'écuyer.  vous  ne  venez  seulement  pas  aider  monseigneur 
à   se   liéharrasser   de  son   manteau  î 

—  Oh  :  pai'don  :  pardon  !  fit  Martin  en  s'éveillant  de  n 
rêverie  et  en  se  levant  précipitamment. 

—  C'est    bon.    Martin,    ne    te    dérange    pas,    dit    Gabriel 
.Moyse.    je    ne    veux   pas    que    tu    tourmentes   mon    pauvre 
Martin  :  son  zèle  et  son  dévouement  me  sont  eu  ce  moment 
plus  que  jamais  nécessaires,  et  j'ai  à  m'eutendre  avec  lui 
de  choses  graves. 

Tout  désir  dit  vicomte  d'Exmès  était  sacré  pour  Aloy«e. 
Elle  favorisa  l'écuyer  rentré  en  grâce  de  son  plus  aimable 
sourire,  et  sortit  discrètement,  pour  laisser  Gabriel  plus  li- 
bre de  l'entretenir. 

—  Ca.  Martin,  dit  celui-ci  quand  ils  furent  seuls,  que 
faisais  tu  donc  là,  de  fait?  et  sur  quel  sujet  méditals-tu  si 
gravemem  ? 

—  Monseigneur,  répondit  Martin-Guerre,  je  me  creusais, 
s'il  TOUS  plait.  la  cervelle  pour  deviner  un  peu  l'énigme  de 
l'homme  de  ce  matin. 

■—  Eh  bien,  l'as-tu  trouvée  î  reprit  Gabriel  en  souriant. 

—  Très  peu.  hélas:  munseigueur.  SU  faut  voua  l'avouir. 
J'ai  beau  m'écarqulUer  les  yeux,  je  ne  vois  absolument  que 
la  nuit  noire. 

—  Mais  je  t'ai  annoncé,  mol,  Martin,  que  je  croyais  voir 
autre  chose. 

—  En  effet,  monseigneur,  mais  quoi?  c'est  ce  que  je  me 
tue  à  cherclier. 

—  Le  moment  n'est  pas  venu  de  te  le  dire,  repri^  Gabriel 
Ecoute:  tu  m'es  dévoué.  Martin? 

—  Est-ce  une  question  que  fait  monseigneur? 


I 


Llf:i|«  DEUX  DIANE 


91 


—  Non,  Mai'tiii.-c'-est  ton  éloge.  J'invoiiue  ce  iléToiiomeut 
ityiii  je  pai-le.  11  faut,  pour  .uu  temps,  t  oubliei-  toi-même, 
oublier  l'ombie  qu'il  y  a  sui-  ta  vie  et  que  nous  dissipe- 
iniis  iilus  taiii,  je  te  le  promets.  Mais  à  prtseiit.  j'ai  besoin 
de  toi.  Martiu. 

—  Ali  :  tant. mieux  :  tant  mieu.\  :  taut  mieux  :  s'éci-ia  Mar- 
liii-Guerie 

—  Mais  enîenilons-nous' bieu.  reprit  Gabriel.  J'ai  besoin 
(le  toi  tout  entier,  de  toute  ta  vie,  de  tout  ton  courage,  veux- 
tu  te  lier  à  moi.  ajourner  tes  inquiétudes  personnelles  et  te 
donner  à  ma  seule  fortune  ? 

—  Si  je  le  veux  :  s'écria  Martiu.  Mais,  monseigneur,  c'est 
mon  devoir,  et  qui  plus  est,  mon  plaisir.  P.ir  saint  Martiu  : 
je  n'ai  été  que  trop  longtemps  séparé  de  v.ius  :  je  veux 
réparer  les  jours  perdus,  grOle  et  tempête  :  Quand  il  y 
aurait  des  légions  de  Martin-Guerre  à  mes  trousses,  soyez 
tranquille,  monseigneur,  je  m'en  moquerai  entièrement.  Dés 
(lue  vous  serez  là,  devant  moi;  je  ue  verrai  que  vous  au 
monde. 

—  ISrave  cœur:  dit  Gabriel.  Kéflécliis  pourtant.  Jlartin, 
que  reiitrei>rise  oit  Je  te  demande  de  l'engager  est  pleine 
de  dangers  et  d'abiracs. 

—  Baste  !  ou  saute  par-dessus:  dit  Martin  en  faisant  cla- 
quer ses  doigts  avec  insouciance. 

—  Nous  jouerons  cent  fois  nos  existences,  Martin. 

—  Tant  vaut   l'enjeu,   tant  vaut  la  partie,  monseigneur  ! 

—  Mais  cette  partie  terrible,  une  fois  qu'elle  sera  engagée, 
ami,  U  ne  nous  sera  plus  permis  de  la  quitter. 

—  Ou  est  beau  joueur  ou  ou  ne  lest  pas,  reprit  flère- 
inent  l'écuyer. 

—  X'imijorte  :  dit  Gabriel,  malgré  toute  ta  résolution,  tu 
ne  prévois  pas  les  chances  redoutables  et  étranges  que 
comporte  la  lutte  surhumaine  dans  laquelle  je  vais  te  con- 
duire :  et  tant  d'efforts  resteront  peut-être,  songes-y  bien, 
,>-ans  récompense  :  Martin,  pense  à  ceci  :  le  plan  qu'il  me 
faut  accomplir,  quand  je  l'envisage,  il  me  fait  peur  à  moi- 
même. 

—  Bon  ;  les  périls  et  moi  nous  nous  connaissons,  dit  Jlar- 
tin  d'un  air  capable,  et  quand  on  a  eu  l'honneur  d'être 
pendu... 

—  ilartln.  reprit  Gabriel,  il  faudra  braver  les  élémens, 
se  réjouir  de  la   tempête,   rire  do  l'impossible  ;... 

—  Nous  rirons  ;  dit  Jlartin-Guerre.  A  vous  parler  fran- 
chement, monseigneur,  depuis  mon  gibet,  les  jours  que  je 
vis  me  paraissent  des  jours  de  grâce,  et  je  ne  vais  pas  chi- 
caner le  bon  nieu  sur  la  portion  de  surplus  qu'il  veut  bien 
m'octroyer.  Ce  que  le  marchand  vous  accorde  par-dessus 
le  marché,  il  ne  faut  pas  le  compter;  sans  quoi,  l'on  est 
un  ingrat  ou  un  sot. 

—  C'est  (lit  alors,  Martin  !  reprit  le  vicomte  d  Exmès,  tu 
partages  mon  sort  et  tu  me  suivras. 

—  Jusqu'en  enfer,  mon-^eigneur  ;  pourvu  toutefois  que 
ce  soit  pour  narguer  Satan  ;  car  on  est  bon  catholique. 

—  Ne  crains  rien  là-dessus,  dit  Gabriel.  Tu  compromet- 
tras peut-être  avec  mol  ton.  salut  dans  ce  monde,  mais  non 
pas  dans  l'autre. 

—  C'est  tout  ce  qu'il  me  faut,  reprit  Martin.  Mais  est-ce 
<iue  monseigneur  n'avait  pas  à  me  demander  autre  chose 
(lue  ma  vie? 

—  Si  vraiment,  dit  Gabriel  en  souriant  de  la  naïveté  hé- 
roïque de  cette  (piestlon  :  si  vraiment.  Martin-Guerre,  il 
faut  encore  que  ttt  me  l'endes  un  .service 

—  De  (ftioi  s'agit-il.  monseigneur  ? 

—  Te  ferais-tu  bon.  reprit  Gabriel,  de  me  chercher  et  de 
me  trouver  le  plus  promptement  possible,  aujourd'hui 
même  s'il  se  pouvait,  une  douzaine  de  compagnons  de  ta 
trempe,  braves,  forts,  hardis.  (lUi  ne  redoutent  ni  le  fer  ni 
le  feu.  qui  sachent  supporter  la  faim  et  la  soif,  le  chaud  et 
le  froid,  (jui  obéissent,  comme  des  anges  et  se  battent  comme 
des  démons?  Cela  se  peut-il? 

—  C'est  selon.  "Seront-ils  bien  payés?  demanda  Martbi 
Guerre. 

—  Une  pièce  d'or  pour  chaque  goutte  de  leur  sang,  dit 
Gabriel.  Ma  fortune  est  la  moindre  chose  que  je  regrette, 
hélas  :  dans  la  pieuse  et  rude  t;\che  i|ue  je  dois  mener  à 
bout. 

—  A  ce  taux-là,  monseigneur,  reprit  l'écuyer,  je  vous  ra- 
masserai en  deux  heures  de  bons  chenapans  qui.  je  vous  en 
réponds,  ne  plaindront  pas  leurs  blessures.  En  France,  et 
surtout  à  Paris,  on  ne  chôme  jamais  de  lurons  pareils. 
Mais   qui   serviront-ils? 

—  Moi-même,  dit  le  vicomte  d'Kxmès.  Ce  n'est  pas  comme 
capitaine  des  gardes,  c'est  comme  volontaire  que  je  vais 
faire  la  campagne  (lu'on  prépare.  11  me  faut  des  gens  'i 
moi. 

—  Oh  :  s'il  en  est  ainsi,  monseigneur,  dit  Martin,  j'ai 
d'abord  sous  la  main,  et  prêts  au  premier  signal,  cinq  ou 
six  de  nos  anciens  gaillards  de  la  guerre  de  Lorraine.  Ils 
Jaunissent»  les  pauvres  diables,  depuis  que  vous  les  avez 
congédié--..  Vont-ils  être  contents  de  retourner  an  feu  avec 
^ous  :  .-Mi;  c'est  pour  vous-même  que  je  vni-   yr-,  •nif.y;  oh: 


bien  alors,  dès  ce  soir,   je   vous  présenterai   votre   galerie 
complète 

—  Dieu  :  drt  Gabriel.  Une  condition  nécessaire  de  leur 
enrôlement,  c'est  qu'ils  devront  se  disposer  à  quitter  i"aris 
à  toute  heure  et  à  me  suivre  partout  où  J'irai,  sans  ques- 
tions ni  commentaires,  sans  seulement  regarder  si  nous 
marchoits  vers  le  sud  ou  vers  le  septentrion. 

—  Ils  marcheront  vers  la  gloire  et  l'argent  les  yeux  Vian- 
des, monseigneur. 

—  Je  compte  donc  sur  eux  et  sur  toi.  Martin  Pour  ta 
part,   à  toi... 

—  N'en    parlons    pas.    monseigneur,    interrompit     Martiu. 

—  Parlons-en,  an  contraire.  Si  nous  survivons  .i  lu  ba- 
garre, mon  brave  serviteur,  je  m'engage  ici  solennellement 
à  faire  pour  toi  ce  que  tu  auras  fait  pour  moi.  et  à  te  servir 
à  mon  tour  contre  les  ennemis,  sois  tranquille.  En  atten- 
dant, ta  main,  mon  fidèle. 

—  (lit  ;  monseigneur  !  dit  Martin-Guerre  en  baisant  res- 
pectueusement la  main  que  lui  tendait  son  maître. 

—  Allons,  va,  Martin,  reprit  le  vicomte  d'Exmès  ;  mets- 
toi  tout  de  suite  en  quête.  Discrétion  et  courage  :  J'ai  lie- 
soln  maintenant  d'être  seul. 

—  Pardon;  moivseigneur  va-t-U  rester  à  l'hôtel?  demanchi 
Martin. 

—  Oui,  jusqu'à  sept  heures.  Je  ne  dois  aller  .m  Louvre 
qu'à  huit. 

—  En  ce  cas,  reprit  l'écuyer,  avant  sept  heures,  mon- 
sieur le  vicomte,  j'espère  pouvoir  v.ius  présenter  an  moin» 
quelques  échantillons  du  personnel  de  votre  troupe. 

11  salua  et  sortit,  tout  fler  et  tout  préoccupé  déjà  de  "n 
haute  mission. 

Gabriel,  resté  seul,  pa.ssa  le  reste  du  jour  enfermé,  à  con- 
sulter le  plan  que  lui  avait  remis  Jean  Peuquoy.  à  écrire 
des  notes,  à  marcher  de  long  en  large  dans  sa  chambre  et  à 
méditer. 

Il  ne  fallait  pas  qu'il  laissât  le  soir  une  seule  objection  du 
duc  de  Guise  sans  réponse. 

Il  s'interrompait  seulement  de  temps  en  temps  pour  répé- 
ter dune  voix  ferme  et  d'un  cœur  ardent  : 

—  Je  te  sauverai,  mon  père  I  Ma  Diane,  je  te  sauverai  '. 
Vers  six  heures.  Gabriel,  sur  les  instances  d'Aloyse,  venait 
de  prendre  quelque  nourriture,  Martin-Guerre  entra  d'un 
air  grave  et  composé  : 

—  Monseigneur,  dit-il,  vous  plairait-il  recevoir  six  ou 
sept  de  ceux  qui  aspirent  à  l'honneur  de  servir  sous  vos 
ordres  la  France  et  le  roi  ? 

—  Quoi  !  déjà  six  ou  sept  !  s'écria  Gabriel. 

—  Six  ou  sept  inconnus  de  monseigneur.  Nos  anciens  de 
Metz  compléteraient  les  douze.  ITs  sont  tous  enchantés  de 
risquer  leur  peau  pour  un  maître  tel  que  vous,  et  acceptent 
toutes  les  conditions  que  vous  voudrez  bien   leur  faire. 

—  Diable  ;  tu  n'as  pas  perdu  de  temps,  dit  le  vicomte 
d'Exmès.   Eh  bien  !  voyons,  introduis  tes  hommes. 

—  L'un  après  l'autre,  n'est-ce  lias?  reprit  Jhirtin-Guîrve 
Monseigneur  pourra  mieux  les  juger   ainsi 

—  L'un   après  l'autre,   soit  !    dit   Gabriel. 

—  Un  dernier  mot,  ajouta  l'écuyer.  Je  n'ai  pas  besoin 
d'avertir  monsieur  le  vicomfe  que  tous  ces  hommes  me 
sont  connus,  soit  par  moi-même,  soit  par  des  informations 
exactes.  Ils  sont  d'humeurs  diverses  et  d'instincts  variés  ; 
mais  leur  caractère  commun,  c'est  une  bravoure  à  l'épreuve. 
Je  puis  répondre  à  monseigneur  de  celte  qualité  essentielle, 
s'il  veut  bien  être  indulgent  d'ailleurs  à  l'endroit  de  quel- 
ques petits  travers. 

Après  cette  harangue  préparatoire.  Martin-Guerre  sortit 
un  instant,  et  revint  presque  aussitôt  suivi  d'un  grand 
gaillard  au  teint  basané. .à  la  tournure  leste,  à  la  physiono- 
mie insouciante  et  spivituelle. 

—  Ambrosio,  dit   Martin-Guerre  en  le  présentant. 

—  Ambrosio  ;  c'est  un  nom  étranger.  N'est-il  pas  Fran- 
çais? demanda  Gabriel. 

—  Oui  le  sait  7  dit  .\inbro.sio.  On  m'a  trouvé  entant,  et 
j'ai  vécu  homme  dans  les  Pyrénées,  un  pied  en  France, 
un  pied  en  ICspagne,  et  ma  foi  !  j'ai  gaîment  pris  mon  parti 
de  ma  double  bâtardise,  .sans  en  vouloir  autrement  ni  au 
bon   Dieu,    ni   à  ma  mère. 

—  Et   comment   vivlez-vous?  reprit  Gabriel. 

—  Ali  !  voilà,  dit  Ambrosio.  Impartial  entre  mes  deux 
patries.  Je  tâchais  toujours,  dans  la  limite  de  mes  faibles 
moyens,  d'annuler  entre  elles  les  barrières,  d'étendre  à  cha- 
cune d'elles  les  avantages  de  l'autre,  et,  par  ce  libre  échange 
des  dons  qu'elles  tiennent  séparément  de  la  Providence,  de 
contribuer,  en  fils  pieux,  de  tout  mon  pouvoir  à  leur 
mutuelle  prospérité. 

—  En  un  mot,  reprit  Martin-Guerre,  .\mbrosio  faisait  la 
contrebande. 

—  Mais,  continua  Ambrosio,  sifmalé  aux  autorités  espa- 
gnoles comme  aux  autorités  françaises,  méconnu  et  pi  ur- 
suivi  à  la  fois  par  mes  Ingrats  compatrl.ifes  des  deux  ver- 
sans  pyrénéens,  j'ai  pris  Ip  parti  de  leur  céder  la  place  et 
de  venir  .i   Pnris    ville  de  ressources  pour  les  bravos... 


92 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLLS1RE 


—  Où  Ambrosio  serait  heureux,  ajouta  Martin,  de  mettre 
au  service  ilu  vicomte  clExmès  son  intrépidité,  son  adresse 
et  sa  longue  liabitude  de  la  fatigue  et  du  danger. 

—  Accepté  Ambrosio  le  contrebandier  !  dit  Gabriel.  A  un 
autre. 

Ambrosio  sortit,  ravi,  et  fit  place  à  un  personnage  de 
mine  ascétique  et  de  façons  discrètes,  vêtu  d'une  longue 
cape  brune,  avec  un  chapelet  â  gros  grains  autour  du  cou. 

Martin-Guerre   l'annonça   sous  le   nom   de   Lactance. 

—  Lactance,  ajouta-t-il.  a  déjà  servi  sous  les  ordres  de 
monsieur  de  Coligny.  qui  le  regrette  et  qui  en  rendra  bon 
témoignage  â  monseigneur.  Mais  Lactance  est  un  zélé  catho- 
lique, et  il  lui  répugnait  d'obéir  à  un  chef  entaché  d'hérésie. 

Lactance,  sans  mot  dire,  approuvait  par  signes  de  la  tête 
et  de  la  main  les  paroles  de  Martin,   qui  continua  : 

—  Ce  pieux  soudard  fera,  comme  c'est  son  devoir,  tous 
ses  efforts  pour  contenter  monsieur  le  vicomte  d'Exmès  ; 
mais  il  demande  que  toutes  facilités  et  libertés  lui  soient 
laissées  pour  accomplir  rigoureusement  les  pratiques  de 
religion  qu'exige  son  salut.  Obligé  par  la  profession  des 
:irnie5  qu'il  a  embrassée,  et  par  sa  vocation  naturelle,  n  se 
liattre  contre  ses  frères  en  Jésus-Clirist  et  à  les  tuer  le  plus 
possible,  Lactance  estime  sagement  qu'il  lui  faut  du  moins 
compenser  à  force  d'austérités  ces  nécessités  cruelles.  Plus 
Lactance  est  enragé  â  la  bataille,  plu*  Lactance  est  ardent 
.1  la  messe,  et  il  a  renoncé  à  compter  les  jeûnes  et  les  péni- 
'ences  qu'il  s  est  imposés  pour  les  moiis  et  les  blessés  liu'il 
a  envoyés  avant  leur  heure  au  pied  du  trône  du  Seigneur. 

—  .\ccepté  Lactance    le   dévot  !   dit   en   souriant   Gabriel. 
Lactance,   toujours   silencieux,    s  inclina   profondément   et 

-oitît  en  marmottant  une  prière  de  reconnaissance  au  Très- 
Haut  qui  venait  de  lui  accorder  la  faveur  tl'ètre  agréé  par 
un  si  vaillant  capitaine. 

Après  Lactance,  Martin-Gueri'e  introduisit,  sous  le  nom 
d  Yvonnet.  un  jeime  liomme  de  taille  moyenne,  à  la  figure 
distinguée  et  fine,  aux  mains  petites  et  soignées.  Depuis  sa 
fraise  jusqu'à  ses  bottes,  son  costume  était  non  seulement 
priipre,  mais  coquet.  Il  salua  Gabriel  le  plus  gracieuse- 
•  ment  du  monde,  et  se  tint  debout  devant  lui,  dans  une  pose 
aussi  respectueuse  qu'élégante,  secouant  légèrement  de  la 
main  quelques  .grains  de  poussière  qui  s'étaient  attachés  à 
sa  manche  droite. 

—  Voilà,  monseigneur,  le  plus  déterminé  de  tous,  dit 
Martin-Guerre.  Yvonnet.  dans  les  mêlées,  est  un  vrai  lion 
déchaîné  que  rien  n'arrête.  11  frappe  d'estoc  et  de  taille 
avec  une  sorte  de  frénésie.  Mais  c'est  surtout  à  l'assaut 
qu  il  brille.  Il  faut  toujours  qu  il  mette  le  pied  le  premier 
>nr  la  première  échelle,  et  qu'il  plante  le  premier  étendard 
Irariçais    sur    les   murailles    ennemies. 

—  :viais  c'est   donc    un   vrai  héros?   dit   Gabriel. 

—  Je  fais  de  mon  mieux,  reprit  modestement  Yvonnet, 
et  monsieur  ilarlin-Guerre  apprécie  sans  doute  au  delà  de 
leur  valeur  mes  faibles  efforts. 

—  Xon.  je  vous  rends  justice,  dit  Martin,  et  la  preuve, 
c'est  qu'après  avoir  vanté  vos  vertus,  je  vais  signaler  vos 
défauts.  Y'vonnet,  monseigneur,  n'est  le  diable  sans  peur 
dont  je  vous  parle  que  sur  le  champ  de  bataille.  H  est  né- 
cessaire à  sa  braA'oure  qu'autour  d'elle  le  tambotir  retentisse, 
les  flèches  sifflent,  le  canon  tonne.  Hors  de  là.  et  dans  la 
vie  ordinaire.  Y'vonnet  est  timide,  impressionnable  et  ner- 
veux comme  luie  jeune  fille.  Sa  sensibilité  exige  les  plus 
grands  ménagemens.  Il  n'aime  pas  rester  seul  dans  l'obs- 
curité, il  a  en  horreur  les  souris  et  les  araignées,  et  perd 
volontiers  connaissance  pour  une  égratignure.  Il  ne  re- 
trouve enfin  sa  belliqueuse  audace  que  lorsque  l'odeur  de 
la  poudre  et  la  vue  du  sang  l'enivrent. 

—  N'importe,  dit  Gabriel,  comme  ce  n'est  pas  au  bal, 
mais  au  carnage  qiie  nous  le  menons,  accepté  Yvonnet  le 
délicat  ! 

Yvonnet  fit  au  vicomte  d'Exmès  un  salut  dans  toutes  les 
règles,  et  s'éloigna,  souriant,  en  tortillant  de  sa  main 
blanche  sa  fine  moustache  noire. 

Deux  colosses  blonds,  raides  et  calmes  lui  succédèrent. 
L'un  paraissait  avoir  quarante  ans;  l'autre  n'en  accusait 
guère  que  vingt-cinq. 

—  Heinrich  Scharfenstein  et  Franlz  Scharfenstein,  son 
neveu,  annonça  Jlartin-Guerre. 

—  Diantre!  qui  sont  ceux-là?  dit  Gabriel  ébloui.  Qui 
étes-vous.  mes  braves? 

—  Il'ir  versleen  iiur  cl»  uenig  das  Iranzosich,  dit  l'aîné 
des  colosses. 

—  Comment  î  demanda  le  vicomte  d'Exmè? 

—  Nous   comprendre  français  mal.   reprit   le   géant   cadet. 

—  Ce  sont  des  reltres  allemands  dit  Martin^Guerre  ;  en 
italien,  des  condottieri  :  en  français,  des  soldats  Ils  ven- 
dent leurs  bras  au  plus  offrant  et  tiennent  la  bravoure  à 
juste  prix.  Ils  ont  travaillé  déjà  pour  les  Espagnols  et  les 
Anglais  Mais  l'Espagnol  paie  trop  mal.  et  l'Anglais  mar- 
chande trop  .\chetez-Ies.  monseigneur,  et  vous  vous  trou- 
verez bien  de  l'acquisition.  Jamais  ils  ne  discutent  un  ordre, 
et  iraient  se  placer  à  la  bouche  d'un  canon  avec  un  sang- 


froid  inaltérable.  Le  courage  est  pour  eux  une  affaire  de 
probité,  et,  pourvu  cju'ils  touchent  exactement  leurs  appoin- 
temens,  ils  subiront  sans  une  plainte  les  éventualités  péril- 
leuses ou  mêmes  mortelles  de  leur  genre  de  commerce. 

—  Je  retiens  donc  ces  manœuvres  de  gloire,  dit  Gabriel, 
et,  pour  plus  de  sûreté,  je  leur  paie  un  mois  d'avance. 
Mais  le  temps  presse.  A  d  autres. . 

Les  deux  Goliatlis  germaniques  portèrent  militairement  et 
mécaniquement  la  main  à  leur  chapeau,  et  se  retirèrent 
ensemble  tout  d  une  pièce  en  emboîtant  le  pas  avec  préci- 
sion. 

—  Le  suivant,  dit  Martin-Guerre,  a  nom  Pilletrousse.  Le 
voici. 

Vne  espèce  de  brigand,  à  la  mine  farouche,  aux  hahits 
décliirés.  fit  son  entrée  eri  se  dandinant  avec  embarras, 
et  en  détournant  les  yeux  de  Gabriel  comme  d'un  juge. 

—  Pourquoi  paraissez-vous  honteux.  Pilletrousse?  lui  de- 
manda Martin-Guerre  avec  aménité.  Monseigneur  que  voici 
ma  demandé  des  gens  de  coeur.  Vous  êtes  un  peu  plus  .. 
accentué  que  les  autres,  mais,  en  somme,  vous  n'avez  pas 
â  rougir. 

Il  reprit  gravement  en  s'adressant  à  son  maître  : 

—  Pilletrousse,  monseigneur,  est  ce  que  nous  appelons 
un  routier.  Dans  la  guerre  générale  contre  les  Espagnols 
et  les  .\nglais,  il  a  fait  jusqu'ici  la  guerre  pour  son  pro- 
pre compte.  Pilletrousse  rôde  sur  nos  grands  chemins, 
remplis  à  cette  heure  de  pillards  étrangers,  et  Pilletroussi 
pille  les  pillards.  Pour  ses  compatriotes,  non  seulement  11 
les  respecte,  mais  il  les  protège.  Donc.  Pilletrousse  con- 
quiert, il  ne  vole  pas.  Pilletrousse  vit  de  butin,  non  de  lar- 
cins. Néanmoins,  il  a  éprouvé  le  besoin  de  régulariser  sa 
profession...  errante,  et  d'imiuiéter  moins  ..  arbitrairement 
les  ennemis  de  la  France,  .\ussi  a-t-il  accepté  avec  em- 
pressement l'offre  de  s'enrôler  sous  la  bannière  du  vicomte 
d'Exmès... 

—  Et  moi.  dit  Gabriel,  sous  ta  caution.  Martin-Guerre,  je 
le  reçois,  à  condition  qu'il  ne  prendra  plus  pour  thé.itre  de 
ses  exploits  les  routes  ou  les  sentiers,  mais  les  villes  fortis 
et  les  champs  de  bataille 

—  Rends  grâce  à  monseigneur,  drôle,  tu  es  des  nôtres, 
dit  au  routier  Martin-Guerre,  qui  semblait  avoir  un  faible 
pour  ce  coquin. 

—  Oh  1  oui.  merci,  monseigneur,  reprit  avec  effusion  Pil- 
letrousse. Je  vous  promets  de  ne  plus  jamais  me  battre 
maintenant  un  contre  deux  ou  trois,  mais  un  contre  dix 
toujours. 

—  .\  la  bonne  heure  !  dit  Gabriel. 

Celui  qui  vint  api-ès  Pilletrousse  était  un  individu  pâle, 
mélancolique  et  même  soucieux,  qui  semblait  envisager  l'uni- 
vers avec  découragement  et  tristesse.  Ce  qui  ajoutait  sur- 
tout au  cachet  lugubre  de  sa  figure,  c'étaient  les  balafres 
et  cicatrices  dont  elle  était  largement  et  abondamment 
couturée. 

Martin-Guerre  présenta  cette  septième  et  dernièrei  re- 
crue  sous   l'appellation    funèbre   de   Malemort. 

—  Monseigneur  le  vicomte  d'Exmès  serait  réellement 
coupable  s'il  refusait  le  jiauvre  Malemort.  ajouta-t-il.  Ma- 
lemort est,  en  effet,  atteint  dune  passion,  d'une  passion 
sincère  et  profonde,  à  l'endroit  de  Bellone,  pour  parler  un 
peu  m>Thologiquement.  Mais  cette  passion  a  jusqu'ici  été 
bien  malheureuse.  L'infortuné  a  un  goût  fini  et  prononcé 
pour  la  guerre:  il  ne  se  plaît  que  dans  les  combats,  i!  n'est 
heureux  que  devant  un  beau  carnage,  et  il  n'a  encore, 
hélas  !  goûté  à  son  bonheur  que  du  bout  des  lèvres.  Il  se 
jette  si  aveuglément  et  si  furieusement  dans  les  mêlées,  que 
toujours  il  vous  attr.ape,  du  premier  bond,  quelque  esta- 
filade qui  le  met  sur  le  fianc  et  le  renvoie  d'abord  à  l'am- 
bulance, où  il  passe  le  reste  de  la  bataille  à  gémir,  moins 
de  sa  blessure  que  de  son  alisence.  Tout  son  corps  n'est 
qu'une  plaie  ;  mais  il  est  robuste.  Dieu  njerct  :  il  se  relève 
promptement.  Seulement  il  lui  faut  attendre  une  autre  oc- 
casion !  Ce  long  désir  inassouvi  le  mine  plus  que  tout  le 
sang  qu'il  a  si  glorieusement  perdu.  Monseigneur  volt  (ju'il 
y  aurait  vraiment  conscience  à  exclure  ce  mélancolique 
batailleur  d'une  joie  qu'il  peut  lui  procurer  avec  avan- 
tage   réciproque.  ' 

—  .\ussi  j'accepte  Malemort  avec  enthousiasme,  mon  cher 
Martin,   dit  Gabriel. 

t'n  sourire  de  satisfaction  effleura  la  face  pâle  de  Male- 
mort. L'espérance  ranima  d'une  étincelle  ses  yeux  éteints, 
et  il  alla  rejoindre  ses  camarades  d'un  pas  plus  allègre  que 
lorsqu'il   était   entré, 

—  Sont-ce  là  tous  ceux  (|ue  tu  as  à  me  présenter?  de- 
manda Gabriel  à  son  éruyer. 

—  Oui.  monseigneur,  je  n'en  ai  pas.  pour  le  moment, 
d'autres  à  vous  offrir.  Je  n'osais  espéi-er  que  monseigneur 
les   accepterait    tous 

—  Je  serais  difficile,  dît  Gabriel;  tu  as  le  goût  bon  et 
sûr,  Martin.  Reçois  tous  mes  compliments  sur  ces  heureux 
choix 


LES  DEUX  DIANE 


P.'i 


—  Oui.  dit  modestement  Martin-Guerre,  j'aime  à  penser 
au  fond  (|ue  Malemort,  l'illetrousse,  les  deux  ScUarlens- 
teiii.  Laciance.  ïvonnet  et  Ambruslo  ne  sont  pas  précisé- 
ment  des  gaillards  à  dédaigner. 

—  Je  le  crois  bien!  dit  Gabriel.  Quels  rudes  compa- 
gnons ! 

—  Si  monseigneur,  ajuuta  Martin,  consent  à  leur  ad- 
joindre Landrj-,  Cliesnel.  .\utiriot.  Contamine  et  Balu,  nos 
vétérans  de  la  guerre  de  Lorraine,  j'estime,  avec  monsei- 
gneur à  notre  tête,  et  quatre  ou  cinq  des  gens  d  ici  pour 
nous    servir     que    nous    aurons    une    troupe    vérital;lement 


LI 


ADRESSE    DE    L\    MAL.\DI;E5SE 


Francliissons  par  la  pensée  soixante  lieues  et  deux  se- 
maines, et  retournons  à  Calais  vers  la  fin  du  mois  de  no- 
vembre 155';. 

Vingt-cinq    jours    ne    s'étaient    pas    écoulés   depuis    le  dé- 


.\mIirosio,  dit  Martin-Guerre. 


lionne  à  montrer  à  nos  amis,  et,  mieux  encore,  à  nos  en- 
nemis. 

—  Oui.  .certes,  dit  Gatjriei.  des  bras  et  des  têtes  de  fer  ! 
Tu  feras  armer  et  équiper  ces  douze  braves  dans  le  plus 
bref  délai.  Martin.  Mais  repose-toi  aujourdliui.  Tu  as  bien 
employé  ta  journée,  ami,  et  je  t'en  remercie  ;  la  mienne, 
quoique  pleine  aussi  d'activité  et  de  douleur,  n'est  cepen- 
dant pas  encore  achevée. 

—  Où  dune  monseigneur  va-t-ii  ce  soir  ?  demanda  Mar- 
tin-Guerre. 

—  .•Vu  Louvre,  auprès  de  monsieur  de  Guise,  qui  m'at- 
tend à  huit  heures,  dit  Gabriel  en  se  levant.  Mais,  grâce  à 
la  promptitude  de  ton  zèle.  Martin,  j'espère  que  quelques- 
unes  des  difficultés  qui  pouvaient  se  présenter  dans  mon 
entretien  avec  le  duc  sont  d'avance  levées. 

—  Oh  :  j'en  suis  liien   lieureux.   monseigneur. 

—  Et  mol  donc.  Martin  !  Tu  ne  sais  pas  à  quel  point  j'ai 
besoin   de  réussir  ;   Oh  !   mais  je   réussirai  ! 

Et  le  noble  jeune  Iiomme  se  répétait  dans  son  cœur,  en 
se  dirigeant  ver»   la  porte  imur  se   rendre  au  Louvre  : 

—  Oui,  je  te  sauverai,  mon  père  !  ma  Diane,  je  te  sau- 
verai ! 


part  du  vicomte  d'Exmt'S.  quand  un  messager  se  présenta 
de  sa  part  aux  portes  de  la  ville  anglaise. 

Cet  liomme  demandait  à  être  mené  à  milord  Wentwortli. 
le  gouverneur,  auquel  il  devait  remettre  la  rançon  de  son 
ancien   prisonnier. 

Il  paraissait  d'ailleurs  assez  maladroit  et  peu  avisé,  ledit 
messager!  car  on  avait  beau  lui  indiquer  ?on  cliemni, 
il  avait  passé  vingt  fois  sans  y  entrer  devant  la  grande 
porte  qu'on  se  tuait  à  ItiT  désigner,  et  s'en  était  toujours 
allé  stupidement  frapper  k  des  poternes  et  a  des  portes 
condamnées  :  si  bien  qu'il  fit  en  pure  perte,  l'imbécile  ! 
presque  tout  le  tour  des  boulevards  extérieurs  de  la  place. 

Enfin,  à  force  d'informations  plus  précises  les  unes  que 
les  autres,  il  voulut  bien  se  laisser  mettre  dans  la  vraie 
route,  et  tel  était  déjà,  en  ce  temps  lointain,  le  pouvoir 
magique  de  ces  mots  :  J'apporte  dix  mille  écus  au  gouver- 
neur !  que  les  précautions  de  rigueur  accomplies  du  reste, 
après  avoir  fouillé  notre  homme,  après  être  allé  prendre 
les  ordres  de  lord  Wentwortli,  ou  laissa  volontiers  pénétrer 
dans  Calais  le  porteur  d'une  somme  aussi  respectable. 

Décidément,  11  n'y  a  que  le  siècle  d'or  qui  n'ait  pas  été 
un  siècle  d'argent  ! 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


LiniiitcUigent  envoyé  de  Gabriel  s  égara  encore  iiliis 
dune  fois  dans  les  rues  de  Calais  avant  de  trouver  1  hôtel 
du  gouverneur,  que  des  âmes  compo tissantes  lui  indi- 
quaient pourtant  tous  les  cent  pas.  Il  semblait  croire,  à 
chaque  corps-de-gai-de  qu'il  rencontrait,  que  c'était  là  qu'il 
iallait  demander  lord  Wentworth,  et.  vite,  il  courait  de  ce 
côté. 

Après  avoir  dépensé  une  heure  à  faire  un  chemin  qui 
eut  pris  dix  minutes  à  tout  autre,  il  atteignit  enfin  l'hôtel 
du  gouverneur. 

Il  fut  introduit  presque  aussitôt  en  présence  de  lord 
WiHlworth,  qui  le  reçut  de  sou  air  grave,  poussé  même 
ce  jour-là  Jusqu'à  une  tristesse  morne. 

(juand  il  eut  expliqué  l'objet  de  son  message  et  posé  sur 
la  table  un  sac  gonflé  d'or  : 

—  Le  vicomte  d'Exmés,  lui  demanda  r.\nglâîs,  vous  a-t-il 
seulement  chargé  de  me  remettre  cet  argent,  sans  rien  ajou- 
ter pour  moi  ? 

Pierre,  ainsi  se  nommait  l'envoyé,  regarda  lord  Went- 
worth avec  une  mine  d'étonneraent  qui  continuait  à  faire 
peu  d'iionneur  à  ses  moyens  naturels. 

—  Milord,  dit-il  enfin,  je  n  ai  à  faire  auprès  de  vous 
qu'à  vous  remettre  cette  rançon.  Mon  maitre  du  moins  ne 
m'a  rien  ordonné  de  plus,  et  je  ne  comprends  pas... 

—  A  la  bonne  heure  !  interrompit  lord  Wentworth  avec 
un  dédaigneux  sourire.  Monsieur  le  vicomte  d  Exmës  est 
devenu  plus  raisonnable  là-bas,  à  ce  que  je  vois  !  Je  l'en 
félicite.  L'air  de  la  cour  de  France  est  fait  d'oubli  !  tant 
mieux  pour  ceux  qui  le  respirent  ! 

Il  murmura  à  voix  basse,  comme  se  parlant  à  lui-même. 

—  L'oubli,  c'est  la  moitié  du  bonheur  souvent  ! 

—  Milord,  de  son  côté,  n'a  rien  à  mander  à  mon  maître  ? 
reprit  le  messager  qui  parais-an  écouter  d  un  air  fort  in- 
souciant et  assez  stupide  les  apartés  mélancoliques  de  l'An- 
glais. 

—  Je  n'ai  rien  à  dire  à  monsieur  d'Exmés,  puisqu'il  ne 
lue  dit  rien,  repartit  sèchement  lord  Wentworth.  Cependant, 
mévenez-le,  si  vous  voulez,  que  durant  un  mois  encore, 
jusqu  au  1"  'janvier,  tenez,  je  l'attendrai  et  serai  à  ses 
ordres,  et  comme  gentilhomme  -et  comme  gouverneur  de 
Calais.  Il  comprendra. 

—  Jusqu'au  l"  janvier  ?  répéta  Pierre.  Je  le  lui  dirai, 
milord. 

—  Bien  !  voici  votre  reçu,  l'ami,  de  plus,  pour  vous,  tm 
petit  dédommagement  des  peines  de  ce  long  voyage.  Pre- 
nez.   Prenez  donc  ! 

L'homme,  qui  avait  paru  d'abord  hésiter,  se  ravisa  et 
accepta  la  bourse  que  liu  offrait  lord  Wentworth. 

—  Jlerci,  milord,  dit-il.  Mais  milord  m'accordera-t-il  en- 
core une  grâce  ! 

—  Qu'est-ce  que  c'est  l  demanda  le  gouverneur  de  Calais. 

—  Outre  cette  dette  que  je  viens  d'acquitter  envers  mi- 
lord. reprit  le  messager,  le  vicomte  d  Exmès  en  a  contracté 
une  autre,  pendant  son  séjour  ici,  envers  un  des  habltans 
de  cette  ville,  un  nommé...  Comment  est-ce  donc  qu'on  le 
nomme  "^   Un  nommé  Pierre   l'euiiuoy,  dont  il  a  été  l'hôte. 

—  Eh  bien  ?  dit  lord  Wentworth. 

—  Eh  bien  !  milord,  me  sera-t-il  permis  d'aller  présente- 
ment chez  ce  Pierre  Peuquoy  pour  lui  rembourser  ses 
.ivances  1 

—  Mais  sans  doute,  dit  le  gouverneur.  On  vous  montrera 
.sa  maison.  Voici  votre  laissez-passer  pour  sortir  de  Calais. 
Je  voudrais  pouvoir  vous  permettre  d  y  séjourner  quelques 
jours  :  vous  auriez  peut-être  besoin  de  vous  reposer  du 
voyage.  Mais  les  règlements  de  la  place  défendent  d'y  gar- 
ikr  un  élraiiger.  un  Français  surtout,  .\dleu  donc,  l'ami, 
et    bonne   route  ! 

—  .\dlcu  !  et  boiuie  chance,  milord,  avec  tous  mes  re- 
Hiercimens. 

Eu  quittant  l'hôtel  du  gouverneur,  le  messager,  non  sans 
s  être  trompé  encore  dix  fois  de  chemin,  se  rendit  rue  du 
Martrol,  où  demeurait,  si  nos  lecteurs  veulent  bien  se  le 
i appeler,  l'armurier  Pierre  Peuquoy. 

1,  envoyé  de  Gabriel  trouva  Pierre  Peuquoy  plus  triste 
encore  dans  son  atelier  que  lord  Wentworth  dans  son 
liùlel.  L'armurier,  qui  le  prit  d'abord  pour  une  pratique, 
le  reçut   avec   une   indifférence   marquée. 

Néanmoins,  (juand  l'autre  s'annonça  comme  venant  de 
1.1  pan  du  vil  omte  d  E,\niès.  le  front  du  brave  bourgeois 
s'cclairclt  soudainement. 

De  la  part  du  vicomte  d'Exmés  !  s'écrla-tll. 

Puis,  s'adressant  à  un  de  ses  apprentis,  qui  tout  en  ran- 
geant l'établi  pouvait  écouler  : 

—  Quentiu,  lui  dit-il  négligemment,  laissez-nous  et  allez 
tout  de  suite  avertir  mon  cousin  Jean  qu'un  messager  du 
vicomte  d  Exmès  vient  d'arriver. 

Lapprenii,  dé.sappoinlé.  .sortit  sur  cet  ordre. 

—  Parlez  maintenant,  ami,  reprit  avec  vivacité  Pierre 
Peuquoy.  Oh  :  nous  savions  bien  que  ce  digue  .seigneur  ne 
nous  oublierai!  point  !  Parlez  vite.  (,iue  nous  apporlez-yous 
de  ta  part  î 

—  Ses  compliments  et  remerclmens  cordiaux,  cette  boui'se 


d'or  et  ces  mots  ;  souaenez-vous  du  5  !  qu'il  a  dit  que  tous 
comprendriez. 

—  C'est  tout  ?  demanda  Pierre  Peuquoy. 

—  Absolument    tout,    maître.    Sont-ils    exigeans    daas    ce 
pays-ci  !    pensa    le   messager.   Il   parait   qu'ils   ne   tiennent 
guère   aux   écus.    Seulement,    ils   tous   ont    des    prétentions  . 
secrètes  auxquelles  le  diable  ne  comprendrait  rien. 

—  Mais,  reprit  l'armurier,  nous  sommes  trois  dans  cette 
maison.  Il  y  a  aussi  Jean  mon  cousin  et  ma  sœur  Babette. 
Vous   vous   êtes   acquitté   de   votre   commission   envers   mol, 
c'est  bien.    Mais   n  en    avez-vous   point   quelque   autre   potir4 
Babette  ou  pour  Jean  ?  -4 

Jean  Peuquoy,  le  tisserand,  entra  justement  pour  enten-  • 
dre  le  messager  de  Gabriel  répondre. 

—  Je  n'ai  rien  à  dire  qu  à  vous,  maitre  Pierre  Peuquoy, 
et  je  TOUS  ai  dit  tout  ce  que  j'aTais  à  vous  dire. 

—  Eh  bien  ;  tu  le  vois,  frère  reprit  Pierre  en  se  tour- 
nant vers  Jean,  tu  le  Tois,  monsieur  le  vicomte  d'E.xmès 
nous  remercie  ;  monsieur  le  Ticomte  d'Exmés  nous  ren- 
voie en  toute  hâte  cet  argent  ;  monsieur  le  vicomte  d  Ex-  : 
mes  nous  fait  dire  :  Souvenez-vous  !...  Mais  lui  ne  se  sou- 
vient pas  !  :  ' 

—  Hélas  I  dit  une  voix  faible  et  douloureuse  derrière  la 
porte. 

C  était  la  pauvre  Babette  qui  avait  tout  entendu. 

—  Un  Instant  !  reprit  Jean  Peuquoy,  qui  s'obstinait  à 
esijérer.  L'ami,  continua-t-il  en  s'adressant  à  l'envoyé,  si 
vous  êtes  de  la  maison  de  monsieur  d'Exmés,  vous  devez 
connaître,  parmi  ses  serviteurs  et  vos  compagnons,  un 
nommé  Martin-Guerre  ?  • 

—  Martin-Guerre  ?...  Ah  I  oui,  Martin-Guerre  l'écuyer  •! 
Oui,  maitre,   je  le  connais. 

_  —  Il  est  toujours  au  service  de  M.  d'Exmés  ? 

—  Toujours 

—  Mais  a-t-il  su  que  vous  Teniez  à  Calais  1 

—  Il  l'a  su,  répondit  l'homme.  Il  était  même  là.  je  m'en 
souviens,  quand  J  ai  quitté  l'hôtel  de  monsieur  d  Exmès. 
Il  ma  accompagné  avec  son...  avec  notre  maitre  jusqu'à 
la  porte,  et  m'a  vu  me  mettre  eu  route. 

—  Et  il  ne  vous  a  rien  dit  pour  mol,  ni  pour  personne 
de  cette  maison  ? 

—  Rien  du  tout,  je  vous  le  répète, 

—  Attendez.  Pierre,  reprit  Jean,  ne  vous  Impatientez 
pas  encore  :  l'ami  .Martin-Guerre  .ous  a  peut-être  recom- 
mandé de  rendre  vntre  message  secrètement  '?  Apprene? 
<iue  la  précaution  est  devenue  inutile.  Nous  savons  main- 
leuaut  la  vérité.  La  douleur  de.  .  la  personne  à  qui  Mar 
tin-Guerre  doit  une  réparation  ne  nous  a  rien  laissé  Igno- 
rer. Vous  pouvez  donc  parler  en  notre  présence.  Au  sur- 
plus, s'il  vous  restait  sur  ce  point  des  scrupules,  nous  nous 
retirerons,  et  cette  personne  à  laquelle  je  fais  allusion,  et 
que  Martin-Guerre  vous  a  désignée,  viendra  seule  s'entre- 
tenir avec  vous  sur-le-champ. 

—  Par  ma  foi  !  je  vous  jure,  reprit  le  messager,  que  je  . 
ne  comprends  pas  un  mot  à  tous  tos  discours. 

—  II  suffit,  Jean,  et  tous  deTez  en  aToir  assez  !  s'écria 
Pierre  Peuquoy.  dont  la  prunelle  s  euilamma  d'uu  éclair 
d'indignation.  Par  la  mémoire  de  mon  père  !  je  ne  vois 
pas,  Jean,  quel  plaisir  vous  pouvez  trouver  à  insister  sur 
l'affront  qu'on  nous  fait  subir. 

Jean  baissa  douloureusement  la  téie  sans  rien  ajouter.  Il 
trouvait  que  s<in  cousin  n'uTait  que  trop  raison. 

—  Daignerez-vous  compter  cet  argent,  maitre  1  demanda 
le  messager  assez  embarrassé  de  son  rôle. 

—  Ce  n'est  pas  la  peine,  dit  Jean,  plus  calme,  sinon  moins 
triste,  que  Pierre.  Prenez  ceci  pour  vous,  l'ami.  Je  vais, 
en  outre,  tous  faire  apporter  à  manger  et  à  boire. 

—  .Merci  pour  1  argent  ;  reprit  l'envoyé,  qui  semblait 
pourtant  assez  gciié  de  le  prendre,  (juant  à  boire  et  à  man- 
ger, je  n'ai  ni  faim  ni  soif,  ayant  déjeuné  tantôt  à  Nieullay. 
11  faut  même  <iue  je  reparte  sur-le-champ  ;  car  voire  gou- 
verneur m'a  défendu  de  séjourner  longtemps  dans  votre 
Tille. 

—  Nous  ne  vous  retenons  donc  pa.«.  l'ami,  reprit  Jean 
Peuquoy.  .\dieu.  Dites  à  Martin-Guerre..  Mais  non!  à'iul 
nous  n  avons  rien  à  dire.  Dites  seulement  à  monsieur  d  E.x-  • 
mes  que  nous  le  remercions,  cl  que  nous  nous  souvenons 
du  5.  .Mais,  nous  l'espérons,  de  son  côté  aussi,  lui  se 
souviendra. 

—  Ecoutez,  de  plus,  ajouta  Pierre  Peuquoy  qui  sortit  un 
moment  de  sa  sombre  méditation.  Vous  lui  direz  encore  à 
votre  maitre  que  nous  persisterons  à  l'attendre  tout  un  mois. 
Fn  un  mois,  vous  pouvez  retourner  à  Paris,  et  II  pouiTa 
renvoyer  queUpi  un  ici.  Mais  si  la  présente  année  se  ler- 
mine  sans  que  nous  recevions  de  ses  nouvelles,  nous  croirons 
que  son  cœur  n'a  plus  de  mémoire,  et  nous  en  serons 
fâchés  pour  lui  autant  que  pour  nous.  Car.  enfin,  sa  pro- 
bité de  gentilhomme  qui  se  rappelle  si  bien  l'argent  prêté, 
devrait  se  souvenir  encore  mieux  tles  secretç  confiés.  La-*es- 
sus.  adieu,  l'ami. 

—  (jue  Dieu  vous  garde  !  dit  le  messager  de  Gabriel  en  se 


LES  DEUX  DIANE 


95 


levant  iiour  partir.  Toutes  vos  questions  et  tous  vos  avis, 
seront   fltU'lemeut   raiipcnifs  à  mon  mailro. 

Jean  Peuqnoy  acoiupagna  1  liomme  justriià  la  iiiirte  de  la 
maison.   Tour  Pierre,   il  resta  atterré  clans  son  coin. 

Le  messager  flâneur,  après  maints  détours  et  mainte 
nouvelle  erreur  dans  cette  ville  embrouillée  de  Calais  qu'il 
avait  tant  de  peine  à  comprendre,  regagna  enfin  la  porte 
principale,  on  il  e.\liiba  son  laissez-passor,  et,  quand  ou 
l'eut  soigneusement  fouillé,  put  sortir  dans  la  c.impague. 

11  marcha  trois  quarts  d'heure,  d'un  pas  allègre,  sans 
s'ariéter,  et  ne  ralentit  sa  marche  qu'à  une  lieue  environ 
de  la  place. 

-Mors,  il  se  permit  i  lui-même  de  se  reposer,  s'assit  sur 
un  tertre  de  gazon,  parut  réfléchir,  et  un  sourire  de  conten- 
tement   illumina    ses    yeux    et    ses    lèvres. 

—  .le  ue  sais  pas,  se  dit-il,  ce  qu'ils  ont  dans  cette  ville 
'!•  (  alais  il  être  plus  tristes  et  plus  mystérieux  les  uns  que 
1-  -  autres.  Le  Wentworth  me  parait  avoir  un  compte  à  ré- 
t-lei-  avec  monsieur  d'Exmès,  et  les  Peuquoy  me  semblent 
garder  quelque  rancune  à  ce  Martin-Guerre.  Mais  bah  ' 
i|ii  est-ce  que  cela  me  fait  au  bout  du  compte?  Je  ne  suis 
I  ,-  iriste,  moi  !  J'ai  ce  que  je  veu.x  et  ce  qu'il  me  faut  !  Pas 

:  l'ait  de  plume,  pas  un  brin  de  papier,  c'est  vrai  !  mais 
tiuii  est  là.  dans  ma  tête,  et.  avec  le  plan  de  monsieur  d'Ex- 
mès. je  reconstruirai  aisément  dans  ma  pensée  cette  place, 
qtii  rend  les  autres  si  mornes  et  dont  le  souvenir  me  rend 
Si  Joyeux,   moi. 

11  repassa  rapidement,  dans  son  imagination,  par  les  rues, 
boulevards  et'  postes  fortifiés,  ou  sa  prétendue  balourdise 
l'avait    si    à    propos    conduit. 

—  C'est  cela  !  se  dit-il  Tout  est  net  et  clair  comme  si  ie 
voyais  tout  encore.  Le  duc  de  Guise  sera  content.  Grâce  à 
ce  voyi^geet  aux  précieuses  indications  du  capitaine  des 
gardes  de  Sa  Majesté,  nous  pourrons  l'amener  en  force, 
ce  cher  vicomte  d'Exmès,  et  son  écuyer  avec  lui,  au  rendez- 
vous  que  leur  assignent  dans  un  mois  lord  Wentworth  et 
Pierre  Peuquoy.  Dans  six  semaines,  si  Dieu  et  les  circons- 
lames  nous  favorisent,   nous  serons  les  maîtres  de  Calais, 

1     y  perdrai  mon  nom! 

;  nos  lecteurs  conviendront  que  c'eût  été  dommage,  quand 
ils  sauront  (lue  ce  nom  était  celui  du  maréchal  Pierre 
Sirozzi.  l'un  des  plus  célèbres  et  les  plus  habiles  ingénieurs 
du  quatorzième  siècle. 

.\u  bout  de  quelques  minutes  de  repos,  Pierre  Strozzl  se 
remit  en  route,  comme  s'il  eût  eu  hâte  d'être  déjà  de  re- 
tour à  Paris.  Il  pensait  beaucoup  à  Calais  et  fort  peu  à  ses 
habitans. 

LU 

LE    31    DÉCEMBRE    1557 

On  a  deviné  sans  doute  pourquoi  Pierre  .Strozzi  avait 
trouvé  lord  Wentworth  si  amer  et  si  chagrin,  et  pourquoi 
le  gouverneur  de  Calais  parlait  encore  du  vicomte  d'Exmès 
avec   tant   de   hauteur   et   d  aigreur. 

C  est  que  madame  de  Castro  paraissait  le  haïr  de  plus 
en  plus. 

<,!uand  il  lui  faisait  demander  la  permission  d'aller  lui 
rendre  visite,  elle  cherchait  toujours  des  iwéte.xtes  pour  se 
dispenser  de  le  recevoir.  Si  pourtant  elle  était  forcée  par- 
fois de  subir  sa  présence  son  accueil  glacial  et  cérémo- 
nieux trahissait  trop  clairement  ses  sentlmens  pour  lui  et 
le  laissait  chaque  fqis  plus  désolé. 

Lui,  cependant,  ne  se  lassait  pas  encore  dans  son  amour. 
Sans  espérer  rien,  il  n'en  était  pas  à  désespérer.  11  voulait, 
du  moins,  rester  pour  Diane  le  parfait  gentilliomme  qui 
avait  laissé  à  la  cour  de  Marie  d'Angleterre  une  réputation 
de  courtoisie  exquise.  Il  accablait,  c'e.st  le  mot,  sa  prison- 
nière de  prévenances.  Elle  était  servie  avec  des  égards  et 
un  luxe  princiers.  11  lui  avait  donné  un  page  français,  11 
avait  engagé  pour  elle  un  de  ces  musiciens  italiens  si  re- 
cherché» au  siècle  de  la  renaissance.  Diane  trouvait  par- 
fols  dans  .sa  chambre  des  parures  et  des  atours  du  plus 
grand  prix  :  c'était  lord  Wentworth  qui  les  avait  lait  venir 
de  Loniires  à  sou  intention  ;  mais  elle  ne  les  regardait  seu- 
lement pas.  - 

T'ne  fois,  il  donna  en  son  honneur  une  grande  lète  à  la- 
quelle il  convia  tout  ce  qu'il  y  avait  d'Anglais  illustres  à 
Calais  et  en  France.  Ses  invitations  traversèrent  même  le 
détroit.  .Mais  madame  de  Castro  refusa  obstinément  d'y  pa- 
raître. 

I.oid  Wentworth,  en  présence  de  tant  de  froideurs  et  de 
dédains,  se  répétait  chaque  Jour  qu'il  vaudrait  assurément 
mieux,  pour-  son  repos,  accepter  la  rançon  royale  que  lui 
faisait  offrir  Henri  II,  et  rendre  Diane  à  la  liberté. 

.Mais  c'était,  en  même  temps.  la  rendre  à  l'amour  heu- 
reux de  Gabriel  d'Exmès,  et  l'Anglais  ne  trouvait  jamais 
dans  son  cœur  assez  de  force  et  de  courage  pour  accom- 
plir un  si  rude  sacrifice. 


—  Non,  non,  se  disait-il,  si  je  ne  l'ai  pas,  personne  du 
moins  ne  l'aura  1 

Au  milieu  de  ces  irrésolutions  et  de  ces  angoisses,  les 
jours,  les  semaines,  les  mois  s'écoulaient. 

Le  31  dè^cmbre  1557.  lord  Wentworth  avait  réussi  à  se 
faire  admettre  dans  le  logement  de  madame  de  Castro.  Nous 
lavons  dit,  il  ne  respiiait  qne  là,  bien  qu'il  eu  sortit  tou- 
jours plus  triste  et  plus  épris.  Mais  voir  Diane,  même  sé- 
vère, l'entendre,  même  ironique,  était  devenu  pour  lui 
le  plus  impérieux  besoin. 

Lui  debout,  elle  assise  devant  la  liante  cheminée,  Us 
catisaient. 

Us  causaient  sur  l'unique  et  navrant  sujet  qui  Us  réunis- 
sait et  les  sép.arait  à  la  fois. 

—  Enfin,  madame,  disait  l'amoureu.x  gouverneur,  si  pour- 
tant, outré  de  votre  cruauté,  exaspéré  de  vos  mépris,  j'ou- 
bliais que  j'étais  gentilhomme  et  votre  hôte;... 

—  Vous  vous  déshonoreriez,  milord,  vous  ne  me  déshono- 
reriez pas,  répondit  Diane  avec  fermeté. 

—  Nous  serions  déshonorés  ensemble  !  reprit  lord  Went- 
worth. Vous  Clés  en  mon  pouvoir!  Où  vous  rétugieriez- 
vous  î 

—  Mais,  mon  Dieu!. dans  la  mort,  réponcllt-elle  tranquil- 
lement. 

Lord  Wentworth  pAlit  et  frissonna.  Lui,  causer  la  mort 
de  Diane  ! 

—  Une  telle  obstination  n'est  pdlnt  naturelle,  reprit-11 
en  secouant  la  tête.  .Vu  fond,  vous  craindriez  do  me  pous- 
ser à  bout,  si  vous  ue  conserviez  quelque  espérance  insen- 
sée, madame.  Vous  croyez  donc  toujours  à  je  ne  sais  quelle 
chance  impossible?  Voyons,  dites,  de  qui  pouvez-vous  ce- 
pendant attendre  du  secours  à  cette  heure? 

—  De  Dieu,  du  roi  répondit  Diane. 

Il  y  eut  dans  sa  plirase  luie  suspension  et  dans  sa  pen- 
sée, une  réticence  que  lord  Wentworth  ne  comprit  que  trop. 

—  A  coup  sûr,  elle  songe  à  ce  d'Jîxmés  !  se  dit-U. 

Mais   c'était   là   un   dangereux   souvenir   qu'il    n'osa   pas 
aborder  ou  réveiller. 
Il  se  contenta  donc  de  reprendre  avec  amertume  : 

—  Oui,  comptez  sur  le  roi  !  comptez  stu"  Dieu  !  Mais  si 
Dieu  avait  voulu  vous  secourir,  madame,  c'est  le  premier 
jour  (|U'il  vous  eût  sauvée,  ce  me  semble  et  voici  une  an- 
née qui  finit  aujourd'liui  sans  qu'il  ait  étendu  sur  vous  sa 
protection. 

—  J'espère  donc  en  l'année  ciui  commence  <leniain,  ré- 
pliqua Diane,  en  levant  ses  beaux  ye'.ix  au  ciel,  comme  pour 
implorer  le  céleste  appui. 

—  Quant  au  roi  de  France,  votre  père,  pouxsuivit  lord 
Wentwortli.  il  a.  j'imagine,  sur  les  bras  des  affaires  assez 
lourdes  pour  employer  toute  sa  puissance  et  toute  sa 
pensée.  La  France  est  encore  dans  un  plus  urgent  danger 
que  sa  fille.    . 

—  C'est  vous  qui  le  dites!  reprit  Diane  avec  un  accent  de 
doute. 

—  Lord  Wentworth  ne  ment  pas,  madame.  Savez-vous  où 
en  sont  les  choses  pour  le  roi,  votre  augu.ste  père?... 

—  Que  puis-je  apprendre  dans  cette  prùson  ?  répondit 
Diane,  qui  pourtant  n'avait  pu  retenir  un  mouvement  d'in- 
térêt. 

—  Vous  n'auriez  qu'à  m'interroger,  reprit  lord  Weiilwortli, 
heureux  dëtre  un  moment  écouté,  IOt,-ce  comme  messager 
de  mallieur.  Eh  bien  !  sachez  que  le  retour  de  monsieur  le 
duc  de  Guise  à  Paris  n'a  nullement  amélioré  jusqu'ici  la 
situation  de  la  France.  On  a  organisé  quelques  troupes, 
renforcé  quelques  places,  rien  de  plus.  A  l'heure  où  nous 
sommes,  ils  hésitent  et  ne  savent  trop  que  taire.  Toutes  leurs 
forces  rassemblées  sur  les  frontières  du  Nord  ont  bien 
pu  arrêter  la  marche  triompliante  des  Espagnols,  mais 
n'entreprennent  rien  pour  leur  compte.  Attaqueront-elles  le 
Luxembourg?  Se  dirigeront-elles  sur  la  Picardie?  je 
l'ignore.  Essayeront-elles  de  prendre  Saint-Quentin  ou 
llam? ... 

—  Ou  Calais?  Interrompit  Diane,  en  levant  vivement  les 
yeux  sur  le  gouverneur,  pour  saisir  sur  son  visage  l'effet 
de  ce  nom  jeté. 

Mais  lord  Wentworth  ne  sourcilla  pas,  et,  avec  un  su- 
perbe sourire  : 

—  Oh  !  madame,  reprit-il.  permettez-moi  de  ne  pas  même 
me  po.ser  cette  question-là.  Quiconque  a  seulement  une  idée 
de  la  guerre  n'admettra  pas  cette  folle  supposition  une  mi- 
nute, et  monsieur  le  duc  de  Cuise  a  trop  d'expérience  pour 
s'exjioser,  par  une  tentative  aussi  étrangement  irréalisa- 
ble, à  la  risée  de  tout  ce  qui  porte  une  épée  en  Eiu'ope. 

En  ce  même  moment,  Il  se  lit  quel(|ue  bruit  à  la  porte,  et 
un    archer    entra    ju-écipitanimeiit. 
Lord  Weiitwoith  se  levant  alla  à  lui  avec  Impatience. 

—  Qu'y  a-t-ll  donc  pour  ipion  ose  venir  me  déranger 
ainsi?  demanda-t-ll  irrité. 

—  (jue  milord  me  p.iidunne  !  répc  ndit  l'archer.  C  est 
lord  Derby  tpii  m  envoie  en  hâte. 

—  Et  poiir  (|Uil  si  pressant  motif?  l-'.\p1iquPZ-vons    voyons: 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  C'est,  reprit  l'arclier,  qu'on  vient  d'annoncer  à  lord 
Derby  qu'une  avant-garde  de  deux  milie  arquebusiers  tran- 
çais  avait  été  vue  à  dix  lieues  de  Calais  hier,  et  lord 
Derby  m'a  donné  ordre  d'en  venir  sur-le-champ  avertir 
milord. 

—  Ali  !  s'écria  Diane  qui  ne  chercha  pas  à  dissimuler  un 
mouvement  de  joie. 

ilais  lord  Wentworth  reprit  froidement  en  s'adressant  â 
l'archer  : 

—  Et  c'est  pour  cela  que  vous  avez  pris  l'audace  de  me 
poursuivre  jusqu'ici,   drôle? 

—  Milord,  dit  le  pauvre  diable  stupéfait,  lord  Derby... 

—  Lord  Derby,  interrompit  le  gouverneur,  est  un  myope 
qui  prend  des  mottes  de  terre  pour  des  montagnes.  Allez 
le  lui  dire  de  ma  part. 

—  Ainsi,  milord.  reprit  l'archer,  les  postes  que  lord  Derby 
voulait  faire  doubler  au  plus  vite  ? 

—  Qu'ils  restent  comme  ils  sont  !  et  qu'on  me  laisse  tran- 
quille avec  ces  paniques  ridicules  ! 

L'archer  s'inclina  respectueusement  et  sortit. 

—  Pourtant,  milord,  dit  Diane  de  Castro,  vous  voyez  que, 
dans  l'opinion  même  de  1  un  de  vos  meilleurs  lieutenans. 
mes  prévisions  si  insensées  pourraient  se  réaliser  à  la 
rigueur. 

—  Je  suis  obligé  de  vous  détromper  plus  que  jamais  sur 
ce  point,  madame,  reprit  lord  V.'entworth  avec  son  imper- 
turbable assurance.  Je  puis  vous  donner  en  deux  mots 
l'explication  de  cette  fausse  alerte,  à  laquelle  je  ne  conçois 
pas  que  lord  Derby  se  soit  laissé  prendre. 

—  Voyons,  dit  madame  de  Castro,  avide  de  lumière  sur 
un  point  où  se  concentrait  maintenant  sa  vie. 

—  Eb  bien  :  madame,  continua  lord  Wentwortb,  de  deux 
clioses  l'une  :  ou  messieurs  de  Guise  et  de  Xevers,  qui  sont, 
je  le  reconnais,  d'habiles  et  prudens  capitaines,  veulent  ra- 
vitailler Ardres  et  Boulogne,  et  dirigent  de  ce  côté  les 
troupes  qu'on  a  signalées,  ou  bien  ils  font  vers  Calais  un 
mouvement  simulé  pour  tranquilliser  llam  et  Saint-Quentin  ; 
puis,  revenant  brusquement  sur  leurs  pas,  ils  vont  tâcher  de 
surprendre  une  de  ces  deirx  villes. 

—  Et  qui  vous  dit,  en  somme,  monsieur,  reprit  madame  de 
Castro  plus  imprudente  que  patiente,  qui  vous  dit  que  ce 
n'est  pas  vers  Ham  ou  Saint-Quentin  qu'ils  ont  dirigé  leur 
feihte,   pour  surprendre  plus  sûrement   Calais? 

Heureusement,  elle  avait  affaire  à  une  conviction  solide 
et  ancrée  à  la  fois  sur  l'orgueil  national  et  l'orgueil  indi- 
viduel. 

—  J'ai  déjà  eu  l'honneur  de  vous  affirmer,  madame,  re- 
prit lord  Wentworth  avec  dédain,  que  Calais  est  une  de 
ces  villes  qu'on  ne  saurait  ni  surprendre  ni  prendre.  Avant 
qu'on  put  seulement  en  approcher,  il  faudrait  emporter  le 
fort  Sainte-Agathe,  se  rendre  maître  du  fort  de  Nieullny. 
Il  faudrait  quinze  jours  de  lutte  victorieuse  sur  tous  les 
points,  et.  pendant  ces  quinze  jours,  l'Angleterre  avertie 
aurait  quinze  fois  le  temps  d'accourir  tout  entière  au  se- 
cours de  -sa  précieuse  cité.  Prendre  Calais  !  Ah  !  ah  !  je  ne 
puis  m'empécher  de  rire  quand  j'y  songe! 

lladaïue  de  Castro  blessée  repartit  avec  quelque  amer- 
tume : 

—  Ce  qui  fait  ma  douleur  fait  votre  joie.  Comment  voulez- 
vous  que  nos  âmes  parviennent  jamais  à  s'entendre? 

—  Eh  !  madame,  s'écria  lord  Wentwortb  pâlissant,  je  vou- 
drais justement  anéantir  vos  illusions  qui  nous  séparent.  Je 
voudrais  vous  prouver,  clair  comme  le  jour,  que  vous  vous 
leurrez  de  cliimères,  et  que,  pour  concevoir  seulement  l'idée 
de  la  tentative  que  vous  rêvez,  il  faudrait  qu  à  la  cour  de 
France  on  fût  atteint  de  folie. 

—  Il  y  a  des  folies  héroïques,  milord,  dit  fièrement  Diane, . 
et  je  sais  en  effet  des  insensés  grandioses,  qui   ne  recule- 
raient pas  devant  cette  sublime  extravagance,  par  amour  de 
la  gloire,  ou  simplement  par  dévouement. 

—  Ah  !  oui.  monsieur  d'Exmés  par  exemple  !  s'écria  lord 
Wentworth  emporté  par  une  fureur  jalouse  qu'il  fut  inca- 
pable de  maîtriser. 

—  Qui  vous  a  dit  ce  nom  ?  demanda  madame  de  Castro 
stupéfaite. 

—  Ce  nom.  madame,  leprit  le  gouverneur,  avoiiez  que 
vous  lavez  sur  les  lèvres  depuis  le  commencement  de  cet 
entretien,  et  qu'en  même  temps  cpie  Dieu  et  votre  père,  vous 
invoquiez  dans  voti'e  pensée  ce  troisième   libérateur. 

—  Ai-je  à  vous  rendre  compte  de  mes  sentimens?  dit  Diane. 

—  Ne  me  rendez  compte  de  rien,  je  sais  tout,  reprit  le  gou- 
verneur. Je  sais  ce  que  vous  ignorez  vous-même,  ma- 
dame, et  ce  qu'il  me  plait  de  vous  apprendre  aujourd'hui, 
pour  vous  montrer  quel  fonds  il  laut  établir  sur  la  belle 
passion  de  ces  romanesipies  amoureux  !  Je  sais  notamment 
que  le  vicomte  d'Exmés.  fait  prisonnier  à  Saint-Quentin  en 
même  temps  que  vous,  a  été  amené  en  même  temps  que  vous 
ici,  à  Calais. 

—  Se  peut-il  !  s'écria  Diane  au  comble  de  la  surprise 

—  Oh  !   mais  il  n'y    est   plus,   madame  !   Sans   cela   je   ne 


vous  le  dirais  pas.  Depuis  deux  mois,  monsieur  d'Exmés  est 
libre. 

—  Et  j'ai  ignoré  qu'un  ami  soulïrait  avec  moi,  si  près 
de  moi,  reprit  Diane. 

—  Oui,  vous  l'ignoriez,  mais  il  ne  l'ignorait  pas.  lui,  ma- 
dame, dit  le  gouverneur.  Je  dois  même  avouer  ipie.  lors- 
qu'il l'a  su,  il  s'est  répandu  contre  moi  en  menaces  fort  re- 
doutables. Xon  seulement  il  m'a  provocjué  en  duel,  mais, 
poussant,  comme  vous  lavez  pré\-u  avec  une  sympathie 
admirable,  l'amour  jusqu'à  la  folie,  il  m'a  déclaré  en  face 
sa  résolution  nette  de  prendre  Calais. 

—  J'espère  donc  plus  que  jamais  i  reprit  Diane. 

—  N'espérez  pas  trop,  madame,  dit  lord  Wentworth  ;  car, 
je  vous  le  répète,  depuis  que  monsieur  d'Exmés  ma  adressé 
ses  adieux  eftrayans,  deux  mois  se  sont  écoulés.  J'ai  bien 
eu,  il  est  ■vrai,  dans  ces  deux  mois,  des  nouvelles  de  mon 
agresseur  ;  il  m'a  envoyé  à  la  fin  de  novembre,  arec  une 
scrupuleuse  exactitude,  l'argent  de  sa  rançon.  Mais  de  son 
fier  défi,    plus  un  mot. 

—  Attendez,  milord,  reprit  Diane.  Monsieur  d  Exmès  saura 
payer  tous  ses  genres  de  dettes. 

—  J'en  doute,  madame  ;  car  le  jour  de  l'échéance  est  bien- 
tôt  passé. 

—  Que  voulez-vous  dire?  demanda  madame  de  Ca.sfro. 

—  J'ai  fait  annoncer,  madame,  au  vicomte  d'Exmés,  par 
1  homme  qu'il  m'a  envoyé,  que  j'attendrais  l'effet  de  sa 
double  provocation  jusqu'au  1"  janvier  1558.  Or,  nous  voici 
au  31  décembre... 

—  Eh  bien  !  interrompit  Diane,  il  a  encore  douze  heures 
devant  lui. 

—  C'est  juste,  madame,  dit  lord  Wentworth.  Mais  si  de- 
main, à  pareille  heure,  je  n'ai  pas  de  ses  nouvelles... 

II  n'acheva  pas.  Lord  Derby  tout  etïaré  se  précipita  en  ce 
moment  dans  la  chambre. 

—  Jlilord  !  s'écria-t-ll,  milord,  je  le  disais  bien  !  c'étaient 
les  Français  !   et  c'est  à  Calais  qu'ils  en  veulent. 

—  .\llons  donc  !  reprit  loi'd  Wentworth  qui  changea  de 
couleur  malgré  sa  feinte  assurance.  .Allons  donc  !  c'est  impos- 
sible !  Qui  vous  prouve  cela  ?  encore  des  bruits,  des  pro- 
pos, des  terreurs  chimériques?... 

—  Hélas  !  non,  des  faits,  par  malheur,  répondit  lord 
Derby. 

—  Plus  bas.  Derby,  alors,  parlez  plus  bas,  dit  le  gouver- 
neur en  se  rapprochant  de  son  lieutenant  ;  voyons,  du 
sang-froid.   Que  vùulez-\ous  dire  avec  vos  faits? 

Lord  Derby  reprit  à  voi.x  basse,  comme  l'exigeait  son  su- 
périeur qui  ne  voulait  pas  faiblir  devant  Diane. 

—  Les  Français  ont  attaqué  à  l'improviste  le  fort  Sainte- 
Agathe.  Rien  n'était  préparé  pour  les  recevoir,  ni  les  murs, 
ni  les  hommes;  et  j'ai  bien  peur  qu'à  l'heure  qu'il  est  ils 
ne  soient  déjà  maîtres  de  ce  premier  boulevard  de  Calais. 

—  Ils  seraient  loin  de  nous  encore  !  dit  vivement  lord 
Wentworth. 

—  Oui,  reprit  lord  Derby,  mais  rien  dès  lors  ne  leur 
ferait  obstacle  jusqu'au  pont  de  NieuIIay,  et  le  pont  de 
NieuUay  est  à  deux  milles  de  la  place. 

—  Avez-vous  envoyé  des  renforts  aux  nôtres.  Derby? 

—  Oui,  milord,  excusez-moi  ;  sans  vos  ordres  et  malgré  vos 
ordres. 

—  Vous  avez  bien  fait,  dit  lord  Wentworth. 

—  Mais  ces  secours  seront  encore  arrivés  trop  tard,  reprit 
le  lieutenant. 

—  Qui  sait?  Ne  nous  effrayons  point.  Vous  allez  m'ac- 
compagner  sur-le-champ  à  Nieullay.  Xous  ferons  payer  cher 
à  ces  imprudens  leur  audace!  Et,  s'ils  ont  déjà  Sainte- 
Agathe,  eh  bien,  nous  eu  serons  quittes  pour  les  en  chasser. 

—  Dieu  le  veuille  !  dit  lord  Derby.  Mais  ils  ont  bien  ferme- 
ment engagé  la  partie. 

—  Xous  aurons  la  revanche,  répondit  lord  Wentworth. 
Qui  les  commande,  savez-vous? 

—  On  lignore  ;  monsieur  de  Guise  probablement,  ou.  au 
moins,  monsieur  de  Xevers.  L'enseigne  qui,  au  grand  ga- 
lop de  son  cheval,  est  accouru  ici  apporter  1  incroyable  nou- 
velle de  leur  subite  arrivée,  m'a  dit  seulement  avoir  reconnu 
lui-même  de  loin,  aux  premiers  rangs,  votre  ancien  prison- 
nier, vous  ^ous  rappelez,  ce  vicomte  d'Exmés... 

—  Damnation  !  s'écria  le  gouverneur  en  serrant  les  poings. 
Venez,  Derby,  venez  vite  ! 

Madame  de  Castro,  avec  cette  finesse  de  perception  qu'on 
trouve  dans  les  grandes  circonstances,  avait  entendu  pres- 
que tout  le  rapport,  fait  pourtant  à  voix  basse,  de  lord 
Derby. 

Quand  lord  Wentworth  prit  congé  d'elle,  en  lui  disant  : 

—  Vous  m'excuserez,  madame,  il  faut  que  je  vous  quitte. 
Une  affaire  Importante  ,. 

—  Allez,  miloi'd.  interrompit  Diane,  non  sans  quelque 
malice  de  femme  ;  allez  tâcher  de  reprendre  vos  avantages 
si  cruellement  compromis.  Mais  sachez,  en  attendant,  deux 
choses  :  d'abord,  que  les  illusions  les  plus  fortes  sont  préci- 
sément celles  qui  ne  doutent  pas.  et  puis,  qu'il  faut  toujours 


I 


LES  DEUX  DIANE 


9"; 


compter  sur  la  parole  d  un  gentilhomme  lrani,als.  Nous  ne 
somme?  pas  au  i'^  janvier,  niilord. 
Lord  Wentwortli,  furieux,   sortit   sans  répondre. 


LUI 
PEXD.^XT    LA    CANONNADE 

Lord  Deiby  ne  s'était  guère  trompé  dans  ses  conjectures. 
Voici  ce  nui  était  arrivé  ; 

Les  troupes  de  monsieur  de  Nevers  s'étant  rapidement 
unies,  la  nuit,  à  celles  du  duc  de  Guise,  étaient  arrivées 
inopinément,  grâce  à  une  marche  forcée,  devant  le  fort 
Sainte-.\galbe.  Trois  mille  arquebusiers,  soutenus  de  vingt- 
cinq  a  trente  chevaux,  avaient  emporté  ce  fort  en  moins 
d  une  heure. 

Lord  Wentworth  n'arriva  avec  lord  Derby  au  fort  de 
NieuUay.  que  pour  voir  sur  le  pont  les  siens  en  fuite  accou- 
rir demauder  un  refuge  a  ce  second  et  meilleur  rempart  de 
Calais. 

Mais,  le  premier  moment  de  saisissement  passé,  nous 
devons  convenir  que  Ir.rd  Wentworlli  se  redressa  vaillam- 
ment. C  était,  après  tout,  une  âme  d'élite,  et  qui  puisait 
dans  rprguell  particulier  à  sa  race  une  grande  énergie. 

—  Il  faut  que  ces  Français  soient  véritablement  fous  ! 
dit-il  de  très  bonne  toi  à  lord  Derby.  Jlais  nous  leur  ferons 
payer  cher  leur  folie.  Il  y  a  deu.x  siècles.  Calais  a  tenu 
une  année  contre  les  Anglais,  et  tiendrait  dix  ans  avec  eux. 
Xous  n  aurons  pas,  au  surplus,  besoin  de  si  longs  efforts. 
Avant  la  fin  de  la  semaine.  Derby,  vous  verrez  l'ennemi 
battre  honteusement  en  retraite.  Il  a  gagné  tout  ce  qu  il 
pouvait  emporter  par  surprise.  Jlais  nous  sommes  sur  nos 
gardes  à  présent.  Qu'on  se  rassure  donc,  et  qu'on  rie  avec 
moi  de  cette  bévue  de  monsieur  de  Guise. 

—  Allez-vous  faire  venir  des  renforts  d  .Angleterre?  de- 
manda lord  Derby. 

—  A  quoi  bon  ?  répondit  superbement  le  gouverneur.  Si 
nos  étourdis  persistent  dans  leur  imprudence,  avant  trois 
jours,  et  tandis  que  Xieullay  les  tiendra  en  échec,  les  trou- 
pes espagnoles  et  anglaises  qui  sont  en  France  viendront 
d'elles-mêmes  â  notre  aide.  Si  ces  fiers  conquérans  s  entê- 
tent tout  à  fait,  en  vingt-quatre  heures  un  avis  transmis  à 
Douvres  nous  amènera  dix  mille  hommes  liais,  .iusque-lâ, 
ne  leur  faisons  pas  trop  d'honneur  par  trop  d'appréhension. 
Nos  neuf  cents  soldats  et  nos  bonnes  murailles  leur  donne- 
ront as.=ez  de  besogne.  Ils  n'iront  pas  plus  loin  que  le  pont. 
de  Xieullay  ! 

Toujours  est-il  que  le  lendemain,  l"  janvier  1558,  les 
Français  étaient  déjà  à  ce  pont  que  lord  Wentworth  leur 
marquait  pour  dernier  terme.  Ils  avaient  ouvert  la  tranchée 
pendant  la  nuit,  et.  dés  midi,  leurs  canons  battaient  le  fort 
de  XieuUay  en   brèche. 

Ce  fut  donc"  au  bruit  formidable  et  régulier  des  deux  artil- 
leries tonnantes  qu'une  scène  de  famille,  solennelle  et  triste, 
se  passa  dans  la  vieille  maison  de  Peuquoy 

Les  questions  pressantes  adressées  par  Pierre  Peuquoy  au 
messager  de  Gabriel  l'ont  déjà,  sans  nul  doute,  appris  au 
lecteur,  Babette  n'avait  pu  cacher  longtemps  à  son  frère 
et  à  son  cousin  ses  larmes,  et  la  cause  de  ses  larmes. 

Elle  n'était  pas  en  effet  malheureuse  à  moitié,  la  pauvre 
fllle  !  Et  ia  réparation  que  Ivii  devait  le  prétendu  Martin- 
Guerre  n'était  plus  setilement  nécessaire  pour  elle,  elle  l'était 
aussi  pour  son  enfant. 

Babette  Peuquoy  allait  être  mère. 

Toutefois,  en  avouant  sa  faute  et  la  dure  conséquence 
de  sa  faute,  elle  n'avait  pas  osé  convenir  vis-à-vis  de  Pierre 
et  de  Jean  que  son  avenir  était  sans  issue,  que  Martin- 
Guerre  était  marié. 

Elle  n'en  convenait  pas  vis-à-vis  de  son  propre  coeur-, 
elle  se  disait  que  c'est  impossible,  que  monsieur  d'Exmès 
s'était  trompé,  et  que  Dieu,  qui  est  bon.  n'accable  pas  ainsi 
sans  ressource  une  pauvre  misérable  créature  dont  tout  le 
crime  est  d'avoir  aimé  !  Elle  se  répétait  naïvement,  tout  le 
jour,  ces  raisoftnemens  d'enfant,  et  elle  espérait.  Elle  espé- 
rait dans  Martin-Guerre,  elle  espérait  dans  le  vicomte  d'Ex- 
mès   Quoi?  elle  ne  le  savait  pas:  mais  enfin  elle  espérait. 

Néanmoins,  le  silence  gardé  pendant  ces  deux  mois  éter- 
nels, par  le  maître  et  par  le  serviteur,  lui  avait  porté  un 
coup  affreux. 

Elle  attendait  avec  une  impatience  mêlée  d'épouvante  le 
Ic  janvier,  cette  dernière  limite  que  Pierre  Peuquoy  avait 
osé  assigner  au  vicomte  d'Exmès  lui-même. 

Aussi,  le  31  décembre,  la  nouvelle,  d'abord  vague  et  bien- 
tôt certaine,  que  les  Français  marchaient  sur  Calais,  lui 
causa  un  tressaillement  de  joie  indicible 

Elle  entendait  dire  à  son  frère  et  â  son  cousin  q\ie  sûre- 
ment le  vlcomtj  d'Exmès  était  parmi  les  assalllans  Donc 
Mirlin-Guerre  y  était  aussi  :  donc,  Babette  avait  eu  raison 
d'espérer. 

Ce  fut  cependant  avec  un  certain  serrement  de  cœur  que. 


le  lendemain  l"  janvier,  elle  reçut  de  Pierre  Peuquoy  l'in 
vitation  de  se  rendre  dans  la  salle  basse,  où  ils  allaient 
s'entendre  avec  Jean,  devant  elle,  sur  ce  qu'il  y  avait  lieu 
de  faire  dans  les  rirconstances  actuelles 

Elle  se  présenta  toute  pâle  et  tremblante  devant  cette 
sorte  de  tribunal  domestique,  composé  pourtant  des  deux 
seuls  êtres  qui  lui  portaient  une  aflection  presque  paternelle 

—  Jlon  cousin,  mon  frère,  dit-elle  d'une  voix  émue  au 
voici   a   vos  ordres. 

—  .\sseyez-vous,  Babette,  lui  dit  Pierre  en  lui  montran. 
une  chaise  préparée  pour  elle. 

Puis,  il  reprit  avec  douceur,  mais  avec  gravité" 

—  Au  commencement,  Babette,  lorsque,  vaincue  par  no> 
instances  et  nos  alarmes,  vous  nous  avez  confié  la  triste 
vente,  je  n  ai  pas,  je  m'en  souviens  à  regret,  été  le  maître 
d  un  premier  mouvement  de  colère  et  de  douleur  je  vouf 
ai  uijuriee,  menacée  même  ;  mais  Jean  est  heureusement 
intervenu  entre  nous.  ^cu^cn. 

1^7^^"^''.,*°"  '^'"  ''°"''  ^^  générosité  et  son  indulçrenee  ■ 
de  lifr  ^"  ''*'"°^"'  ^érs  son  cousin  son   regard  noyé 

T»7  """^  ^'^'"'^^  "^^  '^^  '^^'^'  Babette,  n'en  parlez  pas,  reprit 
Jean  plus  remué  qu'il  n'eût  voulu  le  paraître  Ce  que  r", 
fait  est  bien  simple,  et,  après  tout,  ce  n'était  pas  le  moye« 
veller  '^  '°'  ''"'""'•   ''"'  "^  ^■"'^  ^°  '"û'-é'-  de  no^ 

hB^o^f  ,  '^^  '^"^  ■''^'  compris,  reprit  Pierre.  D'ailleurs,  Ba- 
bette, votre  repentir  et  vos  larmes  m'ont  touché;  ma  ftireur 
^  est  adoucie  en  pitié,  ma  pitié  en  tendresse    ot  je  vous  aï 

?rirL^n^%r:^  ''-'  ^■°-  -'-  '-'«  ^  nojnor^^ 

—  Jésus  sera  bon  pour  vous  comme  vous  avez  été  l»ori 
pour  moi,  mon  frère  ^ 

—  Et  puis,  continua  Pierre,  Jean  me  faisait  encore  remar- 
quer que  votre  malheur  n'était  peut-être  pas  sans  remède 
et  que  celui  qui  vous  avait  entraînée  dans  la  faute  avait 
;iiiur  droit  et  pour  devoir  de  vous  en  retirer 

Babette  courba  plus  bas  son  front  rougissant.  Lorsqu'un 
autre  quelle  paraissait  croire  à  cette  réparation  elle  n'v 
croyait  plus.  ■ 

Pierre   poursuivit  : 

•-Malgré  cet  espoir,  que  j'accueillis  avec  tran.sport  d« 
voir  votre  honneur  et  le  notre  réhabilités,  Martin-Guerre 
se  taisait  toujours,  et  le  messager  que  monsieur  d'Exmc» 
a  envoyé,  il  y  a  un  mois,  â  Calais  ne  nous  a  même  apporté 
c^e  votre  séducteur  aucune  nouvelle.  Mais  voici  les  Francai'= 
deiant  nos  murs.  Le  vicomte  d'Exmès  et  son  écuver  sont 
avec  eux,  j'imagine.  " 

—  Dites  que  cela  est  certain,  Pierre,  interrompit  le  brav* 
Jean  Peuquoy. 

.7  ^?.  °^^^  ^^*  '"°'  ^'  ™"^  contredirai  là-dessus,  Jean 
Admettons  donc  que  monsieur  d'Exmès  et  son  écuyer  ne 
sont  séparés  de  nous  que  par  les  murailles  et  les  fossés  mn 
nous  gardent,  ou  plutôt  qui  gardent  les  Anglais  En  ce 
cas,  SI  nous  les  revoyons,  Babette,  comment  estimez-vou'' 
que  nous  devions  nous  comporter  avec  eux?  Seront-il* 
des  amis  ou  des  ennemis  pour  nous  ? 

--  Ce  que  vous  ferez  sera  bien  f.nit.  mon  frère,  dit  Ba 
bette,  effrayée  du  tour  r^ue  prenait  l'entretien. 

—  Mais,  Babette,  ne  présumez-vous  rien  de  'leurs  Inten 
tions? 

—  Rien,  mon  Dieu  !  J'attends,  voilà  tout. 

—  Ainsi,  vous  ne  savez  pas  s'ils  viennent  pour  vous  sau 
ver  ou  pour  vous  abandonner,  et  si  le  canon  qui  sert  d'ac- 
compagnement à  mes  paroles  annonce  à  notre  famille  ief 
libérateurs  qu'il  faut  bénir,  ou  des  infâmes  qu'il  faut  punir  ■' 
Vous  n'en  savez  rien,  Babette? 

—  Hélas!  dit  Babette,  pourquoi  me  demandez-vous  cela  a 
moi.  triste  JiUe  sans  pensée,  qui  ne  sais  plus  que  prier' ei 
me  résigner? 

—  Pourquoi  je  vous  demande  cela,  Babette  ?  Ecoutez.  V•Ji^ 
vous  rappelez  dans  quels  sentimens  nous  a  élevés  notre 
riere  à  l'endroit  de  la  France  et  des  Français.  Les  Anglai.s 
n'out  jamais  été  pour  nous  des  compatriotes,  mais  des  oj. 
presseurs,  et,  il  y  a  trois  mois.  uuUe  musique  n'eût  été  pln.s 
agréable  a  mes  oreilles  que  celle  qui  retentit  en  ce  moment 

—  Ah  !  pour  moi,  s'écria  Jean,  c'est  toujours  comme  ta 
voix  de  ma  patrie  oui  m'appelle. 

—  Jean,  reprit  Pierre  Peuquoy.  la  patrie,  c'est  le  foyer 
en  grand  :  c'est  la  famille  multipliée,  c'est  la  fraternité 
•  largie.  .Mais  sied-il  de  lui  sacrWer  l'autre  fraternité,  l'au 
tre  foyer,  l'autre  famille? 

—  Mon  Dieu!  à  quoi  voulez-vous  donc  en  venir,  Pierre t 
demanda  Babette. 

—  A  ceci,  répondit  Pierre,  dans  les  rudes  mains  plé 
béiennes  et  travailleuses  de  ton  frère,  Babette,  réside  p»'\it 
être,  à  la  minute  où  nous  sommes,  le  sort  de  la  ville  de 
Calais.  Oui.  ces  pau\Tes  mains  noircies  par  le  travail  de 
chaque  jour,  peuvent  rendi'e  au  roi  de  France  la  clef  de 
la  France. 


LES    DEUX    DIANE 


98 


ALEXANDRE  DUMAS  IIXUSTRÉ 


—  Et  elles  hésitent  !  s'écria  Babette  qui  avait  véritable- 
ment sucé  avec  le  lait  la  haine  du  joug  étranger. 

—  Ah  !  noble  fllle  !  dit  Jean  Peuquoy  ;  oui,  tu  étals  bien 
digne  de  notre  confiance  ! 

—  Ni  mon  cœur  ni  mes  mains  n'hésiteraient,  reprit  Pierre 
imperturbable,  si  j'avais  la  possibilité  de  restituer  directe- 
ment sa  belle  cité  du  roi  Henri  II,  ou  à  son  représentant 
monsieur  le  duc  de  Guise.  Mais  les  circonstances  sont  telles 
que  nous  serions  forcés  de  nous  servir  de  l'intermédiaire  de 
monsieur  d'Exmès 

—  E!i  bien  ?  demanda  Babette  surprise  de  cette  réserve. 

—  Eh  bifen  !  reprit  Pierre,  autant  je  serais  heureux  et  fier 
d'associer  à  cette  grande  action  celui  qui  fut  notre  hôte, 
et  dont  l'écuyer  devrait  devenir  mon  frère,  autant  il  me  ré- 
pugueiait  de  faire  cet  honneur  au  gentilhomme  sans  en- 
trailles qui  aurait  contribué  à  nous  ôter  l'honneur. 

—  Lui,  monsieur  d'Exmès.  si  compatissant,  si  loyal  ! 
s'écria  Babette. 

—  Il  n'en  est  pas  moins  vrai,  dit  Pierre,  que  monsieur 
d'Exmès.  par  la  confidence.  Babette,  comme  Martin-Guerre 
par  sa  conscience,  a  su  ton  malheur,  et  tu  vois  bien  que 
tous  deux  ils  se  taisent 

—  Mais  que  pouvait  dire  et  faire  monsieur  d'Exmès?  de- 
manda Babette. 

—  Il  pouvait,  ma  sœur,  dès  son  retour  à  Paris,  faire  venir 
Martin-Guerre,  et  lui  commander  de  te  donner  son  nom  ! 
Il  pouvait,  au  lieu  de  cet  inconnu,  renvoyer  ici  son  écuyer. 
et  nous  payer  ainsi  à  la  fois  la  dette  de  sa  bourse  et  la 
dette  de  son  cœur  ! 

—  Non,  non,  il  ne  le  pouvait  pas,  dit  la  sincère  Babette 
en  hochant  tristement  la  tête. 

—  Quoi  !  il  n'était  pas  libre  de  donner  un  ordre  à  son 
serviteur? 

—  Et  à  quoi  l)on  donner  cet  ordre  ?  reprit  Babette. 

—  Comment  !  ù  quoi  bon  ?  s'écria  Pierre  Peuquoy.  A  quoi 
bon  réparer  un  crime?  â  quoi  bon  sauver  une  réputation? 
mais  devenez-vous  folle,  Babette  ? 

—  Hélas  !  non.  pour  mon  mallieur  :  dit  la  pauvre  fille  en 
larmes.  Les  fous  oublient. 

—  Alors,  continua  Pierre,  comment,  si  vous  avez  votre 
raison,  pouvez-vous  dire  que  monsieur  d'Exmès  a  bien  fait 
de  ne  pas  user  de  son  autorité  de  maître  pour  contraindre 
rotre  séducteur  à  vous  épouser?... 

—  M'épouser  !  m'épouser  !  eh!  le  pourrait-il?  dit  Babette 
éperdue. 

—  Mais  qui  donc  l'en  empêcherait?  s'écrièrent  en  même 
temps  Jean  et  Pierre. 

Tous  deux  s'étaient  levés  d'un  mouvement  irrésistible. 
Babette  tomba  sur  ses  genoux. 

—  Ah  I  E'écria-t-elle  égarée,  pardonnez-moi  une  fois  de 
plus,  mon  frère!...  Je  voulais  vous  cacher  cela...  Je  me  le 
cachais  à  moi-même!.,.  Mais  voilà  que  vous  venez  me  par- 
ler da  notre  honneur  flétri,  de  la  France,  de  monsieur  d'Ex- 
mès, de  cet  indigne  Martin-Guerre  .  que  sais-je?...  Ah!  ma 
tête  se  perd.  Vous  me  demandiez  si  je  devenais  folle?  je  crois 
qu'en  effet  la  démence  me  saisit.  Voyons,  vous  qui  êtes 
plus  calme,  dites-moi  si  je  me  trompe,  si  j'ai  rêvé,  ou  bien 
si  c'est  \Taimenl  possible  ce  qu'il  m'a  annoncé,  monsieur 
d'Ranès?... 

—  Ce  qu'il  vous  a  annoncé  !  répéta  Pierre  saisi  d'épou- 
vante. 

—  Oui,  dans  ma  chambre,  le  jour  de  son  départ,  quand 
je  le  priais  de  remettre  à  Martin  cette  bague...  Je  n'osais 
pa3  lui  avouer,  à  lui  étranger,  ma  faute.  Et  cependant  il 
a  dû  me  comprendre.  Et  s'il  m'a  comprise,  comment  a-t-il 
pu  me  dire?... 

—  Quoi?  Que  t'a-t-il  dit?  Achève!  s'écria  Pierre. 

—  Hélas  !  que  Martin-Guerre  était  déjà  marié  !  dit  Ba- 
bette. 

—  Mallieureuse  !  s'écria  Pierre  Peuquoy  s'élançant,  hors 
de  lui,  et  levant  la  main  sur  sa  sœur. 

—  Ah  !  c'est  donc  wal  !  dit  d'une  voix  mourante  la  mal- 
heurovise  enfant;  je  sens  que  c'est  vrai  à  présent. 

Et  elle   tomba   sur   le  parquet,  évanouie. 
Jean  avait  eu  le  temps  de  prendra  Pierre  par  le  corps  et 
de  le  rejeter  en   arrière. 

—  Que  fais-tu  donc,  Pierre?  lui  dit-il  sévèrement.  Ce  n'est 
pas  la  malheureuse  qu'il   faut   frapper,   c'est  le  misérable. 

—  C'est  Juste,  reprit  Pierre  Peuquoy,  honteux  de  sa  co- 
lère aveugle. 

U  se  retira  à  l'écart,  farouche  et  sombre,  t.indis  que  Jean, 
penclié  sur  Babette,  s'efforçait  de  la  rappeler  à  la  vie.  U  y 
eut  un  assez  long  silence. 

.Vu  dehors,  par  intervalles  presque  réglés,  le  canon  gron- 
d.nlt  toujours. 

EnQn  Babette  rouvrit  les  yeux,  et,  d'abord,  essaya  de 
rappeler  ses  souvenirs. 

—  Qu«  s'est-ll  donc  passé  ?  demanda-t-elle. 

Elle  regarda,  avec  un  regard  vague,  le  visage  incliné 
vers  elle  de  Jean  Peuquoy. 

Chose  étrange  1  Jean  ne  paraissait  pas  trop  triste.  Il  y 
avait  même  sur  son  excellente  physionomie,  en  même  temps' 


qu'un  attendrissement  profond,  une  sorte  de  contentement 
secret. 

—  Mon  bon  cousin!  dit  Babette  en  lui  tendant  la  main. 
Le  premier  mot  de  Jean  Peuquoy  à  La  chère  affligée  fut 

—  Espérez,  Babette,  espérez  : 

Mais  les  yeux  de  Babette  s'arrêtèrent  en  ce  moment  sur 
la  figure  morne  et  désolée  de  son  frère,  et  elle  tressaillit, 
car  tout  lui  revint  à  la  mémoire  à  la  fois. 

—  Oh  !  Pierre,  pardon  !  pardon  !  cria-t-elle. 

Sur  un  signe  touchant  de  Jean  Peuquoy  pour  l'exhorter  à 
la  miséricorde.  Pierre  s'avança  vers  sa  sœur,  Iji  releva,  la 
fit  s'asseoir. 

—  Rassure-toi,  lui  dit-il.  Ce  n'est  pas  à  toi  que  j'en  veux. 
Tu  as  dû  tant  souffrir  !  Rassure-loi.  Je  te  répéterai  après 
Jean  :   Espère. 

—  Ah  I  que  puis-je  espérer  maintenant?  dit-elle. 

—  Non  plus  la  réparation,  c'est  'rai,  mais  du  moins  la 
vengeance,  répondit  Pierre,  les  sourcils  froncés. 

—  Et  moi.  lui  glissa  Jean  à  voix  basse,  moi,  je  vous  dis  : 
l.'i  vengeance  et  la  réparation  en  même  temps. 

Elle  le  regarda  avej  surprise.  Mais,  avant  qu'elle  pût  l'in- 
terroger.  Pierre  reprit  : 

—  De  nouveau,  pauvre  sœur,  je  te  pardonne.  Ta  faute, 
en  somme,  n'est  pas  plus  grande  pjrce  qu'un  lâche  t'a 
trompée  deux  fois.  Je  t'aime,  Babette,  comme  je  t'ai  tou- 
jours  aimée. 

Babette,  heureuse  dans  sa  douleur,  se  Jeta  dans  les  bras 
de  son  frère. 

—  Mais,  reprit  Pierre  Peuquoy  quand  il  l'eut  embrassée, 
ma  colère  ne  s  est  pas  éteinte,  elle  s'est  seulement  dépla- 
cée. Celui  qu'elle  voudrait  maintenant  atteindre  c'est,  je  le 
répète,  cet  infâme  suborneur,  cet  odieux  Martin-Guerre!... 

—  Mon   frère  :    interrcmpit   douloureusement   Babette- 

—  Non,  pour  lui  pas  de  pitié  :  s'écria  le  bourgeois  rigi- 
de. Mais  à  son  maitre.  ù  monsieur  d'Exmès,  je  dois  une 
réparation,  ma  loyauté  en  convient  sans  peine. 

--  .le  vous  l'avais  bien  dit,   Pierre,  reprit  Jean   Peuquoy. 

—  Oui,  Jean,  vous  aviez  raison,  com.ue  toujours,  et  j'avais 
mal  jugé  ce  digne  seigneur.  Désormais,  tout  s'explique. 
■Son  silence  même  était  de  !a  délicalesse.  Pourquoi  nous 
eiit-il  cruellement  rappelé  un  malheur  irréparable?  J'avais 
tort  !  Et  quand  je  songe  que,  par  une  méprise  funeste, 
j'allais  peut-être  mentir  aux  convictions  et  aux  instincts 
de  toute  ma  vie,  et  faire  payer  à  cette  France  que  j'aime 
tant   une  faute  qui  n'existait  même  pas 

—  .4  quoi  tiennent,  mon  Dieu  !  les  grands  événemens 
de  ce  monde  !  reprit  philosophiquement  Jean  Peuquoy  ; 
mais  par  bonheur,  rien  n'est  perdu  encore,  ajoutat-il,  et, 
grâce  à  la  confiance  de  Babette,  nous  savons  maintenant 
que  le  vicomte  d'Exmès  n'a  pas  démérité  de  notre  amitié. 
Oh  :  je  connaissais  son  noble  cœur  ;  car  je  n'ai  jamais  eu 
qu'à  l'admirer,  liormis  dans  son  hésitation  première,  quand 
nous  lui  avons  d  abord  proposé  la  revanche  de  la  prise 
de  Saint-Quentin.  Mais  cette  hésitation,  m'est  avis  qu'il 
contribue  en  ce  moment  à  la  réparer  d'une  éclatante  fa- 
çon. 

Et  le  brave  tisserand,  faisant  signe  qu'on  écoutât  le  son 
formidable  du  canon,  qui  semblait  retentir  à  coups  de  plus 
en  plus  pressés. 

—  Jean,  reprit  Pierre  Peuquoy,  savez-vous  ce  que  dit 
pour  nous  cette  canonnade? 

Elle  nous  dit  que  monsieur  d'Exmès  est  là.  répondit 
Jean. 

—  Oui.  frère,  mais  ajouta  Pierre  à  l'oreille  de  son  cou- 
sin, elle  nous  dit  encore  :  Souienez-i-ous  du  5  ! 

—  Et  nous  nous  en  souviendrons.  Pierre,  n'est-il  pas  vrai? 
Ces   confidences    à    voix    basse    alarmaient    Babette,    qui. 

toute  à  son  idée  fixe,  murmura  : 

—  Que  complotent-ils?  Jésus!  Si  nicnsieur  d'Exmès  est 
là.  Dieu  veuille  que  du  moins  ce  Martin-Guerre  n'y  soit  pas 
avec  lui  ! 

—  Martin-Guerre?  reprit  Jean  qui  l'entendit.  Oh!  mon- 
sieur d'Exmès  aura  lionteusement  chassé  ce  serviteur  In- 
digne! Et  il  aura  bien  fait  dans  l'intérêt  même  du  lâche: 
car  nous  l'eussions  provoqué  et  tué,  à  son  premier  pas  dans 
Calais;    n'est-ce   pa«,   Pierre? 

—  En  tout  cas,  reprit  le  frère  de  son  accent  inflexible, 
si  ce  n'est  à  Calais,  ce  sera  à  Paris  :  je  le  tuerai  ! 

—  Oh  !  s'écria  Babette,  ce  sont  justement  ces  représailles 
que  je  craignais,  non  pas  pour  lui,  que  je  n'aime  plus, 
que  je  méprise,  mais  pour  vous,  Pierre,  pour  vous  Jean, 
tous  deux  si  fraternels  et  si  dévoués. 

—  Ainsi,  Babette,  dit  Jean  Peuquoy  ému,  dans  uu  com- 
bat entre  lui  et  moi  ce  n'est  pas  pour  lui  c'est  pour  mol 
que  vous  feriez  des  vœux 

—  Ah  !  reprit  Babotte.  cette  seule  question,  Jean,  est  la 
plus  cruelle  punition  de  ma  faute  que  vous  puissiez  m'in- 
fliger.  Entre  vous  si  bnu  et  si  clément  et  lui  si  vil  et  si  traî- 
tre, comment  donc  pounais-je  hésiter  aujourd'hui? 

—  Merci  !  s'écria  Jean.  Ce  que  vous  dites  là  me  fait  du 
bien,  Babette,  et  croyez  que  Dieu  vous  en  récompensera 


LES  DEUX  DIANE 


09 


—  Je  suis  sur,  moi  du  moins,  reprit  Pierre,  que  Dieu 
liunira  le  coupable  Mais  ne  sungeons  pas  encore  à  lui, 
ami.  illt-il  ;ï  Jean,  nous  avons  actuelliment  d'autres  clioses 
il  faire,  et  trois  jours  seulement  pour  préparer  ces  chOies. 
II  faut  sortir,  voir  nos  amis,  comiiter  les  armes  ,. 

Il   répéta   à   voix   basse  : 

—  Jean,   souvenons-nuus   du   5  '. 

Un  quart  d'heure  après,  taudis  que  Babette,  retirée  plus 
calme  dans  sa  ctiambre.  remerciait  Dieu,  sans  trop  savoir 
de  quoi,  de  leur  côté,  l'armurier  et  le  tisserand  sortaient 
tout  affairés  de  la  ville 

Ils  ne  paraissaient  plus  penser  :'i  Martin-Guerre,  leciuel, 
eu  ce  moment,  pour  le  dire  en  passant,  se  doutait  aussi 
fort  peu  du  mauvais  parti  qu'on  lui  préparait  dans  cette 
ville  de  Calais  où  il  n  avait  jamais  mis  le  pied. 

Cependant,  les  canons  tonnaient  toujours,  et,  comme  dit 
Rabuim.  chargeaient  et  déOianjealenl,  de  turie  esmerveil- 
laljle,    leur    tempête    darlillerlc. 


LIV 
Sf.VS    L.1   Tt;NTE 

Trois  jours  après  cette  scène,  le  4  janvier  au  soir,  les 
Français,  en  dépit  des  prédictions  de  lord  Wentwortli, 
avaient  encore  lait  di  chemin. 

Us  avaient  dépas=é,  non  seulement  le  pont,  mais  aussi  le 
fort  de  NieuUay,  dont  ils  étaient  depuis  le  matin  les  maî- 
tres, ainsi  que  de  toutes  les  armes  et  munitions  qu'il  conte- 
nait. 

De  cette  position,  ils  pouvaient  déscrmais  fermer  le  pas- 
sage a  tout  secours  d'Espagnols  ou  d'Anglais  venant  de 
terre. 

Un  tel  résultat  valait  bien,  certes,  les  trois  jours  de  lutte 
acharnée  et  meurtrière  qu'il  avait  coiltés. 

—  Mais,  c'est  un  rêve  :  s'était  éci-ié  le  haut.Un  gouver- 
neur de  Calais,  quand  il  avait  vu  ses  troupes  fuir  en  dé- 
sordre vers  la  ville,  malgré  ses  courageux  efforts  pour  les 
letemr  à  leur  poste. 

Et,  comble  d  humiliation  !  11  avait  dtl  les  suivre.  Son  de- 
voir était  de  mourir  le  dernier, 

—  Par  bonheur,  lui  dit  lord  Derby  quand  ils  furent  en 
sûreté,  par  bonheur,  Calais  et  le  Vieux-Château,  même 
avec  le  peu  de  forces  qui  nous  restent,  tiendront  bien  deux 
ou  trois  jours  encore.  Le  fort  de  Risbank  et  l'entrée  par 
mer  demeurent   libres,   et  lAngleterre  n'est     pas  loin  ! 

Le  conseil  de  lord  Wentworth  assemblé  déclara  en  effet 
avec  assurance  que  là  était  le  salut.  Mais  ce  n'était  plus  le 
temps  d'écouter  l'orgueil.  Un  avis  devait  être  sur-le-champ 
expédié  à  Douvres.  Le  lendemain,  au  plus  tard,  de  puis- 
sans  renforts  arriveraient,  et  Calais  était  sauvé. 

Lord  Wentworth  adopta  ce  parti  avec  résignation.  Une 
barque  partit  aussitôt,  emportant  un  message  pressant 
pour  le  gouverneur  de  Douvres. 

Puis,  les  Anglais  piirent  des  mesures  pour  concentrer 
toute  leur  énergie  sur  la  défense  du  Vieux-Château. 

C'était  là  le  côté  vulnérable  de  Calais.  Car  la  mer,  les 
dunes  et  une  poignée  de  milices  urbaines  suffisaient,  et  au- 
delà,  à  protéger  le  fort  de  JSisbank. 

Tandis  que  les  assiégés  organisent  dans  Calais  la  résis- 
tance sur  le  point  attaquable,  voyons  un  peu,  hors  de  la 
ville,  où  en  sont  les  assiégeans,  et  ce  que  notamment  devien- 
nent, dans  cette  soirée  du  4,  le  vicomte  d'Exmes,  Martin- 
Guerre,   et   leurs  vaillantes   recrues. 

Leur  besogne  était  celle  de  S(jldats  et  non  de  mineurs 
et  leur  place  n'étant  pas  aux  tranchées  et  travaux  du  siège, 
mais  au  combat  et  à  1  a.ssaut,  ils  doivent  se  reposer,  à  l'heure 
qu'il  est.  Nous  n'aurons  en  effet  qu  à. soulever  la  toile  de 
cette  tente  placée  un  peu  à  l'écart  sur  la  droite  du  camp 
français,  pour  retrouver  Gabriel  tt  sa  petite  troupe  de  vo- 
lontaires. 

Le  tableau  qu'ils  piésentaient  éta't  pittoresque  et  sur- 
tout   varié. 

Gabriel,  la  tête  baissée,  assis  dans  un  coin  sur  le  seul 
escabeau  qu'il  y  eût,  paraissait  absorbé  par  une  préoccu- 
pation  profonde. 

A  ses  pieds,  Martin-Guerre  raccommodait  la  boucle  d'un 
ceinturon.  Il  relevait  de  temps  en  temps  les  yeux  vers  son 
mailre  ave  sollicitude,  mais  il  respectait  la  silencieuse  mé- 
ditation où  11  le  voyait  plongé. 

Xon  loin  d'eux,  sur  une  sorte  de  lit  formé  de  manteaux, 
gisait  et  geignait  un  blessé.  Hélas!  ce  blessé  n'était  autre 
encore   que   le   mallieureux   Malemoit. 

A  l'autre  extrémité  de  la  tente,  le  pieux  Lactance  age- 
nouillé égrenait  son  chapelet  avec  activité  et  ferveur,  Lac- 
tance avait  eu  le  malheur  d'assommer  le  matin,  à  la  prise 
du  fort  Nieullay,  trois  de  ses  frères  en  Jésus-Christ-  Il  re- 
devait donc  a  .sa  conscience  trois  cents  Pnler  et  autant  I 
d'/lfc.   C'était   le   taux  ordinaire  que   lui  avait  imposé  pour    | 


ses  morts  son  confes,seur.  Ses  blesses  ne  comptaient  nue 
pour    moitié. 

Près  de  lui,  Yvonnet,  après  avoir  .soigneusement  décrotté 
et  brossé  ses  habits  tiichês  par  la  boue  et  la  poiiure  cher- 
chait des  yeux  un  coin  du  soi  qui  ne  fut  par  trop  humide 
afin  de  s'y  étendre  et  de  prendre  un  peu  de  repos,  les 
veilles  et  fatigues  trop  prolongées  étant  tout  a  fait  con- 
tri.iies  à  son   tempérament  délicat, 

A  deux  pas  d'Yvonnet,  Scharfenstein  oncle  et  Scharfens- 
tein  neveu  faisaient  sur  leurs  doigts  énormes  des  calculs 
compliqués.  Ils  supputaient  ce  que  -.ourrait  leur  rapporter 
le  butin  de  la  matinée.  Scharfenstein  neveu  avait  eu  le  ta- 
lent de  mettre  la  main  sur  une  armure  de  prix,  ut  ces  dignes 
Teutons,  le  visage  épaf.oui,  partageaient  d'avance  l'argent 
qu'ils   comptaient   tirer   de   cette   riche   proie. 

Pour  le  reste  des  soudards,  groupés  au  centre  de  la  tente. 
Ils  jouaient  aux  dés,  et  joueurs  et  parieurs  suivaient  avec 
animation  les  chances  diverses  de  la  partie. 

Une  grosse  chandelle  fumeuse,  flchée  à  même  la  terre, 
éclairait  leurs  physionomies  joyeuses  ou  désappointées  et 
projct.'-it  même  quelques  lueurs  incertaines  jusqu'aux  au- 
tres figures,  aux  expressions  opposées,  que  nous  avons 
tâché  de  découvrir  et  d'esquisser  dans  la  pénombre, 

A  un  gémissement  plus  douloureux  poussé  par  le  paun-e 
Maleniort.  Gabriel  releva  la  tête,  et,  ir.terpeilant  son  écuyer  : 

—  Martin-Guerre,  quelle  heu-e  peut-il  être  maintenant  ? 
lui   demanda-t-il. 

—  Monseigneur,  je  ne  sais  pas  trop,  répondit  Martin 
cette  nuit  pluvieuse  a  éteint  toutes  les  étoiles.  Mais  J'estime 
qu'il  ne  doit  pas  être  loin  de  six  heures;  car  il  y  a  plus 
d'une  heure  qu'il  fait  nuit  fermée. 

—  Et  ce  chirurgien  fa  bien  promis  de  venir  à  six  heures? 
reprit   Gabriel. 

—  A  six  heures  précises,  monseigneur  Et  tenez  on  sou- 
lève la  portière,  c'est  lui,  le  voilà. 

Le  vicomte  d'Exmès  jeta  un  coup  d'œil  sur  le  nou- 
vel arrivant,  et  sur-lechamp  le  reconnut  II  ne  l'avait  pour- 
tant vu  qu'une  fois.  Mais  la  figure  du  chirurgien  était  de 
celles  que  l'on  n'oublie  pas  quand  on  les  a  rencontrées. 

—  Maitre    Ambroise   Paré  I    s'écria   Gabriel    en    se    levant 

—  Monsieur  le  vicomte  d'Exmès  !  dit  Paré  avec  un  pro- 
fond salut. 

—  Ah  !  maître,  je  ne  vous  savais  pas  au  camp,  si  près  de 
nous,    reprit    Gabriel, 

—  Je  tache  d'être  toujours  à  l'endroit  où  je  puis  me 
rendre  le  plus  utile,  répondit  le  chirurgien, 

—  Oh!  je  vous  reconnais  bien  là,  généreux  cœur;  et  je 
vous  sais  doublement  gré  aujourd'hui  d'être  ainsi  car  je 
vais  recourir  à  votre  science  et  à  votre  habileté. 

—  Pas  pour  vous,  j'espère,  dit  Ambroise  Paré  De  auoi 
s'agit-ii? 

—  C'est  un  de  mes  gens,  reprit  Gabriel,  qui,  ce  matin 
en  se  ruant  avec  une  espèce  de  frénésie  sur  les  fuyards 
anglais,  a  reçu  de  l'un  d'eux  un  coup  de  lance  dans 
l'épaule, 

—  Dans  l'épaule?  te  n'est  peut-être  pas  grave  dit  le 
chirurgien, 

—  J'ai  peur  du  contraire,  reprit  Gabriel  en  baissant  la 
voix;  car  un  des  camarades  du  blessé,  Scharfenstein  que 
voilà,  a  si  rudement  et  si  maladroitement  essayé  de  déga- 
ger le  bois  de  la  lance,  qu'il  l'a  cassée;  et  le  fer  est  resté 
dans  la  plaie, 

Ambroise  Paré  laissa  échapper  une  grimace  de  mauvais 
augure  . 

—  Voyons  cela,  dit-il  cependant  avec  son  calme  accoutumé. 
On  le  mena  au  lit  du  patient.   Tous  les  soudards  s'étaient 

levés  et  entouraient  le  chirurgien,  laissant  là,  qui  son  jeu 
qui  ses  calculs,  qui  son  nettoyage.  Lactance  seul  continua 
à  marmotter  dans  son  coin.  Lactance,  quand  il  faisait  pé- 
nitence de  ses  prouesses,  ne  s'interrompait  jamais  que  pour 
en  commettre  d'autres. 

Ambroise  Paré  écarta  les  linges  qui  enveloppaient  l'épaule 
de  Malemort,  et  examina  attentivement  la  blessure.  Il  secoua 
la  tête  avec  doute  et  mécontentement,  mais  il  dit  tout  haut  ; 

—  Ce  ne  sera  rien. 

—  Heuh  !  grommela  Malemort.  SI  ce  n'est  rien,  pourrai- 
je   demain  retourner   me  battre? 

—  Je  ne  crois  pas,  dit  Ambroise  Paré  qui  sondait  la  plaie. 

—  Aîel  mais  vous  me  faites  un  peu  mal,  savez-vous? 
reprit  Malemort. 

—  Pour  cela,  je  le  crois,  dit  le  chirurgien  ;  du  courage, 
mon  ami  ! 

—  Oh  I  j'en  al,  fit  Malemort.  Après  tout,  ju.squ'lcl  c'est 
tort  tolérable.  Sera-ce  plus  dur  quand  il  faudra  extirper 
ce  damné  tronçon  t 

—  Non,  car  le  voici,  dit  Ambroise  Paré  triomphant,  en 
élevant  et  montrant  à  Malemort  le  fer  de  lance  qu'il  venait 
d'extraire, 

—  Je  vous  suis  bien  obligé,  monsieur  le  chirurgien,  re- 
partit poliment  Malemort. 


100 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Un  murmure  d'admiration  et  d'étonnement  accueillit  le 
coup  de  maiire  d'Ambroise  Paré. 

—  Quoi  !  tout  est  fini  ?  dit  Gabriel.  Mais  c'est  «m  prodige  ? 

—  Il  faut  convenir  aussi,  reprit  Ambroise  en  souriant, 
que  le  blessé   n'était  pas  douillet. 

—  Ni  l'opérateur  maladroit,  par  la  messe  !  s'écria  der- 
rière les  soldats  un  survenant,  que  dans  l'anxiété  générale 
personne  n'avait  vu  entrer. 

Mais,  à  cette  voix  bien  connue,  tous  s'écartèrent  respec- 
tueusement. 

—  Monsieur  le  duc  de  Guise  '.  dit  Paré  en  reconnaissant 
le  général  en  chef. 

—  Oui.  maître,  reprit  le  duc,  monsieur  de  Guise  qui  est 
stupéfait  et  ravi  de  votre  savoir-faire.  Par  Saint-François, 
mon  patron  !  j'ai  vu  la-bas  tout  à  Iheure.  à  l'ambulance, 
des  ânes  bâtés  de  médecins  qui,  j'en  jure,  taisaient  plus  de 
mal  i  nos  soldais  avec  leurs  Instrumens  que  les  Anglais 
avec  leurs  armes.  Mais  vous  avez  arraché  ce  pieu,  vous, 
aussi  aisément  qu'un  cheveu  blanc.  Et  je  ne  vous  connais- 
sais pas!  Comment  vous  appelle-t-on,  maître? 

—  Ambroise   Paré,   monseigneur,   (lit   le   chirurgien. 

—  Eh  bien  :  maiire  Ambroise  Paré,  reprit  le  duc  de  Guise, 
je  vous  réponds  que  votre  fortune  est  faite,  à  une  condi- 
tion toutefois. 

—  Et   peut^n  savoir  laquelle,   monseigneur? 

—  C'est  que  s'il  m'arrive  plaie  ou  bosse,  ce  qui  est  fort 
possible,  et  ces  jours-ci  plus  que  jamais,  vous  vous  cliar- 
giez  de  moi  et  me  traitiez  sans  plus  de  façon  et  de  céré- 
monie que  ce  pauvre  diable-là. 

—  Monseigneur,  je  le  ferais,  dit  Ambroise  en  s'inclinant. 
Tous  les  hommes  sont  égau.K  devant  la  souffrance. 

—  Hum  !  reprit  François  de  Lorraine,  vous  tâcherez  donc, 
au  cas  que  je  vous  dis,  qu'ils  le  soient  aussi  devant  la 
guérison.       * 

—  Monseigneur  me  permettra-t-ll  actuellement,  dit  le 
chirurgien,  de  fermer  et  de  bander  la  plaie  de  cet  homme. 
Tant  d'autres  blessés  ont  besoin  de  mes  soins  aujourd'hui  ! 

—  Faites,  maiire  .\mbroise  Paré  !  reprit  le  duc  Faites 
sans  VOUS'  occuper  de  moi.  J'ai  hâte  moi-même  de  vous 
renvoyer  délivrer  le  plus  de  patiens  possible  des  mains  de 
nos  Esculapes  jurés.  D'ailleurs,  j'ai  à  m'cntretenir  avec 
monsieur  ■d'E.xraès. 

Ambroise  Paré  se  remit  donc  tout  de  suite  au  pansement 
de  Malemort. 

—  Monsieur  le  chirurgien,  je  vous  remercie  de  nouveau, 
lui  dit  le  blessé.  Mais,  pardonnez-moi,  j'ai  encore  un  ser- 
vice à  vous  demander 

—  Qu'est-ce  que  c'est,  mon  vaillant?  demanda  Ambroise. 

—  'V'oici,  monsieur  le  chirurgien,  reprit  Malemort.  Main- 
tenant que  je  ne  sens  plus  dans  ma  chair  cet  horrible  bâ- 
ton qui  me  gfnait  atrocement,  il  me  semble  que  je  dois 
être  à  peu  près  guéri? 

—  Oui,  à  peu  près,  dit  Ambroise  Paré  tout  en  serrant 
les  ligatures. 

—  Eh  bien  !  alors,  fit  Malemort  d  un  ton  simple  et  dégagé, 
voulez-vous  avoir  la  bonté  de  dire  à  mon  maître,  à  mon- 
sieur d'E.xmés.  que.  si  l'on  se  bat  demain,  je  suis  parfai- 
tement en  état  de  me  battre. 

—  Vous  battre  demain  !  s'écria  Ambroise  Paré.  Ah  çà  ! 
mais  vous  n'y  songez  pas  ! 

—  Oh  !  si  fait  I  j  y  songe,  «prit  Malemort  avec  mélan- 
colie. 

—  Mais,  malheureux,  dit  le  chirurgien,  sachez  que  je 
vous  ordonne  huit  jours  de  repos  absolu,  au  moins  huit 
jours  de  lit,  huit  jours  de  diète! 

—  Diète  de  nourriture,  soit,  reprit  Malemort,  mais  pas 
diète  de  bataille,  je  vous  en  prie. 

—  Vous  êtes  fou  !  continua  Ambroise  Paré  ;  si  vous  vous 
leviez  seulement,  la  fièvre  vous  prendrait,  vous  seriez  perdu. 
J'ai  dit  huit  jours,  je   n'en  rabats  pas  une  heure. 

—  Ileuh  !  beugla  M.alomort,  dans  huit  jcurs  le  siège  sera 
bâclé.  Je  ne  me  battrai  donc  jamais  tout   mon  saoul, 

—  Voilà  un  rude  gaillard  !  dit  le  duc  de  Guise  qui  avait 
prêté  l'oreille  à  ce  singulier  dialogue. 

—  Malemort  est  comme  cela,  reprit  en  souriant  Gabriel, 
el  je  vous  prierai  même,  monseigneur,  de  donner  des  ordres 
pour  qu'on  le  transporte  à  l'ambulance  et  pour  qu'on  l'y 
surveille;  car  s'il  entend  le  bruit  de  quelque  mêlée,  11 
est   capable  de  vouloir  se   lever  malgré  tout. 

—  Eh  bien  !  rlên  de  plus  simple,  dit  le  duc  de  Guise. 
Faites-le    transporter    vous-même    par    ses    camarades. 

—  C'est  que,  monseigneur,  reprit  Gabriel  avec  quelque 
embarras,  j'aiiral  peut-être  besoin  de  mes  hommes  cette 
nuit. 

—  Ah  1  ût  le  duc,  en  regardant  le  vicomte  d'Exmès  avec 
surprise. 

—  SI  monsieur  d'Exmès  le  désire,  dit  Ambroise  Paré  qui 
s'approcha  après  avoir  terminé  son  pansement,  je  vais  en- 
voyer deux  de  mes  aides  avec  un  brancard  pour  prendre 
ce  blessé   batailleur. 


—  Je  vous  remercie  et  j'accepte,  dit  Gabriel.  Je  le  recom- 
mande à  votre  attention  la  plus  vigilante,  n'est-ce  pas? 

—  Heuh  !  clama  de  nouveau  Malemort  avec  désespoir. 
Ambroise  Paré  sortit   après   avoir  pris  congé   du  duc   de 

Guise.  Les  gens  de  monsieur  d'Exmès,  sur  un  signe  de 
Jlartin-Guerre,  se  retirèrent  tous  à  l'extrémité  de  la  tente, 
et  Gabriel  put  rester  dans  une  sorte  de  tête-à-tête  avec  le 
général  commandant  le  siège. 


LV 


LES    PETITES  B.\RQrES    S.iUVEXT    LES   GKOS   NAVIRES 


Quand  le  vicomte  d'Exmès  se  trouva  ainsi  à  peu  près 
seul  avec  le  duc  de  Guise,  il  commença  en  lui  disant  : 

—  Eh   bien  !   êtes-vous   content,   monseigneur  ? 

—  Oui.  ami,  répondit  François  de  Lorraine,  oui.  content 
du  résultat  obtenu,  mais,  je  1  avoue,  inquiet  du  résultat  à 
obtenir  C'est  cette  inquiétude  qui  m'a  fait  sortir  de  ma 
tente,  errer  par  le  camp,  et  venir  chercher  auprès  de  vous 
bon    encouragement    et    bon    conseil. 

—  Mais  qu'y  a-t-il  donc  de  nouveau?  reprit  Gabriel.  L'évé- 
nement a,  ce  me  semble,  dépassé  toutes  vos  espérances. 
En  quatre  jours,  vous  voilà  maître  des  deux  boucliers  de 
Calais.  Les  défenseurs  de  la  ville  même  et  du  Vieux-Châ- 
teau ne  tiendront  pas  maintenant  plus  de  quarante-huit 
heures. 

—  C'est  vrai,  dit  le  duc,  mais  ils  tiendront  quarante-huit 
heures,  et  cela   suffit  pour  nous  perdre  et  les  sauver. 

—  Oh  !  monseigneur  me  permettra  encore  d'en  douter,  dit 
Gabriel. 

—  Non,  ami,  m.'i  vieille. expérience  ne  me  trompe  point, 
reprit  le  duc  de  Guise.  A  moins  d'un  coup  de  fortune  Im- 
prévu, d'une  chance  hors  des  calculs  humains,  notre  en- 
treprise est  manquèe.  Croyez-moi  quand  je  vous  le  dis. 

—  Et  comment  cela?  demanda  Gabriel  avec  un  sourire 
qui  répondait  mal   à  la  tristesse  dune  telle  confidence. 

—  Je  vais  vous  le  démontrer  en  deux  mots,  et  sur  votre 
plan    même.   Suivez-moi   bien. 

—  Je  suis  tout  attention,  dit  Gabriel. 

—  La  tentative  étrange  et  hasardeuse  où  votre  jeune  ar- 
deur a  entraîné  ma  prudente  ambition,  reprit  le  duc. 
n'avait  d  issue  possible  que  par  l'isolement  et  l'étonnement 
de  la  garnison  anglaise.  Calais  était  imprenable,  soit,  mais 
n'était  pas  insurprenable.  C'est  d'après  cette  idée  que  nous 
avons  raisonné  notre  folie,  n'est-il  pas  vrai? 

—  Et  jusqu'à  pré.sent,  reprit  Gabriel,  les  laits  n  ont  pas 
trop  donné  tort  à  nos  calculs. 

—  Non,  sans  doute,  dit  le  duc  de  Guise,  et  vous  avez 
prouvé,  Gabriel,  que  vous  saviez  aussi  bien  Juger  les 
hommes  que  voir  les  choses,  et  que  vous  aviez  étudié  le 
cœur  du  gouverneur  de  Calais  aussi  habilement  que  l'Inté- 
rieur-de  sa  ville.  Lord  Wentworth  n'a  démenti  aucune  de 
vos  conjectures.  Il  a  cru  que  ses  neuf  cents  hommes  et 
ses  redoutables  avant-postes  suffiraient  pour  nous  faire  -re- 
pentir de  notre  audacieuse  équipée.  11  nous  a  estimé  trop 
peu  pour  s'alarmer,  et  n'a  pas  daigné  appeler  à  son  secours 
une  seule  compagnie,  ni  sur  le  continent  ni  en  Angleterre., 

—  J'avais  été  à  même,  dit  Gabriel,  de  pi-éjuger  comment 
son  dédaigneux  orgueil  se  comporterait  en  pareille  circons- 
tance. 

—  Aussi,  reprit  le  duc  de  Guise,  avons-nous,  grâce  à  cette 
outrecuidance,  emporté  le  fort  Saint-Agathe  presque  sans 
coup  férir,  et  le  fort  de  Nieullay  par  trois  jours  de  lutte 
heureuse. 

—  Si  bien  qu'à  présent,  dit  joyeusement  Gabriel,  les  An- 
glais ou  les  Espagnols  venant  secourir,  du  côté  de  la  terre, 
leur  compatriote  ou  leur  allié,  trouveraient,  au  lieu  des 
canons  de  lord  Wentviorth  pour  les  seconder,  les  batteries 
du  duc  de  Guise  pour  les  écraser. 

—  Ils  s'en  défieront  et  ne  s'approcheront  qu'à  distance, 
reprit  en  souriant  François  de  Guise,  que  gagnait  la  bonne 
humeur  du  jeune  homme. 

—  Eh  bien,  n'avons-nous  pas  conquis  là  un  point  Impor- 
tant ?   reprit  Gabriel. 

.  _  Sans  doute,  sans  doute,  dit  le  duc  :  mais  ce  n'est  mal- 
heureusement pas  le  seul,  ce  n'est  inome  pas  le  plus  impor- 
tant. Nous  avons  fermé  aux  auxiliaires  extérieurs  de  Ca- 
lais un  des  chemins  qu'ils  pouvaient  prendre,  ime  des  portes 
de  la  place.'  Mais  11  leur  reste  une  autre  porte,  un  second 

chemin.  ,         ■  <  i 

—  Lequel  donc,  monseigneur?  demanda  Gabriel,  qui  fei- 
gnait de  chercher. 

—  Jetez  les  yeux  sur  cette  carte,  refaite  par  le  maréchal 
StrozzI,  d'après  le  plan  que  vous  nous  aviez  remis,  dit  le 
général  en  chef.  Calais  peut  être  secouru  par  deux  extrémi- 
tés :   par  le  fort   de   Nieullay  qui   défend   les  chaussées  et 

I    avenues  de  terre. 


LES  DEUX  DIANE 


101 


—  Mais  qui  les  défend  pour  nous  à  présent,  Interrompit 
Gatirlel. 

—  Sans  doute,  reprit  le  duc  de  Guise  ;  mais  là,  du  cote 
de  la  mer.  protégé  par  1  Hcéaii.  les  marais  et  les  dunes,  ii 
y  <i.  vo>ez  )  le  lort  de  Rishanl».  ou,  si  vous  1  aimez  mieux 
la  tour  Octogone  :  le  lort  de  Risbauk  qui  commande  tout 
le  port  et  qui  rouvre  et  le  ferme  aux  navires,  (^u  un  aver- 
tissement en  parte  ponr  Douvres,  en  quelques  heures  les 
vaisseaux  anelais  amènent  assez  de  renions  et  de  vivres 
pour  assurer  la  place  pendant  des  années.  Ainsi,  le  fort  de 


rons  de  Calais.  Puis,  quand  ils  se  jugeront  assez  nombreux. 
Us  nous  assiégeront  â  leur  tour.  J  admets  qu'ils  ne 
reiiriMinent  pas  tout  de  suite  le  tort  de  Nieullay,  ils  fini- 
ront bien  par  reprendre  celui  de  Sainte-.Vgatlie.  Ce  sera 
assez   pour    nous    foudroyer  entre  deux   feux. 

—  Une  telle  catastrophe  serait  épouvantable  en  eSat,  dit 
paisiblement  Gabriel. 

—  Elle  n'est  que  trop  probable  pourtant  !  reprit  le  duc 
de  Giiiso.  qui  serrait  sa  main  contre  son  Iront  avec  décou- 
ragement. 


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Le  tableau  qu'ils  présentaient  ct.iit  pittoresque  et  surtout  varie. 


Risbank  garde  la  ville,  et  la  mer  garde  le  fort  de  Risbaiik. 
Or.  savezvous,  Gabriel,  ce  qu'après  son  échec  de  tantôt, 
fait  à  cette  heure  lord  Weiitwortn7 

—  Parfaitement,  répondit  avec  calme  le  vicomte  d'Exmès. 
Lord  Wentwoith.  sur  1  avis  unanime  de  son  conseil,  expé- 
die en  toute  hftte  à  Douvres  un  avertissement  jusiiu'ici  trop 
retardé,  et  compte  recevoir  demain,  à  pareille  heure,  les 
renforts   qu'il    reconnaît    enfin    nécessaires. 

—  Après?    vous    n'aclievcz    pas?    dit    monsieur    de    Guise. 

—  Mais  J'avoue,  monseigneur,  que  je  ne  vois  pas  beau- 
coup plus  loin,  reprit  Gabriel.  Je  n'ai  pas  la  prescience  de 
Dieu. 

—  11  suffit  ici  de  la  prévo.vance  d'un  homme,  reprit 
François  de  Lorraine,  et,  puisque  la  vôtre  s'arrête  a 
moitié  cbemln,  je  continuerai  pont  elle. 

—  Que  monseigneur  veuille,  donc  m'apprendre  ce  qui, 
selon  lui,  adviendra,  dit  Gabriel  «n  s'inclinant 

—  C'est  fort  simple,  reprit  monsieur  de  GÛlse.  Les  assié- 
gés, secourus  au  besoin  par  l'.Angleterre  entière,  pour- 
ront, dès  demain,  nous  'opposer,  au  Vieux-ChAteau,  des 
forces  supérieures,  des  forces  désormais  inviiif  ibles.  si 
néanmoins  nous  tenons  bon,  a'.\rdres,  de  Flam.  'le  Saint- 
Quentin,  tout  ce  qui  se  trouve  d'Espagnols  et  d  .\nglais  en 
France  va  s'amasser,  comme  la  neige  hivernale,  aux  envl- 


—  .Mais,  dit  le  comte  d'Exmès.  vous  n'avez  pas  été. 
monseigneur,  sans  songer  aux  moyens  de  la  prévenir, 
cette  catastrophe  terrible? 

—  Je  ne  songe  qu'à  cela,  parbleu  :  dit  le  duc  de  Guise. 

—  .■^h  !  Eh   bien?   demanda  négligemment  Gabriel. 

—  Eh  bien  !  la  seule  chance,  chance  trop  précaire,  bêlas  ! 
qui  nous  reste,  c'est  je  crois,  de  donner  demain  au  Vieux- 
Chateau,  en  tout  état  de  choses,  un  assaut  désespéré. 
Rien  ne  sera  prêt  comme  il  faut  .sans  doute,  quoique 
l'on  doive  pousser  cette  nuit  les  travaux  avec  toute  l'acti- 
vité possible.  Mais  11  n'y  a  pas  d'autre  parti  à  prendre,  et 
cela  est  moins  fou  encore  que  d'attendre  l'arrivée  des  ren- 
forts d'Angleterre.  La  luiie  Irançaisv.  comme  ils  disent  en 
Italie,  viendra  peut-être  à  bout,  dans  son  impétuosité  pro- 
digieuse,  de  CCS   inabordables   murailles. 

—  Tv'on,  elle  s'y  brisera  repartit  tioidement  Gabriel.  Par- 
donnez-moi, monseigneur,  mais  il  me  semble  que  l'armée 
de  France  n'est,  en  ce  moment,  ni  assez  forte  ni  assez 
faible  pour  l'aveiitnrur  ainsi  dans  l'impossible.  Une  respon- 
sabilité terrible  pèse  sur  vous,  monseigneur.  11  est  vral^ 
semblable  qu'après  avoir  perdu  la  moitié  de  notre  momie, 
nous  serions  finalement  repousses.  Que  compte  faite  alors 
le  duc  de  Guise  ? 

—  >;c  pas  s'exposer  du  moins  à  une  ruine  totale,  à  un 


102 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUsUTiE 


échec  complet,  dit  douloureusement  François  de  Lorraine, 
retirer  de  ces  murs  maudits  les  troupes  qui  me  resteront, 
et  les  conserver  pour  de  meilleurs  jours  au  roi  et  à  la 
patrie. 

—  Le  vainqueur  de  Metz  et  de  Renty  battre  en  retraite  '■ 
s'écria  Gabriel. 

—  Cela  vaut  toujours  mieux  que  de  s'obstiner  dans  la 
défaite,  comme  le  connétable  à  la  journée  de  Saint-Lau- 
rent, dit  le  duc  de  Guise. 

—  N'importe  !  reprit  Gabriel,  le  coup  serait  désastreux 
et  pour  la  gloire  de  la  France  et  pour  la  réputation  de 
monseigneur. 

—  Eh  !  qui  le  sait  mieux  que  moi  !  s'écria  le  duc  de 
Guise.  Voilà  ce  que  c'est  que  le  succès  et  que  la  fortune  ! 
Si  j'avais  réussi,  j'eusse  été  un  héros,  un  grand  génie,  un 
demi-dieu.  J'échoue,  et  je  ne  serai  plus  qu'un  esprit  pré- 
somptueux et  vain  qui  méritera  la  honte  de  sa  chute.  La 
même  tentative  qu'on  eût  appelée  grandiose  et  surpre- 
nante, si  elle  eût  heureusement  abouti,  va  m'attirer  les 
huées  de  l'Europe,  et  ajourner,  ou  même  détruire  dans 
leur  germe,  tous  mes  projets  et  toutes  mes  espérances.  A 
quoi  tiennent  les  pauvres  ambitions  de  ce  monde  !... 

Le  duc  se  tut,  consterné.  Il  y  eut  un  assez  long  silence 
que  Gabriel,  à  dessein,  se  garda  d'interrompre. 

II  voulait  laisser  monsieur  de  Guise  mesurer  de  son  œil 
expert  les  terribles  difiîcultés  de  la  situation. 

Puis,  quand  il  jugea  que  le  duc  les  avait  de  nouveau 
bien  sondées,  il  reprit  : 

—  Je  vous  vois,  monseigneur,  dans  un  de  ces  momens 
de  doute  qui,  au  milieu  même  des  plus  grandes  œuvres, 
saisissent  les  plus  grands  ouvriers.  Un  mot  cependant.  Ce 
n'est  pas  certainement  un  génie  supérieur,  un  capitaine 
consommé  comme  celui  auquel  j'ai  l'honneur  de  parler, 
qui  a  pu  s'engager  à  la  légère  dans  une  entreprise  aussi 
grave  que  celle-ci.  Les  moindres  détails,  les  éventualités 
les  plus  improbables  en  ont  été  prévus  dès  Paris,  dès  le 
Louvre.  Vous  avez  dû  trouver  d'avance  des  dénouemens  â 
toutes  les  péripéties  et  des  remèdes  à  tous  les  maux.  Com- 
ment se  lait-il  que  vous  hésitiez  et  cherchiez  encore? 

—  Mon  Dieu  !  dit  le  duc  de  Guise,  votre  enthousiasme 
et  votre  assurance  juvéniles  m'ont,  je  crois  fasciné  et 
aveuglé.  Gabriel. 

—  Monseigneur  !...  reprit  le  vicomte  d  Exmès  avec 
reproche. 

—  Oh  !  ne  vous  blessez  pas,  je  ne  vous  en  veux  point, 
ami  :  j'admire  toujours  votre  idée  qui  était  grande  et 
patriotique.  Mais  la  réalité  aime  justement  à  tuer  les  beaux 
rêves.  Néanmoins,  je  m'en  souviens  bien,  je  vous  avais 
posé  mes  objections  sur  cette  même  extrémité  où  nous 
voilà,  et   vous  aviez   détruit   ces   objections. 

—  Et  comment,  s'il  vous  plaît,  monseigneur?  demanda 
Gabriel. 

—  Vous  m'aviez  promis,  dit  le  duc  de  Guise,  qui  si  nous 
nous  rendions  maîtres  en  peu  de  jours  des  deux  forts  de 
Sainte-.^gathe  et  de  Nieullay,  les  intelligences  que  vous 
aviez  dans  la  place  mettraient  dans  nos  mains  le  fort  de 
Risbank,  et  qu'ainsi  Calais  ne  pourrait  plus  être  secouru 
ni  par  mer,  ni  par  terre.  Oui,  Gabriel,  je  me  le  rappelle, 
et  vous  devez  vous  le  rappeler  aussi,  vous  m'aviez  promis 
cela. 

—  Eh  bien  :  .  dit  le  vicomte  d'Exmès,  sans  paraître 
troublé  le  moins  du  monde. 

—  Eh  bien  !  reprit  le  duc,  vos  espérances  vous  ont 
menti,  n'est-ce  pas?  vos  amis  de  Calais  n'ont  pas  tenu 
parole,  c'est  l'usage.  Ils  ne  sont  pas  encore  certains  de 
notre  victoire,  et  ils  ont  peur,  et  ils  ne  se  montreront  que 
si  nous   n'avons  plus  besoin  d'eux. 

—  Excusez-moi.  monseigneur;  qui  vous  a  dit  cela? 
demanda  Gabriel. 

—  Mais,  mon  ami.  votre  silence  même.  L'instant  e.«t  venu 
où  vous  auxiliaires  secrets  devraient  nous  servir  et  pour- 
raient nous  sauver.  Ils  ne  bougent  pas  et  vous  vous  taisez. 
J'en  conclus  que  vous  ne  comptez  plus  sur  eux,  et  qu'il 
faut  renoncer  à  ce  secours. 

—  .Si  vous  me  connaissiez  mieux  monseigneur,  reprit 
Gabriel,  vous  sauriez  que  je  n'aime  guère  parler  quand  je 
puis  agir. 

—  Eh  quoi?  espérez-vous  toujours?  dit  le  duc  de  Guise. 

—  Oui.  monseigneur,  puisque  je  vis.  répondit  Gabriel 
avec  une  expression  mélancolique  et  grave. 

—  .Mnsi  le  fort  de  Risbank?... 

—  Vous  appartiendra,  si  je  ne  suis  pas  mort,  quand  cela 
sera    nécessaire. 

—  Mais.  Gabriel,  ce  serait  nécessaire  demain,  demain 
au  matin: 

—  Nous  l'aurons  donc  demain,  au  matin  !  répondit  avec 
calme  Gabriel,  à  moins,  je  le  répète,  que  je  ne  succombe  ; 
mais  alors  vous  ne  pourrez  pas  reprocher  un  manque  de 
parole  à  celui  qui  aura  donné  sa  vie  pour  tenir  sa  pro- 
messe. 

—  Gabriel,  dit  le  duc  de  Guise,  qu'allez-vous  faire?  bra- 
ver  quelque   danger  mortel,  courir   quelque  chance   insen- 


sée?  Je   ne  veux  pas,  je  ne  veux  pas'   La   France  na  que 
trop  besoin  d'hommes  tels  que  vous. 

—  Ne  vous  inquiétez  de  rien,  monseigneur,  reprit  Gabriel, 
Si  le  péril  est  grand  le  but  est  grand  aussi,  et  la  partie 
vaut  bien  les  risques  quelle  entraine.  Ne  pensez  qu'a 
profiter  du  résultat,  et  laissez-moi  maître  des  moyens.  Je 
ne  réponds  que  de  moi,  et  vous  répondez  de  tous. 

—  Que  pourrais-je  faire  pour  vous  seconder  du  moins? 
dit  le  duc  de  Guise.  Quelle  part  me  laissez-vous  dans  vos 
desseins  ? 

—  Monseigneur,  reprit  Gabriel,  si  vous  ne  m'aviez  lait 
la  grâce  de  venir  ce  soir  sous  cette  tente,  mon  intention 
était  daller  vous  trouver  dans  la  vôtre  et  de  vous  adresser 
une   requête  .. 

—  Parlez,  parlez  !  dit  vivement  François  de  Lorraine. 

—  Demain,  5  du  mois,  au  point  du  jour,  monseigneur, 
c'est-à-dire  sur  les  huit  heures,  les  nuits  sont  longues  en 
janvier,  veuillez  poster  quelqu'un  de  sûr  à  ce  promontoire 
d'où  l'on  voit  le  fort  de  Risbank.  Si  le  drapeau  anglais 
continue  d'y  flotter,  hasardez  l'assaut  désespéré  que  vous 
aviez  résolu,  car  j'aurai  échoué,  en  d'autres  termes  je 
serai   mort. 

—  Mort  !  s'écria  le  duc  de  Guise,  A'ous  voyez  bien,  Gabriel, 
que  vous  allez  vous  perdre. 

—  N'employez  pas,  en  ce  cas,  votre  temps  à  me  regret- 
ter, monseigneur,  dit  le  jeune  homme.  Que  seulement 
tout  soit  prêt  et  animé  pour  votre  dernier  effort,  et  je  prie 
Dieu  qu'il  vous  soit  donné  d'y  réussir.  Allez  i  que  tout 
marche  et  combatte  !  Les  secours  d'Angleterre  ne  pour- 
ront arriver  avant  midi  ;  vous  aurez  quatre  heures  d'hé- 
roïsme pour  prouver,  avant  de  battre  en  retraite,  que  les 
Français  sont  intrépides   autant  que  prudens. 

—  Mais  vous,  Gabriel,  reprit  le  duc.  répétez-moi  du 
moins  que  vous  avez  quelques  chances  de  succès. 

—  Oui,  j'en  ai.  rassurez-vousi  monseigneur.  Aussi,  res- 
tez calme  et  patient  comme  un  homme  fort  que  vous  êtes. 
Ne  donnez  pas  trop  vite  le  signal  d'un  assaut  trop  préci- 
pité. Ne  vous  jetez  pas,  avant  l'ordre  de  la  nécessité,  dans 
cette  extrémité  hasardeuse.  Enfin  :  vous  n'aurez  qu'à  faire 
continuer  tranquillement  par  monsieur  le  maréchal  Strozzi 
et  ses  mineurs  les  travaux  du  siège,  et  vos  soldats  et 
artilleurs  pourront  attendre  l'instant  favorable  pour  l'as- 
saut, si,  à  huit  heures,  on  vous  signale  sur  le  fort  de 
Risbank  l'étendard  de  France. 

—  L'étendard  de  France  sur  le  fort  de  Risbank  !  s'êcrla 
le  duc  de  Guise. 

—  Où  sa  vue,  je  pense,  continua  Gabriel,  ferait  immé- 
diatement rebrousser  chemin  aux  navires  qui  arriveraient 
d'.\ngleterre. 

—  Je  le  pense  comme  votis,  dit  monsieur  de  Guise.  Mais, 
ami,  comment  ferez-vous?... 

—  Laissez-moi  mon  secret,  je  vous  en  supplie,  monsei- 
gneur, dit  Gabriel.  Si  vous  connaissiez  mon  dessein  étrange, 
vous  voudriez  m'en  détourner  peut-être.  Or,  ce  n'est  plus 
1  heure  de  réfléchir  et  de  douter.  D'ailleurs,  je  ne  com- 
promets en  tout  ceci  ni  l'armée,  ni  vous.  Les  hommes  qui 
sont  là,  les  seuls  que  je  veuille  employer,  sont  tous  des 
volontaires  à  moi,  et  vous  vous  êtes  engagé  à  me  laisser 
libre  avec  eux.  Je  désire  accomplir  mon  projet  sans  aide 
ou  mourir. 

—  Et  pourquoi  cette  fierté  ?  demanda  le  duc  de  Guise. 

—  Ce  n'est  point  fierté,  monseigneur,  mais  je  veux  payer 
de  mon  mieux  la  grâce  inappréciable  que  vous  avez  bien 
voulu  me  promettre  à  Paris,  et  que  vous  vous  rappelez, 
j'espère. 

—  De  quelle  grâce  inapppréciable  parlez-vous,  Gabriel  ? 
dit  le  duc  de  Guise.  Je  passe  pour  avoir  bonne  mémoire,  a 
l'endroit  de  mes  amis  surtout.  Mais  j'avoue  à  ma  honte 
qu'ici  je  ne  me  souviens  pas... 

—  Hélas  I  monseigneur,  reprit  Gabriel,  la  chose  est  pour- 
tant pour  moi  bien  Importante  !  Voici  en  effet  ce  que  j'avais 
sollicité  de  votre  bonté  ;  s'il  vous  devenait  prouvé  que. 
par  l'exécution  comme  par  l'Idée,  on  me  devait,  à  moi 
seul,  la  prise  de  Calais,  je  vous  avals  demandé,  non  point 
de  m'en  faire  publiquement  l'honneur,  cet  honneur  vous 
revient  à  vous,  chef  de  l'entreprise,  mais  seulement  de 
déclarer  au  roi  Henri  II  la  part  que  j'aurais  eue,  sous  vos 
ordres,  dans  cette  conquête.  Or,  vous  aviez  bien  voulu  me 
laisser  espérer  que  celte  récompense  me  serait  accordée. 

—  Quoi  :  est-ce  là  cette  faveur  inouïe  à  laquelle  vous 
faisiez  allusion,  Gabriel  ?  reprit  le  duc.  Du  diable  si  Je 
m'en  doutais  !  Mais,  mon  ami.  ce  ne  sera  pas  une  récom- 
pense cela,  ce  sera  une  justice  ;  et,  secrètement  ou  publi- 
quement, à  votre  gré,  je  serai  toujours  prêt  à  reconnaître 
et  attester  comme  je  le  dois  vos  mérites  et  vos  services. 

—  Mon  ambition  ne  va  pas  au  delà,  monseigneur,  dit 
Gabriel.  Que  le  roi  soit  informé  de  mes  efforts,  il  a  dans 
les  mains  un  prix  qui  vaudra  pour  moi  tous  les  honneurs 
et  tous  les  bonheurs  du  monde. 

—  Le  roi  saura  donc  tout  ce  que  vous  aurez  fait  pour 
lui,  Gabriel.  Mais  moi  ne  puis-je  rien  de  plus  pour  vous? 


LES  DEUX  DIANE 


103 


—  Si  fait,  monseigneur,  j'ai  encore  quelques  services  a 
réclamer  de  votre  bienveillance. 

—  Tariez,  dit  le  duc. 

—  D  abord,  reprit  Gabriel,  j  ai  besoin  du  mot  de  passe 
pour  pouvoir  cette  nuit,  à  quelque  heure  que  ce  soit,  sor- 
tir du  camp  avec  mes  gens. 

—  Vous  n'avez  qu'à  dire;  Calais  el  Charles,  les  sentinelles 
vous  livreront  passage. 

—  Ensuite,  monseigneur,  dit  Gabriel,  si  je  succombe  et 
que  vous  réussissiez,  j'ose  vous  rappeler  que  madame  Diane 
de  Castro,  la  lille  du  roi.  est  prisonnière  de  lord  Wentworth. 
et  a  les  droits  les  plus  légitimes  à  votre  courtoise  pro- 
tection. 

—  Je  me  souviendrai  de  mon  devoir  d'homme  et  de  gen- 
tilliomme.  répondit  François  de  Lorraine.  Après? 

—  Enfin,  monseigneur,  dit  le  vicomte  d'Exmès.  je  vais 
contracter  cette  nuit  une  dette  considérable  envers  un  pê- 
cheur de  ces  côtes  appelé  Anselme.  Si  Anselme  périt  avec 
moi,  j'ai  écrit  à  maître  Elyot,  celui  qui  a  soin  de  mes 
domaines,  de  pourvoir  à  la  subsistance  et  au  bien-être  de  sa 
famille  privée  désormais  de  soutien.  Mais,  pour  plus  de 
sûreté,  monseigneur,  je  vous  serais  obligé  de  veiller  à  l'exé- 
cution de  mes  ordres. 

—  Ce  sera  fait,  dit  le  duc  de  Guise.  Est-ce  tout? 

—  C'est  tout,  monseigneur,  reprit  Gabriel.  Seulement, 
si  vous  ne  me  revoyez  plus,  pensez  parfois,  je  vous  prie, 
à  moi  avec  quelque  regret,  et  parlez  de  moi  avec  quelque 
estime,  soit  au  roi  qui  sera  certainement  content  de  ma 
mort,  soit  à  madame  de  Castro  qui  en  sera  peut-être  fàcliée. 
Et  maintenant  je  ne  vous  retiens  plus,  et  vous  dis  adieu, 
monseigneur. 

Le  duc  de  Guise  se  leva. 

—  Chassez  donc  vos  tristes  idées,  ami,  dit-il.  Je  vous 
quitte  pour  vous  laisser  tout  entier  à  votre  mystérieux  pro- 
jet, et  je  conviens  que  jusqu'à  demain  liuit  lieures  je  serai 
bien  inquiet  et  ne  dormirai  guère.  Mais  ce  sera  surtout 
a  cause  de  cette  obscurité  qui  pour  moi  plane  sur  ce  que 
vous  allez  faire.  Quelque  cliose  me  dit  que  je  vous  reverrai, 
et  je  ne  vous  dis  pas  adieu,  moi. 

—  Merci  de  l'augure,  monseigneur!  dit  Gabriel;  car.  si 
vous  me  revoyez,  ce  sera  dans  Calais  ville  française. 

—  Et.  en  ce  cas.  reprit  le  duc  de  Guise,  vous  pourrez 
vous  vanter  d'avoir  tiré  d'un  grand  péril  et  l'honneur  do 
la  France,  et  le  mien  propre. 

—  Les  petites  barques,  monseigneur.' sauvent  quelquefois 
les  gros  navires,  dit   en  s'inclinant  Gatjriel. 

Le  duc  de  Guise,  sur  le  seuil  de  la  tente,  serra  une  der- 
nière fois,  dans  un  accolade  amicale,  la  main  du  vicomte 
d'Exmès,  et  rentra  tout  songeur  à  son   logis. 


LVI 
OBSCURI    SOL.4    SUE   XOCTE... 

(juand  Gabriel  revint  à  sa  place,  après  avoir  reconduit 
jusqu'à  la  porte  monsieur  de  Guise,  il  fit  de  loin  un  signe 
.1  Martin-Guerre,  qui  se  leva  sur  le  champ  et  sortit,  sans 
[■araitre  avoir  besoin  d  autre  explication. 

L'écuyer  rentra,  un  quart  d  heure  après,  accompagné  d  un 
homme  au  teint  tiâve,  et  vêtu  misérablement. 

.Martin  s'approcha  de  son  maître  qui  était  retombé  dans 
ses  réflexions.  Pour  les  autres  compagnons,  ils  jouaient  ou 
dormaient  à   qui  mieux  mieux. 

—  Monseigneur,    dit   Martin-Guerre,   voici    notre   homme. 

—  Ah  !  bien  ;  dit  Gabriel.  C'est  vous  qui  êtes  le  pêcheur 
Anselme  dont  Martin-Guerre  m'a  parlé?  ajouta-t-il  en 
s  adressant  au  nouveau  venu. 

—  Je  suis  le  pêcheur  .\nselme.  oui,  monseigneur,  dit 
l'homnie. 

—  Et  vous  savez,  reprit  le  vicomte  d'Exmès,  le  service 
que  nous  attendons  de  vous? 

—  Votre  écuyer  me  l'a  dit,  monseigneur,  et  je  suis  prêt. 

—  Martin-Guerre  a  dû  cependant  vous  dire  aussi,  conti- 
nua Gabriel,  que  dans  cette  expédition  vous  couriez  avec 
nous   risque   de  la   vie. 

—  Oh  I  reprit  le  pêcheur,  cela,  il  n'avait  pas  besoin  de 
me  le  dire.  Je  le  savais  aussi  bien  et  mieux  que  lui. 

—  Et  pourtant  vous  êtes  venu?   dit  Gabriel. 

—  .Me  voilà  tout  à  vos  ordre.»,  repartit  Anselme. 

—  Bien  !  ami,  c'est  le  fait  d'un  vaillant  cœur. 

—  Ou  d'une  existence  perdue,   reprit  le   pêcheur. 

—  Comment  cela?  demanda  Gabriel.  Que  voulez-vous 
dire? 

—  Eh  !  par  Notre-Dame  de  Grâce  !  fit  Anselme,  je  brave 
tous  les  jours  la  mort  pour  rapporter  quelque  poisson,  et 
bien  souvent  je  ne  rapporte  rien.  Il  n'y  a  donc  pas  grand 
mérite  a  hasarder  aujourd'hui  ma  peau  hàlée  pour  vous, 
qui  vous  engagez,  si  Je  meurs  ou  si  je  vis.  à  assurer  le 
sort  de  ma  femme  et  de  mes  trois  enfans 


—  Oui,  dit  Gabriel,  mais  le  danger  que  vous  affrontez 
journellement  est  douteux  et  caché.  Vous  ne  vous  embar- 
quez jamais  par  la  tempête.  Cette  fois  le  péril  est  visible 
et  certain. 

—  Ah  !  reprit  le  pêcheur,  il  est  srtr  qu'il  faut  être  un  fou 
ou  un  saint  pour  s'aventurer  sur  la  mer  par  une  nuit  pa- 
reille. Mais  la  chose  vous  regarde  et  je  n'ai  rien  ii  y  re- 
prendre, si  c'est  votre  idée.  Vous  m'avez  payé  d'avance  ma 
barque  et  mon  corps.  Seulement  vous  devrez  à  la  Sainte- 
Vierge  une  fameuse  chandelle  de  vraie  cire,  si  nous  arri- 
vons sains  et  saufs. 

—  Et  une  fois  arrivés,  Anselme,  reprit  Gabriel,  votre  t,'i- 
cho  n'est  pas  finie.  Après  avoir  ramé,  vous  devez,  au  be- 
soin, vous  battre,  et  faire  œuvre  de  soldat  après  avoir  fait 
œuvre  de  marin.  Partant,  il  y  a  deux  dangers  pour  un,  ne 
l'oubliez  pas. 

—  C'est  bon,  dit  .-\nselme,  ne  me  découragez  pas  trop. 
Ou  vous  obéira.  Vous  me  garantissez  la  vie  de  ceux  qui  me 
sont  chers.  Je  vous  donne  la  mienne.  Marché  conclu,  n'en 
parlons  plus. 

—  Vous  êtes  un  brave  homme,  reprit  le  vicomte  d'Ex- 
mès. Pour  votre  femme  et  vos  enfaus,  soyez  tranquille,  ils 
ne  manqueront  jamais  de  rien.  J'ai  écrit  à  mon  intendant 
Elyot  mes  ordres  â  ce  sujet,  et  monsieur  ie  duc  de  Cuise 
lui-même  s'en  occupera. 

—  C'est  plus  qu'il  ne  m'en  faut,  dit  le  pêcheur,  et  vous 
êtes  plus  généreux  qu'un  roi.  Je  ne  ferai  pas  le  fmaud 
avec  vous.  Vous  ne  m'auriez  donné  que  cette  somme  qui 
nous  a.  par  ces  temps  si  durs,  tire  d'embarras,  je  ne  vous 
aurais  pas  demandé  mon  reste.  Mais  si  je  suis  content  de 
vous,  j'espère  que  vous  le  serez  de  moi. 

—  Voyons,  reprit  Gabriel,  pourrons-nous  bien  tenir  qua- 
torze dans  votre  barque  ? 

—  Elle  en   a  tenu   vingt,   monseigneur. 

—  Il  vous  ts.ut  des  bras  pour  vous  aider  à  ramer,  n'est-ce 
pas? 

—  Ah  1  oui,  par  exemple!  dit  .-Vuselme.  J'aurai  déj.a  assez 
à  faire  au  gouvernail  et  à  la  voile,  si  la  voile  peut  tenir. 

—  Nous  avons,  dit  Martin-Guerre,  Ambrosio,  Pilletrouss>- 
et  Landry  qui  rameront  comme  s'ils  n'avaient  fait  que  cela 
toute  leur  vie,  et  moi-même  je  nage  aussi  bien  avec  du 
bois  qu'avec  mes  bras. 

—  Oh  !  bien,  reprit  gaiment  Anselme,  j'aurai  l'air  d'un 
patron  huppé,  j'espère,  avec  tant  et  de  si  bons  compa- 
gnons â  mon  service  !  Maître  Martin  ne  m'a  plus  mainte- 
nant laissé  ignorer  qu'une  chose,  c'est  le  point  précis  où 
nous  devons  débarquer. 

—  Le  fort  de  Risbank,  répondit  le  vicomte  d''Êxmès. 

—  Le  fort  de  Risbanli  !  vous  avez  dit  le  fort  de  Risbanl;  '' 
s  écria   .\nselme   avec    stupéfaction. 

—  Eh  !  sans  doute,  dit  Gabriel,  qu'avez-vous  à  objecter  à 
cela? 

—  Rien,  reprit  le  pêcheur,  sinon  que  l'endroit  n'est  guère 
abordalile,  et  que.  pour  ma  part,  je  n'y  ai  jamais  jeti- 
l'ancre.    C'est  tout   rocher. 

—  Refusez-vous   de   nous  conduire  ?   dit   Gabriel. 

—  Ma  foi  !  non,  et,  quoique  je  connaisse  mal  ces  para- 
ges-là, je  ferai  de  mon  mieux.  Mou  père,  qui  était  comme 
moi  pêcheur  de  naissance,  avait  coutume  dire  :  Il  ne  faut 
vouloir  régenter  ni  le  poisson  ni  la  pratique.  Je  vous  mène- 
rai au  tort  de  Risbank,  si  je  puis.  Une  jolie  promenade 
que  nous  ferons  là  : 

—  A  quelle  heure  faudra-t  il  nous  tenir  prêts?  demanda 
Gabriel. 

—  Vous  voulez  arriver  à  quatre  lieures,  je  crois  ?  reprit 
Anselme. 

—  De   quatre  à   cinq,   pas  plus  tôt. 

—  Eh  bien  !  du  lieu  dont  nous  partons  afin  de  n'être  pas 
vus  et  de  n'exciter  nul  soupçon,  il  faut  compter,  à  vue  de 
nez,  deux  heures  de  navigation  :  1  es.sentiel  est  de  ne  pas 
nous  fatiguer  inutilement  en  mer.  Puis,  pour  se  rendic 
d'ici  à  la  crique,  calculons  une  heure  de  marche. 

—  Nous  quitterions  alors  le  camp  à  une  heure  après  mi- 
nuit, dit  Gabriel. 

—  C'est  cela,   répondit  Anselme. 

—  Je  vais  donc  à  présent  avertir  mes  hommes,  reprit  le 
vicomte  d'Exmès. 

—  Faites,  monseigneur,  dit  le  pêcheur.  Je  vous  deman- 
derai seulement  la  permission  de  dormir  jusqu'à  une  heure 
un  somme  avec  eux.  J'ai  fait  mes  adieux  chez  nous;  la 
barque  nous  attend  soigneusement  cachée  et  solidement 
amarrée:  je  n'ai  donc  plus  rien  qui  m'appelle  dehors. 

—  Reposez-vous,  vous  avez  raison.  Anselme,  dit  Gabriel  ; 
vous  aurez  .assez  de  fatigue  cette  nuit,  Jlartin-Guerrc,  pré- 
viens les  compagnons  maintenant. 

—  Hé  !  vous  autres,  les  joueurs  et  les  dormeurs  !  cria 
Martin-Guerre. 

—  Quoi?  Qu'est-ce  qu'il  y  a?  dirent-ils  en  se  levant  et 
s'approchant. 

—  Remerciez  monseigneur.  Il  y  a  une  expédition  partie  u- 
lière  à  une  heure,   dit   Martin. 


un 


ALEX.\N'DRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Bon  :  très  bien  !  parfait  !  répondirent  en  chœur  una- 
nime les  soudards. 

Malemort  mêlait  aussi  son  lionrrali  de  joie  à  ces  marques 
non  équivoques  de  satisfaction. 

Mais,  dans  le  moment,  entrèrent  quatre  aides  d'Ambroise 
Paré,  annonçant  qu'ils  venaient  chercûer  le  blessé  pour  le 
transporter  à  l'ambulance. 

Malemort  se  mit  â  jeter  les  hauts  cris. 

En  dépit  de  ses  protestations  et  do  sa  résistance,  on  le 
plaça  et  on  le  maintint  sur  un  îsrancard.  Il  adressa  vaine- 
ment à  ses  camarades  les  plus  durs  reproches,  appelant 
même  déserteurs  et  traîtres  ces  lâches  qui  allaient  se  bat- 
tre sans  lui.  On  ne  tint  compte  de  ses  injures,  et  on  l'em- 
porta maugréant  et  Jurant. 

—  Il  nous  reste  actuellement,  dit  Martin-Guerre,  à  ré- 
gler toutes  nos  dispositions  et  â  assigner  à  chacun  son 
rôle  et  son  rang. 

-  Quelle  espèce  de  besogne  aurons-nous  à  faire?  de- 
manda Pilletrousse. 

—  Il  s  agit  dune  sorte  d'assaut,  répondit  Martin. 

—  Oh  !  alors,  c'est  moi  qui  monte  le  premier  i  s'écria 
1  vonnet. 

—  Soit  !   dit  1  écuj'er. 

—  Non.  c'est  injuste!  réclama  Ambrosio.  Tvonnet  acca- 
le  toujours  la  première  place  au  danger.  On  dirait  qu  il 
>•  en  a  que  pour  lui,  vraiment  ! 

-  Laissez  faire,  dit  le  vicomte  d'Exmès  intervenant.  Dans 
lasccnsion  périlleuse  que  nous  allons  tenter,  celui  qui 
uisntera  le  premier  sera  le  moins  exposé,  je  pense.  La 
irreuve  en  est  que  je  veux  monter  le  dernier,  moi  ! 

—  Alors.  Yvonnet  est  volé  !  reprit  Ambrosio  en  riant.  i 
.Martin-Guerre   désigna   à   chacun     son    numéro   d'ordre.    I 

<  )U  pour  la  marche,   soit  dans  la  barque,  soit  à  l'assaut,    i 
'■œbrosio.   PiUetrouse  et   Landi-y  furent  avertis  qu'ils   au-    i 
raient  à  ramer.  On  prévit  enfin  tout  c*  qui   pouvait  être   j 
iirévu,  afin  d'éviter  autant  que  possible  les  malentendus  et 
la    confusion.  | 

Lactance  prit  un  Instant  Martin-Guerre  k  part. 

—  Pardon,  lui  dit-il,  croyez-vous  que  nous  ayons  à  tuer? 

—  Je  ne  sais  pas  au  juste;  mais  c'est  fort  possible,  ré- 
ii'Midit  Martin. 

—  Merci,  reprit  Lactanre,  en  ce  cas.  Je  vais  toujours  me    ) 
mettre   en  avance  dans   mes  prières  pour  trois  ou  quatre 
morts  et  autant  de  blessés. 

i,iuand  tout  fut  réglé,  Gabriel  engagea  ses  gens  à  pren- 
ire  une  heure  ou  deux  de  repos,  n  se  chargeait  de  les  ré- 
veiller   lui-même   lorsqu'il    le    faudrait. 

—  Oui,  je  dormirai  volontiers  un  pen.  dit  Yvonnet  ;  car 
iiics  pauvres  nerfs  sont  horriblement  excités  ce  soir,  et 
!  ni   tant  besoin  d'être  dispos  et  frais  quand  Je  me  bats  ! 

Au  bout  de  quelqes  minutes,  on  n'entendit  plus  sous 
la  tente  que  les  ronfiemens  réguliers  des  si)udards  et  les 
uionotoncs  patenôtres  de   Lactance. 

lincore  ce  dernier  bruit  séteignit-il  bientôt.  Lactance  s'as- 
-Diipit  aussi,  vaincu  par  le  sommeil. 

'".abriel  seul  veillait  et  pensait. 

Vers  une  heure,  il  éveilla  sans  bruit  et  un  à  un  ses 
iinmmes.  Tous  se  levèrent  et  s'armèrent  en  silence.  Puis, 
Is  sortirent  doucement  de  la  tente  et  du  camp. 

Aux  mots  Calais  cl  Charles  prononcés  a  voix  basse  par 
'■aliriel.  les  sentinelles  les  laissèrent  passer  sans  obstacle. 

I.a  petite  troupe,  guidée  par  Anselme  le  pêcheur,  s'avança 
il.u'S  par  la  campagne,  le  long  des  côtes.  Pas  un  ne  pro- 
iiiiiiçait  un  mot.  On  n'entendait  que  le  veut  qui  pleurait  et 
la  mer  qui  dans  le  lointain  se  lamentait. 

La  nuit  était  noire  et  brumeu.sc.  Personne  ne  se  trouva 
sur  le  chemin  de  nos  aventuriers.  Mais,  quand  même  ils 
eu.ssent  rencontré  quelqu'un,  on  ne  les  eût  pas  vus  peut-être. 
m  si  on  les  eût  vus,  i  cette  heure  et  par  cette  ombre,  on 
les  eût  certainement  pris  pour  des  fantômes. 

Dans  l'intérieur  de  la  ville,  il  y  avait  aussi  quelqu'un  qui, 
\  ce   moment,   veillait  encore. 

rétait  lord  Wcntwortli  le  gouverneur. 

i;t  cependant,  comptant  pour  le  lendemain  sur  les  secours 
qu  il  avait  envoyé  demander  ù  Douvres,  lord  Wentwortli 
s'était  retiré  chez  lui  pour  prendre  quelques  instans  de 
repos.  ; 

U  n'avait  pas  dormi,  en  effet,  depuis  trois  jours,  s'exjio- 
sant,  il  faut  le  dire,  aux  endroits  les  plus  périlleux  avec  une 
lulatlgable  valeur,  se  multipliaut  sur  tous  les  points  où  sa 
présence  était  nécessaire. 

Le  soir  du  i  janvier,  il  avait  encore  visité  la  brèche  dn    ' 
\  ieux-Chàteau,   posé   lui-même  les   factionnaires,   passé   en 
revue  la  milice  urbaine  chargée  de  la  facile  défense  du  fort 
lie  Uisbank. 

Mais,  malgré  sa  fatigue,  et  bien  que  tout  fut  certain  et  à 
trauquille,  il  ne  pouvait  dormir.  1 

rue  crainte  vague,  absurde.   Incessante,  le  tenait  éveillé    ' 
<ur  son  lit  de  repos. 

Toutes  les  précautions  étalent  pourtant  bien  prises.  L'en-    i 
liemi  ne  pouvait  matériellemeut  pas  tenter  un  assaut  noc-    I 


:    turne  par  une  brèche  aussi  peu  avancée  que  celle  du  Vieux- 
j    Château.   Quant  aux  autres  points,   ils  se  gardaient   d'eux- 
!    mêmes  par  les  marais  et  par  l'Océan. 
I       Lord  Wentworth  se  répétait  tout  cela  mille  fois,  et  ce- 
I    pendant  il  ne  pouvait  dormir. 

Il  sentait  vaguement  circuler  dans  la  nuit  autour  de  la 
;    ville  un  danger  redoutable,  un  ennemi  invisible, 
i       Cet    ennemi     n'était     pas.  dans     sa     pensée,  le  maréchal 
'    Strozzi,    ce   n  était   pas   le   duc   de   Nevers,   ce   n'était   pas 

même  le  grand  François  de  Guise. 
j       Quoi  !   était-ce   donc   son   ancien   prisonnier   que,   de   loin, 
I    du   haut      des  remparts,   sa   haine   avait   plusieurs  fois   re- 
.    connu  dans  la  mêlée?  Etait-ce  vraiment  ce  fou,  ce  vicomte 
j    d'Exmès,    l'amoureux   de   madame   de   Castro? 

Risible  adversaire  pour  le  gouverneur  de  Calais  dans  sa 
'    ville   encore   si    formidablement   gardée  ; 

Cependant,  lord  Wentworth.  quoi  qu  il  fit.  ne  pouvait  ni 
maîtriser  cet  effroi  indistinct,  ni  1  expliquer. 

Mais  11  le  sentait  et  ne  dormait  pas. 


LVII 
ENTRE    DECX    ABIMES 


Le  fort  de  Risbank,  qu'à  cause  de  ses  huit  pans  on  nom- 
mait aussi  la  tour  Octogone,  était  bâti,  comme  nous  lavons 
dit,  à  l'entrée  du  port  de  Calai.s,  en  avant  des  dunes,  et  po- 
sait sa  masse  noire  et  formidable  de  grauit  sur  une  autre 
masse  aussi  sombre  et  aussi  énorme  de  rocher. 

La  mer,  quand  elle  était  haute,  venait  briser  ses  lames 
contre  le  rocher,  mais  n'atteignait  jamais  aux  dernières 
assises  de  la  pierre. 

Or,  la  mer  était  bien  forte  et  bien  menaçante  dans  la 
nuit  du  4  au  5  janvier  1558,  vers  quatre  heures  du  matin. 
Elle  poussait  de  ces  immenses  et  lugubres  gémlssemens  qui 
la  font  ressembler  â  une  ùme  toujours  inquiète  et  toujours 
désolée. 

A  un  moment,  un  peu  après  que  la  sentinelle  de  deux  à 
quatre  heures  eût  été  remplacée,  sur  la  plate-forme  de  la 
tour,  par  la  sentinelle  de  quatre  â  six,  une  sorte  de  cri 
humain,  comme  échappé  à  une  bouche  de  cuivre,  se  mêla, 
mais  distinctement,  dans  la  raftale,  à  la  plainte  éternelle 
de  1  Océan. 

Alors  ou  eût  pu  voir  le  nouveau  factionnaire  tressaillir, 
prêter  l'oreille,  et,  après  avoir  reconnu  la  nature  de  ce 
bruit  étrange,  poser  son  arbalète  contre  la  muraille.  En- 
suite, quand  il  se  fut  assuré  que  nul  œil  ne  pouvait  l'obser- 
ver, il  souleva  d'un  bras  puissant  sa  guérite  de  pierre,  et 
en  lira  un  monceau  de  cordes  formant  uue  longue  échelle 
à  nœuds,  qu  il  assujettit  fortement  à  des  crampons  de  fer 
scellés   dans  les  créneaux  du   fort. 

Enlin,  l'homme  attacha  solidement  lun  à  l'autre  ces  di- 
vers fragments  de  cordes,  puis,  les  déroula  par-dessus  les 
créneaux,  et  deux  lourdes  balles  de  plomb  les  firent  bientct 
descendre  Jusqu'au  roc  sur  lequel  le  fort  ét;iit  assis. 

L'échelle  mesurait  deux  cent  douze  pieds  de  longueur  et 
le  fort  de  Uisbank  deux  cent  quinze. 

A  peine  la  sentinelle  avait-elle  achevé  son  opération  mys- 
térieuse, qu'une  ronde  de  nuit  parut  au  haut  de  l'escalier 
de  pierre  qui  menait  à  la  plateforme. 

Mais  la  ronde  trouva  le  factionnaire  debout  près  de  sa 
guérite,  lui  demanda  et  reçut  le  mot  de  ralliement,  et  passa 
sans  avoir  rien  vu. 

La  sentinelle,  plus  trantiulUe.  attendit.  Le  premier  quart 
de  quatre  heures  était  déjà  passé. 

.Sur  la  mer,  après  plus  do  deux  lieures  de  lutte  ei  d'efforts 
surliumalns,  une  barque  montée  par  quatorze  hommes  par- 
vint enlin  â  aborder  au  roclier  du  fort  de  Risbank.  Une 
échelle  de  bois  fut  dressée  contre  le  rocher.  Elle  atteignait  ;1 
une  première  excavation  de  la  pierre  où  cinq  à  six  hom- 
mes pouvaient  se  tenir  debout. 

L'n  ù  un  et  en  silence,  les  hardis  aventuriers  de  la  bar- 
que gravirent  cette  eclieile,  et,  sans  s  arrêter  a  l'excavation, 
continuèrent  .i  grimper,  s  aidant  seulement  des  pieds  et  des 
mains,  en  profitant  de  tous  les  accidents  du  terrain. 

Leur  but  était  certainement  d'arriver  au  pied  de  la  tour. 
Mais  la  nuit  était  noire,  la  roclie  était  glissante;  leurs  on- 
gles s'arrachaient,  leurs  doigts  s'en.sanglantaient  sur  la 
pierre.  Le  pied  manqua  à  l'un  d'eux,  il  roula  sans  pouvoir 
se  retenir  et  tomba  dans  la  mer. 

Ileureuscmem.  le  dernier  des  quatorze  hommes  était  en- 
core dans  la  barque,  qu'il  cherchait,  mais  inutilement,  il 
amarrer  avant  de  se  confier  à  l'échelle. 

Celui  qui  était  tombé,  et  qui  d  ailleurs  en  tombant  avait 
eu  le  courage  de  ne  pas  pousser  un  seul  cri,  nagea  vigou- 
reusement vers  la  barque.  L'autre  lui  tendit  la  main,  et 
malgré  les  impatiences  de  la  bartiue  mouvante  sous  ses 
pieds,  eut  la  joie  de  le  recueillir  sain  et  sauf. 


LES  DEUX  DIANE 


105 


—  Quoi:  c'est  toi.  Marlin-Guei re ?  dit-il.  croyant  le  recon- 
naître dans  l'ombre. 

—  Moi-même,  je  lavoue.  monseigneur,  répondit  l'écuyer. 

—  Comment  as-tu  pu  te  laisser  glisser,  maladroit?  reprit 
iialiriel. 

—  11  vaut  encore  mieu.\  que  cela  soit  arrivé  à  moi  qu'à 
un  autre,  dit  Martin. 

—  Et  pourquoi  "! 

—  Un   autre  eût   peut-être  crié,   dit   Martin-Guerre. 

—  .\llons,  aide-moi,  puisque  te  voilà,   dit   Gabriel,    à  pas- 


Gabriel  était  perdu  si  Marliii.  au  risque  de  se  perdre  avec 
lui.  ne  se  fut  penclié  sur  l'abîme  d  un  mouvement  plus 
prompt  que  la  pensée,  et  u'eùt  saisi  son  maître  au  collet  de 
son  pourpoint.  Ensuite,  avec  la  vigueur  du  désespoir,  le 
brave  écuyer  ramena  â  lui  Gabriel,  sans  blessure  comme 
lui.  sur  le  rocher. 

—  Tu  m  as  sauvé  à  ton  tour,  mon  vaillant  Martin,  reprit 
Gabriel. 

—  oui,  mais  la  barque  est  loin  !  reprit  l'écuyer. 

Bah  :  comme  dit  Anselme,  elle  est  payée  l  répondit  Ga- 


L'ne  barque  monlée  par  quatorze  liommes. 


ser   celte   corde   derrière   cette   gros.se   racine.   J'ai   renvoyé 
Anselme  avec  les  autres  et  j'ai  eu  tort. 

—  La  racine  ne  tient  guère,  mon.seigneur.  reprit  Alartln. 
ine  secousse  la  brisera,  et  la  barque  sera  perdue  et  nous 
river. 

—  11  n'y  a  pas  mieux  à  faire,  répondit  le  vicomte  d'Ex- 
niès.  Ainsi  agissons,  ne  parlons  pas. 

Quand  ils  eurent  flxé  la  barque  du  mieux  qu'ils  purent: 

—  -Monte,   dit  Gabriel  à  son  écuyer. 

—  Après  vous,  monseigneur  ;  qui  vous  tiendrait  l'échelle  1 

—  Monte  donc,  te  dis-je  :  reprit  Gabriel  en  frappant  du 
pied  avec  Impatience. 

Le  moment  n'était  pas  propice  aux  discu.'^sions  et  céré- 
monies, Martin-Guerre  grimpa  Jusqu  à  l'excavation,  et. 
arrivé  là,  maintint  d'en  haut,  de  toutes  ses  forces,  le  mon- 
tant de  l'échelle,  tandis  que  Gabriel  la  gravissait  à  son 
tour. 

11  avait  le  pied  sur  le  dernier  échelon,  quand  une  vague 
violente  secoua  la  barque,  brisa  le  c&ble  et  emporta  en 
pleine   mer   échelle   et   chaloupe. 


briel  avec   une   insouciance  qui   voulait  caclier  son   inquié- 
tude. 

—  C'est  égal  I  dit  le  prudent  Martin-Guerre  en  hochant  la 
tète,  si  votre  ami  ne  se  trouve  pas  en  faction  là-liaut. 
si  l'échelle  ne  pend  pas  à  la  tour  ou  se  rompt  sous  notre 
poids,  si  la  plate-forme  est  occupée  par  des  forces  supé- 
rieures, toute  cliance  de  retraite,  tout  espoir  de  salut  nous 
est  enlevé  avec  cette  maudite  barque. 

—  Eh  bien,  tant  mieux!  dit  Gabriel,  U  nous  faut  mainte- 
nant réussir  ou  mourir. 

—  Soit  !  répondit  Martin  avec  son  indifférente  et  héroï- 
que naïveté. 

—  Allons  !  reprit  Gabriel,  les  compagnons  doivent  être  ar- 
rivés au  bas  de  la  tour,  puisque  je  n'entends  plus  de  bruit 

•Il  faut  les  rejoindre.  Fais  attention.  Martin,  à  bien  te 
tenir  cette  fois,  et  a  ne  jamais  lâcher  une  main  que  lorsque 
l'autre  sera  fixée  solidement. 

—  Soyez  tranquille,  je  tacherai,  dit  Martin. 

Us  commencèrent  leur  périlleuse  ascension,  et.  au  bout 
de   dix  minutes,   après   avoir   vaincu   des   difficultés  et   d»« 


10G 


ALF.XAXOi'F,  niMAS  ILLUSTRÉ 


dangers  innombrables,  ils  rejoignirent  leurs  douze  com- 
pagnons qui  les  attendaient,  pleins  danxiété,  groupés  sur 
le  roc.  au  bas  du  fort  de  RisbanU. 

Le  troisième  quart  de  quatre  heures  s'était,  et  au  delà, 
écoulé. 

Gabriel  aperçut,  avec  une  joie  inexprimable,  l'échelle 
de  cordes  ciui  pendait  sur  le  rocher. 

—  Vous  le  voyez,  amis,  dit-il  à  voix  basse  à  sa  troupe,  nous 
sommes  attendus  là-haut.  Remerciez-en  Dieu,  car  nous  ne 
pouvons  plus  regarder  en  arrière  :  la  mer  a  emporté  notre 
barque.  Donc,  en  avant  !  et  que  Dieu  nous  sauve  ! 

—  .\men  !    dit   Lactance. 

Il  fallait  que  ce  fussent  véritablement  des  hommes  déter- 
minés ceux  qui  entouraient  Gabriel  !  En  effet,  l'entreprise, 
qui  jusque-là  était  bien  téméraire,  devenait  presque  insen- 
sée ;  et  pourtant,  à  la  terrible  nouvelle  que  toute  retraite 
leur  était  interdite,  pas  un  ne  bougea. 

Gabriel,  à  la  lueur  noire  qui  tombe  du  ciel  le  plus  cou- 
vert, regarda  attentivement  leurs  mâles  visages  et  les  trou- 
va tous  impassibles. 

Ils. répétèrent  tous  après  lui: 

—  En  avant  ! 

—  Vous  vous  souvenez  de  l'ordre  convenu?  dit  Gabriel. 
Vous  passez  le  premier.  Yvonnet.  puis  Martin-Guerre,  puis 
chacun  à  la  suite,  à  son  rang  désigné,  jusqu'à  moi,  qui 
veux  monter  le  dernier.  La  corde  et  les  noeuds  de  cette 
échelle  sont  solides,  j'espère! 

—  La  corde  est  du  1er,  monseigneur,  dit  Ambrosio.  Nous 
l'avons  essayée,  elle  en  porterait  trente  aussi  bien  que 
quatorze. 

—  Allons  donc,  mon  pauvi-e  Yvonnet,  reprit  le  vicomte 
d'Exmès,  tu  n'as  pas  la  part  la  moins  dangereuse  de  l'en- 
treprise. Marche,  et  du  courage  ! 

—  Du  courage,  je  n'en  manque  pas.  monseigneur  !  dit 
Yvonnet,  surtout  quand  le  tambour  bat  et  le  canon  gronde. 
Mais  je  vous  avoue  que  je  n'ai  pas  plus  l'nabiiuae  des  as- 
sauts silencieux  que  de  ces  cordages  fiottans.  Aussi  suis-jf. 
bien  aise  de  passer  le  premier,  pour  avoir  derrière  moi  les 
autres 

—  Prétexte  modeste  pour  fassurer  le  poste  d'honneur  ! 
dit  G.abi'iel  qui  ne  voulait  pas  s'engager  dans  une  discussion 
dangereuse.  Allons  !  pas  de  phrases  :  Quoique  le  vent  et  la 
mer  couvrent  nos  paroles,  il  faut  faire  et  non  dire.  En  avant, 
Y'vonnet  !  et  souvenez-vous  tous  qu'au  cent  cinquantième 
échelon  seulement  il  est  permis  de  se  reposer.  Vous  êtes 
prêts:  Le  mousquet  attaché  sur  le  dos.  l'épée  aux  dents?... 
Regardez  en  haut  et  non  en  bas,  et  pensez  à  Dieu  et  non 
au  danger.  En  avant  ! 

Yvonnet  mit  le  pied  sur  le  premier  échelon. 

Quatre  heures  venaient  de  sonner;  une  deuxième  ronde 
de  nuit  venait  de  passer  devant  la  sentinelle  de  la  plate- 
forme. 

Alors,  lentement  et  en  silence,  ces  quatorze  hommes  in- 
trépides se  hasardèrent,  l'un  derrière  l'autre,  sur  cette  frêle 
échelle  balancée  au  vent. 

Ce  ne  fut  rien  tant  que  Gabriel,  qui  venait  le  dernier, 
resta  à  quelques  pas  du  sol.  Mais  à  mesure  qu'ils  avan- 
çaient, et  que  leur  grappe  vivante  vacillait  davantage,  le 
péril  prenait  des  proportions  inouïes. 

C'eût  été  un  spectacle  superbe  et  terrible  que  de  voir, 
dans  la  nuit  et  dans  la  rafale,  ces  quatorze  hommes  taci- 
turnes, ces  quatorze  démons  escalader  la  noire  muraille, 
au  haut  de  laquelle  était  la  mort  possible,  au  bas  de  la- 
quelle était  la  mort  certaine. 

Au  cent  cinquantième  nœud.  Yvonnet  s'arrêta.  Tous  en 
firent  autant. 

Il  était  convenu  qu'on  se  i-eposerait  là,  le  temps  de  réci- 
ter chacun  deux  Paler  et  deux  Ave. 

Quand  Martin-Guerre  eut  fini  ses  prières,  il  vit  avec  éton- 
nement  qu'Yvonnet  ne  bougeait  pas.  Il  crut  s'être  trompé, 
et.  se  reprochant  son  trouble,  recommença  consciencieuse- 
ment un  troisième  Pater  et  un  troisième  Ave. 

Mais  Y'vonnet  restait  toujours  immobile. 

Alors,  bien  qu'on  ne  fût  plus  qu'à  une  centaine  de  pieds 
de  la  plate-forme,  et  qu'il  devint  assez  dangereux  de  par- 
ler. Martin-Guerre  prit  le  parti  de  frapper  sur  les  jambes 
d'Yvonnet  et  de  lui  dire  : 

—  Avance  donc  1 

—  Non.  je  ne  peux  plus,  dit  Yvonnet  d'une  voix  étran- 
glée. 

—  Tu  ne  peux  plus,  misérable,  et  pourquoi  ?  demanda 
Martin  frémissant. 

—  J'ai   le  vertige,   dit  Y"vonnet. 

Une  sueur  froide  perla  au  front  de   Martin-Guerre. 

11  resta  une  minute  sans  savoir  à  quoi  se  résoudre.  Si  le 
vertige  prenait  Yvonnet  et  qu'il  se  précipitât,  tous  étaient 
entraînés  dans  sa  chute.  Redescendre  n'était  pas  moins  chan- 
ceux. Martin  se  sentit  incapable  d'accepter  une  responsabi- 
lité quelconque  dans  cette  effrayante  conjoncture.  Il  se  con- 
tenta de  se  pencher  vers  Anselme,  qui  le  suivait,  et  de  lui 
dire  : 


—  Y'vonnet  a  le  vertige. 

Anselme  frémit   comme  avait  frémi   Martin,   et  dit  à  son 
tour  à  Scharfen.stein  son  voisin  : 

—  Yvonnet  a  le  vertige. 

Et  chacun,  retirant  une  minute  son  poignard  d'entre  ses 
dents,  dit  ainsi  à  celui  qui  venait  après  lui  : 

—  Yvonnet  a  le  vertige.  Yvonnet  a  le  vertige. 

Jiisqti'à  ce  qu'enfin   la  fatale  nouvelle  arrivât   à   Gabriel, 
qui  pâlit  et  trembla  à  son  tour  en   l'entendant. 


LVIII 

ARXAVLD    DU    THILL   ABSENT   EXERCE   ENCORE   SUR  CE   PAUVRE 
MARTIN-GUERRE    UNE    MORTELLE    INFLUENCE 


Ce  fut  un  moment  d'angoisse  terrible  et  de  crise  suprSne. 

Gabriel  se  voyait  entre  trois  dangers.  Au-dessous  de  lui, 
la  mer  mugissante  semblait  appeler  sa  proie  de  sa  voix 
formidable.  Devant  lui,  douze  hommes  effrayés,  immobiles, 
ne  pouvant  plus  reculer  ni  avancer,  lui  barraient  pourtant 
par  leur  masse  le  chemin  vers  le  troisième  péril,  les  piques 
et  les  arquebuses  anglaises  qui  les  attendaient  peut-être  là- 
haut. 

De  toutes  parts,  sur  cette  échelle  vacillante,  s'offrait 
l'épouvante  de  la  mort. 

Heureusement.  Gabriel  n'était  pas  homme  a  hésiter  long- 
temps, même  entre  des  abîmes,  et,  en  une  minute,  il  eut 
pris   son   parti 

Il  ne  se  demanda  point  si  la  main  n'allait  point  lui  échap- 
per et  s'il  ne  se  briserait  pas  le  crâne  contre  les  rochers 
d'en  bas.  Il  se  souleva,  en  se  cramponnant  à  la  corde  sur 
le  côté,  par  la  seule  force  de  ses  poignets,  et  passa  succes- 
sivement par-dessus  les  douze  hommes  qui  le  précédaient. 

Grâce  à  sa  prodigieuse  vigueur  de  corps  et  d'âme,  il  ar- 
riva ainsi  jusqu'à  Yvonnet  sans  encombre,  et  put  enfin 
poser  ses  pieds  à  côté  de  ceux  de  Martin-Guerre. 

—  Veux-tu  avancer?  dit-il  alors  à  Yvonnet  d'une  voix 
brève  et   impérieuse. 

—  J'ai. ..le  vertige...  répondit  le  malheureux  dont  les  dents 
claquaient,  dont  les  cheveux  se  héris.saient. 

—  Veux-tu  avancer?  répéta  le  vicomte  d'Exmès. 

—  Impossible  !..  dit  Yvonnet.  Je  sens  ..  que  si  mes  pieds 
et  mes  mains...  quittent  les  échelons  qu'ils  serrent  je  me 
laisserai   tomber. 

—  Nous  allons  voir  !  dit  Gabriel. 

Il  s'éleva  jusqu'à  la  ceinture  d'Yvonnet  et  lui  mit  la 
pointe  de  son  poignard  dans  le  dos. 

—  Sens-tu  la  pointe  de  mou  poignard,  lui  demanda-t-il. 

—  Oui.  monseigneur,  ah!  grâce:  j'ai  peur,  grâce: 

—  La  lame  est  fine  et  acérée,  poursuivit  Gabriel  avec  un 
merveilleux  sang-froid.  .\u  moindre  mouvement  .elle  s'en- 
l'ouce  comme  d'elle-même.  Ecoute  bien.  Yvonnet.  Jlartin- 
Guerre  va  passer  devant  toi.  et  moi  je  resterai  derrière.  Si 
lu  ne  suis  pas  Martin,  tu  m'entends,  si  tu  fais  mine  de 
broncher,  je  jure  Dieu  que  tu  oe  tomberas  pas  et  que  tu  ne 
feras  pas  tomber  les  autres  ;  car  je  te  clouerai  avec  mon 
poignard  contre  la  muraille,  jusqu'à  ce  qu'ils  aient  tous 
passé  sur  ton   cadavre. 

—  Oh!  pitié:  monseigneur!  j'obéirai!  s'écria  Yvonnet. 
guéri  d'une  terreur  par  une  autre  plus  forte. 

—  Martin,  dit  le -vicomte  d'Exmès.  tu  m'as  entendu. 
Passe  devant. 

JMartin-Guerre  exécuta  à  son  tour  le  mouvement  qu'il 
avait  vu  faire  à  son  maître,  et  se  trouva  dès  lors  le  premier 

—  Marche  :  dit  Gabriel. 

Martin  se  mit  à  monter  bravement,  et  Yvonnet,  que  Ga- 
))riel,  en  ne  se  servant  que  de  la  main  gauche  et  des  pieds, 
menaçait  toujours  de  son  poignard,  oublia  son  vertige  et 
suivit  l'écuyer. 

Les  quatorze  hommes  franchirent  ainsi  les  cent  cinquante 
derniers  échelons. 

—  Parbleu  :  pensait  Martin-Guerre  à  qui  la  bonne  hu- 
meur revint  quand  il  vit  diminuer  la  distance  qui  le  sépa- 
rait du  sommet  de  la  tour,  parbleu  !  monseigneur  a  trouvé 
là  un  remède  souveraiit  contre  le  vertige  : 

11  achevait  cette  joyeuse  réflexion,  lorsque  sa  tête  se 
trouva  au  niveau  du  rebord  de  la  plate-forme. 

—  Est-ce  vous?  demanda  une  voix  inconnue  à  Martin. 

—  Parbleu  !  répondit  l'écuyer  d'un  ton  dégagé. 

—  Il  était  temps  !  reprit  1.1  sentinelle.  Avant  cinq  minutes, 
la  troisième  ronde  va  passer. 

—  Bon  !  c'est  nous  qui  la  recevrons,  dit  Martin-Guerre. 
Et   il   posa  victorieusement   un  genou   sur   le   rebord   de 

pierre. 

—  Ali:  s'écria  tout  à  coup  l'homme  du  tort  en  cherchant 


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LES  DEUX  DIANE 


107 


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à  le  mieux  distinguer  dans  l'ombre,  comment  t'appelles-tu  ? 

—  Eh!   Martin-Guerre.. 

Il  n'acheva  pas.  Pierre  Peuquoy.  c'était  bien  lui.  ne  lui 
laissa  pas  poser  l'autre  genou,  et.  le  poussant  avec  lureur 
de  la  paume  de  ses  deux  mains,  le  précipita  dans  l'abîme. 

—  Jésus  !  dit  seulement  le  pauvre  Martin-Guerre. 

Et  il  tomba,  mais  sans  crier,  et  en  se  détournant,  par  un 
dernier  et  sublime  effort,  pour  ne  pas  faire  tomber  avec 
lui  ses  compagnons  et  son  maître. 

Yvonnet  qui  le  suivait,  et  qui,  en  sentant  de  nouveau  le 
sol  ferme  sous  ses  pas,  recouvra  tout  à  fait  son  sang-froid 
et  son  audace,  Yvonnet  s'élança  sur  la  plate-forme,  et, 
après  lui,  Gabriel  et  tous  les  autres. 

,'  Pierre  Peuquoy  ne  leur  opposa  aucune  résistance.  Il  res- 
tait debout,  insensible  et  comme  pétrifié. 

—  Jlalheureux  !  lui  dit  le  vicomte  d'Exmès  en  le  saisis- 
sant et  le  secouant  par  le  bras.  Quelle  fureur  insensée  vous 
a  pris?  Que  vous  avait  fait  Martin-Guerre? 

—  A  moi?  rien,  répondit  l'armurier  dune  voix  sourde. 
Slais  à  Babette!  à  ma  sœur!... 

I  —Ah!  j'avais  oublié!  s'écria  Gabriel  frappé.  Pauvre  Mar- 
1  tin?...  Mais  ce  n'est  pas  lui  :...  Xe  peut-on  le  sauver  encore. 

Xf  —  Le  sauver  d'une  chute  de  plus  de  deux  cent  cinquante 

■5»ieds  sur  le  roc  !  dit  Pierre  Peuquoy  avec  un  rire  strident. 

T  Allez  !  monsieur  le  vicomte,  vous  ferez  mieux,  pour  l'heure. 

]  de  songer  â  vous  sauver  vous-même  avec  vos  compagnons. 

—  Ites    compagnons,    et    mon    père,    et    Diane  ;    se   dit    le 

jeune  homme,  rappelé  par  ces  mots  aux  devoirs  et  aux  pé- 

-    rils  de  sa  situation.  —  C'est  égal!  reprit-il  tout  haut,  mon 

\  pauvre  Martin  !.. 

—  Ce  n'est  pas  le  moment  de  pleurer  le  coupable  !  inter- 
rompit Pierre  Peuquoy. 

—  Coupable  !  il  était  innocent,  vous  dis-je  !  je  vous  le 
prouverai.  Mais  l'instant  n'est  pas  venu,  vous  avez  raison. 
Voyons,  êtes-vous  toujours  disposé  à  nous  servir  demanda 
Gabriel  à  l'armurier  avec  quelque  brusquerie. 

—  Je  suis  dévoué  à  la  France  et  à  vous,  répondit  Pierre 
Peuquoy. 

—  Eh  bien  :  dit  Gabriel,  que  nous  reste-t-il  à  faire  !  ' 

—  Une  ronde  de  nuit  va  passer,  répondit  le  bourgeois.  II 
faudra  garrotter  et  bâillonner  les  quatre  hommes  qui  la 
composent...  Mais,  ajouta-t-il,  il  n'est  plus  temps  de  les  sur- 
prendre. Les  voici  ! 

Comme  Pierre  Peuquoy  parlait  encore.  la  patrouille  ur- 
baine débouchait  en  effet  d'un  escalier  intérieur  sur  la 
plate-forme.  Si  elle  donnait  l'alarme,  tout  était  perdu  peut- 
être. 

Heureusement,  les  deux  Scharfenstein.  oncle  et  neveu, 
qui  étaient  très  curieux  et  très  fureteurs  de  leur  nature,  rô- 
daient déjà  de  ce  côté-lâ.  Les  hommes  de  la  ronde  n'eu 
rent  pas  le  temps  de  jeter  un  cri.  Une  large  main,  fermant 
tout  à  coup  à  chacun  d'eux  la  bouche  par  derrière,  les  ren- 
versa <le  plus  sur  le  dos  fort  vigoui'eusement. 
l  Pilletrousse  et  deux  autres  accoururent,  et,  dès  lors,  pu- 
arent  sans  peine  bâillonner  et  désarmer  les  quatre  miliciens 
stupéfaits. 

«—  Bien  engagé  !  dit  Pierre  Peuquoy.  Maintenant,  mon 
seigneur,  il  faut  s'assurer  des  autres  sentinelles,  et  puis 
I  descendre  hardiment  aux  corps-de-garde.  Nous  avons  deux 
;  postes  à  emporter.  Mais  ne  craignez  point  d'être  accablés 
par  le  nombre.  Plus  de  la  moitié  de  la  milice  urbaine,  pra- 
tiquée par  Jean  et  par  moi.  est  dévouée  aux  Français  et 
le's  attend  pour  les  seconder.  Je  vais  descendre  le  premier 
pour  avertir  ces  alliés  de  votre  réussite.  Occupez-vous,  pen- 
dant ce  temps,  des  factionnaires.  Quand  je  remonterai,  mes 
paroles  auront  fait  déjà  les  trois  quarts  de  la  besogne. 

—  Ah  !  je  vous  remercierais,  Peuquoy.  dit  Gabriel,  si  cette 
mort  de  Martin-Guerre...  Et  pourtant,  ce  crime  n'était  pour 
vous  que  justice  ! 

—  Encore  une  fois,  laissez  cela  à  Dieu  et  à  ma  conscience. 
monsieur  d'Exmès.  reprit  gravement  le  rigide  bourgeois.  Je 
TOUS  quitte.  Agissez'  de  votre  côté,  tandis  que  j'agirai  du 
mien. 

Tout  se  passa  à  peu  près  comme  Pierre  Peuquoy  l'avait 
prévu.  Les  factionnaires  appartenaient  en  grande  partie 
à  la  cause  des  Français.  Un  seul  qui  voulut  résister  fut 
bientôt  lié  et  mis  hors  d'état  de  nuire.  Quand  l'armurier 
remonta,  accompagné  de  Jean  Peuquoy  et  de  quelques  amis 
sûrs,  tout  le  haut  du  fort  de  Risbank  était  déjà  au  pouvoir 
du  vicomte  d'Exmès. 

Il  s'agissait  maintenant  de  se  rendre  maître  des  corps- 
de-garde.  Avec  le  renfort  qui  lui  amenaient  les  Peuquoy, 
Gabriel  n'hésita  pas  à  y  descendre  sur  le-champ 

On  profita  habilement  du  premier  moment  de  surprise  et 
d'indécision 

A  cette  heure  matinale,  la  plupart  de  ceux  qui  tenaient 
pour  les  Anglais  par  leur  naissance  ou  par  leurs  intérêts 
dormaient  encore,  en  toute  sécurité,  sur  leurs  lits  de  camp. 
Avant  qu'ils  ne  s'éveillassent,  pour  ainsi  dire,  ils  étaient 
léjà  garrottés. 
■e  tuKulte.  car  ce  ne  fut  pas  un  combat,  ne  dura  que 
ilques   minutes.   Les   amis    de    Peuquoy    criaient  :    Vive 


Henri  II  !  Vive  la  France  !  Les  neutres  et  les  indiftérens  se 
rangèrent  immédiatement,  comme  c  est  la  coutume,  du  côté 
du  succès.  Ceux  qui  essayèrent  quelque  résistance  durent 
bientôt  céder  au  nombre.  Il  n'y  eut.  en  tout,  que  deux  morts 
et  cinq  blessés,  et  Ion  ne  tira  que  cinq  coups  d  arquebuse 
Le  pieux  Lactance  eut  la  douleur  d'avoir  sur  son  compte 
deux  de  ces  blessés  et  un  de  ces  morts.  Par  bonheur,  il 
a\ait  de  la   marge! 

Six  heures  n'avaient  pas  sonné,  que  tout  au  fort  de  Ris- 
bank était  soumis  aux  Français.  Les  récalcitrans  et  les  sus- 
pects étaient  enfermés  en  lieu  sûr,  et  tout  le  reste  de  la 
garde  urbaine  entourait  et  saluait  Gabriel  comme  un  libéra- 
teur. 

Ainsi  fut  emporté  presque  sans  coup  férir,  en  moins  d'une 
heure,  par  un  effort  étrange  et  surhumain,  ce  fort  que  les 
Anglais  n'avaient  même  pas  songé  à  munir,  tant  la  mer 
seule  semblait  puissamment  le  défendre  ce  fort  qui  était 
cependant  la  clef  du  port  de  Calais,  la  clef  de  Calais  même  ! 

L'affaire  fut  si  bien  et  si  promptement  menée  que  la 
tour  de  Risbank  était  prise  et  que  le  vicomte  d'Exmès  y 
avait  placé  de  nouvelles  sentinelles  avec  un  nouveau  mot 
d'ordre,  sans  qu'on  en  sut  rien  dans  la  ville. 

—  Mais  tant  que  Calais  ne  se  sera  pas  rendu  aussi,  dit 
Pierre  Peuquoy  à  Gabriel,  je  ne  regarde  pas  notre  tâche 
comme  terminée.  Aussi,  monsieur  le  vicomte,  je  suis  d'avis 
que  vous  gardiez  Jean  et  la  moitié  de  nos  hommes  pour 
maintenir  le  fort  de  Kisbank,  et  que  vous  me  laissiez  ren- 
trer dans  la  ville  avec  l'autre  moitié.  Nous  y  servirons, 
au  besoin,  les  Français  mieux  qu'ici  par  quelque  utile  diver- 
sion. Après  les  cordes  de  Jean,  il  est  bon  d'utiliser  les  ar- 
mes de  Pierre. 

—  Xe  craignez-vous  pas,  dit  Gabriel,  que  lord  Wentworth 
furieux  ne  vous  fasse  un  mauvais  parti  ? 

—  Soyez  tranquille!  reprit  Pierre  Peuquoy,  j'agirai  de 
ruse  :  avec  nos  oppresseurs  de  deux  siècles,  c'est  de  bonne 
guerre.  S'il  le  faut,  j'accuserai  Jean  de  nous  avoir  trahis. 
Nous  aurons  été  surpris  par  des  forces  supérieures,  et  con- 
traints, malgré  notre  résistance,  de  nous  rendre  à  discrétion. 
On  aura  chassé  du  fort  ceux  d  entre  nous  qui  se  seront 
refusés  à  reconnaître  votre  victoire;  I.ord  Wentworth  est 
trop  bas  dans  ses  affaires  pour  ne  pas  paraître  nous  croire 
et  ne  pas  nous  remercier. 

—  Soit  !  rentrez  donc  dans  Calais,  reprit  Gabriel,  vous 
êtes,  je  le  vois,  aussi  adroit  que  brave.  Et  il  est  certain  que 
vous  pourrez  m'aider  si,  par  exemple,  de  mon  côté,  je 
tente  quelque  sortie. 

—  Oh  !  ne  risquez  pas  cela,  je  vous  y  engage  !  dit  Pierre 
Peuquoy.  Vous  n  êtes  pas  assez  en  force,  et  vous  avez  peu 
à  gagner  et  tout  à  perdre  à  une  sortie.  Vous  voilà  à  votre 
tour  inattaquable  derrière  ces  bonnes  murailles.  Restez  ici. 
Si  vous  preniez  l'offensive,  lord  Wentworth  pourrait  bien 
vous  regagner  le  fort  de  Risbank.  Et  après  avoir  tant  fait, 
ce  serait  grand  dommage  de  tout  défaire. 

—  Mais  quoi  !  reprit  Gabriel,  vais-je  rester  oisif  et  l'épée 
au  côté,  tandis  que  monsieur  de  Guise  *t  tous  les  nôtres 
se  battent  et  jouent  leur  vie?... 

—  Leur  vie  est  à  eux,  monseigneur,  et  le  fort  de  Risbank 
est  à  la  France,  répondit  le  prudent  bourgeois.  Ecoutez  ce- 
pendant :  Quand  je  jugerai  le  moment  favorable  et  qu'il 
ne  faudra  plus  qu'un  dernier  coup  décisif  pour  arracher 
Calais  aux  Anglais,  je  ferai  soulever  tous  ceux  que  j'em- 
mène et  tous  les  habilans  qui  partagent  mes  opinions.  Alors, 
comme  tout  sera  mûr  pour  la  victoire,  vous  pourrez  sortir, 
pour  nous  donner  un  coup  de  main  et  pour  ouvrir  la  ville 
au  duc   de  Guise. 

—  Mais  qui  m'avertira  que  je  puis  me  hasarder?  demanda 
le  vicomte  d'Exmès. 

—  Vous  m'allez  rendre  ce  cor  que  je  vous  avais  confié,  dit 
Pierre  Peuquoy.  dont  le  son  ma  servi  à  vous  reconnaître. 
Quand,  du  fort  de  Risbank,  on  l'entendra  de  nouveau  son- 
ner, sortez  sans  crainte,  et  vous  pourrez  une  seconde  fois 
participer  au  triomphe  que  vous  avez  si  bien  préparé. 

Gabriel  remercia  cordialement  Pierre  Peuquoy,  choisit 
avec  lui  les  hommes  qui  devaient  rentrer  dans  la  ville  pour 
seconder  les  Français  au  besoin,  et  les  accompagna  gracieu- 
sement jusqu'aux  portes  de  ce  fort  de  Risbank  dont  ils 
étaient  censés  expulsés  avec  honte. 

Quand  ce  fut  fait,  il  était  sept  heures  et  demie,  et  le  jour 
commençait    à  blanchir   dans  le  ciel. 

Gabriel  voulut  veiller  lui-même  à  ce  que  les  étendards 
de  France,  qui  devaient  tranquilliser  monsieur  de  Guise 
et  épouvanter  les  vaisseaux  anglais,  fussent  placés  sur  le 
fort  de  Risbank.  Il  monta  en  conséquence  sur  la  plate-forme 
témoin  des  événemens  de  cette  nuit  terrible  et  glorieuse. 

Il  s'approcha,  tout  pâle,  de  l'endroit  où  l'échelle  de  cordes 
avait  été  attachée,  et  d'oii  le  pauvre  Martin-Guerre,  vic- 
time de  la  plus  fatale  méprise,  avait  été  précipité. 

II  se  pencha  en  frémissant,  pensant  apercevoir  sur  le  roc 
le  cadavre  mutilé  de  son  fidèle  écuyer. 

Mais  son  regard  ne  le  trouva  pas  d  abord  et  dut  le  cher- 
cher, avec  une  surprise  mêlée  d'un  commencement  d  espoir. 


lOS 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Une  gargouille  de  plomb,  par  où  s'écoulaient  les  eaux 
pluviales  de  la  tour,  avait  en  effet  arrêté  le  corps  à  moitié 
chemin  dans  sa  chute  formidable,  et  c'est  là  que  Gabriel 
le  Tit  suspendu,   plié  en  deux,  immobile. 

Il  le  crut  sans  vie,  au  premier  aspect.  Mais  il  voulait  du 
moins  lui  rendre  les  derniers  devoirs. 

Pllletronsse  <iui  était  là,  pleurant,  cjue  Martin-Guerre  avait 
toujours  aimé,  associa  son  dévouement  à  la  pieuse  pensée 
de  son  maître.  Il  se  fit  solidement  attacher  à  léchelle  de 
cordes  de  la  nuit  et  se  risqua  dans  labime. 

Quand  il  remonta,  non  sans  peine,  le  corps  de  son  ami, 
on  s'aperçut  que  Martin   respirait  encore. 

Un  chirurgien  appelé  constata  aussi  la  vie,  et  le  brave 
écuyer  reprit  en  effet  un  peu  connaissance. 

Mais  ce  fut  pour  souffrir  davantage.  Martin-Guerre  était 
dans  un  cruel  état.  Il  avait  un  bras  démis  et  une  cuisse 
cassée. 

Le  clilrurgien  pouvait  remettre  le  bras,  mais  il  jugeait 
l'amputation  de  la  jambe  nécessaire  et  n'osait  cependant 
prendre  sur  lui  une  opération  aussi  difficile. 

Plus  que  jamais,  Gabriel  se  dépitait  d'être  enfermé  vain- 
queur dans  le  fort  de  Kisbank.  L  attente,  qui  était  aéjà  bien   i 
pénible,  devenait  atroce. 

Si  1  on  eût  pu  communiquer  avec  le  maître-expert  .^m 
broise  Paré,  Martin-Guerre  était  sauvé  peut-être. 


LIX 

tORD    WENTWORTH    ArS    ABOIS 


Le  duc  de  Guise,  bien  qu'avec  la  réflexion  il  ne  pût  croire 
au  succès  dune  entreprise  aussi  téméraire,  voulut  cepen- 
dant s  assurer  par  lui-même  si  le  vicomte  d  Exmès  avait  ou 
non  réussi.  Dans  la  passe  difficile  où  il  se  trouvait,  on 
espère  même  1  impossible. 

Avant  huit  heures,  il  arrivait  donc  à  cheval,  avec  une 
suite  peu  nombreuse,  à  la  falaise  que  lui  avait  indiquée 
Gabriel,  et  d'où  l'on  pouvait  en  effet,  au  moyen  d'une 
longue-vue,  apercevoir  le  fort  de  Risbank. 

Au  premier  regard  que  le  duc  jeta  dans  la  direction  du 
fort,  il  poussa  un  cri  de  triomphe. 

Il  ne  se  trompait  pas  !  il  reconnaissait  bien  l'étendard  et 
les  couleurs  de  France  !  Ceux  qui  l'entouraient  lui  affir- 
maient que  ce  n'était  pas  une  illusion,  et  partageaient  sa 
joie. 

—  Mon  brave  Gabriel  !  s'écria-t-il.  Il  est  véritablement 
venu  à  bout  de  ce  prodige  !  N'esf-il  pas  supérieur  à  mol 
qui  doutais  ?  Maintenant  nous  avons,  grâce  â  lui,  tout  loi- 
sir de  préparer  et  d  assurer  la  prise  de  Calais.  Viennent  les 
secours  d  Angleterre,  c  est  Gabriel  qui  se  chargera  de  les 
recevoir  ! 

—  Monseigneur,  il  semble  que  vous  les  ayez  appelés,  dit 
un  des  survans  au  duc  qui,  en  ce  moment,  dirigeait  la 
longue-rue  du  côté  de  la  mer.  Regardez,  monseigneur,  ne 
voilà-t-il  pas  à  Ihorizon  les  voiles  anglaises? 

—  Elles  auraient  fait  diligence  !  repartit  monsieur  de 
Guise.  Voyons  cela. 

Il  prit  la  lorgnette  et  regarda  à  son  lonr. 

—  Ce  sont  bien  vraiment  nos  .anglais  !  dit-il.  Diantre  ! 
Ils  n'ont  pas  perdu  de  temps,  et  je  ne  les  attendais  pas  si 
tôt  !  Savez-vous  que  si,  â  cette  heure,  nous  avions  attaqué 
le  Vieux-Château,  larrivée  subite  de  ces  renforts  nous  eût 
joué  un  assez  vilain  tour.  Double  sujet  de  reconnaissance 
envers  monsieur  d  Exmès  !  Il  ne  nous  donne  pas  seulement 
la  victoire,  il  nous  sauve  la  honte  de  la  défaite.  Mais,  puis- 
que nous  ne  sommes  plus  pressés,  voyons  comment  les  nou- 
veaux venus  vont  se  conduire,  et  comment,  de  son  côté,  le 
jeune  gouverneur  du  fort  de  Risbank  se  comportera  avec 
eux. 

Il  faisait  tout  à  fait  jour  quand  les  vaisseaux  anglais  arri- 
vèrent en  vue  du  fort. 

Le  drapeau  français  leur  apparut  comme  un  spectre  me- 
naçant, aux  premières  lueurs  du  matin. 

Et,  comme  pour  leur  confirmer  cette  apparition  inotûe, 
Gabriel   les  fit  saluer  de  trois  ou  quatre  coups  de  canon. 

Il  n'y  avait  donc  pas  à  en  douter!  c'était  bien  l'étendard 
de  France  qui  ventelatt  sur  la  tour  anglaise.  Il  fallait  donc 
que,  comme  la  tour,  la  ville  fût  déjà  au  pouvoir  des  assié- 
geans.  Les  renforts,  malgré  leur  grande  bâte,  arrivaient 
trop  tard. 

Après  quelques  minutes  données  à  la  surprise  et  à  l'irré- 
solution, les  vaisseaux  anglais  parurent  s'éloigner  peu  à 
peu  et  retourner  vers  Douvres. 

Ils  amenaient  bien  des  forces  suffisantes  pour  secourir  Ca- 
lais mais  non  pour  le  reprendre. 

—  Vive  Dieu  !  s'écria  le  duc  d*  Guise  ravi,  parlez-moi  de 
ce  Gabriel  !  Il  sait  aussi  bien  garder  qu'il  sait  conquérir  !  Il 
nous  a  mis  Calais  dans  les  mains,  et  nous  n'avons  plus  qu  à 
les  serrer  pour  tenir  la  belle  ville. 


Et,  remontant  à  cheval,  il  revint  tout  joyeux  au  camp 
presser  les  travaux  du  siège. 

Les  événemens  humains  ont  presque  toujours  une  double 
face,  et,  quand  ils  font  rire  les  uns,  font  pleurer  les  autres. 
Dans  le  même  moment  où  le  duc  de  Guise  se  frottait  les 
mains,  lord  Wentworth   s  arrachait  les  cheveux. 

.\près  une  nuit  agitée,  comme  nous  l'avons  vu,  de  pres- 
sentimens  sinistres,  lord  Wentworth  s'était  enfin  endormi 
vers  le  matin,  et  sortait  seulement  de  sa  chambre  quand 
les  prétendus  vaincus  du  fort  de  Risbank,  Pierre  Peuquoy 
à  leur  tête,  apportèrent  dans  la  ville  la  fatale  nouvelle. 

Le  gouverneur  n  en  fut,  potir  ainsi  dire,  informé  (lue  le 
dernier. 

Dans  sa  douleur  et  sa  colère,  il  ne  pouvait  en  croire  ses 
oreilles.  11  ordonna  que  le  chef  de  ces  fugitifs  lui  fût  amené.- 

On  introduisit  bientôt  auprès  de  lui  Pierre  Peuquoy,  qui 
entra  l'oreille  basse  et  avec  une  mine  fort  bien  composée 
pour  la  circonstance. 

Le  rusé  bourgeois  raconta,  tout  terrifié  encore,  lassant 
de  la  nuit,  et  dépeignit  les  (rois  cents  farouches  aventuriers 
qui  avaient  escaladé  tout  à  coup  le  fort  de  Risbank,  aidés 
sans  aucun  doute  par  une  trahison,  que  lui,  Pierre  Peu- 
quoy, n'avait  pas  eu  le  temps  d'approfondir. 

—  Mais  qui  commandait  ces  trois  cents  hommes?  demanda 
lord  'U'entworth. 

—  Mon  Dieu  !  votre  ancien  prisonnier,  monsieur  d'Exmès, 
répondit  ingénuement  l'armurier. 

—  Oh  !  mes  songes  éveillés  !  s'écria  le   gouverneur. 

Puis,  les  sourcils  froncés,  frappé  d'un  souvenir  inévitable  : 

—  Eh  !  mais,  dit-il  à  Pierre  Peuquoy,  monsieur  d  Exmès, 
pendant  son  séjour  ici,  avait  été  votre  hôte  ce  me  semble? 

—  Oui,  monseigneur,  répondit  Pierre  sans  se  troubler. 
Aussi,  ai-je  tout  lieu  de  croire,  pourquoi  vous  le  cacher? 
que  mon  cousin  Jean,  le  tisserand,  a  trempé  dans  cette  ma- 
chination plus  qu'il  n  eût  fallu. 

Lord  Wentworth  regarda  le  bourgeois  de  travers.  Mais  le 
bourgeois  regarda  intrépidement  lord  Wentworth  en  face. 

Comme  sa  hardiesse  l'avait  conjecturé,  le  gouverneur  se 
sentait  trop  faible  et  savait  Pierre  Peuquoy  trop  puissant 
dans  la  ville  pour  laisser  paraître  ses  soupçons. 

.^près  lui  avoir  demandé  quelques  dernières  informations, 
il  le  congédia  avec  des  paroles  tristes,  mais  amicales. 

Resté  seul,  lord  Wentworth  tomba  dans  un  accablement 
profond. 

X"y  avait-il  pas  de  quoi  !  La  ville,  réduite  à  sa  faible  gar- 
nison, fermée  désarmais  à  tout  secours  venant  de  terre  ou 
de  mer,  serrée  entre  le  fort  de  NieuUay  et  le  fort  de  Ris- 
bank, qui  l'accablaient  au  lieu  de  la  défendre,  la  ville  ne 
pouvait  plus  tenir  qu'un  petit  nombre  de  jours,  ou  peut-être 
même  un  petit  nombre  d'heures. 

Horrible  condition  pour  le  superbe  orgueil  de  lord  Went- 
worth. 

—  N'importe  !  se  dit-il  tout  bas  à  lui-même,  pâle  encore 
d'étoniuement  et  de  rage,  n'importe  !  je  leur  vendrai  cher 
leur  victoire.  Calais  est  maintenant  à  eux,  c'est  trop  cer- 
tain !  mais  enfin  je  m'y  maintiendrai  jusqu'au  bout,  et 
leur  ferai  payer  une  si  précieuse  conquête  du  plus  de  ca- 
davres que  je  pourrai.  Et  quant  à  l'amoureux  de  la  belle 
Diane  de  Castro... 

Il  s'arrêta,  une  pensée  infeinale  éclaira  d"vme  lueur  de 
joie  son  visage  sombre. 

—  Quant  à  l'amotrretnc  de  la  belle  Diane,  reprit-il  avec 
une  sorte  de  complaisance,  si  je  m'ensevelis,  comme  je  le 
dois,  comme  je  le  veux,  sous  les  ruines  de  Calais,  nous  tâ- 
cherons du  moins  qu'il  n'ait  pas  trop  à  se  réjouir  de  notre 
mort  !  et  son  rival  agonisant  et  vaincu  lui  réserve  aussi, 
qu'il  y  prenne  garde  !  une  eflrayante  surprise. 

Là-dessus,  il  s'élança  hors  de  son  hôtel  pour  ranimer  les 
courage3  et  donner  ses  ordres.  Raffermi  et  calmé,  en  quel- 
que sorte,  par  je  ne  sais  quel  sinistre  dessein,  il  déploya  un 
sang-froid  tel  que  son  désespoir  même  rendit  à  plus  d'un 
esprit  hésitant  l'espérance. 

Il  n'entre  pas  dans  le  plan  de  ce  livre  de  raconter  an 
long  tous  les  détails  du  siège  de  Calais.  François  de  Rabu- 
tin.  dans  ses  Guerres  de  Belgique,  vdus  les  donnera  dans 
toute  leur  prolixité. 

Les  journées  du  5  et  du  G  janvier  se  consumèrent  en  efforts 
également  énergiques  de  la  part  des  assiégeans  et  de  la 
part  des  assiégés.  Travailleurs  et  soldats  agissaient  des  detix 
côtés  avec  le  même  courage  et  la  même  héroïque  obstination. 

Mais  la  belle  résistance  de  lord  VS'entworth  était  paraly- 
sée par  une  force  supérieure  :  le  maréchal  Strozzi,  qui  con- 
duisait les  travaux  du  siège,  semblait  deviner  tous  les 
moyens  de  défense  et  tous  les  monvemens  des  Anglais, 
comme   si   les   remparts   de    Calais   eussent   été   transparens. 

n  fallait  que  l'ennemi  se  fût  procuré  un  plan  de  la  ville  ! 

Ce  plan,  -nous  savons  qui  l'avait  fourni  au  duc  de  Guise. 

.^insi  le  vicomte  d'Exmès.  même  absent,  même  oisif,  était 
encore  utile  aux  siens,  et,  comme  le  faisait  remarquer  mon- 
sieur de  Guise  dans  sa  reconnaissante  équité,  son  influence 
salutaire   exerçait   ses  effets  même   de   loin. 

Cependant,   l'impuissance  à  laquelle  il  se  trouvait  réduit 


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LES  DEUX  DIANE 


109 


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lui    pesait    bien    lourdement,    au    bouillant    Jeune    homme  ! 
„'JJ'»iiM    Emprisonné   dans   sa   conquête,    il   était   oljligé    d'employer 
son  activité  à  des  soins  de  surveillance  qu'il  trouvait  trop 
faciles  et  trop  vite  remplis. 

Quand  il  avait  lait  sa  ronde  de  toutes  les  heures  avec 
cette  attentive  vigilance  que  lui  avait  apprise  la  défense  de 
.Saint-Quentin,  il  revenait  d'ordinaire  s'asseoir  au  chevet 
de   ilartin-Guerre   pour   le  consoler   et   l'encourager. 

Le  brave  écuyer  endurait  ses  souffrances  avec  une  pa- 
tience et  une  égalité  d'âme  admirables.  Mais  ce  qui  l'éton- 
"""imi  àjait  et  l'indignait  douloureusement,  c'était  le  méchant  pro- 
cédé dont  Pierre  Peuquoy  avait  cru  devoir  user  à  son  égard. 
'  La  naïveté  de  son  chagrin  et  de  sa  surprise,  quand  il 
Jl^ajuetl  -s'interrogeait  sur  ce  sujet  obscur,  eût  dissipé  les  derniers 
soupçons  que  Gabriel  aurait  pu  conserver  encore  sur  la 
bonne  foi  de  Martin. 

Le  jeune  homme  se  décida  donc  à  raconter  ;\  Martin- 
Guerre  sa  propre  histoire,  telle  du  moins  qu'il  la  présumait 
d'après  les  apparences  et  ses  conjectures  :  il  était  mainte- 
nant évident  pour  lui  qu'un  fourbe  avait  profité  de  sa  mer- 
veilleuse ressemblance  avec  Martin  pour  commettre,  sous 
le  nom  de  celui-ci,  toutes  sortes  d'actions  vilaines  et  ré- 
préhensibles  dont  il  se  souciait  peu  d'accepter  la  responsa- 
bilité, et.  aussi,  pour  accaparer  sans  doute  tous  les  avan- 
tages et  bénéfices  qu'il  avait  pu  détourner  de  son  Sosie  sur 
lui-même. 

Cette  révélation,  Gabriel  eut  soin  de  la  faire  en  présence 
de  Jean  Peuquoy.  Jean  s'affligeait  et  s'effrayait,  dans  sa 
conscience  d'honnête  homme,  des  suites  de  la  fatale  mé- 
prise. Mais  il  s'inquiétait  surtout  de  celui  qui  les  avait  tous 
abusés.  Qu'était  ce  misérable?  était-il  marié  aussi?  où  se 
cachait-il?... 

Martin-Guerre,  de  son  côté,  s'épouvantait  à  l'idée  d'une 
perversité  si  grande.  Tout  en  se  réjouissant  de  voir  sa 
conscience  déchargée  d'un  tas  de  méfaits  qu'elle  s'était  si 
longtemps  reprochés,  11  se  désolait  en  pensant  que  son  nom 
avait  été  porté  et  sa  réputation  compromise  par  un  tel  mi- 
sérable. Et  qui  sait  à  quel  excès  le  coquin  se  livrait  encore, 
à  l'abri  de  son  pseudonyme,  à  cette  heure  même  oit  Martin 
gisait  à  sa  place  sur  un  lit  de  douleur  ! 

Ce  qui  surtout  remplit  de  tristesse  et  de  pitié  le  cœur  du 
bon  Martin-Guerre,  ce  tut  l'épisode  de  Babette  Peuquoy. 
Oh  !  il  e:ncusait  à  présent  la  brutalité  de  Pierre.  Non  seule- 
ment il  lui  pardonnait,  mais  il  l'approuvait.  11  avait  très 
bien  fait  certainement  de  venger  ainsi  son  honneur  indi- 
gnement outragé  !  C'était  à  présent  Martin-Guerre  qui  con- 
solait et  rassurait  Jean  Peuquoy  consterné. 

Le  bon  écuyer,  dans  ses  félicitations  au  frère  de  Babette, 
n'oubliait  qu'une  chose,  cest  qu'en  somme  c'était  lui  qui 
avait  payé  pour  le  vrai  coupable. 
Lorsque  Gabriel,  en  souriant,  le  lui  fit  observer  : 
—  Eh  bien!  n'importe:  dit  Martin-Guerre,  je  bénis  en- 
core mon  accident  !  du  moins,  si  j'y  survis,  ma  pauvre 
jambe  boiteuse,  ou  encore  mieux  absente,  servira  à  me 
distinguer  de  l'imposteur  et  du  traître. 

Mais,  hélas  !  cette  médiocre  consolation  qu'espérait  là 
Martin  était  encore  fort  problématique  ;  car  survivrait-il  1 
le  chirurgien  de  la  garde  urbaine  n'en  répondait  pas.  11 
eût  fallu  les  prompts  secours  d'un  praticien  habile,  et  deux 
jours  allaient  bientôt  s'écouler  sans  que  l'état  alarmant  de 
Martin-Guerre  fût  autrement  soulagé  que  pai-  quelques  pan- 
semens  insufflsans. 

Ce  n'était  pas  là  pour  Gabriel  un  de  ses  moindres  su- 
jets d'impatience,  et  bien  souvent,  la  nuit  comme  le  jour, 
il  se  dressait  et  prêtait  l'oreille  pour  écouter  s'il  n'enten- 
drait pas  ce  son  attendu  du  cor  qui  le  devait  tirer  enfin 
de  son  oisiveté  forcée.  Mais  nul  bruit  de  ce  genre  ne  venait 
varier  le  bruit  lointain  et  monotone  des  deux  artilleries 
d'Angleterre  et  de  France. 

Seulement,  dans  la  soirée  du  6  janvier,  comme  Gabriel, 
depuis  trente-six  heures  déjà,  était  en  possession  du  fort 
de  Risbank.  il  crut  distinguer  du  côté  de  la  ville  un  tumulte 
plus  grand  que  de  coutume  et  des  clameurs  inusitées  de 
triomphe  ou  de  détresse. 

Les  Français  venaient,  après  une  lutte  des  plus  chaudes, 
d'entrer  en   vainqueurs  au  Vieu.x-Château. 

Calais  ne  pouvait  pas  dorénavant  résister  plus  de  vingt- 
quatre  heures. 

Néanmoins,  toute  la  journée  du  7  se  passa  en  efforts 
inouJs  de  la  part  des  Anglais  pour  reprendre  une  position 
si  importante  et  pour  se  maintenir  sur  les  derniers  points 
qu'ils  possédaient  encore. 

Mais  monsieur  de  Guise,  loin  de  laisser  l'ennemi  recon- 
quérir un  pouce  de  terrain,  en  gagnait  peu  à  peu  sur  lui  ; 
si  bien  qu'il  devint  bientôt  évident  que  le  lendemain  ne 
verrait  pas  Calais  sous  la  domination  anglaise. 

Il  était  trois  heures  de  l'après-midi  :  lord  Wentworth,  qui 

ne   s'était    pas    ménagé    depuis   sept   jours,    et    qu'on    avait 

constamment  vu  au  premier  rang,  donnant  la  mort  et  la 

bravant,  jugea  qu'il  ne  restait  guère  aux  siens  que   deux 

■  heures  de  force  physique  et  d'énergie  morale. 

Alors,    il   appela   lord   Derby. 


—  Combien  croyez-vous,  lui  demanda-t-il,  que  no'JS  puis- 
sions  tenir   encore  ? 

—  Pas  plus  de  trois  heures,  je  le  crains,  répondit  tris- 
tement  lord   Derby. 

—  Mais  vous  répondriez  de  deux  heures,  n'est-ce  pas? 
reprit  le  gouverneur. 

—  Sauf  quelque  événement  imprévu,  j'en  répondrais,  dit 
lord  Derby  en  mesurant  le  chemin  que  les  Français  avalent 
à  faire  encore. 

—  Eh  bien  !  ami,  dit  lord  Wentwortli.  je  vous  confie  le 
commandement  et  me  retire.  Si  les  Anglais,  dans  deux  heu- 
res, mais  pas  avant,  vous  entendez  !  si.  dans  deux  heures,  les 
nôtres  n'ont  pas  la  chance  plus  favorable,  et  cela  n'est  que 
trop  probable,  je  vous  permets,  je  vous  ordonne  même,  pour 
mieux  mettre  votre  responsabilité  à  couvert,  de  faire  sonner 
la  retraite  et  de  demander  à  capituler. 

—  Dans  deux  heures,  cela  suffit,  milord.  dit  lord  Derby. 
Lord   Wentworth  fit  part  à  son  lieutenant  des  conditions 

qu'il  pouvait  exiger  et  que  le  duc  de  Guise  lui  accorderait 
sans   nul   doute. 

—  Mais,  lui  fit  remarquer  lord  Derby,  votis  vous  oubliez 
dans  ces  conditions,  milord.  Je  dois  demander  aussi  à  mon- 
sieur de  Guise  qu'il  vous  reçoive  à  rançon,  n'est-ce  pas? 

Un  feu  sombre  brilla  dans  le  morne  regard  de  lord 
Wentworth. 

—  Non,  non,  reprit-il  avec  un  singulier  sourire,  ne  vous 
occupez  pas  de  moi,  ami.  Je  me  suis  assuré  moi-même  tout 
ce  qu'il  me  faut,  tout  ce  que  je  souhaite  encore. 

—  Cependant...   voulut   objecter   lord   Derby. 

—  Assez  !  dit  le  gouverneur  avec  autorité.  Faites  seulement 
ce  que  je  vous  dis,  rien  de  plus.  Adieu.  Vous  me  rendrez 
ce  témoignage  en  Angleterre  que  j'ai  fait  ce  qu'il  était  hu- 
mainement possible  de  faire  pour  défendre  ma  ville,  et  que 
je  n'ai  cédé  qu'à  la  fatalité?  Pour  vous,  luttez  aussi  jusqu'au 
dernier  moment,  mais  ménagez  l'honneur  et  le  sang  an- 
glais. Derby.   C'est  mon  dernier  mot.  Adieu. 

Et,  sans  vouloir  en  dire  et  en  entendre  davantage,  lord 
Wentworth,,  après  avoir  serré  la  main  de  lord  Derby,  quitta 
le  lieu  du  combat,  et  se  retira  seul  dans  son  hôtel  désert, 
en  défendant,  par  les  ordres  les  plus  sévères,  qu'on  l'y  sui- 
vît sous  aucun  prétexte. 

11  était  sûr  d'avoir  au  moins  deux  lieures  devant  lui. 


LX 

AMOUK    DÉDAIGNÉ 


Lord  Wentworth  se  croyait  bien  certain  de  deux  choses  : 
d'abord,  il  lui  restait  deux  bonnes  heures  avant  la  reddi- 
tion de  Calais,  et  lord  Derby  ne  demanderait  assurément 
à  capituler  qu'après  cinq  heures.  Ensuite,  11  all.ait  trouver 
son  hôtel  entièrement  vide  ;  car  il  avait  eu  la  précaution 
d'envoyer  aussi  ses  gens  à  la  brèche  depuis  le  matin.  André, 
le  page  français  de  madame  de  Castro,  avait  été  enfermé 
par  ses  ordres.  Diane  devait  être  seule  avec  une  ou  deux 
femmes. 

Tout  était  en  effet  désert  et  comme  mort  sur  les  pas  de 
lord  Wentworth  rentrant  chez  lui,  et.  Calais,  pareil  à  un 
corps  dont  la  vie  se  retire,  avait  concentré  sa  dernière 
énergie  à  l'endroit  où  l'on  combattait. 

Lord  Wentwortli  morne,  farouche  et,  en  quelque  sorte, 
ivre  de  désespoir,  alla  droit  au  logement  qu'occupait  ma- 
dame de  Castro. 

Il  ne  se  fit  pas  annoncer  à  Diane,  comme  c'était  son  habi- 
tude, mais  il  entra  brusquement,  en  maître,  dans  la  cham- 
bre où  elle  se  trouvait  avec  une  des  suivantes  qu'il  lui 
avait  données. 

Sans  saluer  Diane  stupéfaite,  ce  fut  à  cette  suivante  qu'il 
s'adressa  impérieusement  : 

—  Vous,  dit-il,  sortez  sur-le-champ  !  Il  se  peut  que  les 
Français  entrent  dès  ce  soir  dans  la  ville,  et  je  n'ai  le  loi- 
sir ni  le  moyen  de  vous  pnotéger.  Allez  retrouver  votre  père. 
C'est  là  votre  place.  Allez  tout  de  suite,  et  dites  aux  deux  ou 
trois  femmes  qui  sont  ici  que  je  veux  qu'elles  en  lassent  au- 
tant sur  l'heure. 

—  Mais  milord...   objecta   la  suivante. 

—  Ah  !  reprit  le  gouverneur  en  frappant  du  pied  avec 
colère,  n'avez-vous  donc  pas  entendu,  que  j'ai  dit  :  Je  veux  ! 

—  Pourtant,  milord...  voulut  dire  Diane  à  .son  tour. 

—  J'ai  dit  :  Je  veux  !  madame,  repartit  lord  Wentworth 
avec  un  geste  inflexible. 

La   suivante,  terrifiée,   sortit. 

—  J'B  ne  vous  reconnais  pas,  milord,  en  vérité,  reprit 
Diane  après  un  silence  plein  d'angoisse. 

—  C'est  que  vous  ne  m'avez  pas  vu  encore  vaincu,  ma- 
dame, reprit  lord  Wentworth  avec  un  amer  sourire.  Car 
vous  avez  été  pour  moi  un  excellent  prophète  de  ruine  et 


110 


ALEXANDnt:  DUMAS  ILLUSTRÉ 


de  malédiction,  et  jetais  en  Térité  un  insensé  de  ne  pas 
vous  croire.  Je  suis  vaincu,  tout  à  fait  vaincu,  vaincu  sans 
espoir  et  sans  ressources.  îléjouissez-vous  ) 

—  Le  succès  des  Français  est-il  vraiment  assuré  à  ce 
point  7  dit  Diane  qui  avait  bien  de  la  peine  à  dissimuler  sa 
joie. 

—  Comment  ne  serait-il  point  assuré,  madame  ?  Le  fort 
de  Xieullay,  le  fort  de  Kisijank.  le  Vleux-Cliâteau  sont  en 
leur  pouvoir.  Ils  peuvent  prendre  la  ville  entre  trois  feiLX. 
Allez  :  Calais  est  bien  a  eux.  Réjouissez-vous  l 

—  Ub  !  reprit  Diane,  c  est  quâvec  un  homme  comme 
vous  pour  adversaire,  mllord,  on  doit  n'être  jamais  cer- 
tain de  la  victoire,  et,  malgré  moi,  oui,  je  lavoue  et  vous 
me   comprendrez,   malgré   moi.   j'en   doute   encore. 

—  Eh!  madame  s  étrla  lord  Wentworth,  ne  voyez-vous 
pas  que  j  ai  déserté  la  partie  ?  Après  avoir  assisté  jusqu'au 
bout  SX  la  bataille,  ne  voyez-vous  pas  que  je  n'ai  pas  voulu 
assister  a  la  défaite,  et  que  c'est  pour  cela  que  je  suis  ïcî  ? 
Lord  Derby  dans  une  heure  et  demie  va  se  rendre.  Dans 
une  heure  et  demie,  madame,  les  Français  entreront  trlom- 
phans  dans  Calais,  et  le  vicomte  d'E.xmès  avec  eu.x  Réjouis- 
sez-vous ! 

—  C'est  que,  milord,  vous  dites  cela  d'un  tel  ton,  qu'on 
ne  sait  pas  si  l'on  doit  vous  croire,  dii  Diane,  qui  cepen- 
dant commençait  à  espérer,  et  dont  le  regard,  dont  le  sou- 
rire  rayonnaient   à   cette   pensée   de   délivrance. 

—  Alors  pour  vous  persuader,  madame,  reprit  lord 
Wentworth,  car  je  liens  à  vous  persuader,  je  prendrai  une 
autre  manière,  et  je  vous  dirai:  —  .Madame,  dans  une 
heure  et  demie,  les  Français  entreront  ici  triomphans  et 
le  vicomte  d'E.xmès  avec  eu.x.   Tremblez  ! 

—  Que  voulez-vous  dire  ;  s  écria  Diane  pâlissante 

—  Quoi  !  ne  suls-je  pas  assez  clair  ?  dit  lord  Wentworth 
en  se  rapprochant  .le  Diane  avec  un  rire  menaçant  Je 
vous  dis  :  Dans  une  heure  et  demie,  madame  nos  rôles 
seront  changés.  Vous  serez  libre  et  je  serai  prisonnier  Le 
vicomte  d'E.xmès  viendra  vous  rouvrir  la  liberté  l'amour 
le  bonheur,  et  me  faire  jeter,  mol,  dans  quelque  cul  dé 
basse  fosse.   Tremblez  ! 

—  Mais  pourquoi  dols-je  trembler  1  reprit  Diane  en  re- 
culant jusqu'au  mur  sous  le  sombre  et  ardent  regard  de 
cet  homme. 

—  ilon  Dieu  1  c'est  bien  facile  à  comprendre,  dit  lord 
Wentworth.  En  ce  moment,  je  suis  le  maître,  je  serai  l'es- 
clave dans  une  heure  et  demie,  ou  plutôt  dans  une  heure 
un  quart,  car  les  minutes  passent.  Dans  une  heure  un 
quart  je  serai  en  votre  pouvoir;  à  présent  vous  êtes  au 
mien.  Dans  une  heure  un  quart,  le  vicomte  d'Exmès  sera 
ici  ;  dans  ce  moment,  c'est  moi  qui  y  suis.  Donc  réjouis- 
sez-vous  et   tremblez,    madame  ! 

—  Jlilord  !  mllord  !  s'écria  la  pauvre  Diano  repoussant 
palpitante  lord  W'entworth,  que  voulez-vous  de  mol  7 

—  Ce  que  je  veu.x  de  toi  ?  toi!  dit  le  gouverneur  d'un- 
voix  sourde. 

—  Xe  m  approchez  pas  !  ou  je  crie,  j  appelle,  et  je  vous, 
déshonore,   misérable  !   reprit  Diane  au   comble  de   l'effroi. 

—  Crie  et  appelle,  cela  m'est  bien  égal,  dit  lord  W'ent- 
worth avec  une  tranquillité  sinistre.  L'hôtel  est  désert  les 
rues  sont  désertes.  Nul  ne  viendra  à  tes  cris,  du  moins 
avant  une  heure.  Vois  :  je  n'ai  pas  même  pris  la  peine  de 
fermer  portes  ni  fenêtres,  tant  je  suis  sûr  qu'on  ne  vien- 
dra pas  avant  une  heure.  ! 

—  Mais  dans  une  heure  enfin  on  viendra,  reprit  Diane     j 
et  je  vous  accuserai,  je  vous  dénoncerai,  on  vous  tuera.       | 

—  Non,  dit  froidement  lord  Wentworth,  c'est  moi  qui  me 
tuerai.  Crois-tu  que  je  veuille  survivre  à  la  prise  de  Ca- 
lais! dans  une  heure  je  me  tuerai,  j'y  suis  résolu.  Né  par- 
lons pas  de  cela.  Mais,  auparavant,  je  veux  te  prendre  à 
ton  amant  et  satisfaire  à  la  fois,  dans  une  volupté  terrible 
et  suprême,  et  ma  vengeance  et  mon  amour.  .-Vllons  !  la 
belle,  vos  refus  et  vos  dédains  ne  sont  plus  de  saison,  je 
ne  prie  plus,  j'ordonne!  je  n'implore  plus,  j'exige! 

—  Et  mol.  je  meurs  !  s'écria  Diane  en  tirant  de  son  sein 
un  couteau. 

Mais,  avant  qu'elle  eût  le  temps  de  se  frapper  lord 
Wentworth  s'était  élancé  vers  elle,  avait  saisi  ses  petites 
mains  frêles  dans  ses  mains  vigoureuses,  lui  avait  arraché 
le  couteau  et  l'avait  jeté  bien  loin. 

—  Pas  encore  !  s'écria  lord  Wentworth  avec  un  effrayant 
sourire.  Je  ne  veux  pas,  madame,  que  vous  vous  frappiez 
encore.  Après,  vous  ferez  qe  que  vous  voudrez,  et.  si  vous 
aimez  mieux  mourir  avec  moi  que  de  vivre  avec  lui,  vous 
serez  certainement  libre.  Mais  cette  dernière  heure,  car  il 
n'y  a  plus  qu'une  heure  à  présent,  cette  dernière  heure  de 
votre  existence  m'appartient;  je  n'at  que  cette  heure  pour 
me  dédommager  de  l'éternité  de  l'enfer.  Croyez  donc  bien 
que  je  n'y  renoncerai  pas. 

Il  voulut  la  saisir.  Alors,  défaillante,  et  sentant  que  ses 
forces  lui  échappaient,  elle  se  jeta  à  ses  pieds. 

—  Grâce  !  milord.  crla-t-elle,  grâce  !  je  vous  demande 
grâce  et  pardon  à  genoux.  Par  votre  mère  !  souvenez-vous 
que  vous  êtes  un  gentilhomme. 


,,~,aY  senti  homme!  reprit  lord  Wentworth  en  secouant 
la  tête,  OUI,  jetais  un  gentilhomme  et  je  me  suis  comporté 
en  gentilhomme,  ce  me  semble,  tant  que  je  triorpha's 
nT.X"  ',^''"'^'''  '^°»  «"e  je  vivais.  Mais  mainteTam  ^ 
homl  ^,  ,""  8«°'"ii°°'"^«.  je  suis  tout  simplement  un 
homme  un  homme  qui  va  mourir  et  qui  veut  se  vengei 
Il  releva  madame  de   Castro,  gisant  à  ses  genoux    d'une 

ZlTX  "";■'"?■    ^'   ""'^'^   ^•^■■P^   abandonné   de    Wane   4' 
meurtrissait  a  la  peau  de  buffle  de  son  ceinturon.  EUe  vo^ 
lait  prier,  crier,  elle  ne  pouvait  plus 
En  ce  moment,  il  se  fit  un  grand  tumulte  dans  la  rue 

—  Ah  !  cria  seulement  Diane  dont  l'œil  éteint  se  ranima 
encore  sur  un  peu  d  espérance.  ranima 

nZ  f»°"i;   ?','   ^^■•^"t"''"'^   avec   "D   rire   infernal,   U   parait 
?»n,     ,  l^abitans  commencent  à  se  piller  entre  eux,  en  at- 

ow  c>V!fn  '°°'°"'-   ^°"  ■  '^  '^"^■^  1"'^^  '°"»  bien,  ma 
fo  !  C  est  encore  au  gouverneur  à  leur  donner  ici  l'exeikple 
Il  souleva  Diane,  comme  il  eût  pu  faire  d'un  enfam    et 

lit  d"e  r^Z'""'"!''  "  """'''  P'^^  ^-^^  P'-^P^«^  efforts  sur  un 
ht  de  repos   qu'il  y  avait  là. 

—  Grâce  !  put-elle  dire  encore. 

-Non!   non,   reprit   lord  Wentworth.   Tu  es  trop  belle' 

Elle  s  évanouit... 

Mais  le  gouverneur  n'avait  pas  eu  le  temps  de  poser  sa 
bouche  sur  les  lèvres  décolorées  de  Diane,  quand  le  tu- 
multe se  rapprochant,  la  porte  s'ouvrit  avec  fracas 

Le  vicomte  d'E.xmès.  les  deux  Peuquoy  et  trois  ou  qua- 
tre archers  français  parurent  sur  le  seuil. 

Gabriel  bondit  jusqu  à  lord  Wentworth.  l'épée  à  la  main 
avec  un  cri  terrible  :  .      i-  la  maiu, 

—  Misérable  ! 

Lord  Wentworth,  les  dents  serrées,  saisit  aussi  son  épée 
laissée  sur  un  fauteuil. 

—  Arrière  ;  fit  Gabriel  aux  siens  qui  allaient  intervenir 
Je  veux  être  seul  à  châtier  l'infâme. 

Les  deux  adversaires,  sans  ajouter  une  parole,  croisèrent 
le  fer  avec  furie. 

Pierre  et  Jean  Peuquoy,  et  leurs  compagnons,  se  ran- 
gèrent pour  leur  faire  place,  témoins  muets  mais  non  pas 
Inditférens  de  ce  combat  mortel. 
Diane  était  toujours  étendue  sans  connaissance. 
On  a  d'ailleurs  deviné  comment  ce  secours  providentiel 
était  arrivé  à  la  prisonnière  sans  défense  plus  tôt  que  lord 
Wentworth  ne  s'y  attendait. 

Pierre  Peuquoy.  pendant  les  deux  Jours  précédens 
avait,  selon  sa  promesse  à  Gabriel,  excité  et  armé  ceu.x 
qui  tenaient  secrètement  avec  lui  pour  le  parti  de  la  France 
Or,  la  victoire  n'étant  plus  douteuse,  ceu.x-lâ  étalent  devenu'- 
naturellement  assez  nombreux.  C  étaient,  pour  la  plupart 
des  bourgeois  avisés  et  prudens  qui  s'accordaient  tous  â 
penser  que.  puisqu'il  n'y  avait  plus  moyen  de  résister,  le 
mieux  était,  après  tout,  de  se  ménager  la  meilleure  capitu- 
lation possible. 

L'armurier,  qui  ne  voulait  frapper  qu'avec  toute  sûreté 
son  coup  décisif,  attendit  que  sa  troupe  fût  assez  forte  et 
le  siège  assez  avancé  pour  ne  pas  courir  le  risque  d'expo- 
ser gratuitement  la  vie  de  ceux  qui  s'étaient  fiés  a  lui.  Dès 
que  le  Vieux-Château  fut  pris,  il  avait  résolu  d'agir.  Mais 
il  n'avait  pas  pu  réunir  sans  quelques  retards  ses  conspira- 
teurs disséminés.  Ce  fut  seulement  au  moment  oii  lord 
W'entworth  venait  de  quitter  la  brèche  que,  derrière  lui, 
le  mouvement  intérieur  se  manifesta. 

Mais  plus  ce  mouvement  avait  été  lentement  préparé, 
plus  il  fut  irrésistible. 

Et  d  abord  le  son  retentissant  du  cor  de  Pierre  Peuquoy 
avait  fait,  comme  par  enchantement,  se  précipiter  hors  du 
fort  de  Risbank  le  vicomte  d'Exmès,  Jean,  et  la  moitié  de 
leurs  hommes.  Le  faible  détachement  qui  gardait  la  ville 
de  ce  côté  fut  promptement  désarmé  et  la  porte  ouverte 
aux  Français. 

Puis,  tout  le  parti  des  Peuquoy.  grossi  par  ce  renfort  et 
enhardi  par  le  premier  et  facile  succès,  s'élança  vers  la 
brèche,  où  lord  Derby  tâchait  de  tomber  le  plus  honora- 
blement possible. 

Mais,  quand  cette  sorte  de  révolte  prit  ainsi  entre  deux 
feux  le  lieutenant  de  lord  W'entworth.  que  lui  restait-il  â 
faire  1  Le  drapeau  français  était  déjà  entré  dans  Calais  avec 
le  vicomte  d'Exmès.  La  milice  urb-rlne,  soulevée,  menaçait 
d  ouvrir  elle-même  les  portes  aux  assiégeans.  Lord  Derby 
préféra  se  rendre  tout  de  suite.  Il  ne  faisait  en  somme 
qu'avancer  un  peu  l'exécution  des  ordres  laissés  par  le  gou- 
verneur, et  une  heure  et  demie  de  résistance  fnutih  ,  quand 
même  cette  résistance  ne  fut  pas  devenue  impossible,  ne 
retirait  rien  à  la  défaite  et  pouvait  ajouter  aux  représailles. 
Lord  Derby  envoya  des  parlementaires  au  duc  de  Guise. 
C'était  tout  ce  que  demandaient  pour  le  moment  Gabriel 
et  les  Peuquoy.  L'absence  remarquée  de  lord  Wentworth  les 
inquiétait.  Ils  laissèrent  donc  la  brèche,  où  retentissaient 
les  derniers  coups  de  feu,  et,  poussés  par  un  secret  pressen- 
timent, prirent,  avec  deux  ou  trois  soldats  dévoués,  le  che- 
min connu  de  l'hôtel  du  gouverneur. 


LES  DL;LX  DIANE 


111 


Toutes  les  portes  étaient  ouvertes,  et  ils  pénétrèrent  sans 
aucune  ditJiculté  jusqu'à  la  chambre  de  madame  de  Cas- 
ti'o.  où  les  entraînait  Gabriel. 

Il  était  temps!  et  lépée  bi'andle  de  l'amant  de  Diane 
s  étendit  à  propos  sur  la  flUe  de  Henri  II  pour  la  préserver 
du  plus  lâche  des  attentats 

Le  combat  de  Gabriel  et  du  gouverneur  fut  assez  long. 
Les  deux  adversaii'es  semblaient  ég'alement  e.vperts  au.x 
choses  de  l'escrime.  Ils  montraient  1  un  et  1  autre  le  même 
sang-froid  dans   la   même  fureur.   Leurs  fers   s'enroulaient 


—  Grâce  ! 

Elle  priait  pour  celuili  même  quelle  avait  inutilement 
prié. 

Gabriel,  à  l'a.spect  chéri  de  Diane,  à  l'accent  de  sa  voix 
toute-puissante,  ne  sentit  plus  que  sa  tendresse  et  son  amour. 
La  clémence  succéda   tout  à  coup  dans  son  âme  â  la  rage. 

—  Vous  voulez  donc  qu'il  vive,  Diane?  demanda-t-il  à  la 
bien-aimée. 

—  Je  vous  en  prie.  Gabriel,  dit-elle,  ne  faut-il  pas  qu'il 
ait  le  temps  de  se  repentir  ! 


tl!^ygliyi«°n«l'r^V4fe4.''J'  1  '  "■^v?«S'1D:i!(fiiiii!iiii' 


Gabriel  bondit  jusqu'à  W'enlworlli  l'èpée  à  la  main. 


comme  deux  serpens  et  se  croisaient  comme  deux  éclairs. 

Cependant,  au  bout  de  deux  minutes,  l'épée  de  lord 
Wentworth  lui  échappa  des  mains,  enlevée  par  un  vigou- 
reux contre  du  vicomte  d'Exmès. 

Lord  Wentworth  voulut  rompre  pour  éviter  le  coup, 
glissa  sur  le  parquet  et  tomba. 

La  colère,  le  mépris,  la  haine  et  tous  les  sentiments  vio- 
lens  qui  fermentaient  au  cœur  de  Gabriel  n  y  laissaient 
plus  de  place  pour  la  générosité.  Il  n'avait  pas  de  ména- 
gements à  garder  avec  un  pareil  ennemi.  Il  fut  à  l'Instant 
sur  lui,  l'épée  levée  sur  sa  poitrine. 

Il  n'était  aucun  des  assistans  de  cette  scène,  émus  d'une 
indignation  si  récente,  qui  eût  voulu  arrêter  le  bras  ven- 
geur. 

Mais  Diane  de  Castro,  pendant  ce  combat,  avait  eu  le 
temps  de  revenir  de  sa  défaillance. 

En  rouvrant  ses  yeux  appesantis,  elle  vit,  elle  comprit 
tout,  et  s'élança  entre  Gabriel  et  lord  Wentworth. 

Par  une  coïncidence  sublime,  le  dernier  cri  qu'elle  avait 
jeté  en  s'évanoulssant  fut  le  premier  qu'elle  poussa  en  re- 
lirenant  ses  sens  : 


—  Soit  !  dit  le  jeune  homme,  que  l'ange  sauve  le  démon, 
c'est  son  rôle. 

Et,  tout  en  maintenant  toujours  sous  son  genou  vain- 
queur lord    Wentworth   furieux   et   rugissant  : 

—  Vous  autres,  dit-il  tranquillement  aux  Peuquoy  et 
aux  archers,  approchez-vous  et  liez  cet  homme  pendant 
que  je  le  tiens.  Puis,  vous  le  jetterez  dans  la  prison  de  son 
Iii'opre  hôtel,  jusqu'à  ce  que  monsieur  le  duc  de  Guise 
ait  décidé  de  son  sort. 

—  Xon,  tuez-moi  !  tuez-moi  !  criait  lord  Wentworth  en 
se   débattant. 

—  Faites  ce  que  je  dis,  poursuivit  Gabriel  sans  lâcher 
prise.  Je  commence  à  croire  que  la  vie  le  punira  plus  que 
la    mort. 

On  obéit  au  vicomte  d  Exmès,  et  lord  Wentworth  eut 
beau  se  démener,  écumer  et  injurier,  il  fut  en  un  instant 
bâillonné  et  garrotté.  Puis,  deux  ou  trois  hommes  le  pri- 
rent dans  leurs  bras  et  emportèrent,  sans  plus  de  cérémonie, 
1  ex-gouverneur  de  Calais. 

Gabriel  s'adressa  alors  à  Jean  Peuquoy,  en  présence  de 
son  cousin. 


r.2 


ALEX  WOnE  DUMAS  ILLLSiRK 


—  Ami,  lui  dit-il.  j  ai  raconté  devant  tous  à  Martin-Guerre 
sa  singulière  histoire,  et  vous  possédez  maintenant  les  preu- 
ves de  son  innocence.  Vous  avez  déploré  la  cruelle  mé- 
prise qui  a  frappé  l'innoceiit  au  lieu  ilu  coupable,  et  vous 
ne  demandez,  je  le  sais,  qu'à  soulager  le  plus  vite  possible 
la  rude  souffrance  qu'il  endure  pour  un  autre  en  ce  mo- 
ment. Eendez-moi    donc   un  service... 

—  Je  devine,  interrompit  le  brave  Jean  Peuquoy.  Il  faut, 
n'est-ce  pas,  que  j'aille  chercher  et  trouver  cet  Ambroise 
Paré  qui  doit  sauver  votre  pauvre  écuyer?  J'y  cours,  et, 
pour  qu'il  soit  mieux  soigné,  je  le  ferai  transporter  sur- 
le-champ  chez  nous,  si  la  chose  peut  se  faire  sans  danger 
pour  lui. 

Pierre  Peuquoy.  stupéfait,  regardait  et  écoutait  Gabriel 
et  son  cousin,   comme  s'il   eût  été  sous  l'empire  d'un  rêve. 

—  Venez,  Pierre,  lui  dit  Jean,  vous  m'aiderez  en  tout 
ceci.  Ah  !  oui,  vous  êtes  étonné,  vovi.s  ne  comprenez  pas  ; 
je  vous  expliquerai  cela,  chemin  faisant,  et  vous  convain- 
crai de  ma  conviction  sans  peine.  Vous  serez  le  premier 
ensuite,  je  vous  connais,  à  vouloir  réparer  le  mal  que  vous 
avez  involontairement  commis. 

Là-dessiis,  après  avoir  salué  Diane  et  Gabriel,  Jean  sortit, 
emmenant   Pierre   qui   déjà    le   questionnait. 

Quand  madame  de  Castro  demeura  seule  avec  Gabriel, 
eUe  tomba  à  genoux  par  un  premier  mouvement  de  piété 
et  de  gratitude,  et,  levant  les  yeux  et  les  mains,  en  même 
temps  vers  le  ciel  et  vers  celui  qui  avait  été  l'instrument 
de  son  salut  : 

—  Soyez  béni,  mon  Dieu  !  dit-elle.  Soyez  béni  deux  lois 
pour  m'a  voir  sauvée,  et  poiir  m  avoir  sauvée  par  lui  ! 


LXI 

AJUOUK  PARTAGÉ 


Puis,  Diane  se  jeta  dans  les  bras  de  Gabriel. 

—  Et  vous,  Gabriel,  dit-elle,  il  faut  aussi  que  je  vou» 
remercie  et  que  je  vous  bénisse.  Dans  le  dernier  éclair  de 
ma  pensée,  j  invoquais  mon  ange  sauveur,  et  vous  êtes 
venu.  Merci  l  merci  ! 

—  Oh  !  dit-il,  Diane,  que  j'ai  souffert  depuis  que  je  ne 
vous  ai  vue,  et  qu'il  y  a  longtemps  que  je  ne  vous  ai  vue  ! 

—  Et  moi  donc  !  s'écria-t-elle. 

Ils  se  mirent  alors  à  se  raconter,  avec  des  longueurs  peu 
dramatiques,  il  faut  en  convenir,  ce  qu'ils  avaient  fait  et 
senti,  chacun  de  leur  côté,  pendant  cette  dure  absence. 

Calais,  le  duc  de  Guise,  les  vaincus,  les  vainqueurs,  tout 
était  oublié.  Toutes  les  rumeurs  et  toutes  les  passions  qtii 
entouraient  les  deux  amoureux  ne  parvenaien-t  plus  jus- 
qu'à eux.  Perdus  dans  leur  monde  d  amour  et  d'ivresse, 
ils  ne  voyaient  plus.  Us  n'entendaient  plus  l'autre  triste 
monde. 

Quand  on  a  subi  tant  de  douleurs  et  tant  d'épouvantes, 
l'àme  s'affaiblit  et  s'amoUlt  en  quelque  sorte  par  la  souf- 
france, et,  forte  contre  la  peine,  ne  sait  plus  résister  au 
bonheur.  Dans  cette  tiède  atmosphère  de  pures  émotions, 
Diane  et  Gabriel  se  laissaient  aller  avec  abandon  aux  dou- 
ceurs, bien  inaccoutumées  depuis  longtemps  pour  eux.  du 
calme  et  de  la  joie. 

A  la  scène  d'amour  violent  que  nous  avons  rapportée 
»u  succéda  alors  une  autre,  à  la  fois  pareille  et  différente.     ' 

—  Qu'on  est  bien  près  de  vous,  ami  !  disait  Diane.  Au 
lieu  de  la  -présence  de  cet  homme  impie  que  je  baissais  et 
dont  l'amour  me  faisait  peur,  quelle  Ivresse  que  d'avoir 
votre  présence  rassurante  et  chérie  ! 

—  Et  moi,  reprit  Gabriel,  depuis  notre  enfance,  oii  nous 
étions  heureux  sans  le  savoir,  je  ne  me  rappelle  pas,  Diane, 
avoir  eu,  dans  ma  pauvre  vie  agitée  et  isolée,  un  seul  mo- 
ment comparable  à  celui-ci  ! 

Ils  gardèrent  un  moment  le  silence,  absorbés  par  une 
contemplation    réciproque. 

Diane  reprit  :  —  Venez  donc  là  vous  asseoir  près  de  moi, 
Gabriel:  le  croirlez-vous.  ami  ■»  cet  instant  qui  nous  réunit 
d'une  façon  si  inespérée,  je  1  ai  pourtant  rêvé  et  presque 
pré\-u.  dans  ma  captivité  même.  Il  me  semblait  toujours 
que  ma  délivrance  me  viendrait  de  vous,  et  qu'en  un  danger 
suprême,  ce  serait  vous,  mon  chevalier,  que  Dieu  amène- 
rait tout  à  coup  pour  me  sauver. 

—  Pour  moi.  reprit  Gabriel,  c'est  votre  pensée,  Diane, 
qui  m'attirait  à  la  fois  comme  un  aimant  et  me  gruidait 
comme  une  lumière.  L'avouerai-je  à  vous  et  à  ma  conscience? 
bien  que  d'autres  puissans  mobiles  eussent  dû  m'y  pousser, 
je  n'aurais  peut-être  pas  conçu,  Diane,  cette  idée,  qui  est 
mienne,  de  prendre  Calais,  je  ne  l'aurais  pas  exécutée  par 
des  moyens  ^Tatment  téméraires,  si  vous  n'aviez  été  pri- 
sonnière ici,  si  l'instinct  des  périls  que  vous  y  couriez  ne 
m'eût  animé  et  encouragé.  Sans  l'espoir  de  vous  secourir, 
sans  l'autre  Intérêt  sacré  que  ma  vie  poursuit  aussi,  Calais 
serait  encore  au  pouvoir  des  Anglais.  Pourvu  que  Dieu  ne 


me  punisse  pas,  dans  son  équité,  de  n'avoir  voulu  et  fait 
le  bien  que  dans  des  vues  intéressées  i 

Le  vicomte  d  Exmès  pensait  en  ce  moment  à  la  scène 
de  la  rue  Saint-Jacques,  à  l'abnégation  d  Ambroise  Paré, 
et  à  cette  rigide  croyance  de  l'amiral,  que  le  ciel  veut  des 
mains  pures  pour  les  causes  pures. 

Mais  la  voix  aimée  de  Diane  le  rassura  un  peu  en  s'écriant  : 

—  Dieu  vous  punir,  vous,  Gabriel  !  Dieu  vous  punir  d'avoir 
été  grand  et  généreux  ! 

—  Qui  sait?  dit-il,  en  interrogeant  le  ciel  par  un  regard 
chargé    d'une    sorte   de    mélancolique   pressentiment. 

—  Je  sais,  moi,   reprit  Diane   avec   son  charmant  sourire. 
Elle  était  si  ravissante  en  disant  cela,  que  Gabriel,  frappé 

de  cet  éclat,  et  distrait  de  toute  autre  pensée,  ne  put  s'em- 
pêcher de  s'écrier  : 

—  Oh  !  vous  êtes  belle   comme  un  ange,  Diane  ! 

—  Vous  êtes  vaillant  comme  un  liéros.  Gabriel  !  dit  Diane. 
Ils  étaient   assis  tout  près  l'un    de  l'autre  ;   leurs    mains, 

par  hasard,  se  rencontrèrent  et  se  pressèrent.  La  nuit  com- 
mençait d'ailleurs  à  se  faire. 

Diane,  la  rougeur  au  front,  se  leva  et  flt  quelques  pas 
dans   la   chambre. 

—  Vous  vous  éloignez,  vous  me  fuyez,  Diane  !  reprit  tris- 
tement le  jeune  homme. 

—  Oh  !  non,  lit-elle  vivement  en  se  rapprocliant.  .Wec 
vous,  c'est  bien  différent  !  Je  n'ai  pas  peur,    ami  ] 

Diane  avait  tort:  le  danger  était  autre:  mais  c'était  tou- 
jours le  danger,  et  1  ami  n'était  pas  moins  à  craindre  peut- 
être  que   l'ennemi. 

—  A  la  bonne  heure,  Diane  !  dit  Gabriel  en  prenant  la 
petite  main  blanclie  et  douce  qu'elle  lui  abandonnait  de 
nouveau  ;  à  la  bonne  heure  !  laissons-nous  être  heureux  nn 
peu  après  avoir  tant  souffert.  Laissons  nos  âmes  se  détendre 
et  se  reposer  dans   la  confiance  et  dans  la  joie. 

—  Oui,  c'est  ^■rai  ;  on  est  si  bien  près  de  vous,  Gabriel  ! 
reprit  Diane.  Oublions  un  moment,  tant  pis  !  le  monde  et 
le  bruit  d'alentour.  Cette  heure  délicieuse  et  unique,  sa- 
vourons-la ;  Dieu,  je  crois,  nous  le  permet,  sans  trouble 
et  sans  crainte.  Vous  avez  raison  :  pourquoi  avons-nous 
tant  souffert  aussi  ! 

Par  un  gentil  mouvement  qui  lui  était  familier  lorsqu'elle 
était  enfant,  elle  posa  sa  tète  cliarmante  sur  l'épaule  de 
Gabriel  ;  ses  grands  yeux  de  velours  se  fermèrent  lente- 
ment ;  ses  cheveux  effleurèrent  les  lèvres  de  l'ardent  jeune 
homme. 

Ce  fut  lui  qui,  à  son  tour,  se  leva,  tout  frémissant  et 
éperdu. 

—  Eli  bien  ?  dit  Diane  en  rouvrant  ses  yeux  étonnés  et 
languissaus. 

Il  tomba  tout  pâle  à  genoux  devant  elle,  et  ses  mains 
l'entourèrent. 

—  Eh  bien  )  Diane,  je  t'aime  !  crla-t-il  du  fond  du  cœur. 

—  Je  t'aime,  Gabriel  !  répondit  Diane,  sans  frayeur  et 
comme  obéissant  à  l'ii-résisiible  instinct  de  son   cœur. 

Comment  leurs  visages  se  rapproclièrent,  comment  leurs 
lèvres  s'unirent  ;  comment,  dans  ce  baiser,  se  confondirent 
leurs  âmes.  Dieu  seul  le  sait  ;  car  il  est  certain  qu'Us  ne  le 
surent  pas  eux-mêmes. 

Mais,  tout  à  coup,  Gabriel,  qui  sentait  sa  raison  vaciller 
devant  le  vertige  du  bonheur,  s'arracha  d  auprès  de  Diane 

—  Diane,  laissez-moi!...  laissez-moi  tnii '.  s  écria-t-Il  avec 
un  accent  de  terreur  profonde. 

—  Fuir!    et    pourquoi    fuir?    demanda-t-elle,    surprise. 

—  Diane  !  Diane  !  si  vous  étiez  ma  sœur  !  reprit  Gabriel 
hors  de  lui. 

—  Votre  soeur  !  répéta  Diane  anéantie,  foudroyée. 
Gabriel  s'arrêta,  étonné  et  comme  étourdi  de  ses  propres 

paroles,  et,  passant  la  main  sur  son  front  brûlant  : 

—  Qu  ai-je  donc  dit?   se  demandat-il  à  voix  haute. 

—  Qu  avez-vous  dit,  en  effet,  reprit  Diane.  Faut-il  la 
prendre  à  la  lettre,  cette  terrible  parole  ?  i,iuel  est  le  mol 
de  cet  effrayant  mystère?  serais-je  réellement  votre  sœur, 
mon  Dieu  1 

—  Ma  sœur?  vous  ai-je  avoué  que  vous  étiez  ma  sœur? 
dit  Gabriel. 

—  Ah  !   c'est   donc  la  vérité  !  s'écria  Diane  palpitante. 

—  Non,  ce  n'est  pas,  ce  ne  peut  pas  être  la  vérité!  je 
ne  la  sais  pas,  qui  peut  le  savoir?  Et,  d'ailleurs,  je  ne  dois 
rien  vous  dire  de  tout  cela  !  C'est  un  secret  de  vie  et  de 
mort  que  j'ai  juré  de  garder!  Ali!  céleste  miséricorde! 
j'avais  conservé  mon  sang-froid  et  ma  raison  dans  les 
souffrances  et  les  malheurs  ;  faut-il  que  la  première  goutte 
de  bonheur  qui  touche  mes  lèvres  m'enivre  jusqu'à  la  dé- 
mence, jusqu'à  l'oubli  de  mes  sermens  ! 

—  Gabriel,  reprit  gravement  madame  de  Castro,  Dieu  sait 
que  ce  n'est  pas  une  vaine  curiosité  qui  m'anime  ;  mais 
vous  m'en  avez  dit  trop  ou  trop  peu  pour  mon  repos.  11  faut 
achever  maintenant. 

—  Impossible  !  impossible  !  s'écria  Gabriel  avec  une  sorte 
d'effroi. 

—  Et  pourquoi  Impossible?  dit  Diane.  Quelque   chose  en 


LES  DEUX  DIANE 


113 


moi  m'assure   que  ces  secrets  m  appartiennent   aussi   bien 
«lu'à  vous  et  cjue  vous  n'avez  pas  le  droit  de  me  les  cacher. 

—  C'est  Juste  cela  reprit  Gabriel  et  vous  avez  certaine- 
ment autant  de  droits  fine  moi  â  ces  douleurs.  .Mais,  puis- 
que le  poids  m'en  accal)le  seul,  n  en  demandez  pas  la  moitié. 

—  Si  fait,  je  la  demande,  je  la  veux,  je  l'exige,  cette  moi- 
tié de  \os  peines!  repartit  Diane,  et,  pour  dire  encore  plus. 
Gabriel,  mon  ami,  je  l'implore;  me  la  ref userez-vous '? 

—  Mais  j'ai  juré  au  roi  :  dit  Gabriel  avec  anxiété. 

—  Vous  avez  juré?  reprit  Diane.  Eli  bien,  observez  loya- 
lement ce  serment  envers  les  étrangers,  les  indifïérens,  en- 
vers les  amis  mêmes,  ce  sera  bien  fait  à  vous.  Mais  avec 
moi  qui.  de  votre  propre  aveu,  al  dans  ce  mystère  les  mê- 
mes intérêts  que  vous,  pouvez-voos.  devez-vous  garder 
un  injurieux  silence?  Non.  Gabriel,  si  vous  avez  quelque 
pitié  de  moi.  Mes  doutes,  mes  inquiétudes  à  ce  sujet  ont  déjà 
bien  assez  torturé  mon  coeur  !  Sur  ce  point,  sinon  hélas  I 
dans-  les  autres  accidens  de  votre  vie,  je  suis,  en  quelque 
sorte,  un  autre  vous-même.  Est-ce  que  vous  vous  parjurez, 
dites,  quand  vous  pensez  à  votre  secret  dans  la  solitude  de 
votre  conscience?  Croyez-vous  que  mon  âme  profonde  et 
sincère,  et  mûrie  par  tant  d'épreuves,  ne  saura  pas.  comme 
la  vôtre,  contenir  et  renfermer  jalousement  le  dépôt  con- 
fié, de  joie  ou  d'amertume,  qui  est  à  elle  comme  à  vous? 

La  voix  douce  et  caressante  de  Diane  continua,  remuant 
les  fibres  intimes  du  jeune  homme  comme  un  instrumen' 
docile  : 

—  Et  puis,  Gabriel,  puisque  le  sort  nous  défend  d'être 
joints  dans  l'amour  et  dans  le  bonheur,  comment  avez- 
vous  le  courage  de  récuser  encore  la  seule  communauté  qui 
nous  soit  permise,  celle  de  la  tristesse?  Ne  souffrirons-nou.s 
pas  moins  en  souffrant  du  moins  ensemble  ?  Voyez  donc  : 
n'est-il  pas  bien  douloureux  de  songer  que  l'unique  lien  qui 
devrait  nous  réunir  nous  sépare  ! 

Et,  sentant  que  Gabriel,  à  moitié  vaincu,  hésitait  cepen- 
daut  encore  : 

—  Prenez  garde,  d'ailleurs  '.  reprit  Diane,  si  vous  persistez 
à  vous  taire,  pourquoi  ne  reprendrais-je  pas  avec  vous 
ce  langage  qui  vous  cause  à  présent,  je  ne  sais  pourquoi. 
tant  d  épouvante  et  d'angoisse,  mais  que  vous-même,  après 
tout,  avez  autrefois  appris  à  ma  bouche  et  à  mon  cœur.  En- 
hn,  votre  fiancée  a  le  droit  de  vous  répéter  quelle  vous 
aime,  qu'elle  n'aime  que  vous.  Votre  promise  devant  Dieu 
peut  bien,  dans  ses  chastes  caresses,  approcher  ainsi  sa 
tête  de  votre  épaule  et  ses  lèvres  de  votre  front... 

Mais  Gabriel,  le  cœur  serré,  écarta  de  nouveau  Diane 
en  frémissant. 

—  Non  !  s'écrla-t-il,  ayez  pitié  de  ma  raison,  Diane,  je 
vous  en  supplie.  Vous  voulez  donc  absolument  le  savoir 
tout  entier  notre  redoutable  secret  ?  Eh  bien  !  devant  un 
crime  possible,  il  m  échappe  !  Oui,  Diane,  il  faut  les  pren 
dre  a  la  lettre  les  paroles  que  ma  fièvre  avait  laissé  tom- 
ber tout  à  l'heure.  Diane,  vous  êtes  peut-être  la  flUe  du 
comte  de  ilontgommery,  mon  père  :  vous  êtes  peut-être  ma 
sœur  ! 

—  Sainte  Vierge  !  murmura  madame  de  Castro  écrasée  par 
cette  révélation. 

—  Mais  comment  donc  cela  se  fait-il?  reprit-elle. 

—  J'aurais  voulu,  lui  dit  Gabriel,  que  votre  vie  pure  et 
calme  ne  conniit  jamais  cette  histoire  pleine  d'épouvante 
et  de  crimes.  Mais  je  sens  bien,  hélas  !  qu'à  la  fin  mes 
seules  forces  ne  sont  plus  suffisantes  contre  mon  amour.  Il 
faut  que  vous  m'aidiez  contre  vous-même,  Diane,  et  je 
vais  tout  vous  dire. 

—  Je  vous  écoute,  effrayée  mais  attentive,  reprit  Diane. 
Gabriel   alors   lui   raconta   tout,   en   effet  :    comment   son 

père  avait  aimé  madame  de  Poitiers,  et,  au  vu  de  toute  la 
cour,  avait  paru  aimé  d'elle;  comment  le  dauphin,  aujour- 
d'hui roi,  était  devenu  son  rival  ;  comment  le  comie  de 
Montgommery  avait  disparu  un  Jour,  ei  comment  Aloyse 
avait  été  a  même  de  savoir  et  de  révéler  à  son  fils  ce  qu'il 
l'tait  devenu.  Mais  c'était  tout  ce  que  savait  la  nourrice, 
et,  puisque  madame  de  Poitiers  refusait  obstinément  de 
lavouer,  le  comte  de  Montgommery  seul  pouvait  dire,  s  il 
vivait  encore,  le  secret  de  la  naissance  de  Diane. 
Quand  Gabriel  eut  achevé  ce  lugubre  récit  : 

—  C'est  affreux  !  s'écria  Diane.  Mais  alors,  quelle  que  soit    ' 
l'issue,  ami.  Il  y  aura  un   malheur  au  bout  de   notre  des- 
tin !   Si  Je  suis  la  fille  du  comte  de   Montgommery,   vous    j 
êtes  mon  frère,  Gabriel.  Si  je  suis  la  fille  du  roi,  vous  êtes 
l'ennemi  justement  Irrité  de  mon  père.  Dans  tous  les  cas.    ' 
nous  sommes  séparés.  1 

—  Non,  Diane,  répondit  Gabriel.  Notre  malheur,  grâce  ù  ! 
Dieu,  n'est  pas  tout  à  fait  sans  espérance.  Puisque  j'ai  com-  ' 
meucé  à  tout  vous  dire.  Je  vais  achever.  Aussi  bien,  je  ' 
sens  que  vous  aviez  raison  :  cette  confidence  m'a  soulagé.  ! 
et  mon  secret,  après  tout,  n'est  pas  sorti  de  mon  cœur  : 
pour  être  entré  dans  le  vôtre.  \ 

Gabriel  apprit  alors  à  madame  de  Castro  le  pacte  étrange    • 
et  dangereux  qu'il  avait  conclu  avec  Henri  11,  et  la  pro- 
messe solennelle  du  roi  de  rendre  la  liberté  au  comte  de 

LES    UEtîX    DIANC 


Montgommery,  si  le  vicomte  de  Montgommery,  après  avoir 
défendu  .Saint-Quentin  contre  les  Espagnols,  reprenait  Ca- 
lais aux  Anglais. 

Or.  Calais  était  depuis  une  heure  ville  française,  et  Ga- 
briel pouvait  croire  sans  vanité  qu'il  avait  été  pour  beau- 
coup dans  ce  glorieux  résultat. 

A  mesure  qu'il  parlait,  l'espoir  dissipait  peu  à  peu  la 
tristesse  du  visage  de  Diane,  comme  l'aurore  dissipe  les 
ténèbres  : 

(juand  Gabriel  eut  fini,  elle  se  recueillit  un  instant,  pen- 
sive, puis,  lui  tend,int  la  main  : 

—  Jlon  pauvre  Gabriel,  lui  dit-elle  avec  fermeté,  il  y  a 
pour  nous  sans  doute  dans  le  passé  et  dans  l'avenir  de  quoi 
beaucoup  penser  et  beaucoup  souffrir.  Mais  ne  nous  arrê- 
tons pas  à  cela,  mon  ami.  Nous  ne  devons  pas  nous  atten- 
drir et  nous  amollir.  Pour  ma  part.  Je  tâcherai  de  me 
montrer  forte  et  courageuse  comme  vous  et  avec  vous  L'es 
sentiel  est  actuellement  d'agir  et  oe  dénouer  notre  sort 
d'une  façon  ou  d'une  autre.  Nos  angoisses  touchent,  je 
crois,  a  leur  terme.  Vous  avez  dès  a  présent  tenu,  et  au- 
delà,  vos  engagemens  envers  le  roi.  Le  roi  tiendra,  je  l'es- 
père, les  siens  envers  vous.  C'est  sur  cette  attente  qu'il  faut 
concentrer  désormais  tous  nos  sentimens  et  toutes  nos 
pensées.   Que  comptez-%-ous  faire   maintenant  ? 

—  Monsieur  le  duc  de  Guise,  répondit  Gabriel  ;  a  été  le 
foufident  et  le  complice  illustre  de  tout  ce  que  j'ai  tenté 
ici.  Je  sais  que.  sans  lui.  je  n'aurais  rien  fait  ;  mais  il  sait 
qu  il  n',aurait  rien  fait  sans  moi.  C'est  lui,  lui  seul  qui  peut 
et  qui  doit  attester  au  roi  la  part  que  jai  eue  dans  cette 
nouvelle  conquête.  J'ai  d  autant  plus  lieu  d  attendre  de 
lui  cet  acte  de  justice  qu'il  s'est,  pour  la  seconde  fois,  ces 
jours-ci,  solennellement  engagé  a  me  rendre  ce  témoignage. 
Or.  Je  vais  de  ce  pas  rappeler  sa  promesse  à  monsieur  de 
Guise,  réclamer  de  lui  une  lettre  pour  Sa  Majesté,  puis, 
ma  présence  ici  n'étant  plus  nécessaire,  partir  sur  le-champ 
pour   Paris... 

Comme  Gabriel  parlait  encore  avec  animation,  et  que 
Diane  lécoutait  l'œil  brillant  d'espérance,  la  porte  s'ouvrit, 
et  Jean  Peuquoy  parut,  défait  et  consterné. 

—  Eli  bien  :  qu  y  a-t-il  demanda  Gabriel  inquiet.  Martin- 
Guerre  est-il  plus  mal? 

—  Non,  monsieur  le  vicomte,  répondit  Jean  Peuquoy.  Mar- 
tin-Guerre, transporté  chez  nous  par  mes  soins,  a  déjà 
été  visité  par  maître  Ambroise  Paré.  Bien  que  l'amputation 
de  la  Jambe  soit  jugée  nécessaire,  maître  Paré  croit  pou- 
voir assurer  que  votre  vaillant  serviteur  survivra  â  l'opé- 
ration. 

—  L'e.xcellente  nouvelle  !  dit  Gabriel.  Ambroise  Paré  est 
eucore  près  de  lui  sans  doute? 

—  Monseigneur,  reprit  tristement  le  bourgeois,  il  a  été 
obligé  de  le  quitter  pour  un  autre  blessé  plus  considéra- 
ble et  plus  désespéré... 

—  Qui  donc  cela?  demanda  Gabriel  en  changeant  de  cou- 
leur. Le  maréchal  Strozzi?  monsieur  de  Nevers?.  . 

—  Monsieur  le  duc  de  Guise,  qui  se  meurt  en  ce  morhent, 
répondit  Jean  Peuquoy. 

Gabriel  et  Diane  Jetèrent  eu  même  temps  un  cri  de 
douleur. 

—  Et  je  disais  que  nous  touchions  au  terme  de  nos  an- 
goisses :  reprit  après  un  silence  madame  de  Castro.  O  mon 
Dieu  !  mon  Dieu  !  mon  Dieu  ! 

—  N'appelez  pas  Dieu,  madame  ;  dit  Gabriel  .ivec  un  mé- 
lancolique sourire.  Dieu  est  Juste  et  punit  justement  mon 
égoisme.  Je  n'avais  pris  Calais  que  pour  mou  i^ère  et  vous. 
Dieu   veut   que  je  l'aie   pris   seulemeut   pour   la   France, 


LXII 

LE    BALAFRÉ 


Néanmoins,  toute  espérance  n'était  pas  morte  pour  Ga- 
briel et  Diane,  puisqu'enfin  le  duc  de  Guise  respirait  en- 
core. Les  malheureux  se  rattachent  avidement  à  la  chance 
la  plus  incertaine,  comme  les  naufragés  â  quelque  débris 
Hottant. 

Le  vicomte  d'Exmès  quitta  donc  Diane  pour  aller  voir 
par  lui-même  Jusqu'où  portait  le  nouveau  coup  qui  venait 
les  frapper,  au  moment  même  où  la  mauvaise  fortune  sem- 
blait se  relAcher  pour  eux  de  ses  rigueurs. 

Jean  Peuquoy,  qui  l'accompagna,  lui  raconta,  chemin  fai- 
sant, ce  qui  s'était  passé. 

Lord  Derby,  sommé  par  les  bourgeois  mutinés  de  se  ren- 
dre avant  l'iieure  fi.\ée  par  lord  Wentwortli.  venait  d  en- 
voyer au  duc  de  Guise  des  parlementaires  pour  traiter  de 
la  capitulation. 

Cependant,  sur  plusieurs  points  le  combat  durait  encore, 
plus  acharné  dans  ses  derniers  efforts  par  la  colère  des 
vaincus  et  l'impatience  des  vainqueurs. 

8 


114 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


François  de  Lorraine,  aussi  inlrépiUe  soldat  quhabile  gé- 
néral, se  montrait  à  l'endroit  où  la  mêlée  semblait  la  plus 
chaude  et  la  plus  périlleuse. 

C'était  à  une  brèche  déjà  à  moitié  emportée,  au  delà  d'un 
fossé  entièrement  comblé. 

Le  duc  de  Guise  à  clieval,  en  butte  aux  traits  dirigés  sur 
lui  de  toutes  parts,  animait  trauQuillement  les  siens  et  de 
lexemple  et  de  la  parole. 

Tout  à  coup  il  aperçut,  au-dessus  de  la  brèche,  le  drapeau 
blanc  des  parlementaires. 

Un  fier  sourire  effleura  son  noble  risage  ;  car  c'était  la 
consécration  définitive  de  sa  victoire  qu'il  voyait  ainsi  ve- 
nir à  lui. 

—  Arrêtez  !  crla-t-11,  au  milieu  du  ïracas,  à  ceux  qui  l'en- 
touraient. Calais  se  rend  ;  Bas  les  armes. 

11  leva  la  visière  de  son  casque,  et,  poussant  son  cheval, 
il  fit  quelques  pas  en  avant,  les  yeux  fixés  sur  ce  drapeau, 
signal  de  son  triomphe  et  de  la  paix. 

L'ombre,  d'ailleurs,  commençait  a  tomber,  et  le  tumulte 
n'avait  pas  cessé. 

Un  homme  d  armes  anglais,  qui  vraisemblablement  n'avait, 
ni  vu  les  parlementaires,  ni  entendu,  dans  le  bruit,  le  cri 
de  monsieur  de  Guise,  s  élança  ;t  la  bride  du  clieval  qu'il 
lit  reculer,  et,  comme  le  duc  distrait,  sans  même  regar- 
der l'obstacle  qui  l'arrêtait  ainsi,  donnait  de  l'éperon  pour 
r^asser  outre,  l'homme  le  frappa  de  sa  lance  à  la  tête. 

—  On  n'a  pu  me  dire,  continua  Jean  Peuquoy.  à  quel  en- 
droit du  visage  monsieur  le  duc  de  Guise  avait  été  atteint  ; 
mais  11  est  certain  que  la  blessure  est  terrible.  Le  bois  de 
la  lance  s'est  brisé  et  le  fer  est  resté  dans  la  plaie.  Le  duc, 
sans  prononcer  une  parole,  est  tombé  le  front  en 
avant,  sur  le  pommeau  de  sa  selle.  11  parait  que 
l'Anglais  qui  avait  porté  ce  coup  désastreux  a  été  mis  en 
pièces  par  les  Français  furieux.  Mais  cela  n  a  pas  sauvé 
monsieur  le  duc  de  Guise,  helas  :  On  la  emporté  comme 
mort.  Depuis,  il  n'a  seulement  pas  repris  connaissance. 

—  De  sorte  que  Calais  n'est  pas  même  à  nous  7  demanda 
Gabriel. 

—  Oh  I  si  lait  !  répondit  Jean  Peuquoy.  Monsieur  le  duc 
de  Nevers  a  reçu  les  parlementaires  et  a  imposé  en  maître 
les  conditions  les  plus  avantageuses.  Mais  le  gain  d'une 
telle  ville  compensera  à  peine  pour  la  France  la  perte 
d'un  tel  héros. 

—  Mon  Dieu  !  vous  le  regardez  déjà  comme  trépassé  ?  dit 
en  frissonnant  Gabriel. 

—  Hélas  !  hélas  I  fit  pour  toute  réponse  le  tisserand  en  ho- 
chant la  tête. 

—  Et  où  me  menez-vous  de  ce  pas!  reprit  Gabriel.  Vous 
savez  donc  où  on  l'a  transporte  ? 

—  Dans  le  corps  de  garde  du  Cliâteau-Neuf,  a  dit  à  mai- 
tre  Ambroise  Paré  l'homme  qui  nous  a  donné  la  fatale 
nouvelle.  Maître  Paré  a  voulu  y  courir  tout  de  suite,  Pierre 
lui  a  montré  le  chemin,  et  mol  je  suis  venu  vous  avertir. 
.)c  pressentais  bien  que  cela  était  important  pour  vous,  et 
que,  dans  cette  circonstance,  vous  auriez  sans  doute  quel- 
c|ue  chose  à  faii-e. 

—  Je  n'ai  qu'à  me  désoler  comme  les  autres  et  plus  que 
les  autres,  dit  le  vicomte  d'Exniès, 

—  Mais,  ajouta-t-il,  autant  que  la  nuit  me  permet  de  dis- 
tinguer les  objets,  il  me  semble  que  ncus  appioclions. 

—  Voici  le  Chàteau-Neuf,  en  effet,  dit  Jean  Peuquoy. 
Bourgeois  et  soldats,   une   Immense  foule  agitée,  pressée 

et  murmurante,  encombrait  les  abords  du  corps  de  garde 
où  le  duc  de  Guise  avait  été  porté.  Les  questions,  les  con- 
jectures et  les  commentaires  circulaient  dans  les  groupes 
inquiets,  comme  un  souffle  de  vent  entre  les  ombrages  so- 
nores d'une  foret.  . 

Le  vicomte  d'Exmès  et  Jean  Peuquoy  eurent  bien  de  la 
peine  à  percer  toute  cette  foule  pour  arriver  jusqu  aux  mar- 
ches du  corps  de  garde  dont  un  fort  détachement  de  pi- 
quiers  et  de  liallehardiers  défendait  l'entrée.  Quelques-uns 
(I  entre  eux  tenaient  des  torches  allumées  que  projetaient 
leurs  lueurs  rougeàtres  sur  les  masses  mouvantes  du  peuple. 

Gabriel  tressaillit  en  apercevant,  à  cette  lumière  Incer- 
taine, debout  au  bas  des  marches,  Ambroise  Paré  sombre, 
immobile,  les  sourcils  contractés,  et  serrant  convulsive- 
ment de  ses  bras  croisés  sa  poitrine  émue.  Des  larmes  de 
douleur  et  d'Indignation  étincelaient  dans  son  beau  re- 
gard. 

Derrière  lui  se  tenait  Pierre  Peuquoy,  aussi  morne  et 
aussi  abattu  que  lui. 

—  A'ous  ici,  maître  Paré  !  s'écria  Gabriel.  Mais  que  faites- 
vous  là?  Si  monsieur  le  duc  de  Guise  a  encore  un  souffle 
de  vie.  votre  place  est  à  ses  côtés  l 

—  Eh  !  ce  n'est  pas  à  moi  qu'il  faut  dire  cela,  monsieur 
d  Exmès  !  reprit  vivement  le  chirurgien,  lorsque,  levant  les 
yeux,  il  reconnut  Gabriel.  Dites-le,  si  vous  avez  sur  eux 
quelque  autorité,  à  ces  gardes  stupldes. 

—  Quoi  I  vous  refusent-ils  donc  le  passage  î  demanda 
Gabriel. 

—  Sans  vouloir  rien  entendre,  reprit  Ambroise  Paré.  Oh  ! 


songer   que   Dieu   fait   peut-être   dépendre  une    si    précieuse 
existence  de  si  misérables  fatalités. 

—  Mais  il  faut  que  vous  entriez  !  dit  Gabriel,  vous  vous  y 
serez  mal  pris. 

—  Nous  avons  supplié  d'abord,  dit  Peuqiioy  intervenant, 
nous  avons  menacé  ensuite.  Ils  ont  répondu  à  nos  prières 
par  des  rires,  à  nos  menaces  par  des  coups.  Maître  Paré, 
qui  voulait  forcer  le  passage,  a  été  violemment  repoussé, 
et  atteint,  je  crois,  par  le  bois  d'une  hallebarde. 

—  C'est  tout  simple  '.  reprit  Ambroise  Paré  avec  amer- 
tume, je  n'ai  ni  collier  d'or  ni  éperons  ;  je  n'ai  que  le  coup 
d'oeil  prompt  et  la  main  sûre. 

—  Attendez,  dit  Gabriel,  je  saurai  bien  vous  faire  entrer, 
moi. 

11  s'avança  vers  les  marches  du  corps  de  garde.  Mais  un 
piquier,  tout  en  s'inclinant  à  sa  vue,  lui  barra  le  passage. 

—  Pardon,  lui  dit-il  respectueusement,  nous  avons  reçu 
pour  consigne  de  ne  plus  laisser  pénétrer  qui  que  ce  soit. 

—  Drôle  I  reprit  Gabriel  qui  pourtant  se  modérait  en- 
core, ta  consigne  est-elle  pour  le  vicomte  d'Exmès,  capi- 
taine aux  gardes  de  Sa  Majesté,  et  l'ami  de  monsieur  de 
Guise?  Où  est  ton  chef,  que  je  lui  parle? 

—  Monseigneur,  il  garde  la  porte  intérieure,  reprit  plus 
humblement   le  piquier. 

—  Je  vais  donc  û  lui,  reprit  impérieusement  le  vicomte 
d'Exmès.  Venez,  maître  Paré,  suivez-moi. 

—  Monseigneur,  passez,  vous,  puisque  vous  l'exigez,  fit 
le  soldat.  Mais  celui-là  ne  passera  pas. 

—  Et  pourquoi  cela?  demanda  Gabriel.  Pourquoi  le  chi- 
rurgien n'irait-il  point  au  blessé? 

—  Tous  les  chirurgiens,  médecins  et  myrrhes,  reprit  le 
piquier,  du  moins  tous  ceux  qui  sont  reconnus  et  patentés, 
ont  été  appelés  auprès  de  monseigneur.  Il  n'en  manque 
pas  un,  nous  a-t-on  dit. 

—  Eh  ;  voilà  justement  ce  qui  m'épouvante  !  dit  avec  un 
dédain  ironique  Ambroise   Paré. 

—  Celui-ci  n'a  pas  brevet  en  poche,  continua  le  soldat. 
Je  le  connais  bien.  Il  en  a  sauvé  plus  d'un  au  camp,  c'est 
vrai  ;  mais  il  n'est  point  fait  pour  les  ducs  ! 

—  Pas  tant  de  phrases  !  s'écria  Gabriel  en  frappant  du 
pied  avec  impatience.  Je  veux,  moi,  que  maître  Paré  passe 
avec  moi. 

—  Impossible,  monsieur  le  vicomte. 

—  J'ai  dit  :  je  veux  !  drôle  ! 

—  Songez,  reprit  le  soldat,  que  ma  consigne  m'ordonne 
de  vous  désobéir. 

—  Ah  !  s'écria  douloureusement  .\mbroise,  le  duc  meurt 
peut-être  pendant  ces  ridicules  débats? 

Ce  cri  eût  dissipé  toutes  les  hésitations  de  Gabriel,  si 
l'impétueux  jeune  homme  avait  pu  en  conserver  dans  un 
pareil  moment. 

—  Vous  voulez  donc  absolument  que  je  vous  traite  comme 
des  Anglais  i  cria-t-il  aux  hallebardiers.  Tant  pis  pour  vous 
alors  !  La  vie  de  monsieur  de  Guise  vaut  bien  vingt  exis- 
tences comme  les  vôtres,  après  tout.  Nous  allons  voir  si  vos 
piques  oseront  toucher  mon  épée. 

Sa  lame  flamboya  hors  du  fourreau  comme  un  éclair,  et, 
entraînant  derrière  lui  Ambroise  Paré,  il  monta,  l'épée 
haute,  les  marches  du  corps  de  garde. 

Il  y  avait  tant  de  menace  dans  son  attitude  et  dans  son  ■ 
regard  ;  il  y  avait  tant  de  puissance  dans  le  calme  et 
l'attitude  du  chirurgien  ;  puis,  la  personne  et  la  volonté 
d'un  gentilhomme  ;f\aient  à  cette  époque  un  tel  prestige, 
que  les  gardes  subjugués  s'écartèrent  et  baissèrent  leurs 
armes,  moins  devant  le  fer  que  devant  le  nom  du  vicomte 
d'Exmès. 

—  Eh  !  laissez-le  !  cria  une  voix  dans  le  peuple.  Ils  ont 
vraiment  l'air  d'être  envoyés  de  Dieu  pour  sauver  le  duc 
de  Guise. 

Gabriel  et  Ambroise  Paré  arrivèrent  donc  sans  autres  obs- 
tacles à  la  porte  du  corps  de  garde. 

Dans  1  étroit  vestibule  qui  précédait  la  grande  salle,  11  y 
avait  encore  le  lieutenant  des  soldats  du  dehors,  avec  trois 
ou  quatre  hommes. 

Mais  le  vicomte  d'Exmès.  sans  s'arrêter,  lui  dit  d'une 
voix  brève  et  qui  ne  voulait  pas  de  réplique  : 

—  J'amène  à  monseigneur  un  nouveau  chirurgien. 

Le  lieutenant  s'inclina  et  laissa  passer  sans  la  moindre 
objection. 

Gabriel  et  Paré  entrèrent. 

L'attention  de  tous  était  trop  vivement  et  trop  cruelle- 
ment distraite  ailleurs  pour  qu'on  prît  garde  à  leur  arrivée. 

Le  spectacle  qui  s'offrit  à  eux  était  vraiment  terrible  et 
navrant. 

Au  milieu  de  la  salle,  sur  un  lit  de  camp,  était  étendu 
le  duc  de  Guise,  toujours  immobile  et  sans  connaissance, 
la  figure  inondée  de  sang. 

Il  avait  le  visage  traversé  de  part  en  part;  le  fer  de  la 
lance,  après  avoir  percé  la  joue  au-dessous  de  l'oeil  droit, 
avait  pénétré  jusqu'à  la  nuque  au-dessous  de  l'oreille  gau- 


LES  DEUX  DIANE 


lia 


clie,  et  le  tronçon  brisé  sortait  d'un  Uemi-pied  Je  la  tête 
ainsi  fracassée.  La  plaie  était  horrible  à  voir. 

Autour  du  lit  se  tenaient  dix  ou  douze  médecins  et  cUi- 
rurgiens.  consternés  au  milieu   de   la  désolation   générale. 

Mais  ils  n'agissaient  pas,  ils  regardaient  seulement  et  ils 
parlaient. 

Au  moment  où  Gabriel  entra  avec  Ambroise  Paré,  un 
d'eux  disait  à  voix  haute  : 

—  Ainsi,  après  nous  être  concertés,  nous  nous  voyons 
dans  la  douloureuse  nécessité  de  convenir  que  monsieur  le 
duc  de  Guise  est  frappé  mortellement,  sans  espoir  et  sans 
remède  ;  car,  pour  avoir  quelque  chance  de  le  sauver,  11 
faudrait  que  ce  tronçon  de  lance  fût  retiré  de  la  tête  :  et 
l'arracher,  ce  serait  à  coup  sûr  tuer  monseigneur. 

—  Donc,  vous  aimez  mieux  le  laisser  mourir  !  dit  hardi- 
ment, derrière  les  spectateurs  du  premier  rang.  Ambroise 
Paré,  qui  de  loin  avait  jugé  d'un  coup  dœil  l'état,  pres- 
que désespéré  en  effet,  de  l'illustre  blessé. 

Le  chirurgien  qui  avait  parlé  releva  la  tête  pour  cher- 
cher son  audacieux  interrupteur,  et,  ne  la  voyant  pas,  re- 
prit : 

—  Quel  téméraire  oserait  porter  ses  mains  Impies  sur  cet 
auguste  visage,  et  ristiuer,  sans  certitude,  d  achever  un 
tel  mourant  î 

—  Moi  I  dit  Ambroise  Paré  en  s'avançant,  le  front  haut, 
dans  le  cercle  des  chirurgiens 

Et,  sans  se  préoccuper  da\  ntage  de  ceux  qui  l'entou- 
raient et  des  murmures  de  surprise  qu'avaient  excités  ses 
paroles,  il  se  pencha  sur  le  duc  pour  voir  de  plus  près  sa 
blessure. 

—  -\h  I  c'est  maître  .\mbroise  Paré  !  reprit  avec  dédain 
le  chirurgien  en  chef  en  reconnaissant  l'insensé  qui  osait 
émettre  un  avis  différent  du  sien.  Maître  .\mbroise  Paré 
oublie,  ajouta-t-il,  qu'il  n  a  pas  l'honneur  d'être  au  nombre 
des  chirurgiens  du  duc  de  Guise. 

—  Dites  plutôt,  reprit  Ambroise,  que  je  suis  son  seul  chi- 
rurgien, puisque  ses  chirurgiens  ordinaires  l'abandonnent. 
D'ailleurs,  il  y  a  quelques  jours,  le  duc  de  Guise,  après 
une  opération  qui  réussit  sous  ses  îeu.x,  voulut  bien  me 
dire,  et  très  sérieusement,  sinon  officiellement,  qu'au  be- 
soin désormais  il  réclamerait  mes  services.  Monsieur  le  vi- 
comte d  Exmès  qui  était  présent  peu  l'attester. 

—  C'est  la  vérité,  je  le  déclare,  dit  Gabriel. 

Ambroise  Paré  était  déjà  retourné  au  corps,  en  appa- 
rence inanimé,  du  duc,  et  examinait  de  nouveau  la  blessure. 

—  Eh  bien?  demanda  le  chirurgien  en  chef  avec  un  sou- 
rire ironique  ;  après  examen,  persistez-vous  encore  à  vou- 
loir arracher  le  fer  de  la  plaie  ? 

—  Après  examen,  je  persiste,  dit  Ambroise  Paré  résolu- 
ment. 

—  Et  de  quel  merveilleux  instrument  comptez-vous  donc 
vous  servir? 

—  Mais  de  mes  mains,  dit  Ambroise. 

—  Je  proteste  hautement,  s'écria  le  chirurgien  furieux, 
contre  la  profanation  de  cette  agonie. 

—  Et  nous  protestons  avec  vous,  acclamèrent  tous  ses 
confrères. 

—  Avec-vous  quelque  moyen  de  sauver  le  prince  ?  reprit 
Ambroise  Paré. 

—  Is'on,  la  chose  est   impossible  !  dirent-ils  tous. 

—  Il  est  donc  à  moi,  dit  Ambroise  en  étendant  la  main 
sur  le  corps  comme  pour  en  prendre  possession. 

—  Et  nous,  retirons-nous,  reprit  le  chirurgien  en  chef, 
qui  fit  en  effet  avec  les  siens  un  mouvement  de  retraite. 

—  Mais  qu'allez-vous  faire?  demandait-on  de  tous  côtés 
à  .Ambroise. 

—  Le  duc  de  Guise  est  mort  pour  tous,  répondit-il.  Je 
vais  agir  comme  s'il  était  mort. 

Ce  disant,  il  se  débarrassait  de  son  pourpoint  et  relevait 
ses  manches. 

—  Faire  de  telles  expériences  sur  monseigneur,  tanquàm 
In  anima  vUl  !  dit  en  joignant  les  mains  un  vieux  médecin 
scandalisé. 

—  Eh  !  répondit  Ambroise,  sans  quitter  des  yeux  le 
blessé.  Je  vais  le  traiter  en  effet,  non  comme  un  homme, 
non  pas  même  comme  une  âme  vile,  mais  comme  une  chose. 
Regardez. 

11  mit  hardiment  le  pied  Sur  la  poitrine  du  duc. 
Un   murmure  mêlé  de   terreur,   de  doute  et  de   menace, 
courut  dans  l'assemblée. 

—  Prenez  garde,  maître  l  dit  monsieur  de  Xqvers,  en  tou- 
chant lépaule  d'Ambrolse  Paré;  prenez  garde!  Si  vous 
échouez,  je  ne  réponds  pas  de  la  colère  des  amis  et  servi- 
teurs du   duc. 

—  Ah  !  fit  Ambroise  avec  un  sourire  triste  en  se  retournant. 

—  Vous  risquez  votre  tête  i  reprit  un  autre. 

.\mbrolse  Paré  regarda  le  ciel  ;  puis,  avec  une  gravité 
mélancolique  : 

—  Soit  !  dit-U,  je  risquerai  ma  tête  pour  essayer  de  sau- 
ver celle-ci.  Mais,  au  moins,  reprlt-U  avec  un  fler  regard, 
au  moins  qu'on  me  laisse  tranquille  I 


Tous  s'écartèrent  avec  une  sorte  de  respect  devant  la 
domination  du  génie. 

On  n'entendit  plus,  dans  un  silence  solennel,  que  les 
respirations  haletantes. 

Ambroise  Paré  posa  le  genou  gauclie  sur  la  poitrine  du 
duc  ;  puis,  se  penchant,  prit  seulement  avec  ses  ongles, 
comme  il  l'avait  dit.  le  bois  de  la  lance,  et  l'ébranla  par 
degré,  doucement  d'abord,   et  plus  foi-t  ensuite. 

Le  duc  tressaillit  comme  dans  une  soulïrauce  horrible. 

L'etfrol  avait  mis  sur  tous  les  fronts  des  assistants  la 
même  pâleur. 

Ambroise  Paré  s'arrêta  lui-même  une  seconde,  comme 
épouvanté.  Une  sueur  d'angoisse  mouillait  son  front.  Mais 
il   se  remit  presque  aussitôt   à  l'œuvre. 

Au  bout  d'une  minute,  plus  longue  qu'une  heiu'e,  le  fer 
sortit  enfln  de  la  blessure. 

Ambroise  Paré  le  jeta  vivement  loin  de  lui,  et,  vite  se 
courba  sur  la  plaie  béante. 

Quand  il  se  releva,  un  éclair  de  joie  illuminait  son 
visage.  Mais  bientôt,  redevenant  sérieux,  il  tomba  à  genoux, 
joignit  les  mains  vers  Dieu,  et  une  larme  de  bonheur 
coula  lentement  sur  sa  joue. 

Ce  tut  un  moment  sublime,  sans  que  Je  grand  chirur- 
gien eut  parlé,  on  comprenait  qu'il  y  avait  maintenant  de 
l'espoir.  Des  serviteurs  du  duc  pleuraient  à  chaudes 
larmes  ;  d'autres  baisaient  par  derrière  l'habit  d'Ambrolse 
Par.é. 

Mais  on  se  taisait,  on  attendait  sa  première  parole. 

Il   dit   enfln  de  sa  voix   grave,   quoique  émue  : 

—  Je  réponds  à  présent  de  la  vie  de  monseigneur  de 
Guise. 

Et,  en  effet,  une  heure  après,  le  duc  de  Guise  avait 
recouvré  la  connaissance  et  même  la  parole. 

Ambroise  Paré  achevait  de  bander  la  blessure,  et  Gabriel 
se  tenait  à  côté  du  lit  où  le  chirurgien  avait  fait  trans- 
porter son  auguste  client. 

—  Ainsi,  Gabriel,  disait  le  duc,  je  vous  dois,  non  seule- 
ment la  prise  de  Calais,  mais  aussi  la  vie,  puisque  c'est 
vous  qui  avez  amené,  presque  de  force,  auprès  de  mol 
maître  Paré. 

—  Oui,  monseigneur,  reprenait  Ambroise,  sans  monsieur 
d  Exmès,  Us  ne  me  laissaient  pas  même  approcher  de 
vous. 

—  0   mes  deux  sauveurs  !  dit  François  de  Lorraine. 

—  Ne  parlez  pas  tant,  monseigneur,  je  vous  en  supplie, 
reprit  le  chirurgien. 

—  Allons,  je  me  tais.  Mais  un  mot  cependant,  une  seule 
question. 

—  Qu'est-ce  que  c'est,  monseigneur? 

—  Croyez-vous,  maître  Paré,  demanda  le  duc,  que  les 
suites  de  cette  horrible  blessure  n'altéreront  ni  ma  santé, 
ni  ma  pensée? 

—  J'en  suis  sûr,  monseigneur,  dit  Ambroise.  Mais  il 
vous  en  restera,   je   le  crains,  une  cicatrice,   une  balafre... 

—  Une  cicatrice!  s'écria  le  duc,  oh!  ce  n'est  rien  cela! 
cela  orne  un  visage  guerrier  !  et  c'est  un  sobriquet  qui  ne 
me  déplairait  pas  que  celui   de  balalrt. 

On  sait  que  les  contemporains  et  la  postérité  ont  été  de 
l'avis  du  duc  de  Guise,  lequel  dès  lors,  comme  son  nis 
depuis,  fut  surnommé  le  Balafré  par  son  siècle  et  par  l'his- 
toire. 


LXllI 
DÉNOtTEMENT   PARTIEL 


Nous  sommes  au  8  janvier,  lendemain  du  jour  où  Gabriel 
d'Exmès  a  rendu  au  roi  de  France  sa  plus  belle  vlue 
perdue.  Calais,  et  son  plus  grand  capitaine  en  danger,  le 
duc  de   Guise. 

Mais  il  ne  s'agit  plus  ici  de  ces  questions  d'où  l'avenir 
des  nations  dépend,  11  s'agit  tout  simplement  d'intérêts 
bourgeois  et  d'affaires  de  famille.  De  la  brèche  devant 
Calais,  et  du  lit  de  mort  de  François  de  Lorraine,  nous 
passons  à  la  salle  basse  de  la  maison  des  Peuquoy. 

C'est  là  que,  pour  lui  éviter  de  la  fatigue,  Jean  Peuquoy 
avait  fait  transporter  Martin-Guerre  ;  c'est  là  que,  la  veille 
au  soir,  Ambroise  Paré  avait,  avec  son  bonheur  habituel, 
pratiqué  sur  le  brave  écuyer  une  amputation  jugée  néces- 
saire. 

Ainsi,  ce  qui  jusque-là  n'avait  été  qu'espérance,  était 
devenu  certitude.  Martin-Guerre,  11  est  vrai,  resterait  estro- 
pié, mais  Martin-Guerre   vivrait. 

Peindre  les  regrets  ou,  pour  mieux  dire,  les  remords  de 
Pierre  Peuquoy,  quand  11  avait  appris  de  Jean  la  vérité, 
serait  impossible.  Cette  âme  ri^de,  mais  probe  et  loyale, 
ne  devait  Jamais  se  pardonner  une  si  cruelle  méprise. 
L'honnête    armurier    conjurait    à    chaque    instant    Martin- 


IIG 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Guerre,  de  demander  ou  d'accepter  tout  ce  qu'il  possédait. 
bras  et  cœur,   biens  et  vie. 

Slais  on  sait  que  Martin-Guerre  n'avait  pas  attendu  l'ex- 
pression de  ce  repentir  pour  pardonner  à  Pierre  Peuquoy, 
et.  qui  plus  est.  pour  l'approuver. 

Ils  étaient  donc  pour  le  mieux  ensemble,  et  on  ne  s'éton- 
nera plus,  dès  lors,  de  voir  se  passer  auprès  de  Martin- 
Guerre,  qui  était  désormais  de  la  famiUe,  un  conseil  domes- 
tique pareil  â  celui  auquel  nous  avons  assisté  déjà  pendant 
le  bombardement. 

Le  vicomte  d'Exmès,  qui  repartait  le  soir  même  pour 
Paris,  était  aussi  de  cette  délibération,  moins  pénible 
après  tout  que  la  précédente  pour  ses  vaiUans  alliés  du  lort 
de   Risbank. 

En  eSet  la  réparation  qu'avait  a  exiger  1  honneur  des 
Peuquoy  n'était  sans  doute  plus  dorénavant  impossible. 
Le  vrai  Martin-Guerre  était  marié,  mais  rien  ne  prouvait 
que  le  séducteur  de  Babette  le  lût.  Il  n'y  avait  plus  qu'à 
retrouver  le  coupable. 

Aussi  le  visage  de  Pierre  Peuquoy,  exprimait  plus  de 
sérénité  et  de  calme.  Celui  de  Jean,  au  contraire,  était 
assez  triste,  et  Babette,  de  son  côté  paraissait  fort  abattue. 

Gabriel  les  observait  tous  en  silence,  et  Martin-Guerre, 
étendu  sur  son  lit  de  souffrance,  se  désolait  de  ne  rien 
pouvoir  pour  ses  nouveaux  amis  que  leur  fournir  des  ren- 
seignemens  bien  vagues  et  bien  incertains  sur  la  personne 
de  son  Sosie. 

Pierre  et  Jean  Peuquoy  revenaient,  dans  le  moment, 
d'auprès  de  monsieur  de  Guise.  Le  duc  n'avait  pas  voulu 
tarder  plus  longtemps  à  remercier  les  braves  bourgeois 
patriotes  de  la  part  efficace  et  glorieuse  qu'ils  avaient  eue 
dans  la  reddition  de  la  ville  ;  Gabriel,  sur  sa  demande 
expresse,  les  lui  avait  amenés. 

Pierre  Peuquoy  racontait,  tout  fier  et  joyeux,  à  Babette, 
les  détails  de  cette  présentation. 

—  Oui,  ma  sœur,  disait-il  ;  quand  monsieur  d'Exmès  a 
eu  raconté  au  duc  de  Guise  notre  coopération  en  tout  ceci, 
dans  des  termes  certainement  trop  flatteurs  et  trop  exa- 
gérés, ce  grand  homme  a  daigné  nous  témoigner,  à  Jean 
et  à  moi,  sa  satisfaction,  avec  une  grâce  et  une  bonté  dont, 
pour  ma  part,  je  ne  perdrai  jamais  la  mémoire,  lors  même 
que  je  vivrais  plus  de  cent  ans.  Mais  il  m'a  surtout  réjoui 
et  touché  en  ajoutant  qu'il  désirait  à  son  tour  nous  être 
utile,  et  me  demandant  en  quoi  il  pourrait  nous  servir. 
Ce  n'est  pas  pourtant  que  je  sois  intéressé,  tu  me  connais. 
Babette.  Seulement,  sais-tu  quel  service  je  compte  récla- 
mer de  lui?... 

—  Non,  en  vérité,  mon  frère,  murmura  Babette. 

—  Eh  bien  !  sœur,  reprit  Pierre  Peuquoy,  dès  que  nous 
aurons  trouvé  celui  qui  ta  si  indignement  trompée,  et 
nous  le  trouverons,  sois-en  sûre  :  je  demanderai  à  monsieur 
de  Guise  de  m'alder  de  son  crédit  pour  te  faire  rendre  Ihon- 
neur.  Nous  n'avons  ni  force,  ni  richesse  par  nous-mêmes, 
et  un  tel  appui  nous  sera  peut-être  nécessaire  pour  obtenir 
Justice. 

—  Et  si,  même  avec  cet  appui,  la  justice  vous  fait  défaut, 
cousin  7  demanda  Jean. 

—  Grâce  à  ce  bras,  reprit  Pierre  avec  énergie,  la  ven- 
geance du  moins  ne  manquerait  pas  Et  cependant  con- 
tinua-t-il  en  baissant  la  voix,  et  en  jetant  du  côté  de  Mar- 
tin-Guerre un  regard  timide,  je  dois  convenir  que  la 
violence  m'a  jusqu'ici  réussi  bien  mal. 

Il  se  tut  et  resta  pensif  une  minute.  Quand  il  sortit  de 
cette  distraction  rêveuse,  il  s'aperçut  avec  surprise  que 
Babette  pleurait. 

—  Eh  bien,   qu'y  a-t-11  donc,   sœur?   demanda-t-11. 

—  .Ml  :  je  suis  bien  malheureuse  :  s'écria  Babette  en  san- 
glotant. 

—  Malheureuse  !  et  pourquoi  ?  l'avenir.  Il  me  semble, 
se  rassérène... 

—  Il  se  rembrunit,  reprit-elle. 

—  Non,  tout  ira  bien,  sols  tranquille,  dit  Pierre  Peuquoy. 
Entre  une  douce  réparation  et  un  châtiment  terrible  on 
ne  saurait  hésiter.  Ton  amant  va  revenir  à  toi,  tu  seras  sa 
femme... 

—  Et  si  Je  le  refuse  pour  mari,  moi  1  s'écria  Babette. 
Jean   Peuquoy  ne  put  retenir  un   mouvement  Joyeux  qui 

n'échappa  point  à  Gabriel. 

—  Le  refuser  ?  reprit  Pierre  au  comble  de  l'étonnement 
Mais  tu  l'aimais  ! 

—  J'aimais,  dit  Babette,  celui  qui  souffrait,  qui  parais- 
sait m'almer,  qui  me  témoignait  du  respect  et  de  la  ten- 
dresse. Mais  celui  qui  m'a  trompée,  qui  m'a  menti,  qui 
m'abandonne,  celui  qui  avait  volé,  pour  surprendre  un 
pauvre  cœur,  le  langage,  le  nom,  et  peut-être  les  habits 
d'un  autre,  ah  I  celui-là,  je  le  hais  et  je  le  méprise. 

—  Mais  enfin,  s'il  t'épousait?  reprit  Pierre  Peuquoy. 

—  Il  m'épouserait,  dit  Babette,  parce  qu'il  y  serait  con- 
traint, ou  bien  parce  qu'il  espérerait  les  faveurs  du  eue 
de  Guise.  Il  me  donnerait  son  nom  par  peur  ou  par  cupi- 
dité. Non  !  non  :  à  mon  tour  je  ne  veux  plus  de  lui,  moi  ! 


—  Babette,  reprit  sévèrement  Pierre  Peuquoy,  vous 
n'avez  pas  le  droit  de  dire:  Je  ne  veux  pas  de  lui. 

—  Mon  bon  frère,  par  grâce  ;  par  pitié  !  s  écria  Babette 
éplorée,  ne  me  forcez  pas  à  épouser  celui  que  vous  nom- 
miez vous-même  un  misérable  et  un  lâche. 

—  Babette,  songez  à  votre  front  sans  honneur  ! 

—  J'aime  mieux  avoir  à  rougir  de  mon  honneur  un  ins- 
tant, que  d'avoir  à  rougir  de  mon  mari  toute  ma  vie. 

—  Babette,  songez  â  votre  enfant  sans  père  ! 

—  Il  vaut  mieux  pour  lui,  je  crois,  dit  Babette,  perdre 
son  père  qui  le  détesterait,  que  sa  mère  qui  l'adorera.  Or. 
si  elle  épouse  cet  homme,  sa  mère  en  mourra  certainement 
de  honte  et   de  chagrin. 

—  Ainsi,  Babette,  vous  fermez  l'oreille  â  mes  remon- 
trances et  à  mes  prières? 

—  J'Implore  votre  aHectlon,  mon   frère,  et  votre  pitié. 

—  Eh  bien  !  dit  Pierre  Peuquoy,  ma  pitié  et  mon  affec- 
tion vont  donc  vous  répondre  avec  douleur,  mais  avec 
fermeté.  Comme  il  est  nécessaire  avant  toute  chose, 
Babette,  que  vous  viviez  estimée  des  autres  et  de  vous- 
même,  comme  je  vous  préférerais  malheureuse  à  déshono- 
rée, vu  que  déshonorée,  vous  seriez  malheureuse  deux  fols  ; 
Je  veux,  mol,  votre  frère,  votre  aîné,  le  chef  de  votre 
famille.  Je  veux,  vous  m'entendez  bien  i  que  vous  épousiez, 
s  il  y  consent,  celui  qui  vous  a  perdue  et  qui  seul  peut 
vous  rendre  actuellement  cet  honneur  qu'il  vous  a  pris. 
La  loi  et  la  religion  m  arment  vis-à-vis  de  vous  d'une  auto- 
rité dont  j'userais  au  besoin,  je  vous  en  préviens,  pour 
vous  contraindre  à  ce  que  Je  considère  comme  votre  devoir 
envers  Dieu,  envers  votre  famille,  envers  votre  enfant  et 
envers  vous-même. 

—  Vous  me  condamnez  à  mort,  mon  frère,  reprit  Babette 
d'une  voix  altérée  ;  c'est  bien.  Je  me  résigne,  puisque 
c'est  mon  destin,  puisque  c'est  mon  châtiment,  puisque 
personne  n'intercède  pour  moi. 

Elle  regardait,  en  parlant  ainsi,  Gabriel  et  Jean  Peu- 
quoy qui  se  taisaient  tous  deux,  celui-ci  parce  qu'il  souf- 
frait, celui-là  parce  qu'il  voulait  observer. 

Mais,  à  l'appel  direct  de  Babette,  Jean  Peuquoy  ne  sut 
point  se  contenir,  et,  s'adressant  à  elle,  mais  en  se  tour- 
nant vers  Pierre,  il  reprit  avec  une  amertume  Ironique, 
qui  n'était  pourtant  guère  dans  son   caractère  : 

—  Qui  voulez-vous  qui  intercède  pour  vous,  Babette? 
Est-ce  que  la  chose  qu'exige  de  vous  votre  frère  n'est  pas 
tout  à  fait  juste  et  sage?  Sa  manière  de  voir  est  admi- 
rable, en  vérité  !  Il  a  principalement  à  cœur  l'honneur  de 
sa  famille  et  le  vôtre,  et,  pour  sauvegarder  cet  honneur, 
que  fait-il?  il  vous  contraint  d'épouser  un  faussaire.  C'est 
merveilleux  !  Il  est  vrai  que  ce  misérable,  une  fois  entré 
dans  la  famille,  la  déshonorera  probablement  par  sa  con- 
duite. Il  est  certain  que  monsieur  d  Exmès  ici  présent  ne 
manquera  pas  de  lui  demander,  au  nom  de  Martin-Guerre, 
un  compte  sévère  d'une  infâme  substitution  de  persoi;ne,  et 
que  ceci  pourra  bien  vous  conduire  devant  les  Juges, 
Babette,  comme  femme  de  cet  otyeux  voleur  de  nom.  Mais 
<Iu'importe  '.  Vous  ne  lui  en  appartiendrez  pas  moins  au 
titre  le  plus  légitime,  votre  enfant  n'en  sera  pas  moins  le 
fils  reconnu  et  avéré  du  faux  Martin-Guerre.  Vous  mour- 
rez peut-être  de  honte  comme  épouse  ;  mais  votre  réputa- 
tion de  jeune  flile  demeurera  intacte  aux  yeux  de  tous. 

Jean  Peuquoy  sexpiimait  avec  une  chaleur  et  une  Indi- 
gnation qui  frappèrent  de  surprise  Bc  bette  elle-même. 

—  Je  ne  vous  reconnais  pas,  Jean  !  lui  dit  Pierre  avec 
éfonncment.  Est-ce  bien  vous  qui  pbrlez,  vous  si  modéré, 
si  calme?... 

—  C  est  parce  que  je  suis  calme  et  modéré,  reprit  Jean, 
que  je  vois  mieux  la  situation  où  vous  voulez  Inconsidéré- 
ment  nous  entrainor  aijourd'hul. 

—  Croyez-vous  donc,  leprit  Pierre  Peuquoy,  que  J'accep- 
terais plus  aisément  linfamie  de  mon  beau-frère  que  le 
déshonneur  de  ma  sœur?  Non,  si  nous  retrouvons  le  séduc- 
teur de  Babette,  J'espère  qu'après  tout  sa  fraude  n'aura 
causé  de  préjudice  qu'à  nous  et  â  X-'arlin-Guerre  ;  et,  en 
ce  cas.  Je  compte  sur  le  dévouemeat  de  l'e.xcelleut  Martin 
pour  se  désister  d'une  plainte  qui  K-mberalt  sur  des  Inno- 
cens  en  même  temps  que  sur  le  coupable. 

—  Oh  1  dit  de  son  lit  Martin-Guerre.  Je  n'ai  point  l'âme 
vinilicatlve  et  ne  veux  pas  la  mort  du  pêcheur.  Qu'il  vous 
pale  sa  dette  et  je  le  tiens  quitte  envers  moi. 

—  Voilà  qui  est  superbe  pour  le  passé  !  reprit  Jean  Peu- 
quoy, qui  paraissait  médiocrement  charmé  de  la  clémence 
d'î  l'écuyer.  Mais  l'avenir?  qui  nous  répondra  de  1  avenir' 

—  C'est  moi  qui  y  veillerai,  dit  lierre.  L  époux  de  Ba- 
bette ne  quittera  pas  mes  yeux,  et  il  faudra  bien  qxi'il  reste 
honnête  homme  et  marche  droit,  ou  sinon... 

—  Vous  vous  ferez  encore  justice  vous-même,  n'est-ce 
pas?  interrompit  Je.in.  Il  est  bien  temps!  BabRtte,  en  at- 
tendant,  n'en   aura  pas  moins  élê  srcriflée  : 

—  Eh  :  mais.  Jean,  i éprit  Pierre  avec  quelque  impatience, 
si  la  position  est  difficile.  Je  la  subis,  je  ne  lai  pas  faite- 
Vous  qui  parlez,  avez-vous  trouvé  une  Issue  autre  que 
celle  que  Je  propose? 


I 


LES  DEUX  DIANE 


11' 


—  Oui.  sans  doute,  il  y  a  une  autre  issue.  lUt  Jean  Peu- 
quoy. 

—  Laquelle?  demandèrent  à  la  fois  Pierre  et  Babette,  et 
Pierre,  il  faut  le  Uiro.  avec  autant  demiiressenient  que  sa 
sœur. 

Le  vicomte  d'Exmès  gardait  toujours  le  silence,  mais  il 
redoubla    d'attention. 

—  En  bien,  dit  Jean  Ptuquoy,  ne  peut-il  pas  .se  rencon- 
trer un  hoiiiièle  homme  qui.  touché  plus  quefirayé  du 
malheur  de  Babette,  consente  à  lui  douncr  .son  nom  ! 

Pierre  hocha  la  tète  d  un  air  d'incrédulité. 

—  N'  espérons  pas  cela,  dit-il.  Pour  fermer  ainsi  les 
yeux,  il  faudrait  être  ou  amoureux  ou  liche.  Dans  tous 
les  cas.  nous  serions  olligés  U  initier  ;\  notre  douloureux 
secret  des  étranger.*,  des  indifférens  ;  et.  quoique  monsieur 
d'E.xmès  et  Martin  soient  pour  nous  des  amis  dévoués,  je 
regrette  déjà  que  les  circonstances  ieur  aient  révélé  ce  qui 
n'eût  pas  dû  sortir  de  la  famille. 

Jean  Peuquoy  reprit  avec  une  émotion  qu'il  essayait 
vainement   de  dissimuler: 

—  Je  ne  proposerais  pa.--  à  Babette  un  lâche  iiour  époux, 
mais  votre  autre  supposition,  Pierre,  n'est-elle  pas  égale- 
ment admissible?  Si  quelqu'un  aimait  ifia  cousine,  si,  à 
lui  aussi,  les  événemens  avaient  appris  la  faute  mais  en 
même  temps  le  repenrir,  et  s'il  était  résolu,  pour  s'assurer 
un  avenir  heureux  et  calme,  d'oublier  un  passé  que  Ba- 
bette, à  coup  sûr,  voudrait  effacer  à  force  de  vertus?...  Si 
cela  était,  que  diriez-vous,  Pierre?  Babette,  que  diriez- 
vous? 

—  Oh  !  cela  ne  se  peut  pas  !  c'est  un  rêve  !  s'écria  Ba- 
bette, dont  les  yeux  s'illuminèrent  pourtant  d'un  rayon 
d'espoir. 

—  Connaîtrlez-vous  un  tel  homme.  Jean  ?  demanda 
Pierre  Peuquoy  plus  positif.  On  bien  n'est-ce.  de  votre 
part,  qu'une  hypothèse,  et.   comme  dit   Babette,   un  rêve? 

Jean  Peuquoy.  a  cette  question  précise,  hésita,  balbutia, 
se  troubla... 

11  ne  remarquait  pas  l'attention  silencieuse  et  profonde 
dont  Gabriel  suivait  tous  ses  mouvemens  ;  il  était  absorbé 
tout  entier  à  regarder  Babette  qui.  palpitante  et  les  yeux 
baissés,  semblait  ressentir  une  émoti.in.  que  le  brave  tisse- 
rand, peu  expert  en  ces  matières,  ne  savait  en  quel  sens 
interpréter. 

Il  ne  .se  détermina  pas  pour  une  tirduction  favorable  à 
ses  désirs  :  car  ce  fut  d'un  ton  piteux  qu'il  répondit  à  1  in- 
terpellation  directe  de  sor    cousin  : 

—  Hélas!  Pierre,  il  est  vraisemblable,  je  l'avouerai,  que 
tout  ce  que  j'ai  dit  n'était  qu'un  songe:  il  ne  suffirait  pas. 
en  effet,  pour  la  réalisation  de  mon  rêve,  que  Babette  fût 
beaucoup  aimée,  il  f;;udrait  aussi  ciu'elle  aimât  un  peu  : 
sans  quoi,  elle  serait  encore  malheureuse.  Or,  celui  qui 
voudrait  acheter  ainsi  de  Babette  von  bonheur  au  prix  de 
l'oubli  aurait  sans  doute,  de  son  côté,  à  se  fa  lie  pardonner 
quelque  désavantage,  et  ne  serait  probablement  ni  jeune, 
ni  beau,  ni.  en  un  mot,  aimable,  il  n'y  a  donc  pas  d'appa- 
rence que  Babette  ellemCme  consentît  a  devenir  sa  femme, 
et  c'est  pourquoi  tout  ce  que  j  ai  dit  n'était,  je  le  crains. 
qu'un  songe. 

—  Oui,  c  était  un  .'^opge  !  reprit  tristement  Babette,  mais 
non  pas.  mon  cousin,  peur  les  laisoiis  (|ue  vous  dites. 
L  homme  assez  généreu.x  pour  me  secotirir  d'un  pareil  dé- 
vouement, fùt-il  le  vieillard  le  plus  Hétri  cl  le  plus  mo- 
rose, je  devrais,  moi,  le  tiouver  jeune,  car  son  action  témoi- 
gnerait d'une  fraîcheur  d'âme  qu'où  n'a  pas  toujours  à 
vingt  ans  ;  je  de'vrais  le  trouver  bea'i  :  car  de  si  bonnes 
et  si  charitables  pensées  ne  peuvent  lais.ser  qu'une  noble 
empreinte  sur  un  visage  ;  je  devrais  enfin  le  trouver  aima- 
ble, car  il  m'aurait  donné  la  plus  grande  preuve  d'amour 
qu'une  femme  pût  recevoir.  Mon  devoir  et  ma  joie  seraient 
donc  de  l'aimer  toute  ma  vie.  de  tout  mon  cœur,  et  ce  se- 
rait bien  simple.  .Mais  ce  qui  est  impossible  et  invraisem- 
blabc  r  est  de  trou>'er  une  abii''";.iiL';.'i  comme  celle  que 
vous  imaginiez,  mon  f;ousin.  pour  une  pauvre  fille  comme 
moi  sans  beauté  et  sans  honneur.  Il  est  peut-être  des  hom- 
mes a.ssez  grands  et  as|=ez  démens  pour  concevoir  un 
instant  l'Idée  d'un  pareil  sacrifice,  <  t  c'est  déjà  beaucoup  ; 
mais,  avec  la  réflexion,  ceux-là  mê^ne  douteraient,  ceux- 
là  reculeraient  au  dernier  moment,  et  moi  je  retomberais 
de  mon  espérance  dans  mon  désesrioir.  Voilà,  mon  bon 
Jean,  les  vraies  raisons  pour  lesquelles  ce  que  vous  avez 
dit  n'était  qu'un  songe. 

—  Et  si  pcurtant  c'était  la  vérité?  fit  tout  à  coup  Gabriel 
en  .se  levant. 

—  Comment?  que  dites-vous?  s'écria  Babette  Peuquoy 
éperdue. 

—  Je  dis'.  Babette,  reprit  Gabriel,  que  cet  homme  si  dé- 
voué, si  généreux  existe. 

—  Vous  le  connaisse!?  demanda  Pierre  tout  ému. 

—  Je  le  connais,  répondit  en  souriant  le  jeune  homme. 
Il  vous  aime  en  effet,  Babette,  mais  d'une  affei  tioii  aussi 
paternelle  que  tendre,  d'une  affection  qui  aime  a  protéger. 


à  pardonner  même.  Aussi  pouvez-vous  accepter  sans  ar- 
rière-pensée son  sacriace  où  ne  se  mêle  aucun  mépris,  et 
qui  n'est  inspiré  que  par  la  pitié  la  plus  douce  et  le  plus 
sincère  dévouement.  D'ailleurs,  vous  donnerez  autant  que 
vous  recevrez,  liabette,  vous  recevrez  l'honneur  mais  vous 
donnerez  le  bonheur  ;  car  celui  lui  vous  aime  est  seul,- 
Isolé  au  monde,  sans  joie,  sans  intérêts,  sans  avenir,  et 
vous  lui  apporterez  tout  cela,  et,  si  vous  l'agréez,  vous  le 
rendrez  aussi  heureux  aujourd'hui  epiil  vous  rendra  uu 
jour  heureuse...  N  est-il  pas  vrai,  Jean  Peuquoy?... 
■  —  Mais...  monsieur  le  vicomte-.,  j  ignore...  balbutia  Jean 
tremblant  comme  la  feuille 

—  Oui.  Jean,  poursuivit  toujours  Gabriel  souriant,  oui, 
vt-us  ignorez  peut-être  en  effet  une  chose  :  c'est  que,  de 
son  côté,  Babette  a  pour  celui  dont  elle  est  aimée  non  seu- 
lement une  profonde  est ''me,  non  .seulement  une  reconnais- 
sance sentie,  mais  aussi  une  pieuse  tendresse.  Babette  a 
sinon  deviné,  du  moins  pressenti  vaguement  l'amour  dont 
elle  était  l'objet,  et  elle  en  a  été  d  abord  relevée  à  ses 
propres  yeux,  et  puis  touchée,  et  puis  heureuse.  C'e.st  elepuis 
ce  temps  qu'elle  a  conçu  une  si  violente  aversion  contre 
le  misérable  qui  l'a  trompée.  C'est  pour  cela  qu'elle  sup- 
pliait tout  à  1  heure  à  genoux  son  frère  de  ne  pas  l'unir 
a  celui  qu'elle  a  cru  seulement  aimer  par  une  sorte  d'erreur 
el  de  surprise,  et  qu'elle  exècre  nujourd  hui  de  toute  son 
affection  pour  celui  qui  veut  la  sauver...  Est-ce  que  je  me 
trompe.    Babette?... 

—  En  vérité...  monseigneur...  je  ne  sais,  dit  Habette  pâle 
comme  la  neige. 

—  L'une  ne  sait  pas,  l'autre  ignore,  reprit  Gabriel.  Com- 
ment, Babette  !  comment  Jean,  vous  ne  savez  rien  de  vos 
propres  consciences?  vrus  ignorez  vos  propres  sentimens? 
Allons  donc,  c'est  impossible  l  Ce  n'est  pas  moi  qui  vous 
révèle.  Babette,  que  Jean  vous  aime  !  Vous  vous  doutiez 
avant  moi,  Jean,  que  vous  étiez  aimé  de  Babette  ! 

—  Se  peut-il  !  s'écria  Peuquoy  ravi,  non,  ce  serait  trop 
de  joie. 

—  Eh  !    voyez-les  !   lui  dit   Gabriel. 

Babette  et  Jean  s'étaient  regardés,  encore  irrésolus  et  à 
moitié  incrédules. 

Et  puis,  Jean  lut  dans  les  yeux  de  Babette  une  si  fervente 
reconnaissance,  et  Babette  dans  les  yeux  de  Jean  une  prière 
si  touchante,  qu'ils  furent  tout  d'un  coup  convaincus  et 
décidés. 

Sans  savoir  comment  cela  s'était  fait,  ils  se  trouvèrent 
dans  les  bras  l'un  de  l'autre. 

Pierre  Peuquoy.  dans  son  raviss-îment,  n'avait  pas  la 
force  de  prononcer  une  parole,  mais  il  serrait  la  main  de 
Jean,  d  une  étreinte  plus  éloquente  que  tous  les  langages 
du    monde. 

Pour  Martin-Ciuerre.  il  s'était,  à  tous  risques,  souleivé 
sur  son  séant,  et  des  larmes  de  joie  jlein  la  paupière,  bat- 
tait des  mains  avec  enthousiasme  à  ce  dénoùment  inat- 
tendu. 

Quand    ces   premiers    transports    turent    un    peu    apaisés: 

—  Voilà  donc  qui  est  conclu,  dit  Gabriel.  Jean  Peuquoy 
épousera  Babette  Peuquoy  le  plus  pioraptement  possible, 
et  avant  de  s'instalUr  près  de  leur  frère,  ils  viendront 
chez  moi  passer  quelques  mois  à  Paris  Ainsi  le  secret  de 
Babette,  triste  cause  de  cet  heureux  mariage,  mourra  en- 
seveli dans  les  cinq  loyales  poitrln^'s  de  ceux  qui  sont  ici 
présens  ;  un  sixième  povrrait  trahir  ce  secret;  mais  celui- 
là,  s'il  s'informait  du  sort  de  Babette,  ce  qui  est  douteux, 
n'aurait  plus  longtemps  à  les  troubler,  c'est  mol  qui  vous  en 
réponds!  Vous  pouvez  donc,  mes  bons  et  cliers  amis,  vivia 
dé.sormais  contens  et  tranquilles,  st  vous  abandonner  en 
tonte   sécurité    à    lavenir. 

—  Mon  noble  et  généreux  hôte  !  dit  Pierre  Peuquoy  en 
baisant   l.a   main   de   Gabriel. 

—  C'est  à  vous,  à  vous  seul,  reprit  Jean,  que  nous  de- 
vons notre  bonheur,  tout  comme  le  roi  vous  doit  Calais. 

—  Et  chaque  jour,  matin  et  soir,  dit  Babette,  nous  prie- 
rons Dieu  ardemment  pour  notre  sauveur. 

—  Oui,  Babette,  reprit  Gabriel  ému,  oui,  je  vous  remer- 
cie de  cette  pensée;  priez  Dieu  iiour  que  votre  .sauveur 
puisse  à  présent  se  sauver  lui-même  ! 


L.MV 
HEUREUX  AUSPICKS 


—  Oh  !  répondit  Babette  Peuquoy  au  doute  mélancoli- 
que de  Gabriel,  ne  réussissez-vous  pas  dans  tout  ce  que 
vous  entreprenez  ?  dans  la  défense  de  Saint-Quentin  et  la 
prl.se  de  Calais,  comme  dans  la  conclusion  du  mariage  de 
la  pauvre  Babette? 

—  Oui,  c'est  vrai,   reprit  Gabriel   avec   un   triste  sourire. 


IIS 


ALEX.\NDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


! 


Dieu  consent  à  ce  que  les  obstacles  les  plus  inrinclbles  et 
le»  plus  effrayans  de  ma  route  se  dissipcat  devant  mol 
comme  par  enchantement.  Mais  hél-xs  '  ce  n'est  pas  une 
raison,  ma  clière  enfant,  pour  que  je  touche  à  mon  but 
souJialté. 

—  Bon  !  fit  Jean  Peuquoj:,  vous  faites  trop  d  heureux 
pour  n'être  pas  à  la  fin  heureux  vous-même  : 

—  J  accepte  cet  augtire,  Jean,  répondit  Gabriel,  et  rien 
ne  pourrait  être  four  moi  d  un  plus  favorable  présage  gue 
de  laisser  mes  amis  de  Calais  dans  le  paix  et  dans  la  joie  : 
Mais,  vous  le  savez,  il  faut  à  présent  que  je  les  quitte,  qui 
sait  ?  pour  la  douleur  et  les  larmes,  peut-être  !  Ne  laissons 
du  moins  aucun  souci  en  arrière,  si  réglons  bien  tomt  ce 
qui    nous    intéresse. 

On  fixa  alors  l'époque  du  mariage,  auquel  Gabriel,  à  son 
grand  regret,  ne  devait  pas  assister,  puis  le  jour  du  départ 
pour  Paris  de  Babette  et  de  Jean. 

—  Il  se  peut,  dit  tristement  Gabriel,  que  vous  ne  me  trou- 
viez pas  à  mon  hôtel  pour  vous  recevoir.  Cette  prévision 
ne  se  réalisera  point,  j'espère,  mais  enfin  je  serai  peut-être 
obligé  de  m  absenter  pour  un  temps  de  Paris  et  de  la  cour. 
N'importe  ;  Venez  toujours.  Aloyse,  ma  bonne  nourrice,  vous 
accueillera  à  ma  place  aussi  bien  que  je  le  ferais  moi-même. 
Pensez  quelquefois  avec  elle  à  votre  hôte  absent. 

Quant  à  Martin-Guerre,  il  devait,  malgré  qu  il  en  eût, 
demeurer  à  Calais.  Ambroise  Paré  avait  déclaré  que  sa  con- 
valescence serait  longue,  et  exigerait  les  plus  grands  soins 
et  les  plus  grands  ménagemens.  Son  dépit  n'y  faisait  donc 
rien,   il  fallait   que   Martin  se  résignât. 

—  Mais,  dès  que  tu  seras  guéri,  mon  fidèle,  lui  dit  le  vi- 
comte d'Exmès,  reviens  aussi  à  Paris,  et,  quoi  qu'il  m'ar- 
rive,  je  tiendrai  ma  promesse,  sois  tranquille  !  et  te  déli- 
vrerai de  ton  étrange  persécuteur.  J'y  suis  maintenant 
doublement  engagé. 

—  Cil  !  monseigneur,  pensez  à  vous  et  non  à  moi,  dit  Mar- 
tin-Guerre. 

—  Toute  dette  sera  payée,  reprit  Gabriel.  Mais  adieu, 
Des  bons  amis.  Voici  l'heure  où  je  dois  retourner  auprès 
de  monsieur  de  Guise.  Je  lui  ai  demandé  en  votre  présence 
certaines  grâces  qu'il  accordera,  je  pense,  si  jai  pu  le  ser- 
vir en  ces  derniers  événemens. 

Mais  les  Peuquoy  ne  voulurent  pas  accepter  ainsi  les 
adieux  de  Gabriel.  Ils  iraient  l'attendre  à  trois  heures  à  la 
Porte  de  Paris  pour  prendre  congé  de  lui  et  le  revoir  en- 
core une  fois. 

Martin-Guerre  seul  se  séparait  en  ce  moment  de  son  maî- 
tre, non  sans  regret  et  sans  chagrin.  Mais  Gabriel  le  con- 
sola un  peu  avec  quelques-unes  de  ces  bonnes  paroles  qu'il 
savait  trouver. 

Un  quart  d'heure  après  le  vicomte  d'Exmès  était  intro- 
duit auprès  du  duc  de  Guise. 

—  Vous  voilà  donc,  ambitieux  !  lui  dit  en  riant,  quand  il 
le  vit  entrer.  François  de  Lorraine. 

—  Toute  mon  ambition  a  été  de  vous  seconder  de  mon 
mieux,  monseigneur,  dit  Gabriel. 

—  Oh  :  de  ce  côté-là.  vous  ne  vous  en  êtei  pas  tenu  à 
l'ambition,  reprit  le  Balafré.  (Nous  pouvons  à  pré.sent  don- 
ner au  duc  ce  nom.  nu  pour  mieux  dire,  ce  titre.)  Je  vous 
appelle  ambitieux.  Gabriel,  continua-t-il  avec  enjouement, 
à  cause  des  demandes  nombreuses  et  exorbitantes  que  vous 
m'avez  adressées,  et  auxquelles  je  ne  sais  trop  en  vérité 
si  je  pourrai  satisfaire  : 

—  Je  les  ai.  en  effet,  mesurées  à  votre  générosité  plus 
qu'à  mes  mérites,  monseigneur,  dit  Gabriel. 

—  ^'ous  avez  alors  de  ma  générosité  une  belle  opinion  '. 
reprit  le  duc  de  Guise  avec  une  douce  raillerie.  Je  vous 
en  fais  juge,  monsieur  de  Vaudemont.  dit-il  à  un  seigneur 
assis  près  de  son  lit.  et.  qui.  dans  l'instant,  lui  rendait  vi- 
site. Je  vous  en  fais  juge,  et  vous  allez  voir  s'il  est  permis  de 
présenter  à  un  prince  d'aussi  piètres  requêtes. 

—  Prenez  donc  que  j'ai  mal  dit.  monseigneur,  repartit 
Gabriel,  et  que  j'ai  seiilement  mesuré  mes  demandes  à  mes 
mérites,  et  non  pas  à  votre  générosité. 

—  Faussement  répliqué  encore  :  dit  le  duc  :  car  votre 
valeur  est  cent  fois  au-dessus  de  mon  pouvoir.  Or.  écoutez 
un  peu,  monsieur  de  Vaudemont.  les  faveurs  inouïes  que 
réclame  de  moi  le  vicomte  d'ENmès. 

—  Je  prononce  d'avance,  monseigneur,  dit  le  marquis  de 
Vaudemont.  qtrelles  seront  touinurs  trop  peu  de  chose,  et 
pour  vous  et  pour  lui.  cependant,  voyons-les. 

—  Premièrement,  reprit  le  duc  de  Guise,  monsieur  d'Ex- 
mès me  demande  de  ramener  avec  moi  à  Paris,  mais  jus- 
que-là d'employer  à  mon  gré.  la  petite  troupe  qu'il  avait  en- 
rôlée po<ir  son  propre  compte  II  ne  se  réserve  que  qua- 
tre hommes  de  suite  ju.squ'à  Paris.  Et  ces  vaillans  qu'il  me 
prête  ainsi,  sous  couleur  de  me  les  recommander,  ne  .sont 
autres,  monsieur  de  Vaudemont.  que  les  diables  incarnés 
qui  ont  pris  avec  lui.  par  une  escalade  litanlque.  cet  inex- 
pugnable fort  de  Kisbank.  Eh  bien  :  lequel  déjà  de  mon- 
sieur d'Exmès  ou  de  moi   rend  service  à  l'autre  en  ceci? 

—  Je  dois  convenir  que  c'est  monsieur  d'Exmès.  dii  'e 
marquis   de  Vaudemont. 


—  Et,  ma  foi!  j'accepte  cette  nouvelle  obligation,  reprit 
gaiment  le  duc  de  Guise.  Je  ne  gâterai  point  par  l'oisiveté 
vos  huit  braves,  Gabriel.  Dès  que  je  pourrai  me  lever,  je 
les  emmène  avec  moi  devant  Ham  ;  car  je  ne  veu.x  pas  lais- 
ser à  ces  Anglais  un  pouce  de  terre  dans  notre  France. 
Malemort  lui-même,  l'éternel  blessé,  y  viendra  aussi.  Maître 
Paré  lui  a  promis  qu'il  serait  guéri  en  même  temps  que 
moi. 

—  Il  va  être  bien  heureux,  monseigneur  !  dit  Gabriel. 

—  Voilà  donc,  reprit  le  Balafré,  une  première  grâce  accor- 
dée, et  sans  trop  d'effort  de  ma  part.  Pour  seconde  obliga- 
tion, monsieur  d  Exmès  me  rappelle  qu'il  y  a  ici,  à  Calais, 
madame  Diane  de  Castro  la  fille  du  roi,  que  vous  connaissez, 
monsieur  de  Vaudemont,  et  que  les  Anglais  détenaient  pri- 
sonnière. Le  vicomte  d  Exmès,  au  milieu  des  préoccupations 
qui  m'assaillent,  me  fait  très  à  propos  songer  à  assurer  à 
cette  dame  du  sang  royal  la  protection  et  les  honnetirs  qui 
lui  sont  dus.  Est-ce  encore  là,  oui  ou  non,  un  service  que  me 
rend  monsieur  d'Exmès? 

—  Sans  aucun  doute,  répondit  le  marquis  de  Vaudemont. 

—  Ce  second  point  est  donc  réglé,  dit  le  duc  de  Guise.  Mes 
ordres  sont  déjà  donnés,  et,  bien  que  je  passe  pour  assez 
mauvais  cotirtisan.  je  tiens  trop  à  mes  devoirs  de  gentil- 
homme envers  les  dames  pour  oublier  actuellement  'es 
égards  commandés  par  la  personne  et  le  rang  de  madame  de 
Castro,  laquelle  sera  accompagnée  à  Paris,  quand  et  comme 
elle  le  voudra,  par  une  escorte  convenable. 

Gabriel  s'inclina  devant  le  duc  pour  tout  remerciement, 
craignant  de  laisser  voir  l'intérêt  et  l'importance  qu'il 
ajoutait  à  cette  promesse. 

—  Troisièmement,  reprit  le  duc  de  Guise,  lord  Wentworth, 
l'ex-gouverneur  anglais  de  cette  ville,  avait  été  fait  prison- 
nier par  le  vicomte  d'Exmès.  Dans  la  capitulation  accordée 
à  lord  Derby,  nous  nous  engagions  à  le  recevoir  à  rançon, 
mais  monsieur  d  Exmès  auquel  prisonnier  et  rançon  appar- 
tiennent, nous  permet  de  nous  montrer  plus  généreux 
encore.  Il  demande  en  effet  l'autorisation  de  renvoyer  en 
Angleterre  lord  Wentworth.  sans  que  celui-ci  ait  à  payer 
aucun  prix  pour  sa  liberté.  Cette  action  ne  va-t-elle  pas 
faire  grand  honneur,  au-delà  du  détroit,  à  notre  courtoisie. 
et  monsieur  d  Exmès  ne  nous  rend-il  pas  encore  ainsi  un 
vrai  service? 

—  De  la  noble  façon  dont  l'entend  monseigneur,  la  chose 
est  certaine,  dit  monsieur  de  Vaudemont. 

—  Aussi,  reprit  le  duc,  soyez  satisfait.  Gabriel  :  monsieur 
de  Thermes  est  allé,  de  votre  part  et  de  la  mienne,  déli- 
vrer lord  'Wentworth  et  lui  rendre  son  épée.  Dès  qu'il  le 
souhaitera,  il  pourra  partir. 

—  Je  vous  remercie,  monseigneur,  dit  Gabriel  :  mais  ne 
me  croyez  pas  si  magnanime.  Je  ne  fais  cjuacquitter  quel- 
p.iv3^  nom  n;  qi.io.wine>.\\  p.toi  ap  ssp^oo.id  xnai.v.iS  ssnh 
quand  j'étais  moi-même  son  prisonnier,  et  lui  donner  en 
même  temps  une  leçon  de  prud'homie  dont  il.  comprendra, 
je  le  présume,  le  reproche  et  l'allusion  tacites. 

—  Vous  avez  plus  que  tout  autre  le  droit  d'être  sévère 
sur  ces  questions,  dit  sérieusement  le  duc  de  Guise. 

—  Maintenant,  monseigneur,  reprit  Gabriel  qui  voyait  avec 
inquiétude  son  principal  souci  passé  sous  silence  par  le 
duc  de  Guise,  permettez-moi  de  vous  rappeler  ce  que  vous 
aviez  bien  voulu  me  promettre  sous  ma  tente,  la  veille  de 
la  prise  du  fort  de  Risbank 

—  Attendez  donc,  ô  jeune  homme  Impatient  :  dit  le  Ba- 
lafré. Après  les  trois  émlnens  services  que  je  vous  rends,  et 
que  monsieur  de  Vaudement  a  constatés,  j'ai  bien  le  droit, 
à  mon  tour,  d'en  réclamer  un  de  vous.  Je  vous  demande 
donc,  puisque  vous  partez  tantôt  pour  Paris,  d'y  porter  et 
d'y  pré.senter  au  roi  les  clefs  de  Calais... 

—  Oh  !  monseigneur  :  interrompit  Gabriel  avec  une  ef- 
fusion de  gratitude. 

—  Cela  ne  vous  gênera  pas  trop,  je  pense,  reprit  le  duc. 
Vous  avez  déjà  d'ailleurs  l'habitude  de  ces  sortes  de  mes- 
sages, vous  qui  vous  étiez  chargé  des  drapeaux  de  notre 
campagne  d'Italie. 

—  .\h  !  vous  savez  doubler  les  bienfaits  par  la  bonne 
grâce,  monseigneur  :  s'écria  Gabriel  ravi. 

—  De  plus,  continua  le  duc  de  Guise,  vous  remettrez  a 
Sa  Majesté,  par  la  même  occasion,  une  copie  de  la  capltu- 
Ijfliôn,  et  cette  lettre  qui  lui  annonce  notre  succès,  et  que 
j'ai  écrite  tout  entière  de  ma  main  ce  matin,  «i  dépit  des 
prescriptions  de  maître  Ambroise  Paré.  Mais,  ajouta-t-ll 
d'un  air  significatif,  nul  n'aurait  pu  sans  doute,  avec  au- 
tant d'autorité  que  moi.  vous  rendre  justice,  Gabriel,  et 
vous  faire  rendre  justice.  Or,  vous  serez  content  do  moi.  )e 
l'espère,  et.  par  conséquent,  content  du  roi.  Tenez,  ami, 
voici  cette  lettre,  voici,  là.  les  clefs.  Je  n'ai  pas  besoin  de 
vous  recommander  d'en   prendre  soin. 

—  Et  moi.  monseigneur,  je  n'ai  pas  besoin  de  me  dire 
vôtre  à  la  vie  à  la  mort,  reprit  Gabriel  dune  voix  émue. 

Il  prit  le  coffret  de  bois  sculpté  et  la  lettre  cachetée  que 
lui  tendait  le  duc  de  Guise.  C'étaient  là  les  précieux  talis- 


I 


LES  DEUX  DIANE 


HU 


mans  gui  lui  vaudraient  peut-être,  et  la  liberté  de  sou  père 
et  son  propre  bonheur  ! 

—  A  présent  !  je  ne  vous  retiens  plus,  dit  le  duc.  de  Guise. 
Vous  avez  probablement  tiàte  de  partir,  et  moi,  moins  heu- 
reux que  vous,  j  éprouve,  après  cette  matinée  agitée,  une 
fatigue  qui.  plus  impérieusement  encore  iiue  maître  P.nré, 
m'ordonne  quelques  heures  de  repos. 

—  .\dieu  donc,  et,  de  nouveau,  merci,  monseigneur,  re- 
prit le  vicomte  U'Exmès. 

lin  ce  moment  rentra,  tout  consterné,  monsieur  de  Ther- 


—  Comment:  mais  quelle  cause  alors?...  demanda  le  Ba- 
lafré. 

—  Cette  cause,  permettez-moi  de  vous  la  taire,  monsei 
gueur,  reprit  le  vicomte  d'Exmès.  J'eusse  gardé  ce  secret  â 
la  vie  de  lord  Wentworth,  je  le  garderai  encore  plus  à  sa 
tombe  !  Cependant,  devant  ce  fier  trépas,  continua  Gabriel 
en  baissant  la  voi.v.  je  puis  vous  confier,  A  vous,  monsei- 
gneur, qu'a  sa  place,  j'eusse  .agi  comme  il  vient  d'agir 
Oui,  lord  Wentworth  a  bien  fait  !  car,  n'eùt-U  pas  eu  k  rou- 
gir devant  moi,   la  conscience  d'un   gentilhomme  est  déjà 


,f^' 


J  iji^m 


Le  vicomte  d'Exmès  était  introduit  aupns  du  duc  de  Guise. 


mes,  que  le  duc  de  Guise  avait  envoyé  à  .lord  Wentworth. 

—  Ah  !  dit  le  duc  à  Gabriel  en  l'apercevant,  notre  am- 
bassadeur auprès  du  vainqueur  ne  partira  pas  sans  avoir 
revu  notre  ambassadeur  auprès  du  vaincu.  Eh  :  mais, 
ajouta-t-il,  qu'y  a-t-il  donc,  de  Thermes '(  Vous  paraissez 
tout  chagrin  ? 

—  Aussi,  le  suis-je,  monseigneur,  dit  monsieur  de  Ther- 
mes. 

—  Qwol  !  gu'est-11  arrivé  ?  demanda  le  Balafré.  Est-ce  que 
lord  Wentworth?... 

—  Lord  Wentworth  auquel,  d'après  vos  ordres,  monsei- 
gneur, j'avais  annoncé  sa  délivrance  et  remis  son  épée.  a 
froidement  et  .«ans  mot  dire  accepté  cette  faveur.  Je  le  quit- 
tais, étonné  de  cette  réserve,  quand  de  grands  cris  m'ont 
rappelé  auprès  de  lui.  Ix)rd  Wentworth.  pour  premier  usage 
de  sa  liberté,  s'était  passé  au  travers  du  corps  cette  éi)ée 
que  je  venais  de  lui  rendre.  II  est  mort  sur  le  coup  et  je 
n'ai  revu  que  son  cadavre. 

—  Ah  I  s'écria  le  duc  de  Guise,  c'est  le  désespoir  de  sa 
défaite  qui  l'aura  poussé  à  cette  extrémité.  Ne  le  pensez- 
vous  pas,  Gabriel  ?  C'est  un  véritable  malheur  I 

—  Non,  monseigneur,  répondit  Gabriel  avec  une  gi'avité 
triste,  non,  lord  Wentworth  n'est  pas  mort  parce  qu'il  avait 
été  vaincu. 


un  témoin  assez  importun  pour  qu'on  doive,  à  tout  prix 
lui  imiioser  silence,  et,  quand  on  a  l'honneur  d'appartenu 
il  la  noblesse  d'un  noble  pays,  il  est  de  ces  chutes  fatale.- 
dont  on  ne  se  relève  qu'en  tombant  mort. 

—  Je  vous  comprends,  Gabriel,  dit  le  duc  de  Guise.  Nou* 
n'avons  donc  plus-  qu'à  rendre  à  lord  Wentworth  les  hou 
neurs  supièmes. 

—  Il  en  est  maintenant  digne,  reprit  Gabriel,  et,  tout  en 
déplorant  amèrement  cette  fin...  nécessaire,  j'aime  néan 
moins  à  pouvoir  encore  estimer  et  regretter,  en  partam. 
celui  dont  je  fus  l'hôte  en  cette  ville. 

Quand  il  eut  pris,  quelqurs  Instans  après,  congé  du  duc 
de  Gui.se  avec  de  nouveaux  remerciments,  c;abi-lel  alla  droit 
a  l'ancien  hôtel  du  gouverneur  où  madame  de  Casti'o  de- 
meurait encore. 

Il  n'avait  pas  revu  Diane  depuis  la  veille  :  mais  elle  avait 
bien  vite  appris,  avec  tout  Calais,  l'heureuse  intervention 
d'Ambroi-se  Paré  et  le  salut  du  duc  de  Guise.  Gabriel  ia 
trouva  donc   calme  et  raffermie. 

Les  amoureux  sont  superstitieux,  et  cette  tranquillité  de 
sa  blen-aimée  lui  lit  du  bien. 

Diane  fut  naturellement  plus  contente  encore  quand  le 
vicomte  d'Exmès  lui   r.ipporta  ce  qui   venait  de  se  passer 


120 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


'•iitre  le  duc  de  Guise  et  lui,  et  montra  cette  lettre  et  ce 
v.itfvet  qu'il  avait  aclietés  par  tant  et  de  si  grands  périls. 

Cependant,  même  au  milieu  de  cette  Joie,  elle  donna  un 
regret  de  clirétienne  â  la  triste  fin  de  lord  Wentwortli  qui 
l'avait,  il  est  vrai,  outragée  une  heure,  mais  qui,  pendant 
irois  mois,  l'a%-ait  respectée  et  protégée. 

—  Que  Dieu  lui  pardonne  comme  Je  lui  pardonne  !  dit- 
elle. 

Gabriel  lui  parla  ensuite  de  Martin-Guerre,  des  Peuquoy. 
rie  la  protection  que  lui  assurait,  à  elle,  Diane,  monsieur 
lie  Guise...  II  lui  parla  encore  de  tout  ce  qui  l'entourait. 

n  eût  voulu  trouver,  pour  rester,  mille  autres  sujets  d'en- 
tretien, et  pourtant  la  pensée  qui  l'appelait  à  Paris  le 
préoccupait  bien  impérieusement.  Il  souhaitait  partir  et 
demeurer,   il  était  â  la  foi,s  heureux  et  inq'uiet 

Enflii,  1  heure  s'avançanl.  il  fallut  bien  que  Gabriel  an- 
nonçât son  départ  qu'il  ne  pouvait  plus  retarder  que  de 
peu  d'instants 

—  Vous  partez.  Gabriel  ?  tant  mieux  pour  cent  raisons  : 
dit  Diane.  Je  n'avais  pas  le  courage  de  vous  parler  de  ce 
départ,  et,  toutefois,  en  ne  le  différant  point,  vous  me  don- 
nez la  plus  grande  preuve  d'affection  que  Je  puisse  rere- 
voir de  vous.  Oui,  mon  ami.  partez,  pour  que  J'aie  moins 
longtemps  à  souffrir  et  à  attendre.  Partez,  pour  que  notre 
sort  se  décide  plus  promptement. 

—  Soyez  bénie  pour  ce  bon  courage  qui  soutient  le  mien  ; 
lui  dit  Gabriel 

—  Oui.  tout  a  l'heure,  reprit  Diane,  Je  sentais  en  vous 
écoutant  et  vous  deviez,  en  me  parlant,  éprouver  Je  ne  sais 
inielle  Ki^ne.  Nous  causions  de  cent  choses,  et  nous  n'osions 
aborder  la  vraie  question  de  nos  cœurs  et  de  -nos  existences. 
Mais,  puisque  vous  partez  dans  quelques  minutes,  nous 
pouvons  revenir  sans  crainte  au  seul  sujet  qui  nous  inté- 
resse. 

—  Vous  lisez  du  même  coup  d'oeil  dans  mon  âme  et  dans 
la  vôtre,   reprit  Gabriel. 

—  Ecoutez-moi  donc,  dit  Diane.  Outre  cette  lettre  que  vous 
portez  au  roi.  de  la  part  du  duc  de  Guise,  vous  en  remettrez 
à  Sa  JMajosté  une  autre  de  moi,  que  j'ai  écrite  cette  nuit  et 
que  voici.  Je  lui  raconte  comment  vous  m'avez  délivrée  et 
sauvée.  Ainsi,  il  sera  clair  pour  lui  et  pour  tous  que  vous 
avez  rendu  au  roi  de  France  sa  cité,  et  au  père  sa  fille.  Je 
parle  ainsi  :  car  J'espère  que  les  sentimens  de  Henri  II  pour 
moi  ne  se  trompent  pas,  et  que  J'ai  bien  le  droit  de  l'appe- 
ler mon  père. 

—  Chère   Diane  !    puissiez-vous   dire  iTai  !   s'écria    Gabriel. 

—  Je  vous  envie,  Gabriel,  reprit  madame  de  Castro,  vous 
soulèverez  avant  moi  le  voile  de  nos  destinées.  Cependant 
Je  vous  suiiTai  de  près,  ami.  Puisque  monsieur  de  Guise 
est  si  bien  disposé  pour  moi,  je  lui  demanderai  â  partir 
dès  demain,  et  quoiqu'il  me  faille  voyager  plus  lentement 
que  vous,  vous  ne  me  précéderez  pourtant  à  Paris  que  de 
peu   de   Jours. 

—  Oh  !  oui,  venez  vite,  dit  Gabriel,  votre  présence  me  por- 
tera  bonheur,    il   me   semble 

—  En  tout  cas,  reprit  Diane,  Je  ne  veux  pas  être  entière- 
ment absente  de  voiis  ;  je  veux  que  quelqu'un  me  rappelle  de 
tenqis  en  temps  à  votre  pensée.  Puisque  vous  êtes  forcé  de 
laisser  ici  votre  fidèle  écnyer  Martin  Guerre,  prenez  avec  vous 
le  page  français  que  lord  Wentwortli  avait  placé  près  denicii. 
André  n'est  qu'un  enfant,  il  a  dix-sept  ans  ù  peine,  et  son 
caractère  est  peut-être  plus  Jeune  encore  que  son  Age:  m.'iis 
il  est  dévoué,  loyal,  et  pourra  vous  rendre  service,  .\rrep- 
tez-le  moi.  Parmi  les  autres  rudes  compagnons  qui  vous 
accompagnent,  ce  sera  un  serviteur  plus  aimant  et  plu* 
doux   (lue  j'aimerai  à  savoir   â   vos  côtés. 

—  Oh  !  merci  de  ce  soin  délicat,  dit  Gabriel.  Mais  vous 
savez  que  Je  pars  dans  peu  d'instans... 

—  .-\nilrè  est  prévenu,  dit  Diane.  Si  vous  saviez  comme 
11  est  lier  de  vous  appartenir  !  Il  a  dii  se  préparer,  et  je  n'ai 
plus  qu'à  lui  donner  quelques  dernières  Instructions  Pen- 
dant que  vous  ferez  vos  adieux  à  cette  bonne  famille  des 
Pen(|uoy.  André  vous  rejoindr.i,  avant  que  vous  soyez  sorti 
de  Calais. 

—  J'accepte  donc  avec  Joie  :  reprit  Gabriel.  J'aurai  du 
moins  quelqu'un  à  qui  parler  parfois  de  vous. 

—  J'y  avais  aussi  pensé  !  dit  madame  de  Castro  en  nm- 
gissant  un  peu.  Mais  maintenant,  adieu,  reprit-elle  vive- 
ment, il  faut  nous  dire  adieu 

—  Oh  !  non  pas  adieu,  fit  Gabriel,  c'est  le  triste  mot  de 
la   séparation;   non   pas   adieu,    mais   au   revoir! 

-  Ilèlas  !  dit  Diane,  quand  et  surtout  comment  nous  re- 
verrons-nous  !  Si  l'énigme  de  notre  sort  se  résout  par  le 
malheur,  le  mieux  ne  sera-l-il  pas  de  ne  nous  revoir  jamais? 

—  Oh  !  ne  dites  pas  cela,  Diane  !  s'écria  Gabriel,  ne  dites 
pas  cela.  D'ailleurs,  si  ce  n'est  moi,  qui  pourra  vous  ar.- 
prendre  le  dénouement  funeste  ou  prospère? 

—  Ah  !  Dieu  !  reprit  Diane  en  frissonnant,  qu'il  soit  pros 
père  ou  funeste.  Il  me  semble  que.  si  je  dois  l'entendre  de 
votre  bouche  je  mourrai  de  Joie  ou  de  douleur,  rien  qu'en 
vous  écoutant. 


—  Cependant,    comment    faire    pour    que    vous    sachiez?.. 
dit  Gabriel. 

—  Attendez  une  minute,  reprit  madame  de  Castro. 

Elle  tira  de  son  doigt  un  anneau  d'or  ;  puis,  elle  alla 
prendre  dans  un  bahut  le  voile  de  religieuse  qu'elle  avait 
porté  au  couvent  des  Bénédictines  de  Saint-Quentin. 

—  Ecoutez,  Gabriel,  dit-elle  solennellement.  Comme  il  est 
probable  que  tout  se  décidera  avant  mon  retour,  envoyez 
André  hors  de  Paris,  à  ma  rencontre.  Si  Dieu  est  pour  nous, 
il  remettra  cet  anneau  nuptial  â  la  vicomtesse  de  Montgom- 
mery.  Si  notre  espérance  nous  ment,  au  contraire,  il  remet- 
tra ce  voile  de  religieuse  à  la  sœur  Bénie. 

—  Oli  !  laissez-moi  à  vos  pieds  vous  adorer  comme  un 
ange  !  s'écria  le  ieuhe  homme,  l'âme  pénétrée  de  ce  tou- 
chant témoignage  d'amour. 

—  \on,  Gabriel,  non,  relevez-vous,  reprit  Diane;  soyons 
fermes  et  dignes  devant  les  de.sseins  de  Dieu.  Posez  sur 
mon  front  un  baiser  chaste  et  fraternel,  comme  J'en  pose 
un  sur  le  vôtre,  en  vous  douant,  autant  qu'il  est  en  mon 
pouvoir,   de  foi   et  d'énergie. 

Ils  échangèrent  en  silence  ce  saint  et  douloureux  baiser. 

—  Et  maintenant,  mon  ami.  reprit  Diane,  quittons-nous, 
il  le  faut,  en  nous  di.sant,  non  pas  adieu,  puisque  vous  crai- 
gnez ce  mot  ;  mais  au  revoir,  dans  ce  monde  ou  dans 
l'autre  ! 

—  Au  revoir  !  au  revoir  !  murmurait  Gabriel. 

11  serrait  Diane  d'une  muette  étreinte  contre  sa  poitrine, 
il  la  regardait  avec  une  sorte  d'avidité,  comme  pour  puiser 
dans  seS  beaux  yeux  la  force  dont  il  avait  tant  besoin. 

Enfin,  sur  un  signe  triste  mais  expressif  qu'elle  lui  fit, 
il  la  laissa  aller,  et,  mettant  â  son  doigt  l'anneau,  et  le 
voile  dans  son  sein  : 

—  Au  revoir,  Diane  !  dit-il  encore  une  fois  d'une  voix 
étouffée. 

—  Gabriel,  au  revoir  !  repartit  Diane  avec  un  geste  d'es- 
pérance. 

Gabriel   s'enfuit   en    quelque   sorte   comme   un    insensé. 

A  une  demi-heure  de  là,  le  vicomte  d'Exmès,  plus  calme, 
sortait  de  cette  ville  de  Calais  qu'il  venait  de  rendre  à  la 
France. 

Il  était  à  cheval,  accompagné  du  Jeune  page  André,  qui 
l'avait  rejoint,  et  de  quatre  de  ses  volontaires. 

C'était  Ambrosio,  qui  était  bien  aise  d'emporter  i  Paris 
.juelques  menues  marchandises  anglaises  dont  i!  se  déferait 
avantageusement   dans   le   voisinage   de   la   cour. 

C'était  Pilletrousse  qui,  dans  une  ville  conquise,  où  il  était 
maitre  et  vainqueur...  avec  les  autres,  craignait  les  tenta- 
tions et  le  retour  de  ses  anciennes  habitudes. 

Pour  Yvonnet,  il  n'avait  pas  trouvé  dans  ce  provincial 
Calais  un  seul  tailleur  digne  de  sa  conflance.  et  .son  cos- 
tume avait  été  trop  endommagé  par  tant  d'épreuves  pour 
être  désormais  présentable.  On  ne  le  lui  remplacerait  con- 
venablement qu'à  Paris. 

Enfin,  Lactance  avait  demandé  à  accompagner  son  maitre 
pour  aller  s'assurer  auprès  de  son  confesseur  que  ses  ex- 
ploits n'avaient  pas  dépassé  ses  pénitences,  et  que  l'actif 
de  ses  austérités  égalait  le  passif  de  ses  faits  d'armes. 

Pierre  et  Jean  Peuquoy.  avec  Babette,  avaient  voulu  ac- 
compagner à  pied  les  cinq  cavaliers  ju.squ'à  la  porte  dite 
de  Paris. 

Là.  il  fallait  absolument  se  séparer.  Gabriel,  de  la  voix 
et  de  la  main,  dit  un  dernier  adieu  a  ses  bons  amis,  qui, 
les  larmes  aux  yeux,  lui  envoyaient  mille  souhaits  et  mille 
bénédictions. 

Mais  les  Peuquoy  perdirent  bientôt  de  vue  la  petite  troupe, 
qui  partit  au  trot  et  disparut  à  un  tournant  du  chemin.  Les 
braves  bourgeois  retournèrent,  le  coeur  na\Té,  auprès  de 
.Martin-Guerre. 

Pour  Gabriel,  il  se  sentait  grave,  mais  non  pas  triste. 

Il  espérait  ! 

Une  fois  déjà,  Gabriel  avait  ainsi  quitté  Calais,  pour  aller 
chercher  à  Paris  une  solution  à  sa  destinée.  Mais,  cette  fois- 
là.  les  circonstances  étaient  bien  moins  favorables:  il  était 
inquiet  de  Martin-CUicrre.  inquiet  de  Liabette  et  des  Peu- 
quoy. inquiet  de  Diane  qu'il  laissait  prisonnière  au  pouvoir 
de  lord  Wentworth  amoureux.  Enfin,  ses  vagues  pressentl- 
mens  de  l'avenir  ne  lui  disaient  rien  de  bon  :  car  il  n'avait 
fait,  après  tout,  que  prolonger  la  résistance  d'une  ville; 
mais  cette  ville  n'en  était  pas  moins  perdue  pour  la  patrie. 
Etait-ce  là  un  assez  grand  service  pour  une  si  grande  ré- 
compense?... 

Aujourd'hui,  il  ne  laissait  derrière  lui  aucune  fâcheuse 
préoccupation.  Ses  rhers  blessés,  le  général  et  l'écuyer. 
étalent  sauvés  l'un  et  l'autre,  et  Ambrolse  Paré  réiiondait 
de  leur  guérison  :  Babette  Peuquoy  allait  épouser  un  homme 
qu'elle  aimait  et  dont  elle  était  aimée,  et  son  honneur 
comme  son  bonheur  étaient  assurés  désormais;  madame  de 
Castro  restait  libre  et  reine  dans  une  ville  française,  et, 
dès  le  lendemain,  partirait  pour  rejoindre  Gabriel  à  Paris. 

Enfin,  notre  héros  avait  assez  lutté  avec  la  fortune  pour 
pouvoir  espérer  qu'il  l'avait  la.ssée  :  l'entreprise  qu'il  avait 
menée  à  bout  en  fournissant    l'idée  et   les  moyens   de  pren- 


LES  DEUX  DIANE 


1-21 


dre  Calais  n'était  pas  de  celles  que  l'on  discute  ou  dont  on 
marchande  le  prix.  La  clef  de  la  France  rendue  au  roi  de 
l'Tance  :  une  telle  prouesse  légitimait  sans  aucun  doute  les 
plus  extièmes  ambitions,  et  celle  du  vicomte  d'Exmés  était 
si  juste  et  si  sacrée  ! 

11  espérait  !  Les  eucouragemens  persuasifs  et  les  douces  pro- 
messes de  Diane  retentissaient  encore  i  son  oreille  avec  les 
deinicrs  vœux  des  Peuciuoy.  Gabriel  regardait  autour  de 
lui  André  dont  la  présence  lui  rappelait  sa  bien-aimêe,  et 
les  dévoués  et  valUans  soldats  qui  l'escortaient  ;  devant  lui. 


Celle-ci  surtout  était  fort  brillante  et  fort  animée,  bien 
que  la  guerre  retînt  en  ce  moment,  dans  le  nord,  auprès  du 
duc  de  Guise,  une  bonne  partie  de  la  noblesse. 

11  y  avait  là,  parmi  les  femmes,  outre  Catherine,  la  relue 
de  droit,  madame  de  Poitiers,  la  leine  de  fait,  la  Jeune 
reine  daupliine  Jlarie  Stuart,  et  la  mélancolique  princesse 
Elisabeth  (lui  allait  être  reine  d'Espagne,  et  que  sa  beauté 
déjà  si  admirée  devait  faire  uu  jour  si  malheureuse. 

l'aimi  les  hommes,  il  y  avait  le  chef  actuel  de  la  maison 
de  liourbon,   Antoine,   le  roi  éfiuivoque  de  Navarre,   priuct 


serrait  Diane  d'unr  mucllc  t-lreinle. 


solidement  attaché  au  pommeau  de  la  selle,  il  voyait  le 
coffret  qui  contenait  les  clefs  de  Calais;  11  touchait  dans 
son  pourpoint  la  précieuse  capitulation,  et  les  plus  pré- 
cieuses lettres  du  duc  de  Guise  et  de  madame  de  Castro  ; 
l'anneau  d'or  de  Diane  brillait  ù  son  petit  doigt.  Que  de 
gages  présens  et  éloquens   de   bonheur  ! 

Le  ciel  môme,  tout  bleu  et  sans  nuages,  semblait  parler 
d'espérance  ;  l'air  vif  mais  pur  laissait  bien  circuler  le  sang 
dans  les  veines  ;  les  mille  bruits  de  la  campagne  au  cré- 
puscule du  soir  avalent  un  caractère  de  calme  et  de  paix 
et  le  soleil,  qui  se  couchait  dans  sa  splendeur  de  pourpre, 
à  la  gauche  de  Gabriel,  donnait  à  ses  yeux  et  à  sa  pensée 
le  plus  '•onsolant  spectacle. 

Il  était  impossible  de  s*  mettre  en  route  vers  un  but  dé- 
siré sous  de  plus  beaux  auspices  ! 

Nous  allons  voir  ce  qui  en  advint. 

LXV 
UN  QUATRAIN 

Le  12  janvier  I5jâ,  au  .soir,  il  y  avait  au  Louvre,  chez 
la  reine  Catherine  de  Médicis,  une  de  ces  réceptions  dont 
nous  avons  déjà  parlé,  et  qui  réunissaient  autour  du  roi 
tous  les  princes  et  gentilshommes  du  royaume. 


indécis  et  faible,  que  sa  femme  au  coeur  viril,  Jeanne  d'Al- 
bret,  avait  envoyé  à  la  cour  de  France  pour  tâcher  de  s'y 
faire  rendre,  par  l'entremise  de  Henri  II,  les  terres  de 
Navarre  que  l'Espagne  avait  confisquées. 

.Mais  Antoine  de  Navarre  protégeait  déjà  les  opinions  cal- 
vinistes, et  n'était  pas  vu  d'un  fort  bon  œil  à  une  cour 
qui  brûlait  les  hérétiques. 

Son  frère,  Louis  de  Dourbon,  prince  de  Condé,  était  là 
aussi  ;  mais  lui  savait  se  faire  mieux  respecter,  sinon  mieux 
aimer.  Il  était  cependant  calviniste  plus  avéré  que  le  roi 
de  Navarre,  et  on  le  donnait  pour  le  chef  secret  des  rebel- 
les. Mais  il  avait  eu  le  don  de  se  faire  aimor  du  peuple. 
Il  montait  hardiment  à  cheval  et  maniait  habilement  l'épée 
et  la  dague,  bien  qu'il  efit  la  taille  petite  et  les  épaules 
un  peu  exagérées.  11  était  d'ailleurs  galant,  spirituel,  ai- 
mait les  femmes  avec  passion,  et  la  chanson  populaire  di- 
sait de  lui  : 

Ce  petit  homme  tant  joli 
Toujours  cause  et  toujours  rit. 
Et   toujours   baise  sa   mignonne. 
Dieu  gard'  de  mal  le  petit  homme. 

.\utour  du  roi  de  Navarre  et  du  prince  de  Condé,  se 
groupaient    naturellement   les   gentilshommes   qui,    ouverte- 


122 


M.F.XWDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


ment  ou  secrètement,  tenaient  pour  le  parti  de  la  réforme 
l'amiral  Collgny,  La  Renaudie,  le  baron  de  Castelnau  qui. 
arrivé  récemment  de  la  Touraine,  sa  province,  était  ce 
jour-là  même  présenté  pour  la  première  lois  à  la  cour. 

L'assemblée,  malgré  les  absens,  était  donc,  on  le  voit, 
nombreuse  et  distinguée.  Mais,  au  milieu  du  bruit,  de  lagi- 
tation  et  de  la  joie,  deux  hommes  restaient  distraits,  sé- 
rieux et  presque  tristes. 

C'étaient  pour  des  motifs  bien  opposés,  le  roi  et  le  conné- 
table de  Montmorency. 

La  personne  de  Henri  II  était  au  Louvre,  mais  sa  pensée 
était  à  Calais. 

Depuis  trois  semaines,  depuis  le  départ  du  duc  de  Guise, 
il  songeait  sans  ce.sse,  nuit  et  jour,  â  cette  expédition  ha- 
sardeuse qui  pouvait  cnasser  a  Jamais  les  Anglais  uu 
royaume,  mais  qui  pouvait  aussi  compromettre  gravement 
le  salut  de   la   France. 

Henri  s'était  reproché  plus  d'une  fois  d'avoir  permis  à 
monsieur  de  liuise  un  coup  si  dangereux. 

SI  1  entreprise  avortait,  quelle  nonte  aux  yeux  de  l'Ku- 
rope  !  que  d'efforts  il  faudrait  pour  réparer  un  tel  échec  : 
La  journée  de  saint-Laurent  ne  serait  rien  a  co.e  de  cela. 
Le  connétable  y  avait  subi  la  défaite,  François  de  Lorraine 
serait  aile  la  cnercner. 

Le  roi  qui,  depuis  trois  jours,  n'avait  pas  de  nouvelles  de 
1  armée  de  siège,  était  donc  tristement  préoccupé  et  n'écou- 
tait qu'à  peine  les  encouragemens  et  les  assurances  du 
cardinal  de  Lorraine  qui,  debout  près  de  son  fauteuil, 
essayait  de  ranimer  son  espoir. 

Diane  de  Poitiers  remarqua  bien  la  sombre  humeur  de 
son  royal  amant  ;  mais,  comme  elle  voyait  d'un  autre  côté 
monsieur  de  Montmorency  pour  le  moins  aussi  morne,  ce 
fut  à  lui  qu'elle  alla. 

C'était  aussi  le  siège  de  Calais  qui  tourmentait  le  conné- 
table,  mais,   nous  l'avons  dit.   dans   un   sens  fort   différent 

Le  roi  avait  peur  de  la  défaite,  le  connétable  avait  peur 
du   succès. 

Un  succès,  en  effet,  mettrait  définitivement  au  premier 
rang  le  duc  de  Guise,  et  rejetterait  tout  à  fait  le  connétable 
au  second.  Le  salut  de  la  France  était  la  perte  de  ce  pau- 
vre connétable  !  et  son  égoisme,  il  en  faut  convenir,  avait 
toujours  eu  le  pas  sur  son  patriotisme. 

Aussi  reçut-il  fort  maussadement  la  belle  favorite  qui 
s'avançait  souriante  vers  lui. 

On  se  rappelle  quel  amour  étrange  et  dépravé  la  maî- 
tresse du  roi  le  plus  galant  du  monde  portait  à  ce  soudard 
brutal. 

—  Qu'a  donc  aujourd'hui  mon  vieux  guerrier  lui  deman- 
da-t-elle  de  sa  voi.\  la  plus  caressante. 

—  Ah  !  vous  aussi,  vous  me  raillez,  madame  !  dit  Montmo- 
rency avec  aigreur. 

—  Moi,  vous  railler,  ami  !  A'ous  ne  pensez  pas  à  ce  que 
TOUS  dites. 

—  Je  pense  à  ce  que  vous  dites,  vous,  reprit  le  connétable 
en  maugréant.  Vous  m'appelez  votre  vieux  guerrier.  Vieux? 
c'est  vrai,  je  ne  suis  plus  un  muguet  de  vingt  ans.  Guer- 
rier? non.  Vous  voyez  bien  qu'on  ne  me  juge  plus  bon 
qu'à  me  montrer  en  parade  avec  une  épée  dans  les  salles 
du  Louvre. 

—  Ne  parlez  pas  ainsi,  dit  la  Favorite  avec  un  doux  re- 
gard. N'êtes-vous  pas  toujours  le  C07inétable? 

—  Qu'est-ce  qu'un  connétable,  lorsqu'il  y  a  un  lieutenant 
général  du  royaume  ! 

—  Ce  dernier  titre  passe  avec  les  événemens  qui  l'ont  lait 
déférer.  Le  vôtre,  attaché  sans  révocation  possible  à  )a  pre- 
mière dignité  militaire  du  royaume,  ne  passera  qu'avec 
vous. 

—  Aussi  suis-je  déjà  passé  et  trépassé,  dit  le  connétable 
avec  un  rire  amer. 

—  Pourquoi  dites-vous  cela,  ami?  reprit  madame  de  Poi- 
tiers. Vous  n'avez  pas  cessé  d'être  puissant,  et  aussi  redou- 
table aux  ennemis  publics  du  dehors  qu'a  vos  ennemis  i>er- 
sonnels  du  dedans. 

—  Parlons  sérieusement,  Diane,  et  ne  cherchons  point  à 
nous  leurrer  l'un  l'autre  avec  des  mots. 

—  Si  Je  vous  trompe,  c'est  que  je  me  trompe,  reprit 
Diane.  Donnez-moi  des  preuves  de  la  vérité,  et  non  seule- 
ment je  reconnais  sur-le  champ  mon  erreur,  mais  je  la  ré- 
pare autant  qu'il  est  en  moi. 

—  Eh  bien  !  dit  le  connétable,  vous  faites  d'abord  trembler 
devant  moi  les  ennemis  du  dehors,  ce  sont  là  de  consolantes 
paroles  ;  mais,  effectivement,  qui  envole-t-on  contre  ces  en- 
nemis? un  général  plus  Jeune  et  sans  doute  plus  heureux 
que  moi  !  qui.  seulement,  pourrait  bien  un  jour  se  servir  de 
ce  bonheur  pour  son  propre  compte. 

—  Où  voyez-vous  que  le  duc  de  Guise  réussira?  demanda 
Diane  par  la  plus  habile  tiatterle. 

—  Ses  revers,  reprit  hypocritement  le  connétable,  seraient 
pour  la  1  r.iMc  e  un  malheur  affreux  que  je  déplorerais  amè- 
rement pour  mon  pays;  mais  ses  succès  deviendraient  peut- 


être  un  malheur  plus  affreux  encore  que  je  redouterais  pour 
mon  roi. 

—  Croyez-vous  donc,  dit  Diane,  que  l'ambition  de  mon- 
sieur de  Guise?... 

—  Je  lai  sondée,  et  elle  est  profonde,  répondit  l'envieux 
courtisan.  Si,  par  un  accident  quelconqtie,  il  y  avait  un 
changement  de  règne  avez-vous  songé,  Diane,  à  ce  que 
pourrait  cette  ambition,  aidée  de  l'influence  de  Marie 
Stuart,  sur  l'esprit  d'un  roi  Jeune  et  sans  expérience?  Mon 
dévouement  à  vos  intérêts  m'a  complètement  aliéné  la  reine 
Catherine.  Les  Guise  seraient  plus  souverains  que  le  sou- 
verain. 

—  Un  tel  malheur  est.  Dieu  merci  !  bien  Improbable  et 
bien  éloigné,  reprit  Diane  qui  ne  put  s'empêcher  de  pen- 
ser que  son  connétable  de  soixante  ans  préjugeait  trop  faci- 
lement la  mort  d'un  roi  de  quarante. 

—  Il  est  contre  nous  d'autres  chances  plus  rapprochées 
et  presque  aussi  terribles,  dit  en  hochant  la  tête  d  un  air 
grave  monsieur  de  Montmorency. 

—  Ces  chances  contraires,  quelles  sont-elles,  mon  ami? 

—  Avez-vous  perdu  la  mémoire,  Diane?  ou  faites-vous 
semblant  d'ignorer  qui  est  parti  à  Calais  avec  le  duc  de 
Guise,  qui  lui  a  soufflé,  selon  toute  apparence,  l'idée  de 
cette  téméraire  entreprise,  qui  reviendra  triomphant  avec 
lui,  s'il  triomphe,  en  sachant  peut-être  se  faire  attribuer 
par  lui  une  partie  de  l'honneur  de  la  victoire?... 

—  Est-.ce  du  vicomte  d'Exmès  que  vous  parlez?  demanda 
Diane. 

—  Et  de  quel  autre,  madame?  Si  vous  avez  oublié  son  ex- 
travagante promesse,  il  s'en  souvient,  lui!  Bien  plus,  le 
hasard  est  si  singulier  ;  il  est  capable  de  la  tenir  et  de 
venir  réclamer  hautement  celle  du  roi. 

—  Impossible  !  s'écria  Diane. 

—  Qu'est-ce  qui  vous  parait  impossible,  madame?  que 
monsieur  d'Exmès  tienne  sa  parole?  ou  que  le  roi  tienne  la 
sienne? 

—  Les  deux  alternatives  sont  également  folles  et  absur- 
des, et  la  seconde  plus  encore  que  la  première. 

—  Si  cependant  la  première  se  réalisait,  dit  le  connétable, 
il  faudrait  bien  que  la  seconde  s'ensuivit  ;  le  roi  est  faible 
sur  ces  questions  d'honneur,  il  serait  fort  capable,  madame, 
de  se  piquer  d  une  loyauté  chevaleresque,  et  de  livrer  son 
secret  et  le  nôtre  en  des  mains  ennemies... 

—  Encore  une  fois,  c'est  un  rêve  insensé  !  s'écria  Diane 
pâlissante. 

—  Enfin.  Diane,  ce  rêve,  si  vous  le  touchiez  de  vos  mains 
et  le  voyiez  de  vos  yeux,  que  feriez-vous? 

—  Mais,  je  ne  sais,  mon  bon  connétable,  dit  madame  de 
Valentinois  -.  il  faudrait  aviser,  chercher,  agir.  Tout  plutôt 
que  cette  extrémité!  Si  le  roi  nous  abandonnait,  eh  bien: 
nous  nous  passerions  du  roi,  et,  sûrs  d'avance  qu'il  n'ose- 
rait nous  désavouer  après  l'événement,  nous  nous  servirions 
de  notre  pouvoir  à  nous,  de  notre  crédit  personnel. 

—  Ah  !  c'est  Ici  que  Je  vous  attendais  dit  le  connétable, 
notre  pouvoir  à  nous,  notre  crédit  personnel  !  parlez  du 
vôtre,  madame!  mais,  quant  au  mien,  il  est  si  bas,  qu'A 
vrai  dire  je  le  considère  comme  mort.  Mes  ennemis  du 
dedans,  que  tout  à  l'heure  vous  plaigniez  si  fort,  auraient 
certes  beau  jeu  avec  moi  à  cette  heure.  11  n'y  a  pas  de  gen 
tilhomme  dans  cette  cour  qui  n'ait  plus  de  pouvoir  que  ce 
piteux  connétable.  Aussi,  voyez  quel  vide  autour  de  ma  per- 
sonne !  c'est  tout  simple  !  qui  donc  se  soucierait  de  faire  sa 
cour  à  une  puissance  déchue?  H  est  donc  plus  sûr  pour 
vous,  madame,  de  ne  pas  désormais  compter  sur  l'appui 
d  un  vieux  serviteur  disgracié,  sans  amis,  sans  influence, 
voire  même  sans  argent. 

—  Sans  argent  ?  répéta  Diane  avec  quelque  Incrédulité. 

—  Eh  !  oui.  pàsque  Dieu  !  madame,  sans  argent  !  dit  une 
seconde  fois  le  connétable  en  colère,  et  c'est  là  peut-être, 
à  mon  âge,  et  après  de  tels  services  rendus,  ce  qu'il  y  a  de 
plus  douloureux  !  La  dernière  guerre  m'a  ruiné,  ma  ran- 
çon et  celle  de  quehiues-uns  de  mes  gens  ont  épuisé  mes  der- 
nières ressources  pécuniaires.  Ils  le  savent  bien  ceux  qui 
m'abandonnent  !  Je  serai  réduit,  un  de  ces  Jours,  à  m'en 
aller,  par  les  rues,  demandant  laumône  comme  ce  général 
carthaginois,  Bélisaire.  je  crois,  dont  J'ai  ouï  parler  à  mon 
neveu  l'amiral. 

—  Eh!  connétable,  n'avez-vous  plus  d'amis?  reprit  Diane, 
souriant  à  la  fois  de  l'érudition  et  de  la  rapacité  de  son 
vieil  amant. 

—  Non,  fit  le  connétable,  plus  d'amis,  vous  dls-je. 

Il  ajouta  avec  l'accent  le  plus  pathétique  du  mond  j  : 

—  Les  malheureux  n'en  ont  pas. 

—  Je  vais  vous  prouver  le  contraire,  reprit  Diane.  Je 
vols  bien  malnten.ant  d'où  provient  cette  farouche  humeur 
oii  vous  étiez  plonge.  Mais  que  ne  me  le  dlslez-vous  d'abord 
Vous  manquez  donc  de  confiance  avec  'moi  ?  C'est  mal. 
N'importe  !  je  ne  prétends  me  venger  qu'en  amie.  Dites-moi. 
le  roi  na-t-il  pas  levé  un  nouvel  Impôt  la  semaine 
passée  ? 

—  Oui,  ma  chère  Diane,  répondit  le  connétable  singulic- 


LES  DEUX  DIANE 


rement  radouci,  un  Impôt  fort  juste  et  assez  lourd  pour  sub- 
venir aux  frais  de  la  guerre. 

-  Cela  suffit,  dit  Diane,  et  je  veux  vous  montrer  tout  de 
suue  qu  une  femme  peut  réparer,  et  au-deli.  les  injustice! 
de  la  fortune  à  légard  des  gens  de  mérite  comme  vôuî 
Henri  me  parait  aussi  fort  mal  en  train  .  cest  égal™  fe 
vais  de  ce  pas  1  aborder,  et  il  faudra  bien  <iue  vous  co  ive 
n^ez^  ensuite   que  je   suis   une   alliée   fidèle   et   une  bonn*e 

-  Ali  !  Diane  aussi  bonne  que  belle  !  je  le  proclame  d*<! 
à  présent,  dit  galamment  Montmoreucy  P™"^'"»  "«s 

m  ,i.i   H  "  "*  '""'^  "■^'"'  «'  "e  ^otre  faveur    vous  ne 

m  abandonnerez  pas  au  besoin,  uest-il  pas  vrai  mon 
Vieux  lion?  et  vous  ne  parierez  plus  à  votre  Lie  dévree 
de  ^otre  impuissance  contre  ses  ennemis  et  les  vôtres? 

-  i.11  !  cbere  Diane,  tout  ce  que  je  suis  et  tout  ce  nue  i« 
PUIS  nest-ii  pas  à  vous?  dit  le  connétable  e  sTie  matmi^ 
parfois  de  la  perle  de  mon  Influence  iiesi-cepotat  uni 
Z^^:r^^-"^  '^^  -'-'>'-  se^vir^^r  b^e 
^^-^Boni  reprit  Diane  avec  le  plus  prometteur  de  ses  sou- 

Le  cardinal  de  Lorraine  était  toujours  près  de  Henri    fni 

sofant  SaL°"''"  "'"'''  ^^  ^'"''^  --^-'^'^  1-  le  con- 
^^e  fut  en   ce  moment   que  madame  Diane  savança  vers 

—  C  est  vrai,  dit  nonchalamment  le  roi 
--  Autre  manière  de  le  desservir  !  fit  Diane 

co;^pj^e!;qi^i^!;^rt;;4.'^a:^- r-  j^ -x^" 

Diln"   '"""'"'  '°   ""'■'"^^  P°"^  ^'^   "-e   ^u    l^i-:  ?épJrtlt 
,-,7 1^*^"  '!°°'^  '  '■'^P''"  '*  """S*  cardinal  ;  en  ce  cas    ie  dirai 

moment   encore,    pour  achever   son 'œu're  'il  1'  p^^runl 

ir  "r  r  ^rsTcair  "--*^-  "  '-'^  ""---- 

Ca7ai?'m?.L?'^'f  '■   '"'  '  ""'   "■«  donnera  des  nouvelles  de 

—  ^ous    cherchez    mal.    me^sire     rpnnt    nio„„     x. 

—  Oh  I  fit  le  cardinal, 

-  Ah  !  dit  avec  1  air  de  létonnement  Charles  de  Lorrain» 

^^re^^^.  S^lf  rn!%ir;urné"=^--  ^"^^^  ^  ^ 

-  Ruiné!  vraiment?  reprit  le  cardinal 

-  Et  SI  bien   ruiné,  continua  I  impudente  favorite    mie  fe 

toaf  ,tr'u"""f"'  "'""'"''''■  "  sa  MajestI   de  sécouï^r  ce 
loyal  serviteur  dans  sa  détresse  ocLuunr  ce 

Et  comme  le   roi.  toujours  préoccupé,  ne  répondait  pas  : 


123 


ap'^e?er'son''attenHnn^"''  '^■^'"■*^^»"t  directement  à  lui  pour 
tlJf   ^n  '^«"5'dérables    d'une   fruerre    soutenue    pour   ?é 

c^-ii?!  i^:^^ii^t,T'  -'^«^  "^^  -  ----  -0- 

^à^r^ir  ï=r^V  ^'siSt  Sé^'HX- 
^re^possible  à  Calais  m'absorbe  tout  entier,  vous  Te  savez 

:rr '^o^m^TuT  il  ^k~^  '^^  ^''^^^  «^^  -  '^^-^  "■ 

connéîab'le!  duTe'roi."'  "''"'"^  '  nous-méme  autant  qu'au 

-  Et  ce  nouvel  impôt  qu  on  vient  d'établir?  reprit  Diane 
len,r'etn"fes' trtp^'s  ^^^•^'"^''  ^^  '^^^""^  '  '^  ^^'^  "t 
au-chTde  "rlup^"'-  '^  """^"^^  ^"'  <^°"  -  --"- 

~  vL'^'f,"  '  ^^/!;^'  ^''  ^  ^^'^'='  répondit  le  cardinal. 

—  iNon.  Il  est  a  Pans,  au  Louvre,  dit  Diane 

-  Cera  ITuî" TV'''-'°"  '-^^""""^e  la  défaite,  madame? 
dencouragrL  démence"""'-    """^^^"^^   '«   ^^'■'^*-'    «l- 

£Û|^'5;:r-rnî^^^^:^— CaS^  T2 
sieur  de  Lorraine,  savez-vous  le  quatrain  que  j'ai  trouvé 
tantôt  dans  mon  livre  d'Heures?  "   que   J  ai    trouve 

LoTra'ine''"^''^'"'  répétèrent  ensemble  Diane  et  Charles  de 

—  Si  j'ai  bonne  mémoire,  dit  Henri,  le  voici  : 
«  Sire,  si  vous  laissez,  comme  Charles  désire 
•<  Comme  Diane  fait,  par  trop  vous  gouverner' 
«  Fondre,  pétrir,  mollir,  refondre  et  retourner 
«  Sire,  vous  n'êtes  plus,  vous  n'êtes  plus  que  cire,  „ 

Diane  ne  se  déconcerta  pas  le  moins  du  monde  ■ 

-  Un  jeu  de  mots  galant!   dit-elle,  qui  m'attribue  seule- 
n":n'p^o^:èd'e'^ÎÎI!L?  """'  "^^^^'^  ^'"=  d'influence^q^^ 

—  Eh  !  madame,  reprit  le  roi,  vous  ne  devriez  pas  abuser 

"t:<TrTT  ^"f^"^"*  P^'^^  'ï"^  vous  slv^lavoTr 
VoTr»  ^,■'     yf^ent.   Sire?..,  dit  Diane  de  sa  voix  douce 

iVc'nnit'^bîe'."''""''*''  ""'''  ''  '^^^  ^'  '"'  «'— '«  pour 
i,T7o^°"'  ■''"  ^®  '■°*  importuné.  Mais  maintenant  vous  me 
InquîéTuke'  ''"''•  '  "'^  "o-lo-^reux  pressentimens,  à  mes 

I    ye'iVau'cîeî-  TZ\"^'',  '^'"'''^'   "^  ^"'  ''«^   '«^«r  les 
phant  ""'^'*  ''^  '°'*   "°   regard   triom- 

-  Merci,  Votre  Majesté,  dit-elle  au  roi,  -Je  vou^  obéis  en 
me  retirant  :  mais  bannissez  le  trouble  et  la  cra  nte  sire" 
la  victoire  aime  les  généreux,  et  mes.  avis  que  vou.,  vaincrez 

--  Ah  !  j  en  accepte  l'augure,  Diane  !  reprit  Henri  Mais 
avec  quels  transports  j'en  recevrais  la  nouvelle  "Depuis 
n   eir.""'''  J'."'  ""^^  P'"='  J«  "'e^'^te  Pl"S-   -Mon  Dieu' 

d  annrenTJ""'   ''"'   ™"    "'*   *"""*  '   "•«™'r   '-^"^"n   moyen 
d  apprendre  ce  qui  se  passe  en   ce  moment  à  Calais  ■  Vous 

Ipporterariésus','   '"'  "™''"*^  "'  ^"'^'^  '   ""'  """=   -«» 

i^h''".'^^'^''  "^  ^^''^''^^  ^"'ra,  et,  s'inclinant  dans  le  même 
instant  devant  le  roi,  annonça  à  voix  haute- 

—  Un  envoyé  rie  monsieur  de  Gui.se,  arrivant  de  CaHi^ 
sollicite  la  faveur  d'être  admis  par   Sa  Maj^îé  ' 

l'o^l    hrihlnf  f  <^=>1'V^  '  répéta  le  roi  en  se  levant  debout, 

lœii    brillant,   se   contenant   à   peine 

^^--  Enfin  1  dit  le  cardinal  tout  tremblant  de  crainte  et  de 

-  Introduisez  le  messager  de  monsieur  de  Guise  Intro- 
du  sez-le  sur-le-champ,  reprit  vivement  le  roi 

II  va  sans  dire  que  toutes  les  conversations  s'étaient  tues 
que  toutes  les  poitrines  palpitaient,  que  tous  les  regards 
se  tournaient   vers  la  porte.  regarns 

Gabriel  entra  au  mileu  d  un  silence  de  statues. 


LXVI 
LE    VICOMTE     DE     MONTOOMMERT 


r,„^'?!      ,  '""'''  """"""  '"rs  de  son  retour  d'Italie    de 

quatre  de  ses  gens.  Ambroslo,  Lactance,  Yvonnet  et  ph'e 
trousse,  lesquels  portaient  les  drapeaux  anglais  mais  Vm 
S'arrêtèrent  en  dehors  sur  le  seuil  de  la  porte  ' 

Le  jeune  homme  tenait  lui-même,  de  ses  deux  mains   sur 
un  coussin  de  velours,  deux  lettres  et  les  ciels  deTa  vlTle 


1-24 


ALEXANDin;  DUMAS  ILLUSTRE 


A  cette  \'ue,  le  visage  de  Henri  II  exprima  un  singulier 
mélange  de  joie  et  de  terreur. 

Il  croyait  comprendre  Iheureux  message,  mais  le  sévère 
messager  l'inquiétait. 

—  Le  vicomte  d'Exmês  !  murmurait-il  en  voyant  Gabriel 
s'approcher  de  lui  à  pas  lents. 

Et  madame  de  Poitiers  et  le  connétable,  échangeant  entre 
eux  un   regard  d'alarme,  balbutiaient  aussi  â  voix  basse; 

—  Le  vicomte  d  Exmès  ! 

Cependant  Gabriel,  solennel  et  grave,  vint  mettre  un  genou 
en  terre  devant  le  roi,  et,  d  une  voix  ferme  : 

—  Sire,  lui  dit-il,  voici  les  clefs  de  la  ville  de  Calais 
qu'après  sept  Jours  de  siège  et  trois  assauts  acharnés,, les 
Anglais  ont  remises  à  monsieur  le  duc  de  Guise,  et  que 
monsieur  le  duc  de  Guise  s'empresse  de  faire  remettre  â 
Votre  .Majesté. 

—  Calais  est  à  nous?  demanda  encore  le  roi,  quoiqu'il  eût 
parfaitement  entendu. 

—  Calais   est    à   vous.   Sire,    répéta   Gabriel. 

—  Vive  le  roi  !  crièrent  d'une  seule  voix  tous  les  assis- 
tants, à  l'exception  peut-être  du  connétable  de  Montmo- 
rency. 

Henri  II,  qui  ne  pensait  plus  qu'à  ses  craintes  dissipées  et 
à  ce  triomplie  éclatant  de  ses  armes,  salua  d'un  visage  ra- 
dieux  rassemblée  émue. 

—  Merci,  messieurs,  merci  !  dit-il  ;  j'accepte,  au  nom  de 
la  France,  ces  acclamations,  mais  elles  ne  doivent  point 
s'adresser  à  moi  seul  :  il  est  juste  que  la  meilleure  part  en 
revienne  au  vaillant  chef  de  l'entreprise,  à  mon  noble  cou- 
sin monsieur  de  Guise. 

Des  murmures  d'approbation  coururent  dans  l'assistance. 
Mais  le  temps  n  était  pas  venu  où  l'on  osât  crier  devant  le 
roi  :  Vive  le  duc  de  Guise  ! 

—  Et,  en  l'absence  de  notre  cher  cousin,  continua  Henri, 
nous  sommes  heureux  de  pouvoir,  du  moins,  adresser  nos 
remerciemens  et  nos  félicitations  à  vous  qui  le  représentez 
ici,  monsieur  le  cardinal  de  Lorraine,  et  à  vous  qu'il  a  chargé 
de  cette  glorieuse  commission,  monsieur  le  vicomte  d'Exmès. 

—  Sire,  dit  respectueusement  mais  hardiment  Gabriel  en 
s'inclinant  devant  le  roi.  Sire,  excusez-moi.  je  ne  m'appelle 
plus  le  vicomte  d  Exmès,  maintenant. 

—  Comment?...  reprit  Henri  11  en  fronçant  le  sourcil. 

—  Sire,  continua  Gabriel,  depuis  le  jour  de  la  prise  de 
Calais,  j'ai  cru  pouvoir  me  nommer  de  mon  vrai  nom,  de 
mon  \'rai  titre,  le  vicomte  de  Montgommery. 

A  ce  nom  qui,  depuis  tant  d'années,  n  avait  pas  été  pro- 
noncé tout  haut  à  la  cour,  il  y  eiit.  dans  la  foule,  comme 
une  explosion  de  surprise.  Ce  jeune  homme  s  intitulait  le 
vicomte  de  Montgommery  :  donc,  le  comte  de  Montgommery, 
son  père  sans  doute,  était  vivant  encore  !  Après  cette  longue 
disparition,  que  signifiait  le  retour  de  ce  vieux  nom  si 
fameux  jadis? 

Le  roi  n'entendait  pas  ces  commentaires,  pour  ainsi  dire 
muets,  mais  il  les  devinait  sans  peine  ;  Il  était  devenu  plus 
blanc  qtie  sa  fraise  italienne,  et  ses  lèvres  tremblaient  d'im- 
patience et  de  colère. 

Madame  de  Poitiers  avait  frémi  aussi,  et,  dans  son  coin, 
le  connétable  était  sorti  de  son  immobilité  morne,  et  son 
vague  regard  s'était  artumé. 

—  Qu'est-ce  à  dire,  monsieur?  reprit  le  roi  d'une  voix 
qu'il  modérait  difficiloment.  Quel  est  ce  nom  que  vous 
osez  prendre?  et  d'où  vous  vient  tant  de  témérité? 

—  Ce  nom  est  le  mien.  Sire,  dit  avec  calme  Gabriel,  et 
ce  que  Votre  Majesté  croit  de  la  témérité  n'est  que  de  la 
confiance. 

11  était  évident  que  Gabriel  avait  voulu,  par  un  coup 
d'audace,  engager  irrévocablement  la  partie,  risquer  le 
tout  pour  le  tout,  et  fermer  au  roi  comme  A  lui-même 
toute  hésitation  et  tout  retour. 

Henri  le  comprit  bien  ainsi,  mais  il  craignit  son  propre 
courroux,  et.  pour  ajourner  du  moins  l'éclat  qu'il  redou- 
tait,  il  reprit  : 

—  Votre  affaire  personnelle  pourra  venir  plus  tard,  mon- 
sieur ;  mais  en  ce  moment,  ne  l'oubliez  pas,  vous  êtes  l'en- 
voyé de  monsieur  de  Guise,  et  vous  n'avez  pas  achevé  de 
remplir  votre  message,  ce  me  semble. 

—  C'est  juste,  dit  Gabriel  avec  un  profond  salut.  Il  me 
reste  à  présenter  à  Votre  Majesté  les  drapeaux  conquis  sur 
les  Anglais.  Les  voici.  De  plus,  monsieur  le  duc  de  Guise 
a  écrit  lui-même  cette  lettre  au  roi. 

Il  offrit  sur  le  coussin  la  lettre  du  Balafré.  Le  roi  la  prit, 
rompit  le  cachet,  déchira  l'enveloppe,  et,  tendant  la  lettre 
avec  vivacité  au  cardinal  de  Lorraine  ; 

—  A  vous,  monsieur  le  cardinal,  lui  dit-il.  la  joie  de  lire 
tout  haut  cette  lettre  de  votre  frère.  Elle  n'est  pas  adressée 
au  roi,  mais  à  la  France. 

—  Quoi!    sire!    dit    le    cardinal,    Votre    Majesté    veut?... 

—  Je  désire,  monsieur  le  cardinal,  que  vous  acceptiez  cet 
honneur  qui  vous  est  dû. 

Charles  de  Lorraine  s  inclina,  prit  avec  respect  des  mains 


du  roi  la  lettre  qu'il  déplia,  et  lut  ce  qui  suit  au  milieu 
du  plus  profond   silence  : 

«  Sire, 

«  Calais  est  en  notre  pouvoir  ;  nous  avons  repris  en  une 
semaine  au.x  Anglais  ce  qui  leur  avait  coûté,  il  y  a  deux 
siècles,  un  an  de  siège. 

n  Guines  et  Ham.  les  deux  derniers  points  qu'ils  possè- 
dent encore  en  France,  ne  peuvent  maintenant  tenir  tien 
longtemps;  j'ose  promettre  à  Votre  Majesté  qu'avant  quinze 
jours  nos  ennemis  héréditaires  seront  définitivement  expul- 
sés de  tout  le  royaume. 

•>  J'ai  cru  devoir  être  généreux  pour  les  vaincus.  Ils 
nous  ont  consigné  leur  artillerie  et  leurs  munitions  ;  mais 
la  capitulation  que  j'ai  consentie  donne  aux  habitans  de 
Calais  qui  le  souhaiteraient  le  droit  de  se  retirer  avec  leurs 
biens  en  Angleterre.  Il  eût  peut-être  été  dangereux  aussi  de 
laisser,  dans  une  ville  si  nouvellement  occupée,  cet  actif 
ferment  de  révolte. 

«  Le  nombre  de  nos  morts  et  de  nos  blessés  est  peu  con- 
sidérable, grâce  à  la  rapidité  avec  laquelle  la  place  a  été 
emportée 

«  Le  temps  et  le  loisir  ma  manquent.  Sire,  pour  donner 
aujourd'hui  ù  Votre  Majesté  de  plus  amples  détails.  Blessé 
moi-même  grièvement...  » 

.\  cet  endroit,  le  cardinal  pâlit  et  s'arrêta. 

—  Quoi,  notre  cousin  est  blessé  !  s'écria  le  roi  feignant 
la  sollicitude. 

—  Que  Votre  Majesté  et  Son  Eminence  se  rassurent,  dit 
Gabriel.  Cette  blessure  de  monsieur  le  duc  de  Gui.se  n'aura 
pas  de  suites,  grâce  à  Dieu  !  Il  ne  doit  lui  en  rester,  à 
l'heure  qu  11  est,  qu  une  noble  cicatrice  au  visage  et  le 
glorieux  surnom  de  Balafré. 

Le  cardinal,  en  lisant  quelques  lignes  d'avance,  avait  pu 
se  convaincre  par  lui-même  que  Gabriel  disait  vrai,  et  tran- 
quillisé il  reprit  la  lecture  en  ces  termes  : 

■1  Blessé  moi-même  grièvement,  le  jour  même  de  notre 
entrée  dans  Calais,  j'ai  été  sauvé  par  le  prompt  secours  et 
l'admirable  génie  d'un  jeune  chirurgien,  maître  .\mbrolse 
Paré  ;  mais  je  suis  faible  encore,  et  privé,  par  conséquent 
de  la  joie   de  m'entretenir  longuement  avec  Votre  Majesté. 

«  Elle  pourra  apprendre  les  autres  détails  de  celui  qui 
va  lui  porter,  avec  cette  lettre.  les  clefs  de  la  ville  et  les 
drapeaux  anglais,  et  duquel  il  faut  pourtant  qu'avant  de 
finir  je  parle  à  Votre  Majesté. 

«  Car  ce  n  est  pas  à  moi.  Sire,  que  revient  tout  l'hon- 
neur de  cette  étonnante  prise  de  Calais.  J'ai  tâché  d'y  con- 
tribuer de  toutes  mes  forces  avec  nos  vaillantes  troupes  ; 
mais  on  en  doit  l'idée  première,  les  moyens  d'exécution  et 
la  réussite  même  au  porteur  de  cette  lettre,  à  monsieur 
le  vicomte  d'Exmès...  » 

—  Il  parait,  monsieur,  interrompit  le  roi  en  s'adressant 
à  Gabriel,  il  parait  que  notre  cousin  ne  vous  connaissait 
pas  encore  sous  votre  nouveau  nom. 

—  Sire,  dit  Gabriel,  je  n'aurais  osé  le  prendre  pour  la 
première  fols  qu'en  présence  même  de  Votre  Majesté. 

Le  cardinal  continua  sur  un  signe  du  roi  : 

«  J'avouerai,  en  effet,  que  je  ne  pensais  pas  même  à  ce 
coup  hardi,  quand  monsieur  d'Exmès  est  venu  me  trouver 
au  Louvre,  m'a  exposé  le  sublime  dessein,  a  levé  mes  dou- 
tes et  dissipé  mes  hésitations,  et  enlin  a  déterminé  ce  fait 
d'armes  iiioui  qui  suffirait.  Sire,  à  la  gloire  d'un  règne.  • 

■■  Mais  ce  n'est  pas  tout  :  on  ne  pouvait  risquer  légère- 
ment une  expédition  si  grave  ;  il  fallait  que  le  conseil  de 
l'expérience  donnât  raison  au  rêve  du  courage.  Monsieur 
d'Exmès  fournit  â  monsieur  le  maréchal  Strozzi  les  moyens 
de  s'Introduire  dans  Calais  sous  un  déguisement,  et  de  vé- 
rifier les  chances  de  1  attaque  et  de  la  défense.  De  plus.  11 
nous  donna  un  plan  exact  et  détaillé  des  remparts  et  des 
postes  fortifiés,  de  sorte  que  nous  nous  avançâmes  vers 
Calais  comme  si  ses  murailles  eussent  été  en  verre 

"  Sous  les  murs  de  la  ville  et  dans  les  assauts,  au  fort 
de  Nieullay.  au  Vieux-Château,  ijarlout,  le  vicomte  d'Ex- 
mès, à  la  tète  d  une  petite  troupe  levée  à  ses  frais,  fit  en- 
core des  prodiges  de  valeur.  Mais  là,  il  fut  seulement  égal 
à  nombre  de  nos  Intrépides  capitaines,  qu'il  est.  je  crois, 
impossible  de  surpasser.  Je  m'appesantirai  donc  peu  sur 
les  marques  de  courage  qu'il  donna  en  toute  occasion,  pour 
ne  m'attacher  qu'aux  actions  qui  lui  sont  particulières  et 
personnelles. 

«  Ainsi,  la  prise  du  fort  de  Risbank,  cette  entrée  de  Ca- 
lais, libre  du  côté  de  la  mer,  allait  ouvrir  passage  â  de 
formidables  secours  venus  d'Angleterrre.  Dès  lors  nous 
étions  écrasés,  perdus.  Notre  gigantesque  entreprise  échouait 
au  milieu  des  risées  de  l'Europe.  Cependant,  par  quels 
moyens,  sans  vaisseaux,  s'emparer  d'une  tour  que  défen- 
dait l'Océan?  Eh  bien!  le  vicomte  d'Exmès  a  fait  ce  mi-« 
racle.  La  nuit,  sur  une  barque,  seul  avec  ses  volontaires,^ 
â   l'aide   des   intelligences    qu'il    s'était    ménagées   dans   la 


LES  DEUX  DIAi\E 


1-25 


place,  il  a  pu.  par  une  téméraire  navigation,  par  une 
effrayante  escalade,  planter  le  drapeau  français  sur  cet 
imprenable  fort.  » 

Ici.  malgré  la  pré.^ence  du  roi.  un  murmure  dadmira- 
tion  (lue  rien  ne  put  comprimer  interrompit  un  moment  la 
lecture,  et  séctiappa  de  cette  foule  illustre  et  vaillante 
comme  l'irrésistible  accent  de  tous  les  cœurs 

Latlitude  de  Gabriel,  debout.  les  .veux  baissés  calme 
digne  et  modeste,  à  deux  pas  du  roi.  ajoutait  à  l'impres- 
sion causée  par  h;  récit  du  chevaleresque  exploit,  et  char- 
mait a  la  fois  les  jeunes  femmes  et  les  vieux  soldats 

Le  roi  lui-même  fut  ému  et  fixa  un  regard  déjà  adouci 
sur  le  jeune  héros  de  1  aventure  épique 

Il  n'y  avait  que  madame  de  Poitiers  qui  mordait  sa  lèvre 
sÔuîcIrépals.""""""''  "'  -^"'""»°''«"«'  lui  fronçait  son 
tre^de^^Wrèr*"'"^^  ""®  ''°"'""'  '"'^""P''»"-  '•«P'-it  la  let- 

-  Le  fort  de  Risbank  gagné,  la  ville  était  à  nous  Les 
vaisseau.x  anglais  n'osèrent  pas  même  tenter  une  attaque 
inutile.  Trois  jours  après,   nous  entrions  triompbans  dans 

litf^u  vfc'o^f '„';''"'*  ""'■  ""^  "^"'-«"'^  diversion  des  â 
i^t-^  H    '°°"^  ^  ^'^'"*'  '^^"'  '=1  P'-'"-'e.  et  par  une  énergique 
sortie  du   vicomte  dExmès  lui-même, 

«  C'est  dans  cette  dernière  lutte,  Sire,  que  jai  reçu  cette 
terrible  blessure  qui  a  failli  me  coûter  la  4  e  ,  s'U  m  est 
permis  de  rappeler  un  service  personnel  après  tant  de  ser 
vices  publics,  j'ajouterai  que  ce  fut  encore  monsieur  d'Ex- 
mes  quj^  par  la  force  presque,  amena  à  mon  lU  de  mort 
maitie  Paré,  le  chirurgien  qui  m'a  sauvé.  ,. 

-Ohi  monsieur,  a  mon  tour,  merci!  dit  en  slnterrom 
pant  Charles  de  Lorraine  d'une  voix  émue  ■"^«'"om- 

Puis  ayec  un  accent  plus  chaleureux,  il  reprit  comme 
SI  c'eat  été  son  frère  même  qui  eût  parlé. 

«  Sire,  on  n'attribue  d'ordinaire  1  honneur  des  grands 
succès  pareils  â  celui-ci  qu'au  chef  sous  lequel  ils  ont  été 
remportés.  Monsieur  d'Exmès,  le  premier,  aus^  modes  e 
que  grand  laisserait  volontiers  son  nom  sefïacèr  deva'? 
L^.'\",;-^1f"°'"''  "  "'^  ^^">"é  juste  d'apprendre  à 
\ore  Majesté  que  le   jeune  homme  qui   lui   remettra  cette 

que'  UnsTuf  cLI  ''  ''^f  ''  ^"=  "'  notre'fnt'rVril' 
ec,  que,  sans  lui.   Calais,   a  l'heure  où  j'écris  ceci  dans  r-. 

dem-,nf/'î   '""'T  ^    'Angleterre.    Monsieur    dExmès    m  a 
^n?n  H^''^''^  '*  déclarer,  si  je  voulais,   qu'au  rof  m"is 

ha^fp  ,1  '  ""■'  ""^  '°'-  ''■«'  ''  <!"«  i«  fais  ici  dui^'e"o^x 
haute  avec  reconnaissance  et  joie 

..-Mon    devoir    était    de    donner   à    monsieur    d'Exmès    ce 
glorieux  certificat.   Le  reste  est  votre   droit.   Sire    Ù"  droit 
que  J'envie,   mais  que  je  ne  peux   ni  ne  veux  usurper 
,r„n/"*,?'  'f  '"'"'""■  ^^  P^é^^n^  lui  puissent  payercelu 
royaLe^a^uT"'"   "^""""'^^     ^*    "«=   '^^^^^  "- 

•.  Il  parait  cependant,  monsieur  d'Exmès  me  l'a  dit  n»» 
^olre  Majesté  a  dans  la  main  un  prix  dii^ne  de  sa  con 
quête.  Je  le  crois.  Sire.  Mais  il  n'y  T  en  e  °e"  qu  un  roi  et" 

Pcnse"rTpeu'"pts™""^   'T^'    ''''''''  Qui   Pu?ssë"récÔm! 
l,.  L^     ^        •'  ^"^  '^^'™'''  "^  '•«yal  exploit. 

v.e  erun'hfurr^'  r'I^^e.'"^'  "'"'''  ™"=  "'""''  "^  '-^- 
■  Et  suis,  de  Votre  Majesté 
•  Le  très  humble  et   très  obéissant  serviteur  et   sujet. 

«  FRANÇOIS    DE    LORHAINE. 

«  A  Calais,  ce  8  janvier  1558.  » 

..*^'^?.^f   '^"''.'■'''^  •**  Lorraine  eut   achevé  ainsi   sa   lecture 

^■t  femis  sa   lettre  aux  mains  du  roi.  le  mouvement  dtr, 

probation  qui  était  la  féllcitation  contenue  de  °ot^ te  cetfo 

our  se  manifesta  de  nouveau,  et,  de  nouve.au    fit    ressaie 

anquiTir  sî  Tri'''-  ^'°'^"'°^"'  é"^"  =o"s  son  apparen  e 
'r.inquille.    Si    le   respect    n'eût   imposé   silence   à   l'enthmi 

avre^iir,  T""""'"'""'"'  ^"^'^'«"'    sans  nul  doute  fê"é 
a\ec  éclat  le  Jeune  vainqueur 

t!'Vu\y!?,\''-  '"^'l-x^'l^e-nent  cet  élan  général,  qu'il  par- 
;  r^hri  .''"'''  ""^  P^"'  ^'  "  "«  put  sempêcier  de  dli^ 

~  C'est  bien,  monsieur!  c'est  beau  ce  que  vous  avp?  fait  i 
•WnCdr^irmesT^ir"^'^"^   '"^    Guîse  "^^^,0?," 

unrro^^peirdfgt  T^i^^s^T^r  --''- 
et-vo^;\î^S"sa^^';r^eii:  """  '■"'""°""''  ""•"-  -"■« 

prendre  f"""    ""   "'°"'«'"«°'   "e   Henri,    il    se   h.Ma    de   re- 

temfnéi''  si""""  '  "*  """°"  "'"''  ""'  ^"'"'^  '«"^  à  fait 

—  Qu'y  a-t-11   encore  7   dit  le  roi 
Je^é.*^"'^'  ""*  '*""■*  "*  "«lame  de  Castro  pour  VoIre  Ma- 


-  De  madame  de  Castro?  répéta  vivement  Henri 

D  un  mouvement  prompt  et  irréfléchi,  il  se  leva  de  son 
fauteuil,  descendit  les  deux  marches  de  l'estrade  rovalè 
pour  prendre  lui-même  la  lettre  de  Diane,   et!  M^ssaria 

-  C'est  vrai,  monsieur,  dit-il  à  Gabriel,  vous  ne  rende/ 
pas  setilement  sa  filic  au  roi,  vous  rende^  auss"  s"  flUe  a,i 
'eTte  le't.'re""'™''  '"^"^  "'"^^  ""'^''^  vous  !,..-M:is';o'yons 

Et,  comme  la  cour,  toujours  immobile  et  muette  atten 
dait  avec  l'espect  les  ordres  du  roi.  Henri,  gêne  lui-même 
par  ce  silence  observateur,  reprit  à  voix  haute 
v.Xo  "'^,  •'*,"''  contraigne  pas.  messieurs,  l'expression  de 
^o(re  joie  Je  n'ai  plus  rien  à  vous  apprendre  le  reste  es? 
affaire  entre  moi  et  l'envoyé  de  notre  cousin  de  Guise   Vous 

en  félict"r'  r''  '^T''"'"'  "'^"^^"^«  nouvelle  et  !'t  vou 
en  feUdter.  et  vous  êtes  libres  de  le  faire,  messieurs 

La  permission  royale  fut  vite  acceptée,  les  'rÔl  n';  c.u 
seurs  se  reformèrent,  et  bientôt  Ion  reu  endit  pi  ,s  que  ce 
chuchotement  indistinct  et  confus  qui  résite  dans  les 
foules  du  bruit  de  cent  conversations  éparjes  ^'' 

se^:t'?^i^^e";^îTc^,^:l-""^'^'^'^  ---*-'  — 

craint"   "erDla'^ë  ^v'"'°'  "'  ^''*-^'™t  communlaué  leur 
rarjch/e'  d^'s^ ^0'^  am^anT""^^"^"'    '"^^"=^'^^^'    ^'''^^^ 

e.iSî:f,xr::^fS?:  ■"  ^'^"^^^  ^"^'^"-  "  ^•^"  -' 

atrendH*''    °'""''-    P^""«    ''''''    ^'^"^  '   •    n:urmurait-il 
r?I',  ■"/'   ^^'*   ™°"   devoir.    Sire,   dit   Gabriel 


LXVll 

JOIE  ET  ANGOISSE 


J'onsicur   le    vicomte    de    Montcjommevij  I   A   ce  nom   oui 

prononcé  par  le  roi,   contenait   déjà  plus  qu'une  promesse' 

Gabriel  tressaillit  de   bonheur.  piomesse, 
Henri   allait   évidemment   pardonner  1 

fipT-^^  ''""'^  ""'  ^^""'"  ""  à  voix  basse  madame  de  Poi 
tiers  au  connétable  qui  s'était  rapproche  d'elle 

cy^sanfsf  dlconc^rteV""'  ^^^^"  ""^"^'^^  "'=  '^^^"n'-moren. 
.„7  f 'k*^',  'Î.'^'''"  «^«Penlant  au  roi  Gabriel,  plus  ému  selon 
son  habitude  par  l'espoir  que  par  la  crante  Sir?  ien°t" 
ras  besoin  de  répéter  à  Votre  Majeslé  quel  e  grâce  i  0  e 
attendre  de  sa  bonté,  de  sa  clémence,  un  peu  de  sa  Justice 
fait'  Ce  o,^:  >T''  ^T'  '''^'  "'  '"<'^'  respère  ^lavoir 
le  faire"  'I  t'piif'"^"^?"'  ^^''^  "'^^'^^'^  daignera-t-elle 
la  tenir?:;  ^''  Promesse,   ou   veut-elle   bien 

~  Oui,  monsieur,  je  la  tiendrai,  sous  les  conditions  de 
silence   convenues,    répondit    Henri    sans   hésiter 

-  Ces  conditions.  Sire,  j'engage  Oe  nouveau'  mon  hon- 
neur qu  eues  seront  e.^actement  et  ri.rureusement  rem- 
plies,  dit  le  vicomte  d'Exmès. 

-  Approchez-vous  donc,   monsieur,  dit  le  roi 
Gabriel    s'approcha,    en    effet.    Le    cardinal    de    lorraine 

s  écarta  discrètement.  Mais  madame  t'e  Poitiers   assise  aussi 
out  près  de  Henri,   ne  bougea  pas.   et   put  sans  cîôute  en 

iTs^urGriei'^""'  ' '""  ^"■"  '^^'■^^^'  '^  -"^  P--  P-'ë" 

Cette  sorte  de  surveillance  ne  fit  pourtant  pas  fiéchir  il 
fout^en  convenir,   la  volonti  du  roi,   qui   reprit  avec  fer- 

-  Monsieur  le  viconte  de  Montgommery,  vous  êtes  un 
vaillant  que  j'estime  et  que  j'honore.  Qi-ond  vous  aurez  ce 
que  vous  demandez,  et  ce  que  vous  avez  si  bien  conquis 
nous  ne  serons  pas,  certes,  encore  .juitte  envers  vous  Mais 
prenez  toujours  cet  arntau.  Demain  matin,  à  huit  heures 
présentez-le  au  gouverneur  du  Ch.atelet  :  il  sera  prévenii 
d'Ici  là  et  vous  rendra  sur-le-champ  l'objet  de  votre  sainte 
et  sublime  ambition. 

Gabriel,   qui   de  joie   sentit   se   'lércber  sous   lui   ses   ge- 
noux, ne  se  retint  pas  et  se  laissa  tomber  aux  pieds  du  roi. 
—  Ah  ;   sire,  lui  dit-il,  la  poitrine  Inondée  de  bonheur  et 


126 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


les  yeux  muuilles  de  douces  larmes,  sLi-e,  toute  la  volouté. 
toute  l'énergie  dont  je  crois  avoir  donné  des  prouves  sont, 
pour  le  reste  de  ma  vie.  au  service  de  mou  dévouement  à 
Votre  Majesté,  connue  elles  eussent  <ié,  je  1  avoue,  au  ser- 
vice de  ma  liaine,  si  vous  aviez  dit .  Non  l 

—  En  vérité?   fit  le  loi  en  souriaai  avec  bonté. 

—  Oui,  sire,  je  le  confesse,  et  vous  devez  me  compren- 
dre puisque  vous  avez  pardonné;  oui,  j'eusse  poursuivi,  je 
crois.  Votre  Majesté  jusque  daus  ses  enlans,  comme  je  vous 
défendrai  et  vous  aimerai  encore  eu  eux,  sire.  Devant  Dieu, 
qui  punit  tôt  ou  tard  les  parjures,  je  garderai  mon  ser- 
meut  de  fidélité,  comme  j'eusse  tenu  mon  serment  de  ven- 
geance I 

—  Allons  !  relevez-vous,  monsieur,  dli.  le  roi  en  souriant 
toujours.  Calmez-vous  aussi,  et,  pour  vous  remettre,  ra- 
contez-nous uu  peu  en  détail  cette  prise  inespérée  de  Ca- 
lais, dont  Je  ue  me  lasserai  jamais,  j'imagine,  de  parler  et 
d'entendre  parler. 

Henri  11  garda  ainsi  plus  d'une  lieure  auprès  de  lui  Ga- 
briel, l'interrogeant  et  1  écoutant,  et  lui  faisant  répéter  cent 
fols  sans  se  lasser  les  mêmes  détails. 

Puis,  il  dut  le  céder  aux  dames  avides  de  questionner  à 
leur  tour  le  jeune  hér-js. 

Et  d'abord,  le  cardinal  de  Lorraine,  assez  mal  renseigné 
sur  les  antécédens  de  Gabriel,  et  ^ui  ne  voyait  en  lui  que 
l'ami  et  le  protégé  de  .son  frère,  voulut  absolument  le  pré- 
senter lui-même  à  la  leine. 

Catherine  de  Médicis,  en  présence  de  toute  la  cour,  fut 
bien  obligée  dé  féliciter  celui  qui  .enalt  de  gagner  au  roi 
une  si  belle  victoire.  Mais  elle  le  fit  avec  une  froideur  et 
une  liauteur  marquée,  et  le  sévère  et  dédaigneux  regard 
de  son  œil  gris  démentait  à  mesure  le.s  paroles  que  sa  bou- 
cbe  devait  i)rononcer  coutre  le  gré  de  son   cœur. 

Gabriel,  tout  en  adressant  à  Catherine  de  respectueux 
remerciemens,  se  sentait  1  âme  en  quelque  sorte  glacée  par 
ces  complimens  menteurs  de  la  reine,  sous  lesquels,  en  se 
rappelant  le  passé,  il  lui  semblait  deviner  une  ironie  se- 
crète et  comme  une  mti.ace  cachée. 

Lorsqu  après  avoir  salué  Catherine  de  Médicis,  il  se  re- 
tourna pour  se  retirer,  il  crut  avoir  trouvé  la  cause  du  dou- 
loureux pressentiment   qu'il   avait  éprouvé. 

En  effet,  ses  regards  étant  tombés  du  côté  du  roi,  il  vit 
Bvec  épouvante  que  Diane  de  Poitiers  s'était  rapprochée  de 
lui  et  lui  parlait  bas  avec  son  méchant  et  saidonique  sou- 
rire. Plus  Henri  11  paraissait  se  défendre,  plus  elle  avait 
l'air  d'insister. 

Elle  appela  ensuite  le  connétable,  qui  parla  aussi  pendant 
longtemps  au  roi  avec  vivacité. 

Gabriel  voyait  tout  cela  de  loin.  Il  ne  perdait  pas  un 
seul  des  mouvemens  de  ses  ennemis,  et  il  souffrait  le  mar- 
tyre. < 

Mais,  dans  le  moment  même  où  sou  cœur  était  ainsi  dé- 
chiré, le  jeune  homme  fut  galment  abordé  et  Interrogé  par 
la  jeune  reine-Jauphine.  Marie  Stuart,  qui  l'accabla  à  la 
fcis  de  complimens  et  de  questions. 

Gabriel,  malgi'é  son  Inquiétude,  y  répondit  de  son  mieux. 

—  C'est  magnifique  i  lui  disait  Marie  enthousiasmée, 
n'est-il  pas  vrai,  mon  gentil  dauphin?  ajouta-l-elle  en  s'a- 
dressant  à  François,  son  jeune  mari,  qui  joignit  ses  éloges 
a  ceux  de  sa  femme. 

—  Pour  mériter  de  si  bonnes  paroles,  que  ne  ferait-on 
tas?  disait  Gabriel  dout  les  yeux  distraits  ne  quittaient  pas 
le  groupe  du  roi.  de  Diane  et  du  connétable 

—  Quaud  je  me  sentais  portée  vers  vous  par  je  ne  sais 
quelle  sympathie,  continua  Marie  Staart  avec  sa  grâce  ac- 
coutumée, mon  cœur  m  avertissait  sons  doute  que  vous 
fourniriez  ce  merveilleux  exploit  à  la  gloire  de  mon  cher 
oncle  de  Guise.  Ah  !  tenez,  je  voudrais  avoir,  comme  le 
roi,  le  pouvoir  de  vous  récompenser  à  mon  tour.  Mais  une 
femme,  hélas  !  n'a  pas  de  titres  ni  d'honneurs  à  sa  dispo- 
sition. 

—  Oh  !  vraiment,  j'ai  tout  ce  que  je  pouvais  soubaiter 
au  monde  !  dit  Gabriel  Le  roi  ne  répcnd  plus,  il  écoute 
seulement  l  pensaltll  en   lui-même. 

—  C'est  égal  I  reprit  Marie  Stuart.  si  j'avais  le  pouvoir. 
Je  vous  créerais,  je  crois,  des  souhaits  pour  pouvoir  les  ac- 
complir. Mais,  pour  1^  moment,  tout  ce  que  J'ai,  tenez. 
c'est  ce  bouquet  de  violettes  que  le  jardinier  des  Tournclles 
m'a  envoyé  tantôt  comme  assez  rare  après  ces  dernières 
gelées.  Eh  bien  I  monsHur  d'Exmès,  avec  la  permission  de 
monseigneur  le  dauphin.  Je  vous  les  donne  ces  fleurs, 
comme  un  souvenir  de  ce  jour.  Les  acceptez-vous? 

—  Oh!  madame!...  s  écria  Gabriel  en  baisant  respectueu- 
sement la  main  qui  '.es  lui  offrait. 

—  Les  fleurs,  reprit  Marie  Stuart  sorgeuse,  sont  en  même 
temps  un  parfum  pour  la  joie  et  une  consolation  pour 
la  tristesse.  Je  pourrai  quelque  jour  (?tre  bien  malheureuse  ! 
Je  ne  le  serai  jamais  tout  à  fait  tant  qu'on  me  laissera  des 
fleurs  11  est  bien  entendu  qu'à  vous,  monsieur  d'Exmès,  à 
vous  heureux  et  triomphant.  Je  n'offre  celles-ci  que  comme 
parfum. 


—  Qui  sait?  dit  Gabriel  en  secouant  la  tête  avec  mélan- 
colie, qui  sait  si  le  triomphant  et  1  bjureux  n  en  a  pas  plu- 
tôl   besoin   comme   consolation. 

Ses  regards,  tandis  qu'il  parlait  ainsi,  étaient  toujotirs 
fixés  sur  le  roi,  gui,  pour  le  coup,  semblait  réfléchir  et 
baisser  la  tète  devaat  les  représentations  de  plus  en  plus 
vives  de  madame  de  Poitiers  et  du  conn<  table. 

Gabriel  tremblait  en  pensant  qu  assurément  la  favorite 
avait  entendu  la  promesse  du  roi,  et  qu'il  devait  être  ques- 
tion entre  eux  de  son  père  et  de  lui. 

La  jeune  reine-dauphine  s'était  éloignée  en  se  moquant 
doucement  des  préoccupptions  de  Gabriel. 

L'amiral  de  Coligny  l'aborda  en  ce  moment,  et,  à  son 
tour,  lui  adressa  ses  félicitations  cordiales  sur  la  brillante 
façon  dont  il  avait  soutenu  et  dépassé  à  Calais  sa  réputation 
ae  Saint-Quentin. 

On  n'avait  jamais  trouvé  le  pauvre  jeune  homme  plus 
favorisé  du  sort  et  plus  digne  d'envie  que  depuis  qu'il  en- 
durait des  angoisses  jusque-là  inconnues. 

—  Vous  valez  autant,  lui  disait  l'amiial.  pour  gagner  les 
victoires  que  pour  atténuer  les  défiites.  Je  suis  tout  fier 
d'avoir  pressenti  votre  haut  mérite,  et  je  n'ai  qu'un  re- 
gret, c'est  de  n'avoir  pas  participé  avec  vous  à  ce  beau 
fait  d  armes,  si  Ueure:ix  pour  vous  <t  si  glorieux  pour  la 
Fiance. 

—  L'occasion  s'en  retrouvera,  monsieur  l'amiral,  dit  Ga- 
briel. 

—  J'en  doute  un  peu,  reprit  Coligny  avec  quelque  tris- 
tesse Dieu  veuille  seulement  que.  si  nous  nous  rencon- 
trons encore  sur  un  champ  de  batail'e.  ce  ne  soit  pas  dans 
deux  camps  oiiposés. 

—  Le  ciel  m'en  préserve,  en  effet  !  dit  vivement  Gabriel. 
Mais,  qu'entendez-vous  par  ces  paroles,  monsieur  l'amiral. 

—  On  a  brûlés  vifs  le  mois  derniers  quatre  religlonnairei, 
dit  Coligny.  Les  réformés,  qui  chaque  Jour  croissent  en 
nombre  et  en  puissance,  finiront  par  se  lasser  de  ces  odieu- 
ses et  iniques  persécutions.  Ce  jour-là,  des  deux  partis  qui 
divisent  la  France,  il  pcurra,  je  le  cialns,  se  former  deux 
armées- 

—  Eh   bien?   deiiiaada   Gabriel. 

—  Eh  bien  !  monsieur  d'Exmès,  toalgré  la  promenade 
que  nous  avons  faite  ensemble  rue  Saint-Jacques,  vous 
avez  gardé  votre  liberté  et  ne  vous  étos  engagé  qu'à  la  dis- 
crétion. Or.  vous  me  paraissez  trop  bien  et  trop  Justement 
en  faveur  pour  n'être  pas  de  l'armée  du  roi  contre  l'hérésie, 
tomme  on  1  appelle. 

—  Je  crois  que  vous  vous  trompez,  monsieur  l'amiral, 
dit  Gabriel  dont  les  yeux  ne  se  détournaient  pas  du  rul, 
j'ai  lieu  de  penser,  au  contraire,  que  j'aurai  bientôt  le  droit 
de  marcher  avec  les  opprimés  contre  les  oppresseurs. 

—  Quoi!  qu'est-ce  à  dire?  demanda  l'amiral.  Vous  pâ- 
IL^sez.  Gabriel,  votre  voix  s'altère:   qu'avez-vous  donc? 

—  Rien  !  rien  !  monsieur  l'amiral.  Mais  11  faut  que  Je 
vous  quitte.  .Au  revoir  !  à  bientôt  i 

Gabriel  venait  de  surprendre  de  loin  un  geste  d'acquies- 
cement échappé  au  roi,  et  monsieur  de  Montmorency 
s'était  éloigné  sur-le-champ  en  Jetant  à  Diane  an  regard  de 
triomplie. 

Néanmoins,  quelques  minutes  après,  la  réception  fut  close, 
et  Gabriel,  en  allant  saluer  le  roi  pour  prendre  congé,  osa 
lui  dire  : 

—  Sire,  à  demain. 

—  A  demain,  monsieur,  répondit  le  roi. 

Mais,  en  disant  cela.  Uenri  II  ne  regarda  pas  Gabriel  en 
face  ;  il  détournait  même  la  -vue  ;  11  ne  souriait  plus,  et  ma- 
dame de  Poitiers  souriait  au  contraire. 

Gabriel,  que  chacun  croyait  voir  radieux  d'espérance  et 
de  Joie,  se  retira  l'épouvante  et  la  douleur  au  cœur. 

Tout  le  soir.  11  erra  autour  du  Ch;Uolet. 

11  reprit  un  peu  de  courage  en  n'en  voyant  pas  sortir 
monsieur  de  Montmorency. 

Puis,  il  tatalt  à  son  doigt  l'anneau  royal,  et  se  rappelait 
ces  paroles  formelles  de  Henri  II.  qui  n'admettaient  pas  le 
doute  et  ne  pouvaient  cacher  un  leurre  :  L'objet  de  votre 
sainte  et  sublime  ambition  vous  sera  rendu. 

N'importe  !  celte  nuit  qui  séparait  encore  Gabriel  dti  ma- 
ment  décisif  allait  lui  paraître  plus  longue  qu'une  année  ! 


LXVIII 
PRÉCAUTIONS 

Ce  que  pensa,  ce  que  souffrit  Gabriel  pendant  ces  mor- 
telles heures.  Dieu  seul  le  sut  ;  car  en  rentrant  chez  lui, 
Il  ne  voulut  rien  dire  ni  à  ses  serviteurs,  ni  même  à  sa  nour- 
rice, et  ce  fut  de  ce  raoment-là.  nue  commença  pour  lui  cette 
vie  concentrée,  et  muette  en  quelque  sorte,  toute  à  l'action, 
av.arp  de  paroles,  qu'il  continua  rigidement  depuis,  comme 
s'il  eût  fait,  dans  sa  pensée,  vœu  de  silence. 


LES  DEUX  DIANE 


127 


Ainsi,  espérances  déçues,  énergiques  résolutions,  projets 
d'amour  et  de  vengeance,  tout  ce  que,  dans  cette  nuit  d'at- 
tente, Gabriel  sentit,  rêva  et  se  jura  à  lui-même,  tout  resta 
un  secret  enti^  cette  âme  profonde  et  le  Seigneur. 

C'était  i  huit  heures  seulement  qu'il  pouvait  se  présenter 
au  Cliùtelet  avec  l'anneau  que  lui  avait  remis  le  roi  et  qui 
devait  ouvrir  toutes  les  portes,  non  seulement  ù  lui,  mais 
à  son  père. 

Jusqu'à  six  heures  du  matin.  Gabriel  demeui-a  seul  dans 
sa  chambre,  sans  vouloir  recevoir  personne. 

A  six  heures,  il  descendit,  vêtu  et  équipé  comme  pour 
un  long  voyage.  11  avait  déjà  demandé  la  veille  à  sa  nour- 
rice tout  l'or  qu'elle  pourrait  lui   réunir. 

Les  gens  de  sa  maison  s'empressèrent  autour  de  lui.  lui 
oUrant  leurs  services.  Les  quatre  volontaires  qu'il  avait 
ramené  de  Calais  se  mettaient  surtout  à  sa  disposition.  Mais 
il  les  remercia  amicalement,  et  les  congédia,  ne  gardant  au- 
près de  lui  que  le  page  André,  le  dernier  venu,  et  sa  nour- 
rice .\loyse. 

—  Ma  bonne  Aloyse,  dit-il  alors  à  cette  dernière,  j'at- 
tends ici  de  jour  en  Jour  deux  hôtes,  deux  amis  de  Calais. 
Jean  Peuquoy  et  sa  femme  Babette.  11  se  peut,  Aloyse,  que 
je  ne  sols  pas  là  pour  les  recevoir.  Mais,  en  mon  absence 
même,  en  mon  absence  surtout,  je  te  prie,  .\loyse,  de  les 
accueillir  et  de  les  traiter  comme  s'ils  étalent  mon  frère 
et  ma  sœur.  Babette  te  connaît  pour  m'avoir  entendu  cent 
fois  parler  de  toi.  Elle  aura  en  toi  une  confiance  filiale  ;  aie 
pour  elle,  je  t'en  conjure  au  nom  de  l'affection  que  tu  me 
portes,  la  tendresse  et  l'indulgence  d'une  mère. 

—  Je  vous  le  promets,  monseigneur,  dit  simplement  la 
brave  nourrice,  et  vous  savez  çtu'avec  moi  cette  seule  parole 
suffit.  Soyez  tranquille  sur  vos  hôtes.  Rien  ne  leur  man- 
quera pour  les  soins  de  l'âme  et  du  corps. 

—  Merci,  Aloyse,  dit  Gabriel  en  lui  pressant  la  main.  A 
vous  maintenant,  André,  reprit-il  en  s'adressant  au  page 
que  lui  avait  donné  madame  Diane  de  Castro.  J'ai  certai- 
nes dernières  commissions  graves  dont  je  veux  charger 
quelqu'un  de  sûr,  et  c'est  vous,  André,  qui  les  remplirez, 
vous  qui  remplacez  pour  moi  mon  fidèle  Martin-Guerre. 

—  Je  suis  à  vos  ordres,  monseigneur,  dit  André. 

—  Ecoutez  bien,  reprit  Gabriel  :  je  vais  dans  une  heure 
quitter  cette  maison,  seul.  Si  je  reviens  tantôt  vous  n'aurez 
rien  à  faire,  ou  plutôt  je  vous  donnerai  de  nouveaux  ordres. 
Mais  11  est  possible  que  Je  ne  revienne  pas,  que  du  moins 
je  ne  revienne  ni  aujourd'hui,  ni  demain,  ni  enfin  de  long- 
temps d'Ici... 

La  nourrice  leva  toute  éplorée  les  bras  au  ciel.  André  in- 
terrompit   son    maître. 

—  Pardon,  monseigneur!  vous  dites  qu'il  se  peut  que 
vous  ne  reveniez  pas  de  longtemps  d'Ici? 

—  Oui.  André. 

—  Et  je  ne  vous  accompagne  pas  !  et.  de  longtemps  d'ici 
peut-être.  Je  ne  vous  reverral  ?  reprit  .\ndré  qui,  à  cette 
nouvelle,  parut  à  la  fois  triste  et  embarrassé. 

—  Sans  doute,  cela  se  peut  !  dit  Gabriel. 

—  Mais  reprit  le  page,  c'est  que  madame  de  Castro 
m'avait,  avant  mon  départ,  confié  pour  monseigneur  un 
message,  une  lettre... 

—  Et  cette  lettre  vous  ne  me  l'avez  pas  encore  remise, 
André  ?  dit  vivement  Gabriel. 

—  Excusez-moi,  monseigneur,  répondit  André,  je  ne  devais 
vous  la  remettre  que  lorsqu'au  retour  du  Louvre,  je  vous 
verrais  bien  triste  ou  bien  furieux.  Alors  seulement,  m'avait 
dit  madame  Diane,  donnez  à  monsieur  d'E.xmès  cette  let- 
tre, qui  contient  pour  lui  un  avertissement  ou  une  conso- 
lation. 

—  Oh  !  donnez,  donnez  vite  !  s'écria  Gabriel.  Conseil  et 
soulagement  ne  peuvent,  je  le  crains,  m'arriver  plus  à 
propos. 

André  tira  de  son  pourpoint  la  lettre  soigneusement  enve- 
loppée et  la  remit  à  son  nouveau  maître,  Gabriel  la  déca- 
cheta en  hâte,  et  se  retira  pour  la  lire  dans  l'embrasure 
d'une  croisée. 

■Voici  ce  que  contenait  cette  lettre  : 

«  Ami,  parmi  les  angoisses  et  les  rêves  de  cette  dernière 
nuit  qui  doit,  peut-être  à  jamais!  me  séparer  de  vous,  la 
pensée  la  plus  cruelle  qui  ait  déchiré  mon  coeur  est  celle- 
ci  : 

«  Il  se  peut  que,  dans  le  grand  et  redoutable  devoir  que 
vous  allez  si  courageusement  accomplir,  vous  vous  trou- 
viez en  contact  et  en  conflit  avec  le  roi.  Il  se  peut  que 
l'issue  imprévue  de  votre  fuite  vous  force  à  le  haïr  ou 
vous  pousse  à  le  punir... 

«  Gabriel,  je  ne  sais  pas  encore  s'il  esfTnon  père;  mais 
je  sais  qu'ir  m'a  jusqu'Ici  chérie  comme  son  enfant.  La 
seule  prévision  de  votre  vengeance  me  fait  frémir  en  ce 
moment  ;  l'accomplissement  de  cette  vengeance  me  ferait 
mourir. 

'  Et  cependant,  le  devoir  de  ma  naissance  me  contraindra 
peut-être  à  penser  comme  voiis  ;  peut-être  aural-je  aussi  à 


«  venger  celui  qui  sera  mon  père  contre  celui  qui  a  été  mon 
•■  père,    effroyable   extrémité  ! 

«  Mais,  tandis  que  le  doute  et  les  ténèbres  fiottent  encore 
«  pour  moi  sur  cette  terrible  question,  tandis  que  j'ignore 
«  encore  de  quel  côté  doivent  aller  ma  haine  et  mon  amour. 
«  Gabriel,  je  vous  en  conjure,  et,  si  vous  m'avez  aimée, 
«  vous  m'obéirez,  Gabriel,  respectez  la  personne  du  roi. 

«  Je  raisonne  encore  maintenant,  sinon  sans  émotion,  au 
"  moins  sans  passion,  et  Je  sens...  11  me  semble,  que  ce 
"  n'est  pas  aux  hommes  à  punir  les  hommes,  mais  à  Dieu... 

«  Donc,  ami,  quoi  qu'il  arrive,  ne  prenez  pas  aux  mains 
<i  de  Dieu  le  châtiment  pour  en  frapper  même  un  criminel. 

■•  Si  celui  que  j'ai  nommé  jusqu'ici  mon  père  est  coupable. 
«  il  est  homme,  il  peut  l'être,  ne  vous  faites  pas  son  juge, 
«  encore  moins  son  bourreau.  Soyez  tranquille,  tout  sépale 
'  au  Seigneur,  et  le  Seigneur  vous  vengera  plus  terrible- 
"  ment  iiue  vous  ne  pourriez  le  faire  vous-même.  Remettez 
«  sans  crainte  votre  cause  à  sa  Justice. 

«  Mais,  à  moins  que  Dieu  ne  fasse  de  vous  l'instrument 
1  Involontaire,  et  en  quelque  sorte  fatal,  de  cette  justice 
«  impitoyable  ;  à  moins  qu'il  ne  se  serve,  malgré  vous,  de 
«  votre  main  :  à  moins  que  vous  ne  portiez  le  coup  sans 
«  voir  et  sans  vouloir,  Gabriel,  ne  condamnez  pas  vous- 
«  même  et  surfout  n'exécutez  pas  vous-même  la  ."entence. 

«  Faites  cela  pour  l'amour  de  mol,  ami.  Grâce  !  c'est  la 
«  dernière  prièVe  et  le  dernier  cri  que  veut  jeter  vers  vous 

«  DIAIVE    DE    CASTRO.    » 

Gabriel  relut  deux  fois  cette  lettre  ;  mais,  pendant  ces 
deux  lectures,  André  et  la  nourrice  ne  surprirent  sur  son 
visage  pâle  d'autre  signe  que  celui  du  sourire  triste  qui  lui 
était  devenu  familier. 

Quand  11  eut  replié  et  caché  dans  sa  poitrine  la  lettre  de 
Diane,  il  resta  quelque  temps  en  silence,  la  tète  penchée, 
songeant. 

Puis,   s'éveillant   pour   ainsi   dire   de   ce   rêve  : 

—  C'est  bien,  dit-il  tout  haut.  Ce  que  j'ai  à  vous» com- 
mander ne  subsiste  pas  moins,  André,  et  si,  comme  Je  vous 
le  disais,  je  ne  reviens  pas  ici  tantôt,  que  vous  appreniez 
sur  mon  compte  quelque  chose  ou  que  vous  n'entendiez 
plus  parler  de  moi,  quoi  qu'il  advienne  ou  n'advienne  pas 
enfin,  retenez  bien  mes  paroles,  voici  ce  qu'il  vous  faudra 
faire. 

—  Je  vous  écoute,  monseigneur,  dit  André,  et  je  vous 
obéirai  exactement  ;   car  je  vous  aime  et  vous  suis  dévoué. 

—  Madame  de  Castro,  dit  Gabriel,  sera  clans  quelques 
jours  à  Paris.  Arrangez-vous  de  façon  à  être  informé  de 
son  retour  le  plus  promptement  possible. 

—  C'est  facile   cela,   monseigneur,   dit   André. 

—  Allez  même  au-devant  d'elle  si  vous  pouvez,  dit  Gabriel, 
et  remettez-lui  de  ma  part  ce  paquet  cacheté.  Prenez  bien 
garde  de  l'égarer,  André,  quoiqu'il  ne  contienne  pour 
tout  le  monde  rien  de  précieux,  un  voile  de  femme,  rien  de 
plus.  N'importe  !  vous  lui  remettrez  ce  voile  vous-même, 
à  elle-même,  et  vous  lui  direz... 

—  Que  lui  dirai-je,  monseigneur?  demanda  André  voyant 
que  son   maitre   hésitait. 

—  Kon,  ne  lui  dites  rien,  reprit  Gabriel,  sinon  qu'elle 
est  libre,  et  que  Je  lui  rends  toutes  ses  promesses,  même 
celle  dont  ce  voile  est  le  gage. 

—  Est-ce   tout,   monseigneur?    demanda   le   page. 

—  C'est  tout,  dit  Gabriel...  SI  pourtant  on  n'avait  plus  du 
tout  entendu  parler  de  moi,  André,  et  si  vous  voyiez  ma- 
dame de  Castro  s'en  inquiéter  un  peu,  vous  ajouteriez...  Mais 
à  quoi  bon?  n'ajoutez  rien,  .\ndré,  demandez-lui,  si  vous 
voulez,  de  vous  prendre  à  son  service.  Sinon,  revenez  ici  et 
attendez-y  mon   retour. 

—  Comme  cela,  vous  reviendrez  sûrement,  monseigneur  \ 
demanda,  les  larmes  aux  yeux,  la  nourrice.  C'est  que,  comme 
vous  disiez  qu'on  n'entendrait  peut-être  plus  parler  de 
vous?... 

—  Ce  sera  peut-être  le  mieux,  bonne  mère,  si  l'on  n'entend 
plus  parler  de  mol,  reprit  Gabriel.  En  ce  cas-là,  espère  et 
attends-moi. 

—  Espérer  I  quand  vous  aurez  disparu  pour  tous,  et 
même  pour  votre  nourrice  !  Ah  l  c'est  bien  difficile  cela  ! 
reprit  Aloyse, 

—  Mais  qui  te  dit  que  Je  disparaîtrai?  repartit  Gabriel. 
Ne  faut-il  pas  tout  prévoir.  Pour  moi,  en  vérité  I  quoique 
je  prenne  mes  précauttnns.  Je  compte  bien  t'embrasser  tan- 
tôt, Aloyse,  dans  toute  l'effusion  de  mon  cœur  !  C'est  là 
le  plus  probable:  car  la  Providence  e.st  une  mère  tendre 
pour  qui  l'implore.  Et  nai-je  pas  commencé  par  dire  à 
André  que  toutes  mes  recommandations  seraient  vraisem- 
blablement Inutiles  et  non  avenues,  au  cas  pre.sque  cer- 
tain de  mon  retour  aujourd'hui?... 

—  Oh  !  que  Dieu  vous  bénisse  pour  ces  bonnes  paroles-là, 
monseigneur  i  s'écria  la  pauvre  Aloyse  tout  émue. 

—  Et  vous  n'avez  pas  d'autres  ordres  à  nous  donner,  mon- 
seigneur, pendant  cette  absence,  que  Dieu  abrège  !  demanda 
André. 


128 


ALEXANDUK  DL'MAS  ILLUSTRE 


—  Attendez,  dit  Gabriel  qu'un  souvenir  parut  frapper, 
et,  s'asseyant  à  une  table,  il  écrivit  la  lettre  qui  suit  a 
Coligny  ; 

■I   Monsieur   l'amiral. 
'■  Je   vais  me   faire   instruire   de  votre   religion,   et   comp- 
"  tez-moi,   dès  aujourd'liui.   pour  un   des  vôtres. 

"  Que  ce  soit  la  foi,  votre  persuasive  parole  ou  quelque 
•■  autre  motif  qui  détermine  rua  conversion,  je  n'en  voue 
«  pas  moins  sans  retour  à  votre  cause,  à  celle  de  la  reli- 
«  glon  opprimée,  mon  cœur,  ma  vie  et  mon  épée. 

«  Votre   très  humble   compagnon   et  bon  ami, 
..  Gabriel   de  Montgommert.  » 

—  A  remettre  encore  si  je  ne  reviens  pas,  dit  Gabriel  en 
donnant  à  André  cette  lettre  cachetée.  Et  maintenant,  mes 
amis,  11  faut  que  je  vous  dise  adieu  et  que  je  parte.  Voici 
l'heure... 

Une  demi-heure  après,  en  effet,  Gabriel  frappait  d'une 
main  tremblante  à  la  porte  du  Chàtelet. 


LXIX 

PRISONNIER    AU     SECRET 


Monsieur  de  Salvoisin,  le  gouverneur  du  Chàtelet  qui 
avait  reçu  Gabriel  à  sa  première  visite,  était  mort  récem- 
ment, et  le  gouverneur  actuel  se  nommait  monsieur  de 
.Sazerac. 

Ce  fut  auprès  de  lui  qu'on  introduisit  le  jeune  homme. 

L'anxiété,  de  sa  main  de  fer,  serrait  si  rudement  la  gorge 
au  pauvre  Gabriel  qu'il  ne  put  articuler  une  parole.  Mais  il 
présenta  en  silence  au  gouverneur  l'anneau  que  lui  avait 
donn?  le   roi. 

Monsieur   de    Sazerac   s'inclina    gravement. 

—  -Je  vous  attendais,  monsieur,  dii-il  à  Gabriel.  J'ai  reçu 
depuis  une  lieure  l'ordre  qui  vous  concerne.  Je  dois,  à  la 
seule  vue  de  cet  anneau,  et  sans  vous  demander  d'autres 
explications,  remettre  entre  vos  mains  le  prisonnier  sans 
nom  détenu  depuis  de  longues  années  au  Chàtelet  sous  le 
numéro  il.  Est-ce  bien  cela,  monsieur  ? 

—  Oui,  oui,  monsieur,  répondit  vivement  Gabriel  à  qui 
l'espérance  rendit  la  voix.  Et  cet  ordre  monsieur  le  gou- 
verneur ?... 

—  Je  suis  tout   prêt   à  l'accomplir,   monsieur. 

—  Oh  !  oh  !  vraiment  I  dit  Gabriel  qui  tremblait  des  pieds 
à  la  tète. 

—  Mais  sans  doute,  répondit  monsieur  de  Sazerac  avec 
un  accent  où  un  indifférent  aurait  pu  découvrir  une  nuance 
de   tristesse  et  d'amertume. 

Pour  Gabriel,  il  était  trop  troublé  et  absorbé  par  sa  joie  ! 

—  Ah  !  c'est  donc  bien  vrai  !  s'écria-t-il.  Je  ne  rêve  pas. 
Mes  yeux  sont  ouverts.  C'étaient  mes  folles  terreurs  qui 
étaient  des  rêves.  Vous  allez  me  rendre  ce  prisonnier,  mon- 
sieur !  Oh  !  merci,  mon  Dieu  !  Sire,  merci  !  Mais  courons 
vite,  je  vous  en  supplie,  monsieur. 

Et  il  fit  deu.x  ou  trois  pas,  comme  pour  précéder  mon- 
sieur de  Sazerac.  Mais  ses  forces,  si  robustes  contre  la  souf- 
france, défaillirent  devant  la  joie.  11  fut  contraint  de  s'ar- 
rêter un  moment.  Son  cœur  battait  si  vite  et  si  fort  qu'il 
crut   qu'il   allait   étouffer. 

La  pauvre  nature  humaine  ne  pouvait  suffire  à  tant  d'émo- 
tions accumulées. 

La  réalisation  presque  inattendue  de  si  lointaines  espé- 
rances, le  but  de  toute  une  vie,  le  terme  d'efforts  surhu- 
mains atteint  tout  à  coup  ;  la  reconnaissance  pour  ce  roi  si 
loyal  et  ce  Dieu  si  juste  ;  l'amour  filial  enfin  satisfait  ;  un 
autre  amour,  plus  ardent  encore,  enfin  éclairé  ;  tant  de 
sentiments  toucliés  et  excités  à  la  fois,  faisaient  déborder 
l'âme    de    Gabriel.  •■ 

Mais  de  ce  trouble  inexprimable,  de  ce  bonheur  Insensé, 
ce  qui  peut-être  s'exhalait  le  moins  confusément  encore, 
c'était  comme  un  hymne  d'actions  de  grâce  à  Henri  II  d'où 
lui   venait   toute   cette    ivresse. 

Et  Gabriel  répétait  dans  son  cœur  reconnaissant  le  ser- 
ment de  dévouer  sa  vie  à  ce  roi  loyal  et  à  ses  enfants.  Com- 
ment avait-il  donc  pu  douter  une  minute  de  ce  grand  et 
excellent   souverain  !... 

Puis,  enfin,  Gabriel  secouant  cette  extase  : 

—  Pardon  !  monsieur,  dit-il  au  gouverneur  du  Chàtelet 
qui  s'était  arrêté  avec  lui.  Pardon  de  cette  faiblesse  qu) 
m'a  un  Instant  comme  anéanti.  C'est  que  la  joie,  voyez- 
vous,  est  quelquefois  si  lourde  à  porter  ! 

—  Oh  !  ne  vous  excusez  pas,  monsieur,  je  vous  en  con- 
jure !  répondit  d'une  voix  profonde  le  gouverneur. 

Gabriel,  frappé  cette  fols  de  cet  accent,  leva  les  yeux  sur 
monsieur  de  Sazerac. 
Il  était   impossible  de   rencontrer  une  physionomie  plus 


bienveillante,  plus  ouverte  et  plus  honnête.  Tout  dans  ce 
gouverneur  de  prison  dénotait  la  sincérité  et  la  bonié  : 

Eh  bien  !  chose  étrange  !  le  sentiment  qui  dans  le  mo- 
ment se  peignait  sur  ce  visage  d'homme  de  bien,  tandis 
qu'il  contemplait  la  joie  e.xpansive  de  Gabriel,  c'était  une 
sorte  de  compassion  attendrie  1 

Gabriel  surprit  cette  expression  singulière,  et,  saisi  par 
un  pressentiment  sinistre,  il  pâlit  tout  â  coup. 

-Mais  telle  était  sa  nature,  que  cette  crainte  vague,  intro- 
duite soudainement  dans  son  bonheur,  ne  fit  que  rendre 
du  ressort  à  ce  vaillant  esprit,  et  redressant  sa  haute  taille  : 

—  Allons,  monsieur,  marchons,  dit  Gabriel  au  gouver- 
neur.  Me   voici   prêt  et  fort   maintenant. 

,       Le  vicomte  d'Exmès  et  monsieur  de  Sazerac  descendirent 

,  alors  dans  les  prisons,  précédés  d'un  valet  qui  portait  une 
torche. 

I  Gabriel  retrouvait  à  chaque  pas  ses  lugubres  souvenirs 
et  reconnaissait  aux  détours  des  corridors  et  des  escaliers 
les  murailles  sombres  qu'il  avait  déjà  vues,  et  les  sombres 
impressions  que,  sans  pouvoir  se  les  expliquer,  il  avait 
ressenties  là  autrefois. 

j  Quand  on  arriva  à  la  porte  de  fer  du  cachot  où  il  avait 
visite  avec  un  serrement  de  cœur  si  étrange  le  prisonnier 
hâve  et  muet,  11  n'hésita  pas  une  seconde  et  s'arrêta  court 

—  C'est  la,  dit-il  la  poitrine  oppressée. 

Mais  monsieur  de  Sazerac  secoua  la  tête  avec  tristesse 

—  Non,  reprit-il,  ce  n'est  pas  là  encore. 

—  Comment  !  pas  là  encore  !  s'écria  Gabriel.  Est-ce  que 
vous   voulez   me   railler,   monsieur  ? 

—  Oh  !  monsieur,  dit  le  gouverneur  d'un  ton  de  doux 
reproche. 

Une  sueur  froide  mouilla  le  front  de  Gabriel. 

—  Pardon  !  pardon  !  reprit-il.  Mais  que  signifient  ces 
paroles  ?  Oh  !   parlez,  parlez  vite. 

—  Depuis  hier  soir,  monsieur,  j'ai  la  douloureuse  mis- 
sion de  vous  l'apprendre,  le  prisonnier  au  secret  enfermé 
dans  cette  prison  a  dû  être  transféré  un  étage  encore  au-' 
dessous. 

—  A\\  !   dit   Gabriel  comme   égaré.   Et  pourquoi   cela  ? 

—  On  l'avait  prévenu,  monsieur,  vous  le  savez,  je  crois, 
que  s'il  essayait  seulement  de  parler  à  qui  que  ce  fût,  s'il 
poussait  le  moindre  cri,  balbutiait  le  moindre  nom,  lût-il 
même  interpellé,  il  serait  transporté  sur-le-champ  dans  un 
autre  cachot  plus  profond  encore,  plus  redoutable  et  plus 
mortel  que  le  sien. 

—  Je  sais  cela,  murmura  Gabriel,  si  bas  que  le  gouver- 
neur ne  l'entendit  point. 

—  Une  fois  déjà,  monsieur  poursuivit  monsieur  de  Sa- 
zerac, le  prisonnier  avait  osé  contrevenir  à  cet  ordre,  et 
c'est  alors  qu'on  l'avait  jeté  dans  cette  prison,  déjà  bien 
cruelle  .'  que  voici  et  où  vous  l'avez  vu.  Il  parait,  mon- 
sieur, on  m'a  dit.  que  vous  aviez  été  informé  dans  le  temps 
de  cette  condamnation  au  silence  qu'il  subissait  tout  vi- 
vant. 

—  En  effet,  en  effet,  dit  Gabriel  avec  une  espèce  d'im- 
patience terrible.  Eh  bien  !  monsieur  ?... 

—  Eh  bien  !  reprit  péniblement  monsieur  de  Sazerac, 
hier  au  soir,  un  peu  avant  la  fermeture  des  portes  exté- 
rieures, un  homme  est  venu  au  Chàtelet,  un  homme  puis- 
sant dont  je  dois  taire  le  nom. 

—  N'importe,   allez  !   dit   Gabriel. 

—  Cet  homme,  continua  le  gouverneur,  a  ordonné  qu'on 
l'introduisit  dans  le  cachot  du  nuniéro_  21.  Je  l'ai  accom- 
pagné seul.  Il  a  adressé  la  parole  au  prisonnier  sans  obte- 
nir d'abord  de  réponse,  et  j'espérais  que  le  vieillard  allait 
sortir  vainqueur  de  cette  épreuve  ;  car  pendant  une  demi- 
heure,  devant  toutes  les  obsessions  et  les  provocations,  il 
a  gardé  un  obstiné  silence. 

Gabriel  poussa  un  profond  soupir  et  leva  les  yeux  au 
ciel,  mais  sans  pi'ononcer  un  mot  pour  ne  pas  interrompre 
le  lugubre  récit  du  gouverneur  : 

—  Malheureusement,  reprit  celui-ci,  le  prisonnier,  sur 
une  dernière  phrase  qu'on  lui  a  glissée  à  l'oreille,  S'est  levé 
sur  son  séant,  des  larmes  ont  jailli  de  ses  yeux  de  pierre  ! 
il  a  parlé,  monsieur.  On  m'a  autorisé  à  vous  rapporter 
tout  ceci  pour  que  vous  ci'oyiez  mieu.x  à  mon  attestation 
de  gentilhomme  lorsque  j'ajoute  :  le  prisonnier  a  parlé  : 
je  vous  affirme,  hélas  !  sur  l'honneur,  que  je  l'ai  mol-même 
entendu. 

—  Et  alors  ?   demanda  Gabriel  d'une  voix  brisée. 

—  Et  alors,  reprit  monsieur  de  Sazerac,  j'ai  été  sur-le- 
champ  requis,  malgré  mes  représentations  et  mes  prières, 
d'accomplir  le  h.iiliare  devoir  que  m'impose  ma  charge, 
d'obéir  à  une  autorité  supérieure  à  la  mienne,  et  qui,  à 
mon  défaut,  eût  vite  trouvé  des  serviteurs  plus  dociles,  et 
de  faire  transférer  le  prisonnier  par  son  gardien  muet  dans 
le  cachot  placé  au-dessous  de  celui-ci. 

—  Dans  le  cacliot  au-dessous  de  celui-ci  !  cria  Gabriel. 
Ah!    courons-y    vite!    puisqu'enfin    j'apporte    la    délivrance. 

Le  gouverneur  hochait  tristement  la  tête  ;  mais  Gabriel 
ne  vit  pas  ce  signe,  il  heurtait  déjà  ses  pieds  aux  marches 


LES  DELIX  DIANE 


129 


«lissantes  et  délabrées  de  l'escalier  de  pierre  qui  condui- 
sait au  plus  profond  abime  de  la  morne  prison. 

Monsieur  de  Sazerac  avait  pris  la  torche  des  mains  du 
vaiet  qu'il  avait  congédié  d  un  geste,  et,  mettant  son  mou- 
choir sur  sa  bouche,  il  suivit  Gabriel. 

A  chaque  pas  que  l'on  descendait,  Tair  devenait  de  plus 
un   plus   rai-e   ei    suffoquant. 

Quand  on  atteignait  le  bas  de  l'escalier,  la  poitrine  hale- 
tante avait  peine  à  respirer,  et  l'on  sentait  tout  de  suite  que 
les    seules    créatures    qui    pussent    vivre    plus    de    quelques 


de  réfléchir.  Mais  ce  calme  émut  et  effraya  plus  monsieur 
de  Sazerac  que  tous  les  cris  et  tous  les  sanglots. 

Puis,  comme  frappé  d  une  idée,  Gabriel  mit  vivement  sa 
main  sur  le  cœur  du  cadavre. 

Il  écouta  et  chercha  pendant  une  ou  deu.\  minutes. 

—  Rien  !    dit-il    ensuite   dune   voi.x   égale   et   douce     mais 
terrible  par  cela  même  ;  rien  <  le  cœur  ne  bat  plus  du  tout 
mais  la  place  est  chaude  encore. 

—  Quelle    vigoureuse    nature  :    murmura    le 
il  eilt  pu  vivre  encore  longtemps. 


gouverneur  ; 


Mon  père 


minutes  dans  cette  atmosphère  de  mort  étaient  les  bêtes 
immondes  qu'on   écrasait  avec  horieur  sous  ses  pieds. 

Jlais  Gabriel  ne  pensait  à  rien  de  tout  cela.  11  prit  des 
mains  tremblantes  du  gouverneur  la  clef  rouillée  que  ce- 
lui-ci lui  tendait,  et,  ouvrant  la  lourde  porte  vermoulue,  Il 
se  précipita  dans  le   cachot. 

A  la  lueur  de  la  torche,  on  pouvait  voir  dans  un  coin, 
sur  une  sorte  de  fumier  de  paille,  un  corps  étendu. 

Gabriel  se  jeta  sur  ce  corps,  le  lira,  le  secoua,  cria  : 

—  Mon  père  ! 

Monsieur  de  Sazerac  trembla  d'effroi  à  ce  cri. 

Les  bras  et  la  tête  du  vieillard  retombèrent  Inertes  sous 
le  mouvement  que  leur  Imprimait  Gabriel. 


LXX 

LE    CO.MTE    DE    MONIGOMMERÏ 

Gabriel  toujours  à  genoux,  releva  seulement  sa  tête 
pâle  ft  effaiée  et  promena  autour  de  iui  un  regard  sinlstre- 
ment  tranquille.  Il  avait  simplement  l'air  de  s'interroger  et 


Cependant  les  yeux  du  cadavre  étaient  restés  ouverts. 
Gabriel  se  pencha  sur  lui  et  les  lui  ferma  pieusement.  Puis 
il  mit  un  respectueu.K  baiser,  le  premier  et  le  dernier,  sur 
ces  pauvres  paupières  éteintes  que  tant  de  larmes  amères 
avaient   dû   mouiller. 

—  Monsieur,  lui  dit  monsieur  de  Sazerac  qui  voulut  ab- 
solument le  distraii'e  de  cette  affreuse  contemplation,  si  le 
mort   vous  était  cher... 

—  S'il  m'était  cher,  monsieur  !  interrompit  Gabriel,  Mais, 
oui,  c'était  mon  père. 

—  Eh  bien  !  monsieur,  si  vous  vouliez  lui  rendre  les  der- 
niers devoirs,  on  m'a  permis  de  vous  le  laisser  enlever  d'ici. 

—  Ah  I  vraiment?  reprit  Gabriel  avec  le  même  calme  ef- 
frayant. On  est  très  juste  pour  moi  aloi's,  et  l'oi.  me  tient 
exactement  parole,  je  dois  en  convenir.  Sachez,  monsieur 
le  gouverneur,  qu'on  m'avait  juré  devant  Uieu  de  me  ren- 
dre mon  père.  Ou  me  le  rend,  le  voil.-t.  Je  reconnais  qu'on 
ne  s'était  nullement  engagé  à  me  le  rendre  vivant. 

Il  partit  d'un  éclat  de  rire  strident. 

—  Allons,  du  courage?  reprit  monsieur  de  Sazerac.  Il  est 
temps  de  dire  adieu  à  celui  que  vous  pleurez. 

—  C'est  ce  que  je  fais,  comme  vous  voyez,  monsieur,  reprit 
Gabriel. 


I.ES    ['EUX    rHANE 


130 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Oui,  mais  j'entends  qu'il  faut  actuellement  vous  leii- 
rer.  L'air  qu'on  respire  ici  n'est  pas  fait  pour  les  poitrines 
des  Tivaus,  et  uu  plus  long  séjour  au  milieu  de  ces  miasmes 
délétères  pourrait  devenir  dangereux. 

—  En  voici  sous  nos  yeux  la  preuve,  dit  Gabriel  en  mon- 
trant le  corps. 

—  Allons  !  allons  l  venez,  repartit  le  gouverneur  qui  vou- 
lut prendre  le  jeune  homme  sous  le  liras  pour  l'entraîner 
deliors. 

—  Eh  bien  ;  oui.  je  vous  suivrai,  dit  Gabriel,  mais  par 
grâce  1  ajouta-t-il  d'une  voix  suppliante,  laissez-moi  une 
minute  encore. 

Monsieur  de  Sazerac  fit  un  geste  d'acquiescement  et 
s'éloigna  jusqu'à  la  porte  où  l'air  était  un  peu  moins  mé- 
phitique et  épais. 

Pour  Gabriel,  il  resta  à  genoux  près  du  cadavre,  et,  la 
tête  penchée,  les  mains  abandonnées,  demeura  quelques 
minutes  immobile  et   muet,   priant   ou  rêvant. 

Que  dit-il  à  son  père  mort  ?  Demanda-t-U  à  ces  lèvres 
touchées  uu  peu  iroj)  tôt  par  le  doigt  fatal  de  la  mort,  le 
mot  de  l'énigme  qu'il  cherchait  '?  Jura-t-il  à  la  sainte  vic- 
time de  le  venger  en  ce  monde,  en  attendant  que  Dieu  le 
vengeât  dans  l'autre?  Cherrha-t-il  dans  ces  traits  défigurés 
déjà  ce  qu'avait  été  ce  pêi'é  qu'il  voyait  pour  la  seconde 
fois,  et  quelle  aurait  pu  être  une  vie  douce  et  lieureuse  pas- 
sée sous  la  protection  de  son  amour  '?  Songea-t-il  enfin  au 
passé  ou  à  l'avenii-,  aux  hommes  ou  au  Seigneur,  à  la  jus- 
tice ou  au  pardofl? 

Ce  morne  dialogue  entre  uu  père  mort  et  son  fils  resta 
encore  un  seci'et  entre  Gabriel  et  Dieu. 

Quati'e  ou  cinq  minutes  s'étaient  écoulées. 

La  respiration  commençait  a  manquer  déjà  à  la  jjoiirine 
des  deu.x  hommes  qu'un  devoir  de  piété  et  d'humanité  avait 
amenés  sous  ces  voûtes  mortelles. 

—  Je  vous  en  supplie  ;i  mon  tour,  dit  à  Gabriel  le  brave 
gouverneur,  il  est  grandement  temps  de  remonter 

—  Me  voici,  dit  C-aliiiel.  me  voici. 

Il  prit  la  main  glacée  de  son  père  et  la  baisa  ;  il  se  pen- 
cha sur  sou  front   humide  et   décomposé,   et  le  baisa. 
Tout  cela  sans  pleurer.  Il  ne  le  pouvait  pas. 

—  Au  revoir:  lui  dit-il.  au  revoir: 

Il  se  i-eleva.  toujours  calme  et  ferme  d'attitude,  sinon  de 
cœur,  de  fi'ont,  sinon  d'âme. 

Il  envoya  à  son  père  un  dernier  regard  et  un  dernier 
baiser,  et  suivit  monsieur  de  Sazerac  d'un  pas  lent  et  grave 

En  passant  à  l'étage  supérieur,  il  demanda  à  revoir  la 
cellule  obscure  et  fi'oide  où  le  prisonnier  avait  laissé  tant 
d'années  et  tant  de  pensées  de  douleur,  et  où  lui,  Gabriel, 
était  entré  déjà  sans  embrasser  son  père. 

Il  y  passa  encore  quelques  minutes  de  méditation  muette 
et  de  curiosité  avide  et  désolée. 

Quand  il  remonta  avec  le  gouverneur  vers  la  lumière  et 
la  vie,  monsieur  de  Sazerac,  qui  l'introduisit  dans  sa  cham- 
bre, frissonna  en  le  regai'ilant  au  jour. 

Mais  il  n'osa  pas  dire  au  jeune  liomme  que  des  mèches 
blanches  argentaient  maintenant  par  place  ses  cheveux 
châtains. 

Après  une  pause,  il  lui  dit  seulement  d'une  voix  émue  : 

—  Puis-je  à  pi'ésent  quelque  cliose  pour  vous,  monsieur? 
demandez,  et  je  serai  bien  lieiii'eux  de  vous  accorder  tout  ce 
que  ne  me  défendent  pas  mes  devoirs. 

—  Monsieur,  reprit  Gabriel,  vous  m'avez  dit  cpion  me 
permettrait  de  faire  rendre  au  mort  les  derniers  lionneurs 
Ce  soir,  ties  hommes  envoyés  i);ii'  moi  viendront,  et,  si  vr.ns 
voulez  bien  faire  nie'tre  d'avance  dans  un  cercueil  le  corps 
et  leur  laisser  emporter  ce  cercueil,  ils  iront  inhumer  le 
prisonnier  dans  le  caveau  de  sa  famille, 

—  Cela  suffit,  monsieur,  répondit  monsieur  de  Sazerac. 
je  dois  cependant  vous  avertir  qu'on  a  mis  une  condition  à 
cette  tolérance, 

—  Laquelle,   monsieur?   demanda  fi'oidement  Gabriel, 

—  Celle  de  ne  faire,  conformément  à  une  promesse  que 
vous  auriez  donnée,  aucun  scandale  à  cette  occasion. 

—  Je  tiendrai  aussi  cette  promesse,  reprit  Gabriel.  Les 
hommes  viendront  à  la  nuit,  et,  sans  savoir  eux-mêmes  de 
(|uoi  il  s'agit,  trauspoi'teront  seulement  le  corps  rue  des 
Jai'dins-Saint-Paul.  dans  le  caveau  funéraire  des  comtes 
de... 

—  Pai'don  :  monsieur,  interrompit  vivement  le  gouver- 
neur du  Châlelet.  je  ne  savais  pas  le  nom  du  prisonnier, 
e!  ne  veux  lii  ne  dois  le  savoir.  J'ai  été  obligé  par  mon  de- 
voir et  ma  pai'ole  de  me  taire  avec  vous  sur  bien  des  points  ; 
vous  n'êtes  donc  pas  tenu  à  moins  de  réserve  a  mon  égard 

—  Mais,  moi,  je  n'ai  rien  à  cacher,  répondit  fièrement 
Gabriel.  Il  n'y  a  que  les  conimbles  qui  se  cachent 

—  Et  vous  êtes  seulement  au  nombre  des  malheureux, 
dit  le  gouverneur.  Voyons,  cela  ne  vaut-il  pas  encore  mieux  ? 

—  D'ailleurs,  monsieur,  continua  Gabriel,  ce  que  vous 
m'avez  tu.  je  l'ai  deviné,  et  je  pourrais  moi-même  vous  le 
dii'e.  Tenez,  par  exemple,  l'homme  puissant  qui  est  venu 
Ici  hier  soir,  et  qui  a  voulu  parler  au  prisonnier  pour  le 
faii'e  parler,  eh  bien  !  je  sais  à  i)en  près  an  moyen  de  quels 


charmes  il  a  dû  lui  faire  rompre  le  silence  ;  ce  silence,  d'où 
dépendait  le  reste  de  vie  qu'il  avait  jusque-là  disputé  à  ses 
bourreaux. 

—  Quoi;  vous  sauriez?...  dit  monsieur  de  Sazerac  étonné 

—  Mais,  sans  doute,  reprit  Gabi-iel,  l'homme  puissant  a 
dit  au  vieillard  :  Votre  fils  vit  !  Ou  bien  :  Votre  flis  vient  de 
se  couvrir  de  .gloire  :  Ou  encore  :  Votre  fils  va  venir  vous 
délivrer  :  il  lui  a  parlé  de  son  fds.  enfin.  1  infâme  : 

Le  gouverneur  laissa  échapper  un  mouvement  de  surprise. 

—  Et,  à  ce  nom  de  son  fils,  continua  Gabriel,  le  malheti- 
reux  père  qui  avait  su  jusque-là  se  contenir  devant  sou 
plus  mortel  ennemi,  n'a  pu  maîtriser  un  élan  de  joie,  et, 
mnet  pour  la  liaine.  s'est  écrié  pour  l'amour.  Est-ce  vrai, 
cela,  monsieur,  dites? 

Le  gouverneur  baissa  la  tête  sans  répondre. 

—  C'est  vrai,  puisque  vous  ne  niez  pas,  reprit  Gabriel. 
Vous  voyez  bien  qu'il  était  inutile  de  vouloir  me  cacher  ce 
que  l'homme  puissant  avait  dît  au  pauvre  prisonnier:  Et. 
quant  à  son  nom.  à  cet  homme,  vous  avez  eu  beau  le  passer 
aussi  .sous  silence,  voulez-vous  i|ue  je  vous  le  nomme? 

—  Monsieur  :  monsieur  ;  s'écria  monsieur  de  Sazerac  ave. 
vivacité  Nous  sommes  .setils.  c'est  vi'ai  ;  pourtant,  prenez 
garde!   ne  craignez-vous  pas?... 

—  Je  vous  ai  dit.  repartit  Gabriel,  que  je  n'avais  rien  à 
craindre  !  Donc,  cet  homme  s'aiipelle  monsieur  le  conné- 
table, duc  de  Montmorency,  monsieur  :  Le  bourreau  n'est 
pas  toujours  masqué. 

—  Oli  !  monsieur  :  inteiTompit  le  gouverneur  eu  jetant  au- 
tour lie  lui  des  regards  de  terreur. 

—  Pour  ce  qui  est  du  nom  du  prisonnier,  continua  ti'an- 
quillement  Gabriel,  pour  ce  qui  est  de  mon  nom.  vous  les 
ignorez.  Mais  rien  ne  s'oppose  à  ce  que  je  vous  les  dise 
.\u  surplus,  vous  auriez  pu  me  rencontrer  déjà,  et  vous 
pourrez  encore  me  rencontrer  dans  la  vie.  Puis,  vous  avez 
été  hou  pour  moi  dans  ces  momens  suprêmes,  et,  quand 
vous  m'entendrez  nommer,  ce  qui  vous  arrivera  peut-être 
d'ici  a  quelques  mois,  il  sei-a  bon  cpte  vous  sachiez  que 
l'homme  dont  on  parle  est  votre  obligé  d'aujourd'hui. 

—  Et  je  serai,  dit  monsieur  de  Sazerac.  heureux  d'ap- 
prendre que  le  sort  n'a  pas  toujours  été  aussi  cruel  envers 
vous. 

—  Oh  !  il  n'est  plus  pour  moi  question  de  ces  choses,  dit 
Gabriel   gravement.   Mais,  en   tout  cas,  pour  que  vous  sa- 
cliiez  mon   nom,  je  m'appelle,   deriuis  la  mort  de  mon  père 
cette  nuit  dans  cette  prison,  je  m'appelle  le  comte  de  Mont 
gommery. 

Le  gouverneur  du  Châtelet.  comme  pétrifié,  ne  trouva  pas 
un  mot   à  dire. 

—  Lâ-de.ssus.  adieu,  monsieur,  reprit  Gabriel,  .\dieu  et 
merci.  Que  Dieu  vous  garde! 

I!  salua  monsieur  de  Sazerac  et  sortit  d'un  pas  ferme  du 
Châtelet.  ' 

Mais  quand  l'air  extérieur  et  le  grand  jour  le  frappèrent, 
il  s'arrêta  une  minute,  êliloui  et  chancelant.  La  vie  l'éton- 
nait  en  quelque  sorte  au  sortir  de  cet  enfer. 

Pourtant,  comme  les  passans  commençaient  à  le  consi- 
dérer avec  surprise,  il  rassembla  ses  forces  et  s'éloigna  de 
la  fatale  place. 

Ce  fut  d'abord  vers  un  cndi-oit  désert  de  la  grève  (juil 
se  dirigea.  Il  tira  ses  tablettes  et  écrivit  ceci  à  sa  nourrice  : 

«  Ma  bonne  .41oyse, 

«  Décidément,  ne  m'attends  pas,  je  ne  rentrerai  pas  aii- 
jom-d'hui.  J'ai  besoin  pour  quelque  temps  d'être  seul,  de 
mai'cher.  de  penser,  d'attendre.  Jlais  sois  sans  inquiétude 
sur  mon   compte.  Je  te  reviendrai  sûrement. 

«  Ce  Soir,  fais  eu  sorte  que  tout  repose  de  bonne  heure 
à  l'hûtel.  Toi,  tu  veilleras  seule,  et  tu  ouvriias  à  quatre 
hommes  qui  viendront  frapper  à  la  grande  porte  uu  peu 
avant  dans  la  soirée,  â  l'heure  où  la  rue  est  déserte. 

..  Tu  coniluiras  toi-même  ces  ciuatre  liommes.  chargés 
d  un  faideau  lugubre  et  précieux,  au  caveau  funéraire  de 
la  famille. 

.<  Tu  leur  montreras  la  tombe  ouverte  où  ils  doivent  en- 
sevelir celui  qu'ils  apporteront.  Tu  veilleras  religieusement 
a  ces  fnnèbi-es  apprêts.  Puis,  quand  ils  seront  terminés, 
tu  donneras  à  chacun  des  hommes  quatre  écus  d'or,  tu  les 
reconduiras  sans  bruit,  et  lu  reviendias  ensuite  auprès  de 
la  tombe  l'agenouiller  et  prier  comme  pour  ton  maître  et 
pour  ton  père. 

«  Moi  aussi,  à  la  même  heure,  je  prierai,  mais  loin  de 
là.  Il  le  faut.  Je  sens  que  la  vue  de  cette  tombe  me  jette- 
rait dans  d  Imprudentes  et  violentes  extrémités,  j'ai  be- 
soin de  demander  plutôt  conseil  à  la  solitude  et  à  Dieu. 

«  Au  revoir,  ma  bonne  .\loyse.  au  revoir.  Rappelle  à  André 
ce  qui  concerne  madame  de  Castro,  et  souviens-toi  de  ce  qui  i 
concerne  mes  hoies.  Jean  et  Babette  Peinpioy.  Au  revoir,  et; 
que  Dieu  te  garde  : 

.i   C.ABRIFX  DE  M.  » 

Cette  lettre  écrite.  Gabriel  chercha  et  trouva  ipiairc 
hommes  du   peuple,  quatre  ouvriers. 


LIÎS  DEUX  DIANE 


131 


Il  iloniia  d'avance  à  chacun  quatre  écus  dor  et  leur  en 
promu  autant  après.  Pour  gagner  celle  somme.  1  un  deux 
devait  dabord  iiorier  siu-le-chami)  une  lettre  à  son  adresse- 
puis,  tous  ciualre  navaieui  qua  se  présenter,  le  soir  même 
au  Cliatelei.  un  i>eu  avant  di.\  heures,  à  recevoir  des  mains 
du  gouverneur  monsieur  de  Sazeiac  un  cercueil  et  à  trans- 
porter ce  cercueil  se.icieraent  et  sileiuieusemen!  rue  des 
JaidinsSaint-Paul,  à  riuiiel  où  la  lettre  était  adressée 

Les  pauvres  ouvrieis   lemercièrent  tiabriel   avec   effusion 


nabriel  songeait  que  celte  singulière  prédiction  sélait 
accomplie  de  Dut  point  pour  son  pore.  En  effet,  le  comte 
de  MoiitgommeiT  qui,  dans  un  jeu.  avait,  étant  jeune  frappé 
le  ro.  irancois  1"  dun  tison  embrasé  a  la  léle,  depuis 
était  devenu  le  rival  du  roi  Henri  en  amour,  et  venait 
enfin  détre  tué  la  veille,  par  cette  même  dame  du  roi  qui 
1  avait  aimé. 

Or.  jusqu'à  présent,  Gabriel,  lui  aussf.  avait  été  aimé  par 
une  reine,  par  Catlierine  de  Jlédicis. 


Ic=  coiului.ill 


et.  en  le  quittant,  tout  joyeu.v  de  l'aubaine,  lui  promirent 
a  accomplir  scrupuleusement   ses  ordres. 

—  Eh  bien  :  cela  du  moins  fait  quatre  heureux  se  dit  Ga- 
briel avec  une  joie  triste,  si  Ion  iieut  ainsi  parler. 

11  poursuivit  ensuite  sa  route  pour  sortir  de  Paris. 

Son  cliemin  le  conduisait  devant  le  Louvre.  Enveloppé 
dans  son  manteau  et  les  bras  croisés  sur  sa  poitrine.  11  s'ar^ 
rcta  quelques  minutes  à  considérer  le  château   royal. 

-  "".x\"'^"*  '•^"'^  mainlenam  :  murmura-til  avec  un  regard 
de  dén.  ° 

11  se  remit  en  marche,  et,  tout  en  allant,  il  se  récitait 
dans  ■ia  mémoire  llioroscope  que  maître  .Nosiiadamus  avait 
écrit  autrefois  pour  le  comte  de  .-Montgommerv  et  qui  au 
dire  du  maître,  par  une  coïncidence  étrange,  s'était  trouvé 
selon  les  lois  de  l'a.strologie,  convenir  exactement  à  son  nis  ' 

En    joute,    en    amour,    cettuy    touchera 

Le  front   du   roy, 
Et   cornes  ou  bien  trou  s.->nglant   mettra 

Au  front   du  roy. 
-Mais  le  veuille  ou  non.  toujours  blessera 

Le   fiont    du   roy: 
Enfin,  l'aimera,  puis,  las;  le  tuera 

Dame  du   roy. 


au  caveau  .sépulcral. 


Suivrait-il  sa  destinée  jusqu'au  bout?  Sa  vengeance  ou 
le  sort  devait-il  de  même  lui  faire  vaincre  et  frapper  eu 
ioule  le  roi  ■; 

Si  la  chose  arrivait,  cela  était  bien  égal  ensuite  â  Gabriel 
que  la   dame  du  roi   qui  l'avait   aimé  le  tuât  tôt  ou  tard  I 


LXXl 

LE    OENTILIIO.MME   ERIi-\NT 


La  pauvre  Aloyse,  faite  deiniis  longtemps  à  l'attente,  à 
la  solitude  et  à  la  douleur,  i)assa  encore  une  fois  deux  ou 
trois  lieures  éternelles,  assise  devant  la  fenêtre,  à  regarder 
si   elle   ne  verrait   pas  revenir  .son  jeune  maître  bien-aimé. 

Quand  l'ouvrier  que  Gabriel  avait  chargé  de  sa  lettre 
fi'appa  à  la  porte,  ce  fut  Aloyse  qui  courut  ouvrir.  Enfin 
c'étaient   des  nouvelles  ! 

Terribles  nouvelles  !  Aloy.se.  dès  les  premières  lignes,  sen- 
tit un  voile  s'étendre  sur  sa  vue,  et.  pour  cacher  son  émo- 
tion,   dut   rentrer   promptement    dans   la   chambre   ou    elle 


132 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


acheva,  non   sans  peine,    de  lire  la  lettre   fatale   avec  des 
yeux  gontlés  de  larmes. 

Pourtant,  comme  c'était  une  nature  forte  et  une  âme 
vaillante,  elle  se  raffermit,  essuya  ses  pleurs,  et  sortit  pour 
dire  au  messager  : 

—  C'est  bien.  A  ce  soir.  Je  vous  attendi^i  avec  vos  com- 
pagnons. * 

Le  page  André  l'interrogea  avec  anxiété.  Mais  elle  ajourna 
toute  réponse  au  lendemain.  Jusque  la,  elle  avait  assez 
à  penser,  assez  à  faire. 

Le  soir  venu,  elle  envoya  au  lit  de  bonne  heure  les  gens 
de  la  maison. 

—  Le  maitre  ne  reviendia  sûrement  pas  cette  nuit,  leur 
dit-elle. 

Mais,  quand  elle  resta  seule,  elle  pensa  : 

—  Si  !  le  maître  reviendra  !  Jlais  liélas  !  ce  ne  sera  pas 
le  jeune,  ce  sera  le  vieux.  Ce  ne  sera  pas  le  vivant,  ce  sera 
le  mort.  Car  quel  cadavre  m'ordonnerait-on  de  descendre 
dans  la  sépulture  des  comtes  de  Montgommery,  si  ce  n'est 
celui  du  comte  de  Montgommery.  O  mon  noble  seigneur  ! 
vous  pour  qui  est  mort  mon  pauvre  Perrot,  vous  êtes  donc 
allé  le  rejoindre  ce  fidèle  serviteur  !  Mais  avez-vous  donc 
emporté  votre  secret  dans  la  tombe  ?  O  mystères  !  mystères  ! 
Partout  le  mjstère  et  l'effroi  !  N'importe  !  sans  savoir,  sans 
comprendre,  sans  espérer,  liélas  ;  j'obéirai.  C'est  mon  devoir, 
je  le  ferai  mon  Dieu  ! 

Et  la  douloureuse  rêverie  d'AIoyse  se  termina  en  une  ar- 
dente prière.  C'est  lliabitude  de  l'âme  humaine,  quand 
le  poids  de  la  vie  lui  devient  trop  lourd,  de  se  réfugier  dans 
le  sein  de  Dieu. 

Vers  onze  heures,  les  rues  alors  étaient  entièrement  dé- 
sertes,  un  coup  sourd  retentit    à  la  grand'povte. 

Aloyse  tressaillit  et  pâlit,  mais,  rassemblant  tout  son  cou- 
rage, elle  alla,  un  flambeau  à  la  main,  ou\Tir  aux  liommes 
chargés  du  fardeau  lugubre. 

Elle  reçut  avec  un  profond  et  respectueux  salut  le  maitre 
qui  rentrait  ainsi  chez  lui  après  une  si  longue  absence. 
Puis,  elle  dit  aux  porteurs  : 

—  Suivez-moi  en  faisant  le  moins  de  bruit  possible.  Je 
vais  vous  montrer  le  chemin. 

Et.  marcliant  devant  eux  avec  sa  lumière,  elle  les  condui- 
sit au  caveau  sépulcral.  ^ 

Arrivés  là,  les  hommes  déposèrent  le  cercueil  dans  une 
des  tombes  ouvertes,  replacèrent  le  couvercle  de  marbre 
noir,  puis,  ces  pauvres  gens  que  la  souffrance  avait  rendus 
religieux  envers  la  mort,  ôtèrent  leurs  bonnels,  s'agenouil- 
lèrent, et  firent  une  courte  prière  pour  l'âme  du  mort 
inconnu. 

Quand  ils  se  relevèrent,  la  nourrice  les  reconduisit  en 
silence,  et,  sur  le  seuil  de  la  porte,  glissa  dans  la  main 
de  l'un  d'entre  eux  la  somme  promise  par  Gabriel.  Us  s'éloi- 
gnèrent comme  des  ombres  muettes,  sans  avoir  prononcé 
une  seule  parole. 

Pour  Aloyse.  elle  redescendit  au  tombeau,  et  passa  le  reste 
de  la  nuit  agenouillée  à  prier  et  â  pleurer. 

Le  lendemain  matin.  André  la  trouva  le  front  pâle  mais 
calme,  et  elle  se  contenta  de  lui  dire  gravement  : 

—  Mon  enfant,  nous  devons  toujours  espérer,  mais  nous 
ne  devons  plus  attendre  monsieur  le  vicomte  d'Exmès. 
Pensez  donc  à  remplir  les  commissions  dont  il  vous  a  chargé 
au  cas  où  il  ne  reviendrait  pas  tout  de  suite. 

—  Cela  suffit,  dit  tristement  le  page.  Je  compte  alors 
partir  dès  aujourd'hui  pour  aller  au-devant  de  madame 
de  Castro. 

—  Au  nom  du  maitre  absent,  je  vous  remercie  de  ce  zèle. 
André,  dit  Aloyse. 

L'enfant  fit  ce  qu'il  disait,  et,  le  joui  même,  se  mit  en 
route 

Il  alla,  s'informant  tout  le  long  du  chemin,  de  la  noble 
voyageuse.  Mais  ce  ne  fut  qu'à  Amiens  qu'il  la   retrouva. 

Diane  de  Castro  ne  faisait  que  d'arriver  dans  cette  ville, 
avec  l'escorte  que  le  duc  de  Guise  avait  donnée  a  la  fille 
de  Henri  II.  Elle  était  descendue  se  reposer  quelques  heures 
chez  monsieur  de  Thuré,  gouverneur  de  la  place. 

Dès  que  Diane  aperçut  le  page,  elle  changea  de  couleur, 
mais,  se  maîtrisant,  elle  lui  fit  signe  de  la  suivre  dans  la 
chambre  voisine,  et.  lorsqu'ils  furent  seuls: 

—  Eh  bien?  lui  demanda-t-elle.  que  m'apportez-vous,  An- 
dré? 

—  Rien  que  ceci,  madame,  répondit  le  page  en  lui  remet- 
tant le  voile  enveloppé. 

—  Ah  !  ce  n'est  pas  l'anneau  !  s'écria    Diane. 

C'est,  tout  ce  qu'elle  vit  d'abord,  et  puis,  elle  se  remit 
un  peu.  et.  prise  de  cette  curiosité  avide  qui  fait  que  les 
malheureux  veulent  aller  jusqu'au  fond  de  leur  douleur, 
elle  questionna  vivement  André. 

—  Monsieur  d'Exmès  ne  vous  a-t-il  pas  en  outre  chargé 
de  quelque  écrit  pour   moi  î   lui   dit-elle. 

—  Non.  madame. 

—  Mais  vous  avez  à  me  transmettre  du  moins  quelque 
message  de  vive  voix? 


I  —  Hélas  !  répondit  le  page  en  secouant  la  tète,  monsieur 
d'Exmès  a  dit  seulement  qu'il  vous  rendait,  madame,  toutes 
vos  promesses,  même  celle  dont  le  voile  est  le  gage  ;  il  n'a 
rien  ajouté  de   plus. 

—  Dans  quelles  circonstances,  cependant,  vous  a-t-il  en- 
voyé vers  moi?  Il  avait  reçu  de  vous  ma  lettre?  Qu'a-t-il 
dit  après  l'avoir  lue?  En  remettant  ceci  entre  vos  mains, 
qu'a-t-il    dit  ?    Parlez.    André.    Vous    êtes    dévoué    et    fidèle. 

j    L'intérêt  de  ma  vie   est  peut-être  dans  vos  réponses,  et  le 
I    moindre  indice  pourra  me  guider  et  me  rassurer  dans  ces 
ténèbres. 

—  Madame,  dit  André,  je  vais  vous  apprendre  tout  ce  que 
je  sais.   Mais  ce   que  je  sais  est  bien  peu  de  chose. 

—  Oh  !   dites  !  dites  toujours  !  s'écria  madame  de  Castro. 
.\ndré  raconta  alors,   sans  rien  omettre,  car  Gabriel  ne 

lui  avait  pas  recommandé  le  secret  vis-à-vis  de  Diane,  tout 
ce  que  son  maître,  avant  de  partir,  leur  avait  recommandé 
■    à  Aloyse  et  à  lui  .\ndré,  dans  la  prévision  que  son  absence 
pourrait  se  prolonger.  11  dit  les  hésitations  et  les  angoisses 
du  jeune   homme.   Après   la    lecture  de  la   lettre  de  Diane, 
Gabriel  avait  paru  d  abord  vouloir  parler,  et  puis,  il  avait 
I    fini  par  garder  le  silence,  ne  laissant   échapper  que  quel- 
ques paroles  vagues.  Enfin,  André,  selon  sa  promesse,  n'ou- 
blia rien,  ni  un  geste,   ni   un  demi-mot,  ni  une  réticence. 
Mais,  comme   il   l'avait   annoncé,   il  n'élait  guère  instruit, 
et  son  récit  ne   fit  qu'augmenter  les  doutes   et  les  incerti- 
j    tudes  de  Diane. 

j       Elle  regardait  tristement  ce  voile  noir,  le  seul  messager 
1    et  le  vrai  symbole  de  sa  destinée.  Elle  semblait  l'interroger 

et  lui  demander  conseil. 

!       —  En   tout  cas.   se  disait-elle,   de  deux  choses  l'une  :  ou 

Gabriel   sait  qu'il  est   mon  frère,  ou  il  a  perdu  toute  espé- 

i    rance  et   tout    moyen   de   pénétrer   un   jour   le   fatal   secret. 

I   Je  n'ai  qu'à  choisir  entre  ces  deux  malheurs.  Oui.  la  chose 

!    est  certaine,   et  je  n'ai  plus  d'illusion   dont   je  me  puisse 

leurrer   là-dessus.   Mais   Gabriel    n'aurait-il  pas  dû  m'épar- 

gner  ces  équivoques  cruelles  ?  Il  me  rend  ma  parole  ;  pour- 

1    quoi  ?   Pourquoi   ne   me    confie-t-il   pas  ce   qu'il   va   devenir 

et  ce  qu  il  veut  faire    lui-même?  Ah!   ce  silence  m'effraie 

plus  que  toutes  les  colères  et  toutes  les  menaces  ! 

Et  Diane  s'interrogeait  pour  savoir  si  elle  devait  suivie 
son  premier  dessein,  et  rentrer,  pour  n'en  plus  sortir  cette 
fois,  dans  quelque  couvent  de  Paris  ou  de  la  province  ; 
ou  si  .son  devoir  n'était  pas  plutôt  de  revenir  à  la  cour.  d« 
chercher  à  revoir  Gabriel,  de  lui  arracher  la  vérité  sur 
j  les  événemens  du  passé  et  sur  ses  desseins  de  lavenir,  et 
I  de  veiller,  en  toute  occurrence,  sur  les  jours  peut-être  mena- 
cés du  roi,  de  son  père.. 

De  son  père?  mais  Henri  II  était-il  son  père?  n'étalt-elle 
pas  précisément  fille  impie  et  coupable  en  entravant  la 
vengeance  qui  voulait  punir  et  frapper  le  roi.  Terrible 
extrémité  ! 

Mais  Diane  était  une  femme,  et  une  femme  tendre  et  gé- 
néreuse. Elle  se  dit.  que  quoi  qu'il  advint,  on  pouvait  se 
repentir  de  la  colère,  jamais  du  pardon,  et,  entraînée  par 
la  pente  naturelle  de  sa  bonté,  elle  se  détermina  à  retour- 
ner à  Paris,  et,  jusqu'au  jour  où  elle  aurait  des  nouvelles 
rassurantes  de  Gabriel  et  de  ses  projets,  à  rester  auprès 
du  roi  comme  une  défense  et  une  sauvegarde.  Gabriel  lui- 
même  n'aurait-il  pas.  qui  sait,  besoin  de  son  intervention? 
Quand  elle  aurait  sauvé  ceux  qu'elle  aimait  l'un  de  1  autre, 
il  serait  temps  alors  de  se  réfugier  dans  le  sein  de  Dieu. 
I  Cette  résolution  prise  la  vaillante  Diane  n'hésita  plus  et 
continua  sa  route  pour  Paris. 

Elle  y  arrivait  trois  jours  après,  et  descendait  au  Louvre 
où  Henri  11  l'accueillait  avec  une  joie  tout  expanslve  et 
une  tendresse  toute  paternelle. 

Mais,  malgré  qu'elle  en  eût,  elle  ne  put  s'empêcher  de 
recevoir  ces  témoignages  d'affection  avec  tristesse  et  froi- 
deur, et  le  roi  lui-même,  qui  se  souvenait  de  1  inclination 
de  Diane  pour  Gabriel,  se  sentait  parfois  embarrassé  et 
ému  en  présence  de  sa  fille.  Elle  lui  rappelait  des  choses 
qu'il  eût  mieux  aimé   oublier. 

Aussi  n'osait-il  plus  lui  parler  de  l'union  autrefois  pro- 
jetée avec  François  de  Montmorency,  et,  sur  ce  point  du 
moins,  madame  de  Castro  fut  tranquille. 

Elle  avait  bien  assez  d'autres  soucis.  Xi  à  l'hôtel  de  Mont- 
gommery, ni  au  Louvre,  ni  nulle  part  on  n'avait  de  nou- 
velles positives  du  vicomte  d'Exmès. 
Le  jeune  homme  avait  en  quehiue  sorte  disparu. 
Des  jours,  des  semaines,  des  mois  entiers  s'écoulaient,  et 
Diane  avait  beau  s'informer  directement  ou  indirectement, 
nul  ne  pouvait  dire  ce  que  Gabriel   était  devenu. 

Quelques-uns  croyaient  cependant  l'avoir  rencontré  morne 
et  sombre.  Mais  aucun  ne  lui  avait  parlé  :  l'âme  en  peine 
qu'ils  avaient  prise  pour  Gabriel  les  avait  toujours  évités 
et  fuis  dès  le  premier  abord.  D'ailleurs,  tous  différaient 
dans  leurs  témoignages  sur  le  lieu  où  ils  avalent  vu  passer 
le  vicomte  d'Exmès  ;  ceux-ci  disaient  à  Saint-Germain,  ceux- 
là  à  Fontainebleau,  d'autres  à.  Vincennes.  et   quelques-uns 


LES  DEUX  DlAiNE 


133 


même  h  Paris.  Quels  fonds  pouvait-on  taire  sur  tant  de  rap- 
ports conti-adictoires? 

Et  cependant  beaucoup  avaient  raison.  Gabriel,  en  elTet, 
poussé  par  un  terrible  souvenir  et  par  une  pensée  plus 
terrible,  ne  restait  i)as  un  jour  ix  la  même  place.  Un  éter- 
nel besoin  d  action  et  de  mouvement  le  chassait  d'un  endroit 
dés  qu'il  y  était  arrivé.  .\  pied  ou  â  clieval.  dans  les  villes 
ou  dans  les  champs,  il  fullaii  qu'il  allAt  sans  cesse,  pâle 
et  sinistre,  et  pareil  à  l'aiitique  Oresie  poursuivi  par  les 
Furies. 

11  errait  d  ailleurs  toujours  dehors,  sous  le  ciel,  et  n'en- 
trait dans  les  maisons  que  lorsqu'il  y  était  contraint  par  la 
nécessité 

Une  fois  pourtant,  maître  Ambrolse  Paré  qui,  ses  bles- 
sés étant  guéris  et  les  hostilités  un  peu  apaisées  dans  le 
Nord,  était  revenu  A  Paris,  vit  arriver  et  s'asseoir  chez  lui 
son  aniiennc  connaiî.sance  le  vicomte  d  Exmts.  U  le  reçu' 
avec  déférence  et  cordialité  comme  un  gentilhomme  et 
comme  un  ami. 

Gabriel,  en  homme  qui  revient  d'un  pays  étranger,  inter- 
rogea le  chirurgien  sur  des  choses  que  personne  n'igno- 
rait. 

Ainsi,  après  s'être  d'abord  informé  de  Martin-Guerre  qui, 
rétabli  tout  cl  fait,  devait  à  cette  heure  eue  en  route  déjà 
pour  Paris,  il  le  questionna  sur  le  duc  de  Guise  et  1  armée. 
Tout  .allait  à  merveille  de  ce  côté.  Le  Balafré  était  devant 
Thionvllle  :  le  maréchal  do  Thermes  avait  pris  nunkerque  ; 
Gaspard  de  Tavannes  s'était  emparé  de  Guines  et  du  pays 
d'Oie.  Il  ne  restait  plus  aux  .\nglais,  ainsi  que  se  l'était 
juré  François  de  Lorraine,  un  seul  pouce  de  terre  dans  tout 
le  royaume. 

Gabriel  écouta  gravement  et  en  apparence  assez  froide- 
ment ces  bonnes  nouvelles. 

Je  vous  remercie,  maître,  dit-il  ensuite  à  Ambrolse 
Paré,  je  me  réjouis  d'apprendre  que,  pour  la  France  du 
moins,  notre  entreprise  de  Calais  ne  sera  pas  tout  à  fait 
sans  résultat.  Néanmoins  ce  n'était  pas  la  curiosité  de  ces 
choses  qui  m'amenait  surtout  a  vous.  Maître,  avant  de 
vous  admirer  à  l'œuvre  au  chevet  des  blessés,  je  me  sou- 
viens que  votre  parole  m'avait  profondément  remué,  cer- 
tain jour  de  1  an  passé,  dans  Li  petite  maison  de  la  rue 
Saint-Jacques.  Maître,  je  viens  m'entretenir  avec  vous  de 
ces  matières  de  religion  où  pénètre  si  avant  la  vue  de 
votre  pensée.  Vous  ave?  défiuitivement  embrassé  la  cause 
de  la  réforme,  je  suppose  ? 

—  Oui,  monsieur  d'Exmés,  dit  fermement  Ambroise  Paré. 
La  correspondance  qu'a  bien  voulu  ouvrir  avec  moi  le 
grand  Calvin  a  levé  mes  derniers  doutes  et  mes  dernière 
scrupules.  Je  suis  maintenant  le  religionnaire  le  plus  con- 
vaincu  qu'il  soit. 

—  Eh  bien  l  maître,  dit  le  vicomte  d'Exmès,  voulez-vous 
faire  participer  à  vos  lumières  un  néophyte  de  bonne 
volonté?  C'est  de  moi-même  que  je  parle.  Voulez-vous 
rariermir  ma  foi  hésitante  comme  '.'ous  remettez  un  membre 
rompu  ? 

—  C'est   mon   de^'oir  de   soulager,   quand   je   le   puis,   les 
.''imes  de  mes   semblables   aussi   bien    que   leurs  corps,  dit    ] 
.\mbroise  Paré.  Je  suis  tout  à  vous,  monsieur  d'Exmès. 

Et  ils  causèrent  pendant  plus  de  deux  lieures,  .Ambroise 
Paré  ardent  et  éloquent,  Gabriel  calme,   triste  et  docile. 

Au  bout  de  ce  temps,  Ciabriel  se  leva,  et,  serrant  la  main 
du  chirurgien  :  '  î 

—  Merci,  lui  dit-il,  cette  conversation  m'a  fait  grand  ! 
bien.  Le  temps  n'est  malheureusement  pas  encore  venu 
où  je  puisse  me  déclarer  ouvertement  Réformé.  Dans  l'in- 
térêt même  de  la  religion,  il  faut  que  j'attende.  Sinon,  ma 
conversion  pourrait  bien  exposer  quelque  jour  votre  sainte 
cause  à  des  persécutions,  ou  du  moins  a  des  calomnies.  , 
Je  sais  ce  que  je  dis.  Mais  je  comprends  maintenant,  grâce 

à  vous,  maître,  que  les  vôtres  marchent  véritablement  dans 
la  bonne  vole,  et,  dès  à  présent,  croyez  <ine  ,te  suis  avec 
vous  par  le  cœur,  sinon  par  le  fait,  .'^dieu,  maître  Ambrolse, 
adieu.  Nous  nous  reverrons. 

Et  Gabriel,  sans  s'expliquer  davantage,  salua  le  chirur-  i 
gien   philosophe  et  sortit.  I 

Dans  les  premiers  jours  du  mois  suivant,  mai  1558,  11  1 
reparut  pour  la  première  fois  depuis  son  départ  mystê-  ■ 
rienx   ."i  l'hôtel  de   la  rue  des  .Tardins-Saint-Paul. 

Il  y  avait  la  du  nouveau.  .\larlin-C;uerre  y  était  revenu 
depuis  quinze  jours,  et  Jean  l'euquoy  y  demeurait  depuis 
trois  mois  avec  sa  femme  Babette. 

Mais  Dieu  n'avait  pas  voulu  que  le  dévouement  de  Jean 
souffrit  jusqu'au  bout,  ni  peut-être  que  la  faute  de  Babette 
restât  totalement  impunie.  Babette,  quelques  jours  aupa- 
ravant, était  accouchée  avant  terme  d'un  enfant  mort. 

La  pauvre'  mère  avait  beaucoup  pleuré,  mais  elle  avait 
courbé  la  tête  devant  une  douleur  r|ui  ajjiiaraissait  à  son 
repentir  comme  une  expiation  ;  et,  de  même  que  Jean 
Peuquoy  lui  avait  généreusement  offert  son  sacriflce,  elle 
lui  offrait  sa  résignation  à  son  tour. 

D'ailleurs,    les    consolations    affectueuses    de   son    mari    et 


les  encouragements  maternels  d'AIoyse  ne  manquèrent  pas 
à  la  douce  afiligée. 

Martin-Giiene  aussi,  avec  sa  bonhomie  accoutumée  la 
réconfortait  de   son  mieux. 

Un  jour,  comme  ils  devisaient  amicalement  tous  les 
quatre,  la  porte  s'ouvrit,  et,  à  leur  grande  surprise,  à  leur 
plus  grande  joie,  le  maître  de  la  maison,  le  vicomte  d'Ex- 
mès, entra   tout  à  coup  d'un  pas  lent  et  d'un  air  grave. 

Quatre  cris  se  confondirent  en  un  seul,  et  Gabriel  fut 
promi)tement  entouré  par  ses  deux  hôtes,  son  écuyer  et  sa 
nourrice. 

Les  premiers  transports  apaisés,  Aloyse  voulut  question- 
ner celui  que  tout  liaut  elle  appelait  son  seigneur,  mais 
que  dans  son  cœur  elle  nommait  toujours  sein  enfant. 

Qu'était-il    devenu    pendant     cette    longue    absence?    que 
voulait-il    faire    maintenant?     allait-il    enfin    rester    parmi 
ceux  qui  l'aimaient? 
I       Gabriel    posa    un    doigt    sur    ses    lèvres,    et.    d'un    regard 
;    triste  mais  ferme,  imposa  d'abord  silence  ;i  la   tendre  sol- 
licitude d'AIoyse. 

Il  était  évident  qu'il  ne  voulait  ou  ne  pouvait  s'expli- 
quer ni  sur  le  passé  ni  sur  l'avenir. 

Mais,  en  revanche,  il  interrogea  Babette  et  Jean  Peuquoy 
sur  eux-mêmes.  N'avaient-ils  manqué  de  rien?  Avaient-ils 
eu  récemment  des  nouvelles  de  leur  brave  frère  Pierre, 
resté  à  Calais? 

Il  plaignit  avec  émotion  Babette,  et  tâcha  aussi  de  la 
consoler  autant  qu'on  peut  consoler  une  mère  qui  pleure 
son  enfant. 

Gabriel  passa  ainsi  le  reste  du  jour  au  milieu  de  ses  amis 
et  de  ses  serviteurs,  bon  et  affectueux  envers  tous,  mais 
sans  secouer  un  seul  instant  la  noire  mélancolie  qui  sem- 
blait l'accabler. 

l'uaiit  à  Martin-Guerre,  qui  ne  quittait  pas  des  yeux  son 
cher  maître  enfin  retrouvé.  Gabriel  lui  parla  et  s'informa 
dé  lui  avec  beaucoup  d'intérêt.  Mais,  de  tout  le  jour,  il  ne 
dit  pas  un  mot  de  la  promesse  qu'il  lui  avait  faite  autre- 
fois, et  parut  avoir  oublié  l'obligation  qu'il  avait  prise  de 
punir  le  voleur  de  nom  et  d'honneur  qui  avait  si  long- 
temps persécuté  le  pauvre  Martin. 

-Martin-Guerre,  de  son  côté,  était  trop  respectueux  et 
trop  peu  égoïste  pour  ramener  la  pensée  du  vicomte  d'Ex- 
mès sur   ce  sujet. 

Mais,  quand  vint  le  soir,  Gabriel  se  leva,  et,  d'un  ton 
qui  n  admettait  ni  contividiclion.  ni  réplique  : 

—  II  faut  à  présent  que  je  reparte,  dit-il. 
Puis  se  tournant  vers  Martin-Gn'n\>,  il  ajouta  : 

—  Mon  brave  Martin,  je  me  suis  occupé  de  toi  dans  mes 
courses,  et,  inconnu  que  j  étais,  j'ai  demandé,  j'ai  cherché, 
et  je  crois  avoir  trouvé  la  trace  de  la  vérité  qui  t'inté- 
resse :  car  je  me  souviens  bien  de  l'engagement  que  j'avais 
pris   envers   toi,    Martin. 

—  Oh  !  monseigneur  i  s'écria  l'écuyer  tout  heureux  et 
tout  confus. 

—  Donc,  je  te  le  répète,  reprit  Gabriel,  j'ai  recueilli  des 
indices  suffisans  pour  me  croire  maintenant  sur  la  voie. 
Mais  il  faut  que  tu  m'aides,  ami.  Pars,  dès  cette  semaine, 
pour  ton  pays.  Mais  ne  t'y  rends  pas  directement.  Sols 
seulement  à  Lyon  d'aujourd'hui  en  un  mois.  Je  t'y  retrou- 
verai et  nous  nous  concerterons  pour  agir  ensemble. 

—  Je  vous  obéirai,  monseigneur,  dit  Martin-Guerre.  Mais 
jusque-là  ne  vous  reverrai-je  pas  ? 

—  Non,  non,  il  faut  que  je  sois  seul  dorénavant,  reprit 
Gabriel  avec  énergie.  Je  m'en  vais  de  nouveau,  et  n'es- 
sayez pas  de  me  retenir,  ce  serait  maltllger  inuliiement. 
Adieu,  mes  bons  amis.  Martin,  souviens-loi,  dans  un  mois 
d'Ici,  à  Lyon. 

—  Je  vous  y  attendrai,  monseigneur,  dit  l'écuyer. 
Gabriel  prit   cordialement   congé   de  Jean    Peuquoy  et  de 

sa  femme,  serra  dans  ses  mains  les  mains  d'AIoyse,  et,  sans 
vouloir  remartiuer  la  douleur  de  sa  bonne  nourrice,  partit 
encore  une  fois  pour  reprendre  cette  vie  errante  ;i  laquelle 
il  semblait  s'être   condamné. 


LXXII 

Ol;    L'ON    RETROUVE    AUX.^ILI)    DU    TIIILL 

Six  semaines  après,  le  15  Juin  i;,58,  au  village  d'Artigués, 
près  Rieux.  sur  le  seuil  de  la  iilus  belle  maison  du  bourg, 
la  vigne  verte  qui  courait  sur  la  brune  muraille  servait  de 
fonds  SX  un  tableau  domestique  et  villageois  qui.  dans  sa 
simplicité  un  peu  grossière,  no  manquait  pas  toutefois  d'un 
certain   accent. 

Un  liomme  qui,  à  en  juger  par  ses  pieds  poudre>;x. 
venait  de  faire  une  a.ssez  longue  course,  était  assis  sur  un 
banc  de  bois,  tendant  nonchalamment  ses  souliers  à  une 
femme  qui,  agenouillée  devant  lui,  était  en  train  de  les  lui 
délacer. 


134 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


L  homme  fronçait    les   sourcils,  la  femme   souriait. 

—  .\uras-tu  liientôt  fini,  Bertrande?  dit  l'homme  dure- 
ment. Tu  es  d  une  maladresse  et  d'une  lenteur  qui  me 
mettent  hors  île  moi  : 

—  Voila   qui  est  fait,   Martin,  dit  doucement    la  femme. 

—  Voilà  qui  est  fait  ?  hum  !  grommela  te  prétendu  Mar- 
tin. Où  sont  maintenant  mes  souliers  de  rechange?  La:  je 
parie  que  tu  n'as  pas  eu  seulement  la  précaution  de  les 
apporter,  sotte  femelle  U  va  falloir  que  je  reste  pieds  nus 
au  moins  deux  minutes  ! 

Bertraiide  courut  dans  la  maison,  et.  en  moins  dune 
seconde,  rapporta  d'autres  souliers  qu'elle  s'empressa  de 
chausser  elle-même  a  son  maître  et  seigneur. 

On  a  sans  doute  reconnu  les  personnages.  C'était,  sous 
le  nom  de  .Martin-Guerre,  .Arnauld  du  Tliill.  toujours  im- 
périeux et  brutal;  celait  Bertrande  de  RoUes.  infiniment 
adoucie  et  prodigieusement  mise  à  la  raison. 

—  Et  mon  verre  d'iiydromel,  où  est-il?  reprit  Martin  du 
même  ton   htjurru. 

—  Il  est  là  tout  prêt,  mon  ami,  dit  craintivement  Ber- 
trande. je  vais  te  l'aller  quérir. 

—  Toujours  attendre  !  reprit  l'autre  en  frappant  du  pied 
avec  impatience.   Allons  !  dépêche,   ou  sinon... 

Un  geste  expressif  acheva  sa  pensée. 

Bertrande  sortit  et  revint  avec  la  rapidité  de  l'éclair. 
Martin  lui  prit  des  mains  un  plein  verre  d'hydromel  qu'il 
avala  d'un   trait   avec   une  évidente  satisfaction. 

—  C'est  bien  :  daigna-t-il  dire  en  rendant  â  sa  femme  le 
gobelet   vide. 

—  Pauvre  ami  I  as-tu  chaud  I  se  Jiasarda  à  dire  alors 
celle-ci,  en  essuyant  avec  sou  mouchoir  le  front  de  son  rude 
époux.  Tiens,  mets  ton  chapeau,  de  crainte  d'un  coup 
d'air.  Tu  es  bien  las,  n'est-ce  pas? 

—  Eh  :  reprit  Martin-Guerre  tout  grognant,  ne  laut-U 
pas  se  conformer  aux  sots  usages  de  ce  sot  pays,  et,  a 
chaque  anniversaire  de  ses  noces,  aller  inviter  a  diner.  dans 
tous  les  villages  environnans.  un  tas  de  pareu.s  affamés?... 
J'avais,  par  ma  fui:  oublié  cette  stupide  coutume,  et  si  ta 
ne  me  l'avais  rappelée  hier,  Bertrande  ;.  .  Enfin,  la  tournée 
est  achevée  ;  dans  deux  heures,  toute  la  parenté  aux 
mâchoires  voraces  arrivera  ici. 

—  Merci,  mon  ami,  dit  Bertrande.  Tu  as  bien  raison, 
c'est  un  usage  absurde,  mais  enfin  un  usage  Impérieux 
auquel  il  faut  se  conformer,  si  l'on  ne  veut  passer  pour 
dédaigneux  et    insolens. 

—  Bien  raisonné  :  dit  Martin-Guerre  avec  ironie.  Et  toi, 
fainéante,  as-tu  travaillé  de  ton  côté,  au  moins?  la  table 
est-elle  dressée  dans  le  verger? 

—  Oui,   .Martin,   comme  tu   l'avais   (.uloiuiô. 

—  Tu  es  allée  aussi  inviter  le  juge?  dt-manda  le  tendre 
époux. 

—  Oui,  Martin,  dit  Bertrande,  et  il  a  ilit  qu'il  ferait  son 
possible  pour  assister  au  repas. 

—  Qu'il  ferait  son  possible;  s'écria  Martin  en  colère.  Ce 
n'est  pas  cela  !  il  faut  qu'il  y  vienne  :  Tu  l'auras  invité  de 
travers!  je  tiens  A  ménager  ce  juge,  tu  le  sais,  mais  tu  fais 
tout  pour  me  déplaire.  Sa  présence  était  la  seule  chose  qui 
me  fit  i>as,-<er  un  peu  sur  la  fastidieuse  coutume  et  l'inutile 
corvée  de  ce  ridicule  anniversaire. 

—  Ridicule  anniversaire:  celui  de  notre  mariage;  re- 
prit Bertrande  les  lai'mes  aux  yeux.  Ah;  Martin,  tu  es  cer- 
tainement à  présent  un  homme  instruit,  tu  as  beaucoup  vu 
et  beaucoup  voyagé,  tu  peux  mépriser  les  vieux  préjugés 
du  pays  ..  mais  n'importe  :  cet  anniversaire  me  rappelle  un 
temps  où  tu  étais  moins  sévère  et  plus  tendre  pour  ta  pau- 
vre femme. 

—  Oui,  dit  Martin  avec  un  rire  sardonlque,  et  où  ma 
femme  était  moins  douce  et  plus  acariâtre  pour  moi,  où 
elle   s'oubliait    même   quelquefois  jusqu'à... 

—  Oh  !  Martin  :  Martin  !  s'écria  Bertrande,  ne  rappelle 
pas  ces  souvenirs  qui  me  font  rougir,  et  dont  j'ai  peine 
â  présent   à   me  rendre  compte. 

—  Et  moi  donc  !  quand  je  pense  que  j'ai  pu  être  assez  bête 
pour  supporter  Ali!  ah!  ah!  Mais  laissons  cela:  mon  ca- 
ractère s'est  modiflé,  et  le  tien  aussi,  j'aime  à  te  rendre 
cette  justice.  Comme  tu  dis.  Bertrande.  j  ai  vu  depuis  ce 
temps-la  du  pays.  Tes  mauvais  procédés,  en  me  forçant  à 
courir  le  monde,  m'ont  contraint  à  gagner  de  l'expérience, 
et,  en  revenant  ici  l'an  passé,  j'ai  |iu  rétablir  les  choses 
dans  leur  ordre  naturel.  Je  n'ai  eu  pour  cela  qti'à  rapporter 
avec  moi  un  autre  Jlartin  appelé  Martin-bâton.  Aussi  main- 
tenant tout  marche  à  souhait,  et  nous  faisons  vraiment  le 
ménage  le  pins  uni. 

—  C'est  bien  vrai,  grâce  à  Dieu  :  dit  Bertrande. 

—  Bertrande  i 

—  Martin  ! 

—  Tu  vas  sur-le-champ,  dit  Maiiini;uerre  d'un  lun  ab- 
solu et  souverain,  tu  vas  retourner  chez  le  juge  d Wrligucs. 
Tu  renouvelleras  tes  jnslances,  tu  obtiendras  de  lui  la  pro- 
messe formelle  de  se  rendre  à  notre  repas,  et,  s'il  n  y  vient 


pas,  songes-y.  c'est  a  toi.  à  toi  seule  que  je  m  en  prendrai. 
Va.  Bertrande.  et  reviens  vite. 

—  Je  vais  et  je  reviens,  dit  Bertrande  en  disparaissant  à 
la  minute 

.Arnauld  du  Thill  la  .suivit  un  instant  d  un  regard  satis- 
fait. Puis,  resté  seul,  il  s'étendit  paresseusement  sur  son 
banc  de  bois,  humant  l'air  et  clignant  des  yeux  avec  I;i 
béatitude  é.ffoiste  et  dédaigneuse  d  un  homme  heureux  qui 
n'a  rien  à  craindre   et  rien   à  désirer. 

Il  ne  vit  pas  un  homme,  un  voyageur,  qui,  appuyé  sur 
un  bâton,  marchait  péniblement  sur  la  route  solitaire  a 
cette  heure  ardente,  et  qui.  en  apercevant  .\rnauld.  s'arrêta 
devant  lui  : 

—  Pardon,  compagnon,  lui  dit  cet  homme,  n'y  a-t-il  pas, 
je  vous  prie,  dans  votre  bourg,  d'auberge  où  je  puisse  me 
reposer  eu  diner. 

—  Non.  vraiment,  répondit  .\rnauld  sans  .se  déranger,  et 
il  faut  que  vous  alliez  à  Rieux.  â  deux  lieues  d'Ici,  pour 
trouver  une  enseigne  d'hôtelier. 

—  Deux  lieups  encore  :  s'écria  le  voyageur  quand  je  n'en 
puis  plus  déjà  de  fatigue.  Volontiers  donnerais-je  une  pis- 
tole  pour  trouver  tout  de  suite  uu  gite  et  un  repas. 

—  Une  pistole  !  dit  avec  un  mouvement  Arnauld.  tou- 
jours le  même  à  l'endroit  de  l'argent.  Eh  bien  !  mon  brave 
homme,  on  pourra,  si  vous  voulez,  vous  donner  chez  nous 
un  lit  dans  un  coin.  el.  quant  au  diner.  nous  avons  au- 
jourd  hui  un  diner  d  anniversaire  auquel  un  convive  de  plus  • 
ne  paraîtra  i)as.   Cela  vous  va-t-il.  hein? 

—  Sans  doute,  répondit  le  voyageur,  je  vous  dis  que  je 
tombe  de  fatigue  et  de  faim. 

—  Eh  bien  !  c'est  chose  dite.  re.slez.  reprit  Arnauld,  pou- 
une   pistole. 

—  La  voici  d'avance,  dit  le  voyageur, 

Arnauld  du  Thill  se  redressa  pour  la  prendre  et  souleva 
en  même  temps  le  chapeau  qui  couvrait  ses  yeux  et  son 
visage, 

■L'étranger  put  alors  seulement  voir  .--es  traits,  et.  recu- 
lant de  suiprise  : 

—  Mon   neveu  :   s'écria-t-il.   Arnauld  du  Thill  ! 
Arnauld  l'envisagea  et  pâlit,  mais,  se  remettant  aussitôt  : 

—  Votre  neveu?  dit-il.  je  ne  vous  reconnais  pas.  Oui 
êtes-vous  ? 

—  Tu  ne  me  reconnais  pas,  .\rnauld  !  reprit  l'homme.  Tu 
ne  reconnais  pas  ton  vieil  oncle  inalernel.  Carbon  Barreau, 
à  qui  tu  as  donné  tant  de  ,souci  comme  à  toute  ta  famille 
d'ailleurs?.., 

.  —  Par  ma  foi  !  non,  dit  ,\rnauld  avec  un  rire  insolent. 

—  Eh  qiioi  !  tu  nie  renies  et  te  renies  ainsi  :  reprit  Car- 
bon Barreau.  Tu  n'as  pas  fait,  dis?  mourir  de  chagrin  ta 
mère,  ma  sœur,  une  pauvre  veuve  que  tu  as  abandonnée 
à  Sagias.  voilà  quelque  dix  ans?  .\h  !  tu  ne  me  reconnais 
pas.  mauvais  coeur  :  mais  je  te  reconnais  bien,  moi  ! 

—  Je  ne  sais  pas  du  tout  ce  que  vous  voulez  me  dire, 
reprit  l'impudent  .\rnaiild  sans  ,se  déconcerter.  Je  ue  m'ap- 
pelle pas  .\rnauUI.  mais  Martin-Guerre,  je  ne  suis  pas  de 
Sagias.  mais  d'.\rligues.  Les  vieux  du  pays  m'ont  vu  naî- 
tre et  lattesleraienl.  et.  si  vous  voulez  qu'on  .se  moque  de 
vous,  vous  n'avez  qu'à  répéter  votre  dire  devant  Bertrande 
de  Rolles  ma  femme  et  tous  mes  parens. 

—  Votre  femme:  vos  iiaiens:  dit  Carbon  Barreau  stupé- 
fait. Pardon  !  est-ce  que  je  me  serais  véritablement  trompé? 
Mais  non.  c'est  impossible  !  une  telle  ressenil>laiue  .. 

—  Au  bout  de  dix  ans  est  difficile  à  constater,  interrom- 
pit Arnauld.  Allez  :  vous  avez  la  berlue,  mon  brave  homme  ! 
Mes  vrais  oncles  et  mes  vrais  parens.  vous  allez  les  voir 
et  les  entendre  vous-même  tout  à  l'heure. 

—  Oh  bien  ;  alors,  reprit  Carbon  Barreau  qui  commençait 
à  être  convaincu.  vi>us  pouvez  vous  vanter  de  ressembler  à 
mon  neveu  ArnauUl  du  Thill.  vous: 

—  C'est  vous  qui  me  l'apprenez,  dit  Arnauld.  en  ricanant, 
et  je  ne  m'en  ,suis  pas  vanté  encore. 

—  Ah  ;  quand  je  dis  que  vous  pouvez  vous  eu  vanter,  re- 
prit le  bonhomme,  ce  n'est  pas  (|u'il  y  ait  de  quoi  être 
lier  de  ressembler  à  uu  gueux  paicil,  au  moins!  Je  puis  en 
convenir  puisque  je  suis  de  la  famille,  mnn  neveu  était 
bien  le  plus  affreux  cocpiin  qui  se  put  imaginer.  Et  quand 
j'y  pense,  au  fait,  il  serait  fort  invraisemblable  qu'il  vécût 
encore;  car,  à  l'heure  qu'il  est.  il  doit  être  depuis  long- 
temps pendu,  le  misérable  : 

—  Vous  croyez?  reprit  Arnauld  du  rtiill  avec  quelque 
amertume. 

—  J'en  suis  certain,  monsieur  Martin-Guerre,  dit  avec 
assurance  Carbon  Barreau.  Cela,  d'ailleurs,  ne  vous  fait 
rien,  n'est-ce  pas.  ipie  je  parle  ainsi  de  ce  drôle,  puisque 
ce  n'est  pas  vous,  mon  hôte? 

—  Cela  ne  me  fait  rien  absolument,  dit  Arnauld  assez 
mal  .satisfait, 

—  .\h  !  monsieur,  reprit  l'oncle  qui  était  un  peu  rado- 
teur, que  de  lois  me  suis-je  félicité,  devant  .sa  pauvre  mvre 
en    larmes,    d'être    vc-u-    tr.ir.nn     et    elc    n'avoir   jamais    ou 


].E>  niciw  DiAxi: 


ISJ 


U'enfans.    qui   auraient    pu.    pareils   à   ce   mauvais   garne- 
ment, (lésliunoier  mon  nom.  et  ilé.solei-  ma  vie. 

—  Tiens,  mais  c'est  jn..ite.  se  dit  .\imand.  l'oncle  Car- 
iKin    n'avait    pas   d'enfaiis.    i  csi-à-diie    pas   dliéritlers. 

—  A  quoi  pensez-vous,  niaitre  .Martin?  demanda  le  voya- 
geur. 

—  Je  pense,  dit  doucereusement  .Arnauld.  que.  malgré 
vos  assertions  idiiiiaircs.  niessire  Carlmn  Uarreau  vous 
seriez  peut-ftie  bien  aise  aujourd  liui  d  avoir  un  lils  ou 
même,  a  défaut  de  lils.  ce  médiam  neveu  que  vous  regret- 
tez si  médiocrement,  mais  qui  enfin  vous  serait  une  a'ffec- 
llon.  une  famille,  et  a  (pii  vous  pourriez  traiismeitre  vos 
Ijiens  après  vous. 

—  .Mes   biens?.  .   dit   Carbon   Barreau. 

—  Sans  doute,  vos  biens,  reprit  .Vinauld  du  Tliill.  Vous 
qui  semez  si  libéralement  les  iHsloles,  vous  ne  devez  pas 
être  pauvre:  et  cet  .\riiauld  qui  me  ressemble  serait  votre 
votie  hérilier.  je  suppose.  Pardieu  :  voila  que  je  regrette 
de  ne  pas  être  un  peu  lui. 

—  .Arnauld  du  Tliill.  s  il  n'était  pendu,  serait  mon  héri- 
lier en  effet,  reparlit  gravement  Carbon  Itarreau.  Mais  il 
ne  tuerait  pas  grand  proHt  de  ma  succession;  car  je  ne 
suis  pas  riclie  J  offre  une  pislole  pour  me  reposer  et  me 
rassasier  un  peu  en  ce  monieni.  parce  que  je  suis  épuisé  de 
lassiuide  et  de  faim:  cela  n  empêche  point,  hélas'  ma 
bourse   détre   légère  ,   trop   légère  ! 

—  Hum?  fit  .Arnauld  du  Tbill  avec  incrédulité. 

—  Vous  ne  me  croyez  pas.  maître  -Martin-Guerre?  à  votre 
•lise.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  je  me  rends  préseu- 
lement  à  Lyon,  où  .M  le  président  du  parlement,  dont  j'ai 
été  vingt  ans  l'huissier,  m'offre  un  asile  et  du  pain  pour 
le  reste  de  mes  jours.  Il  m'a  envoyé  vingi-ciuq  pistoles  pour 
payer  mes  petites  dettes  et  faire  ma  route,  le  généreux 
homme  :  Mais  ce  qui  m'en  reste  est  tout  ce  que  je  possède. 
Kt.    par   ainsi,    mon    héritage   est    trop   peu   de   chose   pour 

lu  .\riiauld  du  Thlll.  quand  même  il  vivrait  encore,  efit 
iiitéiét  à  le  réclamer.  C'est  pourquoi... 

-  lin  voila  assez,  bavard  !  interrompit  avec  brusquerie 
.\rnauld  du  Thill.  mécontent.  Est-ce  que  j'ai  le  temps 
(lécouter  vos  radotages?  Donnez-moi  toujours  votre  pistole 
et  entrez  dans  la  maison,  si  cela  vous  plait.  Vous  dinerez 
dans  une  heure,  vous  dormirez  après,  et  nous  serons  quit- 
tes.  Il  n'y  a  pas  besi^in  pour  cela  de  tant  de  discours. 

--  -Mais  c'est  vous  qui  m'interrogiez?  dit  Carbon  Barreau. 

-Allons:  entrez-vous,  bonhomme,  ou  n'eiitrez-vous  pas? 
Voici  déjà  quelques-uns  de  mes  convives,  et  vous  me  per- 
raelirez  bien  de  vous  quitter  pour  eux.  Entrez.  J'agis  avec 
vous  ^ans  façon,  je  ne  vous  conduis  pas. 

—  Je  le  vois  bien,  dit  Carbon  liarrean. 

Kt  il  entra  dans  le  logis,  tout  en  maugréant  contre  les 
subits  reviremens  d'humeur  de  son   hôte. 

Trois  heures  après,  on  était  encore  a  table  sous  les  or- 
mes. Les  convives  étaient  au  complet,  et  le  juge  d'.\rtigues. 
dont  Ai-nauld  tenait  tant  à  se  concilier  la  faveur,  était 
assis  a  la  place  d'honneur. 

Les  bons  vins  et  les  pnqios  joyeux  circulaient.  Les  jeunes 
uens  parlaient  de  1  avenir  et  les  vieux  du  passé,  et  l'oncle 
Carbon  Barreau  avait  pu  s'assurer  que  son  hôte  s'appelait 
bien  .Martin-Ciuerre,  et  était  connu  et  traité  de  tous  les 
liabitans  d'.Artigues  comme   un   des   leurs. 

—  Te  rappelles-tu.  Martin-Gneire,  disait  l'un,  ce  moine 
.lugustin,  le-frère  Chiysostôme,  qui  nous  a  appris  à  lire  .i 
tous  les  deux? 

—  Je  me  le  rappelle,  disait  Arnauld. 

—  Te  souvlens-lu.  cousin  Martin,  disait  un  autre,  que  c'est 
il  ta  noce  qu'on  a  tiré  pour  la  première  fois  des  coups  de 
fusil  en  réjoui.ssance  dans  le  pays? 

—  Je  m  en   souviens,   répondait   Arnauld. 

Et.  comme  pour  raviver  ses  souvenirs,  il  embrassait  sa 
femme,  assise  à  ses  côtés  toute  lîère  et  Joyeu.se. 

—  Puisque  vous  avez  si  bonne  mémoire,  mon  maître,  dit 
tout   à  coup  derrière  les  convives  une  voix  haute  et   ferme 

postrophant  .\rnauld  du  Thill.  pnlsiiiie  vous  vous  souve- 
nez de  tant  de  choses  vous  vous  souviendrez  bien  de  moi. 
peut-être  : 


LXXIII 
LA   jrsTICE   D.\NS    L'E.MDAI<R.tS 


Celui  qui  parlait  ainsi,  d'un  ton  Impérieux,  jeta  le  man 
(eau  brun  et  le  large  chapeau  qui  le  cachaient,  et  les  con- 
ilés  d'Arnauld  du  Thlll.  qui  s'étaient  retournés  en  l'en- 
(eiidant.  purent  voir  un  Jeune  cavalier  de  Itère  mine  et 
de  riches  habits. 

A  quel(|ue  distance,  un  serviteur  tenait  jiar  la  bride 
les  deux  chevaux  qui   le*  avaient  amenés. 


lim°i"ué*^  levèrent   respectueusement,   assez  surpris  et  fort 

Pour  Arnauld  du  Thill    il  devint  pâle  comme  un  mort 

—  Jlonsieiir  le  vicomte  d'E.xmès  :  murinura-t-il  tout  effaré 

—  Eh  bien  :  reprit  d  une  voix  tonnante  Gabriel  en 
s'adressant    a    lui;    eh    bien:    me    reconnaissez-vous •>  ' 

Arnauld.  après  un  moment  d'hésitation,  eut  bien  vite 
calculé  ses  chances  et  pris  son  parti. 

—  Sans  doute,  dit-il  d'une  voix  qui  tâchait  d'être  ferme 
sans  doute,  je  reconnais  monsieur  le  vicomte  d'Exmès  pour 
l'avoir  vu  quelquefois  au  Louvre  et  ailleurs,  du  temps  que 
j  étais  au  service  de  monsieur  de  .Moiitinorency  ;  mais 
je  ne  puis  croire  que  monseigneur  me  reconnaisse  moi 
pauvre  et  obscur  serviteur  du  connétable. 

—  Vous  oubliez,  dit  Gabriel,  que  vous  avez  été  aussi  le 
mien. 

—  (ini  ?  moi  :  s'écria  Arnauld  feignant  la  plus  profonde 
surprise.   Oh  ;   pardon,   monseigneur  se  trompe  assurémetit. 

—  .le  suis  tellement  certain  de  ne  pas  me  tromper,  reprit 
Gabriel  avec  calme,  que  je  requiers  ouvertement  le  juge 
d'Artigues.  ici  présent,  de  vous  faire  sur-le-champ  arrêter  et 
emprisonner.  Est-ce  clair,   cela  ? 

Il  y  eut  parmi  les  assistans  un  mouvement  de  terreur 
Le  juge  s  approcha  fort  étonné.  Arnauld  seul  garda  son  ap- 
parence tranquille. 

—  Puis-je  savoir  au  moins  de  quel  crime  je  suis  accu.sé'  de- 
manda-t-il. 

—  Je  vous  accuse,  répondit  (iabriel  avec  fermeté  de 
vous  être  iniquement  substitué  au  lieu  et  place  de  mon 
écuyer  Martin-Guerre,  et  de  lui  avoir  méchamment  et  traî- 
treusement volé  son  nom.  sa  maison  et  sa  femme,  à  l'aide 
d'une   ressemblance  si  parfaite  qu'elle    pa.s.se   l'imagination. 

A  cette  accusation  si  nettement  formulée,  les  conviés  s'en- 
(re-regardèrent  tout  stupéfaits. 

—  Qu'est-ce  que  cela  signifie?  murmuraient-ils.  Martin- 
Guerre  n'est  pas  Jlartin-Guerre  !  Quelle  diabolique  sorcelle- 
rie y  a-t-il  donc  là-dessous? 

Plusieurs  de  ces  bonnes  gens  se  signaient  et  prononçaient 
tout  bas  des  formules  d'exorcisme.  La  plupart  commençaient 
a  considérer  leur  hôte  avec  épouvante. 

Arnauld  du  Tliill  comprit  qu'il  était  temps  de  frapper  un 
coup  décisif  pour  ramener  à  lui  les  esprits  ébranlés,  et,  se 
tournant  vers  celle  qu'il  appelait  sa  femme  : 

—  Bertrande!  s'écria-t-il,  parle  donc;  suis-je,  oui  ou  non, 
ton  mari  ? 

La  pauvre  Bertrande,  jusque-là  effrayée,  haletante,  avait. 
sans  dire  un  mot,  regardé  seulement  de  ses  yeux,  tout  grands 
ouverts,  tantôt  Ciabriel,  tantôt  son  époux  supposé. 

Mais  au  geste  souverain  d'.4rnaulcl  du  Thill,  à  son  accent 
de  menace,  elle  n'hésita  pas.  elle  se  iela  dans  ses  bras  avec 
effusion. 

—  Cher   Martin-Guerre  !    s  écrin-t-elle 

A  ces  mots,  le  charme  fut  rompu  et  les  murmures  offensifs 
se  tournèrent  contre  le  vicomte  d'Exmès. 

—  Monsieur,  lui  dit  Arnauld  du  Thill  triomphant,  en  pré- 
sence du  témoignage  de  ma  femme,  et  de  tous  mes  amis  et 
parens  qui  m'entourent,  persistez-vous  dans  votre  étrange 
accusation  ? 

—  Je  persiste,  dît  simplement  Ciabriel. 

—  Un  instant:  s'écria  maître  Carbon  Barreau  intervenant 
Je  savais  bien,  mon  hôte,  que  je  n  avais  pas  la  berlue  :  Pui.s- 
qiiil  y  a  quelque  part  un  autre  individu  qui  ressemble 
trait  pour  trait  à  celui-ci.  j  affirme,  moi.  que  1  un  des  deux 
esi  mon  neveu  Arnauld  du  Tliill,  natif  de  Saglas  comme  moi. 

—  Ah  I  voici  un  secours  providentiel  qui  arrive  à  point  ; 
dit  Ciabriel.  .Maître,  reprit-il  en  s'adressant  au  vieillard,  re- 
connaissez-vous donc  votre  neveu  dans  cet  homme? 

—  En  vérité,  dit  Carbon  Darre.au.  je  ne  saurais  distinguer 
si  c'est  lui  ou  l'autre:  miis  le  jurerais  d'avance  que,  s'il 
y  a  imposture,  elle  est  du  fait  de  mon  neveu,  fort  coutn- 
mier  de  la  chose. 

—  Vous  entendez,  monsieur  le  juge?  dit  Gabriel  au  magis- 
trat :  quel  que  .soit  le  coupable,  le  délit  n'est  déjà  plus  dou- 
teux. 

—  Mais  enfin  où  donc  est  celui  qui  pour  me  frustrer  se 
prétend  frustré?  s'écria  Arnauld  du  Thill  audacieusement. 
Ne  va-t-on  pas  me  confronter  avec  lui?  Se  cache-t-il?  qu'il 
se  montre  et   qu'on  en  juge. 

—  Marlin-fiuerre.  mon  écuyer.  dit  Ciabriel.  s'est,  d'après 
mon  ordre,  ronsliiué  le  premier  prisonnier  à  Uieux.  Mon- 
sieur le  juge,  je  suis  le  comte  de  .Moiitgommery,  ex-rapltalnc 
des  gardes  de  Sa  Majesté.  L'accusé  lui-même  m'a  reconnu.  Je 
vous  somme  de  le  faire  arrêter  et  emprisonner  comme  son 
accu.sateur.  Quand  Ils  seront  lun  et  laulre  -sous  la  main  de 
la  justice,  j'espère  pouvoir  aisément  prouver  de  quel  côté 
est  la  vérité  et  de  quel   côté  l'Imposture. 

—  C  est  évident,  monseigneur  dit  .i  Ciabriel  le  juge  étlonl 
fju'on  mène  à  la  pri.son  Martin-Ciuerre 

—  Je  m'y  rends  moi-même  de  ce  pas,  dit  Arnauld.  fort 
que  je  suis  de  mon  innocence  Mes  bons  et  chers  amis, 
ajouta-t-il  en  s'adressant  à  la   foule  qu'il  jugea   prudent   de 


13e 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLLSTBE 


se  gagner,  je  compte  sur  vos  loyaux  témoignages  pour  me 
secourir  dans  cette  extrémité.  Vous  tous  qui  m  avez  connu, 
vous  me  reconnaitrez,  n'est-ce  pas? 

—  Oui,  oui,  sois  tranquille,  Martin  ;  dirent  tous  les  amis 
et  parens  émus  de  cet  appel. 

Quant  à  Berlrande,  elle  avait  pris  le  parti  de  s  évanouir. 

Huit  jours  après,  l'instruction  du  procès  s  ouvrit  devant  le 
tribunal  de  Rieux. 

Un  curieux  et  difficile  procès  assurément  !  et  qui  méritait 
bien  de  devenir  aussi  célèbre  qu'il  l'est  encore,  après  trois 
cents  ans.  de  nos  jours. 

Si  Gabriel  de  Monigommery  ne  s  en  était  un  peu  mêlé, 
1  est.  probable  que  ces  excellens  juges  de  Rieux,  auxquels 
fut  déférée  l'affaire,  ne  s'en  seraient  jamais  tirés. 

Ce  que  Gabriel  demanda  a%ant  tout,  ce  fut  que  les  deux 
adversaires  ne  fussent  mis,  jusqu'à  nouvel  ordre,  en  pré- 
sence l'un  de  1  autre  sous  aucun  prétexte.  Les  interroga- 
toires et  confrontations  eurent  lieu  séparément,  et  Martin, 
comme  Arnauld  du  Thill,  resta  soumis  au  plus  rigoureux 
secret. 

Martin-Guerre,  enveloppé  d'un  manteau,  fut  amené  tour  à 
tour  en  face  de  sa  femme,  de  Carbon  Barreau,  de  tous  ses 
voisins   et  parens. 

Tous  le  reconnurent.  C'était  bien  son  visage,  c  était  sa 
tournure.  11  n'y  avait  pas  à  s'y  tromper. 

Mais  tous  reconnaissaient  également  Arnauld  du  Thill, 
quand  on  le  leur  présentait  à  son  tour. 

Ils  s'écriaient,  ils  s  épouvantaient,  aucun  ne  trouva  d'in- 
dice qui  pût  faire  éclater  la  vérité. 

Comment  la  distinguer  en  effet  entre  deux  sosies  aussi 
exactement  semblables  qu'Arnauld  du  Tliill  et  Martin- 
Guerre  ? 

—  Le  diable  d'enfer  y  perdrait  son  latin,  disait  Carbon 
Barreau  fort  embarrassé  de  ses  deux  neveux. 

Mais  devant  ce  jeu  Inoui  et  merveilleux  de  la  nature,  ce 
qui  pouvait  guider  Gabriel  et  les  juges,  c'étaient,  à  défaut  de 
différences  matérielles,  les  contradictions  des  faits  et  surtout 
les  oppositions  de  caractères. 

Dans  le  récit  de  leurs  premières  années,  .^rnaukl  et  >rar- 
tin,  chacun  de  son  côté,  racontait  les  mêmes  faits,  rappe- 
lait les  mêmes  dates,  citait  les  mêmes  noms  avec  une  ef- 
frayai 2  identité. 

A  l'appui  de  ses  dires,  .\rnauld  apportait  de  plus  des 
lettres  de  Bertrande.  des  papiers  de  famille  et  l'anneau 
béni  le  jour  de  ses  noces. 

Mais  Martin  narrait  comment  Arnauld,  après  l'avoir  fait 
pendre  à  Noyon,  avait  pu  lui  voler  ses  papiers  et  son  anneau 
de  mariage. 

Donc,  la  perplexité  des  juges  était  toujours  la  même, 
leur  Incertitude  toujours  aussi  grande.  Les  apparences  et  les 
indices  étaient  aussi  clairs  et  aussi  éloquens  d'une  part  que 
de  l'autre;  les  allégations  des  deux  accusés  semblaient  aussi 
sincères. 

Il  fallait  des  preuves  formelles  et  des  témoignages  évl- 
dens.  pour  trancher  une  question  si  ardue.  Gabriel  se  char- 
gea de  les  trouver  et  de  les  fournir. 

D'abord,  sur  sa  demande,  le  président  du  tribunal  posa 
de  nouveau  à  .Martin  et  ;\  .\rnauld  du  Thill,  interrogés  tou- 
jours séparément  d'ailleurs,  cette  question  : 

—  Oi'i  avcz-vous  passé  votre  temps  de  douze  à  seize  ans? 
Réponse  immédiate  des  deux  accusés   pris  chacun  A  part  : 

—  A  Saint-Sébastien,   en   Biscaye,  diez  mon   cousin   Sanxi. 
Sanxi  était  là,  témoin  assigné,  et  certifiait  que  le  fait  était 

exact. 

Gabriel  s'approcha  de  lui.  et  lui  dit  un  mot  à  l'oreille. 

Sanxi  se  prit  à  rire  et  interpella  .\rnauld  en  langue  bas- 
que.  .\rnauld  pâlit  et  ne  dit  mot. 

—  Comment?  reprit  Gabriel,  vous  avez  passé  quatre  ans  à 
Saint-Sébastien,  et  vous  ne  comprenez  pas  le  patois  du  pays. 

—  Je  lai  oublié,   balbutia   Arnauld. 

Martin-Guerre,  soumis  à  cette  épreuve  à  son  tour,  ba- 
varda en  basque  pendant  un  quart  d'heure  à  la  grande  joie 
du  cousin  Sanxi,  et  à  la  parfaite  édification  de  l'assistance 
et  des  juges. 

Cette  première  épreuve,  qui  commençait  à  faire  luire  la 
vérité  dans  les  esprits,  fut  bientôt  suivie  d'une  autre.  la- 
quelle, pour  être  renouvelée  de  lOdy.ssée.  n'en  était  pas 
moins  significative. 

Les  habitans  d'.Vrtigues.  de  l'Age  de  Martin-Guerre,  se 
rappelaient  encore  avec  admiration  et  jalousie  son  habileté 
au  jeu  de  paume. 

Mais,  depuis  .son  retour.  le  faux  Martin  avait  refusé  lotîtes 
les  parties  qu'on  lui  proposait,  sous  prétexte  dune  bles- 
sure reçue  à  la  main  droite. 

Le  véritable  Martin-Guerre  se  fit  au  contraire  un  plaisir. 
en  présence  des  Juges,  de  tenir  tête  aux  plus  forts  joueurs 
de  paume. 

Il  joua  même  assis  et  toujours  enveloppé  de  son  man- 
teau. Son  second  ne  faisait  que  liri  ramener  les  balles,  qu'il 
lançait  avec  une  dextérité  vraiment  merveilleuse. 

De  ce  moment-là.   la   sympathie  publique,   si   Importante 


:    dans  ces  occasions,  fut  du  coté  de  Martin,  c  est-à-dire,  chose 

'    assez  rare  !  du  côté  du  bon  droit. 

I       Un   dernier   fait   bizarre  acheva  de   ruiner   dans  l'esprit 

I    des  juges,  .\rnauld  du  Thill. 

I  Les  deux  accusés  étaient  absolument  de  la  même  taille  : 
mais  Gabriel,  à  1  affût  du  moindre  Indice,  avait   cru  remar- 

1    quer  que  son  brave  écuyer  avait  le  pied,  son   pied  unique, 

I    hélas  !  beaucoup  plus  petit  que  le  pied  d  .\rnauld  du  Thill. 

I  Le  vieux  cordonnier  d'.\rtigues  comparut  devant  le  tri- 
bunal, et   apporta  ses  antiennes  et  nouvelles  mesures. 

—  Oui,  dit  le  brave  homme,  il  est  certain  qu  autrefois 
'  Martin-Guerre  se  chaussait  à  neuf  points,  et  j'ai  été  bien 
j  surpris  en  voyant  qu'à  son  retour  sa  chaussure  en  portait 
I    douze;  mais  j  ai  cru  que  celait  l'effet  de  ses  longs  voyages. 

Le  véritable  Martin-Guerre  tendit  alors  fièrement  au  cor- 

[    donnier  le  pied  unique  que  lui  avait  conservé  la  Providence. 

j    sans   doute   pour  le  plus   grand   triomphe   de    la  vérité.   Le 

t    naïf  cordonnier,  après  avoir  mesuré,  reconnut  et  proclama 

I  le  pied  authentique  qu  il  avait  chaussé  autrefois,  et  qui,  mal- 
gré ses  longs  voyages  et  sa  double  fatigue,  était  resté  à  peu 

I    prés  le  même. 

I       Dès  lors  il  n'y  eut  plus  qu'un  cri  sur  l'innocence  de  Mar- 

I    tin  et  sur  la  culpabilité  d'.\rnauld  du  Thill. 

i  Mais  ce  n'était  pas  assez  de  ces  preuves  matérielles  Ga- 
briel voulait  encore  des  témoignages  moraux. 

'  Il  produisit  le  paysan  auquel  .\rnauld  du  Thill  avait 
donné  la  commission  étrange  d  aller  annoncer  à  Paris  la 
pendaison  de  Martin-Guerre  à  Noyon  Le  bonhomme  ra- 
conta naïvement  sa  surprise  en  retrouvant  rue  des  .Jardlns- 

;    Saint-Paul  celui  qu  il  avait  vu  prendre  la  route  de  Lyon 

j    C'était  cette  circonstance  qui  avait  inspiré  à  Gabriel  le  pre- 

I    mier  soupçon  de  la  vérité. 

On  entendit  ensuite  de  nouveau  Bertrande  de  Rolles. 

I  La  pauvre  Berlrande.  malgré  le  revirement  de  l'opinion, 
était  toujours   pour  celui   qui   se   faisait  craindre. 

Interrogée  pourtant  si  elle  n'avait  pas  remarqué  de  chan- 
gement dans  le  caractère  de  son  mari,  depuis  qu  il  était 
revenu  : 

—  Oh  !  oui.  certes,  dit-elle,  il  est  revenu  bien  changé, 
mais  à  son  avantage,  messieurs  les  juges,  se  hâta-t-elle 
d'ajouter. 

Et,  comme  on  la  pressait  de  s'expliquer  nettement  : 

—  .Vutrefois,  dit  naïvement  Bertrande.  .Martin  était  plus 
faible  et  plus  bénin  qu'un  mouton,  et  se  laissait  mener, 
voire  même  gourmer  par  moi,  au  point  que  j'en  avals  par- 
fois lionte.  Mais  il  est  revenu  un  homme,  un  maître.  Il  m'a 
prouvé  sans  réplique  que  j  avais  eu  bien  tort  dans  le  temps, 
et  que  mon  devoir  de  femme  était  d'obéir  à  sa  parole  et  à 
sa  baguette.  A  présent  c  est  lui  qui  ordonne  et  moi  qui  sers, 
lui  qui  lève  la  main  et  moi  qui  baisse  la  îéte.  C'est  de  ses 
voyages  qu'il  a  rapporté  cette  autorité-là,  et  c'est  depuis 
son  retour  que  nos  rôles  à  tous  deux  sont  devenus  ce  qu'ils 
devaient  être.  Maintenant  le  pli  en  est  pris  et  j'en  suis  bien 
aise. 

D'autres  habitans  d'.'Vrtigues  attestèrent  à  leur  tour  que 
l'ancien  Martin-Guerre  avait  toujours  été  aussi  inoffensif, 
pieux  et  bon,  que  le  nouveau  était  .agressif,  impie  et  taquin. 

Comme  le  cordonnier  et  comme  Bertrande,  Us  avaient 
attribué  ces  changemens  à  ses  voynges. 

Le  comte  Gabriel  de  Montgommeiy  daigna  prendre  enfin 
la  parole  au  milieu  du  respectueu.\  silence  des  juges  et  des 
assistans. 

Il  raconta  par  quelles  étranges  circonstances  il  avait  eu 
tour  à  tour  à  son  service  les  deux  Martin-Guerre,  comment 
il  avait  été  si  longtemps  à  s'expliquer  les  variations  d'hu- 
meur et  de  nature  de  son  double  écuyer.  mais  quels  événe- 
ments l'avaient  mis  à   la   tin   sur  la  vole. 

Gabriel   dit   tout   enfin,  les  terreurs  de   Martin,   les  trahi- 
sons d'.\rnauU1  du   Thill,   les  vertus  de  l'un.   les  crimes  de 
Vautre:    il   rendit   nette   et   évidente   à   tous   les  yeux   cette 
histoire  obscure  et  embrouillée,  et   finit  en  demandant  cM 
timent   pour  le   coup.alile   et   réhabilitation   pour  rinnoceni 

La  justice  de  ce  temps-là  était  moins  complaisante  et 
moins  commode  pour  les  accusés  que  celle  de  nos  jours 
C'est  ainsi  qu'.\rnauld  du  Thill  ignorait  encore  les  charges 
accablantes  acquises  contre  lui.  Il  avait  bien  vu  avec  inquié- 
tude les  épreuves  de  la  langue  basque  et  du  jeu  de  paume 
tourner  à  sa  confusion,  mais  11  croyait  après  tout  avoir 
donné  des  excuses  suffisantes.  Quant  à  l'essai  du  vieux  cor- 
donnier, il  n'y  avait  rien  comi)ris.  Enfin,  il  ne  savait  pas 
si  Marlin-Guerre,  qu'on  s'obstinait  à  lui  cacher,  s'était  tiré 
mieux  que  lui,  en  somme,  des  Interrogations  et  des  difficul- 
tés. 

Gabriel.  mQ  par  un  sentiment  d'équité  et  de  générosité, 
avait  exigé  qu'.-Vrnauld  du  Thill  assistât  au  plaidoyer  qui 
le  chargeait,  et  put  au  besoin  y  répondre.  Martin,  lui, 
n'avait  qu'y  faire  et  resta  dans  sa  prison.  Mais  .\rnauld  y 
fut  amené,  pour  qu'on  pût  le  juger  contrailictoirement.  et 
ne  perdit  pas  un  mot  d'i  récit  comalncant  de  Gabriel. 

Pourtant,  quand  le  vicomte  d  F.xmès  eut  achevé,  Av 
nauld  du  Thill.  sans  se  laisser  intimider  ni  décourager,  se 
leva  tranquillement  et  demanda  la  permission  de  se  défcii 


LES  DEUX  DIANE 


137 


dve.  Le  tribunal  la  lui  aurait  bien  refusée;  mais  Gabriel  se 
joigQit  a  lui,  et  Arnauld  put  parler. 

Il  parla  admirabUinent.  L  astucieux  drôle  avait  réelle- 
ment une  éloQuence  naturelle,  jointe  à  l'esprit  le  plus  habile 
et  le  plus  retors. 

Gabriel  s'était  surtout  appliqué  à  répandre  la  clarté  de 
l'évidence  sur  les  ténébreuses  aventures  des  deu.x  Martin. 
Arnauld  sappliiiua  à  brouiller  tous  les  (ils  et  à  jeter  une 
seconde  fois  dans  l'esprit  de  ses  juges  une  confusion  salu- 
taire.  11   avoua   lui-même   ne  rien   comprendre   à  tous  ces 


Pour  l'argent  de  la  rançon  que  lui,  Martin-Guerre,  au- 
rait volé  au  comte  de  Montgoraraery,  il  était  en  effet  re- 
venu à  Artigues  avec  une  certaine  somme,  mais  plus  forte 
que  celle  annoncée  par  le  comte,  et  il  e.xpliquait  l'origine 
de  cette  somme  en  exhibant  le  certificat  de  très  haut  et 
très  puissant  seigneur  le  connétable  duc  de  Montmorency. 

Arnauld  du  Thill,  pour  sa  péroraison,  fit  jouer  avec  une 
adresse  infinie  ce  nom  prestigieux  du  connétable  aux  yeux 
des  juges  éblouis.  U  suppliait  instamment  qu'on  envoyât 
prendre  des  Informations  sur  son  compte  auprès  de  son  il- 


Pui-s  il  brùla  son  costume. 


événemens  emmêlés  de  deux  existences  prises  lune  pour 
l'autre.  Il  n'avait  pas  à  expliquer  tous  ces  quiproquos  dont 
on  l'embarrassait.  Il  devait  seulement  répondre  de  sa  pro- 
pre vie  et  justifier  de  ses  propres  actions.  C'est  ce  qu'il  était 
prêt  à  faire. 

Il  reprit  alors  le  récit  logique  et  serré  de  ses  faits  et 
gestes,  depuis  son  enfance  jusqu'au  jour  présent.  Il  inter- 
pella ses  amis  et  parens,  leur  rappelant  des  circonstances 
qu'ils  avaient  eux-mêmes  oubliées,  riant  à  de  certains  sou- 
venirs, s'aitendrlssant  à  d'autres. 

Il  ne  pouvait  plus,  il  est  vrai,  parler  le  basque,  ni  Jouer 
à  la  paume  ;  mais  tout  le  monde  n'avait  pas  la  mémoire 
des  langues,  et  il  montrait  la  cicatrice  de  sa  main.  Quand 
même  son  adversaire  aurait  satisfait  les  juges  sur  ces  deux 
points,  rien  n'était  plus  facile  au  bout  du  compte  que  d'ap- 
prendre un  patois  et  de  S'exercer  à  un  jeu. 

Finalement,  le  comte  de  Montgommery,  induit  certaine- 
ment en  erreur  par  quelque  intrigant,  l'accusait  d'avoir 
volé  a  son  écuyer  les  papiers  qui  établissaient  son  état  et 
sa  personnalité;  mais  il  n'y  avait  de  ce  fait  aucune  preuve. 

Quant  au  paysan,  qui  pouvait  affirmer  que  ce  n'était  pas 
un  compère  du  soi-disant  Martin  ? 


lustre  maître.  Il  était  assuré  que  sa  justification  sortirait 
nette  et  palpable  de  cette  enquête. 

Bref,  le  discours  du  ru.sé  coquin  fut  si  habile  et  si  cap- 
tieux, il  s'exprima  avec  une  telle  chaleur,  et  l'impudence 
ressemble  quelquefois  si  bien  à  l'innocence,  que  Gabriel  vit 
les  juges  de  nouveau  indécis  et  ébranlés. 

Il  s'agissait  donc  de  frapper  un  coup  décisif,  et  Gabriel 
s'y  détermina,  quoique  avec  peine. 

Il  vint  dire  un  mot  à  l'oreille  du  président,  et  celui-ci 
ordonna  qu'on  ramenât  Arnauld  du  TliiU  dans  sa  prison  et 
qu'on   introduisit   Martin-Guerre. 


LXXIV 
LES   MÉPRISES  ONT  L'AIR  DE  VOULOIR  RECOMMENCER 


On  ne  reconduisit  pas  tout  d'abord  Arnauld  du  Tbill  au 
cachot  qu'il  occupait  à  la  conciergerie  de  Rieux.  Il  fut 
mené  dans  le  préau  voisin  du  tribunal,  où  on  le  laissa  seul 
pendant  quelques   instans. 


I3S 


ALF.X.WDRE  DUMAS  ILLUSTRK 


II  se  pourrait,  lui  dit-on,  qu'après  l'interrogatoire  (le 
son  adversaire,  les  juges  eussent  l)esoin  de  l'entendre  de  nou- 
veau. Aliandonné  à  ses  réflexions,  le  rusé  (oquin  commença 
par  se  féliciter  en  lui-même  de  I  effet  qu'il  avait  évidem- 
ment produit  par  son  liaijile  et  impudent  discours.  Le  brave 
Martin-fiuerre.  avec  .son  bon  droit,  aurait  certes  de  la  peine 
à   être  aussi   persuasif. 

Kn  tout  cas.  Arnauld  avait  gagné  du  temps  !  Mais  en  exa- 
minant plus  rigidement  les  choses,  il  ne  pouvait  guère  se 
dissimuler  qu'il  n'avait  gagné  que  cela.  La  vérité  qu'il  avait 
si  audacieusement  démentie  finirait  par  éclater  de  tous 
côtés.  .Monsieur  de  Moiilmorencv  lui-même,  dont  11  avait 
f>sé  invoquer  le  témoignage,  se  ha!:.Tiderait-il  à  couvrir  de 
son  autorité  les  méfaits  avérés  de  son  espion?  cela  était 
fort  douteux. 

Au  bout  du  compte.  Arnauld  du  Tliill.  d'abord  si  joyeux, 
tomba  peu  à  peu  de  son  espérance  dans  l'inquiétude,  et, 
tout  l)ieii  considéré,  se  dit  que  sa  position  n'était  pas  des 
plus  rassurantes. 

Il  courbait  la  tête  sous  ce  découragement,  lorsqu'on  vint 
le  prendre  pour  le  ramener  à  sa  prison. 

Le  Iriliunal  n'avait  donc  plus  jugé  à  propos  de  l'inter- 
roger après  les  explications  de  Martin-Guerre  !  Nouveau 
sujet   daiixiété  ! 

Cela  néanmoins  n'empêcha  pas  Arnauld  du  Thill.  qui  re- 
marquai! tout,  de  remarquer  que  ce  n'était  pas  son  geôlier 
ordinaire  qui  était  venu  le  prendre  e!  qui  raccompagnait 
en  ce  moment. 

l'ouiquoi  ce  cliangement?  redoublait-on  de  précautions 
avei  lui?  voulait-on  le  faire  parler?  .Vrnauld  du  Tlilll  se 
pnimii  de  se  tenir  sur  ses  gardes  et  resta  muet  pendant 
tout    le  chemin. 

Mais  voici  bien  un  autre  motif  d'étonnement  !  la  prison 
<lans  laiiuille  ce  gardien  nouveau  conduisit  Arnauld  n'était 
pas  celle  (|u'il  occupait   iriiabitude  ! 

Celle-ci  avait  une  fenêtre  grillée  et  une  haute  cheminée 
c|iM   inan(|uaient   dans  l'antre. 

Cependant,  tout  y  attestait  la  présence  récente  d'un  pri- 
sonnier, des  débris  de  pain  encore  frais,  une  cruche  d'eau 
à  moitié  vidée,  un  lit  de  paille,  un  coffre  entrouvert  qui 
laissait    voii*   des  habits    d'homme. 

.\rnauld  du  Thill.  accoutumé  à  se  contenir,  ne  marqua 
aucune  surprise  ;  mais,  dès  qu'il  se  vit  seul,  il  courut  au 
coffi'e  jjour  le  fouiller 

Il  n'y  trouva  que  des  habits  Nul  autre  Indice.  Mais  ces 
babils  étaient  d'une  couleur  et  avaient  une  forme  qu'Ar- 
iiauld  lin  Thill  croyait  se  rappeler.  Il  y  avait  surlotil  deux 
jusiatiroriis  de  drap  brun  et  des  liauts-de-chausse  de  tri- 
cot jaune  qui  n'étaient  pas  certainement  dune  nuance  ni 
d'une  coupe  fort   commune. 

--  oh  !  oh  !  se  dit  Arnauld  du  Thill.  ce  serait  singulier  !.. 

Comme  la  nuit  commençait  a  tomber,  le  geôlier  inconnu 
en Ira. 

—  Holà,  maître  Martin-Ouerre  :  dit-il  en  frappant  sur 
répatde  d  .\rnauld  du  Thill  rêveur,  de  manière  à  lui  prou- 
ver que.  si  le  prisonnier  ne  connaissait  pas  son  geôlier,  le 
geôlier  connaissait   fort  bien  son   prisonnier. 

—  (juest-ce  qu'il  y  a  donc?  demanda  .\rnauld  du  Thill 
à   ce  geôlier  si  familier. 

—  Il  y  a.  mon  cher,  reprit  1  homme,  que  votre  affaire 
apparemment  se  bonifie  de  plus  en  plus.  Savez-vous  qui  a 
obtenu  des  juges  et  qui  sollicite  a  présent  de  vous-même 
la   faveur   de   vous   entretenir    quelques   instans? 

—  Ma  foi.  non  1  dit  .arnauld.  comment  voulez-vous  que 
je  s.iche?   qui  cela  peut-il  être? 

—  Votre  femme,  mon  cher,  Bertrande  de  RoUes  en  per- 
sonne, qui  commence  à  voir  sans  doute  de  quel  côté  est 
le  bon  droit.  Mais  si  j'étais  à  votre  place,  moi.  je  refuse- 
rais de  la  recevoir. 

—  Et    iiourquoi   cela?    dit    .\rnauld  du   Thill. 

—  Pourquoi?  reprit  le  geôlier;  mais  parce  qu'elle  vous  a 
si  longtemps  méconnu,  donc  !  Il  est  bien  temps  vraiment 
qu'elle  se  range  du  côté  de  la  vérité,  quand  demain,  au 
plus  tard,  une  sentence  du  tribunal  va  la  proclamer  publi- 
quement, officiellement  '.  .\ussi.  vous  êtes  de  mon  avis,  n'est- 
ce  pas?  et  je   vais  congédier  bel  et   bien  votre  ingrate? 

Le  geôlier  fit  un  pas  vers  la  porte  i  mais  .\rnauld  du  Thill 
le  retint   d'un  geste. 

—  Non.  non  !  lui  ditil.  ne  la  renvoyez  pas.  Je  veux  la 
voir,  au  contraire,  je  veux.  Enfin,  puisqu'elle  a  obtenu  le 
congé  des  juges,  introduisez  Bertrande  de  Uolles.  mon  cher 
ami. 

—  Hum!  toujours  le  même!  dit  le  geôlier,  toujours  dé- 
bonnaire et  clément  !  Si  vous  laissez  si  vite  reprendre  à 
votre  femme  son  ascendant  d'autrefois,  vous  ne  riscpiez 
rien  !      Enfin,  enfin,  cela  vous  regarde. 

Le  geôlier  se  retira  en  haussant   les  épaules  de  pitié. 
Deux  minutes   après,   il   rentra   avec   liertrande  de  Uolles. 
Le  jotir  se  faisait  de  plus  en  plus  sombre. 

—  Je  vous  laisse  seuls,  dit  le  geôlier,  mais  je  viendrai 
chercher  Bertrande  avant   qu'il  -soit   nuit  tout  à   fait  :  c'est 


l'ordre.  Vous  n'avez  donc  guère  à  vous  qu'un  quart  d'heure, 
profltez-en  pour  vous  chamailler  ou  pour  vous  réconcilier  ; 
à  votre  choix. 

Et   il  sortit  de  nouveau. 

Bertrande  de  Rolles  s'avança  alors  toute  honteuse  et  la 
tête  basse  vers  le  prétendu  Martin-Guerre,  qui  resta  assis 
et   silencieux,   la   laissant    venir   et   parler. 

—  Oh  !  Martin,  lui  dit-elle  enfin  dune  voix  faible  et  ti- 
mide quand  elle  fut  auprès  de  lui.  Martin,  voudrez-vous 
jamais   me   pardonner? 

Ses  yeux  se  mouillèrent,  et  elle  tremblait  véritablement 
de  tous  ses  membres. 

—  Vous  pardonner  quoi  !  reprit  .arnauld  du  Thill  qui  ne 
voulait    pas  se   compromettre. 

—  Mais  ma  grossière  méprise,  dit  Bertrande.  J'ai  eu  cer- 
tainement bien  tort  de  ne  pas  vous  reconnaître.  Pourtant, 
n'.v  avait-il  pas  de  quoi  s'y  tromper,  puisqu'il  parait  que, 
dans  le  temps,  vous  vous  y  trompiez  vous-même?  Aussi, 
je  vous  l'avoue,  il  faut,  pour  qite  je  croie  à  mon  erreur, 
que  tout  le  pays,  que  monsieur  le  comte  de  Montgommery, 
et  que  la  justice,  qui  s'y  connaît  !  m  attestent  que  vous  êtes 
Men  mon  vrai  mari  et  que  l'autre  n'était  qu'un  trompeur 
et   qu'un   imposteur. 

—  Lequel,  voyons?  dit  .\rnauld.  lequel  est  l'imposteur 
avéré  !  celui  qu  a  ramené  mon.sieur  de  Montgommery,  ou 
celui  qu'on  a  trouvé  en  possession  du  nom  et  des  biens  de 
Martin-Guerre? 

—  Mais  l'autre  !  répondit  Bertrande,  celui  qui  m'a  trom- 
pée, celui  que  la  semaine  passée  J'appelais  encore  mon 
époux,  stupide  et   aveugle  que  j'étais! 

—  .Ml  :  la  chose  ist  donc  bien  établie  maintenant?  de- 
manda  .Arnauld   avec   émotion. 

—  .Mon  Dieu  :  oui.  Martin,  reprit  Bertrande  avec  la  même 
confusion.  Ces  me.ssieurs  du  tribunal  et  votre  maître,  ce 
digne  seigneur,  m'ont  affirmé  tout  à  l'heure  encore  qu'il 
n'y  avait  plus  de  doute  pour  eux.  et  que  vous  étiez  bien 
le  véritable  Martin-Guerre,  mon   bon    et  cher  mari. 

—  Ah  !  vraiment?      dit  .\rnauld  du  Tliill  en  palissant. 

—  Là-dessus,  reju'it  Bertrande.  on  m'a  donné  à  entendre 
que  je  ferais  bien  de  vous  demander  pardon  et  de  me  ré- 
concilier avec  vous  avant  l'arrêt,  et  j'ai  sollicité  et  obtenu 
la  permission  de  vous  voir  . 

Elle  s'arrêta,  mais,  voyant  que  son  prétendu  mari  ne  lui 
répondait  pas,  elle  rep.-it  : 

—  Il  est  trop  certain,  mon  bon  Martin-Guerre,  que  je 
suis  extrêmement  coupable  envers  vous.  Mais  je  vous  prie 
de  songer  que  c'est  bien  involontairement,  j'en  prends  a 
témoins  la  sainte  Vierge  et  l'enfant  Jésus!  Ma  première 
faute  est  de  n'avoir  pas  découvert  et  déma.squè  la  fraude 
de  cet  .\rnauld  du  Tliill.  Mais  pouvais-je  supiioser  qu  il  ptit 
y  avoir  au  monde  des  ressemblances  si  complètes,  et  que 
le  bon  nieu  pût  s  amuser  à  faire  deux  créatures  si  exac- 
tement pareilles.  Pareilles  de  visage  et  de  taille,  mais  non. 
il  est  vrai,  de  caractère  et  de  cœur!  et  c'est  cette  différence 
qui  eût  dû  mouvrir  les  yeux,  j'en  conviens.  Mais  quoi  ! 
rien  ne  m'avertissait  de  me  tenir  sur  mes  gardes.  Arnauld 
du  Thill  m'entretenait  du  passé  comme  vous  auriez  pu  le 
faire.  Il  avait  votre  anneau,  vos  papiers.  Nul  ami.  nul  parent 
ne  le  soupçonnait.  J'y  suis  allée  à  la  bonne  foi.  J'attri- 
buais vos  changements  d'humeur  ;\  l'expérience  que  vous 
aviez  gagnée  en  courant  le  monde.  Considérez,  mon  cher 
mari,  que  sous  le  nom  de  cet  étranger,  c'est  toujours  vous 
enfin  que  j'aimais,  vous  ù  qui  je  me  soumettais  avec  .ioie 
Ciuisidérez  cela,  et  vous  me  pardonnerez  cette  première 
erreur  oui  ma  fait  commettre,  sans  le  \-ouloir  et  sans  le 
savoir,  grand  Dieu!  le  péché  ilont  je  passerai  le  reste  de 
mes  jours  à  demander   grâce  au  ciel   et   à  vous. 

Bertrande  de  Rolles  se  tut  de  nouveau  pour  voir  Si  Martin- 
Guerre  lui  parlerait  et  l'encouragerait  un  peu.  Mais  il 
garda  obstinément  le  silence,  et  la  pau^Te  Bertrande,  le 
coeur  navré,  continua  : 

—  S'il  est  impossible.  Martin,  que  vous  me  gardiez  ran- 
cune pour  ce  premier  et  involontaire  grief,  le  second  mal- 
heureusement mérite  à  coup  sûr  tous  vos  reproches  et 
toute  votre  colère,  (juand  vous  n'étiez  pas  là,  j'ai  pu  pren- 
dre un  autre  pour  vous?  mais  quainl  vous  vous  êtes  pré- 
senté et  qu'il  m'a  été  loisible  d  établir  une  comparaison, 
j'aurais  dû  vous  reconnaître  tout  d'aboril.  Réfléchissez  pour- 
tant si,  là  encore,  ma  ■onduite  n'aurait  pas  quelques  ex- 
cuses, nabord.  .\rnauld  du  Thill  était,  comme  vous  disiez, 
en  possession  du  titre  et  du  nom  qui  vous  appartiennent, 
et  il  me  répugnait  d'admettre  la  supposition  qui  me  taisait 
coupable.  En  second  lieu,  c'est  à  peine  si  Ion  m'a  laissé 
vous  voir  et  vous  parler  Lorsqu'on  ma  confrontée  à  vous, 
vous  n'aviez  pas  vos  baliits  ordinaires,  et  vous  étiez  enve- 
loppé d'un  long  manteau  qui  me  dérobait  votre  taille  et 
votre  allure.  Depuis,  j  ai  presque  été  mise  au  secret  comme 
Arnauld  du  Thill  et  comme  vous-même,  et  je  ne  vous  al 
guère  revus  tous  deuN  qu'au  tribunal,  toujours  séparément 
et  toujours  d'assez  loin.  Devant  cette  effrayante  ressem- 
blance,   quel    moyen    avai.s-je    de   constater    la    vérité?    Je 


I 


LES  DEl  X  DIANE 


139 


inc  suis  décidée,  presque  au  lîasard,  pour  celui  que  j'ap-  | 
priais  mon  mari  la  veille.  Je  vous  conjure  de  ne  pas  m'en 
vouloir.  Les  juges  aujourd'iMii  me  cei'tlflent  que  je  me  suis 
iromiiée  et  qu'ils  en  oui  aniiiis  les  preuves.  Dès  lors,  je 
reviens  à  vous  Icuite  repentante  et  toute  ronfuse,  me  liant 
-^lUlement  à  votre  lionte  et  ;<  votre  amour  d'autiefois.  Ai-je 

I  tort  de  compter  ainsi   sur  votre   indulfrenee? 

.\près  cette  question  pre.sque  directe,  lîerlraiide  lit  une 
nouvelle    pause.   Mais  le  faux   Martin   resta   toujours   muet. 

II  est  évident  que  Bertrande.  en  altandonnant  ainsi  .Ar- 
nauld  du  Tliill.  iirenait  p4mr  l'attendrir  un  siiisulier  moyen  ; 
mais  elle  était  île  Ins  lionne  foi.  et  s'em'om,a  de  plus  en 
plus  dans  cette  voie  i|u  elle  croyait  la  vraie.  i)our  arriver 
an  coeur  de  celui  qu'elle  suiipliait. 

—  Pour  moi.  rei)rit-elle  ilun  ton  liumble.  vous  me  trou- 
verez liieu  cliangée  d  liumeur  .Te  ne  suis  plus  la  femme 
tlédaijîueuse.  capricieuse  et  ci>lère.  qui  vous  a  fait  tant 
souffrir     Les  mauvais  Iraitemens  dont   cet   indigne  .\riiauld 

usé  envers  moi.  et  qui  auraient  dil  me  le  dénoncer,  ont 
1  du  moins  le  hon  résultat  de  me  plier  et  de  me  mater, 
.1  vous  devez  vous  attendre  â  me  trouver  à  l'avenir  aussi 
docile  et  complaisante  que  vous  êtes  vous-même  doux  et 
bon...  car  vous  serez  bon  et  doux  pour  moi  comme  par  le 
passé,  n'est-il  pas  vrai?  Vous  allez  me  le  prouver  tout  A 
l'heure  en  me  pardonnant,  et.  ainsi,  je  vous  reconnaitraj 
.1  votre  coeur  comme  je  vous  reconnais  déjà  à  vos  traits. 

—  Donc,  vous  me  reconnai.ssez,  maintenant?  dit  enfin 
.Vrnauld  du   Tliill. 

—  Oli  !  oui.  i-epondit  liertrande.  et  je  me  blâme  .seule- 
ment d'avoir  attendu  pour  cela  les  sentences  et  juiremens 
des  juges. 

—  Vous  me  reconnaissez?  reprit  .\riianld  en  insi.stant. 
vous  me  reconnaissez,  non  pour  cet  iiitrig.mt  qui.  la  se- 
maine dernière  encore,  s'intitulait  audacieusement  votre 
mari,  mais  bien  pour  le  vrii  et  légitime  Martin-Guerre,  que 
vous  n'avez  pas  revu  depuis  des  années?  Regardez  moi. 
\ous  me  reconnaissez  bien  pour  votre  premier,  pour  voti'o 
-eul  époux? 

—  Mais  sans  doute,  dit  Bertrande. 

—  Et  à  quels  signes  me  reconnaissez-vous,  voyons?  de- 
manda Arnault. 

—  Hélas  :  dit  naïvement  Bertrande.  à  des  signes  tout  ex- 
térieurs et  indépendans  de  votre  personne,  je  vous  l'avoue. 
Vous  seriez  à  côté  d'.^rnaiild  du  Tliill.  habillé  comme  lui. 
Il  similitude  est  si  parfaite  que  je  ne  voiis  distiniruerais 
leiit-éice  pas  encore  .Je  vous  reconnais  jionr  mon  véril.i- 
lile  mari,  parce  qu'on  m'a  dit  que  l'on  allait  me  conduire  à 
mon  véritable  mari,  parce  que  vous  occupez  cette  prison 
et    non    celle   d'Arnauld.    |>arce   que   vous   me   recevez    avec 

'  ite  sévérité  que  je  mérite,  tandis  (pi'Arnaiild  cliercherait 
iKore  à  m'abuser  et  à  me  sétiuire.  . 

-  .Misérable  .\rnauld  I  s'écria  Arnauld  d  une  voix  sévère. 
Kt   loi.   femme  trop  facile  et  trop  crédule:... 

—  Oui,  accablez-moi.  reprit  Bertrande  de  RoIIes.  J'aime 
entore  mieux  vos  reproches  que  votre  silence,  (^uand  vous 
m'aurez  dit  tout  ce  que  vous  avez  sur  le  cœur,  je  vous 
connais,  vous  «Mes  indulgent  et  tendre,  vous  vous  adouci- 
rez, vous  me  pardonnerez  1 

—  Allons:  dit  Arnauld  d'une  voix  plus  douce;  ne  déses- 
[lérez  pas.  Bertrande.  nous  verrons  ' 

— -^h  :  s'écria  Bertrande.  qu'est-ce  que  je  disais;  Oui, 
vous  êtes  Mén  mon  vrai,  mon  clier  Marlin-Ciuerre  : 

Elle  se  jeta  a  ses  iiieds.  elle  arrosa  ses  mains  de  larmes 
sincères;  car  elle  croyait  parler  véritablement  à  son  mari. 
et  Arnauld  du  Tliill.  qui  l'observait  de  .s<>n  regard  déflanl, 
ne  put  concevoir  le  moindre  soupçon.  Les  marques  de  joie 
et  de  repentir  qu'elle  lui  donnait  n'étaient  point  équivo- 
ques. 

—  C  est  bon:  grommelait  .\rnauld  en  lui-même,  tu  me 
payeras  tout  cela  quelque  jour,  perfide: 

Kn  attendant,  il  jiarut  céder  a  un  mouvement  de  ten- 
dresse irrésistible. 

—  Je  suis  sans  courage  et  je  sens  que  je  faiblis,  dit-il  en 
ayant  l'air  d'essuyer  une  larme  qui  ne  coulait  pas. 

Et,  comme  malgré  lui.  il  effleura  d'un  baiser  le  front  in- 
cliné  de   la   repentante., 

—  (Juel  bonheur!  s'écria  Berli-ande.  me  voici  presque 
rentrée  en   grâce  ! 

En  ce  moment,  la  porte  se  rouvrit,  et   le  geôlier  reparut. 

—  Réconciliés!  dit-il  d'un  air  bourru  en  apercevant  le 
groupe  sentimental  des  deux  prétendus  époux.  J'en  étais 
sûr  d'avance.  Poule  mouillée   que  vous  êtes,  allez.  Martin' 

—  Quoi!  vous  lui  faites  un  crime  de  sa  bonté?  renrit 
liertrande. 

-  Hé  :  hé  !  allons  donc  l  allons  donc  :  disait  Arnauld  en 
■.ouriant  de  l'air  le  plus  paterne  possible. 

-  Enfin,  je  le  ré|>èle.  cela  le  regarde  :  reiirit  l'inflexible 
geôlier.  Ce  qui  me  regarde,  moi,  c'est  ma  consigne.  L'heure 
est  passée,  et  vous  ne  pouvez  demeurer  Ici  une  minute  de 
plus,  la  belle  éplorée. 

—  Quoi  :  le  quitter  déjà  !  dit  Bertrande 


—  Bon  !  vous  aurez  le  temps  de  le  voir  demain  et  les 
jours  suivans.   reprit   le  geôlier. 

—  C'est  vrai,  demain  libre!  dit  Bertrande.  Demain,  ami, 
nous  reprendrons  notre  douce  vie  d'autrefois. 

—  .\  demain  donc  les  tendresses,  fit  le  geôlier  féroce. 
Pour   le  momeni   il   faut   déguerpir. 

L'erlrande  baisa  une  dernière  fois  la  main  que  lui  ten- 
dait royalement  .\rnaiild  du  Tliill,  lui  envoya  de  la  main 
un   dernier  adieu,   et   sortit   devant  le  geôlier 

Comme  celui-ci  allait  fermer  la  porte,  ,\ri).inUI  le  rap- 
pela. 

—  Ne  poiirrais-je  avoir  de  la  lumière,  une  l.iinpeî  lui 
demanda-t-il. 

—  Si  vraiment,  aujourd'liui  comme  tous  les  soirs,  dit  le 
geôlier,  du  moins  jusqu'à  l'iieure  du  couvi'e-feii,  jusqu'à 
neuf  heures.  -Dame  :  on  ne  vous  tient  pas  aussi  sévère- 
ment qu'.\rnauld  du  Tliill.  vous  :  et  puis,  votre  m;u"tre  1^ 
comte  de  -Montgommcry  est  si  généreux  I  On  vous  oblige... 
pour  l'obliger.  Dans  cinq  minutes,  je  vous  enverrai  votre 
chandelle,  ami  Martin. 

l'n  valet  de  la  prison  apporta  en  effet  de  la  lumière 
quelques  Instans  après.  Il  se  retira  en  souhaitant  le  bon.soir 
au  prisonnier,  et  en  lui  recommandant  de  nouveau  d'étein- 
lii'e  au  couvre-feu. 

.\rnaul(l  <lu  Thill.  quand  il  s^  vit  seul,  dépouilla  leste- 
ment les  habits  de  toile  qu'il  portait,  et  revêtit  non  moins 
lestement  un  des  fameux  ju.staucorps  bruns  et  ies  haut-de- 
chausscs  de  tricot  jaune  qu'il  avait  découverts  dans  le 
coffre  de  Martin-Guerre. 

Puis  il  biûli  pièce  à  pièce  son  ancien  costume  ù  la  lu- 
mière de  sa  cliaiidelle.  et  en  mêla  les  cendres  aux  cendres 
qui  rempli.s.saient  déjà  le  foyer  de  la  cheminée. 

Ce  (ut  fait  en  moins  d'une  heure,  et  il  put  éteindre  son 
llambeau  et  se  coucher  vertueusement,  m^jTie  avant  le 
couvre-feu  sonné. 

—  .\ttendons,  maintenant,  se  dit-il  alors.  Il  parait  que 
décidément  j  ai  été  vaincu  devant  les  juges.  Mais  il  serait 
plaisant  que  je  pusse  tirer  de  ma  défaite  même  les  moyens 
de  ma  victoire.  Attendons. 


LXXV 

LE    RÊQItSlTOIRE    Dl'N    CRIMINEL    CONTRE    Ll'I-.MÈ.ME 


On  comprend  cpie,  cette  nuit-là.  .Arnauld  du  Tliill  iie  dcu'- 
mit  guère.  Il  resta  seulement  étendu  sur  la  litière  de  paille. 
les  yeux  tout  grands  ouverts,  fort  occupé  à  évaluer  ses 
chances,  à  ordonner  son  plan,  et  à  combiner  ,ses  ressources. 
Le  projet  qu'il  avait  conçu  de  se  sulistituer  une  dernière 
fois  au  pauvre  Martin-C;uerre  était  liardi  sans  doute,  mais 
devait    réussir   par  cette   liardies.se   nièilîe 

Quand  le  hasard  le  servait  si  merveilleusement,  Arnauld 
se  laisserait-il  traliir  par  sa  propre  audace? 

Non  :  il  eut  vite  pris  .son  parti,  quitte  à  se  régler  d'ail- 
leurs sur  les  incidens  à  venir  et  les  circonstances  impré- 
vues. 

Lorsque  le  jour  vint,  il  examina  son  costume,  le  trouva 
irréprocliable,  et  s'appliqua  à  reprendre  les  allures  et  les 
attitudes  qu'il  avait  autrefois  étudiées  sur  Martin-Guerre. 
L'imitation  était  parfaite,  si  ce  n'est  qu'il  exagérait  un 
peu  l'air  bonasse  de  son  sosie.  11  faut  convenir  que  ce  mi- 
sérable drôle  eût  fait  un  excellent  comédien. 

Sur  les  liuit  heures  du  matin,  la  porte  de  la  pri.son  tourna 
sur  ses  gonds. 

Arnauld  du  Thill  comprima  un  tressaillement  et  se  donna 
une  appai'encè  indilt'èrente  et   ti'anquille. 

Le  geôliei-  do  la  veille  reparut,  introduisant  le  comte  de 
.Monlgomniery. 

—  Diantre  :  voici  la  crise,  se  dit  Arnauld  du  Tliill.  Touons 
serré. 

Il  attendait  avec  anxiété  le  lu-cmier  mot  qui  allait  sortir 
de  la  bouche   de   Gabriel   à  sa  vue. 

—  Bonjour,  mon  pauvre  Martin-Ouerre.  dit  tout  il'abord 
Gabriel. 

Arnauld  du  Thill  respira.  Le  comte  de  Monlgomniery.  en 
i  appelant  Martin,  l'avait  bien  regardé  en  face.  Le  quipro- 
quo  recommençait.   Arnauld  était   sauvé  ! 

—  Bonjour,  mon  bon  et  clier  maître,  dit-il  à  Gabriel  avec 
une  effusion  de  reronnai.ssance  qui  n'était  pas  tout  à  fait 
feinte,  en  vérité. 

.\rnauld   du   Tliill  osa   ajouter  : 

—  Eli  bien  !  qu'y  a-t-il  de  nouveau,  monseigneur? 

—  La  sentence  sera,  selon  toute  probabilité,  prononcée 
ce  matin,  dit  Gabriel. 

—  Enfin  :  Dieu  .soit  loué  :  s'écria  Arnauld.  J'ai  hâte  d'en 
finir,  je  l'avoue  Et  il  n'y  a  pas  de  doute  et  pas  de  crainte 
à  concevoir,  n'est-il  jias  vrai,  monseigneur?  Le  bon  droit 
triomphera. 

—  Mais  je  l'espère,  dit  Gabriel  en  regardant  Arnauld  plus 


l'iO 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


fixement  que  jamais.   Cet  Infâme  Arnauld  du  Tliill   en   est 
aux  moyens  désespérés. 

—  Vraiment  ?  et  que  machinet-il  donc  encore  ?  demanda 
Arnauld. 

—  Le  croirais-tu?  dit  Gabriel,  le  traître  essaie  de  renou- 
veler encore  les  quiproquos  d  autrefois. 

—  Se  peut-il  ?  s'écria  Arnauld  en  levant  les  bras  au  ciel. 
Et  comment  cela,  grand  Dieu  ? 

—  Mais  il  ose  prétendre,  dit  Gabriel,  qu'hier,  à  l'issue 
de  l'audience,  les  gardiens  se  sont  trompés,  qu'on  l'a  re- 
conduit dans  la  prison  d'Arnauld  et  qu'on  t'a  mené  dans 
la  sienne. 

—  Est-il  possible  !  dit  .arnauld  avec  un  beau  mouvement 
de  surprise  et  d'indignation.  Et  sur  quoi  fonde-til  cette 
insolente    affirmation,    le    malheureux? 

—  Voici,  dit  Gabriel.  Il  n'a  pas  été.  non  plus  que  toi,  ra- 
mené tout  de  suite  hier  dans  son  cachot.  Le  tribunal,  en 
entrant  en  délibération,  aurait  pu  avoir  besoin  d'Interro- 
ger l'un  ou  l'autre.  Les  gardes  l'ont  donc  laissé  dans  le 
vestibule  d'en  bas,  comme  ils  t'avaient  laissé  dans  le  préau. 
Or,  il  jure  que  là  est  la  cause  de  l'erreur,  et  qu'on  avait 
coutume  de  laisser  Arnauld  dans  le  vestibule  et  Martin  dans 
le  préau.  Les  geôliers,  en  allant  chercher  leurs  prisonniers, 
ont  donc,  selon  lui,  confondu  naturellement  l'un  avec  l'au- 
tre, i.iuant  aux  gardes,  ce  sont  les  mêmes  qui  vous  ont 
conduits  tous  deux,  et  ces  machines  humaines  ne  connais- 
sent que  le  prisonnier  sans  distinguer  la  personne.  C'est 
sur  ces  misérables  raisons  qu'il  appuie  sa  prétention  nou- 
velle. Et  il  pleure,  et  il  crie,  et  il  me  demande,  il  veut 
me  voir. 

—  Lavez-vous  vu,  en  effet,  monseigneur?  demanda  vive- 
ment Arnauld. 

—  Ma  foi  !  non,  dit  Gabriel.  J'ai  peur  de  ses  ruses  et  de 
ses  retours.  Il  serait  capable  de  me  séduire  et  de  me  trom- 
per encore.  Ce  drôle  est  si  spirituel  et  si  audaciux  ! 

—  Eh  quoi  !  monseigneur  le  défend  a  présent  !  reprit 
Arnauld   du  Thill    feignant  le  mécontentement. 

—  Je  ne  le  défends  pas,  Martin,  dit  Gabriel  Mais  conve- 
nons que  c'e.st  un  esprit  plein  de  ressources,  et  que  s'il 
avait  appliqué  au  bien  la  moitié  de  son  habileté... 

—  C'est  un  infâme  !  s'écria  Arnauld  avec  véhémence. 

—  Comme  tu  l'accables  aujourd'hui  !  reprit  Gabriel.  Ce- 
pendant, je  pensais  en  venant,  je  l'avoue,  qu'après  tout,  il 
n'a  causé  la  mort  de  personne,  que.  s'il  est  condamné  dans 
quelques  heures,  il  sera  pendu  sûrement  avant  linit  jours, 
que  la  peine  capitale  est  peut-être  exorbitante  pour  ses  cri- 
mes, et  qu'enfin  ..  nous  pourrions,  si  tu  voulais,  demander 
sa  grâce. 

—  Demander  sa  grSce  !  répéta  Arnauld  du  Thill  avec  un 
peu  d'indécision. 

—  Oui,  cela  vaut  quelque  réflexion.  Je  sais  bien,  dit  Ga- 
briel. Mais  voyons,  réfléchis,  Martin,  qu'en  dis-tu? 

Arnauld  du  Thill,  le  menton  dans  la  main  et  se  grattani 
la  joue,  demeui'a  quelques  secondes  pensif  sans  répondre, 
puis,  enfin,  prenant  son  parti , 

—  Xon,  non  !  pas  de  grâce  !  dit-il  résolument.  Pas  de 
grâce  !   cela  vaut  mieux. 

—  Oh  !  oh  !  reprit  tiabriel,  .je  ne  te  savais  pas  si  implaca- 
ble. Martin  ;  ce  n'est  guère  ton  habitude,  el  hier  encore  tu 
plaignais  ton  faussaire  et  n'aurais  pas  demandé  mieux  que 
de  le  sauver. 

--  Hier!  hier!  grommela  .\rnauld,  hier  il  ne  nous  avait 
pas  joué  ce  dernier  tour,  plus  odieux,  à  mon  avis,  que  tous 
les  autres. 

—  C'est  vrai  cela,  dit  Gabriel.  Ainsi,  décidément  ton  avis 
est  que  le  coupable  meure? 

—  Mon  Dieu  !  reprit  ..Vrnauld  du  Tliill  d'un  air  béat,  vous 
savez,  monseigneur,  à  quel  point  ma  nature  répugne  à  la 
violence,  à  la  vengeance  et  aux  conseils  du  sang.  .Mon  âme 
est  navrée  d'être  obligée  d'accepter  une  nécessité  si  cruelle, 
mais  c'est  une  nécessité.  Considérez,  monseigneuT.  que, 
tant  que  cet  homme  si  pareil  à  moi  vn-ra,  mon  existence 
ne  pourra  être  tranquille.  Le  dernier  coup  d'audace  qu'il 
risque  en  ce  moment  nous  prouve  bien  qu'il  est  incorri- 
gible. En  pri.son.  il  s'échappera;  en  exil,  il  reviendra!  et. 
dés  lors,  me  voilà  inquiet,  tourmenté,  sans  cesse  prêt  à  le 
voir  apparaître  pour  troubler  encore  et  déranger  ma  vie. 
.Mes  amis,  ma  femme  ne  seront  jamais  certains  d'avoir  bien 
réellement  affaire  à  moi.  Ce  .sera  une  défiance  perpétuelle. 
Il  faudr.a  toujours  s'attendre  à  de  nouveaux  conflits,  à  d'au- 
tres contestations.  Enfin,  je  ne  pourrai  Jamais  véritable- 
ment me  dire  en  possession  de  moi-même  Je  dois  donc  forcer 
mon  caractère,  monseigneur,  avec  douleur,  avec  dése.spoir  ; 
sans  doute,  je  serai  triste  le  reste  de  mes  jours  d'avoir 
causé  la  mort  d'un  homme,  mais  il  le  faut  !  il  le  faut  ! 
Cette  imposture  daujourd'hui  lève  mes  dernier.s  scrupules. 
Qu'.Arnauld  du  Thill  meure  !  je  m'y  résicne. 

—  Soit  donc,  il  mourra,  dit  Gabriel.  C'est-ù-dire  il  mourra 
s'il  est  condamné.   Car  enfin  l'arrêt  n'est  pas  porté  encore. 

—  Comment?  est-ce  que  la  chose  n'est  pas  certaine?  de- 
manda Arnauld. 


—  Probable,  oui  ;  cerlaine,  non,  réijondit  Gabriel.  Ce  dia- 
ble d'Arnauld  a  tenu  hier  aux  juges  un  discours  bien  subtil 
et  bien  persuasif. 

—  Double  sot  que  j'étais  !  pensa  Arnauld  du  Thill. 

—  Taudis  que  toi,  Martin,  continua  Gabriel,  toi  qui  viens 
de  me  prouver  avec  une  éloquence  et  une  assurance  admi- 
rables la  nécessité  de  la  mort  d'.\rnauia,  tu  n  a  pas  pu,  tu 
t'en  souviens,  trouver  hier  devant  le  tribunal  un  seul  ar- 
gument, un  seul  fait  pour  le  triomphe  de  la  vérité.  Tu 
es  resté  troublé  et  à  peu  près  muet,  malgré  mes  instances. 
On  avait  cependant  consenti  à  l'instruire  des  moyens  de 
défense  de  ton  adversaire.  Mais  tu  n'as  su  que  dire  pour 
les  rétorquer. 

—  C'est  que,  monseigneur,  reprit  Arnauld,  je  suis  à  mon 
aise  en  votre  présence,  tandis  que  tous  ces  juges  assemblés 
m'intimident.  En  outre,  je  vous  avouerai  (lue  je  comptais 
sur  mon  bon  droit.  Il  me  semblait  que  la  justice  plaiderait 
pour  moi  mieux  que  moi-même.  Mais  ce  n'est  pas  cela 
qu'il  faut  avec  ces  gens  de  loi.  Ils  veulent  des  paroles,  je 
le  vois  bien.  Ah  '.  si  c'était  à  recommencer  !  et  s'ils  vou- 
laient encore  m'entendre  !... 

—  Eh  bien  !  que  ferais-tu.  Martin? 

—  Eh  !  je  prendrais  un  peu  sur  moi-même,  et  je  parlerais 
donc  !  Avec  cela  qu'il  n'est  pas  difficile  de  réduire  à  néant 
toutes  les  preuves  et  allégations  de  cet  Arnauld  du  ThilL 

—  Oh  !  ce  n'est  pas  si  facile  encore  !  dit  Gabriel. 

—  Pardonnez-moi.  monseigneur,  reprit  Arnauld.  Je  voyais 
les  défauts  de  ses  ruses  aussi  nettement  qu  il  devait  les  voir 
lui-même,  et,  si  j'avais  été  moins  craintif,  si  les  mots  ne' 
m'avaient  manqué,  j'aurais  dit  aux  juges... 

—  Que  leur  aurais-tu  dit  ?  voyons,  parle. 

—  Ce  que  je  leur  aurais  dit?  fit  Arnauld.  Mais  rien  de 
plus  simple,  monseigneur  ;   écoutez  ! 

Là-dessus.  Arnauld  du  Thill  se  mit  à  réfuter  d'un  bout  à 
l'autre  son  discours  de  la  veille.  Il  débrouilla  les  événe- 
mens  et  les  méprises  de  la  double  existence  de  Martin- 
Guerre  et  d'.\rnauld  avec  d'autant  plus  de  facilité  qu'il 
les  avait  embrouillés  de  sa  propre  main.  Le  comte  de  Mont- 
gomraery  avait  laissé  obscurs  dans  l'esprit  des  juges  quel- 
ques points  qu'il  n'avait  pu  encore  bien  s'e.xpllquer  à  lui- 
même.  Arnauld  du  Thill  les  éclaira  avec  une  lucidité  mer- 
veilleuse. Il  montra  enfin  a  Gabriel  les  deux  destinées  de 
l'honnête  homme  et  du  coquin,  aussi  évidemment  séparées 
et  distinctes  dans  leur  confusion  que  de  l'huile  mêlée  à  de 
l'eau. 

—  Mais  tu  as  dolic  pris,  de  ton  côté,  tes  renseignemens 
à  Paris?  demanda  Gabriel. 

—  Sans  nul  doute,  monseigneur,  reprit  Arnauld,  et  au 
besoin,  je  fourniiai  des  preuves  de  ce  que  j'avance.  Je  ne 
me  remue  pas  aisément  :  mais  quand  on  me  pousse  dans 
mes  derniers  retranchemens,  je  sais  faire  de  vigoureuses 
sorties. 

—  Cependant,  dit  Gabriel,  .\rnauld  du  Thill  a  invoqué  le 
témoignage  de  monsieur  de  ilontmorency,  et  tu  ne  réponds 
pas  à  cela. 

" —  Si  fait,  j'y  réponds,  monseigneur.  11  est  bien  vrai  que 
cet  Arnauld  a  été  au  service  du  connétable,  mais  c'était  un 
honteux  service  que  le  sien.  Il  devait  être  quelque  chose 
comme  son  espion,  et  c'e.st  justement  ce  qui  explique  com- 
ment et  pourquoi  il  s'était  attaché  à  vous  jiour  vous  obser- 
ver et  vous  suivre.  Mais  on  emploie  de  telles  gens,  on  ne 
les  avoue  pas.  Croyez-vous  que  monsieur  de  Montmorency 
veuille  accepter  la  responsabilité  des  faits  et  des  gestes  de 
.son  émissaire?  Non!  non!  .-arnauld  du  Thill.  mis  au  pied 
du  mur.  n'oserait  s'adresser  réellement  au  connétable,  ou 
bien,  s'il  l'osait,  en  désespoir  de  cause.  11  en  serait  pour 
la  honte,  et  monsieur  de  Montmorency- le  renierait.  Donc. 
je  me  résume... 

Et  dans  ce  résumé  logique  et  clair,  .•\rnauld  du  Thill 
acheva  de  démolir  pièce  à  pièce  l'édifice  d'imposture  qu'il 
avait  si  habilement  construit  le  jour  précédent. 

Avec  cette  aisance  dans  la  conviction  et  cette  fluidité 
dans  l'expre.'ïsion.  .arnauld  du  Thill  eilt  fait  de  nos  jours 
un  avocat  bien  distingué.  Il  eut  le  malheur  de  venir  au 
monde  trois  cents  ans  trop  tôt.  Plaignons  son  ombre  ! 

—  J'espère  que  tout  cela  est  sans  réplique,  dit-il  à  Ga- 
briel quand  il  eut  terminé  <juel  dommage  que  les  juges  ne 
puissent  filus  m'entendre  ou  iiu'ils  ne  m'aient  pas  entendu  1 

—  Ils  t'ont  entendu,  dit  Gabriel. 

—  Comment? 

—  Regarde. 

La  iiorle  du  cachot  s'ouvrit,  et  Arnauld,  tout  stupéfait  et 
un  peu  effrayé,  aperçut  debout.  Immobiles  et  graves  sur  le 
seuil,  le  président  du  tribunal  et  deux  des  juges. 

—  (Ju'est-ce  que  cela  signifie?  dit  .\rnauld  du  Thill  en  se 
tournant  vers  Gabriel. 

—  Cela   signifie,    reprit    monsieur   de    Monleommery.    que- 
je  me  défiais  de  la  timidté  de  mon  pauvre  Martin-Guerre,  et 
que  j'ai  voulu  qu'à  son   Insu  ses  juges  pussent  écouter   le 
plaidoyer  sans  réiiUnue  qu'ils  viennent  d'entendre. 

—  A  merveille,  reprit  Arnauld  du  Thill  ipii  respira.  Je 
vous  remercie  mille  fois,  monseigneur. 


LES  DELX  DIANE 


111 


Et  se  tournant  vers  les  juges. 

—  Puis-je  croiie,  dit-il  d'un  ton  qu'il  essaya  de  rendre 
craintif,  puis-le  espérer  que  ma  parole  a  vraiment  établi 
le  bon  droit  de  ma  cause  pour  les  esprits  éclairés  qui  sont 
en  ce  moment   arbitres  de  ma  destinée? 

—  Oui,  dit  le  président  du  tribunal,  les  preuves  qui  vien- 
nent de  nous  élre  lournies  nous  ont  convaincus. 

—  Ali  !..    fit   Arnauld   du   ThlU    triompliant. 

—  Mais,  reprit   le  président,   d'autres  preuves,   non   moins 


Vous  êtes  démasqué  sans  retour  possible,  vous  dis-je. 

—  Mais,  puisque  vous  convenez  qu'il  y  a  eu  erreur, 
s'écria  limpudent  Arnaud,  qui  vous  assure,  monsieur  le  pré- 
sident, qu'il  n'y  a  pas  eu  erreur  aussi  dans  l'exécution  de 
vos  ordres? 

—  Le  témoignage  des  gardes  et  des  geôliers,  dit  le  prési- 
dent. 

—  Ils  se  trompent,  dit  Arnauld  du  Thill,  je  suis  bien 
Marlin-Guerre.  l'écuyer  de  monsieur  de  Montgommery  ;  je 


Quoi  !  c'est  vous,  monseigneur,  dil-il. 


certaines  et  non  moins  concluantes,  permettent  d'affirmer 
qu'il  y  a  eu  hier  confusion  dans  la  translation  des  deux 
prisonniers  .  que  Martin-Guerre  a  été  reconduit  dans  votre 
prison.  Arnauld  du  TMll,  et  que  vous  occupez  à  cette  heure 
la  sienne. 

—  Quoi!.,  comment?  balbutia  Arnauld  foudroyé,  monsei- 
gneur, que  dites-vous  de  ceci?  reprit-il  en  s'adressant  à 
Gabriel.  ^  ^  .,^ 

—  Je  dis  que  je  le  savais,  répondit  Gabriel  avec  sévérité. 
Je- vous  répète,  Arnauld,  que  J'ai  voulu  faire  établir  par 
vous-même  les  preuves  de  l'innocence  de  Martin  et  de  votre 
culpabilité  Vous  m'avez  contraint  là,  malheureux,  à  un 
rôle  qui  me  répugnait.  M,iis  votre  in.solence  m'a  fait  com- 
prendre hier  que  lorsqu'on  acceptait  une  lutte  avec  vos 
pareils,  il  fallait  employer  leurs  armes,  et  qu'on  ne  pouvait 
vaincre  les  trompeurs  que  par  la  tromperie.  Au  reste,  vous 
ne  m'avez  laissé  rien  à  faire,  et  vous  vous  êtes  tellement 
hâté  de  trahir  votre  propre  cause,  que  votre  Iftcheté  a  été 
toute    seule    au-devant    du    piège. 

—  Au-devant  du  piège,  répéta  Arnauld.  Il  y  a  donc  eu 
piège?  Mais  en  tout  cas,  c'est  votre  Martin  que  vous  aban- 
donnez en  mol.  ne  vous  abusez  pas,  monseigneur  ! 

—  N'insistez  pas.  Arnauld  du  Thlll.  reprit  le  président, 
l'erreur   avait   été   combinée   et   ordonnée   par   le   tribunal. 


ne  me  laisserai  pas  condamner  ainsi  !  Confrontez-moi  avec 
voire  autre  prisonnier,  et  quand  nous  serons  à  côté  l'un  de 
l'aulre  osez  choisir,  osez  distinguer  Arnauld  du  ThiU  de 
Martin-Guerre  !  le  coupable  de  l'innocent  !  Comme  s'il  n'y 
avait  pas  déjà  assez  de  confusion  dans  celte  cause,  vous  en 
avez  ajouté  de  nouvelles.  Votre  conscience  vous  empêchera 
de  vous  en  tirer.  Je  vous  crierai  jusqu'au  bout  et  malgré 
tout  :  je  suis  Martin-Guerre  !  et  je  défie  qui  que  ce  soit  de 
me  contredire. 

Les  juges  et  Gabriel  secouaient  la  tète  et  souriaient  gra- 
vement et  tristement  en  présence  de  cette  obstination  sans 
pudeur  ni  vergogne. 

—  Kncoro  une  fois.  Arnauld  du  Tbill.  reprit  le  président, 
il  n'y  a  plus  de  confusion  po.ssible  entre  Martin-Guerre   et 

—  Et  pourquoi?  dit  Aniauld  ;  à  quoi  le  reconnait-on  ? 
quel  signe   nous  distingue?  .  ,  ,    ,    ^,      , 

—  Vous   allez   le   savoir      misérable  !    dit   Gabriel    indigné. 
Il  fit  un  signe,  et  Martin-Guerre  parut  sur  le  seuil  de  la 

prison.  ,.,.  ,  »•„_ 

Martin-Guerre  sans  manteau  !  Martin-Guerre  mutilé  !  Mar- 
tin-Guerre avec  une  jambe  de  bois  !  ^     .  ,,. 

—  Martin,  mon  brave  écuyer,  dit  Gabriel  à  Arnauld, 
échappé   au   gibet  que  vous  aviez  fait   dresser   pour   lui   A 


l 'a 


VLnX.WDnE  DUMAS  ILLUSTRE 


Xoyon,  n'a  pas  échappé,  sous  Calais,  à  une  vengeance  trop 
légitime  dirigée  contre  une  de  vos  infamies  ;  il  a  été  préci- 
pité â  votre  place  dans  un  abime.  et  amputé  de  cette  jambe, 
qui.  du  moins,  par  la  volonté  mystérieuse  de  la  Providence, 
juste  encore  lorsqu'elle  parait  cruelle,  sert  maintenant  à 
établir  une  différence  entre  le  persécuteur  tl  la  victime. 
Les  Juges  ici  présens  ne  risquent  plus  de  se  tromper,  et 
peuvent  désormais  recojinaitre  le  criminel  à  son  impudeiu- 
'et  le  juste  â  sa  blessure. 

Arnauld  du  ïliill,  pâle,  écrasé,  anéanti  sous  la  parole 
terrible  et  le  regard  foudroyant  de  Gabriel,  n'essaya  plus 
de  se  défendre  et  de  nier  :  l'aspect  de  Martin-Guerre  estro- 
pié réduisait  d'avance  à  néant  tous  ses  mensonges. 

11  se  laissa  sourdement  tomber  a  terre  comme  une  masse 
inerte. 

—  Je  suis  perdu  !  murmura-t-11  ;  perdu  ! 


L.\XVI 


Arnauld  du  Tliill  était  perdu  en  effet.  Le  tribunal  entra 
sur-le-champ  en  délibération,  et.  au  bout  d'un  quart  d'heure, 
l'accusé  fut  appelé  pour  entendre  l'arrêt  suivant  que  nous 
transcrivons  textuellement  sur  les  registres  du  temps  : 

•<  Vu  l'interrogatoire  d'Arnauld  du  Thill,  dit  Sancette. 
«  soi-disant  Martin-Guerre,  prisonnier  à  la  conciergerie  de 
..  Rieux. 

•<  Vu  les  dépositions  des  divers  témoins,  de  Martin-Guerre, 
.  de  Benrande  de  RoUes.  de  Carbon-Barreau,  etc  .  et  no- 
■.  tamment   celle   de  monsieur  le   comte  de   Montgommery. 

■.  Vu  les  aveux  de  l'accusé  lui-même,  lequel,  après  avoir 
•■  vainement  essayé  de  le  nier,  confessa  â  la  fin  son  crime. 

"  Desqtiels  interrogatoires,  dépositions  et  aveux  il  appert  : 

«  ifue  ledit  Arnauld  du  Thill  est  bien  et  dûment  con- 
.  vaincu  d'imposture,  fausseté,  supposition  de  nom  et  d« 
«  prénom,  adultère,  rapt,  sacrilège,  plagiat,  larcins  et  au- 
«  très. 

«  La  cour  a  condamné  et  condamne  ledit  Arnauld  du 
..  Thill  : 

.'  Premièrement,  à  faire  amende  lionorable  au-devant  de 

-  l'église  du  lieu  d'Artigues,  à  genoux,  en  chemise,  tête  et 
«  pieds  nus,  ayant  la  hart  au  col,  et  tenant  en  ses  mains 
«  une  torche  de  cire  ardente. 

■■  Ensuite  de  ce.  a  demander  pardon  publiquement  à  Dieu, 
au  roi  et  a  la  justice,  et  auxdits  Martin-Guerre  et  Ber- 
trande  de  Rollcs.  mariés. 

-  Et.  ce  fait,  sera  ledit  Arnauld  du  Tliill  délivré  ès-mains 

•  de  l'exécuteur  de  la   haute  justice,   qui  lui  fera   faire  les 

•  tours   par  les  rues   et   lieux   accoutumés   dudit   lieu   d'Ar- 

•  ligues,  et  toujours  la  hart  au  col,  l'amènera  au-devant  de 
«  la  maison  dudit  Martin-Guerre. 

«  Pour  en  une  potence  qui,  à  cet  effet,  y  sera  dressée, 
«  être  pendu  et  étranglé,  et,  après,  son  corps  brûlé. 
••  Et.  en  outre,  la  cour  a   mis  et   met   hors  de  procès  le 

-  dit  Martin-Guerre  et  ladite  Bertrande  de  Uolles.  et  ren 
«  voie  ledit  Arnauld  du  Thill  au  juge  d'.\rtigues  pour  faire 
»  mettre  le  présent  arrêt  à  exécution  selon  sa  forme  et  te 
"  neur. 

•■  Prononcé  judiciairement  à  Rieux.  le  douzième  jour  de 
«  juillet  1558.  « 

.\rnauld  du  Thill  écouta  cette  sentence  prévue  d'un  air 
morne  et  sombre  Cependant,  11  renouvela  ses  aveux,  re- 
connut  la  justice  de   larrft  et   témoigna   quelque  repentir 

--  .1  implore,  dit-il.  la  clémence  de  Dieu  et  le  pardon 
des  liiimnies.  et  suis  disposé  à  subir  ma  peine  eu  chrétien. 

Mar'in-Guerre.  présent  à  l'audience,  donnait  cependant 
une  nouvelle  preuve  de  son  identité  en  fondant  en  larmes 
aux  paroles,  rieut-ètre  hypocrites,  de  son  ennemi. 

11  triompha  même  de  sa  timidité  accoutumée  pour  de- 
mander au  président  s'il  n'y  aurait  pas  moyen  d'obtenir  la 
gr.'ïce  d'.\rnauld  du  Thill.  auquel,  iiour  sa  part,  il  remet- 
tait de  grand  cœur  le  passé. 

Mais  il  fut  répondu  au  bon  Martin-lUierre  que  le  roi  seul 
avait   ilroit  de  faire  grAce.  et  que.  pcMir  un  crime  si  excep-- 
tionnc'l   et   si  éclatant,   il   refuserait   a  coup  sur  cette   grâce 
quand   même  le  tribunal  prendrait   sur  lui  de  la  solliciter. 

—  Oui,  murmurait  Gabriel  dans  sa  pensée,  oui.  le  roi 
refuserait  de  faire  grâce?  et  pourlant  il  aurait  bien  besoin 
qu'à  lui-même  aussi  grâce  fût  accordée  :  mais  il  aurait  rai- 
son dêtre  inflexible.  l'as  de  grâce:  jamais  de  grâce:  Jus- 
tice : 

Martin-Guerre  ne  pensait  probablement  point  comme  son 
maftre:  car,  dans  son  besoin  de  pardonner,  il  o»vrit  tout 
de  suite  ses  bras  à  Bertrande  de  Rolles,  contrite  et  repen- 
tante 

Bertrande  n  eut  même  pas  à  répéter  les  prières  et  les  pro- 
messes que    iiar  une  dernière  mais  utile  méprise,  elle  avait 


adressées  au  faussaire  .\rnauld  du  Thill,  croyant  parler  a 
son  mari.  Marlin-Guerre  ne  lui  laissa  pas  le  temps  de  dé- 
plorer de  nouveau  ses  erreurs  et  ses  faiblesses.  11  lui  coupa 
d'abord  la  parole  avec  un  gros  baiser,  et  l'emmena,  triom- 
phant et  joyeux,  dans  cette  petite  et  bienheureuse  mai- 
son d'Artigues  que  depuis  si  longtemps  il  n'avait  pas  revue. 

Devant  cette  même  maison,  enfin  retournée  aux  mains 
du  possesseur  légitime.  Arnauld  du  Thill,  huit  jours  après 
sa  condamnation,  subit,  selon  la  sentence,  la  peine  que  ses 
crimes  avaient  si  bien  méritée. 

De  vingt  Menés  à  la  ronde  on  vint  des  campagnes  envi- 
ronnantes pour  assister  a  ce  supplice,  et  les  rues  du  pau- 
vre bourg  d'Artigues  furent  plus  populeuses  ce  jour-là  que 
celles  de  la  capitale. 

Le  coupable,  il  faut  le  dire,  montra  un  certain  courage 
à  ses  derniers  momens.  et  couronna,  du  moins,  par  une  fin 
exemplaire  son  existence  indigne. 

Quand  le  bourreau  eut  crié  trois  fois  au  peuple,  selosi 
l'us.age  :  Justice  est  laite:  taudis  que  la  foule  se  retirait 
lentement,  silencieuse  et  terrifiée,  il  y  avait,  dans  la  mai- 
son de  la  victime,  un  homme  «lUi  pleurait  et  une  femme  qui 
priait,   Martin-Guerre  el   Benrande  de  Rolles. 

L'air  natal,  la  vue  des  lieux  où  sa  jeunesse  s'était  écou- 
lée, l'affèctiiin  des  parens  et  des  amis  anciens,  et  surtout 
les  soins  de  Benrande.  eurent  en  peu  de  jours  dissipé  du 
Iront  de  Martin-Guerre  jusqu'à  la  trace  du  souci. 

Un  soir,  de  ce  même  mois  de  juillet,  il  était  assis  à  sa 
porte,  sous  la  treille,  après  une  journée  heureuse  et  calme 
Sa  femme  s'occupait  dans  la  maison  à  quelques  soins  de 
ménagf.  Mais  Martin  l'entendait  aller  et  venir,  il  n'était 
donc  pas  seul  :  et  il  regardait  a  sa  droite  le  soleil  qui.  se 
couchant  dans  tout  son  éclat,  promettait  au  lendemain  une 
journée  aussi  belle  que  celle  gui  venait  de  s'écouler. 

Martin-Guerre  ne  vit  donc  pas  un  cavalier  qui  venait  à 
sa  gauche,  et   qui  s'approcha  de  lui  sans  bruit. 

Ce  cavalier  s'arrêta  un  instant  à  regarder  avec  un  sou- 
rire grave  la  muette  et  tranquille  contemplation  de  Jlar- 
tin.  Puis,  il  avança  vers  lui  la  main.  et.  sans  rien  dire,  le 
toucha  à  l'épaule.  ' 

Martin-Guerre  se  retourna  vivement,  porta  fa  main  ,i 
son  bonnet,  se  leva  :  > 

—  '^uoi  :  c'est  vous,  monseigneur:  dit-il  tout  ému.  Par- 
donnez, je  ne  vous  avais  pas  vu  venir. 

—  Xe  t'excuse  pas.  mon  brave  Jlariin.  reprit  Gabriel  (car 
c'était  lui),  je  n'étais  pas  venu  pour  troubler  ton  calme, 
mais  pour  m'en  assurer  au  contraire, 

—  Oh  :  bien,  monseigneur  n'a  qu'à  me  regarder  alors, 
dit    Martin. 

—  Ainsi  faisais-je.  Martin,  dit  Gabriel.  Comme  cela,  tu 
es  heureux  ■? 

—  Oh  :  plus  heureux,  monseigneur,  que  l'hirondelle  dans 
l'air  ou  le  poisson  dans  l'e.au. 

—  C'est  tout  simple,  reiuit  Gabriel,  d'abord  tu  as  re- 
trouvé dans  ta  maison  l'abondance  et  le  repos. 

—  Oui.  dit  Martin-Guerre,  c'est  In  sans  doute  une  des 
causes  de  ma  satisfaction.  J'ai  peut-être  assez  couru  le 
monde.  a,ssez  vu  de  batailles,  as.-^ez  veillé,  assez  jeûné,  asseï 
souffert  de  cent  façons,  pour  avoir  un  peu  le  droit,  n'est- 
ce  pas.  monseigneur,  de  me  délas>er  avec  plaisir  pendant 
quelques  jours.  Quant  à  l'abondance,  reprit-il  en  prenant 
un  ton  plus  grave,  j'ai  trouvé  en  effet  la  maison  riche  et 
trop  riche.  Cet  argent-là  ne  m'appartient  pas.  et  je  n'y  veux 
pas  !ouc!ier.  C'est  .JVrnauld  du  Thill  qui  l'a  apporté,  et  j'en- 
tends le  restituer  à  qui  île  droit  I.a  première  et  la  plus  forte 
part  vous  en  revient,  à  vous,  monseigneur;  car  c'est  l'ar- 
gent détourné  de  votre  rançon  de  Calais.  La  somme  est 
mise  de  c6té.  toute  prête  à  vous  être  rendue.  Pour  le  sur- 
plus. qu'.\rnauld.  l'ait  pris  ou  reçu,  peu  m'importe  :  ces 
écus-là  doivent  salir  les  doigts.  Maitrè  Caron-Barreau  a 
pensé  comme  moi.  l'honnête  homme  :  et.  ayant  de  qu'ù  vivre, 
il  refuse  l'héritage  indigne  de  son  neveu.  Les  frais  de 
Justice  payés,  c'est  donc  aux  pauvres  du  pays  que  ce  reste-là 
reviendra. 

—  Mais  alors,  tu  ne  dois  pas  posséder  grand'chose.  mou 
pauvre  Martin?  dit  Gabriel. 

—  Je  vous  demande  pardon,  monseigneur,  dit  l'écuycr. 
On  n'a  pas  servi  aussi  longtemps  un  maître  aussi  généreux 
que  vous  .sans  qu'il  en  reste  quelque  chose.  J'ai  apporté  de- 
Paris  dans  mon  sac  une  assez  bonne  somme.  En  outre.  la 
famille  de  Bertrande  avait  du  bien  el  lui  a  laissé  quelque 
patrimi>ine.  Bref,  nous  serons  encore  les  richards  du  pays 
quand  j'aurai  acquitté  nos  dettes  et  fait  nos  restftutloos. 

—  Parmi  ces  restitutions,  dit  Gabriel,  j'espère.  Martin,  que 
tu  ne  refuseras  pas  venant  de  moi  ce  que  tu  refuserais  ve- 
nant d'Arnauld.  Je  te  prie,  mon  fidèle  serviteur,  de  garder, 
à  tllre  de  souvenir  et  de  récompense,  cette  somme  que  lu- 
dis  m'appartenir. 

—  Ciimment,  monseigneur:  fit  .Martjn-Guerre  en  «e  ré- 
criant, à  moi  un  présent  de  cette  importance: 

—  .MIons  :  dit  Gabriel,  crois-tu  que  je  prétende  payer  ton- 
dévouement  ?  ne  serais-je  pas  toujours  Ion  débiteur?  N'aie* 


LES  DEUX  DIANE 


l« 


donc  point  de  fierté  avec  moi,  Martin,  et  ne  parlons  plus 
de  ceri.  Il  est  convenu  iiiie  m  acceptes  ce  peu  (|ue  je  t'offre, 
moins  pour  toi  (|ue  imui'  moi.  en  vériii*  ;  car.  tu  nie  las  dit, 
tu  n'as  pas  besoin  de  (et  argent  pour  vivre  riche  et  consi- 
déré dans  ton  pays,  et  ce  n'est  pas  cela  qui  ajoute  grand'- 
chose  .1  ton  bonlieur.  Ton  bonheur,  tu  ne  t'en  rends  peut- 
être  pas  l)ien  fidèlement  compte,  mais  il  doit  être  surtout, 
n'est-ce  pas'?  dans  ton  retour  aux  lieux  qui  t'ont  vu  enfant 
et   jeune   homme. 

—  C'est  vrai.  cela.  mo;iseigneur.  dit  Martin-Ouerre.  Je  me 
sens  à  l'aise  depuis  que  je  suis  ici.  unliiuement  parce  ipie 
j'y  suis.  Je  regarde  avec  une  joie  attenilrie  des  maisons, 
des  arbres,  des  chemins  qu'un  étranger  ne  doit  pas  seule- 
ment remarquer.  Décidément,  on  ne  respire  bien,  je  crois, 
(lue  l'air  qu'on  a  respiré  le  premier  jour  de  sa  vie: 

—  Et  les  amis,  ^iartin  ?  demanda  Gabriel.  Je  viens,  te 
ii^-je.  pour  massurer  par  moi-même  de  tous  tes  sujets  de 

■aheiir.  As-tu  retrouvé  tes  amis? 

—  Hélas!  monseigneur.  (|uel(iues-uiis  étaient  .morts,  dit 
Martin  Mais  j'ai  encore  retrouvé  inni  nombre  des  (oini)a- 
^  rions   de   mon  jeune   temps,   et   tous   m'aiment  comme   par 

■  passé.  Kux  aussi  reconnaissent  avec  satisfaction  ma  sin- 
'  rite,  ma  bonne  amitié  et  mon  dévouement.  Dame  :  ils  sont 
Mut  honteux  d'avoir  pu  confondre  avec  moi  .\rnauld  du 
l'tiill.  qui  leur  avait  donné,  à  ce  <ni'il  parait,  des  écliaii- 
t liions  d'un  caractère  tout  différent  du  mien.  11  y  en  a 
même  deux  ou  trois  qui  s'étaient  brouillés  avec  le  faux  Mar- 
tin-Guerre à  cause  de  ses  mauvais  procédés.  Il  faut  voir 
comme  ceux-là  .sont  fiers  et  contens  :  En  résumé,  ils  m'acca- 
blent ,â  qui  mieux  mieux  de  marques  d  estime  et  d'affection. 
pour  réparer  probablement  le  temps  perdu,  et,  puisque  nous 
eu  sommes,  monseigneur,  sur  mes  sujets  de  joie,  c'en  est  là 
une  bien  douce,  je  vous  assure. 

—  Je  te  crois,  mon  bon  Martin,  je  te  crois,  dit  Gabriel. 
.\h  çà.  mais,  entre  ces  affections  qui  t'entourent,  tu  ne  me 
I  .arles  pas  de  celle  de  ta  femme  ? 

—  .Mi  :  de  ma  femme?,.,  reprit  Martin-Guerre  en  ,se  grat- 
tant 1  oreille  d'un  air  embarrassé. 

—  Sans  doute,  de  ta  femme,  dit  Gabriel  inquiet.  Eh  ! 
quoi!  Est-ce  que  liertrande  te  tourmente  encore  comme 
autrefois?  Son  liumeur  ne  se.st-elle  pas  amendée?  Est-elle 
donc  toujours  ingrate  envers  ta  bouté  et  envers  le  ,sort  c|ui 
lui  a  donné  un  si  tendre  et  si  loyal  mari?  Comment  !  Mar- 
tin, va-t-elle  de  nouveau  te  contraindre  par  ses  façons  acca- 
riAtres  et  querelleuses  à  quitter  une  seconde  fois  ton  pays 
et  tes  rliores  habitudes? 

—  Eh  :  tout  au  contraire,  monseigneur,  dit  Martin. 
Guerre,  elle  m'attache  trop  à  ces  liabitudes  e!  .'i  ce  pays! 
Elle  me  soigne,  elle  me  cajole,  elle  me  bai.se.  Plus  de  ca- 
irices  ni  de  rébellions  :   Ah  !   bien  oui  i   elle  est   d'une  dou- 

•-ur  et  d'une  égalité  d'humeur  dont  je  ne  reviens  pas.  Je  n'ai 
i  is  plutôt  ouvert  la  bouclie  qu'elle  court.  Elle  n'attend  pas 
mes  désirs,  elle  les  prévient.  C'est  admirable:  et.  comme 
naturellement  je  ne  suis  pas  non  plus  impérieux  et  despoti- 
que, mais  plutôt  facile  et  débonnaire,  nous  avons  une  vie 
tonte  de  miel,  et  formons  le  ménage  le  mieux  uni  qui  soit 
au  monde. 

—  A  la  bonne  heure,  donc  !  dit  Gabriel  ;  ta  m'avais  pres- 
que effrayé  d'abord, 

—  C'est  que,  monseigneur,  reprit  Martin-Guerre,  j'éprouve 
un  peu  de  gène  et  de  confusion,  s'il  faut  le  dire,  quand  on 
met  ce  sujet  sur  le  tapis.  Le  sentiment  que  je  tnnive  dans 
mon  Cfpur.  si  je  m'interroge  là-dessus,  est  assez  singulier 
et  me  fait  un  peu  honte.  Mais,  avec  vous,  n'est-il  pas  vrai? 
monseigneur,  je  puis  ra'exprimer  en  toute  sincérité  et  naï- 
veté 

—  Assurément,  dit  Gabriel. 

Martin-Guerre  regarda  craintivemenit  autour  de  lui  pour 
voir  si  personne  ne  l'écoutait.  et  surtout  si  sa  femme  ne 
pouvait  l'entendre.   Puis,   baissant   la  voix  : 

—  Eh  bien!  monseigneur,  dit-il.  non  seulement  je  par- 
donne à  ce  pauvre  Arnauld  du  Thill  :  mais  à  celte  heure, 
je  le  bénis.  Quel  service  il  m'a  rendu  :  d'une  tigresse  il  a 
fait  une  brebis,  d'un  démon  un  ange.  Je  recueille  les  bien- 
heureux résultats  de  ses  manières  brutales  sans  avoir  à  me 
les  reprocher.  X  tous  les  maris  (ontrariés  et  tourmentés, 
et  le  nombre  en  est  grand,  dit-on.  je  souhaite  uniquement  . 
un  sosie,  un  sosie  aussi,,,  persuasif  que  le  mien.  Enfin, 
moRseiçneur.  Arnauld  du  Thill  m-'a  occasionné  bien  <!es 
désagréments  et  des  chagrins,  c'est  vrai  ;  mais  ces  peines 
ne  seront-elles  pas.  et  au  delà,  comiiensées.  s'il  a  su.  iiar 
son  énergique  système,  assurer  mon  boidieur  domestique  et 
la  tranquillité  de  mes  derniers  Jours? 

—  C'est  certain,  dit  en  souriant  le  jeune  comte  de  Jlont- 
gommery. 

—  J'ai  donc  raison,  conclut  gaiement  Martin,  de  bénir 
.\rnauld.  quoique  en  secret.  pui.sque  je  jouis  à  toute  heure 
des  fruits  fririnnés  de  sa  collaboration.  J'ai,  vous  le  savez, 
monseigneur,  quehiue  philosophie  dans  le  caractère  ;  et  Je 
prends  partout  le  bon  côté  des  choses.  Or.  Il  faut  convenir 
qu'Arnauld  m'a  servi  en  tout  [.oint  plus  encore  qu'il  ne  m'a 
nul.  H  a  été  par  intérim  le  mari  de  ma  femme  ;  mais  il  me 


l'a  rendue  plus  douce  qu'un  jour  de  mai.  Il  m'a  volé  mo- 
mentanément mes  biens  et  mes  amis:  mais,  grâce  à  lui, 
ces  biens  me  reviennent  augmentés  et  les  amitiés  consoli- 
dées. Enfin,  il  m'a  fait  passer  par  de  fort  rudes  épreuves, 
notamment  à  Noyon  et  a  Calais  ;  mais  ma  vie  actuelle  ne 
m'en  semble  que  plus  agréable.  Je  n'ai  donc  qu'à  me  louer 
de  ce  bon  .\rnauld.  et  je  m'en  loue. 

—  C'est  d'un  cœur   reconnaissant,   dit  Cîabriel. 

—  Oh  !  mais,  dit  Martin-Guerre  reprenant  son  sérieux, 
celui  qu'avant  tout  et  par-dessus  totit  doit  remercier  et  vé- 
nérer ma  reconnaissance,  ce  n'est  pas  cet  Arnauld  du  Thill. 
bienfaiteur  fort  involontaire,  c'est  vous,  monseigneur,  vous, 
à  qui  je  dois  réellement  tous  ces  biens,  pairie,  fortune, 
aails  et   femme  ; 

—  Encore  une  fois,  assez  là-dessus,  Martin,  dit  Gabriel. 
Tout  ce  que  je  demande,  c'est  que  ces  biens  tu  les  aies.  V.t 
tu  les  as,  n'est-ce  pas?  répète-le-moi  encore,  tu  es  heu- 
reux ? 

—  Je  vous  le  répète,  monseigneur,  heureux  comme  je  no 
l'ai  jamais  été. 

—  C'est  tout  ce  que  je  voulais  savoir,  dit  Gabriel,  lit. 
maintenant,   je   puis  partir. 

—  Comment  :  partir  !  s'écria  Jlartin.  Vous  pensez  déjà  a 
partir,  monseigneur. 

—  Oui.  Martin,  Rien  ne  m'attache  ici.  moi. 

—  Pardon,  c'est  juste,  et  quand  donc  partez-vous? 

—  Mais  dès  ce  soir,  dit   Gabriel. 

—  Et  vous  ne  m'avez  pas  averti  :  s'écria  Martin-Guerre. 
Moi  qui  oubliais  :  moi  qui  m'endormais  !  fainéant  !  Mais 
attendez,  attendez,  monseigneur,  ce  ne  sera  pas  long,  allez  ! 

—  Quoi  donc  !  dit  Gabriel. 

—  Eh  !  mes  apprêts  de  départ,  donc  : 

Il  se  leva,  agile  et  empressé,  et  courut  à  la  porte  de  sa 
maison. 

—  Bertrande  !    Bertrande.    appela-t-il. 

—  Pourquoi  appelles-tu  ta  femme,  Martin?  demanda 
Gabriel. 

—  Pour  qu'elle  me  fasse  tout  de  suite  mon  pa(iuet  et  ses 
adieux,  monseigneur. 

—  Mais  c'est  inutile,  mou  bon  Martin,  tu  ne  pars  pas  avec 
moi. 

—  Quoi:  vous  ne  m'emmenez  pas.  monseigneur?  dii 
Martin-Guerre, 

—  \on,   je  ■pars  seul,  dit  Gabriel. 

—  Pour  ne  plus  revenir? 

—  Pour   ne   pas    revenir   de   longtemps,   du    moins. 

—  Alors,  qu'avez-vous  donc,  monseigneur,  à  me  repro- 
cher, demanda  tristement   Martin-Guerre. 

—  Mais.  rien.  Martin,  tu  es  le  plus  fidèle  et  le  plus 
dévoué  des  serviteurs. 

—  Pourtant,  reprit  Martin,  il  est  naturel  que  le  serviteur 
suive  le  maître,  que  l'écuyer  suive  le  cavalier,  et  vous  ne 
m'emmenez  pas  : 

—  J'ai   trois   bonnes  raisons   pour    cela.    Martin. 

—  Oserai-je,   monseigneur,  vous  demander   lesquelles? 

—  D'abord,  reprit  Gabriel.  11  y  aurait  cruauté.  Martin,  à 
t'arracher  à  ce  bonheur  que  tu  goûtes  si  tardivement,  et 
à  ce  repos  que  tu   as  si  bien   gagné, 

—  Oh  !  quant  à  cela,  monseigneur,  mon  devoir  est  de 
vous  accompagner  et  de  vous  servir  jusqu'à  ma  dernière 
heure,  et  j'abandonnerais,  je  crois,  le  paradis  pour  vous. 

—  Oui.  mais  c'e.st  à  moi  à  ne  pas  abuser  de  ce  zèle  dont 
Je  te  remercie,  dit  Gabriel.  En  second  lieu,  le  douloureux 
accident  dont  tu  as  été  victime  à  Calais  ne  te  permet  plus, 
mon  pauvre  Martin,  de  me  rendre  des  services  aussi  actils 
que   par   le   passé. 

—  Il  est  vrai,  monseigneur,  que  je  ne  puis  plus,  hélas! 
combattre  à  vos  côtés  ni  monter  à  cheval  avec  vous.  Mais, 
à  Paris,  à  Montgommery,  ou  même  au  camp,  il  est  des 
offices  de  confiance,   dont  vous  pourriez,  je  l'espère,  encore 

1    charger  le  pauvre  invalide,  et  dont  il  s'acquitterait  de  son 

I    mieux. 

1       —  Je  le  sais,  Martin  :   aussi  peut-être  aurais-je  l'égoïsme 

'    d'acepter.  sans  une  troisième  raison 

1       —  Puis-je    la    connaître,    monseigneur? 

I       —  Oui.    reprit    Gabriel    avec    une    gravité    mélancolique, 

I    mais   à    condition,   d'abord  que    tu   ne   l'approfondiras  pas, 

et  puis  que  tu  t'en  contentetras,  et  que  tu  n'insisteras  plus 

pour  me  suivre, 

—  C'est  donc  bien  sérieux  et  bien  impérieux,  monsei- 
gneur? 

—  C'est  triste  et  sans  réplique.  Martin,  dit  Gabriel  d'une 
voix  profonde.  Ju.squ'ici,  ma  vie  a  été  toute  d'honneur, 
et.  si  j'avais  voulu  laisser  prononcer  plus  souvent  mon 
nom  eût  été  toute  de  gloire.  Je  crois  en  effet  avoir  remlu 
à  la  Trarice  it  au  roi  d'immen.ses  services,  et.  )iour  ne 
parler  que  de  SMint-Quentin  et  de  Calais,  j'ai  peutéire  lac 
gement  et  noblement  payé  ma  dette  à  la  patrie. 

—  Qui  le  sait  mieux  que  moi.  mfinseigneur?  dit  .Marlin- 
Guerre. 

—  Oui.  mais  Martin,  autant  cette  première  part  de  mon 
e\istence    aura    été    loyale    et    généreuse,    et    appellera    le 


144 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


grand  jour  et  la  lumière,  autant  celle  qui  me  reste  à  rem- 
plir sera  sombre,  effrayante,  et  cherchera  le  secret  et  les 
ténèbres.  J'aurai  sans  doute  la  même  énergie  à  déployer, 
mais  pour  une  cause  que  je  n'avouerai  pas,  vers  un  but 
que  je  cacherai.  J'avais  jusqu'ici,  en  champ  ouvert,  devant 
Dieu  et  devant  les  hommes,  à  gagner  joyeusement  une 
récompense.  J'ai  maintenant,  dans  la  nuit  et  dans  l'angoisse 
à  venger  un  crime.  Je  me  battais;  je  dois  punir.  De  soldat 
de  la   France,  je   deviens  le  bourreau   de  Dieu. 

—  Jésus:  s'écria  Martin-Guerre  en  joignant  les  mains. 

—  Donc,  reprit  Gabriel,  il  faut  que  je  sois  seul  pour  cette 
œuvre  sinistre  où  moi-même  je  prie  le  ciel  d'employer 
mon  bras  et  ma  volonté,  où  je  voudrais  être  seulement 
un  instrument  aveugle  et  non  une  tête  pensante.  Et  puisque 
je  demande,  puisque  j'espère  que  mon  terrible  devoir  ne 
prendra  que  la  moitié  de  mon  être,  comment  veux-tu, 
.Martin,  que   je  songe   à  t'y  associer! 

—  C'est  juste,  et  je  comprends  cela,  monseigneur,  dit  le 
Adèle  écuyer  en  baissant  la  tète.  Je  vous  remercie  d'avoir 
daigné  me  donner  cette  explication,  bien  qu  elle  m'aftiige, 
et  je  me  résigne  comme  je  vous  l'avais  promis. 

—  Et  moi.  je  te  remercie  à  mon  tour  de  cette  soumis- 
sion, dit  Gabriel  ;  le  dévouement  ici  est  de  ne  point  trop 
alourdir  le  pesant  fardeau  de  responsabilité  qui  déjà  m'ac- 
cable. 

—  Mais  quoi,  monseigneur,  reprit  Martin-Guerre,  ne  puis- 
Je  absolument   rien   pour  vous   servir  en  cette  occasion  ? 

—  Tu  peux  prier  Dieu,  Martin,  pour  que,  selon  mon 
souhait,  il  m'épargne  cette  initiative  qui  me  coûte  tant  a 
aborder.  Tu  as  un  cœur  pieux  et  une  vie  honnête  et  pure, 
ami,  et  ta  prière  peut  m'aider  ici  plus  que  ton  bras. 

—  Je  prierai,  monseigneur,  je  prierai  ;  avec  quelle 
ardeur  !  je  n'ai  pas  besoin  de  vous  le  dire. 

—  Maintenant,  adieu,  Martin,  reprit  Gabriçl  ;  il  faut  que 
je  te  quitte  pour  retourner  à  Paris,  pour  être  prêt  et  présent 
au  jour  qu'il  plaira  à  Dieu  d'assigner.  Toute  ma  vie  j'ai 
défendu  le  droit  en  combattant  pour  l'équité  :  que  le  Sei- 
gneur s'en  souvienne  au  jour  suprême  dont  je  parle  !  qu'il 
fasse  rendre  Justice  à  son  serviteur  comme  j'ai  fait  rendre 
justice    au  mien  ! 

Et  les  yeux  au  ciel,  le  noble  jeune  homme  répétait  : 

—  Justice  !   justice  ! 

Depuis  six  mois,  quand  Gabriel  avait  les  î;eux  ouverts, 
c'était  d'ordinaire  pour  les  tenir  ainsi  fixés  au  ciel  auquel 
il  demandait  justice.  Quand  il  les  refermait,  c'était  tou- 
jours pour  revoir  la  sombre  prison  du  Châtelet  dans  sa 
pensée  plus  sombre,  qui  criait  alors  en  lui  :  Vengeance  ! 

Dix  minutes  après,  il  s'arrachait  à  grand'peine  aux 
adieux  et  aux  larmes  de  Martin-Guerre  et  de  Bertrande 
de  RoUes  que  celui-ci  avait  appelée. 

—  Allons,  adieu,  adieu  !  mon  bon  Martin,  mon  fidèle 
ami  !  flt-il  en  dégageant  presque  de  force  ses  mains  de 
celles  de  son  écuyer,  qui  les  lui  baisait  en  sanglotant.  Il 
faut  que  je  parte,   adieu  !   nous  nous  reverrons. 

—  .vdieu,  monseigneur,  et  que  Dieu  vous  garde!  oh! 
qu'il  vous  garde  ! 

C'est  tout  ce  que  put  dire  le  pauvre  Martin-Guerre  tout 
suffoqué. 

Et  11  regarda  à  travers  ses  pleurs  son  maître  et  son 
bienfaiteur  remonter  à  cheval  et  s'enfoncer  dans  les  ténè- 
bres qui  commençaient  à  s'épaissir  et  qui  lui  dérobèrent 
bientôt  le  sombre  cavalier,  comme  elles  lui  avaient  dérobé 
depuis  longtemps  sa  vie. 


LXXVII 
DEtX    LETTRES 


A  la  suite  de  ce  procès  si  dilflcile  et  si  heureusement 
terminé  des  deux  Martin-Guerre,  Gabriel  de  Monigommery 
disparut  de  nouveau  pendant  plusieurs  mois,  et  reprit  son 
existence  errante,  indécise  et  mystérieuse.  On  le  rencon- 
trait encore  en  vingt  lieux  différents.  Néanmoins,  il  ne 
s'éloignait  jamais  des  environs  de  Paris  ni  de  la  cour, 
s'arrangeant  dans  l'ombre  de  manière  à  tout  voir  sans 
être  vu. 

Il  guettait  les  événemens  ;  mais  les  événemens  se  dispo- 
saient mal  à  son  gré.  L'âme  du  jeune  homme,  tout  entière 
A  une  seule  idée,  n'entrevoyait  pas  encore  l'issue  qu'atten- 
dait sa  juste  vengeance. 

Le  seul  fait  d'Importance  qui  se  passa  dans  le  monde 
politique  pendant  ces  quelques  mois,  ce  fut  la  conclusion 
de  la  paix  par  le  traité  de  Cateau-Cambrésls. 

Le  connétable  de  Montmorency,  jaloux  des  exploits  du 
duc  de  Guise  et  des  nouvcanx  droits  que  son  rival  acqué- 
rait chaque  jour  à  la  reconnaissance  de  la  nation  et  à  la 
faveur  du  maître,  avait  enfin  arraché  celte  paix  à  Henri  II 
par  rinHuence  toute  puissante  de  Diane  de  Poitiers. 


Le  traité  fut  signé  le  3  avril  1559.  Bien  que  conclu  en 
pleine  victoire,  il  n'était  guère  avantageux  à  la  France. 

Elle  conservait  les  Trois-Evèchés,  Metz.  Toul  et  Verdun, 
avec  leurs  territoires.  Elle  retenait  Calais  pour  huit  ans 
seulement  et  payait  huit  cent  mille  écus  d'or  à  l'Angleterre, 
si  la  place  n'était  pas  restituée  dans  cet  espace  de  temps 
(mais  cette  clef  de  la  France  ne  fut  jamais  rendue,  et  les 
huit  cent  mille  écus  ne  furent  pas  payés).  Enfin,  la  France 
rentrait  en  possession  de  Saint-Quentin  et  de  Ham,  et  gar- 
dait provisoirement,  dans  le  Piémont,  Turin  et  Pignerol. 

Mais  Philippe  II  obtint  en  toute  souveraineté  les  fortes 
places  de  Thionville,  Marienbourg.  Hesdin.  Il  fit  raser  Thé- 
rouanne  et  Yvoy.  Il  fit  rendre  Bouillon  â  l'évêque  de  Liège, 
aux  Génois  l'Ile  de  Corse,  a  Philiberi  de  Savoie  la  plus 
grande  partie  de  la  Savoie  et  du  Piémont  conquis  sous 
François  1".  Enfin  il  stipula  son  mariage  avec  Elisabeth, 
fille  du  roi,  et  celui  du  duc  de  Savoie  avec  la  princesse 
Marguerite.  C'étaient  là,  pour  lui,  d'énormes  avantages,  et 
tels  que  sa  victoire  de  Saint-Laurent  ne  lui  en  avait  pas 
fait  espérer  de  plus  grands. 

Le  duc  de  Guise,  en  accourant,  furieux,  de  l'armée, 
accusa  hautement  et  non  sans  raison  la  trahison  de  Mont- 
morency et  la  faiblesse  du  roi  d'avoir  cédé  d'un  trait  de 
plume  ce  que  les  armes  espagnoles  n'auraient  pu  nous 
arracher  après  trente  années  de  succès. 

Mais  le  mal  était  fait,  et  le  sombre  mécontentement  du 
Balafré  n'y  réparait  rien. 

Gabriel  ne  s'en  réjouit  point.  Sa  justice  poursuivait 
l'homme  dans  le  roi  et  non  pas  le  roi  de  France.  Il  eût 
bien  voulu  se  venger  avec  sa  patrie  mais  non  pas  contre 
elle. 

Cependant,  il  nota  dans  son  esprit  le  ressentiment  qu'avait 
dû  concevoir  et  qu'avait  conçu  le  duc  de  Guise  en  voyant 
les  sublimes  efforts  de  son  génie  déjoués  par  les  sourdes 
menées    de    l'intrigue. 

La  colère  d'un  Corlolan  princier  pouvait  servir  dans 
l'occasion  les  desseins  de  Gabriel. 

François  de  Lorraine  n'était  pas  d'ailleurs,  tant  s'en 
faut  !  le  seul  mécontent  du  royaume. 

Un  jour,  Gabriel  i-encontra  aux  environs  du  Pré-aux- 
Clerrs  le  baron  de  La  Renaudie,  qu'il  n'avait  pas  revu 
depuis  la  conférence  matinak"  de  la  rue   Saint-Jacques. 

Au  lieu  de  l'éviter,  comme  II  faisait  chaque  fols  qu'un 
visage  de  connaissance  se  trouvait  devant  lui.  Cîabrlei 
l'aborda. 

Ces  deux  hommes  étaient  faits  pour  s'entendre  ;  ils  se 
ressemblaient  par  plus  d'un  côté,  notamment  par  la  loyauté 
et  l'énergie.  Tous  deux  également  étaient  nés  pour  l'action 
et  passionnés   pour  la  justice. 

Après    les    premiers    compliments    échangés  : 

—  Eh  bien  !  dit  La  Renaudie  résolument,  j'ai  \nx  maître 
Ambroise  Paré,  vous  êtes  des  nôtres,  n'est-ce  pas? 

—  De  cœur,  oui,  de  fait,   non,   répondit  Gabriel. 

—  Et  quand  donc  enfin  nous  appartlendrez-vous  tout  à 
fait  et  ouvertement?  dit  La  Renaudie. 

—  Je  ne  vous  tiendrai  plus  maintenant  le  langage  égoïste 
qui  vous  avait  peut-être  indignés  contre  moi,  reprit  Gabriel. 
Je  vous  répondrai  au  contraire  :  Je  veux  être  à  vous  quand 
vous  aurez  besoin  de  moi,  et  quand  je  n'aurai  plus  besoin 
de  vous. 

—  C'est  de  la  générosité!  repartit  La  Renaudie.  Le  gen- 
tilhomme vous  admire,  l'homme  de  parti  ne  peut  vous 
imiter.  SI  vous  attendez  le  moment  où  nous  aurons  besoin 
d3  tous  nos  amis,  sachez  que  le  moment  est  venu. 

—  Qu'arrive-t-ll  donc?  demanda  Gabriel. 

—  Il  y  a  un  coup  .secret  monté  contre  ceux  de  la  reli- 
gion, dit  La  Renaudie.  On  veut  se  débarrasser  en  une 
seule  fois  de  tous  les  protestans. 

—  Quels   Indices   vous   le   font   présumer? 

—  Mais  on  ne  se  cache  guère,  reprit  le  baron.  Antoine 
Minard.  le  président  au  parlement,  a  dit  tout  haut,  dans 
un  conseil  à  Saint-Germain,  «  ()ull  fallait  fraper  un  bon 
coup,  si  l'on  ne  voulait  tomber  dans  une  espèce  de  répu- 
blique comme  les  Etats  suisses.  - 

—  Quoi!  Il  a  prononcé  ce  mot  de  république?  s'écria 
Gabriel  surpris.  .Mais  sans  nul  doute,  pour  qu'on  exagé- 
rât le  remède,  il  exagérait  le  danger? 

—  Pas  beaucoup,  reprit  La  Renaudie  en  baissant  la  voix. 
II  ne  l'exagérait  pas  beaucoup,  à  vrai  dire^  Nous  aussi, 
allez  !  nous  sommes  un  peu  changés  depuis  notre  réunion 
dans  la  chambre  de  Calvin.  Les  théories  d'Ambroise  Paré 
ne  noue  sembleraient  plus  aujourd'hui  si  hardies!  et 
vous  voyez  d'ailleurs  qu'on  nous  pousse  aux  partis  extrêmes. 

—  Alors,  dit  vivement  Gabriel,  je  serai  peut-être  des  vôtres 
plus  tôt  que  je  ne  le  pensais. 

—  A  la  bonne  heure,  donc  !  s'écria  La  Renaudie. 

—  De  quel  côté  faut-Il  que  j'aie  les  yeux?  demanda  Ga- 
briel. 

—  Sur  le  parlement,  dit  le  baron.  C'est  là  que  la  ques- 
tion va  s'engager.  Le  parti  évangéliste  y  compte  une 
redoutable  minorité,  Anne  Dubourg,  Henri  Dufaur,  Nicolas 


Là-i  DliLX  Y)\\SE 


liS 


Duval,  Eusiache  tie  la  Porte,  et  vingt  aunes.  Aux  mercu- 
riales qui  requièrent  l'exécution  des  pour.suites  contre  les 
hérétiques  ces  partisans  du  calvinisme  répondent  en  deman- 
dant la  réunion  du  concile  général,  qui.  aux  termes  des 
décrets  de  Constance  et  de  liàle,  doit  résoudre  les  atTaires 
religieuses.  Ils  ont  pour  eux  le  droit  ;  donc,  il  faudra  qu'on 
emploie  contre  eux  la  violence.  Mais  nous  veillons,  veillez 
avec  nous. 

—  Cela  suffit,   dit   Gabriel. 

—  Restez  à  Taris,  à  votre  liùtel,  pour  qu  on  vous  y  aver- 
tisse au  besoin,   reprit  La  Renaudie. 

—  Cela  me  coûte,  mais  j  y  resterai,  dit  Gabriel,  pourvu 
que  vous  ne  m'y  laissiez  pas  languir  trop  longtemps.  Vous 
avez  assez  écrit  et  parlé,  ce  me  semble,  il  faudrait  réa 
liser  et  agir. 

—  C  est  mon  avis,  reprit  La  Renaudie.  Tenez-vous  prêt 
et  soyez  tramiuille  ; 

Us  se  séparèrent.  Gabriel  s'éloigna  tout  pensif, 
rians  l'ardeur  de  la  vengeance,  sa  conscience  ne  se  four- 
viiyait-elle    pas?    Voilà   que   maintenant    11    poussait    â    la 
guerre  civile  ! 

Mais,  puisque  les  événemens  ne  venaient  pas  à  lui.  il 
fallait   bien   qu'il   allât   à   eux. 

Ce  jour  même.  Gabriel  revint  à  son  hôtel  de  la  rue  des 
Jardins-Saint-Paul. 

Il  n'y  retrouva  que  sa  fidèle  Aloyse.  Martin-Guerre  n'y 
était  plus  ;  André  était  resté  près  de  madame  de  Castro  : 
Jean  et  Babette  Penquoy  étaient  retournés  a  Calais,  pour. 
de  là,  rentrer  à  Saint-Quentin,  dont  le  traité  de  Cateau- 
Cambrésis   rouvrait    les   portes   au    tisserand   patriote. 

Le  retour  du  maitre  dans  sa  maison  déserte  fut  donc, 
cette  fois,  encore  plus  triste  que  de  coutume.  Mais  la 
maternelle  nourrice  ne  l'aimait-elle  pas  pour  tous.'  Il  faut 
renoncer  à  peindre  la  joie  de  la  digne  femme  quand  Ga- 
briel lui  apprit  qu  il  allait  demeurer  sans  doute  pour  quel- 
que temps  avec  elle.  U  vivrait  dans  la  retraite  la  pUis 
cachée  et  la  solitude  la  plus  absolue  ;  mais  enfin  il  reste- 
rait, il  ne  sortirait  que  très  rarement  ;  Aloyse  le  verrait. 
le  soignerait  !  U  y  avait  bien  longtemps  qu'elle  ne  s'était 
sentie  aussi  heureuse  ! 

Gabriel  enviait  avec  un  .-iourire  trisie  ce  bonheur  d'une 
ame  aimante.  Hélas!  il  ne  pouvait  plus  le  partager,  lui. 
Sa  vie  n'était  désormais  pour  lui-même  qu'une  énigme 
lerrible  dont  il  redoutait  et  désirait  a  la  fois  la  solution 

Ce  fut  dans  ces  impatiences  et  ces  appréhensions  que  ses 

1rs   s'écoulèrent,    imiuiets   et   ennuyés,    pendant    un   mois 

plus. 

^elon  sa  promesse  à  sa  nourrice,  il  ne  quittait  guère  1  hô- 

;  .   seulement,   le  soir,   il   allait   quelquefois   rôder   autour 

i  Châtelet,  et,  en  revenant,  il  s'enfermait  de  longues  heu- 

-  dans  le  caveau  funèbre  où  des  ensevelisseurs  inconnus 

lient  une  nuit  furtivement  apporté  le  corps  de  son  père. 

■abriel    prenait    un    sombre    plaisir   à    se    reporter    ainsi 

■'  jour  de  loutrage  pour  entretenir  son   courage  avec  sa 

;àre. 

1,'uand  il  revoyait  les  noires  murailles  du  Châtelet.  quand 
il  revoyait  surtout  la  tombe  de  marbre  où  était  venue 
aboutir  la  souffrance  d'une  si  noble  vie,  l'effrayante  ma- 
tinée où  il  avait  fermé  les  yeux  à  son  père  assassiné  se  re- 
piésentait   a   lui   dans   toute   son   horreur. 

Alors,  ses  poings  se  crispaient,  ses  cheveux  se  hérissaient. 
sa  poitrine  se  gonftaii.  et  il  sortait  de  cette  contemplation 
terrible  avec  une  haine   toute  neuve. 

Dans  ces  momens-Ià,  Gabriel  regrettait  d'avoir  mis  sa 
vengeance  A  la  remorque  des  circonstances;  attendre  lui 
devenait  Insupportable. 

Enfin  :  tandis  qu'il  attendait  si  patiemment,  les  meurtriers 
étaient  triomiihans  et  joyeux  !  Ce  roi  trônait  paisiblement 
dans  son  Louvre  !  Ce  connétable  s'enrichissait  des  misères 
du  peuple  i  Cette  Diane  de  Poitiers  s'enivrait  de  .ses  amours 
Infâmes  ! 

Cela  ne  pouvait  durer  !  Puisque  la  foudre  de  Dieu  dor- 
mait, puisque  la  douleur  des  oiiprimés  tremblait,  Gabriel 
se  passerait  de  Dieu  et  des  hommes,  ou  plutôt  il  serait 
l'iuslrument  et  des  Justices  célestes  et  des  rancunes  hu- 
maines. 

I.a-ilessus.  emporté  par  un  mouvement  irrésistible,  il  por- 
tait la  main  a  la  poignée  de  son  épée,  il  faisait  un  pas 
pour  Sortir  . 

Mais  alois,  sa  conscience  épouvantée  lui  rappelait  la  lettre 
de  Diane  de  Castro,  cette  lettre  écrite  de  Calais,  dans  la- 
quelle sa  bien-aimée  le  suppliait  de  ne  pas  punir  par  lui- 
même,  et,  il  moins  qu'il  ne  fiit  un  instrument  involontaire, 
d-î  ne  pas  frapper,  fût-ce  des  coupables. 

Gabriel  relisait  rflte  lettie  touchante,  et  laissait  retomber 
.son  épée  au  fourreau. 

Indigné  de  ses  leniords.  il  se  l'emettaitâ  attendre. 

Gabriel,   en  edet,  était  bien  de  ceux  qui   agissent,   mais 

LES    I>F.CX    I  lANE 


non  pas  de  ctux  qui  conduisent.  Son  énergie  était  admi- 
rable quand  il  avait  avec  lui  une  armée,  un  parti  ou  seu- 
lement un  grand  homme.  Mais  il  n'était  ni  d'un  rang  ni 
d  une  nature  à  exécuter  seul  des  choses  extraordinaires, 
même  dans  le  bien,  à  plus  forte  raison  dans  le  crime.  Il 
n'était  né  ni  un  prince  puissant,  ni  un  puis.sant  génie.  Le 
pouvoir  et  la  volonté  de  l'initiative  lui  manquaient  égale- 
ment. 

A  côté  de  Coligny  et  du  duc  de  Guise,  il  avait  accompli  de 
surprenans  exploits.  Mais  maintenant,  comme  il  l'avait 
donné  à  entendre  à  Martin-Guerre,  sa  tâche  était  bien 
changée  ;  au  lieu  de  l'ennemi  a  comhattre.  il  avait  .son  roi 
il  punir.  Et  persoijne,  cette  fois,  pour  l'aider  dans  cette 
oeuvre  terrible  ! 

Il  comptait  encore,  néanmoins,  sur  ces  mêmes  hommes 
qui  lui  avaient  iirèté  déjà  leur  puissance,  sur  Coligny  le 
protestant,  sur  le  duc  de  Guise  l'ambitieux. 

Une  guerre  civile  pour  la  défense  de  la  vérité  religieuse, 
une  révolte  pour  le  triomphe  de  l'usurpation  d'un  grand 
génie,  telles  étaient  les  esiiérances  secrètes  de  tïabriel.  La 
mort  ou  la  déposition  de  Henri  U,  son  châtiment,  dans 
tous  les  cas,  résultait  de  l'un  ou  de  l'autre  de  ces  soulève- 
meiiS.  Gabriel  s'y  montrerait  au  second  rang  comme  un 
homme  du  premier.  Il  tiendrait  jusqu'au  bout  le  serment 
fait  au  roi  lui-même  :  il  poursuivrait  le  parjure  jusque 
dans  ses  enfans  et  ses  petits-enfans. 

Si  ces  deux  chances  lui  manquaient,  Gabriel,  accoutumé 
à  ne  venir  qu'à  la  suite,  n'aurait  plus  qu'à  laisser  faire 
Dieu. 

Mais  ces  deux  chances  ne  parurent  pas  d'abord  devoir  lui 
manquer.  Un  jour,  le  13  juin,  Gabriel  reçut  presque  en 
même  temps  deux  lettres. 

La  piemière  lui  tut  apportée,  vers  les  cinq  heures  de 
l'après-midi,  par  un  homme  mystérieux  qui  ne  voulut  la 
remettre  qu'à  lui  seul,  et  ne  la  lui  remit  qu'après  avoir 
comparé  les  traits  de  son  visage  aux  Indications  d'un  si- 
gnalement précis. 

Voici   eu  quels  termes  cette   lettre  était  conçue  : 
"  Ami   et   frère, 

«  L'heure  est  venue,  les  persécuteurs  ont  levé  le  mas- 
«  que.   Bénissons  Dieu  :  Le  martyre  mène  à  la  victoire. 

'■  Ce  soir  même,  à  neuf  lieuies.  cherchez,  place  Mau- 
■1  bert,  une  porte  de  couleur  brune,  an  n"  11. 

«  Vous  frapperez  à  cette  porte  trois  coups  séparés  par  un 
«  intervalle  régulier.  Un  homme  ouvrira  et  vous  dira  : 
«  Ne:  trez  pas.  vous  n'y  verriez  pas  clair.  Vous  lui  répon- 
"  drez  :  J'apporte  ma  lumière  avec  moi.  L'homme  vous 
•■  conduira  à  un  cs.alier  de  di.x-sept  marches  que  vous  gr.a- 
«  virez  dans  l'obscurité.  En  haut,  un  .second  acolyte  vous 
«  abordera  en  vous  disant:  Que  demandez- vous?  Répondez: 
«  Ce  qui  est  juste.  Vous  serez  introduit  alors  dans  une  cham- 
••  bre  déserte  où  quelqu'un  vous  dira  à  l'oreille  le  mot 
«  d'ordre  :  Gfiiétc.  Vous  répoi:drez  par  le  mot  de  rallie- 
"  ment  :  GLoiic.  .\ussitùt  l'on  vous  amènera  parmi  ceux 
"  qui    ont    aujourd  liui    besoin    de    vous. 

"  A  ce  .soir,  ami  et  frère.  Brûlez  ce  billet.  Discrétion  et 
"  coiuage  ! 

«  L.    R.    » 

Gabriel  se  fit  apiiorler  une  lampe  allumée,  brûla  devant 
le  messager  la  lettre  et  lui  dit  peur  toute  réponse  : 

—  J'irai. 

L'homme  salua  et  se  retira. 

—  .•\llous  !  se  dit  Gabriel,  voilà  enfin  les  religlonnaires 
qui  se  lassent  ! 

Sur  les  huit  heures,  comme  il  réfléchissait  encore  à 
cette  convocatio::  de  La  Renaudie,  un  page  aux  armes  de 
Lorraine  fut  amené  auprès  de  lui  par  Aloyse. 

Le  page  était  porteur  d'une  lettre  ainsi  conçue: 

■1  .Monsieur  et  cher  compagnon, 

«  Je  suis  depuis  six  semaines  à  Paris,  de  retour  de  cette 
«  armée  où  je  n  avais  plus  que  faire. 

■■  On  m'assure  que  vous  devez  être  aussi  depuis  quelque 
■I  temps  chez  vous.  Comment  ne  vous  ai-je  pas  revu'/ 
«  M'auriez-vous  oublié  aussi  dans  ces  temps  d'ingratitude 
»  et  d'oubli?   non,    ie  vous  connais,  c'est  chose   impossible. 

■■  Venez  donc  :  Je  vous  attendrai,  si  vous  voulez,  demain 
■.  matin,   à  dix  heures  dans  mon  logement  des  Touinelles. 

••  Venez,  ne  fût-ce  que  pour  nous  consoler  muluellemenl 
"  de  ce  qu'ils  ont  fait  de  nos  succès. 

-  Votre  ami  bien  affectionné, 
•   François  de  Lori'alne.   » 

—  J  irai,    dit   encore   simplement   Gabrisl  au   page. 
Et,  quand  l'enfant  se  fut  retiré  : 

—  Allons:  pensa-lil,  voilà  au.ssi  l'ambitieux  qui  s'éveille! 
Bercé  par  un   double  esiioir,   II   se   mettait   en   route  un 

i;iiart  d  heure  après  pour  la  place  .Afaubert. 


140 


ALÎ'X ANDRE  DUMAP  ILLUSTRÉ 


LXXVIIl 
l'N  CONCILIABULE  DE   PRJTESTAXS 


La  maison  n'  11  de  ia  iilace  Maubert,  où  la  lettre  de  La 
Eeiiaudie  aoimait  rendez-vous  à  Gabilel,  était  celle  U  un 
avocat  nommé  Trouillaid.  On  la  citait  déjà  vaguement 
dans  le  peuple  comme  un  lieu  de  réunion  des  hérétiques. 
Des  chants  lointains  de  psaumes  entendus  quelquelois  le 
soir  par  les  voisins  avaient  accrédité  ces  bruits  dangereux. 
Mais  ce  n  étaient  que  des  bruits,  et  la  police  du  temps 
n'avait  pas  encure  eu  1  idée  de  les  vérifler. 

Gabriel  trouva  sans  peiue  la  porte  brune,  et,  d'après  les 
instructions  de  la  lettre,  frappa  trois  coups  régulièrement 
espacés. 

La  porte  s'ouvrit  tomme  d'elle-même,  mais  une  main 
saisit  dans  1  ombi'e  la  main  de  Gabriel,  et  quelqu'un  lui  dit  ; 

—  N'entrez  pas.  vous  n'y  verriez  pas  clair. 

—  J'apporte  avec  moi  ma  lumière,  répondit  Gabriel,  se- 
lon   la    formule. 

—  Kutrez  alors,  lui  dit  la  voi.x,  et  suivez  la  main  qui 
vous  guide. 

Gabriel  obéit  et  fit  ainsi  quelques  tas.  Puis,  on  le  lâclia 
en  disant  : 

—  .\llez  maintenant. 

Gabriel  sentit  avec  son  pied  la  première  marche  d'un 
escalier.   U  compta  dix-sept  degrés  it  s'arrêta. 

—  Que  deniaiulez-vous  "   lui  dit  une  autre  voix. 

—  Ce   qui   est   ju.sie,   réiondit-il. 

Une  porte  s'ouvrit  aussitôt  devant  lui,  et  il  entra  dans  une 
chambre  éclairée  par  luie  laible  lumière. 

—  Un  homme  s'y  trouvait  seul,  qui  s'approcha  de  Gabriel 
et  lui  liit  fitut  bas  : 

—  Geindre  ! 

—  Gloire!  repartit  sur-le-champ  le  jeune  comte. 
L'homme  alors  frappa  .sur  un  timb''e,  et  La  Eenaudie  en 

per.sonne   entra   iiar   une  porte   dérobée. 
Il  vint  à  Gabriel  et  lui  serra  la  main  affectueusement. 

—  Savez-vcius  ce  qui  i  est  passé  au  parlement  aujour- 
d'Iiui  !    lui   denianda-t  il. 

—  Je  ne  suis  pas  sorti  de  chez  moi,  répondit  Gabriel. 

—  Vous  allez  donc  tout  apiirendre  ici,  reprit  La  Renaudie. 
Vous  ne  vous  êtes  pas  encore  engagé  avec  nous,  n'importe  i 
fous  nous  engagerons  avec  vous.  Vous  saurez  nos  des- 
seins, vous  complerez  nos  forces;  il  n'y  aura  plus  rien  de 
secret  pour  vous  dans  les  choses  de  notre  parti.  Vous,  ce- 
pendant, vous  resterez  libre  d'.igir  seul  ou  avec  nous,  à 
votre  gré.  Vous  m'avez  dit  que  vous  étiez  des  nôtres  d'inten- 
tion, cela  suffit  Je  ne  vous  demande  même  pas  votre  parole 
de  gentilhomme  de  ne  rien  révéler  de  ce  que  vous  verrez 
ou  entendrez.  .\vec  vniis  la  iiréeamioii  esi   inutile. 

—  JMerci  de  cette  confiance  !  dit  Gabriel  touché.  Je  ne  vous 
en  ferai  pas  repentir. 

—  Kntrez  avec  moi.  reprit  La  Een.iudie,  et  restez  à  mon 
coté  ;  je  vous  dirai  à  mesure  les  noms  de  ceux  de  nos  frères 
((ue  vous  ne  ■.-onnaitrez  pas  !  Vous  jugerez  par  vous-même 
du  r^ste.  Venez. 

î'  prit  Gabriel  par  la  main,  poussa  le  ressort  secret  de  la 
porte  dérobée,  et  entra  avec  lui  dans  une  grande  salle 
oblongue  oïl  deux  cents  personnes  environ  étaieut  rassem- 
blées. 

Quelques  flambeaux  épars  ci  et  là  n'éclairaient  qu'à  demi 
les  groupes  mouvans.  D'ailleurs,  ni  meubles,  ni  tentures, 
ni  bancs:  une  chaire  de  bols  grossier  pour  le  ministre  ou 
!  orateur  :    voilà    tout. 

La  pn'seiKe  d'une  vingtaine  do  femmes  expliquait,  mais 
ne  justifiait  luillemeiit  (hâtons-nous  de  le  dire),  les  calom- 
nies anquelles  donnaient  lieu  parmi  les  catholiques  ces 
conciliabules  nocturnes  et  secrets  des  léfoimés. 

Personne  ne  remarqua  l'entrée  de  Gabriel  et  de  son 
guide,  'ions  les  veux  et  toutes  les  pensées  étaient  tournés 
vers  celui  cpil  occu:)ait  dans  le  moment  la  tribune:  reli- 
gionnaire  au  front  triste  et  à  parole  grave. 

La  Renaudie  le  nomma  à  Gabriel. 

—  C'est  le  conseiller  au  parlement  Nicolas  Duval.  lui 
dit-il  tout  bas.  Il  vient  de  comniM'cer  le  récit  de  ce  qui 
s  est  pa.ssé  aujourd'hui  au.-c  Angustlns.  Ecoutez: 

Gabriel  écouta  : 

«  —  Notre  salle  ordinaire  du  palais,  continuait  l'orateur, 
étant  occupée  par  les  apprt^ts  des  féfes  du  mariage  de  la 
princesse  Elisabeth,  nous  siégions  provisoirement  pour  la 
première  fols  aux  Augustins.  et  .le  ne  sais,  mais  l'aspect  de 
cette  salle  inusitée  nous  fit  d'abord  vaguement  pressentir 
quelque  événement  Inusité  aussi. 

«  Cependant  le  président  Gilles  Lemaitre  ouvrit  la  séance 
comme  de  coutume,  et,  rie;!  rie  semblait  donner  raison  aux 
arpi-élicnsions   de   quelques-uns   d'entie   nous. 


«  On  reprit  la  question  agitée  le  mercredi  précédent.  Il 
s'agissait  des  opinions  relieieuses.  Antoine  Fumée,  Paul  de 
Foi.x  et  Eustache  de  la  Porte  parlji'ent  successivement  en 
faveur  de  la  tolérance,  et  leurs  discours  éloquens  et  fermes 
paraissaient  avoir  fait  une  vive  impression  sur  la  majorité. 

«  Eustache  de  La  Porte  venait  de  se  rasseoir  au  milieu 
des  applaudissemens,  et  lîenri  Dufaur  prenait  la  parole 
pi.vir  emporter  les  S'if^rages  encore  liésitans,  quand  tout  à 
coup  la  grande  porte  s'ouvrit  et  l'huissier  du  parlement 
annonça  tout  li<kut  :   le  roi. 

1.  Le  président  ne  parut  nullement  surpris,  et  descendit  en 
hâte   de   son   siège   pour   aller   au-de,ant   du   roi.    Tous   les 
ccnseillers  se  levèrent  en  désordre,  les  uns  tout  stupéfaits,  ' 
les  autres  fort  calmes  et  comme  satlendant  à  ce  qui  arri- 
vait. 

■<  Le  roi  entra  accompagné  du  cardinal  de  Lorraine  et  du 
connétable. 

n  —  Je  ne  viens  pas  déranger  vos  travaux,  messieurs  du 
parlement,  dit-il  d'abord,  je  viens  les  seconder. 

«  Et,  après  quelques  complimeus  irpigniflans,   il  termina  , 
en   disant  : 

Il  — -  La  paix  est  conclue  avec  l'Esppgne;  mais,  à  l'occa- 
sion des  guerres,  il  y  a  eu  de  mauvaises  hérésies  qui  se  sont  , 
introduites  en  ce  royaume;  il  les  Caut  éteindre  comme  la 
guerre.  Pourquoi  n'avez-vous  pas  entériné  un  édit  contre 
les  luthériens  que  je  vous  ai  mandé?...  Cependant,  je  le 
répète,  continuez  à  poursuivre  librement  en  ma  présence  , 
les  délibérations   commencées. 

"  Henri  Dufaur  qui  avait  la  parole  la  reprit  courageuse- 
ment sur  ce  mot  du  roi,  plaida  la  CTUse  de  la  liberté  de 
conscience,  et  ajouta  mCme  à  ce  liardi  plaidoyer  quelques 
averiissemens  tristes  et  sévères  sur  la  conduite  du  gouver- 
nement   du   roi. 

«  —  Vous  vous  plaignez  des  troubles?  s'écria-t-il.  El>  bien  : 
nous  en  savons  l'auteur.  On  pourrait  répondre  ce  qu'Elie 
disait  à  .4chab  :  ■■  C'est  vous  qui  touimentez  Israël  !   •> 

«  Henri  II  se  mordit  les  lèvres  en  pâlissant,  mais  garda  le 
sirence. 

•■  Alors  Dubourg  se  leva  et  fit  entendre  des  remontrances 
plus  directes  et  plus  sérieuses  encore. 

"  —  Je  sens,  dit-il,  qu'il  est  certains  crimes.  Sire,  qu'on 
doit  impitoyablement  punir,  tels  que  l'adultère,  le  blas- 
phème, le  parjure,  qu'.jn  favorise  Ions  les  jours  par  le  dé- 
sordre et  les  amours  coupables.  Jlais  de  quoi  accuse-t-on 
ceux  qu'on  livre  au  tias  du  bourreau?  De  lèse-majesté? 
Jamais  ils. n'ont  omis  le  nom  du  prince  en  leurs  prières! 
Jamais  ils  n'ont  ourdi  de  révolte  ou  de  traliison  !  Quoi  ! 
l'arce  qu'ils  ont  découvert  par  les  lumières  des  Saintes 
Ecritures  les  grands  vices  et  les  honteux  défauts  de  la  puis 
sance  romaine,  parce  qu'ils  ont  demandé  qu'on  y  mit  ordre, 
est-ce  une  licence  digne  du  feu  ? 

..  Le  roi  ne  bougeait  toujours  pas.  Mais  on  .«entait  cou- 
ver sourdement   sa  colère. 

—  Le  président  Gilles  Lemaître  voulut  llalter  bassement 
celte  rancune  muette 

..  —  U  s'agit  des  hérétiques!  s'écria-t-il  avec  une  feinte 
indignation.  Qu'on  en  finisse  avec  eux  comme  avec  les  Albi- 
geois :  Phllippe-Ai'.guste  en  a  fait  bnlier  six  cents  le  même 
jour. 

■•  Ce  langage  violent  servait  peut-être  encore  plus  la 
bonne  cavise  que  la  lermeté  modérée  des  nôtres.  Il  deve- 
nait évident  qu  en  définitive  le  résultat  des  opinions  allait 
être  au  moins  balanié. 

«  Henri  II  le  comprit  et  voulut  tout  brusquer  par  un  coup 
détat. 

■1  —  Monsieur  le  président  a  raison,  dit-il.  Il  faut  en  finir 
avec  les  hérétiques,  où  qu'ils  se  réfugient.  Et,  pour  com- 
mencer, monsieur  le  ccnnétable,  qu'on  arrête  sur-le-champ 
ces  deux  rebelles. 

1.  Il  montra  de  la  main  Henri  Dufaur  et  Anne  Dubourg, 
et  sortit  précipitamment  comme  ne  pouvant  plus  contenir 
son   courroux 

..  Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire,  amis  et  frères,  que 
monsieur  de  Montmorency  obéit  aux  ordres  du  roi.  Dubourg 
et  Dufaur  furent  enlevés  et  saisis  au  corps  en  plein  parle- 
ment, et  nous  demeur.Xmes  tous  consternés. 

.1  Gilles  Lemaitre  trouva  seul  le  courage  d'ajouter; 

«  —  C'e.st  justice!  Ainsi  .soient  punis  tous  ceux  qui  oseraient 
manquer  de  respect  à  la  majesté  roy.ile  ! 

-  Mais,  comme  po'jr  le  démentir,  des  gardes  entrèrent 
de  nouveau  dans  l'enceinte  des  lois,  et,  en  exécution  d'autres 
ordres  qu'ils  produisireut,  arrêtèrent  encore  de  Foix,  Fumée 
et  de  La  Porte,  qui  avaient  parlé,  eux.  avant  l'anivée  du 
roi,  et  s'étalent  bornés  -i  défendre  la  tolérance  religicu^.■. 
Kins  articuler  contre  le  souverain  le  iroindre  reproche. 

«  Il  était  donc  certain  que  ce  n'était,  pas  pour  leurs  re- 
montrances au  roi  mats  bien  po.ir  leurs  opinions  religieu- 
ses que  cinq  membres  Inviolables  du  parlement  venaient. 
au  moyen  d  un  giiet-apens  odieux,  de  tomber  sous  le  coup 
d'une  accusation  capitale. 


LES  DEUX  DIANE 


Nicolas  Duval  se  tut.  Les  murmures  de  douleur  et  de  co- 
lère de  rassemblée  avaient  interrompu  vingt  fols  et  suivi- 
rent plus  énergiquemeni  que  jamais  le  véclt  de  cette  grande 
et  orageuse  séance  qui,  pour  nous,  à  distance,  semble  en 
vérité  appartenir  à  une  autre  assemblée,  et  a  lair  de  sétre 
passée  deux  cent  trente  ans  plus  tard. 

Seulement,  deux  cent  trente  ans  jdus  tard,  ce  nétaii  pas 
l.i  royauté,  mais  la  liberté  qui  devait  avoir  le  dernier 
mot  !... 

Le  ministre  David  succéda  dans  la  chaire  à  Nicolas 
Duval. 


La  dernière  stance  était  surtout  significative  : 
Nempèchez    plus    la    prédication 
De  la  pai'ole  et  vive  poix 
De  notre  Dieu,   le  roi  de.s  rois  I 
Ou  vous  verrez  sa  malédiction 

.Sur  vous,   prompte,  s  étendre, 

(jui   vous  fera   descendre 

Aux   enfers  ténébreux. 

Où  vous  serez   punis 

Des    maux    qu'avez    commis 

Par  tourmens  douloureux 


Qu'on  uiréle  sui-lc-i-liamp  ces  deux  rebelles. 


—  Frères,  dit-il,  ;:v.int  la  délibération,  pour  que  Dieu 
ranime  de  son  esprit  de  vérité,  élevons  en.semble  vers  lui 
l'ar  quelques  psaumes  nos  voix  et  nos  pensées. 

—  Le  psaume  40  !   crièrent  plusieurs  des  réformés, 
lit  tous  se  mirent  à  entonner  ledit  p.'^nume. 

Il  était  slnguUÈrei-nent  choisi  pour  rétablir  le  calme, 
I  était  beaucoup  plus.  11  faut  l'avouer,  le  chant  de  la  menace 
que  l'hymne  de  la  prirre. 

Mais  1  indignation  débordait  en  ce  moment  dans  les  âmes, 
et  c'était  d'un  accent  pénétré  que  tous  chantaient  ces  stro- 
phes,   où   leur   émotion    remplaçait   liesque   la   poésie   ab- 


sente : 


Gens  Insensés,  où  avez-voiis  les  cœurs 
De  faire  guerre  à  Jésjs-Chrlst? 
Pour   soutenir   cet   Anie-Chrlsl. 

Jusques  ^  quand  serez  persécuteurs? 
Traîtres  abominables  ! 
Le  service  des  diables 
Vous   -cUei   soutenant  ; 
Et  de  Dieu  les  édits 
Par  vou.s  sort  Interdits 
A    tout    homme   vivant 


Le  psaume  terminé,  comme  si  ce  premier  cri  vers  Dieu 
eût  déjà  soulagé  les  cœurs,  le  silence  se  rétablit  et  la  déli- 
bération put  s'ouvrir. 

La  Renaudie  prit  le  premier  la  parole  pour  en  préciser 
d'abord  les  termes  et  le  sens. 

—  Frères,  dit-il  de  sa  place,  en  présence  d'un  fait  Inouï 
qui  renverse  toutes  les  idées  du  droit  et  de  léquité,  nous 
ayons  à  déterminer  la  conduite  que  doit  tenir  le  i)arti  de 
la  réforme?  Allons-nous  patienter  encore,  ou  bien  agirons- 
nous?  et,  dans  ce  cas,  comment  agli'ons-nous  ?  telles  sont  les 
questions  que  chacun  doit  ici  se  poser  et  résoudre  selon  sa 
conscience.  Yous  voyez  que  nos  persécuteurs  ne  parlent  de 
rien  moins  que  d'un  massacre  universel,  et  prétendent  nous 
rayer  tous  de  la  vie  comme  un  mot  mal  écrit  d'un  livre. 
Atlendrons-nous  docilement  le  coup  mortel?  Ou  bien,  puisque 
la  justice  et  la  loi  sont  violées  par  ceux-là  mornes  dont  le 
devoir  est  de  les  protéger,  essaierons-nous  de  nous  falje  jus- 
tice à  nous-mêmes  et  de  substituer  pour  un  moment  la  force 
à  la  loi  ?...  A  vous  de  répondre,  frères  et  amis. 

La  Renaudie  fit  une  courte  pause,  comme  pour  lals.sor  le 
temps  au  redoutable  dilemme  de  se  poser  bien    nettement 


148 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


dans  tous  les  esprits  ;  puis,  11  reprit,  voulant  à  la  fois  éclai- 
rer et  hâter  la  conclusion  : 

—  Deux  partis  divisent,  nous  le  savons  malheureusement 
tous,  ceux  que  la  cause  de  la  réforme  et  de  la  vérité  devrait 
réunir  :  11  y  a  parmi  nous  le  parti  de  la  noblesse  et  le  parti 
de  Genève  ;  mais,  devant  le  danger  et  1  ennemi  commun,  il 
sied,  ce  me  semble,  Que  nous  n'ayons  qu  un  cœur  et  qu  une 
volonté.  Les  membres  de  1  une  et  de  l'autre  fraction  sont 
également  invités  à  donner  leur  avis  et  à  proposer  leurs 
moyens.  Le  conseil  qui  offrira  les  meilleures  chances  de  réus- 
site, de  quelque  part  qu  il  vienne,  doit  être  universellement 
adopté.  Et  maintenant,  parlez,  amis  et  frères,  en  toute  liberté 
et  en  toute  confiance. 

Le  discours  de  La  Renaudie  fut  suivi  d'une  assez  longue 
hésitation. 

Ce  qui  manquait  justement  à  ceux  qui  lécoutaient,  c'était 
la  liberté,  c'était  la  confiance. 

Et,  d  abord,  malgré  1  indignation  dont  tous  les  cœurs 
étaient  réellement  pleins,  la  royauté  conservait  alors  un 
trop  grand  prestige  pour  que  les  réformés,  conspirateurs  no- 
vices, osassent  exprimer  tout  de  suite  franchement  et  sans 
arrière-pensée  leurs  idées  de  rébellion  armée.  Ils  étaient 
résolus  et  dévoués  en  masse  ;  mais  chacun  en  particulier 
reculait  devant  la  responsabilité  d'une  première  motion. 
Tous  voulaient  bien  suivre  le  mouvement,  aucun  n  osait  le 
donner. 

Puis,  ainsi  que  La  Renaudie  1  avait  fait  entendre,  ils  se 
défiaient  les  uns  des  autres  ;  chacun  des  deux  partis  ne 
savait  où  1  autre  le  conduirait,  et  cependant  leurs  buts 
étaient,  en  vérité,  trop  dissemblables  pour  que  le  choix  du 
chemin  et  des  guides  leur  fût  indifférent. 

En  effet,  le  parti  de  Genève  tendait  en  secret  à  la  républi- 
que, et  celui  de  la  noblesse  seulement  à  un  changement  de 
royauté. 

Les  formes  électives  du  calvinisme,  le  principe  de  léga- 
lité  que  posait  partout  la  nouvelle  église,  menaient  directe- 
ment au  système  républicain  dans  les  conditions  adoptées 
par  les  cantons  suisses.  Mais  la  noblesse  ne  voulait  pas  aller 
si  loin,  et  se  serait  contentée,  d'accord  avec  la  reine  Elisa- 
beth d'.\ngleterre,  de  déposer  Henri  II  et  de  le  remplacer 
par  un  roi  calviniste.  On  nommait  tout  bas  d'avance  le 
prince  de  Condé. 

On  voit  qu'il  était  difficile  de  faire  concourir  à  une  œuvre 
commune  deux  élémens  plus  opposés. 

Gabriel  s'aperçut  donc  avec  regret,  après  le  discours  de 
La  Renaudie.  que  les  deux  camps  presque  ennemis  se  mesu- 
raient d'un  œil  défiant,  sans  paraître  songer  à  tirer  les 
conclusions  des  prémisses  si  hardiment  établies. 

Une  ou  deux  minutes  se  passèrent,  au  milieu  d  un  mur- 
mure confus,  dans  ces  indécisions  douloureuses.  La  Renau- 
die en  était  à  se  demander  si,  par  sa  trop  brusque  sincérité, 
il  n'avait  pas  involontairement  détruit  I  effet  du  récit  de 
Nicolas  Duval.  Mais,  puisqu'il  était  entré  dans  cette  voie, 
11  voulut  tout  risquer  pour  sauver  tout,  et,  s'adressant  à 
un  petit  homme  maigre  et  chétif,  aux  sourcils  épais  et  à 
la  mine  bilieuse,  qui  se  tenait  dans  un  groupe  voisin  de 
lui: 

—  Eh  bien  !  Lignières,  lui  dit-il  à  voix  haute,  n'allez-vous 
pas  parler  à  nos  frères,  et  leur  dire  \jne  fois  ce  que  vous  avez 
sur  le  cœur  ? 

—  Soit  I  répondit  le  petit  homme  dont  le  regard  sombre 
s'enfiamma.  Je  parlerai,  mais  alors  sans  rien  céder  et  sans 
atténuer  rien  ! 

—  Allez,  vous  êtes  avec  des  amis,  reprit  La  Renaudie. 
Tandis  que  Lignières  montait   dans   la  chaire,   le  taron 

dit  à  loreille  de  Gabriel  : 

—  J  emploie  là  un  dangereux  moyen.  Ce  Lignières  est  un 
fanatique,  de  bonne  ou  de  mauvaise  foi?  je  l'ignore,  qui 
pousse  les  choses  à  l'extrême  et  provoque  plus  de  répul- 
sions que  de  sympathies.  Mais  n  importe  !  il  faut  à  tout 
prix  savoir  à  quoi'  nous  en  tenir,  n'est-ce  pas? 

—  Oui,  que  la  vérité  sorte  enfin  de  tous  ces  cœurs  fer- 
més !  dit  Gabriel. 

—  Lignières  et  ses  doctrines  genevoises  ne  l'y  laisseront 
pas  dormir,  soyez  tranquille:  reprit  La  Renaudie 

L'orateur  en  effet  débuta  fort  ex  ahruplo. 

—  La  loi  elle-même  vient  d'être  condamnée,  dit-il  Quel 
appel  nous  reste?  l'appel  de  la  force  et  aucun  autre'  Vous 
demandez  ce  qu'il  convient  de  faire?  SI  je  ny  réponds  pas 
à  cette  question,  voici  quelque  chose  qui  pourra  y  répondre 
à  ma  place. 

Il  éleva  et  montra  une  médaille  d'argent. 

—  Cette  médaille,  reprit^il.  parlera  plus  éloqUemmenfque 
ma  parole.  Pour  ceux  qui.  de  loin,  ne  peuvent  la  voir  je 
dirai  ce  qu'elle  représente:  elle  odre  limage  d'une  é'pée 
flamboy.inte  qui  tranche  un  lis  dont  la  tige  se  courbe  et 
tombe.  .Auprès,  le  sceptre  et  la  couronne  sont  roulés  dans 
la  poussière. 

Lignières  ajouta,  comme  s  il  eût  craint  de  n'être  pas  bien 
compris  : 

—  Les  médailles  d'ordinaire  servent  à  la  commémoration 


des  faits  accomplis  :  que  celle-ci  serve  à  la  prophétie  d  un 
fait  à  venir  !  Je  ne  dirai  rien  de  plus. 

Il  en  avait  dit  bien  assez  !  Il  descendit  de  la  chaire  au  mi- 
lieu des  applaudissements  d'une  faible  portion  de  l'assem- 
blée et  des  murmures  d'un  plus  grand  nombre. 

Mais  lattitude  générale  ce  fut  le  silence  de  la  stupeur. 

—  Allons  !  dit  la  Renaudie  à  voix  basse  à  Gabriel,  ce 
n'est  pas  cette  corde-là  qui  vibre  le  plus  parmi  nous.  A  une 
autre. 

—  Monsieur  le  baron  de  Castelnau,  reprit-il  tout  haut  en 
interpellant  un  jeune  homme  élégant  et  pensif,  appuyé 
contre  la  muraille  à  dix  pas  de  lui  ;  monsieur  de  Castelnau, 
n  avez-vous  à  votre  tour  rien  à  dire? 

—  Je  n'aurais  eu  rien  à  dire  peut-être,  mais  j'ai  à  répon- 
dre, répondit  le  jeune  homme. 

—  Nous  écoutons,  dit  La  Renaudie. 

—  Celui-ci,  ajouta-t-il  en  se  penchant  à  loreille  de  Ga- 
briel, appartient  au  parti  des  gentilshommes,  et  vous  avez 
dû  le  voir  au  Louvre  le  jour  où  vous  avez  apporté  la  nou- 
velle de  la  prise  de  Calais.  Castelnau,  lui,  est  franc,  loyal 
et  brave.  Il  plantera  son  drapeau  tout  aussi  hardiment  que 
Lignières,  et  nous  verrons  s  il  est  mieux  accueilli. 

Castelnau  resta  sur  1  une  des  marches  de  la  chaire,  et  ce 
fut  de  là  qu'il  parla  : 

—  Je  commencerai,  dit-il,  comme  les  orateurs  qui  m'ont 
précédé.  On  nous  a  frappés  avec  1  Iniquité,  détendons-nous 
avec  1  iniquité.  Menons  en  champ  ouvert  parmi  les  cui- 
rasses la  guerre  qu'on  a  portée  dans  le  parlement  parmi  les 
robes  rouges!...  Mais  je  diffère  d'opinion  sur  le  reste  avec 
monsieur  de  Lignières.  Moi  aussi  j  ai  une  médaille  à  vous 
montrer.  La  voici.  Ce  n'est  pas  la  sienne.  De  loin,  elle  vous 
paraît  ressembler  aux  écus  monnayés  qui  sont  dans  nos 
bourses.  C  est  vrai,  elle  présente  aussi  l'effigie  d'un  r.ji 
couronné.  Seulement,  au  lieu  de:  Henrtcus  II,  rex  Galtim, 
l'exergue  porte  :  Ludovicus  yill.  rc.v  Calllx  (!).  J'ai  dit. 

Le  baron  de  Castelnau  quitta,  le  front  haut,  sa  place 
L'allusion  au  prince  Louis  de  Coudé  était  flagrante.  Ceux 
qui  avaient  applaudi  Lignières  murmurèrent,  ceux  qui 
avaient  murmuré  applaudirent. 

Mais  la  masse  restait  encore  immobile  et  muette  entre 
les  deux  minorités. 

—  Que  veulent-ils  donc  ?  demanda  bas  Gabriel  à  La  Renau- 
die. 

—  J'ai  peur  qu'ils  ne  veuillent  rien  '.  lui  répondit  le 
baron. 

En  ce  moment,  l'avocat  Des  .\venelles  demanda  la  parole. 

—  Voici,  je  le  crois,  leur  homme,  reprit  La  Renaudie.  Des 
AvenelKs  est  mon  hôte  quand  je  suis  à  Paris  ;  un  esprit  hon- 
nête et  sage,  mais  trop  prudent,  trop  timide  même.  Son  avis 
fera  leuf  loi. 

Des  Avenelles,  dès  son  début,  donna  raison  aux  prévisions 
de  La  Renaudie. 

—  Nous  venons,  dit-il.  d'entendre  de  courageuses  et  même 
d'audacieuses  paroles.  Mais  le  moment  est-il  réellement  venu 
de  les  prononcer?  Ne  va-ton  pas  un  peu  trop  vite?  On  nous 
montre  un  but  élevé,  mais  on  ne  parle  pas  des  moyens.  Us 
ne  peuvent  être  que  criminels.  Plus  qu'aucun  de  ceux  qui 
sont  ici,  j'ai  l'âme  navrée  de  la  persécution  qu'on  nous  fait 
subir.  Mais  quand  nous  avons  encore  tant  de  préjugés  a 
vaincre,  faut-il,  de  plus,  jeter  sur  la  cause  réformée  l'odieux 
d'un  assassinat?  Oui,  d  un  assassinat!  car  vous  ne  pourrie? 
obtenir  par  une  autre  voie  le  résultat  que  vous  osez  nous 
montrer. 

Des  applaudissemens  presque  unanimes  Interrompirent 
Des  Avenelles. 

—  Que  djsais-je?  murmurait  tout  bas  La  Renaudie.  Cet 
avocat  est  leur  véritable  expression  ! 

Des  Avenelles   reprit  : 

—  Le  roi  est  dans  la  vigueur  et  la  maturité  de  l'âge.  Pour 
1  arracher  du  trône.  Il  faudrait  l'en  précipiter.  Quel  homme 
vivant  prendrait  sur  soi  une  telle  violence?  Les  rois  sont 
divins.  Dieu  seul  a  droit  sur  eux  !  Ah  !  si  quelque  accident, 
quelque  mal  imprévu,  quelque  attentat  privé  même,  attei- 
gnait en  ce  moment  la  vie  du  roi  et  mettait  la  tutelle  d  un 
roi  enfant  aux  mains  des  insolents  sujets  qui  nous  oppri- 
ment I  .  alors,  ce  serait  cette  tutelle  et  non  la  royauté,  ce 
seraient  les  Guise  et  non  François  II  qu'on  attaquerait.  La 
guerre  civile  deviendrait  louable  et  la  révolte  sainte,  et  je 
vous  crierais  le  premier  :  .Aux  armes  ! 

Cette  énergie  de  la  timidité  frappa  d  admiration  lassem-  t^ 
blée.  et  de  nouvelles  marques  d'approbation  vinrent  récom- 
penser  le  courage  prudent  de  Des  .Wenelles.  ; 

—  Ah  :  dit  tout  bas  La  Renaudie  à  Gabriel,  je  legrette 
maintenant  de  vous  avoir  fait  venir.  Vous  devez  nous  pren 
dre  en  pitié. 

Mais  Gabriel  pensif  se  disait  en  lui-même  : 

—  Non.  je  n'ai  point  fi  leur  reprocher  leur  faiblesse  :  car 
elle  ressemble  à  la  mienne.  Comme  je  comptais  secrètement 
sur  eux,  il  semble  qu  Us  comptent  sur  mol. 


(li  Ces  lieux  ciiriccscs  et  ttr.ingcs  médailles  PxUlcnl  au   t-jibiiicl  des 
mt'tliiillcs. 


f 


LES  DEUX  DIANE 


119 


—  Que  prétendez-vous  donc  faire?  cria  La  Renaudie  à  son 
liôte  triùMipliant. 

—  Rester  dans  la  légalité,  attendre  I  répondit  résolument 
lavocat.  Anne  Dutjourg,  Uenri  Dufaur  et  trois  de  nos  amis 
du  parlcmen*.  ont  été  arrêtés  ;  mais  qui  nous  dit  qu'on 
osera  les  condamner,  les  accuser  même?  M  est  avis  que  la 
violence  de  notre  part  pourrait  bien  n  aboutir  qu  à  provo- 
quer celle  du  pouvoir.  Et  qui  sait  si  notre  réserve  n'est  pas 
justement  le  salut  des  victimes  !  Ayons  le  calme  de  la  force 
et  la  dignité  du  bon  droit.  Mettons  tous  les  torts  du  côté  de 
nos  persécuteurs.  Attendons.  Quand  ils  nous  verront  modé- 
rés et  fermes,  ils  y  regarderont  à  deux  lois  avant  de  nous 
déclarer  la  guerre,  comme  je  vous  prie,  amis  et  frères,  d'y 
regarder  ;t  deux  fois  vous-mêmes  avant  de  leur  donner  lu 
signal  des  représailles. 

Des  Avenelles  se  tut,  et  les  applaudissemens  recommencè- 
rent. 
L  avocat,  tout  glorieux,  voulut  constater  sa  victoire. 

—  Que  ceux  qui  pensent  comme  moi  lèvent  la  main  ! 
reprit-il. 

Presque  toutes  les  mains  se  dressèrent  pour  rendre  témoi- 
gnage à  Des  Avenelles  que  sa  voix  avait  été  celle  de  1  assem- 
blée. 

—  Voilà  donc,  dit-il.  la  décision  prise... 

—  De  ne  rien  décider  du  tout,  interrompit  Castelnau. 

—  D'ajourner  jusqu'à  un  moment  plus  favorable  les  partis 
extrêmes,  reprit  des  Avenelles  en  jetant  un  regard  furieux 
sur  l'interrupteur. 

Le  ministre  David  proposa  de  chanter  un  nouveau  psaume 
pour  demander  à  Dieu  la  délivrance  des  pauvres  prison- 
niers. 

—  Allons-nous-en,  dit  La  Renaudie  à  Gabriel.  Tout  ceci 
m'indigne  et  m'irrite.  Ces  gens-là  ne  savent  que  chanter. 
Ils  n'ont  de  séditieux  que  leurs  psaumes. 

Quand  Us  furent  dans  la  rue.  ils  marchèrent  en  silence, 
absorbés  qu'ils  étaient  tous  deux  par  leurs  pensées. 

Au  pont  Notre-Dame,  ils  se  séparèrent,  La  Renaudie  retour- 
nant dans  le  faubourg  Saint-Germain,  et  Gabriel  à  l'Ar- 
senal. 

—  Adieu  donc,  monsieur  d  Exmès,  dit  La  Renaudie.  Je 
suis  fâché  de  vous  avoir  fait  perdre  votre  temps.  Croyez, 
cependant,  que  ceci  n'est  pas  tout  à  fait  notre  dernier 
mot.  Le  prince.  Coligny.  et  nos  meilleures  tètes,  nous 
manquaient  ce  soir. 

—  Je  n'ai  pas  perdu  mon  temps  avec  vous,  dit  Gabriel. 
Vous  vous  en  convaincrez  peut-être  avant  peu. 

—  Tant  mieux  !  tant  mieux  :  reprit  La  Renaudie.  Pour- 
tant, je  doute... 

—  Ne  doutez  pas.  dit  Gabriel  J'avais  besoin  de  savoir  si 
les  protestans  commençaient  vraiment  à  perdre  patience. 
Il  m'est  plus  utile  que  vous  ne  croyez  de  m'être  assuré 
qu'ils  ne  sont  pas   las   encore. 


L.KXIX 

AUTRE  ÉPREUVE 

Le  mécontentement  des  réformés  lui  faisant  défaut,  il  res- 
tait encore  à  la  vengeance  de  Gabriel  une  chance,  celle  de 
l'ambition  du  duc  de  Guise. 

Aussi,  le  lendemain  matin,  à  dix  heures,  fut-il  exact  au 
rendez-vous  que  la  lettre  de  François  de  Lorraine  lui  avait 
assigné   au    palais    des  Tournelles 

Le  jeune  comte  de  Montgommery  était  attendu.  Dès  son 
arrivée,  il  fut  sur  le  champ  introduit  auprès  de  celui  que, 
grâce  à  son  audace,  on  appelait  maintenant  le  conquérant 
de  Calais. 

Le  Balafré  vint  avec  empressement  au  devant  de  Gabriel 
et  lui  serra  affectueusement  les  mains  dans  les  siennes. 

—  Vous  voilà  donc  enfin,  oublieux  ami,  lui  dit-il;  j  al 
été  forcé  d'aller  vous  chercher,  de  vous  poursuivre  ju.sque 
dans  votre  retraite,  et  si  Je  ne  l'avais  fait  Dieu  sait  quand 
je  vous  aurais  revu:  Pourquoi  cela?  Pourquoi  n'être  pas 
venu   me  trouver  depuis  mon   retour  ? 

—  Monseigneur,  dit  Gabriel  a  voi.v  basse,  de  doulou- 
reuses préoccupations... 

—  Ah  !  voilà!  j'en  étals  sûr;  Interrompit  le  duc  de  Guise. 
Ils  ont  aussi  menti,  n'est-ce  pas?  aux  promesses  qu'Us 
vous  avalent  faites?  Ils  vous  ont  trompé,  mécontenté,  ulcéré? 
Vous  le  sauveur  dé  la  France  !  Oh  !  je  me  suis  bien  douté 
qu'il  y  avait  là  quelque  infamie  !  Mon  frère,  le  cardinal 
de  Lorraine,  qui  assistait  à  votre  rentrée  au  Louvre,  qui 
a  entendu  votre  nom  de  comte  de  Montgommery,  a  deviné, 
avec  sa  finesse  de  prêtre,  que  vous  alliez  être  la  dupe  ou 
la  victime  de  ces  gens-là.  Pourquoi  ne  pas  vous  être  adressé 
à  lui?  Il  eût  pu  vous  aider  en  mon  absence. 

—  Je  vous  remercie,  monseigneur,  reprit  gravement  Ga- 
briel ;  mais  vous  vous  trompez.  Je  vous  assure.  On  a  tenu 


le    plus  strictement   du   monde   les    engagemens   pris   avec 
moi. 

—  Oh  !  vous  dites  cela  d  un  ton,  ami  '.... 

—  Je  dis  cela  comme  je  le  sens,  monseigneur  ;  mais  Je 
dois  vous  répéter  que  je  ne  me  plains  pas.  et  que  les  pro- 
messes sur  lesquelles  je  comptais  ont  été  exécutées...  à  la 
lettre.  Ne  parlons  donc  plus  de  moi,  je  vous  en  supplie,  vous 
savez  qu'ordinairement  ce  sujet  d'entretien  ne  me  plaît 
guère.  Il  m'est  aujourd'hui,  plus  que  jamais  pénible.  Je 
vous  demande  en  grâce,  monseigneur,  de  ne  pas  insister 
sur    vos    bienveillantes    questions. 

Le  duc  de  Guise  fut  frappé  de  l'accent  douloureux  de 
Gabriel. 

—  Cela  suffit,  ami,  lui  dit-il,  j'aurais  peur  en  effet,  main- 
tenant, de  toucher  sans  le  vouloir  à  quelqu  une  de  vos 
cicatrices  mal  fermées,  et  je  ne  veux  plus  vous  Interroger 
sur  vous-même. 

—  Merci,  monseigneur,  dit  Gabriel  d'un  ton  digne  et 
pénétré. 

—  Sachez  seulement,  reprit  le  Balafré,  qu'en  tout  lieu, 
en  tout  temps  et  pour  quoi  que  ce  soit,  mon  crédit,  ma 
fortune  et  ma  vie  sont  à  vous,  Gabriel,  et  que,  si  j'ai  un 
jour  cette  chance  que  vous  ayez  besoin  de  moi  en  quel- 
que chose,  vous  n'aurez  qu'à  étendre  votre  main  pour 
trouver  la  mienne. 

—  Merci,  monseigneur,  répéta  Gabriel. 

—  Ceci  convenu  entre  nous,  dit  le  duc  de  Guise,  de  quoi 
vous  plaît-il,   ami,   que  nous   parlions? 

—  Mais  de  vous,  monseigneur,  répondit  le  jeune  homme 
de  votre  gloire,  de  vos  projets;  voilà  ce  qui  m'intéresse l 
voilà  l'aimant  qui  m'a  fait  accourir  à  votre  premier  appel  ! 

—  Ma  gloire  ?  mes  projets  ?  reprit  François  de  Lorraine 
en  secouant  la  tète.  Hélas  !  c'est  là  pour  moi  aussi  un  triste 
sujet  d'entretien. 

—  Oh!  que  dites-vous,  monseigneur?  s'écria  Gabriel. 

—  La  vérité,  ami  !  Oui,  je  croyais,  je  l'avoue,  avoir  gagné 
quelque  réputation  ;  il  me  semblait  que  mon  nom  pou- 
vait être  actuellement  prononcé  avec  un  certain  respect  en 
France,  avec  une  certaine  terreur  en  Europe.  Et  ce  passé 
déjà  illustre  me  faisant  un  devoir  de  regarder  l'avenir. 
j'arrangeais  mes  desseins  sur  ma  renommée,  je  rêvais  de 
grandes  choses  pour  ma  patrie  et  pour  moi-même.  Je  les 
eusse   acomplies,   ce  me  semble  !... 

—  Eh   bien?    monseigneur?...    demanda   Gabriel. 

—  Eh  bien  !  Gabriel,  reprit  le  duc  de  Guise,  depuis  six 
semaines,  depuis  ma  rentrée  dans  cette  cour,  j'ai  cessé  de 
croire  à  ma  gloire,  et  j'ai  renoncé  à  tous  mes  projets. 

—  Et  pourquoi   cela  ?   Jésus  ! 

—  Mais  n'avez-vous  pas  vu  d'abord  à  quel  traité  presque 
honteux  ils  ont  fait  aboutir  nos  victoires  !  Nous  aurions  été 
forcés  de  lever  le  siège  de  Calais,  les  Anglais  auraient 
encore  en  leur  pouvoir  les  portes  de  la  France,  la  défaite, 
enfin,  nous  eût,  sur  tous  les  points,  démontré  l'insuffisance 
de  nos  forces  et  l'impossibilité  de  continuer  une  lutte  iné- 
gale, qu  on  n'eût  pas  signé  une  paix  plus  désavantageuse  et 
plus  déshonorante  que  celle  de  Cateau-Cambrésis. 

—  C'est  vrai,  monseigneur,  dit  Gabriel,  et  chacun  déplore 
qu'on  ait  retiré  de  si  pauvres  fruits  d  une  aussi  magnifique 
moisson. 

—  Eh  bien  !  reprit  le  duc  de  Guise,  comment  voulez- 
vous  donc  que  je  sème  encore  pour  des  gens  qui  savent 
si  mal  récolter?  D'ailleurs,  ne  m'ontils  pas  contraint  à 
l'inaction  par  leur  belle  conclusion  de  paix?  Voilà  mon 
épée  condamnée  pour  longtemps  à  rester  au  fourreau.  La 
guerre  éteinte  partout,  à  tout  prix,  éteint  en  même  temps 
tous  mes  glorieux  rêves  ;  et  c'est  bien  là  aussi,  entre  nous, 
une  des  choses  qu'on  a  cherchées. 

—  Mais  vous  n'en  êtes  pas  moins  puissant,  même  dans 
ce  repos,  monseigneur,  dit  Gabriel.  La  cour  vous  respecte, 
le   peuple   vous   adore,   les   étrangers  vous  redoutent. 

—  Oui,  je  me  crois  aimé  au  dedans  et  craint  au  dehors, 
reprit  le  Balafré  ;  mais  ne  dites  pas,  ami,  qu'on  me  respecte 
au  Louvre.  Tandis  qu'on  annihilait  publiquement  les  résul- 
tats certains  de  nos  succès,  on  minait  aussi  en  dessous 
mon  influence  privée.  Quand  je  suis  revenu  de  là-bas.  qui 
ai-je  ti'ouvé  plus  que  jamais  en  faveur?  1  insolent  vaincu 
de  Saint-Laurent,  ce  Montmorency  que  je  déteste!... 

—  Oh  !   pas  plus  que   moi.   certes  :   murmurait   Gabriel. 

—  C'est  par  lui  et  pour  lui  que  cette  paix,  dont  nous  rou- 
gissons tous,  a  été  conclue.  Non  content  de  faire  paraître 
ainsi  mes  efforts  moins  efficaces,  il  a  su  encore  soigner 
dans  le  traité  ses  propres  intérêts,  et  s'y  faire  restituer  pour 
la  deuxième  ou  troisième  fois,  je  pense,  sa  rançon  de 
Saint-Laurent.  Il  spécule  jusque  sur  sa  défaite  et  sa 
honte  ! 

—  Et  c'est  là  le  rival  qii'accepte  le  duc  de  Oiiise  !  reprit 
Gabriel  avec  un  dédaigneux  sourire. 

—  Il  en  frémit,  ami  !  mais  vous  voyez  bien  qu'on  le  lui 
Impose  !  Vous  voyez  que  monsieur  le  connétable  est 
protégé  par  quelque  chose  de  plus  fort  que  la  gloire,  par 
quelqu'un    de    plus    puissant    que    le  roi     lui-même  I   Vous 


151» 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


voyez    bien    que   mes   services   ne    pourront    jamais   égaler 
ceux  de  madame  Diane  de  Poitiers,  que  la  foudre  écrase  1 

—  Oli  !  Dieu  vous  entende  I  murmura  Gabriel. 

—  Mais  qu'a  donc  fait  cette  femme  à  ce  roi  ?  le  savez-vous, 
ami?  continua  le  duo  de  Guise.  Le  peuple  a-t-il  vrai- 
ment raLson  de  parler  de  philtres  et  de  sortilèges?  J'ima- 
gine, pour  ma  jiart,  qu'il  y  a  entre  eux  un  lien  plus  fort 
que  l'amour.  Ce  ne  doit  pas  être  seulement  la  passion  qui 
les  encliaîne  ainsi  l'un  à  l'autre,  ce  doit  être  le  crime.  Il 
y  a,  j'en  jurerais!  parmi  leurs  souvenirs  un  remords.  Ce 
sont  plus  que  des  amans,  ce  sont  des  complices. 

Le  comte  de  Montgommery  frissonna  de  la  tête  aux 
pieds. 

—  Ne  le  croyez-vous  pas  comme  moi,  Gabriel  ?  lui  de- 
manda le  Balafré. 

—  Oui,  je  le  crois,  monseigneur,  répondit  Gabriel  d'une 
voix  éteinte. 

—  Et,  pour  comble  d'iiumiliation,  reprit  le  duc  de  Guise, 
savez-vous,  ami,  outre  le  monstrueux  traité  de  Cateau- 
Cambrésis,  savez-vous  la  récompense  que  j'ai  trouvée  ici 
en  revenant  de  l'armée?  ma  révocation  immédiate  de  la 
dignité  de  lieutenant  général  du  royaume.  Ces  fonctions 
extraordinaires  devenaient  inutiles  en  temps  de  paix,  m'a-t- 
on dit.  Et  sans  me  préve-.iir,  sans  me  remercier,  on  m'a 
rayé  ce  titre,  comme  on  met  au  rebut  un  meuble  qui  ne 
sert  plus  à  rien. 

—  Est-il  possible?  On  ne  vous  a  pas  témoigné  plus  d'égards 
que  cela  ?  reprit  Gabriel  qui  voulait  attiser  le  feu  de  cette 
âme   courroucée. 

—  A  quoi  bon  plus  d'égards  pour  un  serviteur  superflu  ! 
dit  en  serrant  les  dents  le  duc  de  Guise.  Quant  à  monsieur 
de  Montmorency,  c'est  autre  chose.  Il  est  et  il  reste  con- 
nétable !  C'est  un  honneur  iiu'on  ne  reprend  pas.  celui-là, 
et  qu'il  a  Iiien  gagné  par  quarante  ans  d'écliecs  !  Oh  !  mais, 
par  la  croix  de  Lorraine  ;  si  le  vent  de  la  guerre  souffle  do 
nouveau,  qu'on  vienne  encore  me  supplier,  m'adjurer,  me 
nommer  le  sauveur  de  la  patrie  !  je  les  renverrai  à  leur 
connétal)Ie.  Que  celui-là  les  sauve  s  il  peut  !  C'est  son  em- 
ploi et  le  devoir  de  .sa  cliarge.  Pour  moi,  puisqu'ils  me 
condamnent  à  l'oisiveté,  j'accepte  la  sentence,  et  jusqu'à 
des  temps  meilleurs,  je  me  repose. 

Gabriel,    après  une  pause,   reprit    gravement. 

—  Cette  détermination  de  votre  part  est  fâcheu.se,  mon- 
seigneur, et  je  la  déplore.  Car  je  venais  précisément  vous 
faire   une  proposition.  . 

—  Inuljle.  ami!  inutile!  dit  le  Balafré.  Mon  parti  est 
pris.  Aussi  bien,  la  paix,  je  vous  le  répète  et  vous  le  savez 
aussi,   nous  ôte  tout  prétexte  de  gloire. 

—  Pardon,  monseigneur,  reprit  Gabriel,  c'est  justement 
la  paix  qui  fait  ma  proposition  exécutable. 

—  Vr.iimcnt?  dit  François  de  Lorraine  tenté.  Et  c'est 
quelque  diose  de  hardi  comme  le  sic.ge  de  Calais?   . 

—  C'est   quelque  chose  de   plus   hardi,   monseigneur. 

—  Comment  cela  ?  reprit  le  duc  de  Guise  étonné.  Vous 
excitez   vivement   ma   curiosité,    je    l'avoue. 

—  Vous  me  permettez  donc  de  parler?  dit  Gabriel. 

—  Sans  doute,  et  je  vous  en   prie. 

—  Nous  sommes  bien  seuls  ici? 

—  Tout  seuls!   et  âme  qui   vive  ne  peut   nous  entendre. 

—  Eh  bien  I  monseigneur,  reprit  ré.solument  Gabriel, 
voici  ce  que  j'avais  ;\  vous  dire.  Ce  roi,  ce  connétable 
veulent  se  passer  de  vous:  passez-vous  d'eux!  ils  vous 
ont  retiré  ce  titre  de  lieutenant  général  du  royaume,  repre- 
nez-le I 

-    Comment?  Kxpliquez-vous  !  dit  le  duc  de  Guise. 

—  îMonselgneur.  les  princes  étrangers  vous  redoutent,  le 
Iicuple  vous  aime,  l'armée  est  tout  à  Tous  :  vous  êtes  déjA 
rilus  roi  en  France  que  le  roi.  Vous  êtes  roi  par  le  génie  : 
lui  ne  l'est  que  par  la  couronne.  Osez  parler  en  maître,  et 
tons  vous  écouteront  en  sujets.  Henri  II  sera-t-il  plus  fort 
dans  son  Louvre  que  vous  dans  votre  camp?  Celtii  qui 
vous  parle  serait  heureux  et  lier  de  vous  y  appeler  le  pre- 
mier Votre  Majesté. 

—  Vollfi.  en  ettet,  un  audacieux  dessein.  Gabriel,  dit  le 
duc  de  Guise. 

Mais  il  n'avait  pas  l'air  bien  irrité.  Il  souriait  même  sous 
sa   feinte   .surprise. 

—  J'apiHirte  un  dessein  audacieux  il  une  9me  extrajr- 
dinaire.  reprit  fermement  Gabriel.  Je  parle  pour  le  bien  de 
la  France  II  lui  faut  un  grand  homme  pour  roi.  N'est-ce 
pas  désastreux  que  toutes  vos  idées  de  grandeur  et  de 
conquête  soient  ignominieusement  entravées  par  les  ca- 
prices d'une  courtisane  et  la  jalousie  d'un  favori?  Si  vous 
étiez  une  fois  libre  et  maître,  où  s'arrêterait  votre  génie? 
Vous  renouvelleriez  Charlemagne  ! 

—  Vous  savez  que  la  maison  de  Lorraine  descend  do  lui! 
dit    vivement    le    Balafré. 

—  Que  nul  n'en  doute  en  vous  voyant  agir,  reprit  Gabriel. 
Soyez  à  votre  tour  pour  les  Valois  un   Hugues  Capet. 

—  Oui,  mais  si  je  n'étais  qu'un  connétable  de  Bourbon? 
dit   le  duc  de  Oulse. 


—  Vous  vous  calomniez,  monseigneur.  Le  connétable  de 
Bourbon  avait  appelé  à  sou  aide  les  étrangers,  les  enne- 
mis. Vous  ne   vous  serviriez  que  des  forces  de  la  patrie. 

—  Jlais  ces  forces  dont  je  pourrais,  selon  vous,  disposer, 
oïl  sont-elles?  demanda  le  Balafré. 

—  Deux   partis  s'offrent  à  vous,   dit  Gabriel. 

—  Lesquels  donc?  car,  en  vérité,  je  vous  laisse  parler 
comme  si  tout  ceci  n'était  pas  une  chimère.  Quels  sont  ces 
deux  partis?  ' 

—  L  armée  et  la  Réforme,  monseigneur,  répondit  Gabriel. 
Vous  pouvez  d'abord  être  un  chef  militaire. 

—  Un   usurpateur  !   dit    le  Balafré. 

—  Dites  un  conquérant  !  Mais,  si  vous  l'aimez  mieux, 
monseigneur,  soyez  le  roi  des  Huguenots. 

—  Et  le  prince  de  Condé?  dit  en  souriant  le  duc  de 
Guise. 

—  Il  a  le  charme  et  l'habileté,  mais  vous  avez  la  gran- 
deur et  l'éclat.  Croyez-vous  que  Calvin  hésiterait  entre  vous 
deux.  Or,  il  faut  l'avouer,  c'est  le  fils  du  tonnelier  de  Noyon 
qui  dispose  de  son  parti.  Dites  un  mot,  et  demain  vous  avez 
à  vos  ordres  trente   mille  religionnaires. 

—  Mais  je   suis  un  prince  catholique.  Gabriel. 

—  La  religion  des  hommes  comme  vous,  monseigneur,  c'est 
la   gloire. 

—  Je  me   brouillerais  avec   Rome. 

—  Ce  sera   un   prétexte  pour  la  conquérir. 

—  Ami  :  ami  !  reprit  le  duc  de  Guise  en  regardant  fixe- 
ment  Gabriel,  vous  haïssez  bien  Henri  II  ! 

—  Autant  que  je  vous  aime,  j'en  conviens,  répondit  le 
jeune  homme  avec  une  noble  franchise. 

—  J'estime  cette  sincérité,  Gabriel,  repartit  sérieusement 
le  Balafré,  et  pour  vous  le  prouver,  je  veux  à  mon  tour 
vous   iiarbr   à  cœur  ouvert. 

—  Et  mon  creur  à  moi  se  refermera  pour  toujours  sur  la 
confidence,  dit  Gabriel. 

—  Ecoutez  donc,  reprit  François  de  Lorraine.  J'ai  déjà, 
j'en  conviendrai,  envisagé  quelquefois,  dans  mes  songes, 
le  but  que  vous  me  montrez  aujourd'hui.  Mais  vous  m'ac- 
corderez sans  doute,  ami,  que  lorsqu'on  se  met  en  marche 
vers  un  tel  but,  il  faut  être  au  moins  sûr  de  l'atleindre. 
et  que,  risquer  prématurément  une  telle  partie,  c'est  vou- 
loir la  perdre?... 

—  Cela   est   vrai,    dit   Gabriel. 

—  Eh  bien  !  reprit  le  duc  de  Guise,  estimez-vous  réelle- 
ment que  mon  ambition  soit  mfire  et  que  les  temps  soient 
favorables?  Il  faut  lu'éparer  de  longue  main  de  si  pro- 
fondes secousses  !  Il  faut  que  les  esprits  soient  déjà  tout 
prêts  à  les  acceiiter  !  Or.  croyez-vous  qu'on  soit,  dès  au- 
jourd'hui, Uabitué  d'avance,  pour  ainsi  dire,  à  la  pensée 
d'ini   changement   de  règne? 

—  On   s'y   habituerait  !   dit   Gabriel. 

—  J'en  doute,  reprit  le  duc  de  Guise.  J'ai  commandé  des 
armées,  j'ai  défendu  Metz  et  pris  Calais,  j'ai  deux  fois  été 
lieutenant  général  du  royaume.  Mais  ce  n'est  pas  assez 
encore.  Je  ne  me  suis  pas  encore  assez  approché  du  pou- 
voir royal  !  Il  y  a  des  mécontens  sans  doute.  Mais  des  par- 
tis ne  sont  pas  un  peuple.  Henri  II  est  jeune,  intelligent 
et  brave.  H  est  le  fils  de  François  l".  n  n'y  a  pas  péril 
en   la  demeure  pour  qu'on   songe  à  le   déposséder. 

—  Ainsi,    vous    hésitez,    monseigneur?    demanda    Gabriel. 

—  Je  fais  plus.  ami.  je  refuse,  répondit  le  Balafré.  Ah  t 
si  demain,  par  accident  ou  maladie,  Henri  II  mourait  subi- 
tement . 

--  Et  lui  aussi  pense  à  cela  !  se  dit  Gabriel.  Eh  bien  !  si 
ce  coup  imprévu  se  réalisait,  monseigneur,  dlt-ll  tout  haut, 
que    ferlez-vous  ? 

—  Alors,  reprit  le  duc  de  Guise,  sous  un  roi  jeune,  inex- 
périmenté, tout  à  ma  discrétion,  je  deviendrais  en  quel- 
que sorte  le  régent  du  royaume.  Et  si  la  reine-mère  ou 
bien  monsieur  le  connétable  s'avisaient  de  faire  de  l'oppo- 
sition contre  moi:  si  les  réformés  se  révoltaient;  si  enfin 
l'Etat  en  danger  exigeait  une  main  ferme  au  gouvernail,  les 
occasions  naîtraient  d'elles-mêmes,  je  serais  presque  néces- 
saire !  Abus,  je  ne  dis  pas,  vos  projets  seraient  peut-être 
les  bien-venus,  ami,  et  je  vous  écouterais, 

—  Mais  jusqtie-là.  dit  Gabriel,  jusqu'à  cette  mort,  bien 
Improbable,  du  roi?.. 

—  Je  me  résignerai,  ami.  Je  me  contenterai  de  préparer 
l'avenir.  Et  si  les  rêves  semés  dans  ma  pensée  ne  germent 
en  faits  que  pour  mon  fils,  c'est  que  Dieu  l'aura  voulu  ainsi. 

—  C'est   votre   dernier    mot,    monseigneur? 

—  C'est  mon  dernier  mot.  dit  le  duc  de  Guise.  Mais  je 
ne  vous  en  remercie  pas  moins,  Gabriel,  d'avoir  eu  cette 
confiance  dans  ma   destinée 

—  Et  moi,  monseigneur,  dit  Gabriel,  je  vous  remercie 
d'avoir   eu   cette   confiance   dans   ma   discrétion. 

—  Oui,  reprit  le  duc.  tout  ceci  est  mon  entre  nous,  c'est 
entendu. 

—  Maintenant,  ajouta  Gabriel  en  se  levant,  je  me  retire. 

—  Eh  !    quoi,    déjà  !    dit    le   duc    (le   Guise. 

—  Oui.   monseigneur,   j'ai  su   ce  que  je  voulais  savoir.   Je 


LES  DEUX  DIANE 


151 


me  souviendrai  de  vos  paroles.  Elles  sont  en  sûreté  dans 
mon  cœur,  mais  Je  m'en  souviendrai.  E.\cusez-moi,  j'avais 
besoin  de  m'assurer  que  la  royale  ambition  du  duc  de 
Guise  était  encore  assoupie   Adieu, "monseigneur. 

—  .Vu   revoir,    ami. 

Gabriel  quitta  les  Tournelles  plus  triste  et  plus  Inquiet 
encore  (juil  n'y  était  entré. 

—  Allons!  se  dit-il,  des  deux  auxiliaires  humains  sur 
lesquels  je  voulais  compter,  aucun  ne  m'aidera.  Il  me  reste 
Dieu: 


Elle  s'enveloppa  d Un  manteau  fort  simple,  catha  son 
visage  sous  un  voile,  et,  A  l'heure  où  l'on  s'éveillait  à  peine 
au  château,  sortit  du  Louvre,  accompagnée  du  seul  André, 
pour  se  rendre  auprès  de  Oabriel. 

Puisqu'il  l'évitait,  puisqu  il  se  taisait,  elle  irait  à  lui, 
elle! 

Une  sœur  pouvait  bien  visiter  son  frère  !  son  devoir  n'était- 
il   même  pas  de  l'avertir  ou  de  le  consoler? 

Malheureusement,  tout  le  courage  qu'avait  dépensé  Diane 
pour  se  résoudre  à   cette  démarche  devait  être  inutile. 


La  nourrice  dit  à  Diane  tout  ce  qu'elle  savait. 


LXXX 
r.NE   DANGEREtTSE  DÉMARCHE 


Diane  de  Castro,  dans  son  Louvre  royal,  vivait  toujours 
au  milieu  de  douleurs  et  de  transes  mortelles.  Elle  aussi 
attendait.    Mais   son    rôle   tout   pa.ssif   était   peut-être    plus 

ruei    encore   que  celui   de   Gabriel. 

roiit  lien  ne  s'était  pas  rompu  cependant  entre  elle  et 
celui  qui  l'avait  tant  aimée.  Presque  cliaque  semaine  le 
page  André  venait  rue  des  Jardins-Saint-Paul,  et  s'informait 
de   Gabriel  a-uprès  d'Aloyse. 

Les  nouvelles  qu'il  reportait  à  Diane  n'étaient  guère  ras- 

irantes.  Le  jeune  comte  de  Montgommery  était  toujours 
.lassi  taciturne,  aussi  sombre,  aussi  inquiet.  La  nourrice 
ne  parlait  de  lui  que  les  larmes  aux  yeux  et  la  pâleur  au 
visage. 

Diane  hésita  longtemps.  Enfin  iin  matin  de  ce  mois  de 
juin,  elle  prit  un  parti  décisif  pour  en  Unir  avec  ses  crain 
tes. 


Gabriel,  pour  ses  courses  vagabondes,  dont  il  n'avait  pas 
tout  à  fait  perdu  l'habitude,  cherchait  aussi  les  heures  soli- 
taires. (Juand  Diane,  dune  main  émue,  vint  frapper  à  la 
porte  de  son  hôtel,  il  était  déjà  sorti  depuis  plus  d'une 
demi-heure. 

L'attendre  ?  On  ne  savait  jamais  quand  11  rentrerait.  Et 
une  trop  longue  absence  du  Louvre  pouvait  exposer  Diane 
à  des  calomnies... 

N'importe!  elle  attendrait  au  moins  le  temps  qu'elle  eût 
voulu   lui  consacrer. 

Elle  demanda  Aloyse.  Aussi  bien  elle  avait  besoin  de  la 
voir,   de  l'Interroger  elle-même. 

.-Vndré  fit  entrer  sa  maîtresse  dans  une  pièce  écartée,  et 
courut  prévenir  la  nourrice. 

Depuis  des  années,  depuis  les  jours  lieureux  de  Mont- 
gommery et  de  Vlmoutiers,  Aloyse  et  Diane,  la  femme  du 
peuple  et  la  fille  du  roi.  ne  s'étalent  pas  revues. 

Mais  leur  vie  à  toutes  deux  avait  été  remplie  par  la  même 
pensée  -,  mais  la  même  Inquiétude  remplissait  encore  leurs 
Jours  de  craintes   et   leurs  nuits  d  insomnies. 

Aussi,  quand  Aloyse.  entrant  en  haie,  voulut  s'incliner 
devant  madame  de  Castro,  Diane,  comme  autrefois,  se  jeta 
dans  les  bras  de  la  bonne  femme  et  l'embrassa  en  disant, 
comme  autrefois  aussi  : 


iï2 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Chère   nourrice  !.. 

—  Quoi  !  madame,  dil  Aloyse  émue  aux  larmes,  tous  tous 
souvenez  donc  encore  de  moi?   tous  me  reconnaissez?,  . 

—  Si  je  me  souviens  de  toi  !  si  je  te  reconnais  !  reprit 
Diane;  c  est  comme  si  je  ne  devais  pas  me  souvenir  de  la 
maison  d  Enguerrand  !  c'est  comme  si  je  pouvais  ne  pas 
reconnaître    le    château    de    Montgommery  ! 

Cependant  Aloyse  contemplait  Diane  avec  plus  d'atten- 
tion,   et   joignant   les   mains  : 

—  Etes-vous  belle  !  s'écria-t-elle  en  souriant  et  en  soupi- 
rant à  la  lois. 

Elle  souriait  ;  car  elle  avait  hien  aimé  la  jeune  fille  de- 
venue une  si  belle  dame.  Elle  soupirait  ;  car  elle  mesurait 
toute  la   douleur   de  Gabriel. 

Diane  comprit  ce  regard  en  même  temps  mélancolique 
et  ravi  d'Aloyse.  et  se  bâta  de  dire  en  rougissant  un  peu  : 

—  Ce  n'est  pas  de  moi  que  je  suis  venu  parler,  nourrice. 

—  Est-ce  de  lui?  dit  Aloyse. 

—  Et  de  qui  serait-ce?  devant  toi,  je  puis  ouvrir  mon 
cœur.  Quel  malheur  que  je  ne  l'aie  pas  trouvé  !  Je  venais 
le  consoler  en  me  consolant.  Comment  est-il?  bien  morne 
et  bien  désolé,  n'est-ce  pas?  pourquoi  n'est- Il  pas  venu  me 
voir  une  seule  lois  au  Louvi-e  î  Que  dit-il  ?  que  lait-il  ? 
parle  !  parle  donc,  nourrice  ! 

—  Hélas  !  madame,  reprit  Aloyse,  vous  avez  bien  raison 
de  croire   qu'il  est   morne   et  désolé.   Figurez-vous... 

Diane  interrompit  la  nourrice. 

—  Attends,  bonne  Aloyse.  lui  dit-elle  -.  avant  que  lu  ne 
commences,  j'ai  une  recommandation  à  te  faire.  Je  reste- 
rais ici  jusqu'il  demain  à  t'écouter.  vois-tu  ;  sans  me  las- 
ser, sans  m'apercevoir  de  la  fuiie  du  temps.  Il  faut  pour- 
tant que  je  rentre  au  Louvre  avant  qu  on  n'y  ait  remarqué 
mon  absence.  Promets-moi  une  chose  :  quand  il  y  aura 
une  heure  que  je  serai  ici  avec  toi,  qu  il  soit  rentié  ou  non, 
avertis-moi,  renvoie-moi? 

—  Mais  c'est  que,  madame,  dit  Aloyse,  je  suis  bien  ca- 
pable d'oublier  1  heure,  moi  aussi;  et  je  ne  me  fatiguerais 
pas  plus  à  vous  parler  que  vous  ;i  m  entendre,  savez-vous  ! 

—  Comment  donc  faire?  reprit  Diane,  je  crains  nos  deu.x 
faiblesses. 

—  Cliargeons  de  la  dure  commission  une  troisième  per- 
sonne,  dit  Aloyse. 

—  C'est  cela  !..    Andi'é. 

Le  page,  qui  était  resté  dans  la  pièce  voisine,  promit  de 
frapper  à  la  porte  lorsqu'il   y  aurait    une  heure  d'écoulée. 

—  Et  maintenant,  dit  Diane  en  revenant  s  asseoir  près 
de  la  nourrice,  causons  à  notre  aise  et  tranquillement, 
sinon   gaîment.  hélas  ! 

Mais  cet  entretien,  bien  attachant  à  la  vérité  pour  ces 
deux  femmes  attristées,  offrait  cependant  nombre  de  diffi- 
cultés  et   d'amertumes. 

l)';ibôrd.  aucine  des  deux  ne  savait  au  juste  jusiu  où 
l'autre  était  dans  la  confidence  des  terribles  secrets  de  la 
maison  de   Montgommery. 

En  outre,  dans  ce  qu'Aloysc  connaissait  de  la  vie  précé- 
dente de  son  jeune  maître,  il  y  avait  bien  des  lacunes 
inquiétantes  qu  elle  avait  peur  pour  elle-même  de  com- 
menter. De  quelle  façon  expliquer  ses  absences,  ses  retours 
soudains,   ses   préoccupations   et    son   silence   même? 

Enfin  la  nourrice  dil  a  Diane  tout  ce  qu  elle  savait,  tout 
ce  Qu'elle  voyait  du  moins,  et  Diane  en  écoutant  la  nour- 
rice, trouvait  ;ans  doute  une  grande  douceur  à  entendre 
parler  de  Gabriel,  mais  une  gi-ande  douleur  à  en  entendre 
parler  si   tristement. 

En  effet,  les  révélations  d'Aloyse  n'étaient  pas  faites  pour 
calmer  les  angoisses  de  madame  de  Castro,  mais  bien  plutôt 
pour  les  raviver,  et  ce  témoin  vivant  et  passionné  des  dé- 
cliiremens  et  des  défaillances  du  jeune  comte,  rendait  pré- 
sens pour  ainsi  dire  à  Diane  tous  les  tourmens  de  cette  vie 
agitée. 

Diane  put  se  persuader  de  plus  en  plus  que,  si  elle  vou- 
lait sauver  ceux  qu'elle  aimait,  11  était  grandement  temps 
qu'elle   intervint. 

Même  dans  les  plps  pénibles  confldences.  une  heure  est 
bien  vite  passée.  Diane  et  Aloyse  tressaillirent  tout  éton- 
nées en  entendant  André  frapper  à  la  porte. 

—  Eh  quoi  I  déj;\  !  s'écrièrent  elles  en  même  temps. 

—  Oh  !  bien,  tant  pis  !  reprit  Diane,  je  vais  rester  encore 
un   petit  quart   d'heure. 

—  Jladame.  prenez  garde  !  dit  la  nourrice. 

—  Tu  as  raison,  nourrice,  je  diils.  je  yeux  partir.  Vn 
mot  seulement  ;  Dans  tout  ce  que  tu  m'as  dit  de  Gabriel,  tu 
as  omis...  il  m'a  semblé...  enfin,  il  ne  parle  donc  jamais 
de  moi  ? 

—  Jamais,  madame,  j'en  conviens. 

—  Oh  !   il  fait  bien  !   dit  Diane  avec  un  soupir. 

—  Et  11  ferait  mieux  encore  de  ne  jamais  songer  à  tous 
non   plus. 

—  Tu  ci'ois  donc  qu'il  y  songe,  nourrice,  demanda  Tive- 
ment  madame  de  Castro. 

—  J'en   suis  trop  silre.  madame,  dit  Aloyse. 


—  Pourtant,  il  m'évite  avec  soin,  il  évite  le  Louvre. 

—  SU  évite  le  Louvre,  madame,  dit  Aloyse  en  secouant 
la  tête,  ce  ne  doit  pas  être  â  cause  de  ce  qu'il  aime. 

—  Je  comprends,  pensa  Diane  en  frémissant  :  c'est  â 
cause  de  ce  qu'il  hait. 

—  Oh!  dit-elle  tout  haut,  il  faut  que  je  le  voie;  il  le 
faut  absolument. 

—  Voulez-vous,  madame,  que  je  lui  dise  de  Totre  part 
d'aller  tous   trouver   au  LouTre. 

—  Non  !  non  !  pas  au  Louvre  !  dit  Diane  avec  terreur  ; 
qu'il  ne  vienne  pas  au  Louvre  !  Je  verrai,  je  guetterai  une 
occasion  comme  celle  de  ce  matin.  Je   reviendrai   ici,   moi. 

—  Mais  s'il  est  sorti  encore  :  dit  Aloyse  ;  quel  jour,  quelle 
semaine  sera  ce  ?  le  savez-vous  à  peu  près  ?  Il  attendrait  ; 
vous   pensez  bien. 

—  Hélas  !  dît  Diane,  pauvre  fille  de  roi  que  je  suis.  coa>- 
ment  pourrais-je  prévoir  à  quel  instant,  à  quel  jour  je  serai 
libre.   Mais,    s'il  se  peut,   j'enverrai   André   d'avance. 

Le  page,  en  ce  moment,  craignant  de  n'avoir  pas  été 
entendu,  frappa  une  seconde  fois  â  la  porte. 

—  Madame,  cria-t-il.  les  rues  et  les  alentours  du  Louvre 
commencent   à   se    peupler. 

—  J'y  vais,  j'y  vais,  répondit  madame  de  Castro. 

—  Allons  !  il  faut  nous  séparer,  bonne  nourrice,  dit-elle 
tout  haut  à  .-aloyse.  Embrasse-moi  bien  fort,  tu  sais,  comme 
lorsque  j'étais  enfant,  comme  lorsque  j'étais  heureuse. 

Et  tandis  qu'Aloyse,  sans  pouvoir  rien  dire,  la  tenait 
étroitement  embrassée  : 

—  Veille  bien  sur  lui.  soigne-le  bien,  lui  dit-elle  ;\ 
l'oreille. 

—  Comme  loi-squ'il  était  enfant,  comme  lorsqu'il  était 
heureux,  dit  la  nourrice. 

—  Mieux!  oh!  mieux  encore,  Aloyse;  dans  ce  temps-lù 
il  n'en  avait  pas  autant  besoin. 

Diane  quitta  1  hôtel  sans  que  Gabriel  tùt  rentré. 

Une  demi-heure  après,  elle  se  retrouvait  sans  encombre 
dans  son  logement  du  Louvre.  Mais  si  les  suites  de  la  dé- 
marche quelle  avait  risquée  ne  l'inquiétaient  plus,  elle 
n'en  sentait  que  plus  vivement  son  angoisse  au  sujet  des 
projets  inconnus  de  Gabriel. 

Les  pressentimens  dune  femme  qui  aime  sont  la  plus 
évidente  et   la  plus  claire  des  prophéties. 

Gabriel  ne  rentra  chez  lui  qu'assez  avant  dans  I.i  journée 

La  chaleur  était  grande  ce  jour-là.  Il  était  fatigué  de 
corps,  plus  fatigué  d'esprit. 

.Mais  quand  Aloyse  eut  prononcé  le  nom  de  Diane  et  lui 
eut  dit  .--a  visite,  il  se  redressa,  i!  se  ranima,  tout  vibrant 
et   palpitant. 

—  Que   voulait-elle?.,   qu'a-t-elle    dit?   qu'a-t-elle   fait? 
Oh  :   pourquoi   n  étais-je   pas   là  !   Mais   parle,   dis-moi   tout, 
.•\loyse.   toutes  ses  paroles,  tous  ses  gestes. 

Ce  fut  à  son  tour  d'interroger  avidement  la  nourrice  en 
lui  laissant  à  peine  le  temps  de  répondre. 

—  Elle  veut  me  voir  ?  s'écrla-t-il.  Elle  a  quelque  chose  à 
me  dii-e  ?  mais  elle  ne  sait  quand  elle  pouna  ;evenir  ?  Oh  ! 
je  ne  puis  pas  attendre  dans  cette  incertitude,  tu  conçois 
cela,   Aloyse.   Je  vais  aller  sur-lc-clianip   au   Louvre. 

—  Au  Louvre.   Jésus  !   s  écria  Aloyse  épouvantée. 

—  Eh  !  sans  doute,  répondit  GalU'iel  avec  calme.  Je  ne 
suis  pas  banni  du  Louvre,  je  suppose,  et  celui  qui  a  délivré 
à  Calais  madame  de  Castro  a  bien  le  droit  d  aller  lui  pré- 
senter ses  hommages  à  Paris. 

—  Assurément,  dit  Aloyse  toute  tremblante.  Mais  ma- 
dame de  Castro  a  bien  recommandé  que  vous  ne  veniez 
pas  la  trouver  au   Louvre. 

—  .-Xurais-je  quelque  chose  i  y  craindre  ?  dit  Gabriel  fière- 
ment. Ce  serait  une  raison  pour  y  aller. 

—  Non.  reprit  la  nourrice,  c'est  probablement  pour  elle- 
même  que  madame  de  Castro  redoutait  î... 

—  Sa  réputation  aurait  bien  plus  à  souffrir  d'une  dé- 
marche secrète  et  furtive  si  elle  était  découverie,  que  d'une 
visite  publique  et  au  grand  jour  comme  celle  que  je  compte 
lui  faire,  que  je  lui  ferai  aujnurdhui,   à  l'instant   même. 

Et  il   appela   pour  qu'on  vint   le  changer  d'habits. 

—  Mais,  monseigneur,  dit  la  pauvre  Aloyse  à  bout  de 
ses  raisons,  vous-même  jusqu'ici  vous  évitiez  le  Louvre, 
madame  de  Castro  l'a  remarqué.  Vous  n'avez  pas  voulu 
aller  la  voir  une  seule  fois  depuis  votre  retour. 

V-  Je  n'allais  pas  voir  madame  de  Casti'o  quand  'Ole  ne 
m'appelait  ikis,  dil  Gabriel.  J  évitais  le  Louvre  quand  je 
n'avais  aucun  motif  d  y  aller.  Mais  aujourd  hui,  sans  que 
mon  action  si)it  Intervenue  en  rien,  quelque  chose  d'Irré- 
sistible m'invite,  madame  de  Castro  désire  me  voir.  J'ai 
juré,  .Moyse.  de  laisser  dor,nir  en  moi  ma  volonté,  mais  de 
laisser  toujoui-s  faire  la  destinée  et  Dieu,  et  je  vais  me 
rendre    au    Louvre    sur   l'heure. 

Ainsi,  la  démai-rhe  de  Diane  allait  produire  le  contraire 
de  ce  qu'elle  avait  souhaité. 


LE<  UELX  DIANE 


I.VJ 


LXXXI 
L'IMPRUDENCE  DE   LA    PRÉCAITION 


Gabriel  pénétra  sans  opposition  dans  le  Louvre.  Depuis 
la  prise  de  Calais,  le  nom  du  jeune  comte  de  Montgom- 
mery  avait  été  prononcé  trop  souvent  pour  qu'on  pensùt 
à  lui  refuser  l'entrée  des  appartemens  de  madame  de  Castro 

Diane,  dans  le  moment,  s'occupait  seule  avec  une  de  ses 
femmes  à  quelque  ouvrage  de  broderie.  Bien  souvent  elle 
laissait  sa  main  retomber,  et  songeuse,  se  rappelait  son 
entrelieu  de  la  matinée  avec  Alojse. 

Tout  à  coup  André  entra  tout  effaré. 

—  Madame,  monsieur  le  vicomte  d'Exmès  !  annonça-t-il 
(L'enfant  ne  s'était  pas  déshabitué  de  donner  ce  nom  à 
son  ancien  maître.) 

—  Quoi  î  monsieur  d'E.xmès  !  ici  !  répéta  Diane  boule- 
versée. 

—  Madame,  il  est  sur  mes  pas,  dit  le  page.  Le  voici. 
Gabriel    parut   sur   la   porte,    maîtrisant   son    émotion   de 

son  mieux.  11  salua  profondément  madame  de  Castro  qui, 
tout    interdite,    ne    lui   rendit    pas   d'abord   son    salut. 

Mais  elle  congédia  du  geste  le  page  et  la  suivante. 

Quand  Diane  et  Gabriel  furent  seuls,  ils  alKrent  luu  a 
l'autre,  se  tendirent  et  se  serrèrent  la  main. 

Ils  restèrent  ainsi  les  mains  unies  une  minute  à  se  con- 
templer en  silence. 

—  Vous  avez  bien  voulu  venir  chez  moi.  Diane,  dit  enfin 
Gabriel  d'une  voix  profonde.  Vous  aviez  à  me  voir,  à  me 
parler.    Je   suis   accouru. 

—  Est-ce  donc  ma  démarche  qui  vous  a  appris  que  j'avais 
besoin  de  vous  voir,  Gabriel,  et  ne  le  saviez-vous  pas  bien 
sans  cela? 

—  Diane,  reprit  Gabriel  avec  un  sourire  triste,  j'ai  fait 
ailleurs  mes  preuves  de  courage,  je  puis  donc  dire  qu'en 
venant  ici  au  Louvre,  j'aur,xis  eu  peur! 

—  Peur  de  qui  ?  demanda  Diane  qui  avait  peur  elle-mèiie 
de  sa  question. 

—  Peur  de  vous!...  peur  de  moi!...  répondit  Gabriel. 

—  Et  voilà  pourquoi,  reprit  Diane,  vous  avez  préféré 
oublier  notre  ancienne  affection  ?...  je  parle  du  côté  légi- 
time  et   saint  de  cette   affection  !   se   liâta-t-elle   d'ajouter. 

—  J'aurais  préféré  tout  oublier,  j'en  conviens,  Diane,  plu- 
tôt que  de  rentrer  de  moi-même  dans  ce  Louvre.  Mais, 
hélas  !  je  ne  l'ai  pas  pu.  Et  la  preuve... 

—  La  preuve  ? 

—  La  preuve  c'est  que  je  vous  cherche  toujours  et  par- 
tout, c'est  que,  tout  en  redoutant  votre  pré.sence,  j'aurais 
donné  tout  au  monde  pour  vous  entrevoir  une  minute  de 
loin.  La  preuve,  c'est  qu'en  rôiant  à  l'aiis.  à  Fontainebleau, 
à  Saint-Germain,  autour  des  châteaux  royaux,  au  lieu  de 
désirer  ce  que  j'étais  censé  guetter,  c'est  voui,  c'est  votre 
aspect  charmant  et  doux,  c'est  votre  robe  aperçue  entre 
les  arbres  ou  sur  quelque  terrasse  que  Je  souhaitais,  que 
J'appelais,  que  je  voulais  !  La  preuve  enfin,  c'est  que  vous 
n'avez  eu  qu'a  faire  un  pas  vers  moi  pour  que.  pru- 
dence, devoir,  terreurs,  tout  fut  oublié  par  moi.  Et  me  voici 
dans  ce  Louvre  que  je  devrais  fuir  I  Et  je  réponds  à  toutes 

-vos  questions  I  Et  je  sens  que  tout  cela  ist  dangereux  et 
insensé,  et  cependant  je  fais  tout  cela  !  Diane,  avez-vous 
assez  de  preuves  ainsi  1 

—  Oui,  oui.  Gabriel,  dit  précipitamment  Diane  toute 
tremblante. 

—  Ah  !  que  j'aurais  été  plus  sage,  reprit  Gabriel,  de  per- 
sister dans  mon  ferme  dessein,  de  ne  plus  vous  voir,  de 
m'enfuir  si  vous  m  appeliez,  de  me  taire  si  vous  m'interro- 
giez I  Cela  eût  bien  mieux  valu  pour  vous  et  pour  mol 
croyez-le  bien,  Diane  Je  savais  ce  que  je  faisais.  Je  préfé- 
rais encore  pour  vous  des  inquiétudes  à  des  douleurs.  Pour- 
Quol,  mon  Dieu  :  suis-je  sans  force  contre  votre  voix,  contre 
votre  regard  ?  . 

Diane  commençait  à  comprendre  qu'en  effet  elle  pouvait 
avoir  eu  tort  de  vouloir  sortir  de  son  indécision  mortelle. 
Tout  sujet  d'entretien  était  une  souffrance,  toute  question 
était  un  péril.  Entre  ces  deux  êtres  que  Dieu  avait  créés, 
pour  le  bonheur  peut-être,  il  ne  pouvait  plus  y  avoir. 
grAce  aux  liommes,  que  défiance,  danger  et  malheur. 

Mais,  puisque  Diane  avait  ainsi  provoqué  le  sort,  elle  ne 
voulait  plus  le  fuir  tant  pis  !  Elle  sonderait  tout  l'abime 
qu'elle  avait  tenté,  dût-elle  ne  trouver  au  fond  que  le  dé- 
sespoir  et  la   mort  ! 

Après  un  silence  plein  de  pensées,  elle  reprit  donc  : 

—  Je  tenais,  moi.  a  vous  voir  pour  deux  raisons,  Gabriel  : 
J'avais  d'abord  une  explication  à  vous  donner,  et  puis, 
j'avais  il  vous  en  demander  une. 


—  Parlez,  Diane,  repartit  Gabriel.  Ouvrez  et  déchirez  à 
votre   gré   mou    cœur.    Il   est   à   vous. 

—  J'avais  premièrement  besoin  de  vous  faire  savoir,  Ga- 
briel, pourquoi,  dès  votre  message  reçu,  je  n'avais  pas  pris 
tout  de  suite  ce  voile  que  vous  me  renvoyiez  et  n'étais  pas 
entrée  sur-le-champ  dans  quelque  couvent,  ainsi  que  je  vous 
en  avais  exprimé  le  vœu  à  Calais  dans  notre  dernière  et 
douloureuse  entrevue. 

—  Vous  ai-je  adressé  le  moindre  reproche  à  ce  sujet, 
Diane  ?  reprit  Gabriel.  Je  vous  avais  fait  dire  par  André 
que  je  vous  rendais  votre  promesse.  Ce  n'était  point  de  ma 
[■art  une  vaine  parole,  mais  une  intention  réelle. 

—  C'était  aussi  mon  intention  réelle  de  me  faire  religieuse, 
Gabriel,  et  cette  intention  n'est  encore  qu'ajournée,  sachez- 
le  bien. 

—  Pourquoi,  Diane  7  pourquoi  renoncer  à  ce  monde  pour 
lequel   vous   êtes   faite  ? 

—  Que  votre  conscience  se  tranquillise  sur  ce  point,  ami, 
reprit  Diane  ;  ce  n'est  pas  tant  pour  obéir  au  serment  que 
Je  vous  avais  juré,  mais  pour  contenter  le  secret  désir  de 
mou  ame,  que  je  veux  quitter  ce  monde  où  j'ai  tant  souf- 
fert. J'ai  bien  besoin  de  paix  et  de  repos,  allez  !  et  ne  sau- 
rais maintenant  trouver  le  calme  qu'avec  Dieu.  Ne  m'enviez 
pas  ce  dernier  refuge. 

—  Oli  I  si,  je  vous  l'envie  !  dit  Gabriel. 

—  Seulement,  continua  Diane,  je  n'ai  pas  tout  de  suite 
accompli  mon  irrévocable  dessein,  pour  une  raison  :  je 
voulais  veiller  à  ce  que  vous  accomplissiez  la  demande 
contenue  dans  ma  dernière  lettre,  à  ce  que  vous  ne  vous 
fassiez  pas  juge  et  punisseur,  à  ce  que  vous  ne  préveniez 
pas  Dieu. 

—  Si  Jamais  on  le  prévient  !  murmura  Gabriel. 

—  J'espérais  enfin,  continua  Diane,  pouvoir  au  besoin 
me  jeter  entre  ceux  que  j'aime  et  qui  se  haïssent,  et  qui 
sait?  peut-être  empèclier  un  malheur  ou  un  crime.  M'en 
voulez-vous  de  cette  pensée,  Gabriel? 

—  On  ne  peut  en  vouloir  aux  anges  de  ce  qui  est  de  leur 
nature,  Diane.  Vous  avez  été  généreuse,  et  c'est  tout  simple. 

—  Eh  !  s'écria  madame  de  Castro,  sais-je  même  si  j'ai 
4|e  généreuse?  sais-je  du  moins  jusqu'à  que!  point  Je  le 
suis.  Je  pardonne  dans  l'omlire  et  au  hasard  !  Et  c'est  juste- 
ment là-dessus  que  j'ai  à  vous  interroger,  Gabriel;  car  je 
veux  connaître  dans   toute  son   horreur   ma   destinée. 

—  Diane  !  Diane  !  c'est  une  curiosité  fatale  !  dit  Gabriel. 

—  N'importe  !  reprit  Diane.  Je  ne  resterai  pas  un  jour  de 
plus  dans  cette  iiorrible  perplexité  !  Dites-moi,  Gabriel, 
avez-vous  acquis  enfin  la  conviction  que  j'étais  réellement 
votre  sœur?  ou  bien  avez-vous  perdu  absolument  tout  espoir 
de  savoir  la  vérité  sur  cet  étrange  secret?  Répondez  !  je  vous 
le  demande,  je  vous  en  supplie 

—  Je  répondrai,  dit  tristement  Gabriel.  Diane,  il  y  a  un 
proverbe  espagnol  qui  dit  que  :  Toujours,  il  faut  caver  au 
pire.  Je  me  suis  donc  habitué,  depuis  notre  séparation,  à 
vous  regarder  dans  ma  pensée  comme  ma  sœur.  Mais  la 
vérité  est  que  je  n'en  ai  pas  acquis  de  nouvelles  preuves. 
Seulement,  comme  vous  le  disiez,  je  n'ai  plus  aucun  espoir, 
aucun  moyen  d'en  acquérir. 

—  Dieu  du  ciel  !  s'écria  Diane.  Le...  celui  qui  devait  vous 
fournir  ces  preuves  n'existait-il  déjà  plus  lors  de  votre 
retour  de  Calais? 

—  Il  existait,   Diane. 

—  Alors,  je  le  vois,  c'est  qu'on  ne  vous  a  pas  tenu  la 
promesse  sacrée  qu'on  vous  avait  faite?  Qui  donc  m'avait 
dit  pourtant  que   le  roi  vous  avait  admirablement   reçu?... 

—  On  a  tenu  rigidement,  Diane,  tout  ce  qu'on  m'avait 
promis. 

—  Oh  !  Gabriel  !  avec  quel  air  sinistre  vous  me  dites 
cela  !  Quelle  effrayante  énigme  y  a-t-il  encore  là-dessous, 
sainte   Mère  de  Dieu  ! 

—  Vous  l'avez  exigé,  vous  allez  tout  savoir,  Diane,  dit 
Gabriel.  Vous  allez  por'er  jusqu'au  bout  la  moitié  de  mon 
secret  d'épouvante.  Aussi  bien,  je  suis  ai.se  d»  voir  ce 
que  vous  penserez  de  ma  révélation,  si  vous  persisterez, 
après  l'avoir  entendue,  dans  votre  clémence,  et  si  votre 
air,  votre  figure,  vos  gestes,  ne  démentiront  point  du  moins 
vos  paroles  de  pardon.  Ecoutez  ! 

—  J'écoute  et  je  tremble,  dit  Diane. 

Alors  Gabriel,  d'une  voix  haletante  et  frémissante,  ra- 
conta tout  à  madame  de  Castro,  la  réception  du  roi,  com- 
ment Henri  11  lui  avait  encore  renouvelé  sa  promesse,  les 
repré.sentations  que  madame  de  l'oltiers  et  le  connétable 
.avalent  paru  lui  faire,  quelle  nuit  d'angoisse  et  de  fièvre 
lui  Gabriel,  11  avait  alors  passée  ;  sa  .seconde  visite  au  Chà- 
telét,  sa  descente  clans  l'enfer  de  la  prison  pestiférée,  le 
récit  lugubre  de  monsieur  de  Sazerac,  tout  enfin  ! 

Diane  écoutait  sans  interrompre,  sans  s'écrier,  sans  bou- 
ger   muette  et  ralde  comme  une  statue  de  pierre,  les  yeu 
fixes  dans  leur  orbite,  les  cheveux  héris.sés  sur  le  front 

11  y  eut  une  longue  pause  quand  Gabriel  eut  achevé  sa 
lugubre  histoire.  Puis,  Diane  voulut  parici,  elle  ne  le  put 
pas    Sa  voix  restait  dans  sa   poitrine  émue.   Gabriel  regar- 


Ij'l 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


(lait  avec  une  sorte  de  joie  terrible  son  trouble  et  son  épou- 
vante. Enfin,   elle  put  jeter  ce  cri  : 

—  Grâce   pour   le   roi  ! 

—  Ah!  s'écria  Gabriel,  vous  demandez  grâce?  vous  le 
jugez  donc  criminel  aussi  !  Grâce  î  ab  !  c'est  une  condam- 
nation !  Grâce?  il  mérite  la  mort,  n'est-ce  pas? 

—  Oh  !  je  n'ai  pas  dit  cela,  reprit  Diane  éperdue. 

—  Si  fait  ]  vous  l'avez  dit  !  Vous  êtes  de  mon  avis,  tje  le 
vois,  Diane  I,  Vous  pensez,  vous  sentez  comme  moi.  Seule- 
ment, nous  concluons  différemment  selon  nos  natures.  La 
femme  demande  grâce  et  l'homme  demande  justice  ! 

—  .-^h  !  s'écria  Diane,  imprudente  et  folle  que  je  suis  l 
pourguoi  vous  ai-je   fait   venir  au   Louvre? 

Au  même  instant,  quelqu'un  frappa  doucement  à  la 
porte. 

—  Qui  est  là?  que  me  veut-on  encore?  mon  Dieu!  dit 
madame  de-  Castro. 

André  entrouvrit  la  porte. 

—  Excusez-moi,  ra.idame,  dit-il,  c'est  un  message  du  roi. 

—  Du  roi  !   répéta  Gabriel  dont   le  regard  s'alluma. 

—  Pourquoi  m'apporter  cette  lettre,  André? 

—  Madame,  elle  est.  m'a-t-on  dit,  pressée 

—  Donnez,  voyons.  Que  me  veut  le  roi  ?  Allez,  André.  S'il 
y  a  une  réponse,  je  vous  appellerai. 

André   sortit.    Diane    décacheta    la    lettre   royale,    et    lut 
tout  bas  ce  qui  suit  avec  une  terreur  croissante  : 
«  Ma  chère  Diane, 

«  On  me  dit  que  vous  êtes  au  Louvre  ;  ne  sortez  pas,  je 
«  vous  prie,  avant  que  je  ne  sois  allé  chez  vous.  Je  suis  au 
«  conseil  qui  va  s'achever  d'un  moment  à  l'autre.  En  le 
«  quittant,  je  me  rendrai  sur-le-champ  et  sans  suite  à  votre 
«  logement.  Attendez-moi  à  toute  minute. 

«  Il  y  a  si  longtemps  que  je  ne  vous  ai  vue  seule  !  Je 
n  suis  triste,  et  j'aurais  besoin  de  causer  quelques  instans 
«  avec  ma  nUe  bien-almée.  A  tout  à  l'heure,  donc. 

«    HEXRI.    » 

Diane  pâlis,sante  froissa  cette  lettre  dans  sa  main  cris- 
pée, quand  elle  eut  achevé  de  la  lire. 

Que  devait-elle  faire? 

Congédier  tout  de  suite  Gabriel  ?  Mais  s'il  rencontrait  en 
s'en  allant   le  roi   qui.  à  tout  instant,  pouvait  venir? 

Retenir  près  d'elle  le  jeune  homme?  Mais  le  roi  allait  le 
trouver  en  entrant  ! 

Prévenir  le  roi,  c'était  exciter  des  soupçons.  Prévenir 
Gabriel,  c'était  provoquer  sa  colère  en  paraissant  la  crain- 
dre. 

Cn  choc  entre  ces  deux  hommes  si  dangereux  l'un  pour 
l'autre  semblait  maintenant  inévitable,  et  c'était  elle.  Diane, 
elle  qui  eût  voulu  les  sauver  au  prix  de  son  sang,  qui  avait 
amené  cette  rencontre  fatale  ! 

—  Que  vous  mande  le  roi.  Diane?  demanda  Gabriel  avec 
un  calme  alTecté  que  démentait  le  tremblement  de  sa  voix. 

—  Rien,  rien,  en  vérité  !  répondit  Diane.  Une  recomman- 
dation pour  la  réception  de  ce  soir. 

—  Je  vous  dérange  peut-être,  Diane,  dit  Gabriel.  Je  me 
retire. 

—  Xon,  non  !  restez  !  s'écria  Diane  vivement.  Après  cela 
pourtant,  reprit-elle,  si  quelque  affaire  vous  appelle  au 
dehors  sur-Ie-cliamp,  je  ne  voudrais  pas  vous  retenir. 

—  Cette  lettre  vous  a  troublée,  Diane.  Je  crains  de  vous 
être  Importun  et  vais  prendre  congé  de  vous. 

—  Vous,  importun,  ami!  le  pouvez-vous  penser!  dit  ma- 
dame de  Castro.  N'est-ce  pas  mol  qui  suis  allée  vous  cher- 
cher, en  quelque  sorte?  Hélas!  peut-être  bien  imprudem- 
ment j'en  ai  peur.  Je  vous  reverrii  encore,  mais  non  plus 
Ici,  chez  vous.  Dès  que  je  pourrai  m'échapper.  j'irai  vous 
voir,  j'irai  reprendre  cet  entretien  terrible  et  doux.  Je  vous 
le  promets.  Comptez  sur  moi.  Pour  le  moment,  vous  aviez 
raison,  le  vous  avoue  que  je  suis  un  peu  préoccupée,  un 
peu  souffrante  ..  J'ai  comme  la  fièvre... 

—  Je  le  vois,  Diane,  et  je  vous  quitte,  reprit  tristement 
Gabriel. 

—  A  bientôt,  ami.  dit-elle   Allez,  allez! 

Elle  marcha  avec  lui  Jusqirâ  la  porte  de  la  chambre. 

—  Si  je  le  retiens,  pensait-elle  en  le  reconduisant,  il  est 
certain  qu'il  verra  le  roi  :  s'il  s'éloigne  dans  l'instant,  il  y 
a  "du  moins  luie  chance  pour  qu'il  ne  le  rencontre  pas. 

Cependant  elle  hésitait,  doutait  et  •tremblait  encore. 

—  Pardon,  un  dernier  mot.  Gabriel,  dit-elle  toute  hors 
d'cUe-inême.  sur  le  seuil  de  la  porte.  Mon  Dieu  !  votre  récit 
m'a  tellement  bouleversée  !..  j'ai  peine  à  rassembler  mes 
idées.  Que  voulals-je  vous  demander?.  Ah!  j'y  suis.  Un 
mot  seulement,  un  mot  d'importance.  Vous  ne  m'avez  tou- 
jours pas  dit  ce  que  vous  aviez  Intention  de  faire?  J'ai 
crié  grâce  !  et  vous  criez  justice  !  Cette  justice  comment  es- 
pérez-vous  donc   l'obtenir? 

—  Je  n'en  sais  rien  encore,  dit  Gabriel  d'un  air  sombre. 
Je  me  lie  à  Dieu,  à  l'événement  et  à  l'occasion... 

—  A  l'occasion?  répéta  Diane  frissonnante.  A  l'occasion? 
Qu'entendez-vons  par  là?  Oh:  rentrez,  rentrez!  Je  ne  veux- 


pas  vous  laisser  partir,  Gabriel,  que  vous  ne  m'ayez  expli- 
qué ce  mot  :  à  l'occasion.  Restez,  je  vous  en  conjure. 

Et,  le  prenant  par  la  main,  elle  le  ramenait  dans' la 
chambre. 

—  S'il  rencontre  le  roi  hors  d'Ici,  pensait  la  pauvre  Diane, 
ils  seront  seul  à  seul,  le  roi  sans  suite.  Gabriel  lépée  au 
côté.  Du  moins,  si  je  suis  là,  je  pourrai  me  précipiter  entre 
eux,  supplier  Gabriel,  me  jeter  au-devant  du  coup.  Il  faut 
que  Gabriel  reste. 

—  Je  me  sens  mieux,  dit-elle  tout  haut.  Restez,  Gabriel, 
reprenons  cette  conversation,  donnez-moi  l'explication  que 
j'attends.  Je  me  sens  beaucoup  mieux. 

—  Non,  Diane,  vous  êtes  encore  plus  agitée  que  tout  à 
l'heure,  reprit  Gabriel.  Et  savez-vous  quelle  pensée  me 
vient  à  l'esprit,  et  quelle  cause  je  devine  à  vos  terreurs? 

—  Non.  vraiment,  Gabriel,  comment  voulez-vous  que  je 
sache?... 

—  Eh  bien  !  dit  Gabriel,  si  tout  à  l'heure  votre  cri  de 
grâce  avouait  que  pour  vous  le  crime  était  patent,  vos  ap- 
préhensions de  maintenant,  Diane,  déclarent  qu'à  vos  yeux 
la  punition  serait  légitime.  Vous  redoutez  pour  le  coupable 
ma  vengeance  :  donc,  vous  la  comprendriez,  vous  me  retenez 
ici  pour  prévenir  des  représailles  possibles  qui  vous  effraient, 
mais  qui  ne  vous  étonneraient  pas.  dites  ?  qui  vous  semble- 
raient toutes  simples,  n'est-ce  pas? 

Diane  tressaillit,  tant  le  coup  avait  frappé  juste  ! 
Néanmoins,  rassemblant  toute  son  énergie  : 

—  Oh  !  Gabriel,  dit-elle,  comment,  croyez-vous  que  je 
puisse  concevoir  de  vous  de  telles  pensées  ?  Vous,  mon  Ga- 
briel, un  meurtrier  !  Vous,  frapper  par  surprise  quelqu'un 
qui  ne  se  défendrait  pas!  C'est  impossible!  Ce  serait  plus 
qu'un  crime,  ce  serait  une  lâcheté  !  Vous  vous  imaginez  que 
je  vous  retiens?  Erreur!  Allez!  partez!  je  vous  ouvre  les 
portes.  Je  suis_i)ien  tranquille,  mon  Dieu  !  Bien  tranquille 
sur  ce  point,  du  moins.  Si  quelque  chose  me  trouble,  ce 
n'est  pas  une  pareille  idée,  je  vous  en  réponds.  Quittez- 
moi,  quittez  le  Louvre  en  paix.  Je  retournerai  chez  vous 
achever  notre  entretien,  .\llez,  mon  ami,  allez.  Vous  voyez 
comme  je  veux  vous  garder  ! 

En  parlant  ainsi,  elle  l'avait  conduit  jusque  dans  l'anti- 
chambre. 

Le  page  s'y  trouvait.  Diane  pens»  bien  à  lui  ordonner 
d'accompagner  Gabriel  jusque  hors  du  Louvre.  Mais  cette 
précaution  eût  encore  trahi  sa  défiance. 

Arrivée  là  cependant,  elle  ne  put  s'empêcher  d'appeler 
André  d'un  signe,  et  de  lui  demander  à  l'oreille  : 

—  S.-ivez-vous  si  le  conseil   est   terminé  ? 

—  Pas  encore,  madame,  répondit  tout  bas  André.  Je  n'ai 
pas  vu  sortir  les  conseillers  de  la  grand'chambre. 

—  Adieu.  Gabriel,  reprit  tout  haut  Diane  avec  vivacité. 
Adieu,  ami.  Vous  me  forcez  à  vous  renvoyer  presque,  pour 
vous  prouver  que  je  ne  vous  retiens  pas.  Adieu,  mais  à 
bientôt. 

—  A  bientôt,  dit  avec  un  sourire  mt'ancolijie  le  jeune 
homme  en   lui  serrant  la  main. 

Il  partit.  Elle  resta  à  le  regarder  jusqu'à  ce  que  la  der- 
nière porte  se  fût  refermée  sur  lui. 

Puis,  rentrant  dans  sa  chambre,  elle  tomba  à  genoux,  les 
yeux  en  pleurs,  le  cœur  palpit.ant.  devant  son  prie-Dieu. 

-  O  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  disait-elle,  veillez,  au  nom  de 
Jésus  !  sur  celui  qui  est  peut-être  mon  frère,  sur  celui 
qui  est  peut-être  mon  père.  Préservez  l'un  de  l'autre  les 
êtres  que  j'aime,  ô  mon  Dieu  !  Vous  seul  le  pouvez  mainte- 
nant. 


LXXXII 

OCCASION 


Malgré  les  efforts  qu'elle  avait  faits  pour  l'empêcher,  on 
plutôt  à  cause  de  ces  efforts,  ce  que  madame  de  Castro  avait 
prévu  et  craint  se  réalisa. 

Gabriel  était  sorti  de  chez  elle  tout  triste  et  tout  troublé. 
La  fièvre  de  Diane  l'avait  gagné  en  quelque  sorte,  et  offus- 
quait ses  yeux,  confondait  ses  pensées. 

11  allait  machinalement  par  les  escaliers  et  les  corridors 
connus  du  Louvre,  sans  faire  beaucoup  attention  aux  objets 
extérieurs. 

Néanmoins,  sur  le  point  d'ouvrir  la  porte  de  la  grande 
galerie.  Il  se  rappela  qu'à  son  retour  de  Saint-Quentiu, 
c'était  là  qu'il  .avait  rencontré  Marie  Stuart  et  que  1  intej- 
vention  de  la  jeune  reine-dauphine  lui  avait  permis  d'arri- 
ver jusqu'au  roi,  auprès  duquel  l'attendait  une  première 
déception. 

Car  on  ne  l'avait  pas  trompé  et  outragé  qu'une  fois  ! 
c'était  à  plusieurs  reprises  qu'on  avait  frappé  de  mort  son 
espérance  :    .\près    une    première   duperie,    il   eût   bien    dû 


LES  DEUX  DIANE 


155 


ï'hablliier  et  s'attendre  à  ces  interprétations  exagérées  et 
lâL-hes  lie  la  lettre  diin  traité  sacré! 

Tandis  que  Gabriel  roulait  dans  son  esprit  ces  irritans 
soiivenii-s.  il  ouvrait  la  porte,  et  entrait  dans  la  galerie. 

Tout  à  coup  11  Irémit,  recula  d'un  pas  et  s'arrêta  comme 
pétritié. 

A  l'autre  extrémité  de  la  galerie,  la  porte  parallèle  venait 
de  s'ouvrir. 

Un  homme  était  entré. 

Cet  homme,  c'était  Henri  II,  Henri,  l'auteur,  ou  du  moins 
le  principal  complice  de  ces  criminelles  déceptions  qui 
avaient  à  Jamais  désolé  et  perdu  l'Ame  et  la  vie  de  Gabriel  ! 

Le  roi  s'avançait  seul,  sans  armes  et  sans  suite. 

L'odenseur  et  l'offensé,  pour  la  première  fois  depuis  l'ou- 
trage, se  irouvaienl  en  présence,  seuls  et  .séparés  l'un  de 
l'autre  par  une  distance  de  cent  pas  à  peine,  qu'en  vingt 
secondes  et  en  vingt  bonds  l'on  pouvait  franchir. 

Nous  avons  dit  que  Gabriel  s'était  arrêté  court,  immobile 
et  glacé  comme  une  statue,  comme  la  statue  de  la  Vengeance 
ou  de  la  Haine. 

Le  roi  aussi  s'arrêta,  en  apercevant  subitement  celui  que. 
depuis  près  d'un  an,  il  n'avait  encore  revu  que  dans  ses 
songes. 

Ces  deux  hommes  demeurèrent  ainsi  près  d'une  minute 
sans  bouger,  comme  fascinés  l'un  par  l'autre. 

Dans  le  tourbillon  de  sensations  et  d'idées  qui  remplis- 
saient de  ténèbres  le  cœur  de  G.nbriel.  le  jeune  homme 
éperdu  ne  savait  choisir  aucune  réflexion,  trouver  aucune 
résolution.  Il  attendait. 

Quant  a  Henri,  malgré  son  courage  éprouvé,  ce  çpi'il 
ressentait,  oui,  c'était  bien  de  l'effroi  ! 

Pourtant  il  redressa  le  front  à  cette  idée,  chassa  toute 
lâclie  velléité  et  prit  son  parti. 

.appeler  c'eût  été  craindre,   se  retirer  c'eilt  été  fuir. 

Il  s'avança  vers  la  porte  où  Gabriel  restait  cloué. 

Aussi  bien,  une  force  supérieure,  une  sorte  d'entraîné 
ment  invincible  et  fatal  l'appelait,  le  poussait  vers  ce  pâle 
fantôme  qui  semblait  l'attendre  '. 

Il  commençait  à  subir  le  vertige  de  sa  destinée 

Gabriel  le  voyait  marcher  ainsi  vers  lui  avec  une  espèce 
'tle  satisfaction  aveugle  et  instinctive,  mais  il  ne  parvenait 
à   dégager   aucune   pensée   des   nuages   qui   obscurcissaient 
son  esprit. 

Il  mit  -seulement  la  main  sur  la  garde  de  son  épée. 

Quand  le  roi  ne  fut  plus  qu'à  quelques  pas  de  Gabriel,  cette 
craiule  qu'il  avait  déjà  repoussée  le  reprit,  et  lui  serra 
le  cœur  comme  dans  un  étau. 

Il  se  disait  vaguement  que  sa  dernière  heure  était  venue. 
et  que  c'était  juste. 

Pourtant,  il  s'approchait  toujours.  Ses  pieds  semblaient 
le  porter  en  avant  d'eux-mêmes,  et  sans  que  sa  volonté  en- 
dormie y  eût  part.  Les  somnambules  doivent  marcher  ainsi. 

Lorsqu'il  se  trouva  tout  à  fait  devant  Gabriel,  qu'il  put 
entendre  son  souffle  et  qu'il  eut  pu  toucher  sa  main,  il 
porta,  dans  son  trouble  étrange,  la  main  à  sa  toque  de  ve- 
lours,  et   salua   le  jeune  homme. 

Gabriel  ne  lui  rendit  pas  ce  salut.  11  garda  son  attitude 
de  marbre,  et  sa  main  pétrifiée  ne  quitta  pas  son  épée  pour 
son  chapeau. 

Pour  le  roi.  Gabriel  n'était  plus  un  sujet,  mais  un  repré- 
sentaqt  de  Dieu  devant  lequel  on  s'incline. 

Pour  Gabriel,  Henri  n'était  plus  un  roi.  mais  un  homme 
qui  avait  tué  son  père,  et  auquel  il  ne  pouvait  devoir  que 
de  la  haine. 

Cependant,  il  le  laissa  passer  sans  rien  lui  faire  et  sans 
rien  lui  dire. 
f:     I>e  roi.  de  son  côté,  passa  sans  se  retourner,  sans  s'étonner 
du  manque  de  respect. 

Quand  la  porte  se  fut  refermée  entre  ces  deux  hommes. 
et  que  le  charme  fut  romim.  chacun  d'eux  se  réveilla,  se 
frotta  les  yeux  et  se  demanda  : 

—  N'était-ce  pas  un  rêve? 

Gabriel  sortit  lentement  du  Louvre.  Il  ne  regrettait  pas 
l'occasion  perdue,  il  ne  se  repentait  pas  de  l'avoir  laissé 
échapper. 

Il  éprouvait  plutôt  une  espèce  de  joie  confuse. 

—  Voici  ma  proie  qui  vient  à  moi,  pensait-il.  la  voilà  qui 
"tourne  autour  de  mes  filets,   et  qui   se   rapproche   de   mon 

épleu. 

:i  dormit  cette  nuit-là  comme  il  n'avait  pas  dormi  depuis 
longtemps. 

Le  roi  n'était  pas  si  tranquille!  Il  se  rendit  chez  Diane 
qui  l'attendait,  et  qui  le  reçut,  on  devine  avec  quels  trans- 
ports : 

Mais  Henri  fut  distrait  et  inquiet.  Il  n'osa  parler  du  comte 
de  Monttrommery  11  se  disait  pourtant  que  (;al)riel  .sortait 
sans  doute  de  (liez  .sa  fille  quand  il  l'avait  remnntrè.  Mais 
Il  ne  voulut  point  approfondir  cela;  seulement,  lui  qui  était 
venu  pour  une  effusion  de  confiance,  il  conserva  pendant 
toute  sa  visite  un  air  de  défiance  et  de  contrainte. 

Puis   11    rentra    chez    lui    sombre    et    triste     II    se    sentait 


mécontent  de  lui-même  el  des  autres,  il  ne  dormit  pas  de  la 
nuit. 

H  lui  semblait  qu'il  était  entré  dans  un  labyrinthe  d'où 
il  ne  sortirait  pas  vivant. 

—  CeiiciKlant.  se  disait-il,  je  m'offrais  en  quelque  sorte 
aujourd'hui  à  l'épèe  de  cet  homme.  Il  est  donc  certain  qu'il 
ne  veut  pas  me  tuer  i 

Le  l'oi,  pour  se  distraire  et  s'étourdir  ne  voulut  pas  res- 
ter à  Paris.  Pendant  les  jours  qui  suivirent  cette  rencontre 
du  comte  de  Moiitgommery,  il  alla  successivement  à  Saint- 
Germain,  à  Chambord  et  chez  Diane  de  Poitiers,  au  château 
d'Anet, 

Vers  la  fin  do  ce  mois  de  juin,  il  était  à  Fontainebleau. 

Et  partout  il  déployait  le  plus  d'activité  possible,  et  sem- 
blait vouloir  éteiudre  sa  pensée  dans  le  bruit,  le  mouve- 
ment et  l'action. 

Les  fêles  prochaines  du  mariage  de  sa  fille  Elisabeth 
avec  le  roi  Pliiiippe  II  donnaient  à  ce  besoin  fébrile  d'ac- 
tivité un  aliment  et  un  prétexte. 

A  Fontainebleau,  il  voulut  offrir  à  l'ambassadeur  d'Es- 
pagne le  .spectacle  d'une  grande  chasse  à  courre  dans  la  fo- 
rêt. Cette  chasse  fut  fixée  par  lui  au  23  juin. 

La  journée  s'annonça  comme  devant  être  chaude  et  lourde 
Le  temps  était  à  l'orage. 

Henri  ne  contremanda  pas  néanmoins  les  ordres  donnés. 
Une  tempête  c'est  encore  du  bruit. 

11  voulut  monter  son  cheval  le  pluj  impétueux  ot  le  plus 
rapide,  et  se  livra  à  la  chasse  avec  une  sorte  de  fureur. 

Il  y  eut  même  un  moment  où,  emporté  par  son  ardeur 
et  l'ardeur  de  .son  cheval,  il  dépassa  tous  ceux  qui  le  sui- 
vaient, perdit  la  chasse  de  vtie  et  s'égara  dans  la  forêt. 

Les  nuages  s'amoncelaient  au  ciel,  de  sourds  grondemens 
retenti-ssaient   au   loin.   L'orage  allait   éclater. 

Henri,  penché  sur  sou  cheval  écumant,  dont  il  n'essayait 
pas  de  ralentir  la  course,  mais  qu'il  pressait  plutôt  de  la 
voix  et  de  l'éperon,  allait,  allait,  plus  vite  que  le  vent,  parmi 
les  arbres  et  les  pierres  ;  ce  galop  vertigineux  lui  plaisait,  et 
il  riait  tout  haut  et  tout  seul. 

Pendant  quelques  instans.  il  avait  oublié. 

Tout  â  coup  son  cheval  .se  cabra,  effrayé  :  un  éclair  venait 
de  déchirer  la  nue.  et  le  fantôme  soudain  d'une  de  ces  ro- 
ches blanclies  qui  aliondent  dans  la  forêt  de  Fontainebleau 
s'était  dressé  à  l'angle  d'un  sentier. 

Le  tonnerre  en  éclatant,  redoubla  la  peur  du  cheval  om- 
brageux. Il  s'élança  tout  effaré.  Son  brusiiue  mouvement 
en  arrière  avait  cassé  la  bride  près  du  mors.  Henri  n'en 
était   plus  maître. 

Alors   commença   une   course   furieuse,    terrible,    insensée. 

Le  cheval  à  la  crinière  raidie,  au.x  flancs  fumaus,  aux 
jarrets  d'acier,  fendait  l'air  comme  une  flèche. 

Le  roi.  penché  sur  son  cou  pour  ne  pas  tomlier.  les  ciie- 
veux  hérissés,  les  habits  au  vent,  cherchait  vainement  à 
reprendre   la   bride  qui   lui  eût   d'ailleurs   été   inutile. 

Si  quelqu'un  les  eût  vu  passer  ainsi  dans  la  tempête,  il 
les  eût  pris  à  coup  sûr  pour  une  vision  infernale  et  n'eût 
pensé  qu'à  faire  le  signe  de  la  croix. 

Mais  personne  n'était  même  là  !  pas  une  âme  vivante, 
pas  une  rbaumicre  liabitée.  Cette  dernière  chance  de  salut 
qu'offre  à  l'homme  en  péril  la  présence  de  son  semblable, 
manquait   au  cavalier  couronné. 

Pas  un  liùrheron.  pas  un  mendiant,  pas  un  lu'aconnier, 
pas  uit  voleur  pour  sativer  ce  roi  ! 

Et  la  pluie  ruisselante,  et  les  coups  de  plus  en  plus  rap- 
prochés de  la  foudre,  accéléraient  de  plus'  en  plus  le  galop 
éperdu   du  cheval  terrifié. 

Henri,  de  ses  yeux  égarés,  tâchait  vaguement  de  recon 
naître  le  sentier  de- la  forêt  que  suivait  .sa  course  mortelle 

Il  se  reconnut  à  certaine  éclaircie  d'arbres,  et  il  frémit. 

Le  sentier  menait  droit  au  sommet  d'une  roche  escarpée, 
qui  surplombait  à  pic  sur  un  trou  profond,  un  abîme  ! 

Le  roi  s'efforça  d'arrêter  le  cheval  de  la  main,  de  la  voix. 
Rien  n'y  fit 

Se  laisser  tomber,  c'était  aller  se  briser  le  front  sur  quel- 
que tronc  d'arbre  ou  quelque  saillie  de  granit.  Mieux  valait 
n'employer  qu'au  dernier  moment  cette  ressoiirce  déses- 
pérée. 

Mais  en  tout  cas,  Henri  se  sentait  perdu,  et  déjà  recom- 
mandait à  Dieu  son  âme  pleine  de  remords  et  pleine  d'épou 
vante. 

Il  ne  savait  mêine  pas-  au  juste  à  quel  endroit  du  sentier 
11  se  trouvait,  et  si  le  précipice  était  i)rès  ou  loin. 

Mais  il  devait  être  près,  et  le  roi.  à  tous  risciues,  allait 
se  laisser  glis.ser  à  terre... 

En  jetant  devant  lui  un  dernier  regard  au  loin,  il  aperçut, 
au  bout  du  sentier,  un  homme,  à  cheval  comme  lui,  mais 
arrêté  à  l'abri   sous  un  chêne. 

Cet  homme,  il  ne  pouvait  le  reconnaître  à  cette  distance. 
D'ailleurs,  un  manteau  long  et  un  ctiape.au  à  larges  bords 
cachaient  ses  traits  e*  sa  tournure.  .Mais  c'était  sans  nul 
doute  quelque  gentilhomme  ég.iré  aussi  dar..^  la  forêt. 

Dès  loi-s,  Henri  était  .sauvé  Le  sentier  était  étroit,  et  l'in- 
connu  n'avait  qu'à  pousser  son  cheval  en  avant  pour  bar- 


156 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUS1  RIC 


rer  le  passage  à  celui  du  roi.  ou  seulement  à  allonger  la 
main  pour  l'arrêter  dans  sa  course. 

Rien  de  plus  facile,  et.  quand  même  il  y  aurait  eu  à  cela 
quelque  danger,  l'iiomme.  en  reconnaissant  le  roi,  ne  devait 
pas  hésiter  â  courir  ce  danger  pour  sauver  son  maître 

En  vingt  fois  moins  de  temps  qu'on  n'en  met  à  lire  ceci, 
les  trois  ou  quatre  cents  pas  qui  séparaient  Henri  de  son 
sauveur  avaient  été  francJiis. 

Henri,  pour  l'avertir,  jeta  vers  lui  un  cri  de  détresse  en 
agitant  son   bras  levé- 

L'tiomme  le  vit  et  fit  un  mouvement.  Il  s'apprêtait  sans 
doute. 

Mais,  ô  terreur!  le  cheval  emporté  passa  devant  lui  sans 
que  l'étrange  cavalier  fit  pour  le  retenir  le  plus  impercep- 
tible geste. 

U  sembla  même  s'être  un  peu  reculé  pour  éviter  tout  clioc 
possible. 

Le  roi  poussa  un  second  cri  non  plus  d'appel  et  de  prière, 
cette  fois,  mais  de  rage  et  de  désespoir. 

Cependant  il  croyait  sentir  sous  les  pieds  de  fer  de  son 
cheval  sonner  la  pierre  et  non  plus  le  sol. 

H  était  arrivé  au  rocher  fatal. 

Il  prononça  le  nom  de  Dieu,  dégagea  son  pied  de  l'étrier, 
et.  à  tout  hasard,  se  laissa  aller  à  terre. 

La  secousse  l'envoya  rouler  â  quinze  pas  de  là.  Mais,  par 
un  vrai  miracle,  il  tomba  sur  un  tertre  de  mousse  et  d  herbe, 
et  ne  se  fit  point  de  mal.  Il  était  temps!  l'abîme  s'ouvrait  à 
vingt  pas  de  là. 

Quant  à  son  cheval,  étonné  de  ne  plus  sentir  son  far- 
deau, il  parut  ralentir  un  peu  son  élan  ;  si  bien  qu  arrivé 
sur  le  bord  du  gouffre,  il  eut  le  temps  de  le  mesurer,  et. 
par  un  dernier  instinct,  de  se  rejeter  violemment  en  arrière. 
1  reil  agrandi,  les  naseaux  fumans.  la  crinière  échëvelée. 

Mais  si  le  roi  leùt  monté  encore,  ce  temps  subit  d'arrêt 
l'eût  justement   précipité  dans  labime. 

Aussi,  après  avoir  élevé  vers  Dieu,  qui  1  avait  si  évidem- 
ment protégé,  une  fervente  action  de  grâce  ;  après  avoir 
rejoint,  calmé  et  remonté  son  cheval  ;  la  première  pensée 
de  Henri  fnt  de  courir,  plein  de  colère,  sur  cet  homme  qui. 
sans  l'intervention    divine,    l'eût   laissé   si   lâchement   périr. 

L'inconnu  était  resté  à  la  même  place,  toujours  immobile 
sous  les  plis  de  son  manteau  noir. 

—  Misérable  !  lui  cria  en  s'approchant  le  roi  quand  U 
fut  à  portée  de  se  faire  entendre.  N'as-tu  donc  pas  vu  mon 
danger?  Ne  m  as-tu  pas  reconnu,  régicide?  Et,  quand  ce 
n'eût  pas  été  ton  roi.  ne  devais-tu  pas  sauver  tout  homme 
en  un  tel  péril,  puisque  tu  n  avais  pour  cela  qu'à  étendre  le 
bras,    infâme  ! 

L'homme  ne  bougea  pas,  ne  répondit  pas;  il  releva  seule- 
ment un  peu  sa  tête  que  dérobait  au.\  yeux  de  Henri  son 
large  feutre. 

Le  roi  frémit  en  reconnaissant  la  figure  pSle  et  morne  de 
Gabriel.   Dès  lors,  il  se  tut,  et,  courbant  le  front  : 

—  Le  comte  de  Montgommery  !  murmura-t-il  tout  bas  : 
alors  je  n'ai  rien  à  dire. 

Et.  sans  ajouter  une  parole,  il  donna  de  1  éperon  à  son 
cheval,  et  rentra  au  galop  dans  la  forêt. 

—  Il  ne  me  tuerait  pas,  se  disait-il  pris  d'un  frisson  mor- 
tel, mais  il  parait  qn  il  me  laisserait  mourir. 

Pour  Gabriel  resté  seul,  il  se  répéta  avei  un  .sourire  lu- 
gubre : 

—  Je  sens  ma   proie  venir  et  1  heure  s'approcher. 


LXXXIII 


ENTRE    DEt'X    DEVOIRS 


Les  contrats  de  mariage  d'Elisabeth  et  de  Marguerite  de 
France  devaient  être  signés  le  2s  juin  au  Louvre  Le  roi. 
dès  le  25.  était  donc  de  retour  à  Paris,  plus  triste  et  plus 
préoccupé    que  jamais. 

Depuis  cette  dernière  apparition  de  Gabriel  surtout,  sa 
vie  était  devenue  un  .supplice.  Il  fuyait  la  solitude  et  vou- 
lait constamment  des  distractions  à  la  sombre  pensée  dont 
il  était  potir  ainsi  dire  possédé. 

Il  n'avait  rependant  parlé  non  plus  de  cette  seconde  ren- 
contre à  personne.  Mais  il  avait  à  la  fois  envie  et  peur  de 
s'épancher  là-dessus  avec  queliiu'un  de  dévoué  et  de  fidèle, 
rar  iiour  lui  il  ne  s.avait  plus  que  croire  et  que  résoudre, 
et  1  idée  funeste,  à  forée  d'être  regardée  par  lui  en  face, 
s'était  entièrement  bioulllée  dans  son  esprit. 

Il  se  décida  à  s'en  ouvrir  avec  Diane  de  Castro. 

Diane  avjijt  certainement  revu  Gabriel  ;  c'était  de  chez 
elle  (lue  le  jeune  comte  sortait,  sans  nul  doute,  quand  11 
l'avait  vu  la  première  fois.  Diane  savait  donc  peut-être  ses 
desseins  Elle  pouvait,  elle  devait  ou  rassurer  .sur  ce  point 
ou   iirévenir   son   père  !   Et    Henri,   malgré   les   doutes   amers 


dont  il  était  sans  cesse  assailli,  ne  croyait  pas  sa  fllle  bien- 
aimée  coupable  ou  complice  d'une  trahison  envers  lui. 

Un  secret  instinct  semblait  1  avertir  que  Diane  n  était  pas 
moins  troublée  que  lui.  Madame  de  Castro,  en  effet,  si  elle 
ignorait  les  deu.x  chocs  étranges  qui  venaient  d  avoir  lieu 
déjà  entre  les  destinées  du  roi  et  de  Gabriel,  Ignorait  aussi 
ce  qu  était  devenu  depuis  quelques  jours  ce  dernier.  André, 
qu  elle  avait  envoyé  plusieurs  fois  à  l'hôtel  de  la  rue  des 
Jardins-Saint-Paul  pour  y  prendre  des  informations,  n'en 
avait  rapporté  aucune.  Gabriel  avait  de  nouveau  disparu 
de  Paris.  Nous  1  avons  vu  sur  les  traces  du  roi  à  Fontai- 
nebleau. 

Dans  l'après-midi  du  Î6  juin,  Diane  était  seule,  toute  pen- 
sive, dans  sa  chambi-e.  Une  de  ses  femmes,  accourant  pré- 
cipitamment, lui  annonça  la  visite  du  roi. 

Henri  était  grave  comme  à  son  ordinaire.  Après  les  pre- 
miers complimens,  il  entra  tout  de  suite  en  matière,  comme 
pour  se  débarrasser  d  abord  de  ces  importuns  soucis. 

—  Ma  chère  Diane,  dit-il  en  plongeant  ses  yeux  dans 
les  yeux  de  sa  fllle,  il  y  a  bien  longtemps  que  nous  n'avons 
parlé  ensemble  de  monsieur  le  vicomte  d  Exmès,  qui  a 
pris  maintenant  le  titre  de  comte  de  Montgommery.  Y  a-t-ii 
aussi  longtemps  que  vous  ne  lavez  vu.  dites? 

Diane,  au  nom  de  Gabriel,,  pâlit  et  frémit.  Mais  se  remet- 
tant de  son   mieux  : 

—  Sire,  répondit-elle,  j'ai  revu  une  seule  fois  monsieur 
d  Exmès  depuis  mon  retour  de  Calais. 

—  Et  où  1  avez-vous  vu,  Diane?  demanda  le  roi. 

—  Au   Louvre,   ici   même.    Sire. 

—  11  y  a  quinze  jours  environ,  n'est-il  pas  vrai?  dit  Henrlj 

—  En  effet.   Sire,   repondit   madame  *e   Castro,   il   peut 
avoir  quinze  jours. 

—  Je   m'en   doutais,  reprit    le  roi. 
Il   fit   une  pause   comme  pour   reconnaître   .=es    nouvelle 

pensées... 

Diane  le  regardait  avec  attention  et  crainte,  en  essayant  dé 
de\iner  le  motif   de  cet  interrogatoire  inattendu. 

Mais  la  physionomie  sérieuse  de  son  père  lui  parut  impé- 
nétrable. 

—  Sire,  excusez-moi,  dit-elle .  alors  rassemblant  tout  son 
courage,  oserai-je  demander  à  Votre  Majesté  pourquoi,  après 
le  long  silence  qu  elle  a  en  effet  gardé  avec  moi  sur  celui 
qui  m'a  sauvé  à  Calais  de  1  infamie,  aujourd'hui,  à  cette 
heure,  elle  me  fait  l'honneur  de  cette  visite  tout  exprès, 
j  imagine,  pour  me  questionner  sur  son   compte? 

—  Vous  désirez  le  savoir,  Diane?  dit  le  roi. 

—  Sire,   j  ai   cette  audace,   reprit-elle. 

—  Soit  donc,  vous  saurez  tout,  poursuivit  Henri,  et  je 
■!i>uhaiie  que  ma  contiance  invite  et  provoque  la  votre.  Vous 
m  avez  dit  souvent  que  vous  m'aimiez,   mon  enfant? 

—  Je  1  ai  dit  et  je  le  répète.  Sire,  s'écria  Diane  ;  je  vous 
aime  comme  mon  roi,  comme  mon  bienfaiteur  et  comme 
mon  père. 

—  Je  puis  tout  révéler  à  ma  tendre  et  loyale  fille,  dit  le 
roi  ;  or,  écoutez-moi  bien,  Diane.  '• 

—  Je  vous  écoute  avec  toute   mon  âme.  Sire. 

Henri  raconta  alors  ses  deux  rencontres  avec  Gabriel:  la 
première  dans  la  galerie  du  Louvre,  la  seconde  dans  la 
frrêt  de  Fontainebleau.  Il  dit  à  Diane  1  étrange  attitude  de 
rêliellion  muette  qu'avait  gardée  le  jeune  homme,  et  com- 
ment la  première  fois  il  n'avait  pas  voulu  saluer  son  roi, 
comment  la  seconde  il  n'avait  pas  voulu  le  sauver. 

Et  Diane  à  ce  récit  ne  sut  point  dissimuler  sa  tristesse  et 
son  effroi.  Le  conflit  qu  elle  redoutait  tant  entre  Gabriel  et 
le  roi  s'était  déjà  produit  dans  deux  occasions,  et  pouvait 
se  reproduire  plus  dangereux  et  plus  terrible  encore, 

Henri,  sans  paraître  s  apercevoir  de  l'émotion  de  sa  fille, 
termina  en  di.sant  : 

—  Ce  sont  là  de  graves  offenses,  n'est-il  pas  vrai,  Diane? 
Ce  sont  presque  des  crimes  de  lè.se-majesté  !  Et  cependant, 
j'ai  caché  à  tous  ces  injures  et  dissimulé  mon  ressentiment, 
parce  que  ce  Jeune  homme  a  souffert  à  cause  de  moi  dans 
le  temps,  malgré  les  glorieux  .services  qu  il  avait  rendus  à 
mon  royaume,  et  dont  il  aurait  dû  sans  doulc  ftre  mieux 
récompensé,,. 

Et  fixant  sur  Diane  son  regard  pénétrant  : 

—  J  ignore,  continua  le  roi.  je  veux  ignorer.  Diane,  st 
vous  avez  eu  connaissance  de  mes  torts  envers  monsieur 
d  Exmès  ;  je  veux  seulement  que  vous  sachiez  que  mon 
silence  m'a  été  dicté  par  le  sentiment  et  le  regret  de  ces 
torts.  Mais  ce  silence  n  est-il  pas  Imprudent  aussi?  Ces 
outrages  n  en  pré.sagent-ils  i>as  d'antres  plus  grave  encore? 
Ne  dois-je  pas  enfin  prendre  garde  :i  monsieur  d  Exmès? 
C'est  l"idessus,  Diane,  que  j'ai  voulu  amicalement  venir  vous 
consulter. 

—  Je  vous  remer.Me  de  cette  confiance.  Sire,  répondit  dou- 
loureusement madame  de  Castro,  ainsi  placée  entre  les 
devoirs  de  deux  affections. 

—  Celte  confiance  est  toute  naturelle.  Diane,  reprit  le 
roi.  Eh  bien?.  ,  ajouta-t-il.  voyant  que  sa  fille  hésitait. 

—  Eh   bien  !   Sire,   reprit   Diane  avec   elTort.   je    crois   que 


les;  deux  DIANE 


^^ltre   Majesté  a   raison...   et    qu'elle  agira   peut-être   sage- 
ment... en  faisant  attention  à  monsieur  il'Exmès... 

—  Penrez-vous  donc,  liiane,  que  ma  vie  coure  des  dan- 
gers? dit  Henri. 

—  Oh  !  Je  ne  dis  pas  cela-.  Sire  !  s'écria  Diane  vivement. 
Mais  enfin  monsieur  d'Exmès  paraît  avoir  été  blessé  pro- 
fondément, et  l'on  peut  craindre... 

La  pauvre  Diane  s  arrêta  toute  tremblante  et  le  front 
baigné  de  sueur.  Cette  espèce  de  dénonciation,  que  lui  arra- 
chait la  contrainte  morale,  répugnait  à  ce  noble  caur. 


ferait  bien  d  éviter  autant  que  possible  ces  rencontres  fâclicu- 
ses  où  un  sujet  offensé  pourrait  oublier  le  respect  dû  a  son 
roi.  Mais  d  un  manque  de  respect  a  un  régicide,  il  y  a  loin 
Sire.  Sire,  serait-il  digne  de  vous  de  réparer  un  premier 
tort  par  une  autre  ininuité?... 

—  Non,  certes,  ce  nétait  point  mon  intention,  dit  le  roi  ; 
la  preuve  en  est  que  je  me  suis  tu.  lit  puisque  vous  dissipez 
mes  soupçons,  Diane,  que  vois  répondez  de  ma  sûreté  devant 
votre  conscience  et  Dieu,  et  que,  selon  vous,  je  puis  être 
tranquille... 


Diane    s;  relourna  lenlcinenl. 


Mais  Henri  Inte; prêta  sa  sauCTrance  dune  toute  autre 
façon . 

—  Je  vous  comprends  Diane  !  dit-il  en  se  levant  et  en 
marchant  à  grands  pas  dans  la  chambre.  Oui,  Je  le  pres- 
sentais bien  ;  vous  voj-ez.  il  faut  que  je  me  défle  de  ce 
Jeune  homme...  Mais  vivre  sans  ces.se  avec  cette  épée  de  Da- 
moclés  sur  ma  tête,  c  est  impossible.  Lis  rois  ont  d'autres 
obligations  que  les  autres  gentilshommes  Je  vais  faire  en 
sorte  que  1  on  s  assure  de  monsieur  d'Exmès. 

Et  il  fit  un  pas  comme  pour  sortir  ;  mais  Diane  se  Jeta 
au  devant  de  lui. 

Ouo(  !  Gabriel  allait  être  accusé,  livré,  fait  prisonnier 
peut-être!  Et  c  était  elle.  Diane,  qui  laurait  trahi!...  Elle 
ne  put  supporter  cette  idée.  Après  tout,  les  paroles  de  ijabvlel 
n'avaient  pas  été  si  menaçantes!... 

—  Sire,  un  moment!...  s'écrla-t-elle.  Vo  s  vous  méprenez, 
Jo  vous  jure  que  vous  vons  méprenez!  Je  n'ai  pas  dit  le 
moins  du  mrmde  qu'il  y  eût  péril  pour  votre  ti^te  deux  fols 
sacrée.  Rien,  dans  les  confidences  de  monsieur  d  Exmès,  n'a 
pu  me  faire  supposer  la  pensée  d'un  crime.  Sans  cela, 
grand  Dieu  1  ne  vous  aurais-je  pas  tout  révélé? 

—  C'est  Juste,  dit  Henri  en  s'arrêtant.  Mais  alors  que  vou- 
llez-vous  dire,  Diane? 

—  Je   voulais    dire    seulement.    Sire,    que    Votre    Majesté 


—  Etre  tranquille  !  interrompit  Diane  en  frémissant.  Mais 
Je  ne  me  suis  pas  non  plus  avancée  jusque-lA,  Sire.  De 
quelle  terrible  responsabilité  maccabiez-vous?  Votre  Majesté 
devra  peut-être  au  contraire  veiller,  se  tenir  sur  ses  gardes... 

—  Non,  dit  le  roi,  je  ne  puis  toujours  craindre  et  toujours 
trembler  Depuis  deux  semaines  jo  n'existe  plus,  il  faut 
en  finir.  De  deux  choses  lune  :  ou,  confiant  en  votre  parole, 
Diane,  je  vais  m'ahandonner  tranquille  à  mon  sort  et  à  ma 
vie.  penser  au  royaume  et  non  à  mon  ennemi,  ne  plus  du 
tout  m'occuper  ennn  du  vicomte  d'Exmès;  ou  bien  je  vais 
faire  mettre  I  homme  qui  m'en  veut  hors  d'état  de  me  nuire, 
dénoncer  à  qui  de  droit  ses  insultes,  et,  trop  haut  placé  et 
trop  fièrement  Inspiré  pour  me  défendre  moi-même,  laisser 
ce  soin  .'i  ceux  dont  le  devoir  est  de  garder  ma  personne. 

—  Qui   sont   donc   ceux-là.    Sire?   demanda    Diane. 

—  Mais,  dit  le  roi,  monsieur  de  Montmorency  d'abord, 
connétable  et  chef  de  l'armée. 

—  Monsieur  de  Montmorency  !  répéta  Diane  en  frisson- 
nant. 

Ce  nom  abhorré  de  Montmorency  lui  rappelait  à  la  fcis 
tous  les  malheurs  du  père  de  Gabriel,  sa  longue  et  dure 
captivité  et  sa  mort.  SI  Gabriel,  à  son  tour,  tombait  entre 
les  mains  du  connétable,  un  sort  pareil  lui  était  promis,  il 
était  perdu  I 


1 


158 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Diane  Tildevant  les  yeux  de  sa  pensée  celui  (luelle  avait  i 
tant  aimé  plongé  dans  un  cachot  sans  air,  y  mourant  en 
une  nuit,  ou,  chose  plus  terrible  !  en  vingt  ans,  et  mourant 
en  accusant  Dieu,  les  hommes  et  surtout  Diane,  qui,  sur 
quelques  paroles  incertaines  et  équivoques,  l'aurait  lâche- 
ment livré. 

Rien  ne  prouvait  que  la  vengeance  de  Gabriel  voulût  ou 
pût  atteindre  le  roi  ;  il  était  certain  que  la  rancune  de 
monsieur  de  Montmorency  n'épargnerait  pas   Gabriel. 

Diane,  en  quelques  secondes,  se  représenta  à  l'esprit  tout 
cela,  et  quand  le  roi,  posant  définitivement  la  question, 
Idl  demanda  : 

—  Eh  bien  !  Diane,  quel  conseil  me  donnez-vous  ?  Comme 
vous  pouvez  mieux  que  moi  conjecturer  les  dangers  que  Je 
cours,  votre  parole  sera  ma  loi.  Dois-je  ne  plus  m'occuper 
de  monsieur'd'Exmès,  ou  m'en  occuper  au  contraire? 

—  Sire,    répondit   Diane    qu'effraya    l'accent    de    ces   der- 
nières paroles  du  roi,  je  n'ai  pas  à  donner  à  Votre  Majesté 
d'autre  conseil   que   celui  de  sa  conscience.   Si  tout   autre 
qu'un  homme   offensé  par  vous.   Sire,   vous   eût  manqué  de 
respect  sur  votre  chemin  ou  vous  eût  abandonné  traitreu-    | 
sèment   à  votre  danger,  vous  ne   seriez  pas  venu  me  con-    ; 
sulter,  je  pense,  pour  tirer  un  juste  châtiment  du  coupable.    , 
Quelque    impérieux    motit    a   donc    engagé    Votre   Majesté 
au  silence   du  pardon.   Or,  je   ne   vols   pas  de   raison    pour 
qu'elle  cesse  d'agir  comme   elle    a   commencé  de   le   faire. 
Car  enfin,  monsieur  d'Exmès,  si  la  pensée  d'un  crime  pou- 
vait  lui   être   venue,  ne  pourrait,  ce  me   semble,   attendre 
deux  occasions  meilleures  que  celles  qui  se  sont  offertes  à 
lui    dans  une  galerie  solitaire  du  Louvre,   et  dans  la  forêt 
de  Fontainebleau,  sur  le  bord  d'une  fondrière.  . 

—  Cela  suffit,  Diane,  dit  Henri,  je  ne  vous  demandais 
pas  autre  chose.  Vous  avez  effacé  de  mon  âme  un  grave 
souci,  je  vous  en  remercie,  chère  enfant.  Xe  parlons  plus 
de  ceci.  Je  vais  pouvoir  songer  en  toute  liberté  d'esprit  aux 
fêtes  de  nos  mariages.  Je  veux  qu'elles  soient  splendides, 
je  veux  aussi  que  vous  y  soyez  splendlde.  entendez-vous, 
Diane? 

—  Que  Votre  Majesté  m'excuse,  dit  Diane,  mais  je  vou- 
lais lui  demander  justemiiii  !a  ijermis.sion  de  ne  point 
paraître  à  ces  réjouissances.  J  aimerais  mieux,  s'il  faut 
l'avouer,  rester  dans  ma  solitude. 

—  Eh  quoi  :  dit  le  roi,  mais  ne  savez-vous  pas,  Diane, 
que  ce  sera  une  pompe  toute  royale?  Il  y  aura  des  jeux 
et  des  tournois  les  plus  beaux  du  monde,  et  je  serai  moi- 
même  un  des  tenans  de  la  lice.  Quelle  affaire  peut  donc 
vous  écarter  de  ces  spectacles  magnifiques,  ma  fille  aimée? 

—  Sire,  reprit  Diane  d'un  ton  grave,  j'ai  à  prier... 
Quelques  minutes  après,  le  roi  quittait  madame  de  Castro, 

l'âme  allégée  d'une  partie  de  ses  angoisses. 

Mais  ces  angoisses,  il  le<  laissait  toutes  au  coeur  de  la 
p.auvre  Diane. 


LXXXIV 

PRÉSAGES 


Le  roi,  dès  lors,  à  peu  prés  délivré  des  inquiétudes  qui 
l'attristaient,  pressa  de  toute  son  activité  les  préparatifs  de 
ces  fêtes  magnifiques  qu'il  voulait  donner  à  sa  bonne  ville 
de  Paris,  à  l'occasion  des  heureux  mariages  de  sa  tille 
Elisabeth  avec  Philippe  II,  et  de  sa  sœur  Marguerite  avec 
le  duc  de  Savoie. 

Mariages  bien  heureux,  en  effet,  et  qui  méritaient  certes 
d'être  célébrés  par  tant  de  réjouissance  !  le  poète  de  don 
Carlos  a  dit  de  façon  qu'il  n'y  a  plus  à  le  redire  où  abou- 
tit le  premier.  Nous  allons  voir  ce  qu'amenèrent  les  préli- 
minaires du  second. 

Le  contrat  de  ce  mariage  de  Philibert-Emmanuel  avec  la 
princesse  Marguerite  de  France  devait  être  signé  le 
28  Juin. 

Henri  annonça  que  ce  28,  et  les  deux  Jours  suivans.  Il  y 
aurait  aux  Tournelles  lice  ouverte  pour  tournois  et  autres 
jeux  chevaleresques. 

Et.  sous  prétexte  de  mieux  honorer  les  deux  époux,  mais 
en  réalité  dans  le  but  de  satisfaire  son  goût  passionne 
pour  ces  sortes  de  Joutes,  le  roi  déclara  qu'il  serait  lui- 
même  au  nombre  des  tenans.     , 

Mais  le  matin  du  2S  juin,  la  reine  Catherine  de  Médicis. 
qui  pourtant  ne  sortait  guère  en  ce  temps-là  de  sa  retraite, 
fit  demander  avec  insistance  un  entretien  au  roi. 

Henri,  cela  va  .sans  dire,  acquiesça  tout  d'abord  à  ce 
désir  de  sa   femme  et  de  sa  dame. 

Catherine  entra  tout  émue  dans  la  chambre  du  roi. 

—  Ah  !  cher  Sire,  s'écria-t-elle,  dès  qu'elle  le  vit,  au 
nom  de  Jésus  !  Je  vous  en  conjure,  jusqu'à  la  fin  de  ce  mois 
de  Juin,  ne  sortez  pas  du  Louvre. 


—  VA  pourquoi  cela,  madame?  demanda  Henri,  étonné 
de  ce  brusque   débat. 

—  Sire,  il  doit  vous  arriver  malheur  ces  jours-ci,  reprit 
la   Florentine. 

—  Qui  vous  a  dit  cela  ?  fit  le  roi. 

—  Votre  étoile,  Sire,  observée  cette  nuit  par  moi  et  mon 
astrologue  italien,  avec  les  signes  les  plus  menaçans  de 
danger,  de  danger  mortel. 

Il  faut  savoir  que  Catherine  de  Médicis  commençait  dés 
lors  à  se  livrer  à  ces  pratiques  de  magie  et  d'astrologie 
Judiciaire,  qui,  s'il  faut  en  oroiie  les  mémoires  du  temps. 
lui  mentirent  rarement  dans  tout  le  cours  de  sa  vie. 

Mais  Henri  II  était  fort  incrédule  à  l'endroit  des  astres 
et  répondit  à  la  reine,  en  riant  : 

—  Eh  !  madame,  si  mon  étoile  m'annonce  un  danger, 
il  m'atteindra  aussi  bien  ici  que  dehors. 

—  Xon,  Sire,  répondit  Catherine,  c'est  sous  le  ciel,  et  à 
l'air  libre  que  le  péril  vous  attend. 

—  Vraiment?  c'est  peut-être  alors  quelque  coup  de  vent, 
dit  Henri. 

—  Sire,  ne  plaisantez  pas  sur  ces  choses  !  reprit  la  reine.' 
Les  astres  sont  la  parole  écrite  de  Dieii. 

—  Eh  bien  !  il  faut  convenir,  dit  Henri,  que  l'écri- 
ture divine  est  en  général  bien  obscure  et  bien  embrouillée. 

—  Comment  cela   Sire  ? 

—  Les  ratures  y  rendent,  je  pense,  le  texte  inintelligible; 
de  telle  sorte  que  chacun  peut  y  déchiffrer  à  peu  près  ce  j 
qu'il  veut.  Vous  avez  vu,  n'est-il   pas  vrai,  madame,  dans  i 
le  grimoire   céleste,   que  ma   vie  était  menacée  si  je   quit- 
tais le  Louvre? 

—  Oui,  Sire. 

—  Eh  bien  !  Forcatel  y  a  vu,  le  mois  passé,  autre  chose. 
'Vous  estimez,  Forcatel,  Je  crois,  madame? 

—  Oui.  dit  la  reine,  c'est  un  savant  homme  !  qui  lit 
déjà  là  où  nous  ne  faisons  encore  qu'épeler. 

—  Apprenez  donc,  madame,  reprit  le  l'oi,  que  Forcatel 
a  lu  pour  moi,  dans  vos  astres,  ce  beau  vers  qui  n'a  d'autre 
défaut  que  d'être  inintelligible  : 

«  Si  ce  n'est  Mars,  redoutez  son  image.  » 

—  En  quoi  cette  prédiction  inflrme-t-elle  celle  que  Je 
vous  apporte?  dit  Catherine. 

—  Attendez,  madame  l  reprit  Henri  II.  J'ai  là  quelque 
part  ma  nativité  qui  fut  composée  l'an  dernier.  Vous  rap- 
pelez-vous ce  qu'elle  me  présage  ? 

—  Mais   assez   vaguement.    Sire. 

—  D'après  cette  nativité,  madame,  il  est  écrit  que  je 
mourrai  en  duel  :  ce  qui  sera  rare  et  nouveau  pour  un  roi. 
assurément  !  Mais  un  duel,  ce  n'est  pas  l'image  de  Mars, 
il  me  semble,  c'est  bien  Mars  lui-même,  à  mon  humble 
avis. 

—  Que  concluez-vous.  Sire,  de  ceci?  dit  Catherine. 

—  Mais,  madame,  que,  puisque  toutes  les  prédictions 
sont  contradictoires,  il  est  plus  sûr  de  ne  croire  à  auctme 
d'elles.  Ces  menteuses  se  démentent  les  unes  les  autres, 
vous  voyez  bien. 

—  Et  Votre  Majesté  quittera  le  Louvre  ces  jours-ci? 
demanda  Catherine. 

—  En  toute  autre  circonstance,  dit  le  roi.  Je  serais  heu- 
reux, madame,  de  vous  être  agréable  en  y  demeurant  avec 
vous.  Mais  j'ai  promis  et  annoncé  publiquement  que  j'Irais 
à  ces  fêtes  :  je  dois  y  aller. 

—  Au  moins.  Sire,  vous  ne  descendrez  pas  dans  la  lice? 
reprit  Catherine. 

—  Ici  encore,  ma  parole  donnée  m'oblige,  ù  mon  grand 
regret,  de  vous  refuser,  madame.  Mais  quel  danger  y  a-t-il 
dans  ces  jeux?  Je  vous  suis  reconnaissant  du  fond  du  cœur 
de  votre  sollicitude;  pourtant,  lai.ssez-moi  vous  dire  que 
de  telles  craintes  sont  chimériques,  et  qu'y  céder  serait 
faire  croire  faussement  aux  périls  de  ces  gentils  et  plaisans 
tournois,  que  Je  ne  veux  pas  du  tout  qu'à  cause  de  moi 
l'on  abolisse. 

—  Sire,  reprit  Catherine  de  Médicis  vaincue,  je  suis 
habituée  à  céder  à  votre  volonté.  Encore  aujourd'hui  je 
me  résigne,  mais  avec  la  douleur  et  l'effroi  dans  le  cœur. 

—  Et  vous  viendrez  aux  Tournelles,  n'est-ce  pas.  madame? 
dit  le  roi  en  baisant  la  main  de  Catherine,  ne  fût-ce  que 
pour  applaudir  à  mes  coups  de  lance,  et  vous  convaincre 
par  vous-même  de  l'aveuglement  de  vos  craintes... 

—  Je  vous  obéirai  jusqu'au  bout,  Sire,  lui  dit  la  reine 
en   se  retirant. 

Catherine  de  Médicis  assista,  en  effet,  avec  toute  la  cour, 
moins  Diane  de  Castro,  à  ce  premier  tournoi,  où,  tout  le 
Jour,  le  roi  courut  des  lances  contre  tout  venant. 

—  Eh  bien  !  madame,  les  étoiles  avaient  donc  tort  i  dit- 
Il  en  riant,  le  soir,  à  la  reine. 

Catherine  secoua  tristement  la  fête. 

—  Hélas  !  le  mois  de  Juin  n'est  pas  fini,  dit-elle. 

Mais  le  second  Jour,  29  Juin,  ce  tut  de  même  :  Henri  ne 
(juitta  pas  la  lice,  et  11  y  eut  autant  de  bonheur  que  de 
hardiesse. 


LES  DEUX  DIANE 


Ij» 


—  Vous  voyez,  madame,  que  les  astres  je  trompaient 
aussi  pour  aujoiirillmi.  Uit-ii  encore  à  Catherine  lox'squ'ils 
rentrèrent  au  Louvre, 

—  Ah  !  Sire,  je  n'en  redoute  que  plus  le  Iroisième  jour  ! 
s'écria   la  reine. 

Ce  dernier  jour  des  tournois,  30  juin,  un  vendredi, 
devait  être  le  plus  beau  et  le  plus  brillant  des  trois,  cl 
clore  dignemenl  ces  premières  létes. 

Les  quatre   tenans  étaient  : 

Le  roi,  qui  iiiu'tait  pour  livri^e,  blanc  et  noir,  les  cou- 
leurs de  madame  de  Poitiers. 

Le  duc   de   Guise,   qui  portait   blanc   et  incarnat, 

Alphonse  d'Esté,  duc  de  Ferrare,  qui  portait  jaune  et 
rouge. 

Jacques  de  Savoie,  duc  de  Xemours,  qui  portait  jaune 
et   noir, 

«  C'étaient  là,  dit  Brantôme,  quatre  princes  des  meil- 
leurs hommes  d'armes  qu  on  eût  pu  trouver,  non  pas  seu- 
lement en  France,  mais  en  autres  contrées.  Aussi  hrent-ils 
tout  ce  jour-là  merveilles,  et  ne  savait-on  a  qui  donner  la 
gloire,  encore  que  le  roi  fiit  un  des  plus  excellens  et  des 
adroits  à  cheval  de  son  royaume. 

Les  chances,  en  effet,  se  partagèrent  belles  entre  ces 
quatre  habiles  et  renommés  tenans.  et  les  courses  se  suc- 
cédaient, la  journée  s'avançait,  sans  qu'on  pût  dire  à,  qui 
appartiendrait  l'honneur  du  tournoi. 

Henri  II  en  était  tout  animé  et  tout  enfiévré.  Il  était, 
dans  ces  jeux  et  passes  d'armes,  comme  dans  son  élément, 
et  il  tenait  à  vaincre  là  autant  peut-être  que  sur  de  vrais 
champs  de   bataille. 

Cependant  le  soir  venait,  et  les  trompettes  et  clairons 
sonnèrent  la  dernière  course. 

Ce  fut  monsieur  de  Guise  qui  la  fournit,  et  il  le  fit  aux 
jrrands  apiilaudissements  des  dames  et  de  la  foule  assem- 
blée. 

Puis  la  reine,  qui  respirait  enfin,  se  leva. 

C'était  le  signal  du   départ. 

—  Quoi!  est-ce  donc  fini?  s'écria  le  roi  excité  et  jaloux. 
Attendez,  mesdames,  attendez  !  n'est-ce  pas  à  mon  tour  a 
courir? 

M.  de  Vieilleville  fit  observer  au  roi  qu'il  avait  ouvert 
la  lice  le  premier,  que  les  quatre  tenans  avaient  fourni 
un  pareil  nombre  de  courses,  que  l'avantage  était,  il  est 
vrai,  resté  égal  entre  eux.  et  qu'il  n'y  avait  pas  de  vain- 
queur mais  qu'enfin  la  lice  était  fermée  et  la  journée 
finie. 

—  Eh  !  reprit  Henri  avec  impatience,  si  le  roi  entre  le 
premier,  il  doit  sortir  le  dernier.  Je  ne  veux  pas  que  cela 
finisse  ainsi,  .4ussi  bien    voilà  encore   deux  lances   entières. 

—  Mais.  Sire,  reprit  monsieur  de  'VieilleviUe,  il  n'y  a  plus 
dassaillans. 

—  Si  fait,  dit  le  roi.  tenez,  celui-là  qui  a  toujours  tenu 
sa  visière  baissée  et  n'a  pas  couru  encore.  Qni  est-ce.  Vieil- 
leville? 

—  Sire,  je  ne  sais  pas,,,  je  n'avais  pas  remarqué,  dit 
Vieilleville. 

—  Eh  I  monsieur  !  dit  Henri  en  s'avançant  vers  l'Inconnu, 
vous  allez,  s'il  vous  plaît,  rompre  une  lance,  cette  dernière 
lance  avec  moi. 

L'homme  fut  un  peu  de  temps  sans  répondre,  puis  enfin, 
d'une  voix  grave,  profonde  et  émue  • 

—  Que  Votre  Majesté,  dit-il,  me  permette  de  refuser  cet 
honneur. 

Sans  que  Henri  pût  s'en  rendre  compte,  le  son  de  cette 
voix  mêla  un  trouble  étrange  à  l'impatience  fébrile  dont  il 
était  agité. 

—  Vous  permettre  de  refuser  !  non,  je  ne  permets  pas 
cela,  monsieur,  dit-il  avec  un  mouvement  nerveux  de  colère. 

Alors   l'inconnu    leva   silencieu,sement    sa    visière. 

Et,  pour  la  troisième  fois  depuis  quinze  jours,  le  roi 
put  voir  le  visage  pâle  et  morne  de  Gabriel  de  Montgom- 
mery. 


LXXXV 


TOURNOI    FATAL 


A  1  a.spect  de  cette  .sombre  et  solennelle  figure  du  jeune 
comte  de  Montgommery.  le  roi  avait  senti  un  frémi.ssement 
de  surprise  et  pent-êlre  de  terreur  courir  par  toutes  ses 
veines. 

Mais  il  ne  voulut  pas  s'avouer  à  lui-m.'me.  encore  moins 
laisser  voir  aux  autres,  ce  premier  mouvement  qu  il  ré- 
prima anssitf>t.  Son  àme  réagit  contre  son  instinct,  et, 
justement  parce  qu'il  avait  eu  peur  une  seconde  11  se 
montra  brave  et  même  téméraire 


Gabriel  dit  une  seconde  fois  de  sa  voix  lente  et  grave  : 

—  Je  supplie  Votre  Majesté  de  ne  pas  persister  dans  sa 
volonté  I 

—  J'y  persiste  cependant,  monsieur  de  Montgommery, 
répondit  le  roi, 

Henri,  là  vue  éblouie  par  tant  d'émotions  contraires, 
croyait  deviner  une  sorte  de  défi  dans  les  paroles  et 
l'accent  de  Gabriel,  Effrayé  par  le  retour  de  ce  trouble 
étrange  que  Diane  de  Castro  avait  un  moment  dissipé,  il  .se 
raidissait  énergiquement  contre  sa  faiblesse,  et  voulait  en 
Unir  avec  ces  lâches  inquiétudes  qu'il  jugeait  indignes  de 
lui.  Henri  II,  un  fils  de  France,  un  roi  l 

Il  dit  donc  encore  à  Gabriel  avec  une  fermeté  presque 
exagérée  : 

—  Apprètez-votis,   monsieur,   à   courir   contre   moi, 
Gabriel,  l'àme  aussi  bouleversée  pour  le  moins  que  celle 

du  roi.  s'inclina  sans  répondre. 

En  ce  moment,  monsieur  de  Boisy,  le  grand-écuyer, 
s'approcha  et  dit  au  roi  que  la  reine  l'envoyait  conjurer  de 
sa  part   Sa   Majesté  de  ne  plus  courir  pour  l'amou"  d'elle. 

—  Répondez  à  la  reine,  dit  Henri,  que  précisément  c  est 
pour  l'amour  d'elle  que  je  veux  encore  courir  cette   lance. 

Et,  se  tournant  vers  monsieur  de  Vieilleville  : 

—  Allons  !  monsieur  de  Vieilleville,  armez-moi  sur-le- 
champ,  dit-il. 

Dans  sa  préoccupation,  il  demandait  à  monsieur  do 
Vieilleville  un  service  qui  rentrait  dans  les  attributions  do 
la  charge  du  grand  écuyer.  monsieur  de  Boisy.  INfonsienr 
de  Vieilleville  surpris  le  lui  fît  respectueusement  remar- 
quer. 

—  C'est  juste  !  dit  le  roi  en  se  frappant  le  front.  Où  donc 
ai-Je   la   tête? 

Il  rencontra  le  regard  froid  et  immobile  de  Gabriel,  et 
reprit  avec  impatience  : 

—  Mais  si?  j'avais  raison!  Ne  faut  il  pas  que  monsieur 
de  Boisy  aille  achever  la  commission  de  la  reine  et  lui 
reporter  mes  paroles  ?  Je  savais  bien  ce  que  je  faisais  et  c^ 
que  je   disais  !   .\rmez-moi.    monsieur   de   Vieilleville, 

—  Cela  étant,  Sire,  dit  monsieur  de  Vieilleville,  et  puis- 
que Votre  Majesté  veut  absolument  rompre  encore  cette 
dernière  lance,  je  lui  ferai  observer  que  c'est  à  moi  de 
la  courir  contre  elle,  et  je  réclame  mon  droit.  En  effet, 
monsieur  de  Montgommery  ne  s'est  pas  présenté  au  com- 
mencement dans  la  lice,  et  n'y  est  entré  que  lorsqu'il  la 
croyait  fermée. 

—  Vous  avez  raison,  monsieur,  dit  vivement  Gabriel,  et 
je  me  retire  pour  vous  céder  ma  place. 

—  Mais  dans  cet  empressement  du  comte  de  Montgom- 
mery à  éviter  tout  combat  avec  lui.  le  roi  s'obstinait  à 
voir  les  ménagemens  insultans  d'un  ennemi  qui  s'imagi- 
nait lui  faire  peur, 

—  Non  !  non  !  répondit-il  à  monsieur  de  Vieilleville  en 
frappant  du  pied  la  terre.  C'est  contre  monsieur  de  Mont- 
gommery et  non  contre  un  antre  que  je  veux  courir  cette 
fois  !  et  voilà  bien  assez  de  délais  !  Armez-moi, 

Il  échangea  un  regard  hautain  et  fier  contre  le  regard 
fixe  et  grave  du  comte,  et.  sans  rien  ajouter,  il  avança  le 
front  pour  que  monsieur  de  Vieilleville  lui  mit  l'armet. 

Evidemment,  son   destin   l'aveuglait. 

Monsieur  de  Savoie  vint  encore  le  supplier  de  quitter  le 
champ  au  nom  de  Catherine  de  Médicis, 

Et,  comme  le  roi  ne  répondit  niême  plus  à  ses  instances, 
il  ajouta  tout   bas  : 

—  ^Madame  Diane  de  Poitiers.  Sire,  m'a  dit  aussLde  vous 
prévenir  en  secret  de  prendre  garde  avec  qui  vous  alliez 
disputer  cette  fois  l.a  partie, 

.\u  nom  de  Diane.  Henri  tressaillit  comme  malgré  lui, 
mais  réprima  encore  ce  tressaillement. 

—  Vais-je  donc  avoir  l'air  de  craindre  devant  ma  dame! 
se  dit-il. 

Et  il  garda  toujours  le  silence  hautain  d'un  homme  impor- 
tuné et  déterminé. 

Cependant,  monsieur  de  Vieilleville.  tout  on  l'armant, 
lui  disait  de  son  coté  à  voix  basse  : 

—  Sire,  je  jure  le  Dieu  vivant  qu'il  y  a  plus  de  trois  nuits 
que  je  ne  fais  que  songer  qu'il  vous  doit  arriver  quelque 
malheur  aujourd'hui,  et  que  ce  dernier  juin  vous  est 
fatal    (1). 

Mais  le  roi  ne  parut  pas  même  l'avoir  entendu  :  il  était 
déjà  armé  et  11   saisit  sa  lance. 

Gabriel  tenait  la  sienne  et  comparaissait  aussi  en   lice. 

Les  deux  champions  montèrent  à  cheval  et  prh'ont  champ. 

Il  se  fit  alors  dans  la  foule  un  silence  étrange  et  profond. 
Tous  .les  yeux- étalent  attentifs,  tontes  les  respirations  sus- 
pendues. 

Pourtant,  le  connétable  et  Diane  de  Castro  étant  absens. 
chacun,  à  l'exception  de  madame  de  Poitiers,  ignorait  (,u'il 


(I)  Mt'nir»iics  de  Vincent  Ciirloîx,  soci'ètaire  diî  M.  de  Vicillcvîli^' 


160 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


y  eût  entre  le  roi  et  le  comte  de  Montgommery  des  motifs 
de  haine  et  des  sujets  de  vengeance.  Nul  ne  prévoyait 
clairement  à  un  combat  simulé  une  issue  sanglante.  Le 
roi  habitué  à  ces  jeux  sans  danger,  s'était  montré  cent 
fois,  depuis  trois  jouis,  dans  l'arène,  dans  des  conditions  en 
apparence  semblables  à  celles  qui  se  présentaient  encore. 
Et  cependant,  dans  cet  adversaire  resté  mystérieux  jus- 
qu'au bout,  dans  ses  refus  significatifs  de  combattre,  dans 
l'obstination  aveugle  du  roi,  on  sentait  vaguement  quel- 
que chose  d'inusité  et  de  terrible,  et,  devant  ce  danger 
inconnu,  on  se  taisait  et  on  attendait.  Pourquoi?  personne 
n'aurait  pu  ie  dire  !  Mais  un  étranger  qui  fût  arrivé  en  ce 
moment,  à  voir  l'air  de  tous  les  visages,  se  serait  dit  ; 
Quelque  événement  suprême  va  certainement  avoir  lieu  ! 
Il  y  avait  de  l'effroi  dans  l'air. 

Une  circonstance  remarquable  donna  un  signe  évident  de 
cette  disposition  sinistre  des   pensées  de  la  foule  : 

Aux  courses  ordinaires,  et  tant  quelles  duraient,  les  clai- 
rons et  les  trompettes  sonnaient  de  continuelles  et  étour- 
dissantes fanfares.  C'était  comme  la  voix  éclatante  et 
joyeuse  du  tournoi. 

Mais  lorsque  le  roi  et  Gabriel  entr-ïrent  dans  la  lice,  les 
trompettes  se  turent  tout  à  coup  et  toutes  ensemble  ;  il  n'y 
en  eût  plus  une  seule  qui  chantât,  et,  sans  qu'on  s'en  rendit 
compte.  1  attente  et  1  horreur  générales,  dans  ce  silence 
inaccoutumé,  redoublèrent. 

Les  deux  champions,  bien  plus  encore  que  les  assistans, 
ressentaient  ces  impressions  extraordinaires  de  trouble  qui 
remplissaient  pour  ainsi  dire  l'atmosphère. 

Gabriel  ne  pensait  plus,  ne  voyait  plus,  ne  vivait  plus, 
presque.  Il  allait  machinalement  et  comme  dans  un  rêve, 
faisant  d'instinct  ce  qu'il  avait  déjà  fait  dans  des  circons- 
tances pareilles,  mais  conduit  en  quelque  sorte  par  une 
secrète  et  puissante  volonté  qui,  à  coup  sûr,  n'était  pas  la 
sienne. 

Le  roi  était  plus  passif  et  plus  égaré  encore.  Il  avait  aussi 
devant  les  yeux  une  espèce  de  nuage,  et,  pour  lui-même 
avait  l'air  d'agir  et  de  se  mouvoir  dans  une  fantasmagorie 
inouïe  qui  n'était  ni  la  réalité  ni  le  songe. 

Il  y  eut  toutefois  un  éclair  de  sa  pensée  où  il  revit  nette- 
ment et  à  la  fois  les  prédictions  que  la  reine  lui  avait  ap- 
portées l'avant-veille  au  matin,  celles  de  sa  nativité,  et 
celles  de  Forcatel.  Tout  à  coup,  éclairé  par  je  ne  sais 
quelle  lueur  terrible,  il  comprit  et  le  sens  et  les  corrél.a- 
tions  de  ces  sinistres  augures.  Une  sueur  froide  l'inonda 
de  la  tète  aux  pieds.  Il  eut  un  instant  l'envie  de  sortir  de 
la  lice  et  de  renoncer  à  ce  combat.  Mais  quoi  !  ces  milliers 
d'yeux  attentifs  pesaient  sur  lui  et  le  clouaient  à  sa  place  ! 
D'ailleurs,  monsieur  de  Vielleville  venait  de  donner  le 
signal  du  départ. 

Le  sort  en  est  jeté.  En  avant!  et  que  Dieu  lasse  ce  qu'il 
lui    plaira  ! 

Les  deux  chevaux  partirent  au  galop,  en  ce  moment  plus 
intelligens  et  moins  aveugles  peut-être  que  leurs  lourds 
cavaliers  bardés  de  fer. 

Gabriel  et  le  roi  se  rencontrèrent  au  milieu  de  l'arène. 
Leurs  lances  à  tous  deux  se  choquèrent  et  se  rompirent 
sur  leurs  cuirasses,  et  ils  se  dépassèrent  sans  aucun  acci- 
dent. 

Les  pressentimens  d'épouvante   avaient  donc   eu  tort  !   Il 
y  eut  comme  un  grand  murmure  de  joie  qui  s'échappa  à 
la   fois  de   toutes    les   poitrines   soulagées.   La   reine   éleva 
vers  Dieu  un   regard  reconnaissant. 
Mais  on  se  réjouissait  trop  tôt  ! 

Les  cavaliers,  en  effet,  étaient  encore  dans  la  lice.  Après 
avoir  touché  ch.acun  l'extrémité  opposée  à  celle  par  où  ils 
étaient  entrés,  ils  devaient  revenir  au  galop  à  leur  point 
de  départ,  et,  par  conséquent,  se  rencontrer  une  seconde 
fois. 

Seulement,  quel  danger  pouvait-on  craindre  encore?  ils 
se  croisaient  sans  se  toucher. 

Mais  soit  dans  son  trouble,  soit  avec  intention,  soit  par 
malheur,  qui  sut  jamaLs  la  cau.se  hormis  Dieu?  Gabriel, 
en  revenant,  ne  jeta  pas,  selon  la  coutume,  \a  tronçon  de 
la  lance  brisée  qui  lui  était  resté  dans  la  main.  Il  le  porta 
baissé  devant   lui. 

Et,  en  courant,  emporté  par  son  cheval  lancé  au  galop. 

Il  rencontra  au  retour  avec  ce  tronçon  la  tète  de  Henri  II  ! 

La  visière  du  casque  fut  relevée  par  la  violence  du  coup, 

et  l'éclat  de  la  lance  entra  profondément  dans  l'oeil  du  roi 

et   sortit   par    l'oreille. 

11  n'y  eut  que  la  moitié  des  spectateurs  déjà  distraits  et 
levés  pour  le  départ  qui  vit  ce  coup  terrible.  Mais  ceu.x-Ià 
poussèrent  un  gi'and  cri  qui  avertit  les  autres. 

Cependant,  Henri  avait  lAché  la  bride,   sétait  attaché  au 
col  de  son  cheval,  et  avait  achevé  ainsi  la  carrière  au  bout 
dé    laquelle    le    reçurent    messieurs    de   Vieillevllle   et    de 
Boisy. 
—  Ah  :  je  suis  mort!  ce  fut  la  première  parole  du  roi. 
H    murmura    encore  : 


—  Qu'on  n'inquiète  pas  monsieur  de  Montgommery  !.. 
c'était  juste...  je  lui   pardonne. 

Et  il  s'évanouit. 

Nous  ne  peindrons  pas  le  trouble  qui  suivit.  On  entraîna 
Catherine  de  Médicis  à  demi  morte.  Le  roi  fut  transporté 
sur-le-champ  dans  sa  chambre  des  Tournelles.  sans  qu'il 
eût  repris  connaissance  un   seul  instant. 

Gabriel  était  descendu  de  cheval,  et  restait  debout  con- 
tre la  barrière,  immobile,  pétrifié,  et  comme  frappé  lui- 
même  par  le  coup  qu'il  avait  porté. 

Les  dernières  paroles  du  roi  avaient  été  entendues  et  ré- 
pétées. Nul  n'osait  donc  1  inquiéter.  Mais  on  chuchotait 
autour  de  lui,  et  on  le  regardait  à  l'écart  avec  une  sorte 
d'effroi. 

L'amiral  de  Coligiiy.  qui  avait  assisté  au  tournoi,  eut 
seul  le  courage  de  s'approcher  du  jeune  homme,  et,  pas- 
sant près  de  lui,  à  sa  gauclie,  lui  dit  à  voix  basse  : 

—  Voilà  un  accident  terrible,  ami  !  Je  sais  bien  que  '.e 
hasard  a  tout  fait  ;  nos  idées  et  les  discoiu'S  que  vous 
avez  entendus,  à  ce  que  m'a  dit  La  Renaudie,  au  concilia- 
bule de  la  place  Maubert,  ne  sont  assurément  pour  rien 
dans  cette  fatalité!  N'importe!  bien  qu'on  ne  puisse  vous 
accuser  d'un  accident,  soyez  sur  vos  gardes.  Je  vous  donne 
le  conseil  de  disparaître  pour  un  temps,  et  de  quitter  Paris 
et  même  la  France.  Comptez  sur  moi  toujours.  Au  revoir. 

—  Merci,   répondit   Gabriel   sans   changer   d'attitude. 

Un  triste  et  faible  sourire  avait  effleuré  ses  lèvres 
pâles,  tandis  que  le  chef  protestant  lui  parlait. 

Coligny  lui  fit  un  signe  de  tête  et  s'éloigna. 

Quelques  momens  après,  le  duc  de  Guise,  qui  venait  de 
voir  emporter  le  roi.  s  avança  à  son  tour  du  côté  de  Ga- 
briel  en   donnant   quelques   ordres. 

Il  passa  aussi  près  du  jeune  comte,  à  sa  droite,  et,  en 
passant,    lui   dit   à   l'oreille  : 

—  Un  coup  bien  malheureux,  Gabriel  !  Mais  on  ne  peut 
vous  en  vouloir  :  il  faut  seulement  vous  plaindre.  Voyez 
donc  pourtant  !  si  quelqu'un  avait  entendu  la  conversation 
que  nous  avons  eue  aux  Tournelles.  quelles  affreuses  con- 
jectures tireraient  les  médians  de  ce  simple  mais  bien  fu- 
neste hasard  !  C'est  égal,  me  voici  puissant,  et  je  suis  tout 
à  vous,  vous  le  savez.  Ne  vous  montrez  pas  pendant  quel- 
ques jours,  mais  ne  quittez  pas  Paris,  c'est  inutile.  Si 
quelqu'un  osait  se  porter  votre  accusateur,  vous  vous 
souvenez  de  ce  que  je  vous  ai  dit  :  comptez  sur  moi  partout, 
toujours,  et  pour  quoi  que  ce  soit. 

—  Merci,  monseigneur,  dit  encore  Gabriel  du  même  ton 
et  avec  le  même  mélancolique  sourire. 

.  Il  était  évident  que  le  duc  de  Guise  et  Coligny  avaient, 
non  une  conviction  certaine,  mais  un  vague  soupçon  que 
l'accident  qu'ils  feignaient  de  déplorer  n'était  pas  tout  à 
fait  un  accident.  Au  fond,  le  protestant  et  l'ambitieux,  sans 
vouloir  en  convenir  vis-à-vis  de  leur  conscience,  présumaient 
bien,  celui-ci  que  Gabriel  avait  saisi  à  tout  has;ird  l'occa- 
sion de  servir  la  fortune  d'un  protecteur  admiré,  celui-là 
que  le  fanatisme  du  jeune  liuguenot  avait  pu  l'eutraincr  à 
délivrer  ses  frères  opprimés  de  leur  persécuteur. 

Tous  deux  s  étaient  donc  cru  obligés  de  venir  dire  quel- 
ques bonnes  paroles  à  leur  discret  et  dévoué  auxiliaire,  et 
voilà  pourquoi  ils  s'étaient  rapprocliés  de  lui  tour  à  tour  , 
et  voilà  pouiquoi  Gabriel  avait  accueilli  leur  double  er- 
reur avec  ce  triste  sourire. 

Cependant  le  duc  de  Guise  était  rentré  dans  les  groupes 
troublés  qui  1  entouraient.  Gabriel  jeta  enhn  les  yeux 
autour  de  lui.  vit  cette  curiosité  effrayée  dont  il  était  lob- 
jet.  soupira  et  se  détermina  à  s  éloigner  du  lieu  fatal. 

11  revint  à  son  hôtel  de  la  rue  des  Jardins-Saint-Paul, 
sans  que  personne  l'arrêtât  ou  l'interpellât  même. 

Aux  Tournelles.  la  chambre  du  roi  était  fermée  à  tout  le 
monde,  excepté  à  la  reine,  à  ses  enfans,  et  aux  chirurgiens 
accourus  pour  assister  le  royal  blessé. 

Mais  Fernel  et  tous  les  autres  médecins  reconnurent  bien 
vite  qu'il  n'y  avait  plus  d'espoir,  et  qu'ils  ne  pourraient 
sauver  Henri  II. 

Ambroise  Paré  était  à  Péronne.  Le  duc  de  Guise  ne  pensa 
■  pas  à  l'envoyer  chercher. 

Le  roi  resta  quatre  jours  sans  connaissance. 

Le  cinquième  jour,  il  ne  revint  un  peu  à  lui  que  pour 
donner  quelques  ordres,  pour  commander  notamment  qu'on 
célébrât  sur-le-champ  le  mariage  de  sa  sœur. 

Il  vit  aussi  la  reine  et  lui  fit  ses  recommandations  tou- 
chant ses  enfans  et  les  affaires  du  royaume. 

PUIS,  la  nevre  le  prit,  et  le  aelire,  et  l'agonie. 

Enfin,  le  10  juillet  I.jr.9.  le  lendemain  du  jour,  où  selon 
sa  deriiiere  volonté,  sa  sœur  Marguerite  en  larmes  avait 
épousé  le  duc  de  Savoie,  Henri  II  exylra,  après  onze  longs 
jours  d  agonie. 

Le  même  .iour.  madame  uiane  de  Castro  était  partie  ou 
plutôt  s  eiait  eniuic  pour  son  ancien  couvent  des  iieneaic- 
iines  de  saint-Quentin,  rouvert  depuis  la  paix  de  caieau- 
1  amorêsls. 


LES  DEUX  DIANE 


toi 


REGNE  DE  FRANÇOIS  H 

LXXXVI 

NOUVEL    ÉTAT    DE    CHOSES 

Pour  la  favorite  comme  pour  le  favori  d'un  roi,  la  vraie 
mort  ce  n  est  ras  la  mort,  c'est  la  disgrâce. 

Le  Sis  du  comte  de  Moutgommery  devait  donc  avoir  suf- 
fisamment vengé  sur  le  connétable  et  sur  Diane  de  Poi- 
tiers l'horrible  m.irt  de  son  père,  si,  par  lui.  les  deux  cou- 
pables tombaient  de  la  puissance  daus  le.xil.  et  de  l'éclat 
dans  1  oubli. 

C'est  ce  résultat  que  Gabriel  attendait  encore  dans  la 
morne  et  songeuse  solitude  de  son  liôiel.  où  il  s  était 
enseveli,  après  le  coup  fatal  du  30  juin.  Ce  n'était  point 
Min  propre  supplice  qu'il  redoutait  si  .Montmorency  et  sa 
complice  restaient  au  pouvoir,  c'était  leur  .ilisolution.  Et 
il  attendait. 

Durant  les  onze  jours  d'agonie  de  Henri  II.  le  coiinêtablc 
de  Montmorency  avait  mis  tout  eu  oeuvre  pour  conservev 
sa  part  diniluence  dans  le  gouvernement.  U  avait  écrit 
aux  princes  du  sang,  les  exhortant  a  venir  prendre  leur 
place  dans  le  conseil  du  jeune  roi.  Ses  instances  s  étaient 
adressées  surtout  à  Antoine  de  Bourbon,  roi  de  Navarre,  'e 
plus  proclie  héritier  du  trône  après  les  frères  du  roi.  U  lui 
avait  mandé  de  se  h.îter,  et  que  le  moindre  délai  allait 
donner  a  des  étrangers  une  supériorité  qu  on  ne  pourrait 
plus  leur  ravir  Enlin.  il  avait  envoyé  courrier  sur  cour- 
rier, excité  les  uns.  sollicité  les  autres,  et  n  avait  négligé 
rien  pour  former  uu  parti  capable  de  tenir  tète  a  celui  des 
Guise. 

Diane  de  Poitiers,  malgré  sa  douleur,  1  avait  aidé  de  sou 
mieux  dans  ses  efforts  ;  car  sa  fortune,  a  elle  aussi,  était 
maintenant  attachée  à  celle  de  sou  vieil  amant. 

Avec  lui  elle  ijouvait  régner  encore,  sinon  directement, 
efficacement   du   moins. 

Eu  eifet,  quand,  le  10  juillet  1559,  l'aine  des  fils  de 
Henri  U  fut  proclamé  roi  par  le  héraut  d'armes,  sous  le 
nom  de  François  11.  le  jeune  prince  n  avait  que  seize  ans, 
et,  bien  que  la  loi  le  déclarât  majeur,  son  âge,  sou  inex- 
périence et  la  faiblesse  de  sauté  le  condamnaient  a  aban- 
donner pour  plusieurs  années  la  conduite  des  affaires  a 
un  ministre  idus  puissant  sous  son   nom  que  lui-même. 

ur,  quel  serait  i.e  ministie  ou  plutôt  ce  tuteur'?  Le  duc 
de  Guise  ou  le  tounetable'/  Catlienne  de  iledicis  ou  An- 
toine de  Bouibon? 

La  était  la  question  pendante  le  lendemain  du  jour  de 
la  mort  de  lieuri  II. 

Ce  jour-lâ,  Kranvois  II  devait  recevoir  à  trois  heures  les 
députés  du  parlement.  Celui  qu'il  leur  présenterait  comme 
son  ministre  pouvait,  en  conscience,  être  salué  par  eux 
comme  leur  véritable  roi. 

U  s'agissait  donc  d'emporter  la  partie,  et  le  matin  de  ce 
12  juillet,  Catlierlne  de  Médlcis  et  François  de  Lorraine 
s  étaient  rendus,  chacun  de  son  cùté,  auprès  du  jeune  roi, 
sous  prétexte  de  lui  apporter  leurs  condoléauces.  mais,  en 
réalité,  afin  de  lui  souffler  leurs  conseils. 

La  veuve  de  Henri  II  avait  même  enfreint,  pour  ce  but 
important,  l'étiipiette  qui  lui  ordonnait  de  rester  quarante 
jours  sans  se  montrer. 

Catherine  de  Médicis,  opprimée  et  laissée  à  1  écart  par  son 
mari,  avait  senti,  depuis  douze  jours,  s  éveiller  en  elle  cette 
vaste  et  profonde  ambition  qui  remplit  le  reste  de  sa  vie. 

Mais,  puisqu  elle  ne  pouvait  être  la  régente  d'un  roi 
majeur,  sa  .seule  chance  était  de  régner  par  un  ministre 
dévoué  â  ses  intérêts. 

Le  connétable  de  Montmorency  ne  devait  pas  être  ce  minis- 
tre, il  n'avait  pas  peu  contribué  sous  le  précédent  règne 
à  écarter  l'influence  légitime  de  Catherine,  pour  y  substi- 
tuer celle  de  Diane  de  Poijliers.  La  reine-mère  ne  lui 
pardonnait  pas  ces  menées,  et  ne  songeait  plutôt  qu'à  le 
punir  de  ses  procédés,  toujours  durs,  et  souvent  barbares 
envers  elle. 

Antoine  de  Bourbon  eût  été  dans  sa  main  un  instru- 
ment plus  docile.  Mais  il  était  de  la  religion  réformée  ; 
mais  Jeanne  d'Albret,  sa  femme,  était  une  ambitieuse,  elle 
aussi  ;  mais  enfin  son  titre  de  prince  du  sang,  joint  à  ce 
pouvoir  effectif,  pouvait  lui  inspirer  de  dangereuses  velléi- 
tés. 

Restait  le  duc  de  Guise.  Seulement,  François  de  Lorraine 
allait-il  reconnaître  de  bonne  grâce  l'autorité  morale  de 
la  reine-mère,  ou  bien  se  refuser  à  tout  partage  de  la 
puissance  7 

C'était  ce  dont  Catherine  de  Médicis  était  bien  aise  de 
s'assurer.  Aussi  accepta-t-elle  avec  joie  l'espèce  d'entre- 
vue qu'en  présence  du  roi,  dans  la  matinée  de  ce  jour  déci- 
sif, le  hasard  avait  amenée  entre  elle  et  François  de  Lor- 
raine. 

Elle  allait  trouver  ou  créer  des  occasions  d'éprouver  le 
Balafré,  et  de  souder  ses  dispositions  à  son  égard 

Mais  le  duc  de  Guise,  de  son  cùté.  n'était  pas  moins  ha- 
uts L>J.UX    DIANE 


bile  en  politique  qu'à  la  guerre,  et  il  se  tint  soigneuse- 
ment sur  ses  gardes. 

Ce  prologue  avant  la  pièce  se  passait  au  Louvre,  dans  la 
chambre  royale  où  François  II  avait  été  installé  la  veille, 
et  n'avait  pour  acteurs  que  la  reine-mère,  le  Balafré,  le 
jeune  roi  et  Marie  Stuart. 

François  et  sa  jeune  reine,  a  coté  de  ces  ambitions  déji\ 
égoïstes  et  froides  de  Catherine  et  du  duc  de  Gui.se,  n'étaient, 
eux,  que  des  enfans  charmans.  naïfs  et  amoureux,  dont  la 
confiance  devait  appartenir  au  premier  venu  qui  saurait 
adroitement    s'emparer   de    leurs   âmes. 

;ls  pleuraient  sincèrement  la  mort  du  roi  leur  père,  ev 
Catherine  les  trouva  tout  tristes  et  désolés. 

—  Mon  fils,  dit-elle  a  François,  c  est  bien  à  vous  de  don- 
ner ces  larmes  â  la  mémoire  de  celui  que.  le  premier  de 
tous,  vous  devez  regretter.  Vous  savez  si  je  partage  cette 
amere  douleur?  Cependant,  songez  aussi  que  vous  n'avez 
pas  seulement  des  devoirs  de  fils  a  remplir.  Vous  êtes  père 
a  votre  tour,  père  de  votre  peuple  !  Après  avoir  accordé  au 
passé  ce  légitime  tribut  de  regrets,  tournez-vous  vers  l'ave- 
nir. Souvenez-vous  enfin  que  vous  êtes  roi,  mou  fils,  ou  plu- 
tôt Votre  Majesté,  pour  me  conformer  à  uu  langage  qui 
vous  rappelle  en  même  temps  et  vos  obligations  et  vos 
droits. 

—  Hélas:  dit  François  II  en  secouant  la  tête,  c'est  ma- 
dame, un  bien  lourd  fardeau  que  le  sceptre  de  France 
pour  des  mains  de  seize  ans,  et  rien  ne  m  avait  préparé  à 
penser  qu'un  tel  poids  dût  accabler  sitôt  ma  jeunesse  sans 
expérience  et  sans  gravité. 

—  Sire,  reprit  Catherine,  acceptez,  avec  résignation  et 
reconnaissance  a  la  lois,  la  charge  que  Dieu  vous  impose- 
ce  sera  ensuite  â  ceux  qui  vous  entourent  et  qui  vous  ai- 
ment a  l'alléger  de  tout  leur  pouvoir.  ,-,  u  loindre  leurs 
meiu     ^^^   ^'""'"^^    ''"""^   ^°"^   "'^f   ^   '^  soutenir   digne- 

—  Madame  ..  je  vous  remercie...  murmura  le  jeune  roi 
embarrassé  de  la  réponse  .'i  faire  â  ces  avances 

Et  machinalement  il  tournait  .ses  regards  du  coté  du  duc 
de  Guise  comme  pour  demander  des  conseils  a  l'oncle  de 
sa  femme. 

Au  premier  pas  dans  la  royauté,  et  même  vis-à-vis  de  sa 
mère,  le  pauvre  adolescent  couronné  sentait  déjà  instincti- 
u'ineiit   des  embûches  sur  son  chemin. 

Mais  le  duc  de  Guise  lui  dit  alors  sans  hésiter  ; 

—  uui,  sire,  votre  Majesté  a  raison:  remerciez,  remer- 
ciez avec  effusion  la  reine  de  ses  bonnes  et  encourageantes 
paroles.  Mais  ne  vous  contentez  pas  de  la  remercier.  Dites- 
lui  aussi  avec  hardiesse  que  parmi  ceux  qui  vous  aiment 
et  que  vous  aimez,  elle  est  au  premier  rang  enfin,  et  que, 
par  ainsi,  vous  aevez  compter  et  vous  comptez  sur  soii 
efficace  et  maternel  concours  dans  la  tâche  difficile  que 
vous  êtes  appelé  si  jeune  à  remplir. 

—  Mon  oncle  de  Guise  a  été  l'inierprète  fidèle  de  mes 
pensées,  madame,  dit  alors  tout  ravi  le  jeune  roi  à  sa  mère 
et  SI,  de  peur  de  les  affaiblir,  je  nj  vous  répète  point  ses' 
expressions,  tenez-les  cependant  pour  dites  par  moi-même 
madame  et  mère  bien  aimée,  e'  daignez  promettre  a  ma  far' 
blesse   votre  précieux  appui. 

La  reine-mere  avait  Jeté  déjà  au  duc  de  Guise  un  coup 
d'oeil  de  bienveillp.nce  et  d  c.sentiineut. 

—  Sire,  répondit-elle  à  sou  fils,  le  peu  de  lumière  que 
je  possède  est  a  vous,  et  je  serai  lieiireuse  et  hère  chaqut 
iois  que  vous  me  consulterez.  Mais  je  ne  suis  qu'une  femme, 
et  il  faut  a  côté  de  vctre  trône  uu  défenseur  qui  puisse' 
tenir  une  épée.  Ce  bras  tort,  cette  énergie  virile,  Votre  Ma- 
jesté saura  les  trouver  sans  doute  parmi  ceux-là  mêmes  qui 
l'alliance  et  la  parenté  font  ses  soutiens  naturels. 

Catlierine  de  Médicis  payait  tout  de  suite  au  duc  de  Guiso 
.sa  dette  de  bons  procédés. 

Ce  fut  entre  eux  comme  un  pacte  muet  conclu  par  un 
seul  regard  mais  qui,  avouons-le.  n'était  sincère  ni  d'uD 
côte  ni  de  l'autre,  et  ne  devait  pas,  on  le  verra,  être  tort 
drr.ible. 

Le  jeune  roi  comprit  sa  mère,  et,  encouragé  par  un  re- 
gard de  Marie,  tendit  sa  main  timide  au  Balafré 

Dans  ce  serrement  de  main,  il  lui  donnait  le  gouvernement 
de   la  France. 

Toutefois,  Catherine  de  Médicis  ne  voulut  pas  laisser  son 
rtls  s'engager  trop  avant,  jusqu'à  ce  que  le  duc  de  Guise 
lui  eût  donné  à  elle-même  des  gages  certains  de  son  bon 
vouloir. 

Elle  devança  donc  le  jeune  roi,  qui  allait  probablement 
confirmer  par  quelque  promesse  formelle  son  geste  de  con- 
fiance, et  prit  la  parole  la  première  ■ 

—  En  tout  cas,  avant  que  vous  ayez  un  ministre.  Sire, 
dit-elle,  votre  mère  a  non  pas  une  faveur  à  vous  deman- 
der, mais  une  réclamation  à  vous  faire 

—  Dites  uu  ordre  a  me  donner,  madame,  répondit  Frao- 
çois  H.  Parlez,  je  vous  prie 

—  Eh  bien  !  mon  fils,  reprit  Catherine,  il  s'agit  d'une 
femme  qui  ma  fait  beaucoup  de  mal,  et  en  a  fait  plus  en- 

il 


162 


ALEX.\NDnE  DUMAS  ILLUSTRE 


core  â  la  France.  Ce  n  est  pas  à  nous  à  blimer  les  faibles^ 
ses  de  celui  qui  nous  esl  plus  que  jaciiis  sacie.  Mais  enfin 
votre  père  n  est  malheureusement  plus.  Siie  :  sa  volonté 
ne  règne  plus  dans  ce  cbâteau,  et  cepeudam  cette  femme. 
que  je  ne  veii-x  même  pas  nommer,  ose  y  Uemenit-r  encore 
et  minflige  jusqu  au  tout  l'insulte  de  sa  présence.  Pen- 
dant la  longue  létùar-'ie  du  roi,  on  lui  avait  déjà  repré- 
senté qu  il  n'était  pas  convenable  qu  elle  restât  au  Louvre. 
—  Le  roi  est-U  mort?  a-t-elle  demandé.  —  Non,  il  respire 
encore.  —  Eh  bien  :  personne  que  lui  n  a  U  ordre  â  me  don- 
ner. Et  elle  est  impudemment  restée. 

Le  duc  de  Guise  interrompit  avec  respect  la  retne-mère 
et  se  hâta  de  dire  : 

—  Pardou.  madame  ;  mais  je  crois  connaître  les  inten- 
tions de  Sa  Majesté  au  sujet  de  ceUe  dont  vous  parlez. 

Et,  sans  autre  préimbule.  il  frappa  stir  nn  timbre  pour 
appeler.  Un  valet  parut 

—  Qu'on  la.«se  prévenir  madame  de  Poitiers,  lui  dit-il, 
que  le  roi  veut  lai  parler  â  l'instant. 

Le  valet  s  inclina  et  sorrit  pour  accomplir  l'ordre. 

Le  jeune  r.ji  ne  paraissait  pas  le  moins  du  monde  s  éton- 
ner ou  s'itquiéter  de  cette  autorité  qu'on  prenait  ainsi 
de  ses  mains  sans  son  aveu.  Le  fait  est  qu  il  était  ravi  de 
tout  ce  qui  pouvait  diminuer  sa  responsabilité  et  lui  épar- 
gner la  peine  d  ortlonner  et  d  agir. 

Toutelois.  le  Balafré  voulut  donnM  à  sa  démaicUe  la 
sanction  de  l'acquiescement  royal. 

—  Je  ne  crois  pas  trop  présumer,  n'est-ce  pas.  Sire,  repiit- 
îl  en  me  ôLsant  certain  des  désirs  de  Votre  Majesté  sur 
cette  question  ". 

—  Non.  certes,  notre  cher  oncle,  reprit  François  avec  em- 
pressement. .\lle2  :  faite:;  !  je  sais  d'avance  que  ce  que 
vous  ferez  sera  bien  fait. 

—  El  ce  que  vous  dites  est  bien  dit,  mon  mignon,  glissa 
doucement  Marie  Stuart  a  l'oreille  île  son  mari 

François  rougit  de  satisfaction  et  d'orgucU.  Pour  un  mot, 
pour  un  regard  d  apprcbation  de  sa  Marie  adorée,  Ll  eût.  3 
vial  dire,  compromis  et  livré  tous  les  royaumes  de  la 
terre. 

La  reine-mère  attendait  avec  une  curiosité  impatiente  le 
parti  qu  allait  prendre  le  duc  de  Guise 

Elle  crut  cependant  devoir  ajouter,  autant  rour  remplir 
13  silence  <!ne  pour  mieux  marquer  s.  11  intention 

—  (elle  que  vous  venez  de  mander.  Sire,  peut  bien  d'ail- 
leurs, ce  me  semble,  laisser  le  Louvre  E::ns  partage  a  la  seule 
reine  légitime  du  passé,  aussi  bien  lu'â  la  charmante  reine 
du  présent,  ajouta-t-elle  en  s  iuclin.ant  gracieusement  vers 
ajarie  Stuart.  L'opulente  et  belle  dame  n'a-t-elle  pas  pour 
reluge  et  consolation  son  superbe  c'uàteau  royal  d'.\nel, 
plus  royal  et  plus  superbe,  certes,  que  ma  simple  maison  de 
Cliaumûnt-sur-Loire. 

1.6  duc  de  Guise  ne  répondit  rien,  mais  il  nota  dans  son 
esprit   celte  insinuation. 

Il  faut  l'arouer,  il  ne  détestait  pas  moins  Diane  de  Poi- 
tiers que  ne  le  faisait  Catherine  de  J'édicis.  C'est  madame 
de  Valentinols  qui,  jusque-là,  pour  plaire  a  son  conné- 
table, avait  entravé  Je  tout  son  pouvoir  la  fortune  et  les 
aesseins  du  Balafré  :  c  est  elle  qui  l'eût,  sans  doute,  à  tout 
Jamais  relégué  dans  l'ombre,  si  la  lance  de  Gabriel  n'eût 
brisé,  avec  la  vie  de  Henri  II,  le  pouvoir  de  l'enchante- 
resse. 

Mais  le  jour  de  la  revanche  était  arrivé  enfin  pour  Fran- 
çois de  Lorraine,  et  i!  savait  aussi  bien  liair  qu'il  savait 
aimer. 

Dans  ce  moment,  l'huissier  annonça  à  haute  voix  : 

—  Madame  la  duchesse  de  ■\"alentinois. 

fiiane  de  Poitiers  ertra.  évidemment  troublée,  mais  hau- 
taii.e    en-  ^-re 

LXX.\V1I 
srrrE  des  VE>'iiEASCES  de  gabbiel 

Madame  de  Valentinols  s'inclina  légèrement  devant  le 
jeune  roi.  plus  légèrement  encore  devant  Catherine  de  Mé- 
dicis  et  Marie  Stuart.  et  ne  parut  même  pas  s'apercevoir  de 
la  présence  du  duc  Je  Cuise. 

—  Sire,  dit-elle,  Votre  Majesté  m'a  fait  ordonner  de  com- 
paraître de\"ant  elle  .. 

Elle  s  arrêta.  François  II.  à  la  fois  irrité  et  tro-iblé  par  la 
fière  attitude  de  lex-favorlte,  hésita,  rougit,  et  finit  par 
dire  : 

—  Notre  oncle  de  Guise  a  bien  vonli!  se  charger  de  vcds 
tiire  connaître  nos  intentions,   raad-ime. 

El  il  se  remit  à  causer  â  voix  basse  s^ec  >Iarie  Stuart. 

Diane  se  retourna  lentement  vers  le  Balafré,  et  voyant  le 
seurire  fin  et  mcKiueur  qui  errait  sur  ses  lèvres,  essaya 
d'y  opposer  le  plus  impérieux  de  ses  regards  de  Junon 
crurroucée 

Mais  le  Balafré  était  beaucoup  moins  facile  à  intimider 
que  son  royal  neveu. 

—  Madame    dit-il  à  Diane  après  on  profond  salut,  le  roi 


a  su  le  chagrin  siucure  que  vous  avait  causé  le  terrible 
malheur  qui  nous  a  frappés  tous.  Il  vous  en  remercie.  Sa 
Majesté  croit  aller  au-devant  de  votre  plus  cher  désir  en 
vous  permettant  de  quitter  la  cour  tour  la  solitude-  Vous 
pourrez  partir  aussitôt  que  vous  le  jugerez  convenable,  ce 
soir  par  exemple. 
Diane  dévora  une  larme  de  rage  dans  son  œU  enflammé. 

—  Sa  Majesté  remplit  en  effet  mon  souhait  infirae,  dit- 
elle.  Qu  aurais-je  a  faire  ici  maintenant'?  Je  n'ai  rien  tant 
à  cœur  que  de  me  retirer  dans  mon  exil,  et  cela,  monsieur, 
le  plus  tôt  possible,  soyez  tranquille  : 

—  Tout  est  donc  ixrar  le  mietix,  reprit  légèrement  le 
duc  de  Guise  en  jouant  avec  les  nœuds  de  son  manteau  de 
velours,  ilals,  madame,  ajouta-t-il  plus  sérieusement  et  en 
donnant  à  sa  parole  l'accent  et  la  signification  d  un  ordre, 
votre  château  d'.\net,  que  vous  teaez  des  bontés  du  feu 
roi,  est  peut-être  une  retraite  bien  mondaine,  bien  ouverte 
et  bien  joyeuse  rwur  une  solitaire  désolée  comme  vous. 
Voici  donc  madame  la  reine  Catheiine  qui  vous  offre  en 
échange  son  château  de  Chaumont-siir  Loire,  plus  éloigné 
d?  Paris,  et  partant  plus  conforme  â  vos  goûts  et  à  vos  be- 
S'jins  du  moment,  je  présume.  Il  sera  à  votre  disposition 
dès  que  vous   le   souhaiterez. 

Madame  de  Poitiers  comprit  fort  bien  que  cet  érhange 
prétendu  déguisai!  svilement  une  confiscation  arbitraiire. 
îlais  que  faire?  comment  résister?  Elle  n'avait  pins  ni  cré- 
dit, ni  pouvoir  :  Tons  ses  amis  de  la  veille  étaient  ses  enne- 
mis du  jour:  Il  fallait  céder  en  frémissant.  Elle  céda. 

—  Je  serai  heurea.se,  dit-elle  d  une  voix  sourde,  d'offrir  à 
la  reine  le  magnifique  dcraaine  que  je  dois  en  effet  a  la 
générosité  ds  son  noble  époux. 

—  J'accepte  cette  réparation,  madame,  dit  sèchement  Ca- 
therine de  Médicis  en  jetant  a  Dianfi  nr  froid  regard,  et  un 
regard  reconnaissant  an  duc  de  Guise 

Il  semblait  que  ce  fût  lui  qui  fît  présent  d'.A.net. 

—  Le  château  de  Chauniunt  sttr-Loire  est  à  vous,  ma- 
dame, ajouta-t-elle,  et  sera  mis  en  état  de  recevoir  digne- 
ment   sa    nouvelle   piTipriétaire. 

—  Et  là,  poursuivit  le  duc  de  Ourse  pour  opposer  du 
moins  une  innocente  raillerie  anx  furieux  coups  d'oeil  dont 
le  foudroyait  Diane.  là  dans  'e  caioie  vous  potirrez,  ma- 
dame vous  reposer  à  loisir  des  fatigues  que  vous  ont  occa- 
sionnées, maton  dit,  durant  ces  àerniers  jours,  les  nom- 
breuses correspondancas  et  conférenci^  tenues  par  aous  de 
concert  avec  monsieur  de  Montmorency... 

—  Je  ne  croyais  pas  mal  servir  celui  qui  alors  encore 
était  le  roi.  reprit  Diane,  en  m'enfendant  avec  le  grand 
homme  d'Etat,  le  grand  homme  de  guerre  de  son  règne, 
pour  tout  ce  qui  concernait  le  bien   du  royaume. 

J^ais,  dans  sou  empressement  à  rendre  un  mot  pi(|uant 
pour  un  mot  piqtiant,  madame  de  Poitiers  ne  songeait  pas 
qu'elle  fournissait  des  armes  contre  elle-même,  et  rappelait 
à  la  rancune  de  Catherine  de  Médicis  son  autre  ennemi, 
le   connétable. 

—  C'est    vrai.    dit.  l'implacable    reine-mère,    monsieur  de 
■  Montmorency  a  rempli  de  sa  gloire  et  de  ses  traNTiux  deux 

règnes  tout  entiers  :  et  il  est  bien  temps,  mon  fils,  ajonta- 
t-elle  en  s'adressant  an  jeune  roi,  otie  vous  songiez  à  lut 
assurer  aussi  l'honorable  retraite  qu'il  a  si  laborieusemeni 
gagnée. 

—  Monsieur  de  Montmorency,  reprit  Diane  avec  amer- 
tume, s'attend  comme  moi  à  cette  récompense  de  ses  longs 
services:  11  étiit  chez  moi  tout  à  l'heure  quand  Sa  Majesté 
m'a  demandée.  Il  doit  y  être  encore,  je  vais  l'y  rejoindre 
et  lui  annoncer  les  bonnes  dispositions  où  l'on  est  à  son 
égard  ;  il  va  pouvoir  venir  présenter  tout  de  suite  an  roi 
ses  remerciemens  et  ses  adieux.  Et  il  est  homme.  Inl,  1 
esl  connétable,  il  est  un  des  puissans  seigneurs  du  royaume 
sans  nul  doute,  il  'roavera  tôt  ou  tard  loccasion  de  té- 
moigner mieux  que  par  des  paroles  sa  profonde  recon 
naissance  à  un  roi  si  pieux  envers  le  passé,  et  aux  nou- 
veaux conseillers  qui  concourent  si  utilement  à  l'oeuvre  de 
justice  et  d'intérêt  public  qu'il  veut  accomplir. 

—  Une  menace  1  se  dit  le  Balafré,  La  vipère  se  redresse 
encore  sons  le  talon.  Eh  bien,  tant  mieux  :  j'aime  mieux 
cela  r 

—  Le  roi  est  toujours  prêt  à  recevoir  monsieur  le  con- 
nétable, reprit  la  reine-mère  toute  pftle  d'indignation  Et. 
s:  monsieur  le  connétable  a  des  réclamations  ou  des  obser- 
vations à  adresser  à  Sa  Majesté,  il  n'a  qu'à  venir  !  on  l'écou- 
tera.  et,  comme  vous  dites    madame,  on  lui  fera 'justice 

—  Je  vais  renvoyer,  repartit  madame  de  Portiers  lîTiD  air 
de  défi. 

Elle  fit  de  nouveau  au  roi  et  aux  deux  reines  son  sahrt 
superbe,  et  sortit,  le  front  haut  mais  l'âme  brisée,  l'orgueil 
sur  le  visage  et  la  mort  dans  le  copur. 

SI  Gabriel  eût  pu  la  voir,  il  se  fût  trouvé  déjà  assez  vengé 
d'elle. 

Catherine  de  Médicis  elle-même,  au  prix  de  cette  Iniml- 
Ilation.  consentait  à  ne  plus  autant  en  vouloir  à  Diane!.  , 

Setilemcnt  la  roine-mère  avait  remarqué  avec  inquiétude 
qu'au   nom   du   connétable   le   duc    de   Guise   s'était   tu,   et 


LiiS  DEUX  DIANE 


163 


n'avait  pins  relevé  les  insolentes  provocations  de  madame 
lie  Poitiers. 

Lf  Balafré  craignaii-U  donc  monsieur  de  Montmorency 
■  t  voulait-U  le  ménager?  ConcIuralt-ll  au  besoin  une  al- 
liance aTec  ce  vieil  ennemi  de  Catherine? 

Il  élait  important  pour  la  Florentine  de  savoir  à  quoi 
>  en  tenir  là-dessus  avant  de  laisser  tomber  sans  résistance 
le  pouvoir  aux  mains  de  François  de  Lorraine. 

Donc,  pour  le  sonder  et  pour  sonder  en  même  temps  le 
ri.l.  elle  reprit   après  la  sortie  de  Diane: 


vous  sert  :  car,  le  roi  connaît  ma  pensée,  ce  n'est  ni  le 
connétable  de  .Montmorency,  ni  Antoine  de  Navarre  qae 
je  lui  voudi'ais  pour  conseiller.  Et,  quand  je  me  déclare 
pour  re.\clusion.  ce  n'est  pas  contre  vous  que  je  me  déclare. 

—  Jladame.  dit  le  duc  de  Ouise,  croyez,  en  même  temps 
qu'à  ma  profonde  reconnaissance,  ù.  mon  dévouement  non 
moins  e.\clusif 

Le  fin  politique  appuya  sur  ces  derniers  mots  comme 
s'il  eût  pris  son  parti  et  sacrifié  décidément  le  connétable 
a  Catherine. 


Le  procès  sera  poursuivi. 


—  Madame  de  Poitiers  est  bien  impertinente,  et  parait 
bien  forte  avec  .'^jn  connétable  :  .\u  fait,  il  est  certain  que 
si  vous  rendez  â  monsieur  de  .Montmorency  quelque  auto- 
rité, mon  fils,  ce  sera  donner  à  madame  Diane  la  moitié 
d»   cette  autorité. 

Le  duc  de  Guise  garda  encore  le  silence. 

—  Quant  à  mol,  poursuivit  Catherine,  si  j'ai  un  avis  à 
■  uvrir  à  Votre  .Majesté,  c'est  celui  de  ne  pas  partager  votre 
■'ivfifiance  entre  plusieurs,  c'est  d'avoir  pour  seul  ministre 
"u  moitsteur  de  Montmorency,  ou  votre  oncle  de  GuLsc,  ou 
votre  oncle  de  Bourb<:)n,  à  votre  choix.  Mais  l'un  ou  l'autre 
<t  non  pas  les  uns  et  les  antres.  Une  seule  volonté  dans 
l'Etal,  avec  celle  du  roi  conseillé  par  le  petit  nombre  de 
personnes  qui  n'ont  intérêt  qu'à  son  salut  et  à  sa  gloire... 
n'est-ce  pas  la  votre  opinion,   monsieur  de  Lorraine? 

—  Oui,  madame,  si  c'est  la  vôtre,  répondit  le  duc  de 
f'fuise  comme  .avec  condescendance. 

—  -Allons:  se  dit  Catherine,  je  devinais  juste!  il  pensait 
a  s'appuyer  anr  le  connétable.  .Mais  entre  lui  et  moi  il 
faut  qu  il  se  décide,  et  Je  ne  crois  pas  qu  il  y  ait  lieu 
d'hésiter. 

—  Il  me  .semble,  monsieur  de  Guise,  reprit-elle  tout  haut, 
que   vous   devez   d'autant   mleu.\   partager    mon    avis   qu'il 


—  A  la  bonne  heure  !  reprit  la  reine-mère.  Quand  ces  mes- 
sieurs du  parlement  vont  arriver,  il  est  bien  qu'ils  trou- 
vent parmi  nous  cetti:  rare  et  touchante  unanimité  de 
vues  et  de  sentimens. 

—  C'est  moi  surtout  qui  suis  réjoui  de  ce  bon  accord  ! 
s'écria  le  jeune  roi  en  battant  des  mains.  .\vec.  ma  mère 
pour  conseiller  et  mon  oncle  pour  ministre,  je  commence  à. 
me  réconcilier  avec  cette  royauté  qui  m'effrayait  tant 
d'abord. 

—  Xous  gouvernerons  en  famille,  ajotita  gaiment  Marie 
Stnart. 

Catherine  de  Médicis  et  François  de  Lorraine  souriaient 
à  ces  espérances  ou  plutôt  à  ces  illusions  de  leurs  jeunes 
souverains.  Chacun  d'eux  avait  pour  le  moment  ce  qu'il 
souhaitait,  lui,  la  certitude  que  la  relue-mère  i>e  s'oppo.se- 
rait  pas  a  ce  que  la  toute-puissance  lui  fût  confiée  :  elle, 
la  croyance  que  le  ministre  partagerait  cette  toute-puissance 
avec  elle. 

Cependant  on    annonça   monsieur   de  Montmorency. 

Le  connétable,  il  faut  le  dire,  fut  d'abord  plus  digne  et 
plus  calme  que  madame  de  Valentinois.  .Sans  doute  aussi 
il  avait  été  prévenu  par  elle  et  voulait  du  moins  tomber 
avec   lionneur. 


16'i 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Il  s'inclina  respectueusement  devant  François  II.  et  prit 
le  premier  la  parole. 

—  Sire,  dit-il,  je  me  doutais  bien  d'avance  que  le  vieux 
serviteur  de  votre  père  et  de  votre"  aïeul  aurait  près  de 
vous  peu  de  faveur.  Je  ne  me  plains  pas  de  ce  revirement 
de  fortune  que  j'avais  prévu.  Je  me  retire  sans  un  mur- 
mure. Si  jamais  le  roi  ou  la  France  ont  encore  besoin  de  moi 
on  me  trouvera  à  Chantilly,  sire,  et  mes  biens,  mes  enfans, 
ma  propre  vie,  tout  ce  que  je  possède  sera  toujours  au 
service  de  Votre  Majesté. 

Cette  modération  parut  toucher  le  jeune  roi.  qui.  plus 
embarrassé  que  jamais,  se  tourna  vers  sa  mère  avec  une 
sorte  de  détresse. 

Mais  le  duc  de  Guise,  pressentant  bien  que  sa  seule 
Intervention  allait  faire  tourner  en  colère  la  réserve  du 
vieux  connétable,  dit  alors  avec  les  formes  de  la  plus  exces- 
sive politesse  : 

.  —  Puisque  monsieur  de  Montmorency  quitte  la  cour,  il 
voudra  bien,  je  pense,  remettre,  avant  son  départ,  à  Sa 
Majesté,  le  cachet  royal  que  lui  avait  confié  le  feu  roi  et 
dont  nous  avons  besoin   dès   aujourd'hui. 

Le  Balafré  ne  s'était  pas  trompé.  Ces  simples  paroles 
excitèrent  au  plus  haut  point  lire  du  jaloux  connétable. 

—  Ce  cachet.  le  voici  !  dit-il  avec  aigreur  en  le  tirant  de 
dessous  son  pourpoint.  J'allais,  sans  qu'il  fût  besoin  de 
m'en  prier,  le  rendre  à  Sa  Majesté  ;  mais  Sa  Majesté,  je 
le  vois,  est  entourée  de  gens  disposés  à  lui  conseiller  l'af- 
front envers  ceux  qui  n'auraient  droit  qu'à  la  reconnais- 
sance. 

—  De  qui  veut  parler  monsieur  de  Montmorency?  de- 
manda d'un  air  hautain  Catherine. 

—  Eh?  j'ai  parlé  de  ceux  qui  entourent  Sa  Majesté,  ma- 
dame, reprit  le  connétable  revenant  à  sa  nature  bourrue 
et  brutale. 

Mais  il  avait  mal  phoisi  son  temps,  et  Catherine  n'at- 
tendait que  cette  occasion  pour  éclater. 

Elle  se  leva  et,  dispensée  de  tout  ménagement,  commença 
à  reproclier  au  connétable  les  façons  rudes  et  dédaigneuses 
dont  il  avait  toujours  usé  avec  elle,  son  hostilité  pour  tout 
ce  qui  était  florentin,  la  préférence  qu'il  avait  publiquement 
donnée  à  la  maîtresse  sur  la  femme  légitime.  Elle  n'igno- 
rait pas  que  c'était  à  lui  qu'il  fallait  attribuer  toutes 
les  humiliations  souffertes  pa?r  les  émigrés  qui  l'avaient 
suivie  !  Elle  savait  que.  pendant  les  premières  années  de 
son  mariage.  Montmorency  avait  osé  proposer  à  Henri  II 
de  la  répudier  comme  stérile,  que,  depuis,  il  l'avait  lâche- 
ment  calomniée  1   . 

A  cela,  le  connétable  furieux,  et  peu  accoutumé  aux 
reproclies,  répondit  par  un  ricanement  qui  était  une  nou- 
velle  insulte. 

Cependant,  le  duc  de  Guise  avait  eu  le  temps  de  prendre 
à  voix  basse  les  ordres  de  François  II.  ou  plutôt  de  lui 
dicter  ses  ordres,  et.  â  son  four,  élevant  tranquillement 
la  voix,  il  foudroya  son  rival,  à  la  plus  grande  satisfaction 
de  Catherine  de   Médicis. 

—  Monsieur  le  connétal)le.  lui  dit-il  avec  sa  politesse  nar- 
(juoise.  vos  amis  et  créatures  qui  siégeaient  avec  vous  au 
conseil,  Hochetel,  l'.\ubespine  et  les  autres,  notamment  Son 
Kmincnce  le  garde  des  sceaux  Jean  Bertrandi,  voudront 
probablement  vous  Imiter  dans  vos  désirs  de  retraite.  Le 
roi  vous  charge  de  le.s  remercier  en  effet  de  .sa  part  Dès 
demain  ils  seront  entièrement  hbres  et   déjà  remplacés. 

—  C'est  bien!  murmura  monsieur  de  Montmorency  entre 
ses  dents. 

--  Quant  à  monsieur  de  Coligny.  votre  neveu,  qui  est  à  la 
fois  gouverneur  de  la  Picardie  et  de  l'Ile-de-France,  pour- 
suivit le  Balafré,  le  roi  considère  qu'il  y  a  là  une  double 
besogne  vraiment  trop  lourde  pour  un  seul,  et  veut  bien 
décharger  monsieur  l'amiral  de  l'un  des  gouvernemens, 
à  son  choix.  Vous  aurez,  n'est-il  pas  vrai'?  la  bonté  de  len 
avertir. 

—  Comment  donc  !  reprit  le  connétable  avec  un  doulou- 
reux  ricanement. 

—  Pour  vous,  monsieur  le  connétable  .  continua  paisible- 
ment le  duc  de  Guise. 

—  Me  reprend-on  aussi  le  biton  de  connétable?  interrom- 
pit avec  aigreur  monsieur  de  Montmorency. 

-  Oh  !  repartit  François  de  Lorraine,  vous  savez  bien 
que  la  chose  est  Impossible,  et  que  la  charge  de  connétable 
n'est  pas  comme  celle  de  lieutenant  général  du  royaume  : 
elle  est  inamovible.  Mais  nest-elle  pas  incompatible  aussi 
avec  celle  de  grand-maitre  dont  vous  êtes  également  revêtu? 
C'est  l'opinion  de  Sa  Majesté,  qui  vous  redemande  cette  der- 
nière cliarge,  monsieur,  et  veut  bien  me  l'accorder,  à  moi 
qui  n'en  al  pas  d'autre. 

—  C'est  au  mieux  l  reprit  Montmorency  qui  grinçait  des 
dents.  Est-ce  tout,  monsieur  ' 

--  Mais  oui.  Je  pense,  dit  le  duc  de  Guise  en  se  ras- 
seyant. 

Le  connétable  sentit  qu'il  lui  serait  difficile  de  contenir 
plus  longtemps  sa  rage,  qu'il  allait  éclater  peut-être,  man- 


quer de  respect  au  roi,  de  disgracié  devenir  rebelle      II  ne 
voulut  pas  donner  cette  joie  à   son    ennemi  triomphant.   Il 
salua  brièvement  et  se  disposa  à  partir. 
Pourtant,  avant  de  s'éloigner,  et  comme  se  ravisant  : 

—  Sire,  un  dernier  mot  seulement,  dit-il  encore  au  jeune 
roi,  un  dernier  devoir  à  remplir  envers  la  mémoire  de 
votre  glorieux  père.  Celui  qui  l'a  trappe  du  cjoup  mortel, 
l'auteur  de  notre  désolation  à  tous,  n'a  peut-être  pas  été 
uniquement  maladroit.  Sire,  j  ai  du  moins  tout  lieu  de  le 
croire.  Dans  ce  funeste  hasard,  il  a  bien  pu  entrer,  selon 
moi,  une  intention  criminelle.  L'homme  que  j  accuse  devait, 
je  le  sais,  se  croire  lé.sé  par  le  roi.  Votre  Majesté  ordonnera 
sans  doute  une  sévère  enquête  à  ce  sujet... 

Le  duc  de  Guise  frémit  de  cette  accusation  formelle  et 
dangereuse  contre  Gabriel.  Mais  Catherine  de  Médicis  se 
chargea  cette  fois  de  répor.dr,°. 

—  Sachez,  monsieur,  dit-elle  au  connétable,  qu'il  n'était 
pas  besoin  de  votre  intervention  pour  appeler  sur  un  tel 
fait  l'attention  de  ceux  auxquels  n'était  pas  moins  précieuse 
qu'à  vous  l'existence  royale  si  cruellement  interrompue 
Moi,  la  veuve  de  Henri  II.  je  ne  puis  laisser  à  personne 
au  monde  l'initiative  dans  un  soin  pareil  Soyez  donc  tran- 
quille, monsieur-,  vous  avez  été  devancé  dans  votre  sollici- 
tude.  Vous  pouvez  vous   retirer  en   pai.x  sur  ce  point. 

—  Je  n'ai  rien  à  ajouter  alors,  dit  le  connétable. 

Il  ne  lui  était  même  pas  permis  de  satisfaire  personnel- 
lement sa  profonde  rancune  contre  le  comte  de  Montgom- 
mery,  et  de  se  porter  le  dénonciateur  du  coupable  et  le 
vengeur    de   .son   maitre 

Suffoqué  de  lionte  et  de  colère,  il  sortit  désespéré. 

Il  partait  le  soir  même  pour   son  domaine  de  Chantilly. 

Ce  jour-là  madame  de  Valentinois  quittait  au.ssi  ce  Louvre, 
où  elle  avait  régné  plus  que  la  reine,  pour  le  morne  et 
lointain  exil  de  Chaumont-sur-Loire,  d'où  elle  ne  devait 
plus   revenir  jusqu'à  sa   mort 

Vi.s-à-vis  de  Diane  de  Poitiers  la  vengeance  de  Gabriel 
fut  donc  accomplie. 

Il  est  tTai  que  de  son  côté  l'ex-favorite  en  gardait  une 
terrible  à  celui  qui  l'avait  ainsi  précipitée  de  sa  grandeur 

Pour  le  connétable,  Gabriel  n'en  avait  pas  fini  avec  lui, 
et  devait  le  retrouver  le  jour  où   il  regagnerait  son  crédit. 

Mais  n'anticipons  pas  sur  les  événemens,  et  revenons  en 
liàte  au  Lou\re.  où  l'on  vient  d'annoncer  à  Fr.auçols  II  les 
députés  du  parlement. 


LX  XXVI  II 

CH.4N0EMENT  DE  TEMPÉRATURE 

Selon  le  vœu  émis  par  Catherine  de  Médicis.  les  envoyés 
du  parlement  trouvèrent  au  Louvre  l'accord  le  plus  par- 
fait François  II,  ayant  à  sa  droite  sa  femme,  et  sa  mère 
,i  sa  gauclie,  leur  présenta  le  duc  de  Guise  comme  lieute- 
nant général  du  royaume,  le  cardinal  de  Lorraine  comme 
superintendant  des  linanres,  et  François  Olivier  comme  garde 
des  sceaux.  Le  Balafré  triomphait,  la  reine-mère  souriait 
à  son  triomphe,  tout  allait  pour  le  mieux  !  Et  nul  symptôme 
de  mésintelligence  ne  semblait  troubler  les  fortunés  aus- 
pices d'im  règne  qui  promettait  d'être  aussi  long  qu'heu- 
reux 

Un  des  conseillers  au  parlement  pen.sa  sans  doute  qu'une 
idée  de  clémence  ne  serait  pas  mal  venue  dans  ce  bonheur, 
et,  en  passant  devant  le  roi,  cria  du  milieu  d'un  groupe  : 

—  Gr,'\ce    pour   .\nne   Dnbourg  ! 

Mais  ce  conseiller  oubliait  quel  zélé  catholique  était  le 
nouveau  ministre.  Le  Balafré,  .selon  sa  manière,  feignit 
d'avoir  mal  entendu,  et.  sans  même  consulter  le  i-oi  ni 
la  reine-mère,  tant  il  était  sûr  de  leur  assentiment,  répon- 
dit d'une  voix  haute  et  ferme  : 

—  Oui,  me.ssieurs,  oui.  le  procès  d'.-\nne  Dubourg  et  de 
ses  coaccusés  sera  poursuivi  et  promplement  termine,  soyez 
tranquilles  ! 

Sur  cette  assurance,  les  membres  du  parlement  quittèrent 
le  Louvre,  joyeux  ou  tristes  suivant  leur  opinion,  mais  per- 
suadés tous  que  jamais  gouVernans  n'avaient  été  plus  unis 
et  mieux  satisfaits  les  uns  des  autres  que  ceux  qu'ils  ve- 
naient  de  saluer. 

Après  leur  départ  en  effet  le  duc  de  Guise  vit  encore  sur 
les  lèvres  de  Catherine  de  Médicis  le  .sourire  qui,  chaque 
fois  qu'elle  le  regardait,  y  semblait  maintenant  stéréotypé 

Pour  François  II,  il  se  leva  déjà  fatigué  par  toute  cette 
représentation. 

—  Nous  voilà  enfin  quittes  pour  aujourd'hui,  j'espère, 
de  ces  affaires  et  de  ces  cérémonies,  dit-il.  Jla  mère,  mon 
onclJ,  est-ce  que  nous  ne  pourrons  pas  un  de  ces  jours 
laisser  un  peu  Paris,  et  aller  finir  le  temps  de  notre  deuil 
à  Blois,  par  exemple,  au  bord  de  cette  Loire  que  Marie  aime 
tant?  Ne  le  pourrons-nous  ras.  dites? 

—  Oh!  tachez  tous  que  cela  se  puisse!  dit  Marie  Stuart 
Par  ces    beaux  jours    d'été,    Paris    est  si    ennuyeux  et  les 
champs  sont  si  gais  ! 


LES  DEUX  DIANE 


105 


—  Muii:>leur  (le  Guise  verra  cela,  dit  Catherine.  Mais  pour 
aujMurd'liui,  mon  fils,  votre  tâche  n'est  pas  encore  tout  à 
lail  achevée.  .Avant  de  vous  laisser  au  repos,  j'ai  encore  ;i 
u.u>  demander  une  demi-heure  de  votre  temps,  et  11  vous 
reste   a   remplir   un    devoir   sacré. 

—  Leiiuel  dune,  ma  mère?  demanda  François. 

—  l"n  devoir  de  justicier.  Sire,  dit  Catherine,  celui  dans 
I '.accomplissement  duquel  monsieur  le  connétable  s'imagi- 
nait m'iivoir  devancée.  Mais  la  justice  de  l'épouse  est  plus 
prompte  que  celle  de  1  ami. 

—  Que  vcui-elle  diic^  se  demanda  le  duc  de  Guise  alarmé. 

—  Siro.  reprit  Catlierine.  votre  auguste  père  est  mort  de 
mort  violente.  Celui  qui  l'a  Irappé  n'est-il  que  malheureux 
ou  bien  est-il  coupable?  Je  penche,  quant  à  moi,  pour  cette 
dernière  supposition  Mais,  en  tout  cas.  la  question,  ce 
me  semble,  vaut  la  peine  d'être  posée.  Si  nous  acceptions 
avec  indifférence  un  pareil  attentat,  sans  prendre  même 
le  soin  de  demander  s'il  était  volontaire  ou  non,  quels  dan- 
gers ne  courraient  pas  tous  les  rois,  vous  le  premier.  Sire  ? 
Une  enquête  sur  ce  qu'on  appelle  l'accident  du  30  juin 
est  donc  nécessaire. 

—  Mais  alors,  dit  le  Balafré,  il  faudrait,  à  votre  avis,  ma- 
dame, faire  arrêter  sur-le-champ  monsieur  de  Montgom- 
mery  comme  prévenu  de  régicide  ? 

—  Monsieur  de  Montgommery  est  arrêté  depuis  ce  matin, 
dit  Catherine. 

—  .Arrêté:  et  sur  l'ordre  de  qui?  s'écria  le  duc  de  Guise. 

—  Sur  le  mien,  reprit  la  reine-mère.  .Aucune  autorité 
n  était  constituée  encore.  J'ai  pris  sur  moi  cet  ordre.  Mon- 
sieur de  Montgommery  pouvait  à  tout  instant  prendre  la 
fuite,  il  étal!  urgent  de  le  prévenir.  11  a  été  conduit  au 
Louvre  sans  bruit  et  sans  scandale.  Je  vous  demande,  mon 
nis,  de  l'interroger. 

Sans  autre  permission,  elle  frappa  sur  un  timbre  pour 
appeler,  comme  avait  fait  le  duc  de  Guise,  deux  heures  au- 
paravant. 

Mais  cette  fois,  le  Balafré  fronça  le  sourcil.  L'orage  se 
préparait. 

—  Faites  amener  le  prisonnier,  dit  Catherine  de  Médicis 
a  I  huissier  qui  parut. 

Il  y  eut,  quand  l'huissier  fut  sorti,  un  silence  embarras- 
sant. Le  roi  paraissait  indécis,  Marie  Stuart  inquiète,  le 
duc  de  Guise  mécontent.  La  reine-mère,  seule,  affectait  la 
dignité  et  l'assurance. 

Le  duc  de  Guise  laissa  seulement  tomber  cette  simple 
parole  : 

—  Il  me  semble  que  si  monsieur  de  Montgommery  eut 
voulu  s'échapper,  rien  ne  lui  eût  été  plus  facile  depuis 
quinze  jours. 

Catherine  n'eut  pas  le  temps  de  répondre;  car  C;abriel 
fut  amené  au  même  moment. 

Il  était  pâle,  mais  calme.  Ce  matin-là,  de  grand  matin, 
quatre  esiafiers  étaient  venus  le  chercher  à  son  hôtel,  au 
grand  effroi  d'.Aloyse.  Il  les  avait  suivis  sans  résistance  au- 

une  ;  depuis,  il  attendait  sans  trouble  apparent. 

Lorsque  Gabriel  entra  d'un  pas  ferme  et  d'un  air  iran- 
quille,  le  jeune  roi  changea  de  couleur,  soit  émotion  de 
voir  celui  qui  avait  frappé  son  père,  soit  effroi  d'avoir  pour 
la  première  fois  ix  remplir  ce  devoir  de  justicier  dont  sa 
mire  venait  de  lui  parler  :  le  devoir  le  plus  terrible  en 
effet  qu'ait  imposé  aux  rois  le  Seigneur. 

Aussi,  ce  fut  d'une  voi.x  qu'on  entendit  à  peine  qu'il  dit 
,1  Catlierine,  en  se  tournant  vers  elle  ; 

—  Parlez,  madame,  à  vous  de  parler. 

Catherine  de  Médicis  usa  sur-le-champ  de  la  permission. 
Elle  se  croyait  maintenant  certaine  de  sa  toute-puissante 
inHuence  sur  François  II  et  sur  son  ministre.  Elle  s'adressa 
donc  à  Gabriel,  d'un  ton  magistral  et  superbe  : 

—  Monsieur,  lui  dit-elle,  nous  avons  voulu,  avant  toute 
information,  vous  faire  comparaître  devant  Sa  Majesté  elle- 
même,  et  vous  interroger  de  notre  propre  bouche,  pour  qu'il 
n'y  eût  même  pas  besoin,  vis-à-vis  de  vous,  d'une  réparalion 
si  nous  vous  trouvions  innocent  ;  pour  que  la  justice  fût 
plus  éclatante,  si  nous  vous  trouvions  coupable.  Les  délits 
extraordinaires  veulent  des  juges  extraordinaires.  Eles-vous 
prêt  à  nous  répondre,   monsieur? 

—  Je  suis  prêt  à  vous  entendre,   madame,   dit  Gabriel. 
Catherine  fut  plutôt  irritée  que  persuadée  par  ce  calme 

de  l'homme  qu'elle  haïssait  déjà  avaiit  qu'il  ne  l'eût  rendue 
veuve,  qu'elle  baissait  de  tout  l'amour  qu'elle  avait  pu  res- 
sentir un   moment  pour  lui. 
Elle  reprit  donc  avec  une  sorte  d'amertume  offensante  : 

—  De  singulières  circonstances  s'élèvent  contre  vous,  mon- 
sieur, et  vous  accusent  :  vos  longues  absences  de  Paris,  votre 
exil  volontaire  de  la  cour  depuis  près  de  deux  ans,  votre 
présence,  et  votre  attitude  mystérieuse  au  fatal  tournoi,  vos 
refus  même  d'entrer  en  lice  contre  le  roi.  Comment  se 
fait-il,  vous  habitué  à  ces  Jeux  et  passes  d'armes,  que  vous 
ayez  omis  la  précaution  accoutumée  et  nécessaire  de  Jeter 
au  retour  le  tronçon  de  votre  lance?  Comment  expliquez- 
vous  cet  étrange  oubli  ?  Répondez  enfin.  Qu'avez-vous  à  dire 
à  tout  cela? 


—  Rien,   madame,  dit  Gabriel. 

—  Rien  ?   fit   la   reine-mère  étonnée. 

—  -Absolument  rien, 

—  Comment:  reprit  Catherine,  vous  convenez  donc?... 
vous  avouez  donc?... 

—  Je  n'avoue  rien,  je  ne  conviens  de  rien,  madame. 

—  -Alors,  vous  niez? 

—  Je  ne  nie  rien  non  plus.  Je  me  tais. 

Marie  Stuart  laissa  èchaiiper  un  geste  d'approbation  ; 
François  II  écoutait  et  regardait  avec  une  sorte  d'avidité  ; 
le  duc  de  Guisé  restait  muet  et  immobile. 

Catherine  reprit  d'un  ton  de  idus  en  plus  âpre  : 

—  Monsieur,  prenez  garde  :  Vous  feriez  mieux  peut-être 
d'essayer  de  vous  défendre  et  de  vous  justiHer.  Apprenez 
une  chose:  monsieur  de  Montmorency,  qu'au  besoin  on 
entendrait  comme  témoin,  afHrme,  qu'a  sa  connaissance, 
vous  pouviez  avoir  contre  le  roi  certains  griefs,  des  motifs 
d'animosité  personnelle. 

—  Lesquels,  madame  ?  Monsieur  de  Montmorency  a-t-il 
dit  lesquels? 

—  Pas  encore,  mais  il  les  dirait  sans  doute. 

—  Eh  bien  !  qu  il  les  dise,  s'il  l'ose  !  reprit  Gabriel  avec 
un  sourire  fier  et  paisible. 

—  Ainsi,  vous  refusez  tout  à  fait  de  parler?  insista  Ca- 
therine. 

—  Je  reluse. 

—  La  torture  aurait  peut-être  raison  de  cet  orgueilleux 
silence,  savez-vous  ? 

—  Je  ne  crois  pas,  madame. 

—  Et  puis,  de  cette  facon-là,  vous  risquez  votre  vie,  je 
vous  en  préviens. 

—  Je  ne  la  défendrais  pas,  madame.  Elle  n'en  vaut  plus 
la   peine. 

—  Vous  êtes  bien  décidé,  monsieur?   Pas  un   mot? 

—  Pas  un  seul,  madame,  dit  Gabriel  en  secouant  la  tête. 

—  Eh  bien  !  c'est  bien  !  s'écria  Marie  Stuart  comme  en- 
traînée par  un  élan  irrésistible.  C'est  noble  et  grand,  ce 
silence  !  c'est  d'un  gentilhomme  qui  ne  veut  même  pas  re- 
pousser le  soupçon,  de  peur  que  le  soupçon  ne  le  touche. 
Je  dis.  moi,  que  ce  silence  est  la  plus  éloquente  des  justi- 
tlcations  ! 

Cependant,  la  vieille  reine  regardait  la  jeune  reine  d'un 
air  sévère  et  courroucé. 

—  Oui,  j'ai  peut-être  tort  de  parler  ainsi,  reprit  Marie 
Stuart  ;  mais  tant  pis  !  je  dis  ce  que  je  sens  et  ce  que  je 
pense.  Mon  cœur  ne  pourra  jamais  faire  taire  ma  bouche. 
II  faut  que  mes  impressions  et  mes  émotions  .se  fassent 
jour.  Mon  instinct,  c'est  ma  politique  a  moi.  Or,  il  me 
crie  ici  que  monsieur  d'Exmès  n'a  pas  froidement  conçu  et 
exécuté  volontairement  un  tel  crime,  qu'il  n'a  été  que  l'ins- 
trument aveugle  de  la  fatalité,  qu'il  se  croit  au-dessus  de 
toute  supposition  contraire,  et  qu'il  dédaigne  de  ,se  justifier. 
Mon  instinct  crie  cel.a  en  moi,  et  je  le  crie  tout  haut.  Pour- 
quoi pas? 

Le  jeune  roi  regardait  avec  amour  et  joie  sa  mignonne, 
comme  il  l'appelait,  s'exprimer  avec  cette  éloquence,  et  cette 
animation  qui  la  faisaient  vingt  fois  plus  jolie  encore  que 
de  coutume. 

Pour  Gabriel,  il  s'écria  d'une  voix  émue  et  profonde  : 

—  oh  ;  merci,  madame,  je  vous  remercie  l  Et  vous  faites 
bien  !  non  pour  moi,  mais  pour  vous,  vous  faites  bien  d'agir 
ainsi. 

—  Tiens  !  je  le  sais  bien  !  reprit  Marie  avec  l'accent  le 
plus  gracieux  qui  se  pût  rêver. 

—  En  avons-nous  fini  avec  ces  enfantillages  de  sentiment? 
s'écria  Catherine  Irritée. 

—  Non,  madame,  dit  Marie  Stuart  blessée  dans  son  amour- 
propre  de  jeune  femme,  et  de  jeune  reine,  non  !  si  vous  en 
avez  fini  avec  ces  enfantillages-là.  vous,  nous  qui  sommes 
Jeunes,  Dieu  merci  :  nous  ne  faisons  que  de  commencer. 
.\'esl-il  pas  vrai,  mon  doux  sire?  ajouta-t-elle  en  se  tournant 
gentiment  vers  son  jeune  époux. 

Le  roi  ne  répondit  pas,  mais  il  effleura  de  ses  lèvres  le 
bout  de  ces  doigts  rosés  que  lui  tendait  Marie. 

La  colère  de  Catherine,  jusiiue-là  contenue,  éclata.  Elle 
n'avait  pu  s'habituer  encore  â  traiter  en  roi  un  lils  presque 
enfant  :  de  plus,  elle  se  croyait  forte  de  l'appui  du  duc  de 
Guise,  qui  ne  s'était  pas  prononcé  jusque-là,  et  qu'elle  ne 
savait  pas  un  protecteur  dévoué,  et,  pour  ainsi  dire,  un 
complice  tacite,  pour  le  comte  de  Montgommery.  Elle  osa 
donc  franchement  se  mettre  en  colère. 

—  Ah  !  c'est  ainsi  !  dit-elle  aux  dernières  paroles  légère- 
ment moqueuses  de  Marie  Je  léclame  un  droit,  et  l'on  me 
raille!  Je  demande,  en  toute  modération,  que  le  meurtrier 
de  Henri  II  soit  au  moins  interrogé,  et,  quand  il  refuse  de 
.se  justifier,  on  approuve  .son  silence,  bien  plus,  on  le  loue. 
Eh  bien  !  puisque  les  choses  vont  de  cette  sorte,  plus  de 
lâches  ré.serves  et  de  demi-mesures.  Je  me  porte  iiau'ement 
l'accusatrice  du  comte  de  Montgommery.  Le  roi  refusera-t-il 
Justice  à  sa  mère  parce  qu'elle  est  sa  mère?...  On  entendra 
le  connétable,  on  entendra,  s'il  le  faut,  madame  de  Poi- 
tiers :  la  vérité  Se  fera  jour  ;  et,  si  l'Etat  a  des  secrets  com- 


166 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


promis  dans  cette  affaire,  nous  aurons  des  Jugemens,  une 
condamnation  secrète.  Mais  la  mort  dun  roi  traîtreusement 
assassiné  en  présence  de  tout  son  peuple  sera  du  moins 
vengée. 

Pendant  cette  sortie  de  la  reine-mère,  un  sourire  triste 
et  résigné  errait  sur  les  lèvres  de  Gaijriel. 

Il  se  rappelait,  à  part  lui,  les  deux  derniers  vers  de  la 
prédiction  de  Xostradamus  : 

...  Enfin,  l'aimera,  puis  las  !  le  tuera 
Dame  du  roy. 

Allons  !  la  prédiction,  jusiiue-lâ  si  exacte,  devait  s'accom- 
plir jusqu  au  bout  I  Cattierine  ferait  condamner  et  périr 
celui  qu  elle  avait  aimé  !  Gabriel  s'y  attendait,  Gabriel  était 
prêt. 

Cependant  la  Florentine,  jugeant  peut-être  elle-même 
qu'elle  allait  bien  loin,  s'arrêta  un  instant,  et  se  tournant 
de  sa  meilleure  grâce  vers  le  duc  de  Guise  îoujours  taci- 
turne : 

—  Mais  vous  ne  dites  rien,  monsieur  de  Guise  î  at-elle. 
Vous  êtes  de  mon  avis,  n'est-il  pas  vrai? 

—  Non,  madame,  reprit  lentement  le  Balafré,  non,  je  ne 
suis  pas  de  votre  avis,  je  l'avoue,  et  voila  pourquoi  je  ne 
disais   rien. 

--  Ali  !  vous  aussi  !...  vous  vous  mettez  contre  moi  !  re- 
prit  Catherine  d'une  voix  sourde  et  menaçante. 

—  J  ai  pour  cette  lois  ce  regret,  madame,  dit  le  duc  de 
Gmse.  Vous  voyez  cependant  que  jusqu'ici  j'avais  été  avec 
vous,  et  que.  pour  ce  qui  concernait  le  connétable  et  ma- 
dame de  Valentinois,  je  suis  entré  tout  à  fait  dans  vos  vues. 

—  Oui,  parce  qu'elles  servaient  les  vôtres,  murmura  Ca- 
therine de  Médicis.  Je  le  vols  â  présent  et  trop  tard. 

—  Mais  quant  â  monsieur  de  Montgommery,  continua 
tranquillement  le  Balafré,  je  ne  puis  en  conscience  parta- 
ger votre  sentiment,  madame.  11  me  semble  impossible  de 
rendre  responsable  d'un  accident  tout  fortuit  un  brave  et 
loyal  gentlUiomme.  Un  procès  serait  pour  lui  un  triomphe, 
pour  ses  accusateurs  une  confusion.  Et  quant  aux  périls 
que  ferait,  selon  vous,  madame,  courir  à  la  vie  des  rois 
une  indulgence  qui  veut  pluiât  croire  au  malheur  qu'au 
crime,  je  trouve  au  contraire  que  le  danger  serait  d  habi- 
tuer trop  le  peuple  à  cette  idée  que  les  existences  royales 
ne  sont  pas  pour  le  monde  aussi  invulnérables  et  sacrées 
qu  il  le  suppose... 

—  Voilà  de  hautes  maximes  politiques  sans  doute  :  re- 
prit Catherine  avec  amertume. 

—  Je  les  estime  du  moins  vraies  et  sensées,  madame, 
aj'iuta  le  Balafré,  et  pour  toutes  ces  raisons  et  d'autres  en- 
core, je  suis  d  opinion  que  ce  qui  nous  reste  à  faire  c'est 
de  nous  excuser  vis-à-vis  <le  monsieur  de  Montgommery 
d'une  arrestation  arbitraire,  demeurée  heureusement  se- 
crète, heureusement  pour  nous  plus  encore  que  pour  lui  : 
et  ces  excu.ses  acceptées,  nous  n  aurons  plus  qu'à  le  ren- 
voyer libre,  lionorable  et  honoré  comme  il  l'était  hier, 
comme  II  le  sera  demain,  comme  il  le  sera  toujours.  J  al  dlt^ 

—  A  merveille  !  reprit  en  ricanant   Catherine. 
El,   s'adres.sant   brusquement  au  jeune   roi  : 

—  Et  cette  iipinion,  voyons  :  est-ce  aussi  la  vôtre,  par 
hasard,  mon  fils  T  lui  demanda-t-elle. 

L'attitude  de  Marie  Stuart.  dont  le  regard  et  le  sourire 
remerciaient  le  duc  de  Guise,  ne  devait  pas  laisser  d'hésita- 
tion dans  l'esprit  de  François  II. 

—  Oui,  ma  mère,  dit-11,  je  conviens  que  l'opinion  de  nion 
oncle  est  la  mienne. 

—  -Mnsi  voua  trahissez^Ia  mémoire  de  \'olre  père  ?  reprit 
Cathçrine  d'une  voix  tremblante  et  profonde. 

—  Je  la  respecte,  an  contraire,  madame,  dit  François  II. 
La  première  parole  de  mon  père  après  sa  blessure  ne  fut- 
elle  point  pour  demander  qu'on  n'Inquiétât  pas  monsieur 
de  Montgommery  ?  N'a-t-U  pas,  dans  un  des  momens  lu- 
cides de  son  agonie,  réitéré  cette  demande  ou  plutôt  cet 
ordre  ?  Permettez,  madame,  à  son  fils  d'y  obéir. 

—  Bien  !  et  vous  méprisez,  en  attendant  et  iwur  com- 
mencer, la  volonté  sainte  de  votre  mère  !.. 

—  Madame.  Interrompit  le  duc  de  Guise,  laissez-moi 
vous  rappeler  à  vous-même  vos  propres  paroles.  Une  seule 
volonté  dans  l'Etat  ! 

—  Mais  J'ai  dit.  monsieur,  (jne  celle  du  ministre  ne  de- 
vait venir  qu  après  celle  du  roi,   s'écria   Catherine. 

—  Oui,  madame,  reprit  Marie  Stuart,  mais  vous  avez 
ajouté  que  celle  du  roi  pouvait  être  éclairée  par  les  per- 
sonnes dont  le  seul  Intérêt  étaft  évidemment  celui  de  son 
salut  et  de  sa  gloire.  Or.  personne  plus  que  moi,  sa  femme, 
n'a  cet  intérêt.  Je  présume.  El  je  lui  conseille,  avec  mon 
oncle  de  Guise,  de  croire  plutôt  à  la  loyauté  qu  à  la  perfi- 
die d'un  sujet  éprouvé  et  vaillant,  et  de  ne  pas  inaugurer 
son   règne  par  une  Iniquité. 

—  C'est  à  de  leUes  suggestions  que  vous  adhérez,  mon  flls  i 
ait   encore    Catherine. 

—  .le  cède  .\  la  voix  de  ma  conscience,  ma  mère,  répon- 
dit le  Jeune  roi  avec  plus  de  fermeté  qu'on  eOt  pu  en  at- 
tendre  de    lui 


—  Est-ce  votre  dernier  mot,  François  ?  reprit  Catherine 
Prenez-y  garde  i  Si  vous  refusez  à  votre  mère  la  première 
demande  qu'elle  vous  adresse,  si  vous  vous  posez  ainsi 
d'abord,  pour  elle  en  maître  indépendant  et  pour  d'autres 
en  instrument  docile,  vous  pourrez  bien  régner,  seul  avec  ou 
sans  vos  fidèles  ministres  !  je  ne  m'occupe  plus  de  rien  qui 
ait  rapport  au  roi  ou  au  royaume,  je  vous  retire  les  con- 
seils de  mon  expérience  ei  de  mon  dévoiiment,  je  rentre 
dans  ma  retraite,  et  vous  abandonne,  mon  fils.  Songez-y  ! 
songez-y  bien  : 

—  Kous  déplorerions  cette  retraite,  mais  nous  nous  y  rési- 
gnerions, murmura  â  volx  basse  Marie  Stuart  ijue  Fran- 
çois II  seul  entendit. 

Mais  l'amoureux  et  imprudent  jeune  homme,  conune  un 
écho  fidèle,  répéta  tout  haut  ; 

—  Nous  déplorerions  cette  retraite,  mais  nous  nous  y  rési-| 
gnerlons.  madame 

—  C  est  bon:...  dit  seulement  Catherine. 
Elle  ajouta  à  voix  basse  en  désignant  Gabriel  : 

—  Quant  a  celui-ci.  je  le  retrouverai  tôt  ou  tard. 

—  Je  le  sais,  madame,  lui  répondit  le  jeune  homme  qui  | 
pensait  encore  à  la  prédiction. 

Mais  Catherine  ne  l'entendit  pas. 

Furieuse,   elle  enveloppa  le  royal  et  charmant  couple  ei\ 
le  duc  de  Guise  dans  un  regard  vipérin,  sanglant  et  terri- 
ble, regard  fatal  où  l'on  eût  pu  pressentir  déjà  tous  les  cri- 
mes de  l  ambition  de  Catherine  et  toute  la  sombre  histoire 
des  derniers  Valois  !.. 

Puis,  sur  ce  foudroyant  regard,  elle  sortit  sans  ajouter 
une  parole. 


LXXXIX 

GfISE    ET    COLIGNÏ 

Après  cette  sortie  de  Catherine  de  Médicis,  il  y  eut  un 
moment  de  silence.  Le  jeune  roi  paraissait  étonné  lui- 
même  de  son  audace.  Marie,  dans  une  intuition  délicate  de 
sa  tendresse,  songeait  avec  quelque  terreur  a  ce  dernier 
regard  menaçant  de  la  retue-mcre.  Pour  le  duc  de  Guise. 
il  était  secrètement  charmé  de  se  trouver  débarrassé,  dès  sa 
première  heure  de  pouvoir,  d  une  ambitieuse  et  dangereuse 
associée. 

Gabriel,  qui  avait  occasionné  tout  ce  trouble,  prit  le  pre- 
mier la  parole  : 

—  Sire,  dit-il,  et  vous,  madame,  et  vous  aussi,  monsei- 
gneur, je  vous  remercie  de  vos  bonnes  et  généreuses  in- 
tentions envers  lîn  malheureux  que  le  ciel  même  aban- 
donne. Mais  malgré  cette  profonde  reconnaissance  dont 
mon  cœur  est  pénétré  pour  vous,  je  vous  le  dis  :  a  quoi 
bon  écarter  les  dangers  et  la  mort  d'une  existence  aussi 
triste  et  aussi  perdue  que  !a  mienne  '  Ma  vie  ne  sert  plus  a 
rien  et  à  pei'Soune,  pas  même  à  moi.  Allez  !  je  ne  l'aurais 
pas  disputée  à  madame  Catherine,  parce  qu  elle  est  désor- 
mais inutile... 

Dans  sa  pensée  il  ajouta  tristement  : 

—  Et  pai'ce  qu'elle  i>ourrait  encore  être  nuisible  un  Jour. 

—  Gabriel,  reprit  le  duc  de  Guise,  votre  vie  a  été  glo- 
rieuse et  bien  remplie  dans  le  passé,  et  sera  encore  bien 
remplie  et  glorieuse  dans  1  avenir.  Vous  êtes  un  homme 
d'énergie  comme  il  en  faudrait  beaucoup  à  ceux  qui  gou- 
vernent les  empires,  et  comme  ils  n'en  trouvent  que  trop 
peu. 

—  Et  puis,  ajouta  la  voix  consolante  el  douce  de  Marie 
Stuart.  et  puis  vous  êtes,  monsieur  de  Montgommery,  va 
grand  et  noble  cœur.  Depuis  longtemps  je  vous  connais,  et 
nous  nous  sommes  bien  souvent  entretenus  de  vous,  ma- 
dame de  Castro  et   moi. 

—  Enfin,  reprit  François  II,  vos  services  précédens.  mon- 
sieur, m'autorisent  à  compter  sur  vos  services  futurs  Les 
guerres  actuellement  éteintes  peuvent  se  rallumer,  et  Je 
ne  veux  pas.  moi.  qu'un  moment  de  désespoir,  quel  qu'en 
soit  le  motif,  prive  à  Jamais  la  patrie  d'un  défenseur  aussi 
loyal.  J'en  suis  certain,  qu'il  est  vaillant 

Gabriel  écoutait  avec  une  sorte  de  surprise  mélancolique 
et  grave  ces  bonnes  paroles  d  encouragement  et  d'espé- 
rance Il  regardait  tour  à  tour  chacun  des  hauts  person- 
nages qui  les  lui  adressaient,  et  il  semblait  prolondémeni 
réfléchir. 

—  Eh  bien  :  oui.  reprit-il  enfin,  cette  bonté  Inattendue 
que  vous  me  témoignez,  vous  tous  qui  devriez  me  haïr 
peut-être  :  cette  lionté  change  mon  âme  et  ma  destinée.  A 
vous.  sire,  à  vous,  madame  et  monseigneur,  tant  nue  vous 
vivrez,  cette  existence  dont  vous  m'avez  fait  don.  pour 
ainsi  dire  !  Je  ne  suis  pas  né  méchant  :  Ce  bienfait  me  tou 
che  au  fond  du  copur.  J'étais  fait  pour  me  dévouer,  pour 
me  sacrifier,  pour  servir  d'instrument  aux  belles  idées  er 
aux  grands  hommes.  Instrtiment  parfois  heureux,  par- 
fois fatal  !  Hélas  !  la  colère  de  Dieu  ne  le  savait  que  trop  !.. 
Mais  ne  parlons  plus  du  passé  lugubre,  puisque  vous  vou- 
lez bien  encore  me  croire  un  avenir.  Cet  avenir  pourtant.     , 


LES  DEUX  DIANE 


107 


ce  nesn.pas  à  moi,  cen  i  vous  quil  appartient,  fest  à 
mes  artmiratlons  et  à  mes  conTlctions.  a  abdique  ma  jo- 
Tmé  Que  les  êtres  et  les  choses  auxauels  je  crois  fassent 
de  moi  ce  qu  11  leur  plaira.  Mon  épée.  mon  sang,  ma  mort 
tout  ce  que  je  suis  est  leur  chose.  Je  donne  sans  ^éser^e 
et  sans  reiour  mon  bras  à  votre  génie,  mous».gneur,  comme 
mon  ime   à  la  religion   .  *,,i.„t 

n  ne  dit  pas  à  laquelle.  Mais  ceux  q\ii  1  écoutaient  étaient 


souhaite,   mais  des   occasions  d'être   utile   au   roi  «  *   1» 

France    des  occasions  de  C(imbatlre,  je   nose  pins  dire,  do 
peur  de  vous  paraître  ingrat,  des  occasions  de  mourir. 

—  Ne  parlez  pas  ainsi,  Gahriel,  reprit  le  Balalré.  Dites- 
moi  seulement  que  lors.iue  le  roi  vous  appellera  contre 
ses  ennemis    vous  vous  rendrez  sur-le-champ  a  1  appel. 

-  En  quelque  lieu  que  je  sois  et  qu'il  taille  aller,  oui, 
monseigneur, 


Gabiie'.  ag.  nouille  dans  le  caveau  luncraire. 


trop  aveugles  cathoUnnes  pour  que  la  pensée  de  la  réforme 
leur  vint  un  seul  instant  à  l'esprit. 

Léloquente  abnégation  du  jeune  homme  les  toucha,  aia- 
rie  eut  les  larmes  aux  yeux,  le  roi  se  féllcHa  davoir  été 
tei-rae  pour  sauver  ce  cœur  reconnaissant,  yuant  au  duc 
de  Guise  11  croyait  savoir  mieux  que  personne  jusqu'où 
pouvait  aller  chez  Gabriel  cette  ardente  venu  du  sacrifice. 

—  Oui  lui  dit-il.  ami,  j'aurai  besoin  de  vous.  Je  récla- 
merai quelque  Jour,  au  nom  de  la  France  et  du  roi,  cette 
biave   épée  que  vous  nous   promettez. 

—  Elle  sera  prête,  monseigneur,  demain,  aujourd'hui, 
toujours  ! 

-  Gardez-la  pour  quelque  temps  au  fourreau,  reprit  le 
duc  de  Gui.se.  Sa  Majesté  vous  le  disait,  le  moment  est 
tranquille,  les  pierres  et  les  factionn  ont  fai'  trêve.  Repo- 
sez-vous doue.  Gabriel,  et  laissez  ainsi  se  reposer  et  s'apai- 
ser le  bruit  fuiie~'e  qui  a  entouré  dans  ce-  derniers  jours 
votre  nom  Certes,  nul  de  ceux  qui  ont  un  titre  et  un 
coeur  de  gentilhomme  ne  songe  à  vous  accuser  de  votre 
malheur.  Mais  votre  vraie  gloire  exige  que  votre  cruelle 
renommée  s  éteigne  un  peu.  Plus  tard,  dans  un  an  ou  deux, 
je  redemanderai  au  roi.  p<>ur  vous,  cette  charge  de  capitaine 
de-  gardes  dont   vous  n  avez  pas  cessé  d  être  digne.  . 

—  Ah  !  dit  Gabriel,  ce  ne  sont  pas  des  honneurs  que  je 


—  C'est  bien,  dit  le  duc  de  Guise,  je  ne  vous  demande 
pas  autre  chose.  .  

—  Et  moi.  dit  François  II.  je  vous  remercie  de  cette  pro- 
messe, et  je  ferai  en  .sorte  que  vous  ne  vous  repentiez  pas 
de  lavoir  tenue. 

—  Et  moi  ajouta  -Marie  Stuart,  je  vous  assure  que  notre 
confiance  rt-pondia  toujours  à  votre  dévouement,  et  que 
veus  serez  à.  nos  yeux  un  de  ces  amis  auxquels  on  ne  ca- 
che rien,  et  auxquels  on  ne  refuse  rien  non  plus. 

Le  jeune  comte,  plus  ému  qu  il  n  eiit  voulu  se  1  avouer 
à  lui-même,  s'inclina  et  loucha  respectueusenieut  de  ses 
lèvres  la  main  que  lui  tendait   la  reine 

Puis  il  serra  celle  du  duc  de  Gui^e.  et.  congédie  par  un 
geste  bienveillant  du  roi.  se  retira,  désormais  acquis  par 
un  bienfait  au  flls  de  celui  qu'il  s'était  engagé  i  poursui- 
vre jusque  dans  sa  postérité.  ^  ,  „„, 

Gabriel  en  entrant  chez  lui  y  trouva  l'amiral  de  Coligny, 
qui  l'attendait.  .  . 

Alovse  avait  appris  a  l'amiral,  qui  était  venu  visiter  son 
compagno.;  de  Saint-guonlin,  qu'on  avait  mandé  le  -nalin 
srmfi  ré  au  Louvre  ;  elle  lui  avait  fait  part  de  ses  tnqu.é- 
uSe^  et  CoHgnv  avait  voulu  rester  ju.squ'a  ce  que  le  re^ 
îour  du  comte  de  Montgommerj-  l'eût  pssuré  eu  rassurant 
la  nourrice. 


1C.8 


ALFA'AN'Dnn:  niIMAS  II.I.ISTRF, 


Il  reçut  Gabriel  avec  effusion,  et  l'interrogea  sur  ce  qui 
s'était  passé. 

Gal)iiel.  sans  entrer  dans  aucun  détail,  lui  ait  seulement 
que.  sur  une  simple  explication  donnée  par  lui,  touchart. 
la  déplorable  mort  de  Henri  II,  il  avait  été  renvoyé  intact 
dans  sa  personne  et  son  honneur. 

—  II  ne  pouvait  en  être  autrement,  reprit  l'amiral,  et 
toute  la  noblesse  de  France  eût  protesté  contre  un  soupçon 
qui  eût   ainsi   entaché   un   de  ses  plus  dignes  représentans. 

—  Laissons  ce  sujet,  dit  Gabriel  avec  contrainte  et  tris- 
te.sse.  Je  suis  aiSe  de  votis  voir,  monsieur  l'amiral.  Vous 
savez  que  déjà  j'appartenais  de  cœur  â  la  religion  réformée, 
je  vous  l'ai  dit  et  écrit.  Puisque  vous  pensez  que  je  ne 
déshonorerai  pas  la  cause  à  laquelle-  je  croirai,  je  veux 
et  je  i>uis  abjurer  maintenant  ;  vos  discours,  ceux  de  maître 
Paré,  et  les  livres  et  mes  propres  réflexions,  mont  tout  â 
fait  convaincu  !  je  suis  des  vôtres  i 

—  Une  bonne  nouvelle  et  qui  arrive  à  propos  :  dit  l'ami- 
ral. 

—  11  me  semble  toutefois,  reprit  Gabriel,  que,  dans  lin. 
térét  même  de  la  religion,  il  serait  peut-être  bon  de  tenir 
(fuelque  temps  ma  conversion  secrète.  Ainsi  que  me  le  fai- 
sait ob.'^erver  tout  à  l'heure  monsieur  de  Guise,  tout  bruit 
autour  de  mou  nom  est  pour  l'instant  à  éviter.  Ce  retard, 
d'ailleurs,  .se  conciliera  avec  de  nouveaux  devoirs  que  j'ai 
à  remplir. 

—  Nous  serions  toujours  fiers  de  vous  nommer  publi. 
quemenl  parmi   les  nôtres,   dit   l'amiral. 

—  M,iis  c'est  à  moi  de  refuser  ou  d  ajourner,  du  moins, 
cette  précieuse  marque  de  votre  eslime,  répondit  Gabriel. 
Je  tiens  seulement  à  donner  ce  gage  â  ma  croyance  intime 
et  inéliranlal)le.  et  .î  pouvoir  me  dire  dans  ma  conscience. 
un    de  Vos   frères,   ei   par   l'intention   et  par  le  fait. 

—  A  merveille  :  reprit  monsieur  de  Coligny.  rout  ce  que 
je  vous  demande,  c'est  de  me  permettre  d'annoncer  au.\ 
cneis  au  parti  celle  notable  conquête  que  font  ôénnitive- 
ment  nos  idées. 

—  Oh  1  j  y  consens  de  tout  mon  cœur,  dit  Gabriel. 

—  Aussi  bien,  continua  l'amiral,  le  prince  de  Condé.  La 
Renaudie.  le  baron  de  f.as'einau  vous  coiinaissen,  déjà,  et 
vous  apprécient  à  votre  valeur. 

—  l'ai  ijeur,  hêlas  :  qu  ii;  ne  se  1 'e>:a gèrent,  :  cette  valeur 
en  tout  cas.  e.st  bien  diminuée. 

—  Non.  non  !  reririt  Coligny.  iis  ont  raison  dy  compter 
Moi  aussi,  je  vous  connais  !  D'ailleurs,  continua-t-il  en  bais- 
sant la  voix,  nous  allons  peut-êti-e  avoir  avant  peu  l'occa- 
sion de  mettre  à  l'épreuve  votre  nouveau  zC-le.     - 

—  Ah  1  vraiment?  dit  Gabriel  surpris  Vous  savez,  mon- 
sieur r.imiral.  aue  vous  pouvc  Kimpier  sur  moi  ■  pour- 
tant avec  certaines  réserves  maintenant,  que  j'aurai  à  vous 
faire  connaître. 

—  Qui  n'a  les  siennes?  reprit  l'amiral.  Mais  écoutez, 
ciabriel  Ce  n'était  pas  seulement  i  ami,  c'était  aussi  le  reli- 
gionnaire  qui  venait  vous  faire  visite  aujourd'hui.  Nous 
avons  ii.irlé  de  vous  avec  le  prince  et  avec  La  Renaudie. 
Même  avant  votre  acquiescement  décisif  a  nos  principes, 
nous  vous  tenions  pour  un  auxiliaire  de  mérite  singulier 
et  de  probité  inattaquable.  Enfin,  nous  nous  accordions 
chacun  de  notre  côté  à  vous  considérer  comme  un  homme 
capable  de  nou«  servir  s  il  le  pouvait,  incapable  de  nous 
trahir  quoi  qu'il  niivint. 

—  J'ai  cette  dernière  qualité,  en  effet,  à  défaut  de  la 
première,  reprit  Gabriel  On  peut  toujours  se  fier,  sinon  à 
mon  aide,  du  moins  à  ma  parole, 

—  Aussi  avoii.snous  résolu  de  n'avoir  jamais  de  secret 
pour  vous,  dit  l'amiral  Vous  serez,  comme  un  des  chefs. 
Initié  ;i  tous  nos  desseins,  el  vous  n'aurez  que  la  respon- 
sabilité du  silence.  Vous  n'êtes  pas  un  homme  comme  les 
autres,  et  vis-à-vis  des  hommes  d'exception,  il  faut  agir 
exceiitionncllement.  Vous  demeurerez  libre  et  nous  seuls 
serons  liés.  . 

—  l'nc  telle  confiance  :      dit  Gabriel. 

—  Ne  vous  engage  qu  à  la  discrétion,  je  vous  le  répète, 
dit  l'amiral.  Et  pour  i  ommenVer,  sachez  une  chose:  les 
projets  qui  vous  ont  été  révélés  â  rassemblée  de  la  place 
Maubert,  et  qui  avaient  dû  être  ajournés,  deviennent  exé- 
cutables aujourd'hui.  La  faiblesse  du  jeune  roi,  l'insolence 
des  Guise,  les  idées  de  ppr.sécuti<]n  (lu'on  ne  dissimule  plus 
contre  nous,  tout  nous  exliorle  à  l'action,  el  nous  allons 
agir 

—  Pardon  !  interrompit  Gabriel.  Je  vous  ai  dit,  monsieur 
l'amiral,  que  je  ne  me  donnais  à  vous  que  dans  de  cer- 
taines limites.  Avant  (pie  vous  vous  avanciez  plus  loin 
dans  vos  confidences,  je  dois  vous  déclarer  que  précisément 
je  n'entends  toucher  en  rien  au  côté  iiolitique  de  la  réforme, 
du  moins  tant  que  durera  le  régne  qui  commence  Pour 
la  proiiagande  de  nos  idées  et  notre  influence  murale. 
J'offre  volontiers  ma  fortune,  mon  temps,  ma  vie.  mais  je 
n'ai  le  droit  de  voir  dans  la  réforme  qu'une  religion  et 
non  un  parti  François  II,  Marie  Stuart,  et  le  duc  de  Guise 
luimOnic,    viennent    d'agir     ave,'    moi     avec    L'ènèro<^iié     i-t 


grandeur.   Je  ne   trahirai  pas  plus  leur  conflanpe   que  la 
vôtre    Laissez-moi   m'abstenir   de  l'action    et   ne   me    préoc- 
cuper que  de  l'idée.  Réclamez  mon  témoignage  quand  vous 
voudrez  ;  mais  je    réserve  l'indépendance  de   mon   épée. 
Monsieur    de   Coligny   réfléchit   une   minute,   puis   reprit  : 

—  Mes  paroles,  Gabriel,  n'étaient  point  des  paroles  vaines. 
Vous  êtes  et  serez  toujours  libre.  Marchez  seul  dans  votre 
voie  si  -^ela  vous  convient.  Agissez  sans  nous  ou  n'agissez 
pas.  Nous  ne  vous  demanderons  aucun  compte.  Nous  savons, 
ajouta-t-il.  d'un  air  significatif,  que  c'est  quelquefois  votre 
manière  de  ne  vouloir  ni  associés,  ni  conseillers. 

—  Que  voulez-vous  dire?   demanda  Gabriel,    surpris. 

—  Je  m'entends,  reprit  l'amiral.  Pour  le  moment,  vous 
demandez  a  ne  pas  vous  mêler  à  nos  conspirations  contre 
l'autorité  royale?  .Soit  !  Notre  rôle  à  nous  se  bornera  à  vous 
avertir  de  nos  mouvcmens  et  de  nos  projets.  Suivez-nous 
ou  restez  à  l'écart,  cela  vous  regarde  et  ne  regarde  que 
vous.  Vous  saurez  toujours,  soit  par  lettre,  soit  par  mes- 
sager, quand  et  comment  nous  aurions  besoin  de  vous,  et 
puis,  vous  ferez  comme  bon  vous  semblera.  Si  vous  venez, 
vous  serez  le  bienvenu  ;  si  vous  vous  abstenez,  nul  n'aura 
de  reproche  à  vous  faire.  Voilà  ce  qui  était  convenu  à  votre 
égard  entre  les  chefs  du  parti,  même  avant  que  vous 
m'eussiez  prévenu  de  votre  position.  Vous  pouvez  accepter 
de  telles  conditions,  ce  me  semble. 

—  .Aussi,  je  les  accepte  et  vous  remercie,  dit  Gabriel. 

La  nuit  qui  suivit  ce  jour-là,  Gabriel,  agenouillé  dans  le 
caveau  funéraire  des  comtes  de  Montgommery,  devant  'a 
tombe  de  son  père,  parlait  à  son  cher  mort,  et  lui  disait  ; 

—  Oui,  sans  doute,  ô  mon  père  !  j'avais  juré,  non  seu- 
lement de  punir  votre  meurtrier  dans  sa  vie,  mais  encore  de 
le  combattre  aiirès  lui  dans  sa  race.  Sans  doute,  ô  mon 
père  :  sans  doute.  .Mais  je  n  avais  pas  prévu  ce  qui  arrive. 
N  y  a-t-il  pas  des  devoirs  plus  sacrés  même  que  le  serment? 
Quelle  obligation  peut  vous  contraindre  â  frapper  un  ennemi 
qui  vous  met  l'épée  dans  la  main,  et  s'offre,  la  poitrine 
nue,  à  vos  coups?  Si  vous  viviez,  mon  père,  vous  me  conseil- 
leriez, j'en  suis  sûr,  d'ajourner  ma  colère,  et  de  ne  pas 
répondre  â  la  confiance  par  la  trahison.  Pardonnez-mo' 
donc,  mort,  de  faire  ce  que  vivant,  vous  m'ordonneriez  .. 
D'ailleurs,  quelque  chose  me  dit  que  ma  vengeance  n'est 
pas  iiour  longtemps  suspendue.  Vous  savez  là-haut  ce  que 
nous  ue  pouvons  pressentir  ici-bas.  Mais  la  pâleur  de 
ce  roi  débile,  le  regard  effrayant  dont  la  menacé  sa  mère, 
les  prédictions,  jusqu'ici  fidèles,  qui  condamnent  ma  propre 
viî  à  s'éteindre  par  ia  rancune  de  cette  femme,  les  conju- 
rations déjà  ourdies  contre  ce  règne  commencé  d'hier, 
tout  me  prouve  que  probablement  lenfant  de  seize  ans 
trônera  moins  longtemiis  encore  que  riiummc  de  quarante. 
et  que  je  pourrai  bientôt,  mon  père,  reprendre  ma  tâche  et 
mon  serment  d'e.xpiation  sous  un  autre  fils  de  Henri  11. 


XC 


R.APPORTS     ET    DÉNONCIATIONS 


Sept  ou  huit  mois  se  pas.sùi-ent  sans  grands  événemcns, 
ni  pour  les  héros  de  ce  livre,  ni  pour  ceux  de  l'histoire. 

Mais,  du  moins,  dans  cet  espace  de  temps,  se  préparèrent 
des  événemens  d'une  certaine  sravité 

Pour  les  connaître  et  nous  mettre  au  courant,  nous  n'avons 
qu'à  nous  transporter,  le  25  février  1560.  dans  l'endroit  où 
1  on  est  censé  toujours  savoir  le  mieux  les  nouvelles,  c'est- 
à-dire  dans  le  cabinet  de  monsieur  le  lieutenant  de  police. 
qui  5  aiipelait  pour  le  moment  monsieur  de  Braguelonne. 

Donc,  le  25  février  1560,  un  soir,  monsieur  de  Brague- 
lonne, nonchalamment  assis  dans  son  grand  fauteuil  de 
cuir  de  Cordoue,  écoutait  le  rapport  de  maître  .Vrpion,  l'un 
de  ses  secrétaires. 

Maître  .Srpkin   lisait  : 

n  Ce  jojrd'hui.  le  fameux  voleur  Gilles  Rose  a  été  arrêté 
dans  la  grande  salle  du  palais,  coupant  un  bout  de  cein- 
ture garnie  d'or  à  un  chanoine  de  la  Sainte-Cliapelle    » 

—  .\  un  chanoine  de  la  Sainte-Chapelle  :  vojez-vous  cela  ! 
s'écria   monsieur  de   Braguelonne. 

—  C'est  bien  impie  :  dit  maitre  Arpion. 

—  Et  bien  adroit  !  reprit  le  lieutenant  de  police,  bien 
adroit  ;  car  le  chanoine  est  défiant.  Je  vous  dirai  ;out  à 
l'heure,  maître  .\rpion,  ce  qu'il  faudra  faire  de  ce  filou 
retors.  Passons. 

■'  Les  demoiselles  des  clapiers  de  la  rue  du  Grand-Heuleu, 
continua  .Arpion.  sont  en  état  de  révolte  ouverte  .    ■• 

—  Et  pourquoi  donc,  Jésus? 

—  Elles  prétendent  avoir  adressé  directement  une  requête 
au  roi,  notre  Sire,  pour  être  maintenues  en  leur  logis,  et, 
en  attendant,  elles  ont  mis  ou  fait  mettre  le  guet  en 
ilér'ottp 


LE?  DEUX  DIANE 


IÛ9 


—  C'est  tort  drôle  !  dit  en  riant  monsieur  de  Brague- 
liniie  On  mettra  aisément  ordre  à  cela.  Ces  pauvres  filles  1 
Autre  chose. 

Maître  Arpion  reprit  : 

.  Messieurs  les  députés  de  la  Sorbonne  s'étant  présentés 
à  Paris,  chez  madame  la  luincesse  de  Condé.  pour  l'enga- 
ger à  ne  plus  manger  de  viande  pendant  le  saint  carême, 
ont  été  reçus  avec  force  brocards  par  monsieur  de  Sechelles, 
lequel  leur  a  dit.  entre  autres  outrages,  (juil  les  aimait  à 
peu  près  comme  un  clou  sur  son  nez,  et  ciue  c'étaient 
d'étranges  ambassadeurs  que  des  veau.x  commo  eux.  ■■ 

—  Ah  1  voilà  qui  est  grave  !  dit  le  lieutenant  de  police  en 
se  levant  Refuser  de  faire  maigre  et  insulter  ces  messieurs 
Je  la  Sorbonne  !  Ceci  va  grossir  votre  compte,  madame  de 
Condé.  et  quand  nous  vous  présenterons  le  total  i.  Arpion, 
est-ce  tout  ? 

—  Mon  Dieu,  oui  :  pour  aujourd'hui.  Mais  monseigneur  ne 
m'a  pas  dit  ce  qu'on  ferait  de  ce  Gilles  Rose? 

—  Voici,  dit  monsieur  de  Braguelonne  :  Vous  le  prendrez 
dans  sa  prison  avec  les  plus  adroits  filous  et  tlre-laiue 
que  vous  y  trouverez  avec  lui,  et  vous  enverrez  ces  bons 
drilles  à  Blois.  où  l'on  veut,  dans  la  fête  qu'on  prépare  au 
roi.  amuser  Sa  Majesté  en  leur  faisant  faire  montre  de  leurs 
tours  et  adresses 

—  r.Iais,  monstisneur,  s'ils  retiennent  les  objets  volés  pour 
rire. 

—  Ils  seront  pendus  alors. 

En  ce  moment,  un  huissier  entra  et  annonça  : 

—  Monsieur   linquisiteur  de  la   foi. 

Maître   Arpion    n'eut    pas  même   besoin   qu'on   lui   dit    de 
ir.    Il    salua   respectueusement    et    s'esquiva, 
lui  qui  entrait  était  effectivement  un  imixirtant  et  rednu- 
i.iiae  personnage. 

A  ses  titres  ordinaires  de  docteur  en  Sorbonne  et  de  cha- 
noine de  Noyon,  il  joignait  le  beau  titre  extraordinaire  de 
grand  inquisiteur  de  la  foi  en  France,  .\ussi.  pour  avoir  un 
nom  si  sonore  que  son  titre,  se  faisait-il  appeler  Démo- 
charès.  bien  qu'il  s'appelât  simplement  Antoine  de  Moucliy. 
Le  peuple  avait  baptisé  ses  émissaires  moiiilionls. 

—  Kh  bien  :   monsieur  le  lieutenant  de  police  .'  demanda 
■Jiand   inquisiteur. 

Kh   bien  !  monsieur  le  grand  inquisiteur?  demanda  le 
lieutenant   de   police. 

—  Quoi  de  nouveau  à  Paris  ? 

—  J'allais  précisément  vous  adre.sser  la  même  question. 

—  Cela  veut  dire  qu'il  n'y  a  rien,  reprit  Démocharès 
avec  un  profond  soupir.  Ah  '.  les  temps  sont  durs.  Rien  ne 
va.  Pas  le  moindre  complot  ;  pas  le  plus  léger  attentat  ! 
«}ue  ces  huguenots  sont  lâches  !  Nos  métiers  s'en  vont. 
monsieur  de  Draguelonne  : 

—  Non.  non.  répondit  monsieur  de  Braguelonne  avec  con- 
^"tion.  Non.  les  gouverneinens  pa,ssent.  mais  la  police  reste. 

Cependant,    reprit    avec   amertume   monsieur   de   Mou- 

voyez  où  vient  d'aboutir  votre  descente  a  main  armée 

/  ces  réformés  de  la  rue  des  Marais.  En   les  surprenant 

ible  au  milieu  de  leur  cène,  on  devait  bien  espérer  les 

.-m  prendre  mangeant  du  cochon  en  guise  d'agneau  pascal, 

comme  vous  nous  laviez  annoncé.  On  n'a  rajiporté  de  cette 

bell»  expédition  qu'une  pauvre  poularde  lardée.  Est-ce  cela. 

monsieur  le  lieutenant   de  police,  qui   peut   faire   beaucoup 

d'honneur  à  votre  institution? 

—  On  ne  réussit  pas  toulours,  dit  monsieur  de  Brague- 
lonne piqué.  Avez-vous  été  plus  heureux,  vous,  dans  votre 
affaire  de  cet  avocat  de  la  place  Maubert,  de  ce  Trouillard, 

crois?   Vous  en   attendiez   pourtant   des  merveilles 
Je  l'avoue,  dit  piteusement  Démocharès. 

—  Vous  comptiez  prouver  clair  comme  le  .jour,  iioursulvit 
monsieur  de  Braguelonne.  que  ce  Tronillanl  avait  livré  ses 
deux  filles  â  ses  coreligionnaires  à  la  suite  d'une  épouvan 
table  orgie,  et  voila  que  les  témoins,  que  vous  avez  si  chère 
ment  payés,  ah  :  ah  :  ah  :  se  rétractent  tout  à  coup  et  vous 
démentent. 

—  Les  traîtres!  murmura  de  Jlouchy. 

—  De  plus,  continua  le  lieutenant  de  police,  j'ai  reçu  'es 
raïqiorts  des  chirurgiens  et  des  matrones  •  il  est  établi  le 
|)lus  nettement  du  monde  que  la  vertu  des  deux  jeunes  filles 
n'a  pas  reçu  la  moindre  atteinte. 

—  C'est  une  Infamie  :  grommela  Démorhan's 

—  Affaire  mmquée  !  monsieur  le  grand  Inquisiteur  de  la 
fol  .\ffalre  manquée  :  répéta  monsieur  de  Braguelonne  avec 
complaisance. 

—  Eh  :  s'écria  avec  impatience  Démocharès,  si  l'affaire 
«st  manquée,  c'est  de  votre  faute. 

—  Comment  :  de  ma  faute  :  reprit  le  lieutenant  de  police 
stupéfait. 

—  Mais  sans  doute.  Vous  vous  arrêtez  à  des  rapports,  à 
des  rétractations,  â  des  niaiseries:  Qu'importe  ces  échecs  et 
ces    démentis!    11    fallait    poursuivre    tout    de    même:    et, 

inme  si  de  rien  n'était,  accuser  hardiment  ces  parpaillots 

—  Quoi  :  sans  preuves  ? 

—  Oui,  et  les  condamner. 


—  Sans  crimes? 

—  Oui  :  et  les  faire  pendre. 

—  Sans  juges? 

—  Eh  :  oui.  cent  fois  oui  :  sans  juges,  sans  crimes,  sans 
preuves  :  Le  beau  mérite  de  faire  pendre  de  vrais  coupa- 
bles : 

—  .Mais  quelles  clameurs  et  iiuelles  fureurs  contre  nous 
alors  :  dit  monsieur  de  Braguelonne. 

—  .\li  :  c'est  là  que  je  vous  attendais:  reprit  Démocharès 
triomphant.  Là  est  la  pierre  d'assise  de  tout  mon  système, 
monsieur.  En  effet,  que  produisent  ces  fureurs  dont  vous 
parlez?  des  complots.  Qu'amènent  ces  complots?  des  révol- 
tes. Que  ressort-il  de  ces  révoltes  ?  l'évidente  utilité  de  nos 
fonctions 

—  11  est  certain  qu'à  ce  point  de  vue  !  .  dit  en  riant 
monsieur  de   Braguelonne. 

—  .Monsieur,  reprit  magistralement  Démocharès.  retenez 
bien  ce  principe  :  Pour  récolter  des  crimes,  il  faut  en  se- 
mer. La  iiersècntiou  est  une  force. 

—  Eh  :  dit  le  lieutenant  de  police,  il  me  .semble  que.  de- 
puis le  commencement  de  ce  règne,  nous  ne  nous  en  sommes 
pas  fait  faute  de  la  persécullon.  II  était  difficile  d'exciter 
et  de  provoquer  plus  qu'on  l'a  fait  les  mécontens  de  toute 
sorte. 

—  Penh:  Qu'a-t-on  fait?  dit  le  grand  inquisiteur  avec 
quelque  dédain 

—  ilais  d'abord  comptez-vous  pour  rien  les  visites,  atta- 
ques et  pillages  de  tous  les  jours,  chez  les  huguenots  inno 
cens  ou  coupables  ? 

—  Ma  fol  :  oui.  je  compte  cela  pour  rien,  dit  Démocharès, 
vous  voyez  bien  qu'ils  supportent  avec  une  patience  calme 
ces  vexations  par  trop  médiocres.  • 

—  Et  le  supplice  d'.^nne  Dubourg  neveu  d'un  chancelier 
de  France,  brûlé,  il  y  a  deux  mois,  en  place  de  Grève,  n'est 
ce  rien  aussi  ; 

—  C'est  peu  de  chose  toujours,  dit  le  difficile  de  Mou- 
chy.  Qu'a  produit  ce  supplice?  l'assassinat  du  président 
.Minard.  un  des  juges,  et  une  prétendue  conspiration,  dont 
on  n'a  pas  retrouvé  les  traces.  Voilâ-t-il  pas  de  quoi  faire  un 
grand  fracas  : 

—  Et  le  dernier  édit,  qu'en  pensez-vous?  demanda  mon- 
sieur de  Braguelonne,  le  dernier  édit  qui  s'attaque,  non 
seulement  aux  huguenots,  mais  a  toute  la  noblesse  du 
royaume.  Quant  à  moi,  je  l'ai  dit  sincèrement  â  monsieur 
le  cardinal  de  Lorraine,  je  trouve  cela  bien  audacieux. 

—  Quoi  :  dii.  Démocharès,  parlez-vous  de  l'ordonnance  qui 
a  supprimé  les  pensions? 

—  Non,  vraiment,  mais  de  celle  qui  enjoignait  aux  sol- 
liciteurs, nobles  ou  vilains,  de  quitter  la  cour  dans  les  vingt- 
quatre  heures,  sous  peine  d'être  pendus.  La  hart  pour  les 
gentilshommes  comme  pour  les  mauans,  convenez  que  c'est 
assez  dur  et  passablement  révoltant.  , 

—  Oui.  la  chose  ne  manque  pas  de  hardiesse,  dit  Démo- 
charès avec  un  sourire  de  satisfaction.  Il  y  a  seulement  cin- 
quante ans.  une  ordonnance  pareille,  eut.  je  l'avoue,  soulevé 
toute  la  noblesse  du  royaume.  Mais  aujourd'hui,  vous  voyez, 
ils  ont  crié,  ils  n'ont  pas  agi.  Pas  un  n'a  bougé. 

~  C'est  ce  qui  vous  trompe,  monsieur  le  grand  inquisi- 
teur, dit  Braguelonne  en  baissant  la  voix,  et  s'ils  ne  bougent 
pas  à  Paris,  je  crois  qu'ils  se  remuent  en  province. 

—  Bah  :  s'écria  de  Mouchy  avec  empressement,  vous  avez 
donc  des  nouvelles  ? 

—  Je  n'en  ai  pas  encore,  mais  j'en  attends  h  tonte  minute 

—  Et  d'où  cela? 

—  De  la  Loire. 

—  Vous  avez  par  là  des  émissaires? 

—  Un   seul. 

—  fn  seul  :  c'est  bien  chanceux,  dit  Démocharès  d'un  air 
capable, 

—  J'aime  mieux,  moi,  reprit  monsieur  de  Braguelonne, 
payer  un  seul  affldé  intelligent  et  silr  aussi  cher  que  vingt 
coquins  slupides.   C  est   -ija  manière,   que  voulez-vous: 

—  Oui.  mais  qui  vous  répond  de  cet  homme? 

—  Sa  tête,  d'abord,  et  puis  ses  services  pas.sès  ;  il  a  fait  ses 
preuves, 

—  N'importe,   c'est   bien   chanceux!  reijrit   Démocharès. 
Maître    Arpion    rentra    doucement,    comme     monsieur     de 

Mouchy  parlait   encore,   et  vint  dire   un   mot    tout  bas    à 
l'oreille  de  son  maître. 

—  Ah;  ah:  s'écria  le  lieutenant  de  poliie  triomphant. 
'  Eh  bien  :  Arpion.   introduisez  Lignières.  sur-li--cliamp...  Oui. 

en   présence  de  monsieur  le  grand   inquisiicur  ,   n'estil  jtas 
un  peu  des  nôtres? 
.\rpion  salua  et  sortit. 

—  Ce  Lignières  est  justement  lliomnie  doiji  .ii'  vous  par 
lais,  reprit  monsieur  de  Hragneloiuic  en  se  frottant  les 
mains.  'Vous  allez  l'entendre.  Il  arrive  de  Nantes  à  l'ins- 
tant. Nous  n'avons  pas  de  .secrets  l'un  pour  l'autre,  n'est- 
ce  pas?  et  je  suis  aise  de  vous  prouver  que  ma  façon  en  vaut 
bien  une  autre 

Ici,  maître  Arpion  ouvrit  la  jjorte  au  sieur  Lignières. 
C'était  ce  petit  homme  maigre,   noir  et  chétif  que   nous 


170 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


avons  vu  déjà  à  l'assemblée  protestante  de  la  place  Mau- 
bert.  le  même  qui  avait  si  hardiment  montré  la  médaille 
républicaine,  et  parlé  de  lis  tranchés  et  de  couronnes  fou- 
lées aux  pieds. 

On  voit  que  si,  dans  ce  temps-là,  le  nom  d'agent  provoca- 
teur n'existait  pas  encore,  la  chose  florissait  déjà. 


XCI 

UN    ESPION 

Lignières,  en  entrant,  jeta  d'abord  sur  Démocharès  un 
regard  froid  et  dénant,  et  après  aroii-  salué  monsieur  de 
Bragiielonne,  resta  prudemment  silencieux  et  immobile, 
attend.aut  qu'on   l'inten'ogeât. 

—  Je  suis  enchanté  de  vous  voir,  monsieur  Lignières. 
dit  monsieur  de  Braguelonne.  Vous  pouvez  parler  sans 
crainte  devant  monsieur  le  grand  iiiquisiteui-  de  la  foi  eu 
France. 

—  Oh:  certes!  s'écria  Lignières  avec  empressement,  et  si 
j'avais  su  que  j'étais  eu  présence  de  l'illustre  Démocharès, 
croyez,  monseigneur,  que  je  n'aurais  pas  ainsi  hésité. 

—  Très  bien  :  dit,  en  hochant  la  tète  d'un  air  approba- 
teur, de  Jlouchy,  évidemment  flatté  de  la  déférence  respec- 
tueuse de  l'espion. 

—  Allons:...  parlez,  monsieur  Lignières.  parlez  vite  :  dit 
le  lieutenant  de  police. 

—  Mais,  reprit  Lignières,  monsieur  n'est  peut-être  pas 
parfaitement'  au  courant  de  ce  qui  s'était  passé  à  l'avant- 
dernier  conciliabule  des  proteslans,  à  La  Ferté? 

—  Je  ne  sais  las  grand'chose,  en  efitei,  là-dessus,  dit  Démo- 
charès. 

—  Je  vais  donc,  si  l'on  me  le  permet,  ajouta  Lignières,  re- 
prendre de  là  en  quelques  mots  rapides  le  récit  des  laits 
graves  recueillis  par  moi  dans  ces  derniers  jours  :  ce  sera 
plus  clair  et  mieux  assis. 

Monsieur  de  iiraguelonne  donna  d'un  signe  l'autorisa- 
tion que  Lignières  attendait  Ce  petit  retard  servait  mal. 
sans  doute,  l'impatience  du  lieutenant  de  police,  mais  flat- 
tait sa  fierté,  en  laissant  briller  devant  le  grand  inquisi- 
teur la  capacité  supérieure  et  même  l'éloquence  extraordi- 
naire des  ageii.^  qu'il  savait   choisir. 

IL  est  certain  que  Démocharès  était  à  la  fois  surpris  et 
charmé  comme  un  connaisseur  habile  qui  rencontre  un 
instrument  plus  irréprochable  et  plus  complet  que  ceux  dont 
il  s  est  jnsque-là  servi. 

Lignières,  excité  par  cette  haute  laveui-,  voulut  s'en  mon- 
trer digne,  et  fut  véritablement  fort  beau. 

—  Ce  n'a  pas  été  réellement  bien  grave  cette  première 
assemblée  de  La  Ferté,  dit-il  11  ne  s'y  est  fait  et  dit  que  des 
choses  assez  fades,  et  j'ai  eu  beau  proposer  de  renverser 
Sa  Majesté  et  d'établir  en  France  la  constitution  des  Ltats 
suisses,  je  n'ai  trouvé  pour  écho  que  des  injures.  On  a  seu 
lemeut  arrêté  provisoirement  qu  on  adresserait  au  iMi  une 
requête,  pour  mettre  un  terme  aux  persécutions  contre  les 
religionnaires,  et  pour  demander  le  renvoi  des  tiuise.  le 
ministère  des  princes  du  sang,  et  l'appel  immédiat  aux 
Etats-ciénéraux  Une  simple  pétition,  pauvre  résultat  Cei>en- 
dant  on  s'est  compté  et  organisé.  C'est  'luelque  chose  I»uis, 
il  s'est  agi  de  nommer  des  chefs.  Tant  qu'il  n'a  été  ques- 
tion que  des  chefs  secondaires  de  districts,  on  n'a  trouvé 
aucune  difficulté.  Mais  le  chef  général,  la  tête  de  la  cons- 
piration, c'est  Ut  ce  qui  a  donné  de  la  peine  :  monsieur  de 
Coligny  et  le  prime  de  Coudé  mu  récusé  par  leurs  repré- 
sentans  le  dangereux  honneur  qu  on  voulait  leur  faire  en 
les  désignant.  11  valait  mieux,  a-ton  dit  en  leur  nom,  choi- 
sir un  huguenot  moins  haut  placé,  pour  que  le  mouvenK-ni 
gardât  plus  évidemment  le  caractère  d'une  entreprise  popu- 
laire. l"n  bon  prélexte  pour  les  niais  :  lis  s'en  sont  contentés, 
et  après  maint  détai.  ils  ont  enfin  élu  Godefroid  de  Barry 
seigneur  de  La  Renaudie. 

—  La  Renaudie  :  répéta  Démocharès.  Oui.  c'est  en  effet 
un  des  ardents  meneurs  de  ces  parpaillots.  Je  le  connais 
pour  un  homme  énergique   et  convaincu. 

—  Vous  le  connaîtrez  bientôt  pour  un  Catillna  :  dit  Li- 
gnières. 

—  Oh  :  oh  :  fit  le  lieutenant  de  police,  il  me  semble  que 
c'est  le  surfaire  un  peu. 

—  Vous  allez  voir,  reprit  l'espion,  vous  allez  voir  si  je  le 
surfais  :  J'en  reviens  à  yiolio  seconde  assemblée,  qui  a  eu 
lieu  à  Nantes,  le  5  de  ce  mois  de  février. 

—  Ah  :  ah  :  s'écrièrent  en  même  temps  Démocharès  et 
Braguelonne. 

Et  tous  deux  se  rapprochèrent  de  maître  Lignières.  arec 
une  avide  curiosité. 

—  C'est  que  là.  dit  Lignières  d'uu  air  important,  on  ne 
s'est  pas  liiirné  aux  discours,  pour  le  coup:  Ecoutez.  .  Donne- 
rai-je  à  mesure  à  vos  seigneuries  les  longs  détails  et  les 
preuves?    ou    bien    courra'ie  sur-le-champ  aux    résultats? 


ajouta  !e  drôle,  comme  s'il  eût  voulu  prolonger  le  plus  pos 
sible  son  espèce  de  possession  de  ces  deux  âmes. 

—  Des  faits  :  des  faits  !  cria  le  lieutenant  de  police,  avec 
Impatience. 

—  En  voici  donc,  et  vous  allez  frémir  Après  quelque- 
discours  et  préliminaires  Insigniflaus,  La  Renaudie  a  pri^ 
la  parole,  et  voici  ce  qu'il  a  dit  en  substance  :  •  L  an  dei 
nier,  quand  la  reine  d'Ecosse  a  voulu  faire  juger  les  mi 
nistres  à  Stirling,  tous  leurs  paroissiens  ont  résolu  de  le= 
suivre  dans  cette  ville,  et,  quoique  sans  armes,  ee  grand 
mouvement  a  suffi  pour  intimider  la  régente  et  la  faire 
renoncer  à  la  violence  qu'elle  méditait.  Je  propose  qu'eu 
France  nous  commencions  de  même,  qu'une  gi-ande  multi- 
tude de  religionnaires  se  dirige  vers  Blois.  où  le  roi  pour! 
le  moment  réside,  et  qu'elle  s'y  présente  sans  armes,  pour 
lui  remettre  une  pétition  par  laquelle  il  sera  supplié  de 
supprimer  les  édits  de  persécution,  et  d'accorder  le  libre 
exercice  de  leur  religion  aux  réformés  ;  et,  puisque  leurs 
assemblées  nocturnes  et  secrètes  ont  été  calomniées,  di 
leur  permettre  de  s  assembler  dans  les  temples,  sous  les 
yeux  de  l'autorité. 

—  Eh  bien  !  quoi  !  c'est  toujours  la  même  chose  !  inter 
rompit    Démocharès  d  un   air   désappointé.   Des   manifesta 
fions  pacifiques  et   respectueuses  qui   n  aboutissent  à  rien  ! 
Des  pétitions  :  des  protestations  ;  des  supplications  :  Sont-ce' 
la  les  terribles  nouvelles  que  vous  nous  annonciez,  matt 
Lignières 1 

—  .\ttendez  :  attendez  :  dit  Lignières.  Vous  comprenez 
bien  que  comme  vous  et  plus  que  vous  je  me  suis  récrié  à 
l'innocente  proposition  de  La  Renaudie.  Où  avalent  abouti, 
où  devaient  aboutir  ces  démarches  sans  portée?  D'autres 
religionnaires  se  sont  prononcés  dans  ce  sens.  Alors  La  Re- 
naudie. enclianté,  a  découvert  le  fond  de  sa  pensée  et  trahi 
le  hardi  projet  qu'il  cachait  sous  ces  humbles  apparences 

—  Voyons  ce  hardi  projet,  dit  Démocharès,  en  homme 
disposé  à  ne  pas  s'étonner  pour  peu. 

—  Il  vaut,  je  crois,  la  peine  qu'on  le  déjoue,  reprit  Li- 
gnières. Tandis  que  l'attention  sera  distraite  par  cette  foule 
de  pétitionnaires  timides  et  sans  armes  qui  s'approcheront 
du  ti^ne  en  suppliant,  cinq  cents  cavaliers  et  mille  fan- 
tassins, vous  entendez,  messieurs,  quinze  cents  hommes 
choisis  parmi  les  gentilshommes  les  plus  résolus  et  les  plus 
dévoués  à  la  réforme  et  aux  princes  se  réuniixjnt  des 
diverses  provinces,  sous  trente  capitaines  élus,  s'avance- 
ront en  silence  sur  Blois  par  différentes  routes,  péné 
treront  dans  la  ville,  de  gré  on  de  force,  je  dis  de  gré  ou 
de  force,  enlèveront  le  roi.  la  reine-mijre  e't  monsieur  île 
Guise,  mettront  ceux-ci  en  jugement,  et  substitueront  a  leur 
autorité  celle  des  princes  du  sang,  quitte  à  faire  décider 
ensuite  par  les  Etats-Généraux  la  forme  d'administration 
qu'il  convieudi-a  d'adopter...  Voila  le  complot,  messieurs, 
(^u'en  dites-vous?  Est-ce  un  enfantillage?  Faut-il  passer  ou 
tie  sans  autrement  s  en  occuper?  Suis-je  enfin  bou  a  rieu  eu 
utile  à  quklque  chose? 

Il  s'arrêta  triomphant.  Le  grand  inquisitettr  et  le  lieute- 
nant de  police  se  regardaient  tout  surpris  et  assez  alarmes 
Il  y  eut  une  assez  longue  riause  remplie  pour  eux  par 
des  réflexions  de  tout  genre. 

—  Par  la  messe  !  c'est  admirable  !  je  l'avoue,  s'écria  en 
fin    Démocharès. 

—  Dites  que  c'est  effrayant,  reprit  monsieur  de  Brague 
lonne 

—  Il  faut  voir  :  il  faut  voir  !  continua  le  grand  inquisi 
teur  en  hochant  la  tête  d'un  air  capable. 

—  Eh  !  dit  monsieur  de  Braguelonne,  nous  ne  savons 
que  les  desseins  que  ce  La  Renaudie  avoue  :  mais  il  est  fa 
elle  de  deviner  qu'on  ne  doit  pas  s'en  tenir  là,  que  mes- 
sieurs de  Guise  se  défendront,  qu'ils  se  feront  tailler  en 
pièces,  et  que  si  Sa  Majesté  confie  au  prince  de  Coudé  le 
pouvoir  ce  ne  sera  que  par  la  violence. 

—  Mais  puisque  nous  sommes  prévenus!  reprit  Démocha- 
rès. Tout  ce  que  ces  pau\'res  parpaillots  vont  faire  con- 
tre nous  tourne  dès  lors  contre  eux,  et  ils  se  prennent  à 
leur  propre  piège.  Je  gage  que  monsieur  le  cardinal  sera 
ravi,  et  qu  il  aurait  payé  cher  cette  occasion  d'en  finir  avec 
ses  ennemis. 

—  Dieu  veuille  qu  il  soit  ravi  jusqu  au  lH)Ut  !  dit  monsieur 
de  Braguelonne. 

Et  s'adressant  à  Lignières.  qui  devenait  un  homme  à  mé 
nager,  un  homme  précieux,  un  homme  important  : 

—  Quant  à  vous,  lui  dit-il,  monsieur  le  marquis  (il  était 
réellement  marquis  le  misérable  :t,  quant  à  vous,  tous  avez 
rendu  à  Sa  Majesté  et  à  l'Etat  le  plus  éminent  service. 
Vous  en  serez  dignement  récompensé,  soyez  tranquille  : 

—  Oui.  ma  foi.  dit  Démocharès.  vous  méritez  une  belle 
chandelle,  monsieur,  et  vous  avez  toute  mon  estime  :  .\ 
vous  aussi,  monsieur  de  Braguelonne.  mes  sincères  com- 
plimens  sur  le  choix  de  ceux  que  vous  employez  !  Ah  :  mon- 
sieur de  Lignières  a  droit  de  compter  sur  ma  plus  haute 
considération,  en  vérité: 


LES  DEUX  DIANE 


171 


—  Ce  m'est  un  prix  bien  doux  de  ce  que  j'ai  pu  {aire,  dit 
Lignières   en   sinclinant   avec    modestie. 

—  Vous  savez  que  nous  ne  sommes  pas  iugrats.  monsieur 
de  Lignières,  continua  le  lieutenant  de  police.  Mais,  voyons, 
vous  n'avez  pas  tout  dit?  A-ton  ftxé  une  époque?  un  lieu 
de  rendez-vous? 

—  On  doit  se  réunir  autour  de  Blois  le  quinze  mars,  ré- 
pondit Lignières. 

—  Le  quinze  mars  :  voyez-vous  cela  !  dit  monsieur  de  Bra- 
guelonne.  Xous  n'avons  pas  vingt  jours  devant  nous  : 
Et  monsieur  le  cardinal  de  Lorraine  qui  est  à  Blois  l  Près 
de  deux  jours  encore  pour  l'avertir  et  avoir  ses  ordres  ! 
(Quelle  responsabilité  l 

—  Mais  quel  triomphe  au  bout  !  dit  Démocharès. 

—  Voyous,  mon  cher  monsieur  de  Lignières,  reprit  le  lieu- 
tenant de  police,  avez-vous  les  noms  des  chefs? 

—  Oui,    par    écrit,    répondit    Lignières. 

—  Un  homme  unique  :  dit  Démocharès  avec  admiration. 
Ceci  me  réconcilie  un  peu  avec  l'humanité. 

Lignières  défit  une  couture  intérieure  de  sou  pourpoint, 
en  tira  un  petit  papier  qu'il  déroula,  et  lut  à  voix  haute  : 

"  Liste  des  chefs  avec  les  noms  des  provinces  qu'ils  doi- 
vent diriger  : 

..  Casteinau  de  Chalosses,  —  Gascogne. 

■'  Mazères,  —  Béarn. 

"  Du  Mesnil,  —  Périgord. 

"  Maillé  de  Brézé,  —  Poitou. 

•■  ha  Chesnaye,  —  ?.Iaine 

»  Sainte-Marie,  —  Normandie. 

»  Cocqueville,    —   Picardie. 

"  De  Ferrières-Maligny,  —  Ile-de-France  et  Champagne. 

"  Chàteauvieux,  —  Provence,  etc.  » 

—  Vous  lirez  et  commenterez  cette  liste  à  loisir,  monsieur, 
dit  Lignières  eu  remettant  au  lieutenant  de  police  la 
pancarte  de  trahison. 

—  C'est  la  guerre  civile  organisée  l  dit  monsieur  de  Bra- 
guelonne. 

—  Et  notez,  ajouta  Lignières,  que,  dans  le  même  temps 
que  ces  bandes  se  dirigeront  vers  Blois,  d'autres  chefs,  en 
chaque  province,  devront  se  tenir  prêts  à  réprimer  tout 
mouvement  qut  s'y  manifesterait  en  faveur  de  messieurs 
de   Guise. 

—  Bon  !  nous  les  tiendrons  tous  comme  en  un  vaste  filet  ! 
disait  Démocharès  en  se  frottant  les  mains.  Eh  !  comme 
TOUS  avez  l'air  atterré,  monsieur  de  Braguelonne  :  Après 
le  premier  moment  de  surprise,  je  déclare  que  je  serais  bien 
fâché,  pour  mon  compte,  que  tout  ceci  n'eut  pas  lieu. 

—  Mais  vovez  donc  combien  il  nous  reste  peu  de  temps  ! 
dit  le  lieutenant  de  police.  En  vérité,  mon  bon  Lignières. 
je  ne  voudrais,  pour  rien  au  monde,  vous  adresser  un  seul 
reproche,  mais,  depuis  le  5  février,  vous  auriez  bien  dii  me 
prévenir. 

—  Le  pouvais-je?  dit  Lignières.  J'ai  été  chargé  par  La 
Renaudie  de  plus  de  vingt  commissions  depuis  Nantes  jus- 
qu'à Paris.  Outre  que  j'ai  pu  recueillir  ainsi  de  précieux 
renseignemens,  négliger  ou  ajournor  ces  commissions  c'eut 
été  exciter  les  soupçons  ;  vous  écrire  une  lettre  ou  vous  en- 
voyer un  messager  c'eut  été  compromettre  nos  secrets. 

—  C'est  juste  :  dit  monsieur  de  Braguelonne.  et  vous  avez 
raison  toujours.  Ne  parlons  donc  plus  de  ce  qui  est  fait  mais 
de  ce  qui  est  à  faire.  Vous  ne  nous  avez  rien  dit  du  prince 
de  Condé?  N'était-il  pas  avec  vous  à  Nantes? 

—  Il  y  était,  répondit  Lignières.  Mais  avant  de  prendre 
un  parti,  il  désirait  avoir  vu  Chaudieu  et  l'ambassadeur 
anglais,  et  il  a  dit  qu'il  accompagnerait  dans  ce  but  La 
Reuaudle  à  Pai-is. 

—  Il  viendra  donc  à  Paris?  La  Renaudie  y  viendra  donc? 

—  Mieux  que  cela,  ils  doivent  y  être  arrivés,  dit  Lignières. 

—  Et  oii  logent-Ils?  demanda  monsieur  de  Braguelonne 
avec  empressement. 

—  Pour  cela,  je  l'ignore.  J'ai  bien  demandé,  en  manière 
de  rien,  où  je  pourrais  retrouver  notre  chef  si  j'avais 
quelque  communication  à  lui  faire,  mais  on  ne  m'a  en- 
seigné qu'un  moyen  de  correspondance  indirect.  Sans  doute 
La  Renaudie  ne  veut  pas  compromettre  le  prince. 

—  Voilà  qui  est  fâcheux,  on  ne  saurait  eu  disconvenir, 
reprit  le  lieutenant  de  police.  Nous  aurions  eu  besoin  de 
suivre    Jusqu'au    bout    leurs   Iraces  ! 

Maitre  Arplon  rentra  encore  une  fols,  dans  ce  moment, 
de  son  pied  léger  et  mystérieux. 

—  Qu'est-ce  que  c'est,  Arpion?  dit  avec  impatience  mon- 
sieur de  Braguelonne.  Vous  savez  bien  que  nous  nous 
occupons  de  quelque  chose  d'Important,  que  diable  : 

—  Aussi  ne  me  serals-je  pas  permis  d'enti-er  sans  quelque 
chose  de  non  moins  Important,  répondit  Arplon. 

—  Voyons,  qu'est-ce  que  c'est?  Dites  vite  et  dites  tout 
haut.  Nous  sommes  entre  nous  Ici. 

—  Un  nommé  Pierre  Des  Avenelles...  reprit   Arpion. 

De  Braguelonne.  Démocharès  et  Lignières  interrompirent 
Arplon  par  un  seul  et  même  cri  ; 

—  Pierre    des    AYenelles  : 


—  C'est  cet  avocat  de  la  rue  des  Marmousets  qui  héberge 
d'ordinaire  les  réformés  â  Paris,  dit  Démocharès, 

—  Et  sur  la  maison  duquel  j'ai  l'œil  depuis  longtemps, 
reprit  de  Braguelonne.  Mais  le  bonhomme  est  cauteleux  et 
prudent,  et  déjoue  toujours  ma  surveillance.  Que  veut-il 
Arpion  ? 

—  Parler  à  monseigneur,  sur-le-champ,  dit  le  secrétaire. 
Il  m'a  semblé  tout  effaré. 

—  Il  ne  peut  rien  savoir  !  dit  vivement  Lignières  avec 
jalousie.  D'ailleurs,  ajouta-t-il  avec  dédain,  c  est  un  hon- 
nête homme. 

—  Il  faut  voir  !  11  faut  voir  !  reprit  le  grand  Inquisiteur 
(c'était  son  mot). 

—  Arpion,  reprit  monsieur  Braguelonne,  introduisez  tout 
de  suite  cet  homme. 

—  Tout  de  suite,  monseigneur,  dit  Arpion  en  sortant. 

—  Pardon,  mon  clier  marquis,  continua  de  Braguelonne 
en  s'adressant  à  Lignières.  ce  Des  Avenelles  vous  connaît, 
et  votre  vue  inattendue  le  pourrait  troubler.  Puis,  ni  vous 
ni  moi  ne  devons  nous  soucier  qu'en  tout  cas  il  vous 
sache  des  nôtres.  Ayez  donc  l'obligeance,  pendant  cette 
entrevue,  de  passer  dans  le  cabinet  d'Arpion,  la-bas  au  fond 
de  ce  couloir.  Je  vous  ferai  rappeler  dès  que  nous  aurons 
terminé.  Pour  vous,  restez,  monsieur  le  grand  inquisiteur. 
Votre  présence  imposante  ne  peut  que  nous  être  utile. 

—  Soit,  je  demeure  pour  vous  servir,  dit  Démocharès 
satisfait. 

—  Et  moi,  je  m'éloigne,  reprit  Lignières.  Mais  rappelez- 
vous  ce  que  je  vous  dis,  monsieur  le  lieutenant  de  police  . 
Vous  ne  tirerez  pas  grandchose  de  ce  des  Avenelles.  Une 
pauvre  cervelle  !  esprit  timoré  mais  probe  :  rien  qui  vaille  !' 
rien  qui  vaille  ! 

—  Nous  ferons  pour  le  mieux.  Mais  allez,  allez,  mon  cher 
Lignières.    Voici   notre   homme. 

Lignières  n'eut  eu  effet  que  le  temps  de  s'échapper.. 
Un  homme  entra  tout  pâle  et  agité  d'un  tremblement  ner- 
veux, ameué  et  presque  porté  par  maître  Arpion. 

C'était  l'avocat  Pierre  des  Avenelles,  que  nous  a%'ons 
vu  pour  la  première  fols  avec  le  sieur  Lignières,  au  conci- 
liabule de  la  place  Maubert,  et  qui  avait  eu,  si  l'on  s'en 
souvient,  le  succès  de  la  soirée  avec  son  discours  si  brave- 
ment   timide. 


-XCII 

t'X     DÉLATEI^R 


Ce  jour  oii  nous  le  retrouvons.  Des  Avenelles  était  tout  â 
fait  timide,  et  n'était  plus  du  tout  brave.- 

Après  avoir  salué  jusqu'à  terre  Démocharès  et  de  Brague- 
lonne : 

—  Je  suis  sans  doute,  dit-il  d'une  voix  tremblante,  en  pré- 
sence de  monsieur  le   lieutenant   de   police  !.. 

-—  Et  de  monsieur  le  grand  inquisiteur  de  la  foi,  ajouta 
de  Braguelonne  en  montrant  de  Moucliy. 

—  Oli  :  Jésus  !  s'écria  le  pauvre  Des  Avenelles.  pâlissant 
davantage  encore  s'il  était  possible.  Messeigneurs,  vous 
voyez  devant  vous  un  bien  grand  coupable,  un  trop  grand 
coupable.  Puis-je  espérer  ma  grâce?  je  ne  sais.  Un  aveu 
sincère  peut-il  atténuer  mes  fautes?  c'est  à  votre  clémence 
â  répondre. 

Monsieur  de  Braguelonne  vit  tout  de  suite  à  quel  homme- 
il  avait   affaire. 

—  Avouer  ne  suffit  pas,  dit-il  d'une  voix  dure,  il  faut 
réparer. 

—  Oh  !  si  je  le  puis,  je  le  ferai,  monseigneur  !  reprit  Des 
Avenelles. 

—  (jui,  mais  pour  le  faire,  continua  le  lieutenant  de  po- 
lice, il  faudrait  avoir  quelque  service  à  nous  rendre,  quel- 
iiue  précieu.x  renseignement  à  nous  donner. 

—  Je  tâctierai  d'eu  donner,  dit  l'avocat  d'une  voix  étouf 
fée. 

—  Ce  sera  difficile,  reprit  négligemment  de  Braguelonne, 
car  nous  savons  tout. 

—  Quoi!  vous  savez?... 

—  Tout  :  vous  dis-je,  et.  dans  la  passe  où  vous  vous 
êtes  mis,  votre  repentir  tardif  ne  peut  i)lus  guère,  je  vous 
en  préviens,  sauver  votre  tète. 

—  Ma  tête  1  ù  ciel!  ma  tète  est  en  danger?  Pourtant, 
puisque  je  suis  venu.. 

—  Trop  tard  !  dit  l'inflexible  Braguelonne.  Vous  ne  pou- 
vez plus  nous  être  utile,  et  nous  savons  d'avance  ce  que 
vous  pourriez  nous  révéler. 

—  Peut-être,  dit  Des  Avenelles.  Excusez  ma  question,  que- 
savez-vous  ? 

—  D'abord,  que  vous  êtes  un  de  ces  hérétiques  damnés, 
dit  d'une  voix  tonnante  Démocharès  Intervenant. 

—  Hélas  !   hélas  :   ce   n'est  que    trop     vrai  !   répondit   Des 


172 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


ATenelIes.  Oui.  je  suis  de  la  religion.  Pourquoi?  je  n'en 
-sais  rieu  Mais  j'abjurerai,  monseigneur,  si  vous  m'accor- 
dez la  vie.  Le  prêche  a  trop  de  périls.  Je  reviens  â  la 
■messe. 

—  Ce  n'est  pas  tout,  dii  Dêmocharés,  vous  logez  chez  vous 
des  huguenots. 

—  On  n'a  pu  en  découvrir  un  seul,  dans  aucune  des  per- 
quisitions, reprit  vivêmenr  1  avocat. 

—  Oui.  dit  monsieur  de  Braguelonne.  vous  avez  proba- 
blement dans  votre  domicile  quelque  issue  secrète,  quel- 
que couloir  caché,  quelque  communication  inconnue  avec 
le  dehors.  Mais,  un  de  ces  jours,  nous  démolirons  votre  mai- 
son jusqu  a  la  dernière  pierre,  et  il  faudra  bien  quelle 
•nous  livi'e  son  secret. 

—  Je  vous  le  livrerai  moi-même,  dit  1  avocat.  Car,  j  en  con- 
viens, monseigneur,  j'ai  quelquefois  reçu  et  hébergé  des  reli- 
gionnaires.  Ils  paient  de  bonnes  pensions,  et  les  procès  rap- 
portent si  peu  :  11  tant  bien  vivre  :  Mais  cela  ne  m  arrivera 
plus,  et,  SI  j'abjure,  entin  :  pas  un  luiguenot  ne  s'avisera 
•plus,  je  pense,  de  venir  Irapper  û  ma  porte. 

—  Vous  avez  aussi,  continua  Démocliaiés,  pris  souvent  la 
parole  dans  le  conciliabule  des  protestans. 

—  Je  suis  avocat,  dit  piteusement  Des  .■Vvenelles.  Mais 
j'ai  toujours  parlé  pour  les  partis  modérés.  Vous  devez  savoir 
cela,  puisque  vous  savez  tout... 

El.  s'enhardissant  a  lever  les  yeu.x  sur  les  deux  sinistres 
personnages.  Des  .Weuelles  reprit  : 

—  Mais  pardon,  il  me  semble  que  vous  ne  savez  pas  tout  : 
car  vous  ne  me  parlez  que  de  moi,  et  vous  vous  taisez 
sur  les  affaires  générales  du  parti,  bien  autrement  impor- 
■tanles  en  somme  Donc,  je  vois  avec  plaisir  que  vous  igno- 
rez encore  bien  des  choses. 

—  C'est  ce  qui  vous  trompe,  dit  le  lieutenant  de  police, 
■et  nous  allons  vous  prouver  le  contraire. 

Uémocharès  lui  fit  signe  de  prendre  garde. 

—  Je  vous  comprends,  monsieur  le  grand  inquisiteur,  lui 
«lit-il.  Mais  il  n  y  a  point  d  imprudence  à  moi  à  montrer 
notre  jeu  a  monsieur  ;  car  monsieur  ne  sortira  pas  d'ici 
■de  longtemps. 

—  Comment  !  je  ne  sortirai  pas  de  longtemps  d'ici?  s'écria 
Pierre  Des  .■Vvenelles  avec  épouvante. 

—  Non.  sans  doute,  dit  monsieur  de  Braguelonne  avec 
<:alme.  Vous  figurez-vous  donc  que.  sous  couleur  de  venii' 
.lalre  des  révélations,  vous  pourrez  tranquillement  voir  où 
nous  en  sommes,  et  vous  assurer  de  ce  que  nous  savons, 
pour  aller  rapporter  le  tout  a  vos  complices?  11  n  en  va 
pas  ainsi,  mon  clier  monsieur,  et  vous  êtes  de  ce  moment 
notre  prisonnier. 

—  Prisonnier  :  répéta  Des  Avenelles,  d'abord  abattu. 
Puis,  avec  la  réflexion,  il  prit  son  parti.  Notre  homme,  on 

-se  le  rappelle,  avait  au  plus  haut  point  le  courage  de  la 
lâcheté. 

—  Eli  bien:  j'aime  mieux  cela,  au  fait:  s  écria-t-il.  Je 
suis  plus  en  sûreté  ici  que  chez  moi,  au  milieu  de  tous 
leurs  comi)lots.  Et.  puisque  vous  me  gardez,  monsieur  le 
lieutenant  de  police,  vous  ne  vous  ferez  plus  scrupule  île 
vouloir  bien  répondre  à  quelques-unes  de  mes  respectueuses 
questions.  M'est  avis  que  vous  n  êtes  pas  tout  à  lait  aussi 
complètement  informé  que  vous  croyez  I  être,  et  que  je  troit 
verai  moyen  de  vnus  prouver,  par  quelque  utile  révélation. 
ma  bonne  foi  et  ma  loyauté. 

—  llum  :  j'en  doute,  dit  monsieur  de  Braguelonne. 

—  Des  dernières  assemblées  des  huguenots,  d'abord,  que 
savez-vous,  monseigneur?  demanda  l'avocat. 

—  Parlez-vous  de  celle  de  Nantes?  dit  le  lieutenant  de  po- 
lice? 

—  Aie  :  vous  savez  cela.  Eh  bien  :  oui,  voyons,  de  celle 
de  Nantes.  Que  s'y  est-il  passé? 

—  Est-ce  à  la  conspiration  qu'on  y  a  formée  que.  vous 
faites   allusion  ?    reprit   monsieur   de   Braguelonne. 

—  Hélas  !  nui.  et  je  vois  que  je  ne  vous  apprendrai  pas 
grand'chose  lâ-dessus.  reprit  Des  Avenelles.  Cette  conspira- 
tion. . 

—  Est  d'enlever  le  l'oi  de  Blois,  de  substituer  violemment 
les  princes  a  messieurs  de  Guise,  de  convoquer  les  Etats- 
Généraux,  etc..  Tout  cela  c'est  de  l'histoire  ancienne,  mon 
cher  monsieur  Des  .\venelles.  et  qui  date  déjà  du  5  février. 

—  Et  les  coiijuré>  qui  se  croient  si  surs  du  secret  :  s'écria 
l'avocat.  Ils  sont  perdus  !  et  moi  aussi.  Car,  sans  nul  doute, 
vous  connaissez  les  chefs  du  complot  ? 

—  Les  chefs  occultes  et  les  chefs  avoués.  Les  chefs  occul- 
tes, c'est  le  prince  de  Condé.  c'est  1  amiral.  Les  chefs  avoués, 
ce  sont  La  Renaudie.  Casteinau,  Mazères ..  Mais  l'énumé 
ration  serait  trop  longue.  Tenez,  voici  la  liste  de  leurs 
noms  et  celles  des  provinces  qu'ils  doivent  soulever. 

—  Miséricorde  !  que  la  police  est  habile  et  que  les  cons- 
jiirateurs  sont  fous  :  s'écria  encore  Des  Avenelles.  N'aurai- 
je  donc  pas  le  plus  petit  mot  a  vous  apprendre?  Le  prince 
■de  Condé  et  La  Uenaudie,  vous  savez  oii  ils  sont  ? 

—  A  Paris,  ensemble. 

—  C'est  effrayant  :  et  je  n'ai  plus  qu'à  recommander  mon 


ame  à  Dieu.  Pourtant,  un  mot  encore,  de  grâce:  où  ^,  nt 
ils  à  Paris? 

Monsieur  de  Braguelonne  ne  répondit  pas  tout  de  su  ne 
mais,  de  son  regard  pénétrant  et  clair,  sembla  vouloir  ^•'^ 
der  l'âme  et  les  yeux  de  Des  .■Vvenelles. 

Celui-ci    respirant   à   peine   répéta   sa   question  : 

—  Savez-vous  où  sont  â  Paris  le  prince  de  Condé  et  L.i 
Renaudie,    monseigneur? 

—  Nous  les  trouverons  sans  peine,  répondit  monsieur  de 
Braguelonne.  j 

—  Mais  vous  ne  les  avez  pas  encore  trouvés'  s'écria  Des' 
Avenelles  ravi,  .^h  :  Dieu  soit  loué;  je  puis  encore  gagnei 
mon  pardon.  Je  sais  où  ils  sont,  moi.  niouseigneur  ! 

L'oeil  de  Démocliarès  étincela,  mais  le  lieutenant  de  po 
Vice  dissimula  sa  joie. 

—  Où  sont-ils  donc  ?  dit-il  du  ton  le  plus  indifférent  pos- 
sible. 

—  Chez  moi,  messieurs    chez  moi!  dit  fièrement  l'av. 

—  Je  le  savais,  répondit  tranquillement  monsieur  de  Li  i 
guelonne. 

—  Quoi  !  comment  :  vous  le  saviez  aussi  î  s'écria  Des  .Vvo 
nelles,   pâlissant. 

—  Sans  doute!...  Mais  j  ai  voulu  vous  éprouver,  vci;  = 
vous  étiez  de  bonne  foi.  .-vllons  :  c'est  bien'  je  suis  contfin 
de  vous.  C  est  que  votre  cas  était  grave  au  moins,  .\vuii 
donné  refuge  à  de  si  grands  coupables  ! 

—  Vous  vous  faisiez  aussi  coupable  qu'eux;  dit  seintii 
cieusement   Démocharès. 

—  Oh:  ne  m'en  parlez  pas,  monseigneur,  reprit  i'e- 
Avenelles.  Je  me  doutais  bien  des  dangers  que  je  cour:n^ 
Aussi,  depuis  que  je  connais  les  effrayans  projets  de  me- 
deu.K  hôtes,  je  n'existe  plus.  Mais  je  ne  les  connais  que  le 
puis  ti'ois  jours.  Depuis  trois  jovu's  seulement,  je  vou-  h 
jure.  Vous  devez  savoir  que  je  n'étais  pas  à  l'assemblt-'  !■ 
Nantes.  Quand  le  prince  de  Condé  et  le  seigneur  de  La  !;■ 
naudie  sont  arrivés  chez  moi  au  commencement  de  '(■'< 
semaine,  je  croyais  bien  recevoir  des  réformés,  mais  non  i  a- 
des  conspirateurs.  J  ai  en  horreur  les  conspirateurs  et  !-■ 
conspirations.  Ils  ne  m  ont  rien  dit  d'abord,  et  c'est  •  • 
dont  je  leur  en  veux.  Exposer  ainsi  à  son  insu  un  pa')vn 
homme  qui  ne  leur  avait  jamais  rendu  que  des  servi,  c~ 
c'est  très  mal.  Mais  ces  grands  personnages  n'eu  font  jallull^ 
d'autres. 

—  Hein?  dit  monsieur  de  Braguelonne  qui  se  reganl.iii 
comme  un  très  grand  personnage. 

—  Je  parle  des  grands  personnages  de  la  réforme;  se  hai: 
de  dire  l'avocat.  Donc,  ils  ont  commencé  par  me  <  a 
cher  tout.  Mais  ils  chuchotaient  ensemble  tout  le  l'ni 
mais  ils  écrivaient  le  jour  et  la  nuit;  mais  ils  recevauu 
des  visites,  à  toute  minute.  J'ai  guetté,  j'ai  écouté,  lin'i 
j'ai  deviné  le  commencement,  de  sorte  qu  ils  ont  été  •■lli 
gés  de  me  confesser  la  fin,  leur  assemblée  de  Nantes,  ifui 
grande  conspiration,  tout  ce  que  vous  savez  enfin  ii  it 
qu'ils  croient  si  bien  à  labri.  Mais  depuis  cette  révélai  i" 
je  ne  dors  plus,  je  ne  mange  plus,  je  ne  vis  plus.  Cluniu. 
fois  qu'on  entre  chez  moi,  et  Dieu  sait  comme  on  y  entn 
souvent  :  je  m'imagine  qu'on  vient  me  chercher  ji ''it 
me  traîner  devant  les  juges.  La  nuit,  dans  mes  rares  iii~ 

de  sommeil  fiévreux,  je  ne  rêve  que  tribunaux,  échai 
et  bourreaux.  Et  je  m'éveille,  baigné  d'une  sueur  fr 
pour  supputer,  prévoir  et  mesurer  les  risques  que  je  com 

—  Les   risques   que   vous   couriez  ?    dit    monsieur   de    L 
guelonne.  Mais  la  prison  d'abord... 

—  La    tortui-e    ensuite,    reprit    Démocharès. 

—  Puis,  la  pendaison  probablement,  ajouta  le  lleutenan 
de  police 

—  Peut-être  le  bûcher,  continua  le  grand  Inquisiteur 

—  Voire  même  d  occasion,  la  roue,  dit,  pour  terminei| 
par  un  effet,  monsieur  de  Braguelonne. 

—  Emprisonné  ;  torturé  !  pendu  ;  brûlé  ;  rotié  ;  s'exclamai' 
â  chaque  parole  maître  Des  .Wenellcs  comme  s'il  eût  sub 
chacun   des  supplices  qu'on   lui  émimérait. 

—  Dame  ;  vous  êtes  avocat,  vous  savez  la  loi,  reprit  mon 
sieur  de  Braguelonne. 

—  Je  ne  la  sais  que  trop  !  s'écria  Des  .\veneUes.  Aussi 
au  bout  de  trois  jours  d'angoisses,  je  n'ai,  pu  y  teniri 
j'ai  bien  senti  qu'un  tel  secret  était  un  fardeau  trop  louri 
pour  ma  responsabilité,  et  j'e  suis  venu  le  remettre  entre  vo, 
mains,  monsieur  le  lieutenant  de  police. 

—  C'était  le  plus  sûr.  reprit  monsieur  de  Braguelonne 
et.  quoique  votre  révélation  ne  nous  serve  pas  à  grand 
chose,  comme  vous  voyez,  nous  aurons  cependant  égard 
votre  bonne  volonté. 

11  s'entretint  quelques  instans  à  voix  basse  avec  de  Mou| 
chy.  qui  parut  lui  faire  adopter,  non  sans  quelque  peine, 
résolution  à  suivre. 

—  .\vaut  tout,  je  vous  demanderai  en  grâce,  leur  dit  Uaf| 
.\venelles  suppliant  de  ne  pas  trahir  ma  défection  vis-à-vii 
de  mes  anciens.,  complices;  car.  hélas  !  ceux  qui  ont  massa 
cré  le  président  .Minard  pourraient  bien  aussi  me  faire  ur 
mauvais  parti 


LES  OilLX  DIANE 


173 


—  Nous  vous  garderons  le  secret,  reprit  le  lieutenant  de 
police. 

—  Vous  m'allPZ  toutefois  retenir  prisonnier,  n'est-ce  pas? 
dit   Des  .^venelles  d  un  air  humble  et  craintif. 

—  Non.  vous  pouvez  rentrer  librement  cliez  vous  à  l'Ins- 
tant m<'rae.  répondit  de  Braguelonne 

—  En  vérité?  dit  l'avocat.  .Mors  ce  sont  mes  hôtes,  le 
le  vois,  que  vous  aile?  faire  saisir. 

—  Pas  davantage.   Ils  resteront  libres  comme  vous. 

—  Comment  cela?   demanda   Des   .\venelles  stupéfait. 

—  Ecoutez-moi.  reprit  monsieur  de  Ki'aguelonne  avec 
autorité,  et  retenez  bien  mes  paroles.  Vous  allez  retourner 
chez  vous  sur  1  heure,  de  peur  qu'une  trop  longue  absence 
n'excite  quelque  soupçon.  Vous  ne  direz  plus  un  mot  a  vos 
hôtes  ni  de  vos  craintes  ni  de  leurs  secrets.  Vous  agirez  et 
les  laisserez  agir  comme  si  vous  n'étiez  pas  entré  dans  ce 
cabinet  aujourd  hui  Me  comprenez-vous  bien?  N'empêche/ 
rien  et  ne  vous  étonnez  de  rien.  Laissez   faire 

—  C'est   aisé  cela,  dit  Des  .\venelles. 

—  Seulement,  ajouta  monsieur  de  Uraguelonne.  si  nous 
avons  besoin  do  quelques  renseignemens.  nous  vous  les  fe- 
rons demander  ou  nous  vous  appellerons  Ici.  et  vous  vous 
tiendrez  toujours  à  notre  disposition.  Si  quelque  descente 
dans  votre  maison  est  jugée  nécessaire,  vous  y  prêterez 
la  main. 

—  Puisque  j'ai  tant  fait  que  de  commencer.  J'achèverai, 
dit  Des  Avenelles  avec  un  soupir. 

—  C'est  bien.  Un  seul  mot  pour  conclure.  SI  les  choses 
se  passent  de  manière  a  nous  prouver  cpie  vous  avez  obéi 
A  ces  instructions  bien  simples,  vous  aurez  votre  grâce 
Si  nous  pouvons  soupçonner  que  la  moindre  indiscrétion 
Tous  est  échappée,  vous  serez  le  premier  et  le  plus  cruel- 
lement puni. 

—  Vous  serez  brûlé  à  petit  feu.  par  Notre  Dame  !  dit 
Démocharés    de   sa    voix    lugubre    et    profonde 

—  Cependant  :...   voulut   dire   l'avocat   qui    tressaillit. 

—  Il  suffit,  dit  Braguelonne.  Vous  avez  entendt).  Souve- 
nez-vous.  Au   revoir. 

Il  lui  fit  de  la  main  un  geste  impérieux  Le  trop  prudent 
avocat  sertit,  à  la  fois  soulagé  et  oppressé. 

Après  son  départ,  il  y  eut  un  moment  de  silence  entre 
le  lieutenant  de  police  et  le  grand  imuisiteur 

—  Vous  l'avez  voulu,  j'ai  cédé,  dit  enfin  le  premier.  Mais 
J'avoue  qu'il  me  reste  des  doutes  sur  cette  façon  de  pro- 
céder 

—  Non.  tout  est  pour  le  mieux  !  reprit  Démocharés.  Il 
faut  que  cette  affaire  ait  son  cours,  je  vous  dis.  et.  pour 
cela,  l'important  était  de  ne  point  donner  l'éveil  aux  con- 
jurés Qu'ils  se  croient  stirs  du  secret  et  qu'ils  agissent. 
Ils  s'imaginent  marcher  dans  la  nuit,  et  nous  suivons  tous 
leur  mouvemens  au  grand  jour.  C'est  superbe  i  une  pareille 
ociasion  ne  se  présenterait  pas.  d'ici  a  vingt  ans.  de  ter- 
rifier par  un  grand  coup  Ihérésie.  Et  je  connais  là-dessus 
les  idées  de  Son  Eminence  le  cardinal  de  Lorraine 

—  Mieux  que  moi.  c'est  vrai,  dit  de  Braguelonne.  Que 
nous    reste-t-il    cependant    à    faire? 

—  Vous,  dit  Démocharés,  vous  demeurez  à  Paris,  vous 
surveillez,  par  Ligiiiêres  et  par  Des  .^venelles,  vos  deux  chefs 
de  I  onspiration.  Moi.  dans  une  lieure.  .le  jiars  pour  Blois 
et  j  avertis  messieurs  de  Guise.  Le  cardinal  aura  d'abord 
un  peu  peur,  mais  le  Balafré  est  auprès  de  lui  pour  le 
rassurer;  et.  avec  la  réflexion,  il  sera  ravi.  C'est  leur  affaire 
à  tous  deux  de  réunir  en  quinze  jours  a  petit  bruit  autour 
du  roi  toutes  les  forces  dont  ils  pourront  disposer  Nos 
huguenots  cependant  n'auront  pu  se  douter  de  rien,  lis 
arriveront  ensemble  ou  l'un  après  l'autre  dans  le  piège 
tendu.  CCS  étourneaux  aveugles,  et  ils  sont  à  nous  !  nous 
les  tenons  :  Tuerie  générale  : 

Le  grand  inquisiteur  se  promenait  à  granils  pas  dans  la 
chambre  en  se  frottant  les   mains  tout  joyeux. 

—  Dieu  veuille  seulement,  dit  monsieur  de  Braguelonne. 
qu'aucun  retour  imprévu  ne  vienne  réduire  â  néant  ce 
magnifique  projet  ! 

—  Impo.'islble  i  reprit  Démocharés.  Tuerie  générale  !  Nous 
les  tenons!  Faites  revenir,  s'il  vous  plaît.  Lignières,  Cfu'il 
achève  de  nous  fournir  les  renseignemens  que  je  vais  repor- 
ter au  cardinal  de  I^orraine.  Mais  je  tiens  déjà-  l'hérésie 
pour  morte.   Tuerie  générale  ! 


XCIII 
ROI    Er    REINE    E.XFANS 


En  franchissant  par  la  pensée  deux  jours  et  qu.aranle 
lieues,  nous  serons  au  27  février  et  dans  le  splendide  châ- 
teau de  Elols.  où  la  cour  était  pour  le  moment  réunie. 

II  y    avait   eu   la   veille    grande   fête   et   réjouissance  au 


chAleau.   fête   ordonnée   par   monsieur    Antoine    de    Baïf    1» 
poète,   avec  Joutes,   ballets  et   allégories. 

Si   bien   qui-  ce  matin  'i    le  jeune  roi   et   sa  petite   reine 
pour  l  amusement  desquels  la  féie  av<iit  été  donnée   se  levè- 
rent plus  tard  que   dp  coutume  et   un  peu   fatigués  encore 
de   leur  plaisir 

Heureusement,  aucune  réception  n'était  indiquée-  et 
pour  se  délasser,  ils  purent  à  loisir  deviser  ensemble  des 
belles   choses   qu'ils   avaient   admirées. 

—  Pour  moi.  disait  Marie  Stuart,  J'ai  trouvé  tous  ces- 
divenissemens  les  plus  beaux  et  les  plus  singuliers  du 
monde. 

—  oui.  reprenait  François  II,  les  ballets  et  les  scène?- 
Jouées  surtout.  Mais  j'avouerai  que  les  sonnets  et  madri- 
gaux m'ont  paru  faire  un  peu  longueur. 

—  Comment  :  se  récria  Marie  Stuart.  ils  étaient  fort 
galans  et   spirituels,   je    vous   assure. 

—  Mais  trop  perpétuellement  élogieux.  ronviens-on. 
mignonne.  Ce  n'est  pas  très  amusant,  vois-tu,  de  s'entendre 
ainsi  louer  pendant  des  heures,  et  je  mimaginais  hier  au 
soir  que  le  hou  Dieu  devait  avoir  parfois  des  momens  d'im- 
patience dans  son  paradis.  .\Joute  a  cela  que  ces  messieurs, 
surtout  messieurs  de  Hait  et  de  Maisonfleur,  sèment  leurs 
discours  de  nombre  de  mots  latins  que  je  ne  comprends 
pas   toujours. 

—  Mais  c'est  de  fort  bon  air  cela,  dit  Marie,  c'est  une 
façon   qui   sent  .son  liomme  docte   et  de  goût  choisi. 

—  Ah  I  c'est  que  tu  es  une  savante.  loi,  Marie  !  reprit  le 
jeune  roi  en  soupirant.  ïu  fais  des  vers,  et  tu  comprends 
le  latin  auciuel  je  n'ai  jamais  pu  mordre. 

—  -Mais  c'est  notre  lot  et  notre  récréation  à  nous  autres 
femmes,  le  savoir  !  comme  à  vous  autres  hommes  et  princes 
l'action  et  le  commandement. 

—  C'est  égal  !  reprit  François  II,  je  voudrais,  ne  fût-ce 
i|ne  pour  fégaler  en  quelque  chose,  être  .seulement  aussi 
instruit,   tiens!   que   mon   frère   Charles. 

—  A  propos  de  notre  frère  Cliarles.  interrompit  Marie. 
l'avez-vous  remarqué  hier  dans  son  rôle  de  1  allégorie  de 
la   Iteliijioii   ile/emlue   par  les  trois   Vertus   thëolorjales  ? 

—  Oui.  dit  le  roi.  il  faisait  un  des  chevaliers  qui  repré- 
sentaient les  Vertus,  la  Charité,  je  crois. 

—  C'est  cela  même,  reprit  Marie.  Kli  bien  !  avez-vous 
vu.  Sire,  avec  quelle  fureur  il  frappait  la  tête  de  l'Hérésie? 

—  Oui.  vraiment,  lorsqu'elle  s'est  avancée  au  milieu  des 
ilammes  sur  ce  corps  de  serpent...  Charles  était  hors  de 
lui.  c'est   la  vérité. 

—  Et.  dites-moi.  mon  doux  sire,  reprit  la  reine,  est-ce 
qu'elle  ne  vous  a  pas  paru  ressembler  a  quelqu'un  cette 
tête  de  l'Hérésie? 

—  En  effet,  dit  François  U.  j'avais  cru  me  tromper,  mais 
elle  avait  assurément  de  l'air  de  monsieur  de  Coligny,  ii'est- 
( e  pas  ? 

—  Dites  que  c'était  monsieur  l'amiral  trait  pour  trait. 

—  Et  tous  ces  diables  qui  l'ont  emporté  !  dit   le  roi. 

—  Et   la  joie  de  notre  oncle  le  cardinal,    reprit   Marie. 

—  Et   le  sourire  de   ma  mère  ! 

—  Il  était  presque  effrayant  !  dit  la  jeune  reine.  N'im- 
porte !  François,  elle  était  encore  bien  belle  hier,  votre 
mère,  avec  sa  robe  d'or  frisé,  et  son  voile  de  crêpe  tanné  ! 
un  magnifique  accoutrement  ! 

—  Oui.  reprit  le  roi  :  aussi,  ma  mignonne,  ai-je  fait  deman- 
der pour  vous  une  robe  semblal)le  à  Constantinople.  par 
monsieur  de  Cirandchamp.  et  vous  aurez  aussi  un  voile 
de  gaze  romaine  pareil  a  celui  de  ma    mère. 

—  Oli  !  merci,  mon  gentil  roi  ;  merci  !  Je  n'envie  pas  cer- 
tainement le  sort  de  notre  sœur  Elisabeth  d'Espagne,  qui, 
dit-on,  ne  met  jamais  deux  fois  la  même  robe.  Cependant, 
Je  ne  voudrais  pas  que  femme  en  France,  fût-ce  votre  mère, 
semblât.  :\  vous  surtout,  mieux   parée  que     moi. 

—  Eh  !  que  l'importe  au  fonil  !  dit  le  roi.  ne  seras-tu  pas 
toujours  la  plus  belle? 

—  11  n'y  a  guère  paru  hier,  reprit  Marie  boudant  ;  car, 
après  le  branle  au  flambeau  que  j'ai  dansé,  vous  ne  m  avez 
pas  dit  un  seul   mot.  Il  faut  croire  qu  il  ne  vous  a  pas  plu. 

—  Si  fait  bien  !  s'écria  François.  Mais  qu'aurais-je  dit, 
1)011  Dieu  !  a  côté  de  tous  ces  beaux  esin-its  de  la  cour  qui 
le  complimentaient  en  prose  et  eu  vers.  Du  Bellay  préten- 
dait que  tu  n'avais  pas  besoin  d'un  flambeau  , comme  les 
autres  dames,  et  que  c'était  bien  assez  de  tes  deux  yeux. 
Maisonll.-ur  s  effrayait  du  danger  de  ces  deux  vives  lumières 
de  tes  prunelles  qui  ne  s'éteignaient  pas.  elles  !  et  qui  pou- 
vaient embraser  la  salle  entière.  Sur  quoi  Konsard  ajoutait 
que  ces  astres  de  tes  regards  devaient  éclairer  la  nuit  parmi 
les  ténèbres,  et  le  Jour  parmi  le  soleil.  Fallait-ll  donc, 
après  cette  poésie,  venir  te  dire  toul  uniment  que  je  vous 
avals  trouvées  charmantes,  toi  et  ta  da«.se  ? 

—  Et  pourquoi  pas?  reprit  Marie  Ce  simi)le  mot  de  vous 
m'eût  plus  réjouie   que   toutes   leurs   fadeurs. 

—  Eh  bien!  ce  mot  Je  te  le  dis  ce  matin,  mignonne,  et 
de  tout  mon  cœur  ;  car  cette  danse  est  toute  parfaite  et  m'a 
presque  fait  oublier  la  pavane  d'Espagne  que  j'aimais  Unt, 


174 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLfSTRi: 


et  les  pazzemeni  d  Italie  que  tu  dansais  si  divinement  avec 
cette  pauvre  Elisabeth.  C'est  que  ce  que  tu  tais  est  toujours 
mieux  fait  que  ce  que  font  les  autres.  C'est  que  tu  es  la 
belle  des  belles,  et  que  les  plus  jolies  femmes  paraissent 
comme  chambrières  auprès  de  toi  )  Oui.  dans  ton  costume 
royal  comme  dans  ce  simple  déshabillé,  tu  es  toujours  ma 
reine  et  mon  amour.  Je  ne  vois  que  toi  i  je  n'aime  que  toi  ! 

—  Mon  cher  mi^on  : 

—  Mon  adorée  ! 

—  Ma  vie  ! 

—  Mon  bien  suprême!  Tiens!  n'ensses-tu  qu'un  chape- 
ron de  paysanne,  je  t  aimerais  encore  mieux  que  toutes 
les   reines  de  la  terre. 

—  Et  moi,  reprit  Marie,  quand  tu  ne  serais  qu  un  simple 
page,   ce  serait  toi  encore  qui  aurais  mon  cœur. 

—  Oh!  Dieu:  dit  François,  que  j  aime  à  passer  mes  doigts 
dans  ces  cheveux  si  doux,  si  blonds,  si  Ans,  â  les  maer. 
à  les  brouiller.  Je  conçois  bien  que  tes  dames  te  deman- 
dent souvent  à  baiser  ce  col  si  rond  et  si  blanc,  et  ces 
bras  si  gracieux  et  si  potelés...  Pourtant,  ne  le  leur  permet- 
tez plus.   Marie. 

—  Et  pourqtioi  ? 

—  J'en   suis  jaloux:   dit  le    roi. 

—  Enfant':  reprit  Marie  avec  un  geste  adorable  d'enfant. 

—  Ah  :  tiens,  s'écria  François  avec  passion,  s'il  fallait 
renoncer  à  ma  couronne  .:a  à  Marie,  mon  choix  serait  bien- 
tôt lait. 

—  Quelle  folie  !  reprit  la  jeune  reine.  Est-ce  qu'on  peut 
renoncer  à  la  couronne  de  France,  la  plus  belle  de  toutes 
après  celle  du  ciel? 

—  Pour  ce  qu'elle  fait  sur  mon  front:  .  dit  François 
avec    un   sourire   moitié   gai,    moitié   mélancolique. 

—  Comment:  reprit  Marie,  mais  j'oubliais  que  nous  avons 
justement  â  régler  une  affaire...  une  affaire  de  haute  impor- 
tance que  mon  oncle   de  Lorraine   nous  a  renvoyée. 

—  Oh  !  oh  !  s'écria  le  roi.  cela  ne  Ivii  arrive  pas  souvent. 

—  Il  nous  charge,  dit  gravement  :Marie,  de  décider  les 
couleurs  de  l'habillement  de  nos  gardes  suisses. 

—  C'est  une  marque  de  confiance  qui   nous  fait   honneur. 
Entrons    donc   en    délibération.    Quel    est.    madame,    l'avis- 
de   Voue   Majesté    sur   cette    difficile   question? 

—  Oh  !  je  ne  parlerai  qu'après  vous,  sire? 

—  Voyons  !  je  pense  que  la  forme  de  l'habit  doit  rester 
la  mènie  ;  large  pourpoint  a  larges  manches  tailladé  aux 
trois  couleurs,   n'est-il  pas  vrai? 

—  Oui,  sire.  Mais  quelles  seront  ces  couleurs?  Là  est  la 
question. 

—  Elle  n'est  pas  aisée.  Mais  vous  ne  m'aidez  pas,  mon  gen- 
til conseil.  La  première  couleur?... 

—  Il  faut  que  ce  soit  blanc,  ait  Mai-ic,  la  couleur  de 
France. 

—  .\lors.  reprit  le  roi,  la  seconde  sera  celle  d'Ecosse  :  bleu 

—  .Soit!  mais  la  troisième? 

—  Si  c'était  jaune? 

—  Oh  :  non.   c'est  la  couleur   d'Espagne.   Vert  plutôt. 

—  C'est  la  couleur  de  Guise,  dit  le  roi. 

—  Eli  bien!  monsieur,  est-ce  donc  un  motif  d'exclusion? 
reprit  Marié. 

—  Non  pas  !  mais  ces  trois  couleurs  s'harmoniseraient-eUes 
bien? 

—  Une  idée  !  s'écria  Marie  Stuart.  Prenons  le  rouge,  la 
couleur  de  la  Suisse  ;  cela  rappellera  au  moins  un  peu  leiu 
l^ays  à  ces  pauvres  gens. 

—  Idée  excellente  comme  ton  cœur.  Marie  !  reprit  le  roi. 
Voilà  donc  cette  importante  affaire  glorieusement  terminée. 
Ouf  !  nous  avons  eu  assez  de  peine  !  Les  choses  sérieuses 
nous  en  donnent  moins,  par  bonheur.  Et  vos  chers  oncles, 
Marie,  veulent  bien  se  charger  pour  moi  de  tout  le  poids 
du  gouvernement.  C'est  charmant  !  Ils  écrivent,  et  je  n'ai 
qu'à  signer,  parfois  sans  lire.  Si  bien  que  ma  couionne  sur 
mon  fauteuil  royal  me  remplacerait  fort  suffisamment  s'il 
me  prenait  fantaisie...  de  faire  un  voyage. 

—  Ne  savez-Tous  pas  bien,  Sire,  dit  Marie,  que  mes  oncles 
n'auront  jamais  à  cœur  que  votre  intérêt  et  celui  de  la 
France  î 

—  Comment  ne  le  saurais-je  pas?  reprit  le  roi,  ils  me  le 
répètent  trop  souvent  pour  que  je  l'oublie.  Tenez,  c'est 
aujourd'hui  jour  de  conseil,  nous  allons  voir  arriver  mon- 
sieur le  cardinal  de  Lorraine,  avec  ses  liumbles  façons  et  ses 
respects  exagérés,  qui  ne  m'amusent  lias  toujours,  il  faut 
I  avouer,  et  nous  l'entendrons  me  dire,  avec  sa  voix  douce. 
et  en  s'Incllnant  à  chaque  parole  :  «  Sire,  la  proposition 
que  je  soumets  à  Votre  Majesté  n'a  en  vue  que  Ihonneur  de 
votre  couronne.  Votre  Majesté  ne  peut  pas  douter  du  zèle 
qui  nous  anime  pour  la  gloire  de  son  règne  et  le  bien  de 
son  peuple.  Sire,  la  splendeur  du  trône  et  de  l'Eglise  est  le 
but  unique,  etc..  etc.  " 

—  Comme  vous  l'imitez  bien  !  s'écria  Marie,  en  riant  et 
battant  des  mains. 

Mais,  d'un  ton  plus  sérieux,  elle  reprit  ; 

—  II   faut   cependant   être   indulgent   et   généreux,    Fran- 


çois. Croyez-vous  donc  que  votre  mère,  madame  Catherine 
de  Médicis,  me  réjouisse  beaucoup  aussi,  quand,  avec  sa 
grande  figure  sévère  et  pâle,  elle  me  fait  des  sermons  sans 
fin,  sur  ma  parure,  mes  gens  et  mes  équipages.  Xe  l'entendez- 
vous  pas  d'ici,  me  disant,  la  bouche  pincée  :  »  Ma  fille,  vous 
êtes  la  reine  :  je  ne  suis  plus  aujourd'hui  que  la  seconde 
femme  du  royaume  ;  mais  si  j'étais  à  votre  place,  j'exigerais 
çue  mes  femmes  ne  perdissent  jamais  la  messe,  non  plus 
que  les  vêpres  et  le  sermon.  Si  j'étais  à  votre  place,  je  ne 
porterais  pas  de  velours  incarnadin,  parce  que  c'est  une 
couleur  trop  peu  grave.  Si  j'étais  à  votre  place,  je  réfor- 
merais ma  robe  d'argent  et  colombin  à  la  bourbonnaise, 
parce  qu'elle  est  trop  décolletée.  Si  j'étais  à  votre  place,  je 
ne  danserais  jamais  de  ma  personne,  et  me  contenterais  de 
voir  danser.  Si  j'étais  à  votre  place... 

—  Oii  !  s  écria  le  roi,  en  riant  aux  éclats,  comme  c'est 
bien  ma  mère  :  Mais  vois-tu.  mignonne,  elle  est  ma  mère, 
après  tout,  et  je  l'aii  déjà  offensée  assez  grièvement  en  ne 
lui  laissant  aucune  part  dans  les  affaires  de  lEtat.  que  tes 
oncles  seuls  administrent.  Il  faut  donc  lui  passer  quelque 
chose,  et  supporter  avec  respect  ses  gronderles.  Moi,  de 
mon  côté,  je  me  résigne  à  la  tutelle  doucereuse  du  cardinal 
Je  Lo'iaine,  uniquement  parce  que  tu  es  sa  nièce,  entends-tu  ? 

—  Merci,  clier  Sire,  merci  de  ce  sacrifice!  dit  Marie,  avec 
un   baiser. 

—  Mais  réellement,  continua  François,  il  y  a  des  momens 
où  je  suis  tenté  d'abandonner  jusqu'au  titre  de  roi,  comme 
j'en  ai  déjà  abandonné  le  pouvoir. 

—  Oh!  que  dites-vous  là?  se  récria  Marie  Stuart. 

—  Je  dis  ce  que  je  sens,  Marie.  Ah  !  si  pour  être  ton 
époux,  il  ne  fallait  pas  être  roi  <ie  France  !  Songe  donc  :  je 
n'ai  que  les  ennuis  et  les  contraintes  de  la  royauté.  Le  der- 
nier de  nos  sujets  est  plus  libre  que  moi.  Enfin,  si  je  ne 
m'étais  fâché  jxiur  tout  de  bon,  nous  aurions  eu  chacun  un 
appartement  séparé!  Pourquoi?  parce  que,  prétendait-on, 
c'est  l'usage  des  rois  et  reines  de  France. 

—  Qu'ils  sont  absurdes  avec  leur  usage  !  reprit  Alarie. 
Eh  bien  !  nous  le  changeons,  l'usage  !  et  nous  en  établissons 
un  nouveau,  lequel,  Dieu  merci  !  vaut  bien  l'autre. 

—  .assurément.   Marie.   Dis-moi.   sais-tu  quel  est   le  secret  j 
désir  que  je  nourris  depuis  quelque  temps,  déjà? 

—  Xon.  en  vérité. 

—  Celui  de  nous  évader,  de  nous  enfuir,  de  nous  envoler, 
de  quitter  jiour  un  temps  les  soucis  du  trône,  Paris,  Blois. 
la  France  même,  et  d'aller...  où?  je  ne  sais  pas,  mais  loin, 
d  ici  enfin  :  pour  respirer  un  peu  à  l'aise  comme  les  autres 
hommes.  Marie,  dis.  est-ce  qu'un  voyage  de  six  mois,  d'un 
an.  ne  te  ferait  pas  plaisir  ! 

—  Oh  :  j'en  serai  ravie,  mon  bien-aimé  Sire,  répondit  Marie, 
pour  vous  surtout  dont  la  santé  parfois  m  inquiète,  et  qui 
trop  souvent  souffrez  de  ces  fâcheux  maux  de  tète.  Le  chan- 
gement d  air,  la  nouveauté  des  objets,  tout  cela  vous  distrai- 
rait, vous  fei'ait  du  bien.  Cui.  partons,  partons!...  Gli  :  mais 
le  cardinal,  la  reine-mère  le  souffriront-ils? 

—  Êh  !  je  siiis  roi  après  tout,  je  suis  le  maître,  dit  Fran- 
çois II.  Le  royaume  est  calme  et  tranquille,  et,  puisqu'on  se 
passe  bien  de  ma  volonté  pour  le  gouverner,  on  pourra 
bien  se  passer  de  ma  présence.  Nous  partirons  avant  l'hiver, 
Marie,  comme  les  hirondelles.  Voyons,  où  veux-tu  aller? 
Si  nous  visitions  nos  Etiits  d'Ecosse? 

—  Quoi  !  passer  la  mer  !  dit  Marie,  .\ller  dans  ces  brouil- 
lards dangereux,  mon  mignon,  pour  votre  délicate  poi- 
trine! non:  j'aime  encore  mieux  notre  riante  Touraine,  et 
Ci  plaisant  château  de  Blois.  Mais  pourquoi  n'irions-nous 
pas  en  Espagne  rendre  visite  à  notre  sœur  Elisabeth  ? 

—  L'air  de  Madrid  n'est  pas  bon  pour  les  rois  de  France, 
Alarie. 

—  Eh  bien  !  lllalie  alors!  reprit  Mairie  II  y  fait  toujours 
beau,  toujours  cliaud.  Ciel  bleu  et  mer  bleue!  des  orangers 
en  fleurs,  de  la  musique  et  des  fêtes  : 

—  Accepté  lltalie  !  s'écria  gaiment  le  roi.  Nous  verrons 
la  sainte  religion  catholique  dans  sa  gloire,  les  belles  églises 
et  les  saintes  reliques. 

—  Et  les  peintures  de  Raphaël,  dit  Marie,  et  Saint-Pierre 
et  le  Vatican  : 

—  Nous  demanderons  au  saint-père  sa  bénédiction,  et  nous 
rapporterons  force  indulgences. 

—  Ce  sera  charmant  !  dit  la  reine,  et  réaliser  ce,  doux 
rêve  ensemble,  à  côté  l'un  de  l'autre,  aimés,  aimans,  avoir 
l'azur  dans  nos  cœurs  et  sur  nos  têtes!... 

—  Le  paradis  :  reprit  François  II  avec  enthousiasme. 
Mais  comme  il  s'écriait  ainsi,  bercé  par  ce  ravissant  ^-spoir, 

la  porte  s'ouvrit  brusquement,  et  le  cardinal  de  Lorraine, 
repoussant  l'huissier  de  service  qui  n'eut  pas  même  le 
temps  de  l'annoncer,  entra  tout  pâle  et  tout  essoufflé  dans 
la  chambre  royale. 

Le  duc  de  Guise,  plus  calme,  mais  aussi  sérieux,  suivait 
son  frère  à  quelciue  distance,  et  l'on  entendait  déjà  son  pas 
grave  retentir  dans  l'antichambre  à  travers  la  poète  restée 
ouverte. 


LES  DELX  DIXSE 


XCIV 


FIN  DU   VOYAGE  EN   ITAUE 


—  Eh  ;  quoi,  monsieur  le  cardinal,  dit  le  jeune  roi  avec 
vivacité,  ne  saurais-je  donc  avoir  un  momeul  de  loisir  et 
de  liberté,  même  en  ce  lieu? 

—  Sire.  répoiiUii  Charles  do  Lorraine,  j'ai  regret  de  con- 
trevenir aux  ordres  donnés  par  Voti-e  ilajesté  :  mais  laflaire 
gui  nous  amène,  mon  Irère  et  moi,  est  de  telle  importance 
ciu'elle  ne  soutire  pas  de  délais. 

En  ce  moment,  le  duc  de  Guise  entra  gravement,  salua 
en  silence  le  roi  et  la  reine,  et  resta  debout  derrière  son 
irère,  muet,   immobile   et  sérieux. 

—  Eli  bien  !  je  vous  écoute,  parlez  donc,  monsieur,  dit 
Frani;ois  au  cardinal. 

—  s^ire,  reprit  celui-ci,  une  conspiration  contre  Votre 
Majesté  vient  d  Ctre  découverte  ;  ses  jours  ne  sont  plus  en 
MUeté  dans  ce  château  de  Blois  :  U  importe  de  le  quitter  a 
1  instant  même. 

—  Une  conspiration  <.  quitter  Blois  !  s'écria  le  roi,  qu'est-ce 
lue  cela  si^rnifle  i 

—  Cela  siguiiie.  Sire,  que  les  mécliaus  en  veulent  au.x 
j-  lus  et  a  la  couronne  de  Votre  Majesté. 

—  yuoi  :  dit  François,  ils  m  en  veulent  â  moi  si   jeune, 
moi  assis   d'hier  sur  le  trône,   à   mol   qui,  sciemment  et 

voluuiairemeni   du   moins,   n'ai  jamais   fait   de   mal   a  per- 
sonne :  Quels  ?ont  donc  ces  mechans,  monsieur  le  cardinal? 

—  Et  qui  serait-ce,  reprit  Charles  de  Lorraine,  sinon  ces 
maudits   huguenots  et  hérétiques. 

—  Encore  les  hérétiqties  !  s'écria  le  roi.  Etes-vous  bien  sûr. 
m'.nsieur,  de  ne  pas  vous  laisser  entraîner  dontre  eux  â  des 
soupçons  sans  fondement  ? 

—  Hélas  !  dit  le  cardinal.  U  n'y  a  malUeureuseraent  pas 
lieu  de  douter  cette  fois. 

Le  jeune  roi.  si  mal  â  propos  interrompu  dans  ses  rêves 
de  Joie  par  cette  désolante  réalité,  paraissait  vivement  contra- 
rié ;  Marie  était  tout  émue  de  sa  mauvaise  humeur,  et  le 
.  ardinal  tout  troublé  par  les  nouvelles  qu'il  apportait.  Le 
Balafré,  seul,  calme  et  maître  de  lui.  attendait  l'issue  de 
toutes  ces  paroles  dans  une  attitude  impassible. 

—  <^u  ai-je  donc  lait  a  mon  peuple  pour  qu'il  ne  m'aime 
pas  ?  reprit  François  dépité. 

—  .J  ai  dit,  je  crois,  a  Votre  Majesté,  que  les  révoltés  ne 
sont  que  des  huguenots,  dit  le  cardinal  de  Lorraine. 

—  Ce  n'en  sont  pas  moins  des  Français;  reprit  le  roi. 
Enfin,  monsieur  le  cardinal,  je  vous  ai  conflé  tout  mon  pou- 

ir  en  espérant  que  vous  le  leriez  bénir,  et  je  ne  vois  autour 
de  mol  que  troubles,  plaintes  et  méconteatemens. 

—  oh  :  Sire  :  Sire  :  dit  Jlarie  Stuart  avec  reproche. 

Le  cardinal  de  Lorraine  reprit  avec  quelque  sécheresse: 

—  11  ne  serait  pas  juste.  Sire.,  de  nous  rendre  respon- 
sables de  ce  qui  ne  tient  qu'aux  malheurs  du  temps. 

—  Pourtant,  monsieur,  continua  le  jeune  roi,  je  désire- 
rais connaître  une  fois  le  fond  des  choses,  et  que  pour  tin 
temps  vous  ne  fussiez  plus  à  mon  côté,  afin  de  savoir  si  c'est 
i  moi  ou  bien  à  vous  qu  on  en  veut. 

—  Oh  :  Votre  Majesté  !  s'écria  encore  Marie  Stuart  vive- 
ment affectée. 

François  s'arrêta,  se  reprochant  déjà  d'avoir  été  trop  loin. 
Le  duc  de  Guise  ne  manifestait  pas  le  moindre  trouble. 
Charles  de  Lorraine,  après  un  silence  glacé,  reprit  de  1  air 
digne  et  contraint  d  un  homme   injustement  offensé. 

•  Sire,  puisque  nous  avons  la  douleur  de  voir  nos  efforts 
méconnus  ou  inutiles,  il  ne  nous  reste  plus,  en  loyaux  sujets 
et  en  parens  dévoués,  qu'à  nous  éloigner  pour  laisser  la  place 
i  de  plus  dignes  ou  à  de  plus  heureux.  . 

Le  roi  embarrassé  se  tut,  et  le  cardinal  continua  après  une 
l'ause  : 

—  Votre  ^lajesté  n'aura  donc  qu'à  nous  dire  en  quelles 
mains  nous  devons  remettre  nos  offices.  En  ce  qui  me 
tcuche.  rien  ne  sera  plus  aisé  sans  doute  que  de  me  rem- 
placer, ei  Votre  Majesté  n'aura  qu'à  choisir  entre  monsieur 
le  chancelier  Olivier,  monslenr  le  cardinal  de  Tournon,  et 
monsieur  de  L'HOpltal... 

Marie  Stuart  désolée  cachait  son  Iront  dans  ses  mains,  et 
François  repentant  netlt  pas  mieux  demandé  que  de  reve- 
nir sur  sa  colère  d'enfant:  seulement,  le  silence  hautain  du 
grand  Balafré  l'Intimidait. 

■  Mais,  poursuivit  Charles  de  Lorraine,  la  charge  de 
Lr:md-maltre  et  la  direction  des  choses  de  la  guerre  exigent 
des  talens  si  rares  et  une  illustration  si  haate.  (|u  après 
mon  frère.  Je  trouve  à  peine  deux  hommes  qui  puissent  y 
prétendre,  monsieur  de  lirissac  i)eut-étre... 


—  Oh  !  Brissac,  toujours  grondant,  toujours  fâché  dit  le 
Jeune  roi,  c'est  impossible  ! 

—  El,  en  second  Ueu.  reprit  le  cardinal,  monsieur  de 
Montmorency,  qui,  a  dé'aui  des  qualités,  a  du  i.noius  le 
renom. 

—  Eh  !  dit  encore  François,  monsieur  le  connétable  e^t 
trop  vieux  pour  moi,  et  traitait  autrefois  trop  légèrement  le 
dauphin  poui-  servU-  respectueusement  aujoui-d  hui  le  roi 
Mais,  monsieur  le  cai-dlnal.  pourquoi  omettez-vous  mes 
auti-es  parens,  les  princes  du  sang,  le  prince  de  Condé  nar 
exemple?...  ' 

—  Sire,  dit  le  cardinal,  c'est  à  regret  que  je  l'apprends  à 
\  otre  Majesté  ;  mais  entre  les  noms  des  chefs  secrets  de 
la  conspii-atiou  annou;t-e,  le  premier  est  celui  de  monsieur 
le  prince  de  Condé. 

—  Est-ce  possible?  dit  le  jeune  roi  stupéfait. 

—  Sire,  c  est  certain. 

—  Mais  c'est  donc  tout  à  fait  grave  ce  complot  tramé 
contre  l'Etat?  denianla  François. 

—  C'est  presque  une  révolte.  Sire,  répondit  le  cardinal  et 
puisque  Votre  Majesté  nous  déchar^'e,  mon  frère  et  moi, 
ûe  la  responsabilité  plus  terrible  que  jamais  qui  pesait 
Mir  nous,  mon  devoir  m'oblige  à  la  supplier  de  nommer 
nos  successeurs  le  plus  iO:  possible:  car  les  réformés  se- 
ront  dans  quelques  jours  sous   les  murs   de  Blois 

—  Que  dites-vous  là,  mou  oncle?  s'écria  Marie  effrayée. 

—  La  vérité,  madame. 

—  Et  les  rebelles  sont  nombreux?  demanda  le   roi. 

—  Sire,  ou  parle  de  deux  mille  hommes,  dit  le  cardinal 
Des  rapports,  que  je  n'avais  pu  croire  avant  d  avoir  reçu 
de  Paris  par  monsieur  de  Mouchy  avis  de  la  conspiration, 
signalaient  déjà  leur  avant-garde  auprès  de  La  Carrelière  . 
Nous  allons  donc.   Sire,  monsieur  fle  Guise  et  moi... 

—  Eh  :  quoi,  dit  vivement  François,  c'est  dans  un  dan- 
ger pnreil  que  vous  rn  al andonneriez  tcus  les  deux? 

—  Mais  j'avais  cru  comprendre.  Sire,  reprit  Charles  de 
Lorraine,  que  telle  était  1  Intention  de  Votre  Majesté 

—  Que  voulez-vous?  dit  le  roi,  je  suLs  si  triste  quand  je 
vois  que  vous  me  faites...  que  j'ai  des  ennemis;...  Mais, 
tenez,  ne  parlons  plus  de  cela,  bel  oncle,  et  donnez-moi  plu- 
lot  des  déiaUs  sur  cette  insolente  tentative  des  révoltés. 
Que  comptez-vous  faire  poui'  la  prévenir? 

—  Pardon,  Sire  :  reprit  le  cardi;i;il  encore  piqué  ;  d'après 
ce  que  m'avait  lait  entendre  Votre  Majesté,  il  me  semblait 
que  d  autres  que  nous... 

—  Eh  :  bel  oncle,  je  vous  prie,  qu'il  ne  soit  plus  ques- 
tion de  ce  mouvement  de  vivacité  que  je  regrette,  dit  Fran- 
çois II.  Que  puis-je  vous  dire  de  plus?  Faut-il  donc  que  Je 
m  excuse  et  vous  demande  pardon? 

—  Oh  !  Sire,  fit  Charles  de  Lorraine,  du  montent  que 
Votre  Majesté  nous  rend  sa  précieuse  confiance.- 

—  Tout  entière,  et  de  tout  mon  cœur,  ajouta  le  roi,  en 
tendant   sa   main   au  cardinal. 

—  Voilà  bien  du  temps  perdu  :  dit  gravement  le  duc  de 
Guise. 

C'était  le  premier  mot  qu'il  eût  prononcé  depuis  le 
commencement    de    l'entrevue. 

11  s'avança  alors,  comme  si  ce  qui  s'était  pas-sé  jusque 
là  n'eût  *té  que  d  insignifi.nns  préliminaires,  un  ennuyeux 
prologue  où  il  avait  laissé  au  cardinal  de  Lorraine  le  prin- 
cipal rôle.  Mais  ces  puérils  débats  vidés,  il  reprenait  haute- 
ment la  parole  et  l'initiative. 

—  Sire,  dit-il  au  roi.  voici  ce  dont  11  s'agit  :  deux  mille 
révoltés,  commandés  par  le  baron  de  La  Renaadie,  et  ap- 
puyés en  sous  main  par  le  prince  de  Coudé,  vont  descen- 
dre ces  jours-ci  du  Poitou,  du  Béarn  et  d'autres  provinces, 
et  tenter  de  surprendre  Blois  et  d'enlever  Votre  Majesté. 

François   fit  un   mouvement   d'indignation   et   de  surprise, 

—  Enlever  le  roi:  .s'écria  Marie  Stuarl. 

—  Et  vous  avec  lui.  madame,  continua  le  Balafré,  mais, 
rassurez-vous,  nous  veillons  sur  Vos  Majestés. 

—  Quelles  mesures  allez-vous  prendre?  demanda  le  roi. 

—  Nous  ne  sommes  prévenus  que  depuis  une  heure,  dit 
le  duc  de  Guise,  irais  la  rremière  chase  à  faire.  Sire,  est 
d'assurer  votre  personne  sacrée.  Il  faut  donc  que,  dès  au- 
jcurilhui,  vous  (piittlez  cette  ville  ouverte  de  Blois,  et  son 
château  sans  défense,  pour  vous  retirer  à  .\niboise.  dont 
le  château  fortifié  vous  met  à  l'abri  d'un  coup  de  main. 

—  Quoi  :  dit  la  reine,  nous  enfermer  dans  ce  vilain  châ- 
teau d'.Amboi.se,  si  haut  perché,  si  sombre  et  si  triste  : 

—  Enfant  :  dit  le  Balafré  à  sa  nièce,  sinon  avec  la  parole, 
du  moins  avec  son  regard  sévère. 

Il   reprit  seulement  : 

—  Madame,  U  le  faut. 

—  Mais  nous  fuirons  donc  devant  ces  rebelles  !  dit  le 
Jeune  roi.  tout  frémissant  de  courroux. 

—  Sire,  reprit  le  dur,  de  Guise,  on  ne  fuit  pas  devant  un 
ennemi  qui  ne  vous  a  pas  encore  attaqué,  qui  ne  vous  a 
même  pas  dénoncé  la  guerre.  Nous  sommes  censés  Ignorer 
les  de.sséias  coupables  de  ces  factieux. 

—  Mais  nous  les  savons  cependant,  dit  François. 


170 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLLSTRE' 


—  Que  Votre  Jlaje^té  veuille  bien  s  en  rapporter  â  moi 
sur  les  questions  d'honneur,  répondit  François  de  Lorraine. 
Nous  n'évitons  le  combat  que  pour  déplacer  le  champ  de 
bataille.  Et  j'esi)êre  bien  que  les  rebelles  se  donneront  la 
peine  de  nous  suivre  jusqu'à   AmboUe 

—  Pourquoi  dites-vous  que  vous  1  e?pêrez,  monsieur?  de- 
manda  le   roi. 

—  Pourquoi  ?  dit  le  Balafré,  avec  son  superbe  sourire, 
parte  que  ce  sera  une  occasion  d'eu  finir  une  fois  pour 
toutes  avec  les  hérétiques  ït  l'hérésie,  parce  qu'il  est  temps 
de  les  frapper  autrement  que  dans  les  fictions  et  allégé 
ries,  parce  que  j'aurais  donné  deux  doigts  de  ma  main... 
de  ma  main  gauche,  pour  amener  sans  'torts  de  notre  pan 
cette  lutte  décisive  que  les  imprudens  provoquent  pour  notre 
triomphe. 

—  Hélas  :  dit  le  roi,  cette  lutte,  ce  n'en  est  pas  moins  la 
fuerre    civile- 

—  Acceptons-la  pour  la  terminer.  Sire,  reprit  le  duc  de 
Guise.  En  deux  mots,  voici  mon  plan  :  Que  Votre  Majesté 
se  rappelle  que  nous  n'avons  affaire  ici  qu'a  des  révoltés 
Saut  cette  retraite  sur  Blois,  qui  ire  me  les  ctfaroucher.t 
pas  trop,  j'espère,  nous  feindrons  à  leur  égard  la  plus  com- 
plète sécurité  et  la  plus  parfaite  ignorance.  Et  quand  ils 
s'avanceront  pour  nous  surprendre  en  traîtres,  ce  sera  nous 
qui  les  suipren<lrons  et  les  saisirons  dans  leur  propre 
liège.  Donc,  nul  air  d  alarme  et  de  f.ilte,  je  vous  le  recom- 
mande â  vous  surtout,  madame,  dit-il  en  s'adressant  â  Ma- 
rie. Mes  ordres  seront  donnés  et  vos  gens  prévenus,  mai^ 
en  secret.  Qu  on  ne  '^e  doute  au  dehors  ni  de  nos  prépa- 
ratifs   ni  de  nos  appréhensions,  et  je  réponds  de  tout. 

—  Et  quelle  heure  est  fixée  pour  le  départ?  demanda 
François  avec  uue  sorte  de  résignât!. );i  abattue. 

—  Sire,  trois  heui-es  di:  l'après-mMl,  dit  le  duc  de  Guise  : 
j'ai   fait   prendre   d'avance  les  dispositions   nécessaires. 

—  Quoi  !  d'avance  ? 

—  Oui,  Sire,  d'avance,  reprit  avec  fermeté  le  Balafré, 
car  d'avance  je  savais  tien  que  Votre  ilajesté  .se  rangerait 
aux  conseils  de  la   raison  et  de  l'honneur. 

—  A  la  bonne  heure  :  dit  avec  un  faible  sourire  le  jeune 
roi  subjugué,  nous  serons  prêt  a  'rois  heures,  monsieur, 
i.dus  avons  toute  confiance  en  vous. 

—  Sire,  reinit  le  duc.  je  vous  remercie  de  cette  confiance. 
J'en  serai  digne.  Mais  que  Votre  Majesté  m'excuse,  dans 
une  telle  circonst.ince  les  minutes  sont  comptées,  et  j'ai 
vingt  lettres  à  écrire,  cent  commissions  à  donner.  Nous  pre- 
nons donc,  mon  frère  et  moi,  humblement  congé  de  Votre 
Majesté. 

Il  salua  assez  sommairement  le  roi  et  la  reine,  et  sortit 
avec  le  cardinal. 

François  et  Marie  se  l'egardérent  un  instant  en  silence, 
tout  attristés. 

—  EU  bien  :  ma  mie,  dit  enfin  le  roi,  er  notre  beau 
voyage  rêvé  à  Kome? 

—  11  se  borne  à  une  fuite  â  .\mboise.  répondit  en  soupi- 
rant   Marie    Stuart. 

En  ce  moment  entra  madame  Dayelle.  la  première  femme 
de  la  reine 

—  Est-ce  donc  vrai,  madame,  ce  qn  oc  nous  dit?  fit-elle 
après  les  salutations  d'usage.  11  nous  faut  déménager  sur 
ri.euie.  et  quitter  Blois  peur  Amboisi? 

—  Ce  n'est  que  trop  vrai,  ma  pauvre  Dayelle,  répondit 
Marie. 

—  Mais  savez-Tous  bien,  madame,  qu'il  n'y  a  rien,  mais 
rien  dans  ce  château.  Pas  un  miroir  en  état  ! 

—  Il  faudra  donc  tout  emporter  d'ici.  Dayelle,  dit  la 
reine.  Ecrivez  là  tout  de  suite  une  liste  des  choses  indis- 
pensables. Je  vais  vous  dicter.  D'abord,  ma  nouvelle  robe 
de  damas  cramoisi  i  passement  d'or- 

Et,  revenant  vei-s  le  roi  qui  était  resté  debout,  pensif  et 
triste,  dans  l'embrasure  de  la  croisée. 

—  Concevez-vous  cela,  cher  Sire,  lui  dit-elle,  l'audace  de 
ces  réformés?...  mais,  pardon,  vous  devriez  aussi  vous  occu- 
per des  objets  dont  vous  aurez  besoin  la-bas,  afin  de  n'être 
pas  pris  au  dépourvu. 

—  Non,  dit  François,  je  laisse  ce  soin  à  Aubert,  mon 
valet  de  chambre.  Pour  moi.  je  ne  pense  qu'à  mon  cha- 
grin. 

—  Croyez-vous  que  le  mien  soit  moins  vif?  dit  Marie. 
Madame  Dayelle,  écrivez  ma  veriugade  couverte  de  came- 
lot d'or  violet,  et  ma  rcbe  de  damas  blanc  avec  passement 
d'argent...  Mais  il  faut  se  faire  une  raison,  continua-t-elle 
en  s'adressant  au  roi.  et  ne  pas  s  e.xposer  à  manquer  des 
choses  de  première  iKcessité...  Madame  Dayelle.  marquez 
mon  manteau  de  nuit,  de  toile  d'argent  plain,  fourré  de 
loups  cerviers...  Il  y  a  des  siècles,  r;  est-il  pas  vrai.  Sire. 
que  ce  vieux  château  d'Amboise  n'a  été  habité  par  la  cour? 

—  Depuis  Charles  VIII.  dit  François,  je  ne  crois  pas  qu'un 
roi  de  France  y  ait  demeuré  plus  de  deux  ou  trois  jours. 

—  Et  (jul  sait  si  nous  n'allons  pas  y  rester  tout  un  mois: 


dit  Marie.  Oh  !  les  vilains  huguenots  .  PeLsez-vous,  madame 
Dayelle,  que  du  moins  la  chambre  a  coucher  ne  soit  pas 
trop    dépourvue? 

—  Le  plus  sûr,  ;nadame,  dit  la  première  femme  en  se- 
couant la  lète,  serait  di:  faire  comme  si  nous  n'y  devions 
rien   trouver. 

—  Mettez  donc  ce  miroir  accoutré  dor,  dit  la  reine,  ce 
coffre  de  nuit  de  velours  violet,  ce  tapis  velu  pour  mettre 
à  lentour  du  lit...  Mais  avait-on  déjà  vu.  Sire,  reprit-elle 
à  demi-voix  en  revenant  au  roi,  des  sujets  marcher  ainsi 
cùnti-e  leur  maître  et  le  chasser  de  chez  lui,  pour  ainsi 
p;'rler? 

—  Jamais,  je  crois.  Marie,  répondit  tristement  François. 
On  a  bien  vu  quelquefois  des  marauds  résister  au  com- 
mandement du  roi.  comme  il  y  a  quinze  ans  à  Aférindol  et 
à  La  Cabrière  ;  mais  attaquer  les  picmiers  le  roi...  je  ne 
1  eusse  pas  même  imaginé,  je  l'avoue. 

—  Oh  !  dit  .Marie,  mon  oncle  de  Guise  a  donc  raison  ; 
nous  ne  saurions  prei^dre  trop  de  précautions  contre  ces 
enragés  rebelles.  .  Madame  Dayelle,  ajoutez  une  douzaine 
de  souliers,  d'oreillers  et  douze  linceuls...  Est-ce  tout?  Je 
crois  vraiment  que  j'en  perdrai  l'esprit  ;  Tenez  aussi,  ma 
clièie,  cette  pelote  de  velours,  ce  bougicr  dor,  ce  poinçon, 
cette  aiguille  dorée...  Je  ne  ^ois  plus  rien. 

—  Madame  n'emporte  pas  ses  deux  accoutremens  de  pier- 
reries?   dit    Dayelle- 

—  Si  fait  :  je  les  emporte  :  s'écria  ^  ivemeut  }darie.  Les 
l?isser  ici  :  ils  tomberaient  peut-être  aux  mains  de  ces  mé- 
ciéaus  :  N  est-ce  pas.  Sire?  Je  le  crois  bien  que  je  les  em- 
porte : 

—  La  précaution  est  bonne  eii  effet,  dit  François  avec  un 
faible   sourire. 

—  Je  n'omets  plus  rien  d  importa:il,  ce  me  semble,  ma 
chère  Dayelle?  reprit  Marie  Stuart  cherchant  des  yeux 
autour  d'elle 

—  Madame  pense,  j'espère,  à  ses  Uvres  d'heures,  reprit  la 
camérlste  d  un  air  un  peu  précieux. 

—  Ah:  vous  m  y  faites  songer,  dit  naïvement  Marie. 
Emportez  surtout  les  plus  beaux,  celui  que  m'a  donné 
mon  oncle  le  cardiml.  et  celui  de  velours  écarlate  avec  les 
orfèvreries  d'or.  Madame  Dayelle.  je  recommande  tout  cela 
à  vos  soins.  Vous  voyez  à  quel  point  nous  sommes  absor- 
Ses,  le  roi  et  moi,  par  la  dure  nécessité  de  ce  départ 
subit. 

—  Madame  n'a  pas  besoin  de  stimuler  mon  zèle,  dit  la 
duègne.  Combien  faudra-t-il  commander  de  coffres,  de 
ba'huts  pour  emporter  tout  cela?  Cinq  suffiront,  j  imagine- 

—  Demandez-en  six.  allez  :  répondit  la  reine.  Il  ,ne  faut 
pas  rester  court  dans  ces  déplorables  extrémités.  Six,  sans 
compter  ceux  de  mes  dames,  bien  entendu.  Mais  qu'elles 
s  ari'angent  de  leur  côté,  je  n'ai  certainement  pas  le  cœur 
de  m  occuper  de  pareils  détails.  .  C'est  vrai,  je  suis  comme 
vous.  Ki'ançois,  je  n'ai  l'esprit  qu'à  ces  huguenots...  hélas  : 
Vous  pouvez  maintenan;   vous  retirer,   Dayelle. 

—  Pas  d'ordre  pour  les  laquais  et  muletiers,  madame? 

—  Qu'ils  mettent  tout  simplement  leurs  habits  de  drai^. 
dit  la  reine.  Allez,  ma  chère  Dayelle,  allez  promptement. 

Da.velle  salua  et  fil  trois  ou  quatre  pas  vers  la  porte. 

—  Dayelle  ;  fit  Marie  la  rappelant  ■  quand  je  dis  que  iios 
gcns  ne  doivent   mettre  que  leuis  habits  de  drap,  vous  me 
comprenez,  c'est  pour  la  route.  Mais  Ils  auront  soin  d  em- 
porter leurs  saies  de  velours  violet  et  leurs  manteaux  vio 
lets  doublés  de  velours  jaune,  entendez-vous? 

—  Cela  suffit,  madame.  Madame  n'a  plus  rien  à  ordon 
ner? 

—  Non.  plus  rien,  dit  Marie.  Ma;s  que  tout  ceci  soit  exé 
cuté  activement  ;  nous  n'avons  que  jusqu'à  trois  heures 
Et  n'oubliez  pas  les  manteaux  des  laquais. 

Dayelle  sortit  pour  tout  de  bon  cette  fois. 
Marie  alors  se  retournant  vers  le  roi  : 

—  Vous  m'approuvez,  n'est-il  pas  vrai.  Sire,  lui  uit- 
elle,  pour  ces  manteaux  de  nos  gens?  Messieurs  les  réfor- 
més nous  permettront  bien  au  moins  de  donner  à  ceux  de 
notre  maison  la  tenue  qui  convient.  Il  ne  faut  pas  non  plu- 
trop  humilier  la  loyauté  devant  ces  rebelles  :  J'espère  même 
Sire,  que  nous  trouverons  encore  le  moyen  de  donner  a 
leur  barbe  quelque  petite  fête  dans  cet  Ambolse,  t"Ut 
afIreiLX  qu'il  es'. 

François  hocha  tristement  la  tète. 

—  Oh  :    ne   méprisez   pas    cette   idée,    reprit    Marie    Cela 
les  intimiderait  plus  qu'on  ne  pense,  en  leur  faisant   voir 
qu'en  fin  de  compte  nous  ne  les  craignons  guère.  Un   ba 
en  ce  cas-là  serait,  je  ne  crains  pas  de  le  dire,  de  1  excel 
lente  politique,   comme  votre   mère   elle-même,  qui    fait 
capable,    n'en   trouverait   pas  de   meilleure.   N'importe  ! 
n'en  ai  pas  moins  le  cœur  navré  de  tout  cela,  mon  pauvn 
cher  Sire  Ah  :  les  vilains  réformés 


:la, 
alMÊ 

i 

r^ 


LES  DEUX  DIANE 


177 


xcv 

DEUX    APPELS 

Depuis  le  tournoi  fatal  du  10  juillet,  Gabriel  avait  mené 
une  vie  calme,  retirée  et  morne.  Lui.  cet  liomme  d'éner- 
gie, de  mouvement  et  d'action,  dont  les  journées  autrerols 


chaudes   de  la    lutte,   et    peut-être  de   la  victoire,    revien- 
draient tôt  ou  tard   dans  sa  destinée. 

A  tout  bien  considérer  pourtant,  il  ne  voyait  plus  que 
deux  cliances  qui  pussent  le  rendre  ;1  sa  vraie  vie,  à  l'ac- 
tion. —  la  guerre  étrangère  ou  la  persécution  religieuse. 

Si  la  France,  si  le  roi  se  trouvaient  engagés  dans  quei- 
que  guerre  nouvelle,  conquête  .-l  tcnfer  ou  invasion  a 
repousser,   le  comte  de  Montgommery  se  disait  que  sa  juvé- 


Le  13alafré  inicrrogeail  un  homme  de  liaule  taille 


avalent  été  si  pleines  et  si  passionnées,  il  se  complaisait 
maintenant  dans  la  solitude  et  loubli. 

Jamais  11  ne  se  montrait  à  la  cour,  il  ne  voyait  pas  un 
ami.  i!  .sortail  à  peine  de  son  hôtel  où  il  lai.ssait  s'écouler 
de  longues  heures  tristes  et  .songeuses,  entre  sa  nourrice 
Aloyse  et  le  page  André,  qui  était  revenu  près  de  lui  quand 
Diane  de  Castro  s'était  tout  à  coup  réfugiée  au  couvent 
des  Bénédictines  de  Saint-Quentin. 

Gabriel.  Jeune  homme  encore  par  l'âge,  était  un  vieil- 
lard par  la  douleur.  Il  se  souvenait,  11  n'espérait  plus. 

Que  de  fols,  durant  ces  mois  plus  longs  que  des  années. 
Il  regretta  de  n'être  pas  mort:  Que  de  fois  11  se  demanda 
pourquoi  le  duc  de  Guise  et  Marie  Stuart  s'étalent  placés 
entre  lui  et  la  colère  de  Catherine  de  Médicls  et  lui 
avaient  impo.sé  cet  amer  bieniait  de  la  vie  l  Que  fal.sait-il 
en  effet  en  ce  monde?  A  quoi  était-il  bon?  La  tombe 
était-elle  donc  plus  stérile  que  cette  existence  où  il  végé- 
tait !  Si  cela  pouvait  s'appeler  une  existence  ! 

Il  y  avait  cependant  aussi  des  momens  où  sa  Jeunesse  et 
sa  vigueur  protestaient  en  lui  contre  lui-même 

Alors  il  tendait  son  bras,  il  relevait  son  front  il  regar- 
dait son  épée.  '  " 

Et  II  sentait  vaguement  que  sa  vie  n'était  pas  terminée, 
gu  11  y  avait  encore  pour  lui  un  avenir,  et  que  les  heures 

LES   DEUX    DIANB 


nile  ardeur  renaîtrait  sans  peine,  et  qull  lui  serait  doux 
de  mourir  comme  il  avait  vécu,  en  combattant. 

Et  puis,  il  aimerait  à  payer  ainsi  la  dette  involontaire 
contractée  par  lui  envers  le  duc  de  Guise,  envers  le  jeune 
roi   François   11... 

Gabriel  pensait  encore  qu'il  serait  beau  aussi  de  donner 
sa  vie  en  témoignage  pour  les  vérités  nouvelles  dont  son 
âme  avait  été  dans  ces  derniers  temps  éclairée.  La  cause 
de  la  réforme,  c'est-à-dire,  selon  lui,  la  cause  de  la  justice 
et  de  la  liberté,  était  aussi  sans  doute  une  noble  et  sainte 
cause. 

Le  Jeune  çomfa  li-ait  assidûment  les  livres  Je  contro- 
verse et  de  prédication  religieuse  qui  abondaient  alors.  Il 
se  passionnait  pour  ces  grands  principes  révélés  en  paroles 
magnifiques  par  Luther,  Mélanchtoii.  Calvin,  Théodore  de 
Bèze  et  tant  d'autres.  Les  livres  de  tous  ces  libres  pen- 
seurs l'avaient  séduit,  convaincu,  entraîné.  Il  eût  été  heu- 
rejix  et  fler  de  signer  avec  son  sang  l'attestation  de  sa 
toi. 

C'était  toujours  le  noble  Instinct  de  ce  noble  coeur  de 
dévouer    sa    vie  à  quelqu'un   ou   à  quelque   chose. 

Naguère,  Il  avait  cent  fois  risqué  ses  Jours  pour  sauver 
ou  pour  venger  soit  .son  père,  soit  sa  bien-almée  Diane... 
(0  souvenirs   éternellement   salgnans  dans  cette  Ame   bles- 


178 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


sée  :)  Maintenant,  à  défaut  de  ces  êtres  chéris,  c'étaient  des 
Idées  sacrées  qu'il  eût  voulu  défendre. 

Sa  patrie  au  lieu  de  son  père,  sa  religion  au  lieu  de  son 
amour. 

Hélas  !  hélas  !  on  a  beau  dire,  ce  n'est  pas  la  même 
chose  !  et  l'enthousiasme  pour  les  abstractions  ne  vaut 
pas,  dans  ses  souffrances  et  dans  ses  joies,  la  tendresse 
pour  les  créatures. 

N'importe  !  pour  l'une  ou  pour  l'autre  de  ces  deux 
causes,  la  réforme  ou  la  France,  Gabriel  eût  encore  été 
content  de  se  sacrifier,  et  c'était  sur  l'un  de  ces  sacrifices 
qu'il  comptait  pour  le  dénoûment  souhaité  de  son  sort. 

Le  6  mars  au  matin,  par  une  pluvle«se  matinée,  Gabriel, 
accoudé  sur  une  chaise  à  l'angle  de  son  loyer,  méditait 
sur  ces  pensées  qui  lui  étaient  devenues  habituelles,  quand 
Aloyse  introduisit  auprès  de  lui  un  messager  botté,  êpe- 
ronné  et  couvert  de  boue  comme  après  un  long  voyage. 

Ce  courrier  arrivait  d'.\mboise.  avec  une  forte  escorte, 
porteur  de  plusieurs  lettres  de  monsieur  de  Guise,  lieu- 
tenant général  du  royaume. 

Une  de  ces  lettres  était  adressée  à  Gabriel,  et  voici  ce 
qu'elle  contenait  ; 

«  Mon   bon    et   cher    compagnon, 

«  Je  vous  écris  ceci  à  la  hâte  sans  avoir  le  loisir  ni  la 
«  possibilité  de  m'expliquer.  Vous  nous  avez  dit,  au  roi 
«  et  à  moi.  que  vous  nous  étiez  dévoué,  et  que.,  quand 
«  nous  aurions  besoin  de  ce  dévouement  nous  n'aurions 
«  qu'à  vous  appeler. 

«  Nous  vous  appelons  aujourd'luii. 

«  Partez  sur  l'heure  pour  Amboise  où  le  roi  et  la  reine 
«  viennent  de  s'installer  pour  quelques  semaines.  Je  vous 
«  dirai  à  votre  arrivée  de  quelle  façon  vous  pouvez  les 
«  servii'. 

«  Il  est  bien  entendu  toutefois  que  vous  resterez  libre 
"  d'agir  ou  de  ne  pas  agir.  Votre  zèle  m'est  trop  précieux 
••  pour  que  .je  veuille  en  abuser  ou  le  compromettre.  Mais, 
«  que  vous  soyez  avec  nous  ou  que  vous  demeuriez  neutre, 
«  en  manquant  envers  vous  de  confiance,  je  croirais  man- 
ie quer   à   un   devoir. 

Il  Venez  donc  en  toute  hâte,  et  vous  serez,  comme  ton- 
«  jours,  le  bienvenu. 

«  Votre  affectionné. 

c.  FRANÇOIS    DE    LORR,\IXE, 

«  Amboise,  ce  4  février  1560,  » 

t.  p.-S.  —  Ci-joint  un  sauf-conduit  dans  le  cas  où,  par 
«  hasard,  vous  seriez  interrogé  sur  la  route  par  quelque 
'•  troupe    royale.  » 

Le  messager  du  duc  de  Ciulse  était  déjà  reparti  pour  ses 
autres  commis.sions,  quand  Gabriel  eut   achevé  cette  lettre. 

L'ardent  jeune  homme  se  leva  aussitôt  et,  sans  hésiter, 
dit    à    sa    nourrice     : 

—  Ma  bonne  .\loyse,  lais,  je  te  prie,  venir  André,  et  dis 
qu'on  me  selle  le  pommelé,  et  qu'on  prépare  ma  valise  de 
campagne, 

—  Vous  partez  encore,  monseigneur?  dit  la  bonne  femme, 

—  Oui,   nourrice,  dans  deux  heures,  pour  Amboise. 

Il  n'y  avait  pas  a  répliquer,  et  Aloyse  sortit  tristement. 
mais  sans  mot  dire,  pour  faire  exécuter  les  ordres  de  son 
jeune  maître. 

Mais,  pendant  les  préparatifs,  voici  qu'un  autre  messa- 
ger demanda  à  parler  en  secret  au  comte  de  Montgom- 
mery. 

Il  ne  faisait  point  de  fracas  et  n'avait  point  d'escorte, 
celui-là.  Il  était  entré  silencieusement  et  modestement,  et 
11  remit  à  Gabriel,  sans  prononcer  une  parole,  une  lettre 
dont  il  était  chargé  pour  lui. 

Gabriel  tressaillit  en  croyant  reconnaître  l'homme  qui 
lui -avait  apporté  autrefois  de  la  part  de  La  Renaud  ie 
l'invitation  de  se  rendre  an  conciliabule  protestant  de  la 
place  Maubert. 

C'était  le  même  homme  en  effet,  et  la  lettre  portait  la 
même  signature  :  Cette  lettre  disait  : 

«  Ami  et   frère, 

«  Je  ne  voulais  pas  quitter  Paris  sans  vous  avoir  vu  ; 
Il  mais  le  temps  m'a  manqué.  les  événements  se  pressent 
«  et  me  poussent  ;  il  faut  que  je  parte,  et  je  ne  vous  ai  pas 
!■  serré  la  main,  je  ne  vous  ai  pas  raconté  nos  projets  et 
"  nos  espérances. 

«  Mais  nous  savons  que  vous  êtes  avec  nous,  et  je  sais 
«  quel   homme  vous  êtes. 

«  Avec  vos  pareils  il  n'est  pas  besoin  de  préparations, 
«  d'assemblées  et  de  discours.  Un  mot  suffit. 

«  Ce  mot  le  voici  :  —  Nous  avons  besoin  de  vous.  Venez 

<•  Soyez  du  lO  au  12  de  ce  mois  de  mars  à  Noizai.  près 
>i  Amboise.  Vous  y  trouverez  notre  brave  et  noble  ami  de 
■■  Castelnau,  Il  vous  dira  ce  dont  il  s'agit  et  ce  que  je  ne 
«  puis  confier  au  papier 

«  Il  reste  convenu  qv.e  vous  n'êtes  nullement  engagé, 
o  que   vous    avez  le    droit   de    demeurer   à  l'écart,    et   que 


«  vous   pourrez    toujours   vous    abstenir   sans    encourir    lei 
>i  moindre  soupçon   et  le   moindre  reproche. 

■1  Mais  enfin,  venez  à  Noizai.  Je  vous  y  trouverai.  Et,  1 
11  défaut  de  votre   aide,  nous  réclamerons  vos  conseils. 

■1  Puis,  qu«lque  chose  peut-il  s'accomplir  dans  le  parti 
11  sans  que  vous  en  soyez  informé  ! 

1'  Donc  au  revoir,  à  bientôt,  à  Noizai.  Nous  comptons  au 
11  moins  sur  votre  présence. 

«  -L.   E. 

11  P.-S.  —  Si  quelque  troupe  des  nôtres  vous  rencontre  en 
11  chemin,  notre  mot  d'ordre  est  encore  cette  fois  Genève 
11  et  notre  mot  de  ralliement   Gloire  de  Dieu  :  » 

—  Dans  une  heure  je  pars,  dit  le  comte  de  -Montgom- 
mery  au  messager  taciturne  qui  s'inclina  et  sortit. 

Qu'est-ce  que  tout  cela  signifie?  se  demanda  Gabriel 
quand  il  fut  seul,  et  que  veulent  ces  deux  appels  venus 
de  deux  parts  si  opposées  et  qui  me  donnent  rendez- 
vous  presque  dans  le  nifme  lieu.  C'est  égal  !  c'est  égal  : 
envers  le  duc  tout-puissant  comme  envers  les  religion- 
naires  opprimés,  mes  obligations  sont  certaines.  Mon  devoir 
est  de  partir  d'abord.  Advienne  ensuite  que  pourra  !  Quel- 
que difficile  que  devienne  ma  position,  ma  conscience  sait 
bien   que   je  ne  serai  jamais   un    traître. 

Et,  une  heure  après,  Gabriel  se  mettait  en  route,  accom- 
pagné du  seul  André. 

-Mais  il  ne  prévoyait  guère  l'alternative  étrange  et  ter- 
rible dans  laquelle  allait  le  placer  sa  loyauté  même. 


XCVl 


UNE    CONFIANCE    PERILLEUSE 


Au  château  d'Amhoise  dans  l'appartement  du  duc  de 
Guise,  le  Balafré  lui-même  était  en  train  d'interroger  un 
homme  de  haute  taille,  nerveux  et  vigoureux,  aux  traits 
accentués,  à  la  mine  flère  et  hardie,  et  qui  portait  le  cos- 
tume de  capitaine  d'arquebusiers. 

— -  Le  maréchal  de  Brissac,  disait  le  duc,  m'a  assuré,  capi- 
taine Richelieu,  que  je  pouvais  avoir  en  vous  pleine  con- 
fiance. 

—  Monsieur  le  maréchal  est  bien  bon,  dit  Richelieu. 

—  Il  paraît  que  vous  avez  de  l'ambition,  monsieur,  reprit 
le  Balafré. 

—  Monseigneur,  j'ai  du  moins  celle  de  ne  pas  rester  capi- 
taine d'arquebusiers  'toute  ma  vie.  Quoique  né  d'assez 
bonne  souche,  puisqu'on  voit  déjà  des  seigneurs  du  Plessis 
à  Bovines,  je  suis  le  cinquième  de  six  frères,  et  j'ai  besoin, 
partant,  d'aider  un  peu  à  ma  fortune  et  de  ne  pas  trop 
faire   de    fonds   sur   mon    patrimoine. 

—  Bien  !  dit  avec  satisfaction  le  duc  de  Guise.  Vous  pou- 
vez Ici.  monsieur,  nous  rendre  quelques  bons  offices  dont 
vous  ne  vous  repentirez  pas. 

—  Vous  me  voyez,  monseigneur,  prêt  â  tout  entreprendre 
pour  vous  satisfaire,  dit  Richelieu. 

—  Pour  commencer,  dit  le  Balafré,  je  vous  ai  fait  donner 
la  garde  de  la  principale  porte  du  château. 

—  Et  je  promets  d'en  rendre  bon  compte,  monseigneur. 

—  Ce  n'est  pas,  continua  le  duc,  que  messieurs  les  réfor- 
més soient  assez  mal  avisés,  je  pense,  pour  faire  leur  atta- 
que d'un  côté  où  il  leur  faudrait  emporter  sept  portes  de 
suite  ;  mais,  comme  rien  ne  doit  plus  entrer  et  sortir  que 
par  là,  le  poste  est  des  plus  importans.  Ne  laissez  dnm 
passer  personne,  soit  du  dedans  soit  du  dehors,  que  sur  un 
ordre  exprès  signé  de  ma  main. 

—  Ce  sera  fait,  monseigneur.  Pourtant  un  jeune  gentil- 
homme appelé  le  comte  de  Montgommery  s'est  présenté 
tout  à  l'heure  sans  ordre  exprès  mais  avec  un  sauf-conduif 
signé  de  vous.  Il  arrive.  dit-Il,  de  Paris.  Dois-je  l'intro- 
duire, comme  il  le  demande,  aupi'ès  de  vous,  monseigneur': 

—  Oui,  oui.  sans  plus  de  retard,  dit  vivement  le  duc  d 
Gùise.  -Mais  attendez  ;  je  n'ai  pas  fini  de  vous  donner  mei 
Instructions:  .aujourd'hui,  à  cette  porte  dont  vous  avez  la 
garde,  doit  arriver  vers  midi  le  prince  de  Condé,  que  non.' 
avons  mandé  pour  avoir  sous  la  main  le  chef  présumé  des 
rebelles,  et  qui,  j'en  réponds,  n'osera  pas  donner  raison 
aux  soupçons  en  manquant  à  notre  appel.  Vous  lui  ouvri 
rez.  capitaine  Kichelieu,  mais  à  lui  seul,  et  point  à  ceu.\ 
qu'il  pourrait  conduire  avec  lui.  Vous  aurez  soin  de  fairf 
garnir  de  vos  soldats  toutes  les  niches  et  casemates  qiai 
sont  dans  la  longueur  de  la  voûte,  et  aussitôt  qu'il  arri 
vera,  sous  prétexte  de  lui  rendre  les  honneurs,  tous  devront 
se  mettre  en  parade,  arquebuse  au   bras  et  mèche  allumée. 

—  Ce  sera  exécuté   ainsi,  monseigneur,  dit  Richelieu. 

—  En  outre,  reprit  le  duc  de  Guise,  quand  les  réformé; 
attaqueront  et  que  l'action  commencera,  surveillez  de  prè; 


LES  DEUX  DIANE 


179 


noire  homme  vous-même,  capitaine,  et,  vous  m'entendez, 
s'il  bouge  d'un  pas,  s'il  fait  mine  de  vouloir  s'unir  aux 
assaillans,  ou  seulement  s'il  hésite  à  tirer  l'épée  contre  eux, 
comme  le  lui  ordonne  son  devoir...  n'hésitez  pas,  vous,  à 
le  frapper. 

—  Je  ne  verrais  là  aucune  difficulté,  monseigneur,  dit 
avec  simplicité  le  capitaine  Richelieu,  si  ce  n'est  que  mon 
rang  de  simple  capitaine  d'arquebusiers  ne  me  rendra  peut- 
être  pas  facile  d'être  toujours  aussi  près  de  lui  qu'il  le 
faudrait. 

Le    Balafré   réfléchit  une   minute,   et   dit  : 

—  Monsieur  le  grand  prieur  et  le  duc  d'.\umale,  qui  ne 
quitteront  pas  non  plus  d'un  pas  le  traître  supposé,  vous 
donueniut  le  signal,  et  vous  leuj'  obéirez. 

—  Je   leur  obéirai,   monseigneur,   répondit    Richelieu. 

—  Bien  !  dit  le  duc  de  Guise.  Je  n'ai  pas  d'autre  ordre  a 
vous  donner,  capitaine,  .\llez.  Si  l'éclat  de  votre  maison  a 
commencé  avec  Philippe-Auguste,  vous  pourrez  bien  le  re- 
commencer avec  le  duc  de  Guise.  Je  compte  sur  vous, 
comptez  sur  moi.  Allez.  Vous  ferez,  s'il  vous  plait,  intro- 
duire sur-le-champ  auprès  de  moi  monsieur  de  Jlontgom- 
mery. 

Le  capitaine  Richelieu  s'inclina  profondément  et  sortit. 

Quelques  minutes  après,  on  annonçait  Gabriel  au  balafré. 

Gabriel  était  triste  et  pâle,  et  l'accueil  cordial  du  duc  de 
Guise  ne  le  dérida  pas. 

En  effet,  d'après  ses  conjectures  et  quelques  paroles  que 
les  gardes  avaient  laissé  échapper  sans  scrupule  devant  un 
gentilhomme  porteur  d'un  sauf-conduit  signé  de  Guise,  le 
jeune   reljïionnaire  avait  pu   deviner  à  peu  près  la  vérité. 

Le  roi  qui  lui  avait  fait  grâce  et  le  parti  auquel  il 
s'était  dévoué  étaient  en  guerre  ouverte,  et  sa  loyauté  se 
trouvait   compromise    dans   le   conflit. 

—  Eh  bien  I  Gabriel.  lui  dit  le  duc  de  Guise,  vous  devez 
savoir  maintenant  pour(|uoi  je  vous  ai   appelé? 

—  Je  m'en  doute,  mais  je  ne  le  sais  pas  précisément, 
monseigneur,  répondit  Galjriel.  • 

—  Les  réformés  sont  en  pleine  révolte,  reprit  le  Balafré, 
ils  vont  venir  nous  attaquer  en  armes  dans  le  château 
d'.Amboise,  voilà  les  nouvelles. 

—  C'est  une  douloureuse  et  terrible  extrémité,  dit  Gabriel, 
.songeant  à  sa  propre  situation. 

—  Mon  ami,  c'est  une  occasion  magnifique,  reprit  le  duc 
de  Guise. 

—  Que  voulez-vous  dire,  monseigneur?  dit  Gabriel  étonné. 

—  Je  veux  dire  que  les  huguenots  croient  nous  surpren- 
dre et  que  nous  les  attendons.  Je  veux  dire  que  leurs  plans 
sont  découverts,  leurs  projets  trahis.  C'est  de  bonne  guerre, 
puisqu'ils  ont  tiré  les  premiers  l'épée,  mais  nos  ennemis 
vont  se  livrer  eu.x-mêmes.  Ils  sont  perdus,  vous  dis-je. 

—  Est-ce  possible  !  s'écria  le  comte  de  "Montgommery 
anéanti. 

—  Jugez-en,  continua  le  Balafré,  jugez  à  quel  point  tous 
les  détails  de  leur  folle  entreprise  sont  à  jour  pour  nous. 
C'est  le  IG  mars,  à  midi,  qu'ils  doivent  se  réunir  devant  la 
ville  et  nous  attaquer.  Ils  ont  des  intelligences  dans  la 
garde  du  roi,  cette  garde  est  changée.  Leurs  amis  doivent 
leur  ouvrir  la  porte  de  l'Ouest,  cette  porte  est  murée.  Enfin, 
leurs  détachements  doii'ent  parvenir  secrètement  ici  par 
ces  sentiers  notés  de  la  forêt  de  Châteala-Regnault  ;  le.S 
troupes  royales  tomberont  à  l'improviste  sur  ces  partis  déta- 
chés à  mesure  qu'ils  se  présenteront,  et  ne  laisseront  pas 
arriver  devant  Amboise  la  moitié  de  leurs  forces.  Nous 
sommes  exactement  informés  et  admirablement  sur  nos 
frardes,  j'espère  ! 

—  Admirablement  !  répéta  Gabriel  terrifié.  Mais  ajouta- 
t-il  dans  son  trouble  et  sans  trop  savoir  ce  qu'il  disait, 
mais  (|ui  donc  a  pu  vous  instruire?,.. 

—  Ah  !  voilà,  reprit  le  Balafré  ;  ce  sont  deux  des  leurs 
qui  nous  ont  dénoncé  tous  leurs  projets  :  l'un  pour  de 
l'argent,  l'autre,  par  peur.  Deux  traîtres,  je  l'avoue,  un 
espion  payé,  un  alarmiste  effrayé.  L'espion,  que  vous  con- 
naissez peut-être,  hélas  !  comme  beaucoup  d'entre  nous,  et 
dont  il  faudra  vous  défier,  se  nomme  le  marquis  de... 

—  Ne  me  le  dites  pas  !  s'écria  vivement  Gabriel,  ne  me 
dites  pas  ces  noms  !  Je  vous  les  dem.mdais  par  mégarde  ; 
vous  m'en  avez  bien  assez  dit  déjà!  Mais  ce  qu'il  y  a  de 
plus  difficile  pour  un  homme  d'honneur,  c'est  de  ne  pas 
trahir  des  traîtres. 

—  Oh  !  dit  le  duc  de  Guise  avec  quelque  surprise,  nous 
avons  tous  en  vous  une  entière  confiance,  Gabriel.  Nous 
parlions  de  vous  hier  .soir  encore  avec  la  jeune  reine  ;  je 
lui   disais  que  je  vous  avais  mandé,   et  elle  m'en   félicitait. 

—  Et  pourquoi  m'avez-vous  mandé,  monseigneur?  vous 
ne  me  lavez  pas  encore  appris. 

—  Pourquoi?  dit  le  Balafré;  mais  le  roi  n'a  qu'un  petit 
nombre  de  serviteurs  dévoués  et  sûrs.  Vous  êtes  de  ceux-là 
pour  nous,  vous  commanderez  un  détachement  contre  les 
rebelles. 

—  Contre  les  rebelles?   impossible!  dit  Gabriel. 

—  Impossible  !  et  pourquoi  donc  ?  reprit  le  Balafré  ;  vous 


ne  m'avez  pas  habitué  à  entendre  de  vous  ce  mot-là,  Gabriel. 

—  Monseigneur,  dit  Gabriel,  je  suis  aussi  de  la  religion. 

Le  duo  de  Guise  se  dressa  debout  avec  un  brusque  tres- 
saillement, et  regarda  le  comte  avec  une  suprise  presque 
effrayée. 

—  Cela  est  ainsi,  reprit  en  souriant  tristement  Gabriel. 
Quand  il  vous  plaira,  monseigneur,  de  me  mettre  en  face 
des  Anglais  ou  des  Espagnols,  vous  savez  que  je  ne  recu- 
lerai pas,  et  que  je  vous  offrirai  ma  vie  plus  qu'avec  dévotie- 
ment,  avec  joie.  Mais  dans  une  guerre  civile,  dans  une  guerre 
de  religion,  contre  mes  compatriotes,  contre  mes  frères,  je 
suis  obligé,  monseigneur,  de  réserver  la  liberté  que  vous 
avez  bien  voulu  me  garantir. 

—  Vous,  un  huguenot  !  reprit  enfin  le  duc  de  Guise. 

—  Et  un  huguenot  convaincu,  monseigneur,  dit  Gabriel  : 
c'est  mon  crime,  mais  c'est  aussi  mon  e-xcuse.  J'ai  foi 
aux  idées  nouvelles,  et  je  leur  ai  donné  mon  âme. 

—  Et  votre  épée  en  même  temps,  sans  doute?  dit  le  Bala- 
fré avec  quelque  amertume. 

—  Non,   monseigneur,  reprit  gravement  Gabriel. 

—  Allons  donc  '.  reprit  le  Balafré,  vous  allez  me  faire 
accroire  que  vous  ignoriez  le  complot  tramé  contre  le  roi 
par  vos  frères,  comme  vous  les  appelez,  et  que  ces  mêmes 
frères  renoncent  de  gaitc.  de  cœur  au  concours  d  un  allié 
aussi  intrépide  que  vous. 

—  Il  le  faudra  bien,  dit  le  jeune  comte  plus  sérieu.x  que 
Jamais. 

—  .\lors,  c'est  eux  que  vous  déserterez,  reprit  le  duc  de 
Guise  ;  car  votre  toi  nouvelle  vous  place  entre  deux  man- 
ques de  toi,  voilà  tout. 

—  Oh  !  monsieur  !  s'écria  Gabriel  avec  reproche. 

—  Eh  !  comment  vous  arrangeriez-vous  autrement  ?  dit  le 
Balafré  en  jetant  avec  une  sorte  de  colère  sa  toque  sur 
le  fauteuil  qu'il  avait  quitté. 

—  Comment  je  m'arrangerais  autrement?  reprit  Gabriel 
froid  et  presque  sévère.  Mais  la  chose  est  simple.  Mon  avis 
est  que  plus  la  position  est  fausse,  plus  l'homme  doit  être 
sincère.  Quand  je  me  suis  fait  protestant,  j'ai  hautement 
et  loyalement  déclaré  aux  chefs  huguenots  que  des  obliga- 
tions sacrées  envers  le  roi,  la  reine  et  le  duc  de  Guise, 
m'empêcheraient  toujours,  pendant  toute  la  durée  de  ce 
règne,  de  combattre  dans  les  rangs  des  protestans,  s'il  y 
avait  combat.  Ils  savent  que  la  réforme  est  pour  moi  une 
religion  et  non  un  parti.  Avec  eux  comme  avec  vous-même, 
monseigneur,  j'ai  stipulé  le  strict  maintien  de  mon  libre 
arbitre.  A  eux  comme  à  vous,  j'ai  le  droit  de  refuser  mon 
concours.  Dans  ce  triste  conflit  de  ma  reconnaissance  et  de 
ma  croyance,  mon  cœur  saignera  de  tous  les  coups  portés, 
mon  bras  n'en  portera  aucun.  Et  voilà  comment,  monsei- 
gneur, vous  me  connaissiez  mal.  et  comment  en  restant 
neutre.  J'espère  pouvoir   rester  honorable  et  honoré. 

Gabriel  parlait  ainsi  avec  animation  et  fierté.  Le  Balafré 
rappelé  peu  à  peu  au  calme,  ne  pouvait  s'empêcher  d'ad- 
mirer la  franchise  et  la  noblesse  de  son  ancien  compagnon 
d  armes. 

—  Vous  êtes  un  homme  étrange,  Gabriel  !  lui  dit-il  tout 
pensif. 

—  Pourquoi  étrange,  monseigneur?  Est-ce  parce  que  je 
dis  ce  que  Je  fais  et  fais  ce  que  Je  dis?  J'ignorais  cette 
conspiration  des  protestans,  je  vous  le  jure.  Pourtant,  à 
Paris,  j'ai  reçu,  je  l'avoue,  en  même  temps  que  votre  let- 
ire,  une  lettre  de  l'un  d  entre  eux;  mais  cette  lettre,  comme 
la  vôtre,  n'entrait  dans  aucune  explication  et  me  disait 
seulement:  Venez.  J'ai  prévu  la  dure  alternative  où  j'allais 
me  trouver,  et  Je  suis  néanmoins  venu  à  ce  double  appel, 
monseigneur.  Je  suis  venu  pour  ne  déserter  aucun  de  mes 
devoirs.  Je  suis  venu  pour  vous  dire  à  vous  :  Je  ne  puis  pas 
combattre  ceux  dont  Je  partage  la  croyance.  Je  suis  venu 
pour  leur  dire  a  eux  :  Je  ne  puis  pas  combattre  ceux  qui 
ont  épargné  ma  vie. 

Le  duc  de  Guise  tendit  la  main  au  Jeune  comte  de  Mont- 
gommery. 

—  J'ai  eu  tort,  lui  dit-il  avec  cordialité  !  .\ttribuez  seule- 
ment mon  mouvement  de  dépit  au  chagrin  que  J'ai  res- 
senti en  vous  trouvant,  vous  sur  qui  je  comptais  tant, 
parmi   mes   ennemis. 

—  Ennemi  !  reprit  Gabriel,  je  ne  suis  pas,  je  ne  serai 
Jamais  le  votre,  monseigneur.  Pour  m'ètre  déclaré  plus 
franchement  qu'eux,  suis-Je  plus  votre  ennemi  que  le  prince 
de  Coudé  et  que  monsieur  de  Coligny,  qui  sont  comme  moi 
des  protestans  non  armés?... 

—  Armés,  si  fait,  ils  le  sont,  dit  le  Balafré,  je  le  sais  bien, 
Je  sais  tout  !  Seulement  ils  cachent  leurs  armes.  Mais  il  est 
certain  que,  si  nous  nous  rencontrons,  je  dissimulerai 
comme  eux,  les  appellerai  amis.  et.  au  besoin,  me  porterai 
officiellement  garant  de  leur  innocence.  Comédie  1  c'est 
vrai,  mais  comédie  nécessaire  ! 

—  Eh  bien  !  monseigneur,  reprit  Gabriel,  puisque  a-^ec 
moi  vous  êtes  assez  bon  pour  dépouiller  quelquefois  ces 
conventions  obligées,  dites-moi  qu'en  dehors  de  la  politique, 
vous   pouvez   encore   croire   à   mou   diTt-.ji-ment   et   à   mon 


ISO 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


honneur,  â  moi  huguenot  ;  dites-moi  surtout  que,  si  quel- 
que jour  la  guerre  étrangère  éclatait  de  nouveau,  vous  me 
feriez  toujours  la  grâce  de  réclamer  ma  parole  et  de  m'en- 
voyer  à  l'armée  mourir  pour  la  patrie  et  le  roi 

—  Oui,  Gabriel,  dit  le  duc  de  Guise,  tout  en  déplorant  la 
différence  qui  maintenant  nous  sépare,  je  me  fie  et  me 
fierai  à  vous  toujours,  et  pour  vous  le  prouver  et  racheter 
un  instant  de  soupçon  que  je  regrette,  prenez  ceci  et  faites- 
en  l'usage  qu'il  vous  plaira. 

Il  alla  à  une  table  écrire  un  mot  qu'il  signa  et  remit  au 
jeune  comte. 

—  C'est  l'ordre  de  vous  laisser  sortir  d'Amboise.  en  quel- 
que endroit  que  vous  vouliez  vous  rendre,  lui  dit-il.  Avec  ce 
papier  vous  êtes  libre.  Et  cette  marque  d'estime  et  de  con- 
fiance, sachez  que  je  ne  la  donnerai  pas  au  prince  de  Condé 
que  vous  me  citiez  tout  à  l'heure,  et  que,  du  moment  où 
il  mettra  le  pied  dans  ce  château,  il  y  sera  surveillé  de 
loin  comme  un  ennemi  et  tacitement  gardé  comme  un  pri- 
sonnier. 

—  Aussi,  cette  marque  de  confiance  et  d'estime,  je  la 
refuse,  monseigneur,  dit  Gabriel. 

—  Comment  !  et  pourquoi,  reprit  le  duc  de  Guise  étonné. 

—  Monseigneur,  savez-vnus,  si  vous  me  laissiez  sortir 
d'Amboise,  où  j'irais  en  en  sortant? 

—  Cela  vous  regarde  et  je  ne  vous  le  demande  pas.  dit 
le  Balafré. 

—  Mais,  mol,  justement,  je  veux  vous  le  dire,  reprit  Ga- 
briel. En  vous  quittant,  monseigneur,  j'irais  où  mon  autre 
devoir  me  réclame,  j'irais  parmi  les  rebelles,  retrouver  l'un 
d'eux  à  Noizai... 

—  A.  Noizai?  c'est  Castelnau  qui  commande,  dit  le  duc. 

—  Oui:  oh!  vous  êtes  bien  informé,  jusqu'au  bout,  mon- 
seigneur. 

'■'t  qu'iriez-vous  faire  à  Noizai,   malheureux?   reprit   k' 
Balafré. 

—  Ah  I  voilà  !  qu'irais-ie  en  effet  y  faire?  Leur  dire  :  Vous 
m'avez  appelé,  me  voici,  mais  .'e  ne  puis  rien  pour  vous, 
et,  s'ils  m'interrogeaient  sur  ce  que  j'ai  pu  entendre  et 
remarquer  en  chemin,  je  devrais  me  taire,  je  ne  pourrais 
pas  les  avertir  du  piège  que  vous  leur  tendez,  vos  confiden- 
ces même  m'en  ôtent  le  droit.  Donc,  monseigneur,  je  re- 
quiers une  grâce   de  vous  .. 

—  Laquelle? 

—  Retenez-moi  ici  prisonnier,  et  sauvez-moi  ainsi  d'une 
perplexité  cruelle,  car,  si  vous  me  laissez  partir,  je  voudrai 
aller  du  moins  faire  acte  de  présence  parmi  ceux  qui  vont 
se  perdre,  et,  si  j'y  vais,  je  ne  serai  pas  libre  de  les  sauver. 

—  Gabriel,  reprit  le  duc  de  Guise,  après  avoir  réfléchi, 
je  ne  puis  ni  ne  veux  vous  témoigner  une  telle  défiance. 
Je  vous  ai  dévoilé  tout  mon  plan  de  bataille,  vous  vous 
rendez  parmi  des  amis  dont  l'intérêt  capital  est  de  con- 
naître ce  plan,  et  cependant  voici  votre  laissez-passer. 

—  Alors,  monseigneur,  reprit  Gabriel  abattu,  accordez- 
moi  du  moins  une  dernière  faveur.  Je  l'implore  au  nom 
de  ce  que  j'ai  pu  laire  pour  votre  gloire  à  Metz,  en  Italie, 
à  Calais,  au  nom  de  ce  que  j'ai  souffert  depuis,  et  depuis, 
j'ai    bien    souffert  ! 

—  De  quoi  s'agit-il  ?  dit  le  duc  de  Guise.  Si  je  le  puis,  je 
le  ferai,  ami. 

—  'Vous  le  pouvez,  mon.scigneur.  vous  le  devez  peut- 
être,  car  ce  sont  des  Français  que  vous  combattez.  Eh  bien  ! 
permettez-moi  de  les  détourner  de  leur  fatal  projet,  non 
pas  en  leur  en  révélant  l'issue  certaine,  mais  en  les  conseil- 
lant,  en  les  priant,  en   les  conjurant. 

—  Gabriel,  prenez  garde  !  dit  .solennellement  le  duc  de 
Guise  ;  qu'un  mot  vous  échappe  sur  nos  dispositions,  et  les 
révoltés  persisteront  dans  leur  dessein  en  en  modifiant  seu- 
lement l'exécution,  et  alors  c'est  le  roi,  c'est  Marie  Stuart, 
c'est  moi  qui  serons  perdus.  Pesez  bien  cela.  Maintenant 
vous  engagez-vous  sur  votre  honneur  de  gentilhomme  à 
ne  leur  laisser  deviner  ou  soupçonner  ni  par  un  mot,  ni 
par  une  allusion,  ni  par  un  signe,  rien  de  ce  qui  se  passe 
ici?... 

—  Sur  mon  honneur  de  gentilhomme  !  je  m'y  engage,  dit 
le  comte  de  Montgommery. 

—  Allez  donc,  dit  le  duc  de  Guise,  et  essayez  de  les  faire 
renoncer  à  leur  criminelle  attaque,  je  renoncerai,  moi,  avec 
joie  à  ma  facile  victoire,  en  songeant  que  c'est  autant  de 
snng  français  d'épargné.  Mais,  si.  comme  je  le  crois,  les 
derniers  rapports  ne  mentent  pas.  ils  ont  dans  leur  entre- 
nrise  une  confiance  trop  aveugle  et  trop  obstinée,  et  vous 
échouerez.  Gabriel.  N'importe  !  aller,  et  tentez  ce  dernier 
effort.  Pour  eux.  pour  vous  .surtout,  je  ne  veux  pas  m'y 
refuser... 

—  Pour  eux  et  pour  moi,  je  vous  en  remercie,  monsei- 
gneur, dit  Gabriel... 

Un  quart  d'heure  après,  il  était  en  route  pour  Noizai. 


La 


XCVII 


BELOTAUÏE    DE    LA    LOYAUTÉ 


Le  baron  Castelnau  de  Chalosses  était  un  valeureux  et 
généreux  jeune  homme,  auquel  les  protestans  n'avaient  pas 
assigné  le  poste  le  moins  difficile,  en  l'envoyant  prendre 
les  devans  au  cliâteau  de  Noizai.  lieu  du  rendez-vous  géné- 
ral de  leurs  détachemens  pour  le  16  mars. 

Il  fallait  qu'il  se  montrât  aux  huguenots  et  se  cachât  aux' 
catholiques,  et  cette  délicate  position  voulait  autant  de 
prudence  et  de  sang-froid  que  de  courage. 

Grâce  au  mot  d'ordre  que  lui  avait  confié  la  lettre  de  La 
Renauflie,  Gabriel  put  arriver  sans  trop  d'obstacles  jusqu 
baron  de  Castelnau. 

On  était  déjà  au  15  mars,  dans  l'après-midi. 

Avant  dix-huit  heures,  les  protestans  devaient  se  ralliri- 
à  Noizai  ;  avant  vingt-quatre  heures,  ils  devaient  attaqui  r 
Amboise. 

On  voit  qu'il  n'y  avait  pas  de  temps  à  perdre  pour  le-* 
détourner  de  leur   dessein. 

Le  baron  de  Castelnau  connaissait  bien  le  comte  de  Moni- 
gommery,  qu'il  avait  vu  maintes  fois  au  Louvre,  et  dont 
les   principaux   du  parti   avaient   souvent   parlé   devant   lui.  i 

Il  alla  à  sa  rencontre,  et  le  reçut  comme  un  ami  et 
comme   un    allié. 

—  Vous  voilà,  monsieur  de  Montgommery,  lui  dit-il.  qn.iiiU 
ils  furent  seuls.  A  la  vérité  je  vous  espérais,  mais  je  ne 
vous  attendais  pcs  I.a  r.enaudie  a  été  blâiné  par  l'anii- 
!■"!  pour  vous  avoir  écrit  cette  lettre. 

.  !;  falkul,  !ui'a-t-il  dit,  avertir  de  nos  projets  le  comte 
de  ilontgommery,  mais  ne  point  le  convoquer.  Il  aurait' 
fait  ce  qu'il  aurait  voulu.  Le  comte  ne  nous  a-t-il  pas  pré-; 
venus  que.  tant  que  régnerait  François  II,  son  épée  ne  nous 
appartiendrait  pas,  ne  lui  appartiendrait  pas  à  lui-même?  ». 
A  cela,  La  Renaudie  a  répondu  que  sa  lettre  ne  vous  eng.a-l 
geait  à  rien,  et  vous  laissait  votre  indépendance  tout  en-| 
tière. 

—  C'est  vrai,   dit  Gabriel. 

—  Néanmoins  nous  pensions  bien  que  vous  viendriez, 
veprit  Castelnavi,  car  la  missive  de  cet  enragé  baron  ne 
vous  disait  pas  de  quoi  il  s'agissait,  et  c'est  moi  qui  suis 
chargé  de  vous  apprendre  et  notre  dessein  et  nos  espérances. 

~  .Je  vous  écoute,  dit  le  comte  de  Montgommery. 

Castelnaïf  répéta  alors  à  Gabriel  tout  ce  que  lui  avaitj 
déjà  annoncé  en  détail  le  duc  de  Guise.  I 

Et  Gabriel  vit  avec  effroi  à  quel  point  le  Balafré  étaitj 
bien  informé.  Pas  un  point  du  rapport  des  délateurs  n'était' 
inexact,  pas  une  circonstance  du  complot  n'avait  été  omise! 
par    eux. 

Les   conjurés  étaient  réellement   perdus. 

—  Maintenant,  vous  savez  tout,  dit  en  terminant  Castel- 
nau à  son  auditeur  anéanti,  et  il  ne  me  reste  plus  qu'à 
vous  adresser  une  question  dont  je  prévois  d'ailleurs  la  ré-, 
ponse.  Vous  ne  pouvez  marcher  avec  nous,  n'est-il  pas  vrai? 

—  Je  ne  le  puis,  dit  Gabriel  en  secouant  tristement  la 
tête. 

—  Bien  !  reprit  Castelnau,  nous  n'en  serons  pas  pour 
cela  moins  bons  amis.  Je  sais  que  c'est  votre  droit  .stipulé 
d'avance  de  ne  pas  vous  mêler  du  combat  ;  et  c'est  surtout 
votre  droit  en  celte  circonstance  où  nous  sommes  sûrs  de 
la  victoire. 

—  En  êtes-vous  bien  sûrs?  demanda  avec  intention  Ga- 
briel. 

—  Parfaitement  sûrs,  répliqua  le  b.aron,  l'ennemi  ne  se 
doute  de  rien  et  sera  pris  à  l'improviste.  Nous  avons  eu 
un  moment  de  crainte  quand  le  roi  et  la  cour  se  sont  trans- 
portés de  la  ville  ouverte  de  Blois  au  château  fortifié  d'Am- 
boise.   Evidemment   on   avait    eu  quelques   soupçons. 

—  Cela  sautait  aux  yeux  en  effet,  dit  Gabriel. 

—  Oui.  mais,  reprit  Castelnau.  nos  hésitations  ont  bien- 
tôt cessé,  car  il  s'est  trouvé  que  ce  clxangement  inopiné  de 
résidence,  loin  de  nuire  à  nos  projets,  les  servait  à  mer- 
veille au  contraire.  Le  duc  de  Guise  s'endort  à  présent  dans 
une  sécurité  trompeuse,  et  figurez-vous,  cher  comte,  que 
nous  avons  des  intelligences  dans  la  place,  et  que  la  porte 
de  l'Ouest  nous  sera  livrée  dès  que  nous  nous  présenterons.^ 
Oh  :  le  succès  est  certain,  vous  dis-je.  et  vous  pouvez,  sans 
aucun   scrupule,   vous  abstenir   de  la   bataille. 

—  L'événement,  reprit  gravement  Gabriel,  trompe  quel- 
quefois les  plus  magnifiques  e.spérances. 

—  Mais  Ici  nous  n'avons  aucune  chance  contre  nous, 
aucune  !  répéta  Castelnau  en  se  frottant  joveusement  les 
mains  Demain  verra  le  triomphe  de  notre  parti  et  la  chut? 
des  Guise. 

—  F,t       la  trahison?   .   dit  avec   effort   Gabriel,   navré  aê 


LES  DEUX  DIANE 


ISl 


voir   tant  de  courag;e  et  de  jeunesse  se  précipiter  ainsi   les 
yeux  fermés  dans  labime. 

—  La  trahison  est  impossible,  reprit  imperturbablement 
Castelnau.  Les  chefs  seuls  sont  dans  le  secret  et  aucun 
d'eux  n'est  capable...  Or  çû,  monsieur  de  Slontgommery. 
ajouta-t-il  en  s'interrompant.  je  crois,  foi  de  gentilhomme  ! 
que  vous  Êtes  jaloux  de  nous,  et  vous  me  semblez  vouloir 
à  toute  force  mal  augurer  de  notre  entreprise  par  la  rage 
que  vous  avez  de  n'y  pouvoir  prendre  part.  Fi,  l'envieux  ! 


puis  vous  dire  pourquoi.  Voulez-vous  et  pouvez-vous  me 
croire  sm'  parole?...  Je  inavance  en  ceci  plus  que  je  ne 
devrais  déjà  Faites-moi  la  grâce  de  me  croire  sur  parole, 
ami. 

—  Ecoutez,  reprit  sérieusement  Castelnau.  si  je  prends 
sur  moi  cette  étrange  résolution  de  tourner  bride  au  der- 
nier moment,  j'en  serai  responsable  vis-à-vis  de  La  Renau- 
die  et  des  autres  chefs.  Pourrai-je  au  moins  les  renvoyer 
à  vous? 


U  traça  sur  un  tambour  les  lignes  rapides  d'un  billet. 


—  Oui,  c'est  vrai,  je  vous  envie  <  dit  Gabriel  d'un  air 
sombre. 

—  Là,  j'en  étais  sûr.'  s'écria  en  riant  le  jeune  baron, 

—  Cependant,  voyons,  vous  avez  en  moi  quelque  con- 
fiance? reprit  Gabriel. 

—  Une  confiance  aveugle,  si  nous  parlons  sérieusement, 
répondit   Castelnau. 

—  Eh  bien  !  voulez-vous  écouter  un  bon  conseil,  un  conseil 
d'ami? 

—  Lequel  ? 

—  Renoncez  à  votre  dessein  de  prendre  demain  Àmboise. 
Envoyez  sur-le-champ  des  messagers  surs  à  tous  ceux  des 
nôtres  qui  doivent  vous  rejoindre  ici  cette  nuit  ou  demain, 
et  faites-leur  dire  que  le  projet  est  manqué,  ou  doit  être 
ajourné  du  moins. 

—  Mais  pourquoi?  pourquoi?  dit  Castelnau  qui  commen- 
çait à  prendre  l'alarme.  Vous  avez  sûrement  pour  me  par- 
ler  ainsi   quelqtie   raison   grave  ? 

—  -Mon  Dieu  !  non,  reprit  Gabriel  avec  une  douloureuse 
contrainte. 

—  Enfin,  dit  Castelnau,  vous  ne  me  conseillez  pas  pour 
rien  d'abandonner  et  de  faire  abandonner  à  nos  frères  vJn 
projet  qui  se  présente  sous  d'aussi  favorables  auspices? 

—  Xon,   ce   n'est  pas   pour   rien   sans   doute,   mais  je   ne 


—  Oui,  répondit  Gabriel. 

—  Et  vous  leur  direz,  à  eux,  reprit  Castelnau,  les  motifs 
qui  ont  dicté  votre  conseil? 

—  Je  n'en  aurai  pas  le  droit,  hélas! 

—  Comment  voulez-vous  alors,  dit  Castelnau,  que  je  cède 
à  vos  instances?  Ne  me  reprocherait-on  pas  cruellement 
d'a%'oir  ainsi  anéanti,  sur  un  mot,  des  espérances  certaines? 
Quelque  confiance  méritée  que  nous  ayons  tous  en  vous, 
monsieur  de  Montgommery,  un  homme  n'est  qu'un  liomme. 
et  peut  se  tromper  avec  les  meilleures  intentions  du  monde. 
Si  personne  n'est  admis  â  contrôler  et  à  approuver  vos  rai- 
sons,  nous  serons  certainement  obligés   de  passe;-  outre. 

—  .\lors,  prenez-y  garde!  reprit  sévèrement  Gnlr.-iel,  vous 
acceptez  seul  à  votre  tour  la  responsabilité  de  tout  ce  qui 
peut  advenir  de  funeste  ! 

Castelnau  fut  frappé  de  l'accent  avec  lequel  le  comte 
prononça  ces  paroles. 

—  Monsieur  de  Montgommery  !  lui  dit-il,  éclairé  d'une 
lumière  soudaine,  je  crois  pressentir  la  vérité  !  On  vous  a 
confié  ou  vous  avez  surpris  un  secret  qu'il  vous  est  défend'i 
de  révéler.  Mais  vous  savez  quelque  chose  de  grave  sur 
l'issue  probable  de  notre  entreprise  par  e.xemple,  que  nous 
avons  été  trahis,  n'est-ce  pas? 

—  Je  n'ai  pas  dit  cela  :  s'écria  vivement  Gabriel 


1^2 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


—  Ou  bien,  continua  Castelnau,  vous  avez  vu,  en  venant 
ici.  le  duc  de  Guise,  qui  est  votre  ami,  et  qui,  ne  vous  sa- 
chant pas  des  nôtres  peut-être,  vous  a  mis  à  même  de  savoir 
le  fond  des  choses. 

—  Rien  dans  mes  paroles  n'a  pu  vous  faire  supposer  !... 
se  récria  Gabriel. 

—  Ou  bien  encore,  poursuivit  Castelnau.  vous  aurez,  en 
passant  par  Amboise,  surpris  des  préparatifs,  entendu  des 
ordres,  provoqué  des  confidences...  Enfin,  notre  complot 
est  découvert  i 

—  Est-ce  donc  moi,  dit  Gabriel  effrayé,  qui  vous  ai  donné 
lieu  de  le  croire? 

—  Non,  monsieur  le  comte,  non,  car  vous  vous  serez 
engagé  au  secret,  je  le  vois.  Aussi  je  ne  vous  demande 
pas  d'assurance  positive,  pas  même  un  mot,  si  vous  voulez. 
Mais,  si  je  ne  me  trompe  pas,  un  geste,  un  clignement 
d'yeux,    votre   silence  même,   peuvent  suffire   à   m'éclairer. 

Cependant  Gabriel,  plein  d'anxiété,  se  rappelait  les  termes 
mêmes  de  la  parole  donnée  au  duc  de  Guise. 

Sur  son  honneur  de  gentilhomme,  il  s  était  engagé  à  ne 
laisser  deviner  ou  soupçonner  ni  par  un  mot,  ni  par  une 
allusion,  ni  par  un  signe,  rien  dç  ce  gui  se  passait  à 
Amboise. 

Pourtant  comme  son  silence  se  prolongeait  : 

—  'Vous  vous  taisez  toujours?  dit  le  baron  de  Castelnau 
qui  avait  ses  yeux  rivés  à  son  visage.  Vous  vous  taisez, 
je  vous  comprends  et  vais  agir  en  conséquence. 

—  Et   qu'allez-vous   faire?    demanda  vivement  Gabriel. 

—  Prévenir,  comme  vous  me  l'aviez  d'abord  conseillé.  La 
Renaudie  et  les  autres  chefs,  arrêter  tout  mouvement,  et 
déclarer  aux  nôtres,  quand  ils  arriveront  ici,  que  quel- 
qu'un en  qui  nous  devons  avoir  toute  confiance,  m'a  dé- 
noncé...  m'a  dénoncé  une  trahison  probable... 

—  Mais  il  n'en  est  rien!  interrompit  vivement  le  comte 
de  Montgommery.  Je  ne  vous  ai  rien  dénoncé,  monsieur 
de  Castelnau 

—  Comte,  reprit  Castelnau  en  serrant  avec  une  expres- 
sion muette  la  main  de  Gabriel,  est-ce  que  la  réticence 
même  ne  peut  être  un  avis  et  notre  salut?  et  une  fois  mis 
en  garde,  alors.. 

—  Alors?  répéta  Gabriel. 

—  Tout  ira  bien  pour  nous  et  mal  pour  eux,  dit  Cas- 
telnau ;  nous  ajournons  à  des  temps  plus  propices  notre 
entreprise,  nous  découvrons  à  tout  prix  les  délateurs  s'il 
en  est  parmi  nous,  nous  redoublons  de  précautions  et  de 
mystère,  et,  un  beau  jour,  quand  tout  est  bien  préparé, 
certains  cette  fois  de  notre  coup,  nous  renouvelons  notre 
tentative,  et,  grâce  à  vous,  au  lieu  d'échouer,  nous  triom- 
phons. 

—  Et  voilà  justement  ce  que  je  voulais  éviter  !  s'écria 
Gabriel  qui  se  vit  avec  terreur  entraîné  sur  le  bord  d'une 
trahison  involontaire.  Voila,  monsieur  de  Castelnau,  la 
vraie  raison  de  mes  avertissemens  et  de  mes  conseils.  Je 
trouve,  absolument  parlant,  votre  entreprise  coupable  et. 
dangereuse.  Vous  mettez,  en  attaquant  les  catholiques,  tous 
les  torts  de  votre  côté.  Vous  justifiez  toutes  leurs  repré- 
sailles. D'opprimés  vous  vous  faites  rebelles.  Si  vous  avez 
à  vous  plaindre  des  minisires,  est-ce  au  jeune  roi  qu'il 
faut  vous  en  prendre?  .\h  !  je  me  sens  triste  à  mourir  en 
songeant  à  tout  cela  Pour  le  bien,  voyez-vous,  vous  devriez 
renoncer  à  tout  jamais  à  cette  lutte  impie.  Eh  !  laissez 
donc  plutôt  vos  principes  combattre  pour  vous  !  Point  de 
sang  sur  la  vérité  !  voilà  seulement  ce  que  j'ai  voulu  vous 
dire.  Voilà  pourquoi  je  vous  conjure  de  vous  abstenir,  vous 
et  tous  nos  frères,  de  ces  funestes  guerres  civiles  qui  ne 
peuvent  que  retarder  l'avènement  de  nos  idées. 

—  C'est  réellement  là  le  seul  motif  de  tous  vos  discours? 
demanda  Castelnau. 

—  Le  seul...  répondit  Gabriel  dune' voix  sourde. 

—  Alors,  je  vous  remercie  de  l'intention,  monsieur  le 
comte,  reprit  Castelnau  avec  quelque  froideur,  mais  je  n'en 
dois  pas  moins  agir  dans  le  sens  qui  m'a  été  prescrit  par 
les  chefs  de  la  Réforme.  Je  conçois  que,  ne  pouvant  com- 
battre, il  vous  soit  douloureux,  à  vous,  gentilhomme,  de 
voir  les  autres  combattre  sans  vous.  Néanmoins,  vous  ne 
pouvez  seul  entraver   et   paralyser  toute  une  armée. 

—Ainsi,  dit  Gabriel  pftle  et  morne,  vous  allez  les  lais- 
ser donner  suite  à  ce  fatal  dessein,  et  y  donner  suite  vous- 
même? 

—  Oui,  monsieur  le  comte,  répondit  Castelnau  avec  une 
fermeté  qui  n'admettait  pas  de  réplique,  et,  de  ce  pas,  je 
vais,  si  vous  le  permettez,  donner  les  ordres  nécessaires 
pour  l'attaque  de  demain. 

Il  salua  Gabriel  et  sortit  sans  attendre  sa  réponse. 

XCVIII 
LE  COMMENCEMENT   DE  LA   FIN 

Gabriel  ne  quitta  pas  cependant  le  château  de  Noizai, 
mais  il  résolut  d'y  passer  cette  nuit-Iù.  Sa  présence  donne- 
rait  aux   religlonnalres  un  gage  de   sa  bonne  fol,  au  cas 


où  ils  seraient  attaqués,  et,  de  plus,  il  espérait  encore  pou 
voir  le  lendemain  matin  convaincre,  à  défaut  de  Castelnau 
quelque  autre  chef  moins  obstinément  aveugle.  Si  La  Re 
natidle   pouvait   venir  ! 

Castelnau  le  laissa  entièrement  libre,  et  parut  avec  quel-    1 
que  dédain  ne  plus  faire  attention  à  lui. 

Gabriel  le  rencontra  plusieurs  fois  ce  soir-là  dans  les  cor- 
ridors et  les  salles  du  château,  allant,  venant,  donnant 
des  ordres  pour  les  reconnaissances  et  les  approvislonne- 
mens. 

Mais,  entre  ces  deux  braves  jeunes  hommes,  aussi  fiers 
et  aussi  nobles  l'un  que  l'autre,  il  n'y  eut  plus  une  seule 
parole  échangée. 

Durant  les  longues  heures  de  cette  nuit  d'angoisse,  le 
comte  de  Montgommery.  trpp  inquiet  pour  pouvoir  dor- 
mir,  resta  sur  les  remparts,   écoutant,   méditant,   priant 

Avec  le  jour,  les  troupes  des  réformés  commencèrent  à 
arriver  par  petites  bandes  séparées. 

A  huit  heures,  elles  étaient  déjà  en  assez  grand  nombre  ; 
à  onze  heures,   Castelnau  n'en  attendait   plus  aucune. 

Jfais  Gabriel  ne  connaissait  pas  un  seul  des  chefs.  La 
Renaudie  avait  fait  dire  qu'il  prendrait,  pour  gagner 
Amboise  avec  ses  gens,  la  forêt  de  Château-Regnault. 

Tout  était  prêt  pour  le  départ.  Les  capitaines  Mazère  et 
Raunai.  qui  devaient  faire  lavant-garde,  étaient  déjà  des- 
cendus sur  la  terrasse  du  château  pour  y  former  leurs 
détachemens   en    ordre    de    marche.    Castelnau    triomphait. 

—  Eh  bien:  dit-il  à  Gabrie;  qu'il  rencontra,  et  auquel, 
dans  sa  joie,  il  pardonnait  la  conversation  de  la  veille,  eh 
bien  !  vous  voyez,  monsieur  le  comte,  que  vous  aviez  tort, 
et  que  tout  va  pour  le  mieux  ! 

—  Attendons  !  dit  Gabriel   en  secouant  la  tête. 

—  Mais  que  vous  faut-il  donc  pour  croire,  incrédule  ! 
dit  en  souriant  Castelnau.  Pas  un  des  nôtres  n'a  manqué  à 
ses  engagemens,  ils  sont  tous  arrivés  à  l'iieure  dite  avec 
plus  d'hommes  qu'ils  n'en  avaient  promis.  Ils  ont  tous  tra- 
versé leurs  provinces  sans  avoir  été  inquiétés,  et,  ce  qui 
vaut  mieux  encore  peut-être,  sans  avoir  inquiété.  N'est-ce 
pas.   en   vérité,   un    bonheur   insolent  ? 

Le  baron  fut  Interrompu  par  un  bruit  de  trompettes  et 
d'armes  et  par  un   grand  tumulte  au  dehors. 

Mais,  dans  l'enivrement  de  sa  confiance,  il  ne  s'alarma 
point  et  ne  put  croire  qu'à  une  chance  heureuse. 

—  Tenez  !  dit-il  à  Gabriel,  je  gage  encore  que  voilà  de 
nouveaux  renforts  inattendus.  Sans  doute  Lamoihe  et  Des- 
champs avec  les  conjurés  de  Picardie.  Ils  ne  devaient  arri- 
ver que  demain  ;  mais  ils  auront  forcé  leur  marche,  les 
braves  compagnons  !  pour  avoir  leur  part  du  combat  et 
de  la  victoire.  Voilà  des  amis  ! 

—  Sont-ce  bien  des  amis?  dit  Gabriel  qui  avait  pâli  en 
entendant   le  son    des    trompettes. 

—  Et  qui  pourrait-ce  être?  reprit  Castelnau.  Venez  dans 
cette  galerie,  monsieur  le  comte.  Par  les  créneaux,  on  y 
a  vue  sur  la  terrasse  d'où   paraît  provenir  le  bruit. 

Il  entraîna  Gabriel  ;  mais  en  arrivant  au  bord  de  la 
muraille  il  jeta  un  grand  'ri.  leva  le>;  bras  et  resta  pétrifié. 

Ce  n'étaient  pas  des  troupes  réformées,  mais  bien  des 
troupes  royales  qui  avaient  occasionné  le  tumulte.  Ce 
n'était  pas  Lamothe  qui  commandait  les  nouveaux  venus, 
mais  bien  Jacques  de  Savoie,  duc  de   Nemours. 

A   la   faveur   des    bois    dont   le   château   de    NoIzaI    étal 
entouré,  les  cavaliers  royaux  avaient   pu  arriver  presque  à 
l'improviste   sur   la   terrasse   ouverte   où   l'avant-garde   des 
rebelles  se  rangeait  en  ordre  de  bataille. 

Il  n'y  avait  pas  même  eu  de  combat,  le  duc  de  Nemours 
.ayant  d'abord  fait  mettre  la  main  sur  les  faisceaux  d'armes 

Mazère  et  Raunai  avaient  dû  se  rendre  sans  coup  férir 
et,  dans  le  moment  où  Castelnau  regardait  du  haut  de  la 
muraille,  les  siens,  vaincus  sans  lutte,  remeliaient  aux 
vainqueurs  leurs  épées.  Là  où  il  s'Imaginait  trouver  ses 
soldats,    Il   ne  voyait   plus  que  des  prisonniers. 

Il  ne  pouvait  en  croire  ses  yeux.  Il  demeura  un  instant 
immobile,  stupéfait,  atterré,  sans  prononcer  une  parole 
Un  tel  événement  était  si  loin  de  sa  pensée  qu'il  avait  d  abord 
peine   à  s'en  rendre  compte. 

Gabriel,  moins  surpris  par  ce  coup  soudain,  n'en  était 
pas  moins  accablé. 

Comme  ils  se  regardaient  tous  deux,  aussi  mornes  et 
aussi  pâles  l'un  que  l'autre,  un  enseigne  entra  précipitam- 
ment, cherchant  Castelnau. 

—  Où  en  sommes-nous?  lui  dit  celui-ci,  retrouvant  la 
voix  à  force  d'anxiété. 

—  Monsieur    le    baron,    répondit   l'enseigne.    Us    se    sontj 
emparés  du  pont-levis  et  de  la  première  porte  ;  nous  n'avoni 
eu  le  temps  que  de  fermer  la  seconde  ;  mais  elle  ne  résir 
terait   pas,   et,   dans   un   quart    d'heure,    ils  seraient   dam 
la   cour.   Devons-nous   néanmoins  essayer  de  combattre  ouj 
bien  parlementer?  On  attend  vos  ordres. 

—  Me  voici,  dit  Castelnau.  Le  temps  de  m'armer,  je  des-, 
cends. 


LES  DEUX  DIANE 


<S3 


Il  rentra  en  hâte  dans  la  salle  voisine  pour  prendre  sa 
ulrasse  et  ceindre  son  épée.  Gabriel  l'y  suivit. 

—  Qu'allez-vous   faire,    ami?    lui    dit-il    tristement. 

—  Je  ne  sais  pas.  je  ne  sais  pas,  répondit  Castelnau  avec 
iganement.  On  peut  toujours  mourir, 

—  Hélas!  reprii  Uabriel.  pourquoi  ne  m'avez-vous  pas 
ru  hier/ 

—  oui,  vous  aviez  raison,  je  le  vois,  reprit  le  baron. 
'DUS  aviez  prévu  ce  qui  arrive  ;  vous  le  saviez  d'avance 
leut-etre  ? 

—  Peut-être  !...  dit  Gabriel.  Et  c'est  là  mon  plus  grand 
upplice  ;  Mais  pensez,  Castelnau,  il  y  a  dans  la  vie  des 
ombinaisons  du  sort  étranges  et  terribles  !  Si  je  n'ai  pas 
•u  la  liberté  de  vous  dissuader  au  moyen  des  véritables 
alsons  qui  se  pressaient  sur  mes  lèvres?...  SI  j  avais  donné 
na  parole  de  gentilhomme  de  ne  vous  laisser  soupçonner. 
Il   directement,   ni  indirectement  la  vérité... 

—  Vous  auriez  bien  lait  alors  de  vous  taire,  dit  Castel- 
lau  ;  j  aurais  agi  comme  vous  â  votre  place.  C'est  moi, 
nsensé,  qui  aurais  dû  vous  comprendre,  c'est  moi,  qui  aurais 
lu  penser  qu'un  vaillant  comme  vous  ne  déconseille  pas  la 
)ataille  sans  des  motifs  tout  puissans...  Mais  je  vais  expier 
na  faute,  je  vais  mourir. 

—  Je  mourrai  donc  avec  vous,  dit  Gabriel  avec  calme. 

—  Vous!  et  pourquoi?  sécria  Castelnau.  Vous  n'êtes  con- 
raint  qu'à  une  chose:  c'est  de  vous  abstenir  du  combat. 

—  Aussi,  ne  combattral-je  pas,  dit  Gabriel,  je  ne  le  puis. 
Mais  la  vie  m'est  à  charge  :  le  rôle,  double  en  apparence, 
jue  Je  joue  m'est  odieux.  J'irai  au  combat  sans  armes  Je  ne 

uerai  pas,  mais  je  me  laisserai  tuer.  Je  pourrai  me  jeter 
jeut-être  au-devant  du  coup  qui  vous  sera  destiné.  Si  je 
ne  puis  être  une  épée,  je  puis  encore  être  un  bouclier. 

-  Non,  reprit  Castelnau,  restez.  Je  ne  dois  pas,  je  ne  veux 
pas  vous  entraîner  dans  ma  perte. 

-  Eh  !  dit  Gabriel,  vous  allez  bien  y  entraîner,  sans  uti- 
lité et  sans  espoir,  tous  ceux  des  nôtres  qui  se  sont  enfermés 
avec  vous  dans  ce  château.  Jla  vie  est  bien  plus  Inutile  que 
les  leurs. 

-  Puis-Je  faire  autrement,  pour  la  gloire  de  notre  parti, 
que  de  leur  demander  ce  sacrifice?  dit  Castelnau.  Des  mar- 
tyrs sont  souvent  plus  utiles  et  plus  glorieux  à  leur  cause 
que  des  vainqueurs. 

—  Oui,  reprit  Gabriel,  mais  votre  devoir  de  chef  n'est-il 
pas  d'abord  d'essayer  de  sauver  les  forces  qui  vous  ont  été 
confiées?  Quitte  à  mourir  ensuite  à  leur  tête  si  le  salut  ne 
peut  se  concilier  avec   l'honneur. 

—  Donc,  dit  Castelnau,  vous  me  conseillez?... 

—  De  tenter  les  moyens  pacifiques,  reprit  Gabriel.  Si  vous 
résistez,  vous  n'avez  aucune  chance  d'éviter  la  défaite  et 
le  massacre.  Si  vous  cédez  à  la  nécessité,  ils  n'ont  pas,  ce  me 
semble,  le  droit  de  punir  un  projet  sans  exécution.  On  ne 
préjuge  pas.  on  châtie  encore  moins  des  desseins.  Vous 
désarmez  vos  ennemis  en  vous  désarmant. 

—  J'ai  tant  à  me  repentir  de  n'avoir  pas  suivi  votre  pre- 
mier avis,  dit  Castelnau,  que  je  voudrais  vous  obéir  cette 
fois.  Pourtant,  J  avoue  que  j'hésite.  Il  me  répugne  de  recu- 
ler 

-  Pour  reculer,  il  faudrait  avoir  fait  un  pas  en  avant,  dit 
Gabriel.  Or,  qui  prouve  votre  rébellion  jusqu'ici?  C  est 
en  tirant  l'épée  que  vous  vous  déclareriez  coupable.  Tenez, 
ma  présence  peut  encore.  Dieu  merci  !  vous  être  bonne  à 
quelque  chose.  Je  n'ai  pu  vous  sauver  hier,  voulez-vous  que 
je  tâche  de  vous  sauver  aujourd  hui?... 

—  Que  ferlez-vous?  demanda  Castelnau  ébranlé. 

—  Rien  que  de  digne  de  vous,  soyez  tranquille  1  dit  Ga- 
briel. J'irai  au  duc  de  Nemours  qui  commande  la  troupe 
royale.  Je  lui  annoncerai  qu'aucune  résistance  ne  lui  sera 
faite,  qu'on  va  lui  ouvrir  les  portes,  et  que  vcms  vous  ren- 
drez à  lui,  mais  sur  parole.  Il  faudra  qu'il  engage  sa  fol 
ducale  qu'aucun  mal  ne  sera  fait  ni  a  vous  ni  à  vos  cen- 
tllshommes.  et  qu'après  vous  avoir  conduits  auprès  du  roi 
pour  exposer  vos  griefs  et  vos  demandes,  il  vous  fera  mettre 
en   liberté. 

—  Et  s  U  refuse?  dit   Castelnau. 

—  S'il  refuse,  répondit  Gabriel,  les  torts  seront  de  son 
côté  ;  Il  aura  repoussé  une  conciliation  Juste  et  lionorable. 
et  toute  la  responsabilité  du  sang  versé  retombera  sur  sa 
tête.  SU  refuse.  Castelnau,  je  reviendrai  parmi  vous  pour 
mourir  à  vos  côtés. 

—  Croyez-vous,  dit  Castelnau,  que  La  Renaudie.  s'il  était 
à  ma  place,  consentirait  à  ce  que  vous  proposez  ? 

-  Sur  mon  âme  !  je  crois  que  tout  homme  raisonnable  y 
consentirait. 

-  Faites  donc!  dit  Castelnau:  notre  désespoir,  si.  comme 
je  le  crains,  vous  échouez  auprès  du  duc,  n'en  sera  que  plus 
redoutable. 

—  Merci,  dit  Gabriel.  J'espère,  mol,  réussir,  et  préserver 
avec  l'aide  de  Dieu  tant  de  nobles  et  vaillantes  existences. 

11  descendit  en  courant,  se  fit  ouvrir  la  porte  de  la  cour, 
et,  un  drapeau   de  parlementaire  à  la  main,  s'avança  vers 


le  duc  de  Nemours  qui,  à  cheval  au  milieu  des  siens,  atten- 
dait la  paix  ou  la  guerre. 

—  Je  ne  sais  si  monsergneur  me  reconnaît,  dit  Gabriel,  au 
duc  ;  je  suis  le  comte  de  Montgommery. 

—  Oui,  monsieur  de  Montgommery,  je  vous  reconnais, 
reprit  Jacques  de  Savoie.  Monsieur  de  Guise  ma  prévenu 
que  je  vous  trouverais  ici,  mais  en  ajoutant  que  vous  y 
étiez  avec  sa  permission,  et  en  me  recommandant  de  vous 
traiter  en  ami. 

—  Une  précaution  qui  pourrait  mô  calomnier  auprès 
d'autres  amis  mallieuveux  !..  dit  Gal.riel  en  secouant  triste- 
ment la  tête.  Mais,  monseigneur,  oserals-je  vous  demander 
un  moment  d  entretien. 

—  Je  suis  à  vous,  dit  monsieur  de  Nemours. 
Castelnau  qui,  par  une  fenêtre  grillée  du  château,  suivait 

avec  angoisse  tous  les  mouvements  du  duc  et  de  Gabriel, 
les  vit  se  retirer  à  l'écart  et  s'entretenir  quelques  minutes 
avec  animation.  Puis.  Jacques  de  Savoie  demanda  de  quoi 
écrire,  et  traça  sur  un  tambour  les  lignes  rapides  d'un  billet 
(Iiiil  remit  au  comte  de  Montgommery.  Gabriel  parut  le 
remercier  avec  effusion. 

Il  y  avait  donc  de  l'espoir.  Gabriel,  en  effet,  revint  préci- 
pitamment vers  le  château,  et,  l'instant  d'après,  remettait, 
sans  mot  dire  et  tout  hors  d'haleine,  à  Castelnau,  la  décla- 
ration suivante  : 

<•  Monsieur  de  Castelnau  et  ses  compagnons  du  château 
de  Noizai,  ayant  consenti  dès  mon  arrivée  à  poser  les 
armes  et  à  se  rendre  à  moi,  je  soussigné,  Jacques  de  Savoie, 
leur  ai  juré  ma  loi  de  prince,  sur  mon  honneur  et  la  dam- 
nation de  mon  àme.  qu'ils  n'auraient  aucun  mal,  et  que  je 
les  ramènerais  sains  et  saufs,  —  quinze  d'entre  eux  avec  le 
sieur  de  Castelnau  devant  seulement  me  suivre  à  Amboise, 
pour  faire  au  roi,  notre  Sire,  leurs  pacifiques  remontrances. 

i  Donné  au  château  de  Noizai,  ce  16  de  mars  1560. 

«   JACQUES  DE  SAVOIE.   » 

—  Merci,  ami.  dit  Castelnau  à  Gabriel  après  cette  lecture  ; 
vous  nous  avez  sauvé  la  vie,  et  plus  que  la  vie,  l'honneur. 
A  ces  conditions-là,  je  suis  prêt  à  suivre  monsieur  de  Nemours 
à  Amboise  car,  du  moins,  nous  n'y  arriverons  pas  en  prison- 
niers devant  leur  vainqueur,  mais  en  opprimés  devant  leur 
roi.  Encore  une  lois,  merci. 

Mais  en  serrant  la  main  de  son  libérateur,  Castelnau 
s'aperçut  que  Gabriel  était  redevenu  aussi  triste  qu'aupa- 
ravant. 

—  Qu'avez-vous  donc  encore?  lui  demanda-t-il. 

—  Je  pense  maintenant  à  La  Renaudie  et  aux  autres  pro- 
testans  qui  doivent  attaquer  Amboise  cette  nuit,  répondit 
Gabriel.  Sans  doute,  hélas  !  il  est  trop  tard  pour  les  sauver, 
eux.  Pourtant,  si  j'essayais?  La  Renaudie  ne  doit-il  pas 
prendre  par  la  forêt   de  Château-Regnault  ? 

—  Oui,  dit  Castelnau  avec  empressement  et  vous  pourriez 
encore  l'y  trouver  peut-être,  et  le  sauver  comme  vous 
nous  avez  sauvés. 

—  Je  le  tenterai,  du  moins,  dit  Gabriel.  Le  duc  de  Nemours 
va  me  laisser  libre,  je  pense.  Adieu  donc,  ami,  je  vais  conti- 
nuer, si  Je  puis,  mon  rôle  de  conciliation.  Au  revoir,  A 
Amboise. 

—  Au  revoir  !  reprit  Castelnau. 

Comme  Gabriel  l'avait  prévu,  le  duc  de  Nemours  ne  s'op- 
posa point  à  ce  qu'il  quittât  Noizai  et  le  détachement  des 
troupes  royales. 

L'ardent  et  dévoué  jeune  homme  put  donc  s'élancer  à 
cheval  dans  la  direction  de  la  forêt  de  Château-Regnault. 

Pour  Castelnau  et  les  quinze  chefs  qui  marchaient  avec 
lui,  ils  suivirent,  conflans  et  tranquilles.  Jacques  de  Savoie 
à  Amboise   • 

Mais,  à  leur  arrivée,  ils  furent  sur-le-champ  conduits  en 
prison.  Ils  devaient  y  rester,  dit-on.  jusqu'à  ce  que  l'échauf- 
fourée  fût  terminée,  et  qu'il  n'y  eût  plus  de  danger  à  les 
laisser  pénétrer  Jusqtraa  roi. 


XCIX 
LA  FOHÊT  DE  CHATEAU-REGNAULT 


La  forêt  de  Château-Regnault  n'était  pas.  par  bonheur, 
distante  de  plus  d'une  lieue  et  demie  de  Noizai.  Gabriel  s'y 
dirigea  au  galop  de  son  bon  cheval  ;  mais  une  fois  qu'il  y 
fut  arrivé,  il  la  parcourut  en  tous  sens  pendant  plus  d'une 
heure,  sans  rencontrer  aucune  troupe  amie  ou  ennemie. 

Enfin.  11  crut  entendre,  au  tournant  dune  allée,  le  galop 
régulier  de  la  cavalerie.  Mais  ce  ne  pouvaient  être  des 
réformés  ;  car  on  riait  et  on  parlait,  et  les  huguenots  avalent 
trop  intérêt  à  dérober  leur  marche  pour  ne  pas  garder  1" 
plus  complet  silence. 

N'importe  !  Gabriel  s'élança  de  ce  côté  et  découvrit  bien- 
tôt les  écharpes  rouges  des  troupes  royales. 


184 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


En  s'aTançant  vers  le  chef,  il  le  reconnut  et  lut  reconnu 
par  lui 

C'était  le  baron  de  Pardaillan,  un  jeune  et  vaillant  offi- 
cier, qui  avait  combattu  avec  lui  sous  monsieur  de  Guise 
en  Italie. 

—  Eh  !  c'est  le  comte  de  Montgommery  !  s'écria  Pardaillan. 
Je  vous  croyais  à  Xoizai.  comte. 

—  J'en  arrive,  dit  Gabriel. 

—  Et  que  s'y  est-il  passé?  Marchez  donc  un  peu  avec 
nous,   et   contez-moi   cela. 

Gabriel  fit  le  récit  de  l'arrivée  soudaine  du  duc  de 
Nemours,  de  la  surprise  de  la  terrasse  et  du  pont-levis,  de 
son  intervention  a  lui-même  entre  les  deux  jjartis.  et  de  la 
soumission  pacifique  qui  en  avait  été  l'heureux  résultat. 

—  Pardieu  !  dit  Pardaillan.  monsieur  de  Nemours  a  eu 
de  la  chance,  et  je  voudrais  bien  en  avoir  autant.  Savez-vous, 
monsieur  de  Montgommery,  contre  qui  je  marche  en  ce 
moment  ? 

—  Contre  La  Renaudie,  sans  doute?  dit  Gabriel 

—  Justement.  Et  savez-vous  ce  qu'il  m'est,  La  Renaudie? 

—  Mais,  votre  cousin,  je  crois,  c'est  vrai  je  m'en  souviens. 

—  Oui.  mon  cousin,  dit  Pardaillan,  et  plus  que  mon  cou- 
sin, mon  ami.  mon  compagnon  d'armes.  Savez-vous  qtie 
c'est  dur  de  se  battre  contre  celui  qui  s'est  si  souvent  battu 
a  nos  côtés  ? 

—  Oh!  oui!  dit  Gabriel...  Mais  enfin  vous  n'Êtes  pas  sûr 
de  le  rencontrer  ? 

—  Eh  !  si  fait  !  j'en  suis  sûr  !  reprit  Pardaillan.  mes  ins- 
iructions  ne  .^^ont  (îue  trop  précises,  et  les  rapports  de  ceux 
ijui  l'ont  livré  que  trop  fidèles.  Tenez  :  encore  un  quart 
d'heure  de  marche,  dans  la  seconde  allée  à  gauche  je  dois  me 
trouver  en  face  de  La  Renaudie. 

—  Mais  si   vous  preniez  par  cette  allée?  souffla  Gabriel. 

—  Je  manqvierais  à  mon  honneur  et  a  mon  devoir  de 
soldat,  reprit  Pardaillan.  Je  le  voudrais  d'ailleurs  que  je  ne 
le  pourrais  pas.  Mais  deux  lieutenans  ont  reçu  aussi  bien 
que  moi  les  ordres  de  monsieur  de  Guise,  et  ne  me  laisse- 
raient pas  y  contrevenir.  Non,  mon  seul  espoir  est  que  La 
Itenaiulie  consente  à  se  rendre  à  mol.  Espoir  bien  incertain  ! 
car  il  est  fier  et  brave  ;  car  en  champ  ouvert  il  ne  va  pas 
l'Ire  surpris  comme  Castelnau  :  car  nous  ne  lui  serons  pas  de 
beaticoup  supérieurs  en  nombre.  Enfin,  vous  m'aiderez  tou- 
jours,  monsieur  de  Montgommery.  â  lui  conseiller  la  paix? 

—  Hélas  !   dit   Gabriel,  je  ferai   de  mon   mieux. 

—  .\u  diable  ces  guerres  civiles  !  s'écria  Pardaillan  pour 
conclure. 

Ils   marchèrent  à  peu  prés  dix  minutes  en  silence 
(M'and  ils  eurent  tourné  la  deuxième  allée  de  gauche  : 

—  Nous  devons  approcher,  dit  Pardaillan,  Le  cœur  me 
bat.  Pour  la  première  fois  de  ma  vie,  je  crois.  Dieu  me 
damne!  que  j'ai  peur. 

Les  cavaliers  royaux  ne  riaient  plus  et  ne  causaient  plus, 
mais  s  avançaient  lentement  et  avec  précaution. 

Ils  n'eurent  pas  fait  deux  cents  pas,  qu'à  travers  un 
fourré  d'arbres,  dans  un  sentier  qui  longeait  le  grand  clie- 
niiii.  ils  crurent  voir  briller  des  armes. 

leur  doute  ne  fut  pas  long  d'ailleurs,  car  presque  aussitôt 
une  voix  ferme  cria  : 

—  Halte  !  qui  va  là  ? 

—  C'est  la  voix  de  La  Renaudie,  dit  Pardaillan  k  Gabriel. 
Et  il  répondit  à  l'appel  : 

—  Valois  et  Lorraine! 

Sur-le-champ,  déboucha  '\  cheval  de  la  coutre-allée  La 
Itenaudie,  suivi  de  sa  troupe. 

Néanmoins,  il  ordonna  aux  siens  de  s'arrêter,  et  fit  quel- 
ques pas  seul  en  avant. 

Pardaillan  l'imita,  cria  à  ses  gens  :  halte  !  et  s'avança 
vers  lui  avec  le  seul  Gabriel. 

On  efll  dit  deux  amis  empressés  de  se  revoir  après  une 
longue  absence,  plutôt  que  deux  ennemis  prêts  à  se  com- 
battre, 

—  Je  t'aurais  déjà  répondu  comme  je  le  dois,  dit  La  Re- 
naudie en  approchant,  si  je  n'avais  cru  reconnaître  une  voix 
amje...  Ou  je  me  trompe  bien,  ou  cette  visière  me  cache  les 
traits  de  mon  cher  pardaillan. 

~  Eh  !  oui,  c'est  moi.  mon  pauvre  La  Renaudie.  reprit 
Pardaillan.  et  si  j'ai  un  conseil  de  frère  à  te  donner  c'est  de 
renoncer  à  ton  entreprise,  amt.  et  de  mettre  tout  de  suite 
Jvas  les  armes. 

—  ûul-(ia.  e.st-ce  vraiment  là  un  conseil  de  frère?  dit  La 
Renaudie  avec  cpielque  ironie. 

—  Oui,  monsieur  de  La  Renaudie.  reprit  Gabriel  en  se 
montrant,  le  conseil  est  d  un  ami  loyal,  je  vous  l'atteste. 
Castelnau  s'est  rendu  à  monsieur  de  Nemours,  re  matin, 
et,  si  vous  ne  limitez,  vous  êtes  perdu 

—  Ah  !  ah  !  monsieur  de  Montgommery  !  reprit  La  Re- 
naudie, étes-vous  aussi  avec   ceux-là  ? 

—  Je  ne  suis  ni  avec  ceux-là  ni  avec  vous-même,  dit  gra- 
vement et  tristement  Gabriel,  je  suis  entre  vous. 

—  Oh  1  pardonnez-moi,  monsieur  le  comte,  reprit  La  Re- 
naudie ému  par  le  noble  et  digne  accent  de  Gabriel.  Je  n'ai 


pas   voulu  vous  offenser,   et  je   douterais,   je   crois,   de  moi 
plutôt   que  de  vous. 

—  Croyez-moi  donc  alors,  dit  Gabriel,  et  ne  risquez  pas 
un  comliat  inutile  et  funeste.  Rendez-vous. 

—  Impossible  !  dit  La  Renaudie. 

—  Mais  sache  donc,  reprit  Pardaillan.  que  nous  ne  som- 
mes ici  qu'une  faible   avant-garde. 

—  Et  moi,  répondit  le  chef  réformé,  crois-tu  que  j'aie 
commencé  avec  cette  poignée  de  braves  que  voilà  ? 

—  Je  te  préviens,  dit  Pardaillan,  que  tu  as  dans  tes  rangs 
des  traîtres. 

—  Ils  sont  maintenant  dans  les  vôtres,  reprit  La  Renaudie 

—  Je  me  charge  d'obtenir  votre  grâce  de  monsieui"  de 
Guise,  dit  encore  Pardaillan  qui  ne  savait  que  trouver. 

—  Ma  grâce  :  s'écria  La  Renaudie.  j'espère  avoir  bientôt  à 
en  donner  plutôt  qu'à  en  recevoir,  des  grâces  ! 

—  La  Renaudie  :  La  Renaudie  :  tu  ne  voudras  pas  me  con- 
traindre à  tirer  le  fer  contre  toi,  (jodefroy,  mon  vieux 
camarade,  mon  ami  d'enfance. 

—  Il  faut  pourtant  s'y  préparer.  Pardaillan  ;  car  tu  me 
connais  justement  trop  bien  pour  croire  que  je  sols  disposé 
à  te  céder  le  champ. 

—  Monsieur  de  La  Renaudie,  s'écria  Gabriel,  encore  une 
fois  vous  avez  tort... 

Mais  il  fut  brusquement  interrompu... 

Les  cavaliers  des  deux  partis,  restés  à  distance,  eu  vue 
les  uns  des  autres,  ne  comprenaient  rien  à  ces  étranges 
pourparlers  de  leurs  chefs,  et  brûlaient  d'en  venir  aux 
mains. 

—  Que  diable  :  se  disent-ils  donc  là  si  longuement  ?  mur- 
muraient les  soldats  de  Pardaillan. 

—  Ah  !  çà,  disaient  de  leur  côté  les  huguenots,  croient- 
ils  donc  que  nous  sommes  venus  ici  pour  les  regarder  cau- 
ser de  leurs  affaires  ? 

—  .\ttends  :  attends  i  dit  un  de  ceux  de  la  troupe  de  La 
Renaudie.  où  tout  soldat  était  chef,  je  sais  un  moyen  d'abré- 
ger leur  conversation. 

Et.  au  moment  où  Gabriel  prenait  la  parole,  il  tira  un 
coup  de  pistolet  contre  la  troupe  de  Pardaillan, 

—  Tu  vois  !  s'écria  douloureusement  celui-ci.  le  premier 
coup  est  parti  des  tiens. 

—  Sans  mon  ordre  !  dit  vivement  La  Renaudie.  Mais  puis- 
que le  sort  eu  est  jeté,  tant  pis  !  .Allons  !  mes  amis,  en 
avant  ! 

Il  retourna  vers  ses  gens,  et  Pardaillan.  pour  ne  pas  restei 
en  arrière,  en  fit   autant,  et  cria  aussi  : 

—  En  avant  : 

Le   feu   commença. 

Cependant.  Gabriel  était  resté  immobile  entre  les  rouges 
et  les  blancs,  entre  les  royaux  et  les  réformés.  11  avait  à 
peine  rangé  son  cheval  de  côté,  et  essuyait  le  feu  des  deux 
liarts. 

Dès  les  premiers  coups,  le  plumet  de  son  casque  fut  tra- 
versé d'une  balle,  et  son  cheval  tué  sous  lui. 

11  se  dégagea  des  étriers  et  demeura  encore  debout,  sans 
remuer,  et  comme  pensif,  au  milieu  de  cette  terrible  mêlée- 
La  poudre  était  épuisée,   les  deux  troupes  s'élancèrent  et 
continuèrent  le  combat  à  l'épée. 

Gabriel  ne  bougea  toujours  pas  parmi  le  cliquetis  des 
armes,  et  sans  seulement  toucher  la  poignée  de  son  épée 
il  se  contenta  de  regarder  les  coups  furieux  qui  se  don 
paient  autour  de  lui,  triste  et  morne  comme  l'eût  été 
l'image  de  la   Erance  entre  ces  Français  ennemis. 

Les  réformés,  inférieurs  en  nombre  et  en  discipline,  com- 
mençaient d'ailleurs  à  plier. 

La  Renaudie.  dans  le  tumulte,  avait  rejoint  P.ardalllan. 

—  A  moi  :  lui  cria-t-il.  que  je  meure  du  moins  de  ta  main  r 

—  Ah  !  dit  Pardaillan.  celui  qui  tuera  l'autre  sera  le  plus 
généreux  ! 

Et  ils  s'attaquèrent  avec  vigueur.  Les  coups  qu'ils  se  por- 
taient résonnaient  sur  leurs  armures  comme  des  marteaux 
sur  l'enclume.  La  Renaudie  tournait  autour  de  Pardaillan. 
qui,  ferme  sur  .ses  arçons,  parait  et  ripostait  sans  se  lasser, 
neux  rivaux  altérés  de  vengeance  n'eussent  pas  été  plus 
acharnés. 

Enfin.  La  Renaudie  enfonça  son  épée  dans  la  poitrine  de 
Palllardan  qui   tomba 

Mais  ce  ne  fut  point  Pardaillan  qui  jeta  un  cri,  ce  fut  La 
Renaudie  !.. 

llcuretiscment  pour  le  vainqueur,  il  n'eut  pas  même  le 
temps  d'envisager  sa  funeste  victoire. 

Montigny.  le  page  de  Pardaillan,  tira  sur  lui  un  coup 
d'arquebuse  qui  l'abattit  de  son  cheval,  mortellement 
blessé. 

Néanmoins,  avant  de  mourir,  La  Renaudie  ti-ouva  encore 
la  force  de  renverser  mort  .«ur  la  place,  du  revers  de  son 
épée,  le  page  qui  l'avait  frappé. 

Autour  de  ces  trois  cadavres,  la  mêlée  se  eoncentra  plus 
furieuse  que  jamais. 

Mais  les  huguenots  avaient  évidemment  le  dessous,  et 
bientôt,  privés  de  leur  chef,  ils  furent  en  pleine  déroule. 


( 


LES  DEUX  DIANE 


185 


Le  plus  grand  nombre  fut  tué.  Ou  en  fll  quelques-uns 
prisonniers,  et  quelques-uns  prirent  la  fuite. 

Cet  atroce  et  sanglant  combat  n'avait  pas  duré  dix  minu- 
tes. 

Les  cavaliers  royau.K  se  disposèrent  à  revenir  à  Amboise. 
tiu  mit  sur  le  même  rheval.  pour  les  rapporter  ensemble, 
les  deux  cadavres  de  Pardaillan  et  de  La  Kenauiiie. 

Gabriel  qui.  malgré  ses  ai'dens  souhaits,  ménagé  sans 
doute  par  les  aimes  des  deux  partis,  n'avait  pas  revu  une 
égratignure,   contempla   tristement   ces  deux  corps   qu'aiii- 


Aussi.  le  jeune  roi  n'avait  pas  voulu  se  coucher,  mais, 
debout  et  inquiet,  allait  et  venait  d'un  pas  fiévreux  par  la 
vaste  salle  dégarnie  qu'on  lui  avait  réservée  pour  chambre. 

Marie  Stuart.  le  duc  de  Guise  et  le  cardinal  de  Lorraine, 
veillaient  et  attendaient  pies  de  lui. 

—  Quelle  nuit  éternelle  ■  disait  François  11.  Je  souffre, 
ma  tête  est  en  feu.  et  ces  insupportables  douleurs  d'oreille 
recommencent   à   me   torturer.    Quelle   nuit  !   quelle  nuit  ! 

—  Pauvre  cher  sire,  reprit  doucement  Marie,  ne  vous  agi- 
tez pas  ainsi,  je  vous  eu  conjure  ;   vous  augmentez   par  là. 


JC^iUiZ^VJ' 


C  e  ne  fut  point  Pardaillan  qui  jeta  un  cri. 


matent  encore,  Il  y  avait  à  peine  quelques  instans,  les  deux 
plus  nobles  cœurs  qu'il  eût  connus  peut-être. 

—  Lequel  des  deu\  était  le  plus  brave  ?  se  dlsait-il.  Le- 
quel des  deux  aimait  le  luieux  l'autre  ?  Lequel  des  deux  fait 
perdre  le  plus  à  la  patrie  ? 


DE    LA    r-OI.irrQLE    AU    SEIZIÈME    SIÈCLE 


Il  s'en  fallait  cependant  qu'après  la  reddition  du  cliftteau 
de  Noizai  et  l'escarmouche  de  la  forêt  de  Chùieau-Reguault, 
tout  fut  terminé. 

La  plupart  des  conjurés  de  Nantes  n'avaient  pas  été  aver- 
tis des  deux  échecs  successifs  de  leur  parti,  et  continuaient 
leur  route  vers  Amboise,  tctyours  disposés  à  l'altatiuer  cette 
nuit-là. 

Mais  on  sait  que.  grAce  aux  rapports  précis  de  Lignlires, 
ils  y  étaient  attendus. 


les  maux  de  votre  corps  et  les  maux  de  votre  âme.  Prenez 
donc  plutôt  quelques  momens  de  repos,  par  grâce  ! 

—  Eh  !  puis-je  me  reposer.  Marie,  dit  le  roi.  i)uis-je  res- 
ter tranquille  quand  mon  peuple  se  rebelle  et  s'arme  con- 
tre moi  :  .\h  ;  tous  ces  soucis  vont  sûrement  abréger  le  peu 
de  vie  que  m'avait  accordé  Dieu. 

Marie  ne  répondit  plus  ijne  par  les  'larmes  qui  inondèrent 
son  charmant  visage. 

—  'Votre  Majesté  ne  devrait  pas  s'afTecter  à  ce  point,  dit 
le  Balafré.  J'ai  déjà  eu  l'honneur  de  lui  affirmer  que  aos 
mesures  étalent  pri.ses,  et  que  la  victoire  était  certaine:  Je 
vous  réponds  de  vous  à  vous-même.  sire. 

—  N"avons-nous  pas  bien  commencé  ?  ajouta  le  cardinal 
de  Lorraine.  Castelnau  prisonnier.  La  Kenaudie  tué.  n'est-ce 
pas  W  d'heureux  augures  pour  1  issue  de  cette  affaire'? 

—  De  bien  heureux  augures  en  effet,  dit  François  awec 
amertume. 

—  Demain,  tout  sera  fini,  continua  le  cardinal,  les  autres 
chefs  des  rebelles  seront  en  notre  pouvoir,  et  nous  pour- 
rons effrayer,  par  un  terrible  e.xemple,  ceux  qui  oseraient 
tenter  de  les  imiter  11  le  faut,  sire.  reprit-Il  en  réjiondant 
à  un  mouvement  de  répulsion  du  roi.  Un  Acte  de  loi  solen- 
nel, comme  on  dit  en  Espagne,  est  nécessaire  à  la  gloire 
outragée  de  la  religion  et  à  la  sécurité  menacée  du  trOne 


IS6 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


Pour  commencer,  ce  Castelnau  doii  mourù".  Monsieur  Je 
.Nemours  a  pris  sur  lui  de  lui  jurer  qu'il  serait  épargné, 
mais  cela  ne  nous  regarde  pas,  et  nous  n'avons  rien  promis, 
nous,  La  Renaudle  a  échappé  par  la  mort  au  supplice;  mais 
j'ai  déjà  donné  l'ordre  que  demain  au  jour  sa  tète  fut  expo- 
sée sur  le  pont  d'Amljoise,  avec  cette  inscription  :  Cliel  des 
rebelles. 

—  Ciief  des  rebelles  :  répéta  le  jeune  roi  ;  mais  vous  dites 
vous-même  qu'il  n'était  pas  ce  chef,  et  que  les  aveux  et  la 
correspondance  des  conjurés  cliargent.  comme  le  véritable 
moteur  de  lentreprise,   le  seul  prince  de  Condé. 

—  Au  nom  du  ciel  :  ne  parlez  pas  si  haut,  sire,  je  vous  en 
supplie,  interrompit  le  cardinal.  Oui,  cela  est  vrai,  oui, 
le  prince  à  tout  conduit,  tout  dirigé,  de  loin.  Ces  parpail- 
lots le  nommaient  le  Cuiiitaiiir.  muet,  et.  après  le  premier 
succès,  il  devait  se  déclarer.  Mais,  faute  de  ce  succès,  11  ne 
s'est  pas  déclaré  et  il  ne  se  déclarera  pas.  Ne  le  poussons 
donc  pas  à  quelque  ilangereuse  extrémité.  Ne  reconnais- 
sons ras  ostensiblement  cette  tête  puissante  â  la  révolte. 
Faisons  semblant  de  ne  pas  le  voir  afin  de  ne  pas  le  montrer 

—  Monsieur  de  Condé  n'en  est  pas  moins  le  vrai  rebelle'. 
dit  François,  dont  la  jeune  impatience  s'arrangeait  mal  de 
toutes  ces  fictions  gouvernementales,  comme  on  les  a  appe- 
lées depuis. 

—  Oui,  sire,  reprit  le  Balafré  ;  mais  le  prince,  loin 
d  avouer  ses  projets,  les  renie.  Faisons  semblant  de  le  croire 
.^ur  parole.  Le  prince  est  venu  aujourd'hui  s'enfermer  dans 
.\mboise,  où  on  le  garde  à  vue,  de  la  même  façon  q,uil  a 
conspiré,  de  loin.  Feignons  de  l'accepter  pour  allié,  cela 
est  moins  périlleux  que  de  l'avoir  pour  ennemi.  Le  prince, 
enfin,  va,  s'il  le  faut,  frapper  avec  nous  ses  complices  cette 
nuit,  et  assister  à  leur  exécution  demain.  Ne  subit-il  pas 
là  une  nécessité  mille  fois  plus  douloureuse  que  celle  qui 
nous  est  imposée  ? 

—  Oui,  certes,  dit  le  roi  ;  mais  fera-t-il  cela  ?  et  s'il  le 
lait,  se  peut-Il  qu'il  soit  coupable  ? 

—  Sire,  dit  le  cardinal,  nous  avons  dans  les  mains,  et 
nous  remettrons  à  Votre  Majesté  si  elle  le  désire,  toutes 
les  preuves  de  la  complicité  occulte  de  monsieur  de  Condé. 
.Mais,  plus  ces  preuves  sont  flagrantes,  plus  nous  devons 
dissimuler,  et  j'ai  un  vif  regret,  pour  ma  part,  de  quelques 
paroles  qui  me  sont  échappées,  et  qui.  si  elles  lui  étaient 
rapportées,  pourraient  offenser  le  prince. 

—  Craindre  d'offenser  un  coupable!  s'écria  François.  Mais 
qu'est-ce  que  ce  bruit  au  dehors  ?  Jésus  !  seraient-ce  déjà 
les  rebelles  ? 

—  J'y  cours,  dit  le  duc  de  Guise. 

Mais  avant  qu'il  eût  franchi  le  seuil  de  la  porte.  Riche- 
lieu, le  capitaine  des  arquebusiers,  entra,  et  dit  vivement 
au  roi  : 

.  —  Pardon,  sire,  c'est  monsieur  de  Condé  qui  croit  avoir 
entendu  des  paroles  mal  sonnantes  pour  son  honneur,  et 
qui  demande  avec  instance  â  se  laver  publiquement,  une 
fois  pour  toutes,  en  présence  de  Votre  Majesté,  de  ces  in- 
jurieux soupçons. 

Le  roi  allait  refuser  peut-être  de  voir  le  prince  ;  mais  le 
duc  de  Guise  avait  déjà  fait  un  signe.  Les  arquebusiers  du 
capitaine  Richelieu  s'écartèrent,  et  monsieur  de  Condé  en- 
tra la  têie  haute  et  le  teint  animé. 

Il  était  suivi  de  quelques  gentilshommes,  et  de  nombre 
de  chanoines  de  saint  Floi'entin,  commensaux  ordinaires 
du  château  d'.\mboise  que  le  cardinal  avait  cette  nuit-là 
transformés  eu  soldats  pour  le  besoin  de  la  défense,  et  qui, 
chose  assez  commune  du  reste  en  ce  temps,  portaient  lar- 
quebuse  avec  le  rosaire  et  le  casque  sous  le  capuchon 

-  Sire,  vous  excuserez  ma  hardiesse,  dit  le  prince  après 
«  l'tre  Incliné  devant  le  roi;  mais  cette  hardiesse  est 
d  avance  justifiée  peut-être  par  l'audace  de  certaines  accu- 
sations que  mes  ennemis  portent,  à  ce  qu'il  parait,  dans 
l'ombre,  contre  ma  loyauté,  et  que  je  veux  contraindre  à 
se  produire  au  grand  jour  pour  les  confondre  et  les  souf- 
fleter. 

—  De  quoi  s'asit-il,  monsieur  mon  cousin  î  demanda  le 
jeune   roi  d'un   air  sérlmx. 

—  Sire,  reprit  le  prince  de  Condé,  on  ose  dire  que  je 
suis  le  véritable  chef  des  rebelles  dont  la  tentative  folle  et 
impie  trouble  en  ce  moment  l'Etat  et  consterne  Votre 
Majesté, 

—  .4111  l'on  dit  cela!  repartit  François,  et  qui  donc  dit 
cela  ? 

—  J'ai  pu  surprendre  tout  à  l'heure  moi-même  ces  odieuses 
calomnies  sire,  dans  la  U.iuche  de  ces  révérends  frères 
de  saint  Florentin  qui,  se  croyant  sans  doute  ici  chez  eux, 
ne  se  gênent  pas  pour  répéter  tout  haut  ce  qu'on  leur  a 
M'Ufilé  tout  bas. 

—  Et  accusez-vous  ceux  <ial  ont  répété  ou  ceux  qui  ont 
soufflé  l'offense  1  dit  François. 

—  J'accuse  les  uns  et  les  autres,  sire,  répondit  le  prince 
de  Condé,  mais  surtout  les  instigateurs  de  ces  lâches  impos- 
tures... 

Ce  disant,  il  reg.nrdait  clairement  en  face  le  cardinal  de 


Lorraine   qui.   tout   embarrassé   de   sa  contenance,  se   dissi- 
mulait de  son  mieu.x  derrière  son  frère. 

—  Eh  bien  !  mon  cousin,  reprit  le  jeune  roi,  nous  vous 
permettons  et  de  confondre  l'imposture  et  d'accuser  les  im- 
posteurs. Voyons... 

—  Confondre  l'imposture,  sire?  répéta  le  prince  de  Con- 
dé. Eh  :  mes  actions  ne  le  font-elles  pas  mieux  que  ne  pour- 
raient le  faire  toutes  mes  paroles  ?  Ne  suis-je  pas  venu,  au 
premier  appel,  dans  ce  château,  y  prendre  ma  place  au  mi- 
lieu des  défenseurs  de  Votre  Majesté  î  Est-ce  la  démarche 
d'un  coupable,  cela  ?  je  vous  le  demande  à  vous-même.  Sire? 

—  -\ccusez  donc  alors  les  imposteurs  !  dit  François  qui 
ne  voulut  pas  autrement  répondre. 

—  Je  le  ferai  aussi,  non  par  des  mots.  Sire,  mais  par  des 
actes,  dit  monsieur  de  Condé.  Il  faudra,  s'ils  ont  du  coeur 
qu'ils  m'accusent  eux-mêmes  et  se  nomment.  Je  leur  jette 
ici  publiquement  le  gant  en  face  de  mon  Dieu  et  mon  roi. 
L'homme,  de  quelque  rang,  de  quelque  qualité  qu'il  soit, 
qui  voudra  maintenir  que  je  suis  l'auteur  de  la  conjuration, 
qu'il  s'avance  !  J'offre  de  le  combattre  quand  et  comment 
il  voudra,  et,  là  où  il  me  serait  inégal,  de  m'égaler  à  lui 
en  toute  chose  pour  ce  combat. 

Le  prince  de  Condé  jeta,  en  terminant,  son  gant  à  ses 
pieds.  Sou  regard  n'avait  pas  cessé  de  commenter  son  défi, 
en  s'attachant  fièrement  à  celui  du  duc  de  Guise  qui  ne 
sourcilla  pas. 

Il  y  eut  ensuite  un  moment  de  silence,  chacun  songeant 
sans  doute  à  cet  étrange  sréctaolo  de  mensonge  doMié  par 
un  prince  du  sang  à  toute  une  cour  où  il  n'y  avait  pas  un 
page  qui  ne  le  sût  vingt  fois  coupable  de  ce  dont  il  se  dé- 
fendait avec  une  indignation  si  bien  jouée. 

Mais  à  vrai  dire,  le  jeune  roi  était  le  seul  peut  l'être  qui 
eût  la  n.alveté  de  s'en  étonner,  et  personne  ne  suspectait 
pour  cela  la  bravoure  et  la  vertu  du  prince. 

Les  idées  des  cours  italiennes  sur  la  politique,  importées 
par  Catherine  de  Médicis  et  ses  Florentins,  étaient  alors  à 
la  mode  en  France.  Celui  qui  trompait  le  mieux  était  ré- 
puté le  plus  habile.  Cacher  ses  idées  et  déguiser  ses  actions 
'était  le  grand  art.  La  sincérité  eût  passé  pour  de  la  sottise. 

Les  plus  nobles  et  plus  purs  caractères  du  temps.  Coli- 
gny,  Condé.  le  chancelier  Olivier,  n'avaient  pas  su  se  garan- 
tir de  cette  lèpre. 

-\ussi,  le  duc  de  Guise  ne  méprisa  pas  le  prince  de  Condé. 
il  l'admira. 

Mais  il  se  dit  à  part  lui.  en  souriant,  qu'il  était  bien  au 
moins  aussi  fort  que  cela. 

Et,  faisant  un  pas  en  avant,  il  ôta  lentement  son  gant  et 
le  jeta  à  coté  de  celui  du  prince. 

Il  y  eut  un  moment  de  surprise,  et  l'on  crut  d'abord  qu'il 
allait  relever  la  provocation  insolente  de  monsieur  de 
Condé. 

Mais  il  n'aurait  pas  été  alors  le  grand  politique  qu'il  se 
flattait  d'être. 

D  une  voix  haute  et  ferme,  et  presque  convaincue,  vrai- 
ment !   il  dit  : 

—  J'approuve  et  soutiens  dans  ses  paroles  monsieur  le 
prince  de  Condé,  et  je  lui  suis  tellement  serviteur,  ayant 
cet  honneur  de  lui  être  parent,  que  moi-même  je  m'offre 
Ici  pour  être  son  second,  et  prendrai  les  armes  contre  tout 
venant  pour  l'assister  en  une  si  juste  défense. 

Et  le  Balafré  promena  hardiment  sur  tous  ceux  qui  les 
entouraient   ses   yeux  inquisiteurs. 

Pour  le  prince  de  Condé,  il  n'eut  plus  qu'à  baisser  Us 
siens. 

Il  se  sentait  vaincu  mieux  qu'en  champ  clos. 

—  Personne,  répéta  te  duc  de  Guise,  ne  relève  ni  le  gant 
du  prince  de  Condé  ni  le  mien  ? 

Personne,  en  effet,  ne  bougea,  bien  entendu. 

—  Mon  cousin,  reprit  François  II  avec  un  mélancolique 
sourire,  vous  voilà,  à  votre  souhait,  lavé  de  tout  soupçou 
de   félonie,   ce   me   semble. 

—  Oui,  Sire  dit  avec  une  impudence  naïve  le  capUainc 
muet,  et  Je  remercie  Votre  Majesté  de  m  y  avoir  aidé... 

Il  se  tourna  avec  quelque  effort  vers  le  Balafré  et  ajouta  : 

—  J'en  remercie  mon  bon  allié  et  parent  monsieur  de 
Guise.  J'espère  lui  prouver  et  prouver  à  tous  de  nouveau, 
en  combattant  cette  nuit,  s'il  y  a  lieir,  les  rebelle.s.  qu'il  n'a 
pas  eu  tort  de  me  défendre. 

Là-dessus  le  prince  de  Condé  et  le  duc  de  Guise  se  sa- 
luèrent profondément   lun  l'autre   avec   courtoisie. 

Puis,  le  prince,  bien  et  dûment  justifié,  n'ayant  plus  rien 
à  faire,  s'inclina  devant  le  roi  et  sortit,  suivi  des  specta- 
teurs qui  1  avaient  accompagné  à  son  entrée. 

Il  ne  resta  plus  dans  la  chambre  royale  que  les  quatre 
personnages   dont   cette    singulière   comédie    avait    distrait 
im  moment  l'attente  et  les  craintes- 
Mais  il  appert  toujours  de  cette  scène  chevaleresque  que 
la  politique  date  du  seizième  siècle...  au  moins. 


LES  DEUX  DIANE 


187 


CI 


LE    TIMIXTE    D'AMBOISE 


Après  la  sortie  du  prince  de  Condé.  ui  le  roi.  ni  Marie 
Siuart.  ui  les  deux  JrOres  de  Lorraine  ne  rameuèreut  l'en- 
iretlen  sur  ce  qui  venait  de  se  passer.  D'un  tacite  et  com- 
mun accoi'd.  ils  seniLilèreut  éviter  ce  sujet  dangereux. 

Bans  l'Impatient  et  morue  silence  de  l'attente,  des  minu- 
tes et  des  heures  s  écoulèrent. 

François  II  portait  souvent  la  main  à.  sa  tète  brillante. 
Marie,  assise  a  l'écart,  regardait  iristemeut  la  ligure  pâle 
et  flétrie  de  son  jeune  époux,  et  essuyait  de  temps  en  temps 
une  larme.  Le  cardinal  de  Lorraine  était  tout  entier  aux 
bruits  du  dehors.  Pour  le  Balafré,  qui  n'avait  plus  d  ordres 
a  donner,  et  que  son  rang  et  sa  charge  enchaînaient  auprès 
du  roi,  11  paraissait  cruellement  souffrir  de  cette  Inaction 
forcée,  et  parfois  frémissait  et  frappait  du  pied  comme  un 
brave  cheval  de  bataille  rongeant   le   frein  qui   larrète. 

Cependant  la  nuit  s'avançait.  L'horloge  du  château,  puis 
celle  de  Saint-l'lorentin.  avaient  sonné  six  lieures,  puis  six 
heures  et  demie.  Le  jour  commençait  â  poindre,  et  nul 
bruit  d'attaque,  nul  signal  des  sentinelles  n'avait  troublé  la 
nuit   taciturne. 

—  Allons  I  dit  le  roi  en  respirant,  je  commence  à  croire 
monsieur  le  cardinal,  que  ce  Llgnières  avait  trompé  votre 
Eminence,  ou  bien  que  les  huguenots  ont  changé  d'avis. 

—  Tant  pis  !  en  fin  de  compte,  dit  Charles  de  Lorraine  ; 
car  nous  étions  surs  de  vaincre  la   rébellion. 

—  Oh  !  non.  tant  mieu.\  :  reprit  François  ;  car  le  combat 
seul  était  pour  la  royauté  une  défaite  .. 

Mais  le  roi  n'avait  pas  achevé  de  parler  que  deux  coups 
d  arquebuse,  signe  convenu  de  l'alarme,  étaient  tirés,  et 
qu'on  entendit  sur  les  remparts,  répété  de  poste  en  poste, 
le  cri  ; 

—  Arme  !  arme  !  arme  ! 

—  Il  n'en  faut  pas  douter,  ce  sont  les  ennemis:  s'écria 
le  cardinal  de  Lorraine  en  pâlissant  malgré  lui. 

Le  duc  de  Guise  se  lev.^  j  resque  joyeux,  et,  saluant  le  loi 

—  Sire,  à  bientôt,  comptez  sur  moi,  dit-il  seulement. 
Et  il  sortit  avec  précipitation. 

On  entendit  encore  sa  forte  voix  donner  des  ordres  dans 
1  antichambre    quand   une    nouvelle   arquebuse   éclata. 

—  Vous  voyez,  sire,  dit  le  cardinal,  peut-être  pour  abu- 
ser sa  terreur  du  son  de  sa  voix,  vous  voyez  que  Llgnières 
était  bien  informé,  et  qu'il  ne  s'est  trompé  que  de  quelques 
heures. 

Mais  le  roi  ne  l'écoutait  point,  et,  mordant  avec  colère 
sa  lèvre  blanchie,  ne  prétait  l'oreille  qu'au  bruit  croissant 
de  l'artillerie  et  des  arquebuses. 

—  Je  puis  à  peine  croire  encore  à  tant  d'audace!  mur- 
muralt-ir.  Un  tel  affront  à  la  couronne  !.. 

—  Va  se  résoudre  en  honte  pour  les  misérables,  Sire  ! 
dit  le  cardinal. 

—  Hé  !  reprit  le  roi,  à  en  juger  par  le  bruit  qu'ils  font, 
messieurs  de  la  réforme  sont  en  bon  nombre  et  ne  craignent 
guère  ! 

—  Cela  va  s'éteindre  tout  à  l'beure  comme  un  feu  de 
paille,  dit  Charles  de  Lorraine. 

—  Il  n'y  parait  pas.  car  le  bruit  se  rapproche,  dit  Fran- 
çois, et  le  feu,  je  crois,  s'allume  au  lieu  de  s'éteindre. 

—  .Jésus  I  s'écria  Marie  Stuart  toute  épouvantée,  entendez- 
vous  les  balles  claquer  contre  les  murs  1 

—  Il  me  semble  pourtant,  madame  .  balbutia  le  cardinal. 
Je  crois  bien,  Votre  Majesté.  Quant  à  mol,  je  n'entends 
lias   que    le   bruit   s'accroisse...  > 

.Mais  il  fut  interrompu  par  une  terrible  explosion. 

—  Voilà  qui  vous  répondrait,  lui  dit  le  roi  avec  un  sou- 
rire amer,  quand  même  votre  figure  pâle  et  effrayée  ne 
suffirait  pas  à  vous  contredire. 

—  Je  sens  déjà  lodeur  de  ia  pouOre  reprit  .Marie.  Et 
puis,   voilà  des  cris   tumultueux  : 

—  De  mieux  en  mieux  !  dit  Françol.''  .Mlons.  messieurs 
ICi  réformés  ont  sans  doute  déjà  franchi  les  murs  de  la  ville, 
i;  vont,  je  présume,  nous  assiéger  en  règle  dans  notre  châ- 
teau. 

—  Mais,  sire,  dit  le  cardinal  tremblant,  dans  cette  situa- 
tion, ne  vaudrait-il  pas  mieux  que  Votre  Majesté  se  retirât 
au  donjon.  On  peut  être  sûr  du  moins  qu'ils  ne  s'en  empa- 
reront pas. 

—  Qui?  mol!  s'écria  le  roi,  me  cacher  devant  mes  sujets! 
devant  des  hérétiques!  Laissez-les  arriver  jusqu'ici,  mon- 
sieur mon  oncle,  Je  suis  bien  aise  de  savoir  jusqu'où 
ils  pousseront  l'audace  Vous  verrez  qu'ils  nous  prieront 
de  chanter  avec  eux  quelques  psaumes  en  français,  et  de 
faire  un  prêche  de  noire  chapelle  de  Saint-Florentin? 


—  Sire,  de  grâce,  consultez  un  peu  la  prudence,  dit  Marie. 

—  Non,  reprit  le  roi,  je  veux  aller  jusqu'au  bout,  je  les 
attends  ici  ces  sujets  lidèh.ii  et,  nar  mua  nom  royal  ;  le 
premier  qui  manque  au  respect  qu'il  me  doit,  verra  si  cette 
dague  n'est  que  de  parade  à  mon  côté  !... 

Les  minutes  passaient,  et  les  arquebusades  continuaient 
toujours  de  plus  en  plus  vives.  Le  pauvre  cardinal  de  Lor- 
raine n'avait  plus  la  force  de  prononcer  une  parole.  Le 
jeune  roi  ierrait  les  poings  de  coltre. 

—  Quoi  I  dit  Marie  Stuart,  person:ie  ne  vient  nous  don- 
ner de  nouvelles:  le  dùiiger  est-il  dimc  si  grand  que  nul  ne 
puisse  quitter  la  place  d'un  instant?... 

—  .\h  :  dit  enfin  le  roi  liors  de  lui,  celte  attente  est  insup- 
portable, et  tout  vaudrait  mieux,  je  crois  ;  Mais  je  sais  un 
moyen  de  savoir  ce  qui  en  est,  c'est  d'aller  mol-même  dans 
la  mêlée.  Monsieur  le  lieutenant  généial  ne  refusera  pas 
sans  doute  de  me  recevoir  comme   volontaire. 

François  fit  deux  ou  trois  pas  pour  sortir.  Marie  se  jeta 
au-devant  de   lui. 

—  Sire!  y  pensez-vous?  Malade  comme  vous  l'êtes: 
s'écrla-t-elle. 

—  Je  ne  sens  plus  mon  mal,  dit  le  roi.  L'indignation  a 
pris  en  mol  la  place  de  la  souffrance. 

—  Attendez,  sire  !  dit  le  cardinal.  Il  me  semble,  cette 
fois,  que  le  bruit  s  éloigne  véritablement.  Oui,  les  coups 
sont  plus  rares...  Ah!  voici  un  page  avec  des  nouvelles  sans 
doute. 

—  Sire  !  dit  le  page  en  entrant,  monsieur  le  duc  de  Guise 
me  charge  d'annoncei-  à  Votre  Majesté  que  les  réformés 
ont  lâché  piise  et  sont  eu  pleine  retraite.. 

—  Enfin  :  voila  qui  est  heureux  !  s'écria  le  roi. 

—  Aussitôt  que  moiisieur  le  lieutenant  général  croira 
pouvaft-  quitter  les  murs,  continua  le  page,  il  viendra 
rendre  compte  de  tout  au  roi. 

Le  page  sortit. 

—  Eh  bien  :  sire,  dit  le  cardinal  de  Lorraine  triomphant, 
ne  l'avais-je  pas  bien  prévu  que  c  était  pure  bagatelle,  et 
que  monsieur  mon  illustre  et  vaillant  frère  vous  aurait 
bientôt  fait  raison  de  tt'us  ces  ch:iateiirs  de  cantiques? 

—  Oh:  mon  bel  oncle,  reprit  Frrnçois,  comme  le  cou- 
rage vous  est  subitement   revenu... 

Mais,  dans  le  mom-;nt,  éclata  une  seconde  explosion  bien 
plus   effrayante   que   la   première. 

—  Qu'est-ce  encore  que  ce  bruit?  dit  le  roi. 

—  En  effet...  cela  est  singulier,  dit  le  cardinal  tremblant 
de  nouveau. 

Heureusement,  sa  terreur  ne  fut  pas  de  longue  durée.  Le 
tppitaine  des  arquebusiers.  Richelieu,  entra  presque  aus- 
sitôt, le  visage  noir  de  poudre,  et  une  épée  tailladée  à  la 
main 

—  Sire,  dit  au  roi  Richelieu,  les  rebelles  sont  en  pleine 
déroute.  .A.  peine  ont-ils  eu  le  temps  de  faire  sauter,  sans 
nous  causer  de  dommage,  un  amas  cie  poudre  qu'ils  avaient 
disposé  auprès  de  l'u.ie  des  portes.  Ceux  qui  n'ont  pas  été 
pris  ou  tués  ont  repassé  le  pont  et  se  sont  barricadés  dans 
une  des  malsons  du  faubourg  VeudOmois,  où  nous  en  aurons 
bon  marché...  Votre  Majesté  peut  même  voir  de  celte  fenêtre 
ccmment  on  en  use  avec  eux. 

Le  roi  alla  vivement  à  la  fenêtre  sui\i  par  le  cardinal  et 
de  loin  par  la  reine. 

—  Oui.    en   effet,   dit-il;    les   voilà   assiégés   à   leur   tour. 
Mais  que  vois-je?   Quelle  fumée  sort  de  cette  maison! 

—  Sire,   on  y  aura  mis  le  feu,   dit  le  capitaine. 

—  Fort  bien  !  à  merveille  !  s'écria  le  cardinal.  Tenez, 
5ire,  en  voilà  qui  sautei-.t  par  la  fenêtre.  Deux...  trois... 
quatre...   Encore:   encore!   Entendez-vous  d'ici   leurs   cris? 

—  Dieu  !  les  pauvres  gens  !  dit  Marie  Stuart  joignant  les 
mains. 

—  Il  me  semble,  reprit  le  roi.  (fue  je  distingue,  en  tête  des 
nôtres,  le  panache  et  l'écharpe  de  notre  cousin  de  Condé 
Est-ce  vraiment  lui,   capitaine  : 

—  Oui,  Votre  Majesté,  dit  Richelie  i.  I!  a  été  constamment 
parmi  nous,  l'épée  à  la  main,  à  côté  de  monsieur  de  Guise. 

—  Eh  bien  ;  monsieur  le  cardinal,  dit  François,  vous 
voyez  qu'il  ne  s'est  pas  fait  prier. 

—  Il  l'a  certes  bien  fallu,  sire!  répondit  Charles  de  Lor- 
raine. Monsieur  le  prince  eut  frop  risqué  à  faire  autre- 
ment. 

—  Mais,  s'écria  Marie,  repoussée  et  attachée  à  la  fols  par 
l'horrible  spectacle  du  dehors,  les  flammes  redoublent!  la 
maison  va  s'écrouler  sur  ces  mallieuieux! 

—  Elle  s'écroule!   dit   le  roi. 

—  Vivat:  tout  est  fini'  s'écria  le  cardinal. 

—  Ah  :  quittons  cette  place,  sire,  cela  fait  mal,  dit  Marie 
en    entraînant    le    roi. 

—  Oui,  dit  François,  voici  la  pitié  qui  me  prend  à  cette 
heure. 

Et  11  s'éloigna  de  la  fenêtre,  où  le  cardinal  demeura  seul, 
fort   réjoui. 

Mais  11  se  retourna  bientôt  en  entendant  la  voi.x  du  duc 
de  Guise. 


18S 


ALEXANDRE  DLMAS  ILLUSTRE 


Le  Balafré  entra,  calme  et  fler,  accompagné  du  prince 
de  Condé.  iiui  avait,  lui,  bien  de  la  peine  à  ne  point  pa- 
raître  triste   et  lionteux. 

—  Sire,  tcut  est  termint,  dit  le  duc  de  Guise  au  roi,  et 
les  rebelles  ont  trouvé  la  peine  de  leur  crime.  Je  rends 
grâce  à  Dieu  d'avoir  délivré  Votre  -Majesté  de  ce  péril  ;  car, 
d  après  ce  que  J'ai  vu,  il  a  été  plus  grand  cju  on  ne  le 
croyait  d'abord.   Nous  arions  des  traîtres  parmi  nous. 

—  Se  peut-il  I   s'écria  le  cardinal. 

—  Oui,  reprit  le  Balafré  ;  a  la  première  attaque,  les  ré- 
formés ont  été  secondés  par  les  hommes  d'armes  qu'avait 
amenés  La  ilotte,  et  qui  nous  ont  attaqués  en  tlanc.  Ils  ont 
donc  été  un  moment  m;  îires  de  la  "llle. 

—  C'est  effra.vant  !  dit  li.iiie  se  serrant  contre  le  r.ii 

—  Ce  l'eût  été  bien  plus  encore,  madame,  continua  le 
duc.  si  les  rebelles  avi'ieni  été  secondés,  comme  ils  de- 
vaient le  croire,  par  une  attaque  que  Chaudleu,  le  frère  du 
ministre,   devait  tenter  sur  la  porte  des  Bous-Hommes. 

—  L'attaque  a  éclioué?  d<  manda  h.  roi. 

—  Elle  n'a  pas  eu  lieu,  sire.  Le  capitaine  Chaudieu, 
grâce  au  ciel  :  s'est  trouvé  en  retard  et  n  arrivera  que  pour 
trouver  tous  ses  amis  écrasés-  -Maiii'enaut,  qu'il  attaque  a 
son  aise  :  il  aura  a  qui  parler  en  dedans  et  au  dehors  des 
murs.  Kt,  pour  le  faire  rétlêchir,  j'ai  ordonné  qu'on  pendit 
vingt  ou  trente  de  ses  complices  ai  haut  des  créneaux 
li  .\mhoise.  Ce  spectacle  l'avertira  suffisamment,  je  pense. 

—  C  est  fort  bien  ti'ouvé,  dit  le  cardinal  de  Lorraine.    . 

—  Je  vous  remercie,  mon  cousin,  dit  le  roi  au  Balafré. 
Mais  je  vois  que  la  prc.tection  de  Dieu  a  surtout  éclaté 
dons  cette  rencontre,  puisque  lui  seul  a  permis  que  la  con- 
fusion se  glis.sàt  dans  les  conseils  oe  nos  ennemis.  Allons 
donc  tout  d  abord  lui  rendre  gr;Ue  .i  la  chapelle. 

—  Puis  ensuite,  dit  le  cardinal,  donner  ordre  à  la  Tlbni- 
tion  des  coupables  qui  survivent.  Sire,  vous  assisterez  a 
leur  exécution  avec  la  reine  et  la  reine-mère,  n'est-ce  pas? 

—  Mais...  sera-ce  donc  bien  nécessaire?  dit  en  marchant 
vers    la   porte  le  jeune  roi   contrarié. 

—  Sire,  c'est  indispensable,  reprit  avec  insistance  le  car- 
dinal en  le  suivant.  Le  glorieux  roi  François  I"  et  votre 
illustre  père,  .sire,  n'ont  jamais  m.mqué  d'assister  au  brù- 
lement  des  hérétiques.  Quant  au  roi  d'Kspagne,  sire... 

—  Les  autres  rois  font  comme  il  leur  plait,  dit  François 
marchant  toujours,  et  moi.  je  veux  agir  aussi  a  ma  guise. 

—  Je  dois  enfin  avertir  \'c>tre  Majesté  que  le  nonce  de 
Sa  Sainteté  compte  absolument  sur  votre  pré.sence  au  pre- 
mier acte  de  toi  de  votre  règne,  ajouta  l'impitoyable  car- 
dinal. Quand  tous  y  assisteront,  même  monsieur  le  prince 
de  Condé.  je  gage,  sied-11  que  Votre  Majesté  s'en  absente? 

—  Hélas  !  mon  Dieu,  nous  en  reparlei'ons  assez  tôt,  re- 
prit François. -Les  coupables  ne  sont  seulement  pas  cou- 
damné». 

—  Oh:  si  fait.  Votre  Majesté,  ils  le  sont!  dit  avec  convic- 
tion   Charles   de    Lorraine. 

—  Soit  !  vous  imposî.vz  donc  en  temps  et  lieu  cette  néces- 
sité terrible  à  ma  faiblesse,  reprit  le  roi.  Pour  le  moment, 
luunsieur  le  carditial,  allons,  je  vous  Ini  dit.  noas  agenouil- 
ler devant  l'autel,  et  y  remercier  Dieu  qui  a  daigné  dé- 
tourner de  nous  les  périls  ^le  cette  conspiration. 

—  Sire,  dit  à  son  tour  le  duc  de  Guise,  il  ne  faut  pas 
grossir  les  choses  et  leur  donner  plus  d'importance  qu'elles 
n'en  méritent.  (,Uie  Votre  Majesté  veuille  donc  ne  pas 
appeler  ce  moiivrmciii  une  i  oiispic-ition  le  n'était  en  vérité 
qu  un    luiiiullr. 


Cil 
UK   ACTE   DK    l'OI 


Bien  que  le.s  conjurés  eu.ssent  ins'^ré  dans  le  manifeste 
(ju'on  saisit  dans  les  paplei-s  de  La  Kenaudie  une  protesta- 
tion «  de  n'attenter  aucune  chose  contre  la  majesté  du 
roi,  ni  les  princes  de  son  sang,  ni  l'état  du  royaume,  "  ils 
n'en  avaient  pas  été  moins  pris  en  révolte  ouverte,  et  de- 
vaient s'attendre  à  subir  le  sort  des  vaincus  dans  les  guer- 
res  civiles. 

La  manière  dont  les  religionnalres  avalent  été  traités  lors- 
qu'ils se  c(Miilnisaient  tu  sujets  paciilques  et  soumis  devait 
leur  laisser  peu  d  esiioir  de  grAce. 

En  effet,  le  carilinal  de  Lorraitie  poussa  leur  jugement 
avec  une  passion  toute  ecclésiastique,  sinon  toute  chré- 
tienne. 

Il  chargea  du  procès  des  seigneurs  impliqués  dans  cette 
funeste  affaire  le  parlement  de  Paris  et  le  chancelier  Oli- 
vier. -\ussi  la  chose  alla-t-elle  grand  train.  Les  interroga- 
toires furent  rapidement  conduits,  les  sentences  plus  rapi- 
dement prononcées. 

On  .se  dispensa  même  de  ces  vaines  formalités  pour  les 
menus   fauteurs  de   la   rébellion,   gens  de  peu   d'importance 


qu'on  roua  et  qu'on  pendit  journellement  à  Amboise  sans 
vouloir  en  ennuyer  le  parlement.  Les  honneurs  et  les  frais 
dî  la  justice  ne  fuient  accordés  qu  aux  gens  de  quelque 
qualité  et  de  quelque  renom.  . 

Enfin,  grâce  au  zèle  pieux  de  Charles  de  Lorraine,  tout 
fui  terminé  pour  ceux-là  aussi  en  moins  de  trois  semai- 
nes. 

Le  15  avril  fut  fixé  peur  l'exécutioa  publique  à  Amboise 
de  vingt-sept  barons,  onze  comtes  et  sept  marquis,  en  tout 
cinquante  gentilliommos  et  chefs  de  réformés. 

On  ne  négligea  rien  d'ailleurs  pour  donn«r  à  cette  sin- 
gulière cérémonie  leligieuse  tout  l'éclat  et  toute  la  pompe 
désirables.  D'immenses  préparatifs  fuient  faits.  De  Paris  à 
Nantes,  on  stimula  la  curiosité  publique  par  les  moyens  de 
publicité  en  usage  â  cette  époque,  c'est-a-dire  que  l'e.xécu- 
tion  fut  annoncée  au  prône  par  les  prédicateurs  et  par  les 
curés. 

.\u  jour  dit.  trois  tribunes  éléga-iîes,  parmi  lesquelles 
celle  du  milieu,  la  plus  somptueuse,  était  réservée  à  la  fa- 
mille royale,  furent  adossées  a  la  plrte-forrae  du  château 
au  pied  de  laquelle  la  sanglante  repré.sentation  devait  avoir 
lieu. 

Autour  de  la  place,  des  gradins  eu  planches  furent  gar- 
nis de  tous  les  fliii'les  des  environs,  que  de  gré  ou  de  force 
oi!  put  réunir.  Les  bourgeois  et  manans  qui  auraient  pu 
avoir  qtiebiue  répugnan':e  pour  ce  spectacle  furent  bien 
loniialnis  de  s  y  vendre  par  mena  e  ou  corruption.  On 
remit  aux  uns  leurs  amendes,  on  fit  mine  de  reprendre  aiiK 
autres  leurs  places,  leurs  maîtrises  et  leurs  privilèges 
'fous  ces  motifs  joints  à  la  curiosité  d'une  part  et  au  fana 
tisme  de  rauli-e,  amenèient  â  .\mboîso  une  afilnence  telb 
que  la  veille  du  jour  fatal,  plus  de  dix  mille  personnes  du 
rent  camper  tians   les  diamps. 

Dès  le  matin  du  15  avril,  les  toits  de  la  ville  furent 
chargés  de  monde,  et  les  croisées  qui  donnaient  sur  la 
place  se  louèrent  jusqu'à  dix  écus,  somme  énorme  pour  le 
temps. 

l'n  vaste  échafaud  recouvert  en  drap  noir  était  dressé 
au  milieu  de  l'enceinte.  On  y  apporta  le  cliouiiuct.  hiUoi 
où  chaque  condamné  devait  poser  sa  tête  en  s'agenoulllant. 
Auprès,  un  fauteuil  drapé  de  noir  était  réservé  au  greltlei 
chargé  d'appeler  tour  â  tour  les  gentilshommes  et  de  lire 
à  voix  haute  leur  sentence. 

La  place  fut  gardée  par  la  compagnie  écossaise  et  les 
gendarmes  de  la  maison  du  roi. 

Après  une  messe  solennelle  entendue  dans  la  chapelle 
de  Saint-Floi'eutin.  on  amena  au  pied  de  l'échafaud  les 
condamnés.  Plusieurs  d'entre  eux  avaient  subi  déjà  la 
torture.  Des  moines  les  assistaient  et  tâchèrent  de  les 
faire  renoncer  à  leurs  principes  religieux  ;  mais  pas  un 
seul  des  huguenots  ne  consentit  à  cette  apostasie  devant  la 
mort,  tous  refusèrent  de  répontj^'é  aux  moines  parmi  les 
quels  ils  soupçonnaient  des  espions  du  cardinal  de  Lor- 
rjiine. 

Cependant,  les  tribunes  de  la  cour  se  remplirent,  excepte 
celle  du  milieu.  Le  roi  et  la  reine,  auxquels  il  avait  fallu 
presque  arracher  leur  consentement  d'assister  à  l'exécti 
tion,  avaient  du  moins  obtenu  de  n'y  paraître  que  vers 
la  fin,  et  seulement  pour  le  supplice  des  principaux  chels. 
Enfin,  ils  devaient  y  venir  c'est  tout  ce  'lue  demandait 
le  cardinal.  Pauvres  enfans  rois  :  pauvres  esclaves  conroii 
nés  !  a  cjix  aussi,  comme  aux  maïuins  on  avait  fait  peut 
I>our  leurs  pl;ices  et  privilèges. 

-\  midi  l'exécution  commença. 

(^uand  le  premier  des  réformés  gravit  les  manlies  de 
l'échafaud.  ses  comiiagiioiis  entonnèrent  un  psaume  Iran- 
çâis  traduit  par  Clément  Marot,  autant  pour  envoyer  une 
dernière  consolation  â  celui  qu'on  suppliciait  que  pour 
marquer  leur  constance  vis-a-vis  de  leurs  ennemis  et  di 
la  mort. 

Ils  chantèrent  donc   an   pied   de  l'échafaud  : 

Dieu   nous  soit   doux  et  favorable. 
Nous  bénl-ssant    par   sa   bonté. 
Et   de  son   visage  adorable 
Nous   fasse  luire  la   clarté  : 

Un  verset  accompagnait  chaque  tête  qui  tombait  -Mais 
chaque  tête  qui  tombait  faisait  une  voix  de  moins  dans  le 
chœur. 

A  une  heure,  il  ne  restait  plus  qne  douze  gentilshommes, 
les  principaux  chefs  de  la  conjuration. 

Il  y  eut  une  pause  alors  ;  les  deux  bourreaux  étaient  las 
et  le  roi  arrivait. 

François  II  était  plus  que  pile,  il  était  livide.  -Marie 
Stuart  se  plaça  à  sa  droite,  et  Catherine  de  MéiUcis  à  sa 
gauche. 

Le  cardinal  de  Lorraine  se  mit  â  cùté  de  la  reine-mère, 
et  l'on  mit  le  prince  de  Coudé  â  côté  de  la  jeune  reine. 

Quand  le  prince  parut  sur  l'estrade,  presque  aussi  pale 
(Iiie  le  jeune  roi,  les  douze  condamnés  le  saluèrent 

Il   leur  rendit   gravement   ce  salut. 


I 


LES  DEUX  DIANE 


•189 


—  Je  me  suis  toujoui-s  incliné  devant  la  mort,  dit-il  tout 
baut.  • 

Le  roi  fut  d'ailleurs  reçu  avec  moins  de  respect,  pour 
ainsi  dire,  que  le  piiuce  de  Coudé.  Aucune  acclamation  ne 
s'éleva  d'abord  à  son  arrivée.  11  le  remarqua  bien,  et,  Iron- 
Cant   le  sourcil  : 

—  Ah  :  monsieur  le  cardinal,  dlt-il,  je  vous  veux  du  mal 
de   nous  avoir  fait   venir  ici... 

Charles   de    Lorraine    pourtant   avait   levé   la   main    pour 


Quant  à  Gabriel,  il  venait  tenter  encore  un  suprême 
effort  pour  sauver  au  moins  un  des  condamnés,  que  l:i 
liaclie  devait  frapper  le  dernier,  et  qu'il  se  reproclinii 
d'avoir  involontairement  conduit  à  cette  extrémité  par  ses 
conseils,  à  savoir  le  jeune  et  brave  Castelnau  de  Clialosscs. 

Castelnau,  on  s'en  souvient,  ne  s'était  rendu  que  sur  la 
parole  écrite  et  signée  du  duc  de  Nemours  qui  lui  avait 
garanti    la  liberté   et   la   vie. 

Or.  dés  son   arrivée  à   Amboise.   il   avait  été  jeté   en   pri- 


H 


Souvenez-vous,  Sire. 


donner  le  signal  du  dévouement,  et   quelques  voix  éparses 
crièrent  dans  la  foule  : 

—  Vive  le  roi  : 

—  Vous  entendez,  sire?  reprit  le  cardinal. 

—  Oui,  dit  le  roi  en  secouant  tristement  la  tête,  J  en 
tends  quelques  maladroits  qui  ne  font  que  mieux  remar- 
quer le  silence  de  tous. 

Pendant  ce  temps,  le  reste  de  la  tribune  royale  se  rem- 
plissait. Les  frères  du  roi.  le  nonce  du  pape,  la  ducliesse 
de  Guise  y  étaient  entrés  tour  â  tour. 

Puis  vint  le  duc  de  Nemours,  bien  défait  aussi,  et  comme 
agité  par  un   remords. 

Enfin,  se  placèrent  au  fond  deux  hommes  dont  la  pré- 
sence n'était  peut-être  pas  moins  étrange,  en  ce  lieu  et  en 
ce   moment,  que  celles   du   prince  de  Condé. 

Ces  deux  hommes  étaient  Ambroise  Paré  et  Galirlel  de 
Montgommery. 

l'u  devoir  différent  les  amenait  tous  deux 

Ambroiïe  Paré  avait  été  mandé  depuis  quelques  jours  a 
Amboise  par  le  duc  de  Guise,  qu'inquiétait  décidément  la 
santé  de  son  royal  neveu,  et  Marie  Siuart,  non  moins 
alarmée  que  son  oncle,  en  voyant  François  si  abattu  a  | 
la  seule  pensée  de  l'auto-da-fé.  pria  le  chirurgien  de  se 
tenir  à  portée  de  secourir  le  roi  en  cas  de  deiaillance.  1 


son,  et  aujourd'hui  il  allait  être  décapité  le  dernier  comme 
le  plus  coupable. 

Il  faut  être  juste  néanmoins  pour  le  duc  de  Nemours. 
(juanU  il  vit  sa  sign.iture  de  gentilhomme  ainsi  compro- 
mise, il  ne  se  sentit  plus  de  désespoir  et  de  colère,  ei. 
depuis  trois  semaines,  il  allait  du  cardinal  de  Lorranie 
au  duc  de  Guise,  et  de  Marie  Suart  au  roi,  sollicitant. 
réclamant,  implorant  la  délivrance  de  son  créancier  d'Iion- 
neur.  Mais  le  chancelier  Olivier,  auquel  on  le  renvoyait, 
lui  déclarait,  selon  monsieur  de  Vieillevllle,  que  :  «  Un  roi 
n'est  nullement  tenu  de  sa  parole  a  son  sujet  rebelle,  m 
de  quelconque  promesse  qu'on  lui  avait  faite  de  sa  part.  ■■ 
Ce  qui  causa  un  grand  crève-cœur  au  duc  de  Nemours 
••  lequel,  ajoute  naivenn-u'  le  clironiMueur.  ne  .se  ti>i[r- 
mentalt  que  pour  sa  signature  ;  car,  pour  sa  parole,  il 
eût  toujours  donné  un  démenti  à  qui  eût  voulu  la  lui 
reprocher,  .sans  nul  excepter,  fors  Sa  Majesté  seulement, 
tant  était  vaillant    prince   et   généreux  !  » 

Comme  Gabriel,  le  duc  de  Nemours  avait  été  conduit  au 
spectacle  de  l'exécution,  plus  terrible  pour  lui  que  pour 
tout  autre,  par  un  secret  espoir  de  sauver  encore  CasioIi.au 
â   la  dernière  minute 

Cependant,  le  duc  de  Guise,  à  cheval  au  bas  de  la  tri- 
bune, avec  ses  capitaines,   avait   fait  un   signe  aux  exCcu- 


19(1 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


teurs.  et  le  supplice  et  le  cUant  des  psaumes  un  moment 
interrompus  recommencèrent. 

En  moins  d'un  quart  d'heure,  huit  têtes  tombèrent.  La 
jeune  reine  était  prête  de  s'évanouir. 

Il  ne  resta  plus  au  pied  de  l'échafaud  que  quatre  con- 
damnés. 

Le  greffier  qui  faisait  le  cri  lut  à  voi.x  haute  : 

—  Alhert  Edmond  Roger,  comte  de  Macères,  coupable 
d'hérésie,  de  crime  de  lèse-majesté  et  d  attaque  à  main 
armée  contre  la  personne  du  roi. 

—  C'est  faux  !  s'écria  sur  l'échafaud  le  comte  de  Mazères. 
Puis,  montrant  au  peuple  ses  bras  noircis  et  sa  poitrine 

brisée  par  la  torture  : 

—  Voilà,  reprit-il.  l'état  où  l'on  m'a  mis  au  nom  du  roi. 
Mais  je  sais  qu'il  l'ignore,  et  je  n'en  crie  pas  moins  : 
Vive  le  roi  ! 

Sa  tête  tomba.  Les  trois  derniers  réformés,  qui  atten- 
daient leur  tour  au  pied  de  l'échafaud,  répétèrent  le 
premier   verset   du  psaume  : 

Dieu  nous  soit  doux  et  favorable. 

Nous  bénissant   par   sa  bonté, 

Et    de  son   visage   adorable 

Nous  fasse  luire  la  clarté  : 

Le  greffier  continua  : 

—  .lean-LouJs  Albéric,  barou  de  Raunay.  coupable  d'hé- 
résie, de  crime  de  lèse-majesté  et  d'attaque  à  main  armée 
contre  la  personne  du  roi. 

—  Toi  et  ton  cardinal,  vous  mentez  comme  deux  cro- 
quans,  dit  Raunay  ;  c'est  contre  lui  et  son  frère  seul  que 
nous  nous  sommes  armés.  Je  leur  souhaite  de  mourir  tous 
deux  aussi  tranquilles  et  aussi  purs  que  moi. 

Puis  il  mit  sa  tête   sur  le  billot. 

Les  deux  derniers  condamnés  chantaient  : 

Dieu,  tu  nous   as  mis  à  l'épreuve. 
Et  tu  nous  as  examinés  ; 
Comme   1  argent   que  l'on  épreure 
Par  feu  tu  nous  as  affinés. 

Le  greffier  criminel  reprit  son  appel  sanglant  : 

—  Jean-Robert-René  Briquemaui,  coEùte  de  Vilmongls. 
coupable  d'hérésie,  de  crime  de  lèse-majesté  et  d'attentat 
a  la  personne  du  roi. 

Villemongis  trempa  ses  mains  dans  le  sar.g  de  Raunay. 
et  les  élevant  au  ciel  : 

—  Père  céleste,  cria-t-il,  voila  le  sang  de  tes  enfans  :  tu 
en   feras   vengeance  ! 

Il  tomba  frappé  à  mort. 
Castelnau,    resté    seul,   chantait  : 

Tu  nous  as  fait  entrer  et  joindre 
Aux   pièges  de  nos  ennemis  ; 
Tu  nous  as  fait  les  reins  astreindre 
Des  filets  où  tu  nous  as  mis. 

Le  duc  de  Nemours,  dans  l'espoir   de   sauver   Casteinau.  • 
avait   répandu  l'or.   Le  greffier,  les   exécuteurs  eux-mêmes 
avaient   intérêt   à  son  salut.   Le   premier    bourreau  se  dit 
épuisé,    le   second    le    remplaça.    Il    y   eut   forcément    une 
interruption. 

Gabriel  en  profita  pour  exciter  le  duc  à  de  nouveaux 
efforts. 

Jacques  de  Savoie  se  pencha  donc  vers  la  duchesse  de 
Guise  avec  laquelle  il  était,  disait-on.  du  dernier  bien,  et 
lui  souffla  un  mot  à  l'oreille.  La  duchesse  avait  beaucoup 
d'influence   sur  l'esprit   de  la  jeune  reine. 

Elle  se  leva  aussitôt  comme  ne  pouvant  plus  supporter 
'  >-■  spectacle,  et  dit  assez  haut  pour  être  entendue  de 
-Marie  : 

—  Ali!  c'est  trop  affreux  pour  des  femmes:  La  reine 
voyez,  va  se  trouver  mal.  Retirons-nous. 

Mais  le  cardinal  de  Lorraine  fixa  sur  sa  belle-sœur  son 
regard  sévère. 

—  Un  peu  plus  de  fermeté,  madame  :  lui  dit-il  dure- 
ment. Songez  que  vous  êtes  du  sang  d'Esté,  et  eue  vous 
êtes  la  femme  du  duc  de  Guise. 

—  Eh  I  c'est  justement  ce  qui  me  fait  de  la  peine  ;  dit  la 
duchesse.  Jamais  une  mère  n'eut  plus  de  raison  de  s'aftll- 
ger.  Tout  ce  sang  et  toutes  ces  haines  retomberont  sur  nos 
enfans. 

—  Ces  femmes  sont  timides  :  murmura  le  cardinal  oui 
était  lâche. 

—  -Mais,  reprit  le  duc  de  Nemours,  il  n'est  pas  besoin 
d  être  femme  pour  être  ému  devant  eu  lugubre  tableau 
\ous-même,  prince,  dlt-11  à  monsieur  de  Condé  n'êtes- 
vous  pas  ému,  dites? 

—  Oh  :  dit  le  cardinal,  le  prince  est  un  soldat  habitué 
a    voir  de   près  la  mort. 

—  Oui,  dans  les  batailles,  répondit  courageusement  le 
prince  ;  mais  sur  l'échafaud  l  mais  de  sang-froid  ! 

„  .7  n  "  .'"i'/"'^  ^^  ■^^"'>'  ""'■"  "'^"«^   «=»°'  de  pitié  pour  des 
rebelles?  dit  encore  Charles  de  Lorraine. 


—  J'ai  pitié,  reprit  le  prince  de  Condé,  de  vaillans  offi- 
ciers qui  ont  toujours  dignement  servi  le  roi  et  la  France. 

Mais,  dans  sa  position,  que  pouvait  dire  et  faire  de  plus 
le  prince  soupçonné  lui-même  ?  Le  duc  de  Nemours  le 
comprit,  et  s'adressa  à  la  reine-mère  : 

—  Voyez,  madame,  il  n'en  reste  plus  qu'un  seul,  dlt-u 
sans  nommer  Casteinau.  Ne  pourrait-on  au  moins  le  sau- 
ver? 

—  Je  ne  puis  rien,  répondit  Catherine  de  Jlédlcis  en 
détoui'nant  la  tête. 

Cependant  le  malheureux  Casteinau  montait  les  marches 
de  l'escalier  en  chantant  : 

Dieu  HIC  soit  doux  et  favorable, 
Me  bénissant  par  sa  bonté. 
Et   de  son   visage  adorable 
Me  lasse  luire  la  clarté  ! 

Le  peuple,  profondément  touché,  oublia  la  crainte  que 
lui  inspiraient  les  espions  et  les  mouchards,  et  cria  tout 
d'une  voix  : 

—  Grâce  !   grâce  ! 

Le  duc  de  Nemours  s'efforçait  dans  le  moment  d  attendrir 
le  jeune  duc  d'Orléans. 

—  Monseigneur,  lui  disait-il.  avez-vous  oublié  que  c'est 
Casteinau  qui,  dans  cette  même  ville  d'Amboise.  a  sauvé 
les  jours  du  feu  duc  d  Orléans,  dans  l  émeute  où  ils  étalent 
en  péril? 

—  Je  ferai,  reprit  le  duc  d'Orléans,  ce  que  décidera  ma 
mère. 

—  Mais,  dit  le  duc  de  Nemours  suppliant,  si  vous  vous 
adressiez  au  roi?  un  seul  mot  de  votre  part... 

—  Je  vous  le  répète,  fit  sèchement  le  jeune  prince,  j'at- 
tends les  ordres  de  ma  mère. 

—  Ah  !  prince  i  dit  avec  reproche  le  duc  de  Nemours. 

Et   il   fit    à   Gabriel   un   geste   de    découragement    et   de 
désespoir. 
Le  greffier  lut  alors  lentement  : 

—  Michel-Jean-Louis,  baron  de  Castelnau-Chalosses.  atteint 
et  convaincu  du  crime  de  lèse-majesté,  d'hérésie  et  d'atten- 
tat à  la  personne  du  roi. 

—  J'atteste  mes  juges  eux-mêmes,  dit  Casteinau,  que 
l'énoncé  est  faux,  à  moins  que  ce  ne  soit  un  crime  de  lèse- 
majesté  de  mètre  opposé  de  tout  mon  pouvoir  à  la  tyran- 
nie des  Guise.  Si  c'est  ainsi  qu'on  l'entend,  on  aurait  dû 
commencer  par  les  déclarer  rois.  Peut-être  en  viendra-t-on 
là  ;  mais  c'est  l'affaire  de  ceux  qui  me  survivront. 

Et,  s'adressant  au  bourreau  : 

—  Toi,  maintenant,  ajouta-t-il  d'une  voix  ferme,  fais  ton 
ofBce. 

Mais  l'exécuteur,  qui  remarqua  quelque  mouvement  dans 
les  tribunes,  feignit  d'arranger  sa  hache  pour  gagner  du 
temps. 

—  Cette  hache  est  êmoussée,  monsieur  le  baron,  lui  dit- 
il  tout  bas,  et  vous  êtes  digne  de  mourir  au  moins  d'un 
seul  coup...  Et  qui  sait  même  si  un  moment  de  plus?...  Il 
me  semble  qu'il  se  passe  là-bas  quelque  cliose  de  bon  pour 
vous. 

Tout  le  peuple  cria  de  nouveau  : 

—  Grâce  !    grâce  ! 

Gabriel,  perdant  tout  ménagement  à  cette  minute  suprême, 
osa  crier  tout  haut  à  Marie  Stuart  : 

—  Grâce  :  madame  la  reine  ! 

Marie  se  retourna,  vit  le  regard  navrant,  comprit  le  cri 
désespéré  de  Gabriel,  et.  pliant  un  genou  devant  le  roi; 

—  Sire  I  au  moins  cette  grâce-ci,  dit-elle,  je  vous  la 
demande  à  genoux  ! 

—  Sire  !  s'écria  de  son  côté  le  duc  de  Nemours,  assez  de 
sang  n'a-t-U  pas  déjà  coulé?  Et  cependant,  vous  le  savez, 
visage  de  roi  porte  grâce. 

François,  qui  tremblait  de  tous  ses  membres,  parut  frappé 
de  ces  paroles.  Il  saisit  la  main  de  la  reine. 

—  Souvenez-vous,  sire,  lui  dit  sévèrement  le  nonce  pour 
le  rappeler  à  la  rigueur,  souvenez-vous  que  vous  êtes  le 
roi  très  chrétien. 

—  Oui,  je  m'en  souviens,  reprit  avec  fermeté  François  II. 
Que  grâce  soit  faite  ati  baron  de  Casteinau  ! 

Mais  le  cardinal  de  Lorraine,  feignant  de  se  méprendre 
sur  le  sens  de  la  première  phrase  du  roi,  avait  fait  un 
signe  impératif  à  l'exécuteur. 

Au  moment  où  François  prononçait  le  mot  :  grâce  !  la 
tète  de  Casteinau  roulait  sur  les  planches  de  l'échafaud.  . 

Le  lendemain,  le  prince  de  Condé  partit  pour  la  Navarre. 


cm 

AUTRE  ÉCHANTILLON   DE  POLITIQUE 

Depuis  cette  fatale  exécution,   la   santé    chancelante    de 
François  II   ne  fit  qu'empirer. 
Sept    mois   après   (fin   novembre    1560),   la   cour   étant    à 


LES  DEUX  DIANt: 


191 


Orléans,  où  les  états-généraux  avaient  été  convoqués  par  le 
duc  [le  Guise,  le  pau\Te  jeune  roi  de  dix-sept  ans  avait  été 
obligé   (le    s'aliter. 

.V  coté  de  ce  lit  de  douleur,  où  priait,  veillait  et  pleurait 
Marie  Stuart.  le  drame  le  plus  palpitant  attendait  son 
*énouetnent  par  la  mort  ou  par  la  vie  du  flls  de  Henri  II. 

La  question,  bien  qu'engagée  par  d'autres  personnages, 
était   toute   entre  une  femme   pùle  et   un   homme   sinistre. 


leurs  ennemis.  Mais  leur  devoir  les  appelait,  mais  le  cardi- 
nal de  Lorraine  leur  donnait  la  parole  du  roi  pour  gage  do 
leur  silreté... 

Ils  vinrent  donc  à  Orléans. 

Le  jour  mOme  de  leur  arrivée,  Antoine  de  Navarre  fut 
consigne  dans  une  maison  de  la  ville  où  on  le  gardait  a 
vue.  et  le  prince  de  Condé  fut  jeté  en  prison. 

Puis    une    commission    extraordinaire    fit     le     procès    du 


Oli  !  je  souffle. 


assi?  l'un  à  côté  de  l'autre,  dans  la  nuit  du  4  décembre, 
^t  quelques  pas  du  malade  endormi  et  de  Marie  en  larmes 
à  son  chevet. 

L'homme  était  Charles  de  Lorraine,  et  la  femme  Catherine 
de   Médicis. 

La  vindicative  reine-mère,  qui  d'abord  avait  fait  la 
morte,  s'était  bien  réveillée  depuis  huit  mois,  depuis  le 
tumulte  d'Amboise  ! 

Voici  en  deux  mots  ce  qu'elle  avait  fait,  dans  son  ani- 
mosité  toujours  plus  profonde  contre  les  Guise  : 

Elle  s'était  secrètement  alliée  avec  le  prince  de  Condé  et 
Antoine  de  Bourbon  ;  elle  s'était  secrètement  réconciliée 
avec  le  vieux  connétable  de  Montmorency.  Il  n'y  avait  que 
la  haine  qui  put  lui  faire  oublier  la  haine. 

Ses  nouveaux  et  étranges  amis,  poussés  par  elle,  avalent 
fomenté  des  révoltes  en  diverses  provinces,  soulevé  le  Dau- 
phiné  avec  Montbrun,  la  Provence  avec  les  frères  Mouvans, 
et  fait,  par  Maligny,  une  tentative  sur  Lyon. 

Les  Guise,  de  leur  côté,  ne  s'étaient  pas  endormis.  Ils 
avaient  convoqiié  à  Orléans  les  états  généraux,  et  s  y  étaient 
ménagé  une  majorité  dévouée. 

Pnls.  à  ces  états  généraux,  ils  avalent  maniié.  comme 
c'était  leur  droit,  le  roi  de  Navarre  et  le  prince  de  Condé. 

Catherine  de  Médicis  fit  parvenir  anx  princes  avis  sur 
avis  pour  les  dissuader  de  venir  se  remettre  aux  mains  de 


prince,  et  condamna  à  mort,  à  Orléans,  par  l'inspiration 
des  Guise,  celui  dont,  à  .4mboise,  le  duc  de  Guise  avait 
garanti  l'innocence  sur  son  épèe. 

Il  ne  manquait  plus  qu'une  ou  deux  signatures,  arrêtées 
par  le  chancelier  L'Hôpital,  pour  que  l'aiTèt  fiit  exécuté. 

Voilà,  dans  cette  soirée  du  4  décembre,  où  en  étaient  les 
choses  pour  le  parti  des  Gui.ses,  dont  le  Balafré  était  le  bras 
et  le  cardinal  la  tète,  et  pour  le  parti  des  Bourbons,  dont 
Catherine  de  .Médicis  était  l'âme  secrète. 

Tout  dépendait,  pour  les  uns  et  pour  les  autres,  du 
souffle   expirant   de   l'adolescent  couronné. 

Si  François  II  pouvait  vivre  encore  seulement  quelques 
jours,  le  prince  de  Condé  était  exécuté,  le  roi  de  Navarre 
tué  par  occasion  dans  quelque  rixe,  Catherine  de  Médicis 
exilée  .'i  Florence.  I^ar  les  états  généraux,  les  Guise  étaient 
maîtres,  et  au   besoin,  rois. 

Si,  au  contraire,  le  jeune  roi  mourait  avant  que  ses 
oncles  se  fussent  débarrassés  de  leurs  ennemis,  la  lutte 
recommençait  avec  des  chances  plutôt  Inégales  que  favo- 
rables pour  eux 

Donc,  ce  que  Catherine  de  Médicis  et  Charles  de  Lorraine 
attendaient  et  guettaient  avec  angoisse,  en  cette  .roide 
nuit  du  4  décembre,  dans  cette  chambre  du  bailliage  d'Or- 
léans, ce  n'était  pas  tant  la  vie  ou  la  mort  de  leur  royal 
flls  et  neveu,  que  le  triomphe  ou  la  défaite  de  leur  cause. 


11.'2 


ALEXANDRE  Dt.MA-S  ILLUSTRÉ 


Marie  Stuart  seule  veillait  son  jeune  époux  aimé  sans 
songer  à  ce  que  sa  mon  pourrait  lui  faire  perdre. 

Il  ne  faudrait  pas  croire  d'ailleurs  que  le  sourd  antago- 
nisme de  la  reine-mère  et  du  cardinal  se  tratiit  au  dehors 
dans  leurs  manières  et  dans  leurs  discours.  Au  contraire, 
Ils  ne  s'étaient  jamais  montrés  plus  conflans  et  plus  affec- 
tionnés l'un   pour   l'autre. 

En  ce  moment  encore,  profitant  de  ce  sommeil  de  Fran- 
çois, ils  s'entretenaient  à  voix  basse,  de  la  meilleure  amitié 
du  monde,  sur  leurs  intérêts  les  plus  secrets  et  leurs  plus 
intimes  pensées. 

Car,  pour  se  conformer  tous  deux  à  cette  politique  ita- 
lienne dont  nous  avons  précédemment  vu  des  échantillons, 
Catherine  avait  toujours  dissimulé  ses  arrière-menées,  et 
Charles  de  Lorraine  avait  feint  constamment  de  ne  pas 
s'en  apercevoir. 

De  sorte  qu'ils  n'avaient  pas  cessé  de  se  parler  en  alliés 
et  en  amis.  Ils  étaient  comme  deux  joueurs  qui  tricheraient 
loyalement  chacun  de  leur  côté  et  se  serviraient  ouveite- 
tement  des  dés  pipés  l'un  contre  l'autre. 

—  Oui,  madame,  disait  le  cardinal,  oui,  cet  entêté  chan- 
celier de  L'Hôpital  s'obstine  à  refuser  de  signer  l'arrêt  de 
mort  du  prince.  Ah  !  que  vous  aviez  bien  raison,  madame, 
il  .V  a  six  mois,  de  vous  opposer  si  ouvertement  à  ce  qu'il 
succéd.-it  à  Olivier!  Que  ne  vous  ai-je  alors  coiiii-irisc .' 

—  Quoi  !  ne  peut-on  donc  absolument  vaincre  sa  résis- 
tance?  dit   Catherine  qui   avait  dicté  cette   résistance. 

—  J  ai  employé  les  caresses  et  les  menaces,  reprit  Char- 
les de  Lorraine,  et  je  l'ai  trouvé  Inflexible. 

—  Mais  si  monsieur  le  duc  essayait  à  son  tour? 

—  Rien  ne  pourrait  faire  fléchir  ce  mulet  d'Auvergne, 
dit  le  cardinal.  Mon  frère  a  déclaré  d'ailleurs  qu'il  ne  se 
voulait   mêler  en  rien  de  cette  aflaire. 

—  Voila  qui  devient  embarrassant,  lit  Catherine  de  Médi- 
cis  ravie. 

—  Il  y  a  pourtant,  dit  le  cardinal,  un  moyen  à  l'aide 
duquel  nous  nous  passerions  de  tous  les  chanceliers  du 
monde. 

—  Se  peut-il  !  quel  est  ce  moyen?  s'écria  la  reine-mère 
inquiète. 

—  De  faire  signer  l'arrêt  par  le  roi,  dit  le  cardinal. 

—  Par  le  roi  !  répéta  Catherine.  Cela  se-  pourrait-il  ?  Le 
roi  a-t-il  ce  droit? 

—  Oui,  dit  le  cardinal,  nous  avons  déjà  procédé  ainsi,  et 
dans  cette  affaire  même,  par  le  conseil  des  meilleurs  légis- 
tes, lorsqti'on  a  déclaré  qu'il  serait  passé  outre  au  juge- 
ment,  nonobstant  le  refus  du  prince  de  répondre. 

—  Mais  que  dira  le  chancelier?  s'écria  Catherine  vérita- 
blement alarmée. 

—  11  grondera  comme  de  coutume,  répondit  tranquillement 
Charles  de  Lorraine,   il   menacera  de  rendre  les  sceaux   . 

—  Et  s'il   les  rend  en   effet?... 

—  Double  avantage  .'  nous  serons  délivrés  du  censeur  le 
plus  incommode,  dit  le   cardinal. 

—  Et  quand  voudriez-vous  donc  que  cet  arrêt  fat  signé? 
reprit  Catherine  après  une  pause. 

—  Cette   nuit,    madame. 

—  Et   vous   le   feriez   e.xécuter?... 

—  Demain. 

Pour  le  coup,  la  reine-mère  frémit 

—  Cette  nuit!  demain!  vous  n'y  songez  pas!  reprit-elle 
he  Toi  est  trop  malade,  trop  faible,  et  n'a  pas  l'esprit  assez 
libre  pour  seulement  comprendre  ce  que  vous  lui  demande- 
riez. 

—  Il  n'est  pas  besoin  qu'il  (ciinpreniio  pourvu  cpiil  signe 
dit  le  cardinal. 

—  Mais  sa  main  n'est  même  pas  assez  forte  pour  tenir 
une  plume. 

—  On  la  conduira,  reprit  Charles  de  Lorraine,  heureux 
de  1  effroi  qu'il  voyait  peint  dans  les  regards  de  sa  chère 
ennemie 

—  Ecoutez,  dit  sérieusement  Catherine.  Je  vous  dois  ici 
un  avertissement  et  un  conseil.  La  fin  de  mon  pauvre  flis 
est  plus  r>roci,e  que  vous  ne  croyez.  Savez-vous  ce  que  m'a 
dit  Chapelain,  le  premier  médecin?  qu'il  ne  pensait  pas 
qu  à  moins  d'un  miracle,  le  roi  fût  vivant  demain  soir. 

—  Raison  de  plus  pour  nous  hâter,  dit  froidement  le 
prêtre. 

—  Oui,  mais,  reprit  Catherine,  si  François  II  n'existe 
plus  demain,  Charles  IX  règne,  le  roi  de  Navarre  est  régent 
peut-être.  Quel  compte  terrible  ne  vous  demandera-t-il  pas 
du  supplice  infamant  de  son  frère?  Xe  serez-vous  pas  à 
votre  tour  jugé,  condamné?... 

—  Eh  !  madame,  qui  ne  risque  rien  n'a  rien  '  s'écria 
avec  rbalour  le  cardinal  dépité.  D'ailleurs,  qui  prouve 
qu'Antoiiip  de  Navarre  .sera  nommé  Régent?  qui  prouve  que 
ce  Chapelrun  ne  se  trompe  pas?  Enfln  !  le  roi  vit  encore! 

—  Plus  bas  !  plus  bas,  mon  oncle  !  dit  en  se  levant  Marie 
Stuart  effrayée.  Vous  allez  réveiller  le  roi  !.  Tenez  vous 
l'avez  réveillé. 

—  Marie...  où  es-tu?  dit  en  effet  la  voix  faible  de  François. 


—  Là,  tout  auprès  de  vous,  mon  doux  Sire,  répondit 
Marie. 

—  Oh  !  je  souffre  !  reprit  le  roi,  ma  tête  est  comme  du 
feu  !  cette  douleur  d'oreille  comme  un  éternel  coup  de  poi- 
gnard. Je  n'ai  dormi  qu'en  souffrant  encore.  Ah  !  c'est 
fini   de   moi,    c'est    fini  ! 

—  Ne  dites   pas   cela!   ne   dites   pas   cela!   repartit   M.n 
contenant   ses  larmes. 

—  La  mémoire  me  manque,  reprit  François.  Ai-je  reçu  les 
saints  sacremens?  Je  veux  les  avoir  au  plus  tôt. 

—  Tous   vos   devoirs   seront   remplis,   ne   vous   tourmeni- 
pas,   cher  Sire. 

—  Je  veux  voir  mon  confesseur,  monsieur  de  Brichant  : 

—  Tout  à  Iheiwe  i!  sera  près  de  vous,  dit  Marie. 

—  ile  dit-on  au  moins  des  prières?  demanda  le  roi 

—  Je  n'ai  presque  cessé  depuis  ce  matin.  , 

—  Pauvre   chère   Marie!.  .    et    Chapelain,    où   est  il? 

—  La,  dans  la  chambre  voisine,  tout  prêt  à  votre  appel. 
Votre  mère  et  mon  oncle  le  cardinal  sont  aussi  là,  siie.  les 
voulez-vous  voir? 

—  Non,   non,   toi   seule  Marie  !   dit   le   mourant.   Touri' 
toi  un  peu  de  ce  côté...  là...  que  je  te' voie  encore  une  i   -^ 
au  moins. 

—  Courage  !  reprit  Marie  Stuart.  Dieu  est  si  bon  !  et  je  le 
prie  de  si  grand  cœur. 

—  Je  souffre,  dit  François.  Je  ne  vois  plus,  j'entends  i 
peine.  Ta  main.  Marie? 

—  La  !  soutenez-vous  sur  moi,  dit  Marie,  appuyant  l.i 
petite  tête  pâle  de  son  mari  sur  son  épaule. 

—  Mon  àme  a  Dieu:  mon  cœur  a  toi.  Marie.  Toujours! 
Hélas  !  hélas  !  à  dix-sept   ans  mourir  ! 

—  Non,  non  !  vous  ne  mourrez  pas  !  s'écria  Marie.  Qu'avons- 
nous  fait  au  ciel  pour  iiu'i!  nous  punisse? 

—  Ne  pleure  pas  Mniic,  reprit  le  roi.  Xous  nous  rejoin- 
drons là-haut.  Je  ne  regrette  de  ce  monde  que  toi.  Si  je 
t'emmenais  avec  moi.  je  serais  heureux  de  mourir.  Le 
voyage  du  ciel  est  plus  beau  encore  que  celui  d'Italie.  Et 
puis,  il  me  semble  que  sans  moi  tu  ne  vas  plus  avoir  de 
joie.  Ils  te  feront  souffrir.  Tu  auras  froid,  tu  seras  .seule  ; 
ils  te  tueront,  ma  pativre  âme  !  C'est  là  ce  qui  m'afflige 
plus  enccre  que  de  mourir. 

Epuisé,  le  roi  retomba  sur  son  oreiller  et  garda  un  morne 
silence. 

—  Mais  vous  ne  mourrez  pas  !  vous  ne  mourrez  pas,  sire  : 
s'écria  Jlarie.  Ecoutez,  j'ai  un  grand  espoir.  Lne  chance,  en 
laquelle  j'ai  foi,  nous  reste. 

—  Qu'est-ce  à  dire?  inten-ompit  en  s'approchant  Cathe- 
rine de  Jlédicis  étonnée. 

—  Oui.  reprit  Marie  Stuart.  le  roi  peut  encore  être  sauvé 
et  sera  sauvé.  Quelque  chose  me  criait  dans  mon  cœur 
que  tous  ce*  médecins  qui  l'entourent  et  le  fatiguent  sont 
des  ignorans  et  des  aveugles  Jlais  i!  est  un  homme  habile, 
savant  et  renommé,  un  homme  qui  a  préservé  à  Calais  les 
jours  de  mon   oncle... 

—  Maure  .^mbroise  Paré?  dit  le  cardinal. 

—  Maitre  .\mbroise  Part  !  répéta  Jlarie.  On  disait  que  cet 
homme  ne  devait  pas.  ne  voudrait  pas  lui-même  avoir  entre 
ses  mains  la  vie  royale,  que  c'était  un  hérétique  et  un  mau- 
dit, et  que.  quand  même  il  accepterait  la  responsabilité 
d'ime  telle  cure,  on  ne  pourrait  La  lui  confier. 

—  Cela  est  certain,  dit  dédaigneusement  la  reine-mère 

—  Eh  bien  !  si  je  la  lui  confie,  moi  I  s'écria  Marie.  Est-ce 
qu'un  lioinme  de  génie  peut  éti-e  un  traître?  Quand  on  est 
grand,  madame,  on  est  bon  ! 

—  Mais,  dit  !e  cardinal,  mon  frère  n'a  pas  attendu  justpi'à 
ce  jour  pour  penser  à  .•\mbroise  Paré.  On  l'a  fait  déjà  sonder. 

—  Et  qui  lui  a-t-on  envoyé?  reprit  Marie,  des  indifférens, 
peut-être  des  ennemis.  Moi,  je  lui  ai  envoyé  un  ami  silr,  et 
il  viendra. 

—  Il  faut  le  temps  qu'il  arrive  de  Paris,  dit  Catherine. 

Il  est  en  route,  il  doit  même  cire  arrivé,  reprit  la 
jeune  reine.  L'ami  dont  je  vous  parle  à  promis  de  l'ame- 
ner aujourd'hui  même. 

—  Et  quel  est  donc  cet  ami,  enfin''  demanda  la  reine- 
mère. 

—  Le  comte  Gabriel  de  Montgommery.  madame. 

Avant  que  Catherine  ait  eu  le  temps  de  s'écrier,  Dayélle. 
la  première  femilie  de  Marie  Stuart.  entra  et  vint  dire  à  sa 
maîtresse 

—  Le  comte  Gabriel  de  Montgommery  est  là.  qui  attend 
les  ordres  do  madame. 

—  nh  :  qu'il  entre!  qu'il  entre:  s'écria  vivement  Jlarie. 


CIV 

LVEUR    D'ESPOIR 

—  l'n  instant  !  dit  alors  Catherine  de  MédicJs,  sèche  et 
froide.  Pour  que  cet  homme  entre,  madame,  attendez  au 
moins  que  je  sois  sortie.   S'il  vous  plaît  de  confier  la  vie 


LES  DEUX  DI.\NE 


103 


du  Qls  à  celui  qui  a  tranché  la  vie  du  pire,  il  ne  me  plail 
pas,  à  moi,  de  revoir  et  d'entendre  encore  le  meurtrier  de 
mon  époux.  Je  proteste  donc  contre  sa  présence  en  ce  lieu, 
et  Je  me  retire  devant  lui. 

Et  elle  sortit  en  ettet,  sans  donner  à  son  fils  mourant  un 
regard,    un   adieu   de   mère. 

Etait-ce  parce  que  ce  nom  .ithorré  de  Gabriel  de  Mont- 
gommery  lui  rappelait  la  première  otiense  qu'elle  eût  eu  à 
supporter  du  roi?  Cela  peut  être:  toujours  est-il  qu'elle  ne 
redoutait  pas  autant  qu'elle  voulait  bien  le  dire  l'aspect  et 
la  voix  de  Gabriel;  car,  en  se  retirant  dans  son  logement, 
voisin  de  la  chambre  royale,  elle  eut  soin  de  laisser  la 
portière  entrouverte,  et  n'eut  pas  plus  tôt  refermé  la  porte 
donnant  au  dehors  sur  un  corridor  désert  à  cette  heure 
avancée  de  la  nuit,  qu'elle  colla  tour  à  tour  à  la  serrure  et 
son  œil  et  son  oreille,  pour  voir  et  pour  écouter  ce  qui 
allait  se  passer  après  son  brusque  départ. 

Gabriel  entra,  conduit  par  DaycUe.  s'agenouilla  pour 
baiser  la  main  que  lui  tendait  la  reine,  et  nt  un  profond 
salut   au   cardinal. 

—  Eh  bien  !  lui  demanda  Marie  Stuart  impatiente. 

—  Eh  bien  !  madame,  j'ai  décidé  maître  Paré,  dit  Gabriel. 
Il  est  Ik. 

—  Oh  !   merci,  merci,   ami   fidèle  !   s'écria   Marie 

—  Le  roi  va-t-11  donc  plus  mal,  madame?  reprit  à  voix 
basse  Gabriel,  en  portant  un  regard  inquiet  sur  le  Ut  où 
François   U  était  étendu  sans  couleur  et  sans   mouvement. 

—  Hélas  !  il  ne  va  pas  mieux  toujours  !  dit  la  reine,  et 
j'avais  bien  besoin  de  vous  voir.  Mailre  Ambroise  a-t  il  fait 
de  grandes  difficultés  pour  venir? 

—  Non,  madame,  répondit  Gabriel.  On  le  lui  avait  bien 
demandé  déjà,  mais  de  fai.nn,  m  a-l-il  dit.  à  provoquer  de 
sa  part  un  refus.  On  voulait  qu'il  s'engageât  d'avance  sur 
sa  tête  et  son  ho.ineur  a  sûuver  le  i*oi  s;ins  l'avoir  vu.  On 
ne  lui  cachait  pas  que.  comme  protestant,  il  était  suspect 
d'en  vouloir  a  la  vie  d'un  ijersécuteur  des  protestans.  On  lui 
témoignait  enfin  tant  de  méfiance  injurieuse,  on  exigeait 
de  lui  de  si  dures  conditions,  qu'a  moins  de  n'avoir  ni 
cœur  ni  prudence,  il  devrait  être  nécessairement  amené  à 
s'abstenir,  ce  qu'il  a  lai.',  à  son  grand  regret,  sans  être 
dès  lors  autrement  pressé  par  ceux  qui  lui  étaient  envoyés. 

—  Se  peut-il  qu'on  ait  ainsi  interprété  à  maître  Paré  nos 
Intentions?  dit  vivement  le  cardinal  de  Lorraine.  Pourtant 
c'est  de  la  part  de  mon  frère  et  de  la  mienne  qu'on  est 
allé  le  trouver  a  deii^  '.u  trois  reprises.  On  nous  rai.portait 
à  nous  ses  refus  obstinés  et  ses  doutes  étranges.  Et  nous 
croyions  ceu.x  que  nous  lui  avions  députés  des  gens  tout  à 
fait  sûrs  ! 

—  L'étaient-ils  réellement,  monseigneur?  dit  Gabriel.  Maî- 
tre Paré  croit  le  contraire,  maintenant  que  je  lui  ai  dit 
nos  véritables  sentimens  à  son  égard  et  les  bonnes  paroles 
de  la  reine  pmir  lui.  Il  en  i)ersuadé  qu'.î  votre  insu,  on 
s'est  efforcé,  dans  un  but  coupable,  de  l'écarter  du  lit  de 
souffrance   du   roi. 

—  La  chose  est  à  présent  certaine,  reprit  Charles  de  Lor- 
raine. Je  reconnais  encore  en  ceci,  murmiir.i-t-il,  la  main 
de  la  reine-mère...  Elle  a  tout  intérêt,  en  elfet,  à  ce  que  son 
flls  ne  soit  pas  sauvé...  Mais  corrompra-t-elle  donc  tous  les 
dévouemens  sur  le^que!''  rcus  comp.ions?  Voici  encore  un 
pend.-int  à  la  nomination  de  son  L'Hôpital  :...  Comme  elle 
nous  joue  !... 

Cependant  Marie  Stuart.  laissant  le  cardinal  aux  ré- 
flexions sur  ce  qui  était  accompli,  et  toute  à  sa  sollicitude 
présente,  disait  à  Gabriel  : 

—  Enfin,   maître   Paré   vous  a  suivi,   n'est-ce  pas? 

—  A  ma   première   réquisition,   répondit  le  jeune   comte. 

—  Est-il  là? 

—  Attendant  pour  entrer  votre  gracieuse  permission, 
madame. 

—  Tout  de  suite  :  qu'il  vienne  donc  tout  de  suite  !  s'écria 
Marie  Stuart. 

Gabriel  de  Montgommery  alla  un  instant  à  la  porte  par 
laquelle  il  était  entré,  et  revint  introduisant  le  chirurgien. 

Derrière  sa  porte  i  elle.  Catherine  de  Médicis  guettait 
toujours,   plus   attentive   que  jamais. - 

:\rarie  Stuart  courut  à,  la  rencontre  d'Ambroise,  prit  sa 
main,  le  conduisit  elle-même  au  lit  du  cher  malade,  et, 
comme   iiour  couper   court  aux  compliments  : 

—  Merci  d'être  venu,  maître,  disait-elle  tout  en  marchant. 
Je  comptais  sur  votre  zèle  comme  je  compte  sur  votre 
science  ..   Venez  au  lit  du  roi.   vite,   au  lit  du   roi. 

Ambroise  Paré  obéi.ssant.  sans  avoir  le  temps  de  pro- 
noncer une  parole,  à  l'impatience  de  la  reine,  fut  bientôt 
près  du  chevet  où  François  II  vaincu,  pour  ainsi  dire,  par 
la  douleur,  n'avait  plus  de  force  que  pour  exhaler  un  gé- 
missement  faible   et  presque   imperceptible. 

Le  grand  chirurgien  s'arrêta  une  minute  à  contempler 
detiout  ce'.te  petite  face  amaigrie  et  comme  rétrécie  par  la 
souffrance 

Puis  il  se  pencha  sur  celui  qui.  pour  lui,  n'était  plus 
qu'un  malade,  et  toucha  et  sonda  le  douloureux  gonflement 

LES  DEUX   DIANE 


de  l'oreille  droite  d'une  main  aussi  légère  et  aussi  douce 
que  celle  de  Marie. 

Le  roi  sentit  instinctivement  un  médecin  et  se  laissa  faire 
sans  même  rouvrir  ses  yeu.x  appesantis. 

—  Oh  :  je  souffre  !  murmura-t-il  seulement  d'une  voix  do- 
lente, je  souffre!  Ne  pouvez-vous  donc  me  soulager?... 

La  lumière  étant  un  peu  trop  éloignée  au  gré  d'.\mbroise, 
il  fit  signe  à  Gabriel  d'approcher  le  flambeau  ;  mais  Marie 
Stuart  s'en  cmp.ira  avant  Gabriel,  et  éclaira  elle-même  le 
chirurgien,  tandis  qu'il  examinait  longuement  et  attentive- 
ment le  siège  du  mal. 

Cette  sorte  d'étude  muette  et  minutieuse  dura  peut-être 
dix  minutes.  Après  quoi  .Ambroise  Paré  se  redressa,  grave 
et  absorbé  par  un  travail  de  méditation  intérieure,  et  laissa 
retomber  le  rideau  du  lit. 

Marie  Stuart  palpitante  n'osait  l'interroger  de  peur  de 
troubler  ses  pensées.  Mais  elle  épiait  son  visage  avec  an- 
goisse.   Quel   arrêt    allait-il   prononcer? 

L'illustre  médecin  secoua  tristement  la  tête,  et  il  sembla 
à  la  reine  éperdue  que  c'était  un  arrêt  de  mort. 

—  Eli  1  quoi,  dit-elle  Incap.able  de  maîtriser  plus  long- 
temps son  inquiétude;  n'y  a  t-il  donc  plus  aucune  chance 
de  salut  ? 

—  Il  n'y  en  a  plus  qu'une,  madame,  répondit  Ambroise 
Paré. 

—  M.Tis   il   y  en   a   une  !   s'écria  la  reine. 

—  Oui,  madame,  et  bien  qu'hélas  !  elle  ne  soll  pas  assu- 
rée,  cependant,   elle  existe,  et  j'aurais  tout  espoir,  si... 

—  Si?...  demanda  Marie. 

—  Si  celui  qu'il  faut  sauver  n'était  pas  le  roi,  madame... 

—  Eh  !  s'écria  Marie  Stuart,  traitez-le,  sauvez-le  comme 
le  dernier  de  ses  sujets  ! 

—  Mais  si  j'échoue?...  dit  Ambroise,  car  enfin  Dieu  est 
seul  le  maître.  Ne  maccusera-t-on  pas.  moi  huguenot? 
Cette  lourde  et  terrible  responsabilité  ne  va-t-elle  pas  peser 
sur  ma  main  et  la  faire  trembler,  alors  que  j'aurais  besoin 
de  tant  de  calme  et   d'assurance? 

—  Ecoutez,  reprit  Marie,  s'il  vit,  je  vous  bénirai  toute 
ma  vie.  mais  si...  s'il  meurt,  je  vous  défendrai  jusqu'à  ma 
mort.  Ainsi,  essayez!  essayez!  je  vous  en  conjure,  je  vous 
en  supjjlie.  Puisque  vous  dites  que  c'est  la  seule  et  dernière 
chance,  mon  Dieu  !  ne  nous  la  retirez  pas  ;  c'est  là  que 
serait  le  crime. 

—  Vous  avez  raison,  madame,  dit  Ambroise.  et  j'essaie- 
rai... si  l'on  me  le  permet,  toutefois;  si  vous  me  le  per- 
mettez vous-même,  car,  je  ne  vous  le  cache  pas,  le  moyen 
auquel  j  aurai  recours  est  extrême,  inusité,  et,  en  appa- 
rence du  moins,  violent  et  dangereux. 

—  Vraiment?  dit  Marie  toute  tremblante,  et  il  n'y  en  a 
pas  d'autre? 

—  Pas  d'autre,  madame  !  Encore  est-il  temps  de  l'em- 
ployer :  dans  vingt-quatre  heures  sûrement,  dans  douze 
heures  peut-être,  il  serait  trop  tard.  Un  dépôt  s'est  formé 
à  la  tête  du  roi,  et,  si  l'on  ne  donne  pas  une  issue  aux 
humeurs  par  une  opération  très  prompte,  1  épanchement 
dans  le  cerveau  doit  causer  la  mort. 

—  Voudriez-vous  donc  opérer  le  roi  sur-le-champ  ?  dit 
le  cardinal.  Je  ne  prendrai  pas  cela  sur  moi  seul,  d'abord  ! 

—  Ah  !  voilà  déjà  que  vous  doutez  !  dit  Ambroise.  Non. 
j'ai  besoin  du  grand  jour,  et  11  me  faut  bien  le  reste  de 
cette  nuit  pour  penser  à  tout  cela,  pour  exercer  ma  main, 
pour  faire  une  ou  deux  expériences...  Mais  demain  matin, 
demain  à  neuf  heures,  je  puis  être  ici.  Soyez-y,  madame, 
et  vous  aussi,  monseigneur;  que  monsieur  le  lieutenant 
général  y  soit,  que  ceux  dont  le  dévouement  au  roi  est 
bien  éprouvé  v  soient  ;  mais  pas  d'autres.  Le  moins  de 
médecins  possible.  J'expliquerai  alors  ce  que  je  compte 
taire,  et,  si  vous  m'y  autorisez  tous,  avec  l'aide  de  Dieu, 
je  tenterai  cette  unique  chance  que  Dieu  nous  laisse. 

—  Et  jusqu'à  demain,  pas  de  danger?  demanda  la  reine. 

—  Non  madame,  dit  maître  Paré.  Seulement,  il  est  es- 
sentiel que  le  roi  repose  et  prenne  des  forces  pour  cette 
opération  qu'il  doit  subir.  Je  mets  dans  la  boisson  Inof- 
fensive  que  je  vois  sur  cette  table  deux  gouttes  de  cet  elixir. 
ajouta-t-il  en  joignant  l'acte  aux  paroles.  Faites  que  le  roi 
prenne  cela  tout  de  suite,  madame,  et  vous  le  verrez  tomber 
dans  un  sommeil  plus  calme  et  plus  profond.  Veillez.  veiUez 
vous-même,  si  cela  se  peut,  à  ce  que,  sous  aucun  prétexte, 
ce  sommeil  ne  soit  troublé. 

—  Sovez  tranquille!  de  cela,  j'en  réponds,  dit  Marie 
Smart  "je  ne  quitterai  pas  cette  place  de  la  nuit. 

-C'est  très '"mportant.  dit  Ambroise  Paré.  Main  enan. 
je  n'ai  plus  rien  à  faire  ici.  et  je  vous  demanderai  la  per- 
mission de  me  retirer,  madame,  pour  m'occuper  du  roi 
encore    et   me  préparer   à    ma   grande  tache. 

-i  a'^Icz!  maître,  allez  !  dit  Marie,  et  soyez  d'avance  remer- 

clé  et  béni.  A  demain.  *„h,„i<„.    Fsnérez  ' 

_  A  demain,   madame,   reprit  Ambro  se.   Espérez  . 

Te  vais  prier  toujours  !  dit  >farie  Stuart. 
Z  vous  aussi   monsieur  le  comte,  je  vous  remercie  encore 
reprlT-eUe  en  s'adressant  à  Gabriel.  Vous  êtes  de  ceux  dont 

13 


194 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


parlait  mallre  Paré,  et  dont  le  dévouement  au  roi  est 
éprouvé.  Soyez  donc  ici  demain,  je  vous  prie,  pour  appor- 
ter à  votre  illustre   ami   l'appui  de   votre   présence. 

—  J'y  serai,  madame,  dit  Gabriel  en  se  retirant  avec  le 
chirurgien,   après   avoir   salué   la   reine  et  le   cardinal. 

—  Et  moi  aussi,  j'y  serai  !  se  dit  Catlierine  de  Wédicis 
derrière  la  porte  où  elle  guettait.  Oui,  j'y  .serai;  car  ce 
Paré  est  capable  de  sauver  le  roi,  l'iuibile  homme  !  et  de 
perdre  ainsi  son  parti,  le  prince  et  moi-même,  l'imbécile  !.. 
Mais  j'y  serai. 


CV 


SOMMEIL    BIEN    G.4RDÉ 

Catlierine  de  Médicis  resta  quelfjue  temps  à  épier,  quoi- 
qu'il n'y  eût  plus  dans  la  chambre  royale  que  Marie  Stuart 
et  le  cardinal.  Mais  elle  ne  vit  et  n'entendit  plus  rien  d'in- 
téressant. La  reine  fit  prendre  la  potion  calmante  à  Fran- 
çois, <iui.  selon  la  pronie.sse  d'.^mbioise  Paré,  parut  aussi- 
tôt dormir  plus  paisiblement.  Tout  retomba  dès  lors  dans 
le  silence.  Le  cardinal,  assis,  songeait  ;  Marie,  agenouillée, 
priait. 

La  reine-mcre  .se  retira  doucement  chez  elle  pour  songer 
comme  le  lardinal. 

Si  elle  eut  demeuré  quelques  instaiis  de  plus,  elle  eût 
pourtant   assisté  à  des   clioses    vraiment   dignes  d'elle. 

Marie  Stuart,  se  relevant  de  sa  fervente  prière,  dit  au 
cardinal  : 

—  Rien  ne  vous  retient  de  veiller  avec  moi,  mon  oncle, 
puisque  je  compte  rester  ici  jusqu'au  réveil  du  roi.  Dayelle, 
les  médecins,  et  les  gens  de  service  à  côté,  suffiraient  s'il 
était  besoin  de  quelque  chose.  Vous  pouvez  donc  aller  pren- 
dre un  peu  de  repos.  Je  vous  ferai  avertir  s'il  est  néces- 
saire. 

—  Xon,  dit  le  cardinal,  le  duc  de  Guise,  que  nombre 
d'affaires  à  expédier  a  dû  retenir  jusqu'à  présent,  ma  dit 
([u'avant  de  se  retirer  il  viendrait  savoir  des  nouvelles  du 
roi,  et  je  lui  ai  promis  qu'il  me  trouverait  auprès  de  lui... 
Et,  tenez,  madame,  n'est-ce  pas  justement  son  pas  que 
j'entends? 

—  Oh  !  qu'il  ne  'fasse  pas  de  bruit  !  s'écria  Marie,  s'élan- 
çant  pour  avertir  le  Balafré. 

Le  duc  de  Guise  entra  en  effet  tout  pale  et  tout  agité. 
Il  salua  la  reine,  mais,  dans  sa  préoccupation,  il  ne  demanda 
lias  le  moins  du  monde  des  nouvelles  du  roi,  et  alla  droit 
à  son  frère,  qu'il  prit  à  part  dans  la  large  embrasure 
d'une  fen.'trc  : 

—  Une  terrilple  nouvelle  !  un  vrai  coup  de  foudre  !  lui  dit- 
il  pour  commencer. 

—  Qu'y  a-t-11  encore?  demanda   Cliarles  de  Lorraine. 

—  Le  connétable  de  Montmorency  a  quitté  Chantilly  avec 
quinze  cents  genlilsliommes,  dit  le  duc  de  Guise.  Pour 
mieux  cacher  sa  marche,  il  a  évité  Paris  en  venant  d'Ecouen 
et  de  Corijeil  à  Pitliiviers  par  la  vallée  d'Essonne.  Il  sera 
demain  aux  portes  d'Orléans  avec  sa  troupe.  Je  viens  d'en 
recevoir  l'avis. 

—  C'est  terrible,  en  effet  !  dit  le  cardinal  ;  le  vieux  rou- 
tier veut  sauver  la  tète  de  son  neveu.  Je  gage  que  c'est 
encore  la  reine-mère  qui  l'a  fait  prévenir!  Et  ne  pouvoir 
rien  contre   cette  femme  ! 

—  Ce  n'est  pas  le  moment  d'agir  contre  elle,  mais  d'agir 
pour  nous,   dit  le  Balafré.   Que    devons-nous   faire? 

—  Allez  avec  les  nôtres  à  la  rencontre  du  connétable,  dit 
Charles  de  Lorraine. 

—  Répondez-vous  de  maintenir  Orléans  quand  je  n'y  serai 
plus  avec  mes  forces?  demanda  le  duc. 

—  Hélas  !  non.  c'est  vrai,  répondit  le  cardinal.  Tous  ces 
gens  d'Orléans  sont  mauvais,  huguenots  et  Bourbons  dans 
r.'ime.  Mais  nous  avons  du  moins  pour  nous  les  Etats. 

—  Et  L'Ilôpilal  contre  nous,  songez-y  mon  frère.  Ah  !  la 
position  est  dure!  Comment  va  le  roi?  dit-il  enfin,  le  dan- 
ger lui  rappelant  sa  dernière  re.ssource. 

—  Le  roi  va  mal.  répondit  Charles  de  Lorraine;  mais 
.\mbroise  Paré,  qui  est  venu  ;\  Orléans  sur  l'invitation  de 
l:i  reine,  je  vous  expliquerai  cola,  espère  encore  le  sauver 
demain  matin  par  une  opération  hasardeuse,  mais  néces- 
saire, qui  peut  avoir  dlièurenx  résultats.  Soyez  donc  ici 
il  neuf  heures,  mon  frère,  pour  soutenir  .\mbroise,  au  besoin. 

—  Certes  !  dit  le  Halafi'é.  car  là  est  notre  unique  e.spolr. 
Notre  autorité  mourrait  du  coup  avec  François  II  ;  et  pour- 
tant qu'il  serait  bon  d'épouvanter  et  paut-être  de  faire 
reculer  le  connétable  en  lui  envoyant,  pour  sa  bienvenue,  la 
tftte  de  son   beau  neveu  de  Condé  ! 

—  Oui,  ce  serait  éloquent,  c'est  bien  mon  avis,  dit  le 
cardinal  réfléchissant. 

—  Mais  ce  maudit  L'Ilûpital  arrête  tout  !  reprit  le  Bala- 
fré. 

—  SI.  au  lieu  de  sa  signature,  nous  avions  sur  l'arrêt  du 


prince  celle  du  roi.  dit  Charles  de  Lorraine,  rien  ne  s'oppo- 
serait, en  somme,  n'est-ce  pas  vrai,  mon  frère?...  à  ce 
que  l'exécution  eût  lieu  demain  matin,  avant  1  arrivée  de 
Montmorency,  avant  la  tentative  d'Ambroise   Paré? 

—  Ce  ne  serait  pas  très  légal,  mais  ce  serait  possible 
répondit   le  Balafré. 

—  Eii  bien  !  dit  vivement  Charles  de  Lorraine,  laissez-moi 
ici,  mon  frère  ;  il  n'y  a  rien  à  faire  pour  vous  cette  nuit, 
et  vous  devez  avoir  besoin  de  repos;  deux  heures  vien- 
nent de  sonner  à  l'horloge  du  bailliage.  H  faut  ménager 
vos  forces  pour  demain.  Retirez-vous  et  laissez-moi.  Je  veux, 
mol  aussi,  tenter  la  cure  désespérée  de  notre  fortune. 

—  Qu'est-ce  que  c'est?  demanda  le  duc  de  Guise?  Ne  faites 
rien  de  définitif  sans  me  consulter  au  moins,  monsieur  mon 
frère  ! 

—  Soyez  tranquille!  si  j'ai  ce  que  je  veux,  j'irai  vous 
réveiller  demain  avant  le  jour  pour  m'enlendre  avec  vous. 

—  A  la  bonne  heure  !  dit  le  Balafré.  Sur  cette  assurance, 
je  me  retire;  car  il  est  vrai  que  je  suis  épuisé.  Mais  de 
la    prudence  ! 

Il  alla  adresser  à  Marie  Stuart  quelques  paroles  de  con- 
doléance, et  sortit  en  faisant  le  moins  de  bruit  possible 
sur  sa  recommandation. 

Cependant,  le  cardinal  s'assit  devant  une  table  et  écrivit 
une  copie  de  l'arrêt  de  la  commission  dont  il  avait  gardé 
l'expédition    par   devers  lui. 

Cela  fait,  il  so  lova  et  marcha  vers  le  lit  du  roi. 

Mais  Marie  Stuart  se  dressa  deuout  devant  lui  et  l'arrêta 
du  geste. 

—  Où  allez-vous?  lui  dit-elle  d'une  voix  basse  et  pourtant 
ferme  et  déjà  courroucée. 

—  Madame,  répondit  le  cardinal,  II  est  important,  il  est 
indispensable   que   le    roi    signe   ce   papier... 

—  Ce  qui  est  important,  ce  qui  est  indispensable,  dit 
Marie,   c'est   que   le   roi   repose   tranquille. 

—  Son  nom  au  bas  de  cet  écrit,  madame,  et  je  ne  l'im- 
portunerai  plus. 

—  Mais  vous  le  réveillerez,  reprit  la  reine,  et  je  ne  le 
veux  pas.  D'ailleurs,  il  est  incapable  en  ce  moment  de  tenir 
une   plume. 

—  Je  la  tiendrai  pour  lui.  dit  Charles  de  Lorraine.    ' 

—  Je  vous  ai  dit  :  Je  ne  veux  pas  !  reprit  avec  autorité 
Marie   .Stuart. 

Le  cardinal  s'arrôta  un  moment,  surpris  par  cet  obstacle 
auiiuel  il  n'avait  pas  songé. 
Puis  il  reprit  de  son  ton  insinuant  : 

—  Ecoutez-moi.  madame.  Ma  chère  nièce,  écoutez-moi. 
Je  vais  vous  dire  ce  dont  il  s'agit.  Vous  comprenez  bien 
que  je  respecterais  le  repos  du  roi.  si  je  n'étais  contraint 
par  la  nécessité  la  i)lus  grave.  C'est  de  notre  fortune  et 
de  la  vôtre,  de  notre  salut  et  du  vôtre  (lu'il  est  ici  ques- 
tion. Entendez-moi  bien.  Il  faut  que  ce  papier  soit  signé 
par  le  roi  avant  que  le  jour  se  lève,  ou  nous  sommes  per- 
dus !  perdus,  je  vous  1  avoue  ! 

—  Cela  ne  me  regarde  pas,  dit  tranquillement  Marie. 

—  Mais  si  !  mais  encore  une  fois  notre  ruine  est  votre 
ruine,  enfant   que  vous  êtes  ! 

—  Eh  bien  !  que  m'importe  !  dit  la  reine.  Est-ce  que  je 
me  soucie  de  vos  ambitions,  moi  l  Mon  ambition,  c'est  de 
sauver  celui  que  j'aime,  c'est  de  préserver  sa  vie  si  je  puis, 
et,  en  attendant,  son  précieux  repos.  Maître  Paré  ma  con- 
fié le  sommeil  du  roi.  Je  vous  défends  de  le  troubler,  mon- 
sieur. Entendez-moi  bien,  à  votre  tour.  Je  vous  le  défends! 
Le  roi  mort,  meure  ma  royauté  !  cela  m'est  bien  égal  ! 
Mais  tant  qu'il  lui  re.stera  un  souffle  de  vie.  Je  protéger;ii 
ce  dernier  souffle  contre  les  exigences  odieuses  de  vos  intri- 
gues de  cour.  J'ai  contribué,  mon  oncle,  plus  que  je  ne 
l'aurais  dû,  je  le  crois,  à  raffermir  dans  vos  mains  le  pou- 
voir quand  mon  François  était  debout  et  bien  portant  ;  mais 
ce  pouvoir  je  le  reprends  tout  entier  dès  qu'il  s'agit  de 
faire  respecter  les  dernières  heures  de  calme  que  Dieu  lui 
accorde  peut-être  en  cette  vie.  Le  roi.  a  dit  maître  Paré,  aura 
besoin  demain  du  peu  de  forces  qui  lui  restent.  Personne 
au  monde,  sous  quelque  prétexte  que  ce  soit,  ne  lui  déro- 
bera une  parcelle  de  ce  sommeil  réparateur... 

—  Mais  quand  le  motif  est  tellement  grave  et  urgent?...  dit 
le  cardinal. 

—  Sous  quelque  prétexte  que  ce  soit,  personne  au  monde 
ne  réveillera  le  roi,  reprit  Marie. 

—  Ah  :  mais  il  le  faut  !  repartit  Charles  de  Lorraine,  hon- 
teux à  la  fin  d'être  si  longtemps  arrêté  par  la  seule  résis- 
tance d'un  enfant,  de  sa  nièce.  Les  intérêts  de  l'Etat  ma- 
dame, ne  s'accommodent  point  de  ces  choses  de  sentiment. 
La  signature  du  roi  m'est  nécessaire  sur-le-champ,  et  je 
l'aurai. 

—  Vous  ne  l'aurez  pas,  monsieur  le  cardinal,  dit  Marie 
Le  cardinal  fit  un  pas  encore  vers  le  Ut  du  roi. 

Mais  de  nouveau,  Marie  Stuart  se  mit  devant  lui  et  lui 
barra   le  passage. 

La  reine  et  le  ministre  se  regardèrent  un  instant  face  à 
face,  aussi  palpitaus.  aussi  courroucés  l'un  que  l'autre. 


LliS  DEUX  DIAXE 


19  j 


—  Je  passerai,  dit  Charles  de  Lorraine  dune  voix  brève. 

—  Vous  osez  doue  porter  la  main  sur  moi.  monsieur? 

—  Ma   nièce  !.. 

—  Non  plus  votre  nièce,  votre  reine  ! 

Ce  fut  dit  d'un  ton  si  ferme,  si  digne  et  si  royal  que  le 
iidinal  interdit  recula. 

-  Oui,  votre  reine  :  reprit  Marie,  et  si  vous  faites  encore 
un  pas,  encore  un  geste,  tandis  que  vous  irez  au  roi.  j'irai 
a  cette  porte,  moi  ;  jai>pelleiai  ceux  qui  doivent  y  veiller,  et 
iiuit  mou  oncle,  tout  ministre,  tout  cardinal  que  vous  êtes, 

idoiinerai,   moi   la    reine,   qu'on   vous  arrête  sur   l'iieuie 
■aime  criminel  de  lèse -majesté. 

—  Cn  tel  scandale  :  ..  murmura  le  cardinal  épouvante. 

—  <Jui  de  nous  l'aura  voulu,  monsieur  V 

L'œil  étincelant,  les  niiriiios  gonlltes,  le  sein  ému.  toute 
I  altitude  déteruiiuèe  de  la  jeune  leiue  disait  assez  qu'elle 
i  \ècuterail  sa  menace. 

Kt  puis,  elle  était  si  belle,  si  ttire  et  en  même  temps  si 

ucliante  ainsi,  que  le  prêtre  au  cœur  de  bronze  se  sentit 

incu  et  remué. 

L  homme  céda  à  leiifant  ;  la  raison  de  lElat  obéit  au  cri 
la  nature. 

-  .Mlous  :    dit    le    cardinal    en    soupirant    pvofondémeut. 
ittendrai  donc  que  le  roi  s'éveille... 

—  Merci  :  dit  Marie,  revenant  à  l'accent  triste  et  doux  qui 
depuis  la  maladie  du  roi  lui  était  habituel. 

—  Mais  du   moins,   reprit   Charles  de   Lorraine,   dès   qu'il 
veillera... 

-  .S'il  est  en  état  de  vous  entendre  et  de  vous  satisfaire, 
mon  oncle,  je  n'empêcherai  plus  rien. 

Il  fallait  bien  que  le  cardinal  se  contentât  de  cette  pio- 
messe.  Il  alla  se  remettre  à  sa  table,  et  Marie  revint  à  <-.-" 
prie-dieu.  lui.  attendant  :  elle,  espérant 

Mais  les  heures  lentes  de  cette  nuit  de  veille  passèrent 
■  sans  que  François  II  se  léveillAt.  La  piome.*se  d'.^mbioise 
Paré  n'avait  pas  été  vaine;  il  y  avait  Ijien  des  nuits  ([ue  le 
roi  u'aviMt  pas  reposé  d'un  sommeil  si  long  et  si  profond. 

De  temps  en  temps,  il  fai.sait  bien  un  niouvcmeiit,  il  i  oi's- 
salt  une  plainte,  il  prononçait  un  mol.  un  nom  surtout, 
celui  de  Marie. 

Mais  il  t-etombail  presque  aussitôt  dans  son  assounisse- 
ment.  Et  le  cardinal,  qui  s'était  levé  en  hâte,  devait  l'Ctour- 
ner.  désappointé,  à  sa  place. 

Il  froissait  alors  dans  sa  main  avec  impatience  cet  arrêt 
inutile,  cet  arrêt  fatal  et  qui.  sans  la  slgnatuie  du  roi.  de- 
venait peut-être  le  sien... 

11  vit  ainsi  peu  à  peu  les  flambeaux  s'user  et  pâlir,  et 
l'aube  froide  de  dfcembrf  blanchir  le-  vilraux... 

Enfin,  coairae  huit  heu: es  snnii.Ticni ,  le  n.i  s'ap-:t.i.  ouvrit 
les  yeux  et  appela  ; 

—  Marie,  es-tu  là.  Marie? 

—  Toujours,  dit  .Marie  Stuart. 

Charles  de  Lorraine  s'élança,  son  papier  à  la  main.  Il 
était  encore  temps  peut-être:  un  échafaud  est  vite  dressé:... 

.Mais,  au  mèrne  instant.  Catherine  de  Médicis  rentra,  par 
SI  porte  à  elle,  dans  la  chambre  royale. 

—  Trop  tard  :  se  dit  le  cardinal.  .\li  :  la  fortune  rous 
abandonne  :  et  si  .Xmbroise  ne  sauve  pas  le  roi.  r.ous  sommes 
perdus  ! 


CVI 
LE   LU   DE      MOBT   MES   ItOIS 


La  reine-mère,  pendant  cette  nuit,  n  avait  pas  perdu  son 
temps.  Elle  avait  d'abord  envoyé  diez  le  roi  de  Navarre  le 
cardinal  de  Tournon.  sa  créature,  et  avait  arrêté  ses  con- 
ventions écrites  avec  les  Bourbons.  l"uis.  avant  le  jour,  elle 
avait  reçu  le  chancelier  L'Hôpital,  qui  lui  apprit  l'arrivée 
prochaine  à  Orléans  de  son  allié  le  connétabe.  L'iiôpital, 
prévenu  par  elle,  promit  de  se  trouver  à  neuf  heures  dans 
la  (grande  salle  du  Bailliage  qui  précédait  la  chambre  du 
roi,  et  d'y  amener  amant  de  partisans  de  Catherine  qu'il 
pourrait  en  trouver.  Enfin,  la  reine-mère  avait  fait  mander 
pour  huit  heures  et  demie  Chapelain  et  deux  ou  trois  autres 
médecins  royaux  dont  la  médiocrité  était  l'ennemie-née  du 
génie  d'.\mbrolse  Paré. 

Ses  précautions  ainsi  prises,  elle  entra  la  première,  comme 
nous  l'avons  vu.  dans  la  chambre  du  roi  qui  venait  de 
sévelller.  Elle  alla  d'abord  au  lit  de  son  fils,  le  contempla 
quelques  lustans  en  hochant  la  tête  comme  une  mère  dou- 
loureuse, mit  un  baiser  sur  sa  main  pendante,  et.  en  es- 
suyant une  ou  deux  larmes,  vint  s'asseoir  de  façon  à  l'avoir 
toujours  en  vue. 

Elle  aussi,  comme  Marie  Stuart.  voulait  désormais  veiller, 
à  sa  manière,   sur  cette  précieuse  agonie. 

Le  duc  de  Guise  entra  presque  aussitôt.  Après  avoir 
échangé  quelques  mots  avec  Marie.  Il  alla  vers  son  frère. 

—  Vous  n'avez  donc  rien  fait?  lui  demanda-t-il 


—  Hélas  ;  je  n'ai  rien  pu  faire,  répondit  le  cardinal. 

—  La  chance  tourne  contre  nous  alors,  reprit  le  Ualafré 
11  y  a  foule  ce  matin  dans  l'anticliambre  d'.-\ntoine  de  Na- 
varre. 

—  Et  de  Montmorency,  avez-vous  des  nouvelles? 

—  Aucune.  J'en  ai  vainement  attendu  jusqu'ici.  11  n'aura 
pas  pris  la  voie  directe.  Il  est  peut-être  maintenant  aux 
portes  de  la  ville.  Si  Ambroise  Paré  échoue  dans  son  opé- 
rartion.  adieu  notre  fortune  !  reprit  avec  consternation  Char- 
les de  Lorraine. 

Les  médecins,  avertis  par  Catherine  de  Médicis.  arrivèrent 
cn  ce  momenl. 

La  reine-mère  les  conduisit  elIe-inOme  au  lit  du  roi,  dont 
les  souffrances  et  les  gémissemens  avalent  recommencé. 

Les  médecins  exaiuinèreiit  tour  â  lour  leur  royal  malade, 
^)uis  se  gioupcreut  dans  un  coin  pour  se  consulter.  Ciiaj'c- 
lalu  proposait  un  cataplasme  pour  attirer  au  deliors  les 
humeurs;  mais  les  deu.x  autres  se  proiioncèrein  pour  l'injec- 
tion dans  l'oreille  d'une  certaine  eau  comiiosée. 

Ils  venaient  de  s'arrêter  à  ce  dernier  moyeu  quand  Am- 
broise Vuré  entra,  accomnagné  de  Cabriel. 

.\près  avoir  été  e.\aminer  l'état  du  roi,  il  rejoignit  ses  con- 
frères. 

.\mbroise  Paré,  chirurgien  du  duc  de  Guise,  et  dont  la 
renommée  de  science  s'étiil  déjà  établie,  était  maintenant 
une  autorité  avec  laquelle  il  fallait  compter.  Les  médecins 
lui  apprirent  donc  ce  qu'ils  venaient  de  résoudre. 

—  Le  remède  est  insuffisant,  je  l'atrirme,  dit  Ambroise 
l'are  à  voix  haute,  et  cependant  il  faut  se  hâter;  car  le  cer- 
veau se  remplira  plutôt  que  je  ne  l'aurais  cru. 

—  Oh:  hàtez-vous  donc,  au  nom  du  ciel  i  s'écria  Marie 
Stuart,  qui  avait  entendu. 

La  reine-mère  et  les  deux  Cuises  se  rapprochèrent  alors 
des  médecins  et  se  mêleront  à  eux. 

—  Avez-vous  donc,  maître  Paré,  demanda  Chapelain,  un 
moyen  meilleur  et  plus  prompt  que  le  nôtre  ? 

—  Oui,  dit  Paré. 

—  Et  lequel? 

—  Il  faudrait  trépaner  le  roi,   dit   .\mhroi.se  Paré. 

—  Trépaner  le  roi  :  s'écrièrent  les  trois  médecins  avec  hor- 
reur. 

—  En  quoi  donc  consiste  cette  opération?  demanda  le 
"  duc  de  Guise. 

—  Elle  est  peu  connue  encore,  mcnseignenr,  dit  le  chi- 
rurgien. Il  s'agit,  avec  un  instrument  inventé  r»ar  moi  et 
que  je  nomme  trépan,  de  pratiquer  sur  le  sommet  de  la  tète, 
ou  plutôt  sur  la  partie  latérale  du  cerveau,  une  ouverture 
lie  la  largeur  d'un  angelot. 

—  Dieu  de  miséricorde!  s'écria  avec  indignation  Catherine 
de  Médicis.  Porter  le  fer  sur  la  tête  du  roi  t  Et  vous  l'ose- 
riez : 

—  Oui,  madame,  répondit  simplement  Ambroise. 

—  Mais  ce  serait  un   assassinat  !   reprit  .Catherine. 

—  Eh  !  madame,  dit  Ambroise,  trouer  la  tête  avec  science 
et  précaution,  n'est-ce  pas  faire  seulement  ce  que  fait  joui'- 
nellement  sur  le  champ  de  bataille  l'épée  aveugle  et  vio- 
lente? Pourtant,  combien  de  blessures  ne  guérissons-nous 
pas? 

—  Enfin,  demanda  le  cardinal  de  Lorraine,  répondez- 
vous  des  jours  du  roi?  maître  Ambroise.' 

—  Dieu  seul  a  la  vie  et  la  mort  des  Iiommes  dans  ses 
mains,  vous  le  savez  mieux  que  moi.  monsieur  le  cardinal 
Tout  ce  que  je  puis  assurer,  c'est  que  cette  chance  est  la 
dernière  et  la  seule  de  sauver  le  roi.  Oui,  c'est  l'unique 
chance  :  mais  ce  n'est  qu'une  chance. 

—  Vous  dites  pourtant  que  votre  opération  peut  réussir, 
n'est-ce  pas.  Ambroise  ?  dit  le  Balafré.  Voyons,  l'avez-vous 
déjà  pratiquée  avec  succès? 

—  Oui.  monseigneur,  répondit  .ambroise  Paré;  il  y  a  peu 
de  temps  encore  sui-  monsieur  de  La  Bretesche,  rue  de  la 
Harpe,  à  la  Rose  Rouge,  et.  pour  parler  de  choses  que  mon- 
seigneur pourra  mieux  connaître,  je  la  lis  au  siège  rie  <  •' 
lais  a  monsieur  de  Pienne,  qui  avait  été  blessé  sur  la 
brèche. 

Ce  n'était  peut-être  pas  sans  intention  qu'Ambrolse  Paré 
rappelait  les  souvenirs  de  Calais.  Toujours  est-il  qu'il  réus- 
sit et  que  le  duc  de  Guise  parut  frappé  : 

—  i;n  effet,  il  m'en  souvient,  dit-il.  Dès  lors,  je  n'hésite 
plus.  mol...  je  consens  à  l'opération. 

—  Et  mol  aussi,  dit  Marie  Stuart  que  son  amour  éclairait 
sans  doute. 

—  Mais  non  pas  mol  !  s'écria  Catherine. 

—  Eh  ;  madame,  puisqu'on  vous  dit  que  c'est  notre  seule 
chance  !  reprit  Marie. 

—  Qui  dit  cela  ?  Ht  la  reine-mère.  Maître  Ambroise  Paré. 
un  hérétique?  Mais  ce  n'est  pas  l'avis  des  médecins. 

—  Non.  madame,  dit  Chapelain,  et  ces  messieurs  et  mol 
nous  protestons  contre  le  moyen  que  propose  maître   Paré. 

—  Ah!  voyez-vous  bien?   s'écria  Catherine   triomphante. 
Le  Balafré,  hors  de  lui.  alla  à  la  reine-mère  et  l'emmena 

.lans  l'embrasure  d'une  croisée  • 


190 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Madame,  écoutez  ceci,  lui  dit  il  à  voix  basse  et  les 
dents  serrées,  vous  voulez  que  votre  fils  meure  et  que  votre 
prince  de  Coudé  vive  !...  Vous  êtes  d'accord  avec  les  Bour- 
bons et  avec  les  Montmorency  !..  Le  marché  est  conclu,  le* 
dépouilles  sont  partagées  d'avance  !...  Je  sais  tout.  Prenez 
garde:...  je  sais  tout,  vous  dis-je  :... 

Mais  Catherine  de  Xlédicis  n'était  pas  de  celles  qu  on  inti- 
mide, et  le  duc  de  Guise  se  tourvosait.  Elle  ne  comprit  que 
mieu.K  la  nécessité  de  l'audace,  puisque  son  ennemi  jetait 
ainsi  le  masque  avec  elle.  Elle  lui  lança  un  regard  fou- 
droyant, et,  lui  échappant  par  un  mouvement  soudain,  elle 
courut  a  la  porte  qu'elle  ouvrit  à  deux  battans  elle-même. 

—  Monsieur  le  chancelier  )  cria-t-elle. 

L'Hôpital,  selon  les  ord-e';  reçus,  se  tenait  là  dans  la 
grande  salle,  attendant.  Il  y  avait  rassemblé  tout  ce  qu'il 
avait  pu  rencontrer  de  partisans  de  la  reine-mère  et  des 
princes. 

A  l'appel  de  Cathei'ine,  il  s'avança  en  hâte,  et  les  grou- 
pes de  seigneurs  se  pressèrent  curieusement  du  coté  de  la 
porte  ouverte. 

—  Monsieur  le  chancelier,  continua  Catherine,  à  voix 
haute  pour  être  bien  entendue,  on  veut  autoriser  sur  la  per- 
sonne du  roi  uue  opération  violente  et  désespérée.  Maître 
Paré  prétend  lui  percer  la  tête  avec  un  instrument.  Moi,  sa 
mère,  ,!e  proteste  avec  les  trois  médecins  ici  présens  contre 
ce  crime  ..  Jlonsieur  le  cliancelier,  enregistrez  ma  déclara- 
tion. 

—  Fermez  cette  porte  !  s'écria  le  duc  de  Guise. 

Malgré   lés  murmures   des   gentilshommes   réunis   dans  la 
grande  salle,  Gabriel  fit  ce  (pi  ordonnait  le  duc 
Le  chancelier  seul  resta  dans  la  chambre  du  i-oi. 

—  Maintenant,  monsieur  le  chancelier,  lui  dit  le  Balafré, 
sachez  que  cette  opération  dont  on  vous  parle  est  néces- 
saire, et  que  la  reine  et  moi,  le  lieutenant  général  du 
royaume,  nous  répondons,  sinon  de  lopération,  au  moins 
du  chirurgien. 

—  Et  moi,  s'écria  Ambroise  Paré,  j  accepte  en  ce  moment 
suprême  toutes  les  responsabilités  qu'on  voudra  m'imposer. 
Oui,  je  veux  bien  qu'on  prenne  ma  vie  si  je  ne  parviens  pas 
â  sauver  celle  du  roi.  Mais  hélas  !  il  est  bien  temps  !  Voyez  le 
roi  !  voyez  ! 

François  II,  en  effet,  livide,  immobile,  les  yeux  éteints, 
semblait  ne  plus  voir,  ne  plus  entendre,  ne  plus  exister.  11 
ne  répondait  plus,  ni  aux  caresses,  ni  aux  appels  de  Marie. 

—  Oh  !  oui,  hâtez-vous  !  dit  celle-ci  â  Ambroise,  hâtez-voiis, 
au  nom  de  Jésus  !  Tâchez  seulement  de  sauver  la  vie  du  roi, 
je  protéserai   la  vôtre. 

—  Je  n'ai  le  droit  de  rien  empêcher,  dit  le  chancelier  impas- 
sible, mais  mon  devoir  est  de  constater  la  protestation  de 
madame  la  reine-m' re. 

—  Monsieur  de  L'Hôpital,  vous  n'êtes  plus  chancelier,  re- 
prit froidement  le  duc  de  Guise.  Allez,  Ambroife,  dit-il  a-.i 
chirurgien 

—  Nous  nous  retirons,  nous,  dit  Chapelain  an  nom  des 
méde(  ins. 

—  Soit,  répondit  Ambroise.  J'ai  besoin  du  plus  gi'and 
calme  autour  de  moi.  Laissez-moi  donc,  si  vous  voulez,  mes- 
sieurs. Tour  être  seul  maître,  je  serai  seul  responsable 

Depuis  quelques  instants,  Catherine  de  Jlédicis  ne  pronon- 
çait plus  une  parole,  ne  faisait  plus  un  mouvement.  Elle 
s'était  retirée  près  de  la  fenêtre  et  regardait  dans  la  cour 
du  Bailliage,  où  l'on  entendait  un  grand  tumulte.  Mais. 
dans  la  crise  de  ce  dénouement,  per.sonne,  hormis  elle, 
n'avait  prêté  d'attention  au  bruit  du  dehors. 

Tous,  et  le  chancelier  lui-même,  avaient  les  yeux  rivés  sur 
Ambroise  Paré,  qui  avait  repris  le  sang-froid  supérieur  du 
grand   chirurgien,    et   qui  préparait   ses   instrumens. 

Mais  au  moment  où  il  se  penchait  vers  François  II,  le 
tumulte  éclata  plus  proche,  dans  la  salle  voisine  même. 
Un  amer  et  joyeux  sourire  éclaira  les  lèvres  pâles  de  Cathe- 
rine. La  porte  s  ouvrit  avec  violence,  et  le  connétable  de 
Montmorency,  armé  comme  en  guerre,  apparut  menaçant 
sur  le  seuil. 

—  J'arrive   fi  propos  !..  s  écria  le  connétable. 

—  Qu'est-ce  que  cela  signifie?  dit  le  duc  de  Guise  en  met- 
tant la  main  sur  sa  dague. 

Forcément.  Ambroise  Paré  s'était  arrêté.  Vingt  gentils- 
hommes accompagnaient  Montmorency  et  se  répandaient 
jusque  dans  la  chambre.  A  son  côté,  on  voyait  Antoine  de 
Bourbon  et  le  prince  de  Condé.  De  plus,  la  reine-mère  et 
L'Hôpital  vinrent  se  ranger  auprès  de  lui.  Il  n  y  avait  même 
plus  moyen  d'employer  la  force  pour  être  les  maîtres  dans 
la  chambre  royale. 

—  A  mon  tour,  dit  Ambroise  désespéré,  je  me  retire.,. 

—  Maître  Paré,  s'écria  Marie  .Stuart,  moi,  la  reine,  je 
TOUS  ordonne  de  poursuivre  l'opération  ! 

—  Eh  !  madame,  reprit  le  chirurgien,  je  vous  al  dit  que 
le  plus  grand  calme  m'était  nécessaire!...  Et  vous  voyez!.,. 

11  TOonti'a  le  connétable  et  sa  suite. 

—  Monsieur  Chapelain,  dit-il  au  premier  médecin,  essayez 
votre  Injection. 


—  Ce  serait  l'affaire  d'un  instant,  dit  vivement  Chapelain. 
Tout  est  préparé. 

Assis'.é  de  ses  deux  confrères,  il  pratiqua  sur-le-champ  l'in- 
jection dans  l'oreille  du  roi. 

Marie  Stuart,  les  Guises,  Gabriel,  .\mbroise  laissaient 
faire  et  se   taisaient,  écrasés  et  comme  pétrifiés. 

Le  connétable  bavardait  sottement  tout  seul. 

—  A  la  bonne  lieure  !  disait-il.  satisfait  de  la  docilité  for- 
cée de  maître  Paré.  Quand  je  pense  que  sans  moi  vous  alliez 
ouvrir  comme  cela  la  tète  du  roi.  On  ne  frappe  ainsi  les 
rois  de  France  que  sur  les  champs  de  bataille,  voyez-vous!... 
Le  fer  de  I  ennemi  peut  seul  les  toucher,  mais  le  fer  d'un 
chirurgien,   jamais  ! 

Et,  Jouissant  de  rabattement   du  dtic  de  Guise,  il  reprit  : 

—  Il  était  temps  que  j'arrivasse.  Dieu  merci!  .\h  !  mes- 
sieurs, vous  vouliez,  me  dit-on,  faire  trancher  la  tète  à. 
mon  cher  et  brave  neveu,  le  prince  de  Condé  !  Mais  vous 
avez  réveillé  le  vieux  lion  dans  son  antre,  et  le  voici!  J'ai 
délivré  le  prince;  j'ai  parlé  aux  Etats  (lue  vous  opprimiez. 
J  ai,  comme  connétable,  congédié  les  sentinelles  que  vous 
aviez  mises  aux  portes  d'Orléans.  Depuis  quand  est-il  d'usa.ïe 
de  donner  ainsi  des  gardes  au  roi,  comme  s'il  n'était  pas 
en  sûreté  au  milieu  de  ses  sujets?.  . 

—  De  quel  roi  parlez-vous?  lui  demanda  .4mbroise  l'ai-é  ; 
il  n  y  aura  bientôt  plus  d  autre  roi  que  le  roi  Charles  I.X  ; 
car  vous  voyez,  messieurs,  dit-il  aux  médecins,  malgré  votre 
injection,  le  cerveau  s'engage,  1  épanchement  commence. 

Catlierinc  de  .Médicis  vit  bien  à  I  air  désolé  d'Ambroise  que 
tout  espoir  était  perdu. 

— ■  Votre  règne  s'achève  donc,  monsieur,  ne  put-elle  s'em- 
pêcher de  dire  au  Balafré. 

François  11,  en  ce  moment,  se  souleva  par  un  brusque  mou- 
vement, rouvrit  de  grands  yeu.x  effarés,  remua  les  lèvres 
comme  pour  balbutier  un  nom,  puis  retomba  lourdement 
sur  l'oreiller. 

Il  était   mort. 

.\mbroise  Paré,  par  un  geste  de  douleur,  l'annonça  aux 
assistans. 

—  Ah  !  madame  !  madame  !  vous  avez  tué  votre  enfant  ! 
cria  Marie  .Stuart  à  Catlierine  en  bondissant  éperdue,  effa- 
rée, vers  elle. 

La  reine-mère  enveloppa  sa  bru  d'un  regard  venimeux  et 
glacé,  où  déborda  toute  la  haine  qu'elle  avait  couvée  pour 
elle  pendant  dix-huit  mois. 

—  Vous,  ma  chère,  lui  dit-elle,  vous  n'avez  plus  le  droit 
de  parler  ainsi,  entendez-vous  ;  car  vous  n'êtes  plus  reine. 
.•\h  !  si  fait  !  reine  en  Ecosse.  Et  nous  vous  renverrons  au 
plus  tôt  régner  dans  vos  brouillards. 

Marie  Stuart.  par  une  réaction  inévitable  après  ce  premier 
élan  de  la  douleur,  tomba,  faible  et  sanglotante,  à  genoux, 
aa  pied  du  lit  où  gisait  le  roi. 

—  Madame  de  Fiesque,  continua  tranquillement  Cathe- 
rine, allez  tout  de  suite  chercher  le  duc  d'Orléans. 

—  Messieurs,  reprit-elle  en  regardant  le  duc  de  Cuise  et 
le  cardinal,  les  Etats,  qui  étaient  peut-être  à  vous  il  y  a  un 
quart  d'heure,  sont  maintenant  à  nous,  vous  vous  en  doute', 
bien.  Il  est  entendu  entre  monsieur  de  Bourbon  et  mol  que 
je  serai  régente  et  qu'il  sera  lieutenant  général  du  royaume. 
Mais  vous,  monsieur  de  Guise,  vous  êtes  encore  le  grand-maî- 
tre, accomplissez  donc  le  devoir  de  votre  charge,  annoncez 
la  mort  du  roi  François  II. 

—  Le  roi  est  inort  !  dit  le  Balafré  d'une  voix  sourde  et 
profonde. 

Le  roi  d'armes  répéta  à  voix  haute  sur  le  seuil  de  la 
grand'sallo.   selon   le  cérémonial   d  usage  : 

Le  roi  est  mort  !  le  roi  est  mort  !  le  l'oi  est  mort  1  Priez 
Dieu  pour  le  salut  de  son  ftme. 

Et,   tout  de  .suite,  le  premier  gentilhomme  reprit  : 

—  Vive  le  roi  ! 

Dans  le  même  instant,  madame  de  Fiesque  amenait  le 
duc  il'Orléans  à  la  reine-mère,  qui  le  prit  par  la  main  et 
sortit  avec  lui  pour  le  montrer  aux  courtisans  criant  autour 
d'eux  t 

—  A'ive  notre  bon  roi  Charles  IX  !... 

—  Voil.'l  notre  forltme  échouée  !  dit  tristement  le  cardinal 
à  son  frère  resté  seul  en  arrière  avec  lui. 

—  La  nôtre  peut-être,  mais  non  pas  celle  de  notre  maison, 
répondit  l'ambitieux.  Il  faut  songer  à  préparer  les  voles  à 
mon  flls,  maintenant. 

—  Comment  renouer  avec  la  reine-mère?  demanda  Charles  jj 
de  Lorraine  pensif.  1 

—  Laissons-la  se  brouiller  avec  ses  Bourbons  et  ses  hugue- 
nots, dit  le  Balafré. 

Ils  quittèrent  la  chambre  par  une  porte  dérobée  en  conti- 
nuant de  cau.ser... 

—  Hélas  !  hélas  !  murmurait  Marie  Stuart  baisant  la  main 
glacée  de  François  11.  il  n'y  a  pourtant  ici  que  moi  qui 
pleure  pour  lui.  ce  pauvre  migpon  qui  m'a  tant  aimée  ! 

—  Et  moi.  madame,  dit  en  s'avançant.  les  yeux  pleins  de 
larmes.  Gabriel  de  Montgommery.  qui  s'était  jusque-là  tetui 
à  l'écart. 


LES  DEUX  DIANE 


lî)7 


—  Oh  :  merci  :  lui  dit  Marie  avec  un  regard  où  elle  mit 
son    âme. 

--  Et  je  ferai  plus  que  de  le  pleurer,  reprit  ù  deml-volx 
Gabriel  en  suivant  de  loin  d'un  œil  de  colère  Montmorency 
qui  se  pavanait  i  coté  de  Catlierine  de  Jlédicis ...  Oui.  je  le 
vengerai  peut-être,  en  reprenant  l'œuvre  inaclievée  de  ma 
propre  vengeance.  PuiS(|ue  ce  connétable  est  redevenu  puis- 
sant, la  lutte  entre  nous  n'est  pas  finie  ! 

Gabriel,  en  présence  de  ce  mort,  gardait  donc,  liélas  !  lui 
aussi,  une  pensée  personnelle. 


pour  ainsi  dire,  heure  par  heure,  à  Catherine  de  Médicis 
et  même  â  ses  oncles,  pressés  aussi,  pour  des  motifs  ditférens, 
de  lui  voir  quitter  la  France.  Mais  Marie  ne  pouvait  se 
résoudre,  ei!e.  â  s'éloigner  de  ce  doux  pays  où  elle  avait 
été  une  reine  si  lieureuse  et  si  aimée.  Jusque  dans  les  dou- 
loureux souvenirs  iiui  lui  rappelaient  son  veuvage  préma- 
turé, ces  lieux  cliéris  avaient  pour  elle  un  charme  et  une 
poésie  auxquels  elle   ne  pouvait   s'arracher. 

Marie   Stuart   ne  sentait   pas   seulement    cette   poésie,    elle 
1  exprimait  aussi    Elle  ne  pleura  pas  seulement  la  mort  de 


Marie  reconnut  Gabriel. 


Décidément,  Régnier  La  Planche  a  raison  de  dire  •■  qu  il 

fait  mauvais  être  roi  pour  mourir  ». 
Et  il  n'a  pas  moins  raison  sans  doute  quand  il  ajoute  : 
•  Durant  ce  règne  de  François  deuxième,  la  France  servit 

de  théâtre  où  furent  jouées  plusieurs  terribles  tragédie?  que 

la  postérité,  à  juste  occasion,   admirera  et   détestera    tout 

ensemble.  • 


CVII 
ADIEU,    FRANCE;... 


Huit  mois  après  la  mort  de  François  If,  le  15  août  1561, 
Marie  Stuart  était  sur  le  point  de  s'embarquer  d  Calais  pour 
son  royaume  d  Ecosse. 

Ces  huit  mois    elle  les  avait  disputés  jour   par  jour   et. 


François  If  comme  une  femme,  elle  la  chanta  comme  une 
muse.  Brantôme,  dans  son  admiration  pour  elle,  pous  a 
conservé  la  douce  complainte  qu'elle  fit  ;i  cette  occasion,  et 
qui  se  peut  comparer  au,x  plus  remarquables  poésies  de 
cette  époque  : 


En  mon  triste  et  dou.x  chant. 
D'un  ton  fort  lamentable. 
Je  jette  un  deuil  tranchant 
De   perte   incomparable. 
Et   en   soupirs   croissans 
Passent  mes  meilleurs  ans. 


Fut-U  un    tel  malheur 

De  dure  destinée. 

Ni   si    triste   douleur 

De    dame   fortunée. 

Que  mon  cœur  et  mon  œil 

Volent   en  bière  et  cercueil  l 


lOS 


ALEWXDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Que  dans  mon  doux  printemps, 
A  fleur  de  ma  jeunesse 
Toutes  les   peines   sens 
D  une  extrême  tristesse 
Et  en  rien  n'ai  plaisir 
Qu'en  regret  et  désir. 

Ce  qui  m'était  plaisant 
lie  devient  peine  dure  ! 
Le  jour  le  plus  luisant 
Est  pour  moi  nuit  obscure 
Et  n'est  rien  si  exfiuis 
(;ui  de  moi   soit  requis  ! 


Si  en  quelque  séjour, 
Soit  en  liois,  soit  en  prés, 
Soit   â   l'aube   du   jour 
Ou  soit  sur  la  vcsprée, 
Sans  cesse  mon  cœur  sent 
Le   regret   d'un   absent. 


Si  parfois  vers  les  cieux 
Viens   à   dresser   ma   Tue, 
Le   doux   trait   de   ses   yeux 
Je  vois  en   une  nue. 
Si    les    baisse    vers    l'eau. 
Vois  c«mme  en  un  tombeau. 


Si  je   suis  en   repos 
Sommeillant  sur  ma  couche, 
J  oy   qu'il   me   tient   propos, 
Je  le  sens  qui  me  touclie  ! 
En  labeur,  en  recoy. 
Toujours  est   près  de  moi. 


Mets,   clianson.   ici   fln 
.\   ta   triste   complainte 
Dont  sera  le   refrain  : 
.\mour   vraie   et   sans   feinte 
Qui  pour  séparation 
N'aura  diminution. 

C'est  à  Reims  oti  elle  s'était  retirée  d'abord,  auprès  de  son 
oncle  de  Lorraine,  que  Marie  Stuart  laissa  échapper  cette 
plainte  harmonieuse  et  touchante.  Elle  resta  jusqu'à  la  fln 
du  printemps  en  Champagne.  Puis,  les  troubles  religieux 
qui  avaient  éclaté  en  Ecosse  exigèrent  sa  présence  en  ce 
pays.  Duu  autre  côté,  l'admiration  presque  passionnée 
que  Charles  IX  enfant  témoignait  en  parlant  de  sa  belle-soeur 
in(iuiétait  l'ombrageuse  régente  Catlierine.  Il  fallut  donc 
que  Marie  Stuart  se  résignât  â  partir. 

i;ile  vint  au  mois  de  juillet  prendre  congé  de  la  cour  à 
Saint-Germain,  et  les  marques  de  dévouement  et  presque 
d'adoration  qu'elle  y  reçut  augmentèrent  encore,  s'il  était 
possible,   ses  amers  regrets. 

Son  douaire,  assigné  sur  la  Touraine  et  le  Poitou,  avait 
été  fixé  à  vingt  mille  livres  de  rente  ;  elle  emportait  aussi 
eu  Ecosse  de  riches  joyaux,  et  cette  proie  pouvait  tenter 
quelque  écumeur  de  mer.  On  craignait  de  plus  pour  elle 
quelque  violence  de  la  part  d'Elisabeth  d'.\ngleterre.  qui 
voyait  dans  la  jeune  reine  d'Ecosse  une  rivale.  Nombre  de 
gentilshommes  s  offrirent  donc  â  escorter  Marie  jusque 
dans  son  royaume,  et.  (piand  elle  arriva  â  Calais,  elle  se 
vit  entourée,  non  seulement  de  ses  oncles,  mais  de  monsieur 
de  Damvllle.  de  lirantôme.  enfla  de  la  meilleure  part  de 
cette  cour  élégante  et  clievaleresque. 

Marie  trouva  dans  le  port  de  Calais  deux  galères  qui 
l  attendaient,  toutes  prêtes  à  sou  premier  ordre.  Mais  elle 
resta  encore  à  Calais  six  jours,  tant  ceux  qui  l'avaient 
accompagnée  justiue-ia,  arrivés  au  terme  fatal,  avaient 
Iieine  à  se  séparer  d  elle  ! 

Enfin,  le  15  août  fui.  comme  nous  l'avons  dit.  fixé  pour 
le  départ.  Le  temps,  ce  jour-là,  était  gris  et  triste,  mais 
sans  vent  et  sans  pluie. 

Sur  le  rivage  même,  et  avant  de  mettre  le  pied  sur  la 
planche  du  bateau  qui  l'allail  emmener.  Marie,  pour  remer- 
cier tous  ceux  qui  l'avaient  escortée  jusqu'aux  limites  de 
la  patrie,  voulut  donner  à  chacun  d'eux  sa  main  à  baiser 
dans  un  adieu  suprême. 

Tous  vinrent  donc,  tristes  et  respectueux,  s'agenouiller 
devant  elle,  et  poser  tour  à  tour  leurs  lèvres  sur  cette  main 
adorée. 

Le  dernier  de  tous  fut  un  gentilhomme  qui  n'avait  pas 
quitté  depuis  Saint-Germain  la  suite  de  Marie,  mais  qui 
pendant  la  route  était  resté  constamment  en  arrière,  caché 


par  son  manteau  et  son  chapeau,  et  qui  ne  s'était  montré 
et  n'avait  parlé   à  personne. 

Mais  ciuand  11  vint  à  son  tour  s'agenouiller  devant  la 
reine,  son  chapeau  à  la  main,  Marie  reconnut  Gabriel  de 
Montgommery. 

—  Quoi  !  c'est  vous,  comte  !  lui  dit-elle.  Ah  :  je  suis  heu- 
reuse de  vous  revcïir  encore,  ami  fidèle,  qui  avez  pleuré 
avec  moi  mon  roi  mort.  Mais,  si  vous  étiez  parmi  ces  nobles 
gentilshommes,  pourquoi  donc  ne  vous  ètes-vous  pas  mon- 
tré à  moi  î 

—  J'avais  besoin  de  vous  voir  et  non  d'être  vu,  madame, 
répondit  Gabriel.  Dans  mon  isolement,  je  recueillais  mieux 
mes  souvenirs  et  savourais  plus  intimement  la  douceur 
qu'il  y  avait  pour  moi  à  remplir  envers  vous  un  si  clier 
devoir. 

—  Merci  encore  une  fois  de  cette  dernière  preuve  d'atta- 
chement, monsieur  le  comte,  dit  Marie  Stuart.  Je  voudrais 
vous  en  témoigner  ma  reconnaissance  mieux  qu'avec  des 
paroles.  Mais  je  ne  puis  plus  rien,  et,  à  moins  qu'il  ne  vous 
plaise  de  me  suivre  dans  ma  pauvre  Ecosse,  avec  messieurs 
de  DamviUe  et  Urantôme... 

—  Ah  !  ce  serait  mon  vœu  le  plus  ardent,  madame  : 
s'écria  Gabriel.  Mais  un  autre  appel  me  retient  en  France. 
Une  personne,  qui  m'est  aussi  bien  chère  et  bien  sacrée  et 
que  depuis  plus  de  deu.x  ans  je  n'ai  pas  revue,  m'attend  a 
l'Iieure  qu'il  est  .. 

—  S'àgirait-il  de  Diane  de  Castro?  demanda  vivemsiit 
Marie. 

—  Oui,  madame,  dit  Gabriel.  Par  un  avis  reçu  à  Paris 
le  mois  dernier,  elle  me  mandait  à  Saint-Quentin  pour 
aujourd'hui  tô  août.  Je  n'arriverai  près  d'elle  que  demain  ; 
mais,  quel  que  soit  le  motif  pour  lequel  elle  me  demande, 
elle  me  pardonnera,  jeu  suis  sur,  quand  elle  saura  que 
je  n'ai  voulu  vous  quitter  qu  au  moment  où  vous  quittiez 
la  France. 

—  Chère  Diane:  reprit  Marie  pensive,  oui,  elle  m'a  aimée, 
elle  aussi,  et  elle  a  été  pour  moi  une  sœur.  Tenez,  monsieur 
de  Montgommery,  reraettez-iui  en  souvenir  de  moi  cet  an- 
neau, et  allez  la  rejoindre  bien  vite.  Elle  a  besoin  de  vous 
peut-être,  et,  dès  qu'il  s'agit  d'elle,  je  ne  veux  plus  vous 
reienir.  Adieu,  mes  amis,  adieu,  tous.  On  m'attend.  Il  faut 
que  je  parte,   hélas  I   il   le   faut. 

Elle  s'arracha  aux  adieux  qui  voulaient  la  retenir 
encore,  mit  le  pied  sur  la  planclie  du  bateau,  et 
passa  sur  la  galère  de  monsieur  de  Mèvillon.  suivie  des 
seigneurs  enviés  qui  devaient  l'accompagner  jusqu'en 
Ecosse. 

Jlais  de  même  que  l'Ecosse  ne  pouvait  consoler  Marie  de 
la  Fi-ance.  ceux  qui  venaient  avec  elle  ne  pouvaient  lui  faire 
oublier  ceux  qu'elle  quit'au.  Aus?i  était-ce  ceu.i-là  qu'elle 
semblait  aimer  le  plus.  Debout,  à  la  proue  de  la  galère, 
elle  ne  cessait  de  saluer  de  son  mouchoir  qu'elle  tenait  à 
la  main,  et  dont  elle  essuyait  ses  larmes,  les  parens  et 
les  amis  qu'elle  laissait  sur  le  rivage. 

Enfin,  elle  entra  en  pleine  mer.  et  sa  vue  fut  attirée  mal- 
gré elle  vers  un  bâtiment  qui  allait  rentier  dans  le  pori 
d'où  elle  sortait  et  qu  elle  suivait  des  yeux,  enviant  sa  de- 
tinée,  lorsque  tout  à  coup  le  navire  se  pencha  en  avant 
comme  s'il  eût  reçu  un  choc  sous-mariu,  et.  tremblant 
depuis  sa  quille  jusqu'à  sa  mâture,  commença,  au  milieu 
des  cris  de  son  équipage,  à  s'enfoncer  dans  la  mer  ;  '-e 
qui  se  fit  si  rapidement  ciu'il  avait  disparu  avant  que  '  i 
galère  de  monsieur  de  Mèvillon  eût  pu  lancer  s,a  barque  a 
son  secours.  l"n  instant  on  vit  surnager,  â  l'endroit  ou 
s'était  abimé  le  vaisseau,  quelques  points  noirs  qui  se 
maintinrent  un  instant  sur  la  surface  de  l'eau,  puis  s'enfon 
cèreiit  les  uns  après  les  autres,  avant  qu'on  put  arriver  jus- 
qu'à eux.  quoi(iue  l'on  fît  force  de  rames  :  si  bien  que  la 
barque  revint   sans  avoir  pu  sauver  un  seul  naufragé. 

—  O  mon  Dieu  !  Seigneur  !  s'écria  Marie  Stuart,  quel 
augure  de  voyage  est  celui-ci  ! 

Pendant  ce  temps,  le  vent  avait  Iraichi.  et  la  galère 
commençait  de  marcher  à  la  voile  ;  ce  qui  permettait  à  la 
chiourme  de  se  reposer.  Marie  voyant  quelle  s'éloignait 
rapiclcment  de  la  terre,  s  appuya  sur  la  muraille  de  l.i 
poupe,  les  yeux  tournés  vers  le  port,  la  vue  obscurcie  par 
de  grosses  larmes,  et  ne  cessant  de  répéter  : 

—  .\dieu.   France  !  adieu,   France  :... 

Elle  rest.a  ainsi  près  de  cinq  heures,  c'est-à-dire  jusqu'au 
moment  où  la  nuit  tomba,  et  sans  doute  elle  n'eût  poiiii 
pensé  à  se  retirer  d'elle-même  si  Brantôme  ne  fù;  venu 
la  prévenir  qu'on   l'attendait  pour  souper. 

.\lors,  redoublant  de  pleurs  et  de  sanglots  : 

—  C'est  bien  à  cette  heure,  ma  chère  France,  dit-elle,  que 
je  vous  perds  tout  à  fait,  imisque  la  nuit,  jalouse  de  mon 
dernier  bonheur,  apporte  sou  voile  noir  devant  mes  yeux 
pour  me  priver  d'un  tel  bien.  Adieu  donc,  ma  chère  Franc, 
je  ne  vous  verrai  jamais  plus  ' 

Puis,  faisant  signe  à  Brantôme  qu'elle  allait  descendre 
après  lui.  elle  prit  ses  tablettes,  en  tira  un  crayon,  s'assit 


( 


( 


LES  DEUX  DIANE 


liO 


sur  un  banc,  et,  .lux  derniers  rayons  du  jour,  elle  écrivit 
ces  vers  si  connus  : 

Adieu,  plaisant  pays  de  France  ! 

O    ma    patrie 

La    plus    chérie. 
Qui   a    nourri    ma    jeune    enfance  ! 
Adieu.    France    adieu,   mes   beaux  jours  I 
La  nef  qui  disjoint  nos  amours 
N'a  eu  de  moi  que  la  moitié  : 
rne  part  te  reste,  elle  est  tienne. 
Je  la  lie  a  ton  amitié. 
Pour  que  de  l'autre  il  te  souvienne. 

Alors  elle  descendit  enûn,  et,  s'approcliant  des  convives 
qui  lattendaient  : 

—  J'ai  fait  tout  le  contraire  de  la  reine  de  Carthage.  dit- 
elle  ;  car  Didon,  lorsqu'Enée  s'éloigna  d'elle,  ne  cessa  de 
regarder  les  Ilots,  tandis  que  mol  je  ne  pouvais  détaclier 
mes  yeux  de  la  terre. 

On  l'invita  A  s'asseoir  et  à  souper,  mais  elle  ne  voulut 
rien  prendre,  et  se  retira  dans  sa  chambre  en  recomman- 
dant au  timonier  de  la  réveiller  au  joiu'  si  0:1  voyait  en- 
core la  terre. 

De  ce  côté  du  moins  la  fortune  favorisa  In  pauvre  Marie  : 
car.  le  vent  étant  tombé,  le  bâtiment  ne  marcha  toute  la 
nuit  qu'a  1  aide  de  rames  ;  de  sorte  que.  lor.sque  le  jour 
revint,  on  était  encore  en  vue  de  la  France. 

Le  timonier  entra  donc  dans  la  chambre  de  la  reine  ainsi 
qu'elle  le  lui  avait  ordonné  ;  mais  il  la  trouva  éveillée,  as- 
sise sur  son  lit,  et  regardant  par  sa  fenêtre  ouverte  le  rivage 
bien-aimé. 

Cependant  cette  joie  ne  fut  pas  longue,  le  vent  fraîchit  et 
Ion  perdit  bientôt  la  France  de  vue.  Marie  n'avait  plus 
qu'un  espoir,  c'est  qu'on  apercevrait  au  large  la  flotte  an- 
glaise, et  qu'on  sei-ait  obligé  de  rebrousser  chemin.  Mais 
cette  dernière  cliance  écliappa  coiume  les  autres;  un 
brouillai-d  si  épais  qu'on  ne  pouvait  se  voir  d'un  bout  de 
la  galère  à  l'autre,  s'étendit  sur  la  mer,  et  cela  comme  par 
miracle,  puisqu'on  était  en  plein  été.  On  navigua  donc  au 
hasard,  courant  le  danger  de  faire  fausse  route,  mais  aussi 
évitant  celui  d'être  vu  de  l'ennemi. 

En  effet,  le  troisième  jour,  le  brouillard  se  dissipa,  et 
1  on  se  trouva  au  milieu  de  rochers  où,  sans  aucun  doute, 
la  galère  se  fut  brisée  si  l'on  eiit  fait  deux  encablures  Je 
plus.  Le  pilote  alors  prit  Ixauteur,  reconnut  qu  il  était  sur 
les  côtes  d'Ecosse,  et  ayant  tiré  très  habilement  le  navire 
des  récifs  où  il  était  engagé.  Il  aborda  à  Leith,  près  d'Edim- 
bourg. 

Les  beairx  esprits  qui  accompagnaient  Marie  dirent  qu'on 
avait  pris  terre  par  un  brouillai'd  dans  un  pays  brouillé  et 
brouillon.  Marie  n'était  nullement  attendue  ;  aussi  lui 
fallut-il.  pour  gagner  Edimbourg,  se  contenter,  pour  elle  et 
pour  sa  suite,  de  pauvres  baudets  mal  harnacliés.  dont  quel- 
ques-uns étaient  sans  selle,  et  n'avaient  pour  brides  et  pour 
élriers  que  des  cordes.  Marie  ne  put  s'empêclier  de  compa- 
rer ces  pauvres  liaquenées  aux  magnifiques  palefrois  de 
France,  quelle  était  habituée  û  voir  caracoler  aux  citasses 
et  aux  tournois.  Elle  versa  encore  quelques  larmes  de  re- 
gret eu  comparant  le  pays  qu'elle  quittait  avec  celui  où 
elle  venait  d'entrer.  Mais  bientôt,  avec  sa  grâce  charmante, 
essayant  de  sourire  a  travers  ses  pleurs  : 

—  Il  faut  bien  prendre  son  mal  en  patience,  dit-elle,  puis- 
que j'ai  échangé  mon  paradis  contre  un  enfer. 

Telle  fut  l'ai-rivée  de  Marie  Stuart  en  Angleterre.  Nous 
avons  raconté  ailleurs  (I)  le  reste  de  sa  vie  et  sa  mort, 
et  comment  l'Angleterre  impie,  ce  bourreau  fatal  de  tout 
ce  que  la  France  eut  de  divin,  tua  avec  elle  la  grâce,  comme 
elle  avait  déj.i  tué  rin.spiration  en  Jeanne  d'Arc,  comme 
elle  devait  tuer  dans  Napoléon  le  génie. 


CONCLUSION 


Ce  fut  seulement  le  lendemain  'G  août  que  Gabriel  arriva 
à  Saint-Quentin. 

A  la  porte  de  la  ville,  il  trouva  Jean  Peuquoy  qui  l'atten- 
dait. 

—  Ah!  vous  voilà  donc  enfin,  moiisieur  le  comte!  lui 
dit  le  brave  ti.sserand.  J'étais  bien  sur  que  vous  viendriez  ! 
Trop  tard,   malheureusement!   trop   tard! 

—  Comment  !  trop  tard?  demanda  Gabriel  alarmé- 

—  Hélas  !  oui  :  la  lettre  de  madame  Diane  de  Castro  ne 
TOUS  mandait-elle  pas  peur  hier  15  août? 

(1)  Les  Sluiirls 


—  Sans  doute,  dit  Gabriel,  mais  sans  insister  sur  cette 
c'a'te  précise,  mais  sans  me  dire  pour  quel  objet  madame  de 
Castro  réclamait  ma  présence. 

—  Eh  bien!  monsieur  le  comte,  reprit  Jean  Peuquoy, 
c'est  hier  15  août  que  madame  de  Castro,  ou  plutôt  la  soeur 
Bénie,  a  prononcé  les  vœu.\  éternels  qui  la  font  désormais 
religieuse,  sans  retour  possible  au  monde. 

—  Ah  !  fit  Gabriel  palissant. 

—  Et,  si  vous  aviez  été  là,  reprit  Jean  Penquoy,  vous 
seriez  parvenu,  peut-être,  à  empêcher  ce  qui  est  mainte- 
nant accompli. 

—  Non,  dit  Gabriel,  d'un  air  sombre,  non,  je  n'aurais 
pas  pu,  je  n'auiais  pas  dCi.  je  n'.aurais  pas  voulu  même 
m'opposer  à  ce  dessein.  Et  c'est  la  Proviilciice  sans  doute 
qui  m'a  retenu  à  Calais!  Mon  cœui-,  en  effet,  eût  été  brisé 
de  son  impuissance  devant  ce  sacrince,  et  la  pauvre  chère 
àme  qui  se  donnait  à  Dieu  aurait  eu  elle-même,  peut-être 
à  .souffrir  plus  de  ma  présence  qu'elle  n'a  du  souffrir  de 
son  Isolemetit  en  ce   moment  solennel. 

—  Oli  !   dit  Jean   Peuquoy,   elle  n'était   pas  seule! 

—  Oui,  reprit  Gabriel,  vous  étiez  là.  vous,  Jean,  et  Ba- 
bette,  et   les   malheureux,    ses   obligés,   ses   amis... 

—  Il  n'y  avait  pas  que  iicus,  monsieur  le  comte,  dit  Jean 
Peufjuoy.  La  .sœur  Bénie  avait  aussi  prés  d'elle  sa  mère. 

—  (Vui?   madame  de   Poitiers?   s'écria  Gabriel. 

—  Oui,  monsieur  I3  comte,  mad.ime  de  Poitiei'S  elle- 
même  qui,  sur  une  lettre  de  sa  fille,  est  accourue  de  sa 
retraite  de  Chaumont-sur-Loire,  a  hier  assisté  à  la  céré- 
monie, et  doit  encore  être,  à  l'heure  qu'il  est,  à  côté  de  la 
nouvelle  religieuse. 

—  Oh  !  dit  Gabriel  effrayé,  pourquoi  madame  de  Castro 
a-t-elle  fait  venir  cette  femme? 

—  Mais,  monseigneur,  comme  elle  l'a  dit  à  Babette  cette 
femme  est,  api'ès  tout,  sa  mère. 

—  N'importe  !  dit  Ctabriel,  je  commence  à  croire  que 
j'aurais  dû  cti'e  là  hier.  Si  madame  de  Poitiers  est  venue, 
ce  ne  saurait  être  pour  faire  le  bien,  ce  ne  saui-ait  être  pour 
remplir  un  devoir.  Allons  au  couvent  des  Bénédictines, 
voulez-vous,  maître  Jean?  J'ai  hâte  maintenant  plus  que 
jamais  de  revoir  madame  de  Castro.  Il  me  semijle  qu'elle 
a  be.soin  de  moi.  Allo-is  vite  ! 

On  introduisit  sans  difficulté  au  parloir  du  couvent  Ga- 
briel lie  Moutgommery,  dont  l'arrivée  était  attendue  depuis 
la  veille. 

Diane   était   déjà  dans   ce  parloir  avec   sa   mère. 

Gabriel,  en  la  revoyant  après  un«  si  longue  absence,  em- 
porté par  un  irrésistible  élan,  alla  tomber,  pâle  et  morne,  à 
genoux  devant  la  grille  qui  les  séparait  a  jamais  l'un  de 
1  autre. 

—  Ma  sœur  !  ma  sœur  !...  put-il  dire  seulement. 

—  Mon  frère  !  répondit  avec  douceur  la  sœur  Bénie. 

Une  larme  coulait  lentement  le  Ion;;  de  sa  joue.  Mais, 
en  même  temps,  elle  souriait,  comme  doivent  sourire  les 
anges. 

Gabriel,  en  détournant  un  peu  la  tête,  aperçut  l'autre 
Diane,  madame  de  Poitiers-  Elle  riait,  elle,  comme  doivent 
rire  les   démons. 

Mais  Gabriel,  ,avec  une  méprisante  insouciance,  ramena 
aussitôt  vers  la  sceur  Bénie  et  son  regard  et  sa  pensée. 

—  Ma  sœur!    répéta-t-il    encore   avuc   ardeur   et   angoisse. 
Diane   de   Poitiers   reprit   alors  froidement  : 

—  C'est  sans  doute  comme  votre  sœur  en  Jésus-Christ, 
monsieur,  que  vous  saluez  de  ce  nom  celle  qui  s'appelait 
hier  encore  madame  de   Castro'!  .. 

—  Que  voulez-vous  dire,  madame?  Grand  Dieu!  que  vou- 
lez-vous dire  ?  demanda  Gabriel  en  se  levant  tout  fré- 
missant : 

Plane  de  Poitiers,  sans  lui  répondre  directement,  s'a- 
dressa à  sa  fille. 

—  Mon  enfant,  voici,  je  crois,  le  moment  de  vous  révéler 
co  secret  dont  je  vous  parlais  hier  et  que  mon  devoir,  ce 
me  semble,  me  défend  de  vous  cacher  plus  longtemps. 

—  Oh!  qu'est-ce  que  c'est?  s'écria  Gabriel   éperdu. 

—  Mon  enfant,  continua  tranquillement  mad.ime  de 
Poitiers,  ce  n'est  pas  seulement,  je  vous  l'ai  dit,  pour  vous 
bénir  que  je  suis  sortie  de  la  retraite  où,  grâce  à  monsieur 
de  Moutgommery,  je  vis  depuis  près  de  deux  années.  Ne 
voyez  aucune  ironie  dans  mes  paroles,  monsieur,  dit-elle 
d'un  ton  Ironique  potr  répondre  à  un  mouvement  de  Ga- 
briel. Je  vous  sais  gré,  en  vérité,  de  m'avoir  arrachée, 
violemment  ou  non,  à  un  monde  impie  et  corrupteur.  Je 
suis  heureuse  à  présent  :  la  grâce  ma  touchée,  et  l'amour 
de  Dieu  remplit  tout  mon  cœur.  Poir  vous  remercier,  je 
veux  vous  épargner  un  péché,  un  crime  peut-être. 

—  Oh!  qu'est-ce  que  c'est?  dit  à  :on  tour  la  sœur  Bénie 
palpitante- 

—  Mon  enfant,  continua  Diane  de  Fcltiers  avec  .son  Infer- 
nal sang-froid.  J'imagine  qu'hier  j'aurais  pu  d'un  mol 
arrêter  sur  vos  lèvr.'s  les  vœux  sacrés  que  vous  alliez  pro- 
noncer.  Mais  m'aripartenait-il,  à  mol  pauvre   pécheresse,   si 


200 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


heureuse  d'être  délivrée  des  chaînes  terrestres,  m'apparte- 
nait-il de  dérober  à  Dieu  une  âme  t:ui  se  donnait  à  lui, 
libre  et  chaste  ?  Non  :  et  je  me  suis  tue. 

—  Je  n'ose  pas  deriner  •  >n  n'ose  pas  !  murmurait  Gabriel. 

—  Aujourd'hui,  mon  enfant,  reprit  l'ex-favorite,  je  romps 
le  silence  parce  que  je  vois,  à  la  douleur  et  à  1  ardeur  de 
monsieur  de  Montgommery,  que  vous  possédez  encore  sa 
pensée  tout  entière.  Or,  il  faut  qu'il  vous  oublie,  il  le 
faut.  Et  pourtant  s  il  se  berçait  toujours  de  cette  illusion 
que  vous  pouvez  être  sa  sœur,  la  Dlle  du  comte  de  Mont- 
gommery, il  laisserait  sans  remords  ses  souvenirs  s'égarer 
vers  vous...  Ce  serait  un  crime:  un  ciirae  dont  je  ne  veux 
pas.  moi  convertie  d'hier,  être  la  comi  lice.  Diane,  sachez- 
le  dohc  :  vous  n  êtes  pas  la  sœur  de  monsieur  le  comte, 
mais  [lien  réellement  la  fille  du  roi  Iienri  II,  que  monsieur 
le  comte  a  si  malheureusement  frappé  dans  ce  tournoi  fatal. 

—  Horreur  !  s'écria  la  sœur  Bénie  en  se  cachant  le  visage 
de  ses  deux  mains. 

—  Vous  mentez,  madame  !  dit  Gabriel  avec  vjolence... 
vous  devez  mentir:   la  preuve  que   vous   ne  mentez  pas?... 

—  La  voici,  répondit  paisiblement  Diane  de  Poitiers  en 
lui  tendant  un  papier  quelle  prit  dans  son  sein. 

Gabriel  saisit  le  papier  d'une  main  tremblante  eî  le  lut 
avidement. 

—  C'est,  continua  madame  de  Poitiers,  une  lettre  de  vo- 
tre père  écrite  quelques  jours  avant  sa  mort,  comme  vous 
vrjez.  Il  s  y  plaint  de  mes  rigueurs,  comme  vous  voyez 
encore.  Mais  il  se  résigne,  comme  vous  pouvez  voir  aussi, 
cil  songeant  qu'enfin  je  serai  bientôt  sa  femme  et  que  l'a- 
mant n'aura  gardé  à  l'époux  qu'une  part  de  bonheur  plus 
entière  et  plus  pure-  Oh  ;  les  termes  de  celte  lettre,  signée 
et  datée,  ne  sont  nullement  équivoques,  n'est-ce  pas? 
Vous  voyez  donc,  monsieur  de  Montgommery,  qu'il  eût  été 
criminel  à  vous  de  penser  à  la  sœur  Eénie  :  car  aucun  lien 
du  sang  ne  vous  unit  à  celle  qui  est  maintenant  l'épouse 
de  Jésus-Christ.  Et.  en  vous  épargnant  une  telle  impiété, 
j  espère  bien  mètre  acquittée  envers  vous,  et  vous  avoir 
pa.vé,  et  au  delà,  le  bonheur  dont  je  jouis  par  vous  dans 
ma  .solitude.  Nous  sommes  quittes,  â  présent,  monsieur  le 
comte,  et  je  n'ai  plus  rien  à  vous  dire. 

Gabriel,  pendant  ce  discours  railleur,  avait  achevé  de 
lire  la  lettre  funeste  et  sacrée.  Elle  ne  permettait  aucun 
doute,  en  effet.  C'était  pour  Gabriel  comme  la  voix  de  son 
père  sortant  de  la  tombe  pour  attester  la  vérité. 

Quand  le  malheureux  jeune  homme  releva  ses  yeux 
égarés,  il  vit  Diane  de  Castro  gisante,  évanouie,  au  pied 
d'un  prie-dieu 

11  sélança  instinctivement  vers  elle.  Les  épais  barreaux 
de  fer  l'arrêtèrent. 

En  se  retournant,  il  vit  Diane  de  Poitiers  sur  les  lèvres 
de  laquelle  errait  un  sourire  de  satisfaction   placide. 

Fou  de  douleur,  il  fit  deux  pas  vers  elle,  la  main  levée  .. 

Mais  il  s'arrêta  épouvanté  de  lui-même,  et  se  frappant 
de  la  main  le  front  c<  mrae  un  insensé,  cria  seulement: 
Adieu,  Diane,  adieu  :  et  prit  la  fuite... 

S'il  fut  resté  une  seconde  de  plus,  il  n'eût  pu  s'empêcher 
d  écraser  cette  mère  impie  comme  une  vipère  !... 

Hors  du  couvent,   Jean   Peuquoy  l'attendait  bien   Inquiet. 

—  Ne  m'interrogez  pas  !  ne  me  demandez  rien  !  lui  cria 
d'abord  Gabriel  avec  une  sorte  de  frénésie. 

Et,  comme  le  brave  Peuquoy  le  regardait  avec  un  éton- 
nement  douloursux  : 

—  Pardonnez-moi,  lui  dit-il  plus  doucement,  je  touche,  je 
crois,  à  la  démence.  Je  ne  veux  pas  penser,  voyez-vous. 
C  est  pour  échapper  à  ma  pensée  que  je  m'en  vais,  que  je 
fn'enfuls  à  Paris.  Accompagnez-moi,  si  vous  voulez  bien, 
ami,  ju.squ'à  la  porte  de  la  ville  où  j'ai  laissé  mon  cheval. 
Mais,  par  grâce,  ne  me  parlez  pas  de  moi,  parlez-moi  de 
vt^us... 

Le  digue  tisserand,  autant  pour  otéir  à  Gabriel  que 
pour  tâcher  de  le  distraire,  raconta  alors  comme  quoi  Ba- 
bewe  se  portait  à  merveille,  et  l'avait  récemment  rendu 
j.ère  d'un  jeuhe  Peuquoy,  de  superbe  venue  ;  comme  quoi 
leur  frère  Pierre  allait  venir  s  établir  armurier  à  Saint- 
Quentin  :  comme  quoi  enfin  on  avait  reçu  le  mois  précé- 
dent, par  un  reitre  le  Picardie  rentrant  dans  ses  foyers, 
des  nouvelles  de  Martin-Guerre,  toujours  heureux  avec  sa 
ntrtrande  dulcifiée- 

Mais  il  faut  avouer  que  Gabriel,  comme  aveuglé  par  la 
dr.uleur,  ne  comprit  ou  n'entendit  même  qu'imparfaitement 
ce  récit  de  joie. 

Pourtant,  quand  il  arriva  avec  Jean  Peuquoy  ,\  la  porte 
de  Paris.  Il  serra  cordialement  la  main  du  bourgeois 

—  Adieu,  ami.  lui  dit-U.  Merci  de  votre  bonne  afTectIon. 
Rappelez  mon  souvenir  à  tous  ceux  que  vous  aimez.  Je 
suis  heureux  de  vous  voir  heureux  :  pensez  quelquefois 
vous  qui  prospérez,  à  moi  qui  souffre. 

Et  sans  attendre  d'autre  réponse  que  les  larmes  qui  bril- 
laient dans  les  yeux  de  Jean  Peuquoy,  Gabriel  monta  à 
cheval  et  s'élança  au  galop 


A  son  arrivée  à  Paris,  comme  si  le  sort  eût  voulu  l'acca- 
bler de  tous  les  denUs  à  la  fois,  il  trouva  sa  bonne  nour- 
rice, Aloyse,  morte,  sans  l'avoir  revu,  après  une  courte 
maladie... 

Le  lendemain,  il  alla  chez  l'amiral  de  Coligny. 

—  Monsieur  l'amiral,  lui  dit-il,  je  sais  que  les  persécu- 
tions et  les  guerres  religieuses  ne  vont  pas  tarder  à  recom- 
mencer, malgré  tant  d'efforts  pour  les  prévenir.  Sachez 
que  désormais  je  puis  offrir  à  la  cause  de  la  réforme,  non 
seulement  ma  pensée,  mais  aussi  mon  épée.  Ma  vie  n'est 
plus  bonne  qu'à  vous  servir,  pren.-;z-la  et  ne  la  ménagez 
pas  C'est  dans  vos  rangs,  d'ailleurs,  que  je  pourrai  le 
mieux  me  défendre  contre  un  de  mes  ennemis,  et  achever 
de  châtier  l'autre... 

Gabriel  pensait  à  la  reine  régente  et  au  connétable. 

Pas  n'est  besoin  de  dire  que  Coligny  reçut  avec  enthou- 
siasme l'inappréciable  auxiliaire  dont  il  avait  éprouvé  tant 
de  fois  la  bravoure  et  l'énergie 

L'histoire  du  comte,  à  parUr  de  ce  moment,  fut  donc 
celle  des  guerres  de  religion  qui  ensanglantèrent  le  règne 
de   Charles   IX. 

Gabriel  de  Slontgoœmery  joua  un  lôle  terrible  dans  ces 
guerres,  et,  à  chaque  événement  grave,  son  nom  prononcé 
fit  pâlir  Catherine  de  Médicis. 

Quand  après  le  massacre  de  Va.s3y,  en  1562  Rouen  et 
toute  la  Normandie  se  déclarèrent  ouvertement  pour  les  hu- 
guenots, on  nomma,  comme  le  principal  auteur  de  ce  sou- 
lèvement de  toute  une  province,  le  comte  de  Montgommery. 

Le  comte  de  Montgommery  était  la  même  année,  à  la 
bataille  de  Dreux,  où  il  fit  des  prodiges  de  valeur. 

Ce  fut  lui,  dit-on,  qui  y  blessa  d'un  coup  de  pistolet  le 
connétable  de  Montmorency,  qui  commandait  en  chef  et 
il  l'eût  achevé,  si  le  i  rince  de  Porcien  n'eût  protégé  le  con- 
nétable, et  ne  l'eût  reçu  pi  isonnier 

On  sait  comment,  un  mois  après  cette  bataille  où  le  Ba- 
lafré avait  arraché  la  victoire  aux  mains  inhabiles  du  con- 
nétable, le  noble  duc  de  Guise  fut  tué  en  trahison  devant 
Orléans  par  le  fanatique  Poltrot. 

Montmorency,  débarrassé  de  son  rival  mais  privé  de  son 
allié,  fut  moins  heureux  encore  à  la  bataille  de  Saint-De- 
nis en  1567  qu'à,  celle  de  Dreux. 

L'Ecossais  Robert  Stuart  le  sommait  de  se  rendre.  Il 
lui  répondit  en  le  frappant  au  visage  du  pommeau  de  son 
épée.  Quelqu'un  alors  lui  tira  un  coup  de  pistolet  qui  l'attei- 
gnit au  flanc,  et  il  tomba  mortellement  blessé. 

A  travers  le  nuage  de  sang  qui  se  répandit  sur  ses  yeux, 
il  crut  reconnaître  le  visage  de  Gabriel. 

Le  connétable  expira  le  lendemain... 

Pour  n'avoir  plus  d  ennemis  directs,  le  dômte  de  Mont- 
gommery n'eu  ralentit  pas  ses  coups.  Mais  il  semblait  in- 
vincible et  imprenable. 

Quand  Catherine  de  Médicis  demanda  qui  avait  ramené 
le  Béarn  sous  la  loi  de  la  reine  de  Navarre,  et  fait  recon- 
naître le  prince  de  Béarn  généralissime  des  huguenots  ;  on 
lui  répondit  :  Montgommery. 

Quand,  le  lendemain  de  la  Saint-Barthélémy  (1572),  la 
reine-mère,  impatiente  de  vengeance,  s'informa,  pour  avoir 
plutôt  fait,  non  de  ceux  qui  avaient  péri,  mais  de  ceux 
qui  avaient  échappé,  le  premier  nom  qu'on  lui  cita  fut  celui 
du  comte   de  Montgommery. 

Montgommery  se  jeta  dans  La  Rochelle  avec  Lanoue.  La 
Rochelle  soutint  neuf  grands  assauts  et  coûta  quarante 
mille  hommes  à  l'armée  royale.  Elle  garda  sa  liberté  en 
capitulant,  et  Gabriel  put  en  sortir  sain  et  sauf. 

Il  s'introduisit  alors  dans  Sancerre,  assiégé  par  le  gou- 
verneur du  Berri.  Il  s'entendait  assez  bien,  on  s'en  souvient, 
à  la  défense  des  places.  Une  poignée  de  Sancerrois,  sans 
autres  armes  que  des  bâtons  ferrés,  résistèrent  quatre  mois 
à  un  corps  de  six  mille  soldats.  En  capitulant,  lis  obtinrent, 
comme  ceux  de  La  Rochelle,  liberté  de  conscience  et  sûreté 
de  personnes. 

Catherine  de  Médicis  voyait  avec  une  terreur  croissante 
lui  échapper  sans  cesse  son  ancien  et  Insaisissable  ennemi. 

Montgommery  laissa  le  Poitou  qui  était  en  feu,  et  revint 
enflammer  la  Normandie  qui  se  pacifiait. 

Parti  de  Saint-Lô.  il  prit  en  trois  jours  Carentan  et  dégar- 
nit Valognes  de  toutes  ses  munitions.  Toute  la  noblesse 
normande  vint  se  ranger  sous  ses  bannières. 

Catherine  de  Médicis  et  le  roi  mirent  aussitôt  sur  pied 
trois  armées,  et  firent  publier  dans  le  mans  et  au  perche 
le  ban  et  l'arrière-ban.  Le  chef  des  troupes  royales  fut  le 
duc   de  Matignon. 

Cette  fois,  Montgommery  ne  combattait  plu:.  Perdu  dans 
les  rangs  de  ses  religionnaires,  il  tenait  tête  directement  et 
personnellement  à  Charles  IX,  et  avait  son  armée  comme 
le  roi  avait  la  sienne. 

Il  combina  un  plan  admirable  et  qui  devait  lui  assurer 
une  éclatante  victoire. 

Il  laissa  Matignon  assiéger  Saint-Lô  avec  toutes  ses  trou- 


LES  DEUX  DIANE 


201 


pos,  quitta  secrf^tement  la  ville,  et  se  rendit  à  Domfront. 
La,  François  du  Hallot  devait  lui  amener  toute  la  cavalerie 
de  Bretagne,  d'Anjou  et  du  pays  de  Caux.  Avec  ces  forces 
réunies,  il  tomberait  à  l'improviste  sur  l'armée  royale  de- 
vant Salnt-Lû.  qui,  prise  entre  deux  leux,  serait  exterminée. 

Mais  la  trahison  vainquit  linvincible.  Une  enseigne  aver- 
tit Matignon  du  départ  secret  de  Mongommery  pour  Dom- 
Jront,    où   quarante    cavaliers    seulement    l'accompagnaient. 

Matignon  tenait  bien  moins  à  la  prise  de  Saiut-Lô  qu'à 
celle  de  Montgommery.  Il  laissa  le  siège  à  un  de  ses  lieu- 
teuans,  et  accourut  devant  Domfront  avec  deux  régimeus, 
six  cents  chevaux  et  une  puis.-^ante  artillerie. 

Tout  autre  que  Gabriel  de  Montgommery  se  fût  rendu 
sans  essayer  une  résistance  Inutile.  Mais  lui,  avec  quarante 
hommes,  voulut  tenir  tête  à  cette  armée. 

11  faut  lire  dans  l'histoire  de  De  Thou  le  récit  de  ce 
siège  incroyable. 

Domfront  résista  douze  jours.  Le  comte  de  Montgomme- 
ry fit  pendant  ce  temps  sept  sorties  furieuses.  Enfin,  quand 
les  murailles  de  la  ville,  trouées  et  chancelantes,  furent 
comme  livrées  à  l'ennemi.  Gabriel  les  abandonna,  mais 
pour  se  retirer  et  combattre  dans  la  tour  dite  de  Guil- 
laume  de   Bellëme 

Il  n'avait  plus  avec  lui  que  trente  hommes. 

Matignon  commanda  pour  l'assaut  une  batterie  de  cinq 
pièces  de  grosse  artillerie,  cent  gentilsliommes  cuirassés, 
sept  cents  mousquetaires,  et  cent  piquiers. 

L'attaque  dura  cinq  lieures.  et  six  cents  coups  de  canon 
furent    tirés   sur   le   vieux    donjon. 

Au  soir,  Montgommery  n'avait  plus  que  seize  hommes, 
mais  il  tenait  encore.  Il  passa  la  nuit  à  réparer  la  brèche 
comme  un  simple  ouvrier. 

L'assaut  recommença  avec  le  jour.  Jlatignon  avait  reçu 
pendant  la  nuit  de  nouveaux  renforts.  11  y  avait  alors,  au- 
tour du  donjrm  de  Belléme  et  de  ses  dix-sept  combattans, 
quinze  mille  Soldats  et  dix-huit  pièces  de  canon. 


Ce   ne   fut   pas  le  courage  qui  manqua  aux  assiégés,  ce 

fut  la   poudre. 

Montgommery,  pour  ne  pas  tomber  vivant  aux  mains  de 
ses  ennemis,  voulut  se  passer  son  épée  au  travers  du  corps. 
Mais  Matignon  lui  envoya  un  parlementaire  qui  lui  jura 
au  nom  rtu  chef:  Qu'il  aurait  la  vie  sauve  et  la  liberté  de 
se  retirer. 

Montgommery  se  rendit  sur  la  foi  de  ce  serment.  Il  eût 
dû  pourtant  se  rappeler  Castelnau. 

Le  jour  même,  on  l'envoyait  garrotté  à  Paris,  Catherine 
de  Médicis  le  tenait  enfin  !  C'était  par  une  trahison,  mais 
que  lui  importait  ?  Charles  IX  venait  de  mourir  ;  en  atten- 
dant le  retour  de  Henri  III  de  Pologne,  elle  était  reine-ré- 
gente et  toute-puissante. 

Montgommery,  traduit  devant  le  parlement,  fut  condamné 
à  mort  le  26  juin  1574. 

Il  y  avait  quatorze  ans  qu'il  combattait  la  femme  et  les 
fils  de  Henri  II. 

Le  27  juin,  le  comte  de  Montgommery,  auquel,  par  un 
raffinement  de  cruauté,  on  venait  d'appliquer  la  question 
extraordinaire,  fut  porté  sur  l'échafaud  et  décapité.  Son 
corps   fut    déchiré   ensuite   en    quatre   quartiers. 

Catherine  de  Médicis  assistait  à  l'exécution... 

.\insi  finit  cet  homme  extraordinaire,  une  des  âmes  les 
plus  fortes  et  les  plus  belles  qu'ait  vues  le  seizième  siècle. 
Il  n'av.Tit  jamais  paru  qu'au  second  rang;  mais  il  s'était 
toujours  montré  digne  du  premier.  Sa  mort  accomplit  jus- 
qu'au bout  les  prédictions  de  Nostradamus  : 


Enfin,  l'aimera,  puis  las  !  le  tuera 
Dame   de   roy. 


Diane  de  Castro  ne  vit  point  cette  mort.  La  sœur  Bénie 
éiait  morte  l'année  précéuente.  abhesse  des  Bénédictines  de 
Saint-Quentin. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


DEUX    DIANE 


I. 
II. 
III. 

IV. 
V. 
VI. 

\  11. 

VIII. 

\ 

.M. 

\ll. 

MU. 

XIV. 

\\. 

\\  I. 

Wll.  . 

\\  III. 

.\l\.  ■ 

.\\. 

\XI. 

X.MI. 

XXIII. 
XXIV. 

XXV. 
XXVI.  ■ 
XXVII.  - 
XXVIII.  - 
XXIX. 
XXX. 
XXXI.  ■ 
X.XXII. 
XXXIII.  - 
XXXIV. 
.XXXV. 


Pages 

L'n  fils  de  comte  et  une  fille  de  roi 5 

Lne  mariée  qui  joue  ù  la  poupée 8 

Au  camp in 

...  l:! 

...  r. 

.  .  I."l 

.  .  .  ir, 

...  I!l 


La  mailressc  d'un  roi 

La  chaml)re  des  Enfanis  de  France  . 

Diane  de  i;aslro 

Les  p.ilenôtres  de  M.  le  connélaljlc. 
Un  carrousel  hfurcux 


Qu'on    peut  passer  a  c6lé  de  sa  deslinée  surs 
la  connaître 


Êléiïie  pendant  la  comédie.  20 

■  La  paix  ou  la  stuerrc 2h 

Un  double  fripon 25 

■  La  cime  lUi  bonheur  ^Jfj 

Diane  de  Poitiers  .  a'i 

■  Catherine  de  Médicis 30 

Amant  ou  frère? 32 

L'horoscope 33 

Le  pis  aller  d'une  cotiuette :r> 

Comment  Henri    II.   du    vivant   de  son   père. 

commença  à  recueillir  son  hcrilage 37 

De  l'ulililé  des  anus 38 

-  Où  il  est  démontré  que  la  jalousie  a  pu  abolir 

quebiuefois    les    litres  avant    la  Révolution 

française 30 

-  Quelle  est   la   preuve   la   plus    éclatante   c|ue 

puisse   tlonner    une    femme    qu'un    homme 

n'est  [las  son  amant -'il 

■  Un  dévouement  inutile i2 

■  Que  les  taches  de  sang   no  s'effacent  jamais 

complètement ■'i^ 

-  La  rançon  héroïque 'ilj 

■  Jean  Peuquoy  le  tisserand As 

Gabriel  A  IVeuvrc .M 

Où  Martin-Guerre  n'est  pas  adroit 51 

•  Où  Martin-Guerre  est  maladroit 52 

■  Ruse  de  guère  e M 

■  La  mémoire  d'Arnauld  du  Thill fx> 

-  Théologie 50 

La  sœur  Bénie M 

■  Une  victorieuse  défaite CO 

-  Arnaukl   du   Thill    fait   encoie   ses   pclites   af- 

faires   


fa 


X-XXVI.  —  .Suite  des   honorables  négociations  de  mailre 
Arnauld  du  Thill ; 


XXXVII. 

XXXVIII. 

X.XXIX. 

XL. 

XM. 

XLI  I. 
XLIII. 

XLIV. 
XLV. 

XLVI. 
XLVII. 

XLMII. 

XI.IX. 

L. 


Lord  Wentworlh Cô 

Le  geôlier  amoureux G7 

La  maison  ilel'armuritr 68 

Où  de  nombreux   événements  sont  rassemblés 

avec  beaucoup  ti'art CO 

Comment  Arnauld  du  Thill  fit  pendre  .\rnauld 


du  Thill.  à  Noyon 

Les  rêves  bucoliques  d'Arnauld  du  Thill.  .  .  . 

Les  armes  de  Pierre  Peuquoy,  les  cordes  de 
Jean  Peuquoy  et  les  pleurs  de  Babette 
Peuquoy  .  .  .  '. 

Suite  des  tribulations  de  Martin  Guerre 


71 


80 


Où  la  vertu  de  Martin-Guerre  commence  à  se 

réhabiliter 82 

■  l'n  philosophe  et  un  soldat 83 

Où  la  grSce  de  Marie  Stuart  passe  dans  ce  ro- 
man aussi  fugitivement  que  dans  l'histoire 

de  France 80 

L'autre  Diane 88 

Une  grande  idée  pour  un  grand   homme.  ...  89 

Divers  profils  de  gens  d'épée 00 


Pages 

LI.  —  Adicssc  de  la  maladresse 0*3 

LU.  —  Le  31  décembre  l.%7 05 

MIL  —  Pendant   la  canonnade 07 

l.l\  .  —  Sous  la  lente 00 

I.V.—   Les  pelilcs  barques  sau\enl  Us  grands  navires.  11(1 

L^  I.  —  Obicuri  soLi  sub  noctc 1():i 

L\II.  —  Entre  deux  abîmes lo'i 

L\  III.  —  Arnauld  du  Thill  absent  exerce  encore  fur  ce 

pauvre  Martin-Guerre  une  mortelle  influence.  lot; 

Ll\.  —  Lord  Wentworlh  aux  abois 108 

I.X.  —  Amour  dédaigné loî) 

l.\l.  —  .\mour  partagé .112 

I.X  11.  —  Le  Balafré  . 113 

LMIl.  —  Dénouement  partiel  .  115 

LXl\  .  —  Heureux  auspices  .  .  117 

LXV.  —  Un  qu.Tlrain .121 

L\\  I    —  Le  vicomte  de  Monigommery 123 

LWII.  —  Joie  et  angoisse 125 

!.X\  III.  —  Précaulions 12G 

LXIX.  —  Prisonnier  au  secret 128 

L.X.X.  —  Le  comte  de  Monlgon^meiA                             .  .  120 

LXXI.  —  le  gentilhcmnie  errant 131 

LXXII.  —  Où  l'on  retrouve  Arnauld  du  Thill 133 

LXXIIl.  —  La  justice  tians  l'embarras 1^*5 

LX.XIN.  —  Les  méprises  ont  l'air  de  vouloir  recommencer.  137 

I.X.X\  .  —  Le  rêquisitoîic  d'un  criminel  conlre  lui-méir.c.  139 

LXXVI.  —  Justice l'.2 

LXXVII.  —  Deux  leltres IVi 

LXXVm.  —  Un  conciliabule  protestant l'id 

LXXIX.  —  Autre  épreuve l'.O 

LXX.X.  —  Une  dangereuse  démarche 151 

LXXXI.  —  L'imprudence  de  la  précaution 1.53 

LXX.XII.  —  Occasions I5'i 

L.X.XXIII.  —  Enlre  deux  devoirs l-'iO 

I.XXXIV.  —  Présages ir^t 

LXXXN  .  —  Tournoi  falal 1"'' 

BÉGNE   DE  FUANÇOIS  II 

,     L\XX\  1.  —  Nouvel  élat  de  choses Ii.l 

LXN.XVll.'—  Suite  des  vengeances  de  Gabriel n;2 

LXXXVIII.  —  Changement  de  tempéralure 10. 

LXXXIX.  —  Guife  et  c;olignY I«; 

XC.  —  Happoris  et  dénonciations h  H 

XCI.  —  Un  espion 170 

XCII.  —  Un  délateur  .  .  • 171 

XCIII.  —  Roi  et  reine  enfans 173 

XCIV.  —  Fin  du  voyage  en  Itiilic  .  .                          ....  175 

XCV.  —  Deux  appels 177 

XCVI.  —  Une  confiance  périlleuse 178 

XCVII.  —  Déloyauté  de  la  loyauté l^o 

XCVIII.  —  Le  commencement  de  la  fin 182 

XCIX.  —  La  forêt  de  (.h.lleau-Hcgnault 18:t 

G.  —  De  la  politique  au  seizième  siècU                        .  185 

CI.  —  Le  tumulle  d'Amboise 187 

f'.ll.  —  Un  acte  de  loi 18« 

cm.  —  Autre  échantillon  de  poliliqi  c !'■«' 

CIV.  —  Lueur  d'espoir lOi 

GV.  —  Sommeil  bien  garde lO'i 

CVI.  —  Le  lit  de  mort  des  rois 105 

GVII.  —  Adieu,  France! !!•'' 

Conclusion '3^ 


I 


ALEXANDRE   DUMAS 


ILLUSTRE 


Le 


Page  du  Duc  de  Savoie 


ILLUSTRATIONS 


Gustave    DORE 


PARIS 

A.   LE   VASSEUR   ET   C",    É'DITEURS 

33,  rue  de  Fleurus,  33 


LE  PAGE  DU  DUC  DE  SAVOIE 


PREMIÈRE  PARTIE 


CE    QU'EUT    Pn    VOIR    IN    HOMME    l'LACÉ    SfR    LA    PLt.S     HAUTE    TOUR    UIIESUINEERT.    DANS    LA    JOURNÉE 
DU    5    MAI    1555,    VERS    DEUX    HEURES     DE    LAI'RÉS-MIDI 


Transportons  de  plein  saut,  sans  prèfat-e.  sans  préambule, 
ceux  de  nos  lecteurs  qui  ne  craindrDni  pas  de  faire,  avec 
nous,  une  enjambée  de  trois  siècles  dans  le  ijassé.  en  pré- 
sence des  hommes  que  nous  avons  a  leur  faire  connaître,  et 
au  milieu  des  événements  auxquels  nous  allons  les  faire 
assister. 

Nous  sommes  au  5  mal  de  l'année  1355. 

Henri  II  règne  sur  la  Fi'ance  ; 

Marie   Tudor,   sur  r.\n(rleterre  ; 

Cliarles-Qulnt,  sur  l'Espagne,  l'Allemagne,  les  Flandres. 
l'Italie  et  les  deux  Iodes,  c'est-à-dire  sur  un  sixième  du 
monde 

La  scène  s'ouvre  aux  environs  de  la  petite  ville  d'Hesdln- 
Fert,  qu'achève  de  rebâtir  Emmanuel-I'hllihert.  prince  de 
Piémont,  en  remplacement  d'Jiesdin-le-Vieux,  qu  il  a  pris 
et  rasé  l'année  précédente,  —  Donc,  nous  voyagions  dans 


cette  partie  de  l'ancienne  France  qu'on  appelait  alors  l'Ar- 
lois.  et  qu'on  appelle  aujourd'luii  le  département  du  Pas-de- 
Calais. 

Nous  disons  de  l'ancienne  France,  car  un  instant  l'Artois 
a  été  réuni  au  patrimoine  de  nos  rois  par  Philippe-Auguste, 
19  vainqueur  de  Saint-Jean-d'Acre  et  de  Bouvines  ;  mais, 
entré,  en  1180.  dans  la  maison  de  France,  donné,  en  1237. 
par  saint  Louis,  à  Uobert.  son  frère  cadet,  il  s'égara,  aux 
mains  de  trois  femmes.  Maliaud.  Jeanne  I"  et  Jeanne  II, 
dans  ti-ois  maisons  diirérenUs.  Puis,  avec  Marguerite,  sœur 
de  Jeanne  II  et  fille  de  Jeanne  l">.  Il  passa  au  comte  Louis 
de  Mille,  dont  la  nUe  le  fit  entrer,  en  même  temps  que  les 
comtés  de  Flandres  et  de  .Ncvers.  dans  la  maison  des  ducs 
de  Bourgogne  Enlln.  f  liarles  le  Téméraire  mort,  Marie  de 
liourgogne,  dernière  héritière  du  nom  gigantesque  et  des 
biens  immenses  de  sou  père,  alla,  le  jour  où  elle  épousa 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Maximiliea,  fils  de  l'empereur  Frédéric  III,  réunir  nom  et 
richesses  au  domaine  de  la  maison  d'Autriche,  lesquels  s'y 
engloutirent  comme  un   neuve  qui  se  perd  dans  l'Océan, 

C'était  là  une  grande  perte  pour  la  France,  car  l'Artois 
était  une  belle  et  riche  province.  Aussi,  depuis  trois  ans, 
avec  des  chances  capricieuses  et  des  fortunes  diverses, 
Henri  II  et  Charles-Quint  luttaient-ils  corps  à  corps,  pied  â 
pied,  front  contre  front,  Charles-Quint  pour  la  conserver, 
Henri  II  pour  la  reprendre. 

Pendant  cette  guerre  acharnée,  où  le  fils  retrouvait  le  vieil 
ennemi  de  son  père,  et,  comme  son  père,  devait  avoir  son 
Marignan  et  son  Pavie,  chacun  avait  rencontré  ses  bons  et 
ses  mauvais  jours,  ses  victoires  et  ses  défaites.  La  France 
avait  vu  l'armée  en  désordre  de  Charles-Quint  lever  le  siège 
de  Metz,  et  avait  pris  Alarienbourg,  Bouvines  et  Dinant  ; 
l'Empire,  de  son  côté,  avait  emporté  d'assaut  Thérouanne 
et  Hesdin,  et,  furieux  de  sa  défaite  de  Jletz,  avait  brûlé 
l'une  et  rasé  l'autre. 

Nous  avons  comparé  Metz  à  Marignan,  et  nous  n'exagé- 
rons pas.  Une  armée  de  cinquante  mille  hommes  d'infante- 
rie, de  quatorze  mille  chevaux,  décimée  par  le  froid,  par 
la  maladie,  et,  disons-le  aussi,  par  le  courage  du  duc  Fran- 
çois de  Guise  et  de  la  garnison  française,  s'évanouit  comme 
une  vapeur,  disparut  comme  une  fumée,  laissant,  pour  toute 
trace  de  son  existence,  dix  mille  moi-ts,  deux  mille  tentes 
et  cent  vingt  pièces  de  canon  ! 

La  démoralisation  était  telle,  que  les  fuyards  n'essayaient 
pas  même  de  se  défendre.  Charles  de  Bourbon  poursuivait 
un  corps  de  cavalerie  espagnole  ;  le  capitaine  qui  comman- 
dait ce  corps  s'aiTête  et   va  droit  au  chef  ennemi  : 

—  Prince,  duc  ou  simple  gentilliomme  lui  dit-il,  qui  que 
fu  sois  enfin,  si  tu  combats  pour  la  gloire,  cherche  une  autre 
occasion;  car,  aujourd'hui,  tu  égorgei'ais'des  hommes  trop 
faibles,  non  seulement  pour  te  résister,  mais  encore  pour 
prendre  la  fuite. 

Charles  de  Bourbon  remit  son  épée  au  fourreau,  ordonna 
à  ses  hommes  d'en  faire  autant  ;  et  le  capitaine  espagnol  et 
sa  troupe  continuèrent  leur  retraite  sans  être  flavantage  in- 
quiétés par  eux. 

ChaflesQuint  avait  été  loin  d'imiter  cette  clémence.  Thé- 
rouanne  prise,  il  avait  ordonné  que  la  ville  fût  livrée  au  pil- 
lage, rasée  jusqu'en  ses  fondements  ;  qu'on  détruisit,  non 
seulement  les  édifices  prof.lnes,  mais  encore  les  églises,  les 
monastères  et  les  hôpitaux  ;  qu'on  n'y  laissât,  enfin,  aucun 
vestige  de  muraille;  et,  de  peur  qu'il  n'y  restât  pierre. sur 
pierre,  il  requit  les  habitants  de  la  Flandre  et  de  l'Artois 
pour  en  disperser  les  débris. 

L'appel  de  destruction  avait  été  entendu.  Les  populations 
de  l'Artois  et  de  la  Flandre,  auxquelles  la  garnison  de  Thé- 
rouanne  causait  de  grands  dommages,  étaient  accourues  ar- 
mées de  pioches,  de  marteaux,  de  boyaux  et  de  pics,  et  la 
ville  avait  disparu  comme  Sagonte  sous  les  pieds  d'Annibal, 
comme  Carthage  au  souffle  de  Scipion. 

II  en  était  arrivé  d'Uesdin  comme  de  Thérouanne. 

Mais,   sur    ces   entrefaites.    Emmanuel-Philibert    avait   été  ' 
nommé  commandant  en  chef  des  troupes  de  l'Empire  dans 
les  Pays-Bas,  et.  s'il  n'avait  pu  sauver  Thérouanne,  il  avait, 
du  moins,  obtenu  de  rebâtir  Hesdin. 

II  avait  accompli  en  quelques  mois  ce  travail  immense, 
et  une  nouvelle  ville  venait  de  s'élever  comme  par  enchan- 
tement  à  un  quart  de  lieue  de  l'ancienne.  Cette  nouvelle 
Tille,  située  au  milieu  des  marais  du  Mesnil,  sur  la  rivière 
de  la  Candie,  était  si  bien  fortifiée,  qu'elle  faisait  encore, 
cent  cinquante  ans  après,  l'admiration  de  Vauban,  quoique 
pendant  lé  cours  de  ces  cent  cinquante  ans,  le  système  de 
fortifications  eut  entièrement  changé. 

Son  fondateur  l'avait  appelé  Ilesdin-rccl  ;  c'est-â-dire  que. 
pour  forcer  la  ville  nouvelle  à  se  souvenir  de  son  origine, 
11  avait  joint  à  son  nom  ces  quatre  lettres  :  F.  E.  K.  T. 
données  avec  la  croix  blanche  par  l'empereur  d'Allemagne, 
après  le  siège  de  Rhodes,  à  Amédée  le  Grand,  treizième 
comte  de  Savoie,  et  qui  signifient;  Forlituao  ejiis  Jtliodum 
lenuil,  c'est-â-dirc  :  Son  courage  a  sauvé  Ithodes. 

Mais  ce  n'était  pas  le  seul  miracle  qu'cfit  opéré  la  pi-omo- 
tlon  du  jeune  général  auquel  Charles-Quint  venait  de  confier 
la  conduite  de  son  armée.  Grâce  i  la  discipline  rigide  qu'il 
avait  su  établir,  le  mallieureux  pays  qui,  depuis  quatre  ans, 
était  le  théâtre  de  la  guerre,  commençait  à  respirer  ;  les 
ordres  les  plus  sévères  avaient  été  donnés  par  lui  pour  em- 
pêcher le  pillage  et  môme  la  maraude  ;  tout  clief  contreve- 
nant était  désarmé  et  mis.  sous  sa  tente,  en  vue  de  toute 
l'armée,  à  des  arrêts  plus  ou  moins  longs;  tout  soldat  pris 
en  flagrant  délit  était  pendu. 

Il  en  résultait  que,  comme  l'hiver  de  1554  à  1555  avait  â 
peu  près  fait  cesser  les  hostilités  de  part  et  d'autre,  les  ha- 
bitants de  l'Artois  venaient  de  passer  quatre  ou  cinq  mois 
qui,  comparativement  aux  trois  années  écoulées  entre  le 
siège  de  Metz  et  la  reconstruction  d'Hesdin,  leur  avalent 
paru  un  échantillon  de  l'âge  d'or. 

Il  y  avait  bien  encore  de  temps  en  temps,  par-ci  par-lâ, 
quelciue  cliâteau  incendié,  quelque  ferme  pillée,  quelque 
maison  dévalisée,  sou  par  les  Français,  qui  tenaient  Abbe- 


viUe.  Doullens  et  Montreuil-sur-M?r,  e(  qui  hasardaient  des 
excursions  sur  le  territoire  ennemi,  soit  par  les  pillards  in- 
corrigibles, reitres,  lansquenets  et  bohèmes,  que  l'armée 
impériale  traînait  à  sa  suite  ;  mais  Emmanuel-Philibert  fai- 
sait si  bonne  chasse  aux  Français,  et  si  rude  justice  aux 
Impériaux,  que  ces  catastrophes  devenaient  de  jour  en  jour 
plus  rares. 

Voilà  donc  où  l'on  en  était  dans  la  province  d'Artois  et 
particulièrement  dans  les  environs  d'Hesdin-Fert,  le  jour  où 
s'ouvre  notre  récit,  c'est-à-dire  le  5  mai  1555. 

Mais,  après  avoir  donné  à  nos  lecteurs  un  aperçu  de 
l'état  moral  et  politique  du  pays,  il  nous  reste,  pour  complé- 
ter le  tableau,  à  leur  donner  une  idée  de  son  aspect  maté- 
riel, aspect  qui  a  totalement  changé  depuis  cette  époque 
grâce  aux  envahissements  de  l'industrie  et  aux  améliora- 
tions de  la  culture 

Disons  donc,  afin  d'arriver  à  ce  résultat  difficUe  que  nous 
nous  proposons,  et  qui  a  pour  but  de  reproduire  un  passé 
presque  évanoui,  disons  donc  ce  que,  pendant  cette  journée 
du  5  mai  1555,  vers  deux  lieures  de  laprès-midi,  eut  vu  une 
homme  qui,  monté  sur  la  plus  haute  tour  d'Hesdin,  et  le 
dos  tourné  à  la  mer,  eût  embrassé  l'horizon  s'étendant  en 
demi-cercle  sous  son  regard,  depuis  l'extrémité  septentrio- 
nale de  cette  petite  chaîne  de  collines  derrière  laquelle  se 
cache  Béthune,  jusqu'aux  derniers  mamelons  méridionaux. 
de  cette  mùme  ciiaiiie  au  i.ied  desquels  s'élève  Doullens. 

Il  eût  eu  d'abord,  en  face  de  lui,  s'avançant  en  pointe  verS' 
les  rives  de  la  Candie,  l'épaisse  et  sombre  forêt  de  Sahit- 
Pol-sur-Ternoise,  dont  le  vaste  tapis  vert,  jeté  ainsi  qu'un 
manteau  sur  l'épaule  des  collines,  allait,  au  bas  du 
versant  opposé,  tremper  sa  lisière  aux  sources  de  la  Scarpe. 
qui  est  à  l'Escaut  ce  que  la  Saône  est  au  Khône,  ce  que  la 
Moselle  esl^  au  Rhin. 

A  la  droite  de  cette  forêt,  et,  par  conséquent,  à  la  gauche 
de  lobservateur  que  nous  supposons  placé  sur  la  plus  haut 
tour  d'Hesdin-Fert,  au  fond  de  la  plaine,  sous  l'abri  de  ce. 
mêmes  collines  qui  ferment  l'iiorizon,  les  bourgs  d'Enchin  ei 
de  Fruges.  perdus  au  milieu  des  fumées  bleuâtres  de  leurj 
cheminées,  fumées  qui  les  enveloppent  comme  une  vapeu_ 
transparente,  comme  un  voile  diaphane,  indiquaient  que  les' 
frileux  habitants  de  ces  provinces  septentrionales  n'avaient 
point  encore,  malgré  l'apparition  des  premiers  jours  de 
printemps,  dit  un  adieu  réel  au  feu,  ce  joyeux  et  fidèle  ami 
des  jours  d'hiver. 

En  avant  de  ces  deux  villages,  et  semblable  à  une  senti- 
nelle qui  se  serait  hasardée  à  sortir  de  la  forêt,  mais  qui, 
mal  rassurée  encore,  n'aurait  pas  voulu  complètement  aban- 
donner sa  lisière,  s'élevait  une  joUe  petite  habitation,  moi- 
tié ferme,  moitié  château,  appelée  le  Paçcq. 

On  voyait,  pareil  à  un  ruban  doré  flottant  sur  la  robe 
verte  de  la  plaine,  le  cliemin  qui,  partant,  uniiiue  d'abord, 
de  la  porte  de  la  ferme,  se  séparait  bientôt  en  deux  branches, 
dont  l'une  venait  droit  à  Hesdin,  et  dont  l'autre,  contour- 
nant la  forêt,  dénonçait  les  relations  établies  entre  les  habi- 
tants du  Parcq  et  les  villages  de  Frévent,  d'Auxy-le-Château 
et  de  Xouvion  en  Pontliieu. 

La  plaine  qui  s'étendait  de  ces  trois  bourgs  a  Hesdin  for- 
mait le  bassin  opposé  à  celui  que  nous  venons  de  décrire, 
c'est-à-dire  qu'elle  était  située  à  la  gauche  du  bassin  de  la! 
forêt  de  Saint-Pol,  et,  par  conséquent,  à  la  di'oite  du  spec- 
tateur fictif  qui   nous  sert   de  cicérone  ou  plutôt   de  pivot. 

C'était  la  partie  la  plus  remarquable  du  paysage,  non 
point  par  les  accidents  n;iturels  du  terrain,  mais,  au  con- 
traire, par  la  circonstance  fortuite  qui  l'animait  en  ce 
moment. 

En  effet,  tandis  que  la  plaine  opposée  n'était  couverte  que; 
de  verdi.ssanles  moissons,  celle-ci  était  presque  entièrement 
cacliée  par  le  camp  de  l'empereur  Charles-Quint. 

Ce  camp,  entouré  de  fossés  et  garni  de  palissades,  renfer- 
mait toute  une  ville,  non  pas  de  maisons,  mais  de  tentes. 

Au  centre  de  ces  tentes,  comme  Notre-Dame  de  Paris  dans 
la  Cité,  comme  le  château  des  Papes  au  milieu  d'Avignon 
comme  un  vaisseau  à  trois  ponts  parmi  les  vagues  mouton 
neuses  de  l'Océan,  surgissait  le  pavillon  impérial  de  Cli.arles 
Quint,  aux  quatre  angles  duquel  flottaient  quatre  étendards! 
dont  un  seul  suffisait  d'habitude  à  l'ambition  humaine 
l'étendard  de  l'Empire,  l'étendard  de  l'Espagne,  l'étendan 
de  Rome  et  l'étendard  de  la  Lombardie  ;  car  il  avait  éti 
couronné  quatre  folSi  ce  conquérant,  ce  vaillant,  ce  victo-1 
rieux.  comme  on  l'appelait  :  à  Tolède,  de  la  couronne  d 
diamants,  comme  roi  d'Espagne  et  des  Indes;  à  Aix-la-Cha-: 
pelle,  de  la  couronne  d'argent,  comme  empereur  d'Alle- 
magne ;  enfin,  à  Bologne,  de  la  couronne  d'or,  comme  roi 
des  Romains,  et  de  la  couronne  de  fer,  comme  roi  des  Lom 
bards.  Et.  lorsqu'on  essayait  de  s'opposer  à  cette  volonli 
qu'il  avait  de  se  faire  couronner  à  Bologne,  au  lieu  d'aller, 
selon  la  coutume,  se  faire  couronner  à  Rome  et  à  Milan 
lorsqu  on  lui  objectait  le  bref  du  pape  Etienne,  qui  ne  veul 
pas  que  la  couronne  d'or  quitte  le  Valic:in,  et  le  décret 
l'empereur  Charlemagne,  qui  défend  que  la  couronne  de  fi 
sorte  de  Monza,  il  répondit  hautainement,  ce  vainqueur  cl( 
François  I«r,  de  Soliman  et  de  Luther,  qu'il  était  accoutuméi 


LE  PAGE  DU    DUC  DE  SAVOIE 


:ion  pas  à  courir  après  les  couronnes,   m^is  i  ce  que  les 
couronnnes  courussent  après  lui. 

Et  notez  bien  que  ces  quatre  étendards  étaient  surmontés 
de  son  étendard,  ii  lui,  lequel  présentait  les  colonnes  d'Her- 
cule, non  plus  comme  les  bornes  de  l'ancien  monde,  mais 
comme  les  portes  du  nouveau,  et  laisait  flotter  à- tous  les 
vents  du  ciel  cette  ambitieuse  devise,  qui  avait  grandi  par 
sa  mutilation  :  Plus  ultra  : 

A  la  distance  d'une  cinquantaine  de  pas  du  pavillon  de 
l'empereur  s'élevait  la  tente  du  général  en  chef.  Emma- 
nuel-Philibert, tente  que  rien  ne  distinguait  de  celles  des 
autres  capitaines,  sinon  un  double  étendard  portant,  l'un 
le.-!  armes  de  Savoie,  —  une  croix  d'argent  sur  champ  de 
çueules.'  avec  ces  quatre  lettres,  dont  nous  avons  déjà 
expliqué  le  sens  :  F.  E.  R.  T.,  —  et  l'autre,  ses  armes  par- 
ticulières, à  lui  Emmanuel,  représentant  une  main  levant 
au  ciel  un  trophée  composé  de  lances,  dépées  et  de  pisto- 
lets, avec  cette  devise  :  Spolialis  arma  supersunt.  c'est-à- 
dire  ;   Aux  dépouillés    les   armes    restent. 

Le  camp,  que  dominaient  ces  deu.T  tentes,  était  divisé  en 
quatre  quartiers,  au  milieu  desquels  serpentait  la  rivière, 
cLargée  de  trois  ponts. 

Le  premier  quartier  était  destiné  aux  Allemands;  le 
-^cond.   aux  Espagnols  ;  le    troisième,  aux   .\nglais. 

Le  quatrième  renfermait  le  parc  d'artillerie,  entièrement 
renouvelé  depuis  la  défaite  de  Metz,  et  que  l'adjonction  de 
vîèces  françaises,  prises  à  Thérouanne  et  à  Hesdin,  avait 
porté  à  cent-vingt  canons  et  à  quinze  bombardes. 

Sur  la  culasse  de  chacune  des  pièces  prises  aux  Français, 
l'empereur  avait  fait  graver  ses  deux  mots  favoris  :  Plus 
ultra  ! 

Derrière  les  canons  et  les  bombardes  étaient  rangés,  sur 
trois  lignes,  les  caissons  et  les  chariots  contenant  les  muni- 
tions ;  des  sentinelles,  l'épée  à  la  main,  sans  arquebuses 
ni  pistolets,  veillaient  à  ce  que  personne  n'approchât  de 
ces  volcans  dont  une  étincelle  sufflsalt  pour  faire  jaillir  la 
flamme. 

D'autres  sentinelles  étaient  placées  en  dehors  de  l'en- 
ceinte. 

Dans  les  rues  de  ce  camp,  ménagées  comme  celles  d'une 
ville,  circulaient  des  milliers  d  hommes  avec  une  activité 
militaire,  que  tempéraient  néanmoins  la  gravité  allemande, 
l'orgueil  espagnol  et  le  flegme  anglais. 

Le  soleil  se  réfléchissait  sur  toutes  ces  armes,  qui  lui  ren- 
voyaient ses  rayons  en  éclairs  ;  le  vent  se  jouait  au  milieu 
de  tous  ces  étendards,  de  toutes  ces  bannières,  de  tous  ces 
pennons.  dont  11  roulait  ou  déroulait,  selon  son  caprice, 
les  plis  soyeux  et  les  brillantes  couleurs. 

Cette  activité  et  ce  bruit,  qui  flottent  toujours  à  la  sur- 
face des  multitudes  et  des  océans,  faisaient  un  contraste 
remarquable  avec  le  silence  et  la  solitude  de  l'autre  côté 
de  la  plaine,  où  le  soleil  n'éclairait  que  la  mosaïque  mou- 
vante des  moissons,  arrivées  à  différents  degrés  de  matu- 
rité, et  où  le  vent  ne  faisait  trembler  que  ces  fleurs  cham- 
pêtres que  les  jeunes  filles  se  plaisent  à  tresser,  pour  la 
parure  du  dimanche,  en  couronnes  de  pourpre  et  d'azur. 

Et.  maintenant  que  nous  avons  consacré  le  premier  cha- 
pitre de  notre  livre  à  dire  ce  qu'eût  embrassé  le  regard 
d'un  homme  placé  sur  la  plus  haute  tour  d  Hesdin-Fert, 
pendant  la  journée  du  5  mai  1555,  consacrons  le  second 
chapitre  à  dire  ce  qui  eût  échappé  à  ce  regard,  si  perçant 
qu'il  fat. 


II 


LES   AVENTURIERS 


Ce  qui  eût  échappé  au  regard  de  cet  homme,  si  perçant 
qu  il  fût,  c'est  ce  qui  se  passait  dans  1  endroit  le  plus  épais 
ei,  par  conséquent,  le  plus  sombre  de  la  forêt  de  Saint-Pol- 
surTernoise.  au  fond  dune  grotte  que  les  arbres  cou^Taient 
de  leur  ombre  et  que  les  lierres  enveloppaient  de  leurs 
réseaux,  tandis  que.  pour  la  plus  grande  sécurité  de  ceux 
qui  occupaient  cette  grotte,  une  sentinelle  cachée  dans  les 
brous-sailles,  et  coutliée  le  ventre  contre  terre,  aussi  immo- 
bile que  l'eût  été  à  sa  place  un  <es  troncs  d'arbre  dont 
elle  était  entourée,  veillait  à  ce  qu'aucun  profane  ne  vint 
troubler  l'important  conciliabule  auquel,  en  notre  qualité 
de  romancier,  c'est-à-dire  de  magicien  à  qui  toutes  portes 
sont   ouvertes,  nous  allons  faire  assister   nos  lecteurs. 

Profitons  du  moment  rapide  où.  préoccupée  du  bruit  que 
fait,  en  bondissant  par  les  fougères,  un  chevTeuil  effaré, 
celte  sentinelle,  qui  ne  nous  a  point  vus.  et  que  nous  avons 
découverte,  tourne  les  yeux  du  côté  d'où  vient  ce  bruit, 
pour  nous  glisser  Inaperçus  dans  la  grotte,  et  suivr-  dans 
ses  moindres  détails  l'action  qui  s'y  passe,  abrités  que  nous 
sommes  derrière  la  saillie  d'un  rocher. 

C«tte  grotte  est  occupée  par  huit  hommes,  aux   visages, 


aux  costumes  et  aux  tempéraments  divers,  bien  que.  d'après 
les  armes  qu'ils  portent  sur  eux.  ou  qui  gisent  à  terre  à 
la  portée  de  leurs  mains,  ils  paraissent  avoir  adopté  la 
même   carrière. 

L'un  d'eux,  aux  doigts  tachés  d'encre,  à  la  figure  fine  et 
rusée,  trempant  sa  plume.  —  du  bec  de  laquelle  il  extirpe, 
de  temps  en  temps,  un  de  ces  poils  qui  se  trouvent  à  la 
surface  des  papiers  mal  travaillés.  —  trempant  sa  plume, 
disons-nous,  dans  un  de  ces  encriers  de  corne  comme  en 
portent  à  leur  ceinture  les  bazochiens.  les  clercs  et  les 
huissiers,  écrit  sur  une  espèce  de  table  de  pierre  reposant 
sur  deux  pieds  massifs,  pendant  qu'un  autre  qui  tient  à  la 
main,  avec  la  patience  et  l'immobilité  d'un  chandelier  de 
métal,  une  branche  de  sapin  enflammée,  éclaire,  non  seu- 
lement l'écrivain,  la  table  et  le  papier,  mais  encore,  par 
flaques  de  lumière  plus  ou  moins  larges,  selon  la  proxi- 
mité ou  l'éloignement.  lui-même  d'abord,  et  ensuite  ses  six 
autres  compagnons. 

Il  s'agit,  à  n'en  pas  douter,  d'un  acte  qui  intére.sse  la 
société  tout  entière,  ce  qui  est  facile  à  voir  par  l'ardeur 
avec  laquelle  chacun  prend  part  à  sa  rédaction. 

Cependant,  trois  de  ces  hommes  paraissent  moins  occu- 
pés que   les  autres  de  ce  soin   tout  matériel. 

Le  premier  est  un  beau  jeune  homme  de  vingt-quatre 
a  vingt-cinq  ans.  élégamment  vêtu  d'une  espèce  de  cuirasse 
de  peau  de  buffle,  à  l'épreuve,  sinon  de  la  balle,  au  moins 
d'un  coup  d'épée  ou  de  dague.  Un  justaucorps  de  veloqrs 
marron,  un  peu  fané,  il  est  vrai,  mais  encore  fort  présen- 
table, après  avoir  montré,  par  l'ouverture  des  épaules,  ses 
manches  tailladées  à  l'espagnole.  c'est-à-dUe  façonnées 
d'après  la  dernière  mode,  dépasse  de  quatre  doigis  l'extré- 
mité inférieure  du  buffle,  et  vient,  avec  une  certaine  ampleur 
de  plis,  flotter  sur  une  trousse  de  drap  vert  tailladée  sui- 
vant le  même  système,  et  qui  va  se  perdre  dans  une  paire 
de  grandes  bottes  assez  hautes  pour  protéger  la  cuisse  quand 
on  est  à  cheval,  et  assez  souples  pour  se  rabattre  jusqu'au 
dessous  du  genou  lorsqu'on  marche  à  pied. 

Il  chantonne  un  rondeau  de  Clément  Slarot.  tout  en  fri- 
sant sa  fine  moustache  notre  d'une  main,  et  en  peignant, 
de  l'autre,  sa  chevelure,  qu'il  porte  un  peu  plus  longue 
qu'il  n'est  de  mode  à  cette  époque,  sans  doute  pour  ne  pas 
perdre  les  avantages  de  la  moelleuse  ondulation  dont  la 
nature  l'a  douée. 

Le  second  est  un  homme  de  trente-six  ans  à  peiiie  :  seu- 
lement, il  a  le  visage  tellement  balafré  par  les  blessures 
qui  le  sillonnent  en  tous  sens,  qu'il  est  impossible  de  lui 
assigner  un  âge.  Il  a  le  bras  et  une  portion  de  la  poitrine 
découverts,  et,  sur  ce  que  l'on  voit  de  son  corps,  on  peut 
reconnaître  une  série  de  cicatrices  non  moins  nombreuses 
que  celles  qui  décorent  .son  visage.  Il  est  en  train  de  pan- 
ser une  plaie  qui  lui  a  dénudé  une  partie  du  biceps;  heu- 
reusement, la  blessure  est  au  bras  gauche,  et,  par  consé- 
quent, elle  n'aura  pas  d'inconvénients  aussi  graves  que  si 
elle  offensait  le  bras  droit.  11  tient  entre  ses  dents  l'extré- 
mité d'une  bande  de  toile,  avec  laquelle  11  comprime  une 
poignée  de  charpie  qu'il  vient  de  tremper  dans  un  certain 
baume  dont  un  bohémien  lui  a  donné  la  recette,  et  dont 
il  prétend  se  trouver  parfaitement  bien.  Au  reste,  pas  une 
plainte  ne  sort  de  sa  bouche,  et  il  parait  aussi  insensible 
a  la  douleur  que  si  le  membre,  de  la  guérison  duquel  11 
s'occupe,  était  de  chêne  ou  de  sapin. 

Le  troisième  est  un  homme  de  quarante  ans.  grand  et 
mince,  au  visage  pâle,  à  la  tournure  ascétique.  Il  est  à 
genoux  dans  un  coin,  roule  un  chapelet  entre  ses  doigts  et 
expédie,  avec  une  volubilité  qui  n'appartient  qu'à  lui,  une 
douzaine  de  Pater  et  une  douzaine  d'.iiic.  De  temps  en 
temps,  sa  main  droite  abandonne  le  chapelet,  et  retentit 
sur  sa  poitrine  avec  le  bruit  que  fait  le  maillet  d'un  ton- 
nelier sur  une  futaille  vide;  mais,  le  double  ou  le  triple 
Mea  culpd  prononcé  à  haute  voix,  il  revient  à  son  chapelet 
qu'il  se  remet  à  tourner  entre  ses  mains  aussi  rapidement 
qu'un  rosaire  aux  mains  d'un  moine,  ou  le  comboUo  aux 
doigts  d'un  derviche. 

Les  trois  personnages  qui  nous  restaient  à  décrire  ont  on 
caractère  non  moins  tranché.  Dieu  merci  !  que  les  cinq  que 
nous  avons  déjà  eu  l'honneur  de  faire  passer  sous  les  yeux 
de  nos  lecteurs. 

L'un  de  ces  trols-là  est  appuyé  des  deux  mains  sur  la 
table  même  où  l'écrivain  accomplit  son  office  :  11  suit,  sans 
en  perdre  un  trait,  tous  les  circuits  et  toutes  les  ondula 
lions  de  sa  plume  ;  c'est  lui  qui  a  fait  le  plus  d'observations 
sur  l'acte  qui  se  rédige,  et,  il  faut  le  dire,  ses  observations, 
quoique  un  peu  entachées  d'égoisme,  sont  presqae  toujours 
pleines  de  finesse  ou,  chose  étrange  !  tant  une  qualité  semble 
opposée  à  l'autre,  pleines  de  bon  sens.  Il  a  quarante-cinq 
ans,  des  yeux  fins,  petits  et  enfoncés  sous  de  gros  sourcils 
bl'inds. 

un  antre  est  couché  à  terre  ;  Il  a  trouvé  un  grès  propre 
au  repassage  des  épées  et  à  l'affilage  des  poignards  :ll 
profite  de  la  circonstance  pour  faire,  à  grand  renfort  de 
salive    et  par  des  frottements   multipliés  sur  ce  grès,  une 


LE   PAGE   DC    Dec    DE  SAVOIE 


6 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


nouvelle  poinle  à  sa  dague,  complètement  émoussée.  Sa 
lan'^ue  (luil  tient  sei-rée  entre  ses  dents,  et  qui  sort  du 
coiiT  dé  sa  Ijouclie,  indique  toute  l'attention  et  nous-dirons 
même  tout  lintérêt  quil  porte  à  laction  qu'il  accomplit. 
Cependant  cette  attention  n'est  pas  si  absolue,  qu'il  n'ait  une 
oreille  à  la  discussion.  Si  la  rédaction  est  selon  son  cœur, 
il  se  contente  d'approuver  de  la  tête;  si.  au  contraire, 
elle  blesse  sa  moralité  ou  déroute  ses  calculs,  il  se  levé, 
s  approche  du  scribe,  pose  la  pointe  de  sa  dagiie  sur  le 
papier  en  disant  ces  trois  mots:  ■■  Pardon.,  vous  dites?  « 
et  ne  lève  sa  dague  que  lorsqu'il  est  parfaitement  satisfait 
de  l'explication  ;  ce  qu'il  exprime  p.ir  une  salivation  plus 
abondante  et  par  un  frottement  plus  acharné  de  sa  dague 
contre  le  grès,  frottement  grâce  auquel  l'aimable  instrument 
promet    de   reprendre   bientôt    son   acuité   primitive. 

Le  dernier  —  et  nous  commençons  par  reconnaître  le  tort 
que  nous  avons  en  de  le  ranger  dans  la  catégorie  de  ceux 
que  préoccupent  les  intérêts  matériels  qui  se  débattent,  à 
cette  heure,  entre  le  scribe  et  les  assi.stants,  -  le  dernier, 
le  dos  appuvé  aux  parois  de  la  grotte,  les  bras  pendants,  les 
yeux  au  ciel  ou  plutôt  à  la  voûte  humide  et  sombre  sur 
laquelle  se  jouent,  comme  des  feux  follets,  les  rayons  mou- 
vants de  la  torche  résineuse,  le  dernier,  disons-nous,  semble 
à  la  fois  un  rêveur  et  un  poète.  Que  cherche-t-U  en  ce 
moment"  Est-ce  la  solution  de  quelque  problème  comme 
ceux  que  viennent  de  résoudre  Cliristoplie  Colomb  et  Gali- 
lée'' Est-ce  la  forme  d'un  de  ces  tercets  comme  les  faisait 
Dante  ou  de  l'un  de  ces  liuitains  comme  les  chantait  Tasse? 
C'est  ce  que  pourrait  seul  nous  dire  le  démon  qui  veille  en 
lui  et  qui  s'occupe  si  peu  de  la  matière,  -  absorbe  qu  i 
est'  dans  la  contemplation  des  choses  abstraites,  —  qu  U 
laisse  aller  en  lambeaux  toute  la  portion  des  vêtements  du 
digne  poète  qui  n'est  pas  .de  fer.  de  cuivre  ou  d'acier. 
Voilà  les  portraits  esquissés  tant  bien  que  mal.  Mettons  les 
noms   au-dessous   de   chacun    d'eux. 

Celui  qui  tient  la  plume  se  nomme  Procope  ;  U  est  iNor- 
mand  de  naissance,  presque  juriste  par  l'éducation  ;  il 
larde  sa  conversation  d'axiomes  tirés  du  droit  romain  et 
d'apliorismes  empruntés  aux  Capitulaires  de  Cliarlemagne. 
Du  moment  où  l'on  a  passé  un  écrit  avec  lui.  on  doit  s  at- 
tendre à  un  procès.  Il  est  vrai  que,  si  l'on  se  contente  de 
sa  parole,  sa  parole  est  d'or:  seulement,  il  n'est  pas  tou- 
joui'S  d'accord  avec  la  moralité,  comme  le  vulgaire  l'entend, 
dans  sa  manière  de  la  tenir.  Nous  n'en  citerons  qu  un 
exemple,  et  c'est  celui  qui  l'avait  jeté  dans  la  vie  d  aven- 
tures où  nous  le  rencontrons.  Un  noble  seigneur  de  la  cour 
de  François  P"-  était  venu,  un  jour,  lui  proposer  une  affaire, 
a  lui  et  à  trois  de  ses  compasnons  ;  il  savait  que  le  tré- 
sorier royal  devait,  le  soir  même,  apporter  de  l'Arsenal 
.au  Louvre  mille  écus  d'or:  cette  affaire  était  d'arrêter  le 
trésorier  au  coin  de  la  rue  Saint-Paul,  de  lui  prendre  les 
mille  écus  d'or,  et  de  les  partager  ainsi  :  cinq  cents  au 
grand  seigneur,  qui  attendrait,  pl.'ice  Royale,  que  le  coup 
fût  fait  et  qui.  en  sa  qualité  de  grand  seigneur,  deman- 
dait la  moitié  de  la  somme  ;  l'autre  moitié  entre  Procope 
et  ses  trois  compagnons,  qui  auraient  ainsi  chacun  cent 
vingt-cinq  écus.  La  parole  fut  engagée  de  part  et  d'autre, 
et  la  chose  fut  laite  comme  11  avait  été  convenu  ;  seulement, 
quand  le  tréscu-ier  fut  convenablement  ('.".-alise,  meurtri  et 
jeté  à  la  rivière.  les  trois  compagnons  de  Procope  hasar- 
dèrent cette  proposition,  de  tirer  vers  Notre-Dame,  au  lieu 
de  gagner  la  place  Royale,  et  de  garder  les  mille  écus 
d'or,  au  lieu  d'en  remettre  cinq  cents  au  grand  seigneur. 
Mais  Procope  leur  rappela  la   parole  engagée. 

—  Messieurs,  dit-il  grarement,  vous  oubliez  que  ce  serait 
manquer  à  luitre  traité,  que  ce  serait  frustrer  un  client  !..  II 
faut  de  la  loyauté  avant  tout.  Nous  remettrons  au  duc  (le 
graïul  seigneur  était  un  duc)  les  cinq  cents  écus  d'or  qui  lui 
reviennent,  et  depuis  le  premier  jusqu'au  dernier.  Mais,  con- 
tlnua-t-11,  s'.'ipercevant  que  la  proposition  excitait  quelques 
murmures,  lUsIiiinximus  :  quand  il  les  aura  empochés  et 
qu'il  nous  aura  reconnus  pour  d'honnêtes  gens,  rien  n'em- 
pêche que  nous  ir:illions  nous  embusquer  au  cimetière 
Saint-Jean,  où  j'ai  la  certitude  qu'il  doit  passer  ;  c'est  un 
lieu  désert  et  tout  fi  fait  propice  aux  embuscades.  Nous  fe- 
rons du  duc  ce  que  nous  av(ms  fait  du  trésorier,  et,  le 
cimetière  Saint-.lean  n'étant  pas  très  éloigné  de  la  Seine, 
on  pourra  les  retrouver  domain  tous  les  deux  dans  les 
filets  de  Saint-Cloud  Ainsi,  au  lieu  de  cent  vingt-cinq  écus, 
nous  en  aurons  deux  cent  cinquante  chacun,  desquels  deux 
cent  cinquante  écus  nous  pourrons  jouir  et  disposer  sans 
remords,  ayant  tenu  fidèlement  notre  parole  vis-à-vIs  de  ce 
bon  duc  1 

La  proposition  acceptée  avec  enthousiasme,  11  fut  fait 
ainsi  qu'il  avait  été  dit.  Par  malheur,  dans  leur  empresse- 
ment il  le  jeter  h  la  rivière,  les  quatre  associés  ne  s'aper- 
çurent pas  que  le  duc  respirait  encore  :  la  fraîcheur  de 
l'eau  lui  rendit  des  forces,  et,  au  lieu  d'aller  jusqu'à  Saint- 
Cloud,  comme  l'espérait  Procope,  il  aborda  au  quai  de 
Gèvres,  poussa  jusqu'au  Chàtelet,  et  donna  au  prévôt  de 
Paris,  qui,  à  cette  époque,  se  nommait  M.  d'EstourvlUe,  un 


signalement  si  exact  des  quatre  bandits,  que.  dès  le  lende- 
main, ceux-ci.  jugèrent  à  propos  de  quitter  Paris,  de  peur 
d  un  procès  où.  malgré  la  connaissance  approfondie  que 
Procope  avait  du  droit,  ils  eussent  bien  pu  laisser  la  chose 
à  laquelle,  si  philosophe  qu'on  soit,  on  tient  toujours  peu 
ou   prou,   c'est-à-dire   l'existence. 

Nos    quatre   gaillards    avaient   donc    quitté    Paris,    tirant 
chacun  vers  un  des  quatre  points  cardinaux.  Le  nord  était 
échu  à  Procope.  De  là  vient  que  nous  avons  le  bonheur  de 
le  retrouver  tenant  la  plume  dans  la  grotte  de  Saint-Pol-sur- 
Ternoise,    rédigeant,  par   le  choix   de   ses  nouveaux  compa- 
gnons, qui  avaient  rendu  cet  hommage  à  son  mérite,  l'acte 
important  dont  nous  aurons  à  nous  occuper  tout  à  llieure. 
Celui    qui    éclaire    Procope    se   nomme    Heinrich    Schar- 
feinstein.   Cet    indigne    sectateur    de    Luther  que  les    mau- 
vais  procédés   de    Charles-Quint   à   l'endroit    des    huguenots 
ont  poussé   dans   les    rangs   de   l'armée   française    avec   son 
neveu  Frantz  Scharfeinstein,  qui  fait,  en  ce  moment,  senti- 
nelle   au    deliors.    Ce    sont    deux    colosses    que    l'on    dirait 
animés  par  une  même  âme  et  mus  d  un   seul  esprit.   Beau- 
coup prétendent  que  ce  seul  esprit  n'est  pas  suffisant  pour 
deux  corps  de  six  pieds  chacun  ;  mais  eux  ne  sont  pas  de 
cet  avis,  et  trouvent  que  tout  est  bien  comme  il  est.  Dans  la 
vie   ordinaire,    ils   daignent    rarement    avoir    recours    à    un 
auxiliaire   quelconque,    soit    liomme.    soit     instrument,    soit 
machine,  pour  arriver  au  but  qu'ils  se  proposent.  Si  ce  but 
est  de  mouvoir  une  masse  quelconque,  au  lieu  de  chercîier, 
comme   nos   savants   modernes,   par  quels   moyens  dynami- 
ques  Cléopâtre  fit  transporter  ses  vaisseaux  de  la   Méditer- 
ranée dans  la  mer  Rouge,  ou  à  l'aide  de  quels  engins  Titus 
souleva    les    blocs   gigantesques   du   cirque    de    Flavien.    ils 
entourent  bravement  de  leurs  quatre  bras  l'objet  qu  il  faut 
déplacer,   ils  nouent  la   chaîne   infrangible  de   leurs  doigts 
d'acier,  ils  font  un  effort  simultané  avec  cette  régularité  qui 
distingue  tous  leurs  mouvements,  et  l'objet  quitte  la  place 
qu'il  avait  pour  celle  qu  il  doit  avoir.  S'il  s'agit  d'escalader 
quelque  muraille  ou  d  atteindre   à  quelque  fenêtre,  au  lieu 
de  traîner,  ainsi  que  le  font  leurs  compagnons,  une  lourde 
échelle    qui    embarrasse    leur    marclie,   quand    l'expédition 
réussit,    ou  qu'il  faut   abandonner   comme  iiièce   de  convic- 
tion, quand  1  entreprise  échoue,  ils  vont,  les  mains  vides,  à 
l'endroit  où  ils  ont  affaire.  L'un  deux,  peu  importe  lequel, 
s'appuie  à  la  muraille,  l'autre  monte  sur  ses  épaules,  et,  au 
besoin,   dans   ses   mains   élevées   au-dessus   de   la   tête.   Avec 
l'aide  de  ses  propres  bras,  le  second  atteint  ainsi  une  hau- 
teur de  dix-huit  à  vingt  pieds,  hauteur  presque  toujours  suf- 
fisante  pour  gagner  la  crête  d'un   mur  ou   le  balcon  d'une 
fenêtre.    Dans   le   combat,    c'est   toujours   le    même   système 
d'association  physique:  ils  marchent  côte  à  côte  et  d'un  pas 
égal  ;  seulement,   l'un   frappe,  et   l'autre   dépouille  ;  quand 
celui  qui  frappe  est  las  de  frapper,  il  se  contente  de  passer 
l'épée,   la  masse  ou  la   hache  à   son   compagnon,  en   di.«ant 
ces  seuls  mots  :   «  A  ton   tour  !  "  .Mors,  les  rôles  cliangent  : 
c'est  celui  qui  frappait  qui  dépouille,  et  celui  qui  dépouillait 
qui   frappe.   Au  reste,  leur  façon   de  frapper,   à   tous   deux. 
est  connue  et  fort  estimée  :  mais,  nous  l'avons  dit.  en  géné- 
ral, on    fait    plus  d'estime   de  leurs  bras  que  de  leur  cer- 
veau, de  leurs   forces  (lue  de  leur   intelligence.   Voilà  pour- 
quoi l'un  a  été  chargé  de  faire  la  sentinelle  au  dehors,  et 
l'auti'e  le  cliancelier  au  dedans. 

Quant  au  jeune  homme  aux  moustaches  noires  et  aux 
cheveux  bouclés,  qui  frise  ses  moustaches  et  qui  peigne  ses 
cheveux,  il  a  nom  Yvonnet  ;  il  est  Parisien  de  naissance  et 
Français  de  cœur.  .-Vux  avantages  physiques  que  nous  avons 
déjà  signalés  en  lui.  il  faut  ajouter  des  mains  et  des  pieds 
de  femme.  Dans  la  paix,  il  se  plaint  sans  cesse.  Comme  le 
sybarite  antique,  le  pli  d  une  rose  le  blesse:  il  est  paresseux 
s'il  faut  marcher  :  il  a  des  vertiges,  s'il  faut  monter  ;  il  a  des 
vapeurs,  s'il  faut  penser.  Impressionnable  et  nerveux,  comme 
une  jeune  fille,  sa  sensibilité  exige  les  plus  grands  ménage- 
ments. Le  jour,  il  exècre  les  araignées,  il  a  horreur  des  cra- 
pauds, il  se  trouve  mal  à  la  vue  d'une  souris.  Pour  qu'il 
s'aventure  au  milieu  des  ténèbres,  qui  lui  sont  antipathi- 
ques, il  faut  qu'une  grande  passion  le  pousse  hors  de  lui- 
même.  Au  reste,  rendons-lui  cette  justice,  il  a  toujours 
quelque  grande  passion  :  mais  presque  toujours,  si  c'est  la 
nuit  que  le  rendez-vous  lui  est  donné,  il  arrive  près  de  sa 
maîtresse  tout  effaré  et  tout  tremb1:uit.  et  il  a  besoin,  pour 
se  remettre,  d'autant  de  paroles  rassui'antes.  de  caresses 
empressées  et  de  soins  attentifs  que  Héro  en  prodiguait 
Léandre.  lorsque  celui-ci  entrait  dans  sa  tour  tout  ruisselant 
de  l'eau  des  Dardanelles  !  Il  est  vrai  que.  dès  qu'il  entend 
la  trompette  ;  il  est  vrai  que.  dès  qu'il  respire  la  poudre  :  il 
est  vrai  que.  dès  qu'il  voit  passer  les  étendards,  'ïvonnet 
n'est  plus  le  même  homme  ;  il  s'opère  en  lui  une  transfor 
mation  complète  :  plus  de  paresse,  plus  de  vertiges,  plus  de 
vapeurs!  La  jeune  fille  devient  un  soldat  féroce,  frappant 
d'estoc  et  de  taille,  un  véritable  lion  aux  griffes  de  fer  et 
aux  dents  d'acier.  Lui  qui  hésitait  à  monter  un  escalier  poui 
arriver  à  la  chambre  à  coucher  d'une  jolie  femme.  U  grimpe 
à  une  écheUe,  s'accroche  à  une  corde,  se  suspend  à  un  fli 


LE  PAOE  DU    DUC  DE  SAN'OIQ 


pour  arriver  le  premier  s\ir  la  muraille.  Le  combat  fini,  il 
lave  a%ec  le  plus  grand  soin  ses  mains  et  son  visage,  change 
de  linge  et  d  liaLilts  :  puis,  peu  il  peu,  redevient  le  jeune 
homme  que  nous  voyons  en  ce  moment,  frisant  sa  mous- 
tache, peignant  ses  cheveux  et  secouant  du  hout  des  doigts 
la  poussière  impertinente  qui  s'attache  à  ses  vêtements. 

Celui  qui  panse  la  blessure  qu'il  a  reçue  au  biceps  du  bras 
gauche  s'appelle  .Malemort.  C'est  un  caractère  sombre  et 
mélancolique  qui  n'a  qu'une  passion.qu'un  amour,  qu'une 
Joie  :  la  guerre  :  passion  malheureuse,  amour  mal  récom- 
pensé, joie  courte  et  tuneste  ;  car  à  peine  a-t-il  goûté  au 
carnage  du  bout  des  lèvres,  que,  grAce  à  celte  ardeur  aveugle 
et  furieuse  avec  laquelle  11  se  jette  dans  la  mêlée,  et  au  peu 
de  soin  qu  il  prend,  en  frappant  les  autres,  de  ne  pas  être 
frappé  lui-même,  il  altrape  quelque  effroyable  coup  de  pique, 
quelque  terrible  mousquetade  qui  le  couche  sur  le  carreau. 
où  il  gémit  lamentablement,  non  pas  du  mal  que  lui  cause 
sa  blessure,  mais  de  la  douleur  qu'il  éprouve  de  voir  les 
autres  continuer  la  fête  sans  lui.  Par  bonheur,  il  a  la  chair 
prompte  a  la  cicatrice,  et  les  os  faciles  au  raccommodage.  A 
l'heure  qu  il  est,  il  compte  vingt-cinq  blessures,  trois  de 
plus  que  César!  et  il  espère  bien,  si  la  guerre  continue,  en 
recevoir  encore  vingt-cinq  autres  avant  celle  qui  doit  Iné- 
vitablement mettre  fin  à  cette  carrière  de  gloire  et  de 
douleurs. 

Le  maigre  personnage  qui  prie  dans  un  coin,  et  qui  dit 
son  chapelet  à  genoux,  s'appelle  Lactance.  C'est  un  catho- 
lique ardent  qui  soufTre  a%ec  peine  le  voisinage  des  deux 
Scharfenstein.  dont  II  craint  toujours  que  l'hérésie  ne  le 
souille.  Obligé,  par  la  profession  qu'il  exerce,  à  se  battre 
contre  ses  frères  en  Jésus-Christ,  et  à  les  tuer  le  plus  pos- 
sible, il  n'est  pas  d'austérités  qu'il  ne  s'impose  pour  faire 
équilibre  i  cette  cruelle  nécessité.  L'espèce  de  robe  de  diap 
dont  il  est  revêtu  en  ce  moment,  et  qu  il  porte,  sans  gilet  ni 
chemise,  directement  sur  la  peau,  est  doublée  d'une  cotte 
de  mailles,  si  toutefois  la  cotte  de  mailles  n'est  pas  l'étotTe. 
et  le  drap  la  doublure.  Quoi  qu'il  en  soil,  au  combat,  il  porté 
la  cotte  de  mailles  en  dehors,  et  elle  devient  une  cuirasse  : 
le  comliai  terminé,  il  porte  la  cotte  de  mailles  en  dedans,  et 
elle  devient  un  cillce.  C'est,  au  reste,  une  satisfaction  que 
d'être  tué  par  lui  :  celui  qui  trépa.sse  de  la  main  de  ce  saint 
homme  est  sûr.  au  moins,  de  ne  pas  manquer  de  prières. 
Dans  le  dernier  engagement.  II  a  tué  deux  Espagnols  et  un 
Anglais,  et.  comme  il  est  en  retard  avec  eux.  surtout  à  cause 
de  l'héré.sie  de  l'Anglais,  qui  ne  peut  pas  se  contenter  d  un 
De  pro/iiiKlls  ordinaire,  il  débite,  comme  nous  l'avons  dit. 
force  l'aler  et  force  Aie.  laissant  ses  compagnons  s'occuper 
pour  lui  des  intérêts  temporels  qui  se  débattent  en  ce 
moment.  Son  compte  réglé  avec  le  ciel,  il  redescendra  sur 
la  terre,  fera  ses  observations  à  Prorope.  et  signera  les 
renvois  et  les  mois  rayés  nuls  que  pourra  nécessiter  sa  tar- 
•   dive  intervention  i  l'acte  que  l'on  rédige. 

Celui  qui  est  appuyé  des  deux  mains  sur  la  table,  et  qui 
tout  au  contraire  de'  Lactance.  suit,  avec  une  attention  sou- 
tenue, chaque  trait  de  la  plume  de  Procope.  se  nomme 
Maldcnt.  11  est  né  à  Xoyon.  d'un  père  manceau  et  d'une 
mère  picarde.  Il  a  eu  une  jeunesse  folle  et  prodigue  ;  arrive 
à  .V)n  Age  mûr.  il  veut  réparer  le  temps  perdu,  et  soigne  ses 
affaires  II  lui  est  arrivé  une  foule  d'aventures  qu'il  raconte 
avec  une  naïveté  qui  ne  manque  pas  de  charme  :  mais  il 
faut  le  dire,  cette  naïveté  disparait  complètement  lorsqu'il 
attaque  avec  Procope  queKjue  question  de  droit  Mors  ils 
réalisent  la  légende  des  deux  Gaspard,  dont  ils  sont  peut- 
être  les  héros,  l'un  manceau,  lautre  normand  Au  reste 
.Maldent  donne  et  reçoit  bravement  le  coup  d'épéc  et  quoi- 
qu  11  soit  loin  d'avoir  la  force  d'IIelnricli  ou  de  Frantz 
Scharfenstein.  le  courage  d'Yvonnet,  l'impétuosité  de  Male- 
mort, c  est,  au  besoin,  un  compagnon  sur  lequel  on  peut 
compter,  et  qui,  le  cas  échéant,  ne  laissera  point  un  ami 
dans  rembarras. 

J^/JT""IZ^  qui  aiguise  sa  dague,  et  qui  en  éprouve  la 
pointe  sur  le  bout  de  son  ongle  s'appelle  Pllletrousse    C'est 
e  routier  pur  sang.  Il  a  tour  à  tour  servi  les  Espagnols  et 
les  Anglais.  Mais  les  Anglais  marchandent  trop,  et  leVEspa- 
gnols  ne  payent  pas  assez  :  Il  s'est  donc  décidé  à  travailler 
wor  son  compte.  Pllletrousse  rôde  sur  les  grands  chemins 
la  nuit  surtout,  les  grands  chemins  sont  remplis  de  plll.irrt 
m.„f",f  '*'  "'"'""' ^  Pllletrousse  pille  les  pillards     seule 
ment     (1   respecte  les   Français,  ses    quasl-compatrlotes      - 
P    etrousse  est  Provençal  :  -  Pllletrousse  a  même  du  coeur 
s  Ils  sont   pauvres.  Il   les  aide  :  s'ils  sont   faibles    11  les  pro- 
.n^v;,V'  '""!  î"'"^'^*''  "  '**  «"^"e'  """S.  SI  rencontre 
^,  Zn,  r""'.""'?'*'  '=■«"■-■^-""•6  un  homme  qui  soit  né  en  ïc 

s:m^ie"êri":bi'.;r  "  '"-'  '•-  --^-s;- Z' 

Enfln  le  neuvième  et  dernier,  celui  oui  est  ados.sé  \  i-, 
muraille,  qu.  tient  ses  bras  ballants,  et  qui  lèvetes^u^  en 
lar,  s  appelle  Fracasso.  C'esl.  comme  no,,.,  i-^vin/nT  *" 


poète  et   un   rêveur 


comme  nous  l'avons  dit,  un 
bien    loin   de    ressembler   à   Vvonnet 


auquel  l'obscurité  répugne.  Il  aime  ces  belles  nuits  éclairées 
par  les  seules  étoiles  :  il  aime  les  rives  escarpées  des  fleuves  ; 
il  aime  les  plages  sonores  de  la  mer.  Malheureusement  forcé 
de  suivre  l'armée  française  où  elle  va,  —  car.  quoique  Ita- 
lien, il  a  voué  son  èpée  à  la  cau.so  de  Henri  II.  —  il  n'est 
pas  libre  d'errer  selon  son  inclination;  mais  qu'importe: 
pour  le  poète,  tout  est  Inspiration  ;  pour  le  rêveur,  tout  est 
matière  à  rêverie  ;  seulement,  le  propre  des  rêveurs  et  des 
poètes,  c'est  la  distraction,  et  la  distraction  est  fatale  dans 
la  carrière  adoptée  par  Fracasiio  Ainsi,  .souvent,  au  milieu 
de  la  mêlée.  Fracasso  s'arrête  tout  à  coup  pour  écouter  un 
clairon  qui  sonne,  pour  regarder  un  nuage  qui  pas,se,  pour 
admirer  un  beau  fait  d'armes  qui  s'accomplit.  Alors  I  ennemi 
qui  se  trouve  en  face  de  Fracasso  profite  de  cette  distraction 
pour  lui  porler  tout  à  son  aise  quelque  coup  terrible  qui 
tire  le  rêveur  de  sa  rêverie,  le  poète  de  son  extase.  Mais 
malheur  à  cet  ennemi,  si,  malgré  la  facilité  qui  lui  en  a 
été  donnée,  il  a  mal  pris  ses  mesures,  et  n'a  jîas  du  coup 
étourdi  Fracasso!  Fracasso  prendra  sa  revanche,  non  pas 
pour  se  venger  du  coup  qu  il  aura  reçu,  mais  pour  punir 
1  importun  qui  l'a  fait  descendre  du  septième  ciel,  où  il 
planait  emporté  par  les  ailes  diaprées  de  la  fantaisie  et  de 
l'Imagination. 

Et,  maintenant  qu'à  la  manière  de  l'aveugle  divin,  nous 
avons  fait  l'énumération  de  nos  aventuriers,  —  dont  quel- 
ques-uns ne  doivent  pas  être  tout  a  fait  Inconnus  à  ceux  de 
nos  amis  qui  ont  lu  Ascanio  et  les  Deux  Dtanes.  —  disons 
(|iiel  hasard  les  a  réunis  dans  cette  grotte,  et  quel  est  l'acte 
mystérieux  a  la  rédaction  duquel  Ils  donnent  tous  les  soins. 


m 

'f    LE     LECTEUR    FAIT    1>LUS    AMPLE    CO.N.NAISSANCE    AVEC     LES 
HÉROS    Ql'E    NOUS    VENONS    DE    Ll'I    PRÉSENTER 


Dans  la  matinée  de  ce  même  jour,  5  mai  1555,  une  petite 
troupe  composée  de  quatre  hommes  —  lesquels  semblaient 
faire  partie  de  la  garnison  de  DouUens  -  avait  quitté  celte 
ville  en  se  glissant  hors  de  la  porte  d'Arras,  aussitôt  que 
cette  porte  avait  été,  nous  ne  dirons  pas  ouverte,  mais 
seulement  entr'ouvTete. 

Ces  (luatre  hommes,  enveloppés  de  grands  manteaux 
qui  pouvaient  servir  aussi  bien  à  cacher  leurs  armes  qu'a 
les  garantir  de  la  bise  du  malin,  avaient  suivi,  avec 
t'>utes  sortes  de  précautions,  les  bords  de  la  petite  rivière 
d'.\uthie.  qu'ils  avaient  remontée  jusqu'à  sa  source.  De  là. 
ils  avaient  gagné  la  chaîne  des  collines  dont  déjà  plusieurs 
fois  nous  avons  parlé,  avaient  suivi,  toujours  avec  les 
mêmes  précautions,  .son  versant  occidental,  et,  après  deux 
heures  de  marche,  étaient  enfin  arrivés  à  la  lisière  de  la 
forêt  de  Saiirt-Pol-sur-Ternoise.  Là,  l'un  d'eux,  qui  parais- 
sait plus  familier  que  les  autres  avec  les  localités,  avait 
pris  la  direction  de  la  petite  troupe,  cl,  tantôt  s'orientant 
sur  un  arbre  plus  feuillu  ou  plus  dénué  de  branches  que 
les  autres,  tantôt  se  reconnaissant  à  un  rocher  ou  à  une 
naque  d'eau.  Il  était  arrivé,  sans  trop  d'hésitation,  à  l'en- 
trée de  cette  grotte  où  nous-mêmes  avons  conduit  nos  lec- 
teurs,  au   commencement  du  chapitre  précédent. 

Alors,  il  avait  fait  signe  a  .ses  compagnons  d'attendre  un 
instant,  avait  regardé,  avec  une  certaine  inquiétude,  quel 
ques  herbes  qui  lui  paraissaient  nouvellement  froissées 
quelques  branches  qui  lui  semblaient  fraîchement  rom- 
pues; Il  s'était  mis  à  plat  venire,  et,  en  rampant  comme 
eût   fait   une  couleuvre,  11  avait  disparu  dans   l'intérieur. 

Bientôt  ses  camarades,  qui  étalent  restés  à  l'extérieur 
avalent  entendu  retentir  sa  voix;  mais  l'accent  de  cette 
voix  n'avait  rien  d'inquétant.  II  interrogeait  les  profon- 
deurs de  la  grotte,  et,  comme  les  profondeurs  de  la  grotte 
ne  lui  répondirent  que  lar  la  solitude  et  le  silence,  comme 
Il  n'avait  entendu,  malgré  son  triple  appel,  que  le  triple 
écho  de  sa  propre  voix.  11  ne  tarda  pas  a  reparaître  au 
dehors  en  faisant  signe  à  ses  compagnons  qu'ils  pouvaient 
le  suivre. 

Les  trois  compagnons  le  suivirent,  et,  après  quelques 
dlfnrultés  facilement  vaincues,  se  trouvèrent  dans  l'inté- 
rieur du  souterrain. 

—  Ah  !  murmura  celui  qui  avait  si  habilement  servi  de 
guide  en  faisant  entendre  une  aspiration  de  Joie,  tandem 
ad  termlnum  enmus  I 

—  Ce  qui  veut  dire?...  demanda  l'un  des  trois  aventuriers, 
avec  un  accent  picard  des  plus  prononcés. 

—  Ce  qui  veut  dire,  mon  cher  .Maldent,  que  nous  appro- 
chons, ou  plutôt  que  nous  sommes  tout  approchés  du  terme 
de  notre  expédition. 

—  liarilon.  monsié  Drogobe,  dit  un  autre  aventurier  mais 
che  n'afre  bas  plen  gombris  .  Et  dol,  Helnrlchf 

—  Mol  n'afre  bas  plen  gombris  non  blus. 


1 


ALEXANDRE  DLMAS  ILLLSTRÉ 


—  Et  pourquoi  diable  voulez-vous  comprendre?  répondit 
Procope,  —  car  le  lecteur  a  déjà  deviné  que  c'était  notre 
légiste  que  Fraatz  Scharlensteiu  enveloppait,  dans  son 
accent  tudesque,  sous  le  pseudonyme  de  Brogobe  — 
pourvu  que  llaldent  et  moi  comprenions,  n  est-ce  pas  tout 
ce  qu'il  faut?  ^  ^     ,    « 

—  la,  répondirent  philosophiquement  les  deux  Scharlcns- 
tein,  cèdre  dout  ze  qu'il  vaut. 

—  Ainsi  donc,  dit  Procope,  asseyons-nous,  mangeons  un 
morceau,  buvons  un  coup  pour  faire  passer  le  temps,  et, 
tout  en  mangeant  ce  morceau,  tout  en  buvant  ce  coup, 
je  vous  expliquerai  mon  plan. 

—  la  ;  ia  :  dit  Frantz  Sharfenstein,  manchons  un  morzeau, 
pufons  un  goup,  et,  bantant  ze  demps,  il  nous  esbliguera 
ion  blan. 

Les  aventuriers  regardèreni  autour  d'eux,  et,  grâce  a 
l'habitude  que  leurs  yeux  commençaient  à  avoir  de  l'obs- 
curité, moins  grande,  d'ailleurs,  à  l'entrée  de  la  grotte  que 
dans  ses  profondeurs,  ils  aperçurent  trois  pierres  qu'ils 
rapprochèrent  l'une  de  l'autre,  afin  de  pouvoir  causer  plus 
confidontieilement. 

Comme  on  n'en  trouvait  pas  une  quatrième,  Henri  Schar- 
lenstein,  offrit  galamment  la  sienne  à  Procope,  qui  était 
sans  siège  ;  mais  Procope  le  remercia  avec  la  même  cour- 
toisie,  étendit  son   manteau  a  terre,  et   se  coucha  dessus. 

Puis  on  tira,  des  bissacs  que  portaient  les  deux  géants, 
du  pain,  de  la  viande  froide,  du  vin  ;  on  posa  le  tout  au 
milieu  du  demi-cercle  dont  les  trois  aventuriers  assis 
faisaient  l'arc,  et  dont  Procope  couché  faisait  la  corde  ; 
après  quoi  l'on  se  mit  ù  attaquer  le  déjeuner  improvisé  avec 
un  acharnement  qui  prouvait  que  la  promenade  matinale 
qu'on  venait  de  faire  n'avait  pas  été  sans  produire  son 
effet  sur   l'appétit   des  convives. 

Pendant  dix  minutes,  à  peu  près,  on  n'entendit  que  le 
bruit  des  mâchoires,  broyant,  avec  une  régularité  qui  eut 
fait  honneur  à  des  mécaniques,  le  pain,  la  chair  et  même 
les  os  des  volailles  empruntées  aux  fermes  voisines,  et  qui 
composaient   la  partie  délicate  du  déjeuner. 

Maldent  fut  le  premier  qui   retrouva  la   parole. 

—  Tu  disais  donc,  mon  cher  Procope,  qu'eu  mangeant 
un  morceau,  tu  nous  expliquerais  ton  plan...  Le  morceau 
est  plus  qu'à  moitié  mangé,  pour  mon  compte,  du  moins. 
Commence  donc  ton  exposition.  J'écoute. 

—  la  !  dit  Frantz  la  bouche  pleine,  nous  égoudons. 

—  Eh  bien  î 

—  Eh  bien,  voici  la  chose...  Ecce  Tes  judicanda.  comme 
6n  dit  au  palais. 

—  Silence,   les   Scharfenstein  !    fit   Maldent. 

—  Mol  n'afre  bas  tit  un   zeul  mot,  répondit   Frantz. 

—  Ni  moi  non  blus,  dit  Heinrich. 

—  Ah!  j'avais  cru  entendre  . 

—  Et  moi  aussi,  dit  Procope. 

—  Bon  !  quelque  renard  que  nous  aurons  dérangé  dans 
jon  terrier  .  Va,  Procope!  va: 

—  Eh  bien,  je  le  répète  donc,  voici  la  chose  ;  il  existe, 
à  un  quart  de  lieue  d'ici,  une  jolie  petite   ferme... 

—  Tu  nous  avais  promis  un  château  !  observa  Maldent. 

—  Oh  !  mon  Dieu  :  que  tu  es  méticuleux,  dit  Procope. 
Eh  bien,  soit,  je  me  reprends  ..  Il  existe,  à  un  quart  de 
lieue  d'ici,  un  joli  petit  château. 

—  Verme  ou  jâdeau,  dit  Heinrich  Scharfenstein,  bcu  im- 
bordc,  bourfu  gu'il  y  ait  de  la  pudin  ù  y  faire  ! 

—  Bravo,  Heinrich,  voilà  qui  est  parler  :  mais,  ce  diable 
de  Maldent,  il  ergote  comme  un  procureur...  Je  continue. 

—  Foui,    gondinuez.   dit   Frantz. 

—  Il  existe  donc,  à  un  quart  de  lieue  d'ici,  une  char- 
mante maison  de  campagne  habitée  seulement  par  le 
[.ropriétaire,  par  un  domestique  mâle  et  par  une  domes- 
lique  femelle  .  Il  est  vrai  que.  dans  la  commune,  habitent 
le  fermier   et  ses   gens. 

—  Gompien  dout  zela  vaid-il?  demanda  Heinrich. 

—  Dix  personnes,  à  peu  près,  répondit  Procope. 

—  Nous  nous  jarchons  tes  tix  berzonnes,  endre  moi  et 
Frantz...  n'cst-ze  bas,  mon  neteuî 

—  la,  mon  ongle,  répondit  Frantz  avec  le  laconism»  d'un 
Spartiate. 

—  Eh  bien,  continua  Procope,  voilà  donc  l'affaire.  Nous 
attendons  ici  la  nuit  en  mangeant,  en  buvant  et  en  racon- 
tant des  histoires... 

—  En  pufant  et  en   manchant  zurdout.  dit  Frantz. 

—  Puis,  la  nuit  venue,  continua  Procope  nous  sortons 
i'ici  sans  bruit,  comme  nous  y  sommes  venus  ;  nous 
gagnons  la  lisière  du  bols;  de  la  lisière  du  bols,  nous  nous 
glissons,  par  un  chemin  creux  que  je  connais,  Jusqu'au 
pied  de  la  muraille.  Arrivé  au  pied  de  la  muraille,  Frantz 
monte  sur'  les  épaules  de  son  oncle,  ou  Flcinrlch  sur  celles 
de  son  neveu  ;  celui  qui  est  sur  les  épaules  de  l'autre 
enjambe  la  muraille,  et  vient  nous  ouvrir  la  porte...  La 
porte  ouverte,  —  tu  comprends  bien.  Maldent*  —  la  porte 
euverte,  —  vous  comprenez  bien,  les  Scharfenstein  ?  —  la 
forte  ouverte     nous  entrons. 

—  Pas  sans  nous,  j'espère  bien  !  dit,  à  deux  pas  derrière 


le  groupe  des  aventuriers,  une  voix  si  bien  accentuée, 
qu'elle  fit  tressaillir  non  seulement  Procope,  non  seulement 
Maldent,  mais  encore  les  deux  colosses. 

—  Trahison  :  cria  Procope  en  bondissant  sur  ses  pieds, 
et  en  faisant  un  pas  en  arrière. 

—  Trahison  ;  cria  Maldent  en  essayant  de  sonder  les 
ténèbres  du    regard,  mais   en   demeurant  à  sa   place. 

—  Trahison  :  crièrent  à  la  fois  les  deux  Scharfenstein 
en  tirant  leurs  épées  et  en  faîsanf  un  paê  en  avant. 

—  Ah  !  bataille  '?  dit  la  même  voix  ;  vous  voulez  la 
bataille  ?  Eh  bien,  soit.  A  moi,  Lactance  :  à  moi.  Fracasso  ! 
à  moi,  Malemort  : 

Un  triple  rugissement  retentit  au  fond  de  la  caverne, 
indiquant  que  ceux  auxquels  la  voix  venait  de  faire  appel 
étaient  prêts  à  y  répondre. 

—  Un  instant  !  un  instant,  PlUetrousse  :  dit  Procope,  qui 
avait  reconnu  à  sa  voix  le  quatrième  aventurier  :  que 
diable!  on  n'est  pas  des  Turcs  ou  des  bohèmes  pour 
s'égorger  ainsi  au  milieu  de  la  nuit,  sans  avoir  essayé 
de  s'entendre  auparavant. 

Faisons  d'abord  de  la  lumière,  chacun  de  notre  côté  ; 
examinons-nous  le  blanc  des  yeux,  afin  que  nous  sachions 
à  qui  nous  avons  affaire  ;  arrangeons-nous,  s'il  est  pos- 
sible... et,  si  nous  ne  pouvons  pas  nous  arranger,  eh 
bien,    battons-nous  : 

—  Battons-nous  d  abord,  dit  une  voix  sombre  qui.  sor- 
tant des  profondeurs  de  la  grotte,  semblait  sortir  de  celles 
de  l'enfer. 

—  Silence,  Malemort  !  dit  Pilletrousse  ;  il  me  semble  que 
Procope  fait  la  une  proposition  des  plus  acceptables.  — 
Qu'en  dis-tu,  Lactance?  —  qu'en  dis-tu,  Fracasso? 

—  Je    dis,   répondit    Lactance,    que.   si   cette   proposition . 
peut  sauver  la  vie  à  un  de  nos  frères,  je  l'accepte. 

—  C'eût,  cependant,  été  poétique,  de  combattre  dans  une 
grotte  qui  eut  servi  de  tombe  aux  trépassés  ;  mais,  comme 
il  ne  faut  pas  sacrifier  les  intérêts  matériels  à  la  poésie, 
continua  mélancoliquement  Fracasso,  je  me  range  à  l'avis 
de  Pilletrousse  et  de  Lactance. 

—  Et  moi,  je  veux  me  battre  !  hurla  Malemort. 

—  Voyons,  panse  ton  bras,  et  laisse-nous  tranquilles,  dit 
Pilletrousse.  nous  sommes  trois  contre  toi,  et  Procope,  qui 
est  un  légiste,  te  dira  que  trois  ont  toujours  raison  contre 
un. 

Malemort  poussa  un  rugissement  de  regret,  eii  voyant 
s'échapper  pour  lui  une  si  belle  occasion  d'attraper  une 
nouvelle  blessure  .  mais,  selon  le  conseil  que  venait  de  lui 
donner  Pilletrousse,  il  céda,  s'il  ne  s'y  rangea  point,  a 
l'avis   de  la  majorité. 

Pendant  ce  temps,  Lactance  de  son  côté,  et  Maldent  du 
sien,  avaient  battu  le  briquet,  et,  comme  chacune  des  deux 
troupes  avait  prévu  le  cas  o£i  il  serait  besoin  d'y  voir 
clair,  deux  torches  de  sapin  garnies  d'étoupe  enduite  de 
poix  brillèrent  en  même  temps,  et,  de  leur  double  flamme, 
éclairèrent   la  grotte   et  ses  habitants. 

Nous  avons  exploré  l'une  et  fait  connaissance  avec  les 
autres  ;  nous  n'avons  donc  plus  besoin  de  décrire  le  théâtre, 
et  d'indiquer  les  personnages,  mais  seulement  de  décrire  et 
d'indiquer  la  façon  dont  ils  étaient  groupés. 

.\u  fond  de  la  grotte,  se  tenaient  Pilletrousse,  Malemort, 
Lactance  et  Fracasso. 

Sur  le  devant,  les  deux  Scharfenstein.  Maldent  et  Pro- 
cope. % 

Pilletrousse  avait  gardé  sa  position  avancée  ;  derrière  lui. 
Malemort  se  rongeait  les  poings  de  colère  ;  près  de  Male- 
mort, Lactance.  tenant  sa  torche  à  la  main,  essayant  de 
calmer  son  belliqueux  compagnon  ;  Fracasso.  à  genoux 
comme  l'.Xgnis  du  tombeau  de  Léonidas,  rattachait,  comme 
lui,  sa  sandale,  afin  d  être  prêt  à  la  guerre,  tout  en  Invo- 
quant la  paix. 

Du  côté  opposé,  les  deux  Scharfenstein  formaient,  ainsi 
que  nous  l'avons  dit,  lavant-garde  ;  à  un  pas  derrière 
eux  se  tenait  Maldent,  à  un  pas  derrière  Maldent  se  tenait 
Procope. 

Les  deux  torches  éclairaient  toute  la  partie  circulaire 
de  la  grotte.  Un  seul  enfoncement  situé  près  de  la  porte 
et  qui  contenait  un  amas  de  fougères  destiné,  sans  doute, 
à  devenir  le  Ut  du  futur  anachorète  auquel  il  prendrait 
envie  de   I  habiter,   demeurait  dans  la  pénombre. 

Un  rayon  de  lumière,  glissant  par  l'ouverture  de  la 
grotte,  essayait,  mais  en  vain,  de  lutter  de  sa  teinte  bla 
f.irde  avec  les  rayons  presque  sanglants  que  Jetaient  les 
deux  torches. 

Tout  cela  formait  un  ensemble  sombre  et  belliqueux  qui 
aurait  admirablement  figuré  dans  la  mise  en  scène  d'un 
drame  moderne. 

Nos  aventuriers  se  connaissaient  déjà  pour  la  plupart  : 
ils  s'étalent  déjà  vus  à  l'œuvre  sur  le  champ  de  bataille, 
mais  luttant  contre  l'ennemi  commun,  et  non  prêts  à 
s'égorger   entre   eux. 

Si  Impénétrables  à  la  crainte  que  fussent  leurs  cœurs. 
Ils  n'étalent  point  sans  se  rendre,  chacun  à  part  sol, 
compte  de  la  situation. 


LE  PAGE   Dr    DUC  DE  S.WOlt; 


Mais  celui  dans  J'esprjt  duquel  l'appréciation  des  coups 
à  donner  et  à  recevoir  se  formulait  de  la  façon  la  plus 
claire  et  la  plus  impartiale  était,  sans  contredit,  le  légiste 
Procope. 

Aussi  savançat-il  vers  ses  adversaires,  sans  cependant 
dépasser  la  ligne  que  traçaient  les  deux  Soharfenslein. 

—  Messieurs,  dit-il.  nous  avons,  d'un  commun  accord,  dé- 
siré nous  voir  et  nous  nous  voyons  c'est  déjà  quelque 
chose,  car,  en  se  voyant,  on  apprécie  ses  chances.  Nous 
sommes  quatre  contre  quatre  ;  mais,  de  ce  côté,  nous  avons 
potir  nous  ces  deux  messieurs  que  voici.  .  let  11  montrait 
Frantz  et  Heinrich  Scharfeinstein)  ce  qui  m'autorise  pres- 
que à  dire  que  nous  sommes  huit  contre  quatre. 

A  celle  imprudente  rodomontade,  non  seulement  les  cris 
S'élancèrent  instantanément  des  bouches  de  Pilletrousse,  de 
Maleniort.  de  Lactaiice  et  de  Fracasso,  mais  encore  les 
épées  sortirent  de  leurs  gaines. 

l'rocope  s'aperçut  qu'il  avait  dévié  de  son  adresse  ordi- 
naire, et  qu  il  faisait  fausse  route. 

Il  essaya  de  revenir  sur  ses  pas. 

—  Messieurs,  dit-il.  je  ne  prétends  pas  que.  fût-on  huit 
contre  quatre,  la  victoire  soit  certaine,  quand  ces  quatre 
se  UDininent   Pilletrousse.  Malemort,   Lactance,  Fi-acasso... 

Cette 'manière  de  posl-scriptum  parut  calmer  un  peu  les 
esprits  ;  seulement,  Malemort  continuait  de  gronder  sourde- 
ment. 

—  Allons,   au   fait  !   dit   Pilletrousse. 

—  Oui.  répondit  Procope.  ad  cventum  t<^stina...  Eli 
bien,  je  disais  donc,  messieurs,  que.  laissant  de  côté  les 
chances  toujours  aléatoires  d'un  combat,  nous  devons  tâ- 
cher a  arriver  â  un  arrangement.  Or.  une  espèce  de  pro- 
cès est  pendant  entre  nous,  iacens  sub  jiidice  lis  est  :  com- 
ment terminerons-nous  ce  procès?  D'abord,  par  1  exposition 
pure  et  simple  de  la  situation,  d'où  ressortira  notre  droit. 
—  A  qui  est  venue  hier  l'idée  de  s  emparer,  la  nuit  pro- 
chaine, de  la  petite  ferme  ou  du  petit  château  du  Parcq. 
comme  vous  voudrez  l'appeler?  A  moi  et  â  ces  messieurs. 
Qui  est  parti  ce  matin  de  Doullens  pour  mettre  ce  projet 
à  exécution?  Moi  et  ces  messieurs.  Qui  est  venu  dans  cette 
grotte  prendre  position  pour  la  nuit  prochaine?  Encore 
moi  et  ces  messieurs.  Enfin,  qui  a  mûri  le  projet,  qui  l'a 
développé  devant  vous,  et  qui  vous  a  donné  ainsi  le  désir 
de  vous  associer  à  l'association?  Toujours  moi  et  ces  mes- 
sieurs. —  Répondez  à  cela.  Pilletrousse.  et  dites  si  la  con 
duite  d'une  entreprise  n'appartient  pas  sans  trouble  et  sans 
empêchement  à  ceux  qui  ont  eu  à  la  fols  la  priorité  d'idée 
et   d'exécution.  .   Diii: 

Pilletrousse  se  mit  à  rire.  Fracasso  haussa  les  épaules. 
Lactance  secoua  sa  torche  1  Malemort.  murmura:  «  Ba- 
taille !  ■ 

—  Quelle  chose  vous  fait  rire.  Pilletrousse?  demanda 
gravement  Procope.  dédaignant  de  s'adresser  aux  autres. 
et  consentant  seulement  à  discuter  avec  celui  qui,  momen- 
tanément, paraissait  s'être  érigé  en  chef  de  la  troupe. 

—  Ce  qui  me  fait  rire,  mon  cher  Procope.  répondit  l'aven- 
turier à  qui  la  question  était  adressée,  c'est  la  profonde 
confiance  avec  laquelle  vous  venez  de  faire  l'exposé  de 
vos  droits,  exposé  qui.  si  nous  nous  an  rapportons  aux 
conclusions  posées  par  vous-même,  vous  met  à  l'in>taiit  hors 
de  cause,  vous  et  vos  compagnons  .  Oui,  je  conviens  avec 
vous  que  la  conduite  d'une  entreprise  appartient  sans  trou- 
ble et  sans  empêchement  ;i  ceux  qui  ont  eu  à  la  fois  la 
pilorité  d'idée  et  d'exécution... 

—  Ah  !  fit  Procope  d'un  air  triomphant. 

—  Oui.  mais  j'ajoute:  L  idée  de  vous  emparer  de  la  petite 
ferme  ou  du  ch.'ileau  du  Parcq.  comme  vous  voudrez  l'ap- 
peler, vous  est  venue  hier,  n'est-ce  pas?  Eh  bien,  elle  nous 
est  venue  avant-hier,  à  nous  autres.  Vous  êtes  partis  ce 
matin  de  noullens  pour  la  mettre  à  exécution?  Nous,  nous 
sommes  partis  dans  ce  même  but,  hier  au  soir,  de  Mon 
treull-sur-Mer.  Vous  êtes  arrivés"  il  y  a  une  heure  dans 
cette  grotte?  Nous  y  étions,  nous,  arrivés  depuis  quatre 
heures.  Vous  avez  mûri  et  développe  ce  projet  devant  nous? 
Mais  nous  avions  déjà  mûri  et  développé  ce  projet  avant 
vous.  Vous  comptiez  attaquer  la  ferme  cette  nuit?  Nous 
comptions  la  prendre  ce  soir  !  Nous  réclamons  donc  la 
priorité  d'idée  et  d'exécution,  et.  jiar  conséquent,  le  droit 
de  conduire  notre  entreprise  sans  trouble  et  sans  empêche- 
ment. 

Et.  parodiant  la  manière  classique  dont  Procope  avait 
terminé  son  discours. 

—  Dixi  !  ajouta  Pilletrousse  avec  non  moins  d'aplomb  et 
d'emphase  que  le  légiste. 

—  Mais,  demanda  Procope.  un  peu  troublé  de  l'argu- 
mentation de  Pilletrousse.  qui  m'assure  que  tu  viens  de 
dire  la  vérité? 

—  Ma  parole  de  gentilhomme  :  dit  Pilletrousse. 

—  .J'aimerais   mieux   une   autre   caution. 

—  Fol  de  routier,  alors; 

—  Hum  !    fit   imprudemment   Procope. 

Les  esprits  étaient  montés  ;  le  doute  émis  par  Procope  sur 


la  parole  de  Pilletrousse  exaspéra  les  trois  aventuriers  qui 
relevaient  de  lui. 

—  Eh  bien,  bataille!  crièrent  d'une  seule  voix  Fracasso 
et  Lactance. 

—  Oui.  bataille!  bataille!  bataille!  hurla  Malemort. 

—  nataille  donc  :  puisque  vous  le  voulez  dit  Procope. 

—  nataille  1  puisqu'il  n'y  a  pas  moyen  de  s'entendre,  dit 
Maldent. 

—  Padaille  !  répétèrent  Frantz  et  Heinrich  Scliarfensteia 
en  s  apprêtant  à  espadonner. 

Et.  comme  c'était  l'avis  de  tout  le  monde,  chacun  tira 
son  épée  ou  sa  dague,  prit  sa  hache  ou  sa  masse,  choisit  des 
yeux  son  adversaire,  et,  la  menace  à  la  bouche,  la  fureur 
sur  le  visage,  la  mort  â  la  main,  se  mit  en  devoir  de  foudre 
sur  lui. 

Tout  à  coup,  on  vit  s'agiter  le  tas  de  fougères  amassA 
dans  renfoncement  situé  près  de  l'entrée  de  la  grotte  ;  un 
jeune  homme  élégamment  vêtu  en  sortit,  et,  s'élancaut  bore 
de  l'obscurité,  apparut  dans  le  cercle  de  lumière,  étendant 
les  bras  comme  Hersilie  dans  le  tableau  des  Sahinea,  et 
criant  : 

—  Allons  !  bas  les  armes,  camarades  !  je  me  charge  d'ar- 
ranger cela  à  la  satisfaction  générale. 

Tous  les  yeux  se  portèrent  sur  le  nouveau  personnage  qui 
venait  d'entrer  en  scène  d'une  façon  si  bru.sque  et  si  inat- 
tendue, et  toutes  les  voix  s'écrièrciit  : 

—  Yvonnet  ! 

—  Mais  d'où  diable  sors-tu  ?  demandèrent  à  la  fois  Pillfr 
trousse  et  Procope. 

j       —  Vous  voulez  le  savoir,  dit  Tvonnet  ;  mais,  d'abord,  les 
épées  et  les  dagues  aux  fourreaux...  La  vue  de  toutes  ces 
■    lames  nues  m'agace  horriblement  les  nerfs. 

Tous   les  aventuriers  obéirent,   excepté   Malemort. 

—  Allons,  allons,  dit  Yvonnet  s'adressant  a  lui.  qu'est-ce 
que  c'est  que  cela,  camarade? 

—  Ah  !  geignit  Malemort  avec  un  protond  soupir,  on  ae 
pourra  donc  jamais  se  donner  tranquillement  un  pauvre 
petit  coup  dépée  ? 

Et  il  remit  sa  lame  au  fourreau  avec  un  geste  plein  de 
dépit  et  de  désappointement. 


IV 


L'ACTE     DE     SOLIÉfÉ 


Yvonnet  jeta  un  regard  autour  de  lui,  et,  reconnaissant 
que,  si  la  colère  n'était  point  sortie  des  cœurs,  les  épéec 
et  les  dagues  étaient  au  moins  rentrées  dans  les  fourreaux, 
il  se  tourna  alternativement  vers  Pilletrousse  et  Procope. 
qui.  on  se  le  rappelle,  venaient  de  lui  faire  l'honneur 
de  lui  poser  tous  deux  la  même  question. 

—  D'où  je  sors?  répétat-il  Pardieu  !  belle  demande!  je 
sors  de  ce  tas  de  fougères,  sous  lequel  je  m'étais  caché  en 
voyant  entrer  d'abord  Pilletrousse,  Lactance,  Malemort  et 
Fracasso,  et  d'où  je  n'ai  pas  jugé  à  propos  de  sortir  en 
voyant  entrer  ensuite  Procope,  Maldeut  et  les  deux  Schar 
fenstein. 

—  Mais  que  faisais-tu  dans  cette  grotte,  à  une  pareille 
heure  de  la  nuit?  car  nous  sommes  arrivés  ici  que  le  jour 
n'était  pas  encore  levé. 

—  Ah  !  ceci,  répondit  Tvonnet,  c'est  mon  secret,  et  je 
vous  le  dirai  tout  à  l'heure,  si  vous  êtes  bien  sages  ;  mais, 
d'abord,   allons  au   plus   pressé. 

Alors,  s'adressant  à  Pilletrousse  : 

—  Ainsi  donc,  mon  cher  Pilletrousse,  dit-il.  vous  étiez 
venus  dans  l'intention  de  rendre  une  petite  visite  à  la 
ferme  ou  au  château  du  Parcq.  comme  il  vous  plaira  de 
rappeler? 

—  Oui,  dit  Pilletrousse. 

—  Et  vous  aussi  ?  demanda  Yvonnet  à  Procope. 

—  Et   nous   aussi,    répondit   Procope. 

—  Et  vous  alliez  vous  battre  pour  constater  la  priorité 
de  vos  droits? 

—  Nous  allions  nous  battre,  dirent  à  la  fois  Pilletrousse  et 
Procope. 

—  FI  !  dit  Yvonnet,  des  camarades,  des  Français  ou,  tout 
au  moins,  des  hommes  serv.ant  la  cause  de  la  Fiance  i 

—  Dame  !  il  le  fallait  bien,  puisque  ces  messieurs  ne 
voulaient  pas  renoncer  à  leur  projet,  dit  Procope. 

—  Nous  ne  pouvions  faire  autiement.  puisque  ces  mes- 
sieurs ne  voulaient  pas  nous  céder  la  place,  dit  Pilletrousse. 

—  II  le  fallait  bien  !  vous  ne  pouviez  faire  autre- 
ment !  répéta  Yvonnet  en  contrefaisant  la  voix  de  ses  1eui 
interlocuteurs.  Il  fallait  bien  vous  mas.sacrer  entre  vous, 
n'est-ce  pas?  vous  ne  pouviez  faire  autremeni  que  d*  vui:-. 
égorger,  dites?  Et  vous  étiez  là.  Lactance.  et  vous  avez  vk 

.  ces  préparatifs  de  carnage,  et  votre  àme  chrétleciio  n'«n  i 
pas  gémi? 


III 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  Si  fait,  dit  Lactance,  elle  en  a  gémi,  e\  prorondément  : 

—  Et  Toilâ  tout  ce  que  votre  sainte  religion  vous  a  ins- 
piré :  un  gémissement? 

--  Après  le  combat,  reprit  Lactance,  un  peu  humilié  des 
reproches  que  lui  faisait  Yvonnet.  reproches  dont  il  sentait 
la  justesse,  après  le  combat,  j'eusse  prié  pour  les  morts. 

—  Voyez-vous    cela  ! 

—  Queussiez-vous  donc  voulu  que  je  fisse,  mon  cher  mon- 
sieur Yvonnet? 

—  Eh  !  pardieu  !  ce  que  je  lais,  moi  qui  ne  suis  pas  un 
dévot,  un  saint,  un  mangeur  de  patenôtres  comme  vous.  Ce 
que  jeusse  voulu?  C'est  que  vous  vous  lussiez  jeté  entre 
les  glaives  et  les  épées,  tntcr  gladios  et  eiises.  pour  parler 
comme  notre  légiste  Procope,  et  que  vous  eussiez  dit  à  vos 
frères  égarés,  avec  cet  air  de  componction  qui  vous  va  i 
bien,  ce  que  je  vais  leur  dire,  moi  :  «  Camarades,  quand  il 
y  en  a  pour  quatre,  il  y  a  en  a  pour  huit  ;  si  la  première 
affaire  ne  rapporte  pas  tout  ce  que  nous  en  attendons,  nous 
en  ferons  une  seconde.  Les  hommes  sont  nés  pour  se  soute- 
nir les  uns  les  autres  dans  les  rudes  sentiers  de  la  vie,  et 
non  pour  se  jeter  des  pierres  à  travers  les  jambes  dans  les 
chemins  déjà  si  difficiles  qu  ils  ont  à  parcourir.  Au  lieu  de 
nous  diviser,  associons-nous:  ce  que  nous  ne  pouvons  ten- 
ter à  quatre  sans  d  énormes  risques,  nous  l'exécuterons 
à  huit  presque  sans  danger.  Gardons  pour  nos  ennemis  nos 
haines,  nos  dagues,  nos  épées,  et  n'ayons  les  uns  pour  les 
autres,  que  de  bonnes  paroles  et  de  bons  procédés.  Dieu, 
qui  protège  la  France  quand  il  n'a  rien  de  plus  pressé  a 
faire,  sourira  â  notre  fraternité,  et  lui  enverra  sa  récom- 
pense !  a  Voilà  ce  que  vous  eussiez  dû  dire,  cher  Lactance, 
et  ce  que  vous  n'avez  pas  dit. 

—  C'est  vrai,  répondit  Lactance  en  se  frappant  la  poi- 
trine :  mea  culpa  !  mea  culpa  !  mca  maxima  culpa  ! 

Et,  éteignant  sa  torche,  qui  faisait  double  emploi,  il 
s'agenouilla  et  se  mit  à  prier  avec  ferveur. 

—  Eh  bien,  &lors,  je  le  dis  à  votre  place,  continua  Yvon- 
net :  j'ajoute:  La  récompense  divine  que  vous  eût  promise 
Lactance,   c'est   moi   qui   vous   l'apporte,   camarades. 

—  Toi,  Yvonnet?  dit  Procope  avec  un  air  de  doute. 

—  Oui,>moi  .  moi  qui  ai  eu  la  même  idée  qije  vous,  et 
avant  vous. 

—  Comment  !  dit  Pilletrousse.  toi  aussi,  tu  as  eu  l'idée  de 
pénétrer  dans  le  château  que  nous  convoitons? 

—  Non  seulement  j'en  ai  eu  l'idée,  dit  Yvonnet,  mais  en- 
core,  cette   idée,   je   l'ai   mise   à   exécution. 

—  Bah  !  nreut  tous  les  assistants  en  prêtant  une  nouvelle 
attention  à  ce  qui  disait  -Yvonnet. 

—  Oui,  j'ai  des  intelligences  dans  la  place,  répondit 
celui-ci  :  une  petite  soubrette  charmante,  nommée  Geruiicle, 
ajouta-t-il  en  frisant  sa  moustache,  qui,  pour  moi,  est  toute 
prêle  il  renier  père  et  mère,  maître  et  maîtresse...  une  âme 
que  je  perds. 

Lactance   poussa   un   soupir. 

—  Et  tu  dis  que  tu  es  entré  au  château  ? 

—  J'en  sortais  celte  nuit:  mais  vous  savez  combien  ;es 
courses  de  nuil  me  répugnent,  surtout  quand  je  les  exécute 
seul.  Plutôt  que  de  faire  trois  lieues  pour  regagner  DouUens, 
ou  six  lieues  pour  regagner  Abbeville  ou  Montreuil-sur- 
Mer.  j'ai  fait  un  quart  de  lieue,  et  je  me  suis  trouvé  dans 
cette  gi'otte,  que  je  connaissais  pour  y  avoir  eu  mes  pre- 
miers rendez-vous  avec  ma  divinité.  J'ai  trouvé  à  tâtons  <e 
lit  de  fougères,  dont  je  savais  le  gisement,  et  je  commen- 
çais à  m  y  endormir,  en  me  promettant,  le  jour  venu,  .le 
proposer  le  coup  aux  premiers  d  entre  vous  que  je  rencon- 
trerais, lorsque  Pilletrousse  est  arrivé  avec  sa  bande,  puis 
Procope  avec  la  sienne.  Chacune  venait  pour  la  même  cause; 
cette  tendance  vers  le  même  but  a  amené  la  discussion  que 
vous  savez,  discussion  qui  allait  finir,  sans  aucun  doute. 
d  une  manière  tragique,  quand  j'ai  jugé  qu'il  était  temps 
d'intervenir,  et  que  je  suis  intervenu.  Maintenant,  je  vous 
dis:  Au  lieu  de  nous  battre,  voulez-vous  nous  associer?  au 
lieu  d'entrer  par  force,  voulez-vous  entrer  par  ruse?  au 
lieu  de  briser  les  portes,  voulez-vous  qu'elles  vous  soient  nu- 
vertes?  au  lieu  de  chercher  au  hasard  l'or,  les  bijoux,  les 
vaisselles,  les  argenteries,  voulez  vous  y  être  conduits  tout 
droit?  Alors,  touchez  là.  Je  suis  votre  homme!  et,  pour 
donner  l'exemple  du  désintéressement  et  de  la  fraternité, 
malgré  le  service  cpie  je  vous  leiids,  je  ne  demande  qu'une 
part  égale  aux  autres  paris.  Que  celui  qui  a  quelque  chose 
de  mieux  à  dire  parle  à  son  tour...  Je  lui  cède  la  parole,  et 
j'écoute. 

Vn  murmure  d'admiralîon  se  répandit  dans  l'assemblée. 
Lactance.  interrompant  sa  prière,  s'appioclia  d'Yvounet  et 
baisa  IniMililement  le  bas  de  son  manteau  Procope.  Pille- 
tiousse,  Maldent  et  Fracasso  lui  seri'èrent  la  main  Les  deux 
Scharfeiistein  pensèrent  l'étouffer  en  lembrassant.  Malc- 
mort.  seul,  murmura  dans  son  coin  : 

—  Vous  verrez  qu'il  n'y  aura  pas  le  plus  petit  coup  d'épée 
donné  ou  reçu   .  C  est  une  malédiction  ! 

—  Eii  bien  donc,  dit  Yvonnet.  qui  depuis  longtemps,  rê- 
vait  ce'te  association,  et   '■.i!i,   voyant   la   fortune  passer  à 


portée  de  sa  main,  ne  voulait  pas  laisser  échapper  cette 
occasion  de  la  saisir  aux  cheveux,  eh  bien  donc,  ne  perdons 
pas  un  instant  :  Nous  voici  réunis  au  nombre  de  neuf  com- 
pagnons qui   ne  craignent   ni  Dieu  ni  diable  .. 

—  Si  fait  !  Interrompit  Lactance  en  se  signant,  nous  crai- 
gnons Dieu  1 

—  C'est  vrai,  c'est  vrai  !...  manière  de  parler  Lactance... 
Je  disais  donc  que  nous  étions  ici  neuf  compagnons  réunis 
par  le  hasard... 

—  Par  la  Providence.  Yvonnet  :  dit  Lactance. 

—  Par  la  Providence,  soit  ..  Le  bonheur  veut  que  nous 
ayons  parmi  nous  Procope,  un  légiste  ;  le  bonheur  veut  en- 
core que  ce  légiste  ait  à  sa  ceinture  encre  et  plume,  et,  j'en 
suis  sûr,  dans  sa  poche,  du  papier  au  timbre  de  notre  bon 
roi  Uenri  II... 

—  Ma  foi  1  oui.  fit  Procope,  j'en  ai,  et,  comme  Yvonnet  le 
dit  bien,  c'est  un  bonheur. 

—  Alors  hàions-nous ...  Dressons  une  table,  et  rédigeons 
notre  acte  d'association,  tandis  que  l'un  de  nous,  placé  en 
sentinelle  dans  la  forêt  et  à  proximité  de  l'entrée  de  la 
grotte,  veillera  à  ce  que  nous  ne  soyons  pas  dérangés. 

—  Moi.  dit  Malemort,  je  vais  me  meure  en  sentinelle,  et 
autant  d'Espagnols.  d'.\nglais  ou  d'.\llemauds  qui  rôderont 
dans  la  forêt,  autant  de  tués  1 

—  Justement,  dit  Yvonnet.  voilà  ce  qu'il  ne  faut  pas,  mon 
cher  Malemort.  Dans  notre  situation,  c'est-à-dire  à  deux 
cents  pas  du  camp  de  Sa  Majesté  l'empereur  Charles-Quint, 
avec  un  homme  qui  a  l'oreille  aussi  fine  et  l'oeil  aussi  exercé 
que  monseigneur  Emmauuel-Philiberi  de  Savoie.  11  ne  faut 
tuer  que  ce  que  I  on  ne  peut  se  dispenser  de  tuer,  attendu 
que.  si  sûr  que  l'on  soit  de  son  coup,  ou  ne  tue  pas  tou- 
jours; que,  quand  on  ne  tue  pas,  on  blesse;  que  les  blessés 
crient  comme  des  aigles;  qu'aux  cris  des  blessés,  on  accour- 
rait, et  qu'une  fois  le  bois  occupé.  Dieu  sait  ce  qui  advien- 
drait de  nous  !  Non.  mon  cher  Malemort,  vous  resterez  Ici, 
et  lun  des  deux  Scliarfenstein  montera  la  garde.  Tous  deux 
sont  .\llemands  ;  si  celui  qui  veillera  sur  nous  est  découvert, 
il  pourra  se  donner  comme  un  lansquenet  du  duc  d'Arem- 
berg.  ou  comme  une  reitre  du  comte  de  Waldeck. 

—  Tu  gomde  te  FaltecU  il  êdre  mieux,  dit  Ueinrich  Schar- 
fenstein. 

—  Ce  colosse  est  plein  d'intelligence  i  dit  Yvonnet.  Oui, 
mon  brave,  tu  gonntc  te  Fallccli  il  êdre  mieux,  parce  que 
le  comte  de  Waldeck  est  un  pillard.  C'est  cela  que  tu  veux 
dire,  «est-ce  pas  ?.. 

—  la.  moi  fouloir  tire  zela. 

—  Et  qu'on  ne  trouvera  pas  étonnant  qu'un  pillard  soit 
caché  dans  le  bois? 

—  N'ein...  bas  étonnant  tî  dout. 

—  Seulement,  que  le  Scharfenstein  qui  fera  le  guet  prenne 
garde,  avec  cet  honorable  titre  de  pillard,  de  tomber  entre 
les  mains  de  monseigneur  le  duc  de  Savoie  ..  11  n'entend 
pas  raillerie  sur  la  maraude  '■ 

—  Foui,  dit  Heinrich,  il  afre  engore  banlu  teux  zoldats 
hier  ! 

—  Drois  :  dit  Franiz. 

—  Eh  bien,  lequel  de  vous  deux  se  charge  de  faire  le 
guet  ? 

—  Moi,  répondirent  ensemble  l'oncle  et  le  neveu. 

—  Mes  amis,  dit  Yvonnet,  ce  dévouement  est  appi-éclé  par 
vos  camarades;  mais  un  seul  factionnaire  suffit.  'Tirez  donc 
à  la  courte-paille...  Un  poste  d'honneur  est  réservé  à  celui 
qui  restera  Ici. 

Les  deux  Scharfenstein  se  consultèrent  un  Instant. 

—  Frantz  il  afre  tes  pons  yeux  et  tes  pons  oreilles...  11 
vera  la  zentinelle  à  nous,  dit  Heinrich. 

—  Bien  !  dit  Yvonnet  ;  que  Frantz  aille  à  son  poste,  alors. 
Frantz  se  dirigea  vers  la  sortie  de  la  grotte  avec  son  calme 

ordinaire. 

—  Tu  entends,  Frantz,  dit  Yvonnet,  si  tu  te  laisses  prendre 
par  les  autres,  ce  n'est  rien  ;  mais,  si  tu  es  pris  par  le  duc 
de  Savoie,  tu  es  pendu  '. 

—  Clie  ne  laizerai  prentre  mol  bar  berzonne,  zoyez  dran- 
guille,  dit  Frantz. 

Et  il  sortit  de  la  grotte  pour  aller  se  mettre  à  son  poste 

—  Et  le  hoste  t'onneur,  demanda  Heinrich,  où  est-il? 
Yvonnet  prit  la  torche  des  mains  de  Maldent,  et,  la  pré- 
sentant à  Uéînrlch  : 

—  Tiens,  dit-il,  place-toi  Ici...  éclaire  Procope,  et  ne  bouge 
pas  ! 

—  Clie  ne  poucherai  bas'  dit  Heinrich. 

Procope  s'assit,  tira  son  papier  de  sa  poche,  son  encrier  de 
sa  ceinture  et  ses  plumes  de  son  encrier. 

Nous  l'avons  vu  à  l'œuvre  au  moment  où  nous-même 
sommes  entrés  dans  la  grotte  de  Saint-Pol-sur-Ternolse,  «i 
.solitaire  d'habitude,  et.  par  un  concours  de  circonstances 
étranges,  si  hantée  ce  jour-là. 

Nous  avons  fait  observer  que  ce  n'était  pas  une  œuvre 
facile  à  accomplir  ù  la  satisfaction  de  tout  le  monde  que 
l'œuvre  à  laquelle  s'était  voué  Procope.  entre  onze  heures 
du  matin  et  trois  heures  de  l'après-midi  de  cette  fameuse 
journée  du  5  mal  1555 


LE  FACE  Dr    DL'C  DE  SAVOIE 


H 


Aussi,  comme  on  eût  dit  d'un  projet  de  loi  en  discussion 
dans  une  chambre  moderne,  chacun  y  avait-Il.  selon  son 
uU(>iêt  ou  ses  lumières,  apporté  ses  amendements  et  ses 
»ous-an:endemeuts. 

Lesdils  amendements  et  sous-amendements  avaient  été 
votés  à  la  majorité  des  voix.  et.  il  laut  le  dire  ;i  l'honneur 
de  nos  aventuriers,  ils  avaient  été  votés  avec  beaucoup  de 
justice,  de  calme  ei  d'impartialité. 

Il  y  a  de  certains  esprits  de  travers,  calomniateurs  effron- 
tés des  législateurs,  des  juges  et  de  la  justice,  qui  prétendent 
qu  un  code  rédigé  par  des  voleurs  serait  beaucoup  plus 
complet,  et  surtout  beaucoup  plus  équitable  qu'un  code 
rédigé  par  des  honnêtes  gens. 

Nous  plaignons  ces  mallieureux  de  leur  aveuglement, 
comme  nous  plaignons  les  calvinistes  et  les  luthériens  de 
leurs  cireurs,  et.  aux  uns  comme  aux  autres,  nous  prions  le 
Seigneur  de  pardonner. 

Enfin,  au  moment  où  la  montre  d'Yvonnet  marquait  trois 
heures  un  quart,  —  si  rare  que  fût  un  pareil  bijou  à  cette 
éi'oque.  constatons  ici  que  le  coquet  aventurier  s'était  pro- 
curé une  montre  --  enfin,  dlsons-uous.  à  trois  heures  un 
quart.  rrocoi)e  releva  la  tête,  posa  la  plume,  prit  son  papier 
a  deux  mains,  et,  le  regardant  avec  un  air  de  satisfaction  en 
laissant,  échapper  une  e.\clamalion  de  joie: 

—  Ah .'  dit-Il.  je  crois  que  c'est  fini,  et  pas  mal  fini... 
Excgl   moitttnientam  ! 

A  cet  averil>semeni,  Heinrlch  Scharfensteln,  qui  tenait  la 
torche  depuis  trois  heures  vingt  minutes,  fit  un  mouvement 
pour  étendre  son  bras,  qui  commençait  à  se  fatiguer.  Yvon- 
net  interrompit  sa  chanson,  mais  continua  de  friser  sa  mous- 
tache :  Malemort  acheva  de  bander  son  bras  gauche,  et  as- 
sujettit l'aiiparcil  avec  une  épingle;  I.actance  expédia  un 
dernier  lie,-  Maldent,  appuyé  des  deux  poings  sur  la  table, 
se  rcdrc>:sa  :  PiUetrousse  remit  dans  la  gaine  son  poignard 
suffisamment  affilé,  et  Fracasso  sortit  de  sa  rêverie  poétique, 
satisfait  d'avoir  mis  la  dernière  main  à  un  sonnet  qu'il 
ruminait  depuis  plus  d'un  mois. 

Tous  s'approchèrent  de  la  table,  à  l'exception  de  Frantz. 
qui.  se  reposant  sur  .son  oncle  de  la  discussion  de  leurs 
intérêts  communs,  s'était  placé,  ou  plutôt,  comme  nous 
l'avons  dit.  s'était  couché  en  sentinelle  à  vingt  pas  de  l'en- 
trée de  la  grotte,  avec  la  résolution  bien  arrêtée,  non  seule- 
ment de  faire  bonne  garde  à  ses  compagnons,  mais  encore 
de  ne  se  laisser  prendre  par  personne,  et  surtout  par  Emma- 
nuel-Philibert de  Savoie,  le  rude  justicier. 

—  Messieurs,  dit  Procope.  étendant  un  regard  de  satis- 
faction sur  le  cercle  qui  venait  de  se  former  autour  de  lui. 
avec  autant  et  même  plus  de  régularité  que  n'en  présente 
d'ordinaire  celui  qui  se  forme  autour  de  l'officier  appelant 
des  soldats  a  l'ordre;  messieurs,  tout   le  monde  est-il  là? 

—  oui.   répondirent  en  chœur  les  aventuriers 

—  Tout  le  monde,  reprit  Procope,  est-il  prêt  à  entendre 
la  lecture  des  di.x-hult  articles  dont  se  compose  l'acte  que 
nous  venons  de  rédiger  conjointement,  et  qui  pourrait  se 
nommer  acte  de  société?  Car  c'est,  de  fait,  une  espèce  de 
société  que  nous  fondons,  que  nous  établissons,  que  nous 
régularisons. 

La  réponse  fut  affirmative  et  générale.  Heinrlch  Schar- 
fensteln répondant,  bien  entendu,  pour  lui  et  son  neveu 

—  Ecoutez  donc,  dit  Procope. 

Et.   a.vant   toussé   et   craché,   11   commença  : 
1  Entre  les  soussignés...  » 

—  Pardon,  Interrompit  I,actance,  je  ne  sais  pas  signer, 
mol. 

—  Parbleu  !  dit  Procope,  la  belle  affaire  :  tu  mettras  la 
croix. 

—  Ah  :    murmura    Lactance.    mon    eng.agement    n'en    sera 
que  plus  sacré...  Continuez,  mon  frère. 
Procope  reprit  : 
"  Entre  les  soussignés  : 
L-   •  Jean-Chrysostome  Procope...  » 
"         Tu  ne  te  gênes  pas.  dit  Yvonnet,  tu  t'es  mis  en  tète. 

Il  fallait  bien  commencer  par  quelqu'un,  dit  innocem- 
nr  lit   Procope. 

lion  !  bon  !  dit  Maldent,  continue, 
l'rocope  continua  : 

■•  Jean-Chrysoslome-Procope.  ex  procureur  légiste  près  le 
barreau  de  Caen,  agi-égé  près  ceux  de  Rouen,  Cherbourg, 
Valognes...  » 

—  Corbleu  l  dit  PiUetrousse,  cela  ne  m'étonne  plus  que  'a 
rédaction  ait  duré  trois  heures  et  demie,  si.  comme  tu  l'as 
fait  pour  toi.  tu  as  donné  à  chacun  ses  titres  et  qualités  .. 
Ce  qui  m'étonne,  au  contraire,  c'est  que  ce  soit  déjà  fini  ! 

—  Non.  dit  l'rocope.  je  vous  ai  compris  tous  sous  un 
même  titre,  et  j'ai  donné  à  chacun  de  vous  une  seule  et 
unique  qualification  ;  mais  J'ai  cru  que.  pour  moi.  rédacteur 
de  l'acte,  l'exposé  de  mes  titres  et  qualités  était  chose  non 
seulement   convenable,   mais  encore  d'absolue  nécessité. 

—  A   la   bonne   heure  '  dit   PiUetrousse. 

—  Va  donc  !  hurla  Malemort.  Nous  n'en  finirons  jamais,  si 


on  l'Interrompt  ainsi  à  chaque  mot...  Je  suis  pressé  de  ma 
battre,  moi. 

—  Uame.  dit  Procope,  ce  n'est  pas  moi  qui  m'interromps, 
il  me  semble. 

Et  il  continua  : 

«  Entre  les  soussignés; 

•'  Jean-Chrysostonie  Procope,  etc  ,  llonoré-,Ioseph  Maldent, 
Victor-l'éllx  Yvonnet,  Cyrille-Népomucèue  L.aclance,  César- 
Annlbal  Maleuiurt.  .Martin  PiUetrousse,  Vittorio-Albanl  Fra- 
casso, et  Heinrlch  et  Frantz  Scharfensteln,  —  tous  capitaines 
au  service  du  rui  lleurl  II...  « 

Un  murmure  flatteur  interrompit  Procope,  et  personne  ne 
songe;i  plus  a  lui  disputer  les  titres  et  qualités  qn  il  s'était 
donnés,  occuiié  que  chacun  était  a  rajuster  le  symbole  — 
soit  écliarpe,  serviette,  mouclioir,  loque  ou  cl)iffon,  —  qui 
ju.stiliait  la  qu;ilification  de  capit:iuie  au  servica  de  la 
France  (lu'il  venait  de  recevoir. 

Procope  laissa  au  murmure  a|iiiri)b:itenr  le  temps  de  se 
calmer,  et  continua  ; 

"  ...   .\   été  arrêté  ce  qui  suit...    » 

—  Pardon,   dit   Maldent,   mais   l'acte   est   nul. 
Coniment.  nul?  dit  Procope. 

■     Tu  n'as  oublié  qu'une  chose  i  ton  acte. 

—  Laquelle? 

—  La  date. 

—  La  date  est  à  la  fin. 

—  Ali  !  dit  Maldent,  c'est  autre  chose...  Cependant,  mieux 
vaudrait  qu'elle  tiit  au  commencement. 

—  Le  commencement  ou  la  fin.  c'est  tout  un.  dit  Procope. 
Les  Institutes  de  Juslinien   disent  positivement  : 

Omne  actum  quo  lempore  scriptiiin  sll,  tiidlcfito  :  seu  lut- 
lio,  seu  flne,  ut  paciscentlbus  liOueiil. 

C  est-à-dire  : 

■>  Tout  acte  sera  tenu  de  porter  sa  date  ;  seulement,  les 
contractants  seront  libres  de  placer  la  date  à  la  fin  ou  au 
commencement   dudit    acte.  » 

—  Quelle  abominable  langue  que  cette  langue  de  procu- 
reur !  dit  Fracasso,  et  comme  il  y  a  loin  de  ce  latin-ia  au 
latin  de  Virgile  et  d'Horace  i 

Et  11  se  mit  à  scaiider  amoureusement  ces  vers  de  la  trol- 
.sl'-me  églogue  de  Virgile  ; 

Malo  me   GaUitea  pelil,  lasciva   puclla. 

Et  Juglt  ad  sailccs,   et  se  cupit  unie  vlderi... 

—  Silence,   Fracasso  !   dit  Procope, 

—  Silence  tant  que  tu  voudras,  répondit  l'r;Kasso  ;  mais  il 
n'en  est  pas  moins  vrai  que,  si  grand  empereur  que  soit 
Justinien  premier,  je  lui  préfère  Homère  second,  et  que  j'ai- 
merais mieux  avoir  fait  les  Bucoliques,  les  Eglogues  et  même 
l'Enéide,  que  le  Digeste,  les  Pandectes,  les  Institutes  et  tout 
le  Corpus  juris  civilis. 

La  discussion  allait  sans  doute  s'engager  sur  ce  point 
important  entre  Fracasso  et  Procope.  —  et  Dieu  sait  où  elle 
eiH  conduit  les  discuteurs  !  —  lorsqu'une  espèce  de  cri 
élouflé  se  fit  entendre  en  dehors  de  la  grotte,  et  attira  de  ce 
côté    l'attention    des    aventuriers. 

Bientôt  le  jour  extérieur,  presque  entièrement  intercepté, 
indiqua  qu  un  corps  opaque  s'interposait  entre  la  lumière 
fai  lice  et  éphémère  de  la  torche  et  la  lumière  divine  et  inex- 
tinguible du  soleil.  Enfin,  un  être  dont  il  était  impossible  de 
spécifier  l'espèce,  tant  ses  formes  semblaient  Incohérentes 
dans  la  demi-obscurité  où  il  s'agitait,  apparut  et  s'avança 
au  centre  du  cercle,  qui  s'ouvrit  spoiit;iiiômeiit  devant  lui. 

Alors  seulement,  et  à  la  lueur  de  la  torche  qui  éclaira  le 
groupe  Informe,  on  reconnut  Frantz  Scharfenstein,  ten;iiit 
entre  ses  bras  une  femme,  sur  la  bouche  de  Laquelle  il 
appuyait  sa  large  main  en  guise  de  puire  d'aiiuoissc  ou  de 
bâillon. 

Chacun   attendait  l'explication  de   ce   nouvel   incident. 

—  Gamarates  !  dit  le  *;éant,  volzl  un  bedlte  vemme  gui 
rôtalt  à  l'emboussure  de  la  grodde  ;  che  l'ai  brlze,  et  che 
vous  l'aliborde  .    Gue  vau;  Il   valre  te  elle? 

—  Pardieu  !  dit  PiUetrousse.  ladie-la ...  Elle  ne  nous  man- 
gera pas  tous  les  neuf,  peut-être  l 

—  Oh  I  j'afre  bas  beur  gu'elle  nous  manche  dous  les  neuf, 
dit  Frantz  en  riant  d'un  gros  rire  ;  che  la  mancherals  blidôt 
à  moi  dont  zeul  !..  la  Wol  ! 

Et.  juste  au  milieu  du  cercle,  il  planta,  comme  l'y  avait 
invité  PiUetrousse,  la  femme  sur  ses  deux  iiieds,  et  se  retira 
vivement  en  arrière. 

I>a  femme,  qui  était  Jeune  et  Jolie,  et  qui,  par  son  cos- 
tume, paraissait  appartenir  à  l'estimable  classe  des  cuisi- 
nières de  bonne  maison,  jela  autour  d'elle  et  clrculairement 
un  regard  effaré,  comme  pour  se  rendre  compte  de  la  société 
au  centre  de  laquelle  elle  se  trouvait,  et  qui,  au  premier 
coup  d'œil,   lui   semblait  peut-être  un   peu  mêlée. 

Mais  son  regaril  n'accomplit  pas  même  le  périple  entier, 
et,  s'arrêtant  sur  le  plus  Jeune  et  le  plus  élégant  de  nos 
aventuriers  ; 


12 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLLSIRÉ 


—  Oh  I  monsieur  ïvonnet,  s'écria-t-elle,  au  nom  du  ciel, 
protégez-moi  !   détendez-moi  ! 

Et  elle  alla  toute  tremblante  jeter  ses  bras  au  cou  du 
jeune  homme. 

—  Tiens  !   dit   Tvonnet,   c'est   mademoiselle    Gertrude  ! 

Et,  serrant  la  jeune  fille  contre  sa  poitrine  poui'  la  rassu- 
rer : 

—  Pardieu  l  messieurs,  dit-il,  nous  allons  avoir  des  nou- 
Telles  fraîches  du  château  du  Parcq  ;  car  voici  une  belle 
enfant  qui   en   vient. 

Or,  comme  les  nouvelles  que  promettait  Tvonnet  par  la 
bouclie  de  mademoiselle  Gertrude  intéressaient  tout  le 
monde  i  un  degré  suprême,  nos  aventuriers,  abandonnant, 
momentanément  du  moins,  ia  lecture  de  leur  acte  de  société, 
se  groupèrent  autour  des  deux  jeunes  gens  et  attendirent 
avec  Impatience  que  l'émotion  à  laquelle  mademoiselle  Ger- 
trude était  en  proie  lui  permit  de  parler. 


LE  COMTE  DE  WALDECK 


Il  y  eut  encore  quelques  minutes  de  silence,  après  les- 
quelles mademoiselle  Gertrude,  suffisamment  rassurée  par  les 
bonnes  raisons  que  lui  donnait  tout  bas  Tvonnet,  commença 
enfin   son  récit. 

Mais,  comme  ce  récit,  fréquemment  interrompu,  tantôt 
par  un  reste  d'émotion,  tantôt  par  les  interrogations  des 
aventuriers,  pourrait  ne  pas  présenter  à  nos  lecteurs  une 
limpidité  satisfaisante,  nous  allons,  s'ils  le  veulent  bien, 
substituer  notre  prose  à  celle  de  la  narratrice,  et,  nous 
emparant  de  la  situation,  raconter  le  plus  clairement  qu'il 
nous  sera  possible  le  tragique  événement  qui  avait  forcé  la 
jeune  flUe  à  quitter  le  château  du  Parcq,  et  qui  l'avait 
amenée  au  milieu  de  nos  aventuriers. 

Deux  heures  après  le  départ  d'ïvonnet,  au  moment  où 
mademoiselle  Gertrude,  sans  doute  un  peu  fatiguée  de  sa 
conversation  nocturne  avec  le  beau  Parisien,  se  décidait 
enfin  à  quitter  son  lit  et  à  descendre  près  de  sa  maîtresse,  qui, 
pour  la  troisième  fois,  la  faisait  appeler,  le  fils  du  fermier, 
jeune  garçon  de  seize  à  dix-sept  ans,  nommé  Philippin, 
entrait  tout  effaré  dans  la  chambre  de  la  dame,  et  liil 
annonçait  qu'une  troupe  de  quarante  ou  de  cinquante  hom- 
mes, qu'à  leurs  écliarpes  jaunes  et  noires  il  Jugeait  appar- 
tenir a  l'armée  de  l'empereur  Charles-Quint,  s'acheminait 
vers  le  château,  après  avoir  fait  prisonnier  son  père,  qui 
travaillait  aux  champs. 

Philippin,  qui  tr.availlait  lui-même  à  quelques  centaines 
de  pas  du  fermier,  avait  vu  le  chef  de  la  troupe  s'emparer 
de  lui.  et  avait  deviné,  aux  gestes  des  soldats  et  du  pri- 
sonnier, qu'ils  parlaient  entre  eux  du  château.  Alors,  il 
s'était  glissé,  en  rampant,  jusqu'à  un  chemin  creux,  et, 
arrivé  là,  voyant  que  la  disposition  topographique  du  ter- 
rain dérobait  sa  fuite  à  tous  les  regards,  il  était  accouru  à 
toutes  jambes  pour  annoncer  à  sa  maîtresse  ce  qui  se  pas- 
sait, et  lui  donner  le  temps  de  prendre  une  résolution. 

La  châtelaine  se  leva,  alla  vers  la  fenêtre,  et  vit  effecti- 
vement la  troupe  distante  de  cent  pas  à  peine  du  château  ; 
elle  était  d'une  cinquantaine  d'hommes,  comme  l'avait  dit 
Philippin,  et  paraissait  commandée  par  trois  chefs  Près  (lu 
cheval  d'un  de  ces  trois  chefs  marcliait  le  fermier,  les  mains 
liées  derrière  le  dos  ;  l'officier  à  côté  duquel  il  marchait 
tenait  le  bout  de  la  corde,  sans  doute  pour  que  le  fermier 
ne  tentât  point  de  s'échapper,  ou,  s'il  tentait  de  s'échapper, 
fut  arrêté  dès  le  début   de  la  tentative. 

Cette  vue  n'était  rien  moins  que  rassurante.  Cependant, 
comme  les  cavaliers  qui  s'apprêtaient  à  visiter  le  chAteau 
eeignaient,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  l'écharpe  de  l'Empire  ; 
comme  les  «rois  chefs  qui  marchaient  en  tétc  portaient  des 
couronnes  au  cimier  de  leurs  casques,  et  des  armoiries  au. 
poitrail  de  leurs  cuirasses  :  comme  les  ordres  du  duc  Emma- 
nuel-Philibert, à  l'endroit  du  pillage  et  de  la  maraude, 
étaient  positifs;  comme  enfin  il  n'y  avait,  surtout  pour  une 
femme,  aucun  moyen  de  fuir,  la  châtelaine  s'était  résolue 
,i  recevoir  les  arrivants  du  mieux  qu'il  lui  serait  possible. 
En  con.séqupnce  de  quoi,  elle  avait  quitté  sa  chambre,  et, 
descendant  l'escalier,  elle  était  allée,  comme  signe  de  l'hon- 
neur qu'elle  leur  faisait,  les  attendre  sur  la  première  marche 
du  perron. 

Quant  à  mademoiselle  Gertrude,  sa  frayeur,  à  la  vue  de 
ces  hommes,  était  si  grande,  qu'au  lieu  de  marcher  à  la 
suite  de  sa  maîtresse,  comme  c'était  peut-être  son  devoir, 
elle  s'était  cramponnée  à  Philippin,  le  suppliant  de  lui  indi- 
quer quelque  retraite  sûre  où  elle  pût  se  cacher  pendant 
tout  le  temps  que  les  soldats  séjourner.alent  au  château,  et 
où  lui.  Philippin,  pût  venir,  de  temps  en  temps,  lui  donner 
des  nouvelles  des  affaires  de  sa  maîtresse,  qui  lui  parais- 
saient prendre   une  assez  mauvaise  tournure 


Quoique  mademoiselle  Gertrude  eût  un  peu  rudoyé  Phi- 
lippin depuis  quelque  temps,  et  que  celui-ci.  qui  cherchait; 
en  vain  une  cause  à  ce  changement  de  manières  envers  lui. 
se  fût  promis  de  lui  tenir  rigueur,  si  elle  avait  besoin  de 
ses  bons  offices,  mademoiselle  Gertrude  était  si  belle  quand 
elle  avait  peur,  si  séduisante  quand  elle  priait,  que  Philip- 
pin se  laissa  fléchir,  et,  par  l'escalier  dérobé,  conduisit 
mademoiselle  Gertrude  dans  la  cour,  et  de  la  cour  dans-  le- 
jardin  ;  et.  là.  la  fit  cacher  dans  le  recoin  d'une  citerne, 
où  son  père  et  lui  serraient  d'habitude  les  instruments  de 
jardinage. 

Il  n'était  pas  probable  que  des  soldats  dont  l'intention 
était,  évidemment,  de  s'occuper  du  château,  de  ses  offices- 
et  de  ses  caves,  la  vinssent  chercher  à  un  enclroit  où. 
comme  le  disait  plaisamment  Philippin,  il  n'y  avait  que 
de  l'eau  à  boire. 

Mademoiselle  Gertrude  eût  bien  voulu  garder  Philippin, 
et.  peut-être,  de  son  côté.  Philippin  n'eùt-il  pas  demandé 
mieux  que  de  rester  près  de  mademoiselle  Gertrude  ;  mais 
la  belle  enfant  était  encore  plus  curieuse  que  peureuse  ;  de- 
sorte  que  le  désir  d  avoir  des  nouvelles  l'emporta  chez  elle 
sur  la  crainte  de  rester  seule. 

Pour  plus  gr.ande  sûreté,  d'ailleurs,  Philippin  mit  la  clef 
de  la  citerne  dans  sa  poche,  ce  qui  inquiéta  d'abord  un  peu 
mademoiselle  Gertrude,  mais  ce  qui.  après  réflexion  faite, 
lui  parut,  au  contraire,  de  nature  â  la  rassurer. 

Mademoiselle  Gertrude  retenait  sa  respiration  et  écoutait 
de  toutes  ses  oreilles;  elle  entendit,  d'abord,  un  grand  bruit 
d  armes  et  de  chevaux,  des  clameurs  et  des  hennissements  ; 
mais,  ainsi  que  lavait  prévu  Philippin,  hennissements  et 
clameurs  paraissaient  se  concentrer  dans  le  château  et  dans 
ses   cours 

La  prisonnière  tremblait  d'impatience,  et  grillait  de- 
curiosité.  Plus  d'une  fois  elle  avait  été  à  la  porte,  et  avait 
essayé  de  l'ouvrir.  Si  elle  y  eût  réussi,  elle  eût.  bien  cer- 
tainement, au  risque  de  ce  qui  pouvait  lui  arriver  de 
fâcheux  dans  une  pareille  entreprise,  essayé  d'entendre  ce 
qui  se  disait,  ou  de  voir  ce  qui  se  passait  en  écoutant  aux 
portes,  et  en  regardant   par-dessus  les  murailles. 

Enfin,  un  pas  aussi  légèrement  posé  sur  la  terre  que  l'est 
d'habitude  celui  de  ces  animaux  nocturnes  qui  rôdent  autour 
des  poulaillers  et  des  bergeries,  s'approcha  de  la  citerne  : 
une  clef  introduite  avec  précaution  grinça  doucement  dans 
la  serrure,  et  la  porte,  ouverte  avec  lenteur,  se  referma 
vivement  après  avoir  donné   passage   ;\   maître  Philippin. 

—  Eh  bien  ?  demanda  Gertrude  avant  même  que  la  porte 
fût  refermée. 

—  Eh  bien,  mademoiselle,  dit  Philippin.  Il  paraît  que  ce 
sont  effectivement  des  gentilshommes,  comme  l'avait  re- 
connu madame  la  baronne  :  mais  quels  gentilshommes,  bon 
Dieu  !  si  vous  les  entendiez  jurer  et  sacrer,  vous  les  pren- 
driez pour  de  véritables  païens. 

—  Mon  Dieu!  que  me  dites-vous  là.  monsieur  Philippin? 
s'écria  la  jeune  fille  tout  effrayée. 

—  La  vérité,  mademoiselle  Gertrude.  la  pure  vérité  du 
bon  Dieu  !  A  preuve  que  M.  l'aumônier  a  voulu  leur 
faire  des  observations,  et  qu'ils  lui  ont  répondu  que.  s'il  ne 
se  taisait,  ils  allaient  lui  faire  dire  la  messe  penflu.  la  tête 
en  bas  et  les  pieds  en  l'air,  à  la  corde  de  la  cloche  ;  tandis 
que  leur  aumônier  à  eux.  qui  est  une  espèce  de  sacripant 
portant  barbe  et  moustaches,  suivrait  l'office  sur  son  cuco- 
loge.  afin  qu'il  n'en  fût  passé  ni  une  demande  ni  une 
réponse, 

—  Mais,  alors,  dit  mademoiselle  Gertrude.  ce  ne  sont  pas 
de   vrais   gentilshommes? 

—  Si  lait,  pardieu  !  et  des  meilleurs  de  l'.Mlemagne  mdme  : 
Ils  n'ont  pas  eu  honte  de  dire  leurs  noms;  ce  qui  est.  vous 
en  conviendrez,  une  fière  aiuiace,  après  la  manière  dont  Ils 
se  conduisent.  Le  plus  vieux,  qui  est  un  homme  de  cin- 
quante ans,  à  peu  près,  se  nomme  le  comte  de  Waldeck,  et 
commande  quatre  mille  reitres  dans  l'armée  de  Sa  Majesté 
Charles-Qulnt.  Les  deux  autres,  qui  peuvent  avoir,  le  pre- 
mier, de  vingt  quatre  â  vingt-cinq  ans,  et,  le  second,  de  dix 
neuf  à  vingt,  sont,  l'un,  son  fils  légitime,  et  l'autre,  son 
bâtard.  Seulement,  d'après  le  peu  que  j'ai  vu.  —  chose, 
du  reste,  assez  commune,  —  il  paraît  moins  aimer  son  légi- 
time que  son  bâtard  Le  fils  légitime  est  un  beau  jeune 
homme,  au  teint  paie,  avec  de  grands  yeux  bruns,  des 
cheveux  et  des  moustaches  noirs,  et  il  m'est  avis  qu'à 
celul-lâ,  on  pourrait  encore  lui  faire  entendre  raison.  Mais 
il  n'en  est  pas  de' même  de  l'autre,  du  bâtard,  de  celui  qui 
est  roux,  et  qui  a  des  yeux  de  chat-huant...  Celul-lâ,  oh  l 
mademoiselle  Gertrude,  c'est  un  véritable  -démon  l  Dieu 
vous  préserve  de  le  rencontrer!..  Il  regardait  madame  la 
baronne  .    tenez,  c'était  â  fairi  frémir  ! 

—  -  Ah  !  vraiment  ?  dit  mademoiselle  Gertrude.  qui  était 
évidemment  curieuse  de  savoir  ce  que  pouvait  être  un 
regard  à  faire  frémir. 

—  Oh  !  mon  Dieu.  oui.  dit  Philippin  en  manière  de  péro- 
raison, et  vollâ  où  je  les  al  laissés  .  Maintenant,  je  retourne 
chercher  des  nouvelles,  et,  dès  que  j'en  ai.  je  vous  les  apporte 


LE  PAGE  DU   DLC  DE  SA\01E 


13- 


—  Oui,  oui,  dit  Gertrude.  allez  !  et  revenez  vite  ;  mais 
prenez  garde  qu'il  ne  vous  arrive  mallieur 

—  Oh  !  soyez  tranuuille.  mademoiselle,  répondit  Philippin  ; 
Je  ne  me  montre  jamais  que  tenant  une  bouteille  ii  chaque 
main,  et,  comme  Je  connais  les  bons  tas,  les  brigands  sont 
pleins  de  considération  iiour  moi. 

Philippin  sortit  et  enlerma  mademoiselle  Gertrude,  qui 
se  mit  a  songer  incontinent  au  dedans  d'elle  même  a  ce  que 
pouvaient  être  des  yeux  qui  lançaient  des  regards  i  laire 
trémlr. 

Elle  ne  s'était  pas  encore  bien  rendu  compte  de  ce  phéno- 
mène, quoiqu'il  y  eût  prés  d'une  heure  qu'elle  y  songeât. 
Quand  la  clef  tourna  de  nouveau  dans  la  serrure,  et  quand 
le  mess.iger  reparut 

Ce  n  était  point  celui  de  l'arche,  et  11  était  loin  de  tenir 
un  rameau  d  olivier  à  la  main.  —  Le  comte  de  Waldeck  et 
ses  fils  avalent,  à  force  de  menaces,  et  même  de  mauvais  trai- 
tements, contraint  la  baronne  à  leur  donner  ses  bijou.T,  son 
argenterie  et  tout  ce  quelle  avait  d  or  au  ch.^teau.  Mais 
cela  ne  leur  avait  pas  sulfi,  et,  cette  première  rançon  versée, 
la  pauvre  femme,  au  moment  oti  elle  croyait  être  quitte  des 
nobles  bandits  qui  étaient  venus  lui  demander  1  hospitalité, 
la  pauvre  femme,  au  contraire,  avait  été  prise,  garrottée 
au  pied  de  son  lit,  et  enfermée  dans  sa  chambre,  avec  pro- 
messe que.  dans  deux  heures,  le  feu  serait  mis  au  château, 
si,  dans  deux  lieures,  elle  n'avait  point  trouvé,  soit  dans 
sa  bourse,  soit  dans  celle  de  ses  amis,  deux  cents  écus  à 
la  rose. 

Mademoiselle  Gertrude  se  lamenta  convenablement  sur  le 
sort  de  sa  maîtresse  :  mais,  comme  elle  n'avait  point,  pour 
la  tirer  de  l'embarras  où  elle  se  trouvait,  deux  cents  éctis  à 
lui  prêter,  elle  s'efforça  Ue  penser  à  autre  cho.se.  et  demanda 
i  Philippin  ce  qne  faisait  cet  infâme  bâtard  de  Wakieck  avec 
ses  cheveux  roux  et  ses  yeiLx  terribles. 

Philippin  répondit  que  le  bâtard  de  Waldeck  était  en  train 
de  s'enivrer,  occupation  dans  laquelle  il  était  puissamment 
secondé  par  monsieur  son  père.  Seul,  le  vicomte  de  Waldeck 
gardait,  autant  qu'il  lui  était  possible,  son  sang-fioid  au 
milieu  du  pillage  et  de  l'orgie. 

Mademoiselle  Gertrude  avait  une  furieuse  envie  de  se 
rendre  compte  par  ses  yeux  de  ce  que  c'était  qu'une  orgie. 
Quant  au  pillage,  elle  connaissait  cela,  ayant  vu  piller 
Thérouanne -,  —  mais,  dune  orgie,  elle  n'en  avait  aucune 
idée. 

Philippin  lui  expliqua  que  c'était  une  réunion  d'hommes 
buvant,  mangeant,  tenant  de  mauvais  propos,  et  faisant 
toute  sorte  d'Insultes  aux  femmes  qui  leur  tombaient  sous 
la  main. 

La  curiosité  de  mademoiselle  Gertrude  redoubla  A  ce  ta- 
bleau, qui  eilt  fait,  cependant,  frémir  un  cœur  moins  coura 
geux  que  le  sien.  Elle  pria  donc  Philippin  de  la  laisser 
sortir,  ne  fût-ce  que  dix  minutes  ;  mais  celui-ci  lui  répéta 
tant  de  fols,  et  si  sérieusement,  qu'à  sortir  elle  courait  risque 
de  la  vie,  qu'elle  se  décida  à  rester  dans  sa  Cachette,  et  h 
attendre  nne  troisième  visite  de  Philippin  pour  prendre  un 
parti  déOnitif. 

Ce  parti,  il  était  pris  avant  le  retour  de  Philippin  C'était. 
bon  gré  mal  gré.  de  forcer  le  passage,  de  gagner  le  château, 
de  se  glisser  dans  les  corridors  secrets  et  par  les  escaliers 
dérobés,  et  de  voir  de  ses  yeux  ce  qui  se  passait,  un  récit, 
si  éloquent  qu'il  soit,  étant  toujours  bien  au-dessous  du 
spectacle  qu'il  est  destiné  a  peindre. 

.\ussl.  dès  qu'elle  eut  entendu,  pour  la  troisième  fols,  la 
clef  tourner  dans  la  serrure,  s'apprêta-t-ellc  à  s'élancer  hors 
de  la  citerne,  que  ce  fût  ou  non  lavis  de  Philippin  ;  — 
mais,  en  apercevant  le  jeune  homme,  elle  recula  dépou- 
vante. 

Philippin  était  p.lle  comme  un  mort;  sa  bouche  balbutiait 
des  paroles  sans  suite,  et  ses  yeux  avaient  conservé  cette 
expres.sion  hagarde  que  la  terreur  met  dans  le  regard  de 
l'homme  qui  vient  de  voir  quelque  sombre  et  terrible  évé- 
nement. 

iiiTtrude  voulut  l'Interroger;  mais,  au  contact  de  cette 
épouvante,  elle  se  sentit  glacée;  la  pâleur  qui  couvrait  les 
Jones  de  Philippin  passa  sur  son  visage,  et.  en  face  de  ce 
mutisme  effrayant,  elle  devint  muette  elle-Toême. 

Le  Jeune  homme,  sans  lut  rien  dire,  mais  avec  cette  force 
de  leffroi  ,i  laquelle  on  n'essaye  pas  même  de  résister,  la 
saisit  par  le  iKjignet.  et  l'entraîna  vers  la  petite  porte  du 
Jardin  qui  donnait  dans  la  plaine,  en  balbutiant  ces  seuls 
mots  : 

—  Morte  .  assassinée.,  poignardée: 

Gertrude  se  laissa  conduire  :  Philippin  rabandonn.t  un 
Instant  pour  rrtermer  la  porte  du  Jardin  derrière  eux  ;  pré- 
caution  inutile,  car  on  ne  songeait  ijas  à   les  poursuivre. 

Mais  le  choc  avait  été  si  rude  pour  Philippin,  que  le  mouve- 
ment imprimé  au  pauvre  garçon  ne  devait  s'arrêter  que 
lorsque  les  forces  lui  manqueraient.  Au  bout  de  cinq  cents 
pas.  les  forces  lui  manquèrent  ;  Il  tomba  sans  haleine,  mur- 
murant d'une  voix  rauque.  comme  celle  d'un  homme  à  l'ago- 
nie, ces  mots  effrayants,  les  seuls,  an  reste,  qu'il  eût  pro- 
noncés : 


—  Morte.,   .assassinée.,  poignardée:. 

Alors,  Gertrude  avait  Jeté  les  yeux  autour  délie:  elle 
n  était  plus  qu  a  deux  cents  pas  de  la  lisière  de  la  forêt  ; 
elle  connaissait  la  forêt,  elle  connaissait  la  grotte  ;  c'était 
un  double  refuge.  D  ailleurs,  dans  la  grotte,  peut-être  trou- 
verait-elle Yvonnet. 

Elle  avait  bien  quelque  remords  de  laisser  ainsi  le  pauvre 
Philippin  évanoui  sur  le  bord  d  un  fossé  ;  mais  elle  aperce- 
vait, venant  de  son  côté,  quatre  ou  cinq  hommes  à  cheval. 
Peut-être  ces  hommes  étaient-ils  des  reitres  de  la  troupe  du 
comte  de  Waldeck  ;  elle  n'avait  pas  une  seconde  à  perdre 
pour  leur  échapper.  Elle  s'élança  vers  la  forêt,  et,  sans 
regarder  en  arrière,  elle  courut,  folle,  éperdue,  échevelée. 
jusqu'à  ce  qu'elle  eût  franchi  la  lisière  du  bols.  Là  seule- 
ment elle  s'arrêta,  s'appuya  à  un  arbre  pour  ne  pas  tomber. 
et  jeta  les  yeux  sur  la  plaine. 

Les  cinq  ou  six  cavaliers  étaient  arrivés  à  l'endroit  oïl  elle- 
avait  laissé  Philippin  évanoui.  Ils  lavaient  relevé  ;  mais, 
voyant  qu'il  lui  était  impossible  de  faire  un  pas,  lun  deux 
l'avait  posé  en  travers  sur  les  arçons  de  sa  selle,  et,  suivi 
de  ses  camarades,  11  le  transportait  du  cùté  du  camp. 

Du  reste,  ces  hommes  ne  paraissaient  avoir  que  de  bonnes 
intentions,  et  Gertrude  commença  à  croire  que  rien  ne  pou- 
vait arriver  de  plus  heureux  au  pauvre  Philippin  que  de 
tomber  entre  des  mains  qui  semblaient  si  pitoyables. 

Alors,  rassurée  sur  son  compagnon,  ayant  repris  un  peu 
d  haleine  dans  cette  halte.  Gertrude  s'était  remise  à  courir 
dans  la  direction,  ou  plutôt  vers  le  point  qu'elle  croyait 
être  dans  la  direction  de  la  grotte  ;  mais  sa  tète  était  telle- 
ment perdue,  que  les  signes  auxquels  d  habitude  elle  recon- 
naissait son  chemin  passaient  inaperçus  à  ses  yeux.  Elle 
s'égara  donc,  et  ce  ne  fut  qu'au  bout  d'une  heure  que.  par 
accident,  par  hasard,  par  instinct,  elle  se  trouva  dans  le 
voisinage  de  la  grotte,  et  à  la  portée  de  la  main  de  Frantz 
Schartenstein. 

On  devine  le  reste  :  Frantz  étendit  une  main  dont  il  enve- 
loppa la  taille  de  Gertrude.  lui  mit  l'autre  sur  la  bouche, 
enleva  la  jeune  fille  comme  une  plume,  rentra  avec  elle  dans 
la  grotte  et  la  déposa  tout  effarée  au  milieu  des  aventuriers, 
au.xquels,  rassurée  par  les  bonnes  paroles  d'Yvonnet.  elle  fit 
le  récit  que  nous-mème  venons  de  faire,  et  qui  fut  accueilli 
par  un  cri  général  d'indignation. 

Mais,  qu'on  ne  s'y  trompe  pas.  cette  indignation  avait  une 
cause  tout  égoï.ste.  Les  aventuriers  n'étaient  point  indignés 
du  peu  de  moralité  dont  les  pillards  venaient  de  faire  preuve 
a  l  endroit  du  ch.iteau  du  Parcq  et  de  ses  habitants.  Non, 
ils  étaient  indignés  de  ce  que  le  comte  de  Waldeck  et  son 
fils  eus.sent  pillé  le  matin  un  château  qu'ils  comptaient,  eux. 
piller  le  soir. 

11  résulta  de  cette  indignation  un  hourra  général,  qui  fut 
suivi  de  la  résolution,  prise  à  l'unanimité,  d'aller  à  la  décou- 
verte, afin  de  voir  ce  qui  se  passait  à  la  fois  du  côté  du 
camp,  où  l'on  avait  transporté  Philippin,  et  du  côté  du  châ- 
teau du  Parcq,  où  s'était  accompli  le  drame  que  Gertrude 
venait  de  raconter  avec  toute  l'éloquence  et  toute  l'énergie 
de  la  terreur. 

Mais,  chez  les  aventuriers,  l'indignation  n'excluait  pas  la 
prudence;  il  fut  donc  décidé  qu'un  homme  de  bonne  volonté 
commencerait  par  explorer  le  bois,  et  viendrait  rendre 
compte  aux  aventuriers  de  l'état  des  choses.  Selon  les  motifs 
de  sécurité  ou  de  crainte  que  donnerait  l'exploration,  on 
agirait. 

Y'vonnet  s'offrit  pour  battre  le  bois.  C'était,  au  reste,  bien 
l'hMnme  qu'il  faliait  pour  cela  :  il  connaissait  tous  les  tours 
et  les  détours  de  la  forêt  ;  II  était  agile  comme  un  daim  et 
rusé  comme  un  renard. 

Gertrude  jeta  les  hauts  cris,  et  tenta  de  s'opposer  à  ce  que 
son  amant  accomplit  une  si  dangereuse  mission  :  mais  on 
lui  fit  comprendre  en  deux  mots  que  le  moment  était  mal 
choisi  de  sa  part  pour  donner  cours  à  des  susceptibilités 
amoureuses  (lUi  ne  pouvaient  qu'être  mal  appréciées  par  la 
société  un  peu  positive  dans  laquelle  elle  se  trouvait.  Elle 
était  lllle  de  bon  sens,  au  fond  ;  elle  se  calma  donc  en  voyant 
que  ses  cris  et  ses  larmes,  non  seulement  seraient  sans  résul- 
tat, mais  encore  pourraient  tourner  mal  pour  elle.  D'ail- 
leurs. Yvonnet  lui  expliqua  tout  bas  que  la  maîtresse  d'un 
aventurier  ne  doit  pas  alTecter  la  sensibilité  nerveuse  d'une 
princesse  de  roman,  et,  l'ayant  remise  aux  mains  de  son 
ami  Fracasso,  et  sous  la  garde  spéciale  des  deux  .Sch<arfens- 
tein.  Il  sortit  de  la  grotte  pour  accomplir  l'importante  mis- 
sion dont  il  venait  de  se  charger. 

nix  minutes  après,   II  était  de  retour. 

La  forêt  était  parfaitement  déserte,  et  ne  paraissait  offrir 
aucun  danger. 

Comme  la  curiosité  des  aventuriers  était  presque  aussi 
vivement  excitée  dans  leur  grotte  par  le  récit  de  mademoi- 
selle Gertrude.  que  la  curiosité  de  mademoiselle  Gertrude 
avait  été  excitée  dans  sa  citerne  par  le  récit  de  Phllipidn. 
et  que  de  vieux  routiers  de  leur  trempe  ne  pouvaient  convc 
nablement  avoir  les  mêmes  motifs  de  prmlence  que  ceux 
qui  'lirigent  les  ''actions  d'une  belle  et  timide  Jeune  flile, 
ils   sortirent    du   souterrain,    laissant   l'acte   de    société   da- 


14 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


Procope  à  la  garde  des  génies  de  la  terre,  invitèrent  Yvonnet 
à  se  mettre  â  leur  tête,  et,  guidés  par  lui,  se  dirigèrent  vers 
la  lisière  du  bois,  non  sans  que  chacun,  â  part  lui,  se  fût 
assuré  ijue  sa  dague  ou  son  épée  n'était  pas  rouillée  au 
fourreau. 


VI 

LE    JLSTICIEE 


A  mesure  que  nos  aventuriers  s'avançaient  vers  cette 
pointe  de  la  lorèt  que  nous  avons  dit  s  allonger  comme  un 
fer  de  lance  jusqu'à  un  quart  de  lieue  d'Hesdin,  en  séparant 
les  deux  bassins  de  la  plaine  déjà  connue  de  nos  lecteurs,  un 
épais  taillis  succédait  a  la  haute  futaie,  et,  par  le  rappro- 
chement de  ses  troncs,  1  entrelacement  de  ses  branches,  pré- 
sentait un  surcroit  de  sécurité  a  ceux  qui  se  glissaient 
sous  son  ombre.  Ce  fut  donc  sans  être  vue  d  aucun  être 
vivant  que  la  petite  troupe  parvint  jusqu  à  la  lisière  du 
bols. 

A  quinze  pas,  à  peu  près,  du  fossé  qui  séparait  la  forêt  de 
la  plaine,  fossé  qui  contournait  le  chemin  sur  lequel  nous 
avons  .arrêté  l'attention  du  lecteur  dès  le  premier  chapitre 
de  ce  livre,  et  qui  établissait  une  communication  entre  le 
château  du  Parcq,  le  camp  de  1  empereur  et  les  villages 
voisins,   nos   aventuriers  s  arrêtèrent. 

L  endroit  était  bien  choisi  pour  la  halle .  un  chêne 
immense,  demeuré  avec  quelques  arbres  de  la  même  essence 
et  de  la  même  taille,  pour  indiquer  ce  qu'étaient  autrefois 
les  géants  tombés  sous  la  cognée,  étendait  son  dôme  touffu 
au-dessus  de  leur  tête,  tandis  qu'en  faisant  quelques  pas. 
ils  pouvaient,  sans  être  vus,  plonger  leurs  regards  dans  la 
plaine. 

Tous  levèrent  en  même  temps  les  yeux  vers  la  puissante 
végétation  de  1  arbre  séculaire.  Yvonnet  comprit  ce  qu'on 
attendait  encore  de  lui  ;  il  fit  de  la  tète  un  signe  de  consen- 
tement, emprunta  les  tablettes  de  Fracasso,  qui  renfer- 
maient une  seule  et  dernière  feuille  immaculée,  que  le 
poète  lui  montra  en  lui  recommandant  de  respecter  les 
autres,  qui  étaient  dépositaires  de  ses  rêveuses  élucubra- 
tions.  Il  dressa  un  des  deux  Scharfenstein  contre  le  pilier 
rugueux  qu'il  ne  pouvait  éireindre  de  ses  bras,  monta  dans 
les  mains  croisées  du  géant,  de  ses  mains  gagna  ses  épaules, 
de  ses  épaules  les  premières  branches  de  1  arbre,  et  en  un 
instant  se  trouva  assis  à  cheval  sur  une  de  ses  vigoureuses 
ramures,  avec  autant  d'aisance  et  de  sécurité  que  l'est  un 
matelot  sur  la  vergue  de  misaine  ou  sur  le  mât  de  beaupré. 

Gertrude  lavait,  pendant  cette  ascension,  suivi  d'un  oeil 
inquiet  ;  mais  elle  avait  déjà  appris  a  renfermer  ses  craintes 
et  à  contenir  ses  cris.  D'ailleurs,  en  voyant  la  désinvolture 
avec  laquelle  Yvonnet  s'était  établi  sur  sa  branche,  la  faci- 
lité qu'il  avait  à  tourner  la  tète  à  droite  et  à  gauche,  elle 
c(  mprit  qu'a  moins  d  un  de  ces  vertiges  auxquels  Yvonnet 
était  sujet  quand  on  ne  le  regardait  pas,  11  n'y  avait  aucun 
danger  pour     son  am:int. 

Au  reste,  Yvonnet,  la  'înain  placée  en  abat-jour  sur  ses 
jeux,  reganlant  tan'.i^t  au  nord  et  tantôt  au  midi,  paraissait 
partager  son  attention  entre  deux  spectacles  également 
doués  d'intérêt. 

Ces  mouvements  de  tète  multipliés  éveillaient  fort  la  cu- 
riosité des  aventuriers,  qui,  perdus  dans  lépaLsseur  du 
taillis,  ne  pouvaient  rien  voir  de  ce  que  voyait  Yvonnet  des 
régions  élevées  où  11  avait  établi  son  domicile. 

Aussi  Yvonnet  comprit-il  de  leur  i  ;ul  cette  'mpalience. 
dont  ils  donnaient  des  signes  en  levant  la  tète  en  l'air,  en  le 
questionnant  du  regard,  et  même  en  se  hasardant  à  lui  crier 
a  demi-voix  :  ■.  Mais  qu  y  a-l-il  donc  ?  » 

Et,  parmi  les  interrogateurs  du  geste  et  de  la  voix,  ren- 
dons cette  justice  a  mademoiselle  Gertrude,  elle  n'était  pas 
la  moins  animée. 

Yvonnet  fit  de  la  main  à  ses.  compagnons  un  signe  de 
promesse  indiquant  oue,  dans  quelques  secondes,  ils  en 
sauraient  autant  ipie  lui.  11  ouvrit  les  tablettes  de  Fra- 
casso, en  déchira  la  dernière  page  blanche,  écrivit  sur  cette 
pages  quelques  ligaes  au  crayon,  roula  le  papier  dans  ses 
doigts,  afin  que  le  vent  ne  l'emportât  point,  et  le  laissa 
tomber. 

Toutes  les  mains  s'étendirent  pour  le  recevoir,  même  les 
blanches  et  petites  mains  de  mademoiselle  Gertrude  ;  mais 
ce  fut  entre  les  larges  battoirs  de  Frantz  Scharfenstein  que 
le  papier  tomba 

Le  géant  se  mit  à  rirs  de  sa  bonne  chance,  et,  passant  le 
papier  à  son  voisin  : 

—  A  fous  l'honneur,  monsié  Brogobe,  dit-il  :  mol  ne  safre 
bas  lire  le  vranzais. 

Procope,  non  moins  curieux  que  les  autres  de  savoir  ce 
qui  se  passait,  déplia  le  papier,  et,  r.u  milieu  de  l'attention 
générale,  il  lut  les  lignes  suivantes: 
•■  Le  château  du  Parcq  est  en  feu. 


»  Le  comte  de  Waldeck,  ses  deux  fils  et  ses  quarante 
reitres  se  sont  remis  en  campagne  et  suivent  le  chemin  qui 
conduit  du  château  du  Parcq  au  camp 

«  Ils  sont  â  deux  cents  pas,  à  peu  près,  de  la  pointe  du 
bois  où   nous  sommes  cachés. 

«  Voilà  pour  ma  droite. 

.<  Maintenant,  une  autre  petite  troupe  suit,  de  son  côté,  la 
route  du  camp  au  château. 

"  Cette  troupe  est  composée  de  sept  hommes,  un  chef,  un 
écuyer,  un  page  et  quatre  soldats. 

«  Autant  que  j'en  puis  juger  d  ici,  le  chef  est  le  duc  Em- 
n;anuel-Philibert 

"  Sa  troupe  est  à  la  même  distance,  à  peu  près,  sur  notre 
gauche,  que  celle  du  comte  de  Waldeck  sur  notre  droite. 

«  Si  les  deux  troupes  marchent  du  même  pas,  elles  doivent 
sn  rencontrer  juste  à  la  pointe  du  bois,  et  se  trouver 
face  à  face  au  moment  où  elles  s'y  attendront  le  moins., 

•  Si  le  duc  Emmanuel  a  été  prévenu,  comme  c'est  proba- 
ble, par  M.  Philippin  de  ce  qui  s  est  p:.ssé  au  château,  nous 
allons  voir  quelque  chose  de  curieux. 

«  Attention,  camarales  :  —  c'est  bien  le  duc.  ■■ 

Le  billet  d  Yvonnet  finissait  la  ;  mai3  il  était  difficile  de 
dire  plus  de  choses  en  moins  de  mots  et  de  promettre  avec 
plus  de  simplicité  un  spectacle  qui,  eu  effet,  allait  être  des 
plus  curieux,  si  l'aventurier  ne  se  trompait  point  sur  l'iden- 
tilé   et   l'intention   des   personnes. 

.\ussi  chacun  des  con'pagnous  se  r;tpprocha-t-il  avec  pré- 
caution de  la  lisière  du  bois,  afin  d'assister  avec  le  plus 
d'agrément  et  le  moins  de  danger  possible  au  spectacle  pro- 
mis par  Yvonnet,  et  auquel  le  hasard  lui  avait  assigné  la 
meilleure  place. 

Si  le  lecteur  veut  suivre  lexemple  de  nos  aventuriers, 
nous  ne  nous  inquiéterons  point  du  comte  Wakleck  et  de 
ses  fils,  que  nous  connaissons  déjà  par  le  récit  de  made- 
moiselle Gertrude,  et,  nous  glissant,  nous  aussi,  sur  la 
lisière  gauche  du  Bois,  nous  nous  mettrons  en  communi- 
cation avec  le  nouveau  personnage  annoncé  par  Yvonnet, 
et  qui  n'est  pas  moins  que  le  héros  de  notre  histoire. 

Yvonnet  ne  s'était  pas  trompé.  Le  ■^hei  qui  s'avançait  entre 
son  page  et  son  écuyer,  précédant,  ccmme  s'il  s'agissait 
d'une  simple  patrouilla  de  jour,  une  petite  troupe  de  quatre 
himmes  d'armes,  était  bien  le  duc  Emmanuel-Philibert,  gé- 
néralissime des  troupes  de  l'empereur  Charles-Quint  dans 
le5  Pays-Bas. 

Il  était  d'autant  plus  facile  à  reconnaître  que,  selon  son 
habitude,  au  lieu  de  porter  son  casque  sur  sa  tête,  il  le  por- 
tait pendu  au  côté  gauche  de  sa  selle,  ce  qui  lui  arrivait 
presque  constamment,  par  la  pluie  ou  rar  le  soleil,  et  même 
aussi  parfois  pendant  la  bataille:  d'où  l'on  disait  que  les 
soldats,  voyant  son  insi'nslbililé  au  froid,  au  chaud  et  au.\ 
coups,  l'avaient  surnommé  Tête  de  /ci . 

C'était,  à  l'époque  où  nous  sommes  arrivés,  un  beau  jeune 
homme  de  vingt-sept  ans,  de  taille  moyenne,  .mais  vigou- 
reusement pris  dans  sa  taille,  aux  cheveux  coupés  très 
courts,  au  front  haut  et  découvert,  aux  sourcils  bruns  bien 
de.'islnés.  aux  yeux  bleus,  vifs  et  perçants,  au  nez  droit,  aux 
moustaches  bien  fournies,  â  la  barbe  taillée  en  pointe,  enfin, 
au  col  un  peu  enfoncé  dans  les  épaules,  comme  il  arrive 
I.resque  toujours  aux  descendants  des  races  guerrières,  dont 
les  aieux  ont  porté  le  casque  pendant  plusieurs  générations 

lorsqu'il  parlai!,  sa  voix  était  à  la  fois  dune  douceur 
infinie  et  dune  fermeté  remarquable.  Chose  étrange:  elle 
pciivait  monter  à  l'expression  de  la  plus  violente  menace 
sans  s'élever  de  plus  d'un  ou  deux  ton^  :  la  gamme  ascen- 
dante de  colère  était  cachée  dans  les  nuances  presque  in- 
saisissables  de   l'accent. 

11  en  résultait  (pie  lei  personnes  de  son  intimité  devi- 
naient seules"  a  quels  périls  étaient  exposés  les  imprudents 
qui  éveillaient  et  bravaient  cette  colère,  colère  si  bien  com- 
primée au  dedans,  qu'on  ne  pouvait  comprendre  sa  force  et 
mesurer  son  étendue  ou  .tu  moment  on,  précédée  de  l'éclair 
de  ses  yeux,  elle  éclatait,  tonnait,  pulvérisait  comme  la 
foudre  :  puis,  de  même  que.  la  foudre  une  fois  tombée, 
.l'orage  se  calme  et  le  temps  se  rassérène,  l'e.xplosion  pro- 
duite, la  physionomie  du  duc  reprenait  .son  calme  et  sa  séré- 
nité liabituels  ;  ses  yeux,  leur  regard  placide  et  fort  ;  sa 
bouche,  son  bienveillant  et  royal  sourire. 

Quant  â  l'écuyer  qui  marchait  â  sa  dioite.  et  qui  portait 
la  visière  haute,  c'était  un  jeune  liomme  blond  du  même 
5ge  à  peu  près,  et  exactement  de  la  même  taille  que  le  dur 
Ses  yeux  d'un  bleu  clair,  pleins  l'e  puissance  et  de  fierté. 
Sd  barbe  et  ses  moustaches  d'un  blond  plus  chaud  que  ses 
cheveux,  son  nez  aux  narines  dili'.ées  comme  celles  du 
lions,  ses  lèvres  dont  le  poil  qui  les  couvrait  ne  pouvait  ca- 
cher ni  le  coloris  ni  1  épaisseur,  son  teint  riche  à  la  fois  du 
double  fard  du  hâle  et  de  la  santé  :  tout  en  lui  indiquait  la 
force  physique  poussée  au  plus  haut  degré.  Attachée  non 
pas  a  son  flanc,  mais  ballottant  sur  .son  dos.  résonnait  une 
:  de  ces  terribles  épées  à  deux  mains  comme  François  I"  en 
I  brisa  trois  à  Marignan.  et  qu'à  cause  de  leur  longueur,  on 
I  ne  tirait  que  par-dessus  lépaule.  tandis  qu  à  l'arçon  do  sa 
I    selle  pendait  une  de  ces  haches  d'armes  offrant  un  tranchant 


LE  PAGE  DU    DUC  DE  SAVOIE 


d'un  côté,  une  masse  de  1  autre,  et  un  fer  tnaugulaire  et 
aigu  à  sa  pointe:  de  sorte  qu  avec  cette  seule  arme,  on  pou- 
vait tout  il  la  fois,  et  selon  l'occasion,  fendre  comme  avec 
une  hache,  assommer  comme  avec  un  marteau,  percer 
comme  avec  un  poignard. 

A  la  gauche  du  duc  marchait  son  page.  C'était  un  bel  ado- 
lescent de  seize  ou  dix-liuit  ans  â  (leine,  avec  des  cheveux 
bleus  à  force  d  être  nvirs,  taillés  a  lallemaiide,  comme  en 
portent  les  chevaliers  d  llolbein  et  les  anges  de  K.-iphaël.  Ses 
yeux,  ombragés  par  de  longs  cils  veloutés,  étalent  doués  de 
cette  nuance  insaisissable  qui  Hotte  uu  marron  au  violet,  el 
que  l'on  ne  rencontre  que  dans  les  veux  arabes  ou  siciliens. 
Sou  teint  mat,  de  cette  belle  matité  particulière  aux  con- 
trées septentrionales  de  la  péninsule  italienne,  semblait  celui 
d'un  marbre  de  Carrare  dont  le  soleil  romain  aurait  lon- 
guement et  amoureusement  bu  la  paieur.  Ses  mains,  petites, 
lilanclies  et  effilées,  manoruvraienl,  avec  une  adresse  remar- 
quable, un  petit  cheval  de  Tunis  portant,  pour  toute  selle, 
une  trousse  faite  d'une  peau  de  léopard  aux  yeux  d  émad, 
aux  dents  et  aux  griffes  d'or.  et.  pour  toute  bride,  un  léger 
niet  de  soie,  yuant  à  son  habillement,  simple  mais  plein 
d'élégance,  il  se  composait  d  uu  pourpuini  de  velouis  noir 
s  ouvrant  sur  un  justaucorps  cerise,  ,i  crevés  de  satin  blanc, 
serré  au  bas  de  la  taille  par  un  cordonnet  d'or  supportant 
une  dague  dont  la  loignée  était  faite  d'une  seule  agate. 
Son  pied,  gracieuscmen:  modelé,  était  enfermé  dans  une 
botte  de  maroquin  dans  l'extrémité  «upérieuro  de  laquelle 
se  perdait,  à  la  hauteur  du  genou,  une  trousse  de  velours 
liarell  à  celui  du  pourpoint. 

Enfin,  son  front  était  couvert  d'une  toque  de  la  même 
étoffe  et  de  la  même  couleur  que  toute  la  partie  extérieure 
de  son  vêtement,  et  autour  de  laquelle,  fixée  au-dessus  du 
front  par  une  agrafe  de  diamant,  s'enroidait  une  plume 
cerise  dont  l'extrémité,  tloitant  au  moindre  souffle  d'air, 
retombait  gracieusement  entre  les  deux  épaules. 

Nos  personnages  nou'.eaux  posés  t-.l  mis  en  scène,  reve- 
nons à  l'action,  un  moment  interrompue,  et  qui  va  se  re- 
nouer avec  encore  plus  de  vigueur  et  de  fermeté  qu'aupa- 
ravant. 

En  effet,  pendant  celte  description,  le  duc  Emmanuel- 
Philibert,  ses  deux  compagnons  et  les  quatre  liorames  de 
sa  suite  continuaient  leur  chemin  sans  presser  ni  ralentir 
le  pas  de  leurs  chev-mx.  Seulement,  à  mesure  qu'ils  appro- 
chaient de  la  pointe  du  bois,  le  visage  du  duc  se  rembrunis- 
sait, comme  s'il  se  fût  attendu  d'avance  an  spectacle  de  dé- 
solation qui  allait  s'offrir  à  ses  yeux,  une  fois  cette  pointe  de 
bois  tlépas?ée.  Mais,  lout  à  coup,  en  arrivant  simultanément 
à  l'extrémité  de  l'angle,  comme  l'avait  prévu  Yvonnet.  les 
deux  troupes  se  trouvèrent  face  à  face,  et  chose  singulière  '. 
ce  fut  la  plus  nombreuse  des  deux  qui  s'arrêta,  clouée  à.  sa 
place  par  un  sentira.;nt  de  surprise  auquel  se  mêlait  visi- 
blement un  peu  de  crainte- 
Emmanuel-Philibert,  au  contraire,  sans  indiquer  par  une 
tressaillement  de  son  corps,  par  un  geste  de  sa  main,  par 
ui  mouvement  de  son  visage,  le  sentiment,  quel  qu'il  fût. 
qui  l'agitait,  continua  son  chemin,  marchant  droit  au  comte 
de  Waldeck.  qui  l'attendait,   placé   entre  ses  deux  fils. 

A  dix  pas  du  comte,  Emmanuel  fit  un  signe  â  son  écuyer, 
à  son  page  et  à  ses  quatre  soldats,  qui  s'arrêtèrent  avec  une 
obéissance  et  une  régularité  toutes  militaiies.  et  le  laissèrent 
continuer  son  chemin. 

Lorsqu'il  ne  fut  plus  qu'à  la  portée  de  la  main  du  vicomte 
de  Waldeck.  qui  se  trouvait  placé  comme  un  rempart  entre 
lui  et  son  père,  le  duc  s'arrêta  à  son  tour 

Les  trois  gentilshommes  portèrent  la  main  à  leur  casque 
en  signe  de  salut  ;  seulcir.eiit,  en  portant  la  main  au  sien,  le 
bâtard  de  Waldeck  en  abaissa  la  visière  comme  pour  être 
prêt  à  tout  événement. 

Le  duc  répondit  à  leur  triple  salut  par  une  inclination  de 
sa   tête   nue. 

Puis  s'adres.sant  au  vicomte  de  Waldeck  avec  cette  voix 
suave  qui  faisait  de  sa  parole  une  harmonie: 

—  Monsieur  le  vicomte  de  W:il(leck.  dit-il,  vous  êtes  un 
digne  et  brave  gentilhomme  comme  je  les  aime,  et  comme 
les  aime  mon  auguste  maître  l'empereur  Charles-Quint  De- 
puis longtemps,  je  songeais  à  faire  quelque  chose  pour  vous  ; 
11  y  a  un  quart  d'heure  l'occasion  s  en  est  présentée,  et  je 
l'ai  saisie.  .le  recois  :i  l'instant  la  nouvelle  qu'une  compa- 
gnie de  cent  vingt  lances,  dont  j'ai  au  nom  de  Sa  Majesté 
l'empereur,  ordonné  la  le\ée  sur  la  rive  gauche  du  Rhin,  est 
assemblée  à  Spire  ;  Je  vous  al  nommé  capitaine  de  cette 
compagnie. 

—  Monseigneur...  balbutia  le  jeune  homme  tout  étonné 
et  rougissant  de  plaisir. 

—  Voici  votre  brevet,  signé  par  moi  et  scellé  du  sceau  de 
l'Empire,  continua  le  duc  en  tirant  de  sa  poitrine  un  par- 
chemin qu'il  présenta  au  vicomte:  prenez-le.  pariez  a  l'ins- 
tant même  et  sans  une  minute  de  retard...  Nous  allons 
probablpjnent  rentrer  en  campagne,  eî  j'aurai  besoin  de 
vous  et  de  vos  hommes.  Allez,  monsieur  le  vicomte  de 
Waldeck:  monirez-voas  digne  de  la  faveur  qui  vous  est  ac- 
cordée, et  que  Dieu  vous  garde  ' 


La  faveur  était  grande,  en  effet.  Aussi  le  jeune  homme, 
obéissant,  sans  commentaire.  :i  l'ordre  qui  lui  était  donné  de 
ptrtir  a  l'instant  même,  prit-il  immodiatement  congé  de  son 
père  et  de  son  frère,  et.  se  retournant  vers  Emm:inuel  : 

—  Monseigneur,  dit-il.  vous  êtes  véritablement  un  justi- 
cier, ainsi  qu'on  vous  appelle,  pour  le  mal  comme  pour  le 
bien,  pour  le  bon  comme  pour  le  mauvais  ..  Vous  avez  eu 
confiance  eu  moi;  cette  conliancè  sera  justifiée.  Adieu, 
monseigneur. 

Et.  mettant  son  cheval  au  galop,  le  jeune  homme  disparut 
à   l'angle   du   bols. 

Emmanuel-Pliilibert  le  suivit  du  regard  jusqu'à  ce  qu'il 
l'eut   enlicrement   perdu"  de   vue. 

Puis,  se  retournant  et  fixant  un  regard  sévère  sur  le 
comte  de  Waldeck  : 

—  Et.  maintenant,  â  vous,  monsieur  le  comte  !  dit-il. 

—  Monseigneur,  interrompit  le  comte,  laissez-moi  d'abord 
remercier  Votre  .Mtesse  de  la  faveur  qu'elle  vient  d'accorder 
â  mou  Hls. 

—  La  faveur  que  j'ai  accordée  au  vicomte  de  Waldeck,  ré- 
pondit froidement  Emmanuel,  ne  vaut  pas  un  remerciment, 
puis(iu'il  l'a  méritée..  .Seulement,  vous  avez  entendu  ce 
iiuil  a  dit,  je  suis  un  justicier  pour  le  mal  comme  pour  le 
bien,  pour  le  bon  comme  pour  le  mauvais.  Rendez-moi  votre 
épée,  monsieur  le  comte  ! 

Le  comte  tressaillit,  et,  avec  un  accent  Indiquant  qu'il 
n'obéirait  pas  facilement  à  l'ordre  qui  venait  de  lui  être 
donné  : 

—  -Moi,   vous  rendre  mon  épée  !    Et   pourquoi  cela  ? 

—  Vous  connaissez  mon  arrêté  défendant  le  pillage  et  la 
maraude,  sous  peine  des  verges  et  du  gibet  pour  les  soldats, 
sous  peine  des  arrêts  ou  de  la  prison  pour  les  chefs.  Vous 
avez  contrevenu  à  mon  arrêté,  en  vous  introduisant  de 
force,  malgré  les  observations  de  votre  fils  aine,  dans  le 
château  du  Parcq.  et  en  volant  l'or,  les  bijoux,  l'argenterie 
de  la  châtelaine  qui  l'habitait...  Vous  êtes  un  maraudeur  et 
un  pillard  ;  rendez-moi  votre  épée.  monsieur  le  comte  de 
Waldeck  ! 

Le  duc  avait  prononcé  ces  paroles  sans  que  le  ton  de  sa 
voix  eût  visiblement  changé,  excepté  pour  son  écuyer  et 
son  page,  qui,  commençant  seulement  à  comprendre  ce  dont 
il    s'agissait,    se   regardèrent  avec  une   certaine   inquiétude. 

Le  comte  de  Waldeck  pâlit  ;  mais,  nous  l'avons  dit,  il 
était  difficile  à  un  étranger  de  deviner,  au  son  de  la  voix 
d'Emmanuel-Philibert,  â  quel  degré  de  menace  sa  justice 
ou  sa  colère  en  était  arrivée. 

—  Mon  épée.  monseigneur?  dit  Waldeck.  Oh!  j'ai  sans 
doute  encore  commis  quelque  autre  méfait...  Un  gentilhomme 
ne  rend  pas  son  épée  pour  si  peu  ! 

Et   il  essaya  de  rire  dédaigneusement. 

—  Oui.  monsieur,  répondit  Emmanuel,  oui,  vous  avez 
fait  autre  chose:  mais,  pour  l'honneur  de  la  noblesse  d'Al- 
lemagne, je  taisais  ce  que  vous  avez  fait,,.  Vous  voulez  que 
je  pai'le?  Soit:  écoutez  donc.  Quand  vous  avez  eu  volé  or, 
argenterie,  bijoux,  cel.a  ne  vous  a  pas  suffi  :  vous  avez  fait 
attacher  la  maîtresse  de  la  maison  au  pied  de  son  lit,  et 
vous  lui  avez  dit  :  «  ,Si,  dans  deux  heures,  vous  n'avez  pas 
versé  entre  nos  mains  la  somme  de  deux  cents  écus  noble- 
rose,  je  mettrai  le  feu  â  votre  château  !  »  Vous  avez  dit 
cela,  et,  au  bout  de  deux  heures,  comme  la  pauvre  femme, 
vous  ayant  donné  jusqu'à  sa  dernière  pistole,  se  trouvait 
dans  l'impossibilité  de  vous  remettre  les  deux  cents  écus 
demandés,  malgré  les  prières  de  votre  fils  aine,  vous  avez 
mis  le  feu  à  la  ferme,  pour  que  la  mallieureu.se  victime  eût 
le  temps  de  faire  ses  réflexions  avant  que  le  feu  eût  gagné 
le  château...  Et  tenez,  vous  ne  direz  point  que  cela  n'est 
pas  vrai  :  on  voit  d'ici  flamme  et  fumée.  Vous  êtes  un 
incendiaire  :   rendez-moi   voire   épée,    monsieur  le   comte  ! 

Le  comte  grinça  des  dents,  car  il  commençait  à  compren- 
dre ce  qu'il  y  avait  de  résolution  dans  les  paroles  calmes 
mais  fermes  du  duc. 

—  Puisque  vous  êtes  si  bien  instruit  du  commencement, 
monseigneur,  dit-il,  vous  êtes  sans  doute,  non  moins  bien 
renseigné    sur    la    fin  ? 

—  Vous  avez  raison,  monsieur,  je  sais  tout  ;  c'est  que  je 
voulais  vous  épargner  la  corde,  que  vous  méritez 

—  Monseigneur  !  s'écria  Waldeck  du  ton  de  la  menace. 

—  Silence,  monsieur  !  dit  Emmanuel-Philibfrt  ;  respectez 
votre  acrusaleiir.  et  tremblez  devant  votre  juge!...  La  fin? 
Je  vais  vous  la  dire.  A  la  vue  de  la  flamme  qui  commençait 
de  monter  dans  les  airs,  votre  bâtard,  qui  avait  la  clef  de 
la  chambre  dans  laquelle  était  garrottée  la  prisonnière,  est 
entré  dans  cette  chambre.  La  mallieureu.se  n'av.i't  pas  crié 
en  voyant  le  feu  qui  s'approchait  d'elle  ;  ce  n'était 
que  la  mort.  .  Elle  cria  en  voyant  votre  bâtard  s'avancer 
et  la  saisir  dans  ses  bras,  car  c'était  le  déshonneur!  Le  vi- 
comte de  Waldeck  entendit  ces  cris  et  accourut.  Il  somma 
son  frère  de  rendre  la  liberté  â  celle  (lu'll  outrageait:  m.ds 
lui,  au  lieu  de  répondre  a  cet  appel  d'honneur,  jeta  sa 
prisonnière  toute  garrottée  sur  le  Ht  et  tira  son  épée.  Le 
vicomte  de  Waldeck  sortit,  la  sienne  du  fourreau,  résolu 
à  sauver  cette  femme,  môme  au  péril  de  sa  vie.  Les  deux 


16 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


Irères  s'attaquèrent  avec  acharnement,  car  il  y  avait  long-    ' 
temps  qu'ils  se  haïssaient.  Vous  entrâtes  alors,  et,  croyant 
que  vos  fils  se  battaient  pour  la  possession  de  cette  lemme  : 
«  La  plus  belle  femme  du  monde,  dites-vous,  ne  vaut  pas  la    j 
goutte    de    sang   qui   sort    des    veines  d'un    soldat.    Bas    les    ; 
armes,   enfants  !  je  vais   vous   mettre   d  accord.  .    •   Alors,   à    ! 
votre  voix,  les  deux  frères  abaissèrent  leurs  épées  :  vous  pas-    i 
sâtes  entre  eux  ;  tous  deux  vous  suivaient   du  regard,   car 
ils  ne  savaient  ce  que  vous  vouliez  faire.   Vous  vous  appro- 
châtes de  la  femme  garrottée  et  renversée  sur  le  lit,   et, 
avant   que   ni   l'un   ni    l'autre   de  vos    fils   eût   eu   le   temps    ' 
de  s'opposer  à  cette  action  infâme,  vous  tirâtes  votre  dague 
et  la  lui  enfonçâtes  dans  la  poitrine...  Ne  dites  pas  que  cela 
ne  s'est  point  passé  ainsi  ;  ne  dites  pas  que  cela  n'est  point 
vrai  :    votre    dague   est    encore    humide    et    vos   mains   sont 
encore  sanglantes.  Vous  êtes  un  assassin  ;  rendez-moi  votre 
épée,  comte  de  Waldeck  : 

—  Cela  est  facile  à  dire,  monseigneur,  répondit  le  comte  ; 
mais  un  Waldeck  ne  vous  rendrait  pas  son  épée.  tout  prince 
couronné  ou  découronné  que  vous  êtes,  quand  il  serait  seul 
contre   vous  sept  :   à   plus   forte  raison   quand  il   a   son   fils    i 
à  sa  droite  et  quarante  soldats  derrière  lui.  ! 

—  Alors,  dit  Emmanuel  avec   une   légère  altération  dans    I 
la  voi.'C,  si  vous  ne  voulez  pas  me  la  rendre  de  bonne  volonté, 
c'est  à  moi  de  vous  la  prendre  de  force. 

Et.  faisant  faire  un  bond  à  son  clieval,  il  se  trouva  côte 
à  côte  du  comte  de  Waldeck. 

Celui-ci,  serré  de  trop  près  pour  tirer  son  épée,  porta  la 
main  à  ses  fontes  :  mais,  avant  qu'il  eût  détaché  le  bouton 
qui  les  fermait.  Emmanuel-Philibert  avait  plongé  la  main 
dans  la  sienne,  ouverte  d'avance,  et  en  avait  tiré  un  pisto- 
let tout  armé. 

Le  mouvement  fut  si  rapide,  que  ni  le  bâtard  de  Waldeck. 
ni  l'écuyer,  ni  le  page  du  duc.  ni  le  comte  de  Waldeck  lui- 
même,  ne  purent  le  prévenir.  Emmanuel-Philibert,  d'une 
main  calme  et  sûre  comme  celle  de  la  justice,  lâcha  le  coup 
à  bout  portant,  brûlant  le  visage  du  comte  avec  la  poudre 
et  lui  faisant  sauter  la  cervelle  avec  la  balle. 

Le  comte  eut  â  peine  le  temps  de  jeter  un  cri  :  il  ouvrit 
les  bras,  se  renversa  lentement  sur  la  croupe  de  son  cheval, 
comme  un  athlète  qu'un  lutteur  invisible  fait  pUcr  en  ar- 
rière, perdit  l'étrier  du  pied  gauche,  puis  du  pied  droit, 
et  roula  lourdement  à  terre. 

Le  justicier  avait  fait  justice  ;  le  comte  était  tué  sur  le 
coup. 

Pendant  tout  le  temps  qu'avait  duré  cette  scène,  le  bâtard 
de  Waldeck,  entièrement  couvert  de  son  armure  de  fer,  était 
resté  debout  et  immobile  comme  une  statue  équestre  ;  mais, 
en  entendant  le  coup  de  pistolet,  mais,  en  voyant  tomber  son 
père,  il  poussa  un  cri  de  rage  qui  s  échappa  on  grinçant  ;i 
travers  la  visière  de  son  casque. 

Puis,  s'adressant   aux   reitres  stupéfaits   et   terrifiés  : 

—  A  moi,  compagnons  !  s'écria-t-il  en  allemand  ;  cet  homme 
n'est  pas  des  nôtres...  A  mort  :  à  moi't,  le  duc  Emmanuel  ! 

Mais  les  reitres,  pour  toute  réponse,  secouèrent  la  tête  en 
signe  de  négation. 

—  Ah  !  s'écria  le  jeune  homme  se  laissant  emporter  de 
plus  en  plus  à  sa  colère  ;  ah  !  vous  ne  m'écoutez  pas  ;  Ah  ! 
vous  refusez  de  venger  celui  qui  vous  aimait  comme  ses 
enfants,  qui  vous  cliargeait  d'or,  qui  vous  gorgeait  de 
butin  !..  Eh  bien,  ce  sera  donc  moi  qui  le  vengerai,  puisque 
vous  êtes  des  ingrats  et  des  lâclies  ! 

Et  il  tira  son  épée  pour  s'élancer  sur  le  duc  ;  mais  deux 
reitres  sautèrent  au  chanfrein  de  son  dieval,  saisissant  la 
bride  chacun  d'un  côté  du  mors,  tandis  qu'un  troisième 
l'étreignait  entre  ses  bras. 

Le  jeune  homme  se  débattait  furieux,  accablant  d'injures 
ceux   qui   le   tenaient   cnchainé. 

Le  duc  regardait  ce  .spectacle  avec  une  certaine  pitié  :  il 
comprenait  le  désespoir  de  ce  nis  qui  venait  de  voir  tomber 
son  père  à  ses  pieds. 

—  Altesse,  dirent  les  reitres,  qu'ordonnez-vous  de  cet 
homme  et  que  faut-il  faire  do  lui? 

—  Le  laisser  libre,  dit  le  duc.  iM  ayant  menacé,  si  je  l'ar- 
rêtais, il  pourrait  croire  que  j'ai  oeur. 

Les  reitres  arrachèrent  l'épée  dos  mains  du  bfttard,  et  le 
laissèrent    libre. 

Le  jeune  homme  fit  bondir  son  cheval,  qui,  d'un  seul  élan, 
franchit   la  dislance  qui  le  séparait   d'Emmanuel-Philibert. 

Celui-ci  l'attendait,  la  main  posée  sur  la  crosse  de  son 
second  pistolet. 

—  Emmanuel-Philibert,  duc  de  Savoie,  prince  de  Piémont, 
■cria  le  bâtard  de  Waldeck  en  étondani  la  main  vers  lui  en 
signe  de  menace,  tu  comprends,  n'est-ce  pas.  ((ue.  de  moi  a 
toi.   c'est,   à  compter   d'aujourd'luii,   une   haine   morielle? 
Emmanuel-Philibert,  tu  as  tué  mon  pèro  !  fil  abaissa  la  vi-    I 
sière  de  son  casque.)   Regarde  bien   mon  visage,  et.  ch.aque    ' 
fois  que  tu  le  reverras,  soit  la  nuit,  soit  le  jour,  soit  dans 
une  fêle,   soit   dans  un   combat,   malheur  !   malheur  à  toi     i 
Emmanuel-Philibert  !  ! 

Et,  faisant  volter  son  cheval,  il  partit  au  galop  en  secouant    I 


la  main,  comme  pour  jeter  encore  une  malédiction  contre 
le  duc.  et  en  lui  criant  une  dernière  fois  :  «  Malheur  !  » 

—  Misérable  :  s'écria  l'écuyer  d'Emmanuel  en  piquant  son 
cheval  pour  s'élancer  à  sa  poursuite. 

Mais  le  duc.  faisant  de  la  main  un  signe  impératif  : 
.    —  Pas   un   pas   de   plus.    .Scianca-Ferro  :    dit-il  ;   je   te   le 
défends  ; 

Puis,  se  retournant  vers  son  page,  qui.  pâle  comme  la 
mort,  semblait  prêt  à  perdre  les  arçons  : 

—  Qu'est-ce  que  cela.  Leone?  dit-il  en  s'approchant  de 
lui  et  en  lui  tendant  la  main.  En  vérité,  en  vous  voyant 
ainsi,  blême  et  tremblant,  on  vous  prendrait  pour  une 
femme  ! 

—  Oh  !  mon  bien-aimé  duc,  murmura  le  page,  redites-moi 
que  vous  n'êtes  pas  blessé,  ou  je  meurs... 

—  Enfant  !  dit  le  duc.  est-ce  que  je  ne  suis  pas  sous  la 
main  de  Dieu? 

Aloi'S.  s'adressant  aux  reitres  : 

—  Mes  amis,  dit-il  en  leur  montrant  le  cadavre  du  comte 
de  Waldeck.  procurez  une  sépulture  chrétienne  à  cet  homme, 
et  que  la  justice  que  je  viens  d'exercer  sur  lui  vous  soit  une 
preuve  qu'à  mes  yeux,  comme  à  ceux  du  Seigneur,  Il  n'y  a 
ni  grands  ni  petits. 

Et.  faisant  un  signe  de  la  tête  à  Scianca-Ferro  et  à  Leone, 
il  reprit  avec  eiLX  le  chemin  du  camp,  sans  que  son  visage 
eût  gardé  d'autre  trace  de  l'événement  terrible  qui  venait 
de  se  passer,  que  la  ride  habituelle  qui  semblait,  un  peu 
plus  profondément  que  de  coutume,  creuser  sur  son  front 
le  sillon  de  la  pensée. 


VII 

HISTOIRE    ET    ROMAN 

Tandis  que  les  aventuriers,  témoins  invisibles  de  la  catas 
trophe  que  nous  venons  de  raconter,  tout  en  jetant  un 
regard  mélancolique  sur  les  ruines  fumantes  du  château  du 
Parcq.  regagnent  leur  grotte,  où  ils  vont  mettre  la  dernière 
main  à  l'acte  de  société,  devenu  inutile  pour  le  présent, 
mais  qui  ne  peut  manquer  de  porter  dans  l'avenir,  au  profit 
de  l'association  naissante,  les  fruits  les  plus  merveilleux  ; 
tandis  que  les  reitres,  obéissant  à  Tordre  donné,  ou  plutôt 
à  la  recommandation  faite  de  procurer  à  leur  ancien  chef 
une  sépulture  chrétienne,  vont  creuser,  dans  un  coin  du 
cimetière  d'Hesdin.  la  fosse  de  celui  qui.  ayant  reçu  la 
punition  de  son  crime  sur  la  terre,  repose  maintenant  dans 
l'espérance  de  la  miséricorde  divine  ;  tandis  qu'enfln  Emma- 
nuel-Philibert regagne  sa  tente  entre  son  écuyer  Sci<anca- 
Fi'rro  et  son  page  Leone;  abandonnant  tout  ce  qui  n'a  été 
jusciu'ici  que  prologue,  mise  en  scène,  et  personnages  secon- 
d.iiros  de  notre  drame,  pour  l'action  réelle  et  les  person- 
nagos  principaux  qui  viennent,  enfin,  de  se  produire,  hasar- 
dons, —  afin  de  donner  au  lecteur  une  plus  ample  connais- 
sance de  leur  caractère  et  de  leur  situation  morale  et  poli- 
ticaie.  —  une  excursion  à  la  fois  historique  pour  les  uns 
et  romanesque  pour  les  autres,  dans  le  domaine  du  passé, 
splendide  royaume  du  poète  et  de  l'historien,  qu'aucune 
révolution  ne  peut  leur  enlever. 

Troisième  fils  de  Charles  IH  dit  le  Bon  et  de  Béatrlx  de 
Portugal,  Emmanuel-Philibert  naquit  au  château  de  Cham- 
lièry.    le  S  juillet    lôîS. 

Il  reçut  ce  double  nom  d'Emmanuel-Philibert,  —  celui 
d'Emmanuel  en  considération  de  son  aïeul  maternel  Emma- 
nuel, roi  de  Portug.ll,  et  celui  de  Philibert,  en  vertu  d'un 
vœu  que  son  père  avait  fait  à  Saint-Philibert  de  Tournus.  — 
II  naquit  à  quatre  heures  après-midi,  et  apparut  si  faible 
aux  portes  de  cotte  vio,  que  la  rospiralion  de  l'enfant  ne  fut 
soutenue  c|ue  par  le  souffle  qu'introduisit  dans  ses  poumons 
une  dos  femmes  de  sa  mère,  et  que.  jusqu'à  l'âge  de  trois 
ans,  il  demeura  la  tête  Inclinée  sur  sa  poitrine,  et  sans  pou- 
voir se  soutenir  sur  les  jambes.  Aussi,  qnand  l'horoscope 
que  l'on  tirait,  alors,  à  la  naissance  de  tout  fils  de  prince, 
eut  annoncé  que  celui  qiii  venait  de  naître  serait  un  grand 
guerrier,  et  ferait  resplendir  la  maison  de  Savoie  d'un  lustre 
supérieur  à  celui  qu'avait  attiré  sur  elle,  soit  Pierre  sur- 
nommé le  Pelil  Cliaricmagne.  soit  .\médé  V  dit  le  Grand, 
soit  .^médée  VI  vulgairement  appelé  le  comte  Vert,  sa  mère 
ne  put  s'empêcher  de  verser  des  larmes,  et  son  père  prince 
pieux  et  résigné,  do  dire  en  secouant  la  tête,  avec  l'expres- 
sion du  doute,  au  mathématicien  qui  lui  faisait  cette  pré- 
diction : 

—  Dieu  vous  entende,  mon  ami  ! 

Eiumamiel-Phlllbert  éiai;  neveu  de  Charles  V,  par  sa 
mère  Béatrix  de  Portugal,  la  plus  belle  et  la  plus  accomplie 
des  princesses  de  son  temps,  et  cousin  de  François  I"''.  par 
sa  tante  Louise  do  Savoie,  sous  l'oreiller  de  laquelle  le  con- 
nétable de  Bourbon  prétendait  avoir  Iai.ssé  le  cordon  du 
Saint-Esprit  que  François  I^r  lui  faisait  redemander. 

C  était   aussi  sa  tante,   cette  spirituelle  Marguerite  d'Au- 


LE  PAGE  DU    DLC  DE  SAVOIE 


17 


liclie  Qui  laissa  un  recueil  de  cliausous  manuscrites  que  l'on 
leut  voir  encore  aujourd'liui  à  la  bibliothèque  nationale  de 
i  rance.  et  qui,  assaillie  par  une  tempête  au  moment  où  elle 
..    rendit   en  Espagne,  pour  épouser   l'infant  flls   de   Ferdi- 

and  et  d'Isabelle,  après  avoir  été  fiancée  au  daupliin  de 
France  et  au  roi  d'Angleterre,  faisait  sur  elle-même,  croyant 
qu'elle  allait  mourir,  cette   curieuse  épitapUe  : 

Pleurez.  Amours  l   pleurez   Margot  la  belle. 
Qui  lut   trois  lois  promise,   et  qui   mourut   pucelle. 

Quant  4  Emmanuel-Pbilibert.  11  était,  comme  nous  l'avons 
dit.  si  débile,  que.  malgré  la  prédiction  de  lastrologue  qui 
taisait  de  lui  un  pui.-^saut  homme  de  guerre,  sua  père  le  des- 
tina a  l'Eglise.  Aussi,  à  l'âge  de  trois  ans.  lut-il  envoyé  a 
Bologne,  pour  baiser  les  pieds  du  pape  Clément  Vil.  qui 
venait  y  donner  la  couronne  a  son  oncle  lempereur  fharles- 
Qulnl,  sur  la  recommandation  duquel  le  jeune  prince  obtint 
du  pape  la  promesse  d'un  chaiieau  de  cardinal,  ne  la  vint  le 
surnom  de  Ca rj i/i al iii  qu  on  lui  donna  dans  son  enfance. 
et  qui  le  faisait  fort  enrager. 

Pourquoi  ce  nom  laisait-il  si  fort  enrager  l'enfant  î  Xous 
allons  le  dire. 

On  se  rappelle  celte  femme  ou  plutdt  cette  amie  de  la 
duchesso  de  Savoie  qui,  près  d'elle  à  l'heure  de  son  ac- 
couchement, avait,  de  son  souille,  alimenté  celui  du  pitit 
Emraaiiuel-Philihert  près  de  s  évanouir.  Six  mois  aupara- 
vant, elle  avait  eu  un  flls  qui  était  venu  au  mimde  aussi 
lort,  aussi  vigoureux  que  le  fils  de  la  duchesse  était  venu 
faible  ei  languissant.  t)r,  voyant  son  flls  ainsi  sauvé  par 
elle,  la  duchesse  lui  dit  : 

—  .Ma  chère  Lucrezia,  cet  enfant  est  maintenant  autant  à 
!ui  qu  à  moi.  je  le  le  donne  ;  prends-le,  nourris-le  de  ton 
lait,  comme  tu  l'as  nourri  de  ton  souffle,  et  je  te  devrai  en- 
core plus  qu'il  ne  te  devra  lui-même,  car  il  ne  te  devra  que 
la  vie,  et,  moi.  Je  te  devrai  mon  entant  ! 

Lucrezia  reçut  l'enfant  dont  on  la  faisait  mère,  comme  un 
dépôt  sacré.  Cependant,  11  semblait  que  ce  diit  être  au  dé- 
triment du  petit  Rinaldo,  —  c  était  le  nom  de  son  flls,  à  elle, 
—  que  l'héritier  du  duc  de  Savoie  reprendrait  vie  et  force, 
puisque  la  part  de  la  nourriture  qu  allait  réclamer  le  petit 
Emmanuel  diminuerait  d  autant   celle  de  son  frère  de  lait. 

Mais  llinalrto,  â  six  mois,  était  fort  comme  uu  autre  l'eût 
à  peine  été  à  un  an.  D  ailleurs,  la  nature  u  ses  miracles,  et. 
sans  que  la  source  du  lait  maternel  tarit  un  Instant,  les 
deux  enfants  puisèrent  la  vie  aux  mêmes  mamelles. 

La  duchesse  souriait  en  voyant,  pendus  à  la  même  treille 
vivante,  cet  enfant  étranger  si  fort,  et  cet  enfant  à  elle  si 
languissant. 

.\u  reste,  on  eût  dit  que  le  petit  Rinaldo  comprenait  cette 
faiblesse  de  son  frère  et  y  compatissait.  Souvent  le  capri- 
cieu.K  enfant  ducal  voulait  la  mamelle  où  buvait  l'autre  en- 
fant, et  celui-ci,  tout  souriant  de  ses  lèvres  blanches  de  lait, 
cédait  sa  place  à  l'exigeant  nourrisson. 

Les  deux  enfants  grandirent  ainsi  sur  les  genoux  de  Lu- 
crezia. A  trois  ans,  Rinaldo  semblait  en  avoir  cinq  ;  à 
trois  ans.  comme  nous  l'avons  dit.  Emmanuel-Philibert  mar- 
chait à  peine,  et  ne  relevait  qu'avec  effort  sa  tête  inclinée 
sur  sa  poitrine. 

Ce  fut  alors  qu  on  lui  fit  faire  le  voyage  de  Bologne,  et 
que  le  pape  Clément  Vil  lui  promit  le  chapeau  de  cardinal. 

On  eût  dit  que  cette  promesse  lui  portait  bonheur,  et  que 
ce  nom  de  Cardinalin  lui  valait  la  protection  de  Dieu  ;  car. 
a  partir  de  l'âge  de  trois  ans.  sa  santé  commença  de  se  raf- 
fermir et  son  corps  de  se  renforcer. 

Mais  celui  qui.  sous  ce  rapport,  faisait  des  progrès  mer- 
veilleux, c'était  Rinaldo.  Ses  joujoux  les  plus  solides  volaient 
en  éclats  sous  ses  doigts  ;  il  ne  pouvait  toucher  â  aucun 
d'eux  qu  il  ne  le  brisât;' on  eut  l'idée  de  lui  en  faire  faire 
en  acier,  et  il  les  brisa  comme  s'ils  eussent  été  de  faïence, 
.\ussi  le  bon  duc  Charles  III.  qui  s'amusait  souvent  à  regar- 
der jouer  les  deux  enfants,  n'appelait-ll  le  compagnon 
d'Emmanuel  que  Sclanca-Ferro,  ce  qui,  en  patois  piémontais. 
signifie  Brise-Fer. 
•  Le  nom  lui  en  resta. 

Et,  ce  qu'il  y  avait  de  remarquable,  c'est  que  Sclanca- 
Ferro  ne  se  servait  jam.ais  de  cette  force  miraculeuse  que 
pour  protéger  Emmanuel,  qu'il  adorait,  au  lieu  d'en  être 
jaloux  comme  11  fut  peut-être  arrivé  d  un  autre  entant. 

Quant  au  jeune  Emmanuel,  H  enviait  singulièrement  cette 
force  de  son  frère  de  lait,  et  il  eut  bien  volontiers  échangé 
son   Sobriquet  de  Cardinalin  contre  celui  de   Scianca-Ferro. 

Cependant,  lui  au.ssi  semblait  gagner  une  certaine  vigueur 
à  cette  fréquentation  d'une  vigueur  plus  grande  que  la 
sienne  Srianca-FeiTo.  mesurant  sa  force  â  celle  du  jeune 
prince,  luttait  avec  lui.  courait  avec  lui.  et.  pour  ne  pas  le 
décourager,  se  laissait  parfois  dépasser  a  la  course  et  vain- 
cre â  la  lutte. 

Tous  les  exercices  leur  étaient  communs,  équitation.  na- 
tation, escrime.  A  tous,  Scianca-Ferro  était  momentané- 
ment supérieur  ;  cependant,  on  comprenait  que  ce  n'était 
qu'une  affaire  de  chronologie,  et  que,  pour  être  en  retard, 
Emmanuel  n'avait  pas  dit  son  dernier  mot. 


Les  deux  enfants  ne  se  quitfalqnt  pas  et  s'aimaient  comme 
deux  frères.  Chacun  d'eux  était  jalotix  de  l'autre  comme  une 
maîtresse  et'it  été  jalouse  de  son  amant,  et  pourtant  le  mo- 
ment approchait  ort  un  troisième  compagnon  qu  ils  adopte- 
raient d  un  amour  égal  allait  se  mêler  i.  Jeurs  jeux. 

Un  jour  que  la  cour  du  duc  Charles  111  était  a  Verceil, 
à  cause  de  certains  troubles  qui  avaient  éclaté  à  Milan,  les 
deux  jeunes  gens  sortirent  u  cheval  avec  leur  maître  d  équi- 
tation. firent  une  longue  course  sur  la  rive  gauche  de  la 
Sesia.  dépassèrent  Xovare  et  s'aventurèrent  presque  jus- 
qu  au  Tessin.  Le  cheval  du  jeune  duc  Emmanuel  marchait 
le  premier,  quand  tout  ;\  coup  uu  taureau,  enfermé  dans  un 
pàlurage.  enfonçant  et  brisant  les  barrières  entre  lesquelles 
il  était  emprisonné,  fit  peur  au  cheval  du  prince,  qui  s'em- 
porta à  travers  les  prairies,  franchissant  les  ruisseaux,  les 
buissons  et  les  haies.  Emmanuel  montait  admirablement 
bien  il  cheval,  il  n'y  avait  donc  rien  à  craindre;  cependant 
I  Scianca-Ferro  s'élança  à  sa  poursuite,  prenant  le  même 
chemin  que  lui.  et  Iranchlssaut,  comme  lui,  tous  les  obs- 
tacles, qu'il  rencontrait.  Le  maître  d'éqnitation,  plus  pru- 
dent, prit  un  détour  qui.  par  une  ligne  circulaire,  devait  le 
conduire  à  fendroit  vers  lequel  s'étalent  dirigés  les  deux 
jeunes  gens. 

.\près  un  quart  d'heure  d'une  course  effrénée.  Scianca- 
Ferro.  ne  voyant  plus  Emmanuel,  et  craignant  qu  il  ne  lui 
fût  arrivé  quelque  accident,  appela  db  toutes  ses  forces.  Deux 
de  ces  appels  restèrent  sans  répouse  ;  enfin,  il  lui  sembla 
qu'il  entendait  la  voix  du  prince  dans  la  oireclion  du  vil- 
lage d'Oleggio.  11  lança  son  cheval  de  ce  côté,  et  bientôt 
en  effet,  guidé  par  la  voix  d'Emmanuel,  il  trouva  celui-ci 
au  bord  d'un  ruisseau  affluant  au  Tessin. 

K  ses  pieds  était  une  femme  morte,  et,  dans  ses  bras, 
presque  mourant,  un  petit  garçon  de  quatre  ù  cinq  ans. 

Le  cheval,  qui  s'était  calmé,  broutait  tranquillement  les 
jeunes  pousses  des  arbres,  tandis  que  son  maître  essayait  de 
rendre  la  connaissance  à  l'enfant.  Quant  à  la  femme,  il  n'y 
lallait  pas  songer,  elle  était  bien  morte. 

Elle  paraissait  avoir  succomljé  â  la  fatigue,  à  la  misère  et 
à  la  faim.  L'entant,  qui  avait  sans  doute  pariagé  les  fatigues 
et  la  misère  de  sa  mfere.  semblait  près  de  mourir  d'inani- 
tion. 

Le  village  d'Oleggio  n'était  qu'à  un  mille  de  là.  Scianca- 
Ferro  mit  son  cheval  au  galop  et  disparut  dans  la  direction 
du   village. 

Emmanuel  y  eût  bien  été  lui-même,  au  lieu  d'y  envoyer 
son  frère  ;  mais  l'entant  s'était  attaché  â  lui.  et  sentant  que 
la  vie  qui  était  sur  le  point  de  lui  échapper,  allait  lui  reve- 
nir de  ce  côté,   il  ne  voulait  pas  le  lâcher. 

Le  pauvre  petit  1  avait  attiré  tout  près  de  la  femme,  et  lui 
disait,  avec  cet  accent  déchirant  de  l'enfance,  à  qui  l'otj  ne 
peut  pas  donner  la  conscience  de  son  malheur  ; 

—  Réveille    donc    maman  !    réveille    donc    maman  ! 

Emmanuel  pleurait.  Que  pouvait-il  faire,  pauvre  enfant 
lui-même,  qui  voyait  pour  la  première  fois  le  spectacle  de 
la  mort  ?  11  n'avait  que  ses  larmes,  il  les  donnait. 

Scianca-Ferro  reparut  ;  il  apportait  du  pain  et  une  flasque 
de  vin  d'.\sti. 

On  essaya  d'introduire  quelques  gouttes  de  vin  dans  la 
bouche  de  la  mère  ;  soin  inutile  :  ce  n'était  plus  qu'un  ca- 
davre. 

Il  n'y  avait  donc  à  s'occuper  que  de  l'enfant. 

L'enfant,  tout  en  pleurant  sa  mère,  qui  ne  voulait  pas  se 
réveiller,   but,  mangea  et  reprit  un  peu  de  forces. 

En  ce  moment  arrivèrent  des  paysans  que  Scianca-Ferro 
'avait  prévenus.  Ils  avaient  rencontré  le  maître  d'équîtation, 
tout  effaré  d'avoir  perdu  ses  deux  élèves,  et  l'avaient  ra- 
mené avec  eux  à  l'endroit  que  leur  avait  indiqué  Scianca- 
Ferro. 

Ils  savaient  donc  qu'ils  avalent  affaire  au  jeune  prince  de 
Savoie,  et,  comme  le  duc  Charles  était  adoré  de  ses  sujets, 
lis  s'offrirent  tout  de  suite  à  exécuter,  à  l'endroit  du  mal- 
heureux orphelin  et  de  s.i  mère,  ce  qu'il  plairait  à  Emma- 
nuel  d'ordonner. 

Emmanuel  choisit  parmi  les  paysans  une  femme  qui  lui 
parut  bonne  et  pitoyable  ;  U  lui  donna  tout  l'argent  que  lui 
et  Scianca-Ferro  avalent  sur  eux.  prit  le  nom  de  la  femme 
par  écrit,  et  la  pri.i  de  veiller  aux  funérailles  de  la  mère,  et 
de  pourvoir  aux  premiers  besoins  de  l'enfant. 

Puis  comme  il  se  faisait  tard,  le  maître  d'équitatton  In- 
sista pour  que  ses  deux  élèves  reprissent  le  chemin  de  Ver- 
ceil. Le  petit  oriihelin  pleurait  fort  :  U  ne  voulait  pas  quit- 
ter son  bon  ami  Emmanuel,  dont  il  savait  le  nom,  mais 
dont  11  ne  connaissait  pas  la  qualité.  Emmanuel  promit  de 
revenir  le  voir;  cette  promesse  le  calma  un  peu;  mais  tout 
en  s'éloignant.  il  ne  cès,salt  de  tendre  les  bras  vers  le  sau- 
veur que  le  hasard  lui  avait  amené. 

Et,  en  elTet,  si  le  secours  envoyé  par  le  hasard,  ou  plutôt 
par  la  Providence,  au  pauvre  enfant,  avait  tardé  de  deux 
heures  seulement,  on  l'eût  trouvé  mort  auprès  de  sa  mère. 

Quelque  diligence  que  fit  au  retour  le  maître  d'équitatlon, 
I   ses  deux  élèves  n'arrivèrent  au  château  de  Verceil  qu'assez 


18 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


partit 


avant  dans  la  soirée.  On  était  fort  inquiet  ;  on  avait  fait 
courir  de  tous  côtés  après  eux,  et  la  duchesse  s'apprêtait  à 
les  gronder,  lorsque  Emmanuel  lui  raconta  r;.istoire  avec 
sa  douce  voix  tout  empreinte  de  la  tristesse  que  ce  sombre 
événement  avait  imprimée  dans  son  âme.  Le  récit  terminé 
a  s  agissait,  non  plus  de  gronder,  mais  de  louer  les  enfants 
et  la  duchesse,  partageant  linlérêt  que  son  fils  portait  à 
1  orphelin,  déclara  que,  dès  le  surlendemain,  cest-à-dire 
aussitôt  que  seraient  achevées  les  funérailles  de  sa  mère 
elle  irait  en  personne  lui  faire  une  visite. 

Effectivement,  le  surlendemain,  on  partit  pour  le  village 
d  Oleggio,  la  duchesse  en  litiOre,  les  deux  jeunes  compagnons 
a  cheval. 

En  arrivant  près  du  village.  Emmanuel  n'y  put  pas  tenir- 
il  mit  les  éperons  dans   le   ventre   de   son   cheval,   et 
pour  revoir  un  peu  plus  tôt  le  petit  orphelin. 

Son  arrivée  fut  une  grande  .joie  pour  le  malheureux  en- 
fant. Il  avait  fallu  l'arracher  du  corps  de  sa  mère  ;  il  ne 
voulait  pas  croire  quelle  fût  morte,  et  ne  cessait  de  crier  ■ 

—  Ne  la  mettez  pas  dans  la  terre,  ne  la  mettez  pas  dans 
la  terre...  Je  vous  promets  quelle  .se  réveillera  ! 

Depuis  le  moment  où  sa  mère  avait  été  emportée  de  la 
maison,  on  avait  été  obligé  de  le  tenir  enfermé  :  il  voulait 
aller  la  rejoindre. 

La  vue  de  son  sauveur  le  consola  un  peu.  Emmanuel  dit  à 
l'enfant  que  .'a  mère  avait  voulu  le  voir,  et  qu'elle  allait  ar- 
river. 

—  cih  !  tu  as  ta  maman,  toi  ?  lui  dit  l'orphelin.  Oh  !  j<- 
prierai  bien  le  hon  Dieu,  qu'elle  ne  s'endorme  point  pour 
ne  plus  se  réveiller  ! 

C'était  une  grande  nouvelle  pour  les  paysans,  que  celle 
que  venait  de  leur  donner  Emmanuel  de  l'arrivée  de  la  du- 
chesse dans  leur  maison.  Aussi  avaient-ils  couru  au-devant 
d'elle,  et,  comme,  en  traversant  les  rues,  ils  disaient  oii  ils 
allaient,  tout  le  village  s'était  mis  à  leur  suite,  et  cou- 
rait après   eux. 

Enfin  le  cortège  arriva,  précédé  de  Scianca-Ferro,  qui 
était  resté  galamment  pour  servir  d  écuyer  à  la  duchesse. 

Emmanuel  présenta  son  protégé  à  sa  mère.  La  duchesse 
demanda  à  l'enfant  ce  qu'avait  oublié  de  lui  demander 
Emmanuel,  c'est-à-dire  comment  il  s'appelait,  et  quelle  était 
sa  mère. 

L'enfant  répondit  qu'il  s'appelait  Leone,  et  que  sa  mère 
s'appelait  Leona,  mais  il  ne  voulut  pas  donner  d'autres 
détails,  répondant  à  toutes  les  questions  qui  lui  étaient 
faites  :  «  Je  ne  sais  pas,  » 

Et,  cependant,  chose  étrange  !  on  devinait  iiue  c^ne  igno- 
rance était  feinte,   et   qu'il   y  avait  un   secret  là-dessous. 

Sans  doute,  en  mourant,  .sa  mère  lui  avait  recommandé  de 
ne  point  répondre  autre  chose  que  ce  qu'il  répondait  :  et. 
en  effet,  il  fallait  la  dernière  recommandation  dune  mère 
mourante  pour  faire  une  pareille  impression  "or  un  enfant 
de  quatre  ans. 

Alors,  la  duchesse  étudia  l'orphelin  avec  une  curiosité 
toute  féminine.  Quoique  vêtu  d'habits  grossiers,  il  avait  les 
mains  fines  et  blanches  ;  on  voyait  que  les  soins  d'une 
mère,  et  d'une  mère  élégante,  distinguée,  avaient  pas.sé  sur 
ces  mains-là.  En  même  temps,  .son  langage  appartenait  a 
l'aristocratie,  et.  à  quatre  ans,  il  parlait  également  bien 
l'italien  et  le  français 

La  duche.sse  se  fit  présenter  les  habits  de  la  mère  ;  c'étaient 
ceux  d'une  paysanne. 

Mais  les  paysans  qui  l'avaient  déshabillée  dirent  (lu'ils 
n'avalent  jamais  vu  peau  plus  blanche,  mains  plus  délicates, 
pieds  plus  petits  et  plus  élégants. 

D'ailleurs,  un  détail  trahissait  la  classe  de  la  société  à 
laquelle  avait  dû  appartenir  la  pauvre  femme  :  avec  son 
costume  de  paysanne,  avec  sa  jupe  de  molleton,  avec  son 
corsage  de  bure,  avec  ses  gros  souliers,  elle  portait  des 
bas  de  soie. 

Sans  doute,  elle  avait  fui  sous  un  déguisement;  et,  des 
habits  qu'elle  avait  abandonnés  pour  fuir,  elle  n  avait  cop 
serve  que  ces  bas  de  soie  qui   la  trahissaient  après  sa  mort 

La  duchesse  en  revint  au  petit  Leone,  l'interrogea  sur  tous 
ces  points:  mais  il  répondit  constamment:  «  Je  ne  sais 
pas.  »  La  duchesse  n'en  put  tirer  autre  cho.se.  Elle  recom- 
manda de  nouveau,  et  en  renchérissant  sur  les  recomman- 
dations d'Emmanuel,  le  pauvre  orphelin  aux  braves  paysans 
qui  en  avaient  pris  .soin  jusqu'alors,  leur  donna  une  somme 
double  de  celle  (|u'ils  avaient  déjà  reçue,  et  les  chargea 
de  faire,  sur  la  mère  et  sur  l'enfant,  des  recherches  dans 
les  environs,  leur  promettant  une  bonne  récompense,  s'ils 
arrivaient  à   lui  donner  sur  eux  quehiues  éclaircissements 

Le  petit  Leone  voulait  à  toute  force  suivre  Emmanuel,  et 
Emmanuel  n'était  pas  non  plus  bien  loin  d'insister  près 
de  sa  mère  afin  de  remmener  avec  lui,  car  il  éprouvait 
pour  l'orphelin  une  véritable  pitié.  Il  promit  donc  à  Leone 
de  revenir  le  voir  le  plus  tôt  possible,  et  la  duchesse  elle- 
même  s'engagea  à  une  seconde  visite. 

Malheureusement,  vers  cette  même  époque,  arrivèrent  des 
événements  qui  forcèrent  la  duchesse  de  manquer  à  sa 
parole.    Pour    la    troisième    fols.    FrançcBs   I"    déclara    la 


guerre  à   Charles-Quint,  à   propos  du  duché  de  Milan    dont 

fL'.',  ''TT^''    ""■"'^'■'    '*"    ^hef    de    Valentine    V^conti 
femme  de  Louis  d'Orléans,  frère  de  Charles  VI 

^n-^r,^\T^LVI''/'^"'!,°''  '''"'''■  8^""*  '■•'  bataille  de  Mari- 

gnan.  La  seconde  fois,   il  avait  perdu  la  bataille  de  Pavie 

Apres    le   traité    de    Madrid,    après   la    prison    de    Tolède' 

mi^'ier^  'v'-,-'""'^^  '"1'°"''  °"  ""'^'''^  »"  "■""'e  «ue  Fran: 
r  ,  î  '  renoncé  a  toute  prétention  sur  ce  malheu- 
reux duché,  qui.  S'il  lui  était  rendu,  faisait  du  roi  de  France 
le  ^assal  de  1  Empire  :  mais,  tout  au  contraire,  il  n'atten- 
dait qu  une  occasion  pour  le  revendiquer  encore  et  il  sai 
sit  la  première  qui   se  présenta. 

Elle  était  bonne,  -  par  hasard  !  -  mais  elle  eût  été  mau- 
vaise, qu'il    l'eût  saisie   de  même. 

François  I",  on  le  sait,  n'était  pas  scrupuleux  sur  le  fait 
de  toutes  ces  .sottes  délicatesses  qui  enchaînent  cette  race 
de  mais  qu'on  appelle  les  honnêtes  gens. 

Voici,    au    reste,    l'occasion   qui    lui   était    donnée. 

Maria-Francesco  Sforza,  fils  de  Ludovic  le  More  (I)  régnait 
sur  Milan  ;  seulement,  il  régnait  sous  la  tutelle  complète 
de  l'empereur,  auquel  il  avait  acheté,  le  23  décembre  1529 
son  duché,  moyennant  la  somme  de  quatre  cent  mille  ducats 
payable  pendant  la  première  année  de  son  règne  et  celle 
de  cinq  cent  mille,   payable   dans   les  dix   années  suivantes 

Pour  la  sûreté  de  ces  payements,  le  château  de  Milan, 
Cômc  et  Pavie  restaient  entre  les  mains  des  impériaux. 

Or,  il  arriva  tiue,  vers  1.5.34,  François  1er  accrédita  près 
du  duc  Sforza  un  gentilhomme  milanais  dont  lui,  Fran- 
çois  I»r,   avait  fait  la  fortune. 

Ce   gentilhomme   s'appelait   Franresco    Maraviglia. 

Devenu  fort  riche  à  la  cour  de  France.  Francesco  Mara- 
viglia avait  été  à  la  fois  lieureux  et  fier  de  revenir  dans 
.sa  ville  natale  avec  toute  la  pompe  d'un   ambassadeur. 

Il  avait  amené  avec  lui  sa  femme  et  sa  fille,  âgée  de  trois 
ans,  et  il  avait  laissé  à  Paris,  parmi  les  pages  du  roi 
François  Iw,    son   fils   Odoart,   âgé   de   douze   ans. 

rouniuoi  cet  ambassadeur  porta-t-il  ombrage  à  Charles- 
Quint?  Pourquoi  celui-ci  Invita-t-il  le  duc  Sforza  à  s'en 
défaire  à  la  première  occasion?  C'est  ce  que  l'on  ignore, 
et  ce  que  l'on  ne  pourrait  savoir  que  si  l'on  retrouvait  la 
correspondance  secrète  de  l'empereur  avec  le  duc  de  Milan, 
comme  on  a  retrouvé  sa  correspondance  secrète  avec  Cosme 
de  Médicis,  Jlais  tant  il  y  a,  que,  les  domestiques  de  Mara- 
viglia s'étant  pris  de  querelle  avec  des  gens  du  pays,  et 
nyaui  eu  le  malheur,  dans  cette  querelle,  de  tuer  deux  sujets 
du  duc  Sforza.  celui-ci  fit  arrêter  Maraviglia,  et  le  fit  con- 
duire dans  le  château  de  Milan,  qui  était  tenu,  comme  nous 
l'avons  dit,   par   les   impériaux. 

Que  devint  Maraviglia?  Personne  ne  le  sut  jamais  bien 
positivement.  Les  uns  disaient  qu'il  avait  été  empoisonné  : 
les  autres,  que.  le  pied  lui  ayant  manqué,  il  était  tombé 
dans  les  oubliettes,  du  voisinage  desquelles  on  avait  négligé 
de  le  prévenir.  Enfin,  la  version  la  plus  probable  et  la 
plus  accréditée,  c'est  qu'il  avait  été  exécuté  ou  plutôt  assas- 
siné dans  sa  prison.  —  La  chose  certaine,  c'est  qu'il  avait 
disparu,  et  que.  presque  en  m^me  temps  que  lui.  avaient 
disparu,  sans  qu  on  en  eût  jamais  entendu  parler,  sa  femme 
et  sa  fille. 

Ces  événements  étaient  arrivés  tout  récemment,  quelques 
jours  à  peine  avant  la  rencontre  qu'avait  faite  Emmanuel 
de  cet  enfant  perdu  et  de  cette  femme  morte  au  bord  d'un 
ruisseau.  —  Ils  allaient  avoir  une  influence  terrible  sur  la 
destinée   du  duc   Charles. 

François   Ki"  .saisit   l'occasion  aux   cheveux. 
Ce  ne  furent   point  les  plaintes  de  l'enfant   resté   près  de 
lui.  et  demandant  vengeance  du  meurtre   de  son  père;  ce 
ne  fut  point   la   majesté  royale,  outragée   dans  la  personne 
d'un  ambassadeur  :  ce  ne  fut  point,  enfin,  le  droit  des  gens, 
violé  par  un  assassinat,   qui  fit  pencher  la  balance  du  côté 
de    la   guerre  :    non,    ce    fut    un   vieux   levain   de   vengeance 
fermentant  au  cœur   du   vaincu  de   Pavie  et  du  prisonnier 
de  'l'olède. 
Une    ti'oisième    expédition    d  Italie    fut    résolue. 
Le    moment .  était   bien    choisi.    Charles   V   guerroyait    en 
Afrique  contre   le  fameux   Khair-Eddin   (-2),  surnommé   Bar- 
beroiisse. 

Seulement,  pour  accomplir  cette  nouvelle  invasion,  il 
fallait  passer  par  la  Savoie.  Or,  la  Savoie  était  tenue  par 
Charles  le  Bon.  père  d'Kmmanuel-Philibert,  oncle  de  Fran- 
çois  lor,  beau-frère  de   Charles-Quint. 

Pour  qui  se  déclarerait  Charles  le  Bon?  Serait-ce  pour 
son  lieau-frère?  serait-ce  pour  son  neveu!  C'est  ce  qu'il 
était   important  de  savoir. 


(1)  Nous  éi-iivons  Ludovic  le-  Slore  pour  nous  coiifoniicrà  rorlliogr.nplio 
Iiisloriquc  ;  nous  croyons,  connue  ccrt.-iins  historiens,  que  cette  q"iilifi- 
raticui  d'il  Moi-»  venait,  non  p.is  de  son  feint  b.-isnué,  nl,iis  du  millier 
'[u'il  porliiil  dans  ses  armes. 

[2)  Nous  on  avons  fait  <lhereddir 


LE  FACE   nu    DUC  DE   SAVOIE 


11) 


On  s'en  doutait,  au  reste  :  toutes  les  probabilités  faisaient 
du  duc  de  Savoie  lallié  de  l'Empire  et  l'ennemi  de  la 
France. 

En  effet,  le  duc  de  Savoie  avait  donné  A  CliarlesQuint, 
pour  gage  de  sa  foi,  son  fils  aine  Louis,  prince  de  Piémont  : 
U  avait  refusé  de  rerevoir  de  François  l^r  le  cordon  de  Saint- 
Michel,  et  une  compagnie  d'ordonnance  avec  (li>uz<'  mille 
écus  de  pension  :  il  avait  occupé  des  terres  du  marquisat  de 
'  Salace,  qui  était  >m  det  mouvant  du  Daupliiné  ;  il  refu.sait 
à  la  couronne  de  France  I  hommage  du  Faucigny  ;  il  s  était 
réjoui  par  lettres,  avec  l'empereur,  de  la  défaite  de  ravie  ; 
enfin,  il  avait  prêté  de  l'argent  au  connétahie  de  Uourbon, 
au  moment  où  celui-ci  avait  traversé  ses  Etats,  pour  aller 
se  faire  tuer  par  Benvenulo   CcUini   au  siège  de  Rome. 

U  fallait  s'assurer,  néanmoins,  si  les  doutes  étaient  fondés. 

Dans  ce  but.  François  1"  envoya  à  Turin  Guillaume 
Poyet.  président  du  parlement  de  Paris  Celui-ci  était  chargé 
de  demander  au  duc  Charles   111    deux  choses: 

La  première  élait  le  passage  de  l'armée  française  à  tra- 
vers la  Savoie  et  le  Piémont  ; 

La  seconde,  la  livraison,  comme  places  de  sûreté,  de  Mont- 
meillan.  de  Veillane.  de  Chivas   et   de  Verceil. 

11  offrait,  en  échange,  au  duc  Charles,  de  lui  donner  des 
terres  en  France,  et  d'accomplir  le  mariage  de  sa  fille  Mar- 
guerite avec  le  prince  Louis,  frère  aîné  d'Emmanuel-Phi- 
libert. 

Charles  III.  pour  discuter  avec  Guillaume  Poyet,  président 
du  parlement  de  Paris,  délégua  Purpurat.  président  pié- 
montais.  Celui-ci  avait  atitorisation  de  permettre  le  passage 
des  troupes  françaises  à  travers  les  deux  provinces  tie 
Savoie  et  de  Piémont  ;  mais  il  avait  à  répondre  par  des 
atermoiements  d'abord,  et  ensuite,  si  Poyet  insistait,  par 
un  refus  absolu  à   la  livraison  des  quatre  places. 

La  discussion  s'échauffa  entre  les  deux  plénipotentiaires, 
si  bien  que.  battu  par  les  bonnes  raisons  que  lui  donnait 
Purpurat.   Poyet  finit  par  s  écrier  : 

—  Cela  sera  ainsi,  parce  que  le  roi  le  veut  ! 

—  Pardon,  répondit  Purpurat.  mais  je  ne  trouve  pas  cotte 
loi-là  dans  les  lois  du  Piémont. 

Et.  se  levant,  il  abandonna  l'avenir  à  l'omnipotente 
volonté  du  roi  de  France,   et  à  la  sagesse   du   Très-Haut. 

Les  conférences  furent  rompues,  et.  dans  le  courant  du 
mois  de  février  de  l'année  1535.  le  duc  Charles  étant  en  son 
château  de  Verceil.  un  héraut  fut  introduit  devant  lui  qui 
lui  déclara  la  guerre  de  la  part  du   roi  François  1". 

Le  duc  l'écouta  tranquillement  ;  puis,  lorsqu'il  eut  achevé 
son  belliqueux   message: 

—  Mon  ami.  lui  dit-il  d'une  voix  calme,  je  n'ai  jamais 
rendu  que  des  services  au  roi  de  France,  et  je  pensais  que 
les  titres  d'allié,  d'ami,  de  serviteur  et  d  oncle  méritaient 
des  procédés  tout  différents.  J'ai  fait  ce  que  j'ai  pu  pour 
vivre  avec  lui  en  bonne  intelligence;  je  n'ai  rien  négligé 
pour  lui  faire  comprendre  combien  il  a  eu  tort  de  s'irriter 
contre  moi.  Je  sais  bien  qne  mes  forces  ne  peuvent  nulle- 
ment être  comparées  aux  siennes:  mais,  puisqu'il  ne  veut. 
en  aucune  manière,  entendre  raison,  et  qu'il  parait  déter- 
miné â  s'em[)arer  de  mes  Etats,  dites-lni  qu  il  me  trouvera 
sur  la  frontière,  et  que.  secondé  par  mes  amis  et  par  mes 
alliés,  j'espère  me  défendre  et  garantir  mon  pays.  Le  roi 
mon  neveu  connaît,  d'ailleurs,  ma  devise  :  Rien  ne  manque 
à  qui    Dieu   reste! 

Et  il  renvoya  le  héraut  en  lui  faisant  donner  un  très 
riche  habit  et  une   paire  de  gants  pleins  déçus 

Après  une  pareille  réponse,  on  n'avait  plus  qu'à  se  pré- 
parer à  la  guerre. 

La  première  résolution  que  prit  Charles  III  fut  de  mettre 
en  sûreté,  dans  la  forteresse  de  Nice,  sa  femme  et  son  enfant. 

Le  départ  de  Verceil  pour  Nice  tut  donc  annoncé  comme 
très  prochain. 

Alors.  Emmanuel-Philibert  jugea  qu'il  était  temps  d'ob- 
tenir de  sa  mère  une  grilce  qu'il  avait  tardé  ju.sque-là  à  lui 
demander,  c'est-à-dire  de  tirer  Leone  de  cette  maison  de 
paysans  où,  du  reste,  on  ne  le  laissait  que  provisoirement, 
c'était  déjà  chose  convenue,  pour  en  faire,  comme  Scianca- 
Ferro,   un   enfant   de  l'intimité   du  jeune  prince. 

La  duchesse  Béatrix,  nous  l'avons  déjà  dit,  élait  une 
femme  d'un  esprit  judicieux.  Tout  ce  qu'elle  avait  remarqué 
dans  l'orphelin,  délicatesse  de  traits,  finesse  de  mains,  dis- 
tinction de  langage,  la  portait  à  croire  que  quelque  grand 
mystère  était  caché  sous  les  grossiers  habits  de  la  mère  et 
de  l'enfant.  La  duchesse  était,  en  'outre,  une  femme  <run 
cœur  religieux  :  elle  vit  la  main  de  Dieu  dans  cette  ren- 
contre faite  par  Emmanuel  à  la  suite  de  l'accident  du  tau- 
reau, accident  presque  providentiel,  puisqu'il  n'avait  eu 
d'autre  résultat  (|ue  de  conduire  le  jeune  prince  près  de 
la  femme  morte  et  de  l'enfant  expirant.  Elle  pensa  qu'au 
moment  où  tout  se  retirait  de  sa  famille,  où  le  malheur 
approchait  de  sa  maison,  et  où  l'ange  des  sombres  jours 
montrait  à  son  mari,  à  elle  et  à  son  enfant,  le  chemin  mys- 
térieux de  l'exil,  ce  n'était  pas  l'heure  de  repousser  l'orphe- 


lin, qui,  devenu  homme,  serait  peut-être  un  jour  un  ami 
Elle  se  rappela  l'envoyé  de  Dieu  se  présentant  comme  un 
simple  voyageur  au  seuil  désolé  de  l'aveugle  Tobie.  auquel, 
par  les  mains  de  son  fils,  il  rendit  plus  tard  la  joie  et  la 
lumière,  et,  loin  de  faire  résistance  à  la  demande  d'Emma- 
nuel, au  premier  mot  qu'il  lui  en  dit,  elle  alla  au-devant 
do  cette  demande,  et,  avec  la  permission  du  duc,  autorisa 
son  fils  à  taire  transporter  à  Verceil  son  jeune  protégé. 

De  Verceil  à  Nice.  Leone  ferait  le  voyage  avec  les  deux 
aulres  entants. 

Emmanuel  n'attendit  pas  plus  longtemps  que  le  lende- 
main pour  aller  annoncer  cette  bonne  nouvelle  à  Leone. 
Des  le  point  du  jour.  11  descendit  aux  écuries,  sella  lui- 
môme  son  petit  cheval  barbe,  et.  laissant  à  Scianca-Ferro 
le  soin  du  reste,  il  partit  pour  OUeggio  de  toute  la  vitesse 
de  sa  monture. 

Il  trouva  Leone  bien  triste.  Le  pauvre  orphelin  avait 
entendu  dire  qu'à  leur  tour,  ses  riches  et  puissants  pro- 
tecteurs étaient  visités  par  le  malheur.  Ou  avait  parlé  du 
départ  de  la  cour  pour  Nice,  c'est-à-dire  pour  un  pays 
dont  le  nom  même  était  inconnu  à  Leone;  et,  quand  arriva 
Emmanuel,  tout  échauffé  de  sa  course  et  tout  souriant  de 
joie,  Leone  pleurait  comme  si,  une  seconde  fois,  il  eût  perdu 
sa  mère. 

C'est  a  travers  les  larmes  surtout  que  les  enfants  voieat 
les  anges.  Nous  n'exagérons  pas  en  disant  qu'Emmanuel 
apparut  comme  un  ange  à  travers  les  larmes  de  Leone. 

En  quelques  mots  tout  fut  dit.  expliqué,  convenu,  et  les 
sourires  succédèrent  aux  larmes.  11  y  a  chez  1  homme  — 
et  c  est  son  âge  heureux  —  une  époque  où  les  larmes  et  le 
sourire  se  touchent  comme  la  nuit  touche  à  l'aurore. 

Deux  heures  après  Emmanuel,  Scianca-Ferro  arriva  avec 
le  premier  écuyer  du  prince  et  deux  plqueurs,  tenant  eu 
bride  la  propre  liaquenée  de  la  duchesse.  On  donna  une 
bonne  somme  d'argent  aux  paysans  qui.  perhlant  six  semai- 
nes, avaient  pris  soin  de  Leone.  Celui-ci  les  embrassa  en 
pleurant  encore  ;  mais,  cette  fois,  il  y  avait  bien  quelques 
pleurs  de  joie  mêlés  aux  pleurs  de  regret.  Emmanuel  l'aida 
a  monter  à  cheval,  et.  de  peur  qu'il  n'arrivât  accident  à 
son  cher  protégé,  11  voulut  lui-même  conduire  la  hàquenée 
par  la  bride. 

Au  lieu  d'être  jaloux  de  cette  nouvelle  amitié.  Scianca- 
Ferro  galopait  tout  joyeux,  allant  et  revenant,  éclairant  le 
chemin  comme  eût  fait  un  vrai  capitaine,  et  souriant  de  ce 
beau  sourire  d'enfant  qui  montre  à  la  fois  les  dents  et  I~ 
cœur,  à  l'ami  de  son  ami. 

Ce  fut  ainsi  que  l'on  îirriva  à  Verceil.  La  duclies.se  et 
le  duc  embrassiu-ent  Leone,  et  Leone  fut  de  la  famille. 

On  partit  dès  le  lendemain  pour  Nice,  où  l'on  arriva  sans 
accident. 


VIII 

L'ÉCUÏER     ET     LE     PAGE 


Notre  Intention  n'est  pas.  —  Dieu  nous  en  garde  !  d'au- 
tres que  nous  l'ayant  tait  beaucoup  mieux  que  nous  ne 
le  ferions.  —  notre  intention  n'est  pas,  disons-nous,  de  ra- 
conter les  guerres  d'Italie,  et  d'écrire  l'histoire  de  la  grande 
rivalité  qui  désola  le  commencement  du  xvi»  siècle.  Non  ; 
Dieu  nous  a  fait  heureusement,  dans  cette  circonstance  du 
moins,  une  tâche  plus  humble,  mais  en  même  temps,  il  faut 
le  dire,  plus  pittoresque  pour  nous  et  plus  amusante  pour 
nos  lecteurs.  Nous  ne  verrons  donc  guère,  dans  le  récit  qui 
va  suivre,  que  la  cime  des  grands  événements  qui,  pareils 
aux  hauts  sommets  des  Alpos,  dressent  au-dessus  des  nua- 
ges leurs  pics  couverts  de  neiges  éternelles 

François  1er  franchit  la  Savoie,  traversa  le  Piémont,  et 
se  répandit  sur  l'Italie. 

Pendant  trois  ans,  le  canon  de  l'Empire  et  celui  de  la 
France  grondèrent,  tantôt  en  Provence,  tantôt  dans  le  Mi- 
lanais. 

Belles  plaines  de  la  Lombardie  et  du  Piémont,  l'ange 
de  la  mort  sait  seul  ce  qu  il  a  fallu  de  cadavres  pour  vous 
donner  votre  inépuisable  fertilité  ! 

Pendant  ce  temps-là,  sous  le  beau  ciel  de  Nice,  tout 
d'azur  le  jour,  tout  de  flammes  la  nuit,  où  les  insectes  de 
l'obscurité  eux-mêmes  sont  des  étincelles  volantes,  les 
enfants  grandissaient  sous  le  regard  de  la  princesse  Beatrix 
et  sous  l'œil  de  Dieu. 

Leone  était  devenu  un  membre  indispensable  de  la 
joyeuse  trlnité  ;  il  partageait  tous  les  jeux,  mais  non  pas 
tous  les  exercices.  Les  études  trop  violentes  de  l'art  de 
la  guerre  n'allaient  point  à  ses  petites  mains,  et  ses  bras 
semblaient  aux  maîtres  de  cet  art  trop  faibles  pour  porter 
jamais  d'une  façon  martiale  la  lance  ou  le  bouclier.  Il  est 
vrai  que  Leone  était  de  (rois  ans  plus  jeune  que  ses  compa- 
gnons :  mais  il  semblait  qu'en  réalité   il   y  eût  dix  ans  de 


.iO 


ALEXANDRE  Dl'MAS  ILLUSTRE 


différence  entre  eux,  surtout  depuis  que  —  sans  doute  par 
la  grâce  du  Seigneur,  qui  le  réservait  à  de  grandes  choses 
—  Emmanuel  s'était  mis  à  croître  en  force  et  en  santé, 
comme  s'il  eût  pris  à  tâche  de  regagner  l'avance  que, 
sous  ce  rapport,  avait  prise  sur  lui  son  frère  de  lait  Scianca- 
Ferro. 

Aussi  les  rôles  étaient-ils  dévolus  tout  naturellement  aux 
compagnons  du  petit  duc  :  Scianca-Ferro  s'était  fait  son 
écuyer  ;  Leone,  moins  ambitieux,  s'était  contenté  d'être 
son  page. 

Sur  ces  entrefaites,  on  apprit  que  le  fils  aîné  du  dnc,  le 
prince  Louis,  était  mort  à  Madrid. 

Ce  fut  une  grande  douleur  pour  le  duc  Charles  et  la 
duchesse  Béatrix.  A  la  vérité,  auprès  de  la  douleur.  Dieu 
leur  donnait  la  consolation,  si  toutefois  il  y  a  une  conso- 
lation pour  un  père  et  surtout  pour  une  mère  à  la  mort 
de  leur  enfant  :  le  prince  Louis  était,  depuis  longtemps, 
éloigné  de  ses  parents,  tandis  que.  sous  les  yeux  du  duc  et 
de, la  duchesse.  Emmanuel-Philibert,  qui  semblait,  chaque 
jour,  vouloir  donner  une  plus  grande  créance  à  la  pré- 
diction de  lastrologue,  florlssait  comme  un  lis,  poussait 
comme  un  chêne. 

Mais  Dieu,  qui  n'avait  voulu,  sans  doute,  qu'éprouver  les 
exilés,  ne  tarda  pas  à  les  frapper  d'un  coup  bien  autrement 
cruel.  La  duchesse  Béatrix  tomba  malade  d'une  maladie  de 
langueur,  et,  malgré  l'art  des  médecins,  malgré  les  soins 
de  son  mari,  de  son  enfant  et  de  ses  femmes,  .elle  expira 
le  g  janvier  153S. 

La  douleur  du  duc  fut  profonde,  mais  religieuse  ;  celle 
d  Emmanuel  toucha  presque  au  désespoir.  Heureusement, 
l'enfant  ducal  avait  près  de  lui  cet  autre  orphelin  qui 
savait  ce  que  c'était  que  les  larmes!  Que  fût-il  devenu  sans 
ce  doux  compagnon,  qui  n  essayait  pas  de  le  consoler,  et 
qui  se  contentait,  pour  toute  philosophie,  de  mêler  ses 
larmes  aux  siennes  ! 

Sans  doute.  Scianca-Ferro  souffrait  aussi  de  cette  perte  ; 
s'il  eût  pu  rendre  la  vie  à  la  duchesse,  en  allant  provo- 
quer quelque  géant  terrible  dans  sa  tour,  ou  défier  quelque 
dragon  fabuleux  jusque  dans  son  antre,  le  paladin  de  onze 
ans  fût  parti  à  l'instant  même,  et  sans  hésiter,  pour  ac- 
complir cet  exploit,  qui,  dût-il  y  perdre  la  vie,  eût  redonné 
la  joie  et  le  bonheur  à  son  ami  !  Mais  là  se  bornaient  les 
consolations  qu'il  savait  offrir:  sa  vigoureuse  nature  , se 
prétait  mal  aux  pleurs  amollissants.  Une  blessure  pouvait 
faire  couler  son  sang  ;  un  chagrin  ne  savait  pas  faire  cou- 
ler ses  larmes.  Ce  qu'il  fallait  à  Scianca-Ferro.  c'étaient  des 
dangers  a  vaincre,  et  non  des  malheui's  à  supporter. 

Aussi  que  faisait-il,  lui,  tandis  qu'Emmanuel-Philibert 
pleurait,  la  tête  inclinée  sur  l'épaule  de  Leone.  H  sellait 
son  cheval,  ceignait  son  épée.  suspendait  sa  masse  à  son 
arçon,  et.  s'éparant  sur  cette  belle  rampe  de  collines  qui 
bordent  la  Méditerranée,  comme  le  dogue  qui  prend  rage 
contre  les  pierres  et  les  bâtons,  et  qui  les  broie  entre  ses 
dents,  il  se  figurait  avoir  affaire  aux  hérétiques  d'.Xllema- 
gne  ou  aux  Sarrasins  d'Afrique,  se  faisait  des  ennemis  fan- 
tastiques d  objets  insensibles  et  inanimés,  et,  à  défaut  de 
cuirasses  à  enfoncer  et  de  casques  à  fendre,  il  brisait  les 
roches  avec  sa  masse,  tranchait  les  sapins  et  les  chênes  verts 
avec  son  épée,  cherchant  et  trouvant  un  allégement 
à  «a  douleur  dans  les  exercices  violents  auxquels  le  pous- 
sait sa  rude  organisation. 

Les  heures,  les  jours,  les  mois  s'écoulèrent  :  les  pleurs 
se  tarirent.  La  douleur,  vivante  au  fond  du  cœur  sous  la 
forme  d'un  doux  regret  et  d'un  tendre  souvenir,  disparut 
peu  à  peu  sur  les  visages  ;  les  yeux,  qui  demandaient  en 
vain  l'épouse,  la  mère  et  l'amie  ici-bas,  se  levèrent  pour 
chercher   l'ange   au   ciel. 

Le  coeur  qui  se  tourne  vers  Dieu  est  bien  près  d'être  con- 
solé. 

D'ailleurs,  les  événements  continuaient  de  marcher,  im- 
posant à  la  douleur  elle-même  leur  puissante  distraction. 

Vn  congrès  venait  d  être  décidé  entre  le  pape  Paul  III 
(Alexandre  Farnèse),  François  I"  et  Charles-Quint.  Il  s'agis- 
sait à  la  fois  de  chasser  les  Turcs  d'Europe,  —  de  créer  un 
duché  â  Louis  Farnèse,  —  et  de  rendre  ses  Etats  au  duc  «le 
Savoie. 

Le  congrès  devait  se  tenir  à  Nice. 

Xice  avait  été  choisie  par  le  pape  et  par  Cbaries-Quint, 
dans  l'espoir  qu'en  reconnaissance  de  l'hospitalité  qu'il 
recevrait  de  son  oncle,  le  roi  François  I«  serait  plus  laciU 
aux  concessions. 

Puis  il  y  avait  aussi  une  espèce  de  raccommodement  à 
opérer  entre  le  pape  Paul  III  et  Charles-Quint.  Alexandre 
Farnèse  avait  donné  à  son  fils  aine  Louis  les  villes  de  Parme 
et  de  Plaisance,  en  échange  des  principautés  de  Camerino 
et  de  Nepi,  qu'il  venait  de  lui  6ter  pour  les  donner  à  son 
second  fils  Octave.  Cette  investiture  avait  déplu  à  Charles- 
Quint,  lequel  venait  justement,  Marla-Francesco  Sforza 
étant  mort  en  1535,  de  refuser  au  pape,  quelque  somme 
qu  a  lui  en  offrit,  ce  fameux  duché  de  Milan  qui  était,  si- 


non la  cause,  du  moins  le  prétexte  de  cette  interminable 
guerre  entre  la  France  et  l'Empire. 

Au  reste,  Charles-Quint  avait  bien  raison  :  le  nouveau  duc 
de  Parme  et  de  Plaisance  était  cet  infâme  Louis  Farnèse  qui 
disait  qu'il  ne  se  souciait  pas  d'être  aimé,  pourvu  qu'il  fût 
craint,  qui  désarmait  les  nobles,  fouettait  les  femmes,  et 
violait  les  évêques. 

Les  papes  du  xvie  siècle  n'étaient  point  heureux  en  en- 
fants : 

Le  congrès  de  Nice  avait  donc  pour  but  de  réconcilier 
non  seulement  le  duc  de  Savoie  avec  le  roi  de  France,  mais 
encore  le  pape  avec  l'empereur. 

Cependant  Charles  III.  que  le  malheur  avait  rendu  pru- 
dent, ne  voyait  pas  sans  crainte  son  neveu,  son  beau-frère 
et  leur  saint  arbitre  s'installer  dans  sa  dernière  place  for- 
tifiée. 

Qui  lui  assurait  qu'au  lieu  de  lui  rendre  les  Etats  qu'on 
lui  avait  pris,  on  ne  lui  prendrait  point  la  seule  ville  qu'on 
lui  eût  laissée? 

Il  enferma  donc,  à  tout  hasard  et  pour  plus  de  sécurité, 
Emmanuel-Philibert,  son  dernier  héritier,  comme  Nice  était 
sa  dernière  ville,  dans  la  forteresse  qui  dominait  la 
place,  recommandant  au  gouverneur  de  n'ouvrir  le  château 
à  quelque  troupe  que  ce  fût.  cette  troupe  vint-elle  de  la  part 
de  l'empereur,  de  la  part  du  roi  François  I",  ou  de  la  part 
du  pape. 

Puis  il  alla  de  sa  personne  au-devant  de  Paul  III.  qui, 
selon  le  programme  arrêté,  devait  précéder'  de  quelques 
jours  l'empereur  et  le  roi  de  France. 

Le  pape  n'était  plus  qu'à  une  lieue  de  Nice,  quand 
arriva  une  lettre,  du  duc  adressée  au  gouverneur,  laquelle 
lui  ordonnait  de  préparer  dans  le  château  les  logements  du 
pape. 

Cette  lettre  était  apportée  par  le  capitaine  des  gardes  de 
Sa  Sainteté,  qui.  à  la  tète  de  deux  cents  hommes  de  pied, 
demandait  à  être  introduit  dans  le  château,  pour  y  faire 
le  service  d'honneur  près  de  sou  souverain. 

Le  duc  Charles  III  parlait  du  pape,  mais  il  ne  parlait  ni 
du   capitaine   ni   de   ses   deux   cents  hommes. 

La  chose  était  embarrassante  :  le  pape  demandait  expres- 
sément ce  qu'il  était  expressément  défendu  au  gouverneur 
d'accorder. 

Le  gouverneur  assembla  un  conseil. 

Emmanuel-Philibert  assistait  à  ce  conseil,  quoiqu'il  eût 
onze  ans  à  peine.  Sans  doute  lavait-on  appelé  là  pour 
exalter  encore  le  courage  de  ses  défenseurs. 

Pendant  qu'on  délibérait,  l'enfant  aperçut,  attaché  à  la 
muraille,  le  modèle  en  bois  du  château  qui  faisait  l'objet 
de  ce  grand  désaccord  près  d'éclater  entre  Charles  III  et 
le   pape. 

—  Par  ma  foi  ;  messieurs,  dit-il  aux  conseillers,  qui  dis- 
cutaient depuis  une  heure  sans  avancer  à  rien,  vous  voilà 
bien  embarrassés  pour  peu  de  chose  :  Puisque  nous  avons 
un  château  de  bois  et  un  château  de  pierre,  donnons  '.e 
château  de  bois  au  pape,  et  gardons  pour  nous  le  château  de 
pierre  l 

—  Messieurs,  dit  le  gouverneur,  notre  devoir  nous  est 
dicté  par  la  parole  d  un  enfant.  Sa  Sainteté  aura,  si  elle 
y  tient,  le  château  de  bois  ;  mais  je  jure  Dieu  que,  moi 
vivant,  elle  n  aura  pas  le  château  de  pierre! 

La  réponse  de  lenfant  et  celle  du  gouverneur  furent  por- 
tées au  pape,  qui  n  insista  point  davantage,  et  qui  descen- 
dit au  couvent  des  Cordeliers. 

L'empereur  arriva,    puis   le   roi   de   France. 

Chacun  se  logea  sous  ses  tentes,  d'un  côté  et  de  l'autre 
Je  la  ville,  le  pape  au  milieu. 

Le  congrès  s'ouvrit. 

Par  malheur,  il  fut  loin  de  donner  les  résultats  qu'on 
attendait. 

L'empereur  réclamait  pour  son  beau-frère  les  Etats  de 
Savoie  et  de  Piémont. 

François  l"  réclamait  le  duché  de  Milan  pour  son  se- 
cond fils,  le  duc  d  Orléans. 

Enfin,  le  pape,  qui,  lui  aussi,  voulait  placer  là  son  fils, 
demandait  qu'un  prince  qui  n'appartiendrait  ni  à  la  famille 
de  François  V.  ni  à  celle  de  Charles-Quint,  fût  élu  duc 
de  Milan,  à  la  condition  de  recevoir  de  l'empereur  l'inves- 
titure de  son  duché,  et  de  payer  un  tribut  au  roi  de 
France. 

Chacun  voulait  donc  l'impossible,  puisqu'il  voulait  jus>e 
le  contraire  de  ce  que  voulaient  les  autres. 

Aussi  chacun,  en  se  "refusant  à  rien  arrêter  de  définitif, 
conclut-il  à  une  trêve. 

Tout  le  monde,  en  effet,  la  désirait,  cette  trêve  : 

François  I".  pour  donner  â  la  fois  un  peu  de  repos  à  ses 
soldats,  qui  étaient  à  moitié  épuisés,  et  à  ses  finances,  qui 
l'étaient  tout  à  fait  ; 

Charles-Quint,  pour  réprimer  les  incursions  que  les  Turcs 
faisaient  dans  ses  deux  royaumes  de  Naples  et   de   Sicile  ; 

Paul  III,  pour  assurer,  au  moins,  son  fils  dans  ses  prln-^ 


LE  PAGE  DU    DUC  DE   SAVOIE 


21 


.lilIC 

pti» 


cipauti^s    de   Parme   et    de   Plaisance,   puisqu'il   ne    pouvait 
pas   rétablir  dans  le  duché   de   Milan. 

Une    trêve    de    dix    ans    lut    conclue  ;    François    I"    Axa 
lui-même  le  chiffre. 
—  Dix  ans  ou  rien  )  dit-il  péremptoirement. 

Et  dix  ans  lui  lurent  accordés. 

Il  est  vrai  que  cette  trêve,  ce  fut  lui  qui  la  rompit  au 
bout   de   quatre  ans. 

Charles  III,  qui  craignait  que  toutes  ces  conférences  ne 
finissent  par  la  séquestration  du  peu  de  terres  qui  lui 
restaient,  vit  s'éloigner  ces  illustres  hoteà  avec  plus  de 
joie  qu'il  ne  les  avait  vus  arriver. 

Ils  le  quittaient  comme  ils  l'avaient  trouvé,  le  laissant 
seulement  plus  pauvre  de  toute  la  dépense  qu'ils  avaient 
faite  dans  ses  Etats,  et  qu'ils  avaient  oublie  de  payer. 

Le  pape  était  le  seul  qui  eût  tiré  quelque  chose  de 
tout  cela  ;  il  en  avait  tiré  deux  mariages  : 

Le  mariage  de  son  second  fils  Octave  Farnèse  avec  Mar- 
guerite d'Autriclie,  veuve  de  Julien  de  Médicis,  qui  avait 
été  assassiné  à  Florence,  dans  l'Eglise  de  SainteMurie-des 
Fleurs  ; 

Et  le  mariage  de  sa  nièce  Vittoria  avec  Antoine,  fils  aîné 
de  Charles  de  Vendôme. 

Libre  de  préoccupations  à  l'endroit  de  François  l^r, 
Charles-Quint  fit.  à  Gênes,  ses  préparatifs  contre  les  Turcs  ; 
ces  préparatifs  étaient   immenses  :  ils  durèrent  deux   ans. 

Au  bout  de  ces  deu.x  ans,  comme  la  flotte  était  sur  le 
point  de  mettre  â  la  voile,  le  duc  Charles  111  résolut 
d'aller  faire  une  visite  à  son  beau-frère,  et  de  lui  présenter 
son  flls  Emmanuel-Philibert,  qui  allait  atteindre  sa 
treizième   année. 

II  va  sans  dire  que  Scianca-Ferro  et  Leone  lurent 
du  voyage  :  Emmanuel-Philibert  ne  marchait  pas  sans  eux. 

Depuis  quelque  temps,  le  jeune  prince  était  fort  préoc- 
cupé. Il  s'agissait  de  composer  un  discours  dont  il  ne 
voulait  parler  ni  à  monseigneur  Louis  ,41ardet,  évêque  de 
Lausanne,  son  précepteur,  ni  à  ses  gouverneurs  :  Louis  de 
Chàtillon,  seigneur  de  Musinens,  grand  écuyer  de  Savoie  ; 
Jean-Baptiste  Provana,  seigneur  de  Leyni,  et  Edouard  de 
Genève,    baron    de    Lullens. 

Il  se  contenta  donc  de  s'ouvrir  de  ce  discours  à  son  écuyer 
et  à  son  page. 

Il  s'agissait  de  demander  à  l'empereur  Charles-t^ulnt 
la  permission  de  l'accompagner  dans  son  expédition  contre 
les  Barbaresques. 

Mais  Scianca-Ferro  se  récusa  en  disant  que,  si  c'était  un 
défi  â  porter,  il  .serait  compétent  dans  la  question,  mais 
que,  pour  un  discours  à  faire,  il  reconnaissait  son  insuf- 
fisance. 

Leone  se  récusa  en  disant  que  la  seule  pensée  des  périls 
que  courrait  naturellement  Emmanuel-Philibert  dans  une 
pareille  expédition,  troublait  tellement  son  esprit,  qu'il  ne 
pourrait  assembler  les  deu.x  premiers  mots  d'une  pareille 
demande. 

Le  jeune  prince  se  trouva  donc  réduit  ft  ses  propres 
forces.  .Alors,  Tive-Live,  Quinte-Curce,  Plutarque,  et  tous 
les  faiseurs  de  discours  de  l'antiquité  aidant,  il  composa 
celui  qu'il  comptait  adresser  à  l'empereur. 

L'empereur  logeait  chez  son  ami  .\ndré  Doria.  dans  ce 
beau  palais  qui  semble  le  roi  du  port  de  Gènes,  et  il 
suivait  l'armement  de  sa  Potte  en  se  promenant  sur  ces 
magnifiques  terrasses  d'où  le  splendide  amiral,  après  avoir 
donné  a  dîner  aux  ambassadeurs  de  Venise,  faisait  jeter 
son   argenterie   à  la  mer. 

Le  duc  Charles,  Emmanuel-Philibert  et  leur  suite  furent 
Introduits    près    de    l'cmpei'eur    aussitôt    qu'annoncés. 

L'empereur  embrassa  son  beau-frère  et  voulut  embrasser 
de  même  son  neveu. 

Mais  ICmmanuel-Philibert  se  dégagea  respectueusement 
de  l'étreinte  auguste,  mit  un  genou  en  terre,  et,  de  l'air 
le  plus  grave  du  monde,  son  écuyer  et  son  page  â  ses  côtés. 
sans  que  son  père  lui-même  sût  ce  qu'il  allait  dire,  pro- 
nonça le  discours  suivant  : 

«  Dévoué  à  soutenir  votre  dignité  et  votre  cause,  qui 
sont  celles  de  Dieu  et  de  notre  sainte  religion,  je  viens, 
librement  et  avec  joie,  vous  supplier.  César  !  de  me  recevoir 
comme  volontaire  parmi  ce  nombre  infini  de  guerriers  qui 
Tiennent  de  tous  côtés  se  ranger  sous  vos  drapeaux,  heu- 
reux que  je  serais.  César!  d'apprendre,  sous  le  plus  grand 
des  rois  et  sous  un  invincible  empereur,  la  discipline  des 
camps  et  la  science  de  la  guerre.  » 

L'empereur  le  Vegarda.  sourit,  et.  tandis  que  Scianca-Ferro 
exprimait  tout  haut  son  admiration  pour  le  discours  de 
son  prince,  tandis  que,  p;Vlis.sant  de  crainte,  Leone  suppliait 
Dieu  d'inspirer  a  l'empereur  cette  bonne  pensée  de  refiwer 
l'offre  qui   lui  était  faite,  il  lui   répondit  avec  gravité  : 

—  Prince,  je  vous  remercie  de  cette  marque  d'attache- 
ment :  persistez  dans  ces  bons  sentiments,  ils  nous  seront 
utiles  à  tous  deux.  Seulement,  vous  êtes  encore  trop  jeune 
pour  me  suivre  à  la  guerre  ;  mais,  si  vous  conservez 
toujours   cette  même   ardeur   et  volonté,   soyez    tranquille, 

LE  PAGE   DU   DLC   DE   SAVOIE 


d'ici  à  quelques  années,  les  occasions  ne  vous  manqueront 
pas  ! 

Et,  relevant  le  jeune  prince,  il  l'embrassa  ;  puis,  pour  le 
consoler,  détachant  sa  propre  Toison  d'or,  il  la  lui  passa 
au  cou. 

—  Ah  !  mordieu  !  s'écria  Scianca-Ferro.  voilà  qui  vaut 
mieux  que  le  cliapeau  de  cardinal  I 

—  Tu  as  là  un  hardi  compagnon,  beau  neveu  !  dit 
Charles-Quint,  et  nous  allons  toujours  lui  donner  une 
chaîne,  en  attendant  que,  plus  tard,  nous  y  pendions  une 
croi.x  quelconque. 

Et,  prenant  une  chaîne  d'or  au  cou  d'un  des  seigneurs 
qui  se  trouvaient  là,  il  la  jeta  à  Scianca-Ferro,  eu  lui 
disant  : 

—  A  toi,  bel  écuyer  ! 

Mais,  si  rapide  qu'eût  été  le  mouvement  de  Charles-Quint, 
Scianca-Ferro  eut  le  temps  de  mettre  un  genou  en  terre  : 
de  sorte  que  ce  fut  dans  cette  respectueuse  position  qu'il 
reçut  le   présent  de  l'empereur. 

—  .Allons,  dit  le  vainqueur  de  Pavie,  qui  était  en  belle 
humeur,  il  faut  que  tout  le  monde  ait  sa  part,  même  le 
page. 

Et,  tirant  un  diamant  de  son  petit  doigt  :  __L> 

—  Beau   page,   dit-il.    à  votre   tour  ! 

Mais,  au  grand  étonnement  d'Emmanuel-Philibert,  de 
Scianca-Ferro  et  de  tous  les  assistanis,  Leone  parut  ne  pas 
avoir   entendu,   et    resta    immobile   à  sa  place. 

—  Oh  !  oh  !  dit  Charles-Quint,  nous  avons  un  page  sourd, 
à  ce  qu'il  parait.' 

Et,    haussant  la  voix  : 

—  Allons,    beau    page,    dit-il,    venez    ici. 

Mais,  au  lieu   d'obéir.  Leone  fit   un   pas  en   arrière. 

—  Leone  !  s'écria  Emmanuel  en  saisissant  la  main  de 
l'enfant,   et   en  essayant  de   le  conduire  à  l'empereur. 

Mais,  chose  étrange  !  Leone  arracha  sa  main  de  celle 
d'Emmanuel,  jeta  un  cri,  et  s'élança  hors  de  l'appartement. 

—  Voilà  un  page  qui  n'est  pas  intéressé,  dit  Charles- 
Quint,  et  il  faudra  que  tu  me  dises  où  tu  te  les  procures, 
mon  beau  neveu...  Le  diamant  que  je  voulais  lui  donner 
vaut   mille  pistoles  I 

Puis,  se  tournant  vers  les   courtisans  : 

—  Bel  e.xemple  à  suivre,  messieurs  !  dit  Charles-Quint. 


IX 

LEONE-LEONA 

Quelques  instances  qu'en  rentrant  au  palais  Corsi,  où  il 
logeait  avec  son  père,  fît  Emmanuel-Philibert  à  Leone 
pour  savoir,  non-seulement  la  cause  qui  lui  avait  fait 
refuser  le  diamant,  mais  encore  celle  qui,  comme  un 
jeune  faucon  hagard,  l'avait  fait  s'envoler,  pour  ainsi 
dire,  en  poussant  un  cri  de  terreur,  l'enfant  resta  muet, 
et  aucune  prière  ne  put  tirer,  â  ce  sujet,  une  seule 
parole  de  sa  bouche. 

C'était  cette  même  obstination  dont  n'avait  pu  triompher 
la  duchesse  Béatrix.  à  l'endroit  des  éclaircissements  qu'elle 
avait  voulu  obtenir  de  l'entant  sur  sa  mère,  et  que  l'enfant 
s'était  constamment  refusé  à  lui   donner. 

Seulement  en  quoi  l'empereur  Charles-Quint  pouvait-il 
se  trouver  mêlé  à  la  catastrophe  qui  avait  frappé  le  page 
orphelin'?  Voilà  ce  qu'il  était  impossible  à  Emmanuel- 
Philibert  de  deviner.  Quoi  qu'il  en  fût,  11  préféra  donner 
tort  d'avance  à  tout  le  monde,  même  à  son  oncle,  plutôt 
que  de  soupçonner  un  instant  Leone  d'inconséquence  et 
de  légèreté. 

Deux  ans  s'étaient  écoulés  depuis  la  trêve  de  Nice. 
C'était  bien  longtemps  au  roi  François  I"  tenir  sa  parole. 
Aussi  tout  le  monde  s'en  étonnait-il.  et  surtout  Charles- 
Quint,  qui,  pendant  cette  entrevue  qu'il  avait  eue  avec  son 
beau-frère,  ne  cessait  de  se  défier  de  ce  que  pourrait  faire 
le  roi  de  France,  aussitôt  que  lui,  Charles-Quint,  ne  serait 
plus  là  pour  protéger  le  pauvre  duc. 

En  effet,  à  peine  l'empereur  eut-il  mis  à  la  voile,  que  le 
duc  de  Savoie,  de  retour  à  Nice,  reçut  un  messager  de  Fran- 
çois I". 

François  I"  proposait  à  son  oncle  de  lui  rendre  la  Savoie, 
pourvu  que  Charles  III  lui  cédât  le  Piémont  à  l'effet  de 
l'annexer  à  la  couronne  de  France. 

Le  duc  indigné  d'une  pareille  proposition,  renvoya  les 
messagers  de  son  neveu  en  leur  défendant  de  reparaître 
devant   lui. 

Q\il  avait  donné  à  François  I"  cette  assurance  de  décla- 
rer,  pour   la    quatrième   fois,   la  guerre   à   l'empereur? 

C'est  qu'il  avait  deux  nouveaux  alliés,  Luther  et  Soliman, 
les  huguenots  d'Allemagne  et  les  Sarrasins  d'Afrique. 
Etranges  alliés  pour  le  roi  très-chrétien,  pour  le  flls  aine 
de   VKrjlisel 

15 


22 


ALEXANDRE  DLMA5  ILLUSTRE 


Chose  singulière  :  pendant  cette  longue  lutte  entre  Fran- 
çois I"  et  Charles-Quint,  cest  celui  qu'on  appelle  le  roi 
clieialier  qui  manque  constamment  u  sa  1'^'''!'^ '.  ^.P'!^^ 
avoir  tout  perdu,  tors  Ihonneur.  sur  le  champ  de  hataïue 
de  Pavie,  il  fait  à  cet  honneur,  resté  intact  malgie  la 
défaite,  une  tache  ineffaçable  en  signant  dans  sa  prison  un 
traité  qu'il  ne  doit  pas  tenir  ! 

Et  voyez-le,  ce  roi  que  les  historiens  devraient  chasser  de 
l'histoire  comme  le  Christ  chassait  les  vendeurs  du  "mple  ; 
voyez-le.  ce  soldat  fait  chevalier  par  Bayard,  et  maudit 
par  Saint-Vallier,  dès  qu'il  a  manqué  â  sa  P=»'Ole  il  semble 
ombé  en  démence  ;  il  est  l'ami  du  Turc  et  de  1  hérétique  , 
il  donne  la  main  droite  a  Soliman,  la  gauche  a  Luthei  ; 
il  marche,  lui,  fils  de  saint  Louis,  avec  le  fils  de  Mahomet  ! 
Aussi  Dieu  après  lui  avoir  envoyé  la  défaite,  la  flUe  de 
sa  colère  lui  envoie-t-11  la  peste,  la  fille  de  sa  vengeance  ! 
Tout  cela  n'empêche  pas  que,  dans  les  livres,  dans  ceux 
des  historiens  du  moins,  il  ne  porte  le  titre  de  roi  cheva- 
li6r 

11  est  vrai  que,  nous  autres  poètes,  nous  l'appelons  roi 
infâme,  parjure  à  sa  parole  envers  ses  ennemis,  par- 
jure à  sa  payole  envers  ses  amis,  parjure  à  sa  parole 
envers  Dieu  ! 

Cette  fois,  la  réponse  du  duc  de  Savoie  reçue,  ce  lut 
Nice  qu'il  menaça. 

Le  duc  de  Savoie  laissa  à  Nice  un  brave  clievalier 
savoyard  nommé  Odinet  de  Montlort,  et,  se  retirant  par  le 
col  de  Tende,  il  gagna  Vercell,  où  il  se  mit  à  réunir  le  peu 
de  forces   dont    il  pouvait  encore   disposer. 

Emmanuel-Philibert  avait  sollicité  de  son  père,  la  faveur 
di-  rester  à  Nice,  et  de  faire  ses  premières  armes,  à  la 
fois,  contre  François  I^'  et  contre  .Soliman  ;  mais,  seul  et 
dernier  héritier  de  sa  maison,  il  était  trop  précieux  au 
duc  pour  que  celui-ci  lui  accordât  une  semblable  demande. 
U  n'en  fut  pas  de  même  de  Scianca-Ferro  :  la  permission 
lui  fut  donnée,  et  il  en  usa. 

A  peine  le  duc.  son  fils  et  Leone  étaient-ils.  avec  leur 
suite,  à  quelques  lieues  de  Nice,  que  l'on  vit  apparaître  une 
(lotte  de  deux  cents  voiles,  aux  pavillons  turcs  et  fiançais, 
laquelle  débarqua,  au  port  de  Villefianche.  dix  mille 
Turcs  commandés  par  Khaïr-Eddin,  et  douze  mille  Français 
commandés  par  le  duc  d'Enghien. 

Le  siège  fut  terrible  ;  la  garnison  se  défendit  pied  à  pied  ; 
chacun,  bourgeois,  soldat  ou  gentilhomme,  fit  des  prodiges 
de  valeur.  La  ville  fut  éventrée  en  dix  endroits  différents  ; 
Turcs  et  Français  entrèrent  par  dix  brèches  ;  puis  on  défen- 
dit chaque  rue.  chaque  maison,  chaque  carrefour  ;  le  feu 
marchait  du  même  pas  que  les  assiégeants.  Odinet  de  Mont- 
fort  se  retira  dans  le  château,  ne  laissant  â  1  ennemi  qu'une 
ville  en  ruine. 
Le  lendemain,  un  héraut  le  somma  de  se  rendre. 
Mais  lui.  secouant  la  tète  : 

—  L'ami,  dit-il.  tu  fais  fausse  route  en  fadressant  à  moi 
pour  me  proposer  une  pareille  lâcheté...  Je  m'appelle  Monl- 
forl  :  mes  armes  sont  des  vais,  et  ma  devise  est  :  H  laut 
ti'nir! 

Montfort  fut  digne  de  sa  devise,  de  ses  armes  et  de  son 
nom.  Il  tint  jusqu'à  ce  que.  le  duc  arrivant,  d'un  coté,  pour 
lui-même,  avec  quatre  mille  Piémontais,  et  .Mphonse  d'Ava- 
los  arrivant,  de  l'autre,  pour  l'empereur,  avec  six  mille 
Espagnols,  les  Turcs  et  les  Français  levassent  le  siège 

Ce  fut  une  grande  fête  pour  le  duc  Charles  et  pour  ses  su- 
Jets,  le  jour  où  il  rentra  dans  Nice,  si  ruinée  que  fût  la 
ville  ;  ce  fut  aussi  une  grande  fête  pour  Emmanuel-Philibert 
et  son  écuyer.  Scianca-Ferro  avait  gagné  le  nom  que  lui 
avait  donné  Charles  111.  (Juand  son  frère  de  lait  lui  demanda 
commeut  il  s'en  était  tiré,  ayant  à  frapper  sur  de  vraies  cui- 
rasses et  de  vrais  boucliers: 

—  Bah  !  répondit-il,  ce  n'est  pas  si  difficile  ^  fendre  que 
des  chênes  ..  ce  n'est  pas  si  dur  â  broyer  que  des  rochers. 

—  Oh  !  que  n'étais-je  là  !  murmura  Emmanuel-Philibert, 
sans  s'apercevoir  que  Leone,  cramponné  à  son  bras,  pâlissait 
en  songeant  aux  dangers  qu'avait  déjà  courus  Scianca- 
Ferro  ;   et  a   ceux   que   courrait   un   jour    Emmanuel. 

Il  est  vrai  que.  quelque  temps  apris.  notre  pauvre  page 
fut  pleinement  rassuré  par  la  paix  de  Crespy.  résultat  de 
1  invasion  de  Charle.s-Quint  en  Provence,  et,  en  même 
temps,  de  la  bataille  de  Cérisoles. 

La  paix  fut  signée  le  11  octobre   1544. 

Elle  stipulait  que  Philippe  d'Orléans,  second  fils  de  Fran- 
çois l".  épouserait,  dans  deux  ans.  la  fille  de  l'empereur,  et 
recevr.àit  pour  dot  le  duché  de  Milan  et  les  Pays-Bas  ;  que, 
de  son  côté,  le  roi  de  France  renoncerait  à  ses  prétentions 
sur  le  royaume  de  Naples,  et  rendrait  au  duc  de  Savoie 
tout  ce  qu'il  lui  avait  enlevé,  à  l'exception  des  forteresses 
rie  Pignerol  et  de  Montmellian.  qui  resteraient  unies  au 
territoire   français  comme  places  de  sûreté. 

Le  traité  devait  recevoir  son  exécution  dans  deux  ans, 
c'est-à-dire  lors  du  mariage  du  duc  d'Orléans  avec  la  fille  de 
l'empereur. 

Comme  on  le  voit,  on  était  arrivé  à  l'année  1545.  Les  en- 
fants avaient  grandi  :  Leone,  le  plus  jeune  des  trois,  avait 


quatorze  ans  ;   Emmanuel  en  avait   dix-sept  ;   Scianca-Ferro, 
laine  de  tous,  avait  six  mois  de  plu.5  qu  Emmanuel. 

Que  se  passait-il  dans  le  cœur  de  Leone,  et  pourquoi  le 
jeune  homme  devenait-il  de  plus  en  plus  triste?  C'est  ce 
que  se  demandaient  inutilement  Emmanuel  et  Scianca- 
Ferro;  c'est  ce  qu'Emmanuel  demandait  aussi  inutilement 
à  Leooe. 

Cliose  étrange,  en  effet  :  plus  Leone  avançait  en  âge, 
moins  le  jeune  page  suivait  l'e.\emple  de  ses  deux  compa- 
gnons. Emmanuel,  pour  faire  oublier  tout  a  fait  sou  surnom 
de  Cardinalin.  et  1  écuyer,  pour  mériter  de  plus  en  plus  son 
surnom  de  Scianca-Ferro.  passaient  leurs  journées  tout  en- 
tières dans  des  simulacres  de  combats  ;  toujours  l'épée,  la 
lance  ou  la  hache  à  la  main,  les  jeunes  gens  luttaient  de 
force  et  d'adresse.  Tout  ce  qu'on  peut  acquérir  par  l'habi- 
leté dans  le  maniement  des  aimes.  Emmanuel  l'avait  ac- 
quis ;  tout  ce  que  Dieu  donne  de  vigueur  et  de  force  à  des 
muscles  humains,   Scianca-Ferro  l'avait  reçu  de  Dieu. 

Pendant  ce  temps.  Leone  se  tenait  rêveur  sur  quelque  tour 
d'où  il  pût  voir  les  exercices  des  deux  jeunes  gens,  et  suivre 
des  yeux  Emmanuel  ;  ou  bien,  si  leur  rage  de  simulacres 
militaires  devait  les  entraîner  trop  loin,  il  prenait  un  livre 
se  retirait  daus  quelque  coin  solitaire  du  jardin,  et  lisait 

Lr.  seule  chose  qu'eût  apprise  avec  joie  Leone.  —  et.  sans 
doute,  parce  qu'il  y  voyait  un  moyen  pour  lui  de  suivre  Em- 
manuel. —  c'était  a  monter  à  cheval;  mais,  depuis  quelque, 
temps,  et  au  fur  et  à  mesure  que  sa  tristesse  augmentait, 
le  page  renonçait  même,  peu  à  peu.  à  cet  e.xerclce. 

L'ne  chose  surtout  qui  étonnait  toujours  Emmanuel,  c'est 
que  c'était  ù  cette  idée  qu'il  allait  redevenir  un  prince  riche 
et  puissant,  que  le  visage  de  Leone  s'assombrissait  davan- 
tage. 

Un  jour,  le  duc  reçut  de  l'empereur  Charles-Quint  une 
lettre  dans  laquelle  il  était  question,  pour  Emmanuel-Phili- 
bert, d'un  projet  de  mariage  avec  la  fille  de  son  frère  le 
roi  Ferdinand.  Leone  assistait  à  la  lecture  de  cette  lettre  ;  Il  j 
ne  put  dissimuler  l'effet  qu'elle  produisait  sur  lui.  et.  au 
grand  étonnement  du  duc  Charles  III  et  de  Scianca-Ferro. 
qui  cherchaient  en  vain  les  motifs  d'une  pareille  douleur,  il 
sortit  en  éclatant  en  .«anglois. 

Le  duc  Charles  ren'ré  chez  lui.  Emmanuel  s'élança  sur 
les  traces  de  son  page.  Le  sentiment  qu'il  éprouvait  pour 
Leone  était  étrange,  et  ne  ressemblait  en  rien  à  celui  que 
lui  inspirait  Scianca-Ferro.  Pour  sauver  la  vie  de  Scianca- 
Ferro.  il  eût  donné  sa  vie  ;  pour  épargner  le  sang  de  son 
frère  de  lait,  il  eût  donné  sou  sang  ;  mais,  sa  vie  et  son 
sang,  il  eût  tout  donné  pour  arrêter  une  larme  tremblant  au 
bord  de  la  paupière  veloutée  et  des  longs  cils  noirs  de) 
Leone.  j 

Aussi,  l'ayant  vu  pleurer,  il  voulut  connaître  la  cause  Jei 
cette  douleur.  Depuis  plus  d'un  an.  il  s'apercevait  de  la 
tristesse  croissante  du  jeune  page,  et  souvent  il  lui  avait 
demandé  la  raison  de  sa  tristesse;  mais  aussitôt.  Leone 
avait  fait  un  effort  sur  lui-même,  avait  secoué  la  tête  comme 
pour  en  chasser  une  sombre  pensée,  et  lui  avait  répondu  en 
souriant  : 

Je  .suis   trop   heureux,  monseigneur   Emmanuel,  et   je 

crains  toujours  qu'un  pareil   bonheur  n>'  dure  pas  : 

Et.  à  sou  tour.  Emmanuel  avait  secoué  la  tête.  Mais, 
comme  il  s'apercevait  que  trop  d'insistance  semblait  rendre 
Leone  Plus  malheureux  encore,  il  se  contentait  de  lui  pren- 
dre les'  mains  dans  les  siennes  et  de  le  regarder  fixement, 
comme  pour  l'interroger  â  la  fois  par  tous  les  .-^ens. 

Mais  Leone  détournait  lentement  les  yeux,  et  retirait  dou- 
cement SCS  mains  des  mains  d'Emmanue'.. 

Et  Emmanuel  alors  s'en  allait  tristement  rejoindre  Scianca- 
Ferro.  qui  ne  songeait  pas  même  à  lui  demander  ce  qu  il 
avait  et  à  qui  il  ne  serait  jamais  venu  dans  l'Idée  de  lui 
prencire  les  mains  et  de  l'Interroger  du  regard,  tant  l'amitié 
qui  unissait  Emmanuel  à  Scianca-Ferro  était  différente  de 
celle  qui  unissait   Emmanuel  a  Leone. 

Mais  ce  jour-là.  Emmanuel  eut  beau  chercher  le  page 
pendant  plus  d  une  heure,  dans  le  château  et  dans  le  parc. 
U  ne  le  trouva  point.  11  s'inf.)rmail  â  tout  le  monde;  per 
sonne  u'avait  vu  Leone.  Enfin,  il  s  adressa  à  un  valet  d'écu 
rie  :  selon  celui-ci.  Leone  était  entré  dans  l'église,  et  c'est  là 
qu'il  devait  être  encore.  ..  .     , 

Emmanuel  courut  à  l'église,  embrassa  d'un  regard  toul 
l'intérieur  du  sombre  édifice,  et  vit  efTectivement  Leone  f 
genoux,  à  l'endroit  le  plus  retiré  de  la  chapelle  la  plus  mys 

n  s'approcha  de  lui  presque  à  le  toucher,  sans  que  le  p.ige 
plongé  dans  sa  méditation,  se  fût  même  aperçu  de  sa  pré 

**Alors,  il  fît  un  pas  de  plus,  et  le  toucha  â  l'épaule  en  pr» 
nonçant  son  uoin. 
Leone  tressaillit,  et  regarda  Emmanuel  d  un  air  presqu« 

^"^"^Que    fais  tu    donc    dans    cette    égli.se.    à    cette    heure 
Leone  lui  demanda  avec  inquiétude  Emmanuel. 
-  Je  prie  Dieu,  répondit  Leone  avec  mélancolie,  de  m  ac 


LE  PAGE   DU    DUC  DE  SAVOIE 


23 


'-■crrter  la  force  de  mettre  :i  exécution  le  projet  que  je  mé- 
dite... 

—  Et  quel  est  ce  projet,  enfant  ?  demanil;»  Emmanuel;  ne 
puis-je  le  savoir? 

—  Au  contraire.  monsei?neur,  répondit  Leone,  et  c'est 
vous  qui  le  saurez  le  premier. 

—  Tu  me  le  jures.  Leone? 

—  Hélas  •  oui.  monseigneur,  répondit  le  jeune  homme 
avec  un  triste  sourire. 

Emmanuel  lui  prit  la  main,  et  essaya  de  l'attirer  liors  de 
1 'egli.se. 

.>:ai3  Leone  dégagea  doucement  sa  main,  comme  il  avait 
riiabitude  de  le  faire  depuis  quelque  temps,  ei.  se  remettant 
,1  genoux,  en  priant  du  geste  le  jeune  duc  de  le  laûsser  seul  : 

—  Tout  à  riieure  :  dit-il;  J'ai  besoin  d'être  encore  un  ins- 
tant avec  Dieu. 

Il  y  avait  quelque  chose  de  si  solennel  et  de  si  mélanco- 
Jique  dans  l'accent  du  jeune  homme.  (lu'Emmanuel  n'essaya 
pas  même  de  résister. 

11  sortit  de  l'église;  mais  il  attendit  Leone  a  la  porte. 

Leone  tressaillit  en  l'apercevant,  et,  cependant,  ne  parut 
point  étonné  de  le  trouver  là. 

—  Et  ce  secret,  demanda  Emmanuel.  le  saurai-je  bientôt? 
-  Demain,  j'espère  avoir  la  force  de  vous  le  dire,   mon- 
seigneur, répondit  Leone. 

—  Où  cela  ? 

—  Dans  cette  église. 

—  .A  quelle  heure  7 

—  Venez  a  la   même  heure  qu'aujourd'liui. 

—  Et  d'ici  là,  Leone?...  demanda  Emmanuel  presque  sup- 
liliant. 

—  D'ici  là,  j'espère  que  monseigneur  ne  me  forcera  point 
<le  (initier  ma  chambre:  j'ai  besoin  de  solitude  et  de  ré- 
iie.\ion  .. 

Emmanuel  regarda  le  page  avec  un  inexprimable  serre- 
ment de  copur,  et  le  reconduisit  jusqu'à  sa  porte.  Arrivé  In, 
Leone  voulut  prendre  la  main  du  prince  et  la  baiser  ;  Em- 
manuel, a  son  tour,  retira  sa  main,  et  étendit  les  deux  bras 
pour  rapprocher  l'enfant  et  lembra.sser  au  visage  ;  mais 
Leone  le  repoussa  doucement,  se  dégagea  de  ses  bras,  et, 
avec  un  accent  d'une  douceur  et  d'une  tristesse  indicibles  ; 

—  A  demain,   monseigneur  :   dit-îl. 
Et  il  rentra  chez  lui. 

Emmanuel  resta  un  instant  debout  et  immobile  à  la  porte. 
Il  enten:!it  Leone  qui  poussait  le  verrou. 

Ou  eij!  dit  que  le  froid  de  ce  fer,  griuçnut  le  long  de  ia 
Iiorte.  pénétrait  jusqu'au  fond  de  sa  poitrine. 

—  Oh  :  mon  Dieu  !  murmura-t-ll  tout  bas.  que  m'arrive- 
t  il  donc,  et  qu'est-ce  que  j'éprouve? 

—  Qpe  diable  fais-tu  là?  dit  derrière  Emmanuel  une  voix 
rude,  tandis  qu'une  main  vigoureuse  se  posait  sur  son 
épaule. 

Emm;inuel  poussa  un  soupir,  prit  le  bras  de  Scianca- 
Ferro.  et   l'entraîna  dans  le  jardin 

Tous  deux  s'assirent  côte  à  côte  sur  un  banc. 

Emmanuel  raconta  à  Scianca-Ferro  tout  ce  qui  venait  de 
se  passer  entre  lui  et  Leone. 

Scianca-Ferro  réfléchit  un  Instant,  regarda  en  l'air,  se 
mordit  le  poing. 

Puis,  tout  à  coup  : 

—  Je  parie  que  je  sais  ce  que  c'est  !  dit-il. 

—  Qu'est-ce  donc,  alors? 

—  Leone  est  amoureux  ! 

Il  sembla  a  Emmanuel  qu'il  recevait  un  coup  dans  le  cœur, 

—  Impossible  I  balbuti.a-t-il. 

—  Et  pourquoi  cela.  Impossible  !  reprit  Scianca-Ferro.  Je 
le  suis  bien,  mol  ! 

—  Toi!...  Et  de  qui?  demanda  Emmanuel. 

—  Eh  :  parbleu  !  de  Gervaise,  la  (ille  du  concierge  du  châ- 
teau... Elle  avait  très  grand'peur  pendant  le  siège,  pauvre 
enfant  !  surtout  la  nuit  venue,  et  je  la  gardais  pour  la  ras- 
surer... 

ICmmanuèl  fit  un  mouvement  d'épaules  qui  signifiait  qu'il 
était  bien  sûr  que  Leone  n'aimait  pas  la  fille  d'un  con- 
cierge. 

S.  ianca-Ferro  se  trompa  au  geste  d'Emmanuel,  qu'il  prit 
Iiour  un  signe  de  dédain. 

—  Ah  I  monsieur  Cardinalin  I  dit-il  (malgré  son  collier  de 
Ta  Toison  d'or,  dans  certains  moments.  .Scianca-Ferro  don- 
nait encore  ce  titre  a  Emmanuel),  n'aliez-vous  pas  faire  le 
difficile  !  F.h  bien,  moi.  je  vous  déclare  que  je  préfère  (ler- 
vaise  à  toutes  les  belles  dames  de  la  cour...  Et.  vienne  un 
tournoi.  Je  suis  prêt  à  porter  ses  couleurs  et  à  défendre  sa 
beauté  contre  tout  venant  : 

—  .Te  plaindrais  ceux  qui  ne  seraient  pas  de  ton  avis,  mon 
cher  Scianca-Ferro  !   répondit  Emmanuel. 

—  Et  tu  as  rai.son  ;  car.  pour  la  fille  de  mon  concierge,  je 
frapperais  aussi  rude  que  pour  la  fille  d'un  roi. 

Emmanuel   se  leva,  serra  la  main   de    Scianca-Ferro,   et 
rentr.»  chez  lui. 
Décidément,  comme  II  l'avait  dit.  Scianca-Ferro  frappait 


trop  rude  pour  comprendre  ce  qui  se  passait  dans  le  cœur 
d'Emmanuel,  et  deviner  ce  qui  se  passait  dans  l'âme  rie 
Leone. 

Quant  à  Emmanuel,  quoique  doué  d'une  plus  grande  déli- 
catesse de  sens  et  d  une  plus  exquise  tines.se  d'osprit.  il  cher- 
cha vainement,  dans  la  suliiude  de  sa  chambre  et  dans  ie 
silence  de  la  nuit,  non  seulement  ce  qui  se  passait  dans 
l'àme  de  Leone,  mais  encore  ce  qui  s'agitait  dans  son  propre 
cœur. 

11  attendit  donc  avec  impatience  le  lendemain. 

La  matinée  s'écoula  lentement,  sans  qu'Emmanuel  vit 
Leone.  L'henre  venue,  il  s'adiemina  tout  tremblant  vers 
l'égli.se,  comme  si  quelque  chose  de  la  plus  liaute  importance 
allait  se   décider  dans  sa   vie. 

Le  traité  de  Crespy.  signé  un  an  auparavant,  et  qui  devait 
lui  rendre  ou  lui  tnievei  défiuilivement  ses  Etats,  lui  avait 
paru  d'une  gravité  bien  moindre  que  le  secret  qu'allait  lui 
anpi'»!!dre  Leone. 

Il  trouva  le  jeune  homme  A  la  même  jdace  que  la  veille. 
■Sans  doute,  depuis  longtemps  il  priait.  Au  reste,  une  rési- 
gnation pleine  de  mélancolie  était  répandue  sur  son  visage. 
11  était  évident  que  sa  résolution,  chancelante  encore  la 
veille,   était  arrêtée. 

Emmanuel  alla  vivement  à  lui  :  Leone  l'accueillit  avec  un 
doux  mais  triste  sourire. 

—  Eh  bien?  dem.inda  Emmanuel. 

—  Eh  bien,  monseigneur,  répondit  Leone,  j'ai  une  grâce 
à  solliciter  de  vous. 

—  Laquelle,    Leone? 

—  Vous  voyez  ma  faiblesse  et  mon  inaptitude  à  tous  les 
exercices  du  coriis.  Dans  votre  avenir  presque  royal,  vous 
aitrez  besoin  dlirimmes  forts  comme  Scianca-Ferro,  et  non 
de  faibles  et  timides  entants  comme  moi,  monseigneur... 

Leone  fit  un  effort,  et  deux  grosses  larmes  coulèrent  sur 
ses  joues. 

—  Monseigneur,  je  sollicite  de  vous  la  singulière  faveur  de 
vous  quitter. 

Emmanuel  fit  un  pas  en  arrière.  Sa  vie.  commencée  entre 
Scianca-Ferro  et  Leone,  ne  s'était  jamais  otïerte  à  lui.  dans 
l'avenir,  veuve  de  l'un  ou  lie  l'autre  de  ces  deu.x  amis. 

—  Me  quitter?  dit-11  à  Leone  avec  un  suprême  étonne- 
ment. 

Leone  ne  répondit   point,  et  baissa  la  tête. 

—  Me  quitter?  répéta  Emmanuel  avec  l'accent  de  la  plus 
vive  douleur.   Toi:   me  quitter,   moi?   Impossible! 

—  Il  le  faut,   dit  Leone   d  une  voix-  presque  inintelligible. 
Emmanuel,  comme  un  homme  qui  se  sent  prêt   à  devenir 

fou,  porta  .sa  main  à  son  front,  regarda  l'autel,  et  laissa 
retomber  ses  deux  bras  inertes  le  long  de  son  corps. 

En  quelques  .secondes,  il  s'était  interrogé  lui-même.  Puis 
il  avait  interrogé  Dieu,  et.  comïne  il  ne  recevait  de  réponse 
ni  de  la  terre  ni  du  ciel,  il  retombait  découragé. 

—  Me  quitter.  Véprit-il  pour  la  troisième  fois,  comme  s'il 
ne  pouvait  s'habituer  à  ce  mot.  moi  qui  t'ai  ti-ouvé  mou- 
rant. Leone  !  moi  qui  t'ai  accueilli  comme  un  envoyé  de  la 
Providence  !  moi  qui  t'ai  toujours  traité  comme  un  frère  !... 
Obi 

—  C'est  justement  pour  cela,  monseigneur;  c'est  juste- 
ment parce  que  je  vous  dois  trop,  et  qu'en  restant  près  de 
vous,  je  ne  puis  rien  vous  rendre  de  ce  que  je  vous  dois  ; 
c'est  pour  cela  que  je  voudrais  prier  toute  ma  vie  pour  mon 
bienfaiteur 

—  Prier  pour  moi?  fit  Emmanuel  de  plus  en  plus  étonné. 
Et  oi"i  cela? 

—  Dans  quelque  saint  monastère,  qui  me  paraît  bien 
mieux  être  la  place  d'un  pauvre  ori)belin  comme  moi. 
que  celle  (lue  j'occuperais  dans  une  cour  brillante  comme 
va  devenir  la   votre. 

—  Ma  mère,  ma  pauvre  mère  !  murmura  Emmanuel,  toi 
qui   l'aimais  tant,   que  dirais-tu,   si   tu   entendais  cela? 

—  En  face  de  ce  Dieu  qui  nous  écoute,  dit  Leone  en 
pesant  avec  solennité  sa  main  sur  le  bras  du  jeune  prince, 
en  face  de  ce  Dieu  qui  nous  éi  onte,  elle  dirait  que  j'ai  raison. 

II  y  avait  une  telle  vérité  d'accent,  une  telle  conviction, 
sinon  de  cœur,  du  moins  de  conscience,  dans  la  réponse  de 
Leone,   qu'Emmanuel  en    fut   ébranlé. 

—  Leone,  dit-il,  fais  ce  que  tu  voudras,  mon  enfant,  tu  es 
libre,  .l'ai  essayé  d'enchaîner  ton  cœur,  mais  je  n'ai  jamais 
eu  l'intention  d'enchaîner  ton  corps.  Cependant,  je  te  de- 
mande de  ne  point  hflter  ta  ré.solution  ;  prends  huit  jours 
prends.. 

—  Oli  !  dit  Leone,  si  je  ne  pars  jias  au  moment  où  Dieu 
me  donne  la  force  de  vous  quitter,  Emmanuel,  je  ne  partirai 
jamais  plus.  et.  je  vous  le  dis.  continua  lenfant  en  écla- 
tant en  sanglots,  il  faut  iine  je  parle  ! 

—  Partir!,.,   Mais  pourquoi,   pourquoi   partir? 

A  cette  Interrogation.  Leone  ne  répondit  que  par  un  de 
ces  Inflexibles  silences,  comme  il  en  avait  déjà  gardé  dans 
deux  occasions:  la  première  fois,  quand,  au  village  d'Oleg- 
glo.  la  duchesse  l'avait  interrogé  sur  ses  p.arenfs  et  sur  sa 
naissance  ;  la  seconde  fois,  quand,  à  Gênes.  Emmanuel  av:ut 


I 


2'. 


AI.EXANDr.E  DUMAS  IIXUSTRÉ 


voulu  savoir  pourquoi   il   refusait  le    diamant  de   Charles- 

cépendant  il  allait  insister,  lorsqu'il  entendit  dans  l'église 
un  pas  étranger.  ,   . 

C'était  un  des  serviteurs  de  son  père,  qui  accourait  Im 
dire  que  le  duc  Charles  avait  besoin  de  le  voir  a  1  instant    ■ 

"oTvenait  de  recevoir  d'importantes  nouvelles  de  France. 

_  Tu  vois.  Leone,  dit  Emmanuel  à  l'entant,  il  laut  que  je    , 
te  quitte  ;  ce  soir.  Je  te  reverrai,  et,  si  tu  persistes  dans  ta 
résolution.  Leone,   eh  bien,  tu  seras  libre,   mon  enfant  :  tu 
me  quitteras  demain,   ou  même  ce  .soir,  si  tu  croîs  ne  pas 
devoir   rester   plus   longtemps   près   de   mot. 

Leone  ne  répondit  pas  ;  il  retomha  â  genoux  avec  uii  pro- 
fond gémissement  ;  on  eiit  dit  que  son  cœur  se  brisait. 

Emmanuel  s'éloigna  :  mais,  avant  de  quitter  l'église,  il  ne 
put  S'empêcher  de  retourner  deux  ou  trois,  fois  la  tête,  pour 
savoir  si  l'enfant  avait  autant  de  peine  a  le  sentir  s  éloi- 
jtner   qu'il   en   avait   à  s'éloigner   lui-même. 

Leone  resta  seul,  pria  encore  une  heure;  puis,  plus  calme, 
11  rentra  chez  lui.  ICn  l'absence  d'Emmanuel,  sa  résolution, 
chancelante  tant  que  le  jeune  prince  était  là.  lui  revenait 
conduite  par  cet  ange  au  cœur  de  glace  que  l'on  appelle 
la  raison.  ^  , 

Mais  une  fois  dans  sa  chambre,  cette  idée  qu  Emmanuel 
allait  apparaitre  d'un  moment  à  l'autre  pour  faire  une  der- 
nière  tentative   .sur   lui,   troubla    l'enfant. 

A  chaque  bruit  qu'il  entendait  dans  les  escaliers,  il  tres- 
saillait ;  les  pas  qui  résonnaient  dans  le  corridor  semblaient, 
en  passant  devant  sa  porte,  marcher  sur  son  cœur. 

Deux  heures  s'écoulèrent  ;  un  pas  se  fit  entendre.  Oh  ! 
cette  fois.  Leone  n'eut  plus  de  doute,  il  avait  reconnu  ce  pas. 

La  porte  s'ouvrit  ;  Emmanuel  parut. 

Il  était  triste,  et,  cependant,  dans  son  regard  filtrait  un 
rayon  de  joie  mal  éteint  par  cette  tristesse. 

—  Eh  bien,  Leone,  demanda-t-il  après  avoir  refermé  la 
porte.   a.s-tu   réfléclii  ? 

—  Monseigneur,  répondit  Leone,  lorsque  vous  m'avez 
quitté,  mis  réflexions  étaient   déjà   faites. 

—  De  sorte  que  tu.  persistes  à  me  quitter? 

Leone  n'eut  pas  la  force  de  répondre  ;  il  se  contenta  de 
faire  avec  la  tête   un   signe   affirmatif. 

—  Et  cela,  continua  Emmanuel  avec  un  sourire  mélan- 
colique, et  cela  surtout  parce  que  je  vais  être  un  grand 
prince,   et  avoir  une   cour  brillante? 

Leone   inclina   de  nouveau  la  tête. 

—  Eh  bien,  dit  Emmanuel  avec  une  certaine  amertume, 
sur  ce  point.  Leone,  rassure-toi  !  Je  suis  aujourd'hui  plus 
misérable  que  je  ne  l'ai  jamais  été. 

Leone  releva  la  tète,  et  Emmanuel  put  voir  dans  ses  beaux 
yeux  l'étonnement   briller  a  travers  les   larmes. 

—  Le  second  fils  du  roi  de  France,  le  duc  d'Orléans,  est 
mort,  dit  Emmanuel  ;  de  sorte  que  le  traité  de  Crespy  est 
rompu. 

—  Et...  et?...  demanda  Leone  interrogeant  Emmanuel  avec 
tous  les  muscles  de  son  visage. 

—  Et,  reprit  Emmanuel,  comme  l'empereur  Charles-Quint, 
mon  oncl^e.  ne  donne  pas  le  duché  de  Milan  à  mon  cousin 
François  I",  mon  cousin  François  l"  ne  rend  pas  les  Etats 
à  mon   père. 

—  Mais,  demanda  Leone  avec  un  inexprimable  sentiment 
d'angoisse,  le  mariage  avec  la  nile  du  roi  Ferdinand,  ce 
mariage  proiiosé  par  l'empereur  lui-même...  ce  mariage  a 
toujours  lieu  ? 

—  Eh  !  mon  pauvre  Leone,  dit  le  jeune  homme,  celui  que 
l'empereur  Charles-Quint  voulait  faire  épouser  à  sa  nièce, 
c'était  le  comte  de  ltres.se,  le  prince  de  riémont.  le  duc  de 
Savoie;  c'était  un  mari  couronné,  enlln,  mais  non  pas  le 
pauvre  Eminanuel-l'hilibert,  qui  n'a  plus,  de  tous  ses  Etats, 
que  la  ville  do  Nice,  la  vallée  d'Aoste  et  trois  ou  quatre 
bicoques  éparses  dans  la  Savoie  et  le  Piémont. 

—  Oh  !  s'écria  Leone  avec  un  sentiment  de  Joie  qu'il  lui 
fut    iniimssible    d'étouffer. 

Mais,  presque  aussitôt,  ressaisissant  cette  puissance  sur 
lui-même  qui  menaçait  de   lui   échapper  : 

—  N'importe!  dit-il,  cela  ne  doit  rien  changer  à  ce  qui  a 
été  arrêté,   monseigneur. 

—  Ainsi,  demanda  Emmanuel,  plus  triste  et  plus  sombre 
.^  cette  résolution  de  l'enfant  qu'il  ne  l'avait  été  à  la  nou- 
velle de  l.i  perte  de  ses  Etals,  tu  me  quittes  toujours,  Leone? 

—  Comme  11  le  fallait  hier.  Il  le  faut  encore  aujourd'hui, 
Emmanuel. 

—  Hier,  Leone,  J'étais  riche,  j'étais  puissant.  J'.avais  une 
couronne  ducale  sur  la  tête;  aujourd  hui.  Je  suis  pauvre,  je 
suis  dèi.ouillé.  et  n'ai  plus  qu'une  épée  £i  la  main.  En  me 
quittant  hier,  Leone,  tu  n'étais  que  cruel:  en  me  quittant 
aujourd  Inil.    tu    es    Ingrat!...    Adieu,    Leone! 

—  Ingrat?  s'écria  Leone.  Oh!  mon  Dieu,  vous  l'entendez, 
11  dit  que  je  suis  ingrat  ! 

Puis,  comme,  l'œil  sombre  et  les  sourcils  froncés,  le  jeune 
prince  s'apprêtait  à  sortir  de  la  chambre  : 


—  Oh  !  Emmanuel,  Emmanuel  !  s'écria  Leone,  ne  me  quitte 
pas  ainsi.   J'en  mourrais!  . 

Emmanuel  se  retourna  et  vit  l'enfant,  les  bras  étendus 
vers  lui  :  il  était  pâle,  chancelant,  près  de  s'évanouir. 

Il  s'élança,  le  soutint  dans  ses  bras,  et,  emporta  par  ut> 
premier  mouvement  dont  il  lui  était  impossible  de  se  ren- 
dre compte,  il  appuya  ses  lèvres  sur  les  lèvres  de  Leone. 

Leone  jeta  un  cri  aussi  douloureux  que  si  un  fer  rouge 
l'eût  touché,  se  renversa  en  arrière  et  s'évanouit. 

L'agrafe  de  son  pourpoint  serrait  sa  gorge  :  Emmanuel 
l'ouvrit;  puis,  comme  l'enfant  étouffait  dans  sa  fraise 
empesée,  il  déchira  la  fraise,  et,  pour  lui  donner  de  l'air,  fit 
sauter  en  même  temps  tous  les  boutons  de  sa  veste. 

Mais,  alors,  ce  fut  lui  qui  à  son  tour  Jeta  un  cri,  non  pas^ 
de  douleur,  mais  de  surprise,  mais  d'étonnement,  mais  de 
Joie. 
Leone  était  une  femme  I 

En  revenant  à  lui,  Leone  n'existait  plus;  seulement, 
Leona  était  la  maîtresse  d'Emmanuel-Philibert. 

Dès  lors,  il  ne  fut  plus  question,  pour  la  pauvre  enfant, 
de  se  séparer  de  son  amant,  à  qui,  sans  un  mot  d'explication, 
tout  était  expliqué,  tristesse,  solitude,  désir  de  fuite.  En 
s'apercevant  quelle  aimait  Emmanuel-Philibert,  Leona  avait 
voulu  se  séparer  de  lui  ;  mais,  du  moment  où  le  jeune- 
homme  lui  eut  pris  son  amour,  Leona  lui  donna  sa  vie. 

Pour  tous,  le  page  continua  d'être  un  Jeune  homme,  et 
s'appela  Leone. 

Pour  Emmanuel-Philibert  seulement,  Leone  fut  une  belle- 
jeune  fille,  et  s'appela  Leona. 

Comme  prince,  Emmanuel-Philibert  avait  perdu  la  Bresse, 
le  Piémont  et  la  Savoie,  à  l'exception  de  Mce,  de  la  vallée- 
d'Aoste  et  de  la  ville  de  Verceil. 

Mais,  comme  homme,  il  n'avait  rien  perdu,  puisque  Die» 
lui    donnait    Scianca-Ferro   et   Leona.    c'est-à-dire    les    deux 
plus    magnifiques   présents    que,    dans   sa    libéralité   céleste. 
Dieu  puisse  faire  à  l'un  de  ses  élus. 
Le  dévouement  et   l'amour  ! 


LES    TItOIS    MESS.\GES 

Disons,  maintenant,  en  peu  de  lignes,  ce  qui  s'était  pass* 
pendant  la  période  de  temps  écoulée  entre  cette  époque  et 
celle  où  nous  .sommes  arrivés. 

Emmanuel-Pliililiert  avait  dit  à  Leone  qu'il  ne  lui  restait 
plus   que   son  épée. 

La  ligue  des  protestants  d'Allemagne,  soulevée  par  Jean- 
Frédéric,   l'électeur   de   Saxe,    qui   s'inquiétait    des   empiéte- 
ments successifs  de  l'Empire,  avait,   en  éclatant,  donné  au 
jeune  prince  une  occasion  d'offrir  cette  épée  à  Charles-Qulnt. 
Cette  fois,  celui-ci  l'accepta. 

Le  prétexte  .saisi  par  les  princes  protestants  fut  que,  tant 
que  vivait  l'empereur,  Ferdinand,  son  frère,  ne  pouvait  être 
roi  des  Romains. 

La  ligue  se  forma  dans  la  petite  ville  de  Smalkalde,  située 
dans  le  comté  de  Hennecery,  et  appartenant  au  landgrave 
de  Hesse  :  de  là  le  nom  de  ligue  de  Smallialde,  qu'elle  prit, 
et  sous  lequel  elle  est  connue. 

Henri  VIH  avait  eu  scrupule,  et  s'était  abstenu  ;  Fran- 
çois l",  au  contraire,  y  était  entré  de  tout  cœur. 

La  cho.se  datait  de  loin  :  elle  datait  du  22  décembre  1530. 
jour  de  la  première  réunion. 

Soliman  lui  aussi,  était  dans  cette  ligue.  De  fait,  il  y  avait 
prêté  son  secours  en 'venant  mettre  le  siège  devant  Messine, 
en    1532.  ,   . 

Mais-  Charles-Quint  avait  marché  contre  lui  avec  une 
armée  de  quatre-vingt-dix  mille  fantassins  et  de  trente  mille 
chevaux,  et  l'avait  forcé  à  lever  le  siège. 

Puis  la  peste  aidant.  11  avait  détruit  l'armée  de  Fran- 
çois I"  en  Italie  ;  de  sorte  que,  d'un  cOté.  était  intervenu 
le  traité  de  Cambrai,  le  5  .août  1529.  et.  de  l'autre,  le  traité 
de  Nuremherg,  le  -23  juillet  1532,  qui  avaient  pour  quelques 
instants   rendu  la  paix  à  l'Europe. 

On  connaît  déjà  la  durée  des  traités  faits  avec  Fran- 
çois I".  Le  traité  de  Nuremberg  fut  rompu,  et  la  ligue  de 
Smalkalde,  qui  avait  eu  le  temps  de  réunir  toutes  ses  forces, 
ér  1 A 1 1. 

Lenipereur  marcha  en  personne  contre  les  smalkaldistes. 
Ce  qui  se  passait  en  Allemagne  semblait  toujours  le  toucher 
plus  particulièrement  que  ce  qui   se  passait  ailleurs. 

C'est  que  Charles-Quint  comprenait  que,  depuis  la  déca- 
dence de  la  papauté,  la  plus  grande  puissance  du  monde, 
c'était  l'Empire.  , 

Co  fut  dans  ces  circonstance  que.  le  27  mai  1o<d.  Emma- 
nuel-Phllibcrt  partit  pour  'Worms,  où  se  tenait  l'empereur. 
Le   Jeune    prince   était,    comme    toujours,    accompagné   de< 
Scianca-Ferro  et  de  Leone.  ' 


LE  PAGE   DU    DUC  DE  SAVOIE 


'A  était  suivi  de  quarante  gentilshommes. 
C'était  toute  l'armée  qu  avait  pu  lever  dans  ses  Etats,  et 
envoyer  a  son  beau-frore.  celui  qui  portail  encore  les  titres 
de  duc  de  Savoie,  de  C'Iiablais  et  d'Aoste  ;  de  prince  de  Pié- 
mont, d  .Vcliaie  et  de  la  Morée  ;  de  comte  de  Genève,  de  Nice, 
d'Asti,  de  Bresse  et  de  Kouiont  ;  de  baron  de  Vaud,  de  Ciex 
et  de  Faucigny  ;  de  seigneur  de  Verceil.  de  Beautort.  du 
luigey  et  de  Kribourg  ;  de  prince  et  de  vicaire  periiétuel  du 
Saint-Empire  ;  de  marquis  d'Italie,  et  de  roi  de  Chypre  ; 

Cliarles-yuint  reçut  son  neveu  à  merveille  ;  il  permit  qu'on 
lui  donnât  en  sa  présence  le  titre  de  Majesté,  à  cause  de 
■ce  royaume  de  Chypre  sur  lequel  son  père  prétendait  avoir 
des  droits. 

Emmaiiuel-Plilllbert  paya  cette  bonne  réception  en  faisant 
■des  prodiges  de  valeur  â  la  bataille  d'iiigolstadt  et  à  celle 
•de  Mîihlberg 

Cette  dernière  termina  la  lutte.  Dix  des  quarante  gentlls- 
Jiommes  d  Emmanuel-Philibert  manquaient  le  soir  a  1  appel 
<le  leur  chel  :  ils  étaient  morts  ou  blessés. 

(juant  à  Scianca-Fcrro,  reconnaissant!  au  milieu  du  com- 
iiat  1  électeur  Jean-Frédéric  à  son  puissant  cheval  frison,  à 
.sa  taille  gigantesque  et  aux  coups  terribles  qu  il  frappait,  il 
■s'était  particulièrement  attaché  i  lui. 

Certes,  le  jeune  homme  eût  gagné  là  son  nom  de  Sclanra- 
l'iiro,  si  ce  nom  ne  lui  eût  pas  été  donné  depuis  longtemps. 
D'un  coup  de  la  masse  de  sa  terrible  hache  d'armes.  II 
avait  brisé  d  abord  le  bras  droit  du  prince;  puis,  d'un  coup 
<lu  tranchant.  11  lui  avait  coupé  à  la  fois  le  casque  et  la 
ligure  ;  si  bien  que.  lorsque  le  prisonnier  leva  la  visière 
mutilée  de  ce  casque  devant  l'empereur,  il  fut  obligé  de  se 
luimmer  :  son  visage  n  était  qu  une  effroyable  plaie. 

In  mois  auparavant.  François  I"  était  mort.  En  mourant, 
il  avait  dit  à  son  fils  que  tous  les  malheurs  de  la  France  lui 
-étaient  venus  de  son  alliance  avec  les  protestants  et  les 
Turcs;  et.  reconnaissant  que  Charles-Quint  avait  pour  lui 
le  Dieu  tout-puissant,  il  avait  recommandé  au  futur  roi  de 
Fiance  de  se  maintenir  en  paix  avec  lui. 

11  y  eut  alors  un  instant  de  repos,  pendant  lequel  Emma- 
nuel-Philibert alla  voir  son  père  à  Verceil.  L  entrevue  fut 
tendre  et  pleine  d'un  profond  amour  :  sans  doute.  le  duc  de 
Savoie  avait  le  pressentiment  qu'il  embrassait  son  fils  pour 
l;i  dernière  fois  I 

La  recitmmandatlon  de  François  I^r  à  Henri  II  ne  laissa 
pas  de  profondes  racines  dans  le  cœur  de  ce  roi  sans  génie 
jnllilalre.  mais  aux  Instincts  belliqueux,  et  la  guerre  se  ral- 
luma en  Italie  à  propos  de  l'assassinat  du  duc  de  Plaisance, 
•ce  Paul-Louis  Farnése,  flis  aine  de  Paul  III,  dont  nous 
avons  déjà  parlé. 

Il  fut  assassiné  à  Plaisance,  en  15'iS.  par  Pallavicini.  Landl. 
.'\iieuisuola  et  Gonfalonieri.  .qui.  aussitôt  après  l'assassinat, 
r.niirent  la  ville  à  Ferdinand  de  Gonzague.  gouverneur  du 
.Milanais  pour  Charles-Quint. 

De  son  côté.  Octave  Farnése.  second  fils  de  Paul  III.  s'était 
<niparé  de  Parme,  et.  afin  de  n'être  pas  obligé  de  la  rendre, 
■avait  invoqué  la  protection  du  roi   Henri  II. 

Or,  du  vivant  même  de  l'auI-Louis,  Chavles-Quint  n'avait 
fessé  de  réclamer  Parme  et  Plaisance,  comme  villes  faisant 
Tiaitle  du  duché   de  Milan. 

(la  se  rappelle  les  démêlés  qu  il  avait  eus  à  Nice  a  ce  sujet 
avec  le  p.ape  Paul  III. 

H  n'en  fallut  pas  davantage  pour  rallumer  la  guerre,  qui 
éilata  en  même  temps  en   lialie   et  dans  les  Pays-Bas. 

C  est  en  Flandre,  comme  toujours,  que  Charles-Quint  réunit 
•son  plus  grand  effort  :  c'est  donc  tout  naturellement  vers  le 
niird  que  nos  yeux,  qui  cherchaient  Emmanuel-Philibert,  se 
^ont  tournés  dès  le  commencement  de  ce  livre. 

Nous  avons  dit  comment,  après  le  siège  de  Metz  et  la 
prise  de  Thérouanne  et  d  liesdin.  1  empereur,  en  chargeant 
ion  neveu  de  rebâtir  cette  dernière  ville,  l'avait  nommé 
général  en  chef  de  ses  armées  de  Flandre,  et  gouverneur  des 
Pays-Bas. 

Alors,  comme  pour  faire  contre-poids  à  ce  grand  honneur, 
tine  douleur  suprême  était  venue  frapper  au  cœur  Emmanuel- 
T'hillbert. 

Le  17  septembre  1553,  son  père,  le  duc  de  Savoie,  était 
mort  !   . 

C  est  avec  cette  qualité  de  général  en  chef,  et  avec  ce  deuil 
de  la  mort  de  son  père,  sinon  conservé  sur  ses  habits,  du 
moins,  tel  que  celui  d'HamIet.  encore  empreint  sur  son 
vi-^age.  (lue  nous  l'avons  vn  apparaître  sortant  du  camp 
impérial  ;  et  c'est  après  avoir  tait  respecter  son  autorité  h 
lii  manière  dont  autrefois  Romnlus  avait  fait  respecter  la 
siPMTie.  que  nous  ly  voyons  rentrer. 

In  messager.de  Charles-Quint  l'attendait  devant  sa  tente: 
lempereur  désirait  lui  parler  ;'i  l'Instant  même. 

Emmanuel  mit  aussitôt  pied  à  terre.  Jeta  la  bride  de  son 
cheval  aux  mains  d'un  de  .«es  hommes,  fil  ;i  son  écuyer  et  à  ■ 
son  page  un  signe  de  tête  indiquant  qu  il  ne  s  éloignait 
d'eux  que  pour  le  temps  qu  allait  lui  prendre  Charles-Quint, 
dénoua  le  ceinturon  de  son  épée.  mit  cette  épée  sous  son 
hras  ainsi  qu'il  avait  l'habitude  de  faire  quand  II  marchait 


à  pied.  —  et.  cela,  afin  que.  s  il  était  besoin  de  tirer  cette 
épée  hors  du  fourreau,  la  poignée  en  fût  toujours  û  la  portée 
de  sa  main  ;  —  après  quoi,  il  s'achemina  vers  la  tente  du 
moderne  César. 

La  sentinelle  lui  présenta  les  armes,  et  II  entra  précédé  du 
messager,  qui  allait  annoncer  à  1  empereur  son  arrivée. 

La  tente  de  campagne  de  l'empereur  était  divisée  en 
(juatre  compartiments,  sans  compter  une  espèce  d'anticham- 
bre ou  plutôt  de  portique  soutenu  par  quatre  piliers. 

Ces  quatre  compariiments  de  la  tente  impériale  servaient. 
1  un  de  salle  a  manger,  1  autre  de  salon.  1  autre  de  chambre 
à  coucher,  et  l'autre  de  cabinet  de  travail. 

Chacun  d'eux  avait  été  meublé  par  le  don  dune  ville,  et 
orné  par  le  trophée  dune  victoire. 

Le  seul  tropliée  de  la  chambre  à  coucher  de  l'empereur 
était  lépée  de  François  I*'',  suspendue  au  chevet  de  son  it. 
Ce  trophée  était  simple,  comme  on  voit  ;  mais  il  avait  plus 
de  prix  au.x  yeux  de  Charles-Quint,  qui  emporta  cette  épée 
jusque  dans  le  monastère  de  .Saint-Just,  que  les  trophées 
I    réunis  de  ses  trois  autres  chambres. 

Celui  qui  écrit  ces  lignes  a  souvent,  avec  un  triste  et 
mélancolique  regard  vers  le  passé,  tenu  et  tiré  cette  épée 
qu'avaient  tenue  François  I"  qui  la  rendit,  Charles-Quint  qui 
la  reçut,  et  Napoléon  qui  la  reprit. 

Etrange  néant  des  choses  de  ce  monde  :  devenue  à  peu 
près  1  unique  dot  d  une  belle  princesse  déchue,  elle  est  au- 
jourd'hui la  propriété  d'un  serviteur  de  Catherine  II. 

()  François   pr  !  ô  Charle.s-Qnint  !  ô  Napoléon  I 

Dans  1  antichambre,  quoiqu'il  ne  fit  que  la  traverser. 
Emmanuel-Philibert.  —  avec  ce  coup  d'œil  du  chef  qui  voit 
tout  d'un  regard  et  en  une  seconde.  —  Emmanuel-Philibert, 
disons-nous,  remarqua  un  homme  dont  les  mains  étaient  liées 
au  dos,  et  qui  était   gardé  par  quatre  soldats. 

L'homme  garrotté  était  vêtu  en  paysan;  mais,  comme  sa 
tête  était  découverte,  Emmanuel-Philibert  crut  voir  que  ni 
ses  cheveux,  ni  son  teint  n'étaient  d'accord  avec  ses  vête- 
ments. 

H  pensa  que  c'était  un  espion  français  que  l'on  venait  d'ar-, 
rêter,  et  qu'à  propos  de  cet  espion  l'empereur  le  faisait  de- 
mander. 

Charles-Quint  était  dans  son  cabinet  de  travail  ;  aussitôt 
annoncé,  le  duc  fut  introduit  près  de  l'empereur. 

Charles-Quint,  né  avec  le  xyi»  siècle,  était  alors  un  homme 
de  cin<iuante-cinq  ans,  petit  de  taille,  mais  vigoureux  ;  son 
œil  vif  éiincelait  sous  ses  sourcils,  quand  toutefois  la  dou- 
leur n'en  éteignait  pas  la  lumière. 

Ses  cheveux  grisonnaient  ;  mais  sa  barbe,  plus  épaisse 
que  longue,   était  restée  d'un  roux  ardent. 

11  se  tenait  couclié  sur  une  csiièce  de  divan  turc  recouvert 
d  étoffes  d  Orient  prises  dans  la  tente  de  Soliman  devant 
Vienne. 

A  la  portée  de  sa  main  brillait  un  trophée  de  kandjiars  et 
de  cimeterres  arabes.  H  était  enveloppé  dans  une  longue 
robe  de  chambre  de  velours  noir,  fourrée  de  martre.  Son 
visage  était  sombre,  et  11  paraissait  attendre  avec  impatience 
Emmanuel-Philibert. 

Cependant  .lorsqu'on  lui  eût  annoncé  le  dur.  cette  expres- 
sion d'impatience  disparut  a  l'instant  même,  comme  dispa- 
raît, sous  un  souffle  d'aquilon,  un  nuage  qui  obscurcissait  la 
clarté  du  jour. 

Pendant  quarante  ans  de  règne,  l'empereur  avait  eu  le 
temps  d'apprendre  à  composer  son  visage,  et.  il  faut  le  dire, 
personne  n  était  plus  habile  que  lui  dans  cet  art. 

Au  premier  coup  d'ieil  qu'il  jeta  sur  l'empereur,  Emma- 
nuel-Philibert comprit  néanmoins  que  ceui-cl  avait  à  l'entre- 
tenir de  choses  graves. 

Charles-Quint,  en  apercevant  son  neveu,  tourna  la  tête  de 
son  côté,  et,  faisant  un  effort  imur  changer  de  posiiion,  il 
lui  adressa,  de  la  m;iin   et  de  la  tête  un  salut  amical. 

Emmanuel-Philibert  s'inclina  respectueusement. 

L'empereur  attaqua  la  conversation  en  italien.  Lui  qui 
regretta  toute  sa  vie  de  n'avoir  jamais  pu  apprendre  le  latin 
ni  le  grec,  parlait  également  bien  cinq  langues  vivantes  : 
Vilnlfii.  Vespitiinnl,  Vnnijlnls.  le  llainand  et  le  franrats.  Il 
expliquait  lui-même  1  usage  qu'il  faisait  de  ces  cin(|  langues. 

—  J'ai  appris  l'italien,  di.sait-il.  pour  parler  an  iiape  ;  l'es- 
pagnol, pour  parler  à  ma  mère  Jeanne:  l'.anglais.  pour  par- 
ler à  ma  tante  Catherine  ;  le  tl.amand.  pour  parler  à  mes 
concitoyens  et  à  mes  amis  ;  enfin  le  français  pour  me  parler 
ù  moi  même. 

Quelque  li.'ile  qu'il  eOt  de  causer  do  ses  affaires  avec  ceux 
qu'il  mandait  près  de  lui,  l'empereur  commençait  toujours 
par  leur  dire  quelques  mots  des  leurs. 

—  Eh  bien,  demanda-til  en  Italien,  quelles  nouvelles  du 
camp? 

—  Sire,  répondit  Emmanuel-Philibert  en  employant  la 
même  langue  dont  Charles-t^uint  s'était  servi,  ei  qui  du 
reste,  était  .sa  lanirne  maternelle,  une  nouvelle  que  Votre 
Majesté  ne  tarderait  pas  à  savoir,  si  je  ne  la  lui  apprenais 
moi-même.   Cette   nouvelle,   c'est   que,  pour  qu'on   respecte 


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.\U:\ WOnE  DUMAS  ILLUSTRE 


mon  titre  et  votre  autorité,  je  viens  d'être  obligé  de  taire 
un   grand   exemple. 

—  t'n  grand  exemple  !  répéta  distraitement  lempereur, 
qui  rentrait  déjà  àans  ses  propres  pensées  ;  et  lequel? 

Emmanuel-Philibert  commença  le  récit  de  ce  qui  s'était 
passé  entre  lui  et  le  comte  de  Waldeck  ;  mais,  quelque 
importance  qu'eiit  la  narration,  il  était  évident  que  Charles- 
Quint  ne  l'écoutait   que  des  oreilles  :  l'esprit  était  ailleurs. 

—  Bien  :  dit  pour  la  troisième  lois  1  empereur,  lorsque 
Emmanuel-Philibert  eut  terminé. 

Seulement,  plongé  comme  il  1  était  en  lui-même,  il  n'avait, 
selon  toute  probabilité,  pas  entendu  un  mot  du  rapport  que 
venait  de  lui  faire  son  général. 

En  effet,  pendant  tout  le  temps  qu'avait  duré  le  récit, 
l'empereur,  pour  cacher  sa  préoccupation  sans  doute,  avait 
regardé,  en  les  faisant  mouvoir  avec  difflculté,  les  doigts  de 
sa  main  droite,  tordus  et  déformés  par  la  goutte. 

C'était  la  la  véritable  ennemie  de  Charles-Quint,  ennemie 
bien  autrement  acharnée  contre  lui  que  Soliman,  Fran- 
çois ler  et  Henri  II  ! 

La  goutte  et  Luther,  c'étaient  les  deux  démons  qui  le  visi- 
taient incessamment. 

Aussi   les  mettait-il  tous  deu.\  sur  le  même  rang. 

—  Ah  !  sans  Luther  et  sans  ma  goutte,  disait-il  parfois  en 
prenant  à  poignée  sa  barbe  rou.sse  lorsqu  11  descendait  de 
cheval,  rompu  par  la  fatigue  d'une  longue  route  ou  l'effort 
d'une  rude  bataille,  —  ah  !  sans  Luther  et  sans  ma  goutte, 
comme  je  dormirais  cette  nuit  ! 

11  se  fît  un  instant  de  silence  entre  le  récit  d  Emmanuel- 
Philibert  et  la  reprise  de  la  conversation  par   l'empereur. 
Enfin,  celui-ci,  se  retournant  vers  son  neveu  : 

—  Mol  aussi,  dit-il.  j  ai  des  nouvelles  à  f  apprendre,  et 
de  mauvaises  nouvelles  I 

—  D'où    cela,   auguste  empereur? 

—  De  Rome. 

—  Le  pape  est  élu  ? 

—  Oui. 

—  Et  il  a  nom? 

—  Pierre  Carafîa  ..  Celui  qu'il  remplace  était  justement  de 
mon  âge,  Emmanuel,  né  la  même  année  que  moi  :  Mar- 
cel II.  .  Pauvre  Marcel  !  sa  mort  ne  me  dit-elle  pas  de  me 
préparer  â  mourir? 

—  Sire,  dit  Emmanuel,  je  crois  qu'il  ne  faudrait  pas  arrê- 
ter votre  esprit  sur  cet  événement,  et  juger  la  mort  du  pape 
Marcel  au  point  de  vue  d'une  mort  ordinaire.  Marcel  Cer- 
vino,  cardinal,  était  sain,  robuste,  et  eût  peut-être  vécu  jus- 
qu'à cent  ans  :  le  cardinal  Marcel  Cervino,  devenu  le  pape 
Marcel  II,  est  mort  en  vingt  jours  ; 

—  Oui,  je  le  sais  bien,  répondit  Charle.s-Quint  tout  pensif; 
il  était  aussi  trop  pressé  d'être  i)ape.  Il  s'est  fait  couronner 
de  la  tiare  le  jour  du  vendredi  saint,  c'est-.î-dire  le  même 
jour  où  Notre-Seigneur  a  été  couronné  d'épines.  Voilà  ce  qui 
lui  aura  porté  malheur  .  Aussi  je  me  préoccupe  moins  de 
cette  mort  que  de  lélection   de   Paul   IV. 

—  Et.  cependant,  si  je  ne  me  trompe,  sire,  dit  Emmanuel 
Philibert.  Paul  IV  est  un  Napolitain,  c  est-à-dire  un  sujet  de 
V<itre  -Majesté? 

—  Oui,  sans  doute  ;  mais  on  m'a  toujours  fait  de  mauvais 
rapports  de  ce  cardinal,  et,  pendant  tout  le  temps  qu'il  a  été 
à  la  cour  d'Espagne,  j'ai  eu  pL'rsonnellemem  à  m'en  plain- 
dre Ah:  continua  Charles-Quint  avec  l'expression  de  la  fa- 
tigue, il  me  va  falloir  recommencer  avec  lui  la  lutte  que  je 
soutiens  depuis  vingt  ans  avec  ses  [irédécesseurs,  et  je  suis 
au  bout  de  mes  forces  ! 

—  Oh  !  sire  ! 

Charles-Quint  tomba  dans  une  espèce  de  rêverie  dont  il 
sortit   presque   aussitôt. 

—  Au  resie,  ajou!a-til  comme  se  i.arlant  à  lui-même,  et 
avec  un  Soupir,  peut-être  celui-là  me  trompera-t-ll  ainsi  que 
m'ont  Ininipé  les  autres  papes;  ils  s<uit  presque  t.jujours 
l'opposé  de. ce  qu'ils  étalent  étant  cardinaux.  J'avais  cru  le 
Médicis.  le  Clément  VU,  un  liom.'ne  d  un  esiuit  paisible, 
ferme  et  constant  :  bon  !  vciilà  qu  on  le  nomme  pape,  et  il 
se  trouve  que  j'ai  erré  eu  tous  points,  c'est  un  esprit  inquiet, 
brouillon  et  variable  !  Tout  au  contraire.  Je  m  étais  imaginé 
que  Jules  III  négligerait  les  affaires  pour  les  plaisirs,  qu'il 
ne  s'occuperait  i|ue  de  divertissements  et  de  fêles  :  peccnlo  ! 
Il  ne  s'est  jamais  trouvé  de  pape  plus  diligent,  plus  applique, 
et  se  souciant  moins  des  Joies  de  ce  monde  que  celui-là  ! 
Nous  en  a-t-il  donné  de  la  besogne,  !ul  et  son  cardinal  Polus, 
à  propos  du  mariage  de  Philippe  II  avec  sa  cousine  Marie 
Tudor  !  SI  nous  n'avions  pqs  arrêté  cet  enragé  Polus  à  Augs- 
bourg,  qui  .sait  si  aujourd'hui  le  raari.-ige  serait  consom- 
mé?... Ah:  pauvre  Marcel!  dit  l'empereur  en  poussant  un 
second  souiiir  encore  pins  expre.^slf  r.ue  le  premier,  ce  n'est 
Iioint  parce  que  tu  t'es  faii  couronner  le  jour  du  vendredi 
saint  que  tu  n'.is  survécu  que  vingt  jours  à  ton  intronisa- 
tion, c'est  parce  que  tu  étais  mon  ami  : 

—  Uilssons  faire  le  temps,  auguste  empereur,  dit  Emnia- 
nuel-Philibi  II  :  Votre  >iaj(-sté  avoue  elle-même  s  être  imm- 
pée  sur  Clément  VII  et  sur  Jules  III,  peut-être  se  tromjie- 
t-elle  aussi  sur  l'aul  U" 


—  Dieu  le  veuille!  mais  J'en  doute. 
On  entendit  du  bruit  a  la  porte. 

—  Qu'y  a-t-il?  demanda  Charles-Quint  avec  impatience^ 
J  avais  dit  que  l'on  ne  nous  dérangeât  point.  Voyez  donc  à 
qui   on   en   veut,   Emmanuel. 

Le  duc  souleva  la  draperie  qui  nendait  devant  la  pcu-te, 
échangea  une  demande  et  une  réponse  avec  les  personnes, 
qui  se  trouvaient  dans  Je  compartiment  voisin,  et,  se  retour- 
nant vers  1  empereur  : 

—  Sire.,  dil-il,  c  est  un  coiurier  qui  arrive  d  Espagne,  île 
Tordesillas. 

—  Oh  !  fais  entrer,  mon  enfant  :  des  nouv2Ues  de  ma 
bonne  mère,  sans  doute  ! 

Le   messager   parut. 

—  Oui,  n'est-ce  pas.  dit  en  espagnol  Charles-Quint  au 
messager,   des  nouvelles  de  ma  mère? 

Le  messager,  sans  répondre,  tendit  une  lettre  à  Emmanuel- 
Philibert,   qui  la   lui  prit   des  mains. 

—  Donne,  Emmanuel  !  donne  !  dit  1  empereur.  Et  elle  se 
porte  bien,  n'est-ce  pas? 

Le  messager  continuait  à  garder  le  silence  De  son  côté,. 
Emmanuel  hésitait  à  donner  la  lettre  à  Ch.-.rles-Quint  :  elle 
était  cachetée  de  noir.  Cliarles-Quint  vit  le  cachet,  et  fris- 
scnna. 

—  Hein!  dit-il,  l'élection  de  Paul  IV,  voilà  qu'elle  me 
porte  malheur!...  Donne,  mon  enfant,  continua-t-il  en  ten- 
dant la  main  à  Emmanuel. 

Emmanuel  obéit  ;   tarder  plus  longtemps  eût  été  puéril. 

—  Auguste,  dit-il  en  remettant  la  lettre  à  Charles-Qulnf . 
souviens-toi  que  tu  es  homme  l 

—  Oui,  reprit  Chailes-Qulnt,  c'est  ce  que  l'on  disait  aut' 
anciens   triomphateurs.  . 

Et,  tout  tremblant,  il  ouvrit  la  lettre 

Elle  ne  contenait  que  quelques  lignes,  et,  cependant,  poul- 
ies lire,  il  s'y  reprit  .i  deux  ou  trois  fois. 

Les  larmes  troublaient  sa  vue;  ses  yeux  hâves,  desséchés 
par  l'ambition,  étaient  étonnés  eux-mêmes  de  ce  miracle  : 
ils  retrouvaient  des  pleurs. 

Lorsqu'il  eut  fini,  il  tendit  la  lettre  à  Emmanu:I-Philibert. 
qui  la  reprit  de  ses  mains,  et,  se  laissant  aller  à  la  renverse 
sur  son  divan  : 

—  Morte  !  dit-il,  morte  le  13  avril  1555,  juste  le  même 
jour  où  Pierre  Caraffa  a  été  nommé  pape!...  Hein  !  mon  flis, 
quand  je  te  disais  que  cet  homme  me  porterait  malheur  : 

Emmanuel  avait  jeté  les  yeux  sur  la  lettre.  Elle  était  si- 
gnée du  notaire  royal  de  Tordesillas  ;  elle  annonçait,  en 
effet,  la  mort  de  Jeanne  de  Castille,  mère  de  Charles-Quint, 
plus  connue  dans  l'histoire  sous  le  nom  de  Jeanne  la  Folle. 

Il  resta  un  instant  immobile  devant  cette  grande  douleur 
qu'il  ne  savait  par  où  toucher.  Car  Charles-Quint  adorait  sa 
mère. 

—  Auguste,  murmura-t-il  enfln,  rappelle-toi  tout  ce  que 
tu  as  eu  la  bonté  de  me  dire  quand,  moi  aussi,  11  y  a  deux 
ans,  j'ai  eu  le  malheur  de  perdre  mon  père. 

—  Oui.  l'on  dit  tout  cela,  reprit  l'empereur:  on  trouve 
ds  bonnes  raisons  pour  consoler  les  autres,  et  i  uis,  vienne» 
notre  tour,  nous  sommes  impuissants  à  nous  consoler  nous- 
mêmes  ! 

—  Aussi.  Je  ne  te  console  pas,  Auguste,  dit  Emmanuel  , 
ai»  contraire,  je  te  dis:  «  Pleure,  pleure,  tu  n'es  qu'un  hom- 
me !    » 

—  Quelle  vie  douloureuse  que  la  sienne,  Emmanuel  !  dit 
Charles-Quint.  ETn  U95,  elle  épouse  mon  père  Philippe  le 
Beau  :  elle  1  adorait  :  en  I5(16,  11  Jieurt  empoisonné  d'un 
verre  d'eau  (lu'U  boit  en  Jouant  à  la  paume:  elle  devient 
folle  de  douleur  !  Depuis  dix  ans,  elle  attendait  la  résurrec- 
tion de  son  époux,  que,  pour  la  consoler,  un  chartreux  lui 
avait  promise,  et.  depuis  dix  ans,  elle  n'était  point  sortie  ne 
Tordesillas.  excepté,  lorsqu'en  1516,  elle  vint  au-devant  l'e 
moi  à  Villa-Viciosa,  et  me  mit  elle-même  la  couronne  d'Ea 
pagne  sur  la  tête.  Folle  de  l'amour  qu'elle  avait  eu  pour  son 
mari,  elle  ne  repreniit  sa  raison  que  lorsqu'elle  s'occu- 
pait de  son  lils  !  Pauvre  mère  tout  mon  règne,  au  moins, 
attestera  le  respect  que  j'avais  pour  elle,  .\ucune  chose  d'im- 
portance ne  s'est  faite  en  Espagne,  depuis  qiMrante  ans, 
qu'on  n'ait  pris  son  conseil,  —  non  qu'elle  put  le  donner  tou- 
jours, mais  c'était  mon  devoir  de  fils  d'agir  ainsi,  et  Je  l'ac- 
complissais. —  Sals-tu  que.  toute  Espagnole  et  bonne  Espa- 
gnole qu'elle  était,  elle  est  venue  accoucher  dans  les  Flan- 
dres, afin  que  Je  pusse  être  un  jour  en.pereur.  à  la  place  de 
mon  aieul  Maximilien?  Sais-tu  que,  toute  mère  qu'elle  était, 
elle  a  renoncé  à  me  nourrir,  de  peur  que,  rien  que  pour 
a\oir  sucé  son  lait,  on  ne  m'accusât  d  être  trop  Espagnol? 
Et,  en  effet,  avoir  été  le  nourrisson  d'.\nne  SIerel.  et  être 
bourgeois  de  Gand.  v(ùl:i  les  deiiv  rrlmlpaux  litres  aux- 
quels j'ai  dû  la  couronne  impéria'e.  Eh  bien,  dès  avant 
ma  naissance,  ma  mère  avait  prévj  tout  cela  :  Que  ptiis-je 
lui  faire  après  sa  mort,  mol?  de  belles  funérailles?  Elle  les 
aura.  Mais,  en  vérité,  être  empereur  cî'Allemagne,  roi  d'Es- 
pagne, de  Xaples.  de  f  irile  et  des  deux  Indes  :  avoir  un  em- 
pire sur  lequel  le  soleil  ne  se  couche  jamais,  comme  disent 
mes  flatteurs,  et  ne  pouvoir  pas  faire  à  sa  mère  morte  autre 


LE  FACE   DU    DUC  DE  SAVOIE 


chose  que  de  belles  funi^railles  !..  Ah  !  Emmanuel,  la  puis- 
sance lU'  1  homme  le  plus  imlssanl  'st  bien  boin^e  : 

En  cf  mumeiit.  la  ijoriiiie  de  la  tente  se  soultva  de  nou- 
veau, et  1  on  vit.  par  l'ouverture,  un  officier  tout  couvert  de 
pi>ussiëre.  et  qui  semblait,  lui  aussi,  jorteur  de  nouvelles 
jiressées. 

L  expression  du  vis.igo  de  l'empereur  était  si  douloureuse. 
Que  l'huissier  qui  avait  pris  sur  lui,  vu  l'importance  des  nou- 
velles i|u  apportait  sans  doute  le  troisième  me-ssager.  de  vio- 
ler la  consigne  en  pi-nétrant  dans  le  cabinet  ds  Charles- 
voulut,  s'arrêta  court. 

Jlals  Charles-Quint  avait  vu  l'officier  couvert  de  poussière. 

—  Entrez!  dit-il  en  t!."mand  au  messager;  qu'y  a-t-il? 

—  .\uguste  empereur,  dit  celui-ci  en  sinclinant.  le  roi 
Henri  II  vient  de  se  metire  en  campagne  avec  trois  corps 
d'armée:  le  premier  commandé  par  lui-même,  ayant  sous 
ses  ordres  le  connétable  de  Montmorency  ;  le  second  com- 
mandé par  le  maréchal  de  Saint-André,  et  le  troisième  coui- 
niiindé  par  le  duc  de  Nevers. 

—  Kh  bien,  après?  demanda  l'empereur. 

—  Après,  sire,  le  roi  de  France  a  mis  le  siège  devant  Ma- 
rienbourg.  et  la  prise  ;  à  cette  heure,  il  marche  sur  Bou- 
vines. 

—  Et  quel  jour  a-t-il  mis  le  siège  devant  Marienbourg? 
dit    Charles-Quim. 

—  Le   13  .avril  dernier,  sire  ! 

Charles-Quint    se    retourna    vers    Emmanuel-Philibert. 

—  Eh  bien,  lui  demanda-t-il  en  français,  que  dis-tu  de  la 
date.    Emmanuel? 

—  Fatale,  en  effet,  répondit  celui-ci. 

—  C'est  bien,  monsieur,  dit  Cliaries-Qnint  au  messager, 
laissez-nous. 

Puis,  à  l'huissier  : 

—  Qu'on  prenne  soin  de  ce  capitaine,  comme  s'il  appor- 
tait  une   bonne   nouvelle,   dit    1  empermr.   Allez  ! 

Cette  fois.  Emmanuel-Philibert  n'attendit  pas  que  l'empe- 
reur l'interrogeât  ;  avanc  même  que  la  portière  fut  retombée. 
11    prit    la    parole. 

—  Par  bonheur,  dltil.  si  nous  ne  pouvons  rien,  auguste 
enpereur,  contre  l'élenion  de  Paul  IV.  si  nous  ne  pouvons 
rien  contre  la  mort  de  votre  mère  bien-aimée,  au  moins 
pouvons-nous  quelque  chose  contre  l.i  prise  de  Marien- 
bourg. 

—  Et  que  pouvons-nous? 

—  La  reprendre,  pardieu  ! 

—  Oui.    toi.   mais   non   pas   moi,   Emmanuel. 

—  Comment,  non  pas  vous?  fit  le  prince  de  Piémont. 
Charles-Quint  se  laissa  glisser  le  Ion;;  de  son  divan,  et,  se 

dressant   sur   ses   pieds   avec   peine,   il   essaya   de   marcher  ; 
mais  ce  ne  fut  qu'en  boitant  qu'il  !it  quelques  pas. 
Il  .secoua  la  tète.  et.  s?  tournant  vers  son  neveu  : 

—  Tiens,  regarde  mes  jambes,  dit-il  ;  elles  ne  me  sou- 
tiennent plus  maintenant,  ni  û  pied  n)  a  cheval;  regarde 
mes  mains  :  elles  ne  peuvent  plus  serrer  une  épée.  C'est  un 
avis.  Emmanuel  :  celui  qui  ne  peut  plus  tenir  l'épée,  ne  peut 
plus   tenir   le   sceptre. 

—  Que  dites-vous,  sire?  s'écria  Emmanuel  stupéfait- 

—  Vne  chose  à  laquelle  j'ai  pensé  hien  .souvent,  et  à  la- 
quelle je  penserai  enc-ue  Emirianuel.  to\it  m'avertit  qu'il  est 
temps  de  laisser  ma  place  a  un  autre  :  l;i  surprise  d'Iiis- 
pruck,  d'où  j'ai  été  obligé  de  fuir  à  demi-nu  ;  la  retraite  de 
Metz,  où  J'ai  laissé  le  tiers  de  mon  armée  et  la  moitié  de  ma 
réputation,  et,  plus  que  tout  cela,  vois  tu,  ce  mal  auquel 
les  forces  humaines  ne  sauraient  résister  longtemps,  ce  mal 
que  la  médecine  ne  peut  guérir,  mal  affreu.x,  inexorable. 
cruel,  qui  envahit  le  c<'rps  depuis  le  sommet  de  la  tète  jus- 
qu'il la  plante  des  pieds,  qui  ne  iaissc  aucune  partie  saine, 
qui  contracte  les  nerfs  par  d'intolérables  douleurs,  qui  pé- 
nètre les  os.  qui  glace  la  moelle,  qui  ccnvertit  en  craie  so- 
lide cette  huile  bienfaisante  répandue  par  la  nature  dans 
nos  articulations  pour  en  fat  iliter  les  mouvements  ;  ce  mal 
qui  niullle  l'homme,  membre  à  membre,  plus  cruellement, 
plus  sûrement  que  ne  le  fait  le  fer,  que  ne  le  fait  le  feu, 
que  ne  le  font  toutes  'es  destructions  guerrières,  et  qui  brise 
la  sérénité,  la  force  ft  la  liberté  de  l'.^me  sous  les  tortures 
de  la  matière;  ce  mal  me  crie  incessamment:  «  .\ssez  do 
pouvoir,  assez  de  règne,  assez  de  puissance  comme  cela! 
Rentre  dans  le  néant  de  la  vie  avait  de  rentrer  dans  le 
néant  de  la  tombe  !  Charles,  par  la  divine  clémence,  empe- 
reur des  Romains,  Clirrles  toujours  auguste,  Charles  roi  de 
C;ermanie,  de  Castille.  de  Léon,  de  Grenade.  d'Aragon,  de 
Naples.  de  Sicile,  de  Majorqtie.  de  Sardaigne.  des  Iles  et  des 
Indes  de  la  mer  Océane  et  de  la  mer  Allantlque,  a  un  autre  ! 
à   un   autre  I   » 

Emmanuel  voulut  parler 
L'empereur  l'arrêta  d  un  geste. 

—  Et  puis,  et  puis,  reprit  Charles-Onlnt.  autre  chose  en- 
core que  j  avais  oublié  de  te  dire!  Comme  si  la  dissolution 
de  ce  pauvre  corps  était  trop  lente  au  gré  des  désirs  de  me? 
ennemis,  comme  si  je  n'avais  pas  assez  des  défaites,  des 
hérésies,  de  la  goutte,  voila  le  poignard  qui  s'en  mêle  :  1 


—  Comment,  le  poignard?  s'écria  Emmanuel. 
La  figure  de  Cliarles-Quint  se  rembrunit. 

—  On  a  tenté  de  m'assassincr  aujourd'hui,  dit-il. 

—  On  a  voulu  assassiner  Votre  Majesté?  fit  Emmanuel 
avec   épouvante.  , 

—  Pourquoi  pas?  répondit  Charles-Qr.int  avec  un  sourire. 
Ne  m  as-tu  pas  dit  tout  a  1  heure  de  nio  rappeler  que  j'étais 
homme  ? 

—  Oh  !  s'écria  Emmanuel,  encore  mal  remis  de  rérootion 
que  lui  avait  causée  cette  nouvelle,  et  quel  est  le  miséra- 
ble?... 

—  Ah!  voilà,  dit  l'empereur,  quel  est  le  misérable?...  Je 
tiens  le  poignard,  non  la  main  ! 

—  En  el'fet,  dit  Emmanuel,  cet  homme  que  tout  à  l'heure 
j'ai  vu  garrotté  dans  l'antichambre. 

—  C'est  ce  misérable,  comme  tu  l'appelles,  Emmnnuel. 
Seulement,  par  qui  m'est-il  dépêché?  Est-ce  par  le  Turc? 
Je  n'en  crois  rien  :  Soliman  est  un  ennemi  loyal.  Henri  III? 
Je  ne  le  soupçonne  même  pas.  Paul  IV?  Il  n'y  a  pas  encore 
assez  longtemps  qu'il  est  élu.  et  puis  les  papes...  cela 
préfère,  en  général,  le  poison  au  poignard  :  Ecclesia  ablior- 
ret  n  sanguine.  Octave  Farnèse?  C'est  un  bien  petit  compa- 
gnon pour  s'attaquer  à  mol.  oiseau  impérial  que  Maurice 
n'osait  prendre,  ne  connaissant  pas,  disait-il,  de  cage  assez 
grande  pour  l'enfermer  !  Est-ce  par  les  luthériens  d'Augs- 
bourg,  les  calvinistes  de  Genève?  Je  m'y  perds!  Et,  cepen- 
dant, je  voudrais  bien  savoir...  Ecoute,  Emmanuel,  cet 
homme  a  refusé  de  répondre  à  mes  interrogations  ;  prends- 
le.  emmène-le  dans  ta  tente,  interroge-le  à  ton  tour,  fais 
de  lui  ce  qu'il  te  plaira:  je  te  le  donne;  mais,  tu  m  en- 
tends? il  faut  qu'il  parle!  Plus  l'ennemi  est  puissant  et 
rapproché  de  moi,  plus  il  m'importe  de  le  connaître. 

Puis,  après  une  pause  d'un  instant,  11  fixa  son  regard 
sur  Emmanuel-Philibert,  qui,  pensif,  tenait  les  yeux  baissés 
vers  la  terre. 

—  A  propos,  dit-il,  ton  cousin  Philippe  II  est  arrivé  à 
Bruxelles. 

La    transition   était   si   brusque,    qu'Emmanuel   tressaillit. 
Il  releva  la  tête,  et  son  regard  rencontra  celui  de  l'empe- 
reur. 
Cette  fois,  il  frissonna. 

—  Eh  bien?   demanda-t-il. 

—  Eh  bien,  reprit  Charles-Quint,  je  serai  heureux  de 
revoir  mon  fils!...  Ne  dirait-on  pas  qu'il  devine  que  le 
moment  est  favorable,  et  que  l'heure  est  venue  pour  lui  de 
me  succéder?  Mais,  avant  que  je  le  revoie,  Emmanuel,  je 
te  recommande  mon  assassin. 

—  Dans  une  heure,  répondit  Emmanuel,  Votre  Majesté 
saura  tout  ce   qu'elle    désire  savoir. 

Et.  s'inclinant  devant  l'empereur,  qui  lui  tendait  sa  main 
mutilée,  Emmanuel-Philibert  se  retira,  convaincu  que  la 
chose  dont  Charles  Quint  ne  lui  avait  parlé  qu'à  titre 
d'annexé  à  la  conversation,  était,  de  tous  les  événements  de 
cette  journée,  celui  auquel,  en  réalité,  il  attachait  le  plus 
d'importance. 


XI 


ODO-4RDO    M.iR.WIOLIA 

En  se  retirant.  Emmanuel-Philibert  jeta  tin  nouveau 
regard  sur  le  prisonnier,  et  ce  regard  le  confirma  dans  son 
idée  première,  c'est-à-dire  qu'il  allait  avoir  affaire  à  ui( 
gentilhomme. 

Il  fit  signe  au  chef  des  quatre  soldats  de  s'approcher 
de  lui. 

—  Mon  ami,  dit-il.  dans  cinq  minutes  tu  amèneras,  par 
ordre   de  l'empereur,   cet  homme   sous   ma  tente. 

Emmanuel  eût  pu  se  di.spenscr  d'invoquer  le  nom  de 
Charles-Quint:  on  savait  que  celui-ci  lui  avait  délégué  tous 
ses  pouvoirs,  et,  en  général,  les  soldats,  qui  l'adoraient,  lui 
obéissaient  comme  ils  eussent  obéi  à  l'empereur  lui-même. 

—  Votre  ordre  sera  exécuté,   Alte.sse,    répondit  le  sergent. 
Le  duc  reprit  le  chemin  de  son  logis. 

La  tente  d'Emmanuel  n'était  point,  comme  celle  de  l'em- 
pereur, un  splendlde  pavillon  dlvl.se  en  quatre  comparti- 
ments; c'était  la  tente  d  un  soldat,  coupée  en  deux  par  une 
simple  toile. 

Sclanra-Ferro  était   assis   à  la   porte. 

—  Reste  où  tu  es.  lui  dit  Emmanuel  ;  seulement,  prends 
une  arme  quelconque. 

—  Pourquoi   faire?   demanda   Sclanca-Ferro. 

—  On  va  amener  ici  un  homme  qui  a  tenté  d'assassiner 
l'empereur.  Je  compte  l'interroger  seul  à  seul.  Uegarde-le 
quand  II  va  entrer,  et,  s'il  manquait  a  la  parole  ipill  me 
donnera  sans  doute,  en  e.ssayant  de  fuir,  arrête-le,  Jials 
vivant,     tu    entends?    11    est    important    qu'il    vive! 

—  Alors,  dit  Sclanca-Ferro,  je  n'ai  pas  besoin  d'armes, 
mes  bras  suffiront. 


28 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


—  Fais  comme   il  te  plaira  ;    te  voilà   prévenu. 
^  Sois  tranquille,  dit  Scianca-Ferro. 

Scianca-Ferro  avait  continué  a  tutoj-er  son  frère  de  lait, 
ou  plutôt  celui-ci.  fidèle  aux  traditions  saintes  de  l'enfance, 
avait  exigé  que  .Scianca  Ferro  continuât   à  le  tutoyer. 

Le  prince  entra  dans  sa  tente,  et  trouva  Leone  ou  plutôt 
Leona  qui   l'attendait. 

Comme  il  rentrait  seul,  et  comme  le  rideau  de  la  tente 
était  retombé  derrière  lui.  Leona  vint  à  sa  rencontre,  les 
deux  bras  ouverts. 

—  Ami,  dit-elle,  te  voici  enfin  !  Quelle  scène  terrible,  mon 
Pieu,  nue  celle  à  lariuelle  nous  avons  assisté!...  Hélas  !  tu 
avais  bien  raison  en  me  disant  qu'à  mon  émotion  et  à  ma 
pâleur,    on    m'eût    prise    pour    une    femme. 

—  Que  veux-tu.  Leona  .'  ce  ."îont  les  scènes  liabituelles  de 
la  vie  d'un  soldat,  et  tu  de\Tais  y  être  accoutumée  main- 
tenant. 

Puis,  en  souriant  : 

—  Vois  Scianca-Ferro,  ajouta-t-il,  et  prends  modèle  sur 
lui. 

—  Comment  dis-tu  de  ces  paroles-li  même  en  riant,  Em- 
manuel? Scianca-Ferro  est  un.  liomme  :  il  t'aime  autant 
qu'un  homme  peut  aimer  un  autre  lio'mme.  je  le  sais  bien  ; 
mais.  moi.  Emmanuel,  je  t'aime  comme  je  ne  saurais  dire 
que  je  t'aime,  comme  la  chose  sans  laquelle  on  ne  peut 
\ivre  !  Je  t'aime  comme  la  fleur  aime  la  rosée,  comme  l'oi- 
seau aime  les  bois,  comme  l'aurore  aime  le  soleil...  Avec 
toi.  je  vis,  j'existe,  j'aime!  Sans  toi.  je  ne  suis  plus! 

—  Clière  bien-aimée,  dit  Emmanuel,  oui.  je  sais  que  tu 
es  à  la  fois  la  grâce,  le  dévouement  et  l'amour;  je  sais  que 
tu  marches  à  côté  de  moi,  mais  que  c'est  réellement  en  moi 
que  tu  vis  ;  c'est  pour  cela  que  je  n'ai  avec  toi  ni  restric- 
tion ni  secrets. 

—  Pourquoi  me  dis-tu  cela? 

—  Parce  qu'on  va  amener  un  liomme  ici  ;  parce  que  cet 
homme  est  un  grand  coupable  que  je  vais  interroger  :  ]iarce 
qu'il  fera  peut-être  des  révélations  importantes,  qui  sait? 
compromettant  les  plus  grands  personnages,  l'asse  de  ce 
côté-ci  de  ma  tente.  Ecoute  si  tu  veux,  peu  m'importe  ! 
ce  que  j'aurai  entendu,  je  sais  que  je  l'aurai  entendu  seul. 

Leona    haussa   doucement    les   épaules. 

—  Excepté   toi,   dit-elle,    que  me  fait   le   reste  du  monde? 
Et  la  jeune  flile.  envoyant  de  la  main  une  caresse  ù.  son 

amant,  disparut  derrière  le  rideau. 

Il  était  temps  :  les  cinq  minutes  étaient  écoulées,  et,  avec 
une  ponctualité  toute  militaire,  le  sergent  arrivait,  condui- 
sant son   prisonnier. 

Emmanuel  le  reçut  assis,  et  à  moitié  perdu  dans  l'ombre. 
Du  milieu  de  cette  ombre,  il  put  jeter  un  troisième  regard 
plus   profond    et   plus   prolongé    sur    le   meurtrier. 

C'était  un  homme  de  trente  à  trente-cinq  ans.  Sa  taille 
était  haute,  et  sa  figure  si  distinguée,  que  son  déguise- 
ment, comme  nous  l'avons  dit,  n'avait  point  empêché  qu'Em- 
manucl-Philibert   ne   le    reconnût   pour   un    gentilhomrhe. 

—  Laissez  monsieur  seul  avec  moi,  dit  le  prince  au  ser- 
gent. 

Le  sergent  ne  savait  qu'obéir,  il  sortit  avec  ses  trois 
hommes. 

Le  prisonnier  fixa  son  œil  vit  et  perçant  sur  Emmanuel- 
Philibert. 

Celui-ci  se  leva  et  alla  droit  à  lui. 

—  Jlonsieur,  dit-il.  ces  gens-là  ne  savaient  point  à  qui  ils 
avaient  affaire,  et  ils  vous  ont  garrotté.  Vous  allez  me  don- 
ner votre  parole  d'honneur  de  gentilhomme  de  ne  pas 
essayer  de    fuir,   et  je  vais   vous   délii^r  les   mains. 

—  Je  suis  un  paysan  et  non  un  gontillKirarae.  dit  le  meur- 
trier ;  je  ne  puis,  par  conséquent,  vous  donner  ma  parole 
d'honneur  de  gentilhomme. 

^  Si  vo\is  êtes  un  paysan,  cette  parole  d'honneur  de  gen- 
tilhomme ne  vous  oblige  à  rien.  Donnez-la  donc,  puisque 
c'est   le  seul  gage  que  j'exige  de  vous. 

Le  prisonnier  ne  répondit  rien. 

—  Alors,  dit  Emmanuel,  je  vous  délierai  les  mains  sans 
parole  d'honneur.  Je  ne  crains  pas  de  me  trouver  téte- 
à-tcte  avec  un  homme,  cet  homme  n'eùl-il  pas  d'honneur  à 

,  engager  ! 

lit  le  prince  commença  de  délier  les  mains  de  l'Inconnu. 
Celui-ci  fit  un  mouvement  en  arrière. 

—  Attendez,  dit-il  :  fol  de  gentilliomme,  je  n'essayerai  pas 
de  fuir  ! 

—  Allons  donc,  dit  Emmanuel-Philibert  en  .souriant,  que 
diable  !  on  se  connaît  en  chiens,  en  chevaux  et  en  hommes. 

Et  11  acheva  de  dénouer  la  corde. 

—  Là  !   vous    voilà    libre  ;    maintenant,    causons. 

Le  prisonnier  regarda  froidement  ses  mains  meurtries, 
et  les  laissa  retomber  près  de  lui. 

—  Causons  !  répéta-t-11  avec   ironie  ;  et  de  quoi  ? 

—  Mais,  répondit  Emmanuel-Philibert,  de  la  cause  qui 
vous  a  porté  à  commettre  ce  crime. 

—  Je  n'ai  rien  dit,  reprit  l'Inconnu  ;  donc.  Je  n'ai  rien 
à  dire. 


—  Vous  n'avez  rien  dit  à  l'empereur,  que  vous  avez  voulu 
tuer,  cela   se  conçoit  ;   vous  n'aviez  rien  à  dire  aux  soldats 

■qui  vous  ont  arrêté,  je  le  comprends  ;  mais  à  moi  gentil- 
liomme, qui  vous  traite,  non  pas  en  assassin  vulgaire,  mais 
en    gentilhomme,   à   moi    vous   direz   fout. 

—  A  quoi  bon  ?  t 

—  A  quoi  bon  ?  Je  vais  vous  le  dire,  monsieur  :  à  ce  que 
je  ne  vous  regarde  pas  comme  un  homme  payé  par  quelque 
lâche  qui  a  mis  votre  bras  au  bout  du  sien,  n  osant  pas 
frapper  lui-même.  A  quoi  bon  ?  A  ce  que  vous  ne  soyez  pas 
pendu  comme  un  larron  et  un  assassin  de  coin  de  bois, 
mais  décapité  comme  un  noble   et  comme  un  seigneur. 

—  On  m'a  menacé  de  la  torture  pour  me  faire  parler, 
dit  le  prisonnier,  qu'on  me  la  donne  ! 

—  La  torture  serait  une  cruauté  inutile  :  vous  la  subi- 
riez et  ne  parleriez  pas  ;  vous  seriez  mutilé  et  vous  ne 
seriez  pas  vaincu  ;  vous  garderiez  votre  secret,  et  laisse- 
riez la  lionte  à  vos  tourmenteurs  ;  non.  ce  n'est  point  cela 
que  je  veux  :  je  veux  une  confidence,  je  veux  la  vérité  ;  je 
veux  que  vous  me  disiez,  à  moi  gentilhomme,  général  et 
prince,  ce  que  vous  diriez  à  un  prêtre,  et,  si  vous  me  jugez 
indigne  de  me  parler,  c'est  que  vous  êtes  un  de  ces  misé- 
rables avec  lesquels  je  ne  voulais  pas  vous  confondre,  c'est 
que  vous  avez  agi  sous  l'influence  de  quelque  basse  passion 
que  vous  n'osez  point  avouer,  c'est  que... 

Le  prisonnier  se  redressa,   et.   l'interrompant  : 

—  Je  me  nomme  Odoardo  Jfaraviglia.  monsieur  !  Rappe- 
lez vos  souvenirs,   et  cessez  de  m'insulter. 

A  ce  nom  d'Odoardo  Jlaraviglia,  Emmanuel  crut  entendre 
comme  un  cri  mal  étouffé  dans  l'autre  compartiment  de  la 
tente  ;  mais  ce  dont  il  ne  put  douter,  ce  fut  du  mouvement 
imprimé  à  la  toile  qui   en  formait   la   séparation. 

De  son  côté.  Emmanuel  avait  senti  vibrer  profondément 
ce  nom  dans  ses   souvenirs. 

En  effet,  ce  nom  avait  servi  de  prétexte  à  la  guerre  qui 
l'avait  dépouillé  de  ses   Etats. 

—  Odoardo  Maraviglia  !  dit-il.  Seriez-vous  le  fils  de  l'am- 
bassadeur de  France  à  Jlilan,  de  Francesco  Maraviglia? 

—  Je  suis  son  fils. 

Emmanuel  fixa  sa  pensée  vers  les  lointains  de  sa  jeunesse. 
Ce  nom  y  était  inscrit,  mais  il  n'éclaircissait  en  rien  la 
situation   présente. 

—  Votre  nom,  dit  Emmanuel,  est  bien  le  nom  d'un  gentil- 
homme, mais  il  ne  me  rappelle  aucun  souvenir  qui  se  lie  au 
crime  dont  vous  êtes  accusé. 

Odoardo  sourit  dédaigneusement. 

—  Demandez  au  très  auguste  empereur,  dit-Il,  s'il  existe 
dans  ses  souvenirs  la  même  obscurité  que  dans  les   vôtres. 

—  Excusez-moi,  monsieur,  dit  Emmanuel  :  à  lépoque  où 
le  comte  Francesco  Maraviglia  disparut,  j'étais  encore  un 
enfant,  j'avais  huit  ans  à  peine;  il  n'est  donc  pas  éton- 
nant que  j'ignore  les  détails  d'une  disparition  qui,  ainsi 
que  je  crois  me  le  rappeler,  est  restée  un  mystère  pour  tout 
le  monde. 

—  Eh  bien,  monseigneur,  ce  mystère,  je  vais  l'éclairclr. 
moi...  Vous  savez  quel  misérable  prince  c'était  que  ce  dernier 
Sforza,  flottant  incessamment  entre  François  I"  et  Charles- 
(Ouint.  selon  que  le  génie  de  la  victoire  favorisait  l'un  ou 
l'autre.  Mon  père  Francesco  Maraviglia  était  envoyé  extraor- 
dinaire du  roi  François  If  près  de  lui.  C'était  pendant  l'an- 
née ir.3i.  L'empereur  était  occupé  en  .\frique  ;  le  duc  de 
Saxe,  allié  de  François  l^'.  venait  de  faire  sa  paix  avec  le 
roi  des  Romains  ;  Clément  VII.  autre  allié  de  la  France, 
venait  d'excommunier  Henri  VIII.  roi  d'Angleterre  :  tout 
tournait  donc  au  détriment  de  l'empereur  en  Italie.  Le 
Sforza  tourna  coniuie  tout  le  monde,  ahaiidonna  Charles- 
Quint,  auquel  il  avait  encore  quatre  cent  mille  ducats  à 
p.ayer.  et  remit  toute  sa  fortune  politique  aux  mains  de 
renvoyé  extraordinaire  du  roi  François  It.  C'était  un  grand 
triomphe  :  Francesco  Maraviglia  eut  l'Imprudence  de  s'en 
vanter.  Les  paroles  qu'il  avait  dites  traversèrent  les  mers, 
et  allèrent  devant  Tunis  faire  tressaillir  Charles-Quint.  — 
Hélas  !  la  fortune  est  changeante  !  Deux  mois  après.  Clé- 
ment VII,  qui  était  la  force  des  Français  en  Italie,  vint 
à  mourir;  Tunis  fut  prise  par  Charles-Quint.  et  l'empereur, 
avec  son  armée  victorieuse,  aborda  en  Italie.  11  fallait  une 
victime  expiatoire;  Francesco  Maraviglia  fut  marqué  du 
destin  pour  être  cette  victime.  A  la  suite  d'une  querelle 
avec  des  gens  de  bas  étage,  deux  Milanais  furent  tués  par 
les  domestiques  du  comte  :Maraviglia.  Le  duc  n'attendait 
qu'un  prétexte  pour  acquitter  la  parole  engagée  ù  l'auguste 
empereur;  l'homme  qui.  depuis  un  an.  était  plus  maître 
à  :viilan  que  le  duc  lui-même,  fut  arrêté  comme  un  m.al- 
faitcur  vulgaire,  et  conduit  à  la  citadi'lle.  Ma  mère  était 
là  ;  çlle  avait  près  d'elle  ma  sœur,  enfant  de  quatre  ans. 
Mol,  Jetais  à  Paris,  au  Louvre:  Je  faisais  partie  des  pages 
de  François  lor.  On  arracha  le  çomt*  des  bras  de  ma  mère  ; 
on  l'enlraina  sans  dire  à  la  pauvre  femme  ni  ce  qu'on  vou- 
lait à  son  mari,  ni  où  on  le  conduisait.  Huit  jours  se  p.as- 
sèrent.  pendant  lesquels,  malgré  toutes  les  démarches  qu'elle 
fit.  la  comtesse  ne   put  rien  découvrir  sur  le  sort  de   son 


LE  PAGE   DU    DUC  DE  SAVOIE 


20 


époux  Maraviglla  était  immensément  riche,  on  le  «savait- 
sa  femme  pouvait  acheter  sa  liberté  au  poids  de  lor  Une 
nuit,  un  homme  vint  frai.per  à  la  porte  du  palai.s  de  ma 
mère;  on  alla  ouvrir  à  ,et  homme;  il  demandait  à  parler 
sans  témoins  à  la  comtesse.  Tout  était  important  dans 
la  circonstance  où  Ion  se  trouvait.  Par  ses  amis  par  les 
Français,  ma  mère  avait  fait  répandre  dans  la  ville  (luelle 
donnerait  cinq  cents  ducats  A  la  personne  i|.ii  lui  dirait 
<1  une  façon  certaine  oil  était  son  mari.  Probablement  cet 
homme,  qui  demandait  à  lui  parler  sans  témoin,  venait 
lui  apiwrier  des  nouvelles  du  comte,  et,  craignant  détre 
trahi,    voulait,   par  le    téte-atéte.   sassurer   le    secret 

"  Elle  ne  se  trompait  pas  :  cet  homme  était  un  des  geôliers 
de  la  forteresse  de  Milan,  où  mon  père  avait  été  conduit  ■ 
non-seulement  il  venait  dire  où  était  mon  père,  mais  encore 
Il  apportait  une  lettre  de  lui.  En  reconnaissant  lécriture 
de  son  mari,  ma  mère  compta  les  cinq  cents  ducats  à  cet 
homme. 

-  La  lettre  de  mon  père  annonçait  son  arrestation  sa 
mise  au  secret,  mais,  du  reste,  n'exprimait  pas  de  trop 
vives  inquiétudes.  Ma  mère  répondit  â  son  mari  de  dis- 
poser délie;  sa  vie  et  sa  fortune  étaient  ù  lui.  Cinq  autres 
jours  se  passèrent.  .Vu  milieu  de  la  nuit,  le  même  homme 
vint  frapper  au  palais  ;  on  lui  ouvrit  ;  sou  signalement  était 
donné,  il  fut  à  linstaut  mi^me  introduit  près  de  la  comtesse. 
I.a  situation  du  prisonnier  s'était  aggravée,  il  avait  été 
transporté  dans  un  autre  cachot,  et  mis  au  secret  le  plus 
absolu. 
«  Sa  vie.  disait  le  geôlier,  était  en  péril. 
•'  Cet  homme  voulait-il  tirer  de  la  comtesse  quelque 
trrosse  somme,  ou  disait-il  la  vérité?  L'une  ou  l'autre  de  ces 
deux  hypothèses  pouvait  être  juste.  La  crainte  l'emporta  dans 
le  coeur  de  ma  mère.  D'ailleurs,  elle  interrogea  le  geôlier,  et 
1-s  réponses  de  celui-ci,  tout  en  portant  le  caractère  de  la 
cupidité,    avaient    aussi   l'accent   de   la    franchise. 

«  Elle  lui  donna  la  même  somme  que  la  première  fois, 
et  lui  dit  de  rêver,  à  tout  hasard,  aux  moyens  de  faire  fuir 
le  comte.  Le  projet  d'évasion  arrêté,  le"  geôlier  recevrait 
cinq  mille  ducats  comptant,  et  une  fois  le  comte  hors  de 
péril,  vingt  mille  autres  ducats  lui  seraient  comptés. 

••  C'était  une  fortune  !  —  Le  geôlier  quitta  la  comtesse  en 
promettant  de  songer  à  ce  qu'il  venait  d'entendre.  De  son 
côté,  la  comtesse  s'enquit  de  la  situation  ;  elle  avait  des 
amis  près  du  duc  ;  elle  sut  par  eux  que  cette  situation  était 
pire  encore  que  ne  lavait  dit  le  geôlier.  —  Il  s'agissait  de 
faire  le  procès  au  comte  comme  espion.  Elle  attendit  impa- 
tiemment la  visite  du  geôlier;  elle  ne  savait  pas  même  son 
nom,  et.  l'eùt-elle  su,  n'était-ce  pas  perdre  cet  homme  et 
se  perdre  elle-même  que  de  demander  un  geôlier  de  la  part 
de  la  comtesse  Maraviglla?  Cependant,  une  chose  la  rassu- 
rait un  peu  :  c'était  le  procès  dont  il  était  question.  De  quoi 
pouvait-on  accuser  mon  père?  De  la  mort  de  ces  deux  Mila- 
nais? C'était  une  affaire  entre  domestiques  et  paysans,  dans 
laquelle  un  gentilhomme,  un  ambassadeur  n'avait  rien  à 
faire.  Seulement,  quelques  voix  disaient  tout  bas  qu'il  n'y 
aurait  point  de  procès,  et  ces  voix  étaient  les  plus  sinistres 
de  toutes,  car  elles  laissaient  à  entendre  que  le  comte  n'en 
serait  pas  moins  condamné.  Enfin,  une  nuit,  ma  mère  tres- 
saillit au  bruit  du  marteau  de  la  porte  :  elle  commençait  à 
rei-onnaitre  la  manière  de  frapper  de  son  nocturne  visiteur  ; 
elle  l'attendit  sur  le  seuil  de  sa  chambre  a  coucher.  Il 
l'aborda  avec  plus  de  mysière  encore  que  d'habitude;  il 
avait  trouvé  un  moyen  de  fuite,  et  venait  le  proposer  à 
la  comtesse.  Voici  quel  était  ce  moyen  de  fuite. 

"  Le  cachot  du  prisonnier  était  séparé  du  logement  du 
geôlier  par  un  seul  cabanon,  donnant,  au  moven  d'une 
porte  (le  fer  dont  le  haut  était  grillé,  dans  le  cachot  du 
comte.  Le  geôlier  avait  la  clef  de  ce  second  cachot  comme 
celle  du  premier.  Il  proposait  de  percer  le  mur  de  sa 
chambre,  derrière  le  lit.  i  un  endroit  qui  pût  rester  caché 
ù  tous  les  yeux.  Par  cette  ouverture,  on  entrerait  dans  le 
cabanon  vide  ;  du  cabanon  vide,  on  entrerait  dans  le  cachot 
où  était  le  comte.  Les  fers  du  comte  détachés,  celui-ci  pas- 
serait de  son  cachot  dans  le  cabanon  voisin,  et,  de  ce  caba- 
non, dans  la  chambre  du  geôlier. 

Là,  il  trouverait  une  échelle  de  corde,  i  laide  de  laquelle 
11  descendrait  dans  les  fossés,  à  l'endroit  le  plus  sombre  et 
le  plus  solitaire  de  la  muraille  ;  une  voiture  attendrait  le 
comte  il  cent  pas  des  fossés,  et  l'emporterait  hors  des  Etats 
du  duc  de  toute  la  vitesse  de  deux  chevaux.  —  Le  projet 
était  bon,  la  comtesse  l'accepta;  seulement,  craignant  qu'on 
ne  la  trompAt  au  sujet  du  comte,  et  qu'on  ne  lui  dit  qu'il 
était  sauvé  quand  11  resterait  captif,  elle  exigea  d'être  pré- 
sente ù  cette  fuite.  Le  geôlier  objecta  la  difficulté  de  l'In- 
troduire dans-  la  forteresse  :  mais,  d'un  seul  mot,  la  com- 
tesse leva  cette  difficulté.  Elle  avait  obtenu  pour  elle  et 
SI  nile  une  permission  de  voir  son  mari,  dont  elle  n'avait 
point  usé  encore  :  cette  permission  était  donc  valable.  Le 
jour  arrêté  pour  la  fuite  du  comte,  elle  entrerait  dans  la 
forteresse  à  la  nuit  tomt)ante  ;  elle  verrait  le  comte  ;  puis, 
en  le  quittant,  au  lieu  de  sortir  de  la  forleres,se.  elle  profi- 
terait de  l'obscurité   pour  entrer  chez  le  geôlier.   Là,   elle 


v-!vV^n?V^o  T"""',  "'  ''*^''"'"'  ""  prisonnier    Le  geôlier, 
panant  avec  le  comte,   recevrait  de  celui-ci   même   le   reste 

féal?  rt'i^iriSs."^  '-'"'"''  ""^  ^"^"^"^  ^-^^"  -- 

«  Le  geôlier  était  de  bonne  foi  dans  ses  offres  ;  il  accepta 
La  une  fut  arrêtée  pour  la  nuit  du  surlendemain  Ivant 
quitter  la  comtesse,  le  geôlier  reçut  ses  cint  mille  ducats  e 
indiqua  l'endroit  où  devait  stationner  la  voiture  --la 
garde  de  cette  voiture,  la  comtesse  la  connaît  à  un  de  ses 
serviteurs,  homme  dune  fidélité  éprouvée. 

MÀ\Tn     i^"!',",""'     """"^^'sneur,     dit     en     s'interrompant 
Odoardo     j  oublie  que  ..e  parle  à  un  étranger,  et  que  tous 

llLfï      ;  ^'^""  ""  '''"  '■'  l'émotion  pour  moi.  sont  indiffé- 
rents à  celui  qui  m'écoute. 

—  Vous  vous  trompez,  monsieur,  dit  Emmanuel-  ie  dé- 
sire, au  contraire,  que  vous  fassiez  appel  a  votre  mémoire 
ann  que  je  puisse  participer  moi-même  â  tous  vos  souve- 
nirs... J  écoute. 

Odoardo  continua. 

cè7em 'rt-'î,?h',^H"''v'''ï''"'^'''™'  "^^"^^  '«'  angoisses  qui  pré- 
cèdent d  habitude  1  exécution  d'un  pareil  protêt.  Au  reste 
une  chose  tranquillisait  un  peu  la  comtesse  :  c'était  l'intérêt 

f^Tn  "«'f-T^/i  '^  ^''°-'^''  -■  "  ""^  "»<=  f"»e  réussît;  cent 
ans  de  fidélité  ne  donnaient  pas  à  cet  homme  ce  que  lui 
rapportait  un  quart  d'heure  de  trahison.  Dix  fois  la  com- 
tesse se  demanda  pourquoi  elle  avait  tant  tardé  en  fixant 
cette  fuite  à  quarante-huit  heures,  au  lieu  de  la  fixer  à 
vingt-quatre.  Il  lui  semblait  que  ces  vingt-quatre  dernières 
heures  ne  s  écouleraient  jamais,  ou  amèneraient,  pendant 
leur  durée,  quelque  catastrophe  qui  ferait  échouer  le  plan 
^  bien  conçu  et  si  ingénieux  qu'il  fût...  Le  temps  s'écoula! 
mesuré  par  la  main  de  l'éternité.  Les  heures  sonnè^ 
rent  avec  leur  impassibilité  ordinaire.  Enfin  arriva  celle  de 
se  rendre  a  la  prison.  En  présence  de  la  comtesse,  la  voiture 
lut  chargée  de  tous  les  objets  nécessaires  à  la  fuite  du  comte 
pour  qu'il  ne  fût  pas  obligé  de  s'arrêter  en  route-  deux 
chevaux  avaient  été  conduits  au  delà  de  Pavie.  de  manière 
à  ce  qu'il  put  faire  une  trentaine  de  lieues  sans  éprouver 
de  retard.  A  onze  heures,  la  voiture  serait  attelée  ;  à  minuit 
elle   attendrait   à   l'endroit   convenu. 

•■  Une  fois  hors  de  danger,  le  fugitif  préviendrait  la  com- 
tesse, et  celle-ci  irait  le  rejoindre  partout  où  il  serait 
L  heure  sonna.  En  face  de  l'exécution,  la  comtesse  trouvait 
alors  qu'elle  était  venue  bien  vite!  Elle  prit  sa  petite  fille 
par  la  main,  et  s'achemina  vers  !a  prison.  Pendant  le  trajet 
une  crainte  l'agita:  c'est  que.  comme  le  permis  avait  déjà 
plus  de  huit  jours  de  date,  on  ne  refusât  de  la  laisser  com- 
muniquer avec  son  mari. 

«  La  comtesse  se  trompait  :  elle  fut  sans  difficulté  aucune 
introduite  près  du  prisonnier.  On  ne  lui  avait  rien  dit  de 
trop,  et,  à  la  façon  d'un  homme  de  la  condition  du  comte 
était  traité,  il  n'y  avait  pas  à  se  faire  illusion  sur  le  sort 
qui  l'attendait.  L'ambassadeur  du  roi  de  Fr.ince  avait  une 
chaîne  au  pied  comme  un  vil  forçat.  L'entrevue  eut  été  bien 
douloureuse,  si  la  fuite  n'eût  pas  été  imminente  et  certaine. 
Pendant  cette  entrevue,  tout  ce  qui  n'était  point  encore 
arrêté  le  fut  définitivement. 

«  Le  comte  était  résolu  à  tout  ;  il  savait  qu'il  n'avait  point 
de  quartier  à  attendre  :  l'empereur  avait  positivement  de- 
mandé sa  mort... 

Emmanuel-Philibert  fit  un  mouvement. 

—  Vous  êtes  sûr  de  ce  que  vous  dites  Ii>.  monsieur?  de- 
manda-t-il  avec  sévérité.  C'est  une  grave  accusation,  savez- 
vous,  que  celle  que  vous  riortez  contre  un  aussi  grand  prince 
que  l'empereur  Charles-Quint! 

—  Votre  Altesse  ordonne-t-elle  que  je  m'arrête,  ou  per- 
met-elle que  je  poursuive? 

—  Poursuivez  !  Mais  pourquoi  ne  pas  répondre  d'abord  à 
ma  question  7 

—  Parce  que  la  suite  de  mon  récit  rendra,  à  ce  que  Je 
présume,  cette  réponse  inutile. 

—  Continuez  donc,  monsieur,  dit  Emmanuel-Philibert. 


xn 

CE    QUI    SB    PASSAIT   DANS    l'N   CACHOT   DE    LA    FORTERESSE 
DE  MILAN-  PENDANT  LA  NUIT  DU     l'i    AU    15    NOVEÎHnRE    1534 

—  A  neuf  heures  moins  quchpies  minutes,  rei.rit  Odoardo, 
le  geôlier  vint  prévenir  la  i-omtessc  qu'il  était  temps  de  se 
retirer.  On  allait  changer  les  sentinelles,  et  11  était  bon  que 
la  sentinelle  qui  l'avait  vue  entrer  la  vit  sortir  La  .sépara- 
tion fut  cruelle,  et,  cependant,  on  devait,  dans  trois  heures, 
se  revoir  encore,  et  bientôt  être  réunis  pour  ne  plus  se 
quitter.  L'enfant  jetait  des  cris  douloureux,  et  ne  voulait 
pas   abandonner  son   pèi'e  ;   la   comtesse  l'emporta   piesiiue 


30 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


de  force.  On  repassa  devant  la  sentinelle,  et  le  geôlier,  la 
femme  et  Tentant  s'enfoncèrent  dans  les  prolondeuis  les 
plus  obscures  de  la  cour.  De  l'endroit  où  ils  étaient,  avec 
des  précautions  infinies,  ils  parvinrent  à  gagner,  sans  être 
vus  la  maison  du  geôlier.  Une  fois  là,  on  enferma  la  com- 
tesse et  sa  fille  dans  un  cahinet,  en  leur  enjoignant  de  ne 
pas  prononcer  une  seule  parole,  de  ne  pas  faire  un  seul  mou- 
vement, quelque  inspecteur  pouvant,  d'un  moment  a  1  autre 
entrer  chez  le  geôlier.  La  comte.'sse  et  l'enfant  se  tinreiit 
immobiles  et  muettes  :  un  mouvement  hasardé,  une  parole 
dite  à  demi-voix,  il  n'en  fallait  pas  davantage  pour  oter  la 
vie  à  un   mari  et  à  un  père. 

..  Les  trois  heures  qui  la  séparaient  encore  de  m;nuit  pa- 
rurent aussi  longues  à  la  comtesse  que  lui  avaient  paru  les 
quarante-huit  heures  qui  venaient  de  s'écouler.  Enfin,  le 
geôlier  rouvrit  la  porte. 

.  _  Venez  •  dit-il  si  bas,  que  la  comtesse  et  sa  fille  devi- 
nèrent au  souffle  qui  passsait,  non  pas  ce  que  cet  homme 
disait,  mais  ce  qu'il  avait  l'intention  de  dire. 

..  La  mère  n'avait  pas  voulu  quitter  son  enfant,  pour  que 
son  père,  en  fuyant,  pût  lui  donner  un  dernier  baiser.  D'ail- 
leurs, il  y  a  des  moments  où,  pour  un  empire,  on  ne  se 
séparerait  pas  de  ce  que  l'on  aime. 

«Savait-elle  ce  qui  allait  arriver,  cette  pauvre  mère 
nul  disputait  la  vie  de  son  mari  aux  bourreaux?  ne  pou- 
vait-elle pas,  elle  aussi,  être  forcée  de  fuir,  soit  avec  le 
comte,  soit  de  son  côté?  et,  si  elle  devait  fuir,  était-il  pos- 
sible quelle  partit  sans  son  entant? 

,,  Le  geôlier  tira  le  lit  :  une  ouverture  de  deux  pjeds  et 
demi  de  hauteur  et  de  deux  pieds  de  largeur  était  pratiquée 
tî6rrièr6 

..  C'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  faire  évader,  les  uns 
après  les  autres,  tous  les  prisonniers  de  la  forteresse.  - 
Précédées  par  le  geôlier,  la  mère  et  l'enfant  entrèrent  dans 
le  premier  cachot.  Après  leur  passage,  la  femme  du  geôlier 
repoussa  contre  la  muraille  le  lit,  où  dormait  un  petit  gar- 
çon de  quatre  ans.  Le  geôlier,  comme  je  lai  dit,  avait  la 
clef  de  ce  premier  cachot  ;  11  en  ouvrit  la  porte,  dont  il 
avait  eu  soin  de  graisser  la  serrure  et  les  gonds,  et  1  on 
se  trouva  dans  le  cachot  du  comte.  Celui-ci,  une  heure  aupa- 
ravant avait  reçu  une  lime  pour  scier  sa  chaîne  ;  mais,  inha- 
bile â  ce  travail,  craignant,  d'ailleurs,  d'être  entendu  par 
la  sentinelle  qui  se  promenait  dans  le  corridor  U  était  a 
peine  a  la  moitié  de  son  travail.  Le  geôlier  prit  la  lime  a 
son  tour  et,  tandis  que  le  comte  serrait  dans  ses  bras  sa 
iemme  et  son  enfant,  il  se  mit  à  limer  la  chaîne.  Tout  à  coup 
il  releva  la  tête,  et  resta  un  genou  en  terre,  le  corps  appujé 
sur  la  main  qui  tenait  la  lime,  l'autre  main  étendue  dans 
la  direction  de  la  porte,  et  écoutant.  Le  comte  voulut  1  in- 
terroger. 

.  -  Silence  !  dit-il.   il  se  passe  quelque  chose  d  inaccou- 
tumé   dans   la   forteresse!  „.„„». 
«  —  Oh  !  mon  Dieu  !  murmura  la  comtesse  effrayée. 
«  —  Silence  I  répéta  le  geôlier. 

,,  Tout  le  monde  se  tut  :  les  respirations  suspendues  sem- 
blaient arrêtées  pour  toujours.  Les  quatre  personnages  si- 
mulaient un  groupe  de  bronze,  représentant  toutes  les 
nuances  de  la  crainte,  depuis  l'étonnement  jusqu  a  la  ter- 
reur on  entendait  un  bruit  lent  et  prolongé  qui  allait  s  ap- 
prochant :  c'était  celui  de  plusieurs  personnes  en  marche; 
à  la  façon  mesurée  dont  retombaient  les  pas,  on  compre- 
nait que,  parmi  ces  personnes,  il  y  avait  un  certain  nom- 
bre de  soldats. 

.,  —  Venez  '  dit  le  geôlier  en  prenant  à  bras-le-corps,  la 
comtesse  et  sa  fille,  et  en  les  entraînant  avec  lui,  venez! 
C'est  sans  doute,  quelque  visite  de  nuit,  quelane  ronde  du 
gouverneur  ;  mais,  en  tout  cas,  vous  ne  devez  pas  être  vues. 
Les  visiteurs  sortis  du  cachot  de  M.  le  comte,  -  si  toute- 
fois ils  entrent  dans  son  cachot,  —  nous  reprendrons  la  be- 
sogne où  nous  l'avons  laissée. 

«  La  comtesse  et  sa  fllle  n'opposèrent  qu'une  faible  résis- 
tance ■  d'ailleurs,  le  prisonnier  lui-même  les  poussait  vers 
la  porte.  Elles  franchirent  cette  porte  suivies  du  geôlier, 
qui  la  referma  derrière  elles.  Comme  je  l'ai  dit  a  \otre  Al- 
tesse il  y  avait  à  ce  second  cacliot  une  ouverture  grillée  qui 
donnait  sur  le  premier,  et  par  laquelle,  grâce  à  l'obscurité 
et  au  rapprochement  des  barreaux,  on  pouvait  tout  voir 
sans  être  vu. 

«  La  comtesse  tenait  sa  fille  entre  ses  bras.  La  mère  et 
l'enfant  respirant  à  peine,  collèrent  leur  visage  aux  barreaux 
pour  voir  ce  qui  allait  se  passer. 

«  L'espérance  qu'un  instant  on  avait  eue,  que  les  nou- 
veaux arrivants  n'avaient  point  affaire  au  comte,  venait 
<!e  s'évanouir.  Le  cortège  s'était  arrêté  à  la  porte  du  cachot, 
et  l'on  entendait  la  clef  grincer  dans  la  serrure.  La  porte 
s'ouvrit.  Au  spectacle  qui  s'offrit  à  ses  yeux,  la  comtesse 
fut  sur  le  point  de  jeter  un  cri  de  terreur  ;  mais  on  eut 
dit  que  le  geôlier  devinait  ce  cri. 

..-Pas    un    mot,    madame!    pas    une    syllabe!    pas    un 
g.-îste.  quoi  qu'il  arrive  !  ou.  . 
.  Il  chercha  quelle  menace  il  pouvait  faire  à  la  comtesse 


pour  lui  imposer  silence,  et.  tirant  de  sa  poitrine  une  lame 
étroite  et  aiguë  : 
..  —  Ou   je  poignarde  votre   enfant  !   dit-il. 
o  —  ilaUieureux!...    balbutia    la    comtesse. 
„  _  Oh  !   répondit  le  geôlier,  chacun  est  ici  pour  sa  vie, 
et  celle  d'un  pauvre  geôlier,  aux  yeux  de  ce  pauvre  geôlier, 
vaut  celle  d'une  noble  comtesse  ! 

«  La  comtesse  mit  une  main  sur  la  bouche  de  sa  fllle,  afin 
que  l'enfant  se  tùt.  Quant  a  elle,  après  la  menace  du  geôlier, 
elle  était  bien  sûre  de  ne  pas  laisser  échapper  un  souffle  : 

I.  Voici  ce  que  la  comtesse  avait  vu  de  l'autre  côté  de  la 
porte,  et  ce  qui  lui  avait  arraché  ce  cri  étouffé  par  la  me- 
nace du  geôlier. 

«  D'abord,  deux  hommes  vêtus  de  noir,  et  tenant  chacun 
une  torche  à  la  main  ;  derrière  eux,  un  homme  portant  un 
parchemin  déroulé,  au  bas  duquel  pendait  un  grand  sceau 
de  cire  rouge  ;  derrière  cet  homme,  un  autre  homme  mas- 
qué, enveloppé  dans  un  manteau  brun  ;  derrière  l'homme 
masqué,  un  prêtre...  Ils  entrèrent  un  a  un  dans  le  cachot, 
sans  que  la  comtesse  trahit  son  émotion  par  un  mot  ou  par 
un  geste,  et,  cependant,  au  fur  et  â  mesure  qu'ils  entraient, 
la  pauvre  femme  voyait  se  dessiner  dans  la  pénombre  du 
corridor  un  groupe  bien  autrement  sinistre  !  En  face  .le 
la  porte  était  un  liomme  portant  un  costume  mi-parti  noir 
et  rouge,  les  deux  mains  appuyées  sur  la  poignée  d  une 
longue  et  large  épée  droite  et  sans  fourreau  ;  derrière  lui. 
six  frères  de  la  Miséricorde,  vêtus  de  cagoules  noires  avec 
des  ouvertures  aux  yeux  seulement,  portaient  une  bière  sur 
leurs  épaules  ;  enfln,  au-dessus  de  tout  cela,  on  voyait  luire 
le  bout  des  mousquets  dune  dizaine  de  soldats  rangés  le 
long  du  mur.  Les  deux  hommes  tenant  des  torches,  1  homme 
tenant  un  parchemin,  Ihomme  masqué  et  le  prêtre  entrè- 
rent, comme  je  lai  dit,  dans  le  cachot;  puis  la  porte  se 
referma,  laissant  en  dehors  le  bourreau,  les  frères  de  la  Mi- 
séricorde et  les  soldats. 

..  Le  comte  était  debout,  appuyé  au  mur  sombre  de  la 
prison,  sur  lequel  se  détachait  sa  tête  pâle.  Son  oeil  cher- 
chait, derrière  les  barreaux  de  la  porte,  à  croiser  un  regard 
avec  les  yeux  effarés  qu'il  ne  voyait  pas,  mais  qu'il  devinait 
collés  à  ces  barreaux.  L'apparition,  si  inattendue  et  si 
muette  qu'elle  fût,  ne  lui  laissait  pas  de  doute  sur  le  sort 
qui  lui  était  destiné.  D  ailleurs,  eût-il  eu  le  bonheur  de 
douter,  ce  doute  n'eût  pas  été  de  longue  durée. 

..  Les  deux  hommes  portant  des  torches  se  placèrent  l'un  à 
sa  droite,  l'autre  à  sa  gauche  ;  l'homme  masqué  et  le  prêtre 
restèrent  près  de  la  porte  :  l'homme  tenant  un  parchemin 
s'avança. 
..  —  Comte,  demanda-t-il,  croyez-vous  être  bien  avec  Dieu? 
..  —  .\ussi  bien  qu'on  peut  l'être,  répondit  le  comte  d'uue 
voix  calme,  quand  on  n  a  rien  à  se  reprocher... 

.1  —  Tant  mieux  !  reprit  l'homme  au  parchemin,  car 
vous  êtes  condamné,  et  je  viens  vous  lire  votre  sentence  de 
mort. 

«  —  Prononcée  par  quel  tribunal?  demanda  le  comte  avec 
ironie. 
.1  —  Par  la  toute-puissante  justice  du  duc. 
..  —  Sur  quelle  accusation? 

«  —  Sur  celle  du  très  auguste  empereur  Charles-Quint. 
..  —  C'est  bien.,,  je  suis  prêt  .à  entendre  la  sentence. 
..  —  A  genoux,  comte  !  c'est  û  genoux  qu  il  convient  qu'un 
homme  près  de  mourir  entende  l'arrêt  qui   le  condamne. 

.1  —  Quand  il  est  coupable,  oui.  mais  non  pas  quand  il 
est  innocent. 

.1  —  Comte,   vous    n'êtes  pas   en   dehors   de   la    loi    com- 
mune :  â  genoux  !  ou  nous  serons  contraints  d'employer  la 
force. 
..  —  Essayez  !  dit  le  comte. 

..  —  Laissez-le     debout,    dit     l'homme     masqué;    qu'il     se 
signe  seulement,  afin  de  se  mettre  sous  la  protection  du  Sei- 
gneur ! 
..  Le  comte  tressaillit  au- son  de  cette  voix. 
„  —  Duc  Sforza.  dit-il.  en  se  tournant  vers  l'homme  mas- 
qué, je  te  remercie. 

.1  —  Oh  !  mais,  si  c'est  le  duc,  murmura  la  comtesse,  on 
pourrait   peut  être  obtenir  qu'il   fasse  grûce. 

..  —  Silence,  madame,  si  vous  tenez  à  la  vie  de  votre 
enfant  !  dit  Liiit  bas  le  geôlier. 

..  La  comtesse  poussa  un  gémissement  qui  lut  entendu  du 
comte,  et  le  fit  tressaillir.  Il  hasarda  un  geste  de  !a 
main  qui  voulait  dire  ■■  Courage  ;  >•  puis,  comme  l'y  avait 
invité  l'homme  masqué  : 

..  —  Au  nom  du  Père,  du  Fils  et  du  Sainf-Esprit.  dit-il 
tout  haut  en  se  signant. 
„  —  Amen  .'  murmurèrent  les  assistants. 
..  Alors  l'homme  au  parchemin  commença  de  lire  la  sen- 
tence Elle  était  rendue  au  nom  du  duc  Francesco-Maria 
Sforza  a  la  requête  de  l'empereur  Cli.arles-Quint.  et  elle 
condamnait  Francesco  Maraviglia.  agent  du  roi  'lè  France.  ;i 
être  exécuté  la  nuit  dans  un  cachot,  comme  traître,  espion 

'\,  î^n'rndUis^S  ^^  à  l'oreiUe  du  comte,  gé-. 


LE  TACE   Dr    DUC  DE   SAN  OIE 


31 


missement  si  faible,  que  lui  seul  pouvait,  non  pas  le  per 
cevoir.  mais  le  deviner. 

«  Il  tourna  son  regard  Ju  coté  duii  venait  ce  souMe 
douloureu.x. 

•  —  Tout  inique  qu'est  la  sentence  du  duc.  je  la  recois, 
dit-il,  sans  trouble  et  sans  colère;  cependant,  comme 
Ihomme  qui  ne  peut  plus  défendre  sa  vie  doit  encore  défen- 
dre son  honneur,  j'appelle  de  la  sentence  du  duc. 

•  —  Et  à  qui?  demanda  l'homme  mas(|ué. 


nie  de  sa  victime.  Un  instant.,  ce  fut  le  condamné  qui  triom- 
pha et  le  jupe  qui  trembla,  devant  lui. 

"  —  C'est  bien,  dit  le  duc.  tu  as  un  quart  d'heure  à  pas- 
ser avec  ce  .saint  liotnnie  avant  de  subir  ton  jugement. 

«  Et    il   montra   le   prélre. 

«  —  Tache  d'avoir  llui  dans  un  quart  d'heure,  car  il  ne 
t'est  pas  accordé  une  minute  de  plus. 

•i  Puis  .se  tournant  vers  l'homme  de  Dieu  : 

™  —  Mou  père,  dit-il,  faites  votre  devoir. 


L'épéede  l'exécuteur  llamboya. 


«  —  A  mon  maître  et  à  mon  roi  François  V  d  abord,  et 
ensuite,  à  1  avenir  et  â  Dieu  !  à  Dieu,  dont  relèvent  tous 
les  hommes,  et  particulièrement  les  princes,  les  rois  et  les 
empereurs. 

•  —  C'est  le  seul  tribunal  auquel  tu  te  recommandes? 
dit  Ihomme  masqué. 

«  —  Oui,  répondit  le  comte,  et  je  t'assigne  à  comparaître 
devant  ce  tribunal,   duc  Francesco-Maria  Sforza  ! 

•'  —  Et  quand  cela  ?  reprit  l'homme  masqué. 

"  —  Dans  le  même  terme  que  Jacques  de  Molay.  grand 
mailre  des  templiers,  assigna  a  son  juge,  c'esl-à-dlre  dans 
un  an  et  un  jour.  Nous  sommes  aujourd'hui  au  15  novem- 
bre 153'.  ;  ainsi,  au  10  novembre  1535,  duc  Francesco-.Maria 
Sforza,    tu    m'entends? 

"  Et  il  étendit  la  main  vers  l'homme'  masqué  en  signe  A 
la  fols  d'assignation  et  de  menace.  Sans  le  masipic  qui  rou- 
vrait son  visage,  on  eût  vu  rerlainement  la  pâleur  <lii  duc, 
car  c'était  lui,  a  n  en  pas  douter,  qui  assistait  ainsi  a  l'ago- 


«  Et  il  sortit,  enimeuant  les  deux  porteurs  de  torches  et 
Ihomme    au    parcliemin. 

"  Mais,  derrière  lui,  il  laissa  la  porte  toute  grande  ouverte, 
afin  que  sa  vue  et  celle  des  soldats  pussent  plonger  dans 
rintéiieuir  du  cachot  et  suivre  chaque  mouvement  du 
condamné,  dont  11  s'était  éloigné,  par  respect  pour  la  con- 
fession, de  manière  à  être  hors  de  la  portée  de  la  voix. 

«  Un  nouveau  soupir  passa  a  travers  les  b.'i.rreaux.  et 
alla  efllenrer  le  cœur  palpitant  du  condamné.  La  comtesse 
avait  espéré  que  la  porte  se  refermerait  sur  lui  et  le  prêtre, 
et,  qui  sait?  peut-être  alors,  à  force  de  supplications  et  de 
larmes,  en  voyant  à  ses  genoux  une  femme  priant  pour  son 
mari,  une  enfant  priant  jiour  son  |)ère.  peut-être  l'hon.mi; 
de  Dieu  eùt-il  consenti  ù  détourner  la  tête,  et  à  laisser  fuir 
le  comte. 

"  C'était  la  suprême  espérance  tje  ma  pauvre  mère  :  elle  lui 
échappa   . 

Emmanuel-Philibert  tressaillit.  Parfois,  il  oubliait  que  -e 


32 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSIRE' 


récit  lui  était  fait  par  un  fils  qui  lui  racontait  les  derniers 
moments  de  son  père.  11  lui  semblait  seulement  lire  quelques 
I)ages  d  une  légende  terrible. 

Puis,  tout  à  coup,  un  mot  le  rappelait  a  la  réalité,  et  lui 
faisait  comprendre  que  le  récit  ne  sortait  pas  de  la  plume 
d'un  froid  liistorien,  mais  qu'il  tombait  de  bouche  d'un  fils, 
chronique  vivante  de  l'agonie  de  son  père. 

—  C'était  la  suprême  espérance  de  ma  pauvre  mère: 
«lie  lui  échappa  :  reprit  Odoardo,  arrêté  un  moment  dans 
son  récit  par  le  mouvement  qu'il  avait  vu  faire  à  Emma- 
nuel. Car.  continua-t-il,  de  l'autre  côté  de  la  porte,  éclairé 
par  les  deux  torches  et  par  la  lueur  des  lampes  fumeuses 
du  corridor,  demeurait  le  spectacle  funèbre,  terrible  comme 
une  vision,  mortel  comme  la  réalité.  Le  prêtre  seul  était 
re.sté  près  du  comte,  je  vous  l'ai  dit.  Le  comte,  sans  s'in- 
quiéter de  quelle  part  le  dernier  consolateur  lui  était  en- 
voyé, s'agenouilla  devant  lui.  .Mors  commença  la  confession  ; 
confession  étrange,  dans  laquelle  celui  qui  allait  mourir  ne 
semblait  pas  songer  a  lui-même,  et  ne  se  préoccupait  que 
des  autres;  où  les  paroles  qui  paraissaient  dites  au  prêtre 
étaient,  en  réalité,  adressées  a  la  femme  et  à  l'enfant,  et 
ne  montaient  â  Dieu  qu'après  avoir  passé  par  le  cœur  d'une 
mère  et  de  sa  fille  !  Ma  sœur  seule,  si  elle  vit  encore,  pour- 
rait dire  les  larmes  avec  lesquelles  cette  confession  fut 
reçue  ;  car,  moi,  je  n'étais  pas  la  ;  car,  moi.  joyeux  enfant, 
ignorant  ce  qui  se  passait  à  trois  cents  lieues  de  moi.  je 
jouais,  je  riais,  je  chantais  peut-être  en  ce  moment  même 
où  mon  père,  au  seuil  de  la  mort,  parlait  de  son  fils  ab- 
sent à  ma  mère  et  â  ma  sœur  en  larmes. 

Oppressé  par  ce  souvenir,  Odoardo  s'interrompit  un  ins- 
tant ;  puis  il  reprit  en  étouffant  un  soupir  : 

—  Le  quart   d'iieure   fut   bientôt   passé.   L'homme   masqué 
suivait,  une  montre  à  la  main,  les  progrès  de  la  confession' 
sur  le  visage  du  prêtre  et  du  patient  ;  puis,  quand  les  quinze 
minutes  furent   écoulées  : 

«  —  Comte,  dit-il,  le  temps  qu'il  t'a  été  donné  de  demeu- 
rer parmi  les  vivants  est  expiré.  Le  prêtre  a  fini  sa  beso- 
gne :   c'est  au  bourreau  de   faire   la   sienne. 

"  Le  prêtre  donna  l'absolution  au  comte,  et  se  leva.  Puis, 
en  lui  montrant  le  crucifix,  il  recula  vers  la  porte,  tandis 
que.  du  même  pas  que  reculait  le  prêtre,  s'avançait  le  bour- 
reau. Le  comte  était   resté  â  genoux. 

"  —  As-tu  quelque  recommandation  suprême  à  adresser  au 
duc  Sforza  ou  à  l'empereur  Charles-Quint  ?  demanda 
l'iiomme    masqué. 

«  —Je  n'ai  de  recommandation  â  adresser  qu'à  Dieu,  ré- 
pondit le  comte. 
«  —  .\lors,  tu  es  prêt?  demanda  le  môme  homme. 
"  —  Tu  le  vois,  pui.sque  je  suis  à  genoux. 
»  En  effet,  le  comte  était  à  genoux,  le  visage  tourné  vers 
les   barreaux   de   cette   porte   sombre   â    travers   lesquels    le 
regardaient  sa  femme  et  son  enfant.  Sa  bouche,  qui  semblait 
continuer  de  prier,  leur  envoyait  des  paroles  d'amour;  ce 
qui  était   encore  une  dernière    prière. 

"  —  Si  vous  ne  voulez  pas  que  ma  main  vous  souille, 
comte,  dit  une  voix  derrière  le  patient.  ral)attez  vous-même 
le  col  de  votre  clieraise.  Vous  êtes  gentilhomme,  et  je  n'ai  le 
droit  de  vous  toucher  qu'avec  le  trancliant  de  mon  épée. 

«  Le  comte,  sans  répondre,  rabattit  sa  cliemise  jusque  sur 
ses  épaules,  et  resta  le  cou  découvert, 
«  —  Recommandez-vous  à  Dieu  !  dit  le  bourreau. 
"  —  Seigneur   lion    et   miséricordieux,    dit    le    comte.    Sei- 
gneur tout-puissant,  je  remets  mon   Ame  entre  tes  mains  I 

"  II  avait  à  peine  achevé  le  dernier  mot.  que  l'épée  de 
l'oxéiuteur  flamboya  et  siffla  dans  h's  ténèlires.  pareille  â 
un  éclair,  et  que  la  tête  du  patient,  di^lai  li"e  de  ses  épaules, 
alla  comme  par  un  dernier  élan  d'amour,  frapper  en  roulant 
le   bas  de  la  porte  grillée. 

«  Un  cri  sourd  se  fit  entendre  en  même  temps  que  le 
bruit  d'un  corps  qui  tombait  à  la  renverse. 

"  Mais,  ce  cri,  les  assistants  crurent  que  c'était  le  dernier 
rille  du  patient  ;  le  bruit  de  ce  corps,  ils  pensèrent  que 
c'était  celui  que  faisait  le  cadavre  en  se  couchant  sur  la 
dalle  du  cachot,,. 

«  Pardon,  monseigneur,  dit  Odoardo,  en  s'Interrompant, 
mais,  si  vous  voulez  savoir  le  reste,  il  faudrait  me  faire  don- 
ner un  verre  d'eau,  car  je  me  sens  défaillir. 

Et.  en  elïet.  Emmaïuu'lPhilibert.  voyant  piMir  et  chance- 
ler celui  qui  venait  de  lui  raconter  celle  terrible  histoire, 
s'élança  pour  le  soutenir.  le  lit  asseoir  sur  une  pile  de  cous- 
sins, et  lui  présenta  lui-même  le  verre  d'eau  qu'il  deman- 
dait, ' 

La  sueur  coulait  sur  le  front  du  prince,  et.  soldat  habitué 
aux  champs  de  bataille,  il  semblait  aussi  près  de  s'évanouir 
que   le  malheureux  auquel  il  poS-talt  secours. 
Au  bout  de  cinq  minutes,  Odoardo  revint  à  lui. 

—  Voulez-vous    en    savoir   davantage,    monseigneur?    de-   : 
manda-t-il.  I 

—  Je  veux  savoir  tout,  monsieur,  dit  Emmanuel  ;  de  pareils 
récils  sont  de  grands  enseignements  pour   les  princes   qui 

i  doivent  régner  un  jour.  I 


—  Soit,  dit  le  jeune  homme  ;  d'ailleurs,  le  plus  terrible 
est  passé. 

Il  sécha  du  creux  de  sa  main  son  front  couvert  de  sueur, 
et  peut-être  aussi  en  même  temps  ses  yeux  mouillés  de 
larmes,  et  continua  : 

—  Lorsque  ma  mère  reprit  ses  sens,  tout  avait  disparu 
comme  une  vision,  et  elle  eût  pu  croire  qu'elle  avait  fait  un 
mauvais  rêve,  si  elle  ne  se  fût  pas  retrouvée  couchée  sur  le 
lit  du  concierge.  De  si  terribles  recommandations  avaient  été 
faites  par  elle  à  ma  sœur  de  ne  pas  pleurer,  de  peur  que  ses 
sanglots  ne  fussent  entendus,  que.  quoique  la  pauvre  enfant 
crût  avoir  perdu  tout  â  la  fois  son  père  et  sa  mère,  elle 
regardait  celle-ci  avec  de  grands  yeux  effarés  d  où  coulaient 
des  larmes  ;  mais  ces  larmes  continuaient  de  couler  des 
yeux  de  l'enfant  aussi  silencieuses  pour  la  mère  qu'elles 
l'avaient  été  pour  le  père.  Le  geôlier  n'était  plus  là,  il  ne 
restait  que  sa  femme:  elle  eut  pitié  de  la  comtesse,  elle  lui 
fit  mettre  un  de  ses  vêtements  ;  elle  habilla  ma  sœur  d'un 
des  habits  de  son  flis,  et,  au  point  du  jour,  elle  sortit  avec 
elles,  et  les  conduisit  jusque  sur  la  route  de  Novare  ;  puis 
là,  elle  donna  deux  ducats  a  la  comtesse,  et  la  recommanda 
â  Dieu. 

<'  Ma  pauvre  mère  semblait  poursuivie  par  une  vision  ter- 
rible. 

■■  Elle  ne  songea  ni  à  rentrer  au  palais  pour  prendre  de 
l'argent,  ni  à  s'informer  de  la  voiture  qui  devait  emmener 
le  comte  :  elle  était  folle  de  terreur.  Son  seul  souci  était  de 
fuir,  de  traverser  la  frontière,  de  quitter  les  terres  du  duc 
Sforza.  Elle  disparut  avec  son  enfant  du  côté  de  Novare,  et 
1  on  n'entendit  plus  parler  d'elle...  Qu'est  devenue  ma  mèret 
qu'est  devenue  ma  sœur?  Je  n'en  sais  rien!  —  La  nouvelle 
de  la  mort  de  mon  père  marriva  a  Paris.  Ce  fut  le  roi  lui- 
même  qui  me  rapprit,  en  m  annonçant  que  sa  protection  ne 
me  manquerait  pas,  et  qu'une  guerre  allait  venger  l'assas- 
sinat du   comte. 

«  Je  demandai  au  roi  la  permission  de  l'accompagner.  La 
fortune  commença  par  favoriser  les  armes  de  la  France  : 
nous  traversâmes  les  Etats  du  duc  votre  père,  dont  le  roi 
s'empara;   puis  nous  arrivâmes  à    Milan. 

■i  Le  duc  Sforza  s'était  réfugié  à  Itome,  près  du  pape 
Paul  III 

«  On  fit  des  recherches  sur  le  meurtre  de  mon  père  ;  mais 
il  fut  impossible  de  retrouver  aucun  de  ceux  qui  avaient 
assisté  à  ce  meurtre,  ou  qui  y  avaient  participé.  Trois  jours 
après  l'exécution,  le  bourreau  était  mort  subitement.  On 
ignorait  le  nom  de  l'huissier  qui  avait  lu  la  sentence.  Le 
prêtre  qui  avait  reçu  la  confession  du  condamné  était  In- 
connu. Le  geôlier,  sa  femme  et  son  fils  avaient  pris  la  fuite. 
n  Ainsi,  malgré  mes  roclierches.  je  no  pus  pas  même  décou- 
vrir où  rcposiiit  le  corps  de  mon  père.  —  Vingt  ans  s'étaient 
écoulés  depuis  ces  recherches  inutiles,  lorsque  je  reçus  une 
lettre  datée  d'Avignon. 

11  Un  homme  qui  se  contentait  de  signer  avec  une  initiale 
m'invitait  à  me  rendre  immédiatement  â  .Wignon.  si  je 
voulais  avoir  des  révélations  sûres  et  entières  touchant  la 
mort  de  mon  père,  le  comte  l'rancesco  Maraviglia.  Il  me 
donnait  le  nom  et  l'adresse  d'un  prêtre  qui  avait  mi.ssion  de 
me  conduire  près  de  lui.  si  je  me  rendais  à  cette  invitation. 
«  Ce  que  m  offrait  cette  lettre,  c'était  le  désir  de  toute  ma 
vie:  je  partis  à  l'instant  même;  j'allai  droit  chez  le  prêtre: 
le  prêtre  était  prévenu.  11  me  conduisit  chez  l'homme  qui 
m'avait  écrit.  C'était  le  geôlier  de  la  forteresse  de  Milan. 
Voyant  mon  père  mort,  et  sachant  l'endroit  où  attendait  la 
voiture  avec  les  cent  mille  ducats,  le  mauvais  esprit  l'avait 
tenté.  Il  avait  déposé  ma  mère  sur  le  lit  en  la  recomman- 
dant à  sa  femme;  puis  il  était  descendit  au  moyen  de 
l'échelle  de  corde  ;  il  avait  été  rejoindre  le  cocher,  qui 
attendait  sur  son  siège,  s'était  glissé  jusqu'auprès  de  lui. 
disant  qu'il  venait  au  nom  de  mon  père,  l'avait  poignardé, 
et,  après  l'avoir  jeté  dans  un  fossé,  avait  continué  son  che- 
min   en    emmenant    la    voiture. 

.<  Une  fois  à  la  frontière,  il  avait  pris  la  poste,  avait  gagné 
.Wlgnon,  avait  vendu  la  voiture,  et,  comme  personne  n'avait 
jamais  rien  réclamé  du  ce  qu'elle  contenait,  il  s'était  appro- 
prié les  cent  mille  ducats,  et  avait  écrit  à  sa  femme  et  à 
son  fils  de  venir  le  rejoindre. 

11  Mais  la   main   de  Dieu  était  sur  cet   homme.    Sa  femme 

mourut    d'abord  ;    puis,    après    dix   ans   de   langueur,    le    llls 

alla   rejoindre  la  mère;  enfin,  il  sentit  que  son  tour  alUiit 

bientôt  venir  d'aller  rendre  à  Dieu  compte  de  ce  qu'il  avait 

fait  pendant  son  passage  sur  cette  terre.  C'était  à  cet  appel 

d'en   haut  qu'il  s'était   repenti  et  avait   .songé  à   moi.    Vous 

comprenez  dès  lors  dans  quel  but  il  voulait   me  voir. 

•■  C'était  pour  me  tout  raconter,  pour  me   demander  mon 

.pardon,  non  pas  de  la  mort  de  mon  père,  car  il  n'était  pour 

rien  dans  cette  mort,   mais  de  l'assassinat   du   cocher,   mais 

du   vol   des  cent  mille  ducats.  Quant   à   l'homme  assassiné, 

Il  n'y  avait  point  de  remède  an  crime:  l'homme  était  mort. 

11  Mais,  quant  aux  cent  mille  ducats,   il  en  avait,  à  Ville- 

neuve-lez-.Avignon,   acheté  un   cli:'lteau  et   une   terre   magni- 

li(|ue,  du  revenu  de  laquelle  il   vivait.  ' 


LE  PAGE   DU    DUC  DE  SAVOIE 


3i 


•  Je  commençai  par  me  (aire  raconter  tous  les  détails  de 
la  moit  de  mon  père,  non  pas  une  lois,  mais  dix  fois.  Au 
resle.  lette  nuit  lui  avait  paru  si  terrible  à  lui-mémo,  qu'au- 
cun incident  ne  lui  était  échappé,  et  qu'il  se  rappelait  les 
moindres  détails  de  ce  tuneste  événement,  comme  s'il  se  fût 
passé  la  veille.  Malheureusement,  de  ma  mère  et  de  ma  sœur 
il  ne  savait  rien,  que  ce  que  lui  en  avait  dit  sa  femme,  qui 
les  avait  perdues  de  vue  toutes  deu.v  sur  la  route  de  Novare. 
Elles  seront   mortes  de  fatipue  ou  de  faim  ; 

"  J'étais  riche  et  n'avais  point  besoin  de  cette  augmenta- 
tion de  fortune;  mais  un  jour  pouvait  arriver  où  reparaî- 
trait soit  ma  mère,  soit  ma  sœur.  Ne  voulant  pas  désho- 
norer cet  homme  par  un  aveu  public  de  son  crime,  je  lui 
fis  faire  une  donation  de  ce  château  et  de  celle  terre  à  la 
comtesse  Maraviglia  et  â  sa  fille  ;  puis,  autant  qu  il  était  en 
moi.  et  dans  la  mesure  des  pouvoirs  que  j  avais  reçus  du 
Seigneur,  je  lui  pardonnai. 

«  Mais  lii  se  borna  ma  miséricorde.  Francesco-Maria  Sforza 
était  mort  en  1535,  un  an  et  un  jour  après  l'assignation  qui 
lui  avait  été  donnée  par  mon  père  de  comparaître  au  tri- 
bunal de  Dieu.  Il  n'y  avait  donc  pas  à  s'occuper  de  celui-là  ; 
celui-lA  était   puni  de  sa  faiblesse,  sinon  de  son  crime. 

«  Mais  restait  l'empereur  Charles-Quint,  l'empereur  au 
faite  du  pouvoir,  au  sommet  de  la  gloire,  au  comble  des 
prospérités  !  C'était  celui-là  qui  était  demeuré  impuni  ;  ce 
fut  celui-là  que   je  résolus  de  frapper. 

«  Vous  me  direz  que  les  hommes  qui  portent  sceptre  et 
couronne  ne  sont  justiciables  que  de  Dieu  ;  mais  parfois 
Dieu  semble  oijblier. 

•  C'est  au.x  hommes  alors  de  se  souvenir  :  je  me  suis  sou- 
venu, voilà  tout.  Seulement,  j'ignorais  que  l'empereur  jior- 
t.'it  sous  ses  habits  une  cotte  de  mailles.  Lui  aussi  se  souve- 
nait !  —  Vous  avez  voulu  savoir  qui  j'étais,  et  pourquoi 
j'avais  commis  ce  crime.  Je  suis  Odoardo  Maraviglia.  et 
j'ai  voulu  tuer  l'empereur,  parce  qu'il  a  fait  nuitamment 
assassiner  mon  père,  et  mourir  de  fatigue  et  de  faim  ma 
mère  et  ma  sœur  ! 

»  J'ai  dit.  Maintenant,  monseigneur,  vous  savez  la  vérité. 
J'ai  voulu  tuer,  je  mérite  d'être  tué  :  mais  je  suis  gentil- 
homme, et  je  réclame  la  mort  d'un  sentilhomme. 

Emmanuel-Philibert  inclina  la  tête  en  signe  d'assentiment. 

—  C'est  juste,  dit-il.  et  votre  demande  vous  sera  accor- 
dée. Désirez-vous  rester  libre  jusqu'à  l'heure  de  l'e.xécution  ? 
J'entends,  par  rester  libre,   ne  pas  être  lié. 

—  Que   faut-il   faire  pour  cela? 

—  Me  donner  votre  parole  de  ne  pas  essayer  de  fuir. 

—  Vous  l'avez  déjà. 

—  Me   la   renouveler,   alors. 

—  Je  vous  la  renouvelle;  seulement,  hâtez-vous  .  Le  crime 
est  public,  l'aveu  est  complet.  .\  quoi  bon  me  faire  attendre? 

—  Ce  n'est  point  à  moi  de  fixer  l'heure  de  la  mort  d'un 
homme.  Il  sera  fait  sur  ce  point  selon  le  Don  plaisir  de 
l'empereur  Charles-Quint. 

Puis,   appelant   le   sergent  : 

—  Conduisez  monsieur  à  une  tente  particulière  dit  Emma- 
nuel, et  que  rien  ne  lui  manque  !  Une  seule  sentinelle  suffira 
pour  le  garder  :   j'ai  sa  parole   de  gentilhomme.  Allez  I 

Le    sergent    sortit,    emmenant    le    pri.wnnier. 

Emmanuel-Philibert  le  suivit  des  yeux  jusqu'à  ce  qu'il 
tùt   sorti    de   sa   tente. 

Alors,  comme  il  crut  entendre  un  faible  bruit  derrière  lui. 
il   se   retourna. 

Leona  se  tenait  debout  au  seuil  du  second  compartiment, 
dont  la  tapisserie  était  retombée  derrière  elle. 

C'était  le  hrult  qu'avait  fait  cette  tapisserie  en  retombant 
qui  avait  attiré  l'attention  d'Emm.anuel-PhillLert. 

Leona  avait  les  mains  jointes  ;  son  visage  portait  la  trace 
des  larmes  qu'elle  venait  sans  doute  de  verser  au  récit  du 
prisonnier. 

—  Que  veux-tu  ?  demanda  le  prince. 

—  Je  veux  te  dire.  Kmmanuel,  répondit  Leona.  je  veux 
te  dire  qu'il  est  impossible  que  cet  homme  meure  ! 

Le  visage   d'Emmanuel-Philibert  se   rembrunit. 

—  Leona,  dit  le  prince,  tu  n'as  pas  réfléchi  à  ce  que  tu 
demandes.  Ce  jeune  homme  a  commis  un  crime  horrible, 
sinon   par  le  fait,  du  moins  par  l'intention. 

—  N'Importe,  dit  Leona  en  jetant  ses  deux  bras  au  cou  du 
prince.  Je  te  répète  que  ce  jeune  homme  ne  mourra  pas  ! 

—  L'empereur  prononcera  sur  son  sort,  Leona.  Ce  que  je 
puis  faire,  la  seule  chose  que  je  puisse  faire  même,  c'est 
de  tout  rapporter  à  l'empereur. 

—  Et  moi.  je  te  dis,  mon  I-Immanuel.  que,  lor.^que  l'em- 
pereur condamnerait  ce  jeune  homme  au  dernier  supplice, 
tu  obtiendrais  sa  grâce    n'est-ce  pas?  , 

—  Leona,  tu  me  crois  sur  l'empereur  un  pouvoir  que  Je 
n'ai  pas.  11  faut  que  la  justice  Impériale  suive  son  cours.  SI 
elle  condamne 

—  Drtt-elle  condamner.  Il  faut  qu'Odoardo  Maraviglia  vive, 
entends-tu  bien  ?  Il  le  faut,  mon  Emmanuel  blen-almé  : 

—  Et  pourquoi  cela  le  faut-ll? 


—  Parce  que,  reprit  Leona,  parce  que  c'est  mon  frère  !... 

Emmanuel  jeta  un  cri  d  étonnement. 

Cette  femme  mourante  île  fatigue  et  de  faim  au  bord  de 
la  Sésia.  cet  enfant  gardant  ol)siiiièment  le  secret  de  sa  nais- 
sance et  de  son  sexe,  ce  i)age  refusant  le  diamant  de  Charles- 
Quint,  tout  lui  était  expliqué  par  ces  trois  mots  que  Leona 
venait  de  laisser  échapper  sur  odoardo  .Maraviglia  :  ■•  C'est 
mon  frère  !  » 


XIII 

LE    dEmu.n   nu   Miui 


En  même  temps  que  la  scène  que  nous  venons  de  racon- 
ter se  passait  sous  la  tente  d'Kmmnnuol-rhilibert.  un  grand 
événement.  ariiKuicé  par  les  fanfares  des  trompettes  el  les 
vivats  des  soldats,  mettait  en  rumeur  tout  le  camp  impérial. 

Une  petite  troupe  de  cavaliers  avait  été  signalée  du  côté 
de  Bruxelles  ;  on  avait  envoyé  des  coureurs  au-devant  de 
cette  troupe,  et  les  coureurs  étaient  revenus  au  galop,  fai- 
sant de  grands  signes  de  joie,  et  annoncent  i:ue  le  chef  de 
la  cavalcade  n'était  autre  que  le  ills  unique  du  très-au- 
guste empereur.  Philippe,  prince  d'Espagne,  roi  de  Naples, 
et  mari  de  la  reine  d'.-\ngleterre. 

.\u  bruit  des  fanfares,  au.x  vivats  des  premiers  qui  aper- 
çurent le  prince,  chacun  sortit  des  tentes  et  se  précipita 
sur  le  passage  de  l'auguste  arrivant. 

Philippe  était  monté  sur  un  beau  cheval  blanc  qu'il 
manœuvrait  avec  assez  de  grâce.  Il  était  vêtu  d'un  man- 
teau violet  et  d'un  pourpoint  noir.  —  double  couleur  de  deuil 
chez  les  rois,  —  de  trousses  violettes  comme  le  maiiteau, 
chaussé  de  grandes  bottes  de  buffle,  et  coiffé  d'un  petit 
toquet  noir,  comme  on  les  portait  a  cette  époque,  entoure 
vers  sa  coiffe  d'une  torsade  de  soie,  et  orné  d'une  plume 
noire. 

Il  avait  au  cou  le  collier  de  la  Toison  d'or. 

C'était  alors  un  homme  de  vingt-huit  ans.  de  taille 
moyenne,  plutôt  gras  que  maigre,  aux  joues  un  peu  bouf- 
fies, garnies  d'une  barbe  blonde,  à  la  bouche  serrée, 
rarement  souriante,  au  nez  droit,  aux  yeux  tremblants 
.sous  leurs  paupières  comme  ceux  des  lièvres.  Quoiqu  il 
fût  plutôt  beau  que  laid,  l'ensemble  de  sa  physionomie 
n'avait  rien  de  sympathique,  et  l'on  comprenait  que.  sous 
ce  front  plissé  avant  l'âge,  il  s'agitait  plus  de  sombres  que 
de  riantes  pensées. 

L'empereur  avait  une  grande  tendresse  pour  lui.  Comme 
il  avait  aimé  sa  mère,  il  aimait  son  fils;  mais,  au  moment 
où  une  caresse  allait  rapprocher  leurs  deu.x  cœurs,  il 
avait  toujours  senti  celui  du  prince  d'Espagne  enveloppe 
de  cette  couche  de  glace  qui  n'avait  jamais  fondu  dans 
aucun  embrassement. 

Parfois,  quand  il  y  avait  longtemps  qu'il  n'avait  vu 
son  fils,  quand  il  avait  perdu  des  yeux  la  pensée  cachée 
derrière  le  regard  trouble  et  clignotant  du  jeune  prince, 
il  s'inquiétait  de  quel  côté  le  ténébreux  mineur,  éternel- 
lement occupé  d'intrigues  souterraines,  menait  la  sape  de 
son  ambition.  Etait-ce  contre  leurs  ennemis  communs? 
était-ce  contre  lui-même?  Et,  dans  le  doute  de  son  cœur, 
il  laissait  alors  échapper  de  ces  terribles  paroles  comme  11 
en  avait  dit.  le  matin  même,  à  Emmanuel-Philibert  a 
propos  du  pri.soiinier. 

La  naissance  du  jeune  prince  avait  été  sombre  comme  • 
devait  être  sa  vie.  Il  y  a  de  lugubres  aurores  qui  se 
rcfièteiit  sur  toute  une  journée.  L'empereur  avait  reçu 
la  nouvelle  de  sa  naissance,  qui  avait  eu  lieu  le  mardi 
31  mal  1027.  en  même  temps  que  celle  de  la  mort  du  con- 
nétable de  Hourbon.  du  .sac  de  Rome  et  de  la  captivité  du 
pape  Clément  VII.  Toute  réjouissance  avait  donc  été  défen- 
due à  l'occasion  de  cette  nai.'isance,  de  peur  qu'elle  ne  fît 
contraste  avec  le   deuil   de  la  chrétienté. 

l'n  an  après  seulement,  le  royal  rejeton  avait  été  reconnu 
prince  d'Espagne.  Alors,  il  y  avait  eu  de  grandes  fêtes  ; 
mais  l'enfant,  qui,  devenu  homme,  devait  faire  verser 
tant  de  larmes,  l'enfant,  pendant  ces  (êtes  n'avait  fait 
que  pleurer. 

Il  venait  d'atteindre  sa  seizième  année,  lorsque  l'em- 
pereur, voulant  essayer  de  lui  à  la  guerre,  le  chargea  de 
faire  lever  aux  Français,  commandés  par  le  dauphin,  le 
siège  de  Perpignan  ;  mais,  pour  qu'il  ne  courût  risque 
d'aucun  échec  dans  celte  entreprise,  on  l'avait  fait  accom- 
pagner de  six  grands  d'Espagne,  de  quatorze  barons,  de 
huit  cents  gentilshommes,  de  deax  mille  chevaux  et  de 
cinq  mille  hommes  de  pied. 

Contre  un  pareil  renfort  de  troupes  fraîches,  11  n'y  avait 
rien  à  faire.  Les  Français  levèrent  le  siège,  et  l'Infant 
d'Espagne  débuta  dans  la  carrière  mllllaire  par  une  vic- 
toire. 

Mais,  d'après  le  compte  qu'il   s'était  fait  rendre  de  cette 


3'. 


ALEXANDHE  DUMAS  ILLUSmÉ 


campagne,  l'empereur  Charles-Quint  avait  facilement 
reconnu  que  les  instincts  de  son  fils  n'étaient  point  belli- 
queux :  11  avait  donc  réservé  iiour  lui-même  les  hasards  de 
la  guerre  et  les  diverses  fortunes  des  batailles,  laissant  a 
l'héritier  de  sa  puissance  l'étude  de  la  politlilue,  pour 
laquelle  il  semblait  plus  spécialement   né.  i 

A  seize  ans,  le  jeune  prince  avait  fait  de  tels  progrès 
dans  ce  grand  art  du  gouvernement,  que  Charles-ljulnt 
n'hésita  point  â  le  nommer  gouverneur  de  toas  les 
royaumes  d'Espagne. 

En  1543,  il  avait  épousé  dona  Maria  de  Portugal,  sa  cou- 
sine germaine,  née  dans  la  même  année  que  lui,  le  même 
jour    que    lui   et    a   la   même  heure  que  lui. 

11  avait  eu  un  fils,  don  Carlos,  héros  d'une  lamentable 
histoire  et  de  deu.x  ou  trois  tragédies.  Ce  fils  était  né  en 
1545. 

Enfin,  en  1518.  Philippe  avait,  pour  visiter  l'Italie,  quitté 
Barcelone  au  milieu  d'une  effroyable  terapfie  qui  avait 
dispersé  la  flotte  de  Doria.  et  lavait  forcée  de  rentrer 
momentanément  dans  le  port  ;  puis,  avec  un  vent  contraire, 
il  avait  tenté  de  nouveau  le  voyage,  avait  abordé  a  Gênes, 
de  Gênes  avait  gagné  Milan,  e.xploié  le  cliamp  de  bataille 
de  Pavie.  s'était  fait  montrer  la  place  même  où  Fran- 
çois l'r  avait  rendu  son  épée,  avait  mesuré  des  yeux  la 
profondeur  du  fossé  où  avait  failli  s'ensevelir  la  monarchie 
française  :  puis,  toujours  silencieux  et  taciturne,  il  avait 
quitte  Milan,  traversé  l'Italie  centrale,  et  était  venu 
rejoindre  l'empereur  à  Worms. 

Alors  Charles-Quint,  Flamand  de  naissance  et  de  coeur, 
l'avait  présenté  à  ses  compatriotes  de  Namur  et  de 
Bruxelles. 

A  Namur.  Emmanuel-Philibert  l'avait  reçu  et  lui  avait 
fait  les  honneurs  de  la  ville.  Les  deux  cousins  s'étaient 
■embrassés  tendrement  en  se  rencontrant  ;  puis  Emmanuel 
lui  avait  donné  le  spectacle  d'une  petite  guerre,  a  laquelle, 
bien  entendu.   Philippe  n'avait  pris  aucune  part. 

Les  fêtes  ne  furent  pas  moins  somptueuses  à  Bruxelles 
qu'il  Namur.  Sept  cents  princes,  barons  et  gentilshommes, 
vinrent  recevoir  hors  des  portes  l'héritier  de  la  plus  grande 
monarchie  du  monde.  Puis,  cet  héritier  bien  vu,  bien 
reconnu,  son  père  le  renvoya  en  Espagne. 

F.mniaiuiel-Philibcrt  l'accompagna  jusqu';''.  Ciênes.  —  Ce 
fut  pendant  ce  voyage  que  le  prince  de  Piémont  vit  pour 
la  dernière  fois  son  père.  . 

Trois  ans  après  le  retour  de  Philippe  en  Espagne,  le  roi 
Edouard  VI  d'.\ngleteri'e  était  mort,  laissant  la  couronné 
à  sa  sœur  .Marie,  fille  de  Catlierine.  cette  tante  de  l'em- 
pereur que  l'empereur  aimait  tant,  qu'il  avait  appris 
l'anglais,   disait-il,    rien    que  pour  lui  parler. 

La  nouvelle  reine  était  pressée  de  choisir  un  mari  :  elle 
avait  quarante-six  ans  ;  par  conséquent,  pas  de  temps  à 
perdre.   Cliarle.s-Quint   proposa  son  fils  Pliillppe. 

Philippe  était  devenu  veut  de  cette  cliarmante  dofla 
Maria  de  Portugal,  qui  n'avait  vécu  que  l'àge  des  fieurs. 
Quatre  jours  après  la  nais-iance  de  don  Carlos,  les  femmes 
de  la  reine,  curieuses  de  voir  un  magnifique  autodafé  de 
huguenots,  avaient  lai.ssé  la  nouvelle  accoucliée  .seule,  en 
face  d'une  table  couverte  de  fruils  Ces  fruits,  on  avait 
défendu  à  la  malade  d'en  manger.  Fille  d'Eve  sur  tous  les 
points,  la  pauvre  princes.se  désobéit  à  la  recommandation  : 
elle  se  leva,  mordit,  à  belles  et  jeunes  dents,  non  pas 
dans  une  pomme,  mais  dans  un  melon,  et,  vingt-quatre 
heures  après,  elle  était  morle  ! 

Rien   n'empêchait    donc    l'infant    don    Philippe    d'épouser 
Marie   Tudor.    de    lier    l'Angleterre    a   l'Espagne,    et.    enti-e 
Vile  du  Nord  et  la  péninsule  du  Midi,  d'élouffer  la  France. 
C'était  le  grand  but  de  cette  union. 

Philippe  avait  deux  concurrents  à  la  main  de  sa  cousine  : 

Le  cardinal   Polus.   cardinal   sans    être    prêtre.  —   fils    de 

Georges,   duc   de  Clarence,   frère  d'Edouard    IV  ;   —  cousin, 

par   conséquent,   de   la    reine    au    même  degré   à   peu    près 

que  Philippe  : 

Et  le  prince  de  Courtenay.  neveu  de  Henri  VIII  ;  par 
conséquent,  aussi  proche  parent  que  les  deux  autres  de  la 
reine   Marie. 

Charles-Quint  commença  par  s'assurer  l'appui  de  la  reine 
Marie  elle-même,  et  stlr  de  cet  appui,  qu'il  avait  conquis 
par  rinlliience  du  père  Henri,  confesseur  de  la  royale 
veuve.  11  n'hésita  point  ;\  agir. 

,La  princesse  Marie  était  ardente  catholique.  Le  titre  de 
la  sanglante  Marie,  que  les  uns  après  les  autres  lui  ont 
donné  tons  les  historiens  d'Angleterre,  en  fait  fol. 

L'empereur  commença  donc  par  écarter  d'elle  le  prince 
«le  Courtenay.  jeune  homme  de  tienledeux  ans,  beau 
comme  un  ange,  brave  comme  un  Courtenay.  en  l'accusant 
d'être  un  protecteur  passionné  de  Ihérésie  :  cl.  en  effet,  la 
reine  Marie  remarqua  que  ceux  de  ses  ministres  qui  lui 
conseillaient  ce  mariage  étaient  ceux  qu'elle  regardait 
comme  entachés  de  cette  fausse  religion  dont  son  père. 
Henri  VIII,  pour  n'avoir  plus  rien  à  faire  désormais  avec 
les  evdiues  de  Rome,  comme  il  les  appelait,  s'était  déclaré 
le.  pape. 


Ce  point  bien  arrêté  dans  l'esprit  de  la  reine,  le  prince 
de  Coui'tenay  n'était  plus  à  craindre. 

Restait  le  cardinal  Polus,  peut-être  moins  brave  que 
Courtenay,  mais  aussi  beau  que  lui.  et,  à  coup  sur.  plus 
fort  politique,  élevé  qu'il  avait  été  à  l'école  des  papes. 

Le  cardinal  Polus  était  d'autant  plus  a  craindre  qu  avant 
d'être  couronnée.  Marie  Tudor.  avec  ou  sans  intention, 
avait  écrit  au  pape  .Iules  111  pour  qu'il  lui  envoyât  le 
cardinal  Polus  en  qualité  de  légat  apostolique,  afin  que 
celui-ci  travaillât  avec  elle  à  la  sainte  œuvre  du  rétablis- 
sement de  la  religion.  Par  bonheur  pour  Charles-Quint, 
le  pape,  qui  savait  ce  que  Polus  avait  eu  a  souffrir  sous 
llenii  VIll,  et  quels  dangers  il  avait  courus,  hésita  à  envoyer 
tout  d'abord,  au  milieu  de  la  fermentation  qui  régnait 
en  .•Vngleterre.  un  prélat  de  cette  considération.  Il  le  fit 
donc  précéder  par  Jean-François  Commendon.  maître  de  la 
chambre.  Mais  c'était  Polus  et  non  Commendon.  que  Marie 
avait  demandé  ;  elle  renvoya  ce  dernier,  le  priant  de  pres- 
ser la  venue  du  cardinal. 

Polus  partit  ;  mais  l'empereur  avait  ses  espions  à  Rome  : 
il  fut  informé  de  ce  départ,  et,  comme  le  légat  à  lalere 
devait  traverser  l'.^llemagne,  et  passer  par  Inspruck. 
Charles-Quint  donna  l'ordre  a  .Mendoza.  qui  comman  lait 
un  corps  de  cavalerie  dans  cette  ville,  d'arrêter  le  cardinal 
Polus  au  passage,  sous  prétexte  qu'il  était  trop  proche 
parent .  de  la  reine  pour  lui  donner  des  conseils  désinté- 
ressés dans  l'aflalre  de  son  mariage  avec  l'infant  don  Phi- 
lippe. 

Mendoza  était  un  vrai  capitaine  comme  il  en  faut  au.\ 
princes  en  pareilles  circonstances.  11  ne  connaissait  que 
.sa  consigne.  Sa  consigne  était  d'arrêter  le  cardinal  Polus  : 
il  l'arrêta  et  le  retint  prisonnier  jusqu'à  ce  que  les  articles 
du  contrat  de  mariage  entre  Pliilippe  d'Espagne  et  Marie 
d'.-Vngleterre  fussent  signés. 

Ces  articles  signés,  on  le  relâcha.  Polus  prit  son  parti 
en  liomme  de  sens,  et  remplit  sa  charge  de  légat  c  lulcre, 
nor.-seulemenî  auprès  de  Jlarie.  mais  encore  près  de  Phi- 
lippe. 

l'n  des  articles  portait  que  Marie  Tudor,  reine  d'An- 
gleterre, ne  pouvait  épouser  qu'un  roi.  Ce  n'était  point  un 
embarras  pour  Charles-Quint  :  il  fit  son  fils  Philippe  roi 
dé   Naples. 

Ce  succès  consola  un  peu  l'empereur,  attristé  des  deux 
échecs  qu'il  venait  d'éprouver,  l'un  â  Inspruck,  où.  surpris 
la  nuit  par  le  duc  Maurice,  il  s'était  enfui  si  précipitam- 
ment, qu'il  ne  s'était  pas  aperçu  qu'il  avait  mis  son  bau- 
drier, oubliant  son  épée;  l'autre  devant  Metz,  dont  H 
avait  été  forcé  de  lever  le  siège  en  laissant,  dans  les  houes 
d'un  dégel,  .ses  canons,  ses  caissons,  son  matériel  de  guerre 
et  le  tiers  de  son  armée 
—  Oh  :  s'était-il  écrié,  la  fortune  me  revient  donc  ! 
Enfin,  le  2i  juillet  1554.  c'est-à-dire  neuf  mois  avant 
l'époque  où  nous  sommes  arrivés,  le  jour  même  de  la  fête 
de  saint  Jacques,  protecteur  de  l'E.^pagne.  Marie  d'.Vngle- 
teri'e  avait  été  unie  à  Philippe  II.  Celle  qu'on  pouvait 
appeler  la  Tigicsse  du  .Vord  avait  épousé  celui  qu'on  devait 
appeler  le  IXmon   du  Midi. 

Philippe  était  parti  d'Espagne,  accompagné  de  vingt-deux 
bâtiments  de  guerre,  montés  par  six  mille  hommes.  Mais, 
avant  d'entrer  dans  le  port  de  Hampton,  il  avait  renvoyé 
tous  ces  vaisseaux,  afin  de  n'aborder  en  .Angleterre  qu'avec 
ceux  que  la  reine  Marie,  sa  fiancée,  avait  expédiés  au- 
devant  de  lui. 

Ceux-ci  étaient  an  nombre  de  dix-huit.  Ils  étaient  pré- 
cédés du  plus  grand  vaisseau  que  les  Anglais  eussent  jamais 
construit,  et  qui  avait  été  lancé  à  la  mer  en  cette  occa- 
sion. 

Ces  vai.sseaux  s'avancèrent  à  la  rencontre  du  prince 
d'Espagne  jusqu'à  trois  lieues  dans  la  haute  mer,  et,  la, 
au  milieu  des  riérliarges  d'artillerie,  au  roulement  des 
tambours,  aux  fanfares  des  cl.âirons.  Philippe  passa  de  son 
bâtiment  sur  celui  que  lui  envoyait  sa   fiancée. 

Il  était  suivi  de  soixante  gentilshommes,  dont  douze 
étalent  grands  d'Espagne  ;  quatre  d'entre  eux,  l'amirante 
de  Castllle,  le  duc  de  .Médina-Cadi,  Riiy  Gomez  de  Silva 
et  le  duc  d'Albe  avaient  chacun  quarante  pages  et  valets. 
«  Enfin,  on  compta,  chose  merveilleuse,  et  qui  ne  s'était 
jamais  vue,  dit  Gregorio  Leti,  histiu'ien  de  Charles  V,  que 
ces  .soixante  seigneui-s  avalent  entre  eu.x  douze  cent  trente 
pages  et  csiaficrs. 

Les  épousailles  eurent  Heu  à  Wincester.  Ceux  qui  vou- 
dront savoir  comment  la  reine  .Marie  Tudor  vint  au-devant 
de  son  fiancé,  de  quelle  robe  elle  était  vêtue,  de  quelle 
parure  elle  était  ornêi'.  de  quelle  forme  était  l'amphithéâtre 
surmonté  de  deux  troncs  qui  attendaient  les  deux  époux; 
ceux  qui  voudront  pénétrer  pins  avant  encore,  et  connaître 
la  manière  dont  la  messe  tut  célébrée,  celle  dont  on  se  mit 
à  table,  celle  enfin  dont  Leurs  Majestés  "  se  levèrent  si 
adroilemci,t  de  table,  que.  quoiqu'il  y  eût  devant  elles 
quantité  de  seigneurs  et  de  dames,  elles  disparurent  lar 
une    fausse    p^nte    et    se    retirèrent    dans    leur    chambre,  * 


LB  P.VliE   DU    DUC  DE   S.WOIE 


33 


trouveront  ces  détails,  et  bien  d'autres  encore,  dans  l'iiis- 
torien   que   nous  venons  de  citer. 

Quant  a  nous,  si  intéressants  et  surtout  si  pittoresques  que 
soient  ces  détails,  ils  nous  mèneraient  trop  loin,  et  nous 
reviendrons  au  roi  dAnprleteire  et  de  Naples.  riiilippe  II, 
qui,  aprL'S  neuf  mois  de  mariage,  reparaissait  sur  le  conti- 
nent, et,  au  moment  où  lou  s  y  attendait  le  moins,  venait, 
comme  nous  lavons  dit.  d'apparaître  aux  barriùres  du  camp, 
salué  par  le  roulement  des  tambours,  par  les  fanfares  des 
trompettes,  et  par  les  vivats  des  soldats  allemands  et  espa- 
gnols qui  lui  faisaient  cortège. 

Cliarles-ijuint  avait  été  prévenu  un  des  premiers  de  larri- 
vée  inopinée  de  son  fils,  et  joyeux  de  ce  que  Philippe 
n'eut  (cela  paraissait  ainsi  du  moins)  aucun  motif  de  lui 
cacher  sa  présence  dans  les  Flandres,  puisqu'il  le  venait 
trouver  dans  son  camp,  il  lit  un  effort,  et,  appuyé  sur  le  bras 
<1  un  de  ses  officiers,  il  se  ti'aina  jusqu'à  la  porte  de  sa 
lente. 

11  y  était  à  peine,  qu'il  aperçut  don  Philippe  s  avançant 
vers  lui  avec  cris,  tambours  et  trompettes,  comme  s'il  était 
déjà  le  maiti'e  et  seigneur. 

—  AUon.-;.  allons,  miirmur^  Charles-Quint,  Dieu  le  veut! 
Mais,    dés   <|uil    aiierçut    son    père.    Philippe    arrêta    son 

cheval  et  mit  pied  â  terre  ;  puis,  s'approohant,  l<s  bras  ten- 
dus, la  tète  découverte  et  inclinée,  il  se  jeta  aux  pieds  de 
l'empereur. 

Cette  humilité  chassa  toute  mauvaise  pensée  de  lesprit  de 
Charles-Quint. 

11  releva  Philippe,  le  serra  dans  ses  bras,  et,  se  retournant 
vers  ceux  qui  avaient  fait  cortège  au  prince  ; 

—  Merci,  messieurs,  dit-il.  d'avoir  deviné  la  joie  qu'allait 
me  causer  la  présence  de  mon  fils  bien-aimé,  et  de  me  lavoir 
annoncée  d'avance  par  vos  cris  et  vos  vivats  ! 

Puis,  à  son  fils  : 

—  Don  Pliilippe,  dit-il,  il  y  a  près  de  cinq  ans  que  nous 
ne  nous  sommes  vus  ;  venez  !  nous  devois  avoir  bien  des 
choses  à  nous  dire. 

Et,  saluant  toute  cette  foule,  soldats  et  officiers  assemblés 
devant  sa  tente,  il  s  appuya  au  bras  de  son  fils,  et  rentra 
dans  le  pavillon  aux  cris  mille  fois  répétés  de  «  Vive  le  roi 
d'.\iigleterre  !»  et  «  Vive  1  empereuir  d'.AUemagne  !  »  de 
«  Vive  don  Philippe  1  »  et  «  Vive  Charles-Quint  !  » 

Eu  effet,  comme  l'avait  présumé  l'empereur,  Philippe  et 
lui  avaient  bien  des  choses  ù  se  dire. 

Et.  cependant,  après  que  Charles-Quint  se  fut  assis  sur 
le  divan,  et  que,  refusant  l'honneur  de  s'asseoir  aux  côtés 
de  son  père,  Philippe  se  fut  assis  sur  une  chaise,  il  se  fit  un 
instant  de  silence. 

Ce  fut  Charles-Quint  qui  rompit  le  premier  ce  silence, 
que  Philippe  gardait  peut-être  par  respect  pour  son  père. 

—  Mon  fils,  dit  l'empereur,  il  ne  fallait  pas  moins  que 
votre  chère  présence  pour  dissiper  la  mauvaise  impression 
qu'ont  produite  sur  moi  les  nouvelles  reçues   aujourd  hui. 

—  L'une  de  ces  nouvelles,  et  la  plus  fatale  de  toutes, 
m'est  déjà  connue,  comme  vous  pouvez  le  voir  à  mon  habit, 
mon  père,  répondit  Pliilippe  ;  nous  avons  eu  le  malheur  de 
perdre,  vous  une  mère,  moi  une  aïeule  ! 

—  Vous  avez  appris  celte  nouvelle  en  Belgique,  mon  fils? 
Philippe  s  inclina. 

—  En  Angleterre,  sire  ;  nous  avons  avec  l'Espagne  des 
communications  tout  à  fait  directes,  tandis  que  le  courrier 
que  Votre  .Majesté  a  reçu  a  dû  être  forcé  de  venir,  par  terre, 
de  Gênes  Ici,  ce  qui  l'aura  retardé. 

—  En  effet,  dit  Charles-Quint,  cela  doit  être  ainsi  :  mais, 
à  part  ce  sujet  de  douleur,  mon  flls,  j'en  ai  un  autre  d'in- 
quiétude. 

—  Votre  Majesté  voudrait-elle  parler  de  l'élection  du  pape 
Paul  IV  et  de  la  ligue  ciu'il  a  proposée  au  roi  de  France,  et 
qui  doit  être  signée  a  cette  heure. 

Charles-Quint  regarda  don  Philippe  avec  étonnement. 

—  Mon  fils,  dit-il,  est-ce  encore  un  vaisseau  anglais  qui 
vous  a  aussi  bien  renseigné  que  vous  1  êtes  ?  Le  trajet  est 
cependant  long  de  Clvita-Vecchla  à  Portsmouth  ! 

—  Xon.  sire,  la  nouvelle  nous  est  arrivée  à  travers  la 
France:  de  là  vient  que  j'ai  pu  la  connaître  avant  vous.  Les 
pas.sages  des  .\lpes  et  du  Tyrol  sont  encore  encombrés  de 
neige  et  ont  retardé  votre  messager,  tandis  que  le  nôtre  est 
venu  tout  droit  d'Ostie  à  Marseille,  de  Marseille  à  Boulogne, 
et  de  Boulogne  à  Londres. 

Charles-Quint  fronça  le  sourcil  ;  11  avait  cru  longtemps 
qu'il  était  de  son  droit  d'être  informé- le  premier  de  tout 
grave  événement  qui  se  pa.ssalt  en  ce  monde,  et  voilà  que  son 
fils,  non  seulement  avait  connu  avant  lui  la  mort  de  la 
reine  .Jeanne  et  l'élection  de  Paul  IV.  m.iis  encore  lui  annon- 
çait une  chose  qu'il  ignorait,  c'est-à-dire  la  ligue  signée 
entre  Henri  II  et  le  nouveau  pape. 

Mais  Philippe  ne  parut  pas  remarquer  l'étonnèment  de 
son  père 

—  Au    reste,   continua-t-il,   toutes   les   mesures   étalent   si 


bien  prises  par  les  Caraffa  et  leurs  partisans,  que  le  traité 
a  été  envoyé  au  roi  de  France  pendant  le  conclave.  Cela 
explique  la  hardiesse  avec  laquelle,  après  avoir  pris  Marien- 
bouig,  Henri  11  a  marclié  sur  liouviiies  et  sur  Dînant,  dans 
le  but.  sans  doute,  de  vous  couper  la  retraite. 

—  Oh  !  oh  !  fit  Cliarlcs-Quint,  est-il  donc  au.ssi  avancé  que 
vous  le  dites,  et  serais-je  nieiiacè  d  une  nouvelle  surprise 
dans  le  genre  de  celle  d'inspruck  ■/ 

—  Non,  dit  Philippe,  car,  je  l'espère.  Votre  Majesté  ne 
refusera  pas  de  conclure  une  tr^ve  avec  le  roi   Henri   II. 

—  Par  mon  àme  !  s  écria  l'empereur,  je  serais  bien  fou  si 
je  la  refusais,  et  même  si  je  ne  la  ju'oposais  pas  ! 

—  Sire,  dit  Philippe,  cette  trêve  proposée  par  vous  ren- 
drait le  roi  de  France  trop  orgueilleux.  Voilà  pourquoi  nous 
avons  eu  l'idée,  la  reine  Marie  et  moi.  de  nous  mettre  a  cette 
œuvre  dans  l'Intérêt  de  votre  dignité 

—  Et  tu  viens  me  demander  mon  autorisation  pour  agir? 
.Soit  !  agis,  ne  perds  pas  de  temps,  envoie  en  France  les  plus 
adroits   ambassadeurs  ;   ils   n'y   arriveront   jamais  -assez   tôt. 

—  C'est  ce  que  nous  avons  pensé,  sire,  et  nous  avons,  en 
réservant  à  Votre  Majesté  toute  liberté  de  nous  démentir, 
envoyé  le  cardinal  Polus  au  roi  Henri,  pour  lui  demander 
une  trêve. 

Charle.s-Quint  secoua   la  tête. 

—  11  n'arrivera  pas  à  temps,  dit-il,  et  Henri  sera  à  Bruxel- 
les avant  que  le  cardinal   Polus  soit  débarqué  à  Calais. 

—  Aussi  le  cardinal  Polus  était-il  venu  par  Ostende,  et 
a-t-il  joint  le  roi  de  France  à  Dinant. 

—  Si  habile  négociateur  qu'il  soil.  dit  Charles-ijuint  avec 
un  soupir,  je  doute  qu  il  réussisse  dans  une  pareille  négo- 
ciation. 

—  Je  suis  alors  tout  heureux  d'annoncer  à  Votre  Majesté  . 
qu'il  a  réussi,  dit  Philippe.  Le  roi  de  France  accepte,  sinon 
une  trêve,  du  moins  une  suspension  d'armes  pendant  laquelle 
se  régleront  les  conditions  de  cette  trêve.  Le  monastère  de 
Vocelles.  près  Cambrai,  a  été  choisi  par  lui  comme  le  lieu 
des  conférences,  et  le  cardinal  Polus,  en  venant  m'annoncer 
à  Bruxelles  le  résultat  de  sa  mission,  ma  dit  qu'il  n'avait 
pas  cru  devoir  faire  de  difficulté  sur  ce  point. 

Cliarles-t^uint  regarda  don  Philippe  avec  une  certaine 
admiration  :  celui-ci,  le  plus  humblement  du  monde,  venait 
de  lui  annoncer  1  heureux  dénouement  d  Une  négociation 
que    lui,    Charles-Quint,    regardait   comme   Imiiossible. 

—  Cette  trêve,   dit-il,  quelle  serait   sa  durée? 

—  Réelle  ou  convenue? 

—  Convenue. 

—  Cinq  ans,   sire  ! 

—  Et  réelle? 

—  Celle  qu'il  plairait   à  Dieu  ! 

—  Et  combien  de  temps,  don  Philippe,  croyez-vous  qu'il 
plairait   à    Dieu    qu'elle   dur.it? 

—  Mais,  dit  le  roi  d'Angleterre  et  de  Kaples  avec  un  imper- 
ceptible .sourire,  le  temps  qu  il  faudrait  pour  que  vous  puis- 
siez tirer  d'Espagne  un  renfort  de  dix  mille  Espagnols,  et 
pour  que  je  pus?e  vous  envoyer  d'Angleterre  un  secours  de 
dix  mille  Anglais. 

—  Mon  flls,  dit  Charles-Quint,  cette  trêve  était  mon  vœu 
le  plus  cher,  et...  et.  comme  c'est  vous  qui  l'avez  obtenue, 
eh  bien.  Je  vous  promets  que  c'est  vous  qui  la  tiendrez  ou 
qui  la  romprez,   selon  votre  plaisir. 

—  Je  ne  comprends  pas  ce  que  veut  dire  l'auguste  empe- 
reur, dit  Philippe,  dont  la  puissance  sur  lui-même  ne  put 
aller  jusqu'à  empêcher  ses  yeux  de  lancer  un  éclair  d'espé- 
rance et  de  convoitise. 

Il  venait  d  entrevoir,  presque  à  la  portée  de  sa  main,  le 
sceptre  de  l'Espagne  et  des  Pays-Bas,  et.  qui  savait?  peut- 
être  la  couronne  impériale. 

Huit  jours  après,  une  trêve  était  signée  en  ces  termes  : 

«  Il  y  aura  trêve  pour  cinq  ans,  tant  par  mer  que  par 
terre,  de  laquelle  jouiront  également  tous  les  peuples.  Etals, 
royaumes  et  provinces  tant  de  1  empereur  que  du  roi  de 
France  et  du  roi  Philippe. 

«  Pendant  tout  cet  espace  de  temps  de  cinq  ans,  il  y  aura 
suspension  d'armes,  et,  ceiieiulant.  chacun  de  ces  potentats 
gardera  tout  ce  qu  11  a  pris  durant  tout  le  cours  de  la 
guerre. 

"  Sa  Sainteté  Paul  IV  est  comprise  dans  cette  trêve.  » 

Philippe  pré.senta  lui-même  le  traité  à  l'empereur,  qui 
jeta  un  regard  presque  effrayé  sur  le  visage  impassible  de 
son  fils. 

Il  ne  manquait  plys  à  ce  traité  que  la  signature  de  Char- 
les-Quint. 

Charles-Quint  signa. 

Puis,  lor.sque,  avec  une  peiné  infinie,  il  eut  tracé  les  sept 
lettres  de  son  nom  : 

—  Sire,  dit-il,  donnant  pour  la  première  fols  ce  titre  à 
son  flls.  reliiurnez  a  Londres,  et  teriiz-vons  prêt  à  revenir  à 
Bruxelles  a  mon  premier  commandement. 


3G 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


XIV 


ou    CHARLES-QUIM    TIENT    LA    PROMESSE 
FAITE  A  SON   FILS   DoX  PHILIPPE 


Le  vendredi  25  octobre  de  l'année  1555,  il  y  avait  grande 
aftluence  dans  les  rues  de  la  ville  de  Bruxelles,  non  seule- 
ment du  peuple  de  la  capitale  du  Brabant  méridional,  mais 
encore  de  celui  des  autres  Etats  flamands  de  I  empereur 
Charles-Quint. 

Toute  cette  foule  se  pressait  vers  le  palais  royal,  qui 
n'e.xiste  plus  aujourd'hui,  mais  qui  alors  s  élevait  en  haut 
ai  la  ville  vers  le  sommet  du  Caudenberg. 

C'tsv  qu'une  grande  assemblée,  dont  on  ignorait  encore 
la  cause,  avait  été  convoquée  par  l'empereur,  et,  déjà  remise 
une  fois,  devait  avoir  lieu  ce  jour-là. 

A  cet  effet,  l'intérieur  de  la  grande  salle  avait  été  orné  et 
tapissé  à  l'occident,  c'est-à-dire  du  côté  des  barrières,  et  l'on 
y  avait  dressé  une  espèce  d'écliataud  de  six  à  sept  degrés, 
couvert  de  magnifiques  tentures,  et  surmonté  d  un  dais  aux 
armes  impériales  abritant  trois  fauteuils  vides,  mais  évidem- 
ment destinés,  celui  du  milieu  à  l'empereur,  celui  de  droite 
au  roi  don  Philippe,  arrivé  depuis  la  veille,  celui  de  gauche 
à  la  reine  douairière  de  Hongrie,  Marie  d'Autriche,  sœur  de 
Charles-Quint. 

Des  bancs  placés  parallèlement  accompagnaient  ces  trois 
fauteuils,  et  formaient  avec  eux  une  sorte  d'hémicycle. 

D'autres  sièges  étaient  rangés  en  face  de  l'estrade,  comme 
le  sont  dans  une  salle  de  spectacle,  les  banquettes  en  face 
du   théâtre. 

Le  roi  Philippe,  la  reine  Marie,  la  reine  Eléonore.  veuve 
de  François  1",  Maximilien.  roi  de  Bohème,  Christine,  du- 
chesse de  Lorraine,  avaient  pris  leurs  logements   au  palais. 

Charles-Quint  seul  avait  continué  d'habiter  ce  qu'il  appe- 
lait Sa  petite  maison  du  Parc. 

A  quatre  heures  de  l'après-midi,  il  quitta  cette  petite  mai- 
son monta  sur  une  mule  dont  la  douce  allure  le  faisait  moins 
souffrir  que  tout  autre  moyen  de  locomotion.  Quant  à  aller 
à  pied,  il  n'y  fallait  pas  songer:  les  accès  de  goutte  avaient 
redoublé  de  violence,  et  l'empereur  ne  savait  même  pas  s  il 
pourrait  marcher  du  seuil  de  la  porte  à  l'écliafaud  de  la 
grande  salle,  ou  si  l'on  ne  serait  pas  obligé  de  le  porter 
pendant  ce  faible  parcours. 

Rois  et  princes  suivaient  à  pied  la  mule  do  l'empereur. 

L'empereur  était  vêtu  de  la  chape  impériale,  toute  de  drap 
d'or,  et  sur  laquelle  retombait  le  grand  cordon  de  la  Toison. 
Il  avait  la  couronne  sur  la  tète  ;  mais  on  portait  devant  lui, 
sur  un  coussin  de  velours  rouge,  le  sceptre  que  sa  main 
n'avait  plus  la  force  de  soutenir. 

Les  personnages  qui  devaient  occuper  les  bancs  placés  aux 
deux  côtés  des  fauteuils,  et  en  face  de  l'estrade,  avaient  été 
d'avance  introduits  dans  la  salle. 

C'étaient,  à  droite  des  fauteuils,  les  chevaliers  de  la  Toi- 
son, assis  sur  un  banc  tapissé. 

Sur  le  banc  de  gauche,  tapissé  pareillement,  c'étaient  les 
princes,  les  grands  d'Espagne  et  les  seigneurs. 

Derrière  ceux-ci,  c'étaient,  sur  d'autres  bancs  non  tapis- 
sés, les  trois  con.'iells  :  le  conseil  d'Etat,  le  conseil  privé  et 
le  conseil  des  finances. 

C'étaient  enfin,  .sur  d'autres  bancs  placés  en  face,  d'abord 
les  états  du  Brabant,  puis  les  états  de  Flandre,  puis  chacun 
des  autres  états  selon  le  rang  qu'il  devait  tenir. 

Des  galeries  régnant  tout  autour  de  la  salle  étaient,  de- 
puis  le   matin,    encombrées   de   spectateurs. 

L'empereur  entra  vers  qu.itre  heures  un  quart  ;  il  était 
appuyé  sur  l'épaule  de  Guillaume  d'Orange  surnommé  plus 
tard   le   Tarllurnr.  . 

Près  de  Guillaume  d'Orange  marchait  Emmanuel-Phili- 
bert, accompagné  de  son  écuyer  et  de  son  page. 

De  r.autre  côlé.  avant  rois  et  princes,  a  quelques  pas  à  la 
droite  de  lempereur,  venait  un  homme  de  trente  à  trente- 
cinq  ans.  inconnu  à  tout  le  monde,  et  qui  paraissait  aussi 
étonné  de  se  trouver  là  que  les  spectateurs  paraissaient 
étonnés  de  l'y  voir. 

C'était  Odoardo  Maraviglia.  que  l'on  avait  tiré  de  sa  pri- 
son, revêtu  d'un  magnifique  costume,  et  conduit  à  cette 
place  sans  qu'il  sût  où  il  allait,  ni  ce  qu'on  voulait  de  lui. 

A  l'apparition  de  l'empereur  et  de  cette  suite  auguste  qu'il 
menait   derrière   lui.    chacun    se   leva. 

L'empereur  Cliarlcs-Quint  s  avança  sur  l'échafaud.  mar- 
chant à  grand'pelne,  tout  soutenu  qu'il  était.  On  pouvait 
voir  facilement  qu'il  lui  fallait  un  suprême  courage,  et  sur- 
tout une  grande  habitude  de  la  souffrance,  pour  ne  pas  jeter 
un  cri  à  chaque   pas  qu'il   faisait. 

Il  s'assit,  ayant  don  Philippe  à  sa  droite  et  la  reine  Marie 
à  sa  gauche. 


Puis,  sur  un  signe  de  lui,  chacun  en  fit  autant,  hormis 
d  un  côté,  le  prince  d'Orange,  Emmauuel-Pliilibert  et  les' 
deux  personnes  qui  formaient  sa  suite,  et  de  l'autre  Odoardo 
ilaraviglia,  qui,  libre,  revêtu  comme  nous  lavons  dit  de 
magnifiques  habits,  promenait  sur  ce  spectacle  un  reéard 
étonné. 

Quand  tout  le  monde  fut  assis,  l'empereur  fit  «jt-ne  au 
conseiller  Philibert  Brussellius  de  prendre  la  parole." 

Chacun  attendait  avec  anxiété.  Le  seul  visage  de  Philippe 
demeurait  calme  et  impassible.  Son  œil  voilé  semblait  ne 
rien  voir  ;  à  peine  devinait-on  que  le  sang  circulait  sous  cet 
épidémie  pâle  et  inanimé.  L'orateur  expliqua  en  peu  de 
mots  que  les  rois,  princes,  grands  d'Espagne,  chevaliers  de 
la  Toison  d'or,  membres  des  états  de  Flandre  présents 
dans  la  salle,  y  avaient  été  convoqués  pour  assister  à  l'ab- 
dication de  l'empereur  Charles-Quint  en  faveur  de  son  fils 
don  Philippe,  qui,  à  partir  de  ce  moment,  lui  succédait  dans 
ses  titres  de  rpi  de  Castilie,  de  Léon,  de  Grenade,  de  Na- 
varre, d'Aragon,  de  Xaples,  de  Sicile,  de  .Majorque,  des 
lies,  Indes  et  terres  de  la  mer  Océaue  et  Atlantique,  et  dans 
ceux  d'archiduc  d'Autriche,  de  duc  de  Bourgogne,  de  Lo- 
thier,  de  Brabant,  de  Luisbourg.  de  Luxembourg,  de  Que- 
lières  ;  de  comte  de  Flandre,  d'.^rtois  et  de  Bourgogne  ;  de 
palatin  de  Hainaut,  de  Zélande.  de  Hollande,  de  Feurette, 
de  Haguenau.  de  Namur,  de  Zutphen  ;  enfin  dans  ceux  de 
prince  de  Zwane,  de  marquis  du  Saint-Empire,  de  seigneur 
de  Frise,  de  Salmi,  de  Malines,  et  des  cités,  villes  et  pays 
d'Utrecht,   d'Overyssel   et  de   Groeningen. 

La  couronne  impériale  était  réservée  à  Ferdinand,  déjà 
roi  des  Romains. 

A  cette  réserve  seulement,  une  pâleur  livide  passa  sur  le 
visage  de  don  Philippe,  et  un  léger  tremblement  fit  fris- 
sonner les  muscles  de  ses  joues. 

Cette  abdication,  qui  suspendait  d'étonnement  toutes  les- 
haleines,  fut  attribuée  par  l'orateur  au  désir  que  l'empereur 
avait  de  revoir  l'Espagne,  qu'il  n  avait  pas  vue  depuis  douze 
ans,  et  surtout  aux  souffrances  que  lui  faisait  endurer  la 
goutte,  souffrances  qui  s'augmentaient  encore  de  la  rigueur 
du  climat  des  Flandres  et  de  la  Germanie. 

11  achevait  en  priant,  au  nom  de  l'empereur,  les  états 
de  Flandre  de  prendre  en  bonne  part  cette  cession  qu'il 
faisait  d'eux  à  son  fils  don  Philippe- 
Ce  discours  prononcé,  et  ayant  adjuré  Dieu,  en  forme  de 
péroraison,  de  vouloir  bien  garder  toujours  l'auguste  empe- 
reur sous  sa  protection  et  sauvegarde,  Philibert  Brussellius 
se  tut  et   reprit  sa  place   sur  son  siège. 

Alors,  l'empereur  se  leva  à  son  tour  ;  il  était  pâle,  et  la 
sueur  de  la  souffrance  humectait  son  visage  ;  il  voulait 
parler  et  tenait  a  la  main  un  papier  .«ur  lequel  était  écrit  son 
discours,  pour  le  cas  où  la  mémoire  lui  manquerait. 

Au  premier  signe  qu'il  manifesta  du  désir  qu'il  avait  de 
parler,  l'immense  rumeur  qui  avait  parcouru  la  salle  à  la  fin 
du  discours  du  couselUer  Brussellius  cessa  comme  par  e"- 
'chantement,  et,  si  faible  que  fût  la  voix  de  l'empereur,  du 
moment  où  il  ouvrit  la  boucl'.e,  on  ne  perdit  pas  un  mot  de 
ce  qu'il  disait.  11  est  vrai  qu  au  fur  et  à  mesure  qu'il  avan- 
çait dans  son  discours,  et  que.  jetant  un  rc,gard  sur  sa  vie 
passée,  il  rappelait  ses  travaux,  ses  dangers,  ses  actions, 
ses  desseins,  sa  voix  s'élevait,  son  geste  grandissait,  son 
œil  prenait  une  animation  .singulière,  et  son  accent  retrou- 
vait de  ces  intonations  solennelles  comme  en  ont  les  der- 
nières   paroles    des    mourants. 

«Chers  amis,  dit-il  d),  vous  venez  d'entendre  les  motifs 
pour  lesquels  je  me  suis  décidé  à  résigner  le  sceptre  et  la 
couronne  aux  mains  du  roi  mon  flls.  Laissez-moi  ajouter 
quelques  paroles  qui  rendront  encore  plus  claires  à  vos  yeux 
ma  résolution  et  ma  pensée.  Chers  amis,  plusieurs  de  ceux 
qui  mècoutent  aujourd'hui  doivent  se  souvenir  qu'il  y 
a  eu  juste  quarante  ans,  le  5  janvier  dernier,  que  mon 
aïeul  l'empereur  Maximilien.  de  glorieuse  mémoire,  m'af- 
franchit de  sa  tutelle,  et,  dans  cette  même  salle,  ici,  à  c.ette 
même  heure,  lorsque  je  comptais  à  peine  quinze  ans,  me 
rendit  maître  de  tous  mes  droits.  L'année  suivante,  le  roi 
Ferdinand  le  Catholique,  mon  grand-père  maternel,  étant 
mort,  je  ceignis  la  eouronne.  n'étant  âgé  que  de  seize  ans. 

..  Ma  mère  vivait  ;  mais,  toute  vivante  et  jeune  encore 
qu'elle  était,  elle  avait  eu,  comme  vous  le  savez,  l'esprit  tel- 
lement frappé  de  la  mort  de  son  époux,  qu'elle  ne  se  trouva 
point  en  état  de  i-égir  par  elle-même  les  royaumes  de  ses 
père  et  mère,  et  qu'il  me  fallut,  à  dix-sept  ans.  commencer 
mes  voyages  à  travers  les  mers  pour  aller  prendre  posses- 
sion du  rovaume  d'Espagne.  Enfin,  lorsque  mon  aïeul  l'em- 
pereur Maximilien  mourut.  U  y  a  trente-six  ans.  —  j'en  avais 
dix-neuf  alors.  —  j'osai  briguer  la  couronne  impériale  qu  il 
avait  portée,  non  point  par  envie  de  dominer  sur  un  plus 
grand  nombre  de  pays,  mais  iwur  veiller  plus  efficacement 


lll  \<)us  n'avons  lien  i-li!ini;i'-  inl  ilisconls  lie  l'i-iniicrcur.  ipii'  n.ms 
■-ni|.ninlons  à  une  iinl.liialion  bilo  en  ISiO.  ;.  Il^l\<•ll.•^^.  par  riu.m.i'.il'l- 
et  savanl  conscnalcur  acijohll  ilcs  aroliivcs  ilu  royaunu'.  M   L.-IV  l.ath..r.l. 


LE  PAGE  DU   DUC  DE  SA\OIE 


37 


aa  salut  de  l'Allemagne,  de  mes  autres  royaumes,  et  surtout 
de  mes  Flandres  bien-aimées.  C'est  à  cet  effet  que  j'ai  en- 
trepris et  achevé  tant  de  voy.ages  ;  comptons-les,  et  tous  serez 
vous-mêmes  étonnés  de  leur  nombre  et  de  leur  étendue. 

•  J'ai  passé  neuf  fois  dans  la  haute  Allemagne,  six  fols  en 
Espagne,  sept  fois  en  Italie,  dix  fois  en  Belgique,  quatre  fols 
eu  France,  deux  fois  en  .\ngleterre  et  deux  fois  en  .\frique  -, 
ce  qui  fait  en  tout  quarante  voyages  ou  expéditions. 

-  Et,  dans  ces  quarante  voyages  ou  expéditions,  ne  sont 
point  comprises  les  courses  de  moindre  importance  que  J'ai 
faites  pour  visiter  des  lies  ou  des  provinces  soumises. 

"  Pour  accomplir  celles-ci,  j'ai  traversé  huit  fois  la  mer 
Méditerranée,  trois  fols  celle  de  l'Occident,  que  je  m'ap- 
prête à  franchir  aujourd'hui  pour  la  dernière  lois. 

•  Je  passe  sous  silence  mon  voyage  à  travers  la  France, 
que  j'ai  accompli  venant  d'Espagne  et  allant  aux  Pays-Bas, 
voyage  gue  me  commandaient,  vous  le  savez,  de  graves 
motifs  (1). 

•  J  ai  été  forcé,  à  cause  de  ces  nombreuses  et  fréquentes 
al'senccs,  de  préposer  au  gouvernement  de  ces  provinces 
madame  ma  bonne  sœur,  la  reine  ici  présente.  Or,  je  sais, 
et  les  différents  ordres  de  l'Etat  savent,  ainsi  que  mol,  com- 
ment elle  s'est  acquittée  de  ces  fonctions. 

■<  J  ai,  en  même  temps  que  je  faisais  ces  voyages,  soutenu 
plusieurs  guerres  ;  toutes  ont  été  entreprises  ou  acceptées 
contre  ma  volonté,  et,  aujourd'hui,  ce  qui  m'afflige  en  vous 
quittant,  chers  amis,  c  est  de  ne  pas  vous  laisser  une  paix 
plus  stable,  un  repos  plus  assuré...  Toutes  ces  choses  ne  se 
sont  pas  faites,  comme  vous  le  pensez  bien,  sans  de  longs 
travaux,  sans  de  grandes  fatigues,  et  l'on  peut  apprécier,  à 
ma  pâleur  et  à  ma  faiblesse,  la  gravité  de  ces  fatigues,  la 
lourdeur  de  ces  travaux.  Aussi,  que  l'on  ne  me  croie  pas  si 
ignorant  de  moi-même,  qu'en  mesurant  la  charge  que  me 
donnaient  les  événements  à  la  force  que  Dieu  m  avait  accor- 
dée, je  n'aie  pas  compris  que  je  fusse  insuffisant  a  la  mission 
qui  m'était  donnée  Mais  il  me  parait  qu'à  cause  de  la 
folie  qui  tenait  ma  mère  et  du  jeune  Age  qu'avait  mon  fils, 
c  eût  été  un  crime  de  déposer  avant  l'heure  le  fardeau,  si 
lourd  qu'il  fût,  dont  la  Providence,  en  me  donnant  la  cou- 
ronne et  le  sceptre,  avait  chargé  ma  tête  et  mon  bras. 

>  Cependant,  quand  je  quittai  dernièrement  les  Flandres 
pour  aller  en  .\llemagne.  j'avais  déjà  1  intention  d  accomplir 
le  projet  que  j'e.xécute  aujourd  hui  ;  mais,  voyant  l'état 
misérable  des  affaires,  mais  me  sentant  un  reste  de  forces, 
mais  me  trouvant  commandé  par  les  bouleversements  qui  agi- 
taient la  république  chrétienne,  attaquée  à  la  fois  par  les 
Turcs  et  par  les  luthériens,  j'ai  ci'u  qu'il  élait  de  mon  de- 
voir de  remettre  le  repos  â  plus  tard,  et  de  sacrifier  à  mes 
l>eupks  ce  qui  me  restait  de  force  et  d'existence.  J'étais  en 
bon  chemin  d'an  Iver  au  but,  quand  les  princes  allemands  et 
le  roi  de  France,  violant  la  parole  donnée,  me  rejetèrent  au 
'milieu  des  troubles  et  des  batailles.  Les  uns  s'attaquèrent  à 
ma    personne,  et  faillirent  me  faire  prisonnier  :i  Inspruck  ; 

I  autre  s'empara  de  la  ville  de  Metz,  qui  était  du  domaine 
de  l'Empire.  Ce  fut  alors  que  j'accourus  pour  l'assiéger 
moi-même  avec  une  armée  nombreuse.  Je  fus  vaincu,  mon 
armée  fut  détruite,  mais  ce  ne  fut  point  par  les  hommes, 
ce  fut  par  les  éléments.  En  échange  de  Metz  perdue,  j'enle- 
vai aux  Français  Thérouanne  et  Hesdln.  Je  fis  plus,  j'aUai 
jusqu'à  Valenciennes  au-devant  du  roi  de  France,  et  je  le 
contraignis  de  se  retirer,  fajsant  ce  que  je  pouvais  à  la  ba- 
taille de  Renty,  désespéré  de  ne  pouvoir  faire  mieux. 

■'  Mais,  aujourd'hui,  outre  l'insuffisance  que  j'ai  toujours 
reconnue  en  mol,  voilà  que  la  maladie  redouble  et  m'ac- 
cable. Par  bonheur,  au  moment  où  Dieu  m'enlève  ma  mère, 

II  me  donne  en  échange  un  fils  en  âge  de  gouverner.  .Vain- 
tenant  que  les  forces  me  manquent,  et  que  j'approche  de  la 
mort,  je  n'ai  garde  de  préférer  l'amour  et  la  passion  de 
régner  au  bien  et  au  repos  de  mes  sujets.  Au  lieu  d'un  vieil- 
lard infirme  qui  a  déjà  vu  descendre  dans  la  tombe  la  meil- 
leure partie  de  lui-même,  je  vous  donne  un  prince  vigou- 
reux et  reiommandable  par  une  jeunesse  et  une  vertu  flo- 
rissantes. Jurez-lui  donc,  à  lui,  celte  affection  et  cette  fidélité 
que  vous  m'aviez  jurées  à  mol,  et  que  vous  m'avez  si  loya- 
lement conservées.  Surtout,  prenez  garde  que,  troublant  la 
fraternité  qui  doit  vous  réunir,  les  hérésies  qui  vous  envi- 
ronnent ne  se  glissent  chez  vous,  et,  si  vous  voyez  qu'elles 
poussent  quelques  racines,  hâtez-vous  de  les  extirper,  de  les 
mettre  hors  de  terre,  et  de  les  jeter  au  loin. 

«  Et,  maintenant,  pour  dire  un  dernier  mot  sur  moi- 
même,  à  tout  ce  que  j'ai  déjà  dit.  j  ajouterai  que  je  su!."! 
tombé  dans  bien  des  fautes,  soit  par  ignorance  dans  ma  jeu- 
nesse, soit  par  orgueil  dans  mon  âge  mflr,  soit  par  toute 
autre  faiblesse  Inhérente  à  la  nature  humaine.  Toutefois,  Je 
déclare  ici  que  jamais  ^e  n'ai  fait  sciemment  ou  volontaire- 
ment Injure  ou  violence  a  qui  que  ce  lût,  ou  que,  lorsque 
violence  ou  Injure  a  été  faite,  et  que  Je  l'ai  su.  je  l'ai  tou- 
jours réparée,  comme,  en  face  de  tous,  je  vais  le  faire  tout 
à  l'heure  à  l'endroit  d'une  des  personnes  Ici  présentes,  et 


ili  La  révolte  des  Gantois. 


que  je  prie  d'attendre  la  réparation  avec  patience  et  misé- 
ricorde. 1 

-Alors,  se  tournant  vers  don  Philippe,  qui.  à  la  fin  de  son 
discours,  était  venu  se  jeter  à  ses  pieds  : 

••  Mon  fils,  dit-il,  si,  par  ma  mort  seulement,  vous  étiez  en- 
tré dans  la  possession  de  tant  de  royaumes  et  de  provinces, 
j'aurais  déjà,  sans  doute,  mérité  quelque  chose  de  vous, 
pour  vous  avoir  laissé  un  héritage  si  riche  et  augmenté  par 
moi  de  tant  de  biens.  Mais,  puisque  cette  grande  succession 
ne  vous  vient  pas  aujourd  hui  de  ma  mort,  mais  seulement 
de  ma  volonté  ;  puisque  votre  père  a  voulu  mourir  avant 
que  son  corps  descencUt  dans  la  tombe,  pour  vous  faire 
jouir,  lui  vivant,  du  bénéfice  de  sa  succession,  je  vous  de- 
mande, —  et  j'ai  le  droit  de  vous  demander  cela,  ~  je  vous 
demande  de  donner  aux  soins  et  à  l'amour  de  vcis  peuples 
tout  ce  que  vous  semblez  me  devoir  pour  vous  avoir  avancé 
la  jouissance  de  l'empire. 

«  Les  autres  rois  se  réjouissent  d'avoir  donné  la  vie  à 
leurs  enfants,  et  de  leur  laisser  des  royaumes:  moi,  j'ai 
voulu  ôter  à  la  mort  la  gloire  de  vous  faire  ce  présent, 
m'imaginaut  recevoir  une  double  joie,  si,  de  même  que  je 
vous  vois  vivre  par  mol,  je  vous  vois  régner  par  moi.  Peu  se 
trouveront  pour  imiter  mon  exemple,  .comme  peu  j'en  ai 
trouvé  dans  les  siècles  passés  dont  les  exemples  fussent  bons 
à  Imiter  ;  mais  au  moins  louera-t-on  mon  dessein  lorsqu  on 
verra  que  vous  méritez  qu'on  eu  ait  fait  eu  vous  la  première 
expérience  ;  et  vous  obtiendrez  cet  avantage,  mon  fils,  si 
vous  conservez  cette  sagesse  que  vous  avez  jusqu'ici  em- 
brassée, si  vous  avez  toujours  dans  l'âme  la  crainte  du 
maître  souverain  de  toutes  choses,  si  vous  prenez  la  défense 
de  la  religion  catholique  et  la  protection  de  la  justice  et 
des  lois,  qui  sont  les  plus  grandes  forces  et  les  meilleurs 
appuis  des  empires.  Enfin,  il  me  reste  maintenant  à  souhai- 
ter en  votre  faveur  que  vos  enfants  croissent  si  heureuse- 
ment, que  vous  puissiez  leur  transporter  votre  empire  et 
votre  puissance  librement,  et  sans  y  être  autrement  con- 
traint que  je  ne  le  suis  !  » 

En  disant  ces  mots,  soit  qu'ils  tussent,  en  réalité,  la  fin  du 
discours,  soit  que  le  discours  fût  interrompu  par  l'émotion, 
la  voix  de  Charles-Quint  s'arrêta  daus  sa  gorge,  et,  posant 
la  maiu  sur  la  tète  de  son  fils  agenouillé  devant  lui,  il  de- 
meura un  instant  immobile,  muet,  les  larmes  de  ses  yeux 
coulant  abondamment  et  silencieusement  sur  ses  joues. 

Puis,  après  une  minute  de  ce  silence  plus  éloquent  encore 
que  le  discours  qu'il  venait  de  prononcer,  comme  les  forces 
semblaient  près  de  lui  manquer,  il  étendit  la  main  vers  sa 
sœur,  tandis  que  don  Philippe,  se  relevant  de  ses  genoux, 
ou  il  s'était  courbé,  lui  passait  pour  le  soutenir,  le  bras  au- 
tour du  corps. 

Alors  la  reine  Marie  tira  de  sa  poche  un  fiacon  de  cristal 
contenant  une  liqueur  rose,  et  elle  en  versa  le  contenu  dans 
un   petit  calice  d'or  qu'elle  présenta  à  l'empereur. 

Pendant  que  l'empereur  buvait,  chacun  dans  l'assemblée 
donna  cours  à  son  émotion.  Il  y  avait  parmi  les  assistants, 
que  leur  rang  les  éloignât  ou  les  rapprochât  du  trône,  peu 
de  cœurs  qui  ne  lussent  touchés,  peu  de  regards  qui  ne  fus- 
sent obscurcis  par  les  larmes. 

C'était,  en  effet,  un  grand  spectacle  donné  au  monde  que 
celui  de  ce  souverain,  de  ce  guerrier,  de  ce  César  qui,  après 
quarante  ans  d'une  puissance  telle,  que  peu  d'hommes 
avaient  reçu  la  pareille  de  la  Providence,  descendait  volon- 
tairement du  trône,  et.  las  de  corps,  accablé  d'esprit,  pro- 
clamait à  haute  voix  le  néant  des  grandeurs  humaines  de- 
vant le  successeur  auquel  il  les  abandonnait. 

Mais  un  spectacle  plus  grand  encore  était  attendu,  qui 
venait  d'être  promis  par  l'empereur.  C'était  celui  d'un 
homme  reconnaissant  publiiiuement  une  faute  commise,  et 
en  demandant  pardon  à  celui  auquel  elle  avait  porté  pré- 
judice. 

L  empereur  comprit  que  c'était  cela  que  l'on  attendait,  et. 
rappelant  ses  forces,  il  écarta  doucement  de  lui  son  fils. 

On  vit  qu'il  allait  parler  une  seconde  fois,  et  l'on  se  tut 

—  Chers  ajnls,  reprit  l'empereur,  j'ai  promis  tout  â  l'heure 
une  réparation  publique  à  un  homme  que  j'avais  offensé. 
Soyez  donc  tous  témoins  qu'après  mètre  vanté  de  ce  que  je 
croyais  .ivolr  fait  de  bien,  je  me  suis  accusé  de  ce  que  j'avais 
lait  de  mal. 

Alors,  se  tournant  vers  cet  inconnu  aux  magnifiques  habits 
que  chacun  avait  déjà  remarqué  : 

—  Odoardo  MaravigUa,  dit-il  d'une  voix  ferme,  approchez. 
Le  jeune  homme  à  qui  s'adressait  cette  formelle  invitation 

pâlit,   et.    tout   chancelant,   s'approcha   de   Charles  Quint. 

—  Comte,  dit  l'empereur,  je  vous  al  gravement  fait  tort. 
soit  volontairement,  soit  Involontairement,  dans  la  per- 
sonne de  votre  père,  lequel  a  subi  dans  les  prisons  de  Milan 
une  mort  cruelle.  Souvent  cet  acte  s'est  représenté  à  ma  nié 
■moire  avec  le  voile  du  doute.  Aujourd'hui,  spectre,  11  m'ap- 
parait  avec  le  linceul  du  remords.  Comte  MaravigUa.  en 
(ace  de  tous,  sous  le  regard  des  hommes  et  sous  celui  de 
Pieu,  au  moment  de  déposer  le  manteau  impérial  qui.  de- 
puis trente-six  ans,  pèse  sur  mes  épaules,  je  m'humilie  de- 
vant vous,  et  vous  prie,  non  seulement  de  m  accorder  mon 


I  E   PAGE    DU    DUC   DE    PAVOIE 


3b 


alen:a>;dre  dumas  illustré 


pardou.  mais  encore  de  le  demander  pour  moi  au  Seigneur. 
qui  raccordera   plutôt   aux  instances  de   la   victime  qu  aux 
supplications  du  meurtrier. 
Odoardo  MaravigUa  jeta  un  cri  et  tomba  à  genoux. 

—  Magnifique   empereur,   dit-il.    ce   nes!   pas   saus   raisol 
que  le  monde  ta  donné  le  nom  d'Auguste.  OU  :  oui,  oui,  je    i 
te   pardonne   en   mon   nom   et   au   nom   de   mon   père  !   Oh  ! 
oui.  Dieu  te  pardonnera  i  Mais,  moi.  moi,  auguste  empereur, 

à  qui  demanderal-je  un  pardon  que  je  ne  maccorde  plus  à 
moi-même  ; 
Puis  se  levant  : 

—  Messieurs,  dit  Maraviglia  en  se  tournant  vers  l'assem- 
blée, messieurs,  vous  voyez  en  moi  un  homme  qui  a  voulu 
assassiner  l'empereur,  et  â  qui  l'empereur  vient  non  seule- 
ment de  pardonner,  mais  encore  de  me  demander  pardon. 
—  Roi  don  Pliilippe.  ajouta-t-il  en  se  courbant  devant  celui 
qui,  à  partir  de  ce  moment,  devait  s'appeler  Pliilippe  II,  le 
meurtrier  se  remet  entre  vos  mains. 

—  Mon  fils,  dit  Charles-Quint,  â  qui  les  lorces  manquaient 
pour  la  seconde  lois,  je  vous  recommande  cet  homme  ;  que 
sa  vie  vous  soit  sacrée  i 

Et  il  retomba  presque  évanoui  sur  son  fauteuil. 

—  o  mon  Emmanuel  blen-aimé  !  dit  le  page  du  duc  de 
Savoie  en  se  glissant  près  de  son  maître  à  la  faveur  du 
mouvement  qu'occasionna  l'accident  arrivé  à  l'empereur, 
que  tu  es  bon  !  que  tu  es  grand  !  et  comme  je  te  reconnais 
â  ce  qui  vient  de  se  passer  ! 

Et,  avant  qu'Emmanuel-Philibert  etit  pu  s'y  opposer,  le 
cœur  2-ros  démotion,  les  yeux  pleins  de  larmes.  Leone- 
Leona  lui  avait  baisé  la  main  avec  presque  autant  de  res- 
pect que  d'amouï. 

La  cérémonie,  un  instant  interrompue  par  l'Incident  im-  | 
prévu  que  nous  venons  de  raconter,  et  qui  ne  fut  pas  une 
des  scènes  les  moins  émouvantes  de  cette  solennelle  jour- 
née, devait  reprendre  son  cours  ;  car.  pour  que  l'abdication 
fût  complète,  après  que  Cbarles-Quint  avait  donné,  il  fallait 
que  Philippe  II  acceptât.  . 

Philippe,  qui  avait  répondu  par  un  signe  de  promesse  a  1 
la  recommandation  que  lui  avait  faite  son  père,  s'inclina 
donc  de  nouveau  humblement  devant  lui,  et,  en  espagnol, 
langue  que  beaucoup  des  assistants  ne  parlaient  point,  : 
mais  que  presque  tous  entendaient,  il  dit  dune  voix  dans 
laquelle,  pour  la  première  fois  peut-être,  se  glissait  une 
nuance  d'émotion  : 

—  Je  n'ai  jamais  mérité,  très  invincible  empereur,  mon 
très  bon  père,  ni  n'aurais  jamais  cru  pouvoir  mériter  un 
amoft  paternel  si  grand,  qu'il  n'y  eu  a  jamais  assurément 
eu  de  pareil  au  monde,  jamais,  du  moins,  qui  ait  produit  de 
pareils  effets  ;  ce  qui  à  la  fois  me  couvre  de  confusion  à  l'en- 
droit de  mon  peu  de  mérite,  et  me  remplit  de  reconnaissance 
et  de  respect  en  face  de  votre  grandeur.  Mais,  puisqu'il  vous 
a  i)lu  de  me  traiter  si  tendrement  et  si  généreusement  par 
un  effet  de  votre  auguste  bonté,  exercez  encore  cette  même 
bonté,  mon  très  cher  père,  en  demeurant  persuadé  que  je 
ferai,  de  mon  côté,  tout  ce  qui  sera  eu  mon  pouvoir  afln 
(lue  votre  résolution  en  ma  faveur  soit  généralement  approu- 
vée et  agréable,  metforçant  de  gouverner  en  sorte  que  les 
états  puissent  être  convaincus  de  l'affection  que  j'ai  tou- 
jours eue  pour  eux. 

A  ces  paroles,  il  baisa  à  plusieurs  reprises  la  main  de  son 
père,  tandis  que  celui-ci,  le  pressant  contre  sa  poitrine,  lui 

disait  ;  ,  .  .  „   X 

—  Je  te  soulialte,  mon  cher  fils,  les  plus  précieuses  béné- 
dictions du  ciel  et  sa  divine  assistance. 

\lors  don  Phinppc  appuya  une  dernière  fois  la  main  de 
son  père  contre  ses  lèvres,  essuya  une  larme  probablement 
absente  de  sa  paupière,  se  leva,  se  retourna  vers  les  états, 
les  salua,  et,  le  chapeau  à  la  main,  attitude  dans  laquelle  se 
trouvaient  tous  ceux  qui  l'écoutaieut,  û  l'exception  de  l'em- 
pereur, qui  était  seul  couvert  et  assis.  —  il  prononça  en 
français  les  quelques  paroles  suivantes,  auxquelles  nous  con- 
servons leur  forme,  pour  ne  point  leur  enlever  de  leur 
caractère. 

—  .Alessieurs.  je  voudrais  bien  que  Je  susse  mieux  parler 
le  langage  de  ce  pays  que  Je  ne  le  sais,  afin  de  vous  faire 
d'autant  mieux  entendre  la  bonne  affection  et  faveur  que  je 
vous  porte  ;  mais,  comme  je  ne  le  sais  si  bien  qu'il  serait 
nécessaire,  je  m'en  rapporterai  à  l'évéque  d'Arras,  qui  le 
fera  pour  mol.  . 

aussitôt  Antoine  Perrenot  de  GranvcUe.  le  même  qui  fut 
depuis  cardinal,  servant  d'interprèie  aux  sentiments  du 
prince  prit  la  parole,  vanta  le  zèle  de  don  Pliilippe  pour  \e 
bien  de  ses  sujets,  et  exposa  la  résolution  où  11  était  de  se 
,  ontornier  exactement  aux  bonnes  et  sages  Instructions  que 
l'empereur  venait  de  lui  donner. 

puis  la  reine  Marie,  sœur  de  l'empereur,  gouvernante, 
pendant  vingt-six  ans,  des  provinces  des  Pays-Bas.  se  leva 
à  son  tour,  et  résigna  en  quelques  mots  dans  les  mains  de 
son  neveu  la  régence  dont  elle  avait  été  chargée  par  son 
frère.  ,  .... 

\près  quoi,  le  roi  Philippe  lit  le  serment  de  maintenir  les 
droits  et  privilèges  de  ses  sujets,  et  tous  les  membres  de 


l'assemblée,  princes,  grands  d'Espagne,  chevaliers  de  la  Toi- 
son d'or,  députés  des  états,  soit  en  leur  nom.  soit  au  nom 
de  ceux  qu'ils  représentaient,  lui  jurèrent  obéissance. 

Ce  double  serment  prononcé,  Charles-Quint  se  leva,  fit 
asseoir  le  roi  don  Philippe  sur  son  trône,  lui  mit  la  couronne 
sur  la  tète,  et  dit  à  hante  voix  : 

—  Mon  Dieu,  faites  que  cette  couronne  ne  soit  pas  pour 
votre  élu  une  couronne  d'épines  ! 

Puis  il  fit  un  pas  vers  la  porte. 

Aussitôt  don  Philippe,  le  prince  d'Orange  Emmanuel-Phi- 
libert et  les  princes  et  seigneurs,  tous  tant  qu'ils  étaient 
là,  s'élancèrent  pour  soutenir  l'empereur  dans  sa  marche  ; 
mais,  lui,  il  fit  un  signe  à  Maraviglia,  qui  s'approcha  en 
hésitant,  car  il  ne  pouvait  comprendre  ce  que  lui  voulaii 
l'empereur. 

L'empereur  voulait  n'avoir  d'autre  appui  dans  sa  retraite 
que  celui  que  lui  prêterait  ce  même  Maraviglia  dont  il  avait 
fait  mourir  le  père,  et  qui.  en  expiation  de  cette  action  san- 
glante, avait  tenté  de  l'assassiner. 

Mais,  alors,  comme  le  second  bras  de  1  empereur  i-etom- 
bait  inerte  près  de  lui  : 

—  Sire,  dit  Emmanuel-Philibert,  permettez  que  mon  page 
Leone  soit  le  second  soutien  sur  lequel  Votre  Majesté  se  re- 
pose, et  l'honneur  que  vous  lui  ferez,  je  me  le  tiendrai  pour 
fait  à  .moi-même. 

Et  il  poussa  Leone  vers  l'empereur. 
Charles-Quint  regarda  le  page,  et  le  reconnut. 

—  Ah:  ah:  dit-il  en  soulevant  son  bras,  afln  que  celui-i  i 
pût  lui  présenter  sou  épaule,  c'est  le  jeune  iiomme  au  dia- 
mant... Tu  veux  donc  te  réconcilier  avec  moi.  mon  beau 
page? 

Alors,  regardant  sa  main,  au  petit  doigt  de  laquelle  seule 
ment,  à  cause  des  douleurs  qu'il  éprouvait,  il  avait  pu  con- 
server un  anneau  d'or  : 

—  Tu  auras  perdu  pour  attendre,  mon  beau  page,  reprit- 
il  ;  au  lieu  d'un  diamant,  tu  n'auras  que  cette  simple 
bague.. Il  est  vi'ai  qu'elle  est  a  mon  chiffre;  ce  qui  te  sem 
blera.  je  l'espère,  une  compensation. 

Et,  tirant  la  bague  de  son  petit  doigt,  il  la  passa  au  pouce 
de  Leone,  le  pouce  étant  le  seul  doigt  de  cette  main  délicate 
qui  fût  assez  fort  pour  retenir  l'anneau. 

Puis  il  sortit  de  la  salle  sous  les  regards  et  au  milieu  des 
acclamations  de  l'assemblée,  regards  qui  eussent  été  bien 
autrement  curieux,  acclamations  qui  eussent  été  bien  autre 
ment  enthousiastes,  si  les  assistants  eussent  pu  deviner  que 
cet  empereur  qui  descendait  du  trône,  que  ce  chrétien  qui 
marchait  vers  la  solitude,  que  ce  pécheur  qui  s'inclinait 
sous  le  pardon,  s'avançait  vers  sa  tombe  prochaine,  appuyé 
non  seulement  sur  le  tils.  mais  encore  sur  la  fille  de  ce  m.n! 
heureux  Francesco  Maraviglia  qu'il  avait,  par  une  somluL' 
nuit  de  septembre,  lait  égorger,  vingt  ans  auparavant,  dans 
un  cachot  de  la  forteresse  de  Milan. 

C  était  le  repentir  soutenu  par  la  prière,  c'est-à-dire,  s  il 
en  faut  croire  les  paroles  de  Jésus-Christ,  le  spectacle  qui 
soit  ici-bas  le  plus  agréable  aux  yeux  du  Seigneur. 

Mais   arrivé  à  la  porte  de  la  rue  solitaire  où  l'attendait  la 
mule  qui  l'avait  amené.  1  empereur  ne  voulut  point  que  ni 
l'un  ni  l'autre  des  deux  jeunes  gens  fit  un  pas  de  plus,  et  il 
renvoya  Odoardo  à  son  nouveau  seigneur  don  Philippe,  et 
Leone  à  .son  ancien  maître  Emmanuel-Philibert. 
Puis    sans  autre  garde,  sans  autre  suite,  sans  autre  cor 
,   tège  que  le  palefrenier  qui  tenait  la  bride  de  sa  paisible  mon- 
ture   il  reprit  le  chemin  de  sa  petite  maison  du  Parc  ;  si 
bien'  que  nul  de  ceux  qui  le  voyaient  cheminer  ainsi  dans 
l'obscurité  ne  devina  que  cet  humble  pèlerin  était  celul-la 
<   même  dont  l'abdication  à  cette  heure  occupait  Bruxelles,  e; 
bientôt  allait  occuper  le  monde.  ,-,     „ 

Charles-Quint,  en  arrivant  à  la  porte  de  cette  petite  m,.i 
!  son  du  Parc,  qui  occupait  alors  la  place  où  s'élève  aujour 
I    d'hui  le  palais  de  la  chambre  des  représentants,  en  irouv.. 

la  grille  ouverte. 
'       Le  palefrenier  n'eut  donc  qu'à  pousser  cette  grille  pour 

que  la  mule,  le  cavalier  et  lui  pussent  entrer. 
I       Alorî  avant,  sur  Tordre  de  lempereur.  fait  approclier  saf 
I    monture  au  plus  près  de  la  seconde  porte,  afln  qu'une 
descendu,  le  trajet  à  parcourir  pour  se  rendre  de  cette  i 
au  salon  fût  le  plus  court  possililc.  il  reçut  l'empereur  d^ 
ses  bras,  et  le  déposa  sur  le  seuil,.  ( 

^   Cette  seconde  porte  était  ouverte  comme  la  première. 
'       L'empereur  ne  fit  point  attention  à  cette  circonstance,  toui 
:    Dlongé  qu'il  était  dans  des  réflexions  qu'il  est  plus  facile 
,    nos  lecteurs  de  comprendre  qu'A  nous  de  rapporter.  Appuya- 
;    d'un  côté,  sur  son  bâton,  qu'il  retrouva  au  même  endroit  m 
il   l'avait    laissé  deux   heures   auparavant,   c  est-à-dire   aei 
rière  la  porte.  -  de  l'autre  sur  le  bras  du  domestique.   . 
regagna  le  salon,  tendu  de  chaudes  courtines,  garni  depai 
i    tanis    et  dans  la  cheminée  duquel  brûlait  un  grand  feu 
'        Le  sa  on  n'était  éclairé  que  par  la  lueur  de  la  flamm 
1    qui    en  les  dévorant,  se  tordait  avec  avidité  autour  de~  _  = 
'    sons  •    mais    cette    demi-lumière    convenait    mieux    qu  ui. 
,    grande  clarté  à  la  situation  d'esprit  où  se  trouvait  l  augus. 
;    empereur. 


LK  PAGE   DU    DUC  DE   5.A\  OIE 


39 


Il  se  coucha  donc  sur  un  canapé,  et,  renvoyant  le  pale- 
frenier à  son  écurie,  il  rappela  ;\  son  souvenir  cliacune  des 
phases  de  cette  vie  «lu'avaient  encombrée  les  événements  de 
tout  un  ilemi-slècle  et  de  quel  demi-siècle  !  de  celui  où 
avaient  vécu  Henri  VIII.  Maximilien,  Clément  VII,  Fran- 
çois l",  Soliman  et  Luilicr  !  Il  forva  sa  mémoire  à  repasser 
par  la  route  accomplie,  remontant  le  cours  de  ses  années 
comme  un  voyageur  qui,  à  la  lin  de  sa  vie,  remonterait  le 
neuve  aux  rives  fleuries  et  parfumées  qu'il  a  descendues 
dans  sa  Jeunesse. 

Le  voyage  était  immense,  magniQtiue,  merveilleux  ;  il  <e 
faisait  a  travers  les  adorations  des  courlisans.  les  acclama- 
tions du  monde,  les  génuflexions  des  peuples  accourus  sur 
le  passade  de  cette  gigantesque  fortune. 

Tout  a  coup,  au  milieu  de  ce  rêve,  qui  était  moins  d'un 
homme  que  d'un  dieu,  un  des  tisons  du  loyer  vint  ;i  -se 
rompre,  et  un  morceau  tomba  dans  les  cendres  tandis  que 
l'auire  roulait  sur  le  tapis,  duquel  s'éleva  aussitôt  une 
épaisse  fumée. 

Cet  incident,  si  vulgaire  qu'il  fût.  et  p^ut-être  à  cause 
de  sa  vulgarité  même,  ramena  Charles-Quint  à  la  réalité. 

—  Hé  I  util  en  appelani  ;  eh  ]  qui  donc  est  de  service 
ici?   Vite  quelqu'un   près  de  moi  I 

Nul  ne  répondit. 

—  N'y  a-t-il  donc  personne  dans  les  antichambres?  cria 
l'ex-empereur  s'impatientant  et  frappant  le  parqutl  de 
sou   bâton. 

Ce  second  appel  n'obtint  pas  plus  de  réponse  que  le 
premier. 

--  Voyons,  que  l'on  vienne  donc  accommoder  ce  feu,  et 
que  l'on  se  dépêche  :  cria  Charles-Quint  avec  plus  d'impa- 
tience encore  que  les  deux  premières  fois. 

Même  silence. 

—  Oh  :  murmura-t-il  en  se  traînant  de  meuble  en  meuble 
pour  atteindre  la  cheminée,  —  déjà  seul,  abandonné ...  Si 
la  Providence  a  voulu  m'inspirer  le  repentir  de  ce  que  j'ai 
tait,   la  leçon  est  venue  bien   vite 

l£i  lui-même  alors,  de  ses  mains  endolories,  prit  les  pin- 
cettes, et.  avec  de  pénibles  eiïorts.  rajusta  ce  feu  que  per- 
sonne n  était  là  pour  accommoder. 

Tous,  depuis  les  princes  jusqu'aux  valets,  étaient,  occupés 
autour  (lu  nouveau  roi  don  Philippe. 

i.iii  1.  Lir  repoussait  du  pied  les  dernières  braises  fu- 
i  .le  tapis,  lorsqu'un  pas  se  fit  entendre  dans  l'an- 

.......i...,.c.  et  qu'une  forme  humaine  apparut  dans  l'enca- 
drement de  la  porle  et  se  dessina  dans  la  pénombre. 

—  Enfin  :  murmura  l'empereur. 

—  Sire,  dit  le  nouveau  venu,  qui  vit  que  Charles-Quint  se 
trompait  sur  son  Identité,  je  demande  pardon  à  Votre 
.Majesté  de  me  présenter  ainsi  devant  elle  ;  mais,  ayant 
trouvé  toutes  les  portes  ouvertes,  et  ne  voyant  personne 
dans  les  antichambres  pour  mannoncer,  je  me  suis  liasardé 
4  m  annoncer  moi-même. 

—  Annoncez-vous  donc  alors,  monsieur,  répondit  Charles- 
Quint,  ([ui  faisait  rapidement,  comme  on  le  voit  l  apprentis- 
sage lie  simple  p.irticulier.   Voyons,  qui  ètes-vous? 

—  >ire.  répondit  l'inconnu  avec  l'accent  le  plus  respec- 
lu  !i\,  et  en  slncUnant  jusqu  a  terre,  je  suis  Gaspard  de 
Cl.  .  illon,  sire  de  Coligny,  amiral  de  France,  et  envoyé  ex- 
:rF,.  rdinnire  de  Sa  llajesté  le  roi  Henri  II. 

—  .Monsieur  l'envoyé  extraordinaire  de  Sa  Majesté  le  roi 
Henri  II.  dit  Charles-Quint  en  souriant  avec  une  certaine 
amertume,  vous  vous  êtes  trompé  de  porte.  Ce  n'est  plus  à 
moi  que  vous  avez  affaire  ;  c'est  au  roi  Philippe  II  mon 
successeur  au  trône  de  Naples  depuis  neuf  mois,  et  au  trOne 
d'Espagne  et  des  Indes  depuis  vingt  minutes. 

—  S:!"    dit  Coligny  avec  le  même  accent  respectueux,  et 

ant  une  seconde  fois,  quelque  cliangement  qui 
SI  -  1.  (lu  dans  la  fortune  du  roi  Philippe  II  depuis  neuf 
mois  ou  depuis  vingt  minutes,  vous  êtes  toujours  pour  moi 
lélu  de  l'Allemagne,  le  très  grand,  très  saint  et  très  au- 
gu-t,.  empereur  (  liarles  V,  et,  comme  c'est  à  Votre  .Majesté 
que  la  lettre  de  mon  roi  est  adressée,  permettez  que  ce  soit 
a  \..ire  .Majesté  <iue  je  la  remette. 

—  En  ce  cas,  monsieur  l  amiral,  dit  Charles-Qulnt,  aldez- 
moi  a  allumer  ces  bougies,  puisque  l'avènement  au  trône 
rta  mon  tils  Philippe  II  m'a  enlevé,  a  ce  qu'il  paraît  jus- 
qu a  mon  dernier  laquais. 

Et  l'empereur,  aidé  de  l'amiral,  se  mit  à  alUinjer  les  cires 
préparées  dans  les  candélabres,  alln  de  pouvon-  lire  la  lettre 
que  lui  adressait  le  roi  Henri  II,  et,  peut-être  bien  aussi 
presse  quil  était  de  voir  l'homme  qui,  depuis  trois  ans 
lui  avait  été  un  si  rude  adversaire 

Gaspard  de  Châtillon,  sire  de  Coligny,  était,  ^  l'époque 
ou  nous  sommes  arrivés,  un  homme  de  trente-huit  a  trcnte- 
nei.f  ans,  .-i  l'œil  vif,  à  la  figure  martiale,  à  la  taille  haute 
et  bien  prise.  Cceur  loyal  et  Intrépide,  11  avait  été  en  aussi 
«rande  estime  auprès  du  roi  François  !«  qu'il  l'était  auprès 

pZ  '.,""""•  "  ?"■""  '■*"■«  ^"^'''  ""  roi  FAnçols' II 

Pour  assa.ssiner   misérablement    un   pareil    homme    si   Im- 

men.se  que  fut   le  massacre  du  2i   août   1572,   il   fallait   la 


haine  héréditaire  de  Henri,  duc  de  Guise,  jointe  à  l'hypo- 
crisie de  Catherine  de  Médicis  et  à  la  faiblesse  de  Char- 
les  IX. 

Cette  liainc.  qui.  le  jour  où  nous  mettons  en  «-cène  l'il- 
lustre amiral,  commençait  à  le  séparer  de  son  a.;cien  ami 
François  de  Guise,  avait  pris  naissance  sur  le  champ  de  ba- 
t.ulle  de  Renty.  Dans  leur  jeunes.se,  ces  deux  grands  capi- 
taines, dont  le  génie  réuni  eût  pu  faire  tant  de  merveil- 
leuses clioses,  avaient  été  intimement  liés  :  point  de  plai- 
sirs, point  de  travaux,  point  d'exercices,  qui  ne  leur  fussent 
communs.  Dans  leurs  études  de  l'antiquité,  ils  se  propo- 
saient pour  modèles  non-seulement  les  hommes  qui  ont 
laissé  de  beaux  exemples  de  courage,  mais,  encore  ceux  qui 
ont  laissé  aussi  de  beaux  exemples  de  fralcrnite. 

Cette  tendresse  mutuelle  des  deux  jeunes  gens  allait  si 
loin,  qu'ils  portaient,  dit  Urantùme,  mêmes  parures  et 
même  livrée.  Le  roi  Henri  U  envoyant  un  messager  à  l'em- 
pereur Charles-Quint,  et  ce  messager  n'étant  point  le  con- 
nétable de  .■Montmorency,  ce  ne  pouvait  être  que  l'amiral  de 
Coligny  ou  le  duc  de  Guise. 

L'empereur  regarda  l'amiral  avec  une  certaine  admira- 
tion. Il  était  impossible,  assurent  tous  les  historiens  con- 
temporains, de  voir  un  homme  qui  donniU  mieux  l'idée 
d'un  grand  capitaine. 

Seulement,  à  l'instant  môme  il  vint  à  l'esprit  de  Charles- 
Quint  que  Coligny  avait  été  envoyé  à  Bru.xelles.  non  pas 
précisément  pour  lui  remettre  la  lettre  qu  il  tenait  à  :a 
main,  mais  bien  plutôt  pour  reporter  à  la  cour  de  France 
ce  qui  s'était  passé  au  palais  de  Bruxelles  dans  cette  fa- 
meuse journée  du  25  octobre  1555,  Aussi  la  première  de- 
mande de  l'empereur  à  Coligny,  lorsqu'un  long  regard 
jeté  sur  le  messager  de  Henri  U  lui  eut  permis  de  satisfaire 
sa  curiosité,   fu^t  celle-ci  : 

—  Depuis  quand  êtes-vous  arrivé,  monsieur  l'amiral? 

—  Depuis  ce  matin,   sire,   répondit   Coligny, 

—  Et  vous  m'apportez?... 

—  Cette  lettre  de  Sa  Majesté  le  roi  Henri  H. 
Et  il  présenta  la  lettre  â  l'empereur.  • 

L'empereur  la  prit,  et  fit.  pour  en  briser  le  cacliet  quel- 
ques efforts  inutiles,  tant  ses  mains  étaient  endolories  et 
tordues  par  la   goutte. 

Alors,    l'amiral   s'ol'trit   à   lui   rendre   ce    service 

Charles-Quint  lui  tendit  la  lettre  en  riant. 

—  En  vérité,  monsieur  l'amiral,  dit-il,  ne  suis-je  pas  un 
bon  cavalier  pour  courir  et  rompre  une  lance,  moi  qui  ne 
puis  plus   même   briser   un   cachet? 

L'amiral  rendit  à  Charles-Quint  la  lettre  ouverte. 

—  Non,  non,  dit  l'empereur,  lisez,  monsieur  l'amiral  ■  la 
vue  est  aussi  mauvaise  que  la  main.  Je.  pense  donc  que 
\ous  reconnaîtrez  comme  moi  que  j'ai  bien  fait  de  tout  ré- 
d'utf%uradr*'  puissance,  aux  mains  d'un   plus  jeune  et 

L'empereur  appuj-a  sur  ce  dernier  mot 
,i/''f°V''.V  "V*PO"'l"  I'"lnt.  mais  il  commença  la  lecture 
le  la    ettre.  Pendant  cette  lecture,  Charles-Quint,  qui  pré 

Le  message  était  tout  simplement  une  lettre  d'avis  du  roi 
de  1. lance  a  1  empereur,  dans  laquelle  le  premier  aunoii- 
çal  au  second  qu'il  envoyait  le  travail  défii  it  r^es  rtve  ■ 
iît  mofs     "'•^P^'=''°"'«  «'ait  déjà  accompli  depuis  cinq  ou 

La -lettre  lue,  Coligny  tira  de  son  pourpoint  les  narche- 
"    France  P'«"'""'«"«'-"-es,  et  scellés  du  sceau  *yal 

oéS^i^t^t^s'^r^sSe^^uiî^ff^rr^;!: 

l:r=rS™?^iS9^-^^ 

de  ma  puissance,  a  ;a,Ht„,e";.e,',verse;?'"''  ^"  "'"'  '°'' 

-m^ent  prouver  l^tj^^^^:^  l^.::^^-^^ 
ne'u;r':^:;;^;;^î,t:^;^Mf [ait  évident  que  le  compliment 

.^^:^:^r!.^^vsiui%î^-,^---e.. 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRC 


avec  la  flatterie.  Changeons  donc  de  conversation.  Comment 
se  porte  mon  frère  Henri  ? 

—  A  merveille,  sire  !  réiiondlt  l'amiral  obéissant  à  l'invi- 
tation de  s'asseoir,  que  répétait  pour  la  troisième  fois  l'em- 
pereur- 

—  Ah!  que  j'en  suis  donc  aise!  dit  Cliarles-Quint  ;  si 
aise,  que  le  cceur  me  rit,  et  non  sans  cause  ;  car  je  tiens  à 
grand  honneur  dëtre  sorti,  du  côté  maternel,  de  ce  fleu- 
ron qui  porte  et  soutient  la  plus  célèbre  couronne  du  monde. 
Mais,  continua-t-il  affectant  de  ramener  la  conversation 
aux  choses  communes  de  la  vie,  on  m'a  dit  toutefois  que 
ce  bien-aimé  frère  commençait  à  grisonner,  lorsqu'il  me 
semble  qu'il  n'y  a  que  trois  jours  que,  tout  enfant  et  sans 
un  poil  de  barbe,  il  était  en  Espagne.  Ali  !  tantôt  vingt  ans, 
cependant,  se  sont  écoulés  depuis  lors! 

Et  Charles-Quint  poussa  un  soupir,  comme  si  ces  seuls 
mots  échappés  â  sa  bouche  venaient  de  lui  rouvrir  le  vaste 
horizon  du  passé. 

—  Le'fait  est,  sire,  reprit  l'amiral  répondant  à  la  question 
de  l'empereur,  que  Sa  Majesté  le  roi  Henri  commence  à 
compter  les  cheveux  blancs,  mais  par  deux  et  trois  tout  au 
plus.  Or,  qui  n'a  pas,  plus  jeune  que  lui,  ses  cheveux  blancs? 

—  Oh  :  que  ce  que  vous  me  dites  là  est  vrai,  mon  cher 
amiral  !  s  écria  l'empereur.  Moi  qui  vous  interroge  sur  les 
premiers  cheveux  blancs  de  mon  frère  Henri,  je  veux  vous 
raconter  l'histoire  des  miens.  J'avais  presque  le  même  âge 
que  lui,  trente-six  ou  trente-sept  ans  à  peine  ;  c  était  à 
mon  retour  de  la  Goulette,  et  en  arrivant  à  Xaples...  Vous 
connaissez  la  gentillesse  de  cette  admirable  ville  de  Xaples, 
monsieur  l'amiral,  la  beauté  et  la  grâce  des  dames  qui 
1  habitent? 

Coligny  s'inclina  en  souriant. 

—  Je  suis  homme,  continua  Charles-Quint,  je  voulus  mé- 
riter une  faveur  comme  les  autres.  Aussi,  dés  le  lendemain 
de  mon  arrivée,  je  fis  appeler  mon  barbier  pour  me  friser 
et  parfumer.  Cet  homme  me  présenta  un  miroir,  afln  que  je 
suivisse  l'opération  tandis  qu'il  l'accomplissait.  11  y  avait 
longtemps  que  je  ne  m'étais  regardé.  C'était  une  rude 
guerre  que  cette  guerre  que  je  faisais  contre  les  Turcs,  les 
alliés  de  mou  bon  frère  François  l'r  !  Tout  à  coup  je 
m'écriai:  .<  Eh:  barbier,  mon  ami.  qu'est-ce  que  cela?  — 
Sire,  me  répondit  le  frater.  ce  sont  deux  ou  trois  poils 
blancs.  »  Or.  il  faut  vous  dire  que  le  flatteur  mentait  ;  il 
y  en  avait,  non  pas  deux  ou  trois  comme  il  le  prétendait, 
mais  bien,  au  contraire,  une  douzaine.  «  Eh  vite  !  eh  vite  : 
maître  barbier,  repris-je.  ôtez-mol  ces  poils,  et  surtout  n'en 
laissez  aucun,  .i  Ce  fut  ce  qu'il  fit;  mais  savez-vous  ce  qui 
arriva?  C'est  que.  quelque  temps  après,  me  voulant  de  nou- 
veau regarder  au  miroir,  je  m'aperçus  que,  pour  un  fll 
d'argent  que  je  m'étais  fait  ôter,  il  en  était  revenu  dix  ;  de 
sorte  que.  si  j  eusse  oté  ceux-ci  à  leur  tour,  en  moins  d  une 
année  j'eusse  été  blanc  comme  un  cygne  :  Dites  donc  a  mon 
frère  Henri,  monsieur  l'amiral,  de  garder  précieusement  ses 
trois  poils  blancs,  et  de  ne  point  permettre  qu'ils  lui  soient 
ôtés,  même  par  les  belles  mains  de  madame  de  Valenti- 
nois. 

—  Je  n'y  manquerai  pas,  sire,  répondit  Coligny  en  riant. 

—  Et,  a  propos  de  madame  de  Valentlnois,  continua 
Charles-Quint  prouvant  par  cette  transition  qu'il  n'était 
pas  étranger  aux  mauvais  propos  de  la  cour  du  roi  Henri  II, 
quelles  nouvelles,  monsieur  l'amiral,  de  votre  cher  oncle! 
le  grand  connétable? 

—  Mais  excellentes,  répondit  l'amiral,  quoique  lui  ait  la 
tête  toute  blanche. 

—  Oui.  dit  Charles-Quint,  il  a  la  tête  blanche;  mais  il 
est  fle  la  nature  des  poireaux,  qui,  eux  aussi,  ont  la  tète 
blanche,  mais  le  reste  du  corps  vert.  Et  il  lui  faut  cela  pour 
servir  encore,  comme  il  fait,  les  belles  dames  de  la  cour... 
Ah  çà  !  voyons,  —  car  je  ne  veux  pas  vous  laisser  partir, 
mon  cher  amiral,  sans  vous  demander  des  nouvelles  de 
tout  le  monde.  —  comment  se  porte  la  flUe  de  notre  vieil 
ami  François  l"? 

Et  Charles-Quint  appuya  en  souriant  sur  ces  trois  mots 
noire  vieil  ami. 

—  Sa  Majesté  veut  parler  de  madame  Marguerite  de 
France? 

—  L'appelle-t-on  toujours  la  quatrième  Gr.lce  la  dixième 
Muse  ? 

—  Toujours,  sire,  et  chaque  jour  davantage  elle  mérite 
ce  double  titre,  par  la  protection  qu'elle  accorde  à  nos 
grands  esprits,  tels  que  MM.  de  l'Hospila!.  Ronsard.   Dorât. 

—  Eh  !  eh  !  dit  Charles-Quint,  il  semblerait  que  notre  frère 
Henri  II,  jaloux  des  rois  ses  voisins,  veut  garder  pour  lui 
seul  cette  belle  perle  :  je  n'entends  point  encore  parler  de 
mariage  pour  madame  Marguerite,  et  elle  doit  avoir.. 
(Charles-Quint  fit  semblant  de  chercher)  bien  près  de  trente- 
deux  ans,  dit-il. 

—  Oui,  sire  ;  mais  à  peine  parait-elle  en  avoir  vingt  :  elle 
est  chaque  jour  plus  belle  et    plus  fraîche  : 

—  C'est  le  privilège  des  roses,  de  reverdir  et  de  bou- 
tonner chaque  printemps,  reprit   Charles-Quint.  —  Mais,   à 


propos  de  roses  et  de  boutons,  dites-mo-i,  mon  cher  amiral, 
que  fait-on  à  la  cour  de  France  de  notre  jeune  reine 
d'Ecosse?  Xe  pourrais-je  pas  vous  aider  à  arranger  ses 
affaires  avec  ma  bru  la  reine  d'.\ngleterre? 

—  Oh  !  sire,  il  n'y  a  rien  de  pressé,  répondit  l'amiral,  et 
■Votre  Majesté,  qui  sait  si  bien  l'âge  de  nos  princesses, 
n'ignore  pas  que  la  reine  Marie  Stuart  est  â  peine  âgée  de 
treize  ans;  or.  elle  est,  —  je  ne  crois  pas  révéler  un  secret 
d'Etat  en  faisant  cette  confidence  â  Votre  Majesté,  —  elle 
est  destinée  au  dauphin  François  II,  et  le  mariage  ne  peut 
et  ne  doit  avoir  lieu  que  dans  un  an  ou  deux. 

—  -\ttendez  donc,  attendez  donc,  mon  cher  amiral,  que 
je  me  rappelle,  dit  Cliarles-Quint.  car  il  me  semble  que  j'ai 
au  fond  de  la  mémoire  quelque  chose  comme  un  bon  avis  à 
donner  â  mon  frère  Henri  II,  quoique  ce  soit  une  simple 
supposition  de  la  science  cabalistique  .  .\h  !  m'y  voici. 
Mais,  d'abord,  pouvez-vous  me  dire,  mon  cher  amiral,  ce 
qu'est  devenu  un  jeune  seigneur  nommé  Gabriel  de  Lorges, 
comte   de   Montgomery? 

—  Oui.  certes  :  il  est  à  la  cour  du  roi,  en  grande  faveur 
près  de  lui,  et  occupe  le  grade  de  capitaine  dans  sa  garde 
écossaise. 

—  En  grande  faveur,  oui-da  '.  fit   Charles-Quint  pensif. 

—  Avez-vous  quelque  chose  a  dire  contre  ce  jeune  sei- 
gneur, .sire?   demanda   re.'^pectueusement   l'amiral. 

—  Non...   Seulement,  écoutez  une  histoire. 

—  J'écout«,  sire. 

—  Lorsque  Je  traversai  la  France,  avec  la  permission  de 
mon  frère  François  1",  pour  aller  châtier  la  révolte  de  mes 
blen-aimés  compatriotes  et  sujets  les  Gantois,  le  roi  de 
France  me  fit,  —  comme  vous  pouvez  vous  le  rappeler, 
quoique  vous  fussiez  une  bien  jeune  barbe  à  cette  époque, 
—  le  roi  de  France  me  fit  toute  sorte  d'honneurs  ;  par 
exemple,  il  envoya  au-devant  de  moi.  jusqu'à  Fontaine- 
bleau, le  dauphin  avec  une  foule  de  jeunes  seigneurs  et  de 
pages.  II  faut  vous  dire,  mon  cher  amiral,  que  c'était  la 
dure  nécessité  qui  me  forçait  à  traverser  le  royaume  de 
France,  et  que  j'eusse  mieux  aimé  prendre  tout  autre  che- 
min. On  avait  fait  tout  ce  que  Ion  avait  pu  pour  me  mettre 
en  défiance  contre  la  loyauté  du  roi  François  I".  et.  moi- 
même,  je  vous  l'avoue,  j'avais  quelque  peur  ibien  à  tort, 
l'événement  l'a  prouvé)  que  mon  frère  de  France  ne  profi- 
tât de  l'occasion  pour  prendre  sa  revanclie  du  traité  de 
Madrid.  J'avais  donc  emmené  avec  moi,  comme  si  la  science 
humaine  pouvait  quelque  chose  contre  les  décisions  divines, 
un  homme  très  habile,  un  astrologue  très  v.anté,  qui,  à 
la  première  inspection  du  visage  des  gens,  jugeait,  d'après 
les  signes  de  ce  visage,  s'il  y  avait  menace  pour  la  liberté 
ou  pour  la  vie  de  celui  qui  hasardait  devant  ces  gens  sa 
vie  et  sa   liberté. 

L'amiral   sourit 

—  C'était  une  bonne  précaution,  dit-il.  digne  d  un  auss; 
sage  empereur  que  vous  êtes  ;  mais  Votre  Majesté  a  vu  que. 
parfois,   bonne   précaution   peut    devenir  précaution   inutile. 

—  .attendez,  vous  allez  voir...  Nous  étions  donc  sur  la 
route  d'Orléans  à  Fontainebleau,  quand,  tout  à  coup,  nous 
vîmes  venir  à  notre  rencontre  un  grand  cortège.  C'était, 
comme  je  vous  l'ai  dit,  M.  le  dauphin  de  France  avec  une 
foule  de  seigneurs  et  de  pages  —  D'abord,  de  loin,  et  en 
ne  voyant  que  la  poussière  qui  montait  sous  les  pieds  des 
chevaux,  nous  crûmes  que  c'était  une  troupe  de  gens  d'armes, 
et  nous  nous  arrêtâmes:  mais  bientôt,  à  travers  le  nuage 
gris  que  formait  cette  poussière,  nous  vîmes  miroiter  le 
salin,  briller  le  velours,  et  étinceler  l'or.  Il  était  évident 
que  cette  troupe,  au  lieu  d'être  hostile,  était  une  escorte 
d'honneur.  Xous  continuâmes  donc  notre  chemin,  pleins  de 
confiance  dans  la  parole  du  roi  François  I".  Bientôt  les 
ca\alcades  se  rencontrèrent,  et  M.  le  dauphin,  s'avançani 
vers  moi.  me  fit  compliment,  de  la  part  de  son  père.  Le 
compliment  était  si  gracieux,  et  venait  tellement  à  point 
pour  tranquilliser,  non  pas  moi.  —  Dieu  auquel  je  vais  con- 
sacrer ma  vie.  m'est  témoin  que  je  n'ai  jamais  une  seconde 
soupçonné  mon  bon  frère  !  —  le  compliment,  dis-je.  était  si 
gracieux,  que  je  voulus  sur-le-champ  embrasser  le  Jeune 
prince  qui  me  l'avait  fait.  Or.  tandis  que  Je  lui  donnais 
une  accolade  si  tendre,  qu'elle  dura,  je  crois,  une  bonne 
minute,  les  deux  troupes  s'étalent  mêlées,  et  les  jeunes  sei- 
gneurs et  les  pages  de  la  suite  de  M.  le  dauphin,  curieux, 
sans  doute,  de  me  voir,  à  cause  de  ce  peu  de  bruit  que 
J'ai  fait  dans  le  monde,  m'avalent  complètement  enveloppé, 
«approchant  de  moi  le  plus  qu'ils  pouvaient.  Alors,  je 
m'aperçus  que  mon  astrologue,  qui  s'.appelait  -\ngelo  Pnli- 
castro.  et  qui  était  un  Italien  de  Milan,  avait  poussé  son 
cheval  de  telle  façon,  qu'il  flanquait  complètement  ma 
gauche  Cela  me  parut  audacieux  que  cet  homme  se  mêlât 
ainsi  à  une  si  belle  et  si  riche  noblesse. 

«  —  Oh  !  signor  Angelo.  lui  dis-je.  que  faites-vous  là? 
«  —  Sire,  me  répondit-il.  je  suis  à  ma  place. 
«  —  N'importe  !  rangez-votis  un    peu.   signor   Angelo. 
«  —  Je  ne   puis,   ni   ne  dois,   mon   auguste   seigneur,   me 
répondit-il.  ■ 

"  Alors,  je  me  doutai  qu'il  y  avait  quelque  chose  qui  le 


LE  PAGE   DU   DUC  DE  SAN  OIE 


'it 


dérangeait  dans  l'harinonic  de  mon  voyage:  aussi,  crai- 
gnant qu'il  n'obéit  à  ma  première  injonction  : 

«  —  Restez  donc,  signor  Angelo.  lui  dis-je.  restez,  puisque 
c'est  ù  bonne  intention  que  tous  vous  êtes  mis  là.  Seule- 
ment, en  entrant  au  chittau.  vous  me  direz  pourquoi  vous 
vous  y  êtes  mis,  n'est-ce  pas? 

"  —  OU  :  sire,  je  ny  manquerai  pas,  la  chose  étant  mon 
devoir  ;  mais  tournez  la  tète  à  votre  gauche,  et  regardez 
bien  ce  jeune  blond  qui  est  près  de  moi.  et  qui  porte  des 
cheveux  longs. 

«  Je  regardai  du  coin  de  l'œil  ;  le  jeune  homme  était  d'au- 
tant plus  remarquable,  et  il  était  d'autant  plus  difficile  que 
mon  regard  s'égarât,  que  ce  jeune  homme,  qui  avait  un  air 
étranger,  un  air  anglais,  était  le  seul  qui  portât  ses  che- 
veux longs. 

«  —  Bien,  je  le  vols,  répondis-je. 

«  —  .\Iors.  c'est  tout  pour  le  moment  du  moins,  dit 
l'astrologue:  plus  tard,  j'en  parlerai   à  Votre   Majesté. 

..  En  effet,  à  peine  entré  au  château,  je  me  retirai  dans 
mon  appartement  sous  prétexte  de  changer  de  toilette  ; 
il  signor  .\ngeio  m'y  suivit. 

»  —  Eh  bien,  lui  demandai-je,  qu'avez-vous  à  me  dire  de 
re  jeune  homme? 

"  —  Avez-vous  remarqué,  sire,  le  pli  que,  tout  jeune,  il 
perte  entre  les  deux  sourcils? 

«  —  \on.  ma  foi  !  lui  dis-je,  ne  l'ayant  pas  regardé  d'aussi 
près  que  vous. 

«  —  Eh  bien,  ce  pli,  c'est  ce  que.  nous  autres,  hommes 
de  la  cabale,  nous  appelons  la  ligne  de  mort  .  Sire,  ce  jeune 
homme  tuera  un  roi. 

"  —  Un  roi.  ou   un  empereur?   demandai-je, 

•■  —  Je  ne  puis  le  dire,  mais  il  frappera  une  tète  portant 
couronne 

"  —  Ah  :  ah  !  et  il  n'y  a  pas  moyen  que  vous  sachiez  si 
cette  tête  qu'il  frappera  est   la  mienne? 

•  —  Si  fait,  sire  :  mais,  pour  cela,  il  me  faudrait  de  ses 
cheveux, 

—  —  Bon:  de  ses  cheveux,  et   comment  s'en  procurer? 
"  —  Je  ne  sais,  mais  il  en  faudrait. 

«  Je  me  mis  â  réfléchir.  Juste  en  ce  moment,  la  fille  du 
jardinier  entra,  portant  une  brassée  des  plus  belles  fleurs 
du  jardin  qu'elle  venait  placer  dans  les  vases  de  la  che- 
minée, et  dans  ceux  des  consoles.  Quand  elle  eut  fini.  Je 
la  pris  par  la  main  et  l'attirai  à  moi  :  puis,  prenant  dans 
ma  poche  deux  beaux  maximlllens  d'or  tout  neufs,  je  les 
lui  donnai.  Elle  me  remercia,  et,  moi,  l'embrassant  au 
front  : 

"  —  Ma  belle  fille,  lui  dIs-je,  en  veux-tu  gagner  dix  fols 
autant  ? 

«  Elle  baissa  les  yeux,  et  rougit. 

"  —  Oh  :  non,  lui  dis-je,  ce  n'est  point  cela...  il  ne  s'agit 
point  de  cela    • 

"  —  De  quoi  s'agit-il  donc,  alors,  sire  empereur?  me  de- 
manda-t-elle, 

•  —  Tiens,  lui  dIs-je  en  la  conduisant  aux  vitres  de  la 
fenêtre,  et  en  lui  montrant  le  jeune  blond  qui  s'amusait 
à  courir  la  quintaine  dans  la  cour  :  tu  vois  bien  ce  jeune 
seigneur  ? 

'■  —  Oui.  je   le   vois 

"  —  Comment    le    trouves-tu? 

■  —  Je  le  trouve  très  beau  et  très  galamment  vêtu. 

«  —  Eh  bien,  il  faut  m'apporter  de  ses  cheveux  demain 
matin,  et,  au  lieu  de  deux  maximiliens  d'or,  lu  en  auras 
vingt  ! 

"  —  Mais  comment  ferais-je  pour  avoir  des  cheveux  de 
le  jeune  homme?  demanda-t-ellc  en  me  regardant  avec 
naïveté. 

"  —  Ah  :  dame,  la  belle  enfant,  ce  ne  me  regarde  point  : 
c'est  à  toi  de  trouver  le  moyen  ,.  Tout  ce  que  je  puis  faire, 
mol,  c'est  de  te  donner  une  Bible. 

«  —  Une   Bible? 

«  —  Oui,  afin  que  tu  voies  de  quelle  façon  Dalila  s'y 
prit  pour  couper  les  cheveux  de  .Samson  ., 

"  La  belle  fille  rougit  encore,  mais  il  paraît  que  les  Ins- 
tructions suffisaient  :  car  elle  sortit  toute  pensive  et  toute 
souriante  à  la  fols:  et,  le  lendemain,  elle  revint  avec  une 
boucle  de  cheveux  blonds  comme  de  l'or,  —  Ah  !  la  plus 
naive  femelle  est  plus  adroite  que  le  plus  rusé  de  nous, 
monsieur  lamiral  ! 

—  Et  Votre  Majesté  n'achève  pas  l'histoire? 

—  Oh  !  si  fait.  Je  remis  la  boucle  de  cheveux  blonds  al 
signor  Angelo,  qui  fit  sur  cette  boucle  ses  expériences  caba- 
listiques, et  qui  me  dit  que  c'était,  non  pas  moi.  mais  un 
prince  portant  fleur  de  lis  dans  ses  armes  que  l'horoscope 
menaçait.  Eli  bien,  mon  cher  amiral,  ce  jeune  homme  blond, 
qui  a  entre  les  sourcils  la  ligne  de  mort,  c'est  le  seigneur 
de  Lorges.  comte  de  Montgomery.  capitaine  de  la  garde 
écossaise   de    mon    frère   Henri. 

—  Comment!    Votre    Majesté    pourrait    soupçonner?... 

—  Moi.  dit  Charles-QuInt  se  levant  pour  Indiquer  â  l'ami- 
ral que  son  audience  était  finie,  je  ne  soupçonne  rien.  Dieu 


m'en  garde  !  Je  vous  répète  seulement  mot  à  mot,  comme 
chose  pouvant  être  utile  â  mon  frère  Henri  II,  l'horoscope 
del  signor  Angelo  Policastro.  et  je  dis  â  Sa  Majesté  Très- 
Chrétienne  de  faire  bonne  attention  â  cette  ligne  qui  se 
«•ouve  entre  les  deux  sourcils  de  son  capitaine  de  la  garde 
écossaise,  et  qu'on  appelle  la  ligne  de  mort,  lui  rappelant 
qu'elle  menace  tout  particulièrement  un  prince  portant 
fleurs  de  lis  dans  ses   armes, 

—  Sire,  dit  Coligny,  ce  bon  avis  sera  donné  de  votre  part 
au  roi  de  France. 

—  Et  voici  pour  que  vous  ne  l'oubliiez  pas.  mon  cher 
amiral  '.  dit  Charles-Quint  en  passant  au  cou  de  l'ambas- 
sadeur la  magnifique  cliaine  d'or  qu'il  portait  au  sien,  et 
à  laquelle  pendait  cette  étoile  de  diamants  qu'on  appelait 
Vétotte  (lu  couchant,  en  souvenir  des  possessions  occiden 
taies  des  rois  d'Espagne, 

Coligny  voulut  recevoir  le  présent  ;i  genoux  ;  mais  Charles- 
Quint  ne  permit  point  qu'il  lui  donnât  cette  marque  de 
respect,  et.  le  retenant  dans  ses  bras,  il  le  baisa  sur  les 
deux  joues. 

.\  la  porte,  on  rencontra  Emmanuel-Philibert,  qui.  la 
cérémonie  à  peine  achevée,  quittait  tout  pour  venir  mettre 
ses  hommages  aux  pieds  de  cet  empereur,  d'autant  plus 
grand  à  ses   yeux   qu'il   venait   d'abdiquer   toute   grandeur 

Les  deux  capitaines  se  saliicrent  avec  courtoisie  ;  tous 
deux  s'étaient  vus  sur  le  champ  de  bataille,  et  s'estimaient 
à  leur  valeur,  c'est-à-dire  hautement  et   grandement 

—  Votre  Majesté,  dit  Coligny.  n'a-t-elle  rien  autre  chose  à 
me  dire  pour  le  roi  mon  maître? 

—  Non.    rien   . 

Il    regarda    Emmanuel-Phililjert.    et    sourit 

—  Sinon,  mon  cher  amiral,  que.  si  les  soins  de  notre  salut 
nous  laissent  un  instant  de  loisir,  nous  nous  occuperons 
de  lui  chercher  un  mari  pour  madame  Marguerite  de 
France. 

Et,  s'appuyant  au  bras  d'Emmanuel  : 

—  Viens,  mon  bien-aimé  Emmanuel!  lui  dit-il  en  rentrant 
avec  lui  dans  le  salon  :  il  me  semble  qu'il  y  a  un  siècle 
que  je  ne  t'ai  vu  ! 


XV 


APRÈS    L'ABDICATION 


Pour  ceux  de  nos  lecteurs  qui  veulent  voir  le  couronne- 
ment de  toute  chose  et  la  philosophie  de  chaque  événement, 
nous  nous  décidons  à  écrire  le  présent  chapitre,  qui  entrave 
peut-être  pendant  quelques  instauts  la  marche  de  notre  ac- 
tion, mais  qui  permet  au  regard,  momentanément  arrêté 
sur  l'empereur  Charles-Quint,  de  poursuivre  cette  grande 
fortune  éteinte  à  travers  l'obscurité  de  sa  vie  nouvelle,  de- 
puis le  jour  de  son  abdication  jusqu'à  celui  de  sa  mort, 
c'est-à-dire  du  25  octobre  1555  au  21  septembre  155S. 

Après  le  vainqueur  de  François  I"'  déposé  dans  le  sépul- 
cre, où  son  rival  l'a  précédé  depuis  neuf  ans,  nous  revien- 
drons à  la  vie,  aux  combats,  aux  fêtes,  aux  haines  et  aux 
amours,  à  tout  cet  immense  bourdonnement  enfin  qui  va. 
dans  l'attente  de  la  résurrection  éternelle,  bercer  les  tré- 
passés jusqu'au  fond  de  leurs  tombeaux. 

Les  différentes  affaires  politiques  que  Charles-Quint  avait 
à  régler  dans  les  Pays-Bas,  l'abdication  de  l'empire  en  fa- 
veur de  Ferdinand,  son  frère,  —  abdication  que  devait  suivre 
celle  des  Etats  héréditaires  en  faveur  de  don  Philippe,  son 
fils,  —  retinrent,  près  d'une  année  encore,  l'exempereur  .'i 
Bruxelles  :  de  sorte  que  ce  ne  fut  que  dans  les  premiers 
jours  de  septembre  L'iôG  qu'il  put  quitter  cette  ville,  et  par- 
tir pour  Gand.  escorté  de  tous  les  grands,  les  ambassadeurs, 
les  nobles,  les  magistrats,  les  capitaines  et  les  officiers  de 
la  Belgique, 

Le  roi 'don  Philippe  arait  expressément  voulu  conduire 
son  père  jusqu'au  lieu  de  roml)arquement.  c'est-à-dire  jus 
qu'à  Fle.sslngue.  où  l'ex-empereur  se  rendit  en  litière,  et 
où  raccompagnèrent  les  deux  reines  ses  sœurs  avec  leurs 
dames,  le  roi  don  Philippe  avec  sa  cour,  et  Emmanuel-Phili- 
bert avec  ses  deux  Inséparables  compagnons  Leone  et 
Sclanca-Ferro. 

Les  adieux  furent  longs  et  tristes  :  non  seulement  cet 
homme  qui  avait  étreint  le  monde  entre  ses  deux  bras  se 
séparait  de  ses  deux  sœurs,  de  son  flls,  d'un  neveu  recon 
naissant  et  dévoué,  mais  encore  11  se  séparait  du  monde 
presque  de  la  vie,  son  intention  étant,  aussitôt  son  arrivée 
en  Espagne,  de  se  retirer  d.ins  un  monastère. 

Aussi  l'ex-empereur  voulut-il  que  ces  adieux  s'accomplis- 
sent la  veille  du  départ,  disant  que,  slls  avaient  lieu  le 
lendemain,  a  l'heure  où  il  devait  s'embarquer.  Jamais  11  n- 
se  sentirait  le  courage  de  mettre  le  pied  sur  le  bâtiment 

Le  premier  dont  Charles-Quint  prit  congé  -  peut-èti" 
parce  que,  au  fond  du  cœur,  c'était  celui  qu'il  aimait  l" 
moins  —  fut  son  fils  don  Philii>jc,  Après  avoir  reçu  le  bai 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTnÉ 


ser  de  son  père,  !e  roi  d'Espagne  se  mit  i.  genoux,  et  lui 
demanda  sa  bénédiction. 

Ch  -rles-Quint  la  lui  donna  avec  cette  majesté  qu'il  savait 
me;  ire  clans  ces  sortes  de  circonstances,  lui  recommanda  la 
paix  avec  les  puissances  alliées,  et  particulièrement,  s'il  était 
possible,  avec  la  France. 

Don  Plailippe  promit  à  son  père  de  se  conformer  â  ses 
intentions,  tout  en  doutant  que  la  chose  lût  possible  à  l'en- 
droit de  la  France,  et  jurant  néanmoins  de  tenir,  de  son 
côté,  fidèlement  les  trêves  tant  que  le  roi  Henri  II,  son  cou- 
sin, ne  les  romprait  pas. 

Après  quoi.  Charles-Quint  embrassa  Emmanuel-Philibert, 
le  tenant  longuement  serré  entre  ses  bras,  ne  pouvant  se 
décider  à  se  séparer  de  lui. 

Enfin,  appelant  don  Pliilippe  avec  des  larmes  dans  les 
yeux  et  dans  la  voi.x  : 

—  Mon  cher  fils,  lui  dit-il,  je  vous  ai  donné  bien  des 
choses...  Je  vous  ai  donné  Naples.  les  Flandres,  les  deux 
Indes;  je  me  suis  dépouillé  pour  vous,  enfin,  de  tout  ce  que 
j'avais;  mais  retenez  bien  ceci:  ni  Naples  et  ses  palais,  ni 
les  Pays-Bas  et  leur  commerce,  ni  les  deux  Indes  et  leurs 
mines  d'or,  d'argent  et  de  pierres  précieuses  ne  valent  le 
trésor  que  je  vous  donne  en  vous  laissant  votre  cousin  Em- 
manuel-Philibert, homme  de  tt^te  et  d'exécution,  bon  poli- 
tique et  grand  capitaine  !  Je  vous  recommande  donc  de  le 
traiter,  non  pas  comme  un  sujet,  niais  comme  un  frère,  et 
.à  peine  encore,  je  vous  le  dis,  sera-t-il  traité  par  vous  selon 
ses  mérites. 

Emmanuel-Philibert  voulait  baiser  les  genoux  de  son 
oncle,  mais  celui-ci  le  retint  entre  ses  bras  ;  puis,  bientôt, 
le  poussant  doucement,  de  ses  bras,  entre  ceux  de  don  Phi- 
lippe : 

—  Partez,  dit-il,  partez  !  i!  est  honteux  pour  des  hommes 
de  gémir  et  de  larmoyer  ainsi  à  cause  d'une  courte  sépa- 
ration dans  ce  monde:  .\rrangeons-nous  de  "manière,  à  force 
de  bonnes  actions,  de  belles  vertus  et  de  vie  chrétienne,  â 
nous  trouver  un  jour  réunis  dans  l'autre  :  c'est  là  le  princi- 
pal ! 

Et,  se  détournant  des  deux  jeunes  gens  pour  aller  rejoin- 
dre ses  so?urs,  en  leur  faisant  de  la  main  signe  de  s'éloi- 
gner, il  resta  le  dos  tourné  jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  sortis 
de  l'appartement. 

Don  l'iulippe  et  Emmanuel-Philibert  montèrent  à  cheval, 
et  partirent  incontinent  pour  Bruxelles. 

Quant  à  l'ex-empereur,  il  s'embarqua  le  lendemain. 
10  septembre  1556,  sur  un  vaisseau  «  véritablement  royal 
en  grandeur  et  en  ornements.  »  dit  Gregorio  Leti.  historien 
de  Charles  V  ;  mais,  à  peine  en  mer,  on  fut  accosté  d'un 
bâtiment  anglais.  Le  bâtiment  portait  le  comte  d'Arondel, 
envoyé  par  la  reine  Marie  à.  son  beau-père,  pour  le  prier  de 
ne  pas  passer  si  près  des  côtes  de  la  Grande-Bretagne  sans 
lui  faire  une  visite. 

Mais,  à  cette  invitation,  Charles-Quint  haussa  les  épaules, 
et,  avec  un  ton  de  voix  qui  n'était  pas  exempt  d'amer- 
tume : 

—  Eh  :  dit-il  au  comte,  que',  plaisir  pourra  prendre  une  si 
grande  reine  à  se  voir  la  belle-fllle  d'un  simple  gentil- 
homme ? 

Malgré  cette  réponse,  le  comte  d'.\rondol  insista  avec  tant 
de  courtoises  supplications  et  de  respectueuses  prières,  que 
Charles-Quint,  ne  sachant  plus  comment  se  défendre  de  ses 
instances,   lui  dit  : 

—  Monsieur   le  comte,   tout   dépendra   des  vents. 

Les  deux  reines  étaient  embarquées  avec  leur  frère. 
Soixante  vaisseaux  escortaient  le  vaisseau  impérial,  et, 
voyant  que,  quoique  les  vents  fussent  loin  d'être  défavora- 
bles, l'empereur  passait  sans  s'arrêter  devant  Yarmouth. 
devant  Londres  et  devant  Portsmouth,  le  comte  d'Arondel 
n'insista  pas  davantage  :  il  se  mit  respeetueu.sement  à  la 
suite  du  vaisseau  impérial,  et  l'accompagna  jusqu'à  Loredo. 
port  de  Biscaye,  où  Charles-Quint  fut  reçu  par  le  grand 
connétable  de  Castille 

Mais,  il  peine  eut-il  touclié  cette  terre  d'E.spagne  sur  la- 
quelle il  avait  si  glorieusement  régné,  qu'avant  de  rien 
écouter  du  discours  que  le  grand  connétable  s'apprêtait  à 
lui  faire,  il  se  mit  a  genoux,  et.  baisant  le  sol  de  ce  royaume 
devenu  ixiur  lui  une  seconde  patrie: 

—  Je  te  salue  avec  toute  sorte  de  respects,  dit-il.  ô  mère 
commune  !  et,  comme  je  suis  sorti  nu  du  venlr<i  de  ma  mère 
pour  recevoir  du  monde  tant  de  trésors,  je  veux  aussi,  main- 
tenant, rentrer  nu  dans  ton  sein,  ma  très  clière  mère!  Et. 
si  co  fut  alors  un  devoir  de  la  nature,  c'est  aujourd'hui 
un  effet  de  la  grâce  sur  ma  volonté. 

Il  n'avait  pas  achevé  cette  prière,  que  le  vent  commença 
de  souffler,  et  qu'une  tempête  s'éleva  avec  tant  de  violence, 
que  toute  la  flotte  qui  venait  de  l'accompagner  périt  dans 
le  port,  avec  le  'vai.sseau  impérial  lui-même,  tout  rliargê 
de  ses  trésors  et  des  dons  magniflques  que  l'emiiereur  rappor- 
tait de  Belgique  et  d'Allemagne  pour  les  offrir  aux  églises 
d'Espagne  ;  —  ce  qui  fit  dire  par  un  des  peisonnages  de  la 
suite  de  Charles-Quint  que  le  bâtiment,  prévoyant  que  ja- 
mais une  gloire  pareille  n»rillustrerait.  s'était  enfoncé  dans 


la  mer  afin  de  marquer  â  la  fois  son  respect,  son  regret  et 
sa    douleur. 

11  n'y  avait  pas  de  mal.  en  vérité,  à  ce  que  les  choses  ina- 
nimées donnassent  de  semblables  preuves  de  respect,  de 
regret  et  de  douleur  à  Charles-Quint  ;  car  les  hommes  étaient 
bien  froids  devant  cette  fortune  déchue.  A  Burgos,  par 
exemple,  1  ex-empereur  traversa  la  ville  sans  qu'aucune  dé- 
putation  vint  au-devant  de  lui,  et  sans  que  les  citadins  se 
donnassent  même  la  peine  d'accourir  jusque  sur  leur  porte 
pour  le  regarder  passer. 

Ce  que  voyant  l'empereur,  il  secoua  la  tête  en  murmu- 
rant : 

—  En  vérité,  il  semblerait  que  les  habitants  de  Burgos 
m'eussent  entendii  quand  je  disais,  à  Loredo,  que  je  rentrais 
nu  en  Espagne  ! 

Le  jour  même,  cependant,  un  noble  seigneur  nommé  don 
Bartolomeo  Mirande  étant  venu  lui  rendre  visite,  et  lui 
ayant  dit  :  "  Il  j^  a  aujourd'hui  précisément  un  an  accom- 
pli, sire,  que  Votre  Majesté  impériale  a  commencé  d'aban- 
donner le  monde  pour  pouvoir  s'appliquer  tout  entier  au 
service  de  Dieu...  » 

—  Oui,  répondit  Charles,  et  il  y  a  aujourd'hui  précisé- 
ment un  an  que  je  m'en  suis  repenti  : 

Charles-Quint  se  rappelait  cette  triste  et  solitaire  soirée  de 
son  abdication,  où  il  n'avait  eu  personne  que  l'amiral  Coli- 
gny  pour  l'aider  à  remettre  au  foyer  les  tisons  qui  avaient 
roulé  des  chenets  sur  son  tapis. 

De  Burgos,  l'empereur  gagna  Valladolid,  qui  était  alors  la 
capitale  de  l'Espagne.  A  une  demi-heure  de  la  ville,  il  ren- 
contra un  cortège  qui  venait  au-devant  de  lui  :  c'étaient  les 
nobles  et  les  seigneurs,  conduits  par  sou  petit-fils,  don  Car- 
los, alors  âgé  de  onze  ans. 

L'enfant  maniait  admirablement  son  cheval,  et  marchait  a 
la  portière  gauclie  de  la  litière  de  l'empereui'.  C'était  la 
première  fois  qu'il  voyait  son  grand-père,,  et  celui-ci  le  re- 
gardait avec  une  attention  qui  eût  embarrassé  tout  autre 
que  le  jeune  prince.  Don  Carlos  ne  baissa  pas  même  les 
yeux,  se  contentant,  chaque  fois  que  le  regard  du  vieil  em- 
pereur se  fixait  3ur  lui,  doter  respectueusement  sa  toque 
qu'il  remettait  sm-  sa  tête  quand  Charles-Quint  cessait  de  le 
regarder. 

.Viissi,  à  peine  entré  dans  son  appartement,  l'empereur  le 
fit-il  venir  pour  le  voir  de  plus  près,  et  causer  avec  lui. 

L'enfant  se  présenta  respectueux  d'attitude,  mais  sans  em- 
barras aucun. 

—  C'est  bien  à  vous,  mon  petit-flls.  lui  dit  Charles-Quint, 
d'être  venu  au-devant  de  moi. 

—  C'était  mon  devoy',  répondit  l'enfant,  comme  étant 
deux  fois  votre  sujet,  car  vous  êtes  mon  grand-père  ut  mon 
empereur. 

—  Ah  !  ah  !  fit  Charles-Quint,  étonné  de  trouver  tant 
d'aplomb  et  de  fermeté  dans  un   âge  si  tendre. 

-—  D'ailleurs,  je  n'eusse  point  été  par  devoir  au-devaiit  de 
Votre  Jlajesté  impériale,  continua  l'enfant,  que  j'y  eusse  été 
par  curiosité. 

—  Et  poui'quoi  cela  ? 

—  Parce  que  j'ai  entendu  dire  souvent  que  vous  étiez  un 
illustre  empereur,  et  que  vous  aviez  fait  de  grandes  choses. 

—  Ah  !  vraiment  !  dit  Charles-tjuint.  qui  s'amusait  du  sin- 
gulier naturel  de  l'enfant  ;  et  veux-lu  que  je  te  les  raconte, 
ces  grandes  choses? 

—  Ce  serait  un  vit  plaisir  et  un  immense  honneur  pour 
moi  !  répondit  le  jeune  prince. 

—  Eh  bien,  assieds-toi  là. 

—  Avec  la  permission  de  Votre  Majesté,  dit  l'enfant, 
j'écouterai  debout. 

Alors.  Charles-Quint  lui  raconta  toutes  sfes  guerres  contre 
le  roi  François  I"^!".  contre  les  Turcs  et  contre  les  protestants. 

Don  Carlos  l'écouta  avec  une  grande  attention,  et.  quand 
son  grand-père  eut  achevé,  prouvant  que  le  récit  n'était  pas 
nouveau  pour  lui  : 

—  Oui,  dit   l'enfant,  c'est  bien  cela. 

—  Mais,  reprit  l'empereur,  vous  ne  me  dites  pas,  mon- 
sieur mon  petit-fils,  ce  qu'il  vous  semble  de  mes  aventures, 
et  si  vous  trouvez  que  je  me  sois  comporté  en  brave. 

—  Oh  !  dit  le  jeune  prince,  je  suis  assez  content  de  ce  que 
vous  avez  fait;  11  n'y  a  qu'une  chose  que  je  ne  saurais  vous 
pardonner... 

—  Bah  1   fit   l'empereur  étonné:   quelle  chose  donc? 

—  C'est  de  vous  êli'e.  une  nuit,  sauvé  d'Inspruk.  à  moitié 
nu,  devant  le  duc  :Maurire. 

—  Oh  !  pour  cela,  dii  l'empereur  en  riant,  ce  tut  bien  mal- 
gré moi,  mon  fils,  je  vous  jui-e...  Il  me  surprit,  et  je  n'avais 
que  ma   maison. 

—  Mais  moi,  je  n'eusse  pas  fui.  dit  don  Carlos. 

—  Comment,  vous  n'eussiez  pas  fui? 

—  Non. 

—  Mais  il  fallait  bien  fuir,  puisque  je  ne  pouvais  pa- 
lui   résister. 

—  Moi,  je  n'eusse  pas  'fui,  répéta  le  jeune  prince 

—  Il  fallait  donc,  alors,  me  laisser  prendre?  C'eut  été  une  ^ 
grande  imprudence  dont  j'eusse  encore  été  blâmé  d.ivantage 


LE  PAGE  DU    DUC  DE  SAVOIE 


V.i 


—  N'importe:  moi,  je  n'eusse  pas  lui,  répéta  pour  la  troi- 
sième fois  l'enfant. 

—  Dites  donc  ce  Que  vous  eussiez  fait  en  iiareille  occa- 
sion, et,  pour  vous  aider  a  me  léponilre.  que  fericz-vous 
actuellement,  par  exemple,  si  Je  mettais  une  trentaine  (le 
pages  a  vos  trousses'.' 

—  Je  ne  fuirais  pas,  se  contenta  de  rf^pondre  l'enfant.    . 
L'empereur  fronça  le  sourcil,  et,  appelant  le  gouverneur 

du  jeune  prince  :  * 

—  Monsieur,  lui  dit-il.  emmenez  mon  petit-flls  :  je  vous 
fais  compliment  de  léducation  qu'il  reçoit  ;  s'il  continue,  ce 
sera  le  jilus  grand  guerrier  de  notre  famille  ! 

Le  même  soir,  il  dls.n:  a  sa  sœur,  la  reiue  Eléonore,  qu'il 
laissait  A  Valladolid  : 

—  Il  me  semble,  m.i  soeur,  que  !e  roi  don  Philippe  est 
mal  pourvu  de  tils  en  don  Carlos  ;  sou  air  et  son  naturel  en 
cette  première  jeunes ;p  ne  me  plaisent  point,  n'étant  pas 
eeu.\  de  son  âge.  Je  ne  sais  ce  qui  pourra  arriver  dans  la 
suite,  quand  il  aura  vingt-cinq  ans.  Etudiez  donc  les  paroles 
et  les  actions  de  cet  enfont,  et  dites-moi  sincèrement,  lorsque 
vous   m'écrirez,   votre  pensée  sur   ce   sujet. 

Le  surlendemain,  Cliarles-cjuint  partait  pour  Palencia,  et, 
le  jour  d'ensuite,   la  reiue  Eléonore  lui  écrivait  : 

•  Mon  frère,  si  les  manières  de  notre  i)etit  neveu  Carlos 
vous  ont  déplu  pour  ne  l'avoir  vu  qu'un  jour,  elles  me  dé- 
plaisent beaucoup  plus,  à  moi  qui  l'ai  vu  trois.  » 

Ce  petit  bonliomme,  qui  n'eut  pas  lui  à  Inspruk,  était  ce 
même  don  Carlos  que  son  père  Philippe  II  lit  tuer,  douze 
.nns  plus  tard,  sous  prétexte  qu  il  conspirait  avec  les  révoltés 
des  Pays-Bas. 

A  Valladolid,  l'empereur  avait  congédié  toute  sa  cour,  à 
l'e.xcepîion  de  douze  domestiques  et  de  douze  chevaux,  ne 
sardant  pour  lui, que  qielques  meubles  rares  et  précieux,  et 
distribuant  tout  le  reste  aux  gentilshommes  qui  lavaient 
.iccompagiié  ;  puis  il  avait  dit  adieu  aux  deux  reines,  et  était 
parti   pour   Palencia. 

Palencia  n'étaif  située  qu'à  dix-huit  milles  du  monastère 
de  Saint-Just,  de  l'ordre  des  hiéronimites.  que  Charles-Quint 
avait  choisi  pour  sa  retraite,  et  où.  dès  l'année  précédente, 
il  avait  envoyé  un  architecte  chargé  de  lui  bâtir  six  cham- 
bres de  plain-pled.  dont  quatre  pareilles  â  des  cellules  de 
moine,  et  deux  un  peu  plus  hautes.  L'.irtiste  devait,  en 
outre,  dessiner  un  jardin  sur  le  dessin  que  l'empereur  en 
avait   tracé   lui-même. 

Ce  jardin,  c'était  le  côté  charmant  de  la  retraite  impé- 
riale ;  il  était  arrosé  a  ses  deux  flancs  par  une  petite  rivière 
d  eau  limpide  et  murmurante,  et  tout  planté  d'orangers,  de 
limoniers  et  de  cèdres  dont  les  branches  venaient  ombrager 
•>t  parfumer  les  fenêtres  de  l'illustre  solitaire 

En  I5r2.  Charles-Quint  avait  visité  ce  monastère  de  Saint- 
Just.  et  l'avait  quitté,  disant  : 

—  Voilà  un  véritable  lieu  de  retraite  pour  un  autre  Dio- 
clétien. 

L'emperetir  prit  possession  de  son  appartement  au  monas- 
tère de  Saint-Just  le  ïl  février  1557.  C'était  le  jour  anniver- 
saire de  sa  nal.<sance,  et  ce  jour  lui  avait  constamment  été 
heureux. 

—  Je  veux,  dit-Il,  franchissant  le  seuil  du  couvent,  re- 
naître pour  le  ciel,  ce  même  jour  où  je  suis  né  pour  la  terre. 

Sur  les  douze  chevaux  qu'il  avait  gardés,  il  en  renvoya 
onze:  le  dernier  lui  servit  à  se  promener  quelquefois  dans 
la  délicieuse  v.illée  de  Serandllla.  éloignée  seulement  d'un 
mille,  et  qu'on  appelle  le   paradis   de   l'Estremadure. 

A  partir  do  ce  moment,  il  conserva  peu  de  communica- 
tions avec  le  monde,  ne  recevant  que  de  rares  visites  de  ses 
anciens  courtisans,  ei,  une  lois  ou  deux  par  année,  des 
lettres  du  roi  Philippe,  de  l'empereur  Ferdinand  et  des  deux 
reines  ses  sœurs:  sa  seule  distraction  était  les  promenades 
lue  nous  avons  dites,  les  dîners  qu'il  donnait  par  liasard  A 
quelque.s-uns  des  gentilshommes  qui  le  venaient  voir,  cl 
qu'il  retenait  jusqu'au  soir  en  disant:  «  Mes  amis,  restez 
avec  moi  pour  faire  la  vie  de  religieux,  «  et  le  plaisir  qu'il 
prenait  à  soigner  des  petits  oiseaux  de  toute  sorte  d'espèces 
qu  il  tenait  enfermés  dans  des  volières. 

Cette  vie  dura  un  an  ;  mais  au  bfut  d'une  année,  elle 
parut  encore  trop  mondaine  â  l'auguste  reclus,  et,  le  jour 
anniversaire  de  .sa  naissance,  qui  était  aussi,  on  se  rap- 
pelle, celui  de  l'entrée  de  l'empereur  au  couvent,  l'archevê- 
que de  Tolède  étant  venu  lui  faire  une  yisi'e  de  féllcita- 
tion,  11  lui  dit  : 

—  Jlonsieur,  J'ai  vécu  cinquante-sept  ans  pour  le  monde, 
un  an  pour  mes  plus  intimes  amis  et  serviteuys  dans  ce  lieu 
désert,  et.  maintenant.  Je  veux  donner  au  Seigneur  le  peu 
de  mois  qui  me  restent  à   vivre. 

Et,  en  conséquence,  tout  en  ramertiant  le  prélat  de  sa 
visite,  il  le  pria  de  ne  plus  se  donner  la  peine  de  venir 
le  voir  que  lorsqu'il  le  fei'ait  appeler  pour  le  salut  de  son 
Âme. 

En  effet,  à  partir  d\t  25  février  155S,  l'empereur  vécut 
dans  une  austérité  qui  égalait  presque  celle  des  moines, 
mangeant  avec  eux,  se  donnant  la  discipline,  allant  exac- 
tement an   chœur  et  ne  se  permettant   d'autre  distraction 


que  celle  de  (aire  dire  des  messes  pour  cette  innombrable 
quantité  de  soldats,  de  marins,  d'officiers  et  de  capitaines 
qui  étaient  morts  u  son  service,  dans  les  différents  com- 
bats qu'il  avait  livrés  ou  fait  livrer  dans  les  quatre  parties 
du   monde. 

Pour  les  généraux,  les  conseillers,  les  ministres  et  les  am- 
bassadeurs, des  anniversaires  de  la  mort  desquels  11  tenait 
un  registre  parfaitement  exact,  U  faisait  dresser  des  autels 
particuliers,  et  célébrer  des  messes  nominatives  ;  de  sorte 
qu'on  eut  dit  qu'après  avoir  mis  autrefois  sa  gloire  à  régner 
sur  les  vivants,  il  mettait  maintenant  sa  religl.in  à  régner 
sur   les   morts. 

Enhn.  vers  le  commencement  du  mois  de  juillet  de  cette 
même  année  15.5S,  lassé  d'assister  aux  funérailles  des  autres, 
et  blasé  sur  cette  funèbre  distraction,  Charles-ijumi  résolut 
d'assister  aux  siennes.  Ceiiendant,  il  lui  fallut  quelque  temps 
pour  s'habituer  à  celte  idée  quelque  peu  bizarre  :  il  craignait 
d'être  taxé  d'orgueil  ou  de  singularité  en  cédant  à  ce  désir  : 
mais  l'envie  en  devint  si  irrésistible  chez  lui,  qu'il  s'en  ou- 
vrit à  un  moine  du  même  monastère,  nommé  le  père  Jean 
Regola. 

Ce  fut  en  tremblant,  tant  il  craignit  que  le  monde  ne  vit 
quelque  inconvénient  ;i  l'exécution  de  ce  projet,  ciue  Charles- 
Ijuint  en  risqua  la  confidence  ;  mais  le  moine,  tout  au  con- 
traire, à  la  grande  joie  de  l'empereur,  lui  répondit  que, 
quoique  ce  tut  là  une  action  extrao''dinaire  et  sans  exemple 
il  n'y  voyait  aucun  mal,  et  qu'il  la  considérait  même  comme 
pieuse   et    exemplaire. 

Toutefois,  cette  adhésion  d'un  simple  moine  ne  parut 
point,  dans  une  circonstance  aussi  grave,  suffisante  à  l'em- 
pereur :  le  père  Regola  lui  offrit  alors  de  prendre  l'avis  de 
l'archevêque  de  Tolède. 

Charles-Quint  trouva  le  conseil  bon.  et.  nommant  le 
moine  ambassadeur  près  du  prélat,  il  le  fit  partir  à  mulet, 
et  avec  une  escorte,  pour  aller  chercher  cette  permission 
tant   désirée. 

Jamais,  aux  jours  de  la  puissance  temporelle  de  Charles- 
Quint,  et  si  important  ipie  fut  le  mess.age,  jamais  retour 
de  messager  ne  fut  attendu  par  lui  avec  une  telle  impa- 
tience. 

Enfin,  au  bout  de  quinze  jours,  le  moine  revint  ;  la  ré- 
ponse était  favorable  :  l'archevêque  de  Tolède  regardait  le 
désir  de  J'empereyr  comme  très  saint  et  très  chrétien. 

A  partir  de  ce  retour,  qui  fut  une  véritable  fêle,  on  ne 
s  occupa  iilus,  dans  tout  le  couvenr.  (,ue  de  prépai'er  la  céré- 
monie funèbre,  et  de  la  rendre  digue  du  grand  empereur 
qu'on   allait   enterrer   vivant. 

La  première  chose  que  l'on  entreprit  fut  la  construction 
d'un  magnifique  mausolée  au  milieu  de  l'égliçe  ;  le  père  Var- 
gas,  qui  était  ingénieur  et  sculpteur,  en  fit  un  dessin  que 
l'empereur  trouva  à  sa  convenance,  sauf  quelques  détails 
qu'il  retoucha. 

Le  dessin  approuvé,  on  fit  venir  .1e  Palencia  des  maîtres 
charpentiers  et  des  peintres  qui,  pendant  cinq  semaines,  oc- 
cupèrent à  la  confection  de  <'e  mausolée  vingt  personnes 
par  jour.  Au  bout  de  cinq  semaines,  grâce  à  l'activité  que 
donnaient  à  chacun  la  présence  et  Icï  encouragements  de 
l'empereur,  le  monument  fut  achevé,  fl  avait  quarante  pieds 
de  long,  cinquante  de  haut  et  trente  de  large  ;  tout  alentour 
11  existait  des  galeries  auxquelles  on  montait  par  divers 
escaliers  :  on  y  voyait  une  suite  de  tableaux  représentant  les 
plus  illustres  empereurs  de  la  maison  d'Autriche,  et  les  prin- 
cipales batailles  de  C!'.arles-<juint  lui-même  ;  enfin  tout  en 
haut  gisait  la  bière,  sans  couvercle,  ayant  â  sa  gauche  la 
Renommée,  et  à  sa  droite  l'Immortalité. 

Tout  étant  achevé,  on  fixa  pour  ces  feintes  funérailles,  le 
Jour  du  24  août  au  matin. 

Dès  cinq  heures,  c'est-à-dire  une  heure  et  demie  après  le 
lever  du  soleil,  quatre  cents  grosses  bougies  teintes  en  noir 
furent  déposées  et  allumées  sur  le  sarcophage,  autour  du- 
quel se  tenaient  tous  les  domestiques  de  l'ex-empereur  habil- 
lés de*deuil,  la  tête  nue,  et  portant  une  torche  :'i  la  main.  A  ' 
sept  heures,  Charles-Quiiil  entra,  vêtu  d'une  longue  robe  de 
deuil,  ayant  à  chacun  de  ses  côtés,  c'est  à  dire  à  sa  droite  et 
à  sa  gauche,  un  moine  vêtu  de  deuil  comme  lui.  11  alla, 
portant  aussi  une  torche  à-  la  main,  s'asseoir  sur  un  siège 
préparé  pour  lui  devant  l'autel.  Là,  Immobile,  sa  torche 
appuyée  à  terre.  Il  écouta,  vivant,  'ous  ces  chants  faits  pour 
les  trépassés,  depuis  le  UC(tuian  Jusqu'au  iicquUscnt,  tandis 
que  six  moines  de  différents  ordres  di.saient  si.\  messes  basses 
aux  six  autels  latéraux  de  l'église. 

Puis,  à  un  moment  donné,  se  levant,  il  alla,  toujours  es- 
corté de  ses  deux  moines,  s'incliner  devant  le  maître-autel, 
et,  s'étant   mis  aux   genoux   du   prieur  : 

—  Je  te  demande  et  supplie,  0  arbitre  et  monarque  de 
notre  vie  et  de  notre  mort,  dlt-lL,que,  de  même  que  le  prêtre 
prend  de  mes  mains  avec  les  jfcnnes.  ce  cierge  que  je  lui 
offre  en  toute  humilité,  de  même  lu  veuilles  agréer  mon. 
ftme,  que  Je  recommande  à  ta  divine  Indulgence,  et  la  rece- 
voir, quand  il  te  plaira,  dans  le  iseln  de  la  bouté  et  de  ta 
miséricorde    infinies  I 

Alors,  le  prieur  mit  le  cierge  dans  un  chandelier  d'argent 


\r  "-\v\nnF,  dumas  illustre 


massif  que  le  faux  trépassé  avait  donné  au  couvent  pour 
cette  grande  occasion. 

Après  quoi,  Cliarles-Quint  se  releva,  et.  accompagné  tou- 
jours des  deux  moines  qui  le  suivaient  comme  son  ombre, 
il  alla  se  rasseoir  sur  son  siège. 

La  messe  finie,  Temijcreur  jugea  qu'il  lui  restait  quelque 
chose  à  faire  et  que  Ion  avait  oublié  le  plus  important  de  la 
cérémonie  ;  il  fit  donc  lever  une  dalle  du  chœur,  et,  au 
tond  dune  fosse  creusée  ù  cet  effet,  11  ordonna  qu'on  étendit 
une  couverture  de  velours  noir,  avec  un  oreiller  aussi  de 
velours  pour  former  un  clievet.  Alors,  aidé  des  deux  moines, 
il  descendit  dans  la  fesse,  se  coucha  icide,  les  mains  jointes 
sur  la  poitrine  et  les  yeux  fermés,  contrefaisant  le  mort  du 
mieux  qu'il  lui  était  possible. 

Aussitôt,  le  prêtre  officiant  entonna  1°  Ce  vrotundis  cla- 
mavi,  et,  tandis  que  tout  le  choeur  continuait  à  le  chanter, 
tous  ces  moines  vêtus  de  noir,  tous  ces  gentilshommes  et 
tous  ces  serviteurs  ei\  habits  de  deuil,  le  cierge  à  la  main, 
versant  des  larmes,  se  mirent  û  défiler  autour  du  défunt,  le 
prêtre  officiant  en  tète,  et  chacun  à  son  tour  lui  jetant  de 
leau  bénite,  et  souhaitant  le  repos  à  son  âme. 

I.a  cérémonie  dura  plus  de  deux  heures,  tant  ceux  qui  je- 
taient l'eau  bénite  étaient  nombreux  :  aussi  l'empereur  fut- 
il  tout  trempé  à  travers  sa  robe  noire,  ce  qui,  joint  au  vent 
que  laissaient  passer  les  fentes  de  ia  pierre,  vent  froid  et 
funèbre  montant  des  caveaux  mortuaires  de  l'abbaye,  fit 
qu'il  se  releva  tout  grelottant,  quand,  resté  le  dernier  dans 
l'église  avec  ses  deux  moines,  il  voulut  regagner  sa  cellule. 

Aussi,  se  sentant  si  ergourdi  et  frissonnant  : 

—  Mes  pères,  dit  l'empereur,  je  ne  sais  pas  si,  en  vérité, 
il   vaut   la   peine   que  je   me   relève. 

En  effet,  en  entrant  dans  sa  cellule,  force  fut  à  Charles- 
Quint  de  se  mettre  au  lit,  et,  une  fois  au  lit,  il  ne  se 
releva  plus  ;  de  sorte  que.  moins  d'un  mois  après  la  céré- 
monie feinte,  on  célébrait  la  cérémonie  réelle,  et  que  tout  ce 
que  l'on  avait  préparé  pour  la  fausse  mort  servit  à  la 
mort    véritable. 

Ce  fut  le  21  septembre  1558  que  l'empereur  Charles-Quint 
rendit  le  dernier  soupir  entre  les  br.is  de  l'archevêque  de 
Tolède,  qui  se  trouvait  par  bonheur  à  Palencia,  et  qu'il 
envoya  chercher  une  dernière  fois,  selon  la  promesse  qu'il 
lui  avait  faite,  six  mois  auparavant,  de  l'appeler  à  l'heure 
de  sa  mort. 

Il  avait  vécu  cinquante-sept  ans,  sept  mois  et  -vingt  et  un 
jours  ;  11  avait  régné  quarante-quatre  ans,  gouverné  l'Em- 
pire trente-huit,  et,  de  même  qu'il  était  né  le  jour  de  la 
fête  d'un  apôtre,  saint  Mathias.  le  24  février,  il  mourut  le 
jour  de  la  fête  d'un  autre  apôtre,  saint  Mathieu,  c'est-à- 
dire  le  21  septembre. 

Le  père  Strada  raconte,  dans  son  nisloire  des  Flandres. 
que,  la  nuit  même  de  la  mort  de  Charles-Qnint,  un  Us  fleurit 
dans  le  jardin  du  monastère  de  Saint-Just  ;  de  quoi  les 
religieux  ayant  été  avertis,  ce  lis  fut  exposé  sur  le  grand 
autel  comme  une  preuve  évidente  de  la  candeur  de  l'âme 
de  l'empereur. 

C'est  une  bien  belle  chose  que  l'histoire  !  aussi,  ne  nous 
jugeant  pas  digne  d  être  historien,  nous  sommes-nous  fait 
romancier. 


DEUXIEME   PARTIE 


LA    COUR    DE    FRANXE 

Un  peu  plus  d  un  an  après  l'abdication  de  Cliarles-Qulnt 
à  Bruxelles  ;  vers  l'époque  où  l'ex-empereur  se  renfermait 
dans  le  monastère  de  .Saint-Just  ;  au  moment  où.  des  hau- 
teurs de  Saint-Germain,  on  voyait  jaunir  au  loin  les  mois- 
sons de  la  plaine,  et  comme  les  derniers  jours  de  juillet 
roulaient  leurs  nuages  de  fiamme  dans  un  ciel  d'azur,  une 
brillante  cavalcade  sortait  du  vieux  château,  et  s'avançait 
dans  le  parc,  dont  les  grands  et  beaux  arbres  commençaient 
à  revêtir  ces  teintes  chaudes,  amour  de  la  peinture. 

livillajile  cavalcade,  s'il  en  fut  I  car  elle  se  composait  Ou 
roi  Henri  II,  de  sa  soeur  madame  Marguerite  de  France,  de 
la  belle  duchesse  de  Valenlinois,  sa  maîtresse,  du  dauphin 
François,  son  fils  aîné,  de  sa  fille  Elisaheth  de  Valois,  de  la 
jeune  reine  d'Ecosse  Marie  .Siuart  et  des  principales  daines 
et  des  principaux  seigneurs  qui  faisaient,  à  cette  époque, 
l'ornement  et  la  gloire  de  la  maison  de  Valois,  parvenue  au 
trône  dans  la  personne  du  roi  François  I",  mort,  comme 
nous  l'avons  dit.  le  31  mal   I5'i7. 

En  outre,  au  balcon  aérien  du  ch.lteau,  appuyée  sur  uno 
espèce  de  dentelle  de  fer  merveilleusement  travaillée,  se 
tenait  la  reine  Catherine,  avec  les  deux  jeunes  princes  qui 
lurent  plus  tard,  l'un  le  roi  Charles  IX.  et  l'autre  le  roi 
Henri  111  :  —  ,''igés    K»  prince  ("h.Trles  de  sept  ans.   le  prince 


Henri  de  six  ;  —  et  la  petite  Marguerite,  qui  devait  être 
reine  de  Navarre,  et  qui  ne  comptait  encore  que  cinq  an- 
nées. Tous  trois  trop  jeunes,  comme  on  le  voit,  pour  accom- 
pagner le  roi  Henri,  leur  père,  à  la  chasse  à  courre  qui  se 
préparait. 

Quant  à  la  reine  Catherine  de  Médicis,  elle  avait,  pour  ne 
point  être  de  cette  chasse,  prétexté  une  légère  indisposition, 
et,  comme  la  reine  Catherine  était  *ine  de  ces  femmes  qui 
ne  font  rien  sans  raison,  très  certainement  elle  avait,  sinon 
une  Indisposition  réelle,  du  moins  une  raison  d'être  indis 
posée. 

Tous  les  personnages  que  nous  venons  de  nommer  étant 
appelés  à  jouer  un  rôle  des  plus  actifs  dans  l'histoire  que 
nous  avons  entrepris  de  raconter,  le  lecteur  nous  permettra, 
avant  que  nous  reprenions  le  fll  rompu  des  événements 
contemporains,  de  mettre  sous  ses  yeux  un  portrait  physique 
et   moral   de   chacun   de   ces   personnages. 

Commençons  par  le  roi  Henri  II.  qui  marchait  le  premier, 
ayant  à  sa  droite  madame  Marguerite,  sa  sœur,  et  à  sa 
gauche  la  duchesse  de  Valenlinois. 

C'était  alors,  un  beau  et  fier  chevalier  de  trente-neuf  an^ 
aux  sourcils  noirs,  aux  yeux  noirs,  à  la  barbe  noire,  au 
teint  basané,  avec  un  nez  aqullin  et  de  belles  dents  blanches  ; 
moins  grand,  moins  vigoureusement  musclé  que  son  père, 
mais  admirablement  pris  dans  sa  taille,  qui  était  au-dessus 
de  la  moyenne  ;  tellement  amoureux  de  la  guerre  qu>. 
lorsqu'il  n'en  avait  point  la  réalité  dans  ses  Etats  ou  dans 
ceux  de  ses  voisins,  11  voulait  en  avoir  1  image  à  sa  cour 
et  au  milieu  de  ses  plaisirs 

Aussi,  même  en  temps  de  paix,  le  roi  Henri  II,  —  n'ayant 
de  lettres  que  juste  ce  qu  il  en  fallait  pour  lécompenser 
honorablement  les  poètes,  sur  lesquels  il  recevait  ses  opi- 
nions toutes  faites  de  sa  sœur  madame  Marguerite,  de  sa 
maltresse  la  belle  Diane,  ou  de  sa  charmante  petite  pupille 
Marie  .Stuart,  —  aussi,  même  en  temps  de  paix,  disons-nous, 
le  roi  Henri  II  était-il  1  homme  le  moins  oisif  de  son 
royaume. 

Voici  comment  il  partageait  ses  journées  : 

Ses  matins  et  ses  soirs,  c'est-à-dire  son  lever  et  son  cou- 
cher, étaient  consacrés  aux  affaires  ;  deux  heures,  le  matin, 
lui  suffisaient  d  ordinaire  à  les  expédier.  Puis  il  entendait 
la  messe  fort  dévotement  ;  —  car  il  était  bon  catholique, 
comme  il  le  prouva  en  déclarant  qu'il  voulait  voir  brûler  de 
ses  yeux  le  conseiller  au  parlement  Anne  Dubourg,  plaisir 
qu'il  ne  put  cependant  avoir,  étant  mort  six  mois  avant  que 
lé  pauvre  huguenot  fût  conduit  au  bûcher.  —  A  midi  son- 
nant, il  dinait  ;  après  quoi,  il  rendait  visite,  avec  les  sei- 
gneurs de  sa  cour,  à  la  reine  Catherine  de  Médicis,  cher 
laquelle  il  trouvait,  comme  dit  Brantôme,  une  foule  de 
df esses  humaines,  les  unes  plus  belles  que  les  autres.  Alors, 
là,  tandis  que  lui  entretenait  la  reine  ou  madame  sa  sœi:r, 
ou  la  petite  reine  dauphine  Marie  Stuart,  ou  les  princesses 
ses  filles  aînées,  chaque  seigneur  et  gentilhomme  en  faisait 
autant  que  le  roi,  causant  avec  la  dame  qui  lui  plaisait  le 
mieux.  Cela  durait  deux  heures,  à  peu  près  ;  puis  le  loi 
passait  à  ses  e.xercices. 

Pendant  l'été,  ces  exercices  étaient  la. paume,  le  ballon 
ou  le  mail. 

Henri  II  aimait  passionnément  la  paume,  et  y  était  très 
fort  joueur  ;  non  pas  qu'il  tînt  jamais  le  jeu,  mais  11  secon- 
dait ou  tierçait  :  c'est-à-dire  qu'il  choisissait  toujours,  en 
vertu  de  son  caractère  aventureux,  les  places  les  plus  dan- 
gereuses et  les  plus  difficiles  ;  aussi  était-il  le  meilleur 
second  et^le  meilleur  tiers  de  son  royaume,  comme  on  disait 
en  ce  temps-là.  Du  reste,  quoiqu'il  ne  tînt  pas  le  jeu. 
c'était  lui  que  regardaient  toujours  les  frais  du  jeu  .  s'il 
gagnait,  il  abandonnait  le  gain  à  ses  partenaires;  si,  ceu.vci 
perdaient,  il  payait   pour  eux. 

Les  parties  étaient  d'ordinaire  de  cinci  à  six  cents  écus.  et 
non  point,  comme  sous  les  rois  ses  successeurs,  de  quatre 
mille,  de  six  mille,  de  dix  mille  écus.  «  Mais,  dit  nrantômc. 
du  temps  du  roi  Henri  II.  les  payements  étaient-ils  beaux 
et  comptants,  tandis  que,  de  nos  jours,  on  est  obligé  de  faix'e 
grand    nombre    d  honnêtes    compositions.  .• 

Les  autres  jeux  favoris  du  roi,  mais  venant  après  la 
paume  étaient  le  ballon  et  le  mail,  exercices  dans  lesquels  il 
était  aussi  de  première  force. 

Si  c'était  l'hiver,  qu'il  fit  grand  froid  et  qu'il  eût  gelé, 
on  partait  pour  Fontainebleau,  et  l'on  allait  glisser  soit 
dans  les  avenues  du  parc,  soit  sur  les  étangs  ;  s'il  y  avait 
trop  de  neige  pour  qu'on  glissât,  on  faisait  des  l>astlons, 
et  l'on  combattait  à  coups  de  pelote  ;  enfin,  si,  au  lleif 
de  geler  ou  de  neiger,  il  pleuvait,  on  se  répandait  dans  les 
salles  basses,  et  l'on  faisait  des  armes 

De  ce  dernier  exercice  avait  été  victime  M.  de  Boucard  : 
étant  dauphin,  et  tirant  avec  lui.  le  roi  lui  avait  crevé  un 
œil,  accident  dont  il  lui  avait  honnviemcnl  demaiidé  pardon, 
dit  l'auteur  auquel  nous  empruntons  ces  détails. 

Les  dames  de  la  cour  assistaient  à  tous  ces  exercices  d'été 
et  d'hiver.  l'avis  du  roi  étant  que  la  présence  des  dames  ne 
gâtait  jamais  aucune  chose,  et  en  embellissait   beaucoup 


LE  PAGE   DU    DUC  DE   SAVOIE 


/i^ 


Le  soir,  après  souper,  on  retournait  chez  la  reine,  et,  lors- 
iiu  il  n'y  avait  point  bal,  —  divertissement,  du  reste,  assez 
rare  ;i  cette  époque,  —  on  restait  deux  heures  à  causer. 
C'était  le  moment  où  l'on  introduisait  les  poètes  et  les 
hommes  de  lettres,  c'est-à-dire  MM.  Ronsard,  Dora'î  et  Mu- 
ret, aussi  saiants  Limousins  qui  Jamais  croquùreiit  raves, 
dit  Brantôme,  et  MM.  Danesius  et  .\myot,  précepteurs,  l'un 
du  prince  François,  et  l'autre  du  prince  Charles;  et,  alors, 
il  se  faisait  entre  ces  illustres  jouteurs  des  assauts  de  science 
et  de  poésie  qui  réjouissaient  fort   les  dames. 

Une  seule  chose  —  quand,  par  hasard,  on  y  pensait  — 
jetait  un  voile  de  deuil  sur  cette  noble  cour  :  c'était  une 
malheureuse  prédiction  faite  le  jour  de  l'avènement  au 
trône   du   roi  Henri. 

Un  devin  appelé  au  château  pour  composer  sa  nativité 
avait  annoncé,  devant  le  connétable  de  Montmorency,  que 
le  roi  devait  mourir  en  combat  singulier.  Alors,  celui-ci, 
tout  joyeux  qu  une  pareille  mort  lui  fût  promise,  s'était 
retourné  vers  le  connétable  en  lui  disant  : 

—  Oyez-vous,  compère,  ce  que  me  promet  cet  homme? 

Le  connétable,  croyant  le  roi  effrayé  de  la  prédiction,  lui 
avait  répondu  avec  sa  brutalité  ordinaire. 

—  Eh  :  sire,  voulez-vous  croire  ces  marauds,  qui  ne  sont 
que  menteurs  et  bavards  !  Faites-moi  jeter  la  prédiction  de 
ce  drôle  dans  un  bon  feu,  et  lui  avec,  pour  qu'il  apprenne 
à  venir  nous  conter  de  pareilles  bourdes  ! 

Mais  le  roi  : 

—  Point  du  tout,  compère,  répondit-il  ;  il  arrive  parfois, 
au  contraire,  que  de  telles  gens  disent  la  vérité.  Et,  d'ail- 
leurs, la  prédiction  n'est  point  mauvaise,  à  mon  avis  :  je  me 
soucie  mieux  de  mourir  de  cette  mort  que  d'une  autre. 
pourvu,  toutefois,  que  je  succombe  sous  un  brave  et  vaillant 
gentilhomme,  et  que  la  gloire  m'en  demeure. 

Et,  au  lieu  de  jeter  au  feu  la  prédiction  et  l'astrologue. 
il  avait  grandement  récompensé  celui-ci,  et  avait  donné  la 
prophétie  à  garder  à  M.  de  l'Aubespine,  un  de  ses  bons 
conseillers,  qu  il  employait  particulièrement  dans  les  affaires 
diplomatiques. 

Cette  prédiction  avait  été  un  instant  remise  sur  le  tapis 
quand  M.  de  Châtillon  était  revenu  de  Bruxelles  ;  car  on  se 
rappelle  que.  à  sa  petite  maison  du  Parc,  l'empereur  Charles- 
(Juint  avait  invité  l'amiral  à  donner  avis  à  son  beau  cousin 
Henri  que  le  capitaine  de  la  garde  écossaise  Gabriel  de 
Lorges,  comte  de  Montgomery,  avait  entre  les  deux  j'eux 
ceriain  signe  néfaste  présageant  la  mort  d'un  des  princes 
de  la  fleur  de  lis. 

Mais,  en  y  réfléchissant,  le  roi  Henri  II  avait  reconnu  le 
peu  de  probabilité  qu'il  eiit  jamais  un  duel  avec  son  capi- 
taine des  gardes,  et,  après  avoir  rangé  la  première  prophétie 
au  nombre  des  choses  possibles  et  qui  méritent  attention, 
il  avait  rangé  la  seconde  au  nombre  des  choses  impossibles 
et  qui  ne  méritent  pas  qu'on  s'occupe  d'elles  ;  de  sorte  que, 
au  lieu  d'éloigner  de  lui  Gabriel  de  Lorges,  comme  eût  peut- 
être  fait  un  prince  plus  timide,  11  avait,  au  contraire, 
redoublé  envers  lui  de  familiarité  et  de  faveur. 

Nous  avons  dit  que,  à  la  droite  du  roi,  chevauchait 
madame  Marguerite  de  France,  fille  du  roi  François  I". 

Occupons-nous  un  instant  de  cette  princesse,  une  des  plus 
accomplies  de  son  temps,  et  qui,  plus  qu'aucune  autre,  se 
rattache  à   notre  sujet. 

La  princesse  Marguerite  de  France  était  née  le  5  juin 
1523,  dans  ce  même  château  de  Saint-Germain  dont  nous 
venons  de  lui  voir  franchir  la  porte  :  d'où  il  résulte  que, 
au  moment  où  nous  la  faisons  passer  .sous  les  yeux  du 
lecteur,  elle  avait  trente-trois  ans  et  neuf  mois. 

Comment  une  si  grande  et  si  belle  princesse  était-elle 
demeurée  Jusque-là  sans  époux?  Il  y  avait  eu  pour  cela 
deux  raisons  :  la  première,  qu'elle  avait  dite  tout  haut  et 
devant  tous  ;  la  seconde,  qu'elle  n'osait  peut-être  point  se 
dire  tout  bas  à  elle-même. 

Le  roi  François  pr  l'avait,  toute  jeune  fille,  voulu  marier 
à  M.  de  Vendôme,  premier  prince  du  sang;  mais  elle,  fière 
jusqu'au  dédain,  avait  répondu  qu'elle  n'épouserait  jamai.s 
un  homme  qui   serait,  un  jour,  le  sujet  du  roi  son   frère. 

Voilà  la  raison  qu'elle  avait  donnée  tout  haut  pour  res- 
ter fille,  et  ne  pas  déchoir  de  son  rang  de  princesse  de 
France. 

Voyons  maintenant  celle  qu'elle  se  donnait  tout  bas,  et 
qui  avait  probablement  été  la  véritable  cause  de  son  refus. 

Lors  de  l'entrevue  qui  eut  lieu  à  Nice  entre  le  papt 
Paul  III  et  le  roi  François  I",  par  le  commandement  du  roi, 
la  reine  de  Navarre  alla  voir  feu  M.  de  .Savoie,  le  père, 
au  château  de  .Nice  et  y  mena  madame  Marguerite, 
sa  nièce.  Or,  le  vieux  duc  avait  trouvé  la  Jeune  princesse 
charmante,  et  avait  parlé  d'un  mariage  entre  elle  et  Emma- 
nuel-Philibert, Les  deux  enfants  s'étaient  donc  vus  :  mais 
Emmanuel,  tout  entier  aux  exercices  de  son  ûge.  à  sa  ten- 
dresse pour  Leona.  à  son  amitié  pour  Sclanca-Ferro,  avait 
à  peine  remarqué  la  Jeune  princesse.  Il  n'en  avait  pas  été 
de  même  de  celle-ci  :  l'Image  du  jeune  prince  était  entrée 
fort    avant   dans   son    cœur,    et,    lorsque   les     négociations 


avaient  été  rompues,  et  que  la  guerre  s'était  engagée  de 
nouveau  entre  le  roi  de  France  et  le  duc  de  Savoie,  elle  en 
avait  éprouvé  un  désespoir  réel,  désespoir  d'enfant  auquel 
personne  n'avait  fait  attention,  et  qui,  longtemps  nourri 
de  ses  larmes,  s'était  changé  en  une  douce  mélancolie,  entre- 
tenue par  ce  vague  espoir  qui  n'abandonne  jamais  les  cœurs 
tendres  et  croyants. 

Vingt  ans  s'étaient  écoulés  depuis  cette  époque,  et,  tan- 
tôt sous  un  prétexte,  tantôt  sous  un  autre,  la  princesse  Mar- 
guerite avait  refusé  tous  les  partis  qui  s'étalent  offerts  à 
elle. 

En  attendant  que  les  hasards  du  sort  ou  les  décrets  de  ia 
Providence  secondassent  ses  désirs  secrets,  elle  avait  grandi, 
avait  avancé  en  âge,  et  était  devenue  une  charmante  prin- 
cesse pleine  de  grâce,  d'aménité  et  de  miséricorde,  avec  de 
beaux  cheveux  blonds  couleur  d'épis  dorés,  des  yeux  châ- 
tains, le  nez  un  peu  fort,  les  lèvres  grosses,  et  la  peau  d'un 
beau  blanc  de  lait  teinté  de  rose. 

Pe  l'autre  côté  du  roi.  nous  l'avons  dit,  était  Diane  de 
Poitiers,  comtesse  de  Brézé,  fille  de  ce  sieur  de  Saint-Vallier 
qui,  complice  du  couuétable  de  Bourbon,  avait  été  con- 
damné à  être  décapité  eu  Grève,  et  qui,  déjà  sur  l'échafaud. 
agenouillé  sous  l'épée  du  bourreau,  avait  obtenu  pour 
grâce  —  si  toutefois  la  chose  peut  s'appeler  une  grâce  —  !a 
commutation  de  sa  peine  en  une  prison  perpétuelle  «  com- 
posée de  quatre  murailles  de  pierres  maçonnées  dessus  et 
dessous,  auxquelles  il  ne  devrait  y  avoir  qvi'une  petite  fenê- 
tre par  où  on  lui  administrerait  son  boire  et  son  manger.  » 

Tout  était  mystère  et  merveille  chez  Diane,  qui,  née  en 
I'i99,  avait,  à  l'époque  où  nous  sommes  arrivés,  cinquante- 
huit  ans.  et  qui,  par  sa  jeunesse  apparente  et  sa  beauté 
réelle,  effaçait  les  plus  belles  et  les  plus  Jeunes  princesse  de 
la  :our  ;  si  bien  que  le  roi  l'aimait  avant  toutes  et  par- 
dessus toutes. 

Voici  ce  que  l'on  disait  de  mystérieux  et  de  merveil- 
leux sur  cette  belle  Diane,  qui  avait  été  faite  duchesse  de 
Valentiuois  en  1548,  par  le  roi  Henri  II  : 

D'abord,  elle  descendait,  assurait-on,  de  la  fée  Mélusine, 
et  l'amour  que  le  roi  lui  portait,  et  cette  beauté  singulière 
qu'elle  avait  conservée,  étaient  un  effet  de  cette  descen- 
dance. Diane  de  Saint-Vallier  avait  hérité  de  son  aïeule,  la 
grande  magicienne,  le  double  secret,  secret  rare  et  magique 
d'être  toujours  belle  et  toujours  aimée. 

Cette  beauté  éternelle,  Diane  la  devait,  disait-on,  à  des 
bouillons  composés  d'or  potable.  —  On  sait  le  rôle  que 
Jouait  l'or  potable  dans  toutes  les  préparations  chimiques 
du    moyen    âge. 

Cet  amour  sans  fin.  elle  le  devait  à  une  bague  magique 
que  le  roi  avait  reçue  d'elle,  et  qui  avait  la  vertu  de  la 
faire  aimer  du  roi,  tant  que  celui-ci  la  porterait. 

Ce  dernier  bruit  surtout  avait  pris  une  grande  créance, 
car  madame  de  Nemours  racontait  à  qui  voulait  l'entendre 
l'anecdote  que  nous  allons  raconter  à  notre  tour. 

Le  roi  étant  tombé  malade,  la  reine  Catherine  de  Médicis 
avait  dit  à  madame  de  Nemours  : 

—  Ma  chère  duchesse,  le  roi  a  pour  vous  une  grande  af- 
fection ;  allez  le  voir  dans  sa  chambre,  seyez-vous  près  de 
son  lit,  et,  tout  en  causant  avec  lui,  tachez  de  lui  tirer 
du  troisième  doigt  de  la  main  gauche  la  bague  qu'il  y 
porte,  et  qui  est  un  talisman  que  lui  a  donné  madadie 
de  Valentiuois  pour  se  faire  aimer  de  lui. 

Or,  personne  â  la  cour  n'avait  en  profonde  affection  ma- 
dame de  Valentinois,  non  pas  quelle  fût  méchante,  mais  les 
jeunes  ne  l'aimaient  pas  parce  que,  comme  nous  l'avons  dit, 
elle  s'obstinait  à  rester  jeune,  et  les  vieilles  la  détestaient 
parce  qu'elle  ne  voulait  pas  devenir  vieille.  Madame  de 
Nemours  se  chargea  donc  volontiers  de  la  commission,  et, 
ayant  pénétré  dans  la  chambre  du  roi,  et  s'étant  assise  près 
du  lit,  elle  était  parvenue,  tout  en  Jouant,  à  tirer  du  doigt 
de  Henri  la  bague,  dont  lUi-mêmc  ne  connaissait  point  la 
vertu  ;  mais  à  peine  la  bague  était-elle  hors  du  doigt  du 
malade,  que  celui-ci  avait  prié  madame  de  Nemours  de  sif- 
fler son  valet  de  chambre.  —  On  sait  que.  Jusqu'à  madame 
de  Maintenon,  qui  inventa  les  sonnettes,  le  sifllet  d'or  ou 
d'argent  était,  pour  les  rois,  les  princes  et  les  grands  sei- 
gneurs, la  manière  d'appeler  leurs  gens.  —  Le  malade  avait 
donc  prié  madame  de  Nemours  de  siffler  son  valet  de 
chambre,  lequel,  étant  Incontinent  entré,  reçut  du  roi  l'or- 
dre de  fermer  sa  porte  à  tout  le  monde. 

—  Même  à  madame  de  Valentinois?  demanda  le  valet  de 
chambre  étonné. 

—  A  madame  de  Valentinois  comme  aux  autres,  répondit 
aigrement  le  roi  ;  l'ordre  n  admet  pas  d  exception. 

Un  quart  d  heure  après,  madame  de  Valentinois  s'était 
présentée  à  la  porte  du  roi,  et  la  porte  lui  avait  été  refusée. 

Elle  était  revenue  au  bout  d'une  heure  ;  même  refu:  ; 
enfin,  au  bout  de  deux  heures,  et,  cette  fols,  malgré  un 
troisième  refus,  elle  avait  forcé  la  porte,  était  entrée,  avait 
marché  droit  au  roi,  lui  avait  pris  la  main,  s'était  aperçue 
que  la  bague  lui  manquait,  avait  obtenu  laveu  de  ce  qui 
s'était   passé,  et,  séance  tenante,  avait  exigé  de  Henri  qu'il 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLl  >  i  H'.: 


fit  redemander  sa  bague  à  madame  de  Nemours.  L'ordre 
du  roi  de  rendre  le  précieux  bijou  était  si  péremptoire,  que 
madame  de  Nemours,  (jui  ne  lavait  point  encore  remis  a  ta 
reine  Catherine,  dans  l'appréhension  de  ce  qui  arrivait, 
avait  renvové  la  bague.  Une  lois  lanneau  au  doigt  du  roi. 
la  tée  avait  repris  tout  son  pouvoir,  (lui,  du  reste,  depuis  ce 
jour,    n'avait    lait    qu'aller    croissant. 

Malgré  les  graves  autorités  qui  rapportent  1  hibtoire.  — 
et  notez  qu'il  ne  sagit  pas  moins,  pour  les  bouillons  d  or 
potable  que  du  témoignage  de  Brantôme,  et,  pour  1  aflaire 
de  lanneau.  que  des  attestations  de  M.  de  Thou  et  de 
Nicolas  Pasquier,  —  nous  sommes  tenté  de  croire  qu  au- 
cune magie  n'existait  dans  ce  miracle  de  la  belle  Diane  de 
Poitiers,  que,  cent  ans  plus  tard,  devait  renouveler  Mnon 
de  Lenclos:  et  nous  sommes  disposé  â  accepter,  comme  sa 
«eule  et  véritable  magie,  la  recette  quelle  donnait  elle- 
même  à  qui  la  lui  demandait,  c'est-à-dire,  quelque  temps 
qu'il  m  et  même  dans  les  plus  grands  froids,  un  bain  d  eau 
de  puits  En  outre,  tous  les  matins,  la  duchesse  se  levait 
avec  le  jour  faisait  une  promenade  de  deux  heures  à  che- 
val, et  revenait  se  remettre  au  lit,  où  elle  restait  jusqu'à 
midi  a  lire  ou  à  causer  avec  ses  femmes. 

Ce  n'était  pas  le  tout  ;  chaque  chose  était  matière  a  dis- 
cussion chez  la  belle  Diane,  et  les  plus  graves  historiens 
semblent,  a  son  propos,  avoir  oublié  cette  première  con- 
dition de  l'histoire,  qui  est  d'avoir  toujouis  la  preuve  de- 
bout derrière  l'accusation. 

ilézeray  raconte.  —  et  nous  ne  sommes  pas  fâché  de 
prendre  Mézeray  en  défaut,  —  Mézeray  raconte  que  Fran- 
çois I«i'  n'aurait  accordé  la  grâce  de  Jean  de  Poitiers,  père 
de  Diane,  qu'après  avoir  pris  de  sa  fille  te  qu'elle  avait  'te 
plus  précieux:  or.  cela  se  passait  en  1523;  Diane,  née  en 
U99,  avait  vingt-quatre  ans,  et,  depuis  dix  ans,  était  mariée 
à  Louis  de  Brézé  :  Nous  ne  disons  pas  que  François  I" 
fort  coutumier  du  fait,  n'ait  point  imposé  certaines  condi- 
lions  à  la  belle  Diane  ;  mais  ce  n'était  pas,  comme  le  dit 
Mézeray,  à  une  jeune  fille  de  quatorze  ans  qu'il  impo- 
sait ces  conditions,  et,  à  moins  de  bien  fort  calomnier  ce 
pauvre  M.  "de  Brézé.  à  qui  sa  veuve  fit  élever  ce  magnifique 
tombeau  que  l'on  admire  encore  à  Rouen,  on  ne  peut  rai- 
sonnablement pas  supposer  qu'il  ait  laissé  le  roi  prendre  à 
la  femme  de  vingt-quatre  ans  ce  que  la  jeune  flUe  de 
quatorze  avait  eu  de  plus  précieux. 

Tout  ce  que  nous  venons  de  dire,  au  reste,  n'a  pour  but 
qu'une  chose  ;  c'est  de  prouver  à  nos  belles  lectrices  que 
mieux  vaut  l'histoire  écrite  par  les  romanciers  que  l'histoire 
écrite  par  les  historiens,  d'abord  parce  qu'elle  est  plus 
vraie,  et  ensuite  parce  qu'elle  est  plus  amusante. 

En  somme,  a  cette  époque,  veuve  depuis  vingt-six  ans 
de  sou  mari,  maîtresse  du  roi  Henri  11  depuis  vingt  et  un 
ans,  Diane,  malgré  ses  cinquante-huit  ans  bien  comptés. 
avait  le  teint  le  plus  uni  et  le  plus  beau  que  l'on  put  voir, 
de  beaux  cheveux  bouclés  du  plus  beau  noir,  une  taille 
admirablement  prise,  un  cou  et  une  gorge  sans  défauts. 

C  était  au  moins  lavis  du  vieux  connétable  de  Montmo- 
rency, qui,  bien  (lu'àgé  lui-même  de  soixanie-(luatre  ans, 
prétendait  jouir  auprès  de  la  belle  duchesse  de  privilèges 
tout  particuliers,  qui  eussent  rendu  le  roi  fort  jaloux,  s'il 
n'était  pas  bien  convenu  que  ce  sont  toujours  les  gens  Inté- 
ressés à  savoir  les  premiers  une  chose  qui  ne  la  savent  ja- 
mais que  les  derniers,  et  qui  quelquefois  même  ne  la  savent 
pas  du   tout. 

Qu'on  nous  pardonne  cette  longue  digression  liistorico- 
criiique  ;  mais,  si  une  femme  de  cette  cour  si  gracieuse,  si 
lettrée  et  si  galante  en  méritait  la  peine,  c  était  assurément 
celle  qui  avait  fait  porter  ses  couleuis  de  veuve,  le  blanc 
et  le  noir,  à  son  royal  amant,  et  qui  lui  avait,  grâce  a  son 
beau  nom  païen  de  Diane,  inspiré  l'idée  de  prendre  pour 
armes  un  croissant  avec  cette  devise  :  Donec  totuin  Impleat 
orbem  ■' 

Nous  avons  dit  que.  derrière  le  roi  Henri  II,  ayant  à  sa 
droite  madame  Marguerite  de  France,  et  a  sa  gaudie  la 
duchesse  de  Valentinois,  venait  le  dauphin  François,  ayant 
lui,  à  sa  droite  sa  sœur  Elisabeth,  et  a  sa  gauche  sa  fiancée 
Marie  Stuart.  • 

Le  dauphin  avait  quatorze  ans  ;'  Elisatoeth,  treize  ;  Marie 
Stuart,  treize  :  —  quarante  ans  à  eux  trois. 

Le  dauphin  était  un  entant  faible  et  maladif,  au  teint 
pâle,  aux  clieveux  châtains,  aux  yeux  atones  et  sans  expres- 
sion bien  déterminée,  excepté  lorsqu'ils  regardaient  la 
jeune  Marie  Stuart  ;  car  alors  ils  s'animaient  et  prenaient 
une  expression  de  désir  qui  faisait  de  l'enfant  un  jeurte 
homme.  Au  reste,  peu  enclin  aux  exei'cices  violents  qu'af- 
fectionnait le  roi  sou  père,  il  semblait  en  proie  à  une  lan- 
gueur incessante  dont  les  médecins  cliercbaient  inutilement 
la  cause,  que,  guidés  par  les  pamphlets  du  temps,  ils  eus- 
sent trouvée  peut-être  dans  le  chapitre  des  Douze  Césars. 
où  Suétone  raconte  les  promenades  en  litière  de  Néron 
avec  sa  mère  .Xggriplne.  Toutefois,  liAtons-iious  de  dire  que 
eu  sa  double  qualité  d'étrangère  et  de  catholique,  Catherine 
de  Médjcis  était  fort  détestée,  et  qu'il  ne  faudrait  pas  croire 


sans  examen  à  tout  ce  que  disaient  d'elle  les  pasquins,  les 
iiocls  et  les  satires  du  temps,  presque  tous  sortis  des  presses 
calviniste's.  La  mort  prématurée  des  jeunes  princes  François 
et  Charles,  auxquels  leur  mère  préférait  Henri,  ne  contri- 
bua pas  peu  à  donner  créance  à  tous  ces  méchants  bruits 
qui  ont  traversé  les  siècles,  et  sont  arrivés  jusqu'à  nous 
revêtus  d  une  authenticité  presque  historique. 

La  princesse  Elisabeth,  quoiqu'elle  eut  un  an  de  moins 
que  le  dauphin,  était  bien  plus  une  jeune  fille  qu'il  n  était 
un  jeune  homme.  Sa  naissance  avait  été  à  la  fois  une  joie 
privée  et  un  bonheur  public  ;  car,  au  moment  même  où 
elle  vit  le  jour,  la  paix  se  signait  entre  le  roi  François  I"  et 
le  roi  Henri  Vlll.  Ainsi  celle  qui  devait,  en  se  mariant, 
apporter  la  paix  avec  l'Espagne,  apportait,  en  naissant,  la 
paix  avec  l'.^ngleterre.  Du  reste,  son  père  Henri  II  la  tenait 
en  si  grande  estime  de  beauté  et  de  caractère,  que,  ayant 
marié  \vant  elle  sa  sœur  cadette,  madame  Claude,  au  duc 
de  Lorraine,  il  répondit  à  quelqu'un  qui  lui  remontrait  le 
tort  que  ce  mariage  faisait  â  son  aînée  :  «  Ma  flUe  Elisa- 
beth n  est  point  de  celles  qui  se  contentent  d  avoir  un 
duché  pour  dot;  il  lui  faut,  a  elle,  un  royaume,  et  qui  ne 
soit  pas  des  moindres,  mais  des  plus  grands  et  des  plus  no- 
bles, au  contraire,  tant  elle  est  noble  et  grande  en  tout!  » 

Elle  eut  le  royaume  promis,  et  avec  lui,  le  malheur  et  la 
mort. 

Hélas  !  un  sort  meilleur  n'attendait  pas  cette  belle  Ma- 
rie qui  marchait  à  la  gauche  du  dauphin,  son  fiancé! 

Il  y  a  des  infortunes  qui  ont  eu  un  tel  retentissement, 
qu'elles  ont  éveillé  un  écho  par  tout  le  monde,  et  qu'après 
avoir  attiré  sur  ceux  qui  en  était  l'objet  les  regards  de  leurs 
contemporains,  elles  attirent  encore  sur  eux,  à  travers  les 
siècles,  chaque  fois  qu  un  nom  prononcé  les  rappelle,  les 
yeux  de  la  postérité. 

Ainsi  sont  les  malheurs  un  peu  mérités  de  la  belle  Marie, 
malheurs  qui  ont  tellement  dépassé  la  mesure  ordinaire,  que 
les  fautes,  que  les  crimes  même  de  la  coupable  ont  dis- 
paru devant  l'exagération  du  cliatiment. 

Mais,  alors,  nous  l'avons  dit,  la  petite  reine  d'Ecosse 
poursuivait  joyeusement  sa  route  dans  une  vie  attristée  au 
début  par  la  mort  de  son  père,  le  chevaleresque  Jacques  V  : 
sa  mère  portait  pour  elle  cette  couronne  d'Ecosse  pleine 
d  épines  qui,  selon  la  deruièi'e  parole  de  son  père,  «  par 
fille  était  venue,  et  par  fille  s'en  devait  aller  !  »  Le  20  août 
1548,  elle  était  arrivée  à  Morlaix,  et,  pour  la  première  fois 
avait  touché  la  terre  de  France,  où  se  passèrent  ses  seuls 
beaux  jours.  Elle  apportait  avec  elle  cette  guirlande  de 
roses  écossaises  que  l'on  appelait  les  quatre  Marie,  qui 
étaient  du  même  âge,  de  la  même  année,  du  même  mois 
quelle,  et  qui  avaient  nom  Marie  Fleming.  Marie  Seaton. 
Marie  Livlngston  et  Marie  Beaton.  C'était,  à  cette  épo- 
que, une  adorable  enfant,  et,  peu  à  peu.  en  grandissant, 
elle  était  devenue  une  adorable  jeune  fille.  Ses  oncles,  les 
Guise,  qui  croyaient  voir  en  elle  la  ré.alisation  de  leurs  vas- 
tes projets  ambitieux,  et  qui.  non  contents  détendre  leur 
domination  sur  la  France,  retendaient,  par  Marie,  sur 
l'Ecosse,  peut-être  même  sur  l'Angleterre,  l'entouraient  d'un 
véritable  culte.  .Vlnsi  le  cardinal  de  Lorraine  écrivait  à  sa 
sœur  Marie  de  Guise  : 

«  Votre  fille  est  crue  et  croît  tous  les  jours  en  bonté, 
beauté  et  vertu  ;  le  roi  passe  sou  temps  à  deviser  avec 
elle,  et  elle  le  sait  aussi  bien  entretenir  de  bons  et  sages 
propos,  comme  ferait  une  femme  de  viugt-cinq  ans.  ■' 

Au  reste,  c'était  bien  le  bouton  de  cette  rose  ardente  qui 
devait  s'ouvrir  à  l'amour  et  à  la  volupté.  Ne  sachant  ri'ii 
faire  de  ce  qui  ne  lui  plaisait  pas,  elle  faisait,  au  Contran.', 
avec  passion  tout  ce  qui  hii  plaisait:  dansait-elle,  c  • 
jusqu'à  ce  qu'elle  tombât  épuisét  ;  chevauchait-elle.  c. 
au  galop,  et  jusqu'à  ce  que  le  meilleur  coursier  fût  renilti  : 
assistait-elle  à  quelque  concert,  la  musique  lui  causait  des 
frémissements  électriques.  Etincelante  de  pierreries,  caressée. 
adulée,  adorée,  elle  était,  à  l'âge  de  treize  ans.  une  des 
merveilles  de  cette  cour  des  '\"alois.  si  pleine  de  merveilles. 
Catherine  de  Médicis.  qui  n'aimait  pas  grand'cliose  à  iiart 
son  fils  Henri,  disait:  «  Notre  petite  reinette  écossaise  n'a 
qu'à  sourire  pour  faire  tourner  toutes  les  tètes  françaises:  » 

Ronsard  disait  : 

Au  milieu  du  printemps,   entre  le  lis  naquit 

Son  coi-ps.  qui  de  blancheur  les  lis  même  vainquit; 

Et  les  i-oses.  qui   sont   du   sang  d  Adonis   teintes. 

Furent,  par  sa  couleur,  de  leiu-  vermeil   dépeintes; 

Amour  de  ses  beaux  traits  lui  composa  les  yeux. 

Et   les  Gi'âces,    qui   sont  les  trois  filles  des  deux. 

De  leurs  dons  les  plus  beaux  cette  princesse  ornèrent, 

Et,  pour  la  mieux  servir,  les  cieux  abandonnèrent. 

Et.  toutes  ces  charmantes  louanges,  elle  pouvait,  la  royalef 
enfant,  en  comprendre  le?  finesses:  prose  et  vers  navai'nit 
peint  de  secrets  poiir  elle:  elle  parlait  le  grec,  le  1  mu. 
l'italien,  l'anglais,  l'espagnol  et  le  français:  de  même  Mie 
la  poésie  et  la  science  lui  faisaient  une  couronne,  les  ami.  s 
arts  réclamaient    s. mi   emi'nr:i;remrni      I);ins    ses   voyag--^    'f'' 


LE  PAGE   DU    DUC  DE   SA\OIE 


cour.  .|ui  la  promenaient  de  résidence  en  vé'^idence  pIIb 
allait  de  Salm-Gcrmain  a  Chambord,  de  Chambord  a  Fon 
ta.ncb  eau.  de  Fontainebleau  au  Louvre  :  la  "le  (Teurls^aU 
au  n>,l,eu  des  plafonds  du  Primatke.  des  toUos  .  u  T  e" 
des  f.esques  du  Rosso.,  des  cliefs-dceuvre  de  Léonar  ,1e 
Vlnc.  des  statues  de  Germain  Pilon,  des  scul,m.res  de  Jean 
n....j|...  des  monuments,  des  portiques,  des  chapelles  de  Ph 
r,  Delorme:  s,  men  qu'on  était  tenté  de  cro  re.  la  vo  ™  t 

c..' me'ëniet'  ^f  •"'''""'•  ^'  P'»'-'^"*.  au  m.l.eu  de  tome 
.i>  meiveilles   du  génie,  que  c  était,   non  pas  une  création 
a ppa.tenan     a    l'espèce    bumaine.    mais    qielque    métam  r 
pbose  pareille  a  celle  de  Galatée.  quelque  Vénus  dé"cée  de 
sa    to.le.   quelque   Hébé    descendue  de  son   piédestal 
..fj-  ™«'"*«"a"'-  "ous  à  qui  manque  le  pinceau  du  peintre 

r^eu';  e^n^rnt:'-beTuà.'-^  '"'""'  ""  '•'""^-'-'   ^^^ 

HIe  allait  avoir  quatorze   ans.  comme  nous  l'avons  dit 

-em    tenait  du  lis.  de  la  pêche  et  de  la  rose.  ,?n  peu 

-  du  l,s  peut-être  que  de  tout  le  reste.   Son   front  hiit 

.    u,l,é  dans  la  partie   supérieure,  semblait   le  siè^e  dune 

■-".lé   ftére.  a   la  fois  -  mélange  singulier!  -   pleine  de 

du.ueur.  d  intelligence  et  d'audace.  On  sentait  que  la  voïonté 

comprimée  par  ce  front,    tendue  vers  l'amour  et  le  pla^s  r' 

bondirait  au  delà  des  passions  ordinaires    et    s  il  le  fanàu 

pour  contenter  ses  instincts  voluptueux  et  deipotiqi.e'^     l'a 

é^ramilUnTin'"'  ""'■  """■  "'"^'"'  ^'^'^  -.'end.^nrferm: 
aait  aquilm  ainsi  que  ceux  des  Guise.  Son  oreille  se  dessi- 
nait petite  et  enroulée  comme  une  coquille  de  nacre  irisée 
do  rose,  sous  sa  tempe  palpitante.  Ses  veux  bruns  de  cette 
e.nte  qui  flotte  entre  le  marron   et  le  violet,  élaien     d'uni 

.  eÛrfcr  H  A"""*"'  "'  •'""'••■^"'  '""'"^  "^  flamme,  sous 
lleuis  cils  ohAtains.  sous  leurs  sourcils  dessinés  avec  une 
Wte  antique.  Enfin,  deux  plis  charmants  achevaient  A 
«es  deu.\  angles,  une  bouche  aux  lèvres  pourpres  f.émis- 
antes,  entrouvertes,  qui,  en  souriant,  .semblait  répandre 
joie  autour  d'elle,   et  qui  surmontait   un   menton    frais 

,}^r\.T''"lf'  '''  "*'■''"  ^"""^  ""^^  contours  dont  l'impercep^ 
il  le  rebondissement  se  rattachait  à  urt  cou  onduleux  et 
^ '1   iité  comme  celui  du  cygne. 

:    Ile  était  celle  que  Ronsard  et  du  Bellay  nommaient  leur 

.,'."„'.  '.""!;■•  '""'  *'•''"  '^  "'•''  '""  devait,  trente  et  un 
ans  plus  tard,  se  poser  .sur  le  billot  de  Fortheringav  et  que 
dev.nit  séparer   du   corps  la  hache  du   bourreau  d'Elisabeth 

Hélas  !  SI  un  magicien  fat  venu  dire  à  toute  cette  foule 
..".  regardait  la  ..nllante  cavalcade  s'enfoncer  .^ns  les 
gr.inds  arbres  du  parc  de  Saint-r.ermain  le  sort  qui  atten- 
dait ces  rois,  ces  princes,  ces  princesses,  ces  grands  sei- 
gneurs ces  grandes  dames,  est-il  une  ve.ste  de  toile  ou  une 
robe  de  bure  qui  ertt  voulu  échanger  sa  destinée  contre 
celle  de  ces  beaux  gentilshommes  à  pournoint  de  sole  et 
de  velours  ou  de  ces  belles  dames  à  corsage  brodé  de  perles 
et  il  jupe  de  brocart  d'or?  i^cjics 

Laissons-les  se  perdre  sous  les  voûtes  sombres  des  marron- 
mers  et  des  hêtres,  et  revenons  au  château  de  Saint-Ger- 
main, où  nous  avons  dit  que  Catherine  de  .Médicis  était 
restée,   sous   le  prétexte  d'une   légère   indisposition 


hA    CH.ISSE    DU    ROt 


A  peine  les  pages  et  les  écuyers,  formant  les  derniers 
rangs  du  cortège,  eurent-ils  disparu  dans  l'épaisseur  des 
taillis  oui  succèdent  aux  grands  arbres,  et  qui  à  cette 
époque,  faisaient  comme  une  ceinture  au  parc  de  Salnt- 
'^■-  iiiiain,  que  Catherine  se  relira  du  balcon,  tirant  .'i  elle 
'  '  l'S  et  Henri,  et.  renvo.vant  l'aîné  à  son  professeur  et 
!■  ii,;t  a  SCS  femmes,  elle  resta  avec  la  petite  Marguerite 
•une  encore  pour  que  l'on  s'Inquiétât  de  ce  qu'elle 
it  voir  et  entendre. 

venait  d'éloigner  ses  deux  fils,  lorsque  son  valet  de 
:  le  de  confiance  entra,    lui   annonçant   que  les  deux 
.    .     iiiies  attendues  par  elle  étaient  à  ses  ordres  dans  son 
cabinet. 

Elle  se  leva  aussitôt,  hésita  un  Instant  pour  savoir  si  elle 
ne  l'enverrait  pas  la  princesse  comme  elle  avait  renvoyé  les 
petits  princes;  mais,  jugeant  sans  doute  sa  présence  peu 
dangireuKe,  elle  la  prit  par  la  main,  et  s'avança  vers  son 
cabinet. 

Catherine  de   Médicis  était,   alors,  une  femme  de  trente- 
Hit  ans.  de  belle  et  riche  taille  et  de  grande  ma.te.slé.  Elle 
•  valt  le  visage  agréable,  le  cou  très  be.111.   les  milii--  nngnl- 
Ses  yeux  noirs  étalent  presque  toujours  à  deml-vol- 
epté  lorsqu'elle  avait  besoin  de  lire  au  fond  du  cu'iir 
adversaires  :   alors,  leur  regard  avait  le  double   bril- 
i  int  et  la  double  acuité  de  deux  glaives   tirés  du   fourreau 
I  plongés  en  même  temps  dans  la  même   poitrine,  où   Ils 


àbl"    deTuretTe'r  '"""'^  '"^  """  '"■''""«  et  rplTiri,  e  'ô: 
en    -.'   .  ^        l*'  raisons,  contre   la   raison   d'Etat    Knlin 

\:  V^iucTrTnlTs  '"'"  "'^  "^  "'■^'•^••''-'  ^'"^  -''  -  ""'^^ 

Di^nfr^ittr'^   """   ""■   ^""    -"^^   *'^"    '•»"-"   "" 

«,^^^l\T7'  *'■  "*'  '^  commencement  de  son  mariage,  elle 
em  été  heureuse  mère,  épouse  féconde,  peut-être  t'ût-elle 
lutte,  comme  femme  et  comme  reine,  contre  la  belle  du 
chesse;  mais  sa  stérilité  l'abaissait  au-dessous  du  rang  dune 
maîtresse  :  au  lieu  de  lutter,  elle  .se  courba,  et,  par  soi, 
humilité,  acheta  la   protection  de  sa  rivale 

De  plus,  toute  cette  belle  seigneurie  d'épée,  tous  ces  bru- 
ants hommes  de  guerre  qui  n'estimaient  la  noblesse  nue 
lorsque  c  était  une  fleur  pous.sée  dans  le  sang,  et  cueillie 
sur  un  champ  de  bataille,  faisaient  peu  de  cas  de  la  race 
commerçante  des  Médicis.  On  joiulK  sur  le  nom  et  sur 
les  armes:  leurs  ancêtres  étaient  des  médecins  tnfdici  ■ 
leur.s  armes  étaient,  non  pas  des  boulets  de  canon,  comme 
lis  disaient,  mais  des  pilules.  .>rarie  Stuart  elle-même  qui 
caressait  de  sa  Jolie  main  d'enfant  la  duchesse  de  Vaienti- 
nois.  en  faisait  parfois  une  griffe  pour  égratianer  Catherine 
—  Venez-vous  avec  nous  chez  la  marchniicle  norentlne? 
disait-elle  au  connétable  de  Montmorency. 

Catherine     dévorait     tous    ces    outrages:     elle     attendait 
Qu  attendait-elle?    Elle    n'en    savait    certes    rien    elle-même. 
Henri   II.    son   royal   époux,    était   du  même  âge  qu'elle,   et 
d'une  santé  qui   lui   promettait   de    longs  jours.   N'importe 
elle   attendait   avec   l'entêtement    du   génie   qui.    .sentant    et 
appréciant   sa   propre    valeur,   comprend   que.    Dieu    ne   fai- 
sant rien   d'inutile.   1  avenir  ne   saurait   lui  manquer. 
Elle  s'était  tournée,  .nlors.   du   côté  des   Guise. 
Henri,   caractère   faible,   ne    savait   jamais   être   le   maître 
seul  :  tantôt  il  était  le  maître  avec  le  connétable,  et  c'étaient 
les  Guise  qui   avaient  le  dessous:  tantôt   il  était   le  maître 
avec  les  Guise,  et  c'était  le  connétable  qui  était  en  défaveur. 
Aussi  avait-on  fait  sur  le  roi  Henri  II  le  quatrain  suivant  : 

Sire,    si   vous  laissez,   comme   Charles   désire. 
Comme    Diane   veut,   par   trop   vous   gouverner. 
Fondre,   pétrir,    mollir,   refondre  et   retourner  ; 
Stre,  vous  n'êtes  plus,  vous  n'êtes  plus  que   cire. 


quant  :\  Charles,  c'était  le  car- 


On  sait  quelle  était  Diane  ; 
dinal   de  Lorraine. 

Au  reste,  noble  et  fière  famille  que  celle  de  ces  Guise, 
rn  jour  que  le  duc  Claude  était  venu,  accompagné  de  ses 
six  fils,  rendre  hommage  au  roi  François  fer,  à  son  lever 
du  Louvre,  le  roi  lui  avait  dit  :  .  Mon  cousin,  je  vous  tien* 
pour  un  homme  bien  heureux  de  vous  voir  renaître,  avant 
que  de  mourir,  dans  une  si  belle  et  si  riche  postérité.   .. 

Et  en  effet,  le  duc  Claude,  en  mourant,  laissait  après  xiii 
la  famille  la  plus  riche,  la  plus  habile  et  la  plus  ambliieuse 
du  royaume.  Ces  six  frères,  présentés  par  leur  père  a  F^.^n- 
cois  jer.  avaient.  A  eux  six.  environ  huit  cent  mille  livres 
de  rente,  c'est-à-dire  plus  de  quatre  millions  de  notre  mon- 
naie actuelle. 

D'abord  venait  l'aîné,  celui  que  l'on  appela  le  duc  Eraii- 
çois.  le  nalafré.  le  grand  duc  de  Guise  enfin.  Sa  situation 
à  la  cour  était  presque  celle  d'un  prince  du  .sang.  II  avait 
un  aumônier,  un  argentier,  huit  .secrétaires,  vingt  pages, 
quatre-vingts  officiers  ou  gens  de  service,  une  vénerie  dont 
les  chiens  ne  le  cédaient  qu'à  la  race  grise  du  roi,  dite 
race  royale  :  des  écuries  pleines  de  chevaux  barbes  qu'il 
tirait  d'Afrique,  de  Turquie  et  d'Espagne:  des  perchoirs 
pleins  de  gerfauts  et  de  faucons  sans  prix,  lesquels  lui 
étalent  envoyés  par  Soliman  et  par  tous  les  princes  infidèles. 
qui  lui  en  faisaient  hommage  sur  sa  renommée  Le  roi 
de  Navarre  lui  écrivait  pour  lui  annoncer  la  naissance  de 
son  flls,  qui  fut.  depuis.  Henri  IV.  Le  connétable  de  Mont- 
morency lui-même.  le  plus  orgueilleux  baron  de  .son  temps, 
lui  écrivait,  commençant  sa  lettre  p;ir  Morisrii/nfur,  et  la 
terminant  par  Vntrc  tri's  humble  et  tri-s  rihffssaul  servlleitr  : 
et  lui  répondait  :  Mniisleur  le  eniuirlnble.  et  :  Votre  bien 
1)011  ami;  ce  qui  n'était  pas  .vrai,  au  reste,  la  maison  de 
Guise  et  la  maison  de  Montmorency  étant  en  guerre  éter- 
nelle. 

Il  faut  avoir  lu  les  chroniques  du  temps,  soit  qu'elles  se 
déroulent  sous  la  plume  aristocratique  du  sieur  de  Bran- 
lôme.  soit  qu'elles  s  enregistrent,  heure  par  heure,  au  jou"- 
nal  du  grand  auiliencler  Pierre  de  l'EstolIIe.  pour  se  faire 
une  Idée  de  la  puissance  de  cette  race  privilégiée  et  tra- 
gique, forte  dans  la  rue  comme  sur  le  champ  de  bataille, 
écoutée  au  milieu  des  carrefours  des  halles  comme  rians 
les    cabinets   du    Louvre,  de    Wlml'sor    ou    du    V.ilir.Tii     l,,is 


•8 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


qu'elle  parlait  par  la  bouche  du  duc  François  surtout. 
Faites-vous  montrer  au  Musée  d'artillerie  la  cuirasse  que 
cet  aine  des  Guise  portait  au  siège  de  Metz,  et  vous  y  ver- 
rez la  trace  de  cinq  balles,  dont  trois  eussent  certainement 
été  mortelles,  si  elles  ne  fussent  venues  s'amortir  contre 
le  rempart   d'acier. 

Aussi,  était-ce  une  joie  pour  la  population  de  Paris  lors- 
qu'il sortait  de  l'hôtel  de  Guise,  et  que.  plus  connu  et  plus 
populaire  que  le  roi  lui-même,  monté  sur  Fleur-de-Lis  ou 
Mouton  —  c'étaient  ses  deux  chevaux  favoris  —  avec  son 
pourpoint  et  ses  chausses  de  soie  cramoisie,  son  manteau 
de  velours,  sa  toque  surmontée  dune  plume  de  la  couleur 
de  son  pourpoint,  suivi  de  quatre  cents  gentilshommes,  il 
traversait  les  rues  de  la  capitale.  Alors,  tous  accouraient 
sur  son  passage,  les  uns  brisant  des  branches  d'arbre,  les 
autres  arrachant  des  fleurs,  et  jetant  branches  d'arbre  et 
fleurs  sous  les  pieds  de  son  cheval  en  criant  : 
—  Vive   notre  duc  ! 

Et  lui,  se  dressant  sur  ses  étriers,  comme  il  faisait  les 
jours  de  bataille,  pour  voir  plus  loin  et  attirer  les  coups 
à  lui.  ou  se  penchant  à  droite  et  â  gauche,  saluant  cour- 
toisement les  femmes,  les  hommes  et  les  vieillards,  souriant 
aux  jeunes  filles,  caressant  les  enfants,  lui  était  le  vrai 
roi,  non  pas  du  Louvre,  de  Saint-Germain,  de  Fontainebleau 
ou  des  Tournelles.  mais  le  roi  des  rues,  des  carrefours,  des 
halles  ;  vrai  roi.  roi  réel,  puisqu'il  était  le  roi  des  cœurs  ! 
Aussi,  au  risque  de  rompre  la  trêve  dont  la  France  avait 
si  grand  besoin,  quand  le  pape  Paul  III.  —  à  propos  dune 
querelle  particulière  avec  les  Colonna,  que  l'appui  qu'ils 
avaient  espéré  trouver  dans  Philippe  II  avait  rendus  assez 
hardis  pour  prendre  les  armes  contre  le  saint-siège,  — 
quand  le  pape,  disons-nous,  à  propos  de  cette  querelle,  dé- 
clara le  roi  d'Espagne  déchu  de  sa  royauté  de  Xaples.  et 
offrit  cette  royauté  a  Henri  II.  le  roi  n'hésita  pas  à  nommer 
général  en  chef  de  l'armée  qu'il  envoyait  en  Italie  le  duc 
François  de  Guise. 

Il  est  vrai  que,  à  cette  occasion,  et  pour  la  première  fois 
peut-être.  Guise  et  Montmorency  se  trouvaient  d'accord. 
François  de  Guise  hors  de  France.  Anne  de  Montmorency  se 
trouvait  le  premier  personnage  du  royaume  ;  et.  tandis  "que 
le  grand  capitaine  poursuivait  au  delà  des  monts  ses  pro- 
jets de  gloire,  lui,  qui  se  croyait  un  grand  politique,  pour- 
suivait û  la  cour  ses  projets  d'ambition,  dont  le  plus  ardent 
était,  pour  le  moment,  de  marier  son  fils  à  madame  Diane, 
fille  légitime  de  la  duchesse  de  Valentiuois.  et  veuve  du  duc 
de  Castro,  de  la  maison  de  Faruèse,  tué  à  l'assaut  d'Hesdin. 
.\I.  le  duc  Françoise  de  Guise  était  donc  à  Rome,  guer- 
royant contre  le  duc  d'Albe. 

Après  le  duc  François  de  Guise  venait  le  cardinal  de 
Lorraine,  grand  seigneur  d'Eglise  qui  le  cédait  de  bien  peu 
à  son  frère,  et  que  Pie  V  appelait  le  pape  d'au  delà  des 
monts  C'était,  comme  dit  l'auteur  de  l'Histoire  de  Marin 
Sluart,  un  négociateur  à  deux  trancliants.  fier  comme  un 
Guise,  délié  comme  un  Italien.  Plus  tard,  il  devait  conce- 
voir, mtirir  et  mettre  à  exécution  cette  grande  idée  de  la 
Ligue,  qui  fit  monter  pas  à  pas  à  son  neveu  les  degrés  du 
trône,  jusqu'au  moment  ov1  oncle  et  neveu  furent  frappés 
par  l'épée  des  quarante-cinq.  Lorsque  les  six  Guise  étaient 
à  la  cour,  les  quatre  plus  jeunes,  le  duc  d'Aumale.  le  grand 
prieur.  le  marquis  d'Elbeuf  et  le  cardinal  de  Guise,  ne  man- 
quaient jamais  de  venir  d'abord  au  lever  du  cardinal  Char- 
les ;  puis  ensuite,  tous  cinq  allaient  au  lever  du  duc  Fran- 
çois, qui  les  conduisait  chez  le  roi. 

Au  reste,  tous  deux  avaient,  l'un  en  homme  de  guerre, 
l'autre  en  homme  d'Eglise,  dressé  leurs  batteries  pour  l'ave- 
nir :  le  duc  François  s'était  fait  Je  maitre  du  roi.  le  cardinal 
Charles  s'était  fait  l'amant  de  la  reine.  Le  grave  l'Estoille 
raconte  le  fait  de  manière  à  ce  que  le  plus  incrédule  lecteur 
ne  conserve  aucun  doute  sur  ce  point.  ..  Un  de  mes  amis, 
dit-il,  m'a  conté  que.  estant  couché  avec  le  valet  du  cardinal 
dans  une  pièce  qui  entroit  en  celle  de  la  royne  mère,  il 
vit,  vers  le  minuit,  ledit  cardinal,  avec  une  robe  de  cham- 
bre seulement  sur  les  épaules,  qui  passoit  pour  aller  voir 
la  royne,  et  que  son  ami  lui  dit  que,  s'il  parloit  de  ce  qu'il 
avûit  vu,  il  y  perdroit  la  vie.  » 

Quant  aux  quatre  autres  princes  de  la  maison  de  Guise, 
qui  jouent  un  rôle  presque  nul  dans  le  courant  de  cette  his- 
toire, leur  portrait  nous  mènerait  trop  loin.  Bornons-nous 
donc,  tout  insuffisants  qu'ils  sont,  a  ceux  que  nous  venons 
de  tracer  du  duc  François  et  du  cardinal  Charles. 

C'était  ce  cardinal  Charles  que  l'on  avait  vu.  la  nuit,  se 
rendant  ihe.z  ta  rinjnc  arec  une  robe  de  el(aml)re  seulement 
sur  les  éiiaules,  qui  attendait  Catherine  de  Médicis  dans  son 
cabinet. 

Catherine  savait  le  trouver  là  ;  mais  elle  ignorait  qu'il  n'y 
ffit  point  seul. 

En  effet,  il  était  accompagné  d'un  jeune  homme  de  vingt- 
cinq  à  vingt-six  ans.  élégamment  vêtu,  quoiqu'il  fût  visible- 
ment en  habit  de  voyage. 

—  Ah  !  c'est  vous,  monsieur  de  Nemours  :  s'écria  la  reine 


en    apercevant    le    jeune    homme  ;    vous    arrivez    d'Italie 
Quelles  nouvelles  de  Rome  ? 

—  Mauvaises,  madame  !  répondit  le  cardinal,  tandis  qu? 
le  duc  de  Nemours  saluait  la  reine. 

—  Mauvaises  !.-..  Notre  cher  cousin  le  duc  de  Guise  aurait- 
il  été  battu?  demanda  Catherine.  Prenez  garde!  vous  me 
diriez  oui,  que  je  répondrais  non,  tant  je  tiens  la  chose 
pour  impossible  ! 

—  Non,  madame,  répondit  le  duc  de  Nemours,  M.  de 
Guise  n'a  point  été  battu;  comme  vous  dites,  c'est  chose 
impossible  !  Mais  il  est  trahi  par  les  Caraffa,  abandonné  par 
le  pape  lui-même,  et  il  m'a  dépêché  au  roi  afin  de  lui  dire 
que  la  position  n'était  plus  tenable  pour  sa  gloire,  ni  pour 
celle  de  la  France,  et  qu'il  demandait  ou  des  renforts  ou  son 
rappel. 

—  Et.  selon  nos  conventions,  madame,  dit  le  cardinal,  je 
vous  ai  d'abord  conduit  M.   de  Nemours. 

—  Mais,  dit  Catherine,  le  rappel  de  M.  de  Guise,  f"st 
l'abandon  des  prétentions  du  roi  de  France  sur  le  royaume 
de  Naples,  et  de  mes  prétentions,  à  moi.  sur  le  duché  de 
Toscane 

—  Oui.  dit  le  cardinal  :  mais,  remarquez  bien,  madame, 
que  nous  ne  pouvons  tarder  à  avoir  la  guerre  en  France, 
et  que.  alors,  ce  n'est  plus  Naples  et  Florence  qu'il  s'agit  de 
reconquérir,  c'est   Paris  qu'il  s'agit   de  protéger, 

—  Comment.  Paris?  Vous  riez,  monsieur  le  cardinal!  Il 
me  semble  que  la  France  peut  défendre  la  France,  et  que 
Paris  se  protège  tout  seul. 

—  .Je  crains  que  vous  ne  soyez  dans  l'erreur,  madame, 
répondit  le  cardinal.  Le  meilleur  de  nos  troupes,  comptant 
sur  la  trêve,  a  passé  en  Italie,  avec  mon  frère,  et.  certes, 
sans  la  conduite  ambiguë  du  cardinal  Caraffa.  sans  la  tra- 
hison du  duc  de  Parme,  qui  a  oublié  ce  qu'il  devait  au  roi 
de  France  pour  passer  au  parti  de  l'empereur,  les  progrès 
que  l'on  eijt  faits  du  côté  de  Naples.  et  le  besoin  que  le  roi 
Philippe  II  eût  eu  de  se  dégarnir  à  son  tour  pour  protéger 
Naples.  nous  eût  sauvegardés  d'une  attaque  ;  mais,  aujour- 
d'hui que  Piiilippe  II  est  assuré  que  ce  qu'il  a  d'hommes  en 
Italie  suffit  pour  nous  tenir  en  échec,  il  tournera  les  yeux 
du  côté  de  la  France,  et  ne  manquera  pas  de  profiter  de  s.'i 
faiblesse  ;  sans  compter  que  le  neveu  de  M.  le  connétable 
vient  de  faire  une  équipée  qui  donnera  à  cette  rupture  de 
trêve  par  le  roi  d'Espagne  une  apparence  de  justice. 

—  Veus  voulez  parler  de  son  entreprise  sur  Douai?  dit 
Catherine. 

—  .Justement. 

—  Ecoutez,  dit  la  reine,  vous  savez  (fue  je  n'aime  pas 
l'amiral  plus  que  vous  ne  l'aimez  vous-même;  ainsi,  démo- 
lissez-le de  votre  côté,  je  ne  vous  en  empêcherai  pas  ;  mais. 
au  contraire,  j'y  aiderai  de  toute  ma  puissance. 

—  En  attendant,  que  décidez-vous?  dit  le  cardinal. 
Et  voyaut  que  Catlierine  hésitait  : 

—  Oh  :  continua-t-il.  vous  pouvez  parler  devant  M.  de  Ne- 
mours :  lui  aussi  est  de  Savoie,  mais  autant  notre  ami  que 
le  prince  Emmanuel-Philibert,  son  cousin,  est  notre  ennemi 

—  Décidez  vous-même,  mon  cher  cardinal,  répondit  Ca- 
terine  en  jetant  un  regard  oblique  au  prélat  ;  je  ne  suis 
qu'une  femme  dont  le  faible  esprit  n'entend  pas  grand  - 
chose  à  la  politique...  Ainsi  décidez. 

Le  cardinal  avait  compris  le  coup  d'ceil  de  Catherine  : 
pour  elle,  il  n'y  avait  pas  d'amis,  il  n'y  avait  que  des  com- 
plices. 

—  N'importe,  dit  Charles  de  Cuise,  avancez  toujours  un 
avis,  madame,  et  je  me  permettrai  de  le  combattre,  s'il  se 
trouve  en  contradiction  avec  le  mien. 

—  Eh  bien,  je  pense,  dit  Catherine,  que  le  roi,  étant  le 
seul  chef  de  l'Etat,  est  le  seul  qui  doit  être  prévenu  avant 
tous  des  choses  importantes...  A  mon  avis  donc,  si  M.  le  duc 
n'est  pas  trop  fatigué,  il  doit  prendre  un  cheval,  rejoindr.- 
le  roi,  quelque  part  qu'il  se  trouve,  et  lui  trausmeltre.  avant 
personne,  les  nouvelles  dont  votre  bienveillante  amitié  pour 
moi.  mon  cher  cardinal,  m'a  faite,  à  mon  grand  regret, 
maltre.sse  avant  lui. 

Le  cardinal  se  retourna  vers  le   duc   de   Nemours  comme 
pour  l'interroger. 
Jlais  celui-ci.   s'inclinant  : 

—  Je  ne  suis  jamais  fatigué,  monseigneur,  dit-il,  lorsqu'il 
s'agit  du  service  du  roi. 

—  En  ce  cas.  dit  le  cardinal,  je  vais  vous  faire  donner 
un  cheval,  et.  à  tout  hasard,  prévenir  les  secrétaires  qu'il  y 
aura  conseil  citez  le  roi  à  son  retour  de  la  chasse...  Venez, 
monsieur  de  Nemours. 

Le  jeune  duc  .salua  respectueusement  la  reine,  et  il  s'ap- 
prêtait à  suivre  M.  le  cardinal  de  Lorraine,  lorsque  Cathe- 
rine toucha  légèrement  le  bras  de  ce  dernier. 

—  Passez  devant,  monsieur  de  Nemours,  dit  Charles  de 
Guise. 

—  Monseigneur...  fit  Jacciues  de  Nemours  hésitant.- 

—  Je  vous  en  prie. 

—  Et  moi.  dit  la  reine  en  lui  tendant  sa  belle  main,  je 
vous  l'ordonne,   monsieur  le  duc 

Le  duc,  comprenant  que,   sans  doute,   la  reine  avait   un 


f 


LE  PAGE  DU    DUC  DE  SAVOIE 


49 


dernier  mot  à  dire  au  cardinal,  ne  fit  plus  de  difficulté 
(inbéir,  et.  baisant  la  maia  de  la  reine,  il  sortit  le  premier, 
;  ■..■~ant   à  dessein   retomber  la  tapisserie  derrière   lui. 

yue  vouliez-vous  me  dire,   ma  chère  reine?   demanda 
le  cardinal. 

—  Je  voulais  vous  dire,  répondit  Catherine,  que  le  bon 
roi  Louis  onzième,  qui,  en  échange  de  cinq  cent  mille  écus 
qu  il  lui  avait  prêtés,  a  donné  à  notre  aïeul  Laurent  de 
Médicis  la  perroission  de  mettre  trois  Heurs  de  lis  dans  nos 
armes,  avait  l'habitude  de  répéter  ;  .<  Si  mon  bonnet  de  nuit 


Ce  cavalier  était  un  chasseur  qui  essayait  évidemment  de 
s'orienter. 

Si  perdu  que  fût  ce  chasseur,  il  devait  en  savoir,  sur 
l'endroit  probable  où  Ion  trouverait  le  roi.  encore  plus  que 
le  jeune  duc.  arrivé  d'Italie  depuis  une  demi-heure  à  peine 

Aussi  .\1.  de  Nemoui's  all;i-t-il  droit  au  chasseur. 

Celui-ci,  voyant,  de  son  côté,  un  cavalier  se  rapprocher 
de  lui,  et  pensant  avoir  affaire  à  quelqu  un  qui  pourrait  le 
renseigner  sur  la  marche  de  la  chasse,  fit  aussi  quelques  pas 
en   av,int. 


'il 


La  lame  s'enfonça  jusqu'il  la  garde  dans  le  corps  du  sanglier. 


avait  mon  secret,  je  brûlerais  mon  bonnet  de  nuit  :  »  Médi- 
tez cette  maxime  du  bon  roi  Louis  onzième,  mon  cher  car- 
dinal... Vous  êtes  trop  confiant  : 

Le  cardinal  sourit  de  l'avis  qui  lui  était  donné  :  lui  qui 
passait  pour  le  politique  le  plus  défiant  de  l'époque,  avait 
rencontré  défiance  plus  grande  que  la  sienne. 

Il  est  vrai  que  c'était  dans  la  Florentine  Catherine  de 
Médicis. 

Le  cardinal  franchit  à  son  tour  le  rempart  de  tapisserie, 
et  vit  le  prudent  jeune  homme,  qui,  afin  de  ne  pas  être  ac- 
cusé de  curiosité,  l'attendait  à  di.t  pas  en  avant  dans  le 
corridor. 

Tous  deux  descendirent  jusque  dans  la  cour,  où  Charles 
de  Guise  donna  l'ordre  a  un  page  des  écuries  d'amener  à 
1  instant  même  un  cheval  tout  équipé. 

Le  page  revint  cinq  minutes  après,  conduisant  le  cheval 
Nemours  se  mit  en  selle  avec  l'élégance  d'un  cavalier  con- 
M-imme.  et  s'élança  au  galop  par  la  grande  allée  du  parc. 

Le  jeune  homme  s'était  informé  de  la  direction  qu'avait 
I  ri'e  la  chasse,  et  il  lui  avait  été  répondu  que  l'on  avait  dû 
anaquer  l'animal   pr?s  de  la  route  de  Poissy. 

11  avait  donc  dirigé  sa  course  de  ce  côté,  espérant  que, 
une  fois  arrivé  au  lancer,  le  bruit  du  cor  le  guiderait  vers 
le  point  où  serait  le  roi. 

Mais,  aux  environs  de  la  route  de  Poissy,  il  ne  vit  et  n'en- 
tendit rien. 

In  biicheron  interrogé  lui  dit  que  la  chasse  s'était  em- 
|..  .rtée  du  côté  de  Conflans. 
11  tourna  aussitôt  son  cheval  du  côté  Indiqué. 
.■\u  bout  d'un  quart  d'heure,  en  croisant  une  route  trans- 
versale, il  aperçut,  au  milieu  d'un  carrefour  voisin,  un  ca- 
valier qui  se  dressait  sur  ses*  étriers  pour  voir  de  plus  loin, 
et  qui  approchait  sa  main  de  son  oreille  pour  mieux  enten- 
dre. 


Mais  bientôt  tous  deux,  d'un  même  mouvement  èperon- 
nèrent  leurs  chevaux  :   ils  venaient  de  se  reconnaitre. 

Le  cha.sseur  perdu,  qui  essayait  de  s  orienter  en  se  levant 
sur  ses  étriers  pour  voir,  et  en  rapprochant  sa  main  de 
son  oreille  pour  entendre,  était  le  capitaine  de  la  garde 
écossaise. 

Les  deux  cavaliers  s'abordèrent  avec  cettç  familiarité  cour- 
toise qui  distinguait  les  jeunes  seigneurs  de  l'époque.  D'ail- 
leurs, l'un,  le  duc  de  Nemours,  était  de  maison  priuiière, 
c'est  '\Tai  ;  mais  l'autre,  le  comte  de  Montgomery,  était  de 
la  plus  vieille  noblesse  normande,  descendant  de  ce  Roger 
de  Montgomery  qui  avait  accompagné  Guillaume  le  Bâtard 
à  la  conquête  de  l'Angleterre. 

Or,  a  cette  époque,  il  existait  en  France  quelques  vieux 
noms  qui  se  croyaient  les  égaux  des  noms  les  plus  puissants 
el  les  plus  glorieux,  malgré  1  infériorité  des  titres  qu'ils  por- 
taient. Ainsi  était-il  des  Montmorency,  qui  ne  se  titraient 
que  de  baron  ;  des  Rolian,  qui  n'étaient  que  seigneurs  ;  des 
Coucy,  qui  n'étaient  que  sires,  et  des  Montgomery,  qui 
n'étaient  que  comtes. 

Comme  l'avait  pensé  le  duc  de  Nemours.  Montgomery 
avait  perdu  la  chas.çe.  et  cherchait  à  s'orienter. 

Au  reste,  l'endroit  où  ils  se  trouvaient  était  bien  choisi 
pour  cela,  puisque  c'était  un  carrefour  placé  sur  une  hati- 
teur  vers  laquelle  tous  les  bruits  devaient  monter,  el  domi- 
nant cinq  ou  six  roules  par  lesquelles,  en  se  faisant  battre, 
ne  pouvait  manquer  de  passer  l'animal. 

Les  deux  jeunes  gens,  qui  s'étaient  quittés  depuis  plus  de 
six  mois  déjà,  avaient,  au  reste,  mille  questions  importantes 
a  se  faire  :  Montgomery  au  sujet  de  l'armée  et  des  beiles 
entreprises  de  guerre  que  devait  naturellement  tenter  M  de 
Guise  :  l'autre  au  sujet  de  la  cour  de  France  et  des  belles 
aventures  d  amour  qui  devaient  s'y  accomplir. 
.   Ils  étaient  au  plus  chaud  de  cette  intéressante  conversation, 


50 


ALEîCAXDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


lorsque  le  comte  de  Monlgomery  posa  sa   main  sur  le  bras 
du  duc. 

Il  avait  cru  entendre  les  abois  éloignés  de  la  meute. 

Tous  deux  écoutùrent.  Le  comte  ne  sétali  uns  trompé:  à 
l'extrémité  dune  allée  immense,  ils  virent  tout  a  coup  pas- 
ser, rapide  comme  une  Hèche,  un  énorme  sanglier  ;  puis,  à 
cinquante  pas  derrière  lui,  les  plus  arcleius  des  chiens,  puis 
le  gros  de  la  meute,  puis  les  traînards. 

A  l'instant  même,  Montgomery  porta  son  cor  a  sa  bouche 
et  sonna  la  vue,  afui  de  rallier  ceux  qui,  comme  lui.  pou- 
vaient être  égarés  ;  et  le  nombre  devait  en  être  grand,  car 
sur  la  trace  de  l'animal  passèrent  trois  personnes  seulement, 
un  homme  et  deux  femmes. 

Dans  1  liomme,  à  lardeur  avec  laquelle  il  poussait  .son  che- 
val, les  deux  officiers  crurent  reconnaître  le  roi  :  mais  la 
distance  était  si  grande,  qu'il  leur  tut  impossible  de  dire 
quelles  étaient  les  deux  hardies  amazones  qui  le  suivaient 
de  si  près. 

Tout  le  reste  de  la  chasse  semblait  égaré. 

Le  duc  de  Nemours  et  le  comte  de  ilontgomery  s'élancè 
rent  dans  une  allée  qui,  vu  la  direction  suivie  par  l'animal, 
leur  permettait  de  couper  la  chasse  à  angle  droit-. 

Le  roi  avait,  en  effet,  attaqué,  près  de  la  route  de  Poissr 
la  Ijôte.  <iui.  en  termes  de  vénerie,  était  ce  qu  cm  appelle  un 
raijol.  Celle-ci  avait  débûché  avec  cette  roideur  qui  caracté» 
rise  les  vieux  animaux,  et  avait  piqué  droit  sur  Conllans 
Le  roi  était  parti  aussitôt  sur  sa  trace  en  sonnant  le  lancer 
et   toute   la  cour  avait  suivi   le   roi. 

Mais  les  sangliers  sont  mauvais  courtisans  :  celui  auquel 
on  avait,  pour  le  moment,  affaire,  au  lieu  de  choisir  les 
gi-andes  futaies  et  les  belles  routes,  s'était  lancé  dans  les 
taillis  les  plus  fourrés,  et  dans  les  ronciers  les  plus  épais  ■ 
d'où  II  était  résulté  que.  au  bout  d'un  quart  d'heure  il  n'y 
avait  plus,  derrière  le  roi,  que  les  chasseurs  les  plus  achar- 
nés, et  que,  de  foutes  les  dames,  trois  seulement  tenaient 
bon:  c'étaient  madame  .Marsrueiiie,  sœur  du  roi  Diane  de 
Poitiers  et  la  petite  reinette  ilai-ie  Stuart,  comme  lappelaft 
Catherine. 

-Malgré  le  courage' des  illustres  chasseurs  et  chasseres-ses 
■me  nous  venons  de  nommer.  les  difficultés  du  terrain 
1  épaisseur  du  bois,  qui  obligeait  les  cavaliers  à  faire  des 
détours,  la  hauteur  des  ronciers,  qu'il  était  impossible  de 
franchir,  avaient  bientôt  permis  au  sanglier  et  aux  chiens 
de  se  perdre  dans  l'éloignement  :  mais,  à  l'extrémité  de  la 
foret,  l'animal  avait  trouvé  le  mur,  et  force  lui  avait  été 
de  revenir  sur  ses  pas. 

Le  roi,  un  instant  distancé,  mais  sûr  de  sa  race  de  chiens 
gris.  S'était  donc  arrêté  ;  ce  qui  t.vait  donné  le  temps  a  quel- 
ques, chasseurs  de  le  rejoindre  ;  mais  bientôt  les  abois 
s  étaient   fait   entendre  de  nouveau. 

La  portion  de  forêt  vers  laquelle  se  dirigeait  l'animal  était 
mieux  éclaircle  que  l'autre  ;  il  en  résulta  que,  cette  fois  le 
roi  put  reprendre  sa  poursuite  avec  chance  de  la  mener  â 

Seulement,  11  arriva  ce  qui  était  arrivé  dix  minutes  aupa- 
ravant :  chacun  ne  tint  que  selon  sa  force  et  son  courage 
D'ailleurs,  au  milieu  de  cette  cour,  toute  composée  de  beaux 
seigneurs  et  de  galantes  dames,  beaucoup  peut-être  restaient 
en  arrière,  qui  n'y  étaient  pas  absolument  forcés  par  la 
pares.se  de  leurs  chevaux,  par  l'épaisseur  du  bois  ou  par  les 
inégalités  du  terrain,  et  c'est  ce  que  prouvaient  clairement 
les  groupes, que  Ion  rencontrait  arrêtés  à  l'angle  des  allées 
et  au  milieu  des  carrefours,  et  qui  semblaient  plus  attentifs 
a  suli-re  les  conversations  engagées  qu  à  écouler  l'alioi  de^ 
chiens  ou  le  cor  des  piqueurs. 

Voilà  comment,  lorsque  l'animal  avait  passé  en  vue  de 
-Montgomery  et  de  Nemours,  II  se  trouvait  n'être  suivi  que 
(1  un  cavalier  dans  lequel  les  jeunes  gens  avaient  cru  recon- 
naître le  roi,  et  de  deux  dames  qu'ils  n'avaient  pas  recon- 

C'était,    en  effet,   le  roi  qui,  avec  son  ardeur  ordinaire 
vou  ait  arriver  le  premier  à  l'acculée,  c'est-à-dire  au  moment 
ou  le  .sanglier  s'acculerait  à  quelque  arbre,  à  quelque  ron- 
cier, à  quelque  roc.  et  ferait  têie  aux  chiens 

Les  deux  amazones  qui  le  suivaient  étalent  madame  de 
\alentliiois  et  la  petite  reine  Marie,  lune  la  meilleure 
I  autre  la  plus  hardie  cavalière  de  toute  la  cour. 

Au  reste,  le  sanglier  commençait  à  se  lasser;  il  était  évi- 
dent qu'il  ne  tarderait  point  a  tenir  ;  déjà  les  chiens  les  plus 
ardents  lui  soufflaient  au  poil. 

Pendant  un  quart  d  heure  encore,  cependant  il  essaya 
d'échapper  par  la  fuite  à  ses  ennemis  ;  mais,  se  sentant  de 
plus  en  plus  rejoint,  il  résolut  de  faire  une  belle  mort  une 
véritable  mort  de  sanirller.  el.  ayant  trouve  une  r.icine 
d  arbre  à  sa  commodité,  il  s'y  accula  en  grognant  et  en 
faisant  claquer  ses  m.àchoires  lune  contre  l'autre. 

A  peine  y  fut-il,  que  toute  la  meute  se  rua  sur  lui  et 
indiqua,   par  ses  abois  redoublés,  que  l'animal  f:usait   léle 

A  ces  abois  se  mêla  bientôt  le  cor  du  roi  Henri  était 
arrivé,  suivant  d'anssi  prés  les  chiens  que  les  chiens  eux- 
mêmes  suivaient  1  animal. 


11  regarda  autour  de  lui  tout  en  sonnant,  cherchant  son 
porte-arquebuse  ;  mais  il  avait  distancé  jusqu'aux  plus  achar- 
nés piqueurs,  jusqu'à  ceux-là  mêmes  dont  le  devoir  était  de 
ne  jamais  le  quitter,  et  ne  vit,  accourant  de  toute  la  vitesse 
de  leurs  chevaux,  que  Diane  et  Marie  Stuart.  qui  avalent 
nous  l'avons  dit,  tenu  l)on. 

Pas  une  boucle  de  la  chevelure  de  la  belle  duchesse  de 
Valentinois  u  était  dérangée,  et  son  toquet  de  velours  était 
fixé  au  sommet  de  sa  tète  avec  autant  de  fermeté  qu  au  mo- 
ment   du   départ. 

Quant  à  la  petite  Marie,  elle  avait  perdu  voile  et  toque! 
et  ses  beaux  cheveux  châtains,  épars  au  vent,  attestaieiu 
comme  le  pourpre  charmant  de  ses  joues,  de  I  ardeur  de  ~:. 
course. 

Aux  sons  prolongés  que  le  roi  tirait  de  son  cor.  l'arque- 
busier accourut,  une  arquebuse  à  la  main,  l'autre  à  l'arçon 
de  sa  selle. 

Derrière  lui,  à  travers  l'épaisseur  des  bois,  on  voyait  bril- 
ler, se  rapprochant,  les  broderies  d'or  et  les  vives  couleurs 
des  robes,  des  pourpoints  et  des  manteaux. 

C'étaient  les  chasseurs  qui  arrivaient  de  tous  côtés. 

L'animal  faisait  de  son  mieux  :  attaqué  a  la  fois  par 
soixante  chiens,  il  tenait  tête  a  tous  ses  ennemis.  Il  est  vrai 
que,  tandis  que  les  dents  les  plus  aiguës  Sémoussaient  sur 
son  poil  ruguevLx,  chacun  de  ses  coups  de  boutoir,  à  lui, 
faisait  une  blessure  profonde  à  celui  de  ses  adversaires  qui 
en  elait  atteint  ;  mais,  quoique  mortellemeut  blessés,  quoique 
perdant  tout  leur  sang,  quoique  les  entrailles  traînantes,  les 
an$  du  roi.  comme  on  les  appelait,  étaient  de  si  noble  race, 
qu'ils  ne  revenaient  cpie  plus  acharnés  au  combat,  et  qu'oii 
ne  connaissait  les  blessés  qu'aux  taches  de  sang  plus  nom 
breuses  qui  marbraient  ce  mouvant  tapis. 

Le  roi  comprit  qu'il  était  temps  de  mettre  fin  à  la  bou- 
cherie, ou  qu'il  allait  y  perdre  ses  meilleurs  chiens. 

Il  jeta  son  cor,  et  fit  signe  qu'on  lui  dounât  son  anpu 
buse. 

La  mèche  était  allumée  d'avance;  l'arquebusier  n'eut  dnu 
qu'à  présenter  l'arme  au  roi. 

Henri  était  excellent  tireur,  et  manquait  rarement  son 
coup. 

L'arquebuse  à  la  main,  il  s'avança  à  la  distance  de  vingt 
cinq  pas  à  peu  près  du  sanglier,  dont  les  yeux  brillaien 
comme  deux  charbons  ardents. 

Il  visa  entre  les  yeux  de  l'animal,  et  lâcha  le  coup. 

L'animal  avait  reçu  la  décharge  à  la  tête  :  mais  un  mouv 
ment  qu'il  avait  fait  au  moment  où   le  roi  appuyait  sur  hi 
défente,    avait  présenté  son  front  de  biais  :   la   balle  avait 
glissé  sur  1  os,  et  avait  été  tuer  un  des  chiens. 

On^  pouvait  voir  sur  la  hure  du  sanglier,  entre  l'oeli  et 
l'oreille,  la  traînée  du  sang  indiquant  le  passage  de  la 
balle. 

Henri  demeura  un  instant  étonné  que  l'animal  ne  fût  pas 
tombé  sur  le  coup,  tandis  que  son  cheval,  tout  frissonnant, 
plié  sur  les  jarrets  de  derrière,  piétinait  des  pieds  de  devant. 

Il  tendit  au  piqueur  l'arquebuse  déchargée  en  demandant 
l'autre. 

L'antre  était  tout  amorcée  et  tout  allumée  ;  le  piqueur  la 
lui  donna. 

Le  roi  la  prit  et  porta  la  crosse  à  son  épaule. 

Mais,  avant  qu'il  eût  eu  le  temps  de  viser,  le  .sanglier,  ne 
voulant,  sans  doute,  pas  attendre  le  hasard  d'un  second  couji. 
donna  une  violente  secousse  aux  chiens  qui  1  entouraient. 
ouvrit  au  milieu  de  la  meute  un  sillon  sanglant,  et,  rapide 
comme  1  éclair,  passa  entre  les  jambes  du  cheval  du  roi,  qui 
se  dressa  sur  sfs  pieds  de  derrière  en  poussant  un  hennis- 
sement de  douleur,  montra  son  ventre  ouvert  d'où  ruisselait 
le  sang  et  tombaient  les  entrailles,  et,  s'abalssant  aussitôt, 
engagea  le  roi  sous  lui. 

Tout  cela  avait  été  si  instantané,  que  pas  un  des  specta- 
teurs n'avait  songé  à  s'élancer  au  devant  du  sanglier,  qui 
était  revenu  sur  le  roi.  avant  même  que  celui-ci  eût  eu  le 
temps  de  tirer  son  coutern  de  chasse 

Henri  essaya  d'y  porter  la  main  :  mais  la  chose  était 
impossible  :  le  couteau  de  chasse  était  engagé  lui-même  sous 
le  côté   gauche  du  roi. 

Si  brave  qu'il  fût,  le  roi  ouvrait  déjà  la  bouche  pour  crier 
à  laide,  —  car  la  tête  hideuse  du  sanglier,  avec  .ses  yeux  de 
braise,  sa  gueule  sanglante  et  ses  délenses  acérées,  n'était 
plus  qu'à  quelques  pouces,  —  quand,  tout  à  coup,  il  enten- 
dit â  son  oreille  une  voix  qui.  de  cet  accent  ferme  auquel 
11  n'y  a  point  à  se  méprendre,  lui  disait  : 

—  Ne   bougez   pas,   sire  :    je  réponds  de  tout  ! 

Puis  il  sentit  un  bras  qui  soulevait  le  sien,  et  il  vit  p.asser. 
comme  un  éclair,  une  lame  large  et  aiguë  qui.  au  défaut  de 
l'épaule,  alla  s'enfoncer  jusqu'à  la  garde  dans  le  corps  du 
sanglier. 

En  même  temps,  deux  br.is  vigonretix  tiraient  Henri  fii 
arriére,  ne  laissant  exposé  aux  coups  de  l'animal  expira;.: 
que  le  nouvel  adversaire  qui  venait  de  le  frapper  au  cceur 

Celui  qui  tirait  le  roi  en  arrière,  c'était  le  duc  de  Nenioin- 

Celui  qui,   un  genou  en  terre  et  le  bras  tendu,  venait  ik 


LE  PAGE  DU    DUC  DE   SAVOIE 


Gl 


trapper  an  cœuT  le  saugliei-.  c'était  le  comte  de  Monlgomery. 

Le  comte  de  Mongomeiy  lira  sou  épée  du  corps  de  l'ani- 
mal. 1  .s-iuya  sur  le  prazou  vert  et  touffu,  la  remit  au  loiir- 
reau.  et,  s'approchant  de  Henri  II,  comme  si  rien  d'extra- 
ordinaire ne  se  lût   passé: 

—  sire,  dît-il.  J'ai  l'honneur  de  présenter  au  roi  M.  le  duc 
de  Nemours,  qui  vient  de  par  delà  les  monts,  et  qui  apporte 
au  roi  tlci  nouvelles  de  M.  le  duc  de  Guise  et  de  sa  brave 
armée  d  Italie 


111 


CO.NSÊT.\BLE  ET   CARDINAL 

Uiux  lieuri-5  après  la  scène  que  nous  venons  de  décrire  ; 
1  émotion  privée  ou  offlcielle  apaisée  dans  le  cœur  des  assis- 
tants.  les  félicitations  faites  à  Gabriel  de  Lorges,  comte  de 
Montgomery.  et  à  Jacques  de  Savoie,  duc  de  Nemoiu-s.  les 
deux  sauveurs  du  roi.  sur  le  courage  et  l'adresse  qu'ils 
avaient  déployés  dans  cette  occasion  ;  la  curée,  —  chose 
imiiortante,  que  les  plus  graves  afTaires  ne  permettaient  pas 
■  !•■  n.jliger,  —  accomplie  dans  la  grande  cour  du  château  on 
I  !■  ■  lice  du  roi,  de  la  reine  et  de  tous  les  seigneurs  et  dames 
I  1  •lits  a  Saint-Germain,  Henri  II,  le  visage  souriant 
Lûmme  1  est  celui  d'un  homme  qui  vient  d'échapper  a  tin 
danser  de  mort,  et  qui  se  sent  d'autant  plus  plein  de  vie 
et  de  -.TTité  que  ce  danger  a  été  plus  grand,  Henri  II,  disons- 
ru. n-  .:,  .  •it  dans  son  cabinet,  oti  l'attendaient,  outre  ses 
conseili.  I-  ordinaires,  le  cardinal  Charles  de  Lorraine  et  le 
connétable  de  Montmorency. 

Nous  avons  deux  où  trois  fois  déjà  nommé  le  connétable 
de  Montmorency  ;  mais  nous  avons  négligé  de  faire  pour  lui 
ce  que  nous  avons  fait  pour  les  autres  héros  de  cette  his- 
toire, c'est-a-dire  de  lexhumer  de  sa  tombe,  et  de  le  faire 
poser  devant  nos  lecteurs  ainsi  que  ce  grand  connétable  de 
Dourbon  que  ses  soldats  portèrent,  après  sa  mort,  chez  un 
peintre,  afin  que  celui-ci  leur  en  fît  un  portrait  debout  et 
tout  armé,  comme  s  il  efit  été  vivant. 

.\nne  de  Montmorency  était,  alors,  le  chef  de  cette  vieille 
famille  de  barons  chrétiens  ou  barons  de  France,  comme  Ils 
s'intitulaient,  issue  de  Bouchard  de  Montmorency,  et  qui 
a  fourni  dix  connétables  au  royaume. 

Il  s'appelait  et  se  qualihaii  Anne  de  Montmorency,  duc, 
inir.  mii-'clial,  grand-maître,  connétable  et  premier  baron 
di-  Iri.  chevalier  de  Saint-Michel  et  de  la  Jarretière: 
c.TiiKiiir  (le- cent  hommes  des  ordonnances  du  roi;  gouver- 
neur et  lieutenant  général  du  Languedoc  ;  comte  de  Beau- 
mont,  de  Dammanin.  de  la  Fère-en-Tardenois  et  de  Châ- 
tiTiiiliriant  :  vicomte  de  Melun  et  de  Montreuil  :  baron  d'Am- 
vill.  de  Préaux,  de  Montbron,  d'Offemont.  de  Mello.  de 
Cil  it -aunenf,  de  la  Rochepot,  de  Dangu,  de  Méru,  de  ïhoré, 
(le  S:ivoisy,  de  Gourville.  de  Derval,  de  Chanceaux,  de 
U.ii_.-  d'Vspremonf.  de  Maintenay.  seigneur  d'Econen,  de 
rii:i;!  ;  ■  nsle-.\dam.  de  Conflans-Sainte-Honorine,  de 
N,...  ii.ionilois.  de  Complègne,  de  Gandelu,  de  Ma- 

ri-1,>     ù-    ...i.urout. 

r.  inme  on  volt  par  celte  nomenclature  de  titres,  le  roi 
II.  r.iit  être  rol  dans  Paris,   mais  Montmorency  était  duc. 

I  i:i  haron.  tout  autour  de  Paris:  si  bien  que  la  royaiii.' 
Si  iiililait  emprisonnée  dans  ses  duchés,  comtés  et  baron- 
nie- 

Xé  en  14s)3.  c'était,  à  l'époque  où  nous  sommes  arrivés. 
lin  vieillard  de  soixante-quatre  ans  qnl.  tout  en  paraissant 
son  âge.  avait  la  force  et  la  verdeur  d'un  homme  de  trente. 
Vi.l.Mt  et  brutal,  il  avait  toutes  les  grossières  qualités  du 
^  il  lî  !"  miiage  aveugle.  l'Ignorance  du  danger.  1  Insou- 
.  I  iii  •     :  i  iirue.  de  la  faim  et  de  la  soif.  Plein  d'orgeull, 

II  i  ::  !  .Il  ,  i  iii'.  11  ne  cédait  le  pas  qu'an  duc  de  Guise,  mais 
I  >•  o  comme  nj-ince  de  Lorraine,  car,  comme  général  et 
ciiiniandant  d'expédition,  11  se  croyait  bien  au-dessus  du 
dil.  i.scur  de  .^^ct^  et  du  vaincpieur  de  Renty.  Pour  lui. 
M  ';  II  n  él.Tit  que  le  ]ii'til  i/inilre  :  François  I""  avait  été 
I.-  ijiiiKd  maître,  et  il  n'en  voulait  pas  reconnaître  d'autre. 
Courtisan  étrange,  ambitieux  obstiné,  11  obtenait,  au  profit 
de  sa  fortune  et  de  sa  grandeur,  à  force  de  rebuffades  et  de 
!..  .  '  .'  qu'un  autre  eiit  obtenu  à  force  de  souplesse 
.  le.  .\u  reste,  Diane  de  Valenllnols  l'aidait  fort 
lit;  i.esoamc,  où,  sans  elle,  il  eût  échoué:  venant 
il.  1 11  sa  douce  voix,  son  doux  regard  et  son  doux 
VI.  immodalt  tout  ce  ffue  la  colère  éternelle  du 
^.,11  I  11. I  iviit  brisé.  Il  s'était  déjà  trouvé  A  quatre  grandes 
|.r:!illes.  et  dans  chacune  II  avait  fait  l'ouvrage  d'un 
vi;;.  ureux  homme  d'armes,  mais  dans  aucune  l'œuvre 
il  un  chef  intelligent.  Ces  (luatre  batailles,  c'étaient, 
d'abord,  relie  de  Ravenne  :  il  avait,  alors,  dix-hult  ans. 
et  suivait  pour  son  plaisir,  et  en  amateur,  ce  que  l'on 
appelait  l'éiendard  général,  et  qui  n'était  rien  autre  chose 
que  le  guiilon  des  volontaires;  la  seconde  était  celle  de 
Marignan  il  y  commandait  une  compagnie  de  cent  hommes 
d'armes,  et  il  aurait  pu  se  vanter  (jue  les  plus  vigoureux 


I   coups  d'épéê  et  de  mas.se.  y  avaient  été  donnés  de  sa  main. 

!  s'il  n'eût  eu  près  de  lui.  et  souvent  devant  lui,  son  grand 
martre  Fi'ançois  1-r,  cette  espèce  de  géant  centlmane  qui. 
de  son  cOté,  eût  fait  la  conquête  du  monde,  si  cette  con- 
quête eût  été  dévolue  a  celui  qui  frappait  le  plus  fort  et 
le  plus  dru,  comme  on  disait  dans  ce  temps-là  :  la  troi- 
sième était  celle  de  la  Bu  oque.  où  il  était  colonel  des 
Suisses,  où  il  combattit  la  pique  au  poing,  et  où  H  lut 
laissé  pour  mort  ;  enlin,  bi  quatru'me  était  celle  de  Pavie  :  il 
était  alors  devenu  maréchal  de  France  par  la  mort  de  M.  de 
Chatillon,  son  beau-frère  ;  ne  se  doutant  pas  que  la  bataille 
dût  avoir  lieu  le  lendemain,  il  était  parti  la  nuit  pour 
faire  une  reconnaissance  ;  au  bruit  du  canon,  11  revint  et 
fut  pris  comme  les  autres,  dit  Brantôme;  —  et,  en  effet, 
à  cette  fatale  défaite  de  Pavie.  tout  le  monde  fut  pris, 
même  le  roi. 

Tout  au  contraire  de  M.  de  Guise,  qui  avait  dans  la 
bourgeoisie  et  dans  la  robe  de  glandes  sympathies,  le  coniié- 
lable  delesialt  les  boui-geois,  et  exécrait  les  robins.  Eu 
aucune  occasion,  il  ne  manquait  de  rabrouer  les  uns  et  les 
autres,  .\ussl.  un  jour  qu'il  faisait  très  chaud,  un  prési- 
dent étant  venu  lui  parler  au  sujet  de  sa  charge,  M.  de 
Montmorency  le  reçut  le  bonnet  a  la  main,  et  lui  dit  : 

—  Voyons,  monsieur  le  président,  dégoisez-moi  ce  que 
vous  avez  à  me  raconter,  et  couvrez-vous. 

Mais  le  président,  croyant  que  c'était  pour  lui  lalre 
honneur  <iue  M.  de  Montmorency  se  tenait  lui-même  la 
tète  découverte,  répondit  : 

—  Monsieur,  je  ne  me  couvrirai  pas,  croyez-le  bien,  que 
vous  ne  soyez  couvert  vous-même. 

Alors,   le  connétable  : 

—  Que  vous  êtes  un  grand  sot.  monsieur!  lui  dlt-u 
Croyez-vous,  par  hasard,  que  je  me  tienne  de-couvert  pour 
l'amour  de  vous?  Non  point,  et  c'est  pour  mon  aise,  mon 
ami.  attendu  que  je  meurs  de  chaud...  Je  vous  écoute; 
parlez. 

Sur  quoi.  le  président,  tout  ébahi,  ne  fit  que  balbutier  ; 
et,  alors.   M.  de   Montmorency  : 

—  Vous  êtes  un  imbécile,  monsieur  le  président  !  lut 
dit-il.  Retournez  chez  vous,  apprenez-y  votre  loi.on.  et.  quand 
\uus  la  saurez,   revenez   nie  trouver  mais  point  auparavant. 

Et  II  lui  tourna  les  talons. 

Les  gens  de  Bordeaux  s'étant  révoltés  et  ayant  tué  leur 
gouverneur,  le  connétable  fut  envoyé  contre  eux.  Eux,  le 
sentant  venir,  et  tremblant  que  les  représailles  ne  fiis.*ent 
terribles,  allèrent  au-devant  de  lui  jusqu'à  deux  Journées, 
lui  portant  les  clefs  de  la  ville. 

Mais   lui,  à  cheval   et  tout   armé  : 

—  Aile?,  messieurs  de  Bordeaux,  dit-il,  allez  avec  vos 
clefs;  je  n'en  ai  que  faire. 

Et.   leur  montrant  ses  canons  : 

—  Tenez,   en  voici   que  je  mène  avec  moi.  et  qui  feront 
■    une    autre   ouverture    que  les    vôtres...    Ah!   Je   vais   vou> 

apprendre   à   vous   rebeller    contre   le    roi.    et   à   tuer   son 
,    gouverneur    et    son   lieutenant  !    Sachez  que  je  vous   ferai 
tous   pendre  l 
Et   il   tint    parole. 

A  Bordeaux.  M.  de  Strozzi,  qui  avait  manœuvré,  la 
veille,  avec  ses  gens  devant  lui,  le  vint  voir  pour  lui 
rendre  hommage,  quoiqu'il  fût  parent  de  la  reine.  Dès  qu'il 
l'apeiTui.  M.  de  Montmoi-ency  lui  cria: 

—  Eh  !  bonjour,  Strozzi  :  vos  gens  ont  fait  merveille  hier. 
et  étalent  vraiment  beaux  à  voir  ;  aussi  toucheront-us 
aujourd'hui   de  l'argent,  je   l'ai  commandé. 

—  Merci,  monsieur  le  connétable,  répondit  M.  de  Strozzi  ; 
je  suis  on  ne  iieut  plus  content  de  vous  trouver  satisfait 
d'eux,  car  J'ai  une  prière  à  vous  adresser  de  leur  part. 

—  Laquelle.    Strozzi  ?   Dites  ? 

—  C'est  que  le  bols  est  cher  en  cette  ville,  et  qu'Us  se 
ruinent  pour  en  acheter,  attendu  le  froid  qu'il  fait  ;  ils 
vous  prient  donc  de  leur  donner  un  navire  qui  est  sur  la 
grève,  qui  ne  vaut  plus  rien,  et  qu'on  appelle  le  Montréal. 
pour  le  mettre  en  pièces,  et  s'en  chauffer. 

—  Oui-da  :  je  le  veux  ;  dit  le  connétable  ;  qu'ils  y  aillent 
au  plus  vite,  menant  avec  eux  leurs  goujats,  et  qu'ils  K- 
mettcnt  en  morceaux,  et  s'en  chauffent  très-bien,  car  c'est 
mon  plaisir. 

.Mais  voilà  que.  pendant  qu'il  dînait,  MM.  les  Jurais  de 
la  ville  et  les  con.selllers  de  la  cour  vinrent  à  lui.  Soit 
que  M.  de  Strozzi  eût  mal  vu.  soit  qu'il  s'en  fût  rapporté 
au  dire  de  ses  sold.ats.  soit  qu'il  ne  se  connût  pas  en  vieii>; 
n.avires  ou  en  navires  neufs,  celui  dont  il  avait  demandé 
la  démolition  était  encore  en  état  de  faire  un  long  et  bon 
usage.  Aussi  ces  dignes  magistrats  venaient-Ils  représenter 
au  connétable  le  dommage  qu'il  y  aurait  à  dépecer  un  si 
beau  b.ltlment,  qui  n'avait  encore  fait  que  deux  ou  trois 
courses,  et  qui  Jaugeait   trois  cents  tonneaux. 

Mais  le  connétable,  .avec  ,son  ton  ordinaire,  les  interrom- 
pant  à  la   quatrième  parole-: 

—  Bon  !  bon  !  bon  :  .  Qnl  éle.s-vous,  messieurs  les  sots. 
leur    demanda-t-il.    [lour    me   vouloir   contrôler?    Vous   êtes 

1    encore    d'habiles    veaux   d'être    si    hardis    que    d'oser   m  en 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


remontrer  !  Si  je  laisais  bien,  —  et  je  ne  sais  à  quoi  cela 
tient,  —  j'enverrais  tout  à  l'heure  dépecer  vos  maisons, 
au  lieu  du  navire  ;  et  c'est  ce  que  je  ferai,  si  tous  ne  tour- 
nez pas  prestement  les  talons.  Allons,  rentrez  chez  vous 
pour  vous  mêler  de  vos  affaires,  et  non  des  miennes  : 

Et,  le  même  jour,  le  navire  fut  mis  en  morceaux. 

Depuis  qu'on  était  en  paix,  M.  le  connétable  passait  ses 
plus  grandes  colères  sur  les  ministres  de  la  religion  réfor- 
mée, contre  lesquels  11  nourrissait  une  haine  féroce.  Un  de 
ses  délassements  était  d'aller  dans  les  temples  de  Pans,  et 
de  les  chasser  de  leur  chaire;  et,  ayant,  un  jour,  appris 
qu'avec  permission  du  roi,  ils  avaient  un  consistoire,  il  se 
rendit  à  Popincourt,  entra  dans  l'assemblée,  renversa  la 
chaire,  brisa  tous  les  bancs,  et  en  fit  un  grand  feu  ;  expé- 
dition d'où  il  fut  surnommé  le  capitaine  Biûle-Bdiics. 

Et  toutes  ces  brutalités  se  faisaient  de  la  part  du  conné- 
table en  marmottant  des  prières,  et  surtout  roraison  domi- 
nicale qui  était  sa  prière  favorite,  et  qu'il  emmanchait 
de  la  plus  grotesque  façon  avec  les  ordres  barbares  qu'il 
donnait,  et  sur   lesquels  on   ne   le  vit  jamais  revenir. 

Aussi,  malheur  1  quand  on  l'entendait  marmotter  le  com- 
mencement de  sa  prière. 

—  Notre  Père  qui  êtes  aux  deux,  disait-il  ;  —  allez-moi 
prendre  un  tel  !  —  que  votre  nom  soit  sanctifié  ;  pendez- 
moi  celui-là  â  cet  arbre!—  que  votre  règne  arrive;  — 
liasse:-moL  cet  autre  par  les  piques  ;  —  que  votre  volonté  ,soit 
faite.  —  arquchusez  ces  drûles-là  devant  moi!  —sur  la  terre 
comme  au  ciel  I  —  taillez-moi  en  pièces  tous  ces  marauds 
qui  ont  voulu  tenir  ce  clocher  contre  Le  roi!  —  donnez-nous 
notre  pain  de  chaque  jour  ;  —  brûlez-moi  ce  village  !  — 
pardonnez-nous  nos  effenses,  comme  nous  les  pardonnons  à 
ceux  qui  nous  ont  offensés  ;  —  mettez-y  le  feu  aux  quatre 
cotns,  et  que  pas  une  maison  n'en  échappe!  —  et  ne  nous 
induisez  point  en  tentation  ;  —  si  les  manants  crient,  jetez- 
les  dans  le  leu  !  —  mais  délivrez-nous  du  mal.  Amen  ! 

Cela  s'appelait    les   patenôtres   du   connétable. 

Tel  était  l'homme  qu'en  entrant  dans  son  cabinet,  le  roi 
Henri  II  trouva  assis  en  face  du  fin.  du  spirituel,  de  l'aris- 
tocrate cardinal  de  Lorraine,  le  gcnlilliomrae  d'Eglise  le 
plus  courtois,  et  le  prélat  politique  le  plus  habile  de  son 
temps. 

cm  comprend  l'opposition  que  se  faisaient  l'une  à  l'autre 
ces  deux  natures  si  absolument  contraires,  et  le  trouble 
que  devait  jeter  dans  l'Etat  ces  ambitions  rivales. 

Et  cela  d'autant  dus  que  la  famille  de  Montmorency 
n'était  guère  moins  nomnreuse  que  la  famille  de  Guise,  le 
connétable  ayant  eu  de  sa  femme,  madame  de  Savoie,  fille 
de  messire  René,  bâtard  de  Savoie  et  grand  maître  de 
France,  cinq  fils  :  MM.  de  Montmorency,  d'.\mville,  de 
Méru,  de  Montbron  et  de  Thoré,  et  cinq  filles,  dont  quatre 
furent  mariées  à  MM.  de  la  Trémouillo,  de  Turenne,  de 
Ventadour  et  de  Caudale  ;  et  dont  la  cinquième,  la  plus 
belle  de  toutes,  devint  abbesse  de  Saint-Pierre  de  Rheims. 

Or,  il  fallait  placer  toute  cette  riche  lignée,  et  le  conné- 
table était  trop  avare  pour  pourvoir  au  placement,  quand 
le  roi  était  là. 

En  apercevant  Henri,  tous  se  levèrent  et  se  découvrirent. 

Le  roi  salua  Montmorency  d'un  geste  amical  et  presque 
soldatesque,  tandis  qu'il  adressa  à  Charles  de  Lorraine 
une  inclination  de  tête  pleine  de  déférence. 

Je  vous  ai  fait  appeler,  messieurs,  dit-il,  car  le  sujet  sur 
lequel  j'ai  à  vous  consulter  est  grave  :  M.  de  Nemours  est 
arrivé  d'Italie,  où  les  affaires  vont  mal,  vu  le  manque  de 
parole  de  Sa  Sainteté  et  la  trahison  de  la  plupart  de  nos 
alliés.  Tout,  d'abord,  avait  été  à  merveille  :  M.  de  Strozzi 
avait  pris  Ostie  ;  il  est  vrai  que  nous  avions  perdu  dans 
les  fossés  de  la  ville  M.  de  Montluc,  un  brave  et  digne 
gentilhomme,  messieurs,  pour  l'âme  duquel  je  vous 
demande  vos  prières  ...  Puis  M.  le  duc  d'.^lbe,  sachant  la 
prochaine  arrivée  de  votre  Illustre  frère,  mon  cher  cardi- 
nal, s'était  retiré  à  Naples.  Toutes  les  places  des  environs 
de  Rome  avalent,  en  conséquence,  été  successivement  occu- 
pées par  nous.  En  effet,  après  avoir  traversé  le  Milanais, 
le  duc  s'avança  vers  Reggio,  ou  l'attendait  son  beau-père, 
le  duc  de  Ferrare,  avec  six  mille  hommes  d'infanterie  et 
huit  cents  chevaux.  J.ii,  un  conseil  fut  tenu  entre  le  car- 
dinal Caraffa  et  Jean  de  Lodève,  ambassadeur  du  roi.  Les 
uns  pensaient  que  l'on  devait  attaquer  Crémone  ou  Pavie, 
tandis  que  le  maréchal  de  Brissa,-  tiendrait  les  ennemis 
en  haleine;  d'autres  représentèrent  qu'avant  qu'on  eût 
eu  le  temps  de  s'emparer  de  ces  deux  places,  qui  sont  des 
plus  fortes  de  l'Italie,  le  duc  d'Albc  aurait  doublé  son 
armée  en  faisant  des  levées  dans  la  Toscane  et  dans  le 
royaume  de  Naples.  Le  cardinal  Caraffa  était  d'un  autre 
avis:  il  proposait,  lui,  d'entrer  dans  la  marche  d'Ancône 
par  la  terre  de  Labour,  dont  toutes  les  places,  mal  forti- 
fiées, se  rendraient,  disait-il.  à  la  première  sommation  ; 
mais  le  duc  de  Ferrare,  de  son  côté,  remontrait  que.  la 
défense  du  saint-siège  étant  le  principal  objet  de  la  cam- 
pagne, le  duc  de  Guise  devait  marcher  droit  à  Rome.  Le 
duc  de  Guise  se  décida  pour  ce  dernier  parti,  et  voulut 
éprendre  avec   lui  les  six   mille   hommes  d'infanterie  et  les 


huit  cents  chevaux  de  M.  de  Ferrare  ;  mais  celui-ci  les 
retint,  disant  qu'il  pouvait  être  attaqué  d'un  moment  â 
l'autre,  soit  par  le  grand-duc  Côme  de  Médicis,  soit  par  le 
duc  de  Parme,  qui  venait  de  tourner  à  1  Espagne.  M.  1« 
duc  de  Guise,  messieurs,  fut  donc  obligé  de  continuer  sa 
route  avec  le  peu  de  troupes  qui  l'accompagnaient,  n'ayant 
plus  d'autre  espoir  que  dans  le  rassemblement  qui,  au  dire, 
du  cardinal  Caraffa,  attendait,  afin  de  se  joindre  a  elle, 
l'armée  française  â  Bologne.  Arrivé  â  Bologne  avec  M.  le 
cardinal  neveu,  le  duc  chercha  en  vain  le  rassemblement. 
Le  rassemblement  n'existait  pas.  'V'otre  frère,  mon  cher 
cardinal,  continua  le  roi,  se  plaignit  hautement  ;  mais  il 
lui  fut  répondu  qu'il  allait,  dans  la  marche  d'Ancône. 
trouver  dix  mille  hommes  nouvellement  levés,  par  Sa  Sain- 
teté. Le  duc  voulut  bien  croire  i  cette  promesse,  et  pour- 
suivit son  chemin  par  la  Romagne.  Aucun  renlort  ne 
l'y  attendait  ;  il  y  laissa  notre  armée  sous  la  conduite  du 
duc  d'Aumale,  et  s'achemina  directement  vers  Rome,  afin 
d'apprendre  du  saint-père  lui-même  ce  qu'il  comptait  faire. 
Le  pape,  mis  au  pied  du  mur  par  M.  de  Guise,  répondit 
qu'il  devait,  en  effet,  un  contingent  de  vingt-qtiatie  mille 
hommes  pour  cette  guerre,  mais  que  parmi  ces  vingt-quatre 
mille  hommes  étaient  compris  les  gens  d'armes  gardant  les 
places  fortes  de  l'Eglise  ;  or,  dix-huit  mille  papalins.  répar- 
tis dans  les  différentes  places,  étaient  occupés  a  ce  soin. 
M.  de  Guise  vit  qu'il  ne  pouvait  compter  que  sur  les 
hommes  qu'il  avait  amenés  avec  lui  ;  mais,  au  dire  du 
pape,  ces  hommes  devaient  lui  suffire,  les  Français  n'ayant 
échoué,  jusque-là,  dans  leurs  entreprises  sur  Naples,  quf 
parce  qu'ils  avaient  contre  eux  le  souverain  pontife.  Or, 
cette  fois,  au  lieu  d'être  contre  les  Français,  le  souverain 
pontife  était  avec  eux,  et,  grâce  à  cette  coopération,  toute 
morale  et  spirituelle  qu'elle  était,  les  Français  ne  pouvaient 
manquer  de  réussir...  M.  de  Guise,  mon  cher  connétable, 
continua  Henri,  est  un  peu  comme  vous,  sous  ce  rapport  : 
il  ne  doute  jamais  de  sa  fortune  tant  qu'il  a  sa  bonne 
épée  au  côté,  et  quelques  milliers  de  braves  gens  qui  mar- 
chent derrière  lui.  11  pressa  la  venue  de  son  armée,  et,  dès 
qu'elle  l'eut  rejoint,  il  sortit  de  Rome,  attaqua  Campli.  prit 
la  ville  d'assaut,  et.  liommes.  femmes,  enfants,  passa  tout 
au  fil  de  l'épée  : 

Le  connétable  accueillit  la  nouvelle  de  cette  exécution 
par  le  premier  signe  visible  d'approbation  qu'il  eût  encore 
donné. 

Le   cardinal  restait  impassible. 

—  De  Campli.  reprit  le  roi,  le  duc  alla  mettre  le  siège  de- 
vant Civitella,  qui  est  bâtie,  à  ce  qu'il  paraît,  sur  une  col- 
line escarpée  munie  de  bonnes  fortifications.  On  commença 
par  battre  la  citadelle  :  mais,  avant  que  la  brèche  fût  prati- 
cable, notre  armée,  dans  son  impatience  ordinaire,  voulut 
risquer  l'assaut.  Par  malheur,  l'endroit  qu'elle  tentait  de 
forcer  était  défendu  de  tous  côtés  par  des  bastions  ;  il  en  ré- 
sulta que  nos  gens  furent  repoussés,  avec  perte  de  deux 
cents  tués  et  de  trois  cents  blessés  ! 

Un  sourire  de  joie  effleura  les  lèvres  du  connétable  :  l'in- 
vincible avait  échoué  devant  une  bicoque  ! 

—  Pendant  ce  temps,  poursuivit  le  roi.  le  duc  d'.Albe, 
ayant  rassemblé  ses  troupes  à  Chieti,  marcha  au  secours 
des  assiégés  avec  une  armée  de  trois  mille  Espagnols,  de 
six  mille  Allemands,  de  trois  mille  Italiens  et  de  trois  cents 
Calabrais.  C'était  plus  du  double  de  ce  que  possédait  le  duc 
de  Guise  !  Cette  infériorité  détermina  le  duc  à  lever  le  siège, 
et  à  aller  attendre  l'ennemi  en  rase  campagne,  entre  Fermo 
et  .\scoIi.  —  Il  espérait  que  le  duc  d'.\lbe  accepterait  la  ba- 
taille qu'il  lui  présentait  ;  mais  le  duc  d'.\lbe.  sûr  que  nous 
nous  ruinerons  de  nous-mêmes,  continue  de  tenir  la  cam- 
pagne et  n'accepte  ni  rencontre,  ni  combat,  ni  bataille,  ou 
les  accepte  dans  de  telles  positions,  qu'ils  ne  nous  laissent 
aucune  chance  de  succès.  Dans  cette  situation,  sans  espoir 
d'obtenir  du  pape  ni  hommes  ni  argent,  M.  de  Guise  m'en 
voie  M.  le  duc  de  Nemours  pour  réclamer  de  moi  un  renfort 
considérable,  ou  son  congé  de  quitter  1  Italie,  et  de  revenir. 
Votre  avis,  messieurs?  Faut-il  faire  un  dernier  effort,  en- 
voyer à  notre  bien-aimé  duc  de  Guise  les  hommes  et  l'ar- 
gent dont  il  a  absolument  besoin,  ou  bien  faut-il  le  rappeler 
près  de  nous;  et,  en  le  rappilant  près  de  nous,  renoncer 
â  toute  prétention  à  l'endroit  de  ce  beau  royaume  de  Naples 
que,  sur  la  promes.se  de  Sa  Sainteté,  J'avais  déjà  destiné  à 
mon    fils   Charles  ? 

Le  connétable  fit  un  geste  comme  pour  demander  la  pa- 
role, tout  en  indiquant,  cependant,  qu'il  était  prêt  à  céder 
la  priorité  au  cardinal  de  Lorraine  ;  mais,  celui-ci  par  un 
léger  mouvement  de  tête,  lui  donna  à  entendre  qu  il  pouTalt 
p.arler. 

C'était,  du  reste,  une  tactique  habituelle  au  cardinal,  que 
de  laisser  son   adversaire  parler  le  premier. 

—  Sire,  dit  le  connétable,  mon  avis  est,  qu'il  ne  faut  pa'; 
abandonner  une  affaire  si  bien  emmanchée,  et  qu'il  n'y  a 
point  d'effort  qui  doive  coûter  à  Votre  Majesté  pour  soute- 
nir, en  Italie,  son  armée  et  son  général. 

—  Et    vous,    monsieur   le   cardinal  ?    dit    le   roi. 

—  Mol.   dit  Charles  de  Lorraine,  j'en   demande  bien  par- 


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don  à  M.  le  connétable,  mais  je  suis  d'un  avis  absolument 
opposé  au  sien. 

—  Cela  ne  métonne  pas,  monsieur  le  cardinal,  répondit 
le  connélalile  avec  aigreur  !  ce  serait  la  première  lois  que 
nous  nous  trouverions  a  accord.  Ainsi,  à  votre  avis  mon- 
sieur,  votre  Irère   doit   revenir  ? 

—  Il  serait,  je  croi.<,  dune  bonne  politique  de  le  rappeler. 

—  Seul,  ou  avec  son  armée  ?  demanda  le  connétable. 

—  Avec    Son    armée,    jusqu'au    dernier    homme  ! 

—  Et  poui-Quoi  laire  ?  Trouvez-vous  qu'il  n  y  ait  pas 
assez  de  bandits  courant  par  les  grands  chemins  ?  Moi, 
je  trouve  qu  il  y  en  a  à  foison  : 

—  11  y  a  peut-être  assez  de  bandits  courant  par  les  grands 
cliemins,  monsieur  le  connétable  :  il  y  en  a  peut-être  à  foison  ! 
même,  comme  vous  dites;  mais,  ce  dont  il  n'y  a  pas  à  foi- 
son, c'est  de    braves  hommes  d'armes  et  de  grands  capitaines. 

—  Vous  oubliez,  monsieur  le  cardinal,  que  nous  sommes 
en  pleine  paix,  et  que,  en  pleine  paix,  on  n  a  que  faire  de 
si    sublimes   conquérants. 

—  Je  prie  Votre  Majesté,  dit  le  cardinal  en  s'adressant  au 
roi,  de  demander  à  M.  le  connétable  s'il  croit  sérieusement  à 
/a  durée  de  la  pai.\. 

—  Morbleu  !  si  j'y  crois,  dit  le  connétable,  belle  de- 
mande ! 

—  Eh  bien,  moi.  sire,  dit  le  cardinal,  non  seulement  je 
n  y  crois  pas,  mais  encore  je  pense  que,  si  Votre  Majesté  ne 
veut  pas  laisser  au  roi  d'Espagne  la  gloire  de  l'attaquer,  il 
faut  qu'elle  se  hâte  d'attaquer  le  roi  d  Espagne. 

—  Malgré  la  trêve  jurée  solennellement  ?  s'écria  le  con- 
nétable avec  une  ardeur  qui  eut  pu  faire  croire  qu'il  était 
de  bonne  foi;  mais  oubliez-vous,  monsieur  le  cardinal,  que 
c  est  un  devoir  de  tenir  son  serment  ?  que  la  parole  des  rois 
doit  être  plus  inviolable  qu'aucune  autre  parole,  et  que  la 
France  ne  s'est  jamais  relâchée  de  cette  fidélité,  même  à 
1  égard   des  Turcs  et  des  Sarrasins  ? 

—  -Mais,  alors,  puisqu'il  en  est  ainsi,  demanda  le  cardinal, 
pourquoi  votre  neveu  M  de  Châtillon,  au  lieu  de  se  tenir 
tranquille  dans  son  gouvernement  de  Picardie,  a-t-il  fait 
sur  Douai  une  tentative  de  surprise  et  d'escalade  dans  la- 
quelle il  eût  réussi  sans  une  vieille  femme  qui  passait,  par 
hasard,  près  du  lieu  où  l'on  plantait  les  échelles,  et  qui 
donna  l'éveil  aux  sentinelles  ? 

—  Pourquoi  mou  neveu  a  lait  cela  ?  s'écria  le  connétable 
donnant  dans  le  piège.  Je  vais  vous  le  dire,  pourquoi  il  a 
fait    cela  ! 

—  Ecoutons,   dit   le  cardinal 

Puis,  se  tournant  vers  le  roi,  et  avec  une  intention  mar- 
quée : 

—  Ecoutez,  sire. 

—  Oh  !  Sa  Majesté  le  sait  aussi  bien  que  moi,  mordien  I  dit 
le  connétable  ;  car,  tout  occupé  qu'il  parait  de  ses  amours, 
apprenez,  monsieur  le  cardinal,  que  nous  ne  laissons  pas  le 
roi   ignorant   des  affaires  de   l'Etat. 

—  Nous  écoutons,  monsieur  le  connétable, .  reprit  froide- 
ment le  cardinal.  Vous  en  êtes  à  nous  dire  quelle  cause  pou- 
vait motiver  1  entreprise  de  M.  l'amiral  sur  Douai. 

—  Les  causes  !  je  vous  an  dirai  dix,  et  non  pas  une,  mur- 
dieu  ! 

—  Dites,  monsieur  le  connétable. 

—  D'abord,  reprit  celui-ci  la  tentative  qu'avait  faite  lui- 
même  M.  le  comte  de  .Mègue,  gouverneur  du  Luxembourg, 
par  l'entremise  de  son  maître  d'hôtel,  qui  corrompit,  moyen- 
nant mille  écus  comptant  et  promesse  dune  pension  de  pa- 
reille somme,  trois  soldats  de  la  garnison  de  Metz,  lesquels 
devaient  livrer  la  ville. 

—  que  mon  frère  a  si  glorieusement  défendue,  c'est  vrai, 
dit  le  cardinal  ;  nous  avons  entendu  parler  de  cette  tentative, 
qui,  comme  celle  de  votre  neveu  l'amiral,  a  heureusement 
échoué...  Mais  cela  ne  fait  qu'une  excuse,  et  vous  nous  en 
avez  promis  dix,  monsieur  le  connétable. 

—  Oh  !  attendez...  Ne  savez-vous  point  encore,  monsieur 
le  cardinal,  que  ce  même  comte  de  Mègue  avait  suborné  un 
soldat  provençal  de  la  garnison  de  Marienbourg.  qui,  moyen- 
nant une  grosse  somme  qu'il  a  reçue,  s'était  engagé  à  em- 
poisonner tous  les  puits  de  la  place,  et  que  l'entreprise  n'a 
manqué  que  parce  que  le  comte  a  craint  qu'un  seul  homme 
ne  suffit  pas  à  toute  la  besogne,  et  que,  le  comte  s'étant 
adressé  à  d'autres,  les  autres  ont  éventé  la  mèche  7  .Mordieu  ! 
vous  ne  direz  pas  que  la  chose  est  fausse,  monsieur  le  cardi- 
nal, puisque   le  soldat  a  été  roué! 

—  Ce  ne  serait  pas  tout  à  lait  une  raison  pour  moi  d'être 
convaincu  :  vous  avez  fait  rouer  et  pendre  dans  votre  vie, 
monsieur  le  connétable,  pas  mal  de  gens  que  je  tiens  pour 
aussi  Innocents  et  aussi  martyrs  que  ceux  que  firent  mourir 
dans  leurs  cirques  ces  empereurs  païens  que  l'on  nommait 
Néron.    Commode   et   Domitlen. 

—  Mordieu  !  monsieur  le  cardinal,  nleriez-vous,  par  ha- 
sard, cette  entreprise  de  M.  le  comte  de  Mègue  sur  les  puits 
de  .^f,l^ienbourg  ? 

—  Au  contraire,  monsieur  le  connétable.  Je  vous  al  dit 
que  Je  l'admettais  ;  mais  vous  nous  avez  promis  dix  excuses 

LE  PAGE   »U    nue   DE    SAVOIE 


à   l'entreprise  de  monsieur  votre  neveu,  et  n'en  voici  aua 
deux  encore  ! 

—  On  vous  les  trouvera,  mordieu  !  ou  vous  les  trouverai 
Ignorez-vous,  par  exemple,  que  M.  le  comte  de  Uerlaimont 
miendant  des  finances  do  Flandre,  ait  fait,  avec  deux  sol- 
dats gascons,  un  complot  par  lequel  ceux-ci  s'engageaient 
aidés  du  sieur  de  Vcze,  capitaine  d  une  en.seigne  de  gens  dà 
pied,  u  livrer  au  roi  d  Espagne  la  ville  de  Bordeaux,  pourvu 
qu'ils  fussent  secondés  par  cinq  ou  six  cents  lionimes  7  Dites 
un  peu  non  à  ce  nouveau  complot  du  roi  catholique,  et  je 
vous  répondrai,  moi.  qu'un  de  ces  deux  soldais,  arrêté  près 
lie  Saint-ljuentin  par  le  gouverneur  de  la  place,  a  tout  dit, 
jusqu'à  avouer  qu'il  avait  reçu  la  récompense  promise  en 
présence  d'Antoine  Perrenot,  évèque  d'Arras.  Voyons,  mor- 
dieu !  dites  non.  monsieur  le  cardinal,  dites  non! 

—  Je  m'en  garderai  bien  •  lit  le  cardinal  souriant,  vu  que 
c'est,  en  effet,  la  vérité,  monsieur  le  connétable  et  que  je 
ne  m'amuserai  pas  à  mettre  mon  âme  en  péril  pour  un  si 
srand  mensonge  :  mais  cela  ne  fait,  de  la  part  de  Sa  Ma- 
jesté le  roi  d'Espagne,  que  trois  infractions  au  traité  de 
Vaucelles,  et  vous  en  avez  promis  dix. 

—  Encore  une  fois,  on  vous  les  fournira,  vos  dix,  mor- 
dieu !  et,  s'il  le  faut,  on  ira  jusqu'à  la  douzaiuo  !..  Ah  !  par 
exemple,  niailre  Jacques  la  Flèche,  un  des  meilleurs  ingé- 
nieurs du  roi  Philippe  II.  n'a-t-il  pa.s  été  surpris  sondant  les 
gués  de  la  rivière  d'Oise,  et  conduit  â  la  Fêre.  où  il  a  con- 
fessé que  le  duc  de  Savoie,  Emmanuel-Philibert,  lui  avait  fait 
compter  de  l'argent  par  M.  de  Berlaimont  pour  tracer  les 
plans  de  Monlreuil,  de  Roye,  de  Doulens.  de  Saiut-Quentia 
et  de  Mézières  :  autant  de  places  dont  veulent  s'emparer  les 
Espagnols  pour  brider  Boulogne  et  .\rdres,  et  empêcher  de 
ravitailler  Marienbourg  ? 

—  Tout  cela  est  parfaitement  exact,  monsieur  le  conné- 
table ;  mais  nous  ne  sommes  pas  à  dix. 

—  Eh  !  mordieu  !  est-il  besoin  d'être  à  dix  pour  voir  que, 
en  réalité,  la  trêve  est  rompue  de  la  part  des  Espagnols,  et 
que,  si  mon  neveu,  M.  l'amiral,  a  fait  une  tentative  sur 
Douai  il  avait  bien   le  droit  de  la  faire  7 

—  Aussi  n'avais-je  pas  l'intention  de  vous  amener  à  dire 
autre  chose,  monsieur  le  connétable,  et  me  contenferai-je 
de  ces  quatre  preuves  pour  être  convaincu  que  la  trêve  est 
rompue  par  le  roi  Philippe  II.  Or,  la  trêve  étant  rompue,  non 
pas  une  fois,  mais  quatre  fois,  c'est  le  roi  d'Espagne  qui  a 
manqué  â  sa  parole  en  rompant  la  trêve,  et  non  le  roi  de 
France  qui  manquera  à  la  sienne  en  rappelant  d'Italie  son 
armée  et  son   général,   et  en   s'apprêtant  à  la  guerre. 

Le  connétable  mordit  ses  moustaches  blanciies  :  T'esprit 
lu.sé  de  .son  adversaire  venait  de  lui  laire  avouer  juste  le 
contraire   de   ce   qu'il   avait   voulu    dire. 

Au  reste,  le  cardinal  avait  à  peine  cessé  de  parler,  et  le 
connétable  de  mordre  ses  mimstaches,  que  le  son  d'une 
trompette  sonnant  un  air  étranger  retentit  dans  la  cour  du 
château   de   Sainl-Germain. 

.  —  Oh  I  oh  !  dit  le  roi,  quel  est  le  mauvais  plaisant  de  page 
qui  vient  me  déchirer  les  oreilles  avec  un  air  anglais  7 
Informez-vous  donc,  monsieur  de  l',\ubespine,  et  que  le 
petit  drôle  reçoive  une  lionne  fessée  pour  cette  joyeuseté. 

.M.  de  r.Aubespiue  sortit  pour  accomplir  les  ordres  du  roi. 
Cinq  minutes  après,   il  rentra. 

—  Sire,  dit-il,  ce  n'est  ni  un  page,  ni  un  écuyer,  ni  un 
piqueur  qui  a  sonné  l'air  en  question  :  c'est  un  véritable 
trompette  anglais  qui  accompagne  un  héraut  que  vous  en- 
voie votre  cousine   la  reine  Marie. 

M.  de  l'Aubespine  avait  à  peine  achevé  ces  mots,  qu'un 
autre  air  se  fit  entendre,  et  que  l'on  reconnut  une  sonnerie 
espagnole. 

—  Ah  !  ah  !  dit  le  roi,  après  la  femme,  le  mari,  à  ce  qu'il 
parait  ! 

Puis,  avec  cette  majesté  que,  dans  l'occasion,  savaient 
si  bien  puiser  en  eux-mêmes  tous  ces  vieux  rois  de  France  ; 

—  Messieurs,  dit-il  dans  la  salle  du  trône  !  Prévenez  vos 
officiers  ;  moi,  Je  vais  prévenir  la  cour.  Quelque  chose  que 
nous  mandent  notre  cousine  Marie  et  notre  cousin  Philippe, 
il  faut  faire  honneur  à  leurs  messagers  ! 


IV 

1.A  oi'i;rre 


Le  double  bruit  île  la  iionipette  anglaise  et  espagnole 
avait  retenti,  non  seulement  dans  la  salle  du  conseil,  mais 
encore  par  tout  le  palais,  comme  un  double  écho  du  noid 
et  du  midi. 

Le  roi  trouva  donc  la  cour  à  peu  près  avertie;  toutes 
les  dames  étalent  aux  fenêtres,  les  yeux  curieusement  fixés 
sur  les  deux    hérauls  et  sur  leur  suite. 

.\  la  porte  du  conseil,  le  connétable  fut  abordé  par  un 
jeune  officier  que  lui   envoyait  son    neveu  M.   l'amiral,    le 

n 


ALEXANDRE  DLMAS  ILLUSTRE 


même  que  nous  avons  vu  pénétrer  chez  l'empereur  Charles- 
Quint,  le  soir  de  son  abdication. 

M.  l'amiral  était,  nous  croyons  l'avoir  déjà  dit,  gouver- 
neur de  la  Picardie  ;  il  allait  donc,  en  cas  d'invasion,  être 
exposé  au  premier  feu. 

—  Ali!  c'est  vous.  Théligny  (l)?  dit  le  connétable  à  demi- 
voix. 

—  Oui,  monseigneur,  répondit  le  jeune  officier. 

—  Et  vous  m'apportez  des  nouvelles  de  M.  l'amiral? 

—  Oui.   monseigneur. 

—  Vous  n'avez  encore  vu  personne,  et  ne  les  avez  dites  à 
qui  que  ce  soit  ? 

—  Ces  nouvelles  sont  pour  le  roi.  monseigneur,  répondit 
le  jeune  officier  ;  mais  j'ai  recommandation  de  vous  les  com- 
muniquer  d'abord. 

—  Bien,  dit  le  connétable,  suivez-moi. 

Et  de  même  que  le  cardinal  de  Lorraine  avait  conduit  le 
duc  de  Xemours  cliez  Catherine  de  Médicis.  le  connétable 
conduisit  JI.  de  Tliéligny  chez  la  ducliesse  de  Valentinois. 

Pendant  ce  temps,  on  se  réunissait  dans  la  salle  de  récep- 
tion. 

Au  bout  d'un  quart  d'heure,  le  roi.  —  ayant  â  sa  droite 
la  reine  ;  sur  les  marches  du  trône,  les  grands  officiers  de  la 
couronne;  autour  de  lui.  assises  sur  des  fauteuils,  madame 
Marguerite  et  madame  Elisabeth  de  France.  Marie  Stuart, 
la  duche.sse  de  Valentinois.  les  quatre  Marie  ;  enfin  toute 
cette  cour  brillante  des  Valois;  —  le  roi  donna  l'ordre  que 
le  héraut  anglais  fût   introduit. 

Longtemps  avant  qu'on  le  vit  paraître,  on  entendit  dans 
la  chambre  précédente  le  l>ruit  de  ses  éperons  et  de  ceux 
des  hommes  d'armes  qui  lui  faisaient  escorte  ;  puis,  enfin, 
il  franchit  le  seuil  de  la  salle,  et.  vêtu  du  tabard  aux  armes 
d'Angleterre  et  de  France,  il  s'avança  la  têfe  couverte,  ne 
s'arrètant  qu  à  dix   pas  du  trône   du   roi. 

Mais,  arrivé  là.  il  se  découvrit,  et.  mettant  un  gînou  à 
terre,  il  dit  à  haute  voix  les  paroles  suivantes  : 

—  Marie,  reine  d'Angleterre,  d'Irlande  et  de  France,  à 
Henri,  roi  de  France,  salut  !  —  Pour  avoir  entretenu  rela- 
tion et  amitié  avec  les  protestants  anglais,  ennemis  de  notre 
personne,  de  notre  religion  et  de  notre  Etat,  et  pour  leur 
avoir  promis  secours  et  protection  contre  les  justes  pour- 
suites exercées  sur  eiLx  :  nous.  Guillaume  N'orry.  héraut  de 
la  couronne  d'Angleterre,  te  dénonçons  la  guerre  sur  terre 
et  sur  mer,  et,  comme  signe  de  défi,  te  jetons  ici  le  gant 
de  bataille. 

Et  le  héraut  jeta  aux  pieds  du  roi  son  gantelet  de  fer.  qui 
résonna  sourdement  sur  le  parquet 

—  C'est  bien,  répondit  le  roi  sans  se  lever,  j'accepte  cette 
déclaration  de  guerre  ;  mais  je  veux  que  tout  le  monde  sache 
que  j'ai  observé  de  bonne  foi.  à  l'égard  de  votre  reine,  ce 
que  je  devais  à  la  bonne  amitié  que  nous  avons  ensemble  ; 
et,  puisqu'elle  vient  attaquer  la  France  en  si  injuste  cause, 
j'espère  que  Dieu  me  fera  cette  grâce  qu'elle  n'y  gagnera 
rien,  non  plus  que  ses  prédécesseurs  ont  fait,  quand  ils  se 
sont  attaqués  aux  miens.  .\u  reste,  je  vous  parle  doucement 
et  civilement  de  la  sorte,  parce  que  c'est  une  reine  cui 
vous  envoie;  si  c'était  un  roi,  je  vous  parlerais  d'un  autre 
ton  ! 

Et,  se   tournant  vers  Marie   Stuart  : 

—  Ma  gentille  reine  d'Ecosse,  dit-il,  comme  cette  guerre 
vous  regarde  non  moins  que  moi.  et  f|ue  vous  avez,  sur  la 
couronne  d'Angleterre,  tout  atitant  de  droits,  sinon  plus, 
que  notre  .sfipur  Jlarie  en  a  sur  celle  de  Franco,  ramassez, 
je  vous  prie,  ce  gant,  et  faites  don  au  brave  sir  r.uillaume 
Norry  de  la  chaîne  d'or  que  vous  avez  au  cou.  chaîne  d'or 
que  ma  chère  duchesse  de  Valentinois  voudra  bien  rem- 
placer par  le  fil  de  perles  qn'elle  a  au  cou.  et  que  je  rem- 
placerai moi-même  de  manière  à  ce  qu'elle  n'ait  pas  trop 
à  y  perdre.  Allez  :  pour  ramasser  le  gant  d'tine  femme.  11 
faut  des  mains  de  femme  ! 

Marie  Stuart  se  leva.  et.  avec  sa  gr.ice  toute  charmante, 
détacha  la  chaîne  de  son  beau  cou  et  la  passa  à  celui  du 
héraut  ;  puis,  de  cet  air  de  fierté  qui  allait  si  bien  à  son 
visage  : 

—  Je  ramasse  ce  gant,  dit-elle,  non  seulement  au  nom 
de  la  France,  mais  encore  au  nom  de  l'Ecosse  !  Héraut, 
dites  cela  à  ma  sœur  Marie. 

Le  héraut  se  feleva.  la  tête  légèrement  inclinée,  et,  en 
se  retirant  à  la  gauche  du  trône  : 

—  II  sera  fait  selon  les  désirs  du  roi  Henri  de  France  et 
de  la  reine  Marie  d'Ecosse,  dit-il. 

—  Introduisez  le  héraut  de  notre  frère  Philippe  II.  dit 
Henri. 

Le  même  bruit  d'éperons  se  fit  entendre,  annonçant  le 
héraut  espagnol,  lequel  entra  plus  fièrement  encore  que  ne 
r.avait  fait  son  collègue,  et.  tout  en  frisant  sa  moustache 
castillane,  vint  se  poser  à.  dix  pas  du  roi.  et  dit.  mais  sans 
se  mettre  à  genoux,  et  se  contentant  de  s'incliner. 

0    (I)  Ce  Thiligny  n'.i  rioii  île  rniiiniiin  .ivcv  !.■    gpntiro  i\e  l'aiiiirul.  qni 
fui  Un-  le  jour  ci*'  la  Saiiit-Bnrdiélciny. 


—  Philippe,  par  la  divine  clémence,  roi  de  Castille.  Léon, 
Grenade.  ÎN'avarre.  Aragon.  Xaples.  Sicile.  Majorque,  Sar- 
daigne,  des  îles,  indes  et  terres  de  la  mer  Océane  :  archiduc 
d'Autriche  ;  duc  de  Bourgogne.  Lothier.  Brabant,  Limbourg. 
Luxemixjurg  et  Gueldre  ;  comte  de  Flandre  et  d'Artois  ; 
marquis  du  Saint-Empire  ;  seigneur  de  Frise,  Salins,  Mati- 
nes, des  cités,  villes  et  pays  d'Utrecht.  d'Overyssel  et  de 
Grœningen  ;  dominateur  en  Asie  et  en  Afrique.  —  à  toi. 
Henri  de  France,  faisons  savoir  qu'à  cause  des  entreprises 
tentées  sur  la  ville  de  Douai,  et  du  pillage  de  la  ville  de 
Sens,  qui  ont  eu  lieu  par  l'ordre  et  sous  la  direction  de 
ton  gouverneur  en  Picardie,  regardant  la  trêve  jurée  entre 
nous  à  Vaucelles  comme  rompue,  nous  te  dénonçons  la  guerre 
sur  terre  et  sur  mer  ;  en  gage  de  ce  défi,  au  nom  de  mon- 
dit.  roi.  prince  et  seigneur,  moi.  Guzman  d'Avila.  héraut  de 
Castille,  Léon.  Grenade.  Navarre  et  Aragon,  je  jette  ici  mon 
gant  de  bataille. 

Et.  dégantant  en  effet  sa  main  droite,  il  jeta  insolemment 
son  gant  aux  pieds  du  roi. 

Alors,  on  put  voir,  à  travers  la  couche  de  bistre  qui  le 
couvrait,  pâlir  le  mâle  visage  de  Henri  II,  et,  d'une  voix 
légèrement  altérée  : 

—  Notre  frère  Philippe  II  prend  les  devants,  et  nous 
adresse  les  reproches  qui  lui  .sont  dus.  répondit  Henri  ;  mais 
il  eût  mieux  fait,  puisqu'il  a  tant  de  griefs  personnels  con- 
tre nous,  de  nous  faire  une  querelle  personnelle.  Nous 
eussions  bien  volontiers  répondu  corps  pour  corps  de  nos 
actes,  et  le  Seigneur  Dieu  eut  alors  jugé  entre  nous.  Dites- 
lui,  don  Guzman  d'Avila,  que  nous  acceptons,  cependant, 
de  grand  cœur  la  guerre  qu'il  nous  dénonce,  mais  que,  s'il 
veut  revenir  sur  ses  pas.  et  sutîstituer  une  rencontre  per- 
sonnelle à  celle  de  nos  armées,  j'accepterai  encore  avec  plus 
de  plaisir. 

Et.  comme  le  connétable  lui  touchait  le  bras  avec  inten- 
tion : 

—  Et  vous  ajouterez,  continua  Henri,  qu'A  cette  proposi- 
sition  que  je  vous  faisais,  vous  avez  vu  mon  bon  ami  M.  le 
connétable  me  toucher  le  bras,  parce  qu'il  sait  qu'une  pré- 
diction a  dit  que  je  mourrais  dans  un  duel  .  Eh  bien,  au 
risque  que  la  prédiction  s'accomplisse,  je  maintiens  la  pro- 
position, quoique  je  doute  que  cette  prédiction  rassure  assez 
mon  frère  pour  le  décider  à  l'accepter.  —  Monsieur  de  Mont- 
morency, comme  connétable  de  France,  ramassez,  je  vous 
prie,  le  gant  du  roi  Philippe. 

Puis,    au   héraut  : 

—  Tenez,  mon  ami.  dit-il  en  prenant  derrière  lui  un  sac 
préparé  à  cet  effet,  et  qui  était  rempli  d'or,  il  y  a  loin  d'ici 
à  Valladolid.  et,  m'étant  venu  apporter  une  si  bonne  nou- 
velle, il  n'est  pas  juste  que  vous  dépensiez  dans  cette  longue 
route  l'argent  de  votre  maître  ou  le  vôtre.  Prenez  donc  ces 
cent  écus  d'or  pour  vos  frais  de  voyage. 

—  Sire,  répondit  le  héraut,  mon  maître  et  mol  sommes 
du  pays  où  l'or  pousse,  et  nous  n'avons  qu'à  nous  baisser 
quand  nous  en    avons  besoin. 

Et,  saluant  le  roi,  il  fit  un  pas  en  arrière. 

—  Ah  !  ah  !  fier  comme  un  Castillan  i  murmura  Henri.  — 
M.  de  Montgomery,  prenez  ce  s.ac,  et  faites,  par  les  fenê 
très,    largesse    de    l'or   qu'il    renferme. 

Montgomery  prit  le  sac.  ouvrit  la  fenêtre,  et  jeta  l'or  aux 
laquais  qui  encombraient  les  cours,  et  qui  le  recurent  avec 
des  hourras  de  joie 

—  Messieurs,  continua  Henri  en  se  levant,  il  y  a  d'habi- 
tude fête  chez  le  roi  de  France  quand  un  roi  son  voisin  lui 
déclare  la  guerre  :  il  y  aura  double  fête  ce  soir,  puisque 
nous  avons  reçu  à  la  fois  la  déclaration  d'un  roi  et 
celle    d'une   reine. 

Puis,  se  retournant  vers  les  deux  hérauts,  qui  se  tenaient, 
l'un   à   gauche.   l'autre  à  droite  : 

—  Sir  Guillaume  Norry,  don  Guzman  d'.Vvila.  dit  le  roi. 
attendu  que  c'est  vous  qui  êtes  les  causes  de  la  fête,  vous  y 
êtes,  comme  représentants  de  la  reine  Jlarie.  ma  sœur,  et 
du  roi  Philippe,  mon  frère,  invités  de  droit. 

—  Sire,  dit  tout  bas  le  connétable  au  roi  Henri,  vous 
plairait-il  d'entendre  des  nouvelles  fraîches  de  Picardie  que 
m'envoie  mon  neveu,  par  un  lieutenant  de  la  compagnie  du 
dauphin   nommé  Théligny? 

—  Oui-da  :  dit  le  roi.  amenez-moi  cet  officier,  mon  cousin, 
et  il  sera  le  bienvenu. 

Cinq  minutes  après,  le  jeune  homme,  conduit  dans  le 
cabinet  des  armes.  s'inclin.ait  devant  le  roi.  et  attendait 
ensuite  respectueusement  que  colni-ci  lui  adress.1t  la  parole. 

—  Eh  bien,  monsieur,  lui  demanda  le  roi.  quelles  nou- 
velles apportez-vous  de  la  santé  de  M.  l'amiral  ? 

—  De  ce  côté.  sire,  d'excellentes,  et  jamais  M.  l'amiral  ne 
s'est  mieux  porté. 

—  .Mors,  que  Dieu  lui  garde  cette  bonne  santé,  et  tout 
ira  bien  !  Où  lavez-vous  quitté? 

—  .\  la  Fère,  sire. 

—  Et  qlielles  nouvelles  vous  a-t-il  chargé  de  me  trans 
mettre. 

—  Sire,  il  m'a  chargé  de  dire  ù  Votre  Majesté  de  se  pré- 


LE  PAGE   DU    DlC  DE  SA\ OIE 


parer  A  une  rude  guerre.  L'ennemi  a  rassemblé  plus  de 
cinquante  mille  hommes,  et  .M.  l'amii^il  croit  que  tout  ce 
qu'il  a  tenté  jusqu'à  présent  n'est  qu'une  fausse  démons- 
tration pour  cacher  ses  véritables  projets. 

—  Et  qu'a  fait  l'ennemi  justiu'à  présent?  demanda  le  roi. 

—  Le  duc  de  Savoie,  qui  commande  en  chef,  répondit  le 
jeune  lieutenant,  s  est  avancé,  accompa^é  du  duc  d'Aer- 
scliott.  du  comte  de  Maiisfeld.  du  comte  d'Iîgmont  et  des 
principaux  officiers  de  son  armée  jusqu'à  Glvet.  oii  était 
le  rendez-vous  général  des  troupes  ennemies. 

—  J'ai  su  cela  par  le  duc  de  N'evers.  gouverneur  de  la 
rapagne.  dit  le  roi:  il  ajoutait  même,  dans  la  dépêche 
I    ma    écrite    à    ce    sujet,    qu'il    croyait    qu'Emmanuel- 

;  ...Ubert  en  voulait  principalement  à  Rocroy  ou  â  Mézières, 
et.  sur  ce  que  j'avais  cru  Rocroy.  nouvellement  fortifiée, 
mal  en  état  de  soutenir  un  long  siège,  j'ai  recommandé  au 
duc  de  Xevers  de  voir  s'il  ne  fallait  point  l'abandonner. 
Depuis  ce  temps,  je  n'ai  pas  en  de  ses  nouvelles. 

—  J'en  apporte  à  Votre  Majesté,  dit  Théligny.  sar  de  Ja 
force  de  la  place,  M.  de  Xevers  s'y  est  enfermé,  et,  à  l'abri 
derrière  ses  murailles,  il  a  si  bien  reçu  l'ennemi,  qu'après 
plusieurs  escarmouches  où  il  a  perdu  quelques  centaines 
d'hommes,  celui-ci  a  été  forcé  de  se  retirer  par  Je  gué  de 
Houssu.  entre  le  village  de  Nismes  et  Hauteroche  ;  de  là, 
il  a  pris  sa  route  par  Chimay,  Glaynn  et  Montreuil-aux- 
Dames  ;  il  a  passé  ensuite  près  de  la  Chapelle,  qu  il  a 
pillée,  et  près  de  Vervins,  qu'il  a  réduite  en  cendres  ;  enfin, 
il  s'est  avancé  jusqu'à  Guise,  et  M.  l'amiral  ne  doute  pas 
que  son  dessein  ne  soit  d'assiéger  cette  place,  où  M.  de 
Vassé   s'est    enfermé. 

Quelles  troup»s  commande  M.  le  duc  de  .Savoie?  de- 
manda  le   roi. 

Des  troupes  flamandes,  espagnoles  et  allemandes,  sire  : 
quarante  mille  hommes  d'infanterie  et  quinze  mille  chevaux 
lieu   près. 

—  Et  de  combien  d'hommes  peuvent  disposer  M.  de  Châ- 
tillon  et  il.  de  Xevers? 

Sire,  en  réunis.sant  tout  leur  monje,  à  peine  s'ils  dis- 
poseront de  dix-huit  mille  fantassins  et  de  cinq  à  six  mille 
chevaux  ;  sans  compter,  sire,  qu'il  y  a,  parmi  ces  derniers, 
quinze  cents  ou  deux  mille  Anglais  dont  il  faudrait  se 
défier,  en  cas  ûe  guerre  avec  la  reine  Marie. 

—  C'est  donc,  y  compris  la  garnison  que  l'on  sera  forcé 
de  laisser  dans  les  villes,  douze  ou  quatorze  mille  hommes 
à  peine  que  nous  pouvons  vous  donner,  mon  cher  connéta- 
ble, dit  Henri  se  tournant  vers  Montmorency. 

—  Que  voulez-vous,  sire  :  avec  le  peu  que  vous  me  don- 
nerez, je  ferai  de  mon  mieux.  J'ai  entendu  dire  qu'un  fa- 
meux général  de  1  antiquité,  nommé  Xénophon,  n'avait  que 
iix  mille  soldats  sous  ses  ordres  lorsqu  il  accomplit,  pendant 
l'espace  de  près  de  cent  cinquante  lieues,  une  magnifique 
retraite,  et  que  Léonidas.  roi  de  Sparte,  commandait  un  mil- 
lier dh.immes  tout  au  plus,  lorsqu'il  arrêta,  pendant  huit 
iours,  aux  Thermopjles,  larmée  du  roi  Xerxès.  qui  était 
bien  autrement  noml)reuse  que  celle  du  duc  de  Savoie] 

J  —  .^insl,  vous   ne   vous  découragez  pas,   mon  bon   conné- 
table?   dit    le   roi. 

-  Tout  au  coniraire.  sire  :  Et,  mordieu  :  je  n'ai  jamais  été 
loyeux  et  si  plein  de  bon  espoir  :  Je  voudrais  seulement 

).\uir  un  homme  (jui  put  me  donner  des  renseignements  sur 
état  de  la  ville  de  .Saint-Quentin. 
—  Pourquoi  cela,  connétable?  demanda  le  roi. 

-  Parce  que,   avec   les  clefs  de  Saint-Quentin,   on  omTe 
portes  de  Paris,  sire  ;  c'est  un  proverbe  de  vieux  rou- 

—  Connaissez-vous   Saint-Quentin,   monsieur  de  Théligny? 

—  Non,  monseigneur;  mais,  si  j'osais... 

—  0-i'Z.  mordieu  :  osez  :  le  roi  le  permet. 

—  Eli  bien,  monsieur  le  connétable,  je  vous  dirai  que  j'ai 
vec  moi  une  espèce  décuyer  que  ma  donné  M.  l'amiral,  et 
ul  pourrait  fort  bien  renseigner,  s'il  le  veut.  Votre  Sel- 
neurie  sur  l'état  de  la  ville. 

—  Comment,  s'il  le  veut?  s'écria  le  connétable.  Il  faudra 
len  qu'il  veuille! 

Sans  doute,  dit  Théligny.  II  n'osera  pas  refuser  de 
Spondre  aux  questions  de  monsieur  le  connétable  ;  seule- 
lent,  comme  c'est  un  gaillard  fort  habile,  11  répoudra  à  sa 
ulae. 

—  A  sa  guise  T  c'esl-à-dlre  à  la  mienne,  monsieur  le  lleu- 
nant  : 

—  Ah  :  voilà  justement  le  point  sur  lequel  Je  prierais  Votre 
Igneurie  de  ne  pas  s'abuser.   Il  répondra  à  sa  guise,  et 

an  point  à  la  vôtre,  vu  que,  ne  connaissant  point  Saint- 
aeniin,  monseigneur  ne  pouiTa  pas  savoir  s'il  dit  ou 
jn  la  vérité. 

S'il  n'a  pas  dit  la  vérité,  je  le  ferai  pendre  ! 

Oui.  c'est  un  moyen  de  le  punir,  mais  ce  n'e>i  p.-l^  un 
oyen  de  l'utiliser.  Croyez-moi.  monsieur  le  connétable, 
est  un  garçon  fin.  adroit,  très  brave  quand  il  veut    . 

—  Comment,  quand  il  veut?  Il  n'est  pas  brave,  tou- 
'Urs?  interrompit  le  ci-i^Détable. 


—  Il  est  brave  quand  on  le  regarde,  monseigneur,  ou 
quand  on  ne  le  regarde  pas,  et  qu'il  est  de  son  intérêt  de 
se  battre    11  ne  faut  pas  exiger  autre  chose  d'un  aventui-ier 

—  Mou  bon  connétible.  dit  le  roi.  qui  veut  la  fin  veut 
les  moyens.  Cet  homme  peut  nous  remire  des  services  ;  M.  de 
Théligny  le  connaît  ;  laissez  M.  de  Théligny  conduire  l'inter- 
rogatoire. 

—  Soit,  dit  le  connétable  ;  mais  je  vous  réponds,  sire,  que 
jal   une   manière  de   parler  aux  gens... 

—  Oui,  monseigneur,  répondit  en  souriant  Théligny,  nous 
connaissons  celle  manière-là  :  elle  a  son  bon  côté  ;  mais, 
avec  maître  Yvonnet,  elle  aurait  pour  résultat  de  le  faire 
passer,  a  la  première  occasion,  du  tôté  de  l'ennemi,  auiiuel 
il  l'eudrait  contre  uo.is  tous  les  services  qu'il  peut  nous 
rendre  contre  lui. 

—  A  l'ennemi,  morbleu?  à  l'ennemi,  sacrebleu?  cria  le 
connétable.  Mais  alors,  il  faut  le  i)endre  tout  de  suite  !  C'est 
donc  un  marouHe,  c'est  donc  un  bandit,  c'est  donc  un  traî- 
tre, que  cet  écuyer,  monsieur  de  Théligny? 

—  C'est   un  aventurier   tout   simplement,   monseigneur. 

—  Oh  :  oh  !  et  mon  neveu  se  sert  de  ces  drôles-là  ? 

—  .\  la  guerre  comme  à  la  guerre,  monseigneur,  répondit 
en  riant   Théligny. 

Puis,  se  tournant  vers  le  roi  : 

—  Je  mets  mon  pauvre  Yvonnet  sous  la  sauvegarde  de 
Votre  Majesté,  et  je  demande,  quelque  chose  qu'il  dise  ou 
lasse,  à  l'emmener  sain  et  sauf,  comme  je  l'ai  amené. 

—  Vous  avez  ma  parole,  monsieur,  dit  le  roi.  Allez  cher- 
cher votre  écuyer. 

—  Si  le  roi  permet,  reprit  Théligny,  je  me  contenterai  de 
lui  fa're  un  signe,  et  il  montera. 

—  Faites. 

Théligny  s'approcha  de  la  fenêtre  qui  donnait  sur  la  pe- 
louse du  pare,  l'ouvrit  et  fit  un  signe  d'api  el. 

Cinq  minutes  après,  maître  Yvonnet  parut  sur  le  seuil  de 
la  porte,  vêtu  de  sa  même  cuirasse  de  buffle,  de  son  même 
justaucorps  de  velours  marron,  de  ses  mêmes  bottes  de  peau, 
sous  lesquels  nous  l'avons  présenté  au  lecteur. 

Il  tenait  à  la  main  la  même  toqne,  ornée  de  la  même 
plume. 

Seulement,  le  tout  avait  vieilli  de  deux  ans. 

Une  chaîne  de  cuivre,  qui  avait  été  dorée  autrefois,  pendait 
à  son  cou.   et  se  jouait  galamment  sur  sa  poitrine. 

Le  jeune  homme  n'eut  besoin  que  d'un  coup  d  œil  pour 
juger  à  qui  il  avait  affaire,  et  sans  doute  reconnut-il  ou  le 
roi  ou  M.  le  connétable,  peulêtre  mime  tous  les  deux,  car 
il  se  tint  respectueusement  près  de  la  oorte. 

—  Avancez,  Y'vonnet  !  avancez,  mou  ami,  dit  le  lieutenant, 
et  sachez  que  vous  êtes  en  présence  de  Sa  Majesté  Henri  II 
et  de  M.  le  connétable,  les(iuels  sur  l'éloge  que  je  leur  ai 
fait  de  vos  mérites,  ont  désiré  vous  voir 

Au  grand  ébahissement  du  connétable,  maître  Yvonnet  ne 
parut  pas  le  moins  du  monde  étonné  que  ses  mérites  lui 
eussent  valu  une  pareille  faveur. 

—  Je  vous  remercie,  mon  lieutenant,  dit  Yvonnet  en  fai 
sant  trois  pas,  et  en  sarrêtant  moitié  par  défiance,  moitié 
par  respect  ;  mes  mérites,  si  petits  qu'ils  soient,  sont  aux 
nieds  de  Sa  Majesté  et  au  service  de  M.  le  connétable. 

I.e  roi  remarqua  la  différence  que  le  jeune  homme  avait 
su  mettre  entre  1  hommage  rendu  a  lu  majesté  royale,  et 
l'obéissapce  offerte  à  M.  de  Montmorency. 

Sans  doute,  cette  dif.érence  frappa-t-elle  aussi  le  conné- 
table. 

—  C'est  bien,  c'est  tien,  dit-il,  pas  de  phrases,  mon  beau 
muguet  !  et  répondez-moi  carrément,  ou  sinon  .. 

Y'vonnet  lança  de  côté  à  M.  de  Théligny  un  regard  qui 
voulait  dire:  -  Est-ce  un  danger  que  je  cours?  est-ce  un 
honneur  que  l'on  me  fait?  .. 

Mais,  fort  de  la  promesse  du  roi,  Théligny  s'empara  de 
l'interrogatoire. 

—  Mon  cher  YvonncI,  dit-il.  le  roi  sait  que  vous  êtes  un 
galant  <avallcr  fort  aimé  des  belles  et  qui  consacrez  à 
votre  toilette  tous  les  revenus  que  peuvent  vous  procurer 
votre  intelligence  et  votre  courage.  Or,  comme  le  roi  veut 
mettre  à  l'épreuve  votre  Intelligence  tout  de  suite,  votre 
courage  plus  tard,  il  me  charge  de  vous  offrir  dix  écus  d'or, 
si  vous  consentez  à  lui  donner,  ainsi  qu'à  M.  le  connétable, 
quelques  renseignements  positifs  sur  la  ville  de  Saint-Quen 
tin. 

—  Mon  lieutenant  a-t-il  eu  la  bonté  de  dire  au  roi  que  je 
fais  partie  d  une  association  dhonnêies  gens  qui  ont  tous 
juré  de  verser  la  moitié  des  gains  laits  par  chacun  deux, 
.soit  à  l'aide  de  Ilntelligence,  soit  à  l'aide  de  la  force,  dans 
une  masse  commune  :  de  sorte  que,  des  dix  écus  d'or  qui 
me  sont  offerts,  cinq  seulement  m  appartiendraient,  les  cinq 
auti'es  étant  la  part  de  la  communauté? 

—  Et  qui  t  empêche  d»  les  garder  tons  les  dix.  Imbécile: 
reprit  le  connétable,  et  de  ne  rien  dire  de  la  bonne  fortune 
qui  t  arrive? 

—  Ma  parole,  monsieur  le  connétable  !  Peste  :  nous  sommes 
de  trop  petites  gens  pour  y  manquer,  à  notre  parole! 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRE 


—  sire,  dit  le  coiuiélable,  je  me  défie  fort  de  ceux-là  qui 
ce  font  les  choses  que  pour  de  largeat 

Yvonnet  s'inclina  devant  le  roi. 

—  Je  demande  â  Sa  Majesté  la  permission  de  dire  deux 
mots. 

—  Ah  ça  !  mais  ce  diCle. 

—  Connétable,    dit    le   roi.    je   vous   prie  .. 
Puis,  souriant  : 

—  Parlez,  mon  ami.  dit-il  à  Yvonnet. 

Le  connétable  haussa  les  épaules,  fit  trois  pas  en  arrière 
et  se  mit  a  se  promener  de  long  en  large  comme  un  homme 
qui  ne  veut  pas  premlre  part  a  la  conversation. 

—  Sire  dit  Yvonnet  avec  un  respect  et  une  grâce  qui  eus- 
sent fait'  honneur  à  un  courtisan  raffiné,  je  prie  Votre  Ma- 
jesté de  vouloir  bien  se  rappeler  que  je  n'ai  fixé  aucun  prix 
aux  services  petits  ou  grands  que  non  seulement  je  puis,  mais 
encore  je  dois  lui  rendre  comme  son  humble  et  obéissant 
sujet  ■  c'est  mon  lieutenant,  M.  de  rhêligny,  qui  a  parle  de 
dix  éius  d'or.  .Sa  Majesté  ignorant  u'ês  certainement  l'asso- 
ciation qui  existe  eutre  mol  et  huit  de  mes  cam.'irades  entrés 
également  au  service  de  M.  l'amiral,  j  ai  cru  devoir  la  pré- 
venir qu'en  pensant  me  donner  dix  éius  d'or,  elle  en  don-  | 
liait  seulement  cinq  a  mol,  les  cinq  autres  étant  pour  la 
communauté.  Jlaintenant,  que  Sa  .Majesté  veuille  bien  m'm- 
terroger  :  je  suis  prêt  à  lui  répondre,  et,  cela,  sans  qu'il  soit 
question  ni  de  cinq,  ni  de  dix,  ni  de  vingt  écus  d  or  ;  mais 
purement  et  simplement  à  cause  du  respect,  de  l'obéissance 
et   du  dévouement  que  je  dois  à  mon  roi. 

Et  l'aventurier  s'inclina  devant  Henri  avec  autant  de  di- 
gnité que  s'il  eût  été  ambassadeur  d'un  prince  italien  ou 
d'un  comte  du  Saint-Empire 

—  A  merveille',  dit  le  roi;  vous  avez  raison,  maître  Y'von- 
net,  ne  comptons  pas  ensemble  d'avance,  et  vous  vous  en 
tro'.iverez   bien. 

Yvonnet  fit  un  sourire  qui  signifiait  :  «  Oh  !  je  sais  a  qui 
j'ai  affaire  1   » 

Mais,  comme  tous  ces  petits  retardements  irritaient  1  hu- 
meur impatiente  du  connétable,  il  revint  se  placer  en  face 
du  jeune  liomme,  et,  frappant  du  pied  : 

—  Voyons,  maintenant  que  les  conditions  sont  faites,  vou- 
dras-tu bien  me  dire  ce  que  tu  sais  de  Saint-Quentin,  ma- 
roufle? 

Yvonnet  re.çarda  le  connétable,  et.  avec  cette  expression 
goguenarde  qui   n'appartient   qu'au   Parisien  : 

—  Saint  (.lueiitin,  monseigneur?  dit-il,  Saint-Quentin  est 
une  ville  située  sur  la  rivière  de  Somme,  à  six  lieues  de  la 
Fère,  à  treize  lieues  de  Laon,  a  trente-quatre  lieues  de  Paris  ; 
elle  a  vingt  mille  habitants,  un  corps  de  ville  composé  d<. 
vingt-cinq  officiers  municipaux,  à  sn\oir:  un  maieur  en 
charge,  le  maïeur  sortant,  onze  jurés,  douze  écbevius:  ces 
magistrats  élisent  et  créent  euv-mêmes  leurs  successeurs, 
qu'ils  prennent  parmi  les  bourgeois  par  suite  d  un  arrêt  du 
parlement  du  16  décembre  1335.  et  d'une  charte  du  roi 
Charles  VI  en  date  de  ril2. 

—  Ta  ta  ta  ta  ta!  s'écria  le  coun.MariIe.  que  diable  nous 
chante  là  cet  oiseau  de  malheur?...  .!e  te  demande  ce  que  tu 
sai.s  de  Saint-tjuentin.  animal  : 

—  Eh  bien,  je  vous  le  di<.  ce  que  j'en  sais,  et  je  puis 
vous  garantir  les  renseignements  :  .je  les  tiens  de  mon  ami 
Maldent,  qui  est  natif  de  Noynn.  et  qui  a  passé  trois  ans  a 
Saint-Que'-'.in,   en   qu.ilité   de   clerc   de   procureur 

—  Tenez,  sire,  dit  le  connétable.  cro>ez-moi.  nous  ne  ti- 
rerons rien  de  ce  maroufle,  tant  qu'il  ne  sera  pas  sur  un 
bon  cheval  de  bois,  avec  quatre  boulets  de  douze  à  chaque 
jambe 

Yvonnet  demeura  impassible. 

—  Je  ne  suis  pas  précisément  de  votre  avis,  connétable  ; 
.1e  crois  que  nous  ne  tirerons  rien  de  lui.  tant  que  nous  voti- 
ilrons  le  faire  parler;  mais  je  crois  qu'il  nous  dira  tout  ce 
que  nous  désirons  savoir,  tant  que  nous  le  laisserons  inter- 
roger par  M.  de  Tliéligny.  S'il  sait  cî  qu'il  nous  a  dit,  — 
ce  qui  est  justement  ce  qu'il  ne  devrait  pas  savoir.  —  soyez 
certain,  qu'il  sait  encore  autre  chose  N'est-ce  pas,  maitre 
Yvonnet.  que  tu  n'as  pas  étudié  seulement  la  géographie, 
la  population  et  la  constitution  de  la  ville  de  Saint-()uentin, 
mais  que  tu  connais  encore  l'état  dans  lequel  sont  ses  rem- 
parts, et  les  dispositions  où   se  trouvent  ses   habitants"! 

—  Que  mon  lieutenant  veuille  bien  m'intcrroger,  ou  que 
le  roi  me  fasse  l'honneur  de  m  adresser  les  questions  aux- 
quelles il  désire  avoir  une  réponse,  et  je  ferai  de  mon  mieux 
pour  contenter  mon  lieutenant  ou  pour  obéir  au  vol. 

—  r,e  drôle  est  tout  miel,  murmura  lo  connétable. 

—  Voyons,  mon  cher  Yvonnet,  dit  Tliéligny.  prouvez  à  Sa 
Majesté  que  je  ne  l'ai  pas  induite  eu  erreur,  lorsque  je  lui 
al  vaille  votre  intelligence,  et  dites-lui.  ainsi  qu'à  M.  le  con- 
nétable, en  quel  état  se  trc«ivent  les  remparts  de  la  ville  en 
ce    moment. 

Yvonnet  secoua  la  tête 

—  Ne  rtirait-on  pas  que  le  drôle  s'y  connaît  ?  grommela  le 
connétable 

—  Sire,  répondit  Yvonnet  sans  s'inquiéter  de  la  repartie 


de  M  de  Montmorency,  j'aurai  l'honneur  de  dire  a  Votn 
Majesté  que  la  ville  de  Saint-Quentin,  ignorant  qu  elle  cou 
rut  un  danger  quelconque,  et.  par  conséquent,  n'ayant  pré 
paré  aucun  moyen  de  défense,  est  à  reine  à  labri  d'un  couj 
de   main. 

—  Mais,  enfin,  demanda  le  roi,  elle  a  des  remparts? 

—  Oui,  sans  doute,  dit  Yvonnet,  munis  de  tours  rondes  e 
carrées  reliées  par  des  courtines,  avec  deux  ouvrages 
cornes  dont  l'un  défend  le  faubourg  d'isle  ;  mais  le  boule 
vard  n'a  pas  même  de  parapets,  et  n'est  protégé  que  par  m 
fo'Sé  creusé  en  avant  :  son  terre-plein,  qui  ne  s'élève  pas  au 
dessus  des  terrains  environnants,  est  dominé,  dans  beaucou] 
d'endroits,  par  les  hauteurs  voisines,  et  même  par  plusieur 
maisons  situées  sur  le  bord  du  fossé  extérieur;  et,  à  droit 
du  chemin  de  Guise,  entre  la  rivière  de  Somme  et  la  port 
d'isle  la  vieille  muraille,  —  c'est  le  nom  du  rempart  sur  c 
point'  —  la  vieille  muiaille  est  tellement  dégradée,  qu'u; 
liomme,  pour  peu  qu'il  soit  adroit,  peut  facilement  1  escal? 

Lier.  ...  1 

—  Mais,  drôle  !  s'écria  le  connétable,  si  tu  es  Ingénieur,  1 

faut  le  dire  tout  de  suite  : 

—  Je  ne  suis  pas  ingénieur,  monsieur  le  connétable. 

—  Et  qu'es-tu  donc,  alors? 
Yvonnet  baissa  les  yeux  avec  une  modestie  affectée. 

—  Yvonnet  est  amoureux,  monseigneur,  dit  Tliéligny,  e 
pour  arriver  jusqu'auprès  de  sa  belle,  qui  demeure  au  fai 
bourg  d'isle,  près  de  la  porte  dudit  faubourg,  11  a  et 
obligé  d'étudier  le  fort  et  le  faible  de  la  muraille. 

—  Ah  !  ah  !  murmura  le  connétable,  voilà  une  raison  I 

—  Voyons,  continue,  dit  le  roi.  et  je  te  donnerai  un 
belle  croix  d'or  à  porter  à  ta  maîtresse,  la  première  fo. 
que  tu  liras  voir  à  ton  retour. 

—  Et  jamais  croix  d'or,  je  puis  le  dire  avec  assurant 
n'aura  brillé  sur  un  plus  beau  cou  que  celui  de  C.udul' 
sire  ! 

—  Allons,  ne  voilà-t-il  pas  l'animal  qui   va  nous  faire 
portrait  de  sa  maîtresse  !  dit  le  connétable. 

—  Et  pourquoi  pas,  si  elle  est  jolie,  mon  cousin?  dit  e 
riant  le   roi.  —  Tu  auras  ta  croix,   maître  Yvonnet. 

—  Merci,  sire  ! 

—  Et  maintenant,  y  a-t-il  une  garnison,  au  moins,  dar 
la   ville   de    Saint-Quentin'; 

—  Non,  monsieur  le  connétable. 

—  Non  !    s'écria    Montmorency  ;    et    comment    cela,    non 

—  Parce  que  la  ville  est  franche  de  logements  militaire 
et  que  la  défense  de  la  ville  est  un  droit  que  la  bourgeois 
lient  fort  à  conserver. 

—  La  bourgeoisie!  des  droits!...  Sire,  croyez-moi  ble 
les  choses  iront  tout  de  travers,  tant  que  la  bourgeoisie,  1 
communes,  réclameront  je  ne  sais  quels  droits  qu'elles  tie 
neuf  vraiment  je  ne  sais  de  qui  ! 

—  De  cpii?  Je  vais  vous  1»  dire,  mon  cousin:  des  ro 
mes  prédécesseurs. 

—  Eh  bien,  que  Votre  Majesté  me  charge  de  les  lui  i 
prendre,  ces  droîts-là,  à  la  bourgeoisie,  et  ce  sera  cho 
vite  faite. 

—  Nous  aviserons  à  cela  plus  tard,  mon  cher  connétabl. 
en  attendant,  occupons-nous  de  l'Espagnol,  c'est  le  prini 
pal.  11  faudrait  une  bonne  garnison  à  Saint-Quentin. 

—  C'est  ce  (|ue  .M.  l'amiral  était  en  train  de  négocl 
au  moment   de  mon   départ,  dit  Tliéligny. 

—  Et  il  doit  avoir  réussi,  à  cette  heure,  observa  Yvo 
net.  attendu  qu'il  avait  pour  lui  maitre  Jean   Pauquet. 

—  Qu'est-ce  que  maitre  Jean   Pauquet?  demanda  le  roi 

—  C'est  l'oncle  de  Gudule.  sire,  répondit  Yvonnet  avec 
accent  qui  n'était  pas  exempt  dune  certaine  fatuité. 

—  Comment,  drôle!  s'écria  le  connétable,  tu  fais  la  co 
à   la   nièce   d'un   magistrat? 

—  Jean  Pauquet  n'est  point  un  magistrat,  monsieur  le  co 
nétable.  , 

—  Et  qu'est-ce  donc  que  Ion  Jean  Pauquet? 

—  C'est  le  syndic  de  tous  les  ti.sserands. 

—  Jésus  :  dit  le  connétable,  dans  quel  temps  vivons-noi 
(|ue  l'on  soit  obligé  de  négocier  avec  un  syndic  des  tia 
rands.  quand  il  plaît  au  roi  de  mettre  une  garnison  dans 
ville!...  Tu  lui  diras,  à  ton  Jean  Pauquet.  que  je  le  fei 
pendre,  s  il  n'ouvre  pas,  non  seulement  les  portes  de 
ville,  mais  encore  celles  de  sa  maison  aux  gens  d'ara 
qu'il  me  plaira  de  lui  envoyer. 

—  Je  ci'ois  que  M.  le  connétable  fera  bien  de  laisser  men 
l'affaire  par  M.  de  Châtillon.  dit  Yvonnet  en  secouant 
tête:   il   sait  mieux  que   Sa   Seigneurie   la   façon   dont 
parle   à   Jean   Pauquet. 

—  Il  me  semble  que  tu  raisonnes?  s'écria  le  connétal 
avec  un  geste  de  menace. 

—  Mon    cousin,    mon    cousin,    dit    Henri,    laissez-nous, 
grâce,  achever  ce  que  nous  avons  commencé  avec  ce  bra 
garçon.   Vous   serez   en   mesure   de   juger   vous-même   de 
vérité  de  ses  assertions,  pui.sque  l'armée  est  sous  vos  ord» 
et  que  vous  la  rejoindrez  le  plus  tôt  possible. 

—  Oh  '  dit  le  connétable,  pas  plus  tard  que  demain  !  J 


LE  PAGE   DU    DUC  DE  SAVOIE 


57 


hâte  de  mettre  à  la  raison  tous  ces  bourgeois:  Un  syn- 
dic de  tisserands,  mordicu  :  le  beau  sire,  pour  négocier 
a»ec   un   amiral  ;  ..    Peuli  ! 

Et  il  alla  ronger  ses  ongles  dans  lembrasure  de  la  fenê-  . 
tre, 

—  Maintenant,  demanda  le  roi.  les  abords  de  la  ville 
sont-ils  faciles T 

—  De  trois  cotés,   oui,   sire  :   du  côté  du   faubourg  dlsle, 
du  coté  de  Uémicourt.  et  du  côté  de  la  chapelle  d  Epargne- 
maille  :   mais,   du   côté  de  Tourrival.    il   faut   traverser   les 
marais  de  Grosnard,  qui  sont  pleins  de  puisards  et  de  fon-    , 
drières.  1 

Le  connétable  s'était  rapproché  peu  à  peu  pour  écouter  ' 
ce  détail,  qui   I  intéressait. 

—  Et.  en  cas  de  besoin,  dit-il.  te  chargerais-tu  de  con- 
duire à  travers  ces  marais  un  corps  de  troupes  gui  entre 
fait  dans  la  ville  ou  qui  en  sortirait? 

—  Sans  doute;  mais  j'ai  déjà  dit  à  M.  le  connétable  que 
1  uo  de  nos  associés,  nommé  Maldent,  ferait  bien  mieux  son 
affaire,  ayant  habité  pendant  trois  ans  Saint-tjuentin.  tau- 
dis iiue  moi,  je  n'y  ai  guère  été  que  de  nuit,  et  ai  toujours 
fait  le  chemin   très  vite. 

—  Et  pourquoi  cela,  très  vite? 

—  Parce  que.  la  nuit,  quand'je  suis  seul,  j'ai  peur:  i 

—  Comment,  s  écria  le  connétable,  tu  as  peur? 

—  Certainement  j'ai  peur, 

—  Et  tu  avoues  cela,  drôle? 

—  Pourquoi  pas.  puisque  cela  est  î  i 

—  Et   de   quoi    as-tu   peur?  ! 

—  J  ai  peur  des  leux  follets,  des  revenants  et  des  loups-  ! 
garous. 

Le  connétable  éclata  de  rire, 

—  Ah  :  tu  as  peur  des  feu.x  follets,  des  revenants  et  des  ; 
loupsgarous?.  ! 

—  Oui.  je  suis  horriblement  nerveux  : 

■    Et  le  jeune  homme  tourna  sa  peau  comme  s'il  avait   <e    | 
frisson, 

—  Ah  :  mon  cher  Théllgny,  reprit  le  connétable,  je  vous 
fais  mon  compliment  sur  votre  écuyor  .Me  voilà  prévenu  ; 
je  ne  le  prendrai  pas  pour  mon  courrier  de  nuit, 

—  Le  fait   est   que   mieux   vaut   ra'rniployer    le  jour 

—  Oui,  et  te  laisser  la  nuit  pour  aller  voir  Ciudule,  n'est- 
ce  pas?  ' 

—  Vous  voyez,  monsieur  le  connétable,  que  mes  visite^  , 
n'ont  pas  été  inutiles,  et  le  roi  en  juge  ainsi,  puisqu'il  a  eu  ! 
la  bonté  de  me  promettre  uue  croix.  ' 

—  Monsieur  le  connétable,  faites  remettre  quarante  écus 
d'or  à  ce  jeune  homme  pour  les  bons  renseignements  qu'il 
nous  a  donnés,  et  les  services  qu  il  s'offre  de  nous  rendre. 
Vous  ajouterez  dix  écus  à  part  pour  acheter  une  croix  û 
mademoiselle  Cudule.  1 

Le  connétable   haussa  les  épaules.  i 

—  Quarante  écus  grommela-t-11  ;  quarante  coups  de  ver-  | 
ges  :  (quarante  coups  de  canne  I  quarante  coups  de  man-  j 
che  de  hallebarde  sur  les  épaules  !  ' 

—  Vous  m  entendez,  mon  cousin?  Ma  parole  est  donnée 
ne  me  faites  pas  manquer  à  ma  parcle  ! 

Puis,  à  Tbéligny  : 

—  Monsieur  le  lieutenant,  continua  le  roi,  M.  le  conné- 
table vous  donnera  des  ordres  («mr  prendre  des  chevau.x  de 
mes  écuries  au  Louvre  et  à  Compiègiie.  afin  que  vous 
puissiez  marcher  vite.  Ne  craignez  pas  de  les  crever,  et 
t&cbez  d  arriver  demain  à  la  Fcre,  M.  l'amiral  ne  saurait 
être  trop  tOt  prévenu  que  la  guerre  est  déclarée,  —  Bon  [ 
voyage,  monsieur,  et  bonne  chance  :  | 

Le  lieutenant  et  son  écuyer  saluéi'ent  respectueusement 
le  roi  Henri  II.  et  suivirent  le  connétable. 

riix  minutes  après,  ils  prenaient  au  galop  la  route  de  f 
Paris,  et  le  connétable  venait  rejoindre  le  roi,  qui  n'avait  ; 
point  quitté  son  cabinet. 


OO  LE  LECTEL'H  SE  BETROCVE  E.N  PAYS  DE  CONNAISSANCE 


Henri  II  attendait  le  connétable  pour  donner,  sans  dé- 
semparer, des  r.rdres  de  la  plus  haute  importance. 

M  de  .Monigomery,  qui  avait  déjà,  quelques  années 
auparavant,  conduit  des  troupes  françaises  au  secours  de 
la  régente  d  Ecosse,  fut  envoyé  à  Edimbourg,  pour  deman- 
der que.  conformément  au  traité  signé  entre  ce  royaume 
et  la  France,  les  Ecossais  déclarassent  la  guerre  à  l'Angle- 
terre, et  que  les  seigneurs  composant  le  conseil  de  régence 
envoyas.sent  en  France  des  députés  munis  de  pouvoirs  pour 
conclure  le  mariage  de  la  jeune  reine  Marie  avec  le  dau- 
phin. 

Eo  même  temps,  on  rédigeait  un  acte  par  lequel   Marie 


Stuart,  de  l'aveu  des  c;uise,  transmettait  au  roi  de  France 
son  royaume  d  Eco.sse,  et  les  droits  qu'elle  avait  ou  pou- 
vait avoir  sur  le  royaume  d'.Vngleterre.  dans  le  cas  où  elle 
mourr.iit   sans   liéritier   m:Ue, 

Aussitôt  le  mariage  célébré,  Marie  Stuart  devait  prendra 
le  titre  de  reine  de  France.  d'Eco.sse  et  d'Angleterre.  En 
attendant,  on  gravait  sur  la  vaisselle  de  la  jeune  souve- 
raine le  triple  blason  des  Valois,  des  Stuarts'et  des  Tudors. 
Le  soir,  comme  lavait  dit  le  roi  Henri  II,  il  y  eut  une 
fête  splendide  au  château  de  Saiiit-Creimain,  et  les  deux 
hérauts,  de  retour,  l'un  près  de  sa  maîtresse,  l'autre  près 
de  son  maître,  purent  leur  dire  de  (|uelle  joyeuse  façon 
on  recevait  les  déclaïalions  de  guerre  à  la  cour  de  France. 
.Mais,  bien  avant  que  la  piemièie  fenêtre  du  château  le 
Saint  t'iermain  s'illuminât,  deux  cavaliers  montés  sur  .le 
magnifiques  chevaux  s'élançaient  hors  des  cours  du  réou- 
vre, et,  gagnant  la  barrière  de  la  Villette,  suivaient  au 
grand  trot  la  route  de  la  Fère. 

,\  Louvres,  ils  s  arrêtèrent  un  instant  pour  laisser  souf- 
fler leurs  chevaux,  qu'ils  changèrent  à  Compiègne.  comme 
la  chose  était  convenue  ;  après  quoi,  malgré  l'heure  avan- 
cée de  la  nuit,  et  le  peu  de  repos  qu'ils  avaient  pris,  ils 
se  remirent  en  route,  atteignirent  Noyon  au  point  du 
Jour,  s'y  reposèrent  une  heure,  et  repartirent  aussitôt 
pour  la  Fère.  où  ils  entrèi'ent  à  huit  heures  du  matin. 

Rien  de  nouveau  n'y  était  arrivé  depuis  le  départ  de 
ïhéligny   et    d'ïvonnet. 

Si  peu  de  minutes  que  ce  dernier  eût  passées  à  Paris,  il 
avait  trouvé  le  temps  de  renouveler  sa  garde  rohe  chez  un 
fripier  de  sa  connaissance,  qui  demeurait  rue  des  Prêtres- 
Saint-Germain-FAuxerrois.  Le  justaucorps  et  la  trousse  mar- 
ron avaient  donc  fait  place  à  un  pourpoint  et  à  un  haut- 
de-chausses  de  velours  vert  tout  passcmentês  d  or.  et  à  une 
toque  cerise  oruée  d'une  plume  blanche.  Un  maillot  cerise 
s'assort issant  à  la  toipie  se  perdait  dans  des  bottes  à  peu  près 
irréprochables,  armées  de  gigantesques  éperons  de  cuivre. 
Si  ce  nouveau  vêtement  n'était  pas  tout  à  fait  neuf,  il  avait 
du  moins  été  pcn-té  si  peu  de  temps,  et  par  un  maître  si 
soigneux,  qu'il  eut  fallu  être  de  bien  mauvaise  compagnie 
pour  en  faire  la  remarque,  et  surtout  pour  s'apercevoir 
qu'il  sortait  de  la  boutique  d'un  fripier,  et  non  de  l'atelier 
d'un   tailleur. 

(juant  à  la  chaîne,  après  l  avoir  tournée  en  tous  sens. 
Yvounel  avait  décidé  qu'il  y  restait  as.sez  de  dorure  pour 
faire  illusion  à  ceux  qui  la  regarderaient  à  la  distance  de 
quelques  pas. 

C'était  a  lui  de  ne  point  permettre  qu'on  la  regardât  de 
trop  près. 

Hâtons-nous  de  dire  que  la  croix  d'or  avait  été  scrupuleu 
sèment  achetée;  seulement,  nul  ne  sut  jamais  si  Yvonuet  y 
avait  bien  scrupuleusement  appliqué  les  dix  écus  d  or  qui 
avaient  été  alloués  par  Sa  Majesté  Henri  II  pour  faire  .;e 
présent  â  la  nièce  de  Jean  Pauquet. 

Notre  croyance,  à  nous,  est  que,  dans  les  rognures  .le 
cette  croix.  Yvonnet  avait  trouvé  moyen  de  se  tailler,  non 
seulement  le  pourpoint  et  le  liaut-de-chausses  de  velours 
vert,  la  toque  cerise  et  la  plume  blanche,  les  bottes  de 
bufP.e  et  les  éperons  de  cuivre,  mais  encore  une  élégante 
cuirasse  qui,  placée  en  porlemanleau  sur  la  croupe  de  son 
cheval,  faisait,  à  chaque  mcmvement  de  celui-ci,  entendre 
un  petit  bruit  de  ferraille  tout  à  fait  guerrier. 

Mais  il  faut  dire  que,  comme  tout  cela  avait  pour  but 
d'orner  ou  de  défendre  sa  personne,  et  que  sa  personne 
appartenait  à  mademoiselle  Gudule,  Yvonnet  eùt-il  ainsi  uti 
lise  les  rognures  de  la  cioix  de  sa  maîtresse,  l  argent  de 
Sa  Majesté  le  roi  de  France  n'eut  point  été  détourné  de 
sa  destination. 

Au  reste,  à  peine  eut-il  franchi  ia  porte  de  la  Fêre,  qu  il 
put  juger  de  l'effet  qu'était  appelé  à  produire  sa  nou 
velle  toilette.  Frantz  et  Heinrich  Scharfenstein  étal9-it.,  en 
leur  qualité  de  pourvoyeiiis  de  la  .société,  occupés  :'i  eon  I  il;'3 
au  camp  un  ba'iif  dont  ils  venaient  de  faire  l'acquisition, 
et,  avec  cet  instinct  de  con  erv.ition  <iul  éloigne  les  animaux 
de  la  boucherie,  celui-ci  refusait  de  marcher,  —  autant  qu  il 
était  en  lui  ;  car  Helnrich  .Scharfenstein  le  tirait  par  une 
corne,  tandis  que  Frantz  le  poussait  par  derrière. 

Au  bruit  que  flient  les  fers  des  chevaux  résonnant  sur  le 
pavé,  Helnrich  leva  la  tète,  et.  reconnaissant  notre  écuyer  : 

—  O  Frantz  :  s'écria-t-il.  recarle  tonc  melnherr  Yfonnelte, 
gomme  11  êdre  pelle  : 

Et.  dans  son  admiration,  il  lâcli.i  la  corne  du  bœuf,  lequel 
prohlant  de  la  liberté  qui  lui  était  donnée,  fil  m  dcibi- 
tour,  et  eût  regagné  retable  d  une  seule  course,  si  Frantz, 
qui,  ainsi  que  nous  lavons  dit,  slalioniialt  dans  le  voisinage 
de  la  queue,  ne*  se  fijt  emparé  de  ce  membre,  et,  se  roldls- 
sant  avec  sa  force  herculéenne,  n  eût  arrêté  tout  court 
l'animal  fugitif. 

Yvonnet  envoya,  de  la  main,  un  salut  protecteur,  et 
passa. 

On  arriva  chez  Coligny. 

Le  Jeune   lieutenant   se   Qt    reconnaître,    et   pénétra   aus 


ALEXANDRE  DLMAS  ILLUSTRÉ 


sitôt  dans  le  cabinet  de  l'amiral,  suivi  dïvonnet,  qui,  avec 
son  tact  habituel,  et  malgré  le  cliangement  qui  s'était 
opéré  en  lui,  demeura  respectueusement  à  la  porte. 

M.  de  Cliàtillon,  penclié  sur  une  de  ces  cartes  géogra- 
phiques incomplètes  comme  on  les  faisait  à  cette  époque,  es- 
sayait de  la  compléter  par  les  renseignements  que  lui  don- 
nait un  homme  à  la  figure  fine,  au  nez  pointu,  â  1  œil  intel- 
ligent, debout  devant  lui. 

Cet  homme,  c'était  notre  ami  le  Picard  Maldent,  qui,  ainsi 
que  lavait  dit  ïvonnet,  ayant  été  trois  ans  clerc  de  pro- 
cureur à  Saint-Quentin,  connaissait  comme  son  écritoire  la 
ville  et  ses  environs. 

.M.  l'amiral,  au  bruit  que  fit  Théligny  en  entrant,  leva 
la  tête,  et  reconnut  son  messager. 

-Maldent  tourna  doucement  les  yeux  du  côté  de  la  porte, 
et  reconnut  'S'vonnet. 

M.  lamlral  tendit  la  main  à  Théligny  ;  Maldent  échan- 
gea un  regard  avec  Yvonnet.  lequel  tira  de  sa  poche  les 
cordons  de  l'orifice  supérieur  d'une  bourse,  pour  indiquer 
à  son  associé  que  le  voyage  n'avait  pas  été  sans  Iruit. 

Théligny  rendit  compte  en  deu.x  mots  à  M.  l'amiral  de 
son  entrevue  avec  le  roi  et  avec  M.  le  connétable,  et  remit 
au  gouverneur  de  la  Picardie  les  lettres  de  son  oncle. 

—  Oui.  dit  Coligny  tout  en  lisant,  j'y  ai  pensé  comme  lui  : 
Saint-Quentin  est,  en  effet,  la  ville  importante  à  garder. 
.Aussi,  mon  cher  Théligny,  depuis  hier,  votre  compagnie  y 
est-elle  entrée.  Vous  irez  la  rejoindre  aujourd  hui  même 
et    y   annoncerez   mon    arrivée    procliaine. 

Et,  tout  entier  aux  renseignements  que  Maldent  lui  don- 
nait, il  se  courba  de  nouveau  sur  la  carte,  et  continua  ses 
annotations. 

Théligny  connaissait  l'amiral,  esprit  sérieux  et  profond 
qu'il  fallait  laisser  à  ce  qu'il  faisait,  et,  comme,  selon 
toute  proljabilité,  ses  notes  prises.  Coligny  aurait,  à  l'en- 
droit de  Saint-Quentin,  de  nouveaux  ordres  à  lui  donner  le 
lieutenant  s'approclia  d'Tvonnet. 

—  .\llez  m'attendre  au  camp,  lui  dit-il  tout  bas  -,  je  tous 
y  prendrai  en  passant,  lorsque  j'aurai  reçu  les  dernières 
instructions  de  M.   l'amiral. 

Yvonnet  s'inclina  silencieusement,  et  sortit. 

11  retrouva  son  cheval  à  la  porte,  et  en  un  instant  il  fut 
hors  de  la  ville. 

Le  camp  de  M.  l'amiral,  qui  avait  d'abord  été  posé  à  Pier- 
repont,  près  Marie,  avait  ensuite  été  transporté  près  de  ia 
Fere.  'Irop  fail)le  pour  tenir  en  rase  campagne  avec  quinze 
ou  dix-huit  cents  liommes  qu'il  commandait,  l'amiral  dans 
la  crainte  dune  surprise,  avait  gagné  le  voisinage 'd'une 
ville  fortifiée,  pensant  que,  si  peu  nombreuse  que  fat  sa 
troupe,  uiie  fois  derrière  de  bonnes  murailles,  elle  tiendrait 

La  ligne  du  camp  franchie,  Yvonnet  se  dressa  sur  ses 
étners  pour  tacher  de  reconnaître  quelqu'un  de  =es  com- 
pagnons,  et  savoir  où   ils  avaient   élabli   leur   domicile  ' 

Bientôt  son  regard  fut  attiré  par  un  groupe  au  milieu  du- 
quel Il  crut  reconnaître  Procope,  assis  sur  une  pierre  et 
écrivant  sur  un  genou. 

Procope  avait  utilisé  sa  science  cléricale:  au  moment  où 
1  on  était  exposé  à  rencontrer  l'ennemi  d  uu  iiisiant  a  lau- 
ti-e,  il  faisait  des  testaments  ù  cinq  sons  parisis  la  pièce 

Yvonnet  comprit  qu'il  en  était  de  l'ancien  huissier  comme 
de  ....  1  amiral,  et  qu'il  ne  fallait  point  le  déranger  dans 
cetio  grave  occupation  il  jeta  un  nouveau  regard  autoui- 
'if.,  !'•  ^'  '''Pf''-'"  "einrich  et  Fiantz  Scharfenstein,  qui. 
a>ant  renoncé  au  dessein  de  conduire  leur  bœuf  au  camp 
ui  avaient  lié  les  pieds,  et  l'y  apportaient  à  l'aide  d  un 
timon  de  voiture  dont  chacun  d  eux  soutenait  une  e\(ré 
mité  sur  son  épaule. 

Vn  homme  qui  n'était  autre  que  Pilletrousse  leur  faisait 
aes  signes  a  la  porte  d'une   tente  en  assez  bon  élat 

Ivonnet  reconnut  le  domicile  au.piul  il  avait  droit  pour 
un  neuvième,  et  en  quelques  secondes  11  fut  près  de  PiUe- 
trou.sse,  lequel,  avant  de  souhaiter  aucune  bienvenue  à  son 
compagnon,  commença  par  faire  une  première  fois  puis 
une  seconde  fois,  puis  une  troisième  fois,  le  tour  dïvonnet 
qui,  pareil  au  cavalier  d'une  statue  équestre,  le  regardait 
accomplir  son   périple    avec   un   sourire   de    satisfaction 

Au  troisième  tour,  Pilletrousse  s'arrêta,  et,  avec  un  clap- 
pement   de   langue    qui    indiquait    son    admiration  : 

—  Peste  !  dit-il.  voilà  un  joli  cheval,  et  qui  vaut  bien 
quarante   écus   d'or;    Où   diable    as  lu    volé    cela? 

—  Chut  '.  dit  Yvonnet,  parlons  avec  respect  de  ranimai  ■ 
il  sort  des  écuries  de  Sa  Majesté,  et  ne  m'appartient  qu'à 
titre  de  prêt. 

—  C'est  fâcheux  !  dit  Pilletrousse. 

—  Et    pourquoi  cela? 

—  Parce  que  j'avais  un  acquéreur. 

~  .Ah  !    fit   Yvonnet;    et    quel   était    cet    acquéreur? 

—  Moi.  dit   une  voix   derrière   Yvonnet. 

Yvonnet  se  retourna  et  jeta  un  coup  d'œil  rapide  sur 
celui  qui  se  présentait  avec  ce  fier  monosyllabe,  lequel  fit 
réussir,  cent  ans  plus  tard,  la  tragédie  de  Médée. 


L'amateur  du  cheval  était  un  jeune  homme  de  vingt-trois 
à  vingt-quatre  ans.  moitié  armé,  moitié  désarmé,  comme 
avaient  l'habitude  de  se  tenir  les  gens  de  guerre  lorsqu  ils 
étaient  au  camp. 

ïvonnet  n'eut  besoin  que  de  laisser  tomber  son  regard 
sur  ces  épaules  carrées,  sur  cette  tête  encadrée  dans  une 
chevelure  et  dans  une  barbe  rousses,  sur  ces  yeux  bleu  clair 
pleins  d  entêtement  et  de  férocité,  pour  reconnaître  celui 
qui  lui  adressait  la  parole. 

—  Mon  gentilhomme,  dit-il,  vous  venez  d'entendre  ma 
réponse  :  le  cheval  appartient  effectivement  à  Sa  Majesté  le 
roi  de  France,  qui  a  eu  la  bonté  de  me  le  prêter  pour 
revenir  au  camp  ;  s'il  le  réclame,  il  est  trop  juste  que  je 
le  lui  rende  :  s'il  me  le  laisse,  il  est  à  votre  disposition, 
son  prLx,  bien  entendu,  étant  d'avance  débattu  et  arrêté 
entre  nous. 

—  C'est  comme  cela  que  je  l'entends,  répondit  le  gentil- 
homme ;  gardez-le-moi  donc  :  je  suis  riche  et  de  bonne  com- 
position. 

Yvonnet  salua. 

—  D'ailleurs,  continua  le  gentilhomme,  ce  n'est  pas  la 
seule   affaire   que    je   compte   traiter   avec   vous. 

Yvonnet    et   Pilletrousse  saluèrent    ensemble. 

—  Combien  étes-vous  de  %'t)tre  bande? 

—  De  notre  troupe,  vous  voulez  dire,  mon  gentilliomme, 
reprit  Yvonnet,  un  peu  blessé  de  la  quafiflcation . 

—  De  votre  troupe,  si  cela  vous  plaît. 

—  .\  moins  que.  en  mon  absence,  il  ne  soit  arrivé  malheur 
à  quelqu'un  de  mes  camarades,  répondit  Yvonnet  interro- 
geant Pilletrousse.  nous  sommes  neuf. 

fn  regard  de  Pilletrousse  rassura  Yvonnet,  en  supposant 
même  qu'Yvonnet   fût    inquiet. 

—  Et  neuf  braves?  demanda  le  gentilliomme. 
Yvonnet  .sourit  ;   Pilletrousse  haussa  les  épaules. 

—  Le  fait  est  que  vous  avez  là  un  joli  échantillon,  dit 
le  gentilliomme  montrant  Frantz  et  Heinrich,  si  ces  deux 
braves  font  pa;'lie  de  la  troupe... 

—  Us  en  font  partie,  répondit  laconiquement  Pilletrousse. 

—  Eh  bien,   on  pourra   traiter... 

—  Pardon,  dit  Yvonnet,  mais  nous  appartenons  à  M.  l'ami- 
ral. 

—  Sauf  deux  jours  de  la  semaine  où  nous  pouvons  tra- 
vailler pour  notre  compte,  observa  Pilletrousse.  Procope 
a  introduit  cette  clause  dans  le  traité,  prévoyant  les  deux 
cas,  1»  où  nous  aurions  quelque  entreprise  à  tenter  pour 
nous-même,  2»  où  quelque  honorable  gentilliomme  nous 
ferait  une  proposition  dans  le  genre  de  celle  que  monsieur 
parait  disposé   à  nous  faire. 

—  Ce  n'est  que  pour  un  jour  ou  pour  une  nuit  ;  ainsi 
cela  tombe  à  merveille  !  Maintenant,  en  cas  de  besoin,  où 
vous  retrouverai-je? 

—  A  Saint-Quentin,  probablement,  dit  Yvonnet  :  je  sais 
que,   personnellement,    j'y  serai   aujourd'hui   même 

—  Et  deux  de  nous,  continua  Pilletrousse,  Laclance  et 
Malemort.  y  sont  déjà.  Quant  au  reste  de  la  ti-oupe ... 

—  Quant  au  reste  de  la  troupe,  reprit  Yvonnet,  Il  ne  peut 
pas  tarder  à  nous  y  suivre,  attendu  que  M.  l'amiral,  d'après 
ce  que  je  lui  ai  entendu  dire  à  lui-même,  doit  y  être  dans 
deux  ou  trois  jours. 

—  Bien  !  dit  le  gentilhomme.  Ainsi  donc,  à  Saint-Quentin, 
mes  braves  ! 

—  A  Saint-Quentin,   mon   gentilhomme! 

Ce  dernier  fit   un  léger  mouvement  de  tête,  et  s'éloigna. 

Yvonnet  le  suivit  des  yeux  jusqu'à  ce  qu'il  se  fût  perdu 
dans  la  foule  :  puis,  appelant  un  goujat  qui  servait  les 
neuf  associés,  et  qui.  en  échange  de  ses  services,  recevait 
de  la  communauté  sa  nourriture  temporelle  et  spirituelle, 
il  lui  jeta  au  bras  la  bride   de  son  cheval. 

Le  premier  mouvement  d  Yvonnet  avait  été  de  s'approcher 
de  Pilletrousse  pour  lui  faire  part  de  ses  réminiscences  :\ 
propos  de  l'inconnu  :  mais  sans  doute,  réfléchissant  que 
Pilletrousse  était  d'une  bien  matérielle  organisation  pour 
recevoir  un  secret  de  cette  importance,  il  ravala  les  paroles 
qui  s'étaient  déjà  avancées  jusqu'au  bord  de  ses  lèvres  et 
parut  donner  toute  son  attention  à  l'œuvre  qu'accomplis- 
saient  Heinrich  et  Frantz   Scharfenstein. 

Heinrich  et  Frantz.  après  avoir,  comme  nous  l'avons  dit. 
à  l'aide  du  timon  de  voiture  qu'ils  lui  avalent  passé  entre 
les  quatre  jambes,  apporté  leur  bœuf  récalcitrant  jusqu'au 
milieu  du  camp.  l'avaient  déposé,  tout  soufflant  et  les  yeux 
enflammés,  en  (ace  de  leur  tente. 

Puis  Heinricli  était  entré  dans  la  tente  pour  y  oliercher 
sa  masse  d'armes,  qu  il  avait  eu  quelque  peine  à  trouver, 
Fracas.so.  saisi  d'une  inspiration  poétique,  s'étant  couché 
sur  un  matelas  pour  rêver  tout  à  son  aise,  et  s'étant  fait 
de  cette  masse  un  oreiller  pour  soutenir  sa  tète. 

Cette   masse,   simple    dans   sa    forme   et    humble    par   sa 
matière,  était   tout   uniment  un  boulet  de   douze  emmanché  " 
à  une  barre  de  fer  ;   c'était,   avec  une  gigantesque  épée   à 
deux  mains,  l'arme  habituelle   des  deux  Scharfenstein. 

Heinrich  avait  fini  par  la  trouver,  et,  malgré  les  gémisse- 


LE  PAGE   DU    DUC  DE  SA\OIE 


menls  de  Fracasso.  qu'il  surprenait  justement  dans  le  plus 
beau  feu  de  la  composition,  il  lavait  tirée  de  dessous  la 
léte  du  poète,  et  était  revenu  rejoindre  Frantz,  qui  l'atten- 
dait. 

A  peine  Frantz  eut-il  délié  les  jambes  de  devant  du  bœuf, 
que  l'animal  nt  aussitôt  un  effort  et  se  trouva  à  moitié 
redressé  Ueiiirich  profita  de  ce  moment  :  il  leva  la  masse 
de  fer  jusqu'à  ce  que,  renversée  en  arriére,  elle  touchât 
ses  reins,  et  de  toute  sa  force  l'abattit  entre  les  deux  cornes 
du  bœuf. 

L'animal,  qui  avait  commencé  à  pousser  un  mugissemeiit, 
s'Interrompit    et    tomba   comme   foudroyé. 

Pilletrousse.  qui,  l'œil  ardent,  et  pareil  à  un  dopue  en 
arrêt,  n'attendait  (pie  ce  moment,  s'élança  sur  le  bœuf 
abattu  et  lui  ouvrit  lartère  du  cou.  Après  quoi,  il  le  fendit 
depuis  la  lèvre  inférieure  jusqu'à  l'extrémité  opposée,  et 
se   mit  à  le   découper. 

Pilletrousse  était  le  bouclier  de  la  société  ;  Heinricli  et 
Frantz,  les  approvisionneurs,  achetaieni  et  tuaient  l'animal, 
ciuel  qu  il  fût;  Pilletrousse  le  dépouillait,  le  dépeçait,  met- 
tait de  coté,  pour  la  société,  le  meilleur  morceau  ;  puis, 
sur  une  espèce  d'étal  placé  à  quelques  pas  de  la  tente 
commune,  il  exposait,  parés  avec  tout  l'art  qui  le  carac- 
térisait, les  différents  morceaux  dont  il  désirait  se  défaire. 
Or.  Pilletrousse  était  un  si  adroit  détailleur,  et  un  si  habile 
nianliand,  qu'il  arrivait  rarement  que,  la  part  de  l'asso- 
liation  faite  pour  deux  ou  trois  jours,  il  ne  tirât  point  des 
trois  quarts  de  l'animal  un  ou  deux  écus  de  plus  que  celui- 
ci  n  avait  coûté. 

Tout  cela  profitait  à  l'association,  qui.  comme  on  le  voit, 
ne  devait  pas  faire  de  mauvaises  affaires,  pourvu  qu'elle 
fût  secondée  par  chacun  de  ses  membres  comme  elle  l'était 
|iar  ceux  qui  viennent   de  repasser  sous   nos   yeux. 

Le  dépècement  était  fini,  et  la  vente  à  la  criée  commen- 
çait, lorsqu'un  cavalier  se  fit  jour  au  milieu  de  toute  cette 
cohue  qui  encombrait   l'étal  de  maître  Pilletrousse,  et  qui 

-  chacun  faisant  selon  ses  moyens  —  aclietait  depuis  le 
lilet  ju.squ  aux   tripes. 

Ce  cavalier,  c  était  Théligny,  qui.  muni  des  lettres  de 
M.  l'amiral  pour  le  maïeur,  pour  le  gouverneur  de  la 
ville  et  pour  Jean  Pauquet,  syndic  des  tisserands,  venait 
cliercher  son   écuyer  Yvonnet. 

Il  apportait  aussi  la  nouvelle  que,  dès  que  M.  l'amiral 
aurait  réuni  autour  de  lui  les  troupes  qu'il  attendait,  et 
aurait  pris  langue  avec  son  oncle  M.  le  connétable,  il  par- 
tirait, accompagné  de  cinq  ou  six  cents  hommes,  pour  Saint- 
(Juentln. 

.Maldent,  Procope,  Fracasso,  Pilletrousse  et  les  deux 
Scharfensteln  feraient  partie  de  la  garnison,  et  rejoindraient, 
dans  la  ville,  Malemort  et  Lactance,  qui  y  étaient  déjà,  et 
■Yvonnet,  qui,  devant  partir  avec  M.  de  Tliéligny,  y  serait 
dans  deux  ou  trois  heures. 

Les  adieux  furent  courts,  Fracasso  n'ayant  pas  encore  fini 
son  sonnet,  et  cherchant  au  verbe  perdre  une  rime  qu'il  ne 
pouvait  pas  trouver  ;  les  deux  Scharfenstein  aimant  beau- 
coup Yvonnet.  mais  étant  de  leur  naturel  peu  démonstra- 
tifs, et,  enfin.  Pilletrousse  s'étant  contenté  de  dire  au  jeune 
homme  en  lui  serrant  la  main,  tant  il  était  occupé  de  sa 
•vente  : 

—  Tâche  que  le  cheval  te  reste  ! 


Vf 

SAINT-QUENTIN 

Comme  l'avait  dit  Y'vonnet  à  M.  le  connétable,  il  y  a  six 
lieues  de  la  Fère  U   Saint-Quentin. 

Les  chevaux  avaient  déjà  fait  une  bonne  course  depuis 
la  veille  au  soir,  et,  cela,  sans  autre  halte  qu'une  heure 
passée  à  Noyon.  Us  venaient  de  se  reposer  deux  heures,  il 
est  vrai  ;  néanmoins,  comme  rien  ne  pressait  autrement  les 
cavaliers,  si  ce  n'est  le  désir  d'Yvonnet  de  revoir  Gudule, 
ils  employèrent  près  de  trois  heures  a  faire  les  six  lieues 
qui  les  séparaient  du   terme  de  leur  voyage. 

Enfin,  après  avoir  franchi  le  boulevard  extérieur,  après 
avoir  laissé  à  droite  le  chemin  de  Guise,  qui  se  bifurque 
a  cent  pas  de  la  vieille  muraille,  après  s'être  fait  reconnaître 
A  la  porte,  après  avoir  traversé  la  voûte  qui  s'enfonce  sous 
le  rempart,  les  deux  cavaliers  se  trouvèrent  dans  le  fau- 
bourg d'Isle. 

—  Mon  lieutenant  veut-il  me  donner  congé  pour  dix 
minutes?  demanda  Yvonuet,  ou  veut-il,  en  se  détournant  de 
quelques  pas,  avoir  des  nouvelles  de  ce  qui  se  passe  dans 
la  ville? 

—  Ah  !  ah  !  fit  Théligny  en  riant,  il  parait  que  nous  som- 
mes dans  le  voisinage  du   logis   de  mademoiselle   Gudule? 

—  Justement,  mon    lieutenant,  dit   Yvonnet. 

—  Y   at-11  indiscrétion?...  demanda  Théligny. 

—  Pas  le  moins  du  monde  i  Le  Jour,  Je  suis,  à  l'endroit  de 


mademoLselle  Gudule,  une  simple  connaissante  qui  échange 
avec  elle  un  mot  et  un  salut.  J'ai  toujours  eu  pour  principe 
de  ne  pas  nuire  à  l'établissement  des  belles  filles. 

Et.  se  détournant  à  droite,  11  s'avança  dans  une  petite 
ruelle  bordée,  d'un  côté,  par  un  long  mur  de  Jardin,  et, 
de  lautre,  par  plusieurs  maisons  dont  une  seule  était  percée 
duno  fenêtre  toute  garnie  de  capucines  et  de  volubilis. 

En  se  dressant  sur  ses  étriers.  Yvonnet  atteignait  juste  à 
la  fenêtre,  au-dessous  de  laquelle  était  plantée  une  borne 
pouvant  donner  aux  piétons,  pour  cause  d'amour  ou  d'af- 
faires, la  même  facilité  que  trouvait  Yvonnet  étant  à  cheval. 

Au  monu'iit  où  il  arriva,  la  fenêtre  s'ouvrit  comme  par 
magit,  et  une  charmante  tête  toute  rose  de  joie  apparut 
au  milieu  des  fleurs. 

—  Ah  I  c'est  vous,  Gudule  !  dit  Yvonnet.  Comment  avez- 
vous  deviné  mon  arrivée? 

—  Je  ne  l'ai  pas  devinée  ;  j'étais  à  mon  autre  fenêtre, 
qui,  par-dessus  la  muraille,  plonge  sur  la  route  de  la  Fère 
J'ai  vu  venir  de  loin  deux  cavaliers,  et,  quoiqu'il  fût  peu 
probable  que  vous  fussiez  l'un  ou  l'autre,  je  n'ai  p.is  pu 
détourner  mes  regards  de  ces  deux  voyageurs.  Au  fur  et 
à  mesure  que  vous  vous  êtes  rapprochés,  je  vous  ai  reconnu. 
Alors,  je  suis  accourue  ici,  toute  tremblante  de  peur  ;  car 
Je  craignais  de  vous  voir  passer  sans  vous  arrêter,  d'abord 
parce  que  vous  n'êtes  pas  seul,  et  ensuite  parce  que  vous  êtes 
si  brave  et  si  beau,  que  j'ai  craint  que  vous  n'eussiez  fait 
fortune. 

—  La  personne  que  j'ai  l'honneur  d'accompagner,  ma 
chère  Gudule,  et  qui  a  permis  que  Je  vous  entretinsse  un 
instant,  est  M.  de  Théligny,  mon  lieutenant,  qui,  tout  à 
l'heure,  va  avoir,  ainsi  que  moi,  quelques  questions  i  vous 
faire   sur   1  état   de   la    ville. 

Gudule  jeta  timidement  un  regard  sur  le  lieutenant,  qui 
lui  fit  un  gentil  salut,  auquel  la  Jeune  fille  répondit  par 
un  •.  Dieu  vous  garde,  monseigneur  !  »  prononcé  d'une  voix 
émue. 

—  Quant  au  costume  sous  lequel  vous  me  revoyez,  Gu- 
dule. continua  Yvonnet,  c'est  l'effet  de  la  liliéralité  du  roi, 
qui  même,  sachant  que  j'avais  le  bonheur  de  vous  connaî- 
tre, a  bien  voulu  me  charger  de  vous  remettre  de  sa  part 
cette  belle  croix  d'or. 

Et,  en  même  temps.  11  tira  la  croLx  de  sa  poche  et  l'offrit 
•  à  Gudule.  qu).  hésitant  à  la  nrendre,  s'écria  : 

—  Que  dites-vous  là,  Yvonnet  !  et  pourquoi  vous  moquer 
d'une  pauvre  fille? 

—  Je  ne  me  moque  aucunement  de  vous,  Gudule,  reprit 
Yvonnet  ;  et  voici  mon  lieutenant  qui  vous  affirmera  que  Je 
dis  la  vérité. 

—  En  effet,  ma  belle  enfant,  dit  Théligny.  J'étais  là  quand 
le  roi  a  chargé  Yvonnet  de  vous  faire  ce  cadeau. 

—  Vous  connaissez  donc  le  roi  ?  demanda  Gudule  toute 
ébahie. 

—  Depuis  hier.  Gudule.  et.  depuis  hier,  le  roi  vous  con- 
naît, ainsi  que  votre  brave  homme  d'oncle,  Jean  Pauquet, 
auquel  mon  lieutenant  apporte  une  lettre  de  il.  l'amiral. 

Le  lieutenant  fit  un  nouveau  signe  d'affirmation,  et  Gu- 
dule, qui  avait  hésité  d'abord,  comme  nous  avons  dit,  passa 
à  travers  les  fleurs  sa  main  tremlilante,  qu'i'vonnet  prit  et 
baisa  en  lui  remettant  la  croix. 

Alors,  Théligny,  s'approchant  ; 

—  Et.  maintenant,  mon  cher  monsieur  Y'vonnet,  dil-11.  von- 
lezvous  demander  à  la  belle  Gudule  où  est  son  oncle,  et 
dans  quelles  dispositions  nous  le  trouverons? 

—  Mon  oncle  est  à  l'hôtel  de  ville,  monsieur,  dit  la  jeune 
fille,  ne  pouvant  se  décider  à  détacher  ses  yeux  de  la  croix, 
et,  je  pense,  en  disposition  de  bien  détendre  la  ville. 

—  Merci,  ma  belle  enfant  !  —  Allons,  Yvonnet... 

Gudule  fit  un  petit  signe  de  prière,  et,  rougissant  Jusqu'au 
blanc  des  yeux  : 

—  Ainsi  donc,  monsieur,  dit-elle  s'adressant  à  Théligny, 
si  mon  père  me  demande  d'où  me  vient  cette  croix... 

—  Vous  pourrez  lui  dire  qu'elle  vous  vient  de  Sa  Majesté, 
reprit  en  riant  le  jeune  officier,  qui  comprit  la  crainte  de 
Gudule  ;  qu'elle  vous  a  été  donnée  par  le  roi  en  reconnais- 
sance des  bons  services  que  lui  ont  déjà  rendus,  et  que  vont 
sans  doute  encore  lui  rendre  votre  oncle  Jean  et  votre  père 
Guillaume.  Enfin,  si  vous  ne  voulez  pas  —  ce  qui  est  pos- 
sible — '  nommer  M.  Yvonnet,  vous  ajouterez  que  c'est  mol. 
Théligny.  lieutenant  <i  la  compagnie  du  Dauphin,  qui  vous 
ai   remis  cette  croix. 

—  Oh  !  merci  !  merci  !  s'écria  Gudule  toute  Joyeuse  et 
frappant  ses  deux  mains  l'une  coiitre  l'autre;  sans  cela,  Je 
n'eusse  jamais  osé  la  porter  ! 

Puis,  tout  bas  et  vivement  à  Yvonnet  : 

—  Quand  vous  reverral-je?  demanda-t-elle. 

—  Lorsque  J'étais  à  trois  ou  quatre  lieues  de  vous,  Gudule. 
vous  me  voyiez  toutes  les  nuits,  répondit  Yvonnet  ;  ainsi 
Jugez,   maintenant  rpie  J'habite   la   même   ville... 

—  Chut  !   fit  Gudule. 
Puis,  plus  b'as  encore  : 

—  Venez  de  bonne  lieure  !  dit-elle  ;  Je  crois  que  mon  père 
passera  toute  la  nuit  à  l'hôtel  de  ville. 


60 


ALEXANDlîE  DUMAS  iLLUSTHÉ 


Elle  rentra  sa  tète,  qui  disparut  derrière  le  rideau  de 
verdure  et  de  fleurs. 

Les  jeunes  gens  suivirent  la  chaussée  qui  passait  entre  la 
Somme  et  la  fontaine  Ferrée.  A  moitié  route  de  cette  chaus- 
sée, ils  laissèrent  à  leur  gauche  l'abbaye  et  l'église  de 
Saint-Quentinen-Isle,  et  traversèrent  un  premier  pont  qui 
les  conduisit  à  la  chapelle  où  devaient  être  retrouvées  les 
reliques  du  saint  martyr,  un  second  pont  qui  les  mena  au 
détroit  Saint-Pierre,  enfin  un  troisième  qui  les  mit.  lui  fran- 
chi, en  face  des  deux  tours  dont  était  flanquée  la  porte  d'Isle. 
La  porte  était  gardée  par  un  soldat  du  régiment  de  Théli- 
gny,  et  par  un  bourgeois  de  la  ville. 

Cette  fois.  Théligny  n'eut  pas  besoin  de  se  faire  recon- 
naître :  ce  fut  le  soldat  (jui  vint  à  lui  pour  lui  demander 
des  nouvelles.  On  disait  1  ennemi  fort  proche,  et  cette  petite 
compagnie  de  cent  cinquante  hommes,  sous  les  ordres  d'un 
lieutenant  en  second,  se  trouvait  un  peu  isolée  au  milieu  de 
tous  ces  bourgeois,  qui  couraient  effarés  à  droite  et  ï  gau- 
che, ou  qui  perdaient  leur  temps  en  réunions  à  l'hôtel  de 
ville,  réunions  où  l'on  discutait  beaucoup,  mais  où  l'on 
agissait   très   peu. 

Au  reste,  Saint-Quentin  paraissait  en  proie  i  un  effroyable 
tumulte.  L'artère  principale  —  qui  coupe  la  ville  dans  les 
deux  tiers  de  sa  longueur,  et  où.  cqmme  des  ruisseaux 
affluant  à  un  fleuve,  se  jetaient,  a  droite,  la  rue  Wager.  la 
rue  des  Cordeliers,  la  rue  d'issenghien,  la  rue  des  Ligniers. 
et,  à  gauche,  la  rue  des  Corbeaux,  la  rue  de  la  Truie-qui- 
tile  et  la  rue  des  Brebis,  —  était  encombrée  de  monde  ;  et 
cette  multitude,  devenue  plus  épaisse  encore  dans  la  rue  de 
la  Sellerie,  se  présentait,  sur  la  grande  place,  tellement  com- 
pacte, qu'elle  devenait,  même  pour  les  cavaliers,  une  mu- 
raille presque   Impossible  à   percer. 

Il  est  vrai  que,  lorsque  Yvonnet  eut  mis  sa  toque  au  bout 
de  son  épée,  et  que,  se  dressant  sur  ses  étriers.  il  eut  crié  : 
1  Place  !  place  aux  gens  de  SI.  l'amiral  '.  »  la  foule,  espérant 
que  c'était  un  renfort  qui  allait  lui  être  annoncé,  réagit 
tellement  sur  elle-même,  quelle  finit  par  ouvrir  aux  deux 
cavaliers  un  chemin  qui,  à  partir  de  l'église  Saint-Jacques, 
les  conduisit  au  perron  de  l'hôtel  de  ville,  au  liant  duquel  les 
attendait  le  maieur,  messire  Aarlet  de  Gibcrcourt. 

Les  deux  cavaliers  arrivaient  au  bon  moment  :  il  venait 
d'y  avoir  assemblée,  et.  grâce  au  patriotisme  des  habitants, 
surexcité  par  l'éloquence  de  maitre  Jean  Pauquet  et  de  son 
frère  Guillaume,  il  avait  été  unanimement  décidé  que  la 
ville  de  Saint-Quentin,  fidèle  à  son  roi  et  confiante  dans 
son  saint  patron,  ae  défendrait  jusqu'à  la  dernière  extrémité. 

La  nouvelle  qu'apportait  Théligny  de  la  prochaine  arrivée 
de  l'amiral  avec  un  renfort  porta  donc  l'enthousiasme  à  son 
comble. 

A  l'instant  même,  et  séance  tenante,  les  bourgeois  s'orga- 
nisèrent en  compagnies  qui  nommèrent  leurs  chefs.  — 
Chaque   compagnie   était   de   cinquante   hommes. 

Le  maieur  ouvrit  l'arsenal  de  l'hôtel  de  ville  ;  par  malheur, 
il  était  pauvrement  garni  :  on  y  trouva  quinze  pièces  de  ca- 
non, tant  bâtardes  que  coulevrines,  dont  quehiucs-unes  en 
assez  mauvais  état,  et  seulement  <iuinze  arquebuses  ordi- 
naires et  vingt  et  une  à  croc  ;  mais  des  hallebardes  et  des 
piques  à  foison  ! 

Jean  Pauquet  fut  nommé  capitaine  de  l'une  de  ces  com- 
pagnies, et  Guillaume  l'auquet.  son  frère,  lieutenant  d'une 
autre.  On  le  voit,  les  honneurs  pleuvaient  sur  la  famille; 
mais  ces  honneurs  étaient  dangereux. 

Le  total  des  troupes  se  composait  donc,  pour  le  moment, 
de  cent  vingt  ou  cent  trente  hommes  de  la  compagnie  du 
Dauphin,  commandée  par  Théligny;  de  cent  hommes,  a  peu 
près,  de  la  compagnie  de  M.  de  Breuil,  gouverneur  de  Saint- 
<Juentin.  lequel  était  arrivé  depuis  huit  jours  d'Abbeville  ; 
enfin,  de  deux  cents  bourgeois  organisés  en  quatre  compa- 
gnies de  cinquante  hommes  chacune.  —  Trois  de  ces  com- 
pagnies se  composaient  d'arbalétriers,  de  piquiers  et  de 
liallebardiers  :  la  quatrième  était  armée  d'aniuebtises. 

Tout  a  coup,  on  en  vit  apparaître  une  cinquième  que  l'on 
n'attendait  pas,  et  qui,  â  cause  de  son  apparition  InaltenUne 
€t  des  éléments  dont  elle  était  formée,  provoqua  des  cris 
d'enthousiasme. 

Elle  arrivait  par  la  rue  Croi.x-Belle-Porte.  et  était  com- 
posée de  cent  moines  jacobins,  portant  tous  des  piques  ou 
des  hallebardes. 

Un  homme  couvert  d'une  robe  sous  laquelle  on  aperce- 
vait les  mailles  d'une  cuirasse  les  conduisait,  une  épée  nue 
à  la  main. 

Aux  cris  que  l'on  poussait  sur  leur  passage.  Yvonnet  se 
retourna,  et,  regardant  leur  capitaine  avec  attention  : 

—  Que  le  diable  me  brûle,  s'écria-t-il,  si  ce  n'est  point 
Lactance  ! 

C'était  Lactance,  en  effet.  Soupçonnant  que  la  campagne 
allait  Être  rude.  Il  s'était  retiré  riiez  les  jacobins  de  la  rue 
des  Rosiers  pour  y  faire  ses  pénitences,  et  se  mettre,  autant 
que  possilile,  en  état  de  grâce.  Les  bons  pères  lavaient 
reçu  â  bras  ouverts,  et  Lactance,  tout  en  se  confessant  et 
tout  en  communiant,  ayant  remarqué  le  patriotisme  qui  les 
animait,  avait  jugé  à  propos  de  l'utiliser.   En  conséquence. 


il  leur  avait  communiqué,  comme  une  inspiration  du  ciel, 
cette  idée  qui  lui  était  venue  de  les  organiser  en  compagnie 
militaire  :  ceux-ci  avaient  accepté.  Lactance  avait  obtenu 
du  prieur  qu'on  prit  une  heure  sur  les  matines,  et  une 
demi-heure  sur  les  vêpres,  pour  faire  l'exercice,  et,  au 
bout  de  trois  jours,  jugeant  ses  hommes  suffisamment  ins- 
truits dans  la  manœuvre  militaire,  il  les  avait  tirés  du 
couvent,  et,  comme  nous  l'avons  dit.  les  avait,  aux  grandes 
acclamations  de  la  multitude,  amenés  sur  la  place  de 
1  Hôtel-de-Ville. 

Saint-Quentin  pouvait  donc  compter,  pour  le  moment,  sur 
cent  vingt  hommes  de  la  compagnie  du  Dauphin,  sur  cent 
hommes  de  la  compagnie  du  gouverneur  de  la  ville,  sur 
deux  cents  bourgeois  et  sur  cent  moines  jacobins.  En  tout, 
cinq  cent  vingt  combattants. 

A  peine  le  maieur,  le  gouverneur  de  la  ville  et  les  autres 
magistrats  venaient-ils  de  faire  le  relevé  de  leurs  forces,  que 
de  grands  cris  s'élevèrent  des  remparts,  et  que  l'on  vit  arri- 
ver, par  la  rue  de  l'Orfèvrerie  et  par  la  rue  Saint-André,  des 
gens  qui  levaient  les  bras  au  ciel  d'une  façon  désespérée. 

On  s'enquit,  on  questionna,  on  s'informa.  Us  avaient  vu 
accourir,  dans  la  plaine  qui  s'étend  de  llomblières  au  Mes- 
nil-Saint-Laurent,  une  grande  quantité  de  paysans  courant 
â  travers  les  moissons,  et  donnant,  autant  qu'on  en  pouvait 
juger  à  la  distance  où  ils  étaient  encore  de  la  ville,  des 
signes  non  équivoques   de   terreur. 

A  l'instant  même,  on  ordonna  de  fermer  les  portes  et  de 
garnir  les  remparts. 

Lactance.  qui,  au  milieu  des  dangers,  gardait  le  sang-froid 
d'un  vrai  chrétien,  ordonna  aussitôt  à  ses  jacobins  de  s'atte- 
ler aux  canons,  d'en  conduire  huit  sur  la  muraille  qui 
s'étend  de  la  porte  d'Isle  Jusqu'à  la  tour  Dameu.se.  deux  sur 
la  muraille  du  Vieux-Marché,  trois  depuis  la  grosse  Tour 
jusqu'à  la  poterne  du  petit  Pont,  et  deux  sur  la  vieille  mu- 
raille, au  faubourg  d'Isle. 

Théligny  et  Yvonnet,  qui  étaient  i  cheval,  et  qui  sentaient 
que.  malgré  l'effroyable  course  qu'ils  avaient  fournie  de- 
puis la  veille,  leurs  chevaux  possédaient  encore  bonnes  jam- 
bes et  longue  haleine,  sortirent  par  la  porte  de  Rémicourt, 
traversèrent  la  rivière  à  gué,  et  s'élancèrent  à  travers  la 
plaine  pour  savoir  qui  causait  la  fuite  de  toute  cette  popu- 
lation. 

Le  premier  individu  qu'ils  rencontrèrent  tenait  son  nez 
et  une  partie  de  sa  joue  dans  sa  main  droite,  à.  l'aide  de 
laquelle  il  maintenait  tant  bien  que  mal  ces  deux  objets 
précieux  â  la  place  qu'ils  avaient  occupée,  et,  de  la  gauche, 
faisait  de  grands  signes  â  Yvonnet. 
Yvonnet  se  dirigea  vers  lui,  et  reconnut  Malemort. 
—  Ah  !  hurla  celui-ci  de  toute  la  force  de  ses  poumons, 
aux  armes  !  aux  armes  ! 

Yvonnet  redoubla  la  rapidité  de  sa  course,  et,  voyant  son 
associé  tout  ruisselant  de  sang,  sauta  à  terre,  et  s'informa 
de  sa  blessure. 

Elle  était  terrible,  au  point  de  vue  du  ravage  qu'elle  eut 
fait  sur  un  visage  vierge  ;  mais  celui  de  Malemort  était 
tellement  couturé  en  tous  sens,  que  c'était  une  couture  de 
plus,  et  voilà  tout. 

Yvonnet  plia  son  mouchoir  en  quatre,  lit  un  trou  au  mi- 
lieu pour  donner  passage  au  nez  de  Malemort  ;  puis,  ayant 
couché  le  blessé  à  terre  et  lui  ayant  renversé  la  tête  sur  son 
genou,  il  lui  banda  le  visage  aussi  lestement  et  aussi  adroi- 
tement qu'eût  pu  faire  le  plus  habile  chirurgien. 
Pendant  ce  temps,  Théligny  recueillait  les  renseignements 
Voici  ce  qui  était  arrivé  : 

Le  matin,  l'ennemi  avait  paru  en  vue  d'Origny-Sainte-Be- 
noite.  Malemort.  qui  se  trouvait  l'i,  ayant,  avec  son  instinct 
habituel,  flairé  (|ue  c'était  de  ce  côté  que  devaient  venir  les 
coups,  avait  excité  les  habitants  i  se  défendre.  En  consé- 
quence, ils  s'étaient  retirés  dans  le  château  avec  tout  ce 
qu'ils  avaient  pu  réunir  d'armes  et  de  munitions.  Là.  ils 
avaient  tenu  près  de  quatre  heures.  Mais,  attaqué  par  toute 
l'avant-garde  esp;ignoIe.  le  château  avait  été  emporté  d'as- 
saut. Malemort  avait  fait  merveille;  cependant,  il  lui  avait 
fallu  se  décider  à  !a  retraite.  Pi'ossé  de  trop  près  par  trois 
ou  quatre  Espagnols,  il  s'était  retourné,  en  avait  tué  un  d'un 
coup  de  pointe,  le  .second  d'un  coup  d'estoc  ;  mais,  pendant 
qu'il  atl.-iquait  le  troisième,  le  quatrième  lui  avait,  d'un 
coup  de  revers,  fendu  le  visage  un  peu  au-de.ssous  des  yeux 
Alors.  Malemort.  comprenant  l'impossibilité  de  se  défendre 
avec  une  blessure  qui  l'aveuglait,  avait  jeté  un  grand  cri  et 
s'était  laissé  tomber  à  la  renverse,  comme  s'il  eilt  été  tué 
sur  le  coup.  Les  Espagnols  l'avaient  fouillé,  lui  avaient  pris 
les  trois  ou  quatre  sous  parisis  qu'il  possédait,  et  avaient 
été  rejoindre  leurs  compagnons,  occupés  d'un  pillage  plus 
fructueux.  Sur  quoi.  Malemort  s'était  relevé,  avait  rappro- 
ché son  nez  et  sa  joue  de  leur  place  naturelle,  les  avait 
de  son  mieux  maintenus  avec  sa  main,  et  avait  pris  sa 
course  vers  la  ville,  afin  de  donner  l'alarme.  Voilà  com- 
ment Malemort.  qui  était  d'ordinaire  le  premier  à  l'attaque 
et  le  dernier  à  la  retraite,  se  trouvait,  cette  fois,  contre 
toutes  ses  habitudes,  en  tête  des  fuyards. 
Théligny  et   Yvonnet   savaient  ce  qu'ils  voulaient   savoir. 


LE  PAGE   DU    DUC  DE  SAVUlE 


61 


\vonnet  prit  Malemort  en  croupe,  et  tous  trois  rentrèrent 
dan»  la  vlUc  en  criant  :  «  Aux  armes  !  » 

La  ville  tout  entière  les  attendait.  En  un  instant  on  sut 
que  l'ennemi  n'était  plus  (pi  a  quatre  ou  cinq  lieues  ;  mais  la 
résolution  des  habitants  était  telle,  que  cette  nouvelle,  au 
lieu  d'abattre  les  courages,  les  exalta. 

Par  bonheur,  au  nombre  des  cent  hommes  qu'avait  ame- 
nés M.  de  Hreuil.  se  trouvaient  quarante  canoiinlers  ;  on  les 
distribua  au.\  quinze  pièces  que  les  fntes  jacobins  venaient 
de  traîner  sur  les  remparts.  11  manquait  trois  servants  tar 
pièce  :  les  moines  s'otlrirent  pour  compléter  les  batteries,  et 
furent  acceptés.  Au  bout  d'une  heure  d'exercice,  on  eût  (iit 
qu'ils  n  avaient  jamais  fait  autre  chose  de  leur  vie. 

11  était  temps,  car,  au  bout  d  une  heure,  on  commençait 
à  apercevoir  les  premières  colonnes  espagnoles. 

Le  conseil  de  la  ville  résolut  d  envoyer  un  courrier  à  l'ami- 
ral pour  le  prévenir  de  la  situation  ;  mais  c'était  à  qui  ne 
voudrait  pas  quitter  la  ville  au  moment  du  danger. 

Yvonnet    offrit    .Malemort. 

Malemort  jeta  les  hauts  cris  :  depuis  qu'il  était  pansé,  il  se 
sentait,  disait-il.  bien  plus  gai  qu'auparavant  ;  il  y  avait 
i|uiny.e  mois  qu  il  ne  s'était  battu  :  le  sang  létouffait.  et  le 
peu  qu'il   en   avait   perdu  l'avait  grandement  soulagé. 

Mais  Yvonnet  lui  fit  observer  qu'on  allait  lui  donner  un 
(lieval  ;  que  ce  cheval,  il  le  garderait  ;  que,  dans  trois  on 
quatre  jours,  il  rentrerait  dans  la  ville  a  la  suite  de  M.  1  ami- 
ral, et  que,  griice  â  ce  cheval,  il  pourrait,  dans  les  sorties 
qu'il  ferait,  al'.er  bien  plus  loin  que  les   hommes  à  pied. 

Cette  dernière  considération  décida  Malemort. 

.\joutoiis,  d'ailleurs.  qu'Yvonnet  avait  sur  lui  cette 
iniluence  qu'ont  toujours  les  natures  faibles,  nerveuses,  sur 
les  natures  puissantes. 

Malemort  monta  â  cheval,  et  partit  au  galop  dans  la 
direction  de  la  Fère. 

On  pouvait  être  tranq'jiUe  ;  au  train  dont  laventurier 
menait  son  cheval,  avant  une  î^eure  et  demie.  M.  1  amiral 
serait   prévenu. 

Cependant,  on  avait  ouvert  les  portes  pour  recevoir  les 
IKiuvres  liabitants  d'Origny-Sainte-Benoite.  et  chacun,  dans 
la  ville,  s'était  empressé  de  leur  offrir  l'hospitalité.  Puis  on 
avait  envoyé  dans  tous  les  villages  environnants,  à  Harly 
a  Rémicourt,  à  la  Chapelle,  à  Rocourt.  à  l'Abbiette.  pour 
requérir  toute  la  farine  et  tout  le  grain  qu'on  y  pourrait 
trouver. 

L  ennemi  s'avançait  sur  une  ligne  immense,  et  sur  une 
profondeur  qui  faisait  supposer  qu'on  allait  avoir  affaire  à 
toute  l'armée  espagnole,  allemande  et  wallone,  c'est-à-dire 
a  cinquante  ou  .soixante  mille  hommes. 

De  même  que,  quand  la  lave  descend  dn  cratère  du  Vésuve 
et  de  l'Etna,  avant  que  le  torrent  de  flamme  les  ait  atteints, 
les  maisons  s'écroulent  et  les  arbres  s'enflamment  ;  de  même 
on  voyait,  en  avant  de  toute  cette  ligne  noire  qui  s'avançait, 
les  maisons  flamber  et   les  villages  prendre  feu. 

La  ville  tout  entière  regardait  ce  spectacle  du  haut  des 
remparts  de  Rémicourt.  les  galeries  de  l'église  collégiale 
qui  domine  la  cité,  et  du  sommet  de  la  tour  .Saint-.Jean.  de 
la  tour  Rouge  et  de  la  tour  à  l'Eau,  et.  »  chaque  incendie 
nouveau  qui  éclatait,  un  concert  d  imprécations  s'élevait 
et  semblait,  comme  une  nuée  d'oiseaux  de  malheur,  prendre 
son   vol  pour  aller  s'abattre  sur  l'ennemi 

.Mais  lennemi  s'avançait  toujours,  chassant  devant  lui  les 
liopulations  comme  le  vent  chassait  la  fumée  des  incendies. 
Pendant  quehpie  teniiis.  les  portes  de  l.a  ville  continuèrent  à 
recevoir  les  fuyards  ;  mais  bientôt  elles  furent  obligées  de 
.se  fermer,  tant  l'ennemi  était  proche.  Et  l'on  vit  alors  les 
pauvres  paysans  des  villages  enflammés  forcés  de  tourner 
la  ville,  et  d'aller  chercher  un  refuge  du  côté  de  Vermand. 
de  l'ontru  et  de  Caulaincourt. 

liientùt  encore   le   tambour  battit. 

C'était  le  signal  pour  que  tout  ce  qui  n'était  point  combat- 
tant quittât  le  rempart  et  les  tours. 

Enfin,  il  ne  resta  plus  sur  toute  la  ligne  que  les  combat- 
tants, silencieux,  comme  sont  toujours  les  hommes  réunis, 
a  l'approche  d'un  péril. 

On  commençait  à  distinguer  parfaitement  ravant-garde 

Elle  se  composait  de  pistoliers  qui.  ayant  traversé  la 
Somme  entre  Roiivroy  et  Haiiy,  se  répandirent  avec  célé- 
rité sur  toute  la  circonférence  de  la  ville,  occupant  les 
abords  des  portes  de  Rémicourt,  de  Saint-Jean  et  de  Pon- 
thoille. 

nerriére  les  pistoliers,  trois  ou  quatre  mille  hommes  que. 
.1  la  régularité  de  leur  marche,  on  pouvait  reconnaître  jour 
faire  partie  de  ces  vieilles  bandes  espagnoles  <iui  avaient  la 
réputation  d'être  les  meilleures  troupes  du  monde,  iiassaient 
la  Somme  à  leur  tour,  et  se  dirigeaient  du  côté  du  faubourg 
d  Isle. 

■—Tout  bien  calculé,  mon  cher  monsieur  Yvonnet.  dit 
Théligny.  j'ai  lieu  de  croire  que  c'est  du  côté  de  la  maison 
de  votre  belle  que  la  musique  va  commencer.  Si  vous  voulez 
.oir  comment   l'air  s'en  joue,    venez  avec  moi. 

—  Bien  volontiers,  mon  lieutenant,  dit  Yvonnet,  sentant 
déjà  passer  par  tout  son  corps  les  frissonnements  nerveux 


qui,  chez  lui,  signalaient   les  approches  de   toute   bataille. 

El  les  lèvres  serrées,  la  jou»  légèrement  blêmissante,  il 
prit  la  direction  de  la  porte  dlsle,  vers  laquelle  Théligiiy 
conduisait  la  moitié  de  ses  liomnics  a  peu  près,  laissant  le 
reste  pour  soutenir  les  bourgeois,  et.  au  besiun,  leur  donner 
l'e.xemple. 

Nous    verrons  plus   tard   que   ce   furent  les   bourgeois  qui 
donnèrent   l'e.xemple   aux  soldats,   au   lieu   de   le    recevoir 
;    d  eux. 

On  arriva  au  faubourg  d'Isle.  Yvonnet  devançait  la  troupe 
I  d  une  centaine  de  pas,  ce  qui  lui  donna  le  temps  de  frapper 
à  la  fenêtre  de  Gudule,  laquelle  accourut  toute  tremblante, 
et  de  donner  à  la  jeune  fllle  le  conseil  de  descendre  dans 
les  salles  basses,  atleiulu  i|ue,  selon  toute  probabilité,  les 
boulets  n'allaient  point  tarder  a  jouer  aux  quilles  avec  les 
cheminées    des   malsons 

11  n  avait  pas  achevé,  que,  comme  pour  appuyer  ses  paro- 
les, un  biscaïen  passa  en  sifflant,  et  renversa  un  pignon 
dont  les  éclats  tombèrent  comme  une  pluie  d'aérolithes 
autour  du  jeune  homme. 

Yvonnet  s'élança  de  la  rue  sur  la  borne,  se  cramponna 
des  deux  mains  au  rebord  de  la  fenêtre,  alla,  de  ses  lèvres, 
chercher  au  milieu  des  Heurs  les  lèvres  tremblantes  de  la 
jeune  fllle,  y  appuya  un  baiser  bien  tendre,  et,  se  laissant 
retomber  dans  la  rue  . 

—  S'il  m'arrive  malheur,  Gudule,  djt-il,  ne  m'oubliez  pas 
trop  vite,  et,  si  vous  m'oubliez,  que  ce  ne  soit  pas  pour  un 
.  Espagnol,  pcuir  un   Allemand  ou  pour  un  Anglais  ! 

Et,  sans  attendre  la  protestation  qu'allait  lui  faire  la  jeune 
fille  de  l'aimer  toujours,  il  prit  sa  coiu-se  vers  la  vieille 
muraille,  et  se  trouva  derrière  le  parapet,  a  quelques  pas 
de  1  endroit  qu'il  avait  l'habitude  d  escalader  dans  ses 
courses    nocturnes. 

Comme  l'avait  prévu  Théligny,  qui,  du  re^,  n'arrivait 
sur  le  théâtre  du  combat  que  derrière  son  écuyer,  c'était 
là,  en  effet,  que  commençait  la  musique 

La  musique  était  bruyante,  et  flt  plus  d'une  fois  courber 
la  tète  à  ceux  qui  lécoutaient  ;  mais,  peu  à  peu,  les  bour- 
geois, qui  avaient  commencé  par  prêter  à  rire  aux  soldats, 
sy  habituèrent,  et,  une  fols  qu'ils  y  furent  habitués,  devin- 
rent plus  acharnés  que  les  autres. 

Cependant,  les  Espagnols  se  succédaient  par  rangs  si  nom- 
breux, que  force  fut  aux  bourgeois  d'abandonner  le  boule- 
vard extérieur,  qu'ils  avaient  d'abord  tenté  de  défendre, 
mais  qui,  sans  parapet,  et  dominé  de  tous  côtés  par  les  hau- 
teurs environnantes,  n'était  pas  tenable.  Protégés  par  les 
deux  pièces  de  canon  et  par  les  arquebusiers  de  la  vieille 
muraille,  ils  opérèrent  leur  retraite  en  bon  ordre,  laissant 
trois  hommes  tués,  mais  rapportant  leurs  blessés. 

Yvonnet  traînait  un  Espagnol  à  qui  il  avait  passé  sa  fine 
épée  au  travers  du  corps,  et  dont  il  avait  pris  l'arquebuse  : 
mais,  comme  il  n'avait  pas  eu  le  loisir  de  prendre  en  même 
temps  les  cartouches  pendues  au  baudrier  du  mort,  il  tirait 
le  tout  à  lui,  espérant  bien,  d'ailleurs,  que  sa  peine  ne  serait 
pas  perdue,  et  que  les  poches  seraient  aussi  bien  garnies  que 
le  baudrier. 

Cette  confiance  fut  récompensée  :  outre  leur  solde  de  trois 
mois  qu'on  avait  distribuée,  la  veille,  aux  Espagnols,  afin 
de  leur  donner  bon  courage,  chacun  d'eux  avait  quelque 
peu  pillé,  depuis  cinq  ou  six  jours  que  l'on  tenait  la  cam- 
pagne. Nous  ne  saurions  dire  si  l'Espagnol  d'Y'vonnet  avait 
plus  ou  moins  pillé  que  les  autres  ;  mais,  visite  faite  de 
ses  poches,  Yvonnet  parut  tort  satisfait  de  ce  qu'il  y  avait 
trouvé. 

Derrière  les  soldats  de  Théligny  et  les  bourgeois  de  la 
ville,  les  deux  chefs  espagnols,  qui  se  nommaient  .Tnlien 
Romeron  et  Carondelet.  prirent  pos.session  du  boulevard  exté- 
rieur, et  s'emparèrent  de  toutes  les  maisons  qui  bordaient 
la  chaussée  de  Guise,  ainsi  que  celle  de  la  l'ère,  et  qui  for- 
maient ce  qu  on  apiH'lait  le  haut  faubourg;  mais,  lorsqu'ils 
voulurent  franchir  lespace  compris  entre  le  boulevard  e.\té- 
rieur  et  la  vieille  muraille,  ils  furent  reçus  par  un  feu  si 
bien  nourri,  qu'ils  durent  regagner  les  maisons,  des  fenêtres 
desquelles  ils  continuèrent  à  tirer,  jusqu'à  ce  que  l'obscu- 
rité croissante  vînt  mettre  fin  au  combat, 

A  celte  heure  seulement.  Yvonnet  crut  qu'il  lui  était  per- 
mis de  retourner  la  tête  Alors,  à  dix  pas  derrl^'ie  lui.  dépas- 
sant à  peine  le  talus  du  rempart,  il  vit  la  tête  pâle  d  une 
charmante  jeune  fille  (pii,  sous  prétexte  de  s'assurer 
si  son  père  était  là.  avait,  malgré  la  défense  faite,  empiété 
sur   le   terrain   des   combattants 

.Son  oeil  se  reporta  de  la  jeune  fille  à  son  lieutenant. 

--  Mon  cher  monsieur  Yvonnet.  lui  dit  celui-".!,  comme 
voilà  tantôt  deux  Jours  et  deux  nuits  que  vous  tenez  la  cam- 
pagne, vous  devez  être  fatigué  ;  laissez  donc  à  d'autres  le 
soin  de  veiller  sur  le  rempart,  et  tâchez  de  trouver,  Jusqu'.i 
demain,  un  bon  et  agréable  repos.  Vous  me  trouverez  où  sera 
le  feu. 

Yvonnet  ne  se  le  flt  pas  dire  deux  fols  :  il  salua  son  lieu- 
tenant. Jeta  un  regard  du  côté  de  Gudule.  et,  sans  paraître 
s'occuper  de  la  jeune  fille,  11  prit  la  route  de  la  chaussée, 
comme  pour  rentrer  en  ville. 


«2 


ALEXAXDHE  DUMAS  ILLUSTRE 


liais,  sans  doute,  à  cause  de  l'obscurité,  s'égara-t-il  dans  le 
faubourg  ;  car.  dLx  minutes  «près,  il  se  retrouvait  dans  cette 
petite  ruelle,  en  face  de  cette  petite  fenêtre,  et  un  pied  sur 
cette  borne  du  haut  de  laquelle  on  pouvait  faire  tant  de 
choses. 

Ce  que  fit  Yvonnet,  ce  fut  de  se  cramponner  à  deux  petites 
mains  blanches  qui  sortirent  bientôt  par  cette  fenêtre,  et  qui 
l'attirèrent  si  bien  et  si  adroitement  à  l'intérieur,  qu'il  était 
facile  de  voir  que  ce  n'était  point  la  première  fois  qu'elles 
se  livraient  à  cet  exercice. 

Les  choses  que  nous  venons  de  raconter  se  passaient  le 
2  août  1557. 


vil 


L'AMIRAL  TIENT  SA  PAROLE 


Ainsi  ijuon  avait  pu  le  prévoir,  Malemon  avait  fait  rapi- 
dement les  six  lieues  qui  séparaient  Saint-Quentin  du  camp 
de  la  Fère. 

Au  bout  dune  heure  et  demie  à  peine,  il  était  à  la  porte 
de   M.    l'amiral. 

En  voyant  cet  homme  qui  arrivait  d'un  galop  enragé  avec 
ses  habits  ensangl.intés,  son  visage  caché  sous  des  linges, 
s  il  était  impossible  de  reconnaître  Malemort,  à  cause  du- 
masque  qui  ne  lui  laissait  à  découvert  que  les  yeux  et  la 
bouche,  était-il  au  moins  facile  de  reconnaître  en  lui  un 
messager   de   sombres   nouvelles. 

Il  fut  donc  introduit  à  l'instant  même  près  de  Coligny. 

L'amiral^tait  avec  son  oncle  :  le  connétable  venait  d'arri- 
ver. 

Xlaleraort  raconta  la  prise  d'Origny-Sainte-Eenoite,  le  mas- 
sacre de  ceux  qui  avaient  voulu  défendre  le  château,  lin- 
cendie  de  tous  les  viU.iges  sur  la  ligne  que  suivait  l'armée 
espagnole,  laquelle  laissait  derrière  elle  comme  un  sillage  de 
feu  et  de  fumée. 

A  l'instant  même,  les  rôles  furent  distribués  entre  l'oncle 
et  le  neveu. 

Coligny,  avec  cinq  ou  six  cents  hommes,  partirait  immé- 
diatement pour  se  renfermer  dans  Saint-Quentin,  et  y  tenir 
jusqu  à  la  dernière  extrémité. 

Le  connétable,  avec  le  reste  des  soldats  présents  au  camp, 
rejoindrait  l'armée  du  duc  de  Nevers,  qui,  forte  de  huit  4 
neuf  mille  hommes  seulement,  et.  par  conséquent,  trop 
faible  pour  attaiiuer  l'armée  espagnole,  qui  comptait  plus 
de  cinquante  mille  combattants,  la  côtoyait,  l'observait,  se 
tenait  prêt  a  profiter  de  ses  fautes 

Cette  petite  troupe  manœuvrait  sur  les  confins  du  Lyon- 
nais et  de  la  Thiérache. 

L'amiral  fit  aussitôt  sonner  le  boute-selle,  et  battre  le 
départ  ;  mais  sur  l'avis  de  Jlaldent,  qu'il  avait  choisi  pour 
guide,  l'amiral  se  décida  ù  prendre  le  chemin  de  Ham.  au 
lieu  de  suivre  le  chemin  direct.  D'après  les  renseignements 
recueillis,  il  comptait  que  les  Espagnols  attaqueraient  Saint- 
Quentin  par  Rémicourt,  le  faubourg  Saint-Jean  et  le  fau- 
bourg  d  Isle. 

Par  conséquent,  de  ces  trois  côtés,  Coligny  trouverait  une 
opposition  à  son  pi-ojet. 

Le  seul  chemin  qui,  au  dire  de  Maldent,  eût  chance  d'être 
encore  libre,  c'était  celui  de  Ham  à  Saint-Quentin,  passant 
à  travers  des  marais  presque  impraticables,  excepté  pour 
ceux  qui  en  connaissaient  les  passages. 

L'amiral  prit  avec  lui  trois  bandes  de  gens  de  pied. 

Ces  bandes  étaient  commandées  par  les  capitaines  Saint- 
André.  Rambouillet  et  Louis  Poy. 

Mais  la  troisième,  arrivée  de  Gascogne  dans  la  Journée 
même,  était  si  fatiguée,  qu'elle  resta  sur  la  route  de  la 
Fère  à  Ham. 

Au  moment  où  le  connétable  et  l'amiral  sortaient  de  la 
Fère,  —  l'amiral  se  rendant  à  Ham.  le  connétable  lui  faisant 
.  la  conduite,  ils  trouvèrent  au  milieu  de  la  route,  assis 
sur  son  derrière  et  barrant  le  cliemin.  un  gros  chien  noir, 
lequel  se  mit  à  hurler  de  toutes  ses  forces  On  chassa  le 
chien  ;  mais  il  fit  cent  pas  en  avant,  s'assit  comme  d'alrard 
par  le  travers  de  la  route,  et  hurla  d'une  façon  plus  funèbre 
encore  que  la  première  fols.  Chassé  de  nouveau.  11  recom- 
mença pour  la  troisième  fois  le  même  manège,  hurlant  tou- 
jours  plus  fort   et   plus   désespérément. 

Alors,  le  connétable,  regardant  M.  de  Coligny  : 

—  Que  diable  vous  semble  ceci,  mon  neveu  ?  lui  demanda- 
t-il. 

—  Mais,  répondit  l'amiral,  que  c'est  une  musique  fort 
déplais,ante.  monsieur  ;  et  je  crois  Qve  nous  allons  fournir 
la    comâdtc. 

—  Oui.  el  peut-être  bien  aussi  la  Iragéate,  répliqua  le  con- 
«létable  (l). 


1 1  ilcniaircs  de  .Mci  gcy,  folio  îoO 


Et.  sur  cette  prophétie,  l'oncle  et  le  neveu  s'embrassèrent, 
lamiral  continuant  son  cliemin  vers  Ham,  le  connétable 
revenant  vers  la  Fère,   qu  il  quitta  le  soir  même. 

Mais,  à  sa  sortie  de  la  ville,  un  autre  présage  l'attendait 
à  son  tour. 

A  peine  eut-il  fait  une  lieue  sur  la  route  de  Laon,  qu'une 
espèce  de  pèlerin  portant  une  longue  robe  et  une  longue 
barbe  se  Jeta  a  la  bride  de  son  cheval,  lui  criant  : 

—  Montmorency  !  Montmorency  :  Je  t'annonce  que,  dans 
trois  Jours,  toute  ta  gloire  sera  en  poudre  l 

—  Soit,  dit  le  connétable;  mais.  Je  t'annonce,  moi,  qu'au- 
paravant ta  mâchoire  sera  en  cannelle  ! 

Et  il  lui  donna  un  si  rude  coup  de  poing,  que  le  pauvre 
propliète  tomba,  en  effet,  évanoui  sous  le  coup,  et  la 
mâclioire  toute  disloquée  (1). 

Le  connétable  continua  son  chemin  comme  avait  fait 
l'amiral,  chacun  emportant  son  présage  funeste. 

L'amiral  arriva  à  Ham  vers  cinq  heures  du  soir. 

Sa  résolution  était  de  poursuivre  sa  route  sans  s'arrêter 
Jusqu'à  Saint-Quentin.  En  conséquence,  après  un  repos 
d'une  heure  donné  aux  soldats,  il  se  remit  en  marche  avec 
ses  gendarmes  et  deux  compagnies  de  pied  seulement. 

.\  Ham,  MM.  de  Jarnac  et  de  Luzarches  avaient  fait  tout 
ce  qu'ils  avaient  pu  pour  le  retenir,  lui  remontrant  tous  les 
services  qu'il  pouvait  rendre  en  rase  campagne,  et  lui  oCtrant 
daller  s'enfermer  dans  Saint-Quentin  à  sa  place  ;  mais  il 
avait  répondu  : 

—  J'aimerais  mieux  avoir  perdu  tout  ce  que  J'ai  vaillant 
que  de  ne  pas  porter  ù  ces  braves  gens,  si  bien  disposés  à 
défendre  leur  ville,  le  secours  que  Je  lear  ai  promis  ! 

Et.  comme  nous  l'avons  dit,  il  partit,  sans  une  minute  de 
retard,  à  l'heure  qu'il  avait  indiquée. 

Aux  portes  de  Ham.  il  rencontra  l'abbé  de  Saint-Prix. 
C'était  un  très  noble  prélat  nommé  Jacques  de  La  Motte  ;  il 
était  à  la  fois  clianoine  de  Saint-Quentin,  de  Chartres,  de 
Paris  et  du  Mans:  il  possédait,  en  outre,  deux  prieurés,  et, 
lorsqu'il  mourut,  il  avait  été  chanoine  sous  cinq  rois,  en 
commençant   par   François  I". 

Coligny,  se  doutant  que  l'illustre  voyageur  venait  de 
Saint-Quentin,  alla  à  lui  ;  homme  de  guerre  et  homme 
d'église  se  firent  reconnaître  l'un  à  l'autre. 

L'abbé,  aux  premiers  coups  de  canon  tirés  à  la  porte 
d'isie,  avait  quitté  la  ville,  par  le  faubourg  de  Pontlioille. 
et  allait  en  toute  diligence  informer  le  roi  de  la  position 
de  Saint-tjuentin.  et  lui  demander  des  secours.  Ainsi  donc, 
comme  l'avait  prévu  l'amiral,  le  dernier  chemin  resté  libre 
était  celui  qu'il  suivait. 

—  Monsieur  l'alibé.  dit  l'amiral  au  prélat,  puisque  vous 
allez  trouver  le  roi.  faites-moi  le  plaisir  de  dire  à  Sa  Majesté 
que  vous  m'avez  rencontré  A  la  tète  d'une  bonne  troupe, 
comptant,  avec  l'aide  de  Dieu,  entrer  cette  nuit  dans  Saint- 
Quentin,  où  J'espère  lui  faire  un  bon  service. 

Et,  ay.ant  salué  l'abbé,  il  continua  son  chemin. 

Une  lieue  plus  loin,  il  commença  à  apercevoir  les  fuyards 
d'Origny-Sainte-BenoIte  et  des  autres  villages  plus  rappro- 
chés de  Saint-Quentin,  lesquels,  n'ayant  pu  trouver  un  refuge 
dans  la  ville,  avaient  été  forcés  de  s'enfuir  au  delà.  Les 
malheureux  étaient  har.assés  de  fatigue,  les  uns  se  traînant 
encore,  les  autres  couchés  au  pied  des  arbres,  et  mourant 
de  faim  et  de  lassitude. . 

L'amiral  leur  distribua  quelques  secours  et  continua  son 
chemin. 

A  deux  lieues  de  Saint-Quentin,  la  nuit  le  prit  ;  mais  Mal- 
dent était  là  :  il  répondait  de  tout  à  ceux  qui  voudraient 
le  suivre,  et,  dans  l'espoir  qu'il  y  aurait  bonne  récompense 
au  bout  du  chemin,  il  offrait,  comme  preuve  de  sa  bonne 
foi.  de  marcher  devant  le  cheval  de  M.  l'amiral  avec  une 
corde  au  cou. 

La  bande  du  capitaine  Rambouillet  prit  la  roule  indiquée  ; 
mais  le  capitaine  Saint-.\ndré  prétendit  avoir  un  bon  guide, 
et   demanda   ;i_raarcher  de  son   côté. 

Cliaciui  était  la  tellement  pour  son  compte,  que  l'amiral 
n'osa  point  exiger  que  tout  le  monde  s'en  rapportât,  comme 
il   le  faisait,   â  Maldent. 

M.  de  Saint-André  tira  donc  de  son  côté,  et  l'amiral  du 
sien. 

Aucun  obstacle  ne  se  présenta  sur  la  route  de  Saint- 
Quentin.  La  ville  n'avait  point  été  cernée  entièrement  ;  on 
avait  réservé  une  de  ses  faces,  celle  du  faubourg  de  Pon- 
tlioille. à  l'armée  anglaise,  qui  devait  arriver  d'un  moment 
à  l'autre,  et  c'était  justement  par  cette  face  que  se  présen- 
tait l'amiral. 

A  la  hauteur  de  Savy.  c'est-à-dire  à  trois  quarts  de  lieue 
en  avant  de  Saint-Quentin,  on  avait  Jet*  un  regard  de  pré- 
caution sur  la  place,  et  l'on  avait  aperçu  les  feux  de  larmée 
ennemie  s'étendant  depuis  la  chapelle  d'Epargnemaille  Jus- 
qu'aux prés  OaiUard  ;  on  eût  dit  qu'un  chemin  avait  été 
ménagé    exprès   pour   la    petite    troupe    de    l'amiral. 


(I)  Mciiioh-es  de  Mvlvil. 


LE  PAGE  DU    DUC  DE  SAVOIE 


(Ï5 


Ce  lut  au  point  uuc  celui-ci  s'en  inquiéta  ;  il  craignait 
une  embuscaile. 

Procope.  auquel  ses  fréquentes  conférences  avec  JlalJent 
a\nient  rendu  familier  lo  patois  picard,  s'offrit  pour  aller 
ù  la  découverte. 

L'amiral  accepta,  et  fit  halte  en  l'attenilant. 

.•\u  bout  de  trois  quarts  d'heure,  l'aventurier  revint  :  le 
chemin  était  parfaitement  libre,  et  il  avait  pu  s'approcher 
si  près  du   rempart,  qu'il  voyait  se  promener  la  sentinelle, 


L'amiral  fit  taire  les  cris,  fit  éteindre  les  lumières 

11  craignait  que  l'armée  ennemie  ne  prit  l'éveil  et  ne 
redoubhit  de  surveillance.  D'ailleurs,  Saint-André  et  sa 
troupe   n'étaient   pas    encore   arrivés. 

Vers  trois  heures  du  malin,  on  n'avait  point  encore  en- 
tendu   parler    deux. 

Alors,  comme  le  jour  était  près  de  se  lever,  et  qu'il  était 
urgent  (juils  n'.illassent  point  donner  dans  quelque  parti 
espagnol,  Lactance  s'avança  avec  six  ou  huit  de  ses  jacobins. 


lis  ircuvcrenl  au  milieu  de  la  route  un  gros  chien  noir. 


qui  allait  de  la  porte  de  l'onthoille  à  la  tour  faisant  face 
au    pré    aux    Oisons. 

.Mors,  par-dessus  l'espèce  de  petit  bras  de  rivière  qui.  ù 
cette  époque,  coulait  au  pied  de  la  muraille.  Procope  avait, 
sifflé  la  sentinelle,  qui  s'était  arrêtée,  et  avait  cherché  à 
percer   l'obscurité   du   regard. 

Procope  siffla  une  seconde  fols.  et.  sûr  qu'il  avait  été  vu, 
il  annonça  à  demi  voix  l'approche  de  M.  l'amiral. 

ne  cette  façon,  le  poste  de  la  porte  de  Ponthoille  serait 
prévenu,  et  l'amiral  serait  Introduit  aussitôt  après  son 
arrivée. 

Coligny  applaudit  à  l'Intelligence  de  Procope,  approuva 
tout  ce  qu'il  avait  fait.  et.  plus  tranquille,  se  mit  en  route, 
toujours  sous  la  conduite  de   .Maldent. 

A  trente  pas  (le  la  porte,  un  homme  se  leva  d'un  fossé  ; 
11  tenait  un  pistolet  a  la  main,  tout  prêt  à  faire  feu,  si, 
au  Heu  d'une  troujie  amie,  la  troupe  qui  s'approchait  était 
une  troupe  ennemie. 

On  voyait  sur  les  remparts  comme  une  ombre  plus 
épaisse  :  cent  hommes  avalent  été  appelés  sur  ce  point  pour 
le  cas  où  les  confidences  de  Procope  à  la  sentinelle  eussent 
caché  quelque  surprise. 

L'Iiomme  au  pistolet,  qui  jaillissait,  pour  ainsi  dire,  du 
fossé,  était  le  lieutenant  Théllgny. 

Il  s'avança  en  disant  : 

--France   et    Théllgny! 

—  France    et   Coligny!   répondit   l'amiral. 

La  reconnaissance  étainalte  :  c'était  bien  le  renfort  prn. 
mis  qui   arrivait  ;  on   ouvrit   les    portes. 

L'amiral  et  ses  cent  vingt   hommes  entrèrent. 

.\  l'Instant  même,  le  bruit  de  cette  arrivée  se  répandit  par 
la  ville  :  les  habitants  sortirent  à  demi  vêtus  de  leurs  mal- 
sons, en  pou.siiant  des  cris  de  joie.  Beaucoup  voulaient  lllu- 
iDlner  ;  quelques-uns  avalent   déjà   commencé 


I^es  |]ons  pères,  que  Uuv  liuliit  meitait  à  labri  de  tout 
soupçon,  offraient  de  se  répandre  dans  la  campagne  sur  une 
largeur  d'une  lieue  ou  deux,  et  de  ramener  la  compagnie 
égarée. 

Leur  offre  fut  acceptée,  et  ils  partirent,  les  uns  par  la 
porte  de  Ponthoille,  les  autres  par  la  poterne  Sainte-Cathe- 
rine, 

Entre  quatre  et  cinq  heures  du  matin  parut  une  première 
troupe  d'une  soixantaine  d'hommes  conduite  par  deux  pères 
jacobins.  ) 

Puis,  vers  six  heures,  une  seconde  troupe  de  cinquante- 
cinq  à  soixante  soldats  conduite  aussi  par  un  moine. 

Le  capitaine  Saint-André  était  avec  cette  seconde  troupe. 

Leur  guide  s'était  éfsaré.  et  les  avait  égarés  avec   lui. 

Les  autres  pères  rentrèrent  les  uns  après  les  autres,  et 
Dieu,  qui  les  protégeai;,  permit  que,  pour  cette  fols,  il  n'ar- 
riVcIt    malheur  à  aucun   d'eux. 

Au.ssiiftt  les  derniers  hommes  rentrés  dans  la  ville.  Ce 
gny  fit  l'appel. 

Il  se  trouvait  que.  grâce  à  lui.  la  garnison  était  renforcée 
de  deux  cent  cinquante  hommes.  C'était  numériquement  un 
bien  faible  secours;  mais  la  présence  de  celui  (|ui  l'amenait 
en  rendant  le  courage  aux  plus  timides,  avait  produit  un 
immense  effet  moral. 

Théllgny.  le  maïeur  et  le  gouverneur  de  la  ville  firent  à 
l'amiral  un  récit  exact  de  ce  qui  s'était  pa.ssé  la  veille.  Con- 
vaini  u  jilus  que  Jamais  qu'il  fallait.  Jusqu'à  la  dernière 
extrémité,  défondre  le  bourg  d'isie.  ce  fut  vers  ce  ;)olnt  que 
Coligny  se  dirigea  d'abord  .Au  haut  de  la  vieille  muraille, 
au  milieu  des  balles  qui  sifflaient  autour  de  lui.  il  décida 
que,  dès  le  soir,  n  la  niilt  tombante,  on  ferait  une  sortie, 
afin  d'Incendier  les  malsons  voisines,  de  l'intérieur  desqiielles 
les  Espagnols  inquiétaient  continuellement  les  soldats  qui 
gardaient  les  remparts.  SI  l'on  réussissait  et  si  l'on  repre- 


ALEXANDRE  DUMAS  ILLUSTRÉ 


nait  aux  assiégeants  le  boulevard  dont  ils  s'étaient  emparés 
la  veille,  on  pourrait  alors  creuser  une  tranchée  en  avant 
de  la  vieille  muraille,  pour  la  cou^Tir  par  un  masque,  et 
garantir  les  courtines  du  leu  des  assiégeants  (1). 

En  attendant,  et  pour  concentrer  sur  ce  point  tous  les 
moyens  de  défense  possibles,  lamiral  ordonna  d'ouvrir  ù 
chaque  flanc  du  rempart  une  embrasure  â  laquelle  on  plaça 
deux  pièces   de  canon. 

Puis,  ces  premières  dispositions  prises,  comme  mesures 
d'urgence,  Coligny  pensa  qu'il  était  temps  d'examiner  la 
qualité  et  la  quantité  d'ennemis  auxquels  il  allait  avoir 
affaire. 

.\u  reste,  il  était  facile,  d'après  les  bannières  de  leurs 
tentes,  de  reconnaître  la  nation  à  laquelle  appartenaient  les 
soldats  et   les  princes  qui  les  commandaient. 

De  l'endroit  où  il  était,  c'est-à-dire  de  l'angle  le  plus 
avancé  de  la  vieille  muraille,  l'amiral  apercevait  â  sa  droite, 
trois  camps  parfaitement  distincts,  placés  chacun  sur  une 
colline. 
Le  plus  éloigné  était  celui  du  comte  de  Schwartzbourg. 
Le  camp  intermédiaire  était  celui  du  comte  d'Egmont  et 
du  comte  de  Horn,  ces  deux  inséparables  que  la  mort  même 
ne  devait   pas  séparer. 

Le  camp  le  plus  rapproché  était  celui  d'Emmanuel-Phi- 
libert. 

En  face  de  lui,  l'amiral  avait  les  troupes  espagnoles  contre 
lesquelles  on  avait  combattu  la  veille,  et  qui  étaient   com- 
mandées par  don  Julien  Romeron  et  le  capitaine  Carondelet 
Enfin,    â   gauche,    s'avançait    le    point    extrême   du   camp 
principal 

Ce  camp,  qui  couvrait  près  d'une  demi-lieue  de  terrain, 
et  dans  lequel  le  duc  de  Savoie  vint  plus  tard  placer  ses 
tentes,  était  presque  entièrement  enveloppé  par  la  rivière  de 
Somme,  qui  forme  un  demi-cercle  depuis  l'endroit  où  elle 
prend  sa  source  jusqu'à  celui  où  elle  passe  entre  Saint- 
Quentin  et  le  faubourg  d'isle. 

Il  s'étendait  sur  toute  une  'face  de  la  muraille,  de  la  ri- 
vière au  faubourg  Saint-Jean. 

Dans  ce  camp  étaient  enfermés  les  quartiers  du  feld-maré- 
chal  de  Binincourt,  du  margrave  de  Berg.  du  margrave  de 
Valle.  du  duc  de  Saimona.  du  comte  de  Schwartzbourg,  du 
comte  de  Jlansfeld.  de  Bernard  de  Mendoza.  de  Ferdinand 
de  Gonzague,  de  l'évèque  d'.\rras.  du  comte  de  Ferla,  du 
comte  Uinago,  du  maréchal  de  Carcheris.  du  duc  Eric  de 
lîrunswick.  du  duc  Ernest  de  Brunswick,  de  don  Juan  >Ian- 
rique,  de  messire  de  Bo.ssu.  de  messire  de  Berlaimont,  du 
comte  de  Mégue,  du  sieur  Lazori  de  Scluvendy  ;  enfin,  le 
quartier  de  la  grosse  cavalerie,  le  quartier  des  hallebardiers 
et  le  "quartier  des  mutins. 

De  la  tour  Saint-Jean  â  la  grosse  tour,  c'est-à-dire  sur  le 
point  diamétralement  opposé  au  faubourg  d'isle.  s'étendait 
le  camp  flamand  et  se  dressait  une  batterie  qui  fit  un'  tel 
feu.  que.  depuis  ce  jour.  le  chemin  d'où  elle  tirait  s'appelle 
la  ruelle  d'Enfer. 

Enfin,  restait  cette  face  de  la  ville  qui  s'étend  du  faubourg 
de  Poutlioille  à  Tourival,  laquelle,  comme  nous  lavons  dit, 
était  complètement  dégarnie,  dans  l'attente  de  l'armée  an- 
glaise, à  qui  l'on  avait  consei-vé  cette  position 

Cette  espèce  de  revue  préparatoire  passée,  l'amiral  des- 
cendit à  l'hôtel  de  ville.  Là.  il  ordonna  qti'il  lui  fût  donné 
une  liste  de  tous  les  hommes  valides  :  que  l'on  fit  la  recherche 
de  toutes  les  armes  qui  pouvaient  se  trouver  encore  dans  la 
ville  ;  que  l'on  dress.'it  un  rôle  d'inscription  pour  les  ou- 
vriers, hommes  et  femmes,  qui  voudraient  travailler  aux 
terrassements;  qu'une  perquisition  fut  faite  dans  le  but  de 
réunir  tous  les  outils,  hottes,  pelles,  paniers,  pics,  hoyaux. 
bêches  et  pioches;  qu'un  compte  fût  dres.sé  de  tous  les 
grains,  farines,  vins,  bétails  et  provisions  de  toutes  sortes 
renfermées  tant  dans  les  magasins  publics  que  dans  les  mai- 
sons particulières,  afin  d'établir  de  l'ordre  dans  la  consom- 
mation et  d'éviter  le  pillage.  Enfin,  il  demanda  un  état  exact, 
non  seulement  de  lartillerie.  mais  encore  de  la  quantité  de 
poudre,  de  boulets,  et  du  nombre  d'hommes  qui  faisaient  le 
service  des  pièces. 

Dans  la  tournée  qu'il  venait  d'accomplir,  rarairal  n'avait 
vu  que  deux  moulins  :  un  moulin  à  vent  situé  au  bout  de  I.i 
rue  du  r.illon,  près  de  la  tour  U^nstc.  et  un  moulin  à  eau  sur 
la  Somme,  dans  le  bas  faubourg  d  Isle.  Ce  n'était  point  assez 
de  ces  deux  usines  pour  moudre  le  blé  nécessaire  à  la  con- 
sommation d'une  ville  de  vingt  mille  âmes. 
Il  exprima  cette  crainte. 

Mais  aussitôt  les  échevins  le  ra.ssurèrent.  en  lui  affirmant 
que  l'on  trouverait  dans  la  ville  quinze  ou  seize  moulins  à 
bras  que  l'on  ferait  constamment  fonctionner  à  l'aide  de 
chevaux,  et  qui.  dans  le  ras  d  un  travail  continu,  suffiraient 
à  l'alimentation  de  la  ville  et  de  la  garnison. 

Puis  Coligny  organisa  le  logement  des  compagnies,  adop- 
tant la  division  de  la  ville  en  quatre  quartiers,  mais  en  sub- 
divisant ces  quatre  quartiers  en  seize  parties,  à  la  surveil- 

(I)  Voir,  sur  le  siigc  de  Sainl-Qiiniliu,  le  bo.nu  li»T.iil  do  M  Charles 
Goiiiarl 


lance  desquelles  il  affecta  seize  bourgeois  et  seize  officiers, 
afin  que  toutes  décisions  se  prissent  de  concert.  La  troupe 
fut  répartie  à  la  garde  des  murailles  conjointement  avec  les 
milices  bourgeoises,  chacun  ayant  â  protéger  son  quartier 
respectif.  L'éclievinage  se  constitua  en  permanence,  afin 
d  être  prêt  à  répondre  sans  retard  aucun  a  toutes  les  réqui- 
sitions qui  lui  seraient  adressées. 

Enflu,  l'amiral  présenta  au  corps  de  ville  les  gentils- 
hommes qui  formaient  ce  que  l'on  appellerait  aujourd'hui 
son  état-major,  et  qui  devaient  être  ses  intermédiaires  au- 
près des  magistrats. 

En  outre,  et  en  dehors  de  ces  officiers,  le  capitaine  Lan- 
guetot  fut  nommé  suriutendant  de  l'artillerie,  avec  disposi- 
tion de  di.x  gens  d'armes  auxquels  on  assigna  mission  de 
vérifier  au^jrès  des  canonniers  la  quantité  de  poudre  em- 
ployée chaque  jour,  et  qui  furent  particulièrement  chargés 
de  veiller  à  ce  que  cette  poudre  si  précieuse  fût  mise  à  l'abri 
de  tout  danger. 

En  parcourant  les  remparts,  Coligny  avait  remarqué,  ''"•es 
de  la  porte  Saint-Jean,  â  cent  pas  de  murailks  a  peine,  un 
grand  nombre  de  jardins  remplis  d'arbres  fruitiers  et  entou- 
rés de  haies  élevées  et  touffues  ;  ces  haies  et  ces  arbres  of- 
fraient â  l'ennemi  un  couvert  qui  lui  permettait  d'approciier 
des  remparts.  Comme  ces  jardins  appartenaient  aux  princi- 
paux de  la  ville,  l'amiral  demanda  au  conseil  son  assenti 
ment  pour  les  déboiser  :  cet  assentiment  lui  fut  donné  sans 
difficulté  aucune,  et  l'on  mit  ù  l'instant  même  en  réquisi 
tion  tous  les  charpentiers  de  la  ville  pour  raser  les  arbres  et 
les  haies. 

Leur  abatis  était  de.stinê  à  faire  des  fascines. 

Alors,  voyant  l'assemblée  unie  d'un  seul  et  même  esprit 
nobles,   bourgeois  et  militaires  animés,  sinon   d'un  enthou- 
siasme, au  moins  d'une  énergie  égale,  Coligny  se  retira  daii.-^ 
la    maison   du    gouverneur,   où    il   avait   donné   rendez-vous 
aux  officiers  de  toutes  les  compagnies. 

Cette  maison  était  située  rue  de  la  Monnaie,  entre  la  Tem 
plerie  et  les  Jacobins. 

Là,  ces  officiers  furent  mis  au  courant  de  ce  qui  venait 
d'être  fait.  L'amiral  leur  dit  le  bon  esprit  des  habitants  de  la 
ville.  leur  résolution  de  se  défendre  jusqu'à  la  dernière 
extrémité,  et  les  invita,  en  adoucissant  autant  qu'il  serait  en 
eux  les  rigueurs  de  la  position,  à  maintenir  la  bonne  harmo- 
nie entre  ces  deux  pouvoirs  si  rarement  et  si  difficilement 
d'accord  :   armée  et   bourgeoisie. 

Chaque  capitaine  dut.  en  outre,  fournir,  séance  tenante, 
un  état  de  sa  compagnie,  afin  que  l'amiral  connût  exacte- 
ment le  nombre  des  hommes  dont  il  avait  à  disposer,  et  le 
chiffre  des  bouches  militaires  qu'il  avait  â  nourrir. 

Puis,  enfin,  montant  avec  un  ingénieur  sur  la  galerie  de 
la  Collégiale,  il  indiqua,  de  ce  point  élevé,  et  d'où  l'on  em 
biassait  toute  la  circonvallalion  de  la  ville,  les  excavations 
qu'il  y  avait  A  combler,  et  les  élévations  qu'il  y  avait  à 
aplanir 

Ces  ordres  donnés,  et  resté  seul  avec  l'officier  qu'il  comp- 
tait envoyer  au  connétable  pour  en  obtenir  un  renfort  de 
troupes,  tandis  qu'il  était  encore  possible  de  ravitailler  la 
place,  il  décida  que  le  chemin  de  Savy,  tout  couvert  Je 
vignes,  et  débouchant  à  travers  une  chaîne  de  petites  col- 
lines près  de  la  chapelle  d'Eparguemaille,  était  la  voie  la 
plus  favorable  pour  faire  approcher  des  troupes  de  la  place 

Le  capitaine  Saint-.^ndré  était,  en  effet,  en  plein  Jour,  et 
sans  être  vu,  arrivé  de  ce  côté. 

Puis,  ces  ordres  donnés,  ces  dispositions  arrêtées,  Coligny 
se  souvint,  enfin,  qu'il  était  un  homme,  et  rentra  pour 
prendre  quelques  heures  de  repos. 


VIII 
Lk    TE.NTE    PES    AVE.NirRIBRS 


Pendant  que  toutes  ces  mesures  de  sûreté  publique  étalent 
arrêtées  par  Coligny,  sur  lequel  pesait  la  responsabilité  tout 
entière  de  la  défense  de  la  ville,  et  que.  un  peu  ra.ssurè. 
comme  nous  l'avons  dit.  par  l'ardeur  des  soldats  et  le  cou- 
rage des  boui'geois.  l'amiral  était  rentré  au  palais  du  gou- 
verneur afin  d'y  prendre  un  instant  de  repos,  nos  aventu- 
riers, prêts  à  combattre  aussi  pour  la  ville.  —  parce  que 
Coligny.  sauf  les  réserves  faites  par  Procope,  les  avad  pris 
à  sa  solde.  —  nos  aventuriers,  insoucieux  de  tout,  attendant 
patiemment  le  premier  signal  de  la  trompette  et  du  tam- 
bour, avaient  posé  leur  lente  ft  une  centaine  de  pas  de  la 
porte  d'isle.  et  établi  leur  domicile  sur  un  terrain  libre  qui 
s'étendait  en  face  des  Cordeliers,  de  l'extrémité  de  la  rue 
Wager  au  taltis  de  la  muraille 

Par  suite  de  l'entrée  de  Coligny  dans  Saint-Quentin,  ils 
se  trouvaient  tous  réunis. 

On  faisait  les  comptes 

ïvonnet,  debout,  venait  de  verser  fidèlement    à  la  cais-e 


LE  PAGE   Di;    DUC  DE  SAVOIE 


la  moKlé  de  la  somme  qu'il  tenait  de  la  libéralité  du  roi 
Henri  11  :  Procope,  la  moitié  des  tionoraires  qiiii  avait  re<,us 
comme  tabeliioiv;  Maliieiit.  la  moitié  du  salaire  nuil  avait 
reçu  comme  guide  ;  Malemort,  la  moitié  de  ia  gratification 
qu'il  avait  méritée  en  allant,  tout  blessé  qu'il  était,  prévenir 
Coiigny  de  larrivée  des  Espagnols;  Pilletrousse,  enfin,  la 
moitié  de  ce  qu'il  avait  gagné  en  détaillant  les  bœuls  des 
deu.\   Scharlensteiu. 

(Jtiant  à  ces  derniers,  comme  il  n'y  avait  pas  eu  combat, 
ils  n'avaient  rien  a  apporter  a  la  masse,  et  s  occupaient,  sans 
s'inquiéter  des  futurs  besoins  de  vivres  qu'amènerait  le  blo- 
cus de  la  ville,  à  faire  rôtir  le  reste  du  quartier  de  bœuf 
qui  leur  était  demeuré  après  la  distribution  des  trois  autres 
quartiers  par  Pilletrousse. 

Lactance  apportait,  lui.  deux  grands  sacs  de  blé  et  un  sac 
de  haricots  qu'il  orfrait.  au  lieu  d'argent,  à  la  communauté  : 
c'était  un  présent  que  faisait  à  nos  aventuriers  le  couvent 
des  Jacobins,  dont  les  moines  enrégimentés  avaient,  comme 
ou  sait,  choisi  Lactance  pour  leur  capitaine. 

Fracasso  continuait  de  chercher,  sans  la  trouver,  sa  rime 
au  verbe  perdre. 

Sous  une  espèce  de  hangar  bâti  à  la  liûte.  les  deux  che- 
vaux, celui  d'Yvonnet  et  celui  de  Malemort.  mâchaient  leur 
paille,    et   savouraient    leur   avoine 

l'n  moulin  portatif  était  établi  sous  le  hangar,  non  pas 
pour  qu'il  fiH  i\  proximité  des  chevaux,  mais  pour  qu'il  se 
trouvât  ainsi  ii  couvert  ;  c'étaient  llcinrich  et  Frantz  qui  se 
chargeaient  de  le  tourner. 

Le?  affaires  pécuniaires  de  la  société  étaient  en  bon  train, 
et  quarante  écus  d'or,  soigneusement  comptés  par  Procope. 
recomptés  par  Maldent,  alignés  en  pile  par  Pilletrousse. 
étaient  prêts  à  entrer  dans  la  caisse  commune. 

.Si  la  scKiété  durait  encore  un  an  dans  de  pareilles  condi- 
tions. Procope  se  proposait  d'acheter  une  étude  de  tabellion 
ou  de  procureur;  Maldenl.  d'acquérir,  sur  la  route  de  la 
Fère  à  Ham.  une  petite  ferme  qu'il  connaissait  de  longue 
main,  étant,  comme  nous  l'avons  dit.  originaire  du  pays; 
Yvonnct  d'épouser  quelque  riche  héritière,  a  la  main  de 
laquelle  lui  donneraient  dès  lors  double  droit  son  élégance 
et  sa  fortune  ;  Pilletrousse,  de  reprendre  un  grand  fonds  de 
boucherie,  soit  dans  la  capitale,  soit  dans  quelque  forte  ville 
de  province;  Fraca.^so.  de  faire  Imprimer  .ses  poésies  à 
l'instar  de  Xf.  Ronsard  et  de  M.  Jodelle  ;  enfin.  Malemort,  de 
se  battre  pour  son  propre  compte,  et.  cela,  tant  qu'il  Uil 
conviendrait,  ce  qui  le  mettrait  à  l'abri  des  reproches  de  ses 
camarades  et  des  gens  au  service  desquels  il  s'enrôlait,  et 
qui  ne  cessaient  de  l'admonester  sur  le  peu  de  soin  qu'il 
apportait  à  la  conservation  de  sa  personne. 

Pour  les  dpux  Scharfenstein,  ils  n'avaient  aucun  projet. 
n'ayant  aucune  idée. 

.■\u  moment  où  Maldent  recomptait  les  derniers  écus.  et  oi'i 
Pilletrousse  alignait  la  dernière  plie,  une  espèce  d'ombre  se 
projeta  sur  les  aventuriers,  indiquant  qu'un  corps  opaque 
venait  de  s'interposer  entre  eux  et  le  jour. 

Instinctivement.  Procope  étendit  la  main  vers  l'or;  Mal- 
dent,  plus  rapide  encore,  le  couvrit  de  son  chapeau. 

Yvonnet  se   retourna. 

Le  même  jeune  homme  qiil  avait,  au  camp  de  la  Fère. 
marchandé  son  cheval,  se  tenait  debout  au  seuil  de  la  tente. 

.Si  vile  que  Maldent  eflt  couvert  l'argent  de  son  chapeau. 
l'Inconnu  l'avait  vu.  et.  avec  le  prompt  coup  d'œil  d'un 
homme  auquel  les  appréciations  de  ce  genre  sont  familières. 
Il  avait  calculé  que  la  somme  qu'on  s'était  liAté  de  sous- 
traire à  ses  regards  pouvait  monter  à  cinquante  écus  d'or. 

—  .Ah  :  ah  :  dit-il.  il  paraît  que  la  récolte  n'a  pas  été  mau- 
vaise:... Fftcheux  moment  pour  venir  vous  proposer  une 
affaire:  vous  allez  être  durs  en  diable,  mes  maîtres! 

—  C'est  selon  la  gravité  de  l'affaire,  dit  Procope. 

—  Il   y  a  des  affaires  de  plusieurs  genres,   dit   Maldent. 

—  Y  a-t-il  des  chances  de  bénéfice  en  dehors  de  vos  pro- 
positions? demanda  Pilletrou.sse. 

—  S'il  y  a  des  coups  à  donner,  on  sera  coulant,  dit  Male- 
mort. 

—  Pourvu  que  ce  ne  soit  point  une  expédition  contre 
quelque  église  ou  quelque  couvent,  on  pourra  s'arranger, 
(lit  Lactance. 

-  Surtout  si  cela  se  fait  au  clair  de  lufie.  dit  Fracasse; 
Je  suis  pour  les  expéditions  de  nuit,  mol;  ce  sont  les  seules 
expéditions   poétiques  et  pittoresques. 

Yvonnet   ne   dit   rien  :    Il    regardait   l'étranger. 

Les  deux  Scharfenstein  étaient  absorbés  dans  la  cuisson 
de  leur   morceau  de  bceuf. 

Toutes  ces  observations,  dont  chacune  peignait  le  carac- 
tère de  l'individu  qui  la  faisait,  s'étaient  élancées  presque 
simullanément   de   la   bouche    des   aventuriers. 

Le   jeune  homme   sourit 

Il  répondit  en  même  temps  à  toutes  les  questions,  regar- 
dant successivement  celui  des  aventuriers  auquel  s'adres- 
sait la  fraction  de  sa  réponse. 

—  Oui.  l'affaire  est  grave,  dit-il.  du  genre  le  plus  grave 
même  !  et.  quoiqu'il  y  ait  des  chances  de  bénéfice  en  dehors 
de  ma  proposition,  comme  11  y  a  bon  nombre  de  coups   à 


ii  me 


donner  et  a  recevoir.  Je  compte  vous  offrir  une  somme 
raisonnable  et  qui  satisfera  les  plus  difficiles  Au  reste 
que  les  esprits  religieux  se  rassurent,  ajouta-t-il  il  n'est 
question  ni  .le  couvent,  ni  d'églLse,  et  il  est  probable  que 
pour  plus  grande  .sécurité,  nous  agirons  la  nuit  seulement  • 
je  dois  dire,  toutefois,  que  Je  préférerais  une  nuit  sombre 
a  une  nuit  éclairée 

—  Alors,  dit  Procope,  qui  d'habMfide  était  chargé  de 
débattre  les  intérêts  de  la  société,  développez  la  proposition 
et    l'on  verra  si  elle  est  acceptable. 

Il   s'agit,    répondit   le    jeune    lioinine.   de   vous  engager 
e  suivre,  soit  dans  une  expédition  nocturne,  soit  dans  une 
escarmouche,  un  cDinbat  ou  une  bataille  en  plein  jour. 

—  Et  qu'aurons-nous  A  faire  à  votre  suite,  dans  cette  expé- 
dition nocturne,  dans  cette  escarmouche,  ce  combat  ou  cette 
bataille? 

—  Vous  aurez  :\  attaquer  celui  que  j'attaquerai,  à  l'enlou- 
rer  et  a  le  frapper  Jusqu'à  ce  qu'il  meure. 

—  Et  s'il    .se  rend? 

—  Je  vous  préviens  d'avance  que  Je  ne  le  reçois  pas  ù 
merci. 

-  Peste!  dit  Procope,  c'est  une  haine  à  mort,  alors? 

—  A  mort!  vous  avez  dit  le  mot,  mon   ami. 

—  lion  I  grogna  Malemort  en  se  frottant  les  mains,  voilà 
qui  est  parler  : 

—  .Mais,  dit  Maldent,  si.  cependant,  la  rançon  était  bonne, 
il  me  semble  que  mieux  vaudrait  pour  nous  recevoir  il 
rançon  que  tuer, 

—  .-Vussi  traiterai-je  et  de  la  rançon  et  de  la  mort  en 
même  temps,   afin  que  ces  deux  cas  soient  prévus. 

—  C'est-ù-dire.  reprit  Procope,  que  vous  nous  achetez 
l'homme  mort  ou  vivant? 

—  Mort   ou   vivant,   c'est    cela. 

—  Combien  pour  le  mort?   combien   pour   le  vivant? 

—  Le  même  prix. 

—  non  !  dit  Xlaldent,  il  me  semble  pourtant  qu'un  homme 
vivant  a  plus  de  valeur  qu'un  homme  mort  ? 

—  Non.  car  je  ne  vous  achèterais  le  vivant  que  pour  en 
faire  un  mort,  voilà  tout. 

—  Voyons,    dit    Procope.    combien     donnez-vous? 

—  l'n  instant.  Procope!  dit  Y'vonnet  !  faut-il  encore  que 
M.  de  Waldeck  veuille  bien  nous  dire  de  qui  il  est  ques- 
tion. 

Le  jeune  homme   fit  >m  bond  en  arriére. 

—  Vous  avez  prononcé  un   nom  ,  .   dit-il. 

—  Qui  est  le  vôtre,  monsieur,  reprit  Yvonnet,  tandis  que 
les  aventuriers  se  regardaient,  commençant  a  comprendre 
que  c'était  à  l'amant  de  mademoiselle  Gudule  qu'ils  de- 
vaient laisser   défendre   leurs   intérêts 

Le  jeune  homme  fron